Untitled - Christine Marcandier

Untitled - Christine Marcandier
Littérature et saveur
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Littérature et saveur
Explications de textes et commentaires offerts à Jean Goldzink
Littérature et saveur
« L’Esprit des lettres »
Collection coordonnée par
Alain Schaffner et Philippe Zard
« L’Esprit des lettres » présente, dans un esprit d’ouverture et
de rigueur, un choix d’ouvrages reflétant les principales tendances
de la critique en littérature française et comparée. Chaque
proposition de publication y fait l’objet d’une évaluation par les
directeurs de collection ainsi que par des spécialistes reconnus du
domaine étudié.
Dans la même collection :
Agnès Spiquel et Alain Schaffner (ed.), Albert Camus, l’exigence
morale. Hommage à Jacqueline Lévi-Valensi, 2006.
Jeanyves Guérin (ed.), La Nouvelle Revue française de Jean Paulhan,
2006.
Isabelle Poulin, Écritures de la douleur. Dostoïevski, Sarraute, Nabokov,
2007.
Philippe Marty, Le poème et le phénomène, 2007.
Philippe Zard (ed.), Sillage de Kafka, 2007
Emmanuelle André, Martine Boyer-Weinmann, Hélène Kuntz
(ed.), Tout contre le réel. Miroirs du fait divers, 2008
Yves Landerouin et Aude Locatelli (ed), Musique et littérature, 2008
Jean Goldzink, La Plume et l’idée, ou l’intelligence des Lumières, 2008.
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Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Littérature et saveur
Explications de texte et commentaires
offerts à Jean Goldzink
Ouvrage coordonné par
Hédi Kaddour
Éditions Le Manuscrit
Littérature et saveur
© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02400-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304024005 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02401-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304024012 (livre numérique)
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Jean Goldzink est l’auteur de :
XVIIIE SIÈCLE, Bordas, 1988 (rééd. Larousse, 2000)
MONTESQUIEU, LETTRES PERSANES, Puf, 1989 (épuisé)
VOLTAIRE, la légende de saint Arouet, Gallimard Découvertes, 1989
STENDHAL, L’Italie au cœur, Gallimard Découvertes, 1992
VOLTAIRE entre A et V, Hachette Supérieur, 1994
COMIQUE ET COMÉDIE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES, L’Harmattan,
2000
MONTESQUIEU ET LES PASSIONS, Puf, 2001
LE VICE EN BAS DE SOIE, Corti, 2001
À LA RECHERCHE DU LIBERTINAGE, L’Harmattan, 2005
BEAUMARCHAIS DANS L’ORDRE DE SES RAISONS, Nizet, 2008
LA PLUME ET L’IDÉE, Le Manuscrit, 2008
LA SOLITUDE DE MONTESQUIEU (à paraître)
VOUS AVEZ DIT LUMIÈRES ? (à paraître)
Littérature et saveur
SOMMAIRE
AVANT-PROPOS
Par Hédi Kaddour ....................................................................13
« JEAN GOLDZINK QUITTE LA PLACE »
Par Pierre Bergounioux ...........................................................15
ETUDES DE TEXTES .........................................................21
Aragon, Les voyageurs de l’impériale
Par Jean-François Louette.......................................................23
Balzac, La femme de trente ans
Par Gérard Gengembre ..........................................................31
Barbey d’Aurevilly, La vengeance d’une femme
Par Marie-Ève Thérenty..........................................................39
Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature
Par Colas Duflo ........................................................................47
Bossuet, Sermon sur la mort
Par Michèle Rosellini ..............................................................57
Bouvier, L’usage du monde
Par Guillaume Bridet ..............................................................67
Brunswic, À contre-oubli
Par Armelle Bihocarais ...........................................................75
Certon, « J’estois lassé sous un arbre estendu »
Par Jean-Charles Monferran ...................................................81
Chrétien de Troyes, Le chevalier au lion
Par Ariane Schreder .................................................................89
Cyrano de Bergerac, La mort d’Agrippine
Par Jean-Charles Darmon .......................................................97
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Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Diderot, Le rêve de d’Alembert
Par Florence Lotterie .............................................................111
Dumas, Les trois mousquetaires,
par Sarah Mombert ...................................................................119
Fahlström, Planetariet
Par Jean-Max Collard.............................................................127
Fante, Demande à la poussière
Par Stéphane Preziosi .............................................................135
Flaubert, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie
Par Annie Urbanik-Rizk et Hadi Rizk.................................147
Flaubert, Madame Bovary
Par Hélène Kuntz ....................................................................155
Genet, Journal du voleur
Par Jean Renaud......................................................................161
Gide, Les faux-monnayeurs
Par Hédi Kaddour ..................................................................169
Gœthe, Les souffrances du jeune Werther,
Par Bernard Franco ................................................................175
Guilleragues, Lettres portugaises
Par Florence Chapiro.............................................................185
Jaccottet, « Fruits »
Par Jacques Vassevière ..........................................................193
Kant, Critique de la Raison pure
Par Michèle Crampe...............................................................199
Laclos, Les liaisons dangereuses
Par Stéphane Pujol .................................................................205
Locke, Le magistrat civil
Par Patrick Thierry .................................................................221
Machiavel, La mandragore
Par Jean-Claude Zancarini.....................................................229
Marivaux, Le paysan parvenu
Par Jean-Christophe Abramovici .........................................237
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Littérature et saveur
Montesquieu, Essai sur le goût
Par André Charrak .................................................................243
Musset, Lorenzaccio
Par Christine Marcandier .....................................................257
Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs
Par Michelle Béguin ..............................................................271
Perec, La vie mode d’emploi
Par Philippe Zard ...................................................................279
Racine, Phèdre
Par Jean-Loup Rivière ...........................................................289
Révéroni Saint-Cyr, Pauliska
Par Jean-Paul Brighelli ...................................................... 297
Rimbaud, « Tête De Faune »
Par Jean-Michel Maulpoix.....................................................311
Saint-Exupéry, Citadelle
Par Guy Barthèlemy ..............................................................319
Saussure, III. « Note sur le discours »
Par Jean-Louis Chiss ..............................................................329
Simon, La route des flandres
Par Sylvie Patron ...................................................................339
Simon, Le tramway
Par Anne-Lise Blanc ..............................................................347
Spinoza, Traité théologico-politique
Par Pierre-François Moreau..................................................357
Valentin, Soucis de famille
Par David Lescot ....................................................................363
Voltaire, « Arc. Jeanne d’Arc »
Par Christiane Mervaud.........................................................371
Voltaire, Dictionnaire philosophique
Par Annie Becq ......................................................................381
Zola, Germinal
Par Muriel Louâpre ................................................................389
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Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
VARIA .....................................................................................403
« Le Prince Pédagogue »
par Christian Biet....................................................................405
« Le pli et l’esprit »
par Daniel Saadoun ................................................................421
« Mémoires de M. Patru »
par Max Vernet .......................................................................433
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AVANT-PROPOS
Par Hédi KADDOUR
L’étude et l’amitié ont réuni ici les élèves, les collègues, les
amis de Jean Goldzink.
L’essentiel de ce volume est représenté par une quarantaine
d’explications ou commentaires rangés par ordre alphabétique
d’auteur, d’Aragon à Zola.
Certaines contributions ont revêtu une forme particulière,
elles figurent sous le titre VARIA, en fin de volume.
Ce livre est dédié à Jean, et à tous ceux qui aujourd’hui se
lancent à leur tour dans l’analyse et l’histoire des textes.
JEAN GOLDZINK QUITTE LA PLACE
Par Pierre BERGOUNIOUX
Toute la littérature est là pour nous rappeler qu’un homme
n’est pas la somme des attributs à quoi un certain formalisme
littéraire réduit parfois les personnages mais l’inflexion qu’en
reçoit l’entourage. Celui-ci, en retour, lui confère l’identité croisée,
la singularité multiple qu’on range, par commodité, sous
l’arbitraire d’un nom. Celui de Jean Goldzink désigne un millier
d’êtres dont je ne sais rien, pour autant de gens qui l’ont connu
avant ou après ou autrement que la demi-douzaine de béjaunes qui
survécurent à l’oral du concours de 1969, sous le pavillon des
lettres modernes. Je plains nos devanciers mais ceux, aussi, qui
nous ont succédé. Le feu XXe siècle a compté dix ans, peut-être,
d’espérance, de liesse pure entre l’abomination de la désolation qui
avait enténébré sa première moitié et au-delà, jusqu’aux accords
d’Evian, et la rapide retombée des années soixante-dix, le
désenchantement où nous nous n’avons plus cessé, depuis lors, de
nous enfoncer.
La génération à laquelle j’appartiens eut l’esprit d’attendre la
fin de la guerre pour tenter l’aventure. Elle fut épargnée des maux
ultérieurs, qui avaient déserté le territoire métropolitain pour ce
qu’on appelait les colonies, le Tonkin, l’Algérie, dont nous avons
quand même appris, en primaire, qu’elle comportait trois
départements. On m’a dit que le lait, les oranges étaient toujours
rationnés lorsque nous avons débarqué, qu’il fallait produire une
carte spéciale pour qu’on ait droit aux biberons et aux vitamines C
dont je ne garde aucun souvenir. Je passe rapidement sur les
années cinquante, le triste, le gris, la parcimonie d’un pays qui se
Littérature et saveur
remet lentement de l’humiliation de la défaite et de l’occupation,
de l’abjection vichyssoise, relève ses ruines, peine à se déprendre
de son passé rural, à amorcer la modernisation Lorsque nous
sortons du rêve éveillé, tristounet de l’enfance pour entrer aux
heures adolescentes, il se passe ceci, que je crois sans exemple ni
précédent et qui ne se reproduira plus jamais : le monde entre avec
nous en sa verte jouvence. Qui n’a pas eu dix-huit ans en 1968 ne
sait pas ce que sont l’ivresse sans vin de la jeunesse ni le primat de
la politique ni l’espérance ni le printemps.
Nous avons été, nous derniers, des enfants vieillots, les
provinciaux, surtout, des marches touffues, du désert central où
s’attardaient pêle-mêle le XIXe siècle, l’Ancien Régime, la Gaule
romaine. Nous portions les stigmates d’une particularité qui se
perpétuait à l’écart des routes. Nous retardions de cent ans, de
mille sur le mouvement général, sur celui, qui en est inséparable,
de la pensée. Nous avons dû brûler les étapes, remonter, à marche
forcée, au pas de charge, le chemin qui nous séparait de la vie, du
présent, de Paris, de notre propre possibilité, du monde entier –
c’est pareil. Mais la peine de franchir, en peu d’années, des
décennies, des siècles était exaltante dans l’exacte mesure où elle
était éprouvante, étudier sans relâche ni cesse, apprendre, disputer,
douter, comprendre, une fête, soupçonner enfin de quoi il
retourne, pressentir la syntaxe générale, une incroyable félicité.
Il y a une joie de savoir. Un charme spécial s’attache à la
connaissance approchée. On entre, ébloui, clignant des yeux, dans
la contrée seconde qui double, éclaire celle, simplement étendue,
confuse à quoi l’on est réduit aussi longtemps que pèsent sur le
monde et nos corps et nos âmes, les modes archaïques de
production de la vie matérielle, la quasi-autarcie des sociétés
agraires traditionnelles, la misère de la paysannerie parcellaire.
Mais il y avait autre chose, qui conférait un attrait proprement
inouï à l’étude, une aura magique aux parallélépipèdes de papier
qu’on appelle des livres, et ce fut leur évident rapport, soudain, à
la vie, à notre propre aventure.
Quiconque a passé par les lycées de l’après-guerre était voué à
la schizophrénie. D’un côté, l’expérience, exiguë, anachronique, de
l’autre une littérature tombée d’on ne savait où, du ciel peut-être,
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Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sans le moindre rapport ni avec nos vies ni avec quelque existence
que ce pût être, des vues, des réflexions, des sentiments, des
théories que les manuels imputaient à des gravures en taille-douce
emperruquées, à des portraits décoiffés par les orages désirés, peints
à l’huile par Girodet. Le moyen, avec ça, de s’y retrouver dans les
deux ordres dont nous relevons, celui du monde effectivement éprouvé
dont parle Husserl et puis celui des grimoires où il est susceptible,
paraît-il, de trouver un reflet, de se révéler pour ce qu’il est
vraiment. Et alors on peut y changer quelque chose, agir en
connaissance de cause, s’affranchir des vieilles tutelles, devenir soi
autant qu’il est en nous.
Une dernière chose, qui participe sans doute de la vétusté, de
la grisaille de nos enfances, du monde ancien, comme hivernal où
nous avons commencé. C’est à des messieurs d’un certain âge,
déjà, qu’était confié le soin de nous instruire, figures lointaines,
exquisément policées, vieille France, pour lesquelles les humanités
constituaient principalement un instrument de distinction. Elles
leur valaient une indiscutable notoriété dans les sous-préfectures
où ils exerçaient leur suave et bénin magistère. Je ne crois pas
avoir éprouvé ennui pareil à celui qu’ils nous ont dispensé cinq
heures par semaine tout au long de sept années Ensuite, tout va
très vite. Les plus évolués de mes condisciples entrebâillent des
livres sulfureux, dangereux, qui ont en commun de ne surtout pas
figurer au programme – Lautréamont et Trotski, William
Burroughs et Karl Marx. Nos petites copines d’école maternelle
réapparaissent un beau matin en mini-jupe et maxi-jambes, avec
de jolies bottines blanches au bout. « La France s’ennuie » titre
L’Aurore en avril 1968, puis c’est le mois de mai. Un an plus tard,
nous nous retrouvons quelques uns, confluant de toutes les
provinces, avec une forte majorité de gommeux des grands lycées
parisiens, aux portes de Valois pour passer l’oral.
Les lettres modernes découvrent, dans une salle du deuxième
étage, un gars dont ils se demandent pendant une fraction de
seconde s’il ne se serait pas par hasard trompé d’heure ou
d’endroit vu qu’il vient à peine d’aborder la trentaine et qu’un
professeur de lettres, et a fortiori un examinateur quand il y va
d’une affaire aussi grave, se recommande par les traits classiques
17
Littérature et saveur
que j’évoquais, la soixantaine bourgeoisement soignée, un rapport
extérieur, tout formel, à la matière enseignée.
Il y a un temps pour chaque chose. Tout le monde sait, pour
avoir passé par là, qu’on a quelques instants pour préparer
l’épreuve Puis c’est le moment, sous l’œil noir, tragique – on
comprendra plus tard – du jeunot, après quoi on a affaire dans
d’autres salles où il fait aussi chaud et c’est terminé Une autre
époque commence, dont j’ose doucement prétendre, au rebours
de ce que Nizan proclama un peu vite, jadis, que c’est le plus bel
âge de la vie.
Nous avions vingt ans. C’était la dernière des années soixante.
Il n’était nulle part écrit que c’était fini Tout semblait neuf, encore,
l’avenir ouvert comme jamais, l’espérance intacte De petits
hommes aux yeux bridés, coiffés de chapeaux coniques en
latanier, habillés de feuillage comme la forêt de Birnam, dans
Macbeth tenaient tête à l’impérialisme américain, appuyés par
l’URSS et la Chine. C’est pour le Viêt-Nam que j’ai manifesté sur
le pavé de Paris pour la première fois. C’est à Pozzo, dans la
grande salle parquetée de petits rectangles de bois exotique, que
nous avons reçu la délégation du Gouvernement Révolutionnaire
Provisoire à laquelle fut solennellement remis, dans un drapeau
frappé de l’étoile rouge, l’argent d’une importante collecte. Ce
n’est pas tout Le dernier empire colonial, celui de Salazar, craque
de toutes parts, en Angola, en Guinée-Bissau, au Mozambique,
sous la poussée des mouvements de libération nationale, escortés
par des tankistes cubains. Le cadavre de Guevara est encore tiède
Nous ne mesurons pas la signification des incidents qui opposent
gardes-frontières soviétiques et chinois sur l’Oussouri et se
répercutent jusque dans les murs de l’École où le PC et les
maoïstes échangent invectives et horions.
C’est à ce moment qu’appartient, pour moi, Jean Goldzink, de
ces heures qu’il tire son être, quitte à exister, pour d’autres, sous
d’autres modalités que je leur abandonne bien volontiers. Je ne
céderais pour rien au monde le préjugé que, génération après
génération, nous partageons, à savoir que les quelques années que
nous avons passées à l’ENS furent les plus hautes de son histoire
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Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
parce qu’elles étaient les meilleures de notre hégire, les plus folles,
les nonpareilles.
On s’est familiarisé avec l’assistant au regard sombre, chemise
bleu lavande, pantalon clair de toile écrue, qui nous avait plus ou
moins étrillés dans la chaleur de cet été comme il n’y en aura
jamais plus. Je lui suis redevable d’avoir été à la mesure de ce
temps, jeune, ouvertement communiste dans sa vie et son
enseignement, attaché à réunir ce qui, pour nous, par le passé,
existait à l’état séparé, le monde opaque d’un côté, de l’autre, les
livres aléatoires, désincarnés, en l’air, à quoi se ramenait
l’enseignement de la littérature. Lui-même habité d’un passé dont
nous avons deviné, peu à peu, le poids, la cruauté – la mort aux
trousses de l’enfant juif qu’il avait été dans la France pétainiste, sa
mère en Pologne, son père quelque part en RDA, dans l’entourage
de Walter Ulbricht. Il préparait, à ce moment précis, deux articles
de fond sur le PSU de Rocard, dont la phraséologie gauchiste
pouvait déconcerter. Quelque chose d’amer, d’un peu désespéré,
jusque dans le rire sardonique que lui inspiraient le monde
universitaire, la critique académique, les jeux formels du
structuralisme. Jamais je n’ai tant appris qu’en ce lieu, ce temps où
il était permis à des crétins ruraux d’entrevoir ce qui se passe sur la
terre, de former des pensées qui soient contemporaines, de vivre
au présent.
Il me semble parfois que ces années ont duré à proportion de
ce qu’elles nous ont apporté, qui est immense, et, parfois, qu’elles
ont passé comme un souffle, que nous entrons aussitôt dans l’ère
désolante, l’univers désastreux qui leur ont succédé. Je prends
congé, un beau matin, de mes petits camarades, de Jean, sans bien
comprendre que c’est fini, qu’ils se peut que nous ne nous
revoyions plus de ce côté-ci de la tombe. On ne pense pas
tellement à la tombe, à vingt-quatre ans Ensuite, eh bien, on a
enseigné puisque c’est à cela qu’on nous avait préparés D’autres
années se sont ajoutées à celles qu’on avait eues dans nos thurnes,
avec la liberté absolue d’étudier, d’y voir clair, d’avancer.
Chose étrange, j’ai supposé que j’étais seul en butte aux
tribulations et aux traverses de l’après, au grand désenchantement
tandis que l’été d’autrefois planait toujours au droit de l’École où
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Littérature et saveur
nos successeurs, circonspects, découvraient en entrant dans
l’antichambre du jugement, un blanc-bec cavalièrement assis à la
place de l’examinateur avant de s’aviser, avec un sursaut mal
réprimé, que c’était l’examinateur en personne. On n’applique pas
toujours ni à tout le principe de médiocrité – ce qui m’arrive est la
loi générale, et réciproquement. Il était réconfortant de supposer
que ce qui avait été persistait, aux lieux que nous avions quittés
par la force des choses, et que si, par extraordinaire, notre chemin
nous y ramenait, nous les retrouverions intacts, avec ceux qui leur
étaient indissolublement associés. Parce qu’alors, quelque chose de
nous-mêmes était à l’abri du passage, de la désillusion, un peu de
nos vingt ans, et ce qui va de pair, en sûreté, sous l’œil noir qui
nous avait d’abord examinés. Jean Goldzink quitte la place, laisse
l’oubli, la poussière descendre sur les heures dont je lui avais
confié, sans le lui dire, la garde. Tu as commis une très grave faute,
Jean, et nous aussi, à n’en pas douter. Nous avons laissé le temps
passer.
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ETUDES
DE TEXTES
ARAGON,
LES VOYAGEURS DE L’IMPÉRIALE
Par Jean-François LOUETTE
Université de la Sorbonne – Paris IV
Il avait beau se monter la tête avec ces décors successifs et les fantômes du passé, les histoires
sanglantes de la grandeur italienne ou des aventuriers qui l’asservirent, il avait beau se soûler avec
la peinture de musée en église, et se passionner pour les grands murs magnifiques et des fresques
délabrées, il avait beau voir en ce monde étrange et luxueux d’une beauté défunte le jardin de sa
propre sensibilité, Mercadier commençait à ressentir sa propre solitude comme un alcool trop fort, et
plein d’analogie avec cette grappa brutale qu’on boit en Italie, et qui est sans nuances pour un
Français, fait au cognac. Pourtant à Vérone, il se joua encore la comédie quand il découvrit le
Castel Vecchio, cette forteresse des Scaliger, chef-d’œuvre de l’architecture militaire avec ses chemins
de ronde, ses murs rouges, et ses créneaux au-dessus de l’Adige, tout au bout de la ville. Il lui
semblait que cet art de forteresse était lié à des souvenirs profonds de son enfance. Chez son beaupère, avant 70, il y avait un album avec des vues de Russie : et le château de Vérone faisait
renaître l’image des murs du Kremlin que bâtirent d’ailleurs des architectes venus d’Italie. Était-ce
bien là le secret du charme éprouvé par Pierre devant le Castel Vecchio ? Il se persuada fort vite
qu’il n’en était rien…
(Aragon, Les Voyageurs de l’impériale, in Œuvres romanesques complètes, t. 2,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2000, p. 828-829).
Littérature et saveur
Le rouge ne livre pas son mystère
Il y a donc réussi : à placer le mot de « Kremlin » dans
Les Voyageurs de l’impériale, roman écrit entre 1936 et 1939, paru à la
fin de 1942, mais dont l’action s’étend de 1889 à 1914, et qui ne
conduit jamais aucun de ses personnages en Russie. Certes,
l’épaisseur du livre, la liberté du genre, la souplesse des
associations d’idées, la virtuosité sans limites d’Aragon, tout cela
favorisait cette apparition. Mais quand même : la Russie en Italie,
Moscou à Vérone, le Castel Vecchio qui fait « renaître » un
Kremlin hors intrigue… Voilà qui ne laisse pas d’être intrigant.
Reprenons. La page que le lecteur vient de découvrir se situe
dans ce qu’Aragon nommera (dans Henri Matisse, roman) un
« Intermède » entre les deux parties de son roman, dont il a
réaménagé la construction pour sa réédition en 1965 ; et plus
précisément à la fin de la première des deux sections de cet
intermède, intitulée « Venise ». Pierre Mercadier, le « héros » du
livre, a quitté sa femme et ses deux enfants, son métier de
professeur d’histoire, sa vie de bourgeois à demi boursicoteur, à
demi spéculateur, pour éprouver en Italie le goût de la liberté.
Cette liberté, c’est d’abord une profusion de sensations, et
Aragon s’y entend mieux que personne à suggérer que le réel, c’est
toujours tout ça et plus encore : ainsi la protase de la première phrase
joue de la variété des déterminants (« ces décors […] et les
fantômes », « les grands murs magnifiques et des fresques
délabrées »), pour indiquer cette richesse hétérogène que perçoit
Mercadier d’une étape italienne l’autre. Réalisme de la profusion,
laquelle tourne souvent à la confusion carnavalesque : le monde
devient un « étrange » vertige (le réel, où est-ce ?), les villes se
transforment en « décors successifs », tel celui du Castel Vecchio,
où Pierre n’échappe pas à la « comédie » (en enfilant le costume
des capitaines d’antan), le présent est hanté par le passé, grandeur
et servitude voisinent, la beauté touche la ruine, les ruines ont leur
beauté. Il n’est pas jusqu’aux niveaux de langue qui ne se
mélangent : « se monter la tête », nous dit Littré, est figuré (pour
s’exalter) et familier, comme la métaphore « se soûler avec la
peinture ». Mais dans l’expression « d’une beauté défunte », le
24
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
participe noble est préféré à « morte » ; ladite expression s’insère
d’ailleurs dans tout un ensemble de cellules métriques d’allure
classique (« il avait beau / voir en ce monde étrange et luxueux /
d’une beauté défunte / le jardin de sa propre sensibilité ») ; enfin
elle se relie (par la dérivation qui rattache « beauté » au tour « il
avait beau ») à un rythme anaphorique ternaire. Entre ces deux
pôles, plaçons une tournure comme « faire litière », basse par son
référent, mais sentie comme vieillie (on la rencontre chez SaintSimon…) et recherchée.
Mais lisons plus avant :
Quelle chose extraordinaire chez cet homme que le goût qu’il avait de la puissance, de la
force, même de la brutalité militaire quand elle se perdait dans le passé, quand elle
n’était plus l’appareil de cette société où il se faufilait, jaloux de son indépendance, mais
comme un vêtement abandonné par de grands capitaines défunts, et qui lui semblait
taillé pour lui, pour ses rêves ! C’était qu’alors la violence armée était l’expression
d’individus, pensait-il, dont les désirs levaient et menaient des armées, faisaient litière de
la pensée moutonnière des hommes, de la routine de la vie. Dans le décor du Castel
Vecchio, il ne retrouve que de quoi mieux mesurer son mépris des batailles
contemporaines. Ce n’est pas lui qui trouverait un idéal dans la défense de Dreyfus, ni
dans celle de l’État-Major ! Il ne reste plus que ces traces magnifiques des temps anciens,
de l’énergie ancestrale, comme des tempêtes au lointain. L’homme moderne, pense
Mercadier, n’a le choix qu’entre l’esclavage et le mépris.
Réalisme de la profusion, réalisme de la confusion,
référentielle ou verbale… et aussi réalisme de la désillusion. Car la
liberté, Pierre l’avait vécue d’abord comme une enivrante ouverture :
arrivant à Venise, « il se grisait d’une poésie de souvenirs, facile
comme une ivresse d’apéritifs » (on sait l’étymologie de ce dernier
mot). Puis ce sera la soûlerie de peinture – Mercadier s’était voulu
amateur et collectionneur en sa jeunesse. Mais si l’on file la
métaphore, voici que menace la gueule de bois : « Mercadier
commençait à ressentir sa propre solitude comme un alcool trop
fort ». Analysant les états d’âme du protagoniste, le réalisme
aragonien procède volontiers en recourant au mode déceptif : le
réel, ce serait toujours moins que l’on ne croyait – syndrome de la
belle Lamiel de Stendhal, avec son fameux ce n’est que ça. D’où,
dans notre page, le retour de la négation dite exceptive, outil
syntaxique privilégié des sentences désillusionnées : « il ne
retrouve que de quoi mieux mesurer son mépris des batailles
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Littérature et saveur
contemporaines », « il ne reste plus que ces traces magnifiques des
temps anciens », « L’homme moderne […] n’a le choix qu’entre
l’esclavage et le mépris » (l’insertion dans la société ou la
séparation hautaine). Occurrences auxquelles on pourrait ajouter :
« il se persuada fort vite qu’il n’en était rien… », en laissant le
pronom et les points de suspension suggérer combien Mercadier
penche vers un nihilisme mélancolique dans lequel le temps,
défait, s’égrène.
Cette mélancolie de Pierre, Aragon, en un sens, la partage. Il
est temps de souligner que l’auteur raconte l’expérience de son
personnage dans une perspective ambivalente.
D’un côté, l’écriture de ces pages italiennes fournit à Aragon
l’occasion de faire revivre la fuite solitaire de son grand-père
maternel, Fernand de Biglione, qui, né d’une mère transalpine,
avait, comme fera Pierre, lui aussi abandonné sa famille. Et ces
retrouvailles imaginaires s’appuient sur le sombre souvenir que
Louis a conservé de son propre séjour à Venise en septembre
1928, où l’inconduite de Nancy Cunard le poussa à une tentative
de suicide. De là une certaine proximité entre le personnage et le
narrateur (voire l’auteur). La voix de ce dernier se devine dans ces
deux relatives au présent de généralité : « […] cette grappa brutale
qu’on boit en Italie, et qui est sans nuances pour un Français, fait
au cognac ». Impossible de déterminer s’il s’agit là des pensées de
Mercadier (endophasie du personnage), ou d’une précision
apportée par le narrateur, dans un style balzacien (introduction par
un démonstratif et présent de généralité). On remarquera aussi ce
commentaire exclamatif : « Quelle chose extraordinaire chez cet
homme que […] ». Mais le plus intéressant tient à l’emploi du
présent dans la fin de notre texte. Le récit jusqu’alors était conduit
essentiellement à l’imparfait, sur fond de quoi se détachaient
quelques verbes au passé simple (« il se joua encore la comédie »,
« il se persuada fort vite »). Quand apparaît le présent (« il ne
retrouve que de quoi, etc. »), il s’agit de marquer tout l’écart que
ressent Mercadier entre la grandeur passée et la petitesse des
« batailles contemporaines ». Mais le deuxième verbe au présent
(« Il ne reste plus que ces traces magnifiques, etc. ») se situe moins
nettement dans l’orbite des pensées du personnage : rien n’interdit
de le rapporter aussi à la voix du narrateur. Et il faut dès lors toute
26
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
la netteté de l’incise (« pense Mercadier ») pour que la sentence
finale soit assignée au personnage.
Que s’agit-il de faire comprendre par ces effets de
surimpression entre deux voix ? Ceci, qui est simple et d’ailleurs
connu : Aragon et Mercadier ont une sensibilité commune (et c’est
donc une partie de lui-même qu’Aragon blâme en Mercadier).
Sensibilité poético-mélancolique, à la Barrès, avec son goût
marqué pour l’art et la mort (la « beauté défunte ») : d’ailleurs c’est
exactement sur tels de ses titres de 1891 (Le Jardin de Bérénice,
troisième volet du Culte du moi) ou de 1922 (Un jardin sur l’Oronte)
que se construit la métaphore du « jardin de sa propre sensibilité »,
dans une phrase où, on l’a vu, les rythmes importent : pastiche
d’une prose poétique à la Barrès. Le nom des « Scaliger » forme
transition vers des rêveries d’héroïsme viril : Jules César Scaliger
fut, au début du XVIe siècle, un condottiere de l’épée avant de se
faire « gladiateur des lettres », selon la formule de Désiré Nisard ;
Pierre le professeur voudrait accomplir le parcours inverse. Puis
Aragon, qui sait bien que Vérone se voua longtemps à la fabrique
de la soie, emprunte au lexique du textile pour marquer la
transformation rêvée qui s’y accomplit, celle d’un bourgeois qui
« se faufile » sans gloire en homme qui pense revêtir, « taillé pour
lui », l’habit des grands capitaines (arrivant à Venise, Pierre avait
déjà médité devant la statue équestre du Colleone). On songe dès
lors à Stendhal (à qui Aragon consacra un livre, La Lumière de
Stendhal), celui tout particulièrement des Chroniques italiennes, et du
culte de « l’énergie ancestrale » se concentrant en un individu
d’exception comme Napoléon : Pierre rêve à Vérone de devenir
un vrai homme. Ou bien à Nietzsche (« le goût qu’il avait de la
puissance, de la force, même de la brutalité militaire », le refus du
troupeau des hommes à la « pensée moutonnière »), le tout
impliquant la sexualisation de rigueur (« dont les désirs
levaient »…).
D’un autre côté, Aragon condamne son personnage. En
raison tout d’abord, c’est l’évidence, établie avec netteté par la
préface de 1965, de son individualisme sans bornes, indifférent à
l’Histoire – ainsi Pierre, alors que l’action de cette page se situe fin
février ou début mars de l’année 1898, et qu’il vient d’apprendre le
procès intenté à Zola, se moque bien de l’affaire Dreyfus, perdant
27
Littérature et saveur
ainsi l’occasion de trouver un « idéal » politique pour lequel lutter,
ne prenant parti ni pour le capitaine juif injustement condamné ni
pour l’Armée française. Mais la disqualification de Pierre
emprunte aussi des voies plus subtiles. On notera les échos (les
dérivations encore, dirait le rhéteur) qui relient « le goût […] de la
force » à « un alcool trop fort », ou « la brutalité militaire » et
« cette grappa brutale » : Pierre, qui ne rêve qu’individualisme
forcené et force solitaire, n’a même pas la force de supporter
l’ivresse de sa solitude… Or qu’est-ce qu’un héros qui ne tient pas
l’alcool ? On remarquera le retour de l’adjectif propre (« sa propre
sensibilité », « sa propre solitude »), dont le sens (double) a été
précisé deux pages auparavant : « Dormir seul. […] Seul comme
jamais, seul, comment dire ? propre. Oui, c’est cela : propre
d’autrui ». Voilà donc un bourgeois qui confond la singularité et
l’hygiène, un héros qui par souci de soi se refuserait à avoir les
mains sales : en bon réaliste (ou en bon sartrien) on doutera de
son efficacité. On relèvera encore ceci : Pierre, qui vient d’oser
prendre les chemins de la liberté, échappant à la vile troupe
humaine comme au parti de l’État-major (celui de sa femme
Paulette, par exemple), ce n’est point sans dessein ironique
qu’Aragon nous le montre fasciné par un « chef-d’œuvre de
l’architecture militaire » (je souligne) qui se trouve être – le mot est
répété – une « forteresse ». Voilà donc à quoi rêvent les hommes
libres : Pierre cœur de pierre s’extasie devant des murs (le mot
intervient par trois fois). Sa vie ultérieure le vouera d’ailleurs, non
sans ironie dramatique, au confinement, que ce soit à l’école
Robinel, au bordel des Hirondelles, ou à Saint-Cloud, dans la
maison de Dora. Enfin, on admirera la finesse que met Aragon à
définir et à railler l’attitude de touriste qui est celle de Pierre : un
touriste, c’est un homme qui s’exalte devant un monde qui pour
lui devient théâtre, passé et beauté ; le retour anaphorique du tour
concessif impose le jeu sur les mots : un touriste, c’est un homme
dupe du « beau voir ».
Une telle vision esthétique, ou esthétisée du monde,
condamnée chez Pierre, comment dès lors ne pas s’étonner qu’elle
s’appuie sur un souvenir d’enfance, prêté au personnage, qui
évoque le Kremlin ? Précisons. La logique du texte établit une
continuité forte, dans l’esprit de Pierre, entre le Castel Vecchio, et
les murs du Kremlin : deux spectacles (le « chef d’œuvre » d’un
28
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
« art de forteresse », et « un album avec des vues »), deux
réalisations de l’architecture italienne, puisque le savoir réaliste (le
réel, ça se sait) évoque allusivement ces « architectes venus d’Italie »
qui bâtirent le Kremlin : sans doute, au XVe siècle, Fieravanti, né à
Bologne, ou le Milanais Piero Antonio Solario. Sur le plan de la
conscience du personnage, ce rapprochement apparaît comme une
fausse piste : non, ce n’est pas dans le souvenir du Kremlin que
réside « le secret du charme éprouvé par Pierre devant le Castel
Vecchio ». Mais ce mot de « secret », l’énigme suggérée par les
points de suspension (« il se persuada bien vite qu’il n’en était
rien… »), le caractère faussement anodin du connecteur
« d’ailleurs » (« que bâtirent d’ailleurs des architectes venus
d’Italie ») – autant d’indices qui poussent à y regarder à deux fois.
De fait, comme de juste, cette fausse piste se mue en boulevard si
l’on tente de deviner la raison pour laquelle Aragon a prêté à
Pierre ce souvenir, et l’a fait ici intervenir dans son roman. Il
suffirait d’inverser la perspective : le Castel Vecchio ne doit pas
renvoyer comme chez Pierre à un Kremlin vu dans le passé, à une
enfance bourgeoise, mais, selon l’auteur, à ce bel avenir et à cette
émancipation que symboliserait un Castel Nuovo – le Kremlin,
château communiste de la Place rouge. Idée qu’appuierait la
présence, dans la description de la forteresse de Vérone, du détail
des « murs rouges », qui renforce encore la continuité entre
Vérone et Moscou, et montre que le rouge fait partie de la beauté,
ou que la beauté est rouge : d’ailleurs, en ancien russe, « belle » se
disait « rouge » (la Place rouge c’est donc aussi la « belle Place »).
« Le blond ne livre pas son mystère », écrivait Aragon dans
Le Paysan de Paris. Et le rouge donc…
Une telle hypothèse a pour elle de supposer que fonctionne
dans cette page un procédé qui ne compte pas pour rien dans la
richesse et la finesse de l’écriture d’Aragon : le jeu sur plusieurs
référents temporels. Ainsi, le « mépris des batailles
contemporaines » qu’éprouve Mercadier ne peut que signifier, pardelà l’Affaire Dreyfus, sa cécité à la guerre (de 1914-1918) qui
s’annonce ; mais elle évoque aussi celle de tous les indifférents de
l’entre-deux-guerres devant l’arrivée de cette autre tempête
lointaine qui éclatera en 1939. Selon le même jeu sur plusieurs
bandes temporelles, une rêverie de 1898 pourrait aisément
29
Littérature et saveur
renvoyer, même si le personnage n’en a, par force, pas conscience,
à ce qui n’explosera qu’en 1905 pour advenir en 1917.
Il reste… il reste que chez Aragon rien n’est simple.
Admettons que le Castel Vecchio renvoie au Kremlin, après tout
c’est ce que le texte dit explicitement. Mais s’agit-il d’établir entre
eux une opposition irrémédiable – entre l’individualisme des
condottieres, et le sens communiste de la collectivité ? Et donc
entre l’Italie fasciste de l’entre-deux-guerres, et la Russie
soviétique ? S’agit-il plutôt de suggérer une liaison secrète, comme
si seule la Russie nouvelle permettait de rêver à une reprise, à une
relève de la grandeur énergique et armée des hommes de la
Renaissance ? Cependant, ce dernier lien n’est-il pas de l’ordre de
la « comédie » que les modernes se jouent ? S’agirait-il alors pour
Aragon d’introduire, comme en contrebande, une nuance, voire
une dissonance, dans son propre espoir communiste, en se
masquant derrière ce personnage dont nous avons noté combien il
lui est proche ? Après tout, dans cette page intervient le mot
d’« appareil » : le contexte et Littré lui confèrent le sens premier de
« disposition de ce qui a grandeur ou pompe », mais le terme a le
mérite aussi de s’accorder au motif de l’architecture, suggérant que
l’armée fonctionne comme la charpente pompeuse de la
construction sociale ; cependant, pour un homme qui écrit à la fin
des années trente, il peut aussi viser, par connotation, l’appareil du
Parti, ou du pouvoir soviétique, qui n’aiment guère
« l’indépendance ». De plus, que penser de cette attaque, par le
biais de la pensée de Mercadier, contre « la pensée moutonnière
des hommes » ? Voire du lien phonique qui se tisse entre « rouge »
et « routine » ? Et si c’était de son propre individualisme
qu’Aragon laissait entrevoir le secret ? L’unique choix passerait-il
alors entre l’esclavage collectiviste d’un côté, et de l’autre le mépris
comme règle des sociétés aristocratiques ou capitalistes, fascistes
ou nazies (Malraux en a parlé en 1935 dans Le Temps du mépris,
Drieu l’a pratiqué) ?
On nous pardonnera de les poser une fois de plus : durant
l’essentiel du XXe siècle, inaltérables comme l’or, ces questions,
autour des zincs, ont agité tant de gens.
30
HONORÉ DE BALZAC,
LA FEMME DE TRENTE ANS
Par Gérard GENGEMBRE
Université de Caen
ENTRE la barrière d’Italie et celle de la Santé, sur le boulevard intérieur qui mène au Jardindes-Plantes, il existe une perspective digne de ravir l’artiste ou le voyageur le plus blasé sur les
jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir de laquelle le boulevard,
ombragé par de grands arbres touffus, tourne avec la grâce d’une allée forestière verte et silencieuse,
vous voyez devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée de fabriques à demi villageoises,
clairsemée de verdure, arrosée par les eaux brunes de la Bièvre ou des Gobelins. Sur le versant
opposé, quelques milliers de toits, pressés comme les têtes d’une foule, recèlent les misères du
faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthéon, le dôme terne et mélancolique du
Val-de-Grâce dominent orgueilleusement toute une ville en amphithéâtre dont les gradins sont
bizarrement dessinés par des rues tortueuses. De là, les proportions des deux monuments semblent
gigantesques; elles écrasent et les demeures frêles et les plus hauts peupliers du vallon. A gauche,
l’Observatoire, à travers les fenêtres et les galeries duquel le jour passe en produisant d’inexplicables
fantaisies, apparaît comme un spectre noir et décharné. Puis, dans le lointain, l’élégante lanterne
des Invalides flamboie entre les masses bleuâtres du Luxembourg et les tours grises de SaintSulpice. Vues de là, ces lignes architecturales sont mêlées à des feuillages, à des ombres, sont
soumises aux caprices d’un ciel qui change incessamment de couleur, de lumière ou d’aspect. Loin
de vous, les édifices meublent les airs; autour de vous, serpentent des arbres ondoyants, des sentiers
campagnards. Sur la droite, par une large découpure de ce singulier paysage, vous apercevez la
longue nappe blanche du canal Saint-Martin, encadré de pierres rougeâtres, paré de ses tilleuls,
bordé par les constructions vraiment romaines des Greniers d’abondance. Là, sur le dernier plan,
les vaporeuses collines de Belleville, chargées de maisons et de moulins, confondent leurs accidents
avec ceux des nuages. Cependant il existe une ville, que vous ne voyez pas, entre la rangée de toits
qui borde le vallon et cet horizon aussi vague qu’un souvenir d’enfance, immense cité, perdue
comme dans un précipice entre les cimes de la Pitié et le faîte du cimetière de l’Est, entre la
souffrance et la mort. Elle fait entendre un bruissement sourd semblable à celui de l’Océan qui
gronde derrière une falaise comme pour dire : ― Je suis là. Si le soleil jette ses flots de lumière sur
Littérature et saveur
cette face de Paris, s’il en épure, s’il en fluidifie les lignes; s’il y allume quelques vitres, s’il en égaie
les tuiles, embrase les croix dorées, blanchit les murs et transforme l’atmosphère en un voile de
gaze; s’il crée de riches contrastes avec les ombres fantastiques; si le ciel est d’azur et la terre
frémissante, si les cloches parlent, alors de là vous admirerez une de ces féeries éloquentes que
l’imagination n’oublie jamais, dont vous serez idolâtre, affolé comme d’un merveilleux aspect de
Naples, de Stamboul ou des Florides. Nulle harmonie ne manque à ce concert. Là, murmurent le
bruit du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d’un million d’êtres et la voix de Dieu.
Là gît une capitale couchée sous les paisibles cyprès du Père-Lachaise.
Honoré de Balzac, La Femme de trente ans, 4e chapitre, « Le Doigt de Dieu », publié en
1831, puis intégré dans La Femme de trente ans en 1832 ; in La Comédie humaine,
Pierre-Georges Castex (dir.), Bernard Gagnebin et René Guise (préf.), Bibliothèque de la
Pléiade, tome II, 1976, p. 1142-1143
32
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Située au début du chapitre 4, cette description panoramique
de Paris réintroduit la capitale dans le roman. Jusqu’ici, les
descriptions dans le roman concernaient le Paris de la parade
impériale (chapitre 1, « Premières fautes »), la vallée de la Loire
(par deux fois, ibid.), et la plaine entre Moret et Montereau
(chapitre 2, « Souffrances inconnues »). Un changement de régime
descriptif gouverne celle-ci : elle n’est pas liée à l’arrivée, à la
présentation d’un personnage sur le lieu. Elle fonctionne comme
ouverture, analogue en cela à l’incipit de bien des romans
balzaciens : La Maison du Chat-qui-pelote, Une double famille, La
Grenadière, Béatrix, Ferragus, etc. Après cette description, apparaîtra
un « je », celui du narrateur-observateur (phénomène assez rare
dans La Comédie humaine, à comparer avec Facino Cane ).
Nous sommes placés devant un panorama parisien, organisé
en tableau, où, comme le remarque justement Jeanine Guichardet1,
semble dominer l’impression esthétique d’une harmonie,
sourdement menacée par des notations discordantes, manifestant
la présence du doigt de Dieu, qui préparent la suite dramatique du
chapitre.
La composition du passage est d’une efficace simplicité.
Notons tout d’abord l’incipit programmatif, avec le point de vue
d’où la perspective est tracée : rive gauche, au sud du Paris de
l’époque, délimité par les boulevards intérieurs, « Entre la barrière
d’Italie et celle de la Santé », « une légère éminence » (donc une
vue légèrement surplombante, position recommandée pour les
« touristes »); avec également l’attirance de l’intérêt du lecteur sur
ce qui va suivre : « une perspective digne de ravir l’artiste ou le
1. « Unique contemplation heureuse d'un Paris "réconcilié" où les contraires
mêmes s'harmonisent [cette description est celle] du paradis avant la faute [...].
Mais déjà quelques déchirures de la toile font apparaître l'envers du tableau.
L'harmonie est menacée, la belle et profonde unité dissimule les ténèbres et la
mort [...] Après la cité céleste, la cité d'en bas, celle de l'ombre, marquée d'un
sceau fatal. Eclairée seulement par les lumières artificielles d'un beau monde
cupide, c'est celle qui bientôt apparaîtra aux yeux dessillés d'un Rastignac. Les
rares visions panoramiques de Paris seront désormais des visions de la
métaphore malheureuse. », Balzac « archéologue » de Paris., SEDES-CDU, 1986,
p. 321-322.
33
Littérature et saveur
voyageur le plus blasé » (artiste et voyageur étant des figures
éminemment romantiques, déjà évoquées précédemment dans le
roman).
Soulignons ensuite la mise en place des plans : au premier plan
une vallée profonde; sur le versant opposé, les toits, dominés par
le Panthéon et le Val-de-Grâce, et, à gauche, l’Observatoire, puis,
dans le lointain, les Invalides; une découpure sur la droite, avec le
canal Saint-Martin et le dernier plan, Belleville. Entre ces tracés, le
détail des éléments du tableau ainsi constitué, de « La magnifique
coupole » à « nuages ».
Une deuxième partie, la ville que l’on ne voit pas, entre la Pitié
et le cimetière de l’Est (le Père-Lachaise, ouvert le 21 mai 1804 –
les deux appellations sont usitées). La description de cette ville
basse sous le soleil, et sa métamorphose en « féerie éloquente »,
qui culmine par l’harmonie, et se termine sur une phrase ambiguë :
« Là gît...Lachaise ».
« Il existe » : le chapitre ouvre sur la certitude, sur la garantie
d’un plaisir (« jouissances »), d’une forme de possession du
paysage parisien. Le narrateur fait fonction de guide : « Si vous
atteignez... ». La première vision sera celle d’un paysage verdoyant,
calme, fécondé par l’eau, fût-elle brune (faut-il rappeler ici
l’importance de l’eau dans l’imaginaire balzacien ?). Comment ne
pas insister sur la vallée, dont les connotations balzaciennes sont
nombreuses ? Ombre et grâce de la courbe, une ville encore
agreste (« à demi villageoises ») : le premier plan est une
introduction bienfaisante, définissant un locus amœnus.
Apprécions le rythme de la phrase « Si...Gobelins » : il vise à
mimer la grâce dénotée, et privilégie les segments pairs. A
remarquer aussi la récurrence des nasales, des [f], des [b] et des [v].
« Le versant opposé » : première mais discrète apparition d’un
motif dysphorique : « les misères du faubourg Saint-Marceau »
(quartier ouvrier), que préparaient peut-être déjà les eaux brunes,
mais qui est vite compensée par les élévations. La compacité du
faubourg, la multitude sont désignées par « milliers », « pressés »,
« foule ». C’est là que vit l’anonyme prolétariat, dont Balzac parle
34
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
dans le prologue de la Fille aux yeux d’or, mais qui ne vaut ici que
comme masse à opposer aux monuments.
Ces monuments sont autant de points de repères et de signes
renvoyant à la grandeur : nationale (le Panthéon), scientifique (le
Val-de-Grâce, l’Observatoire), militaire (les Invalides), politique (le
Luxembourg), religieuse (Saint-Sulpice). À comparer avec la vision
de Paris du haut du Père-Lachaise : « Ses yeux s’attachèrent
presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le
dôme des Invalides » (Le Père Goriot ).
Le narrateur procède par variations en marquant les
différences de luminosité, de couleur, de forme, de ligne.
Utilisation d’un lexique architectural (« coupole », « dôme »,
« amphithéâtre », « lanterne »), esthétisation (« magnifique »,
« fantaisies », « élégante »), jeux des lignes (« les courbes des
monuments », « tortueuses », « fenêtres et galeries »), de couleur
(« noir », « bleuâtres », « grises »), de lumière (« le jour »,
« flamboie »), anthropomorphisation (« terne » – qui assure une
transition entre le registre esthétique et l’humanisation –,
« mélancolique », « orgueilleusement », « spectre ») : tout conspire
à constituer le texte en morceau de bravoure pictural. Il s’agit
d’animer la disposition, qui pourrait tourner à l’énumération, tout
en créant un tableau à la fois composite (le caractère propre de
chaque monument) et dynamisé tant par la domination de la
verticalité opposée à l’amphithéâtre aux gradins tortueux que par
les « inexplicables fantaisies » (Littré : « ouvrage où l’on a suivi son
caprice et son imagination en s’affranchissant des règles, peindre
sans avoir de modèle à imiter; œuvre de l’imagination, sans réalité;
chose curieuse, singulière »).
Ici encore présence d’un élément dysphorique, le spectre noir
et décharné, à teneur fantastique, mais provisoirement neutralisé
par le contexte esthétique.
« Fantaisies » se retrouve dans « caprices » : ce qui a été posé
se trouve soumis à une permanente métamorphose sous l’effet du
ciel changeant. Notons que « caprice » désigne aussi un genre
musical : « Composition où l’artiste écrit au gré de son inspiration,
sans s’assujettir aux formes des différents genres » (Littré).
35
Littérature et saveur
La mobilité picturale du paysage le sauve donc du figement.
Les lignes entrent dans une irrationalité à grande rentabilité
esthétique, où le Paris connu prend des aspects inconnus, ce qui
annonce le Paris invisible qui deviendra visible par métamorphose
solaire.
La phrase suivante revient à la position de l’observateur,
devenu centre organisateur au milieu d’un espace investi :
« meublent les airs », « serpentent » (verbe à potentialité
maléfique), et qui permet de rassembler la ville et la campagne, en
un « singulier paysage », comme il est dit juste après, formule
chargée de désigner de manière redondante la description
précédente.
Après ce recentrement synthétisant, retour à la perspective :
une trouée dans le continu, une échappée vers un lointain. Les
couleurs sont différentes : « nappe blanche », « pierres
rougeâtres ». Le canal subit lui aussi un processus d’esthétisation,
où peinture et architecture additionnent leurs prestiges (« nappe »,
« encadré », « paré », « romaines »). En jouant sur les mots, on
pourrait dire que le paysage est abondant.
La focalisation ultime sur le dernier plan met en évidence le
point de fuite tout en rassemblant nombre d’éléments antérieurs :
les collines sont aussi une élévation; il y a une masse de maisons,
les moulins reprennent le caractère bucolique du début, la fusion
avec le ciel met le point final à l’harmonie générale.
Cette ville visible compose donc un tableau séduisant.
Ravissement pour l’œil attentif et cultivé, le paysage est une
transfiguration de Paris. Paris devient un lieu où les esthétiques
classique et romantique se complètent, s’harmonisent, où Poussin
rejoint Delacroix.
Avec « Cependant » commence une deuxième description,
chargée de prendre en charge le non vu pour le faire sortir du non
dit. Il faut peindre les choses qui sont derrière les choses, révéler
une cité inconnue, retrouver une cité perdue. Aux élévations
précédentes répondent les hauteurs de la Pitié (un hôpital) et du
36
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Père Lachaise. Envers du paysage donc, monde englouti (idée
présente dans « précipice »; de là la comparaison avec l’Océan),
que le romancier doit montrer, qu’il doit faire accéder à l’existence
littéraire.
Or, l’annonce d’un paysage funèbre, sinistre, est démentie par
la suite, et restera comme potentialité. Le spectacle se trouve placé
à l’unisson de la ville visible par effet de la lumière. Le potentiel
négatif est provisoirement occulté par le soleil, qui efface les
ombres maléfiques. Ce potentiel sera réactivé plus avant dans le
chapitre. Le doigt de Dieu est suggéré, mais pas encore montré.
Morceau de bravoure dans le morceau de bravoure, une longue
phrase entreprend donc de célébrer la beauté de ce Paris inconnu,
mais en le déréalisant pour le transmuer en pur spectacle. Engloutie
sous les flots de lumière, cette « face » de la capitale est épurée. Le
mouvement de la phrase est marqué par l’anaphore en « s’il » et une
gradation : « jette, allume, égaie, embrase, blanchit » qui culmine avec
« transforme » et « crée ». Paris est bien recréé.
À cette gradation des verbes répond le paradigme de la lumière et
de la couleur idéalisantes : or et azur, blancheur et égaiement. S’y
ajoutent la légèreté aérienne (les lignes fluides, la gaze), le
frémissement et le son, ou plutôt le langage des cloches (elles
« parlent »). L’ensemble compose donc bien une féerie amalgamant
Naples, Stamboul et les Florides, un compendium d’exotisme, un
dépaysement total. Le mot « fantastique » en retire de nombreuses
harmoniques sémantiques. On peut le tirer vers un fantastique proche
du merveilleux (mot qui figure dans le texte).
Il importe de bien souligner le retour du « vous », qui fait écho au
début, et qui intègre le lecteur dans le texte, pour le faire participer à
l’expérience artistique, pour insister sur l’extase.
La phrase suivante est véritablement conclusive en ce qui
concerne la description, mais non en ce qui concerne le texte. À ce
concert, où s’allient bruit du monde et silence de la solitude, Dieu et
les hommes (noter le romantisme digne du Vallon de Lamartine)
répond une note discordante : le verbe gésir, les cyprès du cimetière.
Si Paris dort à l’ombre apaisante du Père-Lachaise, ce sommeil peut
37
Littérature et saveur
évoquer la mort, et le tableau ressemble alors à une vanité. La voix de
Dieu peut laisser place à son doigt. L’anaphore « là » est donc
susceptible de nuances : le premier est désignation valorisante, le
second est désignation ambivalente, valorisante et inquiétante.
Morceau de bravoure donc, qui compte parmi les grandes pages
descriptives de La Comédie humaine, et qui possède son autonomie,
sans pour autant s’isoler de la suite, préparée par toute une série de
notations.
Si le point de vue est attribuable à un observateur anonyme qui
peut se confondre avec chacun des lecteurs, la présence discrète d’un
narrateur se fait sentir, tant par l’insistance sur la beauté dont il / on
est idolâtre que par la virtuosité affichée. Ce narrateur va devenir par
la suite un voyeur, ainsi qu’un personnage passif du drame. Son rôle
est celui d’un artiste qui se met en scène, mais aussi celui d’un garant
de la fiction. Le roman prend donc une véracité : en révélant les
drames cachés, le narrateur fait entrer le roman dans la modernité.
On pourrait terminer sur la valeur de quasi manifeste de cette
page, valeur confirmée par la page suivante. Ne vise-t-elle pas en effet
à légitimer et à magnifier Paris comme lieu esthétique autant que
romanesque ? Paris, comme Yvetot, vaut bien Constantinople. Le
véritable exotisme s’y déploie, paré de tous les prestiges. Paris, la ville
aux cent mille romans, comme dit Balzac dans Ferragus... Ici, l’horrible
drame va contraster d’autant plus fortement avec un cadre esthétisé et
poétisé. On rejoindrait l’analyse faite par Jeannine Jallat à qui nous
laissons le soin de conclure : « Fond du paysage et fond de la rêverie :
si c’était la même chose ? À ce scénario répétitif, il suffit d’un décor,
d’un crime caché et d’un regard qui les lie. […] Balzac semble
interroger ici l’imaginaire de ce qu’on nomme, du côté des arts
plastiques, une Vue, la fascination qu’elle exerce et le consentement à
la pulsion scopique qu’est l’entrée dans le tableau. »1
1. « Le paysage et sa fiction [un décor-scénario récurrent dans Le Doigt de Dieu,
Le Curé de village, Les Paysans] », dans Territoires de l’imaginaire. Pour Jean-Pierre
Richard, Seuil, 1986, p. 85 et 94.
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BARBEY D’AUREVILLY,
« LA VENGEANCE D’UNE FEMME »
Par Marie-Ève THÉRENTY
Université de Montpellier III - Cerd
J’ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne ; mais je n’ai pour mon
compte, jamais cru à cette hardiesse-là. Ce reproche n’est qu’une forfanterie... de moralité. La
littérature, qu’on a dit si longtemps l’expression de la société, ne l’exprime pas du tout, – au
contraire ; et quand quelqu’un de plus crâne que les autres a tenté d’être plus hardi, Dieu sait
quels cris il a fait pousser ! Certainement, si on veut bien y regarder, la littérature n’exprime pas la
moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une
fréquence et une facilité charmantes. Demandez à tous les confesseurs, – qui seraient les plus
grands romanciers que le monde aurait eus, s’ils pouvaient raconter les histoires qu’on leur coule
dans l’oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d’incestes (par exemple) enterrés dans les
familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu’on accuse tant d’immorale
hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer ! A cela près du petit souffle, – qui n’est
qu’un souffle, – et qui passe comme un souffle – dans le René de Chateaubriand, – du religieux
Chateaubriand, – je ne sache pas de livre où l’inceste, si commun dans nos mœurs, – en haut
comme en bas, et peut-être plus en bas qu’en haut, – ait jamais fait le sujet franchement abordé,
d’un récit qui pourrait tirer de ce sujet des effets d’une moralité vraiment tragique. La littérature
moderne, à laquelle le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t-elle jamais osé les histoires de Myrrha,
d’Agrippine et d’Œdipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car
je n’ai pas vécu – du moins jusqu’ici –dans un autre enfer que l’enfer social, et j’ai pour ma part,
connu et coudoyé pas mal de Myrrhas, d’Œdipes et d’Agrippines, dans la vie privée et dans le
plus beau monde, comme on dit. Parbleu ! cela n’avait jamais lieu comme au théâtre ou dans
l’histoire. Mais, à travers les surfaces sociales, les précautions, les peurs et les hypocrisies, cela
s’entrevoyait...
Jules Barbey d’Aurevilly, « La vengeance d’une femme », Les Diaboliques, 1874. Repris
dans Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, Robert Laffont, 1981, p. 1017.
Littérature et saveur
Généalogie de la chambre d’échos aurevillienne : du
salon à la presse.
Ce texte est l’incipit d’une des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly,
« La vengeance d’une femme », dernière nouvelle du recueil paru
en 1874. Ce prologue, appel sans fard à l’immoralité romanesque,
illustre l’énigme littéraire que constitue l’écriture aurevillienne,
fruit subversif d’un écrivain catholique et conservateur. Il existe, il
est vrai, une continuité thématique entre cet appel à l’immoralité
ou à la « moralité tragique » de la fiction et la nouvelle qu’il est
censé introduire. On connaît sans doute cette histoire décrivant
« un crime de l’extrême civilisation ». Le dandy Robert de
Tressignies suit une prostituée magnifique qui le conduit jusqu’à sa
demeure misérable dans le Paris de la monarchie de Juillet. Après
l’amour, elle lui dévoile son identité : elle est la duchesse de SierraLeone et c’est pour se venger de son mari, un orgueilleux et
impitoyable grand duc d’Espagne qu’elle recherche la dégradation.
Or cette nouvelle, au lieu de débuter comme la plupart des autres
Diaboliques dans un salon (« Le dessous de cartes d’une partie de
whist »), un boudoir (« Le plus bel amour de Don Juan ») ou une
diligence (« Le rideau cramoisi ») – c’est-à-dire une quelconque
chambre d’échos héritée du XVIIIe siècle où un narrateur
principal, maestro de la conversation, raconte à son auditoire captif
une histoire particulièrement atroce – commence par cette
introduction à la première personne, matrice exacte d’articles
critiques de Barbey. L’hypothèse de lecture développée ici est que
cet incipit à scandale renforce et modernise la célèbre polyphonie
énonciative des Diaboliques et qu’elle témoigne d’une mise en place
d’une stratégie de défense à plusieurs ressorts.
Dans le paysage romanesque de la fin du XIXe siècle et même
dans l’univers aurevillien, cet incipit s’impose comme une
provocation. Il s’agit d’un texte qui vise au scandale, à la
transgression aussi bien par les thèses soutenues que par la forme
adoptée.
Toutes les formes de transgressions idéologiques (sociale,
religieuse, sexuelle, littéraire) sont convoquées dans un texte qui se
veut visiblement agression du lectorat de Barbey voire même
40
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
autoagression. Le discours aurevillien s’affirme dans cette
contorsion, dans cette universalisation de l’attaque, dans ce
tournoiement des cibles qui confine à l’immolation personnelle.
Ainsi, les confesseurs de cette religion catholique, dont Barbey
s’affirme ailleurs comme l’un des plus vigoureux défenseurs, sont
assimilés dans une incise quasi blasphématoire, discours souterrain
et autodestructeur, à de vulgaires romanciers. La classe
aristocratique, lectorat supposé de Barbey, est également remise en
question dans sa proximité supposée avec l’inceste qui laisse
poindre le cliché réaliste – flaubertien ou zolien – de la
dégénérescence sanguine de la noblesse. L’évocation de l’inceste,
crime caché par excellence et interdit massif de nos civilisations,
renvoie également au tabou de la sexualité. Cette provocation
s’avère d’autant plus transgressive qu’elle se fait sans les sousentendus et les litotes des romanciers académiciens (Octave
Feuillet ou Jules Sandeau) ; elle est au contraire servie par des
jurons familiers (« Parbleu ») et une blague grivoise qui fait surgir
le corps sexué au sein de ce texte théorique : « en haut comme en
bas, et peut-être plus en bas qu’en haut ». Le discours machiste, la
blague de café émergent dans le manifeste littéraire. Toutes ces
accusations rehaussées par l’utilisation des superlatifs et des
indices de la totalisation se font sans restriction et sans précaution.
La deuxième transgression est formelle, autant générique que
critique. Le début de cette nouvelle constitue une subversion par
rapport aux formes « classiques » d’incipit dans la tradition
balzacienne (descriptive ou in medias res) ou par rapport à la
manière aurevillienne traditionnelle. Cette innovation générique
s’accompagne d’une remise en cause brutale des prédécesseurs
littéraires. Les romanciers libertins du XVIIIe siècle, comme
Laclos, sont révoqués par le silence que garde Barbey sur leurs
tentatives, la littérature romantique souvent accusée d’immoralité
est également niée, les romanciers contemporains de Barbey,
comme Flaubert ou Les Goncourt, au réalisme brutal, évoqués de
biais, se voient paradoxalement écartés pour leur manque de
hardiesse. Barbey manie le paradoxe critique avec verve. L’effet de
scandale s’exacerbe dans l’évocation d’un emblème textuel et
religieux : Barbey invite à une relecture inattendue de René, extrait
du Génie du christianisme, texte culte des catholiques, en même
temps qu’il s’offre dans cette lecture « incestueuse » et discordante,
41
Littérature et saveur
le plus efficace des « paratonnerres ». Si cette « relecture » est
acceptée par le lectorat, alors les Diaboliques ne peuvent
qu’échapper à la censure de l’ordre moral.
Ce texte ouvertement paradoxal, transgressif jusqu’au
blasphème et la provocation, dérangeant pour le lecteur aristocrate
qu’il place sur la sellette aussi bien comme acteur social que
culturel, s’avère sans doute une captatio benevolentiae efficace : le
lecteur, « émoustillé », se demande quelle fiction peut découler
d’une telle entrée en matière.
Mais au-delà de la recherche d’effets de séduction et
d’attraction, Barbey, spécialiste des « ricochets de conversation »,
tente dans cette dernière Diabolique de cerner une nouvelle
chambre d’écho concurrente de ces salons classiques qu’il
affectionnait tant, une forme moderne de la médiatisation à
travers un pastiche journalistique.
La principale rupture dans cet incipit s’avère en effet
énonciative. L’énonciation romanesque (troisième personne et
passé simple) n’apparaît pas et le texte démarre sur un discours
quasi journalistique. En témoignent l’adresse injonctive au lecteur
(« demandez ») avec son anacoluthe ou encore l’utilisation de
syntagmes qui renvoient au moment présent (« littérature
moderne »). On constate surtout la présence insistante d’un je qui
n’hésite pas à se poser en spécialiste littéraire en recourant à des
maximes définitives : « la littérature n’exprime pas la moitié des
crimes que la société commet mystérieusement et impunément ».
Un examen des articles de Barbey prouve que ce prologue
constitue quasiment un pastiche de sa propre œuvre critique. La
« hardiesse », par exemple, est la qualité qu’il avoue rechercher en
littérature : il fustige constamment les romanciers dits réalistes
comme Flaubert et Zola à qui il refuse l’étiquette de novateurs. En
témoigne la pointe jubilatoire de cet article sur Le Ventre de Paris
paru dans Le Constitutionnel du 14 juillet 1873 : « Toujours est-il
(voici la nouveauté !) que nulle part et dans aucun livre la
charcuterie n’a été traitée avec cette importance, et décrite avec
autant de science technique et de connaissance du métier. [...]
Oui ! C’est la charcuterie, c’est la cochonnaille, qui, entre toutes les
42
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
victuailles de la terre, est la chose sacrée pour M. Zola. [...] Il croit
dire le dernier mot de l’art, en faisant du boudin, M. Zola ! »
Or on connaît la position problématique de Barbey sur la
presse : d’un côté, elle a fait sa carrière, de l’autre, il n’a cessé de
critiquer ce pouvoir indigne pour lui des salons d’antan et de la
conversation. Au début d’une autre Diabolique, « Le Dessous de
cartes d’une partie de whist », Barbey évoque le salon de la
baronne de Mascranny et explique : « [...] là comme dans les rares
maisons de Paris où l’on a conservé les grandes traditions de la
causerie, on ne carre guère de phrases, et le monologue est à peu
près inconnu. Rien n’y rappelle l’article de journal et le discours
politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée au
XIXe siècle. »1 Alors pourquoi mobiliser cette forme générique à
l’entrée de la dernière nouvelle ? Beaucoup de critiques se sont
étonnés de cet incipit, prétendant dans cette nouvelle ne retrouver
la manière aurevillienne que plus tard lorsque la duchesse prend la
parole.
Il semble pourtant que cet autopastiche fonctionne comme un
ricochet discursif ou conversationnel qui introduit la médiatisation
au sein de la nouvelle. Cet incipit est d’abord mise en abyme de la
fiction mais aussi permet de justifier un métadiscours glorificateur.
On voit donc bien qu’une caisse de résonance est introduite au
sein du dispositif narratif ; certes elle est moins explicite que celle
des salons mais plus actuelle, plus moderne, elle est susceptible
d’engendrer des effets d’échos plus retors quand on comprend
que le sujet absent, masqué pour mieux se montrer, de ce discours
apologétique : c’est Barbey lui-même et plus précisément les
Diaboliques.
Le jeu de rôles créé ainsi permet à Barbey d’assumer une
position extérieure, une position d’avocat de la défense par
rapport à son œuvre.
Yvan Leclerc (dans Crimes écrits. La Littérature en procès au XIXe
siècle, Plon, 1991) a montré que le paratexte des Diaboliques et
1. Jules Barbey d'Aurevilly, Les Diaboliques, édition Robert Laffont, 1981, p. 934.
43
Littérature et saveur
notamment la préface de la première édition étaient entièrement
tournés vers les poursuites judiciaires à venir. Cet incipit est aussi
un palimpseste, une pièce masquée pour un dossier d’autodéfense
où Barbey adopte le point de vue extérieur du critique et tente en
utilisant le langage journalistique, pratiquement à titre invocatoire,
de s’approprier l’influence démesurée du quatrième pouvoir sous
la Troisième République.
Ce texte redouble donc le paratexte des Diaboliques : on
retrouve entre la préface et cet incipit certaines formules à
l’identique : « [Les Diaboliques] ont pourtant été écrites par un
moraliste chrétien, mais qui se pique d’observation vraie, quoique
très hardie, et qui croit – c’est sa poétique, à lui – que les peintres
puissants peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours
assez morale quand elle est tragique et qu’elle donne l’horreur des choses
qu’elle retrace.1 » On y reconnaît également l’isotopie diabolique ou
la métaphore du rideau (« cela s’entrevoyait ») caractéristiques des
textes programmatiques. L’allusion notamment à « l’enfer social »
fonctionne comme un indicateur de métadiscours et invite à une
lecture ouverte.
En effet, outre la préface de la première édition, l’intertexte le
plus probant de cet incipit est un article rédigé le 24 juillet 1857
pour Le Pays, article où Barbey défendait vigoureusement le
sulfureux Baudelaire, cité en justice pour Les Fleurs du Mal. Barbey
y militait pour une œuvre dont la force est à elle seule la garantie
de « l’effet moral », écrite à rebours de « l’esprit de ce temps, affadi
et débilité », et qui « peut le sauver en l’arrachant par l’horreur à sa
lâche faiblesse ». Il différenciait d’un côté l’immoralité par défaut
de sensibilité, de l’autre la « moralité, inattendue, involontaire
peut-être, mais certaine, qui sortira de ce livre cruel et osé [...]. Ce
livre sera moral à sa manière ; et ne souriez pas ! cette manière
n’est rien moins que celle de la Toute-Puissance Providence ellemême, qui envoie le châtiment après le crime, la maladie après
l’excès, le remords, la tristesse, l’ennui, toutes les hontes et toutes
les douleurs qui nous dégradent et nous dévorent pour avoir
transgressé ses lois ». On voit bien que certaines de ces formules
1. Ibid, p. 931.
44
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sont intégrées quasiment telles quelles dans ce texte des Diaboliques
et que Barbey prévoit pour son œuvre de soufre la même défense
argumentative que celle prévue quinze années auparavant pour Les
Fleurs du mal.
Il s’agit donc bien d’une plaidoirie prophétique qui fait
irruption au cœur même de l’œuvre : le ton oral renvoie aux effets
de manche des grands avocats de la Troisième République. Barbey
s’objective et se décrit lui-même à travers une périphrase
énigmatique et laudative : « quelqu’un de plus crâne que les
autres ». Il adopte la poétique des plaidoiries à travers les
structures clivées, les réticences, les corrections, le langage
familier, les antonomases, les références isotopiques au crime qui
annoncent le climat judiciaire de la réception (« moitié des
crimes », « nombre d’incestes », « accuse »). Le caractère très
agressif de cet incipit transparaît à travers la description de la cible :
les bégueules, les religieux, la haute sphère, c’est-à-dire toute la
haute bourgeoisie parisienne prête à condamner et à faire censurer
la littérature. Ce n’est pas la lecture aristocratique que Barbey
condamne ici mais il annonce une lecture judiciaire de son œuvre
dont il se défend en invoquant non seulement la société, mais
aussi les classiques ou des figures héroïques de la tragédie restées
impunies. En traquant l’universel à travers le mythe, Barbey
prétend sans doute rejeter tout risque de censure.
Dans la dernière nouvelle du recueil, Barbey rompt donc avec
la forme classique enchâssée de la Diabolique pour rechercher à
travers le pastiche journalistique une autre chambre d’échos. Il
peut ainsi dans une pratique véritablement contorsionniste se
prendre lui-même pour objet de sa propre écriture critique,
montrer la profonde cohérence et la longévité de ses doctrines
littéraires. Il adopte, dans une posture défensive, la forme
médiatique de l’article critique, jugeant en ce début de Troisième
République pudibonde que la presse constitue le seul contrepouvoir efficace aux instances politiques et judiciaires. De fait,
pour Barbey, l’attaque viendra aussi de la presse, puisque c’est le
très satirique et athée Charivari qui attirera l’attention de la justice
sur Les Diaboliques en livrant un pot-pourri de citations du recueil
sous le titre ironique, « Chastetés cléricales ». L’utilisation de la
citation, répétition nue du texte original, sera suffisante pour faire
45
Littérature et saveur
mettre au pilon Les Diaboliques, preuve effective que le texte
aurevillien est suffisamment paradoxal et polyphonique pour
fournir alternativement son propre réquisitoire et sa propre
apologie.
46
JACQUES-BERNARDIN-HENRI
DE SAINT-PIERRE,
ÉTUDES DE LA NATURE
Par Colas DUFLO
Université de Picardie Jules Verne
Je peux me tromper dans quelques-unes de mes observations ; mais quand elles sont multipliées
sur le même objet, et attestées par des hommes dignes [57] de foi et sans esprit de système, j’en
peux tirer des conséquences générales, qui ne doivent pas être indifférentes au bonheur du genre
humain, en lui montrant des intentions constantes de bienveillance dans l’Auteur de la nature.
Les variétés de leurs convenances se prêtent des lumières mutuelles ; les moyens sont différents, mais
la fin est toujours la même. La même bonté qui a placé le fruit qui devait nourrir l’homme à la
portée de sa main, y a dû mettre aussi son bouquet. Nous remarquerons ici que nos arbres
fruitiers sont faciles à escalader, et diffèrent en cela de la plupart de ceux des forêts. De plus, tous
ceux qui donnent des fruits mous dans leur maturité, et qui auraient été exposés à se briser par
leur chute, comme les figuiers, les mûriers, les pruniers, les pêchers, les abricotiers, les présentent à
peu de distance de terre : ceux au contraire qui produisent des fruits durs, et qui n’ont rien à
risquer dans leur chute, les portent fort élevés, comme les noyers, les châtaigniers et les cocotiers.
Il n’y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui
sont taillés pour la bouche de l’homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main,
comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par
côtes, et semblent destinés à être mangés en famille : il y en [58] a même aux Indes, comme le jacq,
et chez nous la citrouille, qu’on pourrait partager avec ses voisins.
Jacques-Bernardin-Henri de Saint-Pierre, Études de la nature, Étude XI : « Application de
quelques lois générales de la nature aux plantes », Paris, imprimerie de Crapelet, chez Deterville,
an XII – 1804, vol. III, p. 56-58.
Littérature et saveur
Voici un texte1 que tout le monde connaît. Quand on évoque
le nom de Bernardin de Saint-Pierre, à peine a-t-on fini de le
prononcer – il est vrai qu’il est long à dire, Jacques-HenriBernardin de Saint-Pierre ou, comme dans l’édition de 1804, la
dernière publiée de son vivant, Jacques-Bernardin-Henri de SaintPierre, et qu’on ne sait pas bien comment l’abréger, « SaintPierre » ou « Bernardin », puisque de son vivant même la
confusion s’est introduite, entretenue par lui, entre son nom et le
dernier de ses prénoms – à peine a-t-on fini de le prononcer,
donc, que chacun y va déjà de son sourire en coin de connivence
intellectuelle, prêt à verser dans la franche rigolade et à s’écrier
d’un air aussi hilare qu’informé : « Bernardin de Saint-Pierre, ah
oui ! les melons à manger en famille ! » Bernardin de Saint-Pierre
n’est-il pas à tout jamais, plus encore que l’auteur de la pastorale
de Paul et Virginie, l’homme des melons ?
Pourtant, ce texte que tout le monde connaît, puisque chacun
le cite, n’est pas, si l’on en croit l’absence de réédition des Études de
la nature depuis la fin du dix-neuvième siècle, des plus fréquentés.
À dire vrai, si l’on invitait chacun à répondre honnêtement, en
l’interrogeant seul à seul, hors l’imposture mutuelle où nous
vivons tous, peut-être avouerait-il que ce texte même qu’il prend si
grand plaisir à citer, il ne l’a jamais lu.
D’ailleurs, à la réflexion, ce n’est pas exactement sous cette
forme qu’il s’en souvenait. Il lui semblait qu’il y avait quelque
chose de plus décisif dans la fameuse phrase sur les melons que ce
prudent « semblent destinés » ou cet hypothétique « pourrait »…
quelque chose de, disons, plus manifestement ridicule… quelque
chose comme : « Le melon a été divisé en tranches par la nature,
afin d’être mangé en famille ; la citrouille, étant plus grosse, peut
être mangée avec les voisins. »
1. Nous donnons toutes les références dans : Jacques-Bernardin-Henri de SaintPierre, Études de la nature, Paris, imprimerie de Crapelet, chez Deterville, an XII –
1804, 5 vol. Nous indiquons d’abord le tome en romains, puis la page.
L’orthographe est modernisée, mais pas la ponctuation. Nous préparons en ce
moment une édition critique des Études de la nature, à paraître aux Publications
de l’Université de Saint-Étienne, dans la coll. « Lire le dix-huitième siècle ».
48
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Oui, c’est plutôt sous cette forme que l’on se souvient du texte
de l’Étude XI. Mais cette phrase n’est pas de Bernardin de SaintPierre. Elle est de Flaubert, citant – et déformant – Bernardin de
Saint-Pierre dans le « Sottisier » de Bouvard et Pécuchet1. Il le cite en
bonne compagnie : Fénelon, Descartes, Montesquieu, Bossuet…
Imagine-t-on que la postérité n’ait retenu de ces auteurs que les
âneries que Flaubert y est allé chercher ? Il faudrait d’ailleurs se
demander pourquoi Flaubert cite les Études de la nature près d’un
siècle après leur première publication, à une date qui coïncide plus
ou moins avec le moment où l’on cesse de les rééditer (il y a eu
des rééditions constantes au cours du dix-neuvième siècle, en
intégrales ou en morceaux choisis, puis une baisse progressive du
nombre des rééditions dans le dernier quart du siècle), et aussi
pourquoi il cite ce passage du tome III. Parce qu’après tout, pour
la franche rigolade, il y avait mieux à trouver chez Bernardin de
Saint-Pierre sans aller chercher si loin, comme par exemple
lorsque celui-ci explique que les chiens n’ont pas l’usage du feu car
il y aurait des incendies partout, ou que les vers sont tout nus,
parce qu’ils n’ont pas besoin de vêtements2. À moins que Flaubert
se soit contenté de la table des matières pour aller chercher des
bêtises dans un texte qu’il avait pu lire dans sa jeunesse à l’époque
de son grand succès chez les romantiques, et oublier par la suite.
Le titre de la section de l’Étude XI à laquelle ce texte appartient
annonçait une bonne moisson pour qui cherchait quelques
exemples de finalisme anthropocentré bien ridicule : Harmonies
végétales des plantes avec l’homme.
Ayant dégagé dans l’Étude X les lois générales de la nature,
envisagée comme un tout finalisé, Bernardin de Saint-Pierre
1. Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Gallimard, « Folio », 1979, p. 474.
2. « Le chien, bien plus intelligent que le singe, témoin chaque jour des effets du
feu, accoutumé dans nos cuisines à ne vivre que de chair cuite, ne s’avisera
jamais, si on lui en donne de crue, de la porter sur les charbons du foyer.
Quelque faible que paraisse cette barrière qui sépare l’homme de la brute, elle
est insurmontable aux animaux. C’est par un bienfait de la providence pour la
sûreté commune ; car, que d’incendies imprévus et irréparables arriveraient si le
feu était en leur disposition ? Dieu n’a confié le premier agent de la nature qu’au
seul être capable d’en faire usage par sa raison. » (I, 157) ; « les vers […] sont
tout nus, parce qu’ils n’avaient pas besoin d’être vêtus dans la substance du bois,
qui les abrite de toutes parts » (III, 9).
49
Littérature et saveur
entreprend en effet d’en faire l’application aux plantes dans
l’Étude XI. Après avoir étudié le rapport des plantes aux éléments
(la terre, l’eau, la lumière), le rapport des plantes entre elles et des
plantes aux animaux, il s’intéresse dans cette partie aux Harmonies
humaines des plantes. Essayons ici de lire enfin ce texte que tout le
monde connaît sans l’avoir lu…
Bernardin de Saint-Pierre affirme d’emblée la dimension
conjecturale de l’interprétation de la nature qu’il propose. Il ne
s’agit pas simplement d’une pose ou d’une précaution rhétorique
comme on en trouve beaucoup dans les textes du dix-huitième
siècle qui s’engagent dans une philosophie de la nature, mais d’une
position énoncée dès l’Étude I et constamment répétée : ses idées,
ses théories et mêmes ses observations de la nature sont
susceptibles d’errer. D’abord parce qu’il assure ouvrir une voie
nouvelle, dans laquelle il ne peut donner que des indications, des
pistes pour des recherches futures. Il se présente comme un
ignorant qui collecte les premiers matériaux pour une histoire
générale de la nature, laquelle n’est pas encore écrite ni à notre
portée : de là le choix de présenter une succession d’Études, en lieu
et place de ce traité général et inaccessible. Ensuite parce que la
revendication même de cette ignorance, et donc de la possibilité
d’errer, se fait sur le fond d’une critique constante de la science
dominante, comprise comme trop sûre d’elle-même, faiseuse de
systèmes absolus qui ne présentent jamais que le squelettique
fantôme de la nature. Enfin pour des raisons métaphysiques :
l’homme a peu de lumières, la nature est infiniment riche, et Dieu
peut multiplier les moyens différents pour parvenir à ses fins.
C’est que Bernardin de Saint-Pierre refuse le principe d’économie
qui sert de fondement métaphysico-méthodologique à la science
moderne : Dieu, dans son infinie richesse, n’a aucune raison de
choisir toujours les voies les plus simples, les moyens les plus
économiques pour obtenir les effets qu’Il poursuit ; c’est Le faire
semblable à nous, et L’assujettir à la faiblesse de notre raison que
de le croire. Dès lors, ce sont les principes les plus généraux qui
risquent d’être les plus égarant dans l’étude de la nature.
Quels éléments sont alors à notre disposition pour comprendre
la nature ? Un moyen : la multiplication des observations. Une idée
50
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
directrice : tout est finalisé en vue du bien en général, et du bien
de l’homme en particulier.
Il convient de souligner la distinction entre observation et
expérience. La première laisse être la nature, quand la deuxième la
bouleverse. La première est prête à voir les phénomènes naturels
tels qu’ils sont, alors que la deuxième est mise en œuvre d’une
théorie, d’un système préexistant. Cette distinction est énoncée
par Ménuret de Chambaud, qui commence ainsi l’article
OBSERVATION de l’Encyclopédie Diderot-D’Alembert : « C’est
l’attention de l’âme tournée vers les objets qu’offre la nature.
L’expérience est cette même attention dirigée aux phénomènes
produits par l’art. […] L’objet observé […] ne laisse pas de
paraître tel qu’il est ; et c’est principalement en cela que
l’observation diffère de l’expérience qui décompose et combine, et
donne par là naissance à des phénomènes bien différents de ceux
que la nature présente. »
Dès lors, il n’y a rien d’étonnant au privilège de l’observation
dans les textes de Bernardin de Saint-Pierre, le refus implicite de
l’expérience étant ici celui de toute cette science qui ne comprend
la nature qu’en la découpant, en en dissolvant les éléments, en en
disséquant les existants, au profit de théories qui aveuglent autant
qu’elles orientent ceux qui les défendent. Les Études de la nature
exposent, par opposition, des observations multipliées et, au
premier chef, celles de l’auteur lui-même, qui se met en scène les
réalisant, comme un observateur non prévenu, au cours de ses
voyages en Russie ou à l’île de France aussi bien que dans son
jardin. Exemplaires, et presque ostentatoires à cet égard, sont les
pages consacrées au début de l’Étude I à la description d’un
fraisier et des divers insectes qui le fréquentent (I, 104-113). Mais,
comme les observations d’un seul homme ne sauraient suffire, il
faut aussi faire appel à d’autres observateurs de la nature. Mais où
les trouver, si beaucoup sont des esprits prévenus, comme les
botanistes ou les entomologistes qui, aveuglés par leur science
systématique, ne voient jamais que ce qui intéresse le système
qu’ils servent, et non la nature, qui prêtent attention aux parties
sexuelles de la plante, mais non à sa couleur, à sa taille, ou au lieu
où elle pousse ? Quels sont les bons observateurs de la nature ?
Pline, d’abord, dont l’Histoire naturelle doit être le livre le plus cité
51
Littérature et saveur
des Études de la nature, mais aussi, puisqu’on ne peut compter sur
les prétendus savants, tous les voyageurs comme le Père du Tertre
(Histoire des Antilles, 1654) ou le Père Charlevoix (Histoire et
description générale de la Nouvelle-France, 1744). Ils rapportent ce qu’ils
voient, sans connaissances préalables et sans en tirer de
conclusions générales.
Mais comment passer des observations singulières et répétées
à l’affirmation générale qui permet de parler de « loi de la
nature » ? Même si Bernardin de Saint-Pierre donne au terme de
« loi » un sens assez éloigné de celui de la science moderne,
comme on va le voir, le problème de l’induction ne s’en pose pas
moins. D’autant que, dans son opposition aux mauvais
scientifiques, Bernardin de Saint-Pierre leur fait précisément le
reproche de mal généraliser. Pour ne pas tomber dans les mêmes
travers, il importe d’avoir un principe pour guide. Ce sera la
finalité générale à l’œuvre dans la nature, qu’une Providence
soucieuse du bonheur de l’homme traverse de part en part. Le
début de l’Étude XI en énonçait ainsi l’idée directrice : « Nous
ferons […] l’application des lois que nous avons établies
précédemment, et nous en entreverrons une multitude d’autres
également dignes de nos recherches et de notre admiration.
Lecteur, ne soyez point étonné de leur nombre ni de leur étendue ;
pénétrez-vous bien de cette vérité : DIEU N’A RIEN FAIT EN VAIN.
Un savant, avec sa méthode, se trouve arrêté dans la nature à
chaque pas ; un ignorant, avec cette clef, peut en ouvrir toutes les
portes. » (II, 365)
C’est avec ce principe de déchiffrement du réel,
l’interprétation de la nature comme lecture des intentions de
bienveillance de son auteur, que tout prend sens. C’est lui qui a
servi à énoncer les lois générales de la nature développées dans
l’importante Étude X : l’ordre, l’harmonie, la consonance, la
progression, les contrastes, les concerts… mais surtout, au
premier chef, la convenance. On voit par le simple énoncé de leur
nom que toutes ces lois engagent une esthétisation de
l’interprétation de la nature, et visent à énoncer une grammaire du
monde sensible plutôt que les mécanismes de sa production. Mais
surtout, toutes insistent sur la mise en rapport des éléments de la
nature les uns avec les autres. Ils ne prennent sens que rapprochés
52
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
les uns des autres, et lus ensemble, comme les lettres qui
composent un mot.
Le rapport de convenance entre les êtres est la première
perception de notre raison, le premier sentiment que nous
cherchons à satisfaire en examinant la nature. Or, ces convenances
de la nature sont essentiellement pour l’homme, au sens où lui
seul leur est sensible. C’est pourquoi les fleurs les plus parfumées,
qui sont évoquées juste avant l’extrait étudié ici (c’est en ce sens
qu’il faut entendre le mot « bouquet » au milieu du premier
paragraphe), sont toutes à portée de la main de l’homme. Car
l’homme étant le seul animal sensible à leur parfum, il serait
absurde qu’elles lui soient inaccessibles. De même, c’est dans tous
ses aspects sensibles que la nature est faite pour l’homme. Ce qui
est vrai pour l’odeur, l’est aussi pour la couleur (de belles pages
sont ainsi consacrées aux couleurs des oiseaux dans l’Étude X1) ou
même pour la grandeur. Ainsi les arbres fruitiers sont faciles à
escalader parce que leur rapport à nos besoins est tel qu’ils doivent
l’être : « Il n’y a pas une seule plante sur la terre qui n’ait quelques
rapports avec les besoins de l’homme. » (III, 63)
Cette finalité n’est pas d’ailleurs seulement anthropocentrée :
dans la nature, tout convient, même si l’homme seul perçoit ces
convenances (c’est pourquoi toutes sont finalement aussi pour
lui). Ainsi les graminées conviennent aux quadrupèdes et les
1. « C’est par une suite de ces convenances avec l’homme, que la nature a donné
aux oiseaux qui vivent loin de lui, des cris aigus, rauques et perçants, mais qui
sont aussi propres que leurs couleurs tranchantes à les faire apercevoir de loin
au milieu de leurs sites sauvages. Elle a donné au contraire, des sons doux et des
voix harmonieuses aux petits oiseaux qui habitent nos bosquets et qui
s’établissent dans nos habitations, afin qu’ils en augmentassent les agréments,
autant par la beauté de leur ramage, que par celle de leur coloris. Nous le
répétons, afin de confirmer la vérité des principes d’harmonie que nous posons ;
c’est que la nature a établi un ordre de beauté si réel dans le plumage et le chant
des oiseaux, qu’elle n’en a revêtu que les oiseaux dont la vie était en quelque
sorte innocente par rapport à l’homme, comme ceux qui sont granivores, ou qui
vivent d’insectes ; et elle l’a refusé aux oiseaux de proie et à la plupart de ceux de
marine, qui ont, pour l’ordinaire, des couleurs terreuses et des cris
désagréables. » (II, 248-249)
53
Littérature et saveur
arbres aux oiseaux1. La question de la dureté des fruits est un bon
exemple de cette convenance universelle. Bernardin de SaintPierre a longuement expliqué précédemment dans l’Étude XI de
quelle façon la nature a pris soin de protéger la semence de chaque
plante selon son milieu ou sa destination. Rien dans la nature n’est
sans signification. Les coquilles dures des noix servent à protéger
les fruits de leurs chutes, mais surtout rendent possible le
transport des graines des arbres plantés au bord de l’eau. Ainsi les
noix de coco peuvent-elles être transportées d’une île à une autre.
Toutes les parties des plantes ont leur finalité. Ce qui nous
empêche souvent de le voir est que nous n’étudions pas les
rapports des éléments de la nature les uns avec les autres. On
comprendrait mieux les plantes si l’on observait à quel usage elles
servent aux animaux2.
Ainsi, comme le soutenait déjà Leibniz dans le Discours de
Métaphysique, la nature nous donne à connaître les fins plus
facilement que les causes. Elle se déchiffre en étudiant les liens de
convenance entre chaque être et ceux avec lesquels il est le plus
particulièrement en rapport, sous tous les rapports qui nous sont
perceptibles : la taille, la couleur et l’odeur, comme on l’a dit, mais
1. « Si nous jetons un coup d’œil sur les rapports des graminées aux
quadrupèdes, nous trouverons que malgré leur contraste apparent, il y a entre
eux une multitude de convenances réelles. Le peu d’élévation des graminées les
met à la portée des mâchoires des quadrupèdes, dont la tête est dans une
situation horizontale, et souvent inclinée vers la terre. Leurs gerbes déliées
semblent faites pour être saisies par des lèvres larges et charnues ; leurs tendres
tiges, facilement tranchées par des dents incisives ; leurs semences farineuses,
aisément broyées par des dents molaires. D’ailleurs, leurs touffes épaisses, et
élastiques sans être ligneuses, présentent de molles litières à des corps pesants. Si
au contraire nous examinons les convenances qu’il y a entre les arbres et les
oiseaux, nous verrons que les branches des arbres sont facilement embrassées
par les pieds à quatre doigts de la plupart des volatiles, que la nature a disposés
de façon qu’il y en a trois en avant et un en arrière, afin qu’ils pussent les saisir
comme avec des mains. » (III, 6-7)
2. « Si on étudiait les rapports que les plantes ont avec les animaux, on y
reconnaîtrait l’usage de beaucoup de parties, que l’on regarde souvent comme
des productions du caprice et du désordre de la nature. Ces rapports sont si
étendus, qu’on peut dire qu’il n’y a pas un duvet de plante, un entrelacement de
buisson, une cavité, une couleur de feuille, une épine, qui n’ait son utilité. » (III,
18)
54
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
aussi la forme et la grosseur. De ce point de vue, il n’est pas
étonnant que Bernardin de Saint-Pierre cherche à repérer, dans
cette analogie filée que Flaubert a rendue moins drôle en n’en
prélevant qu’un extrait – extrait qu’il a dû alors déformer pour lui
redonner son potentiel hilarant –, un rapport de convenance entre
la taille des fruits et les hommes qui les consomment. Si
convenance il y a, elle doit en effet se lire de façon privilégiée dans
le fruit, qui est le but final de la plante. « Le fruit est le caractère
principal de la plante. On en peut juger d’abord par les soins que
la nature prend pour le former et pour le conserver. Il est le
dernier terme de ses productions. » (II, 440) Or les plantes ellesmêmes sont finalement, comme toute la nature et plus
particulièrement celles dont nous consommons les production, en
vue de l’homme. Aussi les observations multipliées nous
montrent-elles que la cerise est conformée pour la bouche, la
pomme pour la main, le melon pour la famille, et le jacq, fruit du
jaquier1 pour le voisinage. Les fruits « destinés à nourrir l’homme »
(comme il est précisé tout de suite après cet extrait) sont à
proportion avec lui.
Bernardin de Saint-Pierre a conscience de la difficulté et du
risque de ridicule de ses assertions. Il reconnaît que cette manière
d’étudier la nature est « méprisée aujourd’hui de la plupart des
naturalistes » (III, 42). Mais il ne se soucie pas de faire science au
sens moderne du terme, ni d’être compté au nombre de ces
savants qu’il a tant décrié (du moins, il affirme ne pas s’en
soucier). Il veut avant tout célébrer la nature et la Providence qui
se laisse déchiffrer à travers elle. « Si nous jetons un simple coup
d’œil sur les plantes, nous verrons qu’elles ont des relations avec
les éléments qui les font croître, qu’elles en ont entre elles
lorsqu’elles se groupent les unes avec les autres, qu’elles en ont
avec les animaux qui s’en nourrissent, et enfin avec l’homme qui
est le centre de tous les ouvrages de la création. » (II, 364) L’ironie
1. Littré écrit « jaque » pour désigner le fruit du jaquier : « Terme de botanique.
Genre de plantes de la famille des urticées artocarpées. Les deux espèces
artocarpus incisa et integrifolia sont connues sous le nom d'arbres à pain. Le
fruit du jaquier n'a pas de noyau ; on le mange cuit, et la chair en est d'un goût
comparé à celui de la pomme de terre ou de la châtaigne, dont elle a la
consistance. »
55
Littérature et saveur
de Flaubert (qu’il convient de lier, aussi bien, à son refus du
romantisme et de ce qui l’alimente – on sait quel profit Lamartine
et Chateaubriand ont tiré de la lecture de Bernardin de SaintPierre) ne va sans doute pas sans nostalgie envers une œuvre qui,
dans une sorte d’innocence de la littérature, a décrit avec
constance et obstination un monde à notre mesure.
56
BOSSUET,
SERMON SUR LA MORT
Par Michèle Rosellini
ENS Lettres & Sciences humaines, Lyon
Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je
viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la
nature, presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier
qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas
demeurer dans les mêmes mains, et qui doit éternellement être dans le commerce : elle en a besoin
pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages.
Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils
croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule et nous dire : Retirez-vous, c’est
maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous
verrons passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. Ô Dieu ! encore une fois, qu’est-ce
que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en
arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme
effroyable du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du
néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce
n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.
Bossuet, Sermons. « Le Carême du Louvre », édition de Constance Cagnat-Deboeuf,
Gallimard, Folio, 2001, p. 151-152.
Littérature et saveur
Une étrange rencontre : Bossuet lecteur de
Lucrèce dans le Sermon sur la mort
Ce mercredi 22 mars 1662, Bossuet entame devant la cour le
neuvième sermon du Carême. A mi-chemin de la station, se
profile l’échec de la mission de « conversion » pour laquelle sans
doute l’a mandaté la Compagnie du Saint-Sacrement : le jeune roi
déserte la chapelle du Louvre, et avec lui une partie au moins de
ceux qui forment la jeune cour, amateurs de ballets, de fêtes et de
théâtre, et peu disposés à s’entendre reprocher ces plaisirs. Or le
calendrier chrétien a ses impératifs, le temps de la communion
pascale approche et l’urgence d’une vraie pénitence se fait
pressante. Choisissant le thème de la mort, le prédicateur répugne
pourtant à mobiliser la terreur, à orchestrer les danses macabres et
à faire rougeoyer les flammes de l’enfer. Il est conscient de la
dignité de sa mission, fidèle au choix d’une éloquence qui « parle
au cœur » sans céder à l’outrance baroque : aussi s’en tient-il à
l’instruction chrétienne, à la rigueur théologique. Le tombeau qu’il
s’est permis en ce jour d’ouvrir devant la cour avec mille précautions
oratoires n’a laissé paraître aucun objet d’horreur. Il ne contenait
qu’une leçon : la mort n’est rien, seule compte la vie éternelle.
Mais la leçon, dans son orthodoxie un peu sèche, semble ne pas
suffire à toucher l’auditoire. C’est alors que le je du prédicateur
entre en scène : Qu’est-ce donc que ma substance ?
Certes, il ne faut pas s’y laisser tromper : la première personne,
dans un tel cadre, ne renvoie pas à un sujet singulier, et le contenu
qui s’énonce sous l’égide du je relève de l’universel. Cette première
personne, cependant, inaugure un régime de la parole en rupture
avec le discours d’instruction et d’avertissement : celui de
l’expérience. Car il s’agit bien, comme nous allons le voir, de faire
du discours de prédication une expérience pour l’auditoire.
Bossuet est alors engagé dans le premier volet d’une
démonstration en diptyque : sous l’éclairage de la mort, l’homme
apprend à connaître sa double nature ; il découvre qu’il
est méprisable en tant qu’il passe et infiniment estimable en tant qu’il
aboutit à l’éternité. Cette bassesse de l’être mortel, le prédicateur l’a
fermement établie en faisant parler David, à travers la traduction
58
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
du septième verset du Psaume 39 : et voici que vous avez fait mes jours
mesurables, et ma substance n’est rien devant vous. Et il a dramatisé le
constat en citant Tertullien, De la résurrection de la chair : même le nom
de cadavre ne lui demeure pas longtemps : il deviendra […] un je ne sais quoi
qui n’a plus de nom dans aucune langue. Que reste-t-il donc à ajouter ?
Pourquoi cette relance d’une question désormais réglée : Qu’est-ce
donc que ma substance, ô grand Dieu ?
L’interrogation relance bien l’enquête sur l’être de l’homme,
mais elle en déplace le terrain. Elle arrache en effet la notion de
substance au contexte scolastique dans lequel elle était d’abord
apparue (l’accident ne peut pas être plus noble que la substance), pour la
prendre dans son sens littéral : la sub-stance, c’est ce qui sous-tient
(sub-stare), offre une stabilité première, inébranlable. Ainsi entendu,
le mot résonne comme un déni scandaleux de l’expérience : quelle
stabilité prétend-on trouver en l’homme ? Bossuet s’empare du
scandale et le met en scène par un récit. Récit éclair de la vie
humaine, minimal, réduit à ses trois moments essentiels : un
début, un milieu, une fin : J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je
viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Le présent
de narration et la parataxe -qui distribue les séquences selon une
cadence mineure (11/9/(2)7) mimétique de l’escamotage finalproduit un effet d’évidence qui fait oublier le topos. Pourtant sa
formulation même est importée : Bossuet la tire d’un de ses tout
premiers textes, la Méditation sur la brièveté de la vie, écrit alors qu’il
venait d’être nommé sous-diacre de Langres. Texte de jeune
homme au seuil d’un engagement décisif, son titre même
témoignait de l’imbrication encore étroite de la spiritualité et de la
culture scolaire : le terme de méditation signalait l’ancrage dans la
tradition chrétienne, tandis que la brièveté de la vie renvoyait à la
topique moraliste antique, en reprenant l’intitulé du plus fameux
des traités de Sénèque, le De brevitate vitae :
J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me
montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. J’en vois passer devant moi,
d’autres me verront passer ; ceux-là mêmes donneront à leurs successeurs le même
spectacle ; et tous enfin se viendront confondre dans le néant.
Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus ; prenons-en cent : qu’il y a eu du temps où
je n’étais pas ! qu’il y en a où je ne serai point ! et que j’occupe peu de place dans ce
grand abîme de temps ! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n’est pas capable de me
59
Littérature et saveur
distinguer du néant où il faut que j’aille. Je ne suis venu que pour faire nombre, encore
n’avait-on que faire de moi ; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je
serais demeuré derrière le théâtre.
Ce texte de 1648 est riche d’instruction pour notre sermon.
On y constate notamment que le topos du theatrum mundi était
introduit d’emblée (je viens faire mon personnage) et développé
méthodiquement, selon le modèle rhétorique de l’amplification.
Tout au contraire, dans le sermon de 1662, Bossuet se garde bien
d’annoncer le motif, mais en prépare secrètement l’apparition, qui
ne se produit qu’à la toute fin de la période avec le mot théâtre. La
rhétorique est ainsi tenue en lisière, ou du moins ménagée d’une
manière plus subtile, qui permet au prédicateur de bénéficier à la
fois de l’évidence du lieu commun et de la surprise de sa mise en
scène. On observe aussi que le texte source a été découpé en deux
séquences dans le sermon. Or ce qui s’intercale entre les deux,
c’est la récriture d’un passage de Lucrèce :
[…] maintenant quitte tous ces biens qui ne sont plus de ton âge, et, sans regret, allons,
cède la place à d’autres : il le faut.
Juste à mon sens serait ce plaidoyer, justes seraient ces blâmes et ces reproches. Toujours
en effet la vieillesse cède la place au jeune âge qui l’expulse et les choses se renouvellent les
unes au dépens des autres suivant un ordre nécessaire. Personne ne descend dans le
gouffre ténébreux du Tartare ; il faut des matériaux [materies] pour que croissent les
générations nouvelles [postera saecla] ; celles-ci à leur tour, après avoir achevé leur vie,
iront toutes te rejoindre. Toutes celles qui t’ont précédé ont déjà succombé ; de même
succomberont celles qui viendront après toi. Ainsi jamais les êtres ne cesseront de naître
les uns des autres, et la vie n’est la propriété de personne, mais l’usufruit de tous [vitaque
mancipio nulli datur, omnibus usu]. Regarde maintenant en arrière ; et vois quel néant
fut pour nous cette vieille période de l’éternité qui a précédé notre naissance. Voilà donc le
miroir où la nature nous présente ce que nous réserve l’avenir après la mort. Y voit-on
apparaître quelque image horrible, quelque sujet de deuil ? N’est-ce pas un état plus
paisible que n’importe quel sommeil ?1
Surprenante référence pour un prédicateur chrétien que le
poète épicurien, emblème de la pensée matérialiste au XVIIe siècle
– que Molière, après d’autres, s’est appliqué à traduire ! D’autant
que ce qui est en jeu dans ce passage du De rerum natura est le cœur
1. De rerum natura, L. III, v. 962-975 ; trad. A. Ernout, Les Belles Lettres, 1975
(4e tirage).
60
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
même du système matérialiste d’Epicure : si la Nature prend la
parole au livre III, c’est pour affirmer le principe matériel de
l’existence de tous les êtres, et ses corollaires, l’autonomie et
l’éternité de la matière. Or, dans son réemploi, Bossuet n’atténue
en rien le contenu du message : il n’intervient que sur la forme,
dans le souci, semble-t-il encore, d’éloigner la rhétorique. Effaçant
l’aspect formel de la prosopopée (la nature est sujet grammatical,
mais c’est un nom commun), il n’en retient que les verbes
déclaratifs. Toutefois la locution verbale nous fait signifier, qui
redouble le verbe simple nous déclare, relie implicitement la
représentation figurée à l’expérience vécue : quels peuvent être, en
effet, ces signes par lesquels la nature rappelle aux hommes ses
exigences, sinon ceux du vieillissement, qui s’imposent à chacun
dans l’intimité de son corps ? Ainsi s’éclaire la phrase de
transition : tout nous appelle à la mort. Il s’agit, bien sûr, dans le
passage du je au nous, d’inclure le sujet expérimental dans une
collectivité qui désigne théoriquement la communauté humaine, et
pratiquement -dans l’ici et maintenant de l’énonciation- le groupe
des auditeurs.
Mais il s’agit aussi de rappeler à chacun d’eux sa connaissance
intime du travail de la mort. Dès lors, la personnification de la
nature n’est plus conventionnelle : elle est pathétique. Nul besoin
de forcer les effets. Quelques éléments suffisent : l’épithète
d’envieuse, le verbe prêter, dont le sémantisme se trouve renforcé par
le lexique de la circulation monétaire (demeurer dans les mêmes mains,
être dans le commerce), composent un personnage d’usurière, dont les
âpres exigences pèsent sur la condition humaine. Bossuet
transpose ici en termes économiques la métaphore juridique de
Lucrèce (la vie n’est la propriété de personne, mais l’usufruit de tous). Mais
quelle qu’en soit la coloration sémantique, la transposition
métaphorique sert le même but : il s’agit de réduire la vie à sa
composante matérielle. De ce point de vue l’homme n’est pas le
mieux loti des vivants : c’est ce qu’exprime crûment l’expression ce
peu de matière, qui vient corriger la formulation topique du don de
la vie (ce bien qu’elle nous a fait). Et la chute, qui fait entendre non
seulement la teneur des exigences de la nature mais jusqu’à la
forme répétitive dans laquelle elles s’énoncent (elle en a besoin pour
d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages), achève de ruiner
le sentiment de la valeur singulière de l’homme : sa substance, que la
61
Littérature et saveur
noblesse du vocable semblait parer d’une dignité particulière, s’est
révélée n’être que matière, et comme telle elle n’a de valeur, dans la
logique aristotélicienne, que par sa forme. L’individu humain n’est
qu’une possibilité parmi d’autres ; sa singularité est engloutie dans
l’anonymat des autres formes et des autres ouvrages.
On saisit l’intérêt de l’emprunt : le prédicateur sait reconnaître
l’efficacité argumentative d’une philosophie attachée à détruire les
illusions dont se bercent les humains. Que ces illusions, dans
l’optique épicurienne, englobent la croyance religieuse ne semble
pas le gêner. Par quel retournement dialectique fait-il servir à
l’apologétique chrétienne la force corrosive de l’analyse
matérialiste ? C’est ce que nous fait percevoir la lecture du
paragraphe suivant.
Ce paragraphe poursuit en effet l’exploitation de la veine
lucrétienne. Bossuet reprend sous la forme du constat (toujours en
effet la vieillesse cède la place au jeune âge qui l’expulse) l’injonction que
formulait la Nature au vieillard trop obstiné à vivre : allons, cède la
place à d’autres. Mais il développe l’idée de l’implacable succession
des générations en une véritable scène, où les auditeurs se
trouvent impliqués. Ici encore la construction s’opère
graduellement dans le mouvement même de la phrase. Après une
première formulation métaphorique (cette recrue continuelle du genre
humain), qui réfère assez pompeusement le phénomène du
renouvellement des générations à la pratique militaire du
recrutement, le prédicateur intervient familièrement pour la
corriger par sa traduction triviale (je veux dire les enfants qui naissent).
S’impose alors, au plus près de l’expérience commune, une scène
en mouvement, commandée par la polysémie du verbe s’avancent
qui permet de figurer le progrès (physique et social) des
générations montantes par la progression d’une colonne en
marche.
Dans cette représentation du cours de la vie humaine,
l’auditeur est conduit, par le nous qui le solidarise à l’orateur, à
partager la place de l’exclu. Le geste d’exclusion a beau être
modalisée (semblent nous pousser de l’épaule), son agressivité est
confirmée par le discours direct qui donne la parole aux jeunes
impatients et met l’auditoire dans la position du destinataire.
62
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Bossuet ne laisse d’ailleurs à ses auditeurs aucune possibilité de se
rassurer sur leur jeunesse, car il prend soin de réitérer la scène du
point de vue inverse : ceux qui voient passer – c’est-à-dire
disparaître – les autres devant eux, seront vus à leur tour dans la
même posture (d’autres nous verrons passer), et cela dans un infini
mouvement de substitution, comme le laisse entendre la chute
finale : qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. Le terme de
spectacle opère alors la jonction du passage avec son hypotexte de
1648 : mais il s’est émancipé du topos et se charge dans ce contexte
d’une ironie amère. Le prédicateur en souligne la valeur affective
par une plainte exclamative (Ô Dieu !) qui n’appartient à aucun
texte source, mais assure la scansion pathétique du discours :
l’interrogation (qu’est ce que de nous ?) est en effet la reformulation
(encore une fois) familière et apitoyée de l’enquête initiale : ô hommes,
venez apprendre ce que c’est que l’homme.
Ainsi formulée, la question n’appelle pas de réponse : elle la
contient. La suite confirme donc le néant de la vie humaine.
Bossuet a suffisamment dramatisé la situation d’énonciation pour
n’avoir qu’à reprendre littéralement le texte de 1648. Mais, ce
faisant, il continue à suivre la démonstration de Lucrèce, et c’est
par rapport au texte du De rerum natura -qui sans doute fournissait
déjà sa matière secrète à la méditation du jeune sous-diacre- qu’il
faut lire ici le sermon. La démonstration du néant ne porte pas sur
les mêmes objets pour Bossuet et pour Lucrèce. Pour Bossuet,
c’est la vie terrestre qui est ce néant dont on doit se détacher pour
posséder le vrai bien de l’éternité. Pour Lucrèce, le néant était au
contraire cette éternité à laquelle nous ne participons pas, dont nous
devons nous désintéresser pour habiter plus pleinement le seul
temps qui nous appartienne.
Dans cette perspective, il invitait son lecteur à regarder devant
lui la succession des générations futures comme un réemploi
indéfini de la matière vivante et à dissiper par ce moyen la
fantasmagorie de l’au-delà (personne ne descend dans le gouffre du
Tartare). Quant au regard derrière soi, il devait lui permettre
d’envisager sans crainte l’étendue de temps où il n’avait pas été,
comme un miroir de celui où il ne serait plus. La conclusion
s’imposait : nulle image horrible n’apparaît dans le miroir que la nature
nous présente de l’avenir après la mort. Bien évidemment, une telle
63
Littérature et saveur
démonstration ne peut être intégrée à la perspective chrétienne
sans quelque aménagement. Bossuet reprend donc le schéma de
l’observation au-delà et en deçà du présent, mais loin de
l’employer à apaiser la terreur, il s’y appuie pour l’aiguiser.
Comment ? D’abord en juxtaposant les deux perspectives (en
avant et en arrière) : il met ainsi l’accent sur la ténuité de l’espace
qu’occupe l’observateur. Mais surtout en déplaçant subrepticement
l’objet de la vision en arrière : ce n’est pas, comme chez Lucrèce, le
temps d’avant la naissance, symétrique, dans sa vacuité imaginaire,
du temps d’après la mort, mais le temps passé depuis la naissance,
et irrémédiablement perdu, jusque dans la représentation que le
sujet s’en fait, puisqu’il n’y a pas laissé de trace (où je ne suis plus).
Cette étendue est mesurable -c’est une suite et non un espace infini-,
mais elle prouve la labilité de ce qu’on a cru pouvoir nommer
substance ; elle inspire donc l’effroi et non l’apaisement : quelle
suite effroyable ! La terreur revient au cœur même de l’expérience
que Lucrèce pensait propice à son élimination.
Mais si Bossuet déploie l’immensité temporelle qui entoure la
vie individuelle comme un abîme effroyable, son but ultime n’est pas
de raviver la crainte de la mort chez ses auditeurs. Ce qu’il entend
produire, c’est le dégoût du temps terrestre dans lequel est engagé
le corps, et l’aspiration à l’étendue infinie offerte à la vie de l’âme,
qui peut seule se nommer éternité. Je ne suis rien est la conclusion
logique que le prédicateur tire du détournement du texte de
Lucrèce. La considération du temps dans son infinitude a servi à
annuler le temps limité de l’existence humaine. Le constat en est
énoncé plus abruptement encore que dans la méditation
première : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant :
le néant n’est plus une perspective (où il faut que j’aille), il est un
absolu qui assiège l’être mesurable. Dans cet arasement de la
différence essentielle -entre être et n’être pas- disparaît l’autre
différence : celle de l’individualité. Ainsi peut s’affirmer la
référence au théâtre du monde, dans un dernier assaut contre
l’orgueil humain. Par l’intermédiaire du je expérimental il s’agit de
détruire chez l’auditeur l’illusion de son autonomie (on m’a envoyé),
de sa singularité (faire nombre) et jusqu’à sa croyance en une
destinée terrestre : le on qui commande toutes les propositions est
la version anonyme et dégradée de l’instance qui plus haut se
nommait nature.
64
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
S’agissant de la vie mortelle, Bossuet peut accepter
d’abandonner son gouvernement à des forces obscures et mal
identifiées qui n’ont rien à voir avec Dieu. Puisque son but est de
ravaler l’amour-propre de celui qui se pense comme individu
unique, rien n’est plus efficace que de le représenter manipulé par
un organisateur anonyme et indifférent. La cible est la singularité
subjective : c’est elle que désigne le pronom moi, mis en position
d’objet d’un verbe négatif et négateur : encore n’avait-on que faire de
moi. Le motif du theatrum mundi sert à parachever la négation sous
la forme d’une hypothèse : à supposer que celui qui se pense
comme sujet absolu (et que représente le je) ne soit pas venu au
monde, qu’il soit demeuré dans les coulisses de la création, le
cours des choses n’en aurait pas été changé. La reformulation de
1662 : la pièce n’en aurait pas été moins jouée, en effaçant la
modalisation initiale (moins bien jouée), radicalise encore le
constat : ce n’est pas le talent qui est mis en cause dans sa
singularité essentielle : c’est l’être même. C’est donc une chute
particulièrement violente que la circonstantielle postoposée (quand
je serais demeuré derrière le théâtre) impose à des auditeurs qui se
perçoivent comme les acteurs les plus importants sur le théâtre du
monde.
L’enjeu du réemploi par Bossuet d’un texte matérialiste
semble maintenant plus clair. Quand il s’adresse aux chrétiens
tièdes de la cour pour les presser de se convertir à la véritable foi,
il sait qu’il ne s’avance pas sur un terrain vierge de toute influence.
Il y a, dans la culture contemporaine, une autre voie que la
conversion chrétienne pour échapper à la crainte de la mort : c’est
l’adhésion raisonnable à un épicurisme renouvelé, qui invite à jouir
en paix d’une existence délivrée de la transcendance divine et de la
culpabilité. Dans la France des années 1660, et tout
particulièrement dans l’entourage du jeune Louis XIV, cette
option pouvait prendre la forme de l’athéisme provocateur ou
d’un déisme feutré, voire d’une pratique catholique de façade.
Bossuet ne se leurre pas quand il redoute les progrès du libertinage
dans les esprits. Aussi mène-t-il sa contre-attaque de la manière la
plus stratégique qui soit, en investissant les arguments de l’ennemi
pour en déplacer l’impact. C’est mettre en pratique le principe
proclamé au début du Sermon sur la Providence : bâtir les forteresses de
Juda des débris et des ruines de celles de Samarie.
65
Littérature et saveur
Cet emprunt est donc un hommage. Le prédicateur s’empare
de la puissance émotionnelle de l’argumentaire épicurien en
feignant d’ignorer sa visée originelle : la conversion à la vie
philosophique (conversio ad philosophiam). Mais c’est aussi un
détournement : l’enjeu de la conversion est pour lui exactement
inverse. Lucrèce veut amener son disciple à conclure que la mort
n’est rien en regard de la vie, qui est le seul bien dont disposent les
humains et dont ils doivent se saisir pleinement. Bossuet veut
conduire son auditoire à la conviction que la vie n’est rien en
regard de la mort, qui ouvre sur l’éternité. Ainsi, en s’appropriant
les motifs de la culture de l’autre, il pratique la prédication comme
un piège. Il s’agit de l’obliger à concevoir par lui-même ce qu’il est
si difficile de lui faire entendre.
66
NICOLAS BOUVIER,
L’USAGE DU MONDE
1
Par Guillaume BRIDET
Université Paris 13/CENEL
Nicolas Bouvier contre les charognards de l’écriture
Accompagné de son ami Thierry Vernet, Nicolas Bouvier
quitte Genève en juin 1953 à bord d’une petite Fiat Topolino pour
une traversée du continent eurasiatique qui le conduit jusqu’en
Inde et dont il fait le récit dans L’Usage du monde paru en 1963. Le
voyage des deux jeunes hommes a une évidente dimension
initiatique, mais les kilomètres parcourus ne conduisent vers
aucune révélation. Simplement Thierry peint et, pour Nicolas, il
n’est pas de voyage sans mise en forme par l’écriture, pas non plus
d’écriture sans formation par le voyage. Dans la ville de Quetta au
Pakistan, un drame survient cependant qui menace ce bel
équilibre. Alors qu’ils se sont absentés de leur chambre, le boy du
Lourde’s Hotel – au nom ici bien ironique, au moins apparemment
– jette par inadvertance l’enveloppe contenant le journal de
voyage que rédigeait Nicolas. Vomir toute la journée, fumer
pendant la nuit, lire Proust pour retrouver le temps perdu : rien
n’y fait. Après de vaines recherches, les deux amis décident
d’attendre un nouveau passage du camion de voirie et de le suivre
jusqu’à la décharge municipale.
1. Nicolas Bouvier, L’Usage du monde [1963], Dessins de Thierry Vernet, Paris,
Éditions Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 1992, p. 285.
Littérature et saveur
Loin de la révolte ou de la plainte qu’on aurait pu attendre
dans le récit d’un tel épisode, l’épique chasse au trésor sur des
monceaux de déchets s’accompagne de notations burlesques. Pour
l’écrivain comme pour l’amoureux des lettres, la dérision ne réside
pas seulement dans une quête dont on pressent qu’elle ne
permettra pas de retrouver la première ébauche d’une œuvre à
venir ; elle réside bien davantage dans le contraste entre
l’élaboration formelle que suppose tout travail d’écriture et
l’absence de forme à laquelle se trouve réduit le tas d’ordures –
entre la sublimation d’un travail de l’esprit et la décomposition
naturelle des matières. La perte du journal est ainsi redoublée par
la menace d’une description impossible du lieu même de sa
disparition que la parodie tente seule de conjurer. Si l’amalgame
immonde menace d’annuler la créativité humaine et, par le biais
d’une représentation de la décharge comme lieu d’une
décomposition quasi stercoraire, la renvoie cruellement à son
origine physiologique et pulsionnelle, un autre processus est aussi
à l’œuvre, social celui-là, qui met en rapport l’écrivain voyageur
originaire de Suisse et les habitants misérables des pays traversés.
Le récit de la recherche dans la décharge de Quetta se clôt en effet
sur une révélation ironique – où il apparaît que la main à plume
n’a pas à craindre l’œuvre destructrice de la nature et trouve son
salut dans un échange de bons procédés avec les mains de
l’homme en quête d’une incertaine subsistance.
Seul l’innommable et l’informe étaient parvenus jusqu’ici, réduits, après l’ultime
nettoyage des vautours, à une pâtée cendreuse, acide et morte, pleine d’arêtes traîtresses
sur lesquelles la pelle butait. Torse nu, un bâillon sur la bouche, le nez sur les culots
d’ampoules, les écorces de melon curées jusqu’à la fibre, les morceaux de journal rougis de
bétel et les tampons menstruels à demi calcinés, nous retenions notre souffle et cherchions
une piste. On retrouvait dans ces détritus comme une image affaiblie de la structure de la
ville. La pauvreté ne produit pas les mêmes déchets que l’aisance ; chaque niveau a son
fumier, et de légers indices témoignaient jusqu’ici de ces inégalités transitoires. A chaque
pelletée nous changions de quartier ; après les billets roses du cinéma Kristal, de vieux
morceaux de films entremêlés de crevettes signalèrent la boutique de Tellier et le Saki
Bar. Quelques mètres plus loin, Thierry explorait le filon plus cossu du Club Chiltan –
journaux étrangers, enveloppes avion, paquets de « Camel » rongés par la fermentation
– et sondait prudemment en direction de notre hôtel.
Les deux adjectifs nominalisés qui ouvrent le texte,
« l’innommable et l’informe », l’inscrivent d’emblée dans les deux
68
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
motifs de la privation et de l’écriture. Comment nommer ce qui ne
peut l’être, donner forme à des objets si bien « réduits » qu’ils sont
assimilés les uns aux autres dans « une pâtée cendreuse, acide et
morte » ? Les rebuts de la décharge ne sont ainsi pas répertoriés au
sein d’une description clairement isolée, mais, signe d’une certaine
difficulté à les saisir, se trouvent narrativisés et comme dispersés
dans un récit d’action à l’imparfait. De nombreuses allusions
métadiscursives inscrivent en outre la littérature elle-même dans
l’espace de la décharge. Les « écorces de melon » font penser aux
arbres dont on tire le papier ; leurs « fibres » évoquent la même
matière, ainsi bien sûr que les « journaux ». Nul tampon buvard ici,
mais des « tampons menstruels » dont le sang a remplacé l’encre
du journal. Il n’est pas jusqu’aux « culots d’ampoules » qui ne
puissent eux-mêmes renvoyer, par un jeu à la fois homophonique
et synonymique, à la vignette gravée, dite cul-de-lampe, située à la
fin des chapitres dans certains ouvrages.
Le règne de l’amalgame est si bien assuré qu’il en vient à
contaminer la syntaxe. Il est ainsi difficile de faire le partage entre
les groupes nominaux apposés au pronom sujet « nous » désignant
des parties du corps humain et ceux qui dépendent de la
préposition « sur » et qui renvoient à divers déchets. Les deux
hommes à la recherche du manuscrit, dont l’action se trouve
rejetée en fin de phrase par deux propositions coordonnées
extrêmement courtes, sont ainsi à leur tour, non seulement réduits
à peu de choses, mais encore comme assimilés par métonymie aux
déchets qu’ils fouillent. De la « bouche » au « cul » des « culots de
lampe », mis en équivalence par le redoublement de la préposition
« sur », c’est de surcroît tout le circuit de la digestion qui se trouve
évoqué, analogue humain de la gigantesque entreprise de
décomposition des ordures. Cette correspondance entre le dehors
de la décharge et l’intérieur du corps contribue puissamment à
l’effacement du journal comme fruit d’une élévation propre au
travail de l’esprit.
Reste que ce début de récit ne laisse nulle place au drame et se
caractérise par des registres hétérogènes transformant la quête
épique en investigation burlesque. Les nobles « vautours » se
livrent à un « nettoyage » paradoxal, à la fois purification de toute
chair et transformation en immondices ; les « arrêtes » sont
69
Littérature et saveur
« traîtresses », ce qui est bien excessif au vu de la modestie de
l’obstacle ; les traces de « bétel » et « les tampons menstruels »
évoquent la couleur rouge d’un sang que n’a pas versé le moindre
combattant, en même temps qu’ils orchestrent une rencontre
singulièrement dégradée entre cultures orientale et occidentale. Le
peintre et l’écrivain ont laissé leur plume et leur pinceau pour, tels
des éboueurs, se salir les mains et manier « la pelle » ; s’ils
retiennent leur « souffle » pour ne pas succomber à la pestilence,
l’expression évoque aussi les effets d’une émotion que ne justifie
pas ce décor piteux ; leur recherche d’une « piste » semble pour
finir les transformer en chiens de chasse.
Les phrases suivantes livrent une sociologie de la décharge
marquée elle aussi, dans un tel contexte, par une distance ironique.
L’énonciation quitte momentanément le récit au passé pour deux
propositions de type scientifique au présent de vérité générale.
« La pauvreté ne produit pas les mêmes déchets que l’aisance ;
chaque niveau a son fumier ». Au chaos des ordures, le narrateur
substitue en réaction l’ordre d’un cadastre dérisoire. Outre que la
« structure » de la ville est déjà « affaiblie » dans la décharge et que
les « inégalités » restant perceptibles ne sont que « transitoires » et
constituent donc un simple retardement de l’inéluctable
indifférenciation, le relevé est en effet assez sommaire, puisqu’il
n’oppose que les rebuts de « la pauvreté » au « filon plus cossu »
de « l’aisance ».
De part et d’autre de cette barrière sociale, on observe
cependant des phénomènes différents. Du côté de « la pauvreté »,
se poursuit l’amalgame des différents éléments « entremêlés ». Aux
déchets organiques que constituent les « crevettes » se mélangent
ainsi des déchets inorganiques, papiers des « billets » de cinéma et
« morceaux de films ». Les caractérisants sont eux-mêmes pour
partie réversibles : ce sont « les billets » qui sont « roses », mais ce
pourrait aussi bien être les « crevettes » ; si aucun adjectif ne
propose de rapprochement explicite, on constate aussi une
analogie entre la texture des « films » et celle de la carapace des
petits crustacés ; dans le nom du Saki Bar, on retrouve de la même
manière une partie des lettres composant le nom du cinéma
Kristal, l’un devenant ainsi l’anagramme partiel de l’autre. Du côté
de « l’aisance », semble au contraire régner une relative distinction.
70
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Seuls sont évoqués les déchets du Club Chiltan, qui se trouvent
ainsi séparés des autres, et jusque dans la ponctuation elle-même,
qui les isole clairement entre deux longs tirets. Les trois éléments
mentionnés, « journaux étrangers, enveloppes avions, paquets de
“Camel” » sont de surcroît purement inorganiques, possèdent la
noblesse du papier et appartiennent à l’espace culturel occidental.
De quel côté de cette barrière sociale, le diariste contradictoirement
éboueur et sociologue retrouvera-t-il son précieux journal ?
La chaleur, l’odeur meurtrière et surtout les vautours empêchaient d’être à son affaire ;
sitôt qu’on s’interrompait pour souffler appuyés sur les pelles, ils trottaient vers nous,
trompés par cette immobilité prometteuse, avec des cris d’une douceur écœurante jusqu’à
ce qu’une motte bien dirigée les informe de leur erreur. D’autres planaient lentement audessus de nos têtes, projetant sur notre tranchée une ombre de la taille d’un veau que
nous préférions ne pas perdre de vue. On comprenait sans peine leur impatience ; à voir
ce que nous retournions, ils n’étaient pas gâtés.
Le second mouvement du passage, centré sur le déplacement
menaçant des vautours, ne développe pas une simple notation
pittoresque, mais introduit un suspens dramatique marqué par un
renchérissement du burlesque qui bascule dans une dimension
macabre. La présence insistante de l’amalgame se fait de nouveau
sentir avec les assonances en [ø] et en [u], ainsi que l’allitération de
la dentale [t]. Les deux hommes ne sont plus seulement assimilés
aux déchets, mais, sous le regard des vautours, sont transformés
en proies mortes.
La succession narrative semble enregistrer un lien de cause à
effet, comme si « l’odeur », excessivement qualifiée de
« meurtrière », avait fini par les étouffer. Leur « immobilité
prometteuse » motive en effet le rapprochement de charognards
dont la menace paraît pressante même s’ils sont tournés en
ridicule. Le verbe « trotter » employé pour désigner leur
déplacement n’inspire d’abord guère d’inquiétude tant il se
distingue de l’approche soudaine qu’on pourrait attendre de tels
volatiles. Le narrateur lui-même montre cependant une certaine
ambivalence à l’égard de leurs « cris » dont il signale, par un
oxymore, qu’ils sont « d’une douceur écœurante ». C’est qu’il
éprouve à l’égard des vautours une forme de compréhension
dangereuse. « On comprenait sans peine leur impatience ; à voir ce
71
Littérature et saveur
que nous retournions, ils n’étaient pas gâtés ». Le burlesque peine
ici à conjurer la tentation d’un laisser-aller terminal devant une
investigation vouée à l’échec et, plus encore, au spectacle de
déchets qui préfigurent le destin de tout être vivant.
L’image selon laquelle les vautours projettent sur le sol « une
ombre de la taille d’un veau » figure certes de manière menaçante
l’objet qui apaiserait leur faim. Mais elle insiste contradictoirement
sur le caractère inoffensif de charognards assimilés à de jeunes
ruminants dont la lenteur est proverbiale, en même temps qu’elle
fait allusion aux motifs de la perte et de l’écriture. Elle évoque en
effet le vélin, cette peau de veau mort né utilisée comme support
d’écriture. Le passage de « vautour » à « veau » actualise en outre
par le retranchement syllabique le motif de la disparition du
journal, et d’autant plus que ce dernier contenait précisément le
récit d’un « tour », d’un voyage. Telle est la raison pour laquelle le
mouvement de défense mis en œuvre par les deux hommes
consiste très précisément à envoyer vers les vautours « une motte
bien dirigée » qui « les informe de leur erreur ». A la présence de
« l’innommable et de l’informe » mentionnée dès le début du
passage et qui menace de réduire à néant la présence humaine et
scripturale répond, par une figure dérivative, le verbe « informer »,
qui signifie certes « faire savoir à quelqu’un », mais qu’on peut
aussi entendre étymologiquement au sens de « donner une
forme ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit : détacher une « motte »
sur le fond indistinct de la décharge, reprendre forme soi-même
pour éviter d’être assimilé aux rebuts qui en sont dépourvus,
donner forme à un nouveau récit pour annuler la perte du journal.
Au milieu de l’après-midi, Thierry poussa un hurlement et tous les charognards
s’envolèrent à la fois. Il brandissait l’enveloppe, souillée, bouillante, mais vide. En une
heure de travail frénétique on retrouva encore quatre fragments déchirés de la première
page, puis les pelles entamèrent un agrégat noir et misérable. On s’éloignait du Lourde’s
Hotel. Inutile de chercher plus loin ; cinquante grandes feuilles d’un papier solide
représentaient un capital qui n’avait pas sa place ici.
Après ce suspens dramatique, le dernier mouvement du
passage livre l’issue de la recherche et opère deux renversements.
Les verbes à l’imparfait laissent la place à des verbes au passé
simple qui orchestrent la découverte. Aux « cris » des vautours,
72
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
marqués par l’animalité, répond le « hurlement » à peine humain
de Thierry qui trouve enfin « l’enveloppe » protégeant le journal.
Les deux jeunes hommes, déjà assimilés à des chiens de chasse,
sont-ils finalement devenus eux-mêmes des vautours ? Le détour
par la description des charognards et de la menace qu’ils font
peser sur leurs proies potentielles apparaît ici a posteriori comme
une manière préventive d’éviter cette identification malséante. A
cette prédation tout juste suggérée répond cependant une
prédation bien réelle. L’enveloppe, en effet, est « souillée,
bouillante, mais vide ». La conjonction de coordination « mais »
est dotée d’un sens argumentatif étonnant dans la mesure où la
conclusion implicitement suggérée par les deux premiers adjectifs,
qui reprennent le motif de la corruption présent dans l’ensemble
du texte, était bel et bien cette disparition. Mais la conjonction
peut aussi prendre une valeur de correction. Contrairement à ce
que l’on aurait pu attendre, le manuscrit a en effet échappé au
pourrissement de la décharge et sa disparition trouve une autre
explication. « Inutile de chercher plus loin ; cinquante grandes
feuilles d’un papier solide représentaient un capital qui n’avait pas
sa place ici ». Ce n’est pas l’entropie naturelle qui a fait son œuvre,
c’est la misère économique et sociale.
Si aucune précision n’est donnée quant à l’emplacement de
« l’enveloppe » dans l’espace de la décharge, sa seule présence
rappelle les « enveloppes avion » du Club Chiltan et rapproche
implicitement le voyageur au long cours des habitants de Quetta
vivant dans « l’aisance » ; on peut imaginer inversement que les
mains qui ont dérobé le papier appartiennent à l’un des nombreux
habitants vivant dans « la pauvreté » et fouillant les poubelles à la
recherche d’un « capital » monnayable. Comme l’indique
clairement ce dernier mot, le journal n’a pas été dérobé au nom
d’un intérêt pour la chose littéraire, mais pour une valeur
d’échange considérée comme supérieure à l’usage particulier qu’en
avait fait le diariste. Le sort dramatique des précieuses feuilles livre
ici toute l’ambiguïté de la position sociale d’un écrivain voyageur
comme Nicolas Bouvier, affectant de vivre dans des conditions
comparables à celles de la plupart des habitants des pays qu’il
traverse sans pouvoir cependant échapper à sa condition aisée
d’homme blanc. La pratique scripturale est ici renvoyée à son
statut d’activité, sinon prédatrice, au moins oisive, impliquant de
73
Littérature et saveur
posséder un minimum de capital, capital de temps libre – celui du
voyage – et capital matériel – le papier – , que ne possèdent pas
ceux qui sont quant à eux réduits à hanter l’espace de la décharge
pour, tels de misérables vautours humains, se constituer un maigre
capital de survie.
Si le passage par Quetta constitue incontestablement le pire
moment de ce récit de voyage sans pour autant donner lieu à une
dramatisation, c’est d’abord qu’il inspire un sentiment d’à quoi
bon devant le règne universel de la mort, mais plus profondément
encore qu’il est accordé à une certaine économie de la création
littéraire. La décharge constitue une amplification hyperbolique du
motif ancien de la vanité, en même temps qu’elle donne l’occasion
à l’écrivain de payer le prix de son œuvre loin de tout exotisme
facile. « Comme c’est boutiquier, ce désir de tirer parti de tout, de
ne rien laisser perdre… », se reproche Nicolas Bouvier à la fin de
L’Usage du monde. Rentré en Suisse mais loin de toute logique
bancaire de capitalisation et de rendement, l’écrivain met dix ans à
rédiger et à faire publier son livre. Au temps du voyage succède
une perte de temps salutaire éloignant le spectre d’une
identification aux charognards de la décharge – écho amplifié des
quelques mois de travail irrémédiablement perdus avec la
disparition du journal. L’action du fouilleur de poubelles
anonyme, si elle ne constitue pas à proprement parler une ruse de
l’histoire, n’en apparaît pas moins dès lors comme une prédation
nécessaire rétablissant un équilibre de la perte entre le voyageur et
les hommes rencontrés qui fournissent la matière de son livre.
Dans le confort de son bureau, la plume à la main, les yeux fixés
sur la feuille hypnotique, Nicolas peut alors, selon le mot du
poète, pétrir la boue de la décharge pour la transformer en or
poétique. Le miracle n’a pas lieu à Quetta – ni à Lourdes –, il a lieu
à Genève (Suisse).
74
ANNE BRUNSWIC,
À CONTRE-OUBLI
Par Amelle BIHOCARAIS
La soirée s’étire, tu l’écoutes mal. Mais voilà qu’il évoque une étudiante qu’il a interrogée ce
matin-même dans la petite salle de chimie où se déroulent les "colles". "J’ai pensé à toi, quoique
nous étions sur le premier acte".
Anne Brunswic, A Contre-Oubli, Paris, Editions La Fontaine-aux-Loups, 2000, p. 87
Littérature et saveur
Ce bref passage issu d’une prose autobiographique contemporaine
intrigue d’emblée par une syntaxe approximative (quoique nous étions
– on attendrait le subjonctif) et une obscurité sémantique (chimie /
acte, quel est exactement le sujet de l’interrogation ?). De ce
contexte nébuleux jaillit un aveu trop limpide (j’ai pensé à toi) dont
nous verrons qu’il pose des problèmes d’interprétation complexes.
De quelle nature sont ces pensées que portent "je" à la personne
désignée par "tu"? Sont-elles d’ordre professionnel comme
l’indique le contexte (la salle de chimie et l’interrogation de
l’étudiante) ou de nature plus intime comme le suggère la première
phrase de ce récit ? Enfin la concession qui nuance l’aveu
"quoique nous étions sur le premier acte" devra retenir l’attention,
cette concession laissant entendre qu’entre les deux principaux
protagonistes de ce récit (on considèrera provisoirement que
l’étudiante du matin n’est qu’un second rôle), il y eut
vraisemblablement plusieurs actes, dont l’interrogation dans la
salle de chimie fut peut-être le premier. Reprenons de manière
linéaire la lecture de ce fragment.
1. « La soirée s’étire, tu écoutes mal », frappe d’abord l’oreille
par la presque symétrie rythmique des deux propositions qui font
de l’ensemble un décasyllabe approximatif. (Il faudra se souvenir
ici que l’auteure étant parisienne n’est guère sensible à la valeur
rythmique des e muets). On notera également le jeu des sonorités
entre soirée et s’étire (s/r), la répétition des consonnes (s/r)
concourant à l’impression de longueur d’une soirée marquée du
signe de l’ennui. Le choix du substantif « soirée » de préférence à
« soir » est naturellement tout à fait pertinent ici. Le lien de
causalité entre les deux propositions demeure sous-entendu, la
parataxe (absence de lien syntaxique) permettant d’atténuer ce qui
apparaît comme une évidence : c’est parce que la personne désignée
par le pronom personnel « tu » écoute mal que « la soirée s’étire ».
Ou plus exactement, l’affirmation selon laquelle « la soirée s’étire »
n’exprime que le point de vue subjectif de « tu ». Ainsi, en dépit de
l’apparente objectivité de la première proposition, il apparaît
évident que le texte est écrit du point de vue de « tu ».
Ce qui conduit immédiatement à s’interroger sur le parti pris
énonciatif. Pourquoi « tu » a-t-il pris la place du « je » attendu dans
76
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
un récit autobiographique classique tel que Les Confessions de J.-J.
Rousseau en ont fourni le modèle pour la littérature européenne
moderne ("je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple"). S’agit-il
de l’expression d’une modestie d’inspiration chrétienne ?
L’importance de « J’ai pensé à toi » dans la suite de ce fragment
conduit à éliminer rapidement cette hypothèse de lecture.
En place du « je » attendu, on pourrait également attendre un
« elle » dans une forme autobiographique qui prendrait davantage
le masque du roman. L’emploi de « tu », à mi-chemin entre « je »
et « elle » suggère un stade intermédiaire dans l’élaboration de la
fiction qu’il faudra rapprocher du genre revendiqué par l’auteure à
la première page de son livre « autofiction ». Un des enjeux
artistiques de ce texte est sans doute d’imposer, par l’exemple, une
définition de ce genre dont les frontières sont pour le moins
incertaines.
A propos de l’écart entre « tu » et « elle », on se souviendra de
la leçon d’Emile Benveniste qui distingue « elle » (ou « il »)
fonctionnant comme pronoms personnels (prenant donc la place
d’un substantif dont le nom pourrait être énoncé dans sa totalité)
de « tu » (ou « je »), véritable déictique dont le référent n’est
intelligible qu’en fonction du contexte précis de l’énonciation. Le
choix de « tu » par l’auteure implique qu’il ne remplace pas un
personnage de sexe féminin qui pourrait être la narratrice, mais
qu’il n’est qu’un élément relatif dans une situation d’interlocution.
Cette première phrase, marquée comme nous l’avons vu par la
subjectivité de « tu » qui imprime son point de vue au récit s’inscrit
dans la thématique de l’ennui, récurrente dans la littérature
moderne depuis Chateaubriand (« Levez-vous orages désirés…).
La narratrice s’ennuie-t-elle à la manière romantique (René ou le
Jeune Werher) ou à la manière existentientaliste (Meursault) ? A
moins qu’elle s’ennuie exclusivement lorsqu’on ne lui parle pas
d’elle ? C’est ce que suggère clairement la suite du texte. Dans
cette hypothèse, la psychologie à l’œuvre ici serait d’inspiration
plus classique (« Parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui
m’intéresse » chante Jeanne Moreau, mais l’idée est déjà largement
présente dans la psychologie d’un La Bruyère, par exemple).
77
Littérature et saveur
2. La phrase suivante avec ses deux conjonctions de
subordination « qu’il » suivies d’un pronom relatif « où » est d’une
structure moins nette. La rupture de rythme dans le récit marquée
par « Mais voilà que… » devrait amener une phrase brève et
percutante, or c’est précisément l’inverse qui apparaît. La première
phrase qui évoquant une durée « qui s’étire » est brève, la suivante
exprimant par opposition à la durée l’événement est au contraire
étirée. Cette discordance, qui peut passer pour une maladresse,
relève peut-être d’un jeu de contretemps proche à certains égards
du jazz. La brièveté de l’extrait étudié ici ne permet pas de
conclure.
On s’attachera donc au sens de cette phrase, au premier abord
obscure. Le personnage désigné par « il » semble avoir des
étudiantes qu’il « interroge ». « Etudiante » et non « élève » indique
un contexte lié à l’enseignement supérieur. Les « colles » désignent
dans l’argot des classes préparatoires aux grandes écoles des
interrogations individuelles. L’interrogation se déroule dans « la
petite salle de chimie ». L’adjectif « petit » rappelle le contexte
relativement intime de la « colle » où le professeur se trouve seul
avec une étudiante. Le souci de la morale publique et surtout la
crainte d’accusations de harcèlement à l’encontre du corps
enseignant ont conduit récemment l’administration à stipuler que
ces interrogations doivent se dérouler obligatoirement avec les
portes ouvertes ou en présence d’un témoin.
Le contexte ici n’incite pas à supposer la présence réelle d’un
tiers. S’il y a bien un triangle, on verra qu’il est imaginaire et que se
glisse entre le professeur et l’étudiante du matin le souvenir
lointain d’une autre étudiante qui occupa jadis la même position.
La suite du texte laisse penser que l’interrogation porte sur une
pièce de théâtre ou un opéra (« premier acte »). Pourquoi se
déroule-t-elle dans une salle de chimie ? Le texte ne fournit aucune
explication de caractère réaliste. En revanche, la « chimie » de
manière métaphorique a sans doute son rôle à jouer dans cette
scène entre deux (voire trois) personnages. Car si les corps sont
séparés par le mobilier scolaire et les usages sociaux, le signifiant
suggère une chimie (voire une alchimie) des sentiments. Le mot
« colle » par sa polysémie donne consistance à cette interprétation.
78
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
3. Ce fragment se conclut donc par un aveu « J’ai pensé à toi »,
aveu d’un trouble : la pensée d’une autre jeune fille, cette ancienne
étudiante qu’il a à présent devant lui, est venue le troubler,
agréablement semble-t-il, pendant son travail du matin. Ce
souvenir semble intimement lié à un lieu (la salle de chimie), à un
contexte professionnel (la « colle ») et même à un texte
dramatique. Mais là se glisse une précision surprenante « quoique
nous étions sur le premier acte ». Malgré le recul du temps, le
souvenir est extrêmement précis, portant sur la page précise du
texte objet de l’interrogation. Sans doute faudra-t-il supposer que
le trouble ancien avait surgi précisément à l’occasion de ce texte.
Le nouveau texte, celui de « ce matin » n’est plus le même, il est
issu du « premier acte », ceci suggérant la naissance d’un autre
trouble encore à ses débuts, peut-être plus évanescent.
Ce trouble, pourquoi lui en fait-il justement confidence à elle ?
Savait-elle que cette première explication de texte, sans doute
inscrite dans un passé lointain, avait marqué si durablement
l’imaginaire de son ancien professeur ? Si elle l’ignorait, l’aveu est
de nature flatter sa coquetterie. En revanche, si elle le savait,
l’évocation d’une jeune étudiante venue occuper symboliquement
« sa » place a sans doute pour fonction de piquer sa jalousie ? Le
lecteur est conduit à formuler diverses hypothèses n’excluant pas
une stratégie amoureuse complexe où plusieurs intentions seraient
poursuivies simultanément.
Il faudra conclure sur le rôle du lecteur qui semble central
dans le projet littéraire de ce texte. Confronté à un récit si
lacunaire (quel est ce texte dramatique ? quel lien existe-t-il entre
les deux protagonistes principaux dans le temps du récit, et dans le
temps évoqué par le souvenir ? comment ce lien a-t-il évolué ?
comment l’aveu fait-il avancer la situation ?), le lecteur est
nécessairement conduit à formuler de multiples hypothèses et à
mobiliser sa propre expérience du rapport maître-élève, du
rapport amoureux et de la littérature.
On retiendra une autre conclusion concernant le maître mais
d’une portée plus générale : l’explication de texte, au cœur de la
pratique professionnelle du maître apparaît concomitamment au
79
Littérature et saveur
cœur de son fonctionnement amoureux. Du désir du texte naît le
désir pour l’étudiante. Ce qui dans un contexte anglo-saxon ou
puritain (on songe au beau roman de J.M. Coetzee, Disgrâce) serait
évoqué comme une malédiction apparaît ici comme une heureuse
disposition assurant au maître un renouvellement quasiment infini
des ses plaisirs professionnels et intimes mêlés. La référence sousjacente est plutôt ici celle du XVIIIe siècle français. Et le texte un
hommage discret aux multiples plaisirs tirés de l’exercice
typiquement français qu’est l’explication de textes.
80
SALOMON CERTON,
« J’ESTOIS LASSÉ SOUS UN ARBRE
ESTENDU »
Par Jean-Charles MONFERRAN
Université de Paris IV
« J’estois lassé sous un arbre estendu »
J’estois lassé sous un arbre estendu,
Ne songeant rien, Florine, qu’en ta grace;
Le sommeil vient, met sa main sur ma face :
Tout aussi tost j’ay ton ris entendu.
Hé, que de joye et de bien m’a rendu
Ce doux esclat. Je m’esveille, j’embrasse
Autour de moy : mais je devins tout glace,
Ne trouvant rien de mon bien attendu.
Je cherche en vain, en vain je me tourmente,
En vain en l’air je m’escrie et lamente,
Rien qu’une Echo ne redonne ma voix.
Hélas, mon bien n’est donc rien que mensonge!
Helas, mon heur ne me vient donc qu’en songe!
En rien aussi desormais je m’en vois1.
Salomon Certon
Vers leipogrammes et autres œuvres en poésie, de S.C.S.D.R. (Salomon Certon,
Secrétaire du Roi), Sedan, Jean Jannon, 1620, p. 30.
1. Le texte est reproduit dans l'anthologie d'A.-M. Schmidt, L'Amour Noir, poèmes
baroques, avec une présentation de Jacques Roubaud, Slatkine, Genève, 1982
[1959], p. 111.
Littérature et saveur
On est en droit de s’interroger sur les raisons qui ont pu
amener Albert-Marie Schmidt à intégrer à son anthologie de
poèmes baroques un tel sonnet, à la simplicité de prime abord un
peu fade. Il n’y a pas là un de ces « diamants les plus étincelants et
les plus sombres de cette version baroque de l’eros mélancolique »
que Jacques Roubaud admire dans le florilège de Schmidt. Le
poème n’a pour lui ni la notoriété de son auteur –Salomon Certon,
né en 1550, est un obscur ronsardisant dont l’œuvre, rédigée dans
le dernier tiers du XVIe siècle, sera publiée en 1620 –, ni la
grandiloquence pathétique du versant noir du baroque, ni
exactement la subtile discrétion, parfois teintée d’humour, que l’on
se plaît à trouver chez des écrivains comme Saint-Amant ou
Théophile. L’attrait d’A.-M. Schmidt pour l’œuvre de Salomon
Certon est sans doute d’abord celui d’un collectionneur, amateur
de jeux formels : c’est comme ami de Queneau et comme un des
premiers membres de l’Ouvroir de Littérature Potentielle que
Schmidt s’intéresse à Certon et y reconnaît « un plagiaire par
anticipation de l’Oulipo ».
Bien avant Perec, Certon est en effet un des premiers auteurs
français (le premier ?) à écrire « des vers leïpogrammes, ainsi dicts
pource qu’en chaque sonnet une lettre est delaissée » : notre
poème apparaît en effet dans le recueil au sein d’une série
alphabétique, sous la lettre P dont le sonnet marque... la
disparition. Voilà pour l’anecdote. Mais, sauf à avoir le goût de la
plaisanterie de potache1, le détour par la petite histoire n’explique
guère le choix de ce poème parmi les trois séries d’« alphabeths »
rédigés par Certon, d’autant que la contrainte lipogrammatique
mise en pratique ici ne met que bien peu en valeur le caractère
virtuose du poète, l’éviction du P dans un sonnet décasyllabique –
soit dans une suite de cent quarante syllabes – ne constituant pas,
loin s’en faut, une gageure insurmontable en français. Si l’on veut
tenter d’apprécier le choix de Schmidt, il semble plus opportun de
réfléchir à la façon dont celui-ci a intégré ce sonnet dans son
anthologie. En effet, en regroupant les poèmes autour de quelques
1. Et, comble du lipogramme, à motiver l'omission de la lettre P (par
l'homonymie avec pet), omission que le dernier vers viendrait justifier de manière
plus que douteuse...
82
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
thématiques ou scénarios de l’Eros baroque, Schmidt invite à une
lecture comparative des différents poèmes : certains sont
manifestement là parce qu’ils permettent de montrer un des
développements archétypiques du motif; d’autres, au contraire,
permettent d’ouvrir des perspectives, de montrer la variété des
traitements possibles. Le sonnet de Certon est assurément de
ceux-ci : placé dans une section intitulée « la dame en rêves », il
présente certaines originalités qui ne deviennent manifestes que
par comparaison avec d’autres pièces.
Depuis les travaux de Gisèle Mathieu-Castellani notamment,
on sait que le motif « ronsardien » de la dame vue en rêve devient
particulièrement prégnant à partir des années 1585, et connaît
alors deux inflexions qui, d’une certaine manière, radicalisent des
tendances déjà attestées chez Ronsard. Dans bon nombre de
poèmes réalistes ou polissons, le songe amoureux, devenu
prétexte à évoquer les images et les bonheurs du plaisir sensuel, se
transforme nettement en songe érotique. C’est le cas du rondeau
grivois, œuvre d’un anonyme qui jouxte quasiment notre texte
(« Je songeais cette nuit que nue entre deux draps/ Je goûtais les
plaisirs qu’on goûte entre vos bras ») ou du dernier poème de
l’anthologie, sonnet aussi cru que subtil de Théophile de Viau (« Je
songeais que Philis des enfers revenue »). Le poème de Certon
n’est assurément pas de ceux-là : quand bien même on se
risquerait à lire, dans le dernier vers, l’évocation d’une éjaculation
solitaire provoquée par la force voluptueuse du rêve – ce vers
n’est pas en effet sans rappeler certaines formulations
particulièrement crues du Ronsard des Amours de 1552-1553 sur la
dispersion de sa « semence » –, on ne saurait voir dans le poème la
moindre célébration de la chair ou une véritable érotisation du
songe.
Ce dernier se rapproche davantage de la seconde manière que
le motif connaît à l’automne de la Renaissance, celle d’une poésie
où l’accent est mis sur l’écart qui sépare la douceur du rêve de
l’amère réalité, et sur la déconvenue qui en résulte. Dans
l’anthologie, le texte de Jean Mairet, qui précède celui de Certon,
oppose ainsi l’affabilité de la femme rêvée à la cruauté de la Dame
réelle, selon un schéma déceptif bien attesté. Le sonnet raconte ici
le passage d’un endormissement heureux à un réveil malheureux;
83
Littérature et saveur
le récit bascule vers le milieu du second quatrain, comme le
souligne le passage brusque au présent de narration (« Je
m’esveille »), encore renforcé par l’effet prosodique des deux
césures-arrêt (v. 6-7) : sont ainsi opposés l’heur du songe et le
désespoir de la veille, l’union des amants et l’expérience de
l’absence.
C’est replacé dans ce cadre que le sonnet de S. Certon peut
désormais surprendre, tant l’évocation de la Dame et celle de
l’événement narré restent abstraites et floues. Certains verront là
un des traits marquants de la poésie maniériste qui repose sur
l’abstraction et qui, à l’opposé du pathétique baroque, recherche la
discrétion. Mais l’abstraction de ce sonnet ne peut être imputée à
la seule esthétique maniériste. Une des singularités du poème de
Certon est de laisser une place extrêmement réduite au songe (v.
4-6), alors que le récit de cet épisode constitue l’essentiel de la
trame des poèmes environnants, que ceux-ci en profitent pour
décrire les charmes érotiques de celui-ci, ou pour opposer à
l’agréable douceur onirique les désagréments du réveil : or, ici,
l’événement, presque évidé de tout contenu sensible, est comme
évacué au profit d’une analyse de l’absence. D’ailleurs, la
chronologie du rêve n’est pas nettement établie : le lecteur peut
tout au plus supposer qu’il s’agit d’un rêve fait lors d’une sieste et
non d’un rêve nocturne. Or, ces détails anecdotiques, qui
permettent d’ancrer le songe dans une réalité sensible, se voient
souvent précisés dans les poèmes de l’âge baroque (ainsi des rêves
du petit matin annonçant la plupart du temps des songes
érotiques).
Parallèlement, la Dame reste ici désespérément lointaine. Si
elle est certes d’abord désignée par son nom, ce nom ne constitue
en rien un détail pittoresque ou réaliste. Pur nom de convention,
Florine renvoie à l’univers de la pastorale et possède en outre une
fonction pathétique : associée qu’elle est à d’autres lieux de la
bucolique (le jeune homme assoupi sous l’arbre), cette appellation
prépare une idylle, qui se verra frappée d’inanité. Par ailleurs, la
description de l’aimée reste particulièrement floue. Lors du récit
de rêve, la seule notation sensible concerne son « ris », ce doux
« esclat » et, à la description attendue des attraits de son corps se
substituent les impressions que la Dame éveille chez l’amant. Ces
84
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
impressions sont rendues par des substantifs abstraits (« joie/
bien ») ou par un adjectif aux contours imprécis (« doux »). En
outre, si le « ris » du vers 4 relève bien d’une observation concrète,
il n’en est plus tout à fait de même pour le syntagme censé le
reprendre (« ce doux esclat ») : exempt de tout complément
déterminatif, le substantif gagne en richesse de sens – mais aussi
en abstraction. L’éclat de rire se meut en éclat, en brillance, et la
saveur concrète disparaît au profit d’une impression plus diffuse.
De fait, par un subtil jeu sylleptique, « ce doux éclat » peut
aussi bien renvoyer au rire de la Dame (le démonstratif a alors une
valeur anaphorique) que désigner celle-ci par une sorte de
périphrase métonymique (le démonstratif possède alors une valeur
déictique). Par la suite, l’amante ne sera plus désignée que très
indirectement par le truchement de substantifs abstraits (« mon
bien/ mon heur »). Enfin et surtout, les marques de la seconde
personne présentes dans le premier quatrain (« ta grâce »/ « ton
ris ») disparaissent de manière ostentatoire dans la suite du poème,
comme si la Dame, pourtant posée d’emblée comme destinataire
du sonnet amoureux, devenait un objet de parole et perdait tout
statut d’interlocuteur : le déterminant démonstratif (« ce doux
esclat ») se substitue ainsi au possessif attendu (« ton doux éclat »).
Bien qu’encore quelque peu ténu ici, le procédé devient manifeste
dans les tercets : Certon multiplie les emplois intransitifs de verbes
usuellement transitifs, évacuant ainsi les marques attendues de la
seconde personne (j’embrasse vs je t’embrasse; je cherche vs je te
cherche). Le « tu » est évacué au profit du « je », d’autant plus
insistant que ce dernier est alors le plus souvent dédoublé au sein
de verbes pronominaux (« je m’éveille/ Je me tourmente/ Je
m’écrie et lamente/ Je m’en vais »).
Cette progressive évacuation de l’événementiel et cette
évanescence de la Dame, à la fois comme personnage et comme
destinataire du poème, peuvent être interprétées de deux façons.
La première consiste à voir dans ce poème un sonnet amoureux
qui dit l’expérience de la perte : l’amant s’aperçoit au réveil que
l’aimée, à la présence si forte dans le songe, est absente. A partir
de là, le poème mime outrageusement l’absence, et tout concourt à
souligner de manière expressive le manque. Aux yeux du poèteamant, le monde sensible disparaît – on ne reviendra plus
85
Littérature et saveur
désormais sur les topiques du premier quatrain, l’arbre ou le
prénom de la belle qui, en dépit de leur caractère conventionnel,
renvoyaient encore au monde extérieur –, la Dame avec laquelle
on conversait aussi, comme si l’évanouissement de la figure
onirique de Florine entraînait nécessairement celle de la Florine
« réelle », et le poète également : dans un bel effet de résonance du
premier vers et du dernier, l’amant initialement « étendu »,
immobile, finit par « s’en aller », et le poème raconte cette triple
disparition. Le sonnet est une déploration, une lamentation qui ne
peut que dire et redire l’absence, cette répétition sans fin de la
perte étant symbolisée par Echo, l’amante malheureuse de
Narcisse, cette voix mutilée qui ne peut que redoubler les sons.
Par l’allusion au mythe, Certon fait entendre la voix des poètes
élégiaques, celle d’Ovide bien sûr, celle aussi de Du Bellay
(« France, France, respons à ma triste querelle : / Mais nul, sinon
Echo, ne respond à ma voix », Regrets, IX) mais pointe surtout ce
qui constitue la figure essentielle de son poème, la répétition quasi
échoïque. Incessamment en effet, la voix du poète se redouble, ou
« redonne » en écho : anadiplose et anaphore (« Je cherche en vain,
en vain je me tourmente / En vain [...] » ), rimes brisées aux vers 2
et 3 (Ne songeant rien / Le sommeil vient), aux vers 5, 6 et 7 (Hé
que de joie/ Ce doux éclat/ Autour de moi), saturation sonore de
certaines rimes (estendu/ entendu/ attendu), enfin et surtout, retour
de certains mots tous réunis par une assonance en [je’] : vient (v. 213), bien (v. 5, 8, 12) et avant tout rien, qui apparaît dans chacune
des strophes (v. 2, 8, 11, 14), à chaque fois avec un référent
différent, et assure comme un refrain à la fin des trois dernières
strophes, contrariant ainsi la structure dynamique du sonnet par sa
répétition.
La seconde façon de lire le sonnet s’appuie sur une lecture
radicale de l’énonciation : si le « tu » ne réapparaît pas dans le
poème, c’est que la femme à laquelle s’adresse le poète s’est
nécessairement évanouie avec la Dame du rêve parce que ces deux
figures n’en font qu’une : dès le deuxième vers, Florine (notons
que ce prénom n’apparaît qu’à la suite du verbe songer) est déjà une
créature de l’imagination, un fantôme auquel le poète donne
corps, et le poème dit alors moins l’expérience de l’absence que la
poursuite perpétuelle chez le sujet d’une illusion, d’une chimère.
86
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Dans ce cadre, l’abstraction et la déréalisation entrevues sont
encore plus légitimes puisque elles se conforment somme toute à
un objet évanescent, ombre ou « idole », selon les mots de
Théophile. Ce qui accrédite aussi cette lecture, c’est que, dans les
poèmes sur la Dame en rêve qui insistent sur la discordance entre
la douceur du songe et l’amertume de la veille, la fin du sonnet
revient la plupart du temps sur la Dame et sur sa cruauté (ainsi
dans le texte de Jean Mairet déjà évoqué). Or ici, la dissipation de
la vision ne donne lieu à aucun retour sur la Dame et sur son
attitude lors de l’état de veille. Ce à quoi le lecteur assiste, c’est à
une des mises en scène de l’Eros baroque où le sujet lyrique
recherche moins les faveurs d’une quelconque Dame qu’il n’est en
quête d’un être imaginaire, d’un bonheur par essence insaisissable
et chimérique. Et le songe n’est pas là pour s’opposer à la veille
mais pour rappeler in fine que tout n’est qu’illusion.
Seule Echo répond ici à la voix qui s’écrie et lamente : or, chez
Ovide, cette voix qu’Echo répercute, c’est bien sûr celle de
Narcisse, ici discrètement endossée par le poète. Dans l’univers
baroque, Narcisse constitue le modèle d’un Eros mélancolique où
le sujet ne peut jamais posséder l’objet de son amour, puisqu’il
désire une ombre, le reflet de son image. Le « bien » attendu n’est
donc bien que « mensonge » et l’« heur » ne peut venir qu’en
« songe ». Comment interpréter dès lors le dernier vers ? Le poète
fait-il allusion aux conséquences toujours possibles de la
désespérance amoureuse devant l’absence de l’aimée ? A la
destinée tragique d’un Narcisse, devenu « tout glace » ? Ou, plus
sûrement et avec une possible ironie, à son existence chimérique ?
Le sujet lyrique se dissipe, en même temps que l’objet fallacieux de
sa quête – qui n’est peut-être que son reflet – parce qu’il est luimême, à l’instar du monde, un simple songe, une vaine illusion, un
mirage.
Les recherches formelles de S. Certon pour créer un sonnetécho lipogrammatique expliquent partiellement la présence de ce
poème dans l’anthologie. Outre l’« exercice de langage », le fin
connaisseur de la Renaissance qu’est A.-M. Schmidt y a vu un
sonnet qui s’intégrait de plein droit dans le champ de la poésie
baroque et dans les thématiques de l’amour noir mais qui, par son
brouillage continu et son estompage des repères les plus
87
Littérature et saveur
immédiats, clamait une voix singulière, sinon insolite, en tout cas
légèrement décalée par rapport aux récits de rêve les plus
séduisants de l’automne de la Renaissance, délibérément lascifs ou
foncièrement noirs.
88
CHRÉTIEN DE TROYES,
LE CHEVALIER AU LION
Par Ariane SCHRÉDER
ancienne élève de l’ENS Fontenay-Saint-Cloud
Lors va tant qu’i vient en la sale ; Alors il continue jusqu’à la salle ;
N’i treuve gent boine ne maleil
n’y trouve personne, ni bienveillante ni malveillante,
Qui de riens les mete a raison.
qui leur adresse la moindre parole.
Tant trespassent de la maison
Ils traversèrent toute la maison,
Quë il vinrent en un vergier.
Tant et si bien qu’ils pénétrèrent dans un verger.
Ains de lors chevax herbegier
Pour ce qui est de l’hébergement de leurs chevaux,
Ne tinrent plait ne ne parlerent point de discussion, ils n’en parlèrent pas.
Et sachiés, bien les establerent Néanmoins, ils furent fort bien établés,
Chil qui l’un en quident avoir
par ceux qui espéraient s’approprier l’un d’entre eux.
Ne sai s’il cuidoient le voir :
Mais je ne sais pas si leur espoir fut bien fondé :
Encor est leur seigneur tout sain ! leur maître est encore en pleine santé !
Li cheval ont avaine et fain
Les chevaux ont de l’avoine et du foin
Et la litiere jusqu’au ventre.
et de la litière jusqu’au ventre.
Mesire Yvains el vergier entre
Monseigneur Yvain entre dans le verger
Et aprés lui toute sa route ;
avec, derrière lui, toute son escorte.
Apuyé voit deseur son coute
Il voit, appuyé sur son coude,
Un prodomme qui se gesoit
un gentilhomme qui était allongé
Seur drap de soie, et lisoit
sur un drap de soie ; et devant lui
Une puchele devant li
une jeune fille lisait à haute voix
En un rommans, ne sai de cui.
un roman, je ne sais pas au sujet de qui.
Et pour le rommans escouter
Et, pour écouter le roman,
Si estoit venue acouter
une dame était venue s’accouder près de là :
Une dame, et estoit sa mere.
c’était sa mère.
Et li prodons estoit sen pere.
Et le gentihomme était son père.
Et se pooint esjoïr
Ils avaient bien raison de se réjouir
Mout de li veoir et oïr,
en la regardant et en l’écoutant,
Car il n’avoient plus d’enfans.
car ils n’avaient pas d’autres enfants.
Chrétien de Troyes, Le Chevalier au Lion, Edition et traduction de David F. Hult (BN
fr.1433), Paris, Livre de Poche, « Lettres Gothiques », 1994, p. 478-480, v. 5343-5369.
Littérature et saveur
Lire un « roman »
Le Chevalier au Lion, roman que l’on désigne souvent du nom
de son héros, Yvain, est la dernière œuvre achevée – composée
sans doute vers 1177-1181 – du Champenois Chrétien de Troyes.
L’extrait que nous étudions se situe à la fin du roman, qui
comporte 6808 vers. Il s’agit de l’ultime aventure du héros, celle
qui a lieu au château de la Pire Aventure et qui consacrera
définitivement la valeur du chevalier.
L’épisode, très long puisqu’il s’étend des vers 5103 à 5805, a
suscité un très grand nombre d’études, du fait notamment de
l’atelier de tisseuses qu’il décrit avant notre passage. En effet,
Yvain, accompagné de son lion et d’une demoiselle à qui il a
promis son secours, arrive dans un chastel – une ville forte – et se
fait insulter par la population qui cherche en fait, comme il
l’apprend ensuite, à le dissuader de poursuivre sa route.
Persévérant dans son entreprise, il découvre alors, dans un enclos,
trois cents jeunes filles occupées à tisser la soie dans des
conditions épouvantables. Il les interroge, et le texte offre alors un
très étonnant réquisitoire sur la misère des ouvrières exploitées.
Ces jeunes filles constituent en fait le tribut annuel versé aux deux
fils de netun, c’est-à-dire du démon, que s’est engagé à fournir le
très imprudent roi de l’Ile aux Pucelles pour obtenir sa propre
libération, et cela jusqu’à ce qu’un chevalier vainque ces diables.
Mais le seigneur du château, dont le lien avec les netuns n’est jamais
clairement explicité, semble bien être le principal bénéficiaire de ce
labeur.
Traversant la maison, la demeure seigneuriale, Yvain arrive
dans un verger, et c’est là qu’il découvre une scène surprenante à
un autre titre : une famille en train de lire « en un romman ». Yvain
recevra par la suite un accueil d’une si grande courtoisie,
notamment de la part de la jeune fille, qu’il en éprouvera de la
gêne, avant d’apprendre, le lendemain matin, qu’il ne saurait partir
sans respecter la coutume qui lui impose de combattre contre les
netuns. Vainqueur, c’est à une autre difficulté qu’il se heurte alors,
dans la mesure où le seigneur, négligeant les enjeux originels de
l’épreuve, insiste pour lui offrir sa fille et son fief, suscitant
90
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’embarras du chevalier. Car Yvain ne cherche qu’à reconquérir,
par ses prouesses chevaleresques, son honneur et sa dame,
Laudine. Au terme d’une véritable joute verbale, le seigneur, vexé,
renoncera à marier sa fille, et se contentera de libérer les
demoiselles reconnaissantes. Yvain fait ici cesser une aliénation –
sociale –, mais il n’affranchira pas la jeune lectrice d’une autre
forme de sujétion, plus sournoise peut-être.
L’ensemble de l’épisode est tout à fait remarquable en ce qu’il
mêle des éléments « réalistes » (la revendication des ouvrières), des
éléments mythiques ou folkloriques (le tribut à un être maléfique ;
et, de manière très atténuée ici, la traversée d’un château désert)
ainsi que des éléments courtois (une famille noble, une jeune fille,
une épreuve chevaleresque), et peut-être des sources livresques (le
rival de Chrétien, Gautier d’Arras, décrit dans ses romans des
scènes de lecture). Mais que vient faire ici ce « romman » ?
Nous nous proposons de voir comment s’inscrit peut-être,
dans cet extrait, une réflexion sur le travail du romancier.
Notre extrait comporte trois moments. Le premier, qui frôle
le burlesque, évoque la traversée de la maison par le trio
accompagné d’une troupe de curieux intéressés ; le second affiche
un souci fortement appuyé du narrateur pour les chevaux. Le
troisième présente la scène de lecture au verger.
Notre extrait débute par une formulation conventionnelle
(« tant que ») qui s’applique généralement au cheminement du
chevalier en extérieur (« il chevaucha tant que… »). Le roman
arthurien ne se soucie en effet guère de décrire les paysages, et ne
relate que ce qui se rapporte à une aventure. En revanche, il ne se
prive pas toujours d’évoquer la magnificence de salles traversées.
La « sale » constitue généralement l’aboutissement de ce trajet,
or ici, le chevalier ne s’y arrête pas. La proposition relative du
troisième vers évoque une foule silencieuse, presque absente…
La demeure est traversée, sans que s’y attarde le chevalier ou le
narrateur, lequel use de la même formule économe que dans le
premier vers (tant…que).
91
Littérature et saveur
Et l’on arrive dans un verger.
Le narrateur, se jouant ici des attentes du lecteur, s’autorise
une digression, burlesque, sur le sort des chevaux. L’ironie est
perceptible dans l’insistance du texte, qui consacre huit vers à
ceux-ci, dans l’emprunt au registre juridique de l’expression « tenir
plait », et dans le fait que le narrateur feint (« sachiés ») de
répondre aux inquiétudes du lecteur, lequel, on le suppose, attend
plutôt qu’on lui décrive une scène d’amour, ou, on le verra, de
combat (les deux étant liés, et constituant justement l’essence du
genre romanesque tel qu’il naît alors). La formule hyperbolique,
qui noie les chevaux dans la litière, préfigure l’excès de courtoisie
dont feront preuve, à l’égard d’Yvain, les châtelains.
Cette digression ironique attise donc la curiosité du lecteur –
principe là encore fondateur de l’esthétique romanesque – et le
texte reprend là où il nous avait laissés (dans le verger), tout en
retardant toujours l’information essentielle qui nous permettra de
recomposer la scène. Apparaît d’abord une posture (« apuyé
deseur son coute »), qui évoque souvent dans cette littérature un
personnage perdu dans ses pensées. Puis est évoqué un
« prodomme », terme qui présente favorablement le personnage,
n’était ce « détail » – le drap de soie –, qui rappelle le pénible
labeur des ouvrières. Enfin, le contre-rejet « et lisoit », qui met en
relief cette activité inattendue, accroît encore la curiosité du lecteur
en retardant l’objet et le sujet du verbe.
Cette jeune fille cultivée lit « en un rommans ». Rappelons que
le terme désigne à l’époque tout récit en langue vulgaire, et non un
genre, quoique… justement, celui-ci commence à prendre forme.
Le mot, placé à la coupe (4/4), n’est pas imposé par la rime, et
peut surprendre ; Gautier d’Arras avait également décrit des
scènes de lecture, mais il avait employé les termes « livre » ou
« brief ».
L’expression « ne sai de cui » a pu prêter à confusion ; le sens
moderne (« de je ne sais qui ») semble anachronique : au Moyen
Age, le nom introduit par la préposition « de » dans le titre des
œuvres (le Roman de Troie, de Cligès) renvoie au sujet ou au héros,
non à l’auteur. Mais que vient faire ici cette étrange cheville ?
92
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
La répétition du mot « romman » confirme le caractère
significatif du choix de ce terme, que renforce également sa place
centrale dans la séquence descriptive. La répétition introduit
cependant une nuance : la préposition « en » disparue, le roman se
distingue un peu plus de sa forme matérielle (le livre) et peut-être
aussi linguistique, pour suggérer, mais sans doute est-ce encore
anachronique, un genre : l’essentiel est-il d’écouter (rappelons que
la lecture se fait encore à haute voix) un texte en roman, ou un
certain type de texte ?
Apparaît enfin le troisième membre de la famille : la mère. La
fin de notre extrait s’achève sur une scène que l’on pourrait croire
idyllique, et précède un long développement, ironique là encore,
sur l’amour que ne peut manquer d’inspirer cette belle jeune fille –
et que pourtant elle n’inspirera pas…
Face au trio qu’incarnent Yvain, sa demoiselle et son lion, s’en
dessine donc un autre, suspect à plus d’un titre. Toute la suite du
texte insiste sur l’accueil excessivement fastueux, et la jeune fille
même paraît trop attentionnée. Comédie ? Le narrateur le suggère
explicitement plus loin. Quel est alors, dans cette apparente mise
en scène, le sens de ce « romman » ?
Des romans plus tardifs, et notamment les premières
Continuations du Conte du Graal et le Lancelot en prose, qui
prolongent ou réécrivent les romans de Chrétien, évoquent
l’aventure d’un chevalier qui traverse un château désert, aux salles
souvent splendides, et qui arrive dans un verger où il devra
combattre. Les châteaux déserts assortis d’une épreuve sont
suffisamment récurrents dans la littérature arthurienne, mais aussi
dans les contes populaires, pour que l’on puisse se demander si
Chrétien ne retravaille pas ici, comme il le fait en d’autres
occasions, un motif connu, que ces autres textes exposeront de
manière plus brute. La foule qui ne parle pas peut alors évoquer,
de manière atténuée, l’absence de tout habitant, et la traversée de
la demeure, ici traitée de manière expéditive, le trajet de pièce en
pièce tel qu’on le trouve dans ces autres textes.
93
Littérature et saveur
Autrement dit, si l’on accepte notre hypothèse, le lecteur,
suivant Yvain, et croyant tomber sur une séquence narrative
connue, tombe… sur un roman, au sens générique du terme, mais
qui, conformément à l’esthétique romanesque médiévale, se fonde
sur la variation plus que sur l’invention.
Certains critiques ont vu dans cette scène la dénonciation d’un
mode de vie seigneurial fondé sur l’exploitation. Mais l’on ne
saurait généraliser la revendication sociale des ouvrières,
exceptionnelle à tous points de vue. Il ne nous semble pas non
plus qu’il s’agisse ici de discréditer l’activité de la lecture, à moins
d’y voir déjà les dangers dont sera victime Don Quichotte.
En effet, ce père tyrannique semble avoir profité de la
coutume instituée (dont l’abolition devait permettre la libération
des demoiselles) pour lui en substituer une autre, en inversant un
principe du conte : contrairement aux pères abusifs des contes, ou
du Lai des Deux Amants de Marie de France, ce père n’impose pas
une épreuve impossible pour empêcher le mariage de sa fille
chérie, mais profite de cette épreuve pour imposer ce mariage. Le
roman arthurien se construit, on le sait, sur la prouesse du
chevalier qui, par ce biais, obtient le fief et la femme. Mais jamais
une coutume ne peut dicter au chevalier l’objet qu’il doit aimer.
Or ce père prend ses désirs pour des réalités… et croit peut-être
que tout advient comme dans les contes, où la réussite de
l’épreuve entraîne nécessairement le mariage. Dans les romans de
Chrétien justement, rien n’est jamais si simple ; Yvain, qui, après
avoir, par sa prouesse – mais aussi, et la nuance est de taille, grâce
aux ruses de la psychologie féminine… –, épousé celle qu’il aimait,
et l’avoir perdue, est bien placé pour le savoir : la complexité du
désir crée les méandres du roman.
Ce père est un mauvais lecteur. A-t-il bien écouté d’ailleurs, lui
qui semblait pensif, appuyé sur son coude, et qui paraissait se
réjouir davantage du spectacle de sa fille en train de lire que du
contenu du « romman » (« Et se pooint esjoïr / Mout de li veoir et
oïr ») ? A-t-il bien compris ce qui distingue le roman du conte ? Le
héros de roman, en effet, loin de se conformer à un récit déjà écrit
(ce que suggérait peut-être, de manière ironique, l’expression « ne
sai de cui »), suit son désir, ou celui de sa dame. C’est ainsi que,
94
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
rétif aux obligations de la coutume et du conte, Yvain trouvera
une échappée pour lui et les demoiselles, laissant à son triste sort
la jeune fille trop docile et son père outragé.
Si enfin l’on se rappelle que l’étymologie du mot texte renvoie
au tissu, les tisseuses exploitées peuvent alors apparaître comme
une métaphore du travail de l’écriture, dont s’affranchit un auteur
qui joue, dans la variation et dans l’affirmation d’une composition
(conjointure) nouvelle, des traditions et des attentes, pour
revendiquer un travail qui ne se fonde que sur le désir. Celui du
chevalier, de la dame, mais aussi sans doute, de l’auteur.
Ce que revendiquait déjà, d’une autre manière, le prologue du
Chevalier de la Charrette, roman que Chrétien écrivait en même
temps que le Chevalier au Lion :
Puis que ma dame de Chanpaigne / Vialt que romans a feire anpraigne, / Je
l’anprendrai molt volentiers…
(Puisque ma dame de Champagne veut que j’entreprenne de faire un roman, je
l’entreprendrai très volontiers…)
95
CYRANO DE BERGERAC,
LA MORT D’AGRIPPINE
Par Jean-Charles DARMON
Directeur-adjoint lettres ENS Ulm
SÉJANUS
De courage et d’esprit cette trame est tissue :
Si César massacré, quelques nouveaux Titans,
Élevés par mon crime au trône où je prétends,
Songent à s’emparer du pouvoir monarchique,
J’appellerai pour lors le peuple en République,
Et je lui ferai voir que par des coups si grands
Rome n’a point perdu, mais changé ses tyrans.
TÉRENTIUS
Tu connais cependant que Rome est monarchique,
Qu’elle ne peut durer dans l’aristocratique,
Et que l’Aigle romaine aura peine à monter
Quand elle aura sur soi plus d’un homme à porter.
Respecte et crains des Dieux l’effroyable tonnerre.
SÉJANUS
Il ne tombe jamais en hiver sur la terre;
J’ai six mois pour le moins à me moquer des Dieux,
Ensuite je ferai ma paix avec les Cieux.
TÉRENTIUS
Ces Dieux renverseront tout ce que tu proposes.
SÉJANUS
Un peu d’encens brûlé rajuste bien des choses.
620
625
630
Littérature et saveur
TÉRENTIUS
Qui les craint, ne craint rien.
635
SÉJANUS
Ces enfants de l’effroi,
Ces beaux riens qu’on adore, et sans savoir pourquoi,
Ces altérés du sang des bêtes qu’on assomme,
Ces Dieux que l’homme a faits, et qui n’ont point fait l’homme,
Des plus fermes États ce fantasque soutien,
Va, va, Térentius, qui les craint, ne craint rien.
640
TÉRENTIUS
Mais s’il n’en était point, cette Machine ronde... ?
SÉJANUS
Oui, mais s’il en était, serais-je encore au monde ?
Cyrano de Bergerac, La Mort d’Agrippine, veuve de Germanicus, Acte II, scène V,
v. 618-642 (orthographe et ponctuation modernisées)
98
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le libertin, la politique et la mort selon Cyrano de
Bergerac : remarques sur quelques « belles impiétés »
Un fou nommé Cyrano fit une pièce de théâtre intitulée : La Mort d’Agrippine, où
Séjanus disait des choses horribles contre les dieux […] Sercy qui l’imprima dit à
Boisrobert qu’il avait vendu l’impression en moins de rien : « Je m’en étonne », dit
Boisrobert; « Ah ! Monsieur, reprit le libraire, « il y a de belles impiétés ».
Ces propos de Sercy, rapportés par Tallemant, sont l’une des
rares traces qui nous restent de la réception de l’unique tragédie de
Cyrano, probablement jouée en 1653, à l’Hôtel de Bourgogne. Si
l’on en croit Guéret, dans sa Guerre des Auteurs Anciens et Modernes
(1671), ces mêmes « impiétés » firent « défendre Agrippine, qui
sans trente ou quarante vers qui blessent les bonnes mœurs, aurait
diverti longtemps le public, et tiendrait encore sa place sur le
théâtre ». Longtemps, les impiétés en question, qu’on les trouvât
« belles » ou non, contribuèrent à la fois à la notoriété de la pièce
et à sa méconnaissance : lors que La Mort d’Agrippine est évoquée
par l’historien de la littérature ou des idées, ce sont du reste ces
quelques extraits qui sont généralement cités : au premier chef, la
scène V de l’acte II, où figurent les vers sans doute les plus
scandaleux, ceux qui seront repris quelques années plus tard par
les auteurs du Theophrastus Redivivus en leur somme de libertinage
(v.636-640) ; une partie, également, de la scène IV de l’acte V
(v.1558-1579) qui constitue en réalité une reprise et une amplificatio
extraordinaire de la même argumentation, issue du livre III de De
Rerum Natura. Or,ce morceau de bravoure athée, qui marquera la
mémoire d’un certain libertinage et où éclatent au grand jour bien
des thématiques qui cheminent alors dans la littérature des
manuscrits clandestins, gagne à ne pas être artificiellement isolé du
mouvement où il se trouve pris, et de la tragédie politique où il
prend sens.
On s’accordera assez facilement à voir en Séjanus – caractérisé
au moment de sa mise à mort comme un « soldat philosophe » –,
un connaisseur de l’épicurisme et de Lucrèce surtout, sans les
précautions herméneutiques dont Gassendi et d’autres avaient usé
pour réhabiliter le Jardin. Mais si la présence de grandes
thématiques épicuriennes est ici évidente, quel rôle joue-t-elle au
juste sur la scène tourmentée de La Mort d’Agrippine ? Comment
99
Littérature et saveur
s’intègre-t-elle à cette tragédie de la conjuration et à une vision
noire, s’il en fut jamais, du politique ?
Séjanus, héros athée ? Certes. Epicurien ? Jusqu’à quel point ?
Dans quelle mesure, en leurs modalités et en leurs effets, ces
variations lucrétiennes sur la mort et sur les dieux seraient-elles
conformes à l’héritage de l’épicurisme antique et moderne ?
L’OMBRE DE LUCRECE : EPICURISME ET POLITIQUE
SELON SEJANUS.
« Ces Dieux que l’homme a faits, et qui n’ont point fait
l’homme, (...) » Il faudrait s’attarder sur tout ce que ce passage doit
aux grands motifs d’une littérature clandestine, diffuse en ces
années de « libertinage érudit », dont Cyrano condense en ces
répliques certaines argumentations de manière spectaculaire ; au
premier chef, celui des dieux « fils des hommes », que le vers 638
formule sous la forme d’un chiasme devenu célèbre. Motif
entrelacé avec celui de la « crainte » de la mort et des dieux comme
source immémoriale d’asservissement et de malheur.
Séjanus, en quelques pointes bien ajustées, se fait l’incarnation
sur scène d’une longue et érudite analytique de l’imposture, dont il
faudrait suivre les développements successifs, depuis le Dialogue sur
le sujet de la Divinité de La Mothe Le Vayer – où l’argumentation
selon laquelle les dieux sont des fictions politiques destinées au
peuple se faisait entendre fortement – jusqu’au Theophrastus
Redivivus, qui, quelques années après la représentation de La mort
d’Agrippine, citera précisément les vers 536-640, et fera pour
longtemps de cette séquence de vers une sorte d’emblême pour la
mémoire libertine.
Ces enfants de l’effroi,
Ces beaux riens qu’on adore, et sans savoir pourquoi,
Ces altérés du sang des bêtes qu’on assomme,
Ces Dieux que l’homme a faits, et qui n’ont point fait l’homme,
Des plus fermes États ce fantasque soutien,
Va, va, Térentius, qui les craint, ne craint rien.
100
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
On est frappé cependant, dans ce cas précis, par la vitesse
allusive des enchaînements, par la quasi-absence de transition, par
la puissance suggestive des sous-entendus et des sauts logiques.
Comme si ces éléments de la critique libertine étaient devenus
tellement topiques qu’il suffisait d’en juxtaposer quelques
expressions pour en figurer implicitement l’ensemble. Comme si,
pour camper la posture libertine face à l’imposture théologicopolitique, il suffisait d’exhiber quelques « pointes » brillantes de
l’iceberg d’un discours clandestin, le recours à l’écriture pointue et
à ses saillies discontinues étant, tout au long de la pièce, le mode
d’affirmation privilégié du libertinage de Séjanus.
Le spectateur de 1653 ne pouvait qu’être sensible à la rapidité
de la concaténation des thématiques sulfureuses ici esquissées.
Effet de rapidité produit par une série de glissements intempestifs
entre
1) l’esquisse d’un débat sur les formes de gouvernement
(l’argumentation topique de Térentius n’est pas sans rapport avec
celle que Cyrano reproduit dans la lettre Contre les Frondeurs) ;
2) la crainte de la punition divine, immédiatement tournée en
dérision – le foudroiement étant ramené à un phénomène
climatique saisonnier;
3) le motif de l’hypocrisie et de la fausse dévotion comme
solution de dissimulation possible pour le libertin (ce sera, on le
sait, l’une des dernières tentations du Don Juan de Molière) ;
4) la grande thématique, centrale à tant d’égards, de l’origine
politique des religions;
5) le jeu sur la preuve « physico-théologique », véritable leitmotiv de l’ironie libertine dans les Lettres diverses, satiriques et
amoureuses, jeu devenu tellement topique que Séjanus ne laisse
même pas Térentius achever son argumentation, ne prend même
pas la peine d’attendre en silence que son interlocuteur ait mis en
forme son raisonnement – comme le fera Don Juan face aux
élucubrations
métaphysiques
de
Sganarelle – et
place
immédiatement une « botte » qui lui permet de couper court.
(Térentius : Mais s’il n’en était point, cette Machine ronde... ? /
Séjanus : Oui, mais s’il en était, serais-je encore au monde ?)
Des thèmes plus spécifiquement épicuriens jouent un rôle
décisif dans la critique libertine selon Séjanus. De toute évidence,
101
Littérature et saveur
ce « généreux » a lu Lucrèce d’assez près. A l’analyse des
superstitiones et des effets pathogènes de la religio dont on entend de
multiples échos en ces quelques vers, se juxtapose, ailleurs, en
guise de contrepoint, le leit-motiv affirmant que « la mort n’est
rien pour nous ». Ce sera à la scène VI de l’acte IV que cette
véritable « cellule idéelle » (au sens de Jean Deprun) du discours
épicurien, issue du livre III du De Rerum Natura, trouvera son
expression poétique la plus intense. A la jouissance morbide
d’Agrippine, savourant par avance ce que sera la mort cruelle de
Séjanus (v.1538-1558), Séjanus répondra par une paraphrase
éclatante de Lucrèce. Neutralisation de toute crainte superstitieuse
de la mort par la mise en miroir du temps infini qui précède la
naissance et de celui qui suivra la vie (v.1560-1563) ; orchestration
baroque d’une autre grande thématique lucrétienne, ôtant toute
réalité aux fantasmes nocifs que les hommes associent à la mort
(v.1565-1578). Par cette revendication ostentatoire de la doctrine
épicurienne ressaisie en l’un de ses points les plus ouvertement
irreligieux, Séjanus prétendra rivaliser sur scène avec les modèles
les plus sublimes de l’héroïsme moral, avec les Catons les plus
inébranlables (v.1579).
UN EPICURISME DÉVOYÉ : DÉPLACEMENTS DE
QUELQUES PHILOSOPHEMES LUCRETIENS SUR LA
SCENE DE LA « POLITIQUE BAROQUE ».
Séjanus, héros épicurien ? Mais en quel sens ? L’épicurisme est
assurément prégnant au sein de ce discours libertin provocateur,
et pourtant l’effet qui en résultera sera bien peu épicurien – du fait
de certains déplacements et de certaines perversions de la morale
du Jardin, qu’un philosophe épicurien ne pourrait en aucun cas
reconnaître pour siens.
Déplacés, les éléments épicuriens le sont tout d’abord sur une
scène politique où règnent sans partage des pratiques ayant bien
peu de rapport avec la sagesse du Kêpos. Traditionnellement, ces
grandes thématiques, tenant à distance la crainte des dieux et celle
de la mort, visaient à atteindre à une indépendance souveraine à
l’égard des vicissitudes du politique et des troubles de l’âme qu’il
engendre (Cicéron du reste n’avait pas manqué de relier
polémiquement ces positions éthiques du Jardin avec un
« apolitisme » foncier de la doctrine, à ses yeux coupable). Ici, les
102
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
diatribes épicuriennes de Séjanus prennent au contraire leur sens
et leur force dans l’imminence de l’action politique la plus retorse.
Et loin d’être, à l’extrême rigueur, annexables à une politique
épicurienne semblable à celle que Pierre Gassendi en ces mêmes
années réactive philolologiquement à partir des maximes
d’Epicure sur le droit (un art de la prudence adossant le politique à
une réflexion sur l’utilitas et l’engagement politique du Sage à un
calcul des intérêts), les saillies épicuriennes de l’athée Séjanus
s’affirment dans les ressacs les plus aléatoires d’une « politique
baroque » et de ses « coups » les plus imprévisibles, les plus
extraordinaires (le terme « coup » revient dans La Mort d’Agrippine
à diverses reprises, avec le sens que lui donnait Gabriel Naudé).
Politique qui fait la plus large place à une rhétorique de la
« dis/simulation » (pour faire écho au récent ouvrage de JeanPierre Cavaillé). Tous les personnages sont plus ou moins les
dupes les uns des autres, tous simulent et dissimulent, tous font
du mensonge un usage protéiforme et souvent extravagant. La
seule figure héroïque qui semble résister à ces jeux d’illusion et de
duperie est située, dès les premiers vers, dans un passé révolu,
ostensiblement fantasmatique, théâtralisé par Agrippine sous la
forme d’hypotyposes récurrentes, souvenir éblouissant dont il est
impossible à Agrippine de faire le deuil : il s’agit de Germanicus,
faisant briller vérité et vertu de par le monde, assassiné au sommet
de sa gloire. Mais le paradoxe est bien que l’obsession de venger
Germanicus fera de cette image éclatante et bonne ce qui motive
les stratégies les plus ténébreuses, cruelles et machiavéliques,
impliquant une virtuosité inouïe dans l’ordre du mensonge.
Ces détournements « politiques » des éléments épars d’un
discours épicurien athée s’accompagnent alors d’une série de
perversions éthiques dont il serait aisé de prendre la mesure. En
ses finalités, l’action de Séjanus ne vise, à aucun moment, une
volupté pure, pensée sur le modèle d’une sagesse de l’indolentia et
de la tranquillitas animi. En ses modalités, l’action politique de
Séjanus – qui, comme celle des autres personnages, est
essentiellement verbale -, repose elle aussi sur la feinte et sur le
mensonge. (Manipulé par Agrippine, Séjanus lui-même use de
feintes, notamment à l’égard de Livilla, de Tibère, et, dans une
certaine mesure, à l’égard d’Agrippine elle-même).
103
Littérature et saveur
Il serait dès lors assez facile d’énumérer les traits qui éloignent
son propos d’une sagesse épicurienne authentique : l’ethos d’un
« soldat philosophe » dont l’action est en grande part dictée par la
logique de vengeance d’Agrippine ; une hantise du pouvoir, ou, en
cas d’échec, le désir d’une mort aussi glorieuse que possible :
l’ultime défi de Séjanus à la mort déportera les accents lucrétiens
de ses diatribes du côté de ces figures stoïciennes dont
l’épicurisme, traditionnellement, se gausse ; enfin, la passion assez
trouble éprouvée pour Agrippine, qui sous-tend à la fois désir
érotique, désir de pouvoir et désir de gloire, jusque dans
l’imminence de la mort.
Toute une littérature sur le tyranicide est à l’arrière-plan. Mais
dans la bouche de Sejanus, les enjeux politiques de la mise à mort
du tyran sont esthétisés à outrance ; si bien que l’argument
politique s’efface au profit de la jouissance macabre que procure le
tableau verbal du crime, peint et repeint inlassablement tout au
long de la pièce par les hypotyposes sanguinaires d’Agrippine.
Pour Séjanus comme pour Agrippine, la scène du politique sera
d’abord un théâtre de la cruauté. Théâtre d’ombres, de fantômes
et de fantasmes, théâtre de « feintes » – mot cardinal récurrent de
leur discours, renvoyant à cette poétique de la duperie qu’ils
mettent en abyme l’un et l’autre ; théâtre de simulacres, de
mensonges, et de songes. Ici, de façon fort singulière, certains
thèmes de l’analyse libertine du pouvoir flirtent à la fois avec le
réalisme machiavélien le plus cru et avec le délire du pur fantasme.
C’est que, dans l’imaginaire politique en question, le fantasme
est éminemment réel, son « trop de réalité » pèse lourdement, son
efficience est fatale – à tel point qu’il semble parfois absorber
l’essentiel de l’action dramatique. La mort d’Agrippine n’aura pas
lieu. Pas ici en tout cas. Mais par l’effet de trompe-l’œil qu’il
instaure d’emblée, le titre même, La Mort d’Agrippine, installe le
spectateur dans cette logique des phantasmata : la mort d’Agrippine
est un simulacre qui ne cesse de hanter la représentation comme
son horizon ultime, sur un mode subliminal, dans le ressassement
de la parole obsessionnelle qui la suggère et la diffère jusqu’aux
dernières répliques. Faut-il s’en étonner ? La figure rhétorique la
plus caractéristique d’Agrippine à cet égard, ce sera bien
104
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’hypotypose, qui peint la mort et rend sa présence contagieuse :
hypotyposes de la mort de Germanicus (Agrippine ne se lasse pas
de la répéter, de l’amplifier, de la savourer), mais aussi de la mort
de Séjanus lui-même. A bien des égards, la rhétorique libertine de
la pointe par équivoque mise en spectacle dans cette scène et
ailleurs par Séjanus, faisant voir dans la mort rien d’autre qu’un
rien-pour-nous, inspirant une peur nourrie par ces « beaux riens
qu’on adore », est la réponse stylistiquement la plus efficace à ce
goût immodéré pour les hypotyposes, pour les « tableaux » de la
mort dont Agrippine est friande. Equivoques « nihilistes » contre
hypotyposes superstitieuses ? Sans doute, mais la contagion des
fantasmes pathogènes n’épargne pas Séjanus, quelle que soit la
distance d’esprit fort qu’il manifeste à leur égard.
Dans cette mesure même, l’« épicurisme » n’est pas seulement
ici perverti éthiquement et politiquement : de façon plus globale,
c’est toute une esthétique du personnage et l’art verbal qu’il
mobilise qui jurent avec la pensée du Jardin, qu’elle soit antique
(Epicure, Lucrèce) ou moderne (Gassendi). Ce qui peut conduire à
s’interroger sur la nature des effets produits par ce type de
discours libertin, à l’hôtel de Bourgogne ou sur quelque autre
scène, aux alentours de 1653.
LE DEMON DE L’EQUIVOQUE : LE « RIEN » DANS TOUS
SES ETATS.
Séjanus intègre les philosophèmes épicuriens à une rhétorique
de la pointe dont Cyrano est reconnu comme maître, en tant que
« théoricien » – dans la préface de ses Entretiens pointus – et en tant
que praticien hors pair (le Sorel de la Bibliothèque Française
témoignera du fait que cette spécialité (celle de la pointe par
équivoque au premier chef) restera attachée au nom de Cyrano
dans la République des Lettres. La reprise lexicale devenue
célèbre : « Qui les craint ne craint rien », oscillant entre deux sens
divergents (qui craint les dieux n’a rien à craindre ; qui craint les
dieux ne craint que des riens, ces « beaux riens » dont il est
question au vers 636) donne à la syllepse sur « rien » une fonction
d’encadrement ironique, esthétisant à outrance ce morceau de
bravoure de l’irréligion moderne sans équivalent sur la scène de
105
Littérature et saveur
l’Age baroque. La reprise anaphorique de « rien » place l’ensemble
de la diatribe sous le signe de l’art de la pointe par équivoque.
Or la pointe par équivoque a déjà toute une histoire dans la
mémoire du libertinage, elle participe – depuis les accusations de
Garasse notamment- à toute une mythologie associée à la
pragmatique du discours libertin : elle manifeste, plus que d’autres
« stylèmes », un art d’insinuer, de faire passer des idées
hétérodoxes tirant profit du plaisir procuré par le « trait d’esprit »
d’allure joueuse ou « mondaine ». Pointe extrême de l’ironie
libertine, l’équivoque simule et dissimule : elle simule un jeu verbal
sans conséquence, et dissimule des thèses dangereuses qui n’ont
rien d’un jeu. En cela, la pointe par équivoque est l’un des nerfs
les plus actifs d’un « art d’écrire » libertin – l’écriture des Lettres
diverses, satiriques et amoureuses ayant constitué à cet égard pour
Cyrano un champ d’expérimentation hors pair. D’autres temps
forts de La Mort d’Agrippine mettent en abyme de la manière la
plus spectaculaire cette pratique libertine de la pointe par
équivoque comme art suprême de la « dis/simulation ». Ainsi, à la
scène III de l’Acte III, Agrippine, prise en flagrant délit de
complot contre Tibère (Tibère entrant sans être vu la surprend
alors qu’elle décrit le meurtre du tyran avec la plus intense
délectation) déploie les ressources d’un art de la « feinte » pour
faire dire rétroactivement tout autre chose aux mots que Tibère a
pu entendre ; et Tibère apprécie en connaisseur « l’esprit » de cette
création rétrospective de sens équivoqué, improvisée en un clin
d’œil (v.802 : « La réponse est d’esprit et n’est pas mal conçue »).
Ici cependant, en ce face à face qui l’oppose à Térentius,
l’équivoque ne simule rien, ne dissimule rien. Elle exhibe surtout
chez l’athée une jouissance particulière procurée par le jeu sur les
signifiants. Jeu où les variations sur « rien », sur ses différentes
fonctions grammaticales et sur ses différentes significations
prennent une telle intensité au fil des répliques, et même au fil des
scènes qui se font écho, qu’elles finissent par en acquérir une
dimension proprement esthétique : celle d’une véritable poétique
de la négation à l’usage des « déniaisés ».
« Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître » (v.609) ;
« Cela n’est que la mort et n’a rien qui m’émeuve. »(v.1558) ; « Et
106
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
que le coup fatal ne fait ni mal ni bien,/Vivant, parce qu’on est,
mort, parce qu’on n’est rien. »(v.1571-72) ; « Pensez-vous
m’étonner par ce faible moyen,/ Par l’horreur du tableau d’un être
qui n’est rien ? » (v.1575-76)...Un fait de langue souvent attesté,
l’instabilité de « rien », tantôt pur instument de la négation, tantôt
élément aux contours plus « positifs », plus proche du sens
étymologique de « res » (« ces beaux riens qu’on adore ») devient,
sous la plume de Cyrano, une sorte de « forme-sens » du discours
athée figuré sur scène, et le ressort d’explorations scripturales sans
cesse recommencées.
Ce dévoiement « esthétique » des argumentations épicuriennes
au sujet de la mort peut à son tour produire des effets équivoques
sur le spectateur. D’un côté, il participe d’un échec : la
détermination de Séjanus et son mépris de toute crainte le
conduisent à la mort. D’un autre côté, ces mêmes figures
épicuriennes ont ceci de troublant que, quels que soient les
soupçons qui planent sur elles et incitent à disqualifier leur force
philosophique intrinsèques, elles n’en contribuent pas moins à
donner à Séjanus une certaine grandeur, dont Agrippine ellemême finit par prendre acte, en dépit de la haine effroyable qu’elle
lui porte (v.1582-86).
« Belles impiétés » : l’oxymore qui résumera toute une part de
la réception de cette pièce singulière n’est pas indifférent à cet
égard : cet athéisme tonitruant qui ne mène à rien, à rien sinon à
l’échec et à la mort, n’en demeure pas moins beau par certains de
ses aspects. En ces temps de Fronde ou d’immédiat « aprèsFronde », en ces temps où commence une période de retrait pour
le « libertinage érudit » – retrait sur lequel toute une
historiographie depuis René Pintard s’interroge –, cette
esthétisation à outrance d’un « matamore » de l’athéisme et d’un
épicurisme de l’échec put susciter bien des effets de clair-obscur
quant à la « valeur » de Séjanus et quant aux valeurs dont il se fait
le porte-parole intempestif.
Car Séjanus, dans la palette des personnages sombres et
venimeux qui peuplent la scène, d’Agrippine à Tibère, reste à bien
des égards une figure exceptionnellement brillante, par son art du
langage, et un héros « généreux », jusque dans sa propre perte.
107
Littérature et saveur
C’est bien cette collusion entre un ethos de « généreux » et un
discours athée blasphématoire qui fera sa singularité d’étoile
filante sur la scène tragique du XVIIème siècle.
« Il y a des héros en mal comme en bien » (La Rochefoucauld,
M.185). Telle maxime d’un héros malheureux de la Fronde,
autrement plus héroïque que le Séjanus de Cyrano, fera couler, on
le sait, beaucoup d’encre, jusqu’à nourrir des interprétations
forcées, pré-sadiennes. Dans La Mort d’Agrippine, en un monde où
règne une corruption universelle, la figure du héros, sa virtù, sa
grandeur d’âme paraissent totalement dissociées des repères
axiologiques ordinaires. Avec Agrippine ou Séjanus, elles semblent
se mesurer par delà le bien et le mal – repères qui ne semblent
valoir désormais que dans un temps révolu, pour ce type de héros
lui-même révolu qu’incarne, à l’état de fantasme, Germanicus. Sur
la scène de la prise du pouvoir et de ses « coups » d’Etat,
l’« extraordinaire » règne sans partage, et on se soucie peu de droit
et de morale. En pareil contexte, la mort de Séjanus ne pourra
apparaître à aucun moment comme un châtiment édifiant.
Les surdéterminations lucrétiennes du discours de Séjanus sur la
mort, déplacées sur la scène d’une politique « baroque » du
complot et du tyranicide portée au comble de sa noirceur, font
entendre des harmoniques étranges et finissent par induire des
indéterminations de divers ordres. Pour le spectateur de la tragédie
de Cyrano, la mort assurément n’est pas rien. La mort pèse
lourdement sur l’ensemble de la représentation, sur la mémoire
des personnages, sur leurs motivations, sur leurs jugements et
leurs valeurs : la « catastrophe » annoncée par Nerva à Tibère ne
sera que le dernier avatar de cette importance dévorante de la
mort. Dramatiquement, dramaturgiquement même, dans la mise
en scène de ses « feintes » successives, Agrippine jouit par avance
de la mort à venir de ses interlocuteurs, elle ne vit plus que pour
accomplir le scénario d’un échange « mort contre morts » : contre
celle de Germanicus, celles de Tibère et de Séjanus, dût-elle
mourir elle-même pour parvenir à ses fins. Et Séjanus, quelles que
soient ses déclarations « matérialistes », est pris dans cet engrenage
de la passion destructrice : lui-même mettra en scène sa propre
mort sur un mode héroïque qui donnera à Agrippine sa seule et
ultime satisfaction (v.1580-1584). Comme si, en dernière instance,
108
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
c’était par sa mort de « généreux » et par l’image qu’il en laisse, que
Séjanus dévoilait son ultime valeur.
L’éthique de la « générosité » est très présente de bout en bout
mais c’est en ces dernières scènes de défi à la mort qu’elle
s’intensifie. Faire d’un athée défiant ouvertement le Ciel et l’idée
même d’immortalité de l’âme, un « généreux » suscitant
l’admiration de ses pires ennemis : tel est le geste sans doute le
plus scandaleux de Cyrano dans La Mort d’Agrippine. Les noces
sulfureuses du libertinage et de la « générosité » avaient sans doute
été célébrées dans un roman comme le Francion, tout
particulièrement lorsque le héros de Sorel participait aux orgies de
Raymond et de ses compagnons déniaisés. Mais génériquement le
type théâtral de Généreux avec lequel flirte ici la figure athée de
Séjanus est auréolé d’un potentiel éthique et esthétique autrement
plus prégnant dans les imaginations. Dans les récits de Cyrano luimême, il arrivera que le prestige éthique et esthétique associé à la
notion de « générosité » subsiste au cœur de scènes
particulièrement transgressives (songeons à l’épisode où les
philosophes lunaires évoquent la mort la plus noble à leurs yeux,
par ingestion de l’ami et reproduction charnelle visant à le faire
revivre) : mais c’est bien ici que la « générosité » athée, par effet
différentiel (Séjanus pouvant se comparer, dans son ordre propre,
à tant et tant de héros « vertueux » affirmant sur scène leur
générosité), semble défier le plus fortement les grands modèles
théâtraux qui hantent les mémoires. Et l’on est bien loin à cet
égard de la tentative de conciliation entre vertu païenne et vertu
chrétienne d’un La Mothe le Vayer, par exemple, dans La Vertu des
Païens, où Epicure figurait en bonne place, malgré les éléments les
plus irreligieux de sa doctrine.
EN GUISE D’EPILOGUE...
La singularité du discours de Séjanus, « généreux » athée
imprégné de Lucrèce mais si peu épicurien en son mode d’être et
en ses motivations éclaire sous son jour le plus cru l’horizon de
crise sur le fond duquel la reviviscence d’une « politique
épicurienne » consistante put prendre historiquement forme et
sens. Elle permet de mieux mesurer, par différence, le caractère
positif et constructif du modèle utilitariste et prudentiel élaboré
109
Littérature et saveur
par Gassendi à partir des maximes d’Epicure consacrées au droit –
à une certaine distance, comme l’a rappelé Gianni Paganini, du
« crypto-athéisme » des déniaisés et des problématiques libertines
de l’imposture -, et de mieux comprendre les effets que cette
politique reposant sur l’utilitas aura sur la réflexion morale d’un
Bernier ou d’un Saint-Evremond : au premier chef, un désir de
reconstituer une sécurité optimale dans un univers où l’instabilité
des fondements du politique, de ses représentations et de son
discours est perçue comme un danger pour la liberté de chacun ;
où la démystification des assises religieuses et morales du pouvoir
semble le livrer à l’immanence fluctuante des rapports de force les
plus cyniques ; où la référence au Droit et au Juste ne relève plus
que d’une fiction mobilisée, à l’occasion, par les passions et les
volontés de puissance en concurrence ; et où l’intérêt, dévoilé
comme principe de toute action politique, mal compris et mal
régulé, peut motiver une guerre sans fin de tous contre tous.
110
DIDEROT,
LE RÊVE DE D’ALEMBERT
Par Florence LOTTERIE
Université Marc-Bloch, Strasbourg
Suite de l’entretien précédent
Interlocuteurs : Mademoiselle de Lespinasse, Bordeu.
Sur les deux heures le docteur revint. D’Alembert était allé dîner dehors, et le docteur se trouva en
tête à tête avec mademoiselle de Lespinasse. On servit. Ils parlèrent de choses assez indifférentes
jusqu’au dessert ; mais lorsque les domestiques furent éloignés, mademoiselle de Lespinasse dit au
docteur :
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Allons, docteur, buvez un verre de malaga, et vous me répondrez ensuite à une question qui m’a
passé cent fois par la tête et que je n’oserais faire qu’à vous.
BORDEU
Il est excellent ce malaga… Et votre question ?
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Que pensez-vous du mélange des espèces ?
BORDEU
Ma foi, la question est bonne aussi. Je pense que les hommes ont mis beaucoup d’importance à
l’acte de la génération, et qu’ils ont eu raison ; mais je suis mécontent de leurs lois tant civiles que
religieuses.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Et qu’y trouvez-vous à redire [?]
BORDEU
Qu’on les a faites sans équité, sans but, et sans aucun égard à la nature des choses et à l’utilité
publique.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Tâchez de vous expliquer.
BORDEU
C’est mon dessein… Mais attendez… (Il regarde à sa montre.) J’ai encore une bonne heure à
vous donner. J’irai vite et cela nous suffira… Nous sommes seuls. Vous n’êtes pas une bégueule.
Littérature et saveur
Vous n’imaginerez pas que je veuille manquer au respect que le vous dois ; et quel que soit le
jugement que vous portiez de mes idées, j’espère de mon côté que vous n’en conclurez rien contre
l’honnêteté de mes mœurs.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Très assurément ; mais votre début me chiffonne.
BORDEU
En ce cas changeons de propos.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Non, non, allez votre train. Un de vos amis qui nous cherchait des époux à moi et à mes deux
grandes sœurs, donnait un sylphe à la cadette, un grand Ange d’annonciation à l’aînée, et à moi,
un disciple de Diogène. Il nous connaissait bien toutes trois. Cependant, docteur, de la gaze, un
peu de gaze.
BORDEU
Cela va sans dire ; autant que le sujet et mon état en comportent.
MADEMOISELLE DE LESPINASSE
Cela ne vous mettra pas en frais… Mais voilà votre café… prenez votre café.
Diderot, Le Rêve de d’Alembert, incipit du troisième et dernier entretien, Paris, GFFlammarion, édition de Colas Duflo, p. 169-171.
112
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le sérieux libertin
Bordeu – Ce n’est pas moi, c’est ou la nature ou la société. Écoutez, mademoiselle, je ne
m’en laisse point imposer par des mots, et je m’explique d’autant plus librement que je
suis net et que la pureté connue de mes mœurs ne laisse prise d’aucun côté.
Diderot, Le Rêve de d’Alembert
Pour entrer dans l’enquête matérialiste et, à plus forte raison,
pour accepter d’en suivre les tours et détours sans résister à leur
hardiesse éventuelle – ce que Le Neveu de Rameau appelle justement
« libertinage » des pensées – il convient de se mettre en condition.
Ainsi qu’en témoigne le sommeil agité de d’Alembert au début du
deuxième entretien, le matérialisme n’est pas une philosophie
reposante ; mais celui qui en est saisi se trouve immanquablement
en état de jouir. Non seulement d’Alembert, fort aise de ses
conjectures sexuelles, rit dans et par le rêve, mais il finit par penser
avec ses doigts – « je ne sais où il avait caché sa main »… Julie
pratique à son tour ce que Jean-Claude Bourdin appelle des
« expériences de pensée » sur son propre corps, dont elle teste les
extensions sensibles.
La conversation est ainsi un plaisir, mais non au sens où elle
s’assimilerait à la légèreté de la propédeutique mondaine ménagée
par les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle. Bordeu, si
capable de rire et de rêver soit-il, préserve le sérieux du savant et
n’oublie pas qu’il traite de sujets « graves », à l’horizon desquels se
trouve tout de même l’athéisme. Et puis, il est médecin. La
discussion sur la sensibilité, propriété générale de la matière, se
donne pour finalité le bon usage du corps. Se plaire avec soimême, comme Julie devenue capable de poser sans s’effaroucher
sa main sur sa propre cuisse, suppose de se comprendre, de
s’écouter. La santé est ici la vraie priorité axiologique : « Je veux
qu’on se porte bien, je le veux absolument, entendez-vous ? » Ce
qui est agréable ne l’est jamais autant que lorsqu’il est aussi utile.
Le troisième entretien établit en ce sens une hiérarchie des
actes sexuels, motivé qu’il se trouve par la nécessité d’affirmer la
possibilité d’une morale matérialiste. Peut-on fonder la vertu sur la
conviction que « la nature ne fait rien d’incorrect », selon la célèbre
formule des Essais sur la peinture ? Et qui peut la fonder, dans
113
Littérature et saveur
l’économie interne du dialogue ? Ces questions sont d’autant plus
d’actualité qu’au moment où commence le troisième dialogue,
d’Alembert s’est absenté : ne restent que Julie, dont la libido sciendi
a eu le temps de s’aiguiser au cours des débats précédents et
Bordeu, qui revient à point nommé pour traiter du « mélange des
espèces » et de toutes les possibilités d’échange sexuel. Comment
discuter de l’« imaginable » en ce domaine sans glisser dans
l’obscénité ? Comment jouer avec les registres du dialogue galant
sans y tomber, tout en continuant de lutter contre les résistances
induites par la circulation d’une pensée hétérodoxe ?
En s’annonçant comme « suite de l’entretien précédent », le
dialogue maintient l’idée de continuité qui est également au cœur
de la représentation matérialiste de l’univers. L’importance,
inusitée dans l’ouvrage, de la didascalie, doit nous arrêter. Elle
signale d’abord la ponctualité du médecin, convié à deux heures
par Julie, révélant le souci de maintenir les conditions d’un
échange complice où il faut répondre « présent » aux attentes de
l’interlocuteur. Mais surtout, elle souligne la tension entre une
dynamique centrifuge et une dynamique centripète. Une indication
spatiale volontairement elliptique – l’adverbe « dehors » –
convoque un hors-scène mystérieux, le lecteur étant libre
d’imaginer que d’Alembert est allé retrouver le Diderot du premier
entretien. Ainsi le dialogue auquel nous allons assister est-il
discrètement redoublé par celui que tiendront, au même moment,
les deux philosophes – discrètement, parce que la circulation de la
pensée matérialiste se fait évidemment sur le mode du clandestin,
du non-dit. La dramaturgie du Rêve de d’Alembert joue
régulièrement de l’opposition entre la publicité possible de la
philosophie et son inscription dans un espace intime. Le
resserrement est en l’occurrence celui du « tête à tête », rendu
effectif par la sortie des domestiques : pour penser les choses
interdites, mieux vaut rester entre soi.
Le sommaire narratif (« On servit. Ils parlèrent de choses
assez indifférentes jusqu’au dessert ») nous apprend que les forces
physiques ont été restaurées : pour bien penser, il faut que le corps
soit d’attaque, car c’est par lui que passe la hardiesse des
« conjectures ». Si l’on peut assimiler ce début à une scène
d’exposition, c’est au sens où on y retrouve la tension
114
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
caractéristique entre récit et action : à l’indication didascalique
répond en effet ici le dynamisme d’une prise de parole in medias res,
qui dit aussi ce que doivent être les conditions optimales de
l’échange intellectuel. La modalité injonctive de la réplique de Julie
révèle son ardente curiosité : double impératif (« Allons, docteur,
buvez… ») suivi d’un futur à valeur d’ordre (« vous me répondrez
ensuite… »). Le malaga et la philosophie : savoir et saveur se
conjuguent ici, pour rappeler que le matérialisme est aussi un
hédonisme.
L’impatience est également perceptible dans l’hyperbole (« une
question qui m’a passé cent fois par la tête »), mais tout cela ne
doit pas nous étonner : la situation correspond bien au temps de la
digestion, dont le lecteur se souvient qu’elle est, dans le premier
entretien entre Diderot et d’Alembert, le processus biologique qui
sert d’illustration à l’hypothèse de la continuité entre sensibilité
inerte et sensibilité active. De même, le dîner est un temps de repos –
où on ne parle par conséquent que de « choses indifférentes » –
lequel n’est pas, en bonne orthodoxie matérialiste, un temps mort,
mais plutôt une fermentation momentanément ralentie ou, pour
user d’un registre métaphorique très présent dans Le Rêve de
d’Alembert, une résonance affaiblie des « cordes sensibles ». Deux
heures et demie séparent cet entretien de la fin du précédent :
Julie, qui tient à sa question sur le mélange des espèces, ne s’est
pas arrêtée de « vibrer », et si l’écho des paroles de Bordeu est
désormais assourdi, il est encore présent à sa mémoire – faculté
dont Le Rêve de d’Alembert a montré auparavant qu’elle garantissait
l’unité du « moi » pensant.
Reprenant sa posture d’« enquêtante1« , elle est ici vraiment
philosophe, ce qui n’empêche que Bordeu reste désigné comme
auctoritas : la fameuse question, elle ne veut « la faire qu’à [lui] ». La
tournure restrictive renvoie aussi à l’intimité de l’échange, ce qui
n’ira pas, on le verra, sans problèmes. La tournure emphatique,
par sa familiarité même – « Il est excellent ce malaga » – indique
que nous sommes ici dans un cadre amical qui autorise un certain
1. Rappelons que la distinction entre l’« enquêtant » et le « dogmatique » dans le
dialogue philosophique est suggérée par Diderot lui-même dans son Apologie de
l’abbé Galieni.
115
Littérature et saveur
relâchement. Cependant, Bordeu est d’abord le connaisseur, apte à
juger de la qualité d’un vin comme de celle d’une interrogation,
ainsi que le montre la syllepse sur l’adjectif : « Ma foi, la question
est bonne aussi ». Le plaisir reste celui de la philosophie.
Observons que le discours de maîtrise ne s’inscrit pas dans la
généralité de l’énoncé doctrinal, mais dans une énonciation
subjective : Bordeu est invité à exprimer sa propre pensée, en
termes de préférences. C’est bien sur ce mode qu’il répond, en
reprenant le verbe introducteur (« je pense que… ») et en
proposant un jugement de valeur (« je suis mécontent de leurs
lois »). Le « je », massivement présent, nous rappelle ce qu’est une
philosophie en dialogue, et non pas en traité.
C’est aussi en vertu de ce choix formel de l’exposition
philosophique que Bordeu ne répond pas directement à la
question : il la reformule selon une nouvelle perspective
problématique, absente du propos de Julie. Le Rêve de d’Alembert
est ainsi, d’une manière générale, mise en scène de la pluralité des
voix et travail sur leurs modes de composition, d’agrégation. Ici,
Bordeu complète la question, lui donne toute sa résonance : la
réflexion sur les échanges sexuels est inséparable d’une réflexion
sur les critères du licite et de l’illicite. Ce faisant, le médecin donne
son orientation thématique à l’ensemble du troisième entretien :
en évoquant les « lois », il pose le problème des conditions de
possibilité d’une morale sexuelle matérialiste. Ce qu’il évoque dans
cette réplique, ce sont deux des trois « codes » sur l’harmonie
desquels le Supplément du voyage de Bougainville fait reposer le
bonheur humain. Reste à parler du dernier, le code de la nature :
c’est bien l’affaire du matérialisme.
La relance de Julie permet de préciser la place de la « nature ».
Celle-ci n’est pas axiologiquement neutre : en invoquant l’« utilité
publique », Bordeu lie le naturel au social. Contrairement à ce qui
se passe chez Sade, la morale sexuelle1 du matérialiste ne se fonde
qu’avec pour horizon l’ordre collectif de la polis. L’entretien va
donc proposer une hiérarchie des actes sexuels, en fonction des
1. Peut-on d’ailleurs, en ce qui concerne Sade, parler de « morale » sexuelle, alors
qu’il s’agit toujours pour lui d’arracher le sexe à l’ordre des lois, de la loi ?
116
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
critères de l’utile et de l’agréable. Au sommet, ce qui relève des
deux : l’hétérosexualité procréatrice1 ; mais rien n’est condamnable
en soi, pas plus la masturbation, utile, que l’homosexualité,
agréable. La hardiesse même de Bordeu peut donc se réclamer
expressément des « mœurs ». Il y va d’abord de la justification de
la situation actancielle : « Nous sommes seuls ». Un homme et une
femme sont enfermés pour parler de sexe, mais nous ne sommes
pas pour autant chez Crébillon ; Bordeu affichera donc ce que la
rhétorique aristotélicienne appelle un ethos : pour convaincre,
l’orateur se réclame de sa droiture morale (« j’espère que de votre
côté vous n’en conclurez rien contre l’honnêteté de mes mœurs »).
La didascalie (« Il regarde à sa montre ») vient à la rescousse : on y
retrouve le médecin soucieux de ses malades et de son devoir
thérapeutique. Cette longue précaution oratoire délivre également,
au niveau référentiel, le protocole de lecture du Rêve de d’Alembert :
si, comme le dit ici Bordeu, le libertinage de pensée ne conduit pas
inévitablement au libertinage des mœurs, le texte que nous lisons
peut se défendre d’appartenir à la classe des « livres licencieux »,
car Diderot ne savait que trop que, pour ses contemporains –
auxquels il se garda de la faire connaître, quelques proches
exceptés – son œuvre serait immanquablement cataloguée comme
« libertine ».
Le sérieux du savant autorise ainsi toutes les explorations,
même si elles doivent menacer les bienséances langagières. Bordeu
nous avait du reste déjà prévenus dans le deuxième entretien :
« Quand on parle science, il faut se servir des mots techniques. »
Nous ne sommes pas dans le registre mondain, si hypocrite, de la
« gaze ». Quand Bordeu affirme à Julie : « Vous n’êtes pas une
bégueule », c’est autant constat qu’injonction. Le médecin refuse
ici clairement de s’engager dans les ruses de la coquetterie : son
interlocutrice est priée de rester philosophe, et non de jouer la
grande scène de la pudeur effarouchée propre aux marquises des
romans crébilloniens. C’est pourquoi le mouvement de recul de
Julie (« mais votre début me chiffonne ») se solde par une riposte
sèche dont l’efficacité est au demeurant immédiate, comme en
témoigne la vigoureuse dénégation de la jeune femme. Celle-ci
1. Ce que précise d’emblée Bordeu en parlant de « l’acte de la génération ».
117
Littérature et saveur
éprouve visiblement le besoin de se fabriquer une conduite
libertine très propre à engager Bordeu à poursuivre, puisqu’elle
définit sa position en partant d’une anecdote gaillarde : elle sera
donc, au moins fictivement, l’épouse potentielle d’une « disciple
de Diogène », le philosophe qui s’avance nu.
Dans ce contexte nouveau du dialogue, la réserve finale
(« Cependant, docteur, de la gaze, un peu de gaze ») apparaît
plutôt comme une ironie. Julie est dans le registre de la parodie de
la coquette, puisqu’elle vient ostensiblement de renoncer à ce rôle.
Bordeu prend acte : sa concession est toute oratoire, car « le
sujet » et « [son] état », en tant qu’ils relèvent de la science, ne
sauraient jamais être obscènes, mais toujours au service d’une
vérité sincèrement recherchée. Julie soulignera du reste elle-même
le statut spécifique de la langue savante, sur laquelle il n’est pas
nécessaire de faire pousser des fleurs de rhétorique : « Cela ne
vous mettra pas en frais ». Chaque interlocuteur est désormais
bien d’accord sur le protocole de l’échange, et tout est paré pour
l’ultime « extravagance » du Rêve de d’Alembert. Décidément moins
effarouchable que jamais, Julie sert son « café » à Bordeu,
substance dont il n’est pas besoin d’avoir fait beaucoup d’études
pour savoir qu’il s’agit d’un excitant…
118
ALEXANDRE DUMAS,
LES TROIS MOUSQUETAIRES,
Par Sarah MOMBERT
ENS Lettres & Sciences Humaines, Lyon
Athos fit un pas vers Milady.
– Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m’avez fait ; je vous pardonne mon avenir brisé, mon
honneur perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous
m’avez jeté. Mourez en paix.
Lord de Winter s’avança à son tour.
– Je vous pardonne, dit-il, l’empoisonnement de mon frère, l’assassinat de Sa Grâce lord
Buckingham ; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma
personne. Mourez en paix.
– Et moi, dit d’Artagnan, pardonnez-moi, madame, d’avoir, par une fourberie indigne d’un
gentilhomme, provoqué votre colère ; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie
et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix.
– Im am lost ! murmura en anglais Milady. I must die.
Alors elle se releva d’elle-même, jeta tout autour d’elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir
d’un œil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n’entendit rien.
Elle n’avait autour d’elle que des ennemis.
– Où vais-je mourir ? dit-elle.
– Sur l’autre rive, répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque et, comme il allait y mettre le pied, Athos lui remit une
somme d’argent.
– Tenez, dit-il, voici le prix de l’exécution ; que l’on voie bien que nous agissons en juges.
– C’est bien, dit le bourreau ; et que maintenant, à son tour, cette femme sache que je n’accomplis
pas mon métier, mais mon devoir.
Et il jeta l’argent dans la rivière.
Le bateau s’éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la coupable et l’exécuteur ; tous les
autres demeurèrent sur la rive droite, où ils étaient tombés à genoux.
Littérature et saveur
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le reflet d’un nuage pâle qui
surplombait l’eau en ce moment.
On le vit aborder sur l’autre rive ; les personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui liait ses pieds : en arrivant sur le
rivage, elle sauta légèrement à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide ; en arrivant au haut du talus, elle glissa et tomba sur les genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute ; elle comprit que le ciel lui refusait son secours et resta
dans l’attitude où elle se trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l’autre rive, le bourreau lever lentement ses deux bras, un rayon de lune se refléta
sur la lame de sa large épée, les deux bras retombèrent ; on entendit le sifflement du cimeterre et le
cri de la victime, puis une masse tronquée s’affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l’étendit à terre, y coucha le corps, y jeta la tête, la
noua par les quatre coins, le chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son fardeau au-dessus de la rivière :
– Laissez passer la justice de Dieu ! cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l’eau, qui se referma sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris ; ils étaient restés dans les limites de
leur congé, et le même soir ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
– Eh bien ! messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes-vous bien amusés dans votre
excursion ?
– Prodigieusement, répondit Athos, les dents serrées.
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, in Les grands Romans d’Alexandre
Dumas, éd. de Claude Schopp, Laffont (Bouquins), 1991, p. 543-545.
120
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
L’ordre du roman populaire : transparence du récit et
exhibition du code dans Les trois Mousquetaires
d’Alexandre Dumas (la mort de Milady)
Alexandre Dumas n’est pas un auteur pour explication de texte. Outre
son statut de romancier « populaire », qui l’exclut du panthéon scolaire, sa
prose a la réputation de se prêter malaisément à la lecture intensive qui est
celle du commentaire, et d’appeler au contraire à une lecture extensive, de pur
divertissement.
L’expérience qui consiste à commenter un extrait de son
œuvre – ici l’épisode de la mort de Milady dans Les trois
Mousquetaires – peut néanmoins être tentée avec profit. Elle met au
jour un paradoxe qui n’est pas dénué d’enseignement pour le
lecteur, puisqu’elle prouve que l’écriture romanesque peut être à la
fois transparente et consciente de ses propres procédés, qu’elle
peut appeler dans le même temps l’adhésion et la distance critique
de son lecteur.
Fortement médiatisé par la superposition de codes esthétiques
préexistants (ici le discours religieux, l’esthétique de la gravure, le
pathétique, etc.), le dénouement du roman populaire est, en même
temps, le lieu où s’exhibent et où fonctionnent à plein les
conventions du genre auquel il appartient. Seuil final du livre, le
dénouement n’a pas seulement pour fonction de mettre fin au
récit et d’en parachever la cohérence sémiotique, mais il assure
aussi la sortie du livre, le retour au paratexte et à la conscience du
genre et de ses conventions.
L’exécution de Milady sanctionne, à la fin des Trois
Mousquetaires, la sortie de l’aventure et le retour à l’ordre social et
moral, troublé par l’action perturbatrice, éminemment
romanesque, de la femme fatale. En tant que tel, cet épisode est le
morceau de bravoure attendu par la structure manichéenne du
roman romantique. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il mette
en place le dispositif complet (pictural, symbolique, rhétorique,
etc.) du jugement.
121
Littérature et saveur
Le tour de parole des accusateurs affiche la redondance
formulaire du dialogue le plus ostensiblement solennel. Athos
commence, alliant le discours performatif du pardon (« Je vous
pardonne ») au rythme périodique de l’éloquence : les
compléments du verbe « pardonner » font se succéder trois
groupes équivalents sur le plan de la syntaxe et du volume
syllabique (« mon avenir brisé », « mon honneur perdu », « mon
avenir souillé »), tous achevés par une finale masculine qui les fait
résonner, puis, en cadence majeure, un quatrième groupe plus
long, qui amplifie le pathétique (« mon salut à jamais compromis
par le désespoir où vous m’avez jeté »). La valeur métaphorique
des participes passés « brisé », « perdu », « souillé », le mélange
intime du registre religieux du salut et du désespoir romantique, la
forte présence de la première personne et l’expansion lyrique
contribuent à donner à cette intervention en style formulaire toute
la profondeur métaphysique du mal du siècle, et donc à construire
la figure d’Athos en sombre héros romantique.
L’intervention de milord de Winter, tout en reprenant la
structure répétitive et la valeur performative de l’intervention
d’Athos, avec un triple « je vous pardonne », la déplace sur le
terrain politique. De Winter, beau-frère de la coupable, fait
entendre la voix de la famille et de la société, se fait juge des
crimes politiques de Milady.
Enfin, en inversant le schéma récurrent instauré par les deux
premiers juges, d’Artagnan transforme le pardon en imploration
(« pardonnez-moi ») et replace radicalement le jugement sur le
terrain central du romanesque populaire, à savoir celui de
l’aventure et de l’amour, ce que traduit le changement de lexique
(« fourberie », « colère », « meurtre », « vengeances »). Les rôles,
redéfinis (« madame », « indigne d’un gentilhomme »), retrouvent
la labilité propre au roman où, contrairement à ce qui se passe
dans les univers du drame ou de la tragédie politique dans lesquels
se situaient les deux premiers accusateurs, chacun peut dissocier
son rôle social et ses actions, voire changer de rôle au cours de
l’intrigue. Conformément à sa place centrale dans le quatuor
héroïque, dont il assure la synthèse, d’Artagnan parle un langage
simple du cœur et de l’humanité (« je pleure sur vous », « ma
122
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
pauvre amie ») qui incite, plus que les emplois codifiés de ses
camarades, à l’identification du lecteur.
Après la sentence « Mourez en paix » prononcée par les juges,
au nombre de trois comme Eaque, Minos et Rhadamanthe, juges
des Enfers antiques, c’est au tour de l’accusée de prendre la
parole. Le style formulaire bénéficie de l’aura magique des langues
étrangères : deux formules parallèles, composées de trois
monosyllabes et centrées sur la première personne, redisent, en
anglais, la nécessité du dénouement fatal. L’accompagnement
narratif, apparemment redondant (« murmura en anglais »), insiste
sur le retour à la vérité du personnage : en acceptant la sentence
qui la condamne, l’espionne tombe enfin le masque, elle revient à
la parole sincère et dépouillée du chrétien résigné devant le
Jugement, c’est-à-dire qu’elle signe la fin du roman par l’abandon
du rôle qui lui a permis d’alimenter en péripéties l’aventure. Par
ailleurs, la solennité du moment interdit que le narrateur laisse
s’introduire dans le dénouement le moindre sourire ; or le jeu sur
les langues étrangères (l’anglais assimilé au latin) a constitué
jusqu’ici un important ressort comique du roman, qu’il faut
désormais désamorcer.
Au prix de la redite, le récit se charge de clore la phase
dynamique de l’aventure dans le roman pour imposer, à travers la
recherche d’une cohérence maximale des signes, la monodie du
registre solennel. C’est pourquoi le récit semble répugner moins
encore qu’à l’habitude à la redondance sémiotique : la notation
d’attitude l’illustre de façon exemplaire, puisqu’elle ajoute à une
évocation généralisante (« un de ces regards clairs qui… ») l’image
conventionnelle de l’œil du griffon ou du mauvais œil de la
jettatura (« jaillir d’un œil de flamme »). Le narrateur préfère ici à
l’originalité de son récit la sécurité d’un code sémiotique partagé
avec le lecteur, excluant tout risque d’erreur dans le déchiffrement
des comportements des personnages.
Les références culturelles mobilisées par la mise en scène vont
dans le même sens. Le dispositif narratif reprend ouvertement le
schéma du passage « sur l’autre rive » des Évangiles ou plutôt des
Enfers virgiliens, avec la traversée fluviale, dûment monnayée, sur
une barque conduite par un nocher mystérieux. L’explication
123
Littérature et saveur
historique selon laquelle, la Lys marquant la frontière naturelle du
territoire français, les mousquetaires se mettent à couvert de la
justice royale, passe ici totalement au second plan. Le point de vue
romanesque, qui exalte les ressorts politiques et les haines privées
à l’œuvre dans les actions, laisse place à un registre de lecture
supérieur, majoritairement mythique. Athos en appelle au
jugement divin (« que l’on voie bien que »), tandis que le bourreau,
par le geste fortement théâtralisé de jeter à l’eau le salaire qui
rétribue son service, instaure une distinction supérieure entre
« métier » et « devoir », pratique sociale et exigence morale.
Le ralenti du récit, fortement marqué par une allitération en
liquides (« glissait lentement le long »), contribue à la
théâtralisation d’une scène à forte valeur picturale : les spectateurs
à genoux, l’éclairage (« sous le reflet d’un nuage pâle »), la
prééminence du sens visuel (« on le vit » et surtout « les
personnages se dessinaient en noir sur l’horizon rougeâtre »)
composent une représentation médiatisée par les modèles de la
gravure en bichromie des images populaires ou du contraste
chromatique violent des décors de mélodrame. L’illustration et le
texte, le décor et le dialogue sont transparents l’un à l’autre.
C’est dans ce décor lisible jusqu’à la saturation qu’intervient la
dernière péripétie du roman, mise au service de la symbolique du
dénouement comme le sont les derniers sursauts du méchant dans
les fins de mélodrames. La tentative d’évasion de Milady est
condamnée à l’échec par sa place même dans le roman, qui ne la
suscite que pour la mettre au crédit de la symbolique morale, c’est
pourquoi, à peine esquissée par les compléments circonstanciels
(« pendant le trajet », « en arrivant sur le rivage », « à terre ») et les
verbes d’action (« sauta », « prit la fuite »), elle se fige, ajoutant
dans le décor édifiant de la scène du jugement la silhouette
attendue de la pénitente, « la tête inclinée et les mains jointes ».
Si même les ressources de Milady sont désormais inefficaces,
c’est que le roman se refuse bien à prolonger l’aventure. L’action
ne sera plus désormais que l’accomplissement solennel du
jugement, dans un ultime ralenti narratif qui fixe l’image dans la
mémoire, telle une vignette gravée illustrant de façon transparente,
attendue, le récit. L’immobilité de la victime, l’omniprésence du
124
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
visuel (« alors on vit », « se refléta ») et la redondance pléonastique
du style formulaire (« ses deux bras ») préparent cette rupture que
la décapitation fait toujours sentir concrètement dans la matière
du récit dumasien, dont elle est un des fantasmes récurrents.
Brutalement dépersonnalisée par la mort (« une masse
tronquée », « le corps », « son fardeau », « le cadavre »), Milady
n’est plus que le poids mort qui interdit définitivement au roman
la légèreté de l’aventure. La solennité du récit se fait l’outil d’un
programme esthétique qui va vers son accomplissement, grâce à la
succession inexorable des « alors » et des « et » qui rythment le
récit mythique. Privé du personnage qui lui donnait sa dynamique,
le récit déploie dans un silence désespérant la solennité de
formules (« Laissez passer la justice de Dieu ! ») qui ne visent plus
aucun interlocuteur.
Et, comme l’eau qui engloutit le corps réifié de Milady, le récit
se « referme » sur le miroir devenu sinistre de sa propre
dynamique passée. C’est pourquoi le dénouement accepte une
coda grinçante.
Le roman de cape et d’épée, contrairement au mélodrame,
n’est pas tendu vers le pathétique pour le pathétique : les larmes
ne sont qu’un de ses outils, le sublime n’est pas son registre
ultime, ni l’édification du lecteur son objectif principal. C’est
pourquoi, en attendant l’épilogue qui posera les jalons de la
relance du cycle romanesque avec Vingt Ans après, le récit s’attarde
à indiquer comment doit être lue la scène de l’exécution de
Milady. Sur le mode de l’humour volontiers noir du roman
populaire romantique, le narrateur figure l’erreur qui consisterait à
ne pas prendre en compte le décrochage de tonalité de la fin du
roman. Deux univers romanesques se télescopent : celui,
dynamique et bonhomme, du roman d’aventures, dont la
familiarité est soulignée (« leur visite accoutumée »), et l’univers du
roman noir qu’a introduit la solennité du jugement capital. Le
décalage est complet entre le registre lexical léger auquel emprunte
le capitaine des mousquetaires pour décrire leur dernière aventure
(« amusés », « excursion ») et le caractère sinistre des actions que
nous avons lues. L’ironie noire d’Athos indique bien qu’il faut lire
125
Littérature et saveur
ce dénouement comme une aventure sinistre et un noir
divertissement.
C’est dans cet ultime retour sur lui-même où, après avoir
imposé le recours transparent au code, il en suscite la conscience
critique, que le roman dumasien atteint pleinement son objectif de
roman populaire. Après avoir déployé l’encombrant arsenal
d’esthétiques univoques, celle du roman d’aventures puis celle du
mélodrame, après avoir tendu au lecteur le piège de l’adhésion,
n’autorisant aucun écart entre le texte et sa lecture, il démontre
l’inadéquation de ces interprétations et suggère un double jeu
déstabilisant. Comme Athos, successivement héros de l’aventure
et metteur en scène du dénouement mélodramatique, le lecteur
doit être à la fois pleinement dans le code et hors du code. « Les
dents serrées », il reconnaît finalement s’être « prodigieusement »
amusé à se faire peur.
126
FAHLSTRÖM,
« PLANETARIET »
Par Jean-Max COLLARD
Ut pictura nouveau roman, sur un diptyque d’Öyvind
Fahlström 1
Drôle d’endroit pour une rencontre : c’est pourtant sous cet
univers factice, sous ce faux plafond astronomique, avec sa fausse
fourrure de nuit et ses faux astres, que deux œuvres distinctes se
donnent rendez-vous et se retrouvent à partager un même titre :
Le Planétarium. Un roman d’une part, siglé “Nouveau” et publié
par Nathalie Sarraute en 1959, et d’autre part un diptyque
d’Öyvind Fahlström, « ma dernière grande œuvre, Le Planétarium (à
laquelle je travaille depuis fin mai)2», ajoutera encore en 1963 celui qui
n’était pas seulement artiste, mais également essayiste, critique
d’art, adepte de la poésie concrète, critique littéraire, et déjà auteur
en novembre 1960 d’un premier article sur le roman de Sarraute
dans le journal Expressen3. … Et encore traducteur : depuis la
publication en suédois des écrits du Marquis de Sade jusqu’aux
tableaux-Monopoly qui tenteront de retranscrire en peinture le
1. Merci à Nadine Pouillon, conservatrice au Musée national d'art moderne, de
ses précieuses explications techniques et de sa visite guidée dans la salle
Fahsltröm du musée, au 4e étage du centre Pompidou.
2. « Notes sur ADE-LEDIC-NANDER 2 (1955-57) », New York, octobre
1963, in Öyvind Fahlström, Essais choisis, les presses du réel, 2002, p. 106
3. « Romanen som lupp », Expressen (Stockholm), 6 novembre 1960 – “Le
roman comme loupe”, texte traduit par Gunilla de Ribaucourt et publié dans
Öyvind Fahlström, Essais choisis, les presses du réel, 2002, p. 53-54.
Littérature et saveur
système économique mondial, l’œuvre entière de Fahlström1 peut
se lire comme une vaste entreprise de traduction.
On pourra donc en dire autant de l’ensemble du Planétarium,
effectué en 1963 alors que Fahlström vit désormais aux EtatsUnis : cette constellation d’éléments disparates, de silhouettes, de
listes de mots, d’accessoires vestimentaires découpés dessinent
une tentative encore inédite de traduction d’un Nouveau Roman.
Une traduction qui n’irait plus du français au suédois, ni d’une
langue à une autre, mais du textuel au plastique, de la littérature
aux arts visuels. Adaptation du livre de Sarraute, remake en image
fixe, Le Planétarium de Fahlström est une opération de bascule, une
expérience limite qui voudrait introduire dans la peinture la
violence théorique et formelle de cette nouvelle modernité
littéraire. Ut pictura Nouveau Roman.
Mais comment traduire Le Planétarium ?
Je veux dire comment traduire un roman où Nathalie Sarraute
fait exploser, plus encore que dans ses précédents, la voix
atrophiée du narrateur, accentue la perte d’autorité de l’instance
narrative et continue son « génocide des personnages »2, pour mieux
faire émerger les « tropismes », ces flux de conscience verbaux, ces
sous-propos que les individus se tiennent à eux-mêmes ? Un
roman qui fait disparaître le Moi sans jamais perdre de vue la
capacité à sonder des psychologies ordinaires ? Et encore, je veux
dire comment faire entrer tout cela dans une seule image, une
seule peinture, qui ne serait pas seulement le choix d’un épisode
du Planétarium, mais Le Planétarium tout entier ?
Telle est au fond ici la seule véritable préoccupation de
Fahlström.
Premier constat : Le Planétarium de Fahlström est un diptyque.
Au centre, trois panneaux verticaux soudés et qui forment une
large surface picturale, fond bleu parcouru de personnages blancs,
seuls ou en groupe, sur lesquels on fixe de petits aimants
métalliques et colorés en forme de pantalons, jupes, chapeaux,
1. Pour un regard d'ensemble sur l'œuvre d'Öyvind Fahlström, cf. notamment le
catalogue rétrospectif Fahlström, Another space for painting, Museu dArt
Contemporani de Barcelona, 2001.
2. Propos emprunté à Michel Cournot dans un compte-rendu du Silence et d’Elle
est là publié dans Le Monde du 23 avril 1993.
128
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
bonnets et parapluies. A côté, sur un panneau de format réduit,
une liste numérotée de petits magnets rectangulaires où sont
inscrits des mots, à ranger dans les cases du bas ou à disposer audessus, de manière à former un texte continu ou des fragments de
phrases. Deux images, ou plutôt deux systèmes, qui se juxtaposent
mais ne se suivent pas, ne forment pas une séquence narrative
comme dans les diptyques anciens. C’est plutôt l’idée d’un
arrangement à construire, d’un tableau à faire à partir des éléments
disposés sur le panneau d’à-côté. D’où la sensation d’une
décomposition de la composition.
Deuxième constat : Le Planétarium de Fahlström ne raconte
pas le Planétarium de Sarraute, et l’on n’y retrouvera donc ni les
histoires et pas davantage les « personnages », Alain ou Gisèle, à
peine entr’aperçus, sans visage et sans véritable état civil, qui ne
sont plus chez elle que voix et tropismes. Se refusant à organiser
un récit, à dérouler un arrangement de séquences, brisant même
toute possibilité de lecture linéaire de l’image, Fahlström étale un
ensemble ouvert et épars de figurines et d’accessoires
vestimentaires qu’il collecte, aligne et met sous verre à la façon
d’un entomologiste. Autant dire que ces figurines
vraisemblablement découpées dans des Comics n’ont pas grandchose à voir avec le Pop art à quoi on réduit souvent l’œuvre de
Fahlström1. A New York, entre mai et octobre 1963, l’artiste
suédois partage certes avec Warhol ou Lichtenstein des
procédures d’emprunt aux images de la culture populaire, et les
introduit dans le high-art de la peinture, mais son élan le porte
simultanément dans une expérience des plus savantes : car dans ce
« Nouveau Roman » du Planétarium qui lamine de l’intérieur les
notions de personnages, de sujet et d’intrigue, Fahlström puise de
1. Sur ce sujet, cf. le texte de Mike Kelley, “Une science du mythe”, Les cahiersMémoire d'expo n° 3, Institut d'Art Contemporain, Villeurbanne, 2002, p. 51-73.
“Toutefois, si les différents critiques adhérèrent au Pop Art de diverses
manières, une chose est sûre : face à la “froideur” d'artistes comme Warhol et
Lichtenstein, Fahlström était “chaud”. Certains pensaient que Fahlström
racontait une histoire rétrograde, anti-Pop, et qu'il habillait d'un costume Pop à
la mode”. Et encore plus loin : “Les tactiques de Fahlström ont plus à voir avec
les ambitions des artistes conceptuels qu'avec celles des artistes Pop” (trad. de
l'anglais par Anne Béchard-Léauté, p. 52-53).
129
Littérature et saveur
quoi rompre avec les conventions traditionnelles de l’image
narrative, de quoi élargir l’ère du soupçon à l’aire de la peinture1.
D’ailleurs, dans son compte-rendu de la conférence donnée
par Nathalie Sarraute dans une université de Stockholm en 1960,
Fahlström comparait déjà les "tropismes" aux drippings de
Pollock ou aux fluctuations picturales de Sam Francis.
Étrangement, et par un de ces feed-back dont est familière
l’histoire chaloupée du texte et de l’image, Nathalie Sarraute
trouva elle aussi dans la peinture de son temps de quoi faire
exploser les traditions du roman. Elle regardait avec admiration
l’évasion de Picasso, et comment il avait permis aux peintres de se
délivrer du sujet, de la figuration, de l’imitation du réel, pour « faire
sauter d’un seul coup tout le vieux système de conventions – qui servait moins
à révéler, comme autrefois, qu’à masquer ce qui était à leurs yeux le véritable
objet pictural ». Et elle d’ajouter : « Comment le romancier pourrait-il se
délivrer du sujet, des personnages et de l’intrigue ? ». Et donc, pour
Fahlström, suivre Sarraute, ce sera aller plus loin encore dans
l’abolition du sujet et la suppression de la figure, dans la
destitution de toute peinture d’histoire. D’où cette image explosée,
ce récit démembré, décomposé à travers panneaux, toiles et
esquisses, et vidé de toute séquence narrative. Explosante-fixe.
Le Planétarium ne se raconte pas. Il se joue.
1. Quand il songe à Sarraute en 1960, Fahlström compare déjà les tropismes aux
fluctuations cosmiques de Pollock ou Sam Francis. Étrangement, et par un de
ces feed-back dont est familière l’histoire chaloupée du texte et de l’image,
Nathalie Sarraute trouva elle aussi dans la peinture de son temps de quoi faire
exploser les conventions du roman. Elle regardait avec admiration l’évasion de
Picasso, et comment il avait permis aux peintres de se délivrer du sujet, de la
figuration, de l’imitation du réel, pour “faire sauter d’un seul coup tout le vieux système
de conventions – qui servait moins à révéler, comme autrefois, qu’à masquer ce qui était à leurs
yeux le véritable objet pictural1” (L’Ere du soupçon, “Ce que voient les oiseaux”, in
Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 1616). Et elle
d’ajouter : “Comment le romancier pourrait-il se délivrer du sujet, des personnages et de
l’intrigue ?”. Et donc, pour Fahlström, suivre Sarraute, ce sera aller plus loin que
Picasso dans l’abolition du sujet et la suppression de la figure. Et ouvrir la voie
au renouvellement immédiat d’une “peinture d’histoire” qui n’aurait justement
plus pour tâche de raconter l’histoire, ni de relater les grands récits des grands
hommes, mais qui se conçoit désormais comme la retranscription d’un état
historique du monde, organisé par la Guerre Froide ou plus tard par le dollar et
la CIA.
130
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Mais comment jouer au Planétarium ?
Car c’est un jeu, Le Planétarium, même “rudimentaire”, on y
joue avec des “magnets”, ces éléments essentiels au vocabulaire
plastique de Fahlström, et tout droit venus de l’univers Monopoly
: des aimants découpés et colorés, en plastique vinylique ou en
tôle, que l’artiste laisse à la disposition du spectateur de l’œuvre,
pour les déplacer comme des pions sur un panneau métallique
qu’on appelait autrefois la toile, ou le tableau, et pour lequel
Fahlström adoptera souvent le nom générique de “peinturesvariables”.
Un regret cependant : l’impossibilité aujourd’hui, dans les
musées ou les galeries d’art, de jouer avec les magnets de
Fahlström, sur ces « peintures-variables » si matériellement fragiles
et désormais figées par les conservateurs de musées sous une
forme invariable. Si on le pouvait donc, si les musées nous
laissaient faire, on jouerait tous ensemble, et aussi l’un après
l’autre, au Planétarium. On y jouerait comme on veut, comme des
petites filles avec leurs Barbie découpées, ou à la manière du
« puzzle » précise lui-même Fahlström dans des notes de 19631.
On suivrait même les règles du jeu, l’artiste dévoilant dans ses
notes les lois de combinaison de ces mots, accessoires et
silhouettes où « tous les verbes se rapportent à pantalon ou à jupe (des
formes éparses, rassemblées, à arranger sur des figures) et tous les adverbes à
chapeau, pansement, béret , etc. »2. Dans les mêmes notes de 1963, il
écrit encore : « …Le Planétarium est le monde du monologue intérieur
d’un être et les relations entre des mots, des figures (des poses) et des
vêtements »3. Autrement dit, l’articulation de ces éléments textuels et
visuels permet à Fahlström de restituer le jeu opéré par Sarraute
entre les apparences et les tropismes, entre le monde objectal du
dehors et les mondes subjectifs des monologues, et ce passage
incessant de la surface du récit aux sous-conversations intérieures
des consciences-personnages. Et puisque l’entité maladive du
couple petit-bourgeois constitue le nœud du Planétarium, puisque
Sarraute s’attache à faire émerger les tropismes rances d’une
1. « Notes sur ADE-LEDIC-NANDER 2 (1955-57) », New York, octobre
1963, in Öyvind Fahlström, Essais choisis, les presses du réel, 2002, p. 107.
2. Idem, p. 107.
3. Idem, p. 106.
131
Littérature et saveur
bourgeoisie repliée sur son petit salon, et tout comme elle
déclarera en 1987 que dans le Planétarium, « j’ai voulu montrer d’abord
l’apparence, les personnages extérieurs tels que nous nous voyons les uns les
autres et, au-dessous, cette vie souterraine »1, Fahlström a disposé à la
surface de ses panneaux tout un petit théâtre des apparences,
silhouettes et stéréotypes, jupes et chapeaux aux corps
interchangeables, clichés sociaux découpés dans des magazines de
l’époque. Un jeu social, à la fois psycho-drame et théâtre de
marionnettes, mascarade de paroles, de gestes mondains, de faux
airs, de non-dits étalés sous le faux plafond du planétarium.
Ainsi considérée, la version de Fahlström est au fond un
système d’écriture. Avant d’être les pièces détachées d’un puzzle,
tous ces éléments épars forment en fin de compte une grammaire,
un vocabulaire, voire un algèbre, simples membres de phrases,
signes-images constitutifs d’une nouvelle écriture visuelle qui
refuse de parler tout ensemble les langues mortes du roman
balzacien et de la figuration traditionnelle.
Résumé de l’épisode : jouer au Planétarium, c’est le raconter.
A charge pour le spectateur de ces « peintures-variables »
d’amalgamer librement ces magnets, d’organiser lui-même un
récit, de se constituer ses propres personnages. Une invitation à
« manipuler le monde ». Un jeu fixe et variable à la fois : fixe
comme le texte de départ (cf. extrait en annexe) dont Fahlström
décompose et numérote chacun des mots comme autant de pions
à placer sur le damier de la toile, mais variable autant qu’il y aura de
spectateurs susceptibles de venir jouer leur propre partition de
l’œuvre. A chacun d’inventer alors de nouveaux nouveaux
romans, d’articuler sur le panneau ses propres monologues à l’aide
des 188 éléments verbaux et visuels mis par l’artiste à la libre
disposition du spectateur. Jouer au Nouveau Roman, ça consiste
donc à manipuler le nombre à la fois ouvert et restreint des pièces
démembrées et éparses qui le constituent, à en essayer les
combinaisons infinies, à en réarticuler librement le discours, à
1. Nathalie Sarraute. Qui êtes-vous ? Conversations avec Simone Benmussa, Lyon, La
Manufacture, 1987, p. 105.
132
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
s’inventer des histoires, à construire des scénarios pour d’autres
Planétariums.
Fin de partie
Autrement dit encore : le narrateur du nouveau Planétarium de
Fahlström, œuvre pionnière de l’interactivité et de l’esthétique
relationnelle, c’est vous, c’est moi.
Métamorphose : en nous laissant jouer avec des objets et des
mots sur ce puzzle où une constellation de “personnages à
réactiver” attendent ce grand enfant hyperactif qu’est le spectateur
de l’œuvre, Fahsltröm se déplace insensiblement de Nathalie
Sarraute à Michel Butor, progresse de l’éclatement des voix à la
fabrique partagée de l’œuvre, de la suppression de l’intrigue à la
dissolution de l’auteur. Nouveau roman, nouveau titre : La
Modification du Planétarium.
ANNEXE
Extrait de “Planetariet, Ordlista”
So (cowboy hat)
that (orange pajama shirt)
was (yellow brown pants)
all (green yellow T-shirts)
he (brown shirt, short sleeves)
could (olive gray pants)
dream (dark green gray shorts)
up. (deep red hat with feather)
I (grey violet pajama pants)
thought, (grey violet pajama pants)
that (green scarf)
he (dark grey violet jacket)
didn’t (light grey pants)
have (orange pajama pants)
enough (head bandage)
time ? (orange red dressinggown)
He (stripted ochre jacket)
is (violet-green-red slacks)
always (grey green hat)
133
Littérature et saveur
overloaded (black blindfold)
with (golden necklace)
work, (olive gray trench-coat)
he (gray green shirt, braces)
has been, (green pants, burning)
as long as (mirror necklace)
I’ve (red blouse, torn sleeve)
known (light green skirt, orange dots)
him. (green sweater, handbag)
…
Catalogue Öyvind Fahlström, Stockholm, Moderna Museet, 1979.
134
JOHN FANTE,
DEMANDE À LA POUSSIÈRE
Par Stéphane PREZIOSI
professeur agrégé de Lettres Modernes
« Contenir le désert », une lecture du dénouement de
1
Demande à la poussière de John Fante .
Once I asked my father about the gesture of throwing
the book into the desert. He said, « It felt like the
right thing for Arturo to do. It was his way of saying
goodbye. »
Propos recueillis auprès de Dan Fante2,
janvier 2003.
L’écriture ou la vie ? C’est sur cette ligne de faille qu’est bâti
l’essentiel de l’œuvre narrative de John Fante ; c’est cette fracture
qui lézarde l’ensemble de l’édifice romanesque, le menace à
chaque page d’un effondrement définitif dans lequel s’abîmerait la
légitimité même de l’entreprise littéraire.3 Cette méditation sur le
1. John Fante, Demande à la poussière, Traduit de l’américain par Philippe Garnier,
chapitre XIX et dernier, Paris, Christian Bourgois, coll. « 10/18 », « Domaine
étranger », 1939, 1986 pour la traduction française, p. 270-272.
2. Fils de John Fante et auteur de romans dont Les Anges n’ont rien dans les poches
(1994) et En crachant du haut des buildings (1997).
3. Ainsi Arturo Bandini, héros d’une tétralogie [La Route de Los Angeles (1985),
Bandini (1938), Demande à la poussière (1939) et Rêves de Bunker Hill (1982)] inscrit-
_______________________
Littérature et saveur
bien-fondé de l’écriture atteint l’un de ses points extrêmes dans le
dénouement de son chef-d’œuvre, Demande à la poussière. Plus que
dans tout autre roman de l’auteur italo-américain, l’appel de la vie
concurrence sans relâche l’écriture et les rêves de gloire littéraire.
Si le thème essentiel du livre est bien le désir, force est de
constater avec Stephen Cooper, qu’il s’agit d’un désir tiraillé entre
deux postulations contradictoires : le « désir avant tout d’écrire et
le désir fou […], d’aimer et d’être aimé en retour »1 qui finira par
causer la perte d’Arturo Bandini. Le désir de vivre apparaît même
premier si l’on se fie aux déclarations de Fante dans son
« Prologue de Demande à la poussière ». Reconnaissant la dette2 qu’il
doit au norvégien Knut Hamsun, Fante y file la métaphore
attendue de la « faim » dont on connaît la fortune chez les
écrivains américains3, et compare son propre roman à « La Faim
de Hamsun, mais ici c’est la faim de vivre dans une contrée de
poussière, la faim de voir et de faire »4. Arturo est bien le lieu
d’une déchirure où l’action n’est pas la sœur du rêve. Or c’est
précisément cette dualité qui se joue au sein même de l’œuvre et
du personnage principal, qui invite à se défier de l’apparente
il en son nom même cette tension douloureuse : la reprise déformée de l’italien
autore est contrebalancée par l’italianisation du patronyme « Banning », pour
juxtaposer de manière ironique la figure de « l’artiste qui, chez Arturo, n’a pas
encore fait ses preuves et la fortune et la réussite de Phineas Banning » (Stephen
Cooper, Plein de vie. Une Biographie de John Fante, Paris, Christian Bourgois éditeur,
2001, p. 119.)
1. Ibid., p. 263.
2. Le titre même Demande à la poussière est un hommage à l’œuvre de Hamsun.
Fante reprend en effet de manière tronquée, l’une des phrases du roman intitulé
Pan : « Quant à l’autre, il l’aima comme aime un esclave, comme un fou et
comme un mendiant. Pourquoi ? Demande à la poussière du chemin et aux
feuilles qui tombent ; demande au dieu énigmatique de la Vie, car personne
d’autre ne sait ces choses. » voir Pan, chap. XXXIII, Paris, Le Livre de poche,
« biblio », p. 115.
3. Cet « art de la faim » auquel Paul Auster a consacré en 1970 un article célèbre
(voir Le Carnet rouge, Paris, Le Livre de poche, 1992, p. 47-60), dont La Faim de
Hamsun (1890) marquerait l’origine.
4. Fante, « Prologue de Demande à la poussière », Grosse Faim. Nouvelles 1932-1959,
Paris, Christian Bourgois éditeur, 2000, 2001 pour la traduction française, p.
157.
136
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
lisibilité du dénouement de Demande à la poussière. A l’image du
style de Fante, cette simplicité est trompeuse1.
A priori pourtant, tout semble évident dans cette dernière
page : éconduite par le barman Sammy Wiggins, à qui il ne reste
que quelques jours à vivre et qui s’est retiré dans une cabane à la
lisière du Mojave, Camilla Lopez, jeune serveuse mexicaine, gagne
le désert accompagnée d’un jeune chiot. Trois jours plus tard,
alerté par Sammy de la disparition de la jeune femme, Arturo
Bandini, homologue fictionnel de Fante et écrivain qui vient de
publier son premier livre, amoureux malheureux de l’héroïne, part
sur ses traces.
Quel autre espace que celui du désert pouvait clore ce roman
de la poussière2, où l’univers de la diégèse croule peu à peu sous
un nuage de cendres ? C’est vers lui que tout converge ; c’est là
que l’intrigue peut et doit se dénouer, se défaire, être rendue à
l’indifférent silence du sable ancestral. Adresser une « demande à
la poussière », c’est, à Los Angeles, presque fatalement attendre
une réponse du désert et des « fournaises du Mojave »3. Cédant à
ses pulsions autodestructrices, la raison altérée, rappelée par sa
« terre »4 d’origine, les traits comme « un véritable livre ouvert de
misère et d’épuisement »5, Camilla s’efface. Arturo renonce alors à
son amour en lui adressant un ultime hommage symbolique :
« J’ai remonté le chemin jusqu’à la Ford. Sur le siège l’exemplaire de mon livre était
toujours là. Mon premier livre. J’ai trouvé un crayon, j’ai ouvert le livre à la page de
garde et j’ai écrit :
1. Loin de ressortir à un pur problème d’efficacité narrative, la pauvreté
apparente du style de Fante, cette économie de moyens qui le caractérise, vise
aussi et surtout « la seule morale de l’écriture » selon Ezra Pound, à savoir
« l’exactitude foncière de l’expression » (cité par Carver, « De l’écriture », Les
Feux, Paris, Points, 1991, p. 29) et qui lui accorde, selon Stephen Cooper, »une
aura d’éternelle précision. » (Op. cit., p. 263)
2. « J’intitule donc mon livre Demande à la poussière parce que la poussière de l’Est
et du Middle West est dans ces rues et c’est une poussière où rien ne poussera
jamais, une culture sans racines, un désir forcené de se barricader, la vaine fureur
des gens perdus et désespérés qui meurent d’envie d’atteindre une terre qui ne
leur appartiendra jamais. » (John Fante, « Prologue de Demande à la poussière », Op.
cit., p. 151.)
3. Fante, Demande à la poussière, Op. cit., p. 247.
4. Ibid., p. 264.
5. Ibid., p. 231.
137
Littérature et saveur
A Camilla, avec tout mon amour
Arturo
Toujours avec le livre j’ai fait une centaine de pas vers le sud-est, là où tout n’était que
désolation. De toutes mes forces je l’ai jeté le plus loin que j’ai pu dans la direction qu’elle
avait prise. Sur ce, je suis monté en voiture, j’ai fait démarrer le moteur, et je suis rentré à
Los Angeles. »
Jeter le livre dans le désert, c’est donner la mesure de la
distance qui séparera à jamais Arturo de sa « princesse Maya »1 et
réduire le possible de l’amour à l’insignifiance d’une fiction.
Demande à la poussière a donc bien quelque chose de la love story
malheureuse.
Pourtant, le geste de Bandini ne peut manquer d’apparaître
éminemment paradoxal puisque le moment de sa consécration en
tant qu’écrivain est aussi celui qu’il choisit pour léguer son livre au
désert. Peut-être alors faut-il chercher ailleurs que dans la
thématique amoureuse, la signification de ce geste final qui semble
engager, non seulement le sens du roman, mais s’offrir aussi
comme une réflexion sur les fins de la littérature elle-même.
MIRAGE DE FIN
Le dénouement de Demande à la poussière opère comme une
sorte d’illusion, à la manière de ces mirages que ménagent les
déserts. Il apparaît en effet doublement vidé de sa substance :
simple reflet inversé d’un passage antérieur du livre, il est en outre
dépossédé de sa fonction conclusive.
Cette dernière page doit tout d’abord être envisagée comme
l’image renversée de l’issue du chapitre XIV ; ces passages étant
tous les deux fondés sur la liaison essentielle des quatre
éléments que sont le désert, l’écriture, le silence et la fin. En effet,
le chapitre XIV se clôt sur une épiphanie quasi joycienne : sollicité
par Camilla pour corriger les « nouvelles minables » et la « prose
infecte »2 de Sammy Wiggins, Arturo se livre, dans une frénésie
vengeresse, à un éreintage consciencieux des textes de son rival et
1. Ibid., p. 66.
2. Ibid., p. 208.
138
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
s’apprête au petit jour à poster le tout, agrémenté d’une lettre
assassine, quand – devant le « matin incomparable » et le ciel aux
« couleurs du désert » – il est « soudain investi d’une terrible
compréhension, celle du pourquoi des hommes et de leur destin
pathétique »1. Dans l’une de ces envolées lyriques où il parvient à
faire fleurir l’apparent désert de sa prose, Fante atteint alors cette
improbable poésie de la sécheresse et de la platitude, manière
d’indigence miraculeuse :
« C’était ça, le mutisme absolu, la placidité opaque de la nature complètement
indifférente à la grande ville, le désert sous les rues et la chaussée ; et, encerclant ces rues, le
désert qui n’attendait que la mort de la ville pour la recouvrir de ses sables éternels. […]
Le désert serait toujours là, blanc, patient, comme un animal à attendre que les hommes
meurent, que les civilisations s’éteignent et retournent à l’obscurité. Les hommes étaient
bien braves, si c’était ça, et j’étais fier d’en faire partie. Tout le mal de par le monde
n’était donc pas mauvais en soi, mais inévitable et bénéfique ; il faisait partie de cette
lutte éternelle pour contenir le désert2.
En regardant au sud en direction des grosses étoiles je savais que là-bas s’étendait le
Santa Ana Désert, que là-bas sous les étoiles un homme pareil à moi gisait dans une
cabane ; un homme que le désert avalerait plus tôt que moi, et ce que je tenais à la main
c’était son dernier effort, l’expression de sa lutte contre le silence implacable vers lequel il
se sentait précipité. Assassin ou barman, barman ou écrivain, qu’importe : son sort était
le sort de tous, sa fin ma fin ; et ce soir dans cette cité de fenêtres éteintes il s’en trouvait
des millions comme lui et comme moi, aussi impossibles à différencier que des brins
d’herbe mourante. »3
Saisi par ce que Fante nommera plus tard « la beauté
infiniment douloureuse des vivants »4, Arturo fait donc, dans le
ridicule et à la fois sublime destin de Sammy, une triple
découverte : celle du sens même de l’écriture, celle de
l’insignifiance de toute vie et celle de l’indifférence de toute fin.
Rien de vraiment original dans la révélation qui se joue ici.
« Contenir le désert », tel semble être à ce moment précis du livre
1. Ibid., p. 199.
2. Je souligne.
3. Ibid., p. 199-200.
4. John Fante, Pleins de vie, Paris, Christian Bourgeois éditeur, coll. « 10/18 »,
« Domaine étranger », 1952, 1988 pour la traduction française, p. 217.
139
Littérature et saveur
ce qui sous-tend l’activité littéraire et la constitue en oasis
salutaire.
Et pourtant, le dénouement du roman semble invalider cette
lecture valorisante de l’entreprise littéraire. A ce rêve de mise en
échec des forces de pulvérisation de l’être, dont le désert est la
métaphore privilégiée, se substitue le geste d’Arturo qui laisse les
sables du Mojave absorber, « avaler » son ouvrage. Tout se passe
donc comme si l’œuvre in fine contestait de l’intérieur le sens
proposé précédemment. Ce jeu de symétrie inverse est le
symptôme d’un processus plus général de subversion, qui tend à
dénier au dénouement de Demande à la poussière son statut et sa
fonction, pour l’enfermer dans une circularité stérile, et signifier
au-delà, l’impuissance même du geste littéraire.
« LE LIVRE DE SABLE »
A sa manière, Demande à la poussière est ce « livre de sable » que
rêvera Borgès en 1975, livre qui comme le sable n’a « de
commencement ni de fin »1. C’est en effet la notion même de fin
qui vole en poussière avec ce dénouement. Tout y est
paradoxalement retour à l’origine.
L’isotopie d’un éternel recommencement informe la structure
même du texte : Camilla rejoint le lieu auquel dans l’imaginaire
d’Arturo elle n’a cessé d’appartenir2 :
« Les collines l’avaient à présent. Qu’elles la cachent bien, ces collines ! Qu’elle puisse
s’en retourner à la solitude intime de ces collines. Qu’elle puisse vivre avec les pierres et le
ciel, avec le vent dans les cheveux jusqu’à la fin. Qu’elle parte comme ça. »
1. Borgès, Le Livre de sable, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1975, 1978 pour la
traduction française, p. 140.
2. Le roman remotive de façons multiples le topos de la femme-paysage : le
recours à la comparaison florale qui fait de Camilla/camélia une « fille-fleur du
Vieux Mexique » (Op.cit., p. 250, p. 101) ou l’identification constante du corps de
Camilla avec un territoire de collines onduleuses et de dunes désertiques (Op.cit.,
p. 205, p. 217, p. 237, p. 264…) par exemple.
140
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
De même, le sable gris « s’éboul[e] tout le temps et se
reform[e] de lui-même derrière chaque pas » et la « nuit qui
pren[d] fin » fait place à « un jour de plus qui commenc[e] ». On
ne modifie donc pas le désert ; la littérature ne saurait laisser de
trace : rien n’aura eu lieu que le lieu. L’espace et le temps sont
ceux de la répétition : crêtes et monticules se succèdent « à n’en
plus finir », s’étendent « sans fin ». L’histoire d’Arturo elle-même
s’annule dans un retour à l’identique : si le moteur démarre, c’est
pour le ramener à Los Angeles et ses hôtels poussiéreux qui
ouvraient le livre.
L’infinité du désert se mue alors en une espèce de modèle
esthétique consacrant l’absence de fin. La borne dernière de
l’œuvre est comme ensevelie sous les sables désertiques, refermant
le livre sur lui-même. Ainsi l’adresse à Camilla et l’évocation de la
« page de garde » tendent-elles à métamorphoser l’excipit du
roman en un nouvel incipit : la dernière page est en fait la
première ; l’épitaphe, une épigraphe :
J’ai trouvé un crayon, j’ai ouvert le livre à la page de garde et j’ai écrit :
A Camilla, avec tout mon amour
Arturo
La circularité que dessine l’ouvrage tant sur le plan structurel
que diégétique, semble replier le livre sur lui-même, moins pour le
constituer en œuvre imputrescible que pour circonscrire
précisément son statut de simple objet tournant à vide, inapte à
agir sur le réel. La boucle que dessine l’œuvre figure aussi un zéro.
LA LYRE ENSABLÉE
Et c’est à la lumière d’une autre épiphanie ménagée par le
roman que doit se lire ce dénouement. Au chapitre XII se joue en
effet une révélation à l’image de celle que connut Mallarmé1 :
1. La lecture du Discours de la méthode de Descartes où Mallarmé fait sienne la
notion de fiction prolonge en les approfondissant la fameuse crise de 1866-1868
et cette rencontre essentielle avec « le Rien qui est la vérité ». (Mallarmé,
_______________________
141
Littérature et saveur
Arturo découvre que « le monde [est] comme un mythe »1, que la
seule réalité existante située en deçà de l’expérience et des mots est
celle de la « désolation ». Ainsi accède-t-il à cette « dimension
transparente et plane », où il peut entrer en intelligence avec
l’essence mythique du monde et effectuer un pas décisif vers une
conscience lucide et dépouillée, prise dans l’urgence de vivre.
Arturo n’est alors pas très loin de ce qui se joue pour Camus dans
son essai au titre ici significatif, « Le Désert » : « Les mythes sont à
la religion ce que la poésie est à la vérité, des masques ridicules
posés sur la passion de vivre »2. A sa manière, par l’entremise de
son personnage, Fante entreprend donc, comme l’auteur de Noces,
« la géographie d’un certain désert […], désert singulier [qui] n’est
sensible qu’à ceux capables d’y vivre sans jamais tromper leur
soif »3. Car jeter le livre dans l’espace même de la « désolation »
que symbolise le désert, c’est précisément démythifier toute la
littérature, la renvoyer à sa seule réalité poussiéreuse, la faire
retourner à son lieu d’origine, celui de la fiction, où elle s’évanouit
tel un mirage :
Sur toute cette désolation régnait une suprême indifférence, juste une nuit qui prenait fin
et un jour de plus qui commençait, et pourtant l’intimité secrète de ces collines, leur
merveilleux silence consolateur, faisaient de la mort une chose de peu d’importance. Vous
pouviez toujours mourir, le désert demeurerait là pour cacher le secret de votre mort,
resterait là après vous pour recouvrir votre mémoire de vents sans âge, de chaleur et de
froid.
Au fond, l’histoire de Camilla et d’Arturo semble repenser le
mythe d’Orphée. Dans une optique blanchotienne, on pourrait
interpréter le jet du livre dans le désert comme une métaphore de
l’incapacité de l’écriture à atteindre la beauté qu’elle vise4. Nouvelle
Correspondance. Lettres sur la poésie, édition de Bertrand Marchal, Paris, Gallimard,
coll. « Folio », 1995, p. 298.)
1. Fante, Demande à la poussière, p. 159.
2. Camus, Noces suivi de L’été, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1959, p.63.
3. Ibid., p. 69-70.
4. « Eurydice est, pour [Orphée], l’extrême que l’art puisse atteindre […], le
point profondément obscur vers lequel l’art, le désir, la mort, la nuit semblent
tendre. » (Blanchot, « Le Regard d’Orphée », L’Espace littéraire, Paris, Gallimard,
coll. « Folio-Essais », 1955, p. 225). On remarquera qu’Arturo insiste lui aussi
sur ce lien essentiel entre Camilla et l’univers nocturne : « Quand je pensais à elle
_______________________
142
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Eurydice, Camilla serait alors à considérer comme une « figuration
toujours fuyante de l’inaccessible »1 :
« C’était inutile. Comment s’y prendre pour la chercher ? Et puis d’abord pourquoi la
chercher ? Qu’est-ce que je pouvais lui apporter, sinon un retour à la sauvagerie brutale
qui l’avait détruite pour commencer ? Je suis rentré à l’aube. Triste dans l’aube. »
Mais il apparaît plus juste d’interpréter cette fin comme un
renoncement allant jusqu’à saper les fondements de l’entreprise
littéraire. Ce qu’exhibe la dernière page du roman, c’est la ruine, le
rêve littéraire effondré. Jeter le livre, c’est aussi rendre les armes
dans cette lutte contre le silence, abdiquer ; c’est témoigner que la
littérature ne peut « contenir le désert », mais qu’elle est contenue
par lui : c’est se rendre à l’évidence que l’espace littéraire est celui
de la défaite.
Les modalités de la disparition de Camilla doublent ce geste de
reddition : elle est moins rendue au désert qu’à l’espace même de
la fiction. Sa marche finale vers « la solitude intime de[s] collines »
qui l’absorbent, apparaît comme la réalisation d’une des deux
nouvelles publiées par Arturo, Les Collines perdues, et le chiot qui
l’accompagne n’est pas sans évoquer Le Petit Chien qui riait, titre de
la seconde nouvelle. Ainsi se confondent réel et fictionnel2. La
dernière page tournée ponctue cette mise en scène finale, en
avalant définitivement le fantôme de Camilla, au moment précis
où le lecteur ferme le livre. Mais il demeure que la disparition de la
jeune mexicaine signifie surtout la mort de la littérature elle-même.
A ce titre, l’abandon du livre « sur le siège du mort »3, qui précède
au chapitre XIX le legs final au désert, fonctionne comme un
signe doublement annonciateur4.
c’était toujours de nuit.[…] Je l’attendais comme on attend la lune. » (Demande à
la poussière, p. 208-209)
1. Stephen Cooper, Op. cit., p. 264.
2. On ajoutera que dans le texte américain, Fante utilise également le terme
wasteland pour désigner l’espace de la « désolation », synthétisant par là même la
réalité du désert du Mojave et la littéraire « Terre Gaste », royaume d’infertilité.
3. Fante, Demande à la poussière, p. 269.
4. On notera que Fante aime à lier symboliquement la littérature et la mort pour
figurer l’insignifiance même de l’activité littéraire. Que l’on pense par exemple à
l’évocation de la pierre tombale de la vieille Loretta Stevens, la bibliothécaire de
_______________________
143
Littérature et saveur
Le livre dans le sable, la lyre dans la poussière, témoignent
donc de l’équivalence entre le réel et la fiction, tous deux voués au
néant. Si, comme le découvre Arturo au chapitre XII, c’est
« toujours la terre que tu traverses, la désolation »1, la littérature est
aussi ce jet magnifique et vain vers « là où tout n’est que
désolation ». La fin sublime de Camilla, happée par « les doigts
pâles de la désolation »2 figure ainsi l’inéluctable victoire de « ce
sempiternel désert qui revenait toujours reprendre son enfant
captif »3, qu’il soit de chair ou de mots.
POUR EN FINIR AVEC LA LITTERATURE, CETTE
« TRISTE FLEUR DANS LE SABLE »4
Roman des failles, celle dessinée par le séisme du 10 mars
1933 évoqué au chapitre XII, celle de la raison5 fissurée des
personnages féminins, que ce soit le « grain »6 et « l’air de folle
noyée »7 de la mystérieuse Juive Vera Rivken, ou les crises et
l’internement provisoire de Camilla, Demande à la poussière est aussi
un roman de la faillite des idéaux, d’un retour à la poussière de
tous ces mythes – la religion, l’amour et aussi la littérature –
auxquels a cru l’écrivain en herbe Arturo Bandini et qu’il perd dès
l’âge de vingt ans. Jeter le livre dans le désert, c’est bien sûr dire au
revoir, mais pas seulement à Camilla et à cet amour impossible
qu’elle désincarne. Au-delà de l’adieu à la muse, le dénouement
renvoie toute la littérature à la poussière.
San Elmo : « une dalle sculptée en forme de livre ouvert » in Les Compagnons de la
grappe, Paris, Christian Bourgois éditeur, coll. « 10/18 », « Domaine étranger »,
1977, 1988 pour la traduction française, p. 37.
1. Fante, Demande à la poussière, p. 161.
2. Ibid., p. 252.
3. Ibid., p. 252.
4. Ibid.,p. 15.
5. Fante lui-même fait de la folie une sorte d’horizon esthétique de son roman :
« Donnez-moi de la cinglerie […]. Donnez-moi le roman branque de celui qui
prenait l’humanité en pitié. » in « Prologue de Demande à la poussière », Op. cit., p.
152-153.
6. John Fante, Demande à la poussière, p. 137.
7. Ibid., p. 144.
144
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Livré au vent qui en feuillettera les pages, avalé par les sables,
le livre sacrifié ravale du même coup les prétentions de la
littérature, en rappelant qu’elles ne sont que pures fictions,
émanées de la seule réalité située sous la poussière : celle de la
« désolation ». La littérature n’est-elle alors qu’une autre image du
désert ? Ne contient-elle que le désert ? Ne peut-elle rien, sinon
inviter à un retour piteux à la réalité de la grande ville, ce Los
Angeles absurde, ville des anges où les vivants semblent déjà
morts ? Ce serait oublier que le désert est aussi l’espace du
« silence consolateur » et que la silhouette fragile et évanescente de
Camilla pourrait être le symbole de cet unique et infime pouvoir
de la littérature aux yeux de John Fante : apporter « parfois
consolation et beauté, beauté comme l’amour d’une fille
disparue »1.
1. Ibid., p. 162.
145
GUSTAVE FLAUBERT,
LETTRE À MADEMOISELLE LEROYER
DE CHANTEPIE
Par Annie URBANIK-RIZK
professeur de première supérieure, lycée Auguste Blanqui
et Hadi RIZK
professeur de chaire supérieure, lycée Henri IV
Croisset, 6 juin 1857.
(...) Et tout cela parce qu’on veut une solution. Oh ! orgueil humain. Une solution ! le but, la
cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions la cause. – Et à mesure que nous irons, elle se
reculera indéfiniment, parce que notre horizon s’élargira. Plus les télescopes seront parfaits et plus
les étoiles seront nombreuses. Nous sommes condamnés à rouler dans les ténèbres et dans les
larmes.
Quand je regarde une des petites étoiles de la voie lactée, je me dis que la terre n’est pas plus grande
que l’une de ces étincelles. – Et moi qui gravite une minute sur cette étincelle, que suis-je donc, que
sommes-nous ? Ce sentiment de mon infirmité, de mon néant, me rassure. Il me semble être
devenu un grain de poussière perdu dans l’espace, et pourtant je fais partie de cette grandeur
illimitée qui m’enveloppe. Je n’ai jamais compris que cela fût désespérant. Car il se pourrait bien
qu’il n’y eût rien du tout derrière le rideau noir. L’infini, d’ailleurs, submerge toutes nos
conceptions. Et du moment qu’il est, pourquoi y aurait-il un but à une chose aussi relative que
nous ?
Imaginez un homme qui, avec des balances de mille coudées voudrait peser le sable de la mer.
Quand il aurait empli ses deux plateaux, ils déborderaient et son travail ne serait pas plus avancé
qu’au commencement. Toutes les philosophies en sont là. Elles ont beau se dire : “Il y a un poids
cependant, il y a un certain chiffre qu’il faut savoir. Essayons” ; on élargit les balances, la corde
casse, et toujours ainsi, toujours ! Soyez donc plus chrétienne. Et résignez-vous à l’ignorance. Vous
me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, lisez-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et
Littérature et saveur
n’écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas,
comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire.
Non. Lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par
l’émanation de tous les grands esprits. ”
Gustave Flaubert, Correspondance, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1980, t.2,
p. 730-732.
148
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, femme de lettres, aînée
de plus de vingt ans de Gustave Flaubert, entretient à partir de
1857 une correspondance suivie avec l’auteur de Madame Bovary,
auquel elle s’adresse comme à un savant, ou à un maître dans la
connaissance des passions et des misères du cœur humain. Dans la
lettre dont nous étudierons un extrait, il répond à Melle de
Chantepie, qui lui fait part de ses déchirements religieux : ses
doutes la font hésiter à se confesser et à communier ; elle ne se
sent pas suffisamment digne pour cela mais ne parvient ni à faire
taire les questions qu’elle se pose sur la religion ni à se consoler du
manque de ferveur qu’elle éprouve à l’égard de l’Église et des
sacrements. Flaubert lui répond de manière nette et provocante :
l’erreur est de chercher un juste milieu, un accommodement, entre
la foi et l’emportement mystique, d’une part, et, d’autre part, la
raison et les contraintes de la pensée de système. En un mot, il
faut trancher et ne point céder sur son désir. Du désir au vrai, la
conséquence est bonne, à condition de se montrer radical : “Si
vous voulez sortir de là, je vous le répète, il faut prendre un parti,
vous enfoncer résolument dans l’un ou dans l’autre”. Il n’y a pas
de point de vue objectif qui épargne l’acte de décider. Ce genre
d’options fondamentales appelle un ralliement qui engage l’être
subjectif, de toutes ses forces : “Soyez avec sainte Thérèse ou avec
Voltaire. Il n’y a pas de milieu, quoi qu’on dise”. On désigne ici la
bêtise sous la forme de lâche abandon au bon sens digne de M.
Homais, qui se défend des contradictions, quitte à renoncer au
grand vent des emportements. La remarque vaut surtout contre un
siècle accusé de jouer, dans la politique et la science, la comédie de
la positivité et des réponses, en se mentant sur la tempête de
désirs et de questions qui agite l’âme en toute recherche.
“Et tout cela parce qu’on veut une solution” : les premières
lignes du texte nous font découvrir un Flaubert qui se saisit du
principe de raison pour lutter contre l’idéologie scientifique. Celleci se voit reprocher de confondre abusivement la méthode
analytique et un réductionnisme de principe. Or, l’intelligence
scientifique des causes dévoile la productivité infinie de la nature,
qui nous livre, au fur et à mesure que nous avançons dans son
exploration, de nouveaux phénomènes et des processus plus
riches qui ébranlent nos certitudes antérieures. L’appréhension des
effets laisse ainsi entrevoir l’abîme d’un fondement qui s’éloigne
149
Littérature et saveur
au fur et à mesure que s’élargit le champ de ce qui est à connaître.
Car il ne saurait y avoir de pur arbitrage par le fait ou par
l’évidence à partir du moment où le réel lui-même, loin d’être figé,
se déploie en réponse à une perception de plus en plus fine de ses
détails. En un mot, Flaubert voit bien, à contre-courant de
l’opposition spécieuse entre le calcul et l’imagination, que c’est
parce que la science invente la nature qu’elle ne peut accéder à la
totalité du réel. La solution, sotte prétention à conclure et à assurer,
en un passage subreptice de la raison des effets au fondement et à
la justification finale de ce qui existe, est en contradiction avec
l’aventure de la connaissance scientifique.
Il y a une idéologie de la science qui est autant une mauvaise
métaphysique qu’une méconnaissance de l’activité scientifique.
Dans ces quelques lignes, Flaubert pressent à la manière de Pascal
l’impossibilité pour la connaissance scientifique de trouver une
clôture rassurante du savoir : la nature, en son infinité, est
présente en chaque chose, par le fait même que cette chose nous
échappe, pour apparaître à son tour comme un tout très composé,
et se rapporter à l’infinité de la nature. Inversement, chaque fait
connu ne prend sens que comme l’expression d’une cause qui le
dépasse infiniment et annule sa figure propre, ses contours
déterminés. Flaubert maintient ainsi contre l’hégémonie bornée du
fait l’idéal d’une ignorance qui se sait elle-même, ainsi que l’image
d’une totalité désagrégée par l’infini : dans la nature, tout est en
même temps signifiant et insignifiant. Aussi le caractère illimité de
la Nature suscite-t-il une expérience conjuguée de la différence
infinie et de l’indifférenciation, source de lucidité tragique, où
l’expression “nous sommes condamnés à rouler dans les ténèbres
et dans les larmes” n’est pas sans évoquer la sentence pascalienne
“Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie1”.
La suite du texte coupe court au tragique, en se livrant à une
expérience de l’infini beaucoup plus sereine. Il s’agit moins pour la
subjectivité d’une épreuve amère de perte de substance, que de la
possibilité de sortir de soi, de devenir la nature, en adoptant par
1. Pascal, Pensées, éd. Lafuma, 201, Œuvres complètes, collection l'Intégrale, Le
Seuil, Paris, 1972.
150
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’imagination le point de vue de l’infini. En se hissant à une
hauteur qui met en suspens les choses et le monde, la finitude, en
ce qu’elle comporte d’attachement à la particularité et de manque
de mesure, puisque la partie élève orgueilleusement ses limites à
l’absolu – en prétendant juger du sens –, est obligée de se
désolidariser d’elle-même. Une forme de panthéisme s’avère alors
liée à une posture sceptique, qui est moins une attaque contre la
connaissance que l’aspiration à un point de vue dé-situé : nous
verrons comment la critique de la connaissance se transforme en
irréalisation esthétique. “Quand je regarde une des petites étoiles
de la voie lactée, je me dis que la terre n’est pas plus grande que
l’une de ces étincelles. – Et moi qui gravite une minute sur cette
étincelle, que suis-je donc, que sommes-nous ? ” : Flaubert se livre
à une méditation au cours de laquelle il gravit les échelons de
l’univers pour se regarder lui-même de très haut, de très loin. Et il
est en même temps celui qui s’évade de lui-même par la puissance
de l’imagination, observant son propre personnage à travers la
distance infinie que son regard secrète par rapport aux choses, et
l’individu particulier, collé à sa misérable situation et vraiment
ridicule dans sa prétention à la justification d’une existence si
relative.
Dédoublement sans dépassement : l’infinité de la nature, la
disproportion de l’homme ne renvoient pas à une quelconque
transcendance, à un possible salut. Après avoir servi de point
d’appui à une critique des illusions humaines, trop humaines, de la
science, le tragique est à son tour irréalisé, selon le point de vue de
la pure connaissance. Intelligence enfin absolue grâce à un pur
Voir, qui éprouve – grâce à l’ascension que permet l’imagination
vers le haut promontoire de l’infini – la pure jouissance de sa
contemplation du Tout, par-delà le néant qui surgit de
l’écrasement du réel.
“Ce sentiment de mon infirmité, de mon néant, me rassure” :
il convient d’apprécier le va-et-vient subtil de l’ego méditatif au
moi personnel, le premier épousant la différence de la nature pour
prendre un recul infini sur lui-même, avant de se juger comme une
apparence dérisoire. La dérision qui annule le tragique
s’accompagne d’un sentiment de sérénité devant le spectacle de sa
propre nihilisation ; le passage du tragique au dérisoire est
151
Littérature et saveur
inséparable d’une pensée de survol – nous empruntons à dessein
ce concept forgé par Sartre dans l’Idiot de la famille –. En
s’accordant par l’imagination avec l’infini, Gustave tire un vrai
plaisir à frapper le monde et lui-même de non-être. Dès lors, la
suite du texte livre le sens esthétique de cette ascèse : le
panthéisme apparent qui se fait jour ne consiste pas à préserver
une réalité, ne serait-ce que fugace, à la particularité – pur
chatoiement sur les plis de l’infini –, mais à s’exercer à la
représentation de soi à partir du dehors, en effectuant sur le mode
imaginaire l’expérience extatique de soi-même totalisé comme ce
grain de poussière appartenant à la “grandeur illimitée” qui
l’enveloppe, du point de vue de l’infini auquel accède la vision.
Qui perd gagne ! Le dérisoire de l’existence magnifie la toutepuissance de la conscience imaginante, qui arrive à se séparer
d’elle-même, pour se voir, mais dans un ultime détachement de
soi : “Car il se pourrait bien qu’il n’y eût rien du tout derrière le
rideau noir”.
Les dernières lignes du texte illustrent par une image
pittoresque un lieu commun de la critique sceptique : il n’est pas
possible de mesurer l’incommensurable. Les philosophies ne
disposent pas de l’étalon qui leur permettrait d’apprivoiser l’infini
et de ramener ce qui nous échappe à une proportion rassurante.
Mais, ce qu’il faut relever dans cette critique, c’est moins le désir
d’humilier l’Intelligence que celui de ridiculiser la prétention à en
finir, à vouloir conclure, par une espèce de mesure comptable des
choses. C’est pourquoi l’appel à se résigner à l’ignorance et à
renchérir sur la Foi – “Soyez donc plus chrétienne” – ne doit pas
être interprété dans le sens d’une pure et simple acceptation des
dogmes de la religion, au détriment de la science. Il s’agit bien au
contraire d’un appel à l’Intelligence, au désir infini de la Vérité, où
le scepticisme à l’égard des réponses est l’envers d’une intelligence
à vif, parce qu’elle est tout entière l’aveu du désir. Le désir de croire
nous sauve et nous justifie, contre tout calcul, contre tout dogme,
parce que loin de se consoler de peu, il exprime l’infini de ce qui
nous manque et l’exigence qui naît d’une ignorance lucide,
intransigeante, qui se sait elle-même et se convertit en critique
radicale de tous les faux-semblants. Il y a là comme un
rapprochement entre la quête mystique et un absolutisme de
l’Esprit : même ironie à l’égard de la petitesse, même férocité à
152
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’égard des illusions de la frivolité et de la gloire. Le désir comme
lacune infinie projette chez les âmes fortes une négativité
décapante, qui passe infiniment toute adhésion, toute
compromission, pour aboutir à l’attitude ferme qui consiste
d’abord à refuser le réel pour ensuite seulement, en maintenant
une certaine distance, l’accepter – dire oui, sans être dupe –.
Flaubert, c’est le pari pour l’intelligence, une intelligence pour
vivre, une intelligence qui est manière de vivre et d’être au monde.
Il enjoint à sa correspondante de lire Montaigne, car, lui dit-il, il la
“calmera”. Comme il diagnostique un peu plus loin que l’âme de sa
lectrice souffre, contrairement à ce que racontent les médecins, de
“convulsions” plus que de “courbature”, lire Montaigne consiste à
faire l’apprentissage d’un travail de soi. Et s’il est stupide d’accuser
l’“égoïsme” de l’auteur des Essais, c’est parce que Montaigne
apprend aussi à se déprendre de soi, c’est-à-dire à viser
l’Intelligence comme une fin en elle-même, parce qu’elle est un
souci du vrai, une haine du mensonge, un art de rendre la vie plus
intense : “Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne le lisez pas comme
les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux
lisent, pour vous instruire. Non. Lisez pour vivre”.
Il est important de rapprocher l’invitation à être plus
chrétienne, la critique sceptique du savoir dogmatique – qui
prétend posséder la mesure de tout ce qui est – et l’évocation de
cette “atmosphère intellectuelle (...) composée par l’émanation de
tous les grands esprits”, qu’il convient de ménager à l’âme : la
lecture vaut, en effet, moins par ses enseignements, que comme
exercice du regard et de la pensée, en compagnie des aristocrates
de la pensée. Le réel devient alors prétexte, matière pour la lecture
et l’effort contemplatif, par-delà le désespoir ou la turbulence des
passions. Il faut travailler à être attentif à une page de Montaigne,
Shakespeare, ou Goethe, quitte à s’ennuyer dans un premier
temps, afin d’atteindre le désœuvrement des passions ainsi que la
conscience aiguë de l’infini du désir et du néant de toute
satisfaction. Et faire le vide, par la critique, de toute vanité : de
l’autre côté de cette déréalisation assumée en un élan qui contient
la ferveur mystique au même titre que la contemplation esthétique,
en spectateur “dégagé”, des choses, des êtres et du monde, il y a –
refuser et accepter – le choix déterminé de la vérité nue. Le réel ne
153
Littérature et saveur
vaut que d’avoir été soumis à l’épreuve de la dérision ;
l’Intelligence qui s’est mesurée à l’infini de ce qui est par la
puissance de la mise en suspens, de l’irréalisation et, enfin, de la
pure contemplation – où l’art, la religion et la science se
confondent – surpasse le réel et suffit à justifier l’existence.
154
GUSTAVE FLAUBERT,
MADAME BOVARY
par Hélène KUNTZ
Université de Paris III
Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il
semblait désespéré ; il avait des éclats de colère, puis des râles élégiaques d’une douceur infinie, et les
notes s’échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir,
égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s’emplissait le cœur de ces lamentations
mélodieuses qui se traînaient à l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés
dans le tumulte d’une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et toutes les angoisses dont
elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa
conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose de sa vie. Mais personne sur la terre ne
l’avait aimée d’un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune,
lorsqu’ils se disaient : "À demain ; à demain !…" La salle craquait sous les bravos ; on
recommença la strette entière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d’exil,
de fatalité, d’espérances, et, quand ils poussèrent l’adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se
confondit avec la vibration des derniers accords.
Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857), Paris, Librairie Générale Française (Le Livre
de Poche), 1983, p. 257-258.
Littérature et saveur
Madame Bovary à l’opéra ou comment devenir une
spectatrice distanciée
Emma Bovary est convalescente, après une grave maladie
dont son mari ignore les raisons : la jeune femme a été
abandonnée par son amant Rodolphe. Pour la divertir, Charles
l’emmène à Rouen assister à une représentation de Lucie de
Lamermoor. Mais l’opéra de Donizetti, qui met en musique les
amours interdites d’Edgar et de Lucie, renvoie Madame Bovary à
son adultère malheureux. À partir de l’entrée en scène du ténor,
dans le rôle d’Edgar, Flaubert met l’accent sur ce jeu
d’identification. Il nous donne à voir et à entendre l’opéra en se
livrant à un va-et-vient entre la scène et la salle : à l’analyse du jeu
du chanteur succède la description de l’attitude et des sentiments
d’Emma, spectatrice dont l’enthousiasme, aux raisons toutes
personnelles, s’accorde avec l’engouement du public rouennais.
Dès lors, le rituel social de l’opéra importe moins que le regard
singulier du personnage sur le spectacle. Dans Madame Bovary, le
topos romanesque de la scène d’opéra, tel que l’ont traité Laclos
dans Les Liaisons dangereuses ou, sur un mode différent, Balzac dans
La Peau de chagrin, est dégradé par la médiocrité d’une
représentation provinciale. À travers le portrait d’une héroïne
s’identifiant passionnément à l’histoire représentée, Flaubert ouvre
en revanche une réflexion sur l’illusion théâtrale. Parce qu’elle
cherche à reconnaître sa propre vie dans la fiction qui se déroule
sur scène, Emma devient, pour le narrateur, objet d’ironie. Se
dessine alors, en creux, un autre portrait, celui de cette spectatrice
distanciée que, débutante en études théâtrales, et lectrice de
Brecht, j’aspirais à devenir. Madame Bovary à l’opéra, en proie à
une identification aux limites de l’hystérie, est ainsi devenue un
contre-modèle – suivant une autre forme d’identification, certes
négative, mais n’en consistant pas moins à céder aux charmes de
l’illusion référentielle.
Dès l’apparition du ténor à la « première scène » de Lucie de
Lamermoor, la réaction enthousiaste du public n’est soulignée que
pour mieux être mise à distance. L’accumulation de verbes,
juxtaposés en une parataxe asyndétique, offre l’image d’une
156
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
agitation mécanique et désordonnée. Les gestes excessifs du
chanteur qui incarne Edgar, et « [presse] Lucie dans ses bras »,
pour aussitôt « la [quitter] » puis « [revenir] », s’inscrivent dans un
jeu paroxystique. Passant de la « colère » à la « douceur infinie », il
joue de la succession de sentiments violemment antithétiques,
mettant en œuvre un pathétique sans nuances. Son chant « [plein]
de sanglots et de baisers » prête à l’ironie, fortement marquée dans
l’oxymore « râles élégiaques », où les cris, peu harmonieux, de
l’agonie entrent en contradiction avec l’élaboration esthétique du
regret amoureux, qui confère sa tonalité dominante à l’opéra de
Donizetti. Frappant d’une même ironie la scène et la salle,
enthousiasmée par un piètre spectacle, Flaubert s’attache d’abord
à démystifier la représentation de Lucie de Lamermoor donnée à
l’opéra de Rouen.
À l’unisson de ce public provincial que transportent les
« râles » du ténor, Emma Bovary porte un regard attentif sur le
chanteur, « se [penchant] pour le voir », et reçoit le spectacle avec
une violence démesurée : dans une attitude proche de l’hystérie,
elle « [égratigne] avec ses ongles le velours de sa loge ». Cette
attention passionnée excède les mérites esthétiques de l’opéra de
Donizetti, interprété à Rouen comme une suite de « lamentations
mélodieuses [se traînant] » laborieusement. Comparée à « des cris
de naufragés dans le tumulté d’une tempête », la musique qui ravit
Emma tend à la cacophonie : le chant devient « cri » tandis que
l’accompagnement orchestral est dégradé en « tumulte ». C’est que
le plaisir pris par la jeune femme à la représentation de Lucie de
Lamermoor est moins esthétique qu’affectif. Il siège dans le « cœur »
du personnage, dont l’investissement dans un spectacle « qui la
[charme] » est manifesté par la multiplication des marques de
troisième personne.
Dès lors, le regard critique que le narrateur porte sur la
représentation s’efface derrière le point de vue réducteur d’Emma,
nettement signalé par une modalisation empruntant une tournure
restrictive : « la voix de la chanteuse ne lui semblait être que le
retentissement de sa conscience ». Parce qu’elle perçoit le
spectacle sur un mode partiel, la jeune femme est enfermée dans
une logique de reconnaissance, qui lui fait retrouver sur scène
« tous les enivrements et toutes les angoisses dont elle avait
157
Littérature et saveur
manqué mourir ». Captive de son identification au personnage de
Lucie, Emma Bovary s’abandonne aux charmes d’une « illusion »
référentielle où la fiction mise en musique par Donizetti se
confond avec sa propre « vie ». L’illusion théâtrale, dont la force
est soulignée par le verbe « charmer », employé au sens fort
d’« envoûter », fonctionne ainsi pleinement.
Au plaisir de la reconnaissance succède cependant une
expérience plus douloureuse, provoquée par l’écart séparant les
amours de Lucie et Edgar de celles d’Emma et Rodolphe.
L’adversatif « mais » introduit une rupture dans le fonctionnement
de l’identification que produit le spectacle : désormais, la
comparaison de la fiction et de la vie emprunte des voies
négatives. L’« amour » de Rodolphe n’a jamais été « pareil » à celui
d’Edgar, et son attitude lors de la scène de rupture ne peut être
comparée à celle du personnage de Donizetti : « au clair de lune »,
l’amant réel ne sut que dire « À demain ; à demain !… », associant
au cliché créé par le décor un discours à la fois insignifiant et
mensonger. Ainsi l’illusion théâtrale à laquelle cède Madame
Bovary fait-elle finalement apparaître la platitude de sa propre
histoire.
L’identification dont Emma ressent les cruels effets contraste
avec le plaisir renouvelé des autres spectateurs, dont les « bravos »
font écho à l’enthousiasme que suscitait, au début de la
représentation, l’entrée en scène du ténor. La réception singulière
de la jeune femme laisse à nouveau place au regard du narrateur,
dont désormais l’ironie s’exerce, au-delà de l’imperfection des
chanteurs, sur l’opéra lui-même. Les personnages de Lucie de
Lamermoor accumulent, de manière désordonnée, des propos où il
est question « des fleurs de leur tombe, de serments, d’exil, de
fatalité, d’espérances », juxtaposant tous les clichés du mélodrame.
C’est ainsi à une œuvre convenue, interprétée de manière
indigente, que le public rouennais réserve un accueil triomphal, et
Emma Bovary un « cri aigu », ultime manifestation d’un rapport
hystérique à la scène de théâtre. Le récit de ce spectacle provincial,
qui se joue tant sur la scène que dans la salle, se clôt en même
temps que l’opéra, avec l’« adieu final » des chanteurs et les
« derniers accords » de l’orchestre. Persiste le « cri » de Madame
Bovary, « qui se [confond] » avec les notes finales de Lucie de
158
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Lamermoor, offrant l’expression condensée
fusionnelle avec la représentation théâtrale.
d’une
relation
En brossant un portrait d’Emma Bovary en victime de
l’illusion théâtrale, Flaubert soumet son personnage à une ironie
d’autant plus cruelle qu’elle prend aussi pour objet l’opéra où la
jeune femme trouve un miroir de sa propre vie. À l’instar du
public rouennais, Emma est transportée par un opéra conforme à
l’esthétique convenue du mélodrame, et que dessert une
interprétation paroxystique en même temps que maladroite.
Madame Bovary fait ainsi l’expérience d’une identification
totalement aliénante : sa projection affective dans l’histoire
amoureuse mise en musique par Donizetti lui interdit tout
jugement esthétique. Cet investissement passionné dans la fiction
représentée sur la scène de théâtre atteint son point culminant
avec le cri final du personnage, à l’exact opposé du regard critique,
parce que détendu, du spectateur brechtien.
La scène d’opéra de Madame Bovary, tout entière placée sous le
signe de la médiocrité, ne saurait constituer un moment
d’initiation sociale comparable à celui vécu par Raphaël dans La
Peau de chagrin. Pourtant, elle marque, dans l’apprentissage
amoureux d’Emma, une étape en forme de désillusion et ouvre,
pour le lecteur sensible à l’ironie flaubertienne, une réflexion sur
les dangers de l’identification. Ainsi une piètre représentation de
Lucie de Lamermoor devant un public dépourvu de tout sens
esthétique peut-elle se faire école du spectateur, ou de la
spectactrice, plus encline, dit-on, à céder à l’illusion théâtrale
comme la lectrice à l’illusion romanesque.
159
JEAN GENET,
JOURNAL DU VOLEUR
Par Jean RENAUD
khâgne, lycée Camille-Guérin, Poitiers
On sait que Jean Genet n’a connu ni père ni mère, qu’il ignore
tout de sa naissance. Pour compenser ce manque, pour être, pour
naître, il écrit – le Journal du voleur1, en particulier. Loin d’être le
récit étroit, exact, de sa vie, ce livre s’efforce d’établir sa légende, sa
genèse – mots dans lesquels s’énonce l’ambition extrême de
l’écriture, et où on entend aussi, comment ne pas le remarquer, les
syllabes qui composent son nom.
Ce refus de la chronique, de la précision topographique ou
chronologique, explique que les hauts lieux du récit soient, avant
tout, des territoires intimes : la Guyane (région de moi-même),
l’Espagne (contrée de moi), le soleil lui-même (c’est dans mon corps qu’il
se levait), le bagne, évidemment. Les moments, les époques sont
pareillement transformés (de cette période je parle avec émotion et je la
magnifie). De l’un à l’autre, lieux, époques, le texte va de façon
souple, libre, selon ce qu’offrent sans cesse, bien plus que la
mémoire, les pouvoirs des fables et de la poésie.
A vrai dire, dans le cas présent, le lecteur attentif, celui qui
cherche cette sorte de repères, peut observer que l’arrivée à
Alicante prend place dans un périple dont les étapes précédentes
ont été Barcelone et Cadix. On trouve même, par exception, une
date : C’est pendant l’été 1934 que je parcourais les routes andalouses. Mais
1. Jean Genet, Journal du Voleur, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1982, p. 86-87.
Tous les mots ou passages donnés en italique sont extraits du Journal du Voleur.
Littérature et saveur
l’important n’est en rien dans les détails d’un vrai voyage.
L’aventure est imaginaire – jusqu’à la démesure.
Donc, cette page :
Les palmes ! Un soleil matinal les dorait. La lumière frissonnait, non les palmes. Je
voyais les premières. Elles bordaient la mer Méditerranée. Le givre sur les vitres, l’hiver,
avait plus de diversité, mais comme lui les palmiers me précipitaient – mieux que lui
peut-être – à l’intérieur d’une image de Noël née paradoxalement du verset sur la fête
précédant la mort de Dieu, sur l’entrée à Jérusalem, sur les palmes jetées sous les pieds de
Jésus. Mon enfance avait rêvé de palmiers. Me voici auprès d’eux. On m’avait dit que
la neige ne tombe pas à Bethléem. Entrouvert, le nom d’Alicante me révélait l’Orient.
J’étais au cœur de mon enfance, à son instant le plus précieusement conservé. A un
détour de route j’allais découvrir sous trois palmiers cette crèche de Noël où je venais,
enfant, assister à ma nativité entre le bœuf et l’âne. J’étais le pauvre du monde le plus
humble, misérable je marchais dans la poussière et la fatigue, méritant enfin la palme,
mûr pour le bagne, pour les chapeaux de paille et les palmiers.
Elle a l’unité forte d’un paragraphe, qui s’étend tout juste entre
le mot « palme » et le mot « palmiers ». Et, en même temps, les
principaux éléments qui la constituent ont déjà été (ou seront, de
nouveau) déposés dans le livre, ample jeu d’échos où le sens
s’aiguise et s’approfondit.
Autour de ces « palmes », toute la pensée (la méditation, la
rêverie) s’organise. Il ne s’agit pas seulement de l’objet, de ces
arbres qui bordent la mer, mais du mot lui-même, de sa présence
concrète, et de toutes les images et de tous les récits qu’il enferme,
qu’il offre (l’Evangile, en particulier). Des uns aux autres, le texte,
patiemment, suit les ressemblances.
Par ce travail, par cette écriture à la fois minutieuse et ardente,
Jean Genet (il faut évidemment lui donner son nom) invente
l’essentiel : sa naissance.
Les palmes !
Phrase nominale et exclamative. L’ellipse réduit l’énoncé au
mot palmes (et à l’article), en lequel se joignent ainsi le sens
(l’ampleur indéfinie du sens) et l’émotion (que marque
l’exclamation). En même temps, le mot impose sa présence
sonore, sensible, poétique. D’une part, les sons (les quatre
phonèmes) qui le constituent vont être, dans la suite du texte,
dispersés et repris (outre que le [a] accentué rassemble déjà
162
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’Espagne, la Guyane, le bagne). Il se trouve, d’autre part, chargé
d’une longue mémoire, faite des phrases, des strophes, des vers
que nous avons lus (Baudelaire, Verlaine, Valéry, Saint-John Perse,
Aragon…).
De là l’importance de l’article défini. Car ces palmes sont
d’avance connues. Attendues, reconnues. Non seulement par le
narrateur (Mon enfance avait rêvé de palmiers), mais par chacun de
nous. Elles définissent, elles résument, dans notre culture,
l’ailleurs, le voyage, ce là-bas où peut s’accomplir la merveille.
Connotations précieuses, bien au-delà du référent géographique.
Notons, par surcroît, la féminité du mot. De la Guyane, par
exemple, il est dit plus loin, dans le livre, que c’est un nom féminin.
Et à la féminité, se joint le caractère maternel : la Guyane est bonne,
elle impose l’image d’un sein maternel, elle ressemble à la Vierge mère.
Cette rêverie, nous allons la retrouver ici, à partir des féminines
palmes.
Palmes : objet réel, objet imaginaire, mot fertile.
Mais ce sont déjà 3732 signes. Et il est dit qu’on doit s’en tenir
à 12000. Donc, courons !
Un soleil matinal…
Evocation d’un paysage (un spectacle, un moment). Mais surtout,
poétiquement (métaphoriquement), l’idée de commencement, de
naissance.
Palmes, matinal.
[m] + [a] + [l]. Donc le mal. Toujours présent, même s’il n’est
pas nommé. Inévitable, originaire. Beau comme le matin ou les
palmes.
Les dorait.
L’or, matière métaphorique. Ce qu’a de précieux
(d’absolument précieux, par convention, par vérité culturelle) ce
matin-là. L’or qui vient rejoindre et renverser la misère – celle que
traîne, de ville en ville, le sujet de cette histoire. L’or se trouve
aussi, par effet de rime, dans bordaient et, plus loin, dans Orient. Il
offre enfin, pour peu qu’on suive la légende, comme font les
enfants, la figure des Rois Mages – qu’appelle, un peu plus bas,
l’évocation de Noël et de la crèche. Importance de l’or dans le
163
Littérature et saveur
livre. Exemple : Mais c’est l’imagination amoureuse des fastes royaux, du
gamin abandonné, qui me permit de dorer ma honte… Ou : Je n’insiste pas
sur les caractères que la Guyane possède et qui la font apparaître à la fin
sombre et splendide : ses nuits, ses palmes, ses soleils, son or…
La mer Méditerranée.
Tout près des palmes (dans le paysage, dans le texte), la mer.
Et ces syllabes : [ma] (matinal), [tεr] (Méditerranée) ou [εr] (lumière,
premières, dorait), [nε] (frissonnait). Puis le [l] (palmes, matinal, soleil).
Et, à foison, le [m], le [a], le [t], le [ε]… Soit, au-delà de
l’homophonie mer-mère, l’anagramme insistante de « maternel ».
Et c’est précisément à l’autre extrémité de cette mer,
l’extrémité orientale (là où le soleil se lève, où le jour naît), que
s’accomplira – dans quelques instants, dans quelques lignes – la
naissance (celle du Christ, celle de Genet). Il suffira d’un voyage
(d’un transport) verbal.
Le mal, la mère. Il s’agit d’eux, ensemble. Le mal maternel, en
tous les sens possibles de la formule. (Si ces deux mots ne sont
pas écrits, on ne cesse de les entendre. Ils commandent la pensée
du livre.)
Le givre sur les vitres, l’hiver…
La phrase qui commence par ces mots se développe suivant
une série de ressemblances (nouées entre elles), le glissement
d’une image à une autre :
– des palmes au givre sur les vitres : c’est le même dessin, pour
l’enfant.
– du givre à Noël : non seulement parce qu’il s’agit de l’hiver,
mais en vertu d’une relation plus profonde, constituée par la joie
de la fête. Plus haut, dans le livre : Nous avions le verglas, le givre, car
ces éléments, s’ils indiquent les calamités, évoquent des joies dont le signe,
détaché dans notre chambre, nous suffisait : de Noël et des fêtes du Réveillon
nous ne connaissions que ce qui les accompagne toujours et qui les rend plus
douces aux fêteurs : le gel. (Notons, en passant, la consonne initiale de
givre, joies, gel. Nous la retrouverons.)
– de Noël aux palmes des Rameaux. L’Evangile de Jean : « Le
lendemain, la foule nombreuse qui était venue pour la Fête,
apprenant que Jésus se rendait à Jérusalem, prit des rameaux de
palmier et sortit à sa rencontre en criant Hosanna !… »
164
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
La comparaison fonde ici la pensée du texte. Elle est le
principe de son développement. On le verra encore, plus loin.
Cette pensée, d’autre part, s’appuie sur la fable majeure de
notre culture, celle qui raconte la vie de Jésus. Il ne s’agit pas, pour
Genet, d’orner le récit de sa vie, mais de trouver dans cette fable,
réécrite, le sens qui ailleurs fait défaut.
Il faut observer, enfin, l’insistance du phonème [ ʒ ] : givre, jetées,
image, Jérusalem, Jésus, neige. C’est par lui que commencent aussi bien
« Jean » que « Genet ». (De même, le [ε], par quoi s’achèvent
beaucoup de mots, est la voyelle finale de « Genet ».) Il s’agit bien,
au sens le plus fort, d’écrire son nom.
Entrouvert, le nom d’Alicante me révélait l’Orient.
Il est possible d’« entrouvrir » les noms, les mots. Plus haut, il
a été dit qu’on pouvait être précipité à l’intérieur d’une image. Ce que
nomment, décrivent ces deux formules, c’est le travail de la pensée
rêveuse, le travail de la poésie, tels que ce texte les accomplit.
Mais que le nom d’Alicante révèle, précisément, l’Orient, cela
doit être expliqué. (Car il ne s’agit pas seulement des palmiers
qu’on trouve aux deux endroits, mais du mot lui-même.)
On peut, d’abord, citer le récit plus détaillé, qu’on trouve à la page
qui suit, de l’arrivée à Alicante : …vers le matin j’eus la révélation de la ville et
du nom : au bord d’une mer tranquille et s’y plongeant, des montagnes blanches,
quelques palmiers, quelques maisons, le port et, dans le soleil levant, un air lumineux
et frais. […] Le rapport entre toutes choses était l’allégresse. Au-delà de l’assonance qui lie Alicante et l’Orient [ ̃], ce passage indique une autre
parenté : c’est l’allégresse elle-même qui est contenue dans Alicante (la
syllabe [al]). Allégresse de la lumière, du soleil levant, allégresse de Noël
et des Rameaux : l’Orient lui-même, et son or. D’ailleurs, le [l]
d’Alicante n’est pas seulement celui de soleil et lumière, mais celui de
Jérusalem et de Bethléem. Et ces deux noms – continuons d’écouter –
s’achèvent, de façon rare, par le même [m] que palmes… (Est-il
imprudent d’entendre encore, dans ce nom d’Alicante, à la fois « Ali »
et « cante »?…)
Puis il faut admettre le pouvoir illimité d’affirmation qui est le
propre de la poésie (et qu’illustre, entre toutes, la première phrase
du livre). Oui, l’Orient se trouve dans Alicante. Il suffit de l’écrire.
Dans cette géographie impossible et vraie, l’essentiel s’accomplit.
165
Littérature et saveur
Ajoutons que la voyelle [ã], six fois répétée en deux lignes
(Alicante, Orient, enfance, instant, précieusement), et criante dans
d’autres pages du livre, est celle de « Jean ».
A un détour de route…
La pensée continue de suivre les images, celles qui viennent de
l’enfance (la crèche, le bœuf et l’âne). Genet passe de la naissance du
Christ à la sienne propre, à la première substitue la seconde. L’une
comme l’autre fabuleuses – c’est-à-dire vraies de la vérité absolue
des fables.
Le mot nativité ne s’utilise que pour le Christ, la Vierge et
quelques saints. Genet le reprend pour lui. Il écrit ces mots, puis il
les souligne : ma nativité. Tout son pouvoir est là, sa ressource, sa
force.
J’étais le pauvre du monde…
Retour au voyage : je marchais. Mais la traversée de l’Espagne
est en même temps marche symbolique, dans un temps qui n’a pas
de limites (l’imparfait de l’indicatif).
On passe du Christ à l’image du bagne. Selon une double
ressemblance. Celle qui unit les palmes de Noël et les palmiers du
bagne (la Guyane imaginaire). Celle, surtout, de l’humiliation : de
même que l’enfant Jésus naît dans une étable, en plein hiver, parce
que les riches ont refusé d’ouvrir leur porte à Joseph et Marie, les
criminels sont menés vers le bagne.
Cette phrase – comme d’autres, nombreuses dans le livre –
redit la pensée principale (cet oxymore inépuisable qu’elle est, et
qui se fonde sur l’histoire du Christ, relue de la façon la plus
rigoureuse) : c’est dans l’humiliation absolue que doit être trouvée
la grandeur. Une formule banale, que la langue propose, se trouve
ici reprise (par quoi continue de se déployer le pouvoir du mot
« palme ») : « mériter la palme ». Le bagne est cette contradiction
même : à la fois gloire et châtiment.
Soulignons, enfin, l’importance des sons dans cette phrase. De
nombreux mots commencent par [p] ou par [m] : pauvre, poussière,
palme, chapeaux de paille, palmiers, pour ; monde, misérable, marchais,
méritant, mûr. On trouve plusieurs [a] : misérable, marchais, bagne. Le
[l] s’entend huit fois dans les articles définis, ainsi que dans plus,
humble, misérable. Ces répétitions donnent à la parole sa consistance
sonore, sa densité, sa vigueur. Mais surtout elles diffusent, elles
166
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
disséminent le mot principal (tous les phonèmes dont il se
compose), le mot en qui se rassemblent les significations
majeures : palmes.
La comparaison joue, dans ce texte, un rôle primordial. Ou,
plus largement, toutes les ressemblances – entre les choses, entre
les mots. Ainsi passe-t-on des palmiers aux palmes du givre,
d’Alicante à l’Orient, du jour des Rameaux à la gloire du bagne…
Trajets instantanés du sens. L’oxymore (si on détache la notion de
son étroite définition rhétorique) définit cette pensée, qui dit
l’identité de l’été et de l’hiver, de la misère et de la grandeur, de
Jésus et de celui qui écrit ce livre. Mais la comparaison n’efface
jamais la différence. L’écart demeure au moment même où il
s’annule (c’est l’oxymore lui-même). Le texte énonce l’impossible.
En lui advient ce qui n’est pas, ce qui ne peut pas être – la
naissance même de Jean Genet.
Pouvoir étonnant (et sans cesse tremblant) de l’écriture.
Agilité qui ouvre les fables, les images, les mots. La poésie comme
pensée. Ma victoire est verbale.
A la langue, donc, Genet se fie. Langue maternelle, en tous les
sens du mot. On comprend que vers elle – comme vers cette mère
qu’il imagine, dans une page du début du livre, sous les traits d’une
vieille mendiante – aillent sans cesse, ensemble, confondus, ses
fleurs, ses baisers, ses crachats. Aujourd’hui je sais qu’à la France
m’attache seul mon amour de la langue française, mais alors!
On voudrait ajouter une ultime remarque. Cette page (et, audelà d’elle, le livre entier) offre une illustration précise de ce qu’on
nomme aujourd’hui, avec confusion quelquefois, autofiction. Car
elle ne comporte pas seulement cette part d’invention (de fiction
au sens banal du mot), mêlée à la vérité biographique, par quoi on
définit communément ce « genre ». Elle s’en remet aussi aux mots,
à leur pouvoir, elle leur accorde cette initiative sur laquelle Serge
Doubrovsky a insisté quand il a, pour la première fois, avancé
cette notion: « Fiction, d’événements et de faits strictement réels;
si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à
l’aventure du langage […]. Rencontres, fils des mots, allitérations,
assonances, dissonances. » 1
1. Serge Doubrovsky, Fils, Paris, Gallimard, collection Folio, 2001, p. 10
167
ANDRÉ GIDE,
LES FAUX-MONNAYEURS
Par Hédi KADDOUR
Écrivain
UN PERSONNAGE QUI SE DÉLIVRE
Les Faux-monnayeurs commencent in medias res, par une
séquence immédiatement centrée sur le personnage, pris en plein
rite de passage, le bachot :
C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor, se dit Bernard. Il releva
la tête et prêta l’oreille. Mais non : son père et son frère aîné étaient retenus au Palais; sa
mère en visite; sa soeur à un concert; et quant au puîné, le petit Caloub, une pension le
bouclait au sortir du lycée chaque jour. Bernard Profitendieu était resté à la maison pour
potasser son bachot; il n’avait plus devant lui que trois semaines. La famille respectait sa
solitude; le démon pas. Bien que Bernard eût mis bas sa veste, il étouffait. Par la fenêtre
ouverte sur la rue n’entrait rien que de la chaleur. Son front ruisselait. Une goutte de
sueur coula le long de son nez, et s’en alla tomber sur une lettre qu’il tenait en main :
"Ça joue la larme, pensa-t-il. Mais mieux vaut suer que de pleurer."1
C’est le moment de croire… : l’expression est à double entente, car
ce moment, crucial pour Bernard, est aussi celui du début de notre
lecture. Pour Bernard cela ne dure pas. D’emblée il ne peut plus
croire. Pourquoi le voulait-il ? Nous l’apprenons dans les lignes
qui suivent : pour éviter de se trouver confronté à la révélation
que son père n’est pas son père.
1. André Gide, Les Faux-monnayeurs, in André Gide, Romans, Bibliothèque de la
Pléiade, Gallimard, Paris, p. 933-934.
Littérature et saveur
Oui, la date était péremptoire. Pas moyen de douter : c’est bien de lui, Bernard, qu’il
s’agissait. La lettre était adressée à sa mère; une lettre d’amour vieille de dix-sept ans;
non signée.
"Que signifie cette initiale? Un V, qui peut aussi bien être un N... Sied-il d’interroger
ma mère?... Faisons crédit à son bon goût. Libre à moi d’imaginer que c’est un prince.
La belle avance si j’apprends que je suis le fils d’un croquant! Ne pas savoir qui est son
père, c’est ça qui guérit de la peur de lui ressembler. Toute recherche oblige. Ne retenons
de ceci que la délivrance. N’approfondissons pas. Aussi bien j’en ai mon suffisant pour
aujourd’hui."
Le début du roman de Gide se présente comme le symétrique
de ce que, chez Freud et dans la vie, on appelle le roman familial.
D’ordinaire les enfants croient que papa n’est pas papa, qu’il n’est
pas ce sous-chef de l’adjoint au secrétaire de délégation, c’est un
prince, un aventurier etc. Il paraît que ça aide à franchir un cap.
Puis des pas de parents dans le corridor ramènent les enfants à la
réalité. Ici nous sommes dans un roman, donc – si l’on en croit ce
que rapporte Stendhal – dans un miroir, main gauche pour main
droite, dans le symétrique de l’existence, et Bernard n’a rien à
croire. Il est renvoyé à sa réalité, qui est notre imaginaire, c’est
vraiment un fils adultérin.
Ce qui pourrait être une catastrophe va être saisi comme une
chance par le personnage, dans une série de questions brèves,
d’exhortations et d’aphorismes sans appel : Sied-il d’interroger ma
mère ? […] Ne pas savoir qui est son père, c’est ça qui guérit de la peur de
lui ressembler. […] Ne retenons de ceci que la délivrance. Ce roman de
formation commence là où d’ordinaire le héros achève sa
formation, dans le renoncement au rêve, à l’illusion, au naturel
d’une émotion : Mieux vaut suer que de pleurer.
Bernard va quitter le toit familial, mais un petit mot met le
lecteur gidien en alerte, un mot d’usage un peu précieux, le mot
puîné utilisé pour le cadet de Bernard, Caloub. Ce mot, on le
trouve dans un dialogue entre un autre puîné et son aîné, dans Le
Retour de l’enfant prodigue écrit en 1907 : l’aîné a raté son départ, il
revient et c’est le puîné qui décide de partir à son tour. Comme si
dans le statut de Bernard, malgré sa bâtardise, quelque chose
programmait déjà le retour, tandis que Caloub est promis à une
170
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
liberté que marquera la dernière phrase du roman : Je suis bien
curieux de connaître Caloub.
Pour le moment nous sommes simplement dans l’élan du
premier départ, sous les auspices d’une force narrative que
détestait ici Claudel : La famille respectait sa solitude, le démon pas. Le
démon de Bernard est certes celui qu’on attendrait, celui de la
curiosité qui pousse à fouiller dans les meubles d’une mère.
Bernard replia la lettre. Elle était de même format que les douze autres du paquet. Une
faveur rose les attachait, qu’il n’avait pas eu à dénouer, qu’il refit glisser pour ceinturer
comme auparavant la liasse. Il remit la liasse dans le coffret et le coffret dans le tiroir de
la console. Le tiroir n’était pas ouvert, il avait livré son secret par en haut. Bernard
rassujettit les lames disjointes du plafond de bois, que devait recouvrir une lourde plaque
d’onyx. Il fit doucement, précautionneusement, retomber celle-ci, replaça par-dessus deux
candélabres de cristal et l’encombrante pendule qu’il venait de s’amuser à réparer.
La pendule sonna quatre coups. Il l’avait remise à l’heure.
Mais il est parfois trop facile de lui résister, et Bernard, en tant
que personnage romanesque, est doté par surcroît d’un démon
beaucoup plus efficace, qui le mènera beaucoup plus loin : c’est
celui du bon motif, qui permet de se libérer en toute bonne
conscience des règles de la vie sociale et familiale. Il n’a pas
d’emblée décidé de forcer la console de sa mère, cela ne se fait
pas. Il a simplement voulu réparer une pendule. C’est en cours de
route, déjà trop tard pour la morale, qu’il a péché. C’est grâce à cet
ordre du bon motif que le Diable et la libido sciendi peuvent agir
dans le roman et faire des histoires, tandis que de l’œuvre de Dieu
il ne peut y avoir que des tableaux.
UN ROMAN QUI PREND LE LARGE
Paris, une famille bourgeoise, un roman familial : tout serait en
place pour un récit réaliste, une reprise du modèle balzacien ou
zolien. Pourtant, dans ce qu’il a de plus intime, son rythme, le
roman nous signale discrètement qu’il n’en sera sans doute pas
ainsi. Un père et un frère au Palais, une mère en visite, une sœur
au concert, autant de séquences que n’eût pas laissé passer un
romancier réaliste, autant de scènes à faire, à chaque fois sur
plusieurs pages, comme dans Illusions perdues ou Son excellence Eugène
Rougon. Et la découverte de Bernard aurait pu donner lieu à cet
171
Littérature et saveur
autre topo du grand roman XIXe, la tempête sous un crâne. Il
n’en sera rien. Ces séquences obligées sont escamotées dès le
premier paragraphe, entre deux négation, dans la désinvolture
d’une succession de points-virgules, entre Mais non et le démon pas.
Écriture romanesque, écriture poétique : le rythme peut à lui seul
dire des choses aussi importantes que les mots.
Cela ne signifie pas que toute relation au monde soit écartée.
Cette relation fait même, dans le roman, l’objet d’une
thématisation particulière dont témoigne ici la note sur la fenêtre
qui malgré son ouverture ne fait régner qu’un supplément
d’inconfort. La question de l’ouverture des fenêtres sera reprise
plus loin au sein du couple La Pérouse : le mari, musicien, veut
fermer parce qu’on ne s’entend plus, sa femme veut ouvrir parce
qu’on étouffe. Le roman doit-il comme certains personnages se
fermer au réel pour mieux se composer, ou doit-il s’ouvrir en
refusant de céder aux injonctions de la forme pure ? à trop fermer,
Édouard ratera son œuvre. À trop ouvrir Passavant sombrera dans
la complaisance. Façon pour Gide de dessiner l’entre-deux dans
lequel doit s’inscrire la réussite de son roman.
Il n’y a pas que la tradition du roman réaliste à être écartée. Un
peu plus bas, la révélation faite, c’est le roman picaresque ou le
feuilleton populaire (avec départ sur les routes et recherche du
père, voyez Tom Jones) qui sont écartés. Sur un autre rythme, cette
fois, moins en désinvolture qu’en rejet violent. L’hypothèse en est
hâchée, mise en pièces, dans une série de phrases brèves à
ponctuation forte, des négatives, des interrogatives, des
injonctives, série qui s’achève sur une sentence sans appel : Aussi
bien j’en ai mon suffisant pour aujourd’hui. Nous sommes ici au centre
de la préoccupation que Gide marque dans son Journal des fauxmonnayeurs : son roman ne doit pas faire du cabotage le long de côtes
bien connues mais d’emblée prendre le large.
Récit réaliste, roman picaresque, roman feuilleton : il y a peutêtre encore une autre forme écartée par deux formules : Toute
recherche oblige […] N’approfondissons pas. Ces deux phrases ne
peuvent laisser indifférent le lecteur d’un contemporain capital de
Gide, écrivain de la phrase-trépan et de la Recherche. Comment
écrire son premier roman dans une époque à ce point marquée par
172
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Proust ? En marquant dès le départ son refus d’entrer dans de tels
domaines.
Il en ira de même pour un autre grand romancier de
l’approfondissement, le Thomas Mann de La Montagne magique
(publiée un an avant Les Faux-monnayeurs), auquel la seconde partie
de notre roman doit sans doute son titre, jusque dans sa
déformation orthographique : Saas Fée.
Autant de façons de nous dire qu’il y a au moins une chose
qui ne fera pas l’objet d’un faux-monnayage dans Les fauxmonnayeurs, c’est la littérature des autres.
UN CONTRAT QUI SE RENOUVELLE
Bernard doit dire adieu à la croyance. Que mettre à la place ?
La désillusion ? Le pessimisme ? Le texte nous glisse une autre
formule, faisons crédit. C’est cela, Les Faux-monnayeurs, non pas
l’affirmation d’un nihilisme mais l’idée qu’entre l’impossible
étalon-or et le cynisme, il y a autre chose à risquer, qui s’appelle le
crédit. De la croyance au crédit, tel est l’itinéraire, car le roman ne
saurait se passer d’un minimum de bénévolence. C’est en cela que
cette histoire, censée se dérouler avant la Grande Guerre mais
écrit après elle, porte bien la marque des années 20 et du débat sur
le statut des monnaies. Aux tenants de l’union sacrée et du retour à
l’étalon-or des monnaies et des valeurs s’opposent les partisans
d’une politique de crédit et d’investissement, du risque nécessaire
des offres de crédit et d’échange. Gide, en cela, est parfaitement
keynésien.
Cela implique que l’existence des hommes et la composition
des œuvres accepte d’en passer par un certain composite. Bernard
devra apprendre à boiter dans la vie, et pour cela le roman lui
ménage une nuit de lutte avec l’Ange. Le roman lui-même, dès cet
incipit mêle tons et rythmes : familiarité et préciosité, allegro et
andante. Il mêle également humour et fable forte : une histoire de
faux père n’est jamais anodine et va toujours chercher le lecteur
aux entrailles, là où cela remue. Mais cette histoire est également
tissée de jeux de mots : Profitendieu, Caloub, bouclait (Caloub
sera le dernier mot du récit). Tissée aussi de clins d’œil : ce meuble
173
Littérature et saveur
à secret contient le cœur d’une femme, dont nous savons depuis
Flaubert qu’il est un meuble à secrets. Tenté par le démon,
Bernard passe par le haut de la console, comme le héros du Diable
boiteux découvrait par les toits le secret des logis. Enfin et surtout,
Bernard va sortir à quatre heures, comme en fait foi la pendule
réparée. Une façon de reprendre le débat ouvert par Valéry sur la
vanité d’un genre, le roman, qui fait sortir les marquises à cinq
heures.
Humour, ironie, clins d’œil : tout cela éloigne le lecteur de la
croyance naïve qui pourrait être la sienne. Lui aussi va devoir
avancer sans trop y croire, mais en faisant crédit. La lecture n’est
plus un pacte solennel (Balzac, Le Père Goriot : Ah ! sachez-le : ce
drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable,
que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur
peut-être.) Elle est devenue une convention de bonne foi,
presque amusée, toujours solide. Elle est de même nature que
celle qui unit la monnaie au pays et le citoyen à l’État
(Bernard, à Saas Fée : L’État, ce n’est qu’une convention […] Quelle
belle chose ce serait, une convention qui reposerait sur la bonne foi de chacun.)
BERNARD REPLIA LA LETTRE
À regarder de près le paragraphe qui précède la dernière
phrase de cet incipit, on peut se rendre compte d’une chose à la
fois singulière et symptomatique : la majorité des verbes (replia,
refit, remit, rassujettit, recouvrir, retomber, replacer, réparer) sont
des itératifs. Premier roman, mais écrit par un homme de la
cinquantaine, Les faux-monnayeurs sont en permanence aux prises
avec cette question de la réitération, de la répétition, de la reprise,
ils en font leur force. J’écris pour être relu disait Gide. Et dans le
roman, la question cruciale, énoncée par Édouard dans son journal,
est bien celle-là, jusque dans sa dramatisation en tragique moral :
« Le tragique moral – qui, par exemple, fait si formidable la parole
évangélique : "Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-ton ?" C’est ce tragique-là qui m’importe. »
174
GŒTHE,
LES SOUFFRANCES DU JEUNEWERTHER
Par Bernard FRANCO
Université de Paris IV
Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ? Ta voix caressante me dit : Je viens, chargé de la
rosée du ciel ! Mais le temps est proche où je vais me flétrir et proche est la tempête qui va me
dépouiller de mes feuilles ! Demain viendra le voyageur, il reviendra, lui qui me vit dans ma
beauté ; son regard me cherchera dans les champs d’alentour et ne me trouvera pas. »
Toute la puissance de ces paroles s’abattit sur le malheureux. Dans un complet désespoir il se jeta
aux genoux de Lotte, lui saisit les mains, les pressa sur ses yeux, contre son front et elle crut sentir
passer dans son âme un pressentiment du terrible projet qu’il avait formé. Dans le trouble de ses
sens elle lui pressa les mains, les pressa contre sa poitrine, se pencha vers lui avec un élan de
compassion et leurs joues brûlantes se touchèrent. Le monde pour eux s’anéantit. Il l’entoura de ses
bras, la pressa contre sa poitrine et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisers furieux.
« Werther »! s’écria-t-elle d’une voix étouffée, en se détournant de lui, « Werther », et d’une main
faible elle écarta sa poitrine de la sienne ; « Werther », s’écria-t-elle, et le ton ferme de sa voix
révélait le sentiment le plus noble. – Il ne résista pas, la laissa s’échapper de ses bras et se jeta à ses
pieds comme un insensé. – Elle se dressa et dans le trouble le plus angoissé, frémissante et ballottée
entre l’amour et la colère, elle lui dit : « C’est la dernière fois, Werther ! Vous ne me reverrez
pas. » Et jetant sur le malheureux le regard le plus chargé d’amour, elle se hâta dans la chambre
voisine et s’y enferma. – Werther tendit les mains vers elle, mais n’osa pas la retenir. Il était
allongé à terre, la tête sur le canapé et il resta dans cette posture plus d’une demi-heure, jusqu’à ce
qu’un bruit le fît revenir à lui. C’était la servante qui venait mettre la table. Il arpenta la pièce
puis, lorsqu’il se vit de nouveau seul, il alla à la porte de la chambre et dit à voix basse : « Lotte !
Lotte ! Un mot encore, un seul ! Un mot d’adieu ! » – Elle resta silencieuse. – Il attendit,
supplia, attendit ; puis il s’arracha de ces lieux en s’écriant : « Adieu, Lotte ! Pour toujours
adieu ! »
Les Souffrances du jeune Werther (1772), trad. Joseph-François Angelloz, Paris,
Garnier-Flammarion, 1968, p. 152-3.
Littérature et saveur
Entre pathétique et tragique : la scène de la
séparation dans Werther
Ce passage est extrait de la partie « L’Editeur au lecteur » qui
forme l’épilogue du récit des Souffrances du jeune Werther. Le sujet en
est la visite que Werther rend à Charlotte, visite que celle-ci lui
avait pourtant interdite. Parce qu’elle se déroule juste avant Noël,
elle prend une signification quasi-religieuse, prête une dimension
sacrée au sentiment amoureux. Le centre de cet échange est une
lecture d’Ossian, qui s’achève avec le premier paragraphe de notre
extrait. Goethe reprend ici un extrait d’une traduction du poème
Songs of Selma qu’il avait produite en 1771, pendant son séjour à
Strasbourg, et qu’il remaniera trois ans plus tard. Mais
significativement, ce paragraphe très poétique sur lequel débute
notre passage n’en est pas extrait et crée un nouveau cercle de
fiction. Le lien établi chez Werther entre les deux positions du
lecteur et de l’amoureux souligne, comme au cours de la première
rencontre avec Lotte, le côté littéraire de cette relation. Plus
encore, il esquisse une mise en fiction de l’histoire de Werther,
préparée du reste par le contexte d’un récit adressé, par l’éditeur, à
un lecteur, lui-même personnage de l’œuvre.
Le passage décrit la dernière rencontre avec Lotte avant le
suicide de Werther. Il représente de ce fait un sommet de la
passion, où Charlotte révèle ses sentiments presque malgré elle.
Mais il constitue en même temps le moment de la séparation
définitive, qui scelle le sort de Werther. Tout le texte se tisse donc
autour d’une dialectique de l’instantané et de l’éternel, autour
d’une tension entre l’accomplissement, la réalisation de l’amour et
son expression poétique, c’est-à-dire sa mise en fiction. C’est sur
ces contradictions que se construit la nécessité de l’issue fatale.
PAROXYSME DE LA PASSION
La lecture d’Ossian est l’occasion d’une véritable mise en
scène de la séparation, qui manifeste l’intensité de la passion. Là
encore, l’expression de la passion repose sur une tension,
présentant une intensité sans emphase. L’échange prend une
forme théâtrale et insiste autant sur la gestualité que sur les
176
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
discours. Le texte souligne même, dans un mouvement
descendant, le passage du langage au mouvement : « la puissance
de ces paroles s’abattit sur le malheureux […] il se jeta aux genoux
de Lotte ». La traduction s’efforce de rendre compte de ce
mouvement de chute, plus explicite encore dans le texte original
(« fiel über », « warf sich nieder »). Ce mouvement descendant, ce
glissement du verbal au gestuel correspond au passage d’un cercle
de fiction, celui du texte d’Ossian, à un autre, manifesté par la
présence physique des personnages. Le récit à la troisième
personne insiste sur la dimension pathétique de la scène et
renforce l’effet de dramatisation. Ce côté pathétique se lit dans la
force gestuelle du passage, en particulier dans les mouvements de
Werther, d’abord à genoux, puis debout au moment des baisers,
de nouveau à genoux, enfin couché. Cette dernière position est la
seule à ne pas être présentée comme une action mais comme un
état : « Il était allongé à terre » (« Er lag an der Erde ») – et marque
ainsi le terme de cette explosion de la passion.
Si la théâtralité soulignait l’aspect dynamique de la passion, sa
nécessité transparaît dans les expressions de sensualité. Tout le
passage décrit des manifestations corporelles impossibles à
réprimer, ce qui prend un sens particulier pour Charlotte dont les
sentiments étaient jusqu’alors opaques. Les signes physiques de la
passion sont inscrits dans une sorte de nécessité physiologique ou
psychologique : « Dans un complet désespoir », « Dans le trouble
de ses sens ». Les phrases mettent en évidence, à l’intérieur de ce
cadre, l’accumulation de verbes d’action par des constructions
paratactiques : « il se jeta […], lui saisit les mains, les pressa » ;
« elle lui pressa les mains, les pressa contra sa poitrine, se pencha
vers lui ». La symétrie des phrases présente une image de
réciprocité qui prépare le moment des baisers. Le vocabulaire du
corps – avec la mention des joues, de la poitrine, des lèvres – est
prégnant, avec une insistance sur les mains qui rappelle la scène du
bal. Le texte est dominé par le langage de la passion, caractérisé en
particulier par les verbes « serrer », « presser », « se jeter », ou les
adjectifs « brûlantes » ou « frémissante ». Surtout renvoient à la
passion au sens propre, au sens d’action du corps sur l’âme, toutes
les indications d’une résistance amoindrie à la pulsion amoureuse.
De même, la séparation d’avec Lotte est présentée sous une forme
négative (« Il ne résista pas », « n’osa pas la retenir ») ou passive
(« la laissa s’échapper de ses bras »).
177
Littérature et saveur
Cette expression de sensualité s’articule dans le passage selon
un rythme qui reproduit le mouvement d’une passion refoulée et
impossible. La manifestation soudaine de la passion est tout
d’abord déclenchée par la fin de la lecture d’Ossian, comprise
comme anticipation : « Demain viendra le voyageur, il reviendra
[…] ; son regard me cherchera dans les champs d’alentour et ne
me trouvera pas ». Le futur simple, sur lequel insiste, dans le texte
original, la répétition de l’auxiliaire « wird », suggère le caractère
éternel, irrévocable de la séparation. En même temps, dans sa
valeur prophétique, il est comme rompu par le passage brutal,
dans le paragraphe suivant, au passé simple – au prétérit en
allemand. Celui-ci fonctionne comme un retour au présent et à la
présence des personnages. Une telle structure souligne la valeur
tragique du passage, la présence, à travers le texte lu, d’une
destinée. L’expression de la passion y est alors inscrite, présentée
comme une nécessité. Elle suit un schéma de montée et de
retombée, avec une amplification du rythme des phrases jusqu’à la
phrase cardinale : « Le monde pour eux s’anéantit », qui représente
une sorte d’acmé. La phrase est non seulement précédée de deux
phrases parfaitement symétriques, mais aussi encadrée par deux
phrases, elles aussi symétriques entre elles, où les deux
personnages sont alternativement sujets et objets des actions. Leur
réunion symbolique n’existe que dans le pronom « eux »
(« ihnen »). La retombée, en trois temps, s’effectue à travers la
répétition du nom, « Werther », qui traduit l’irruption du langage
dans cette osmose silencieuse. Dans tout ce passage, la présence
effacée, peu bavarde du narrateur fonctionne comme une caisse
de résonance : elle concentre l’effet, en évitant toute amplification.
EQUIVOQUES DU PASSAGE
Dans le tissu même du texte apparaissent bien des tensions et
des équivoques : nombre de détails vont dans le sens contraire
d’une lecture qui ne verrait dans cette osmose qu’un mouvement
de Werther trop faiblement repoussé par Charlotte. La réciprocité
des sentiments, tout d’abord, se lit dans le partage des émotions,
lui-même sensible dans la structure des phrases, la répartition des
pronoms « il » et « elle », ainsi que des pronoms objets. Deux
phrases se répondent de façon marquante, introduites
respectivement par « Dans un complet désespoir » et « Dans le
178
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
trouble de ses sens ». Le sujet de l’action est Werther dans la
première, Lotte dans la seconde, comme pour faire de cette
dernière une réponse, une réaction.
Dans chaque phrase, trois actions s’enchaînent selon une
structure paratactique, avant de détacher, après un « et » qui
fonctionne plus comme une distinction que comme un lien, une
proposition où l’agent de l’action est différent : il s’agit de Lotte
dans la première phrase (« et elle crut sentir passer dans son
âme »), rupture qui est soulignée avec bien plus de force dans le
texte original par l’inversion, qui met en avant le pronom au datif :
« und ihr schien eine Ahnung […] ». Significativement, dans la
phrase suivante, le sujet n’est pas Werther mais un pluriel (« leurs
joues brûlantes ») : sur ce point où s’écorne la symétrie s’opère le
glissement vers l’instant des baisers. L’effet de symétrie le plus fort
encadre néanmoins la phrase « Le monde pour eux s’anéantit » :
« elle lui pressa les mains, les pressa contre sa poitrine » trouve un
écho direct dans : « il l’entoura de ses bras, la pressa contre sa
poitrine ». La symétrie s’appuie sur la signification symbolique des
éléments du corps : si les bras représentent la version protectrice
de la notation sensuelle que forment les mains, la poitrine
comporte en elle-même cette double signification. Elle est
l’attribut de la féminité, mais fait également de Lotte une figure
maternelle, lorsqu’elle serre Werther qui s’est jeté à ses genoux.
L’attitude de Charlotte n’échappe alors pas à l’ambiguïté. Son
premier mouvement est « un élan de compassion », qui ne doit pas
se comprendre au sens de communion dans la souffrance (Mitleid),
puisque l’adjectif employé, wehmütig, suggère au contraire, dans
cette souffrance sentimentale, l’idée d’une séparation
psychologique. Il est significatif qu’en sens inverse, le dernier
regard qu’elle jette sur lui, celui qui marque la séparation définitive,
soit « le regard le plus chargé d’amour ». Au milieu se trouve
exprimé ce déchirement, cette hésitation, lorsqu’elle mêle les deux
sentiments, « ballottée entre l’amour et la colère ». Les trois
exclamations, les trois occurrences du nom « Werther », formulées
sur trois tons différents, expriment par le même son trois
sentiments différents. La première exclamation n’en est pas une,
formulée par un oxymoron où le verbe « s’écria » (« rief ») est
contredit par la « voix étouffée » (« mit erstickter Stimme »). Dans
179
Littérature et saveur
la seconde, la force du langage (le verbe « rufen », « s’écrier », est
répété) est réfutée par la faiblesse du corps (« d’une main faible »).
Cette gradation s’achève par cette harmonie entre la voix et son
contenu, entre la parole et le « sentiment », qui induit la
séparation : « "Werther", s’écria-t-elle, et le ton ferme de sa voix
révélait le sentiment le plus noble ».
Ici s’opère un retournement dans le texte, qui représente à la
fois le sommet de cette union et la radicalisation de son
impossibilité. Lotte le formule : « C’est la dernière fois, Werther !
Vous ne me reverrez pas ! » Le nom est prononcé pour la dernière
fois par Lotte. Dans la traduction, rapporté à la proposition qui
précède, il contient à la fois un reproche et un avertissement et
illustre le sentiment de « colère » exprimé. Le texte de Goethe
semble plus ambigü, car il sépare le nom dans une exclamation
autonome : « Das ist das letzte Mal ! Werther ! Sie sehn mich nicht
wieder ». Pouvant être rattachée à ce qui précède comme à ce qui
suit, la formulation du nom, par la note solennelle qu’elle apporte,
souligne sa fonction de parole de rupture. Le présent verbal à sens
de futur en souligne du reste la réalité et, par la promesse qu’il
contient, le caractère irrévocable. Cette signification des dernières
paroles de Lotte est comme affirmée, par contraste, par la dernière
supplique de Werther, demeurée sans réponse : « Lotte ! Lotte !
Un mot encore, un seul ! Un mot d’adieu ! » Le double sens d’une
rupture qui contient en elle-même l’expression du sentiment
amoureux est contenu dans deux attitudes : le silence de Lotte
(« Elle resta silencieuse ») et le mouvement des mains de Werther
(« Werther tendit les mains vers elle, mais n’osa pas la retenir »).
On peut y lire à la fois la manifestation d’une osmose totale des
deux personnages et un écran derrière lequel s’abrite Lotte, pour
se défendre de ses propres sentiments.
EXPRESSION DU DÉSESPOIR
Cet espace de silence, cette zone d’inaccessibilité créés par
Lotte forment le lieu du désespoir de Werther. Construit en deux
étapes clairement articulées, tout le passage est placé sous le signe
de la passivité de Werther. L’emploi, en deux occurrences,
d’adjectifs substantivés comme des sortes d’épithètes homériques
insiste sur cet aspect : « Toute la puissance de ces paroles s’abattit
180
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sur le malheureux » ; « jetant sur le malheureux le regard le plus
chargé d’amour ». L’emploi du même terme par le traducteur
produit un effet de symétrie et souligne le double mouvement de
montée et de retombée de l’expression de la passion. Mais Goethe
propose au contraire une gradation entre « den Unglücklichen » et
« den Elenden », soulignant une progression dans la détresse.
Dans les deux cas, c’est lorsqu’il est objet de l’action que Werther
est ainsi caractérisé. Homme de la passion, il est celui qui subit, et
toute son attitude dans la scène est entièrement réactive. Sa
passivité, on l’a noté, se lit dans des formulations négatives : « Il
ne résista pas », « n’osa pas la retenir ». Tout le texte est tendu
entre action et inaction, comme le montre le passage du
mouvement à la position : Werther « se jeta à ses pieds » ; « Il était
allongé à terre ». Alors que les lignes consacrées aux baisers
multipliaient les verbes de mouvement, c’est ici l’immobilité qui
domine : « il resta dans cette posture plus d’une demi-heure ».
Dans cette dialectique de l’immobilité et du mouvement, ce
dernier semble certes avoir la part prépondérante, mais ce n’est au
départ que de façon réactive : Werther ne tend les bras vers Lotte
qu’en réponse aux paroles de rupture. De même, par contraste
avec son immobilité d’une demi-heure, les expressions de
mouvements occupent toute la fin du passage : « Il arpenta la
pièce » (Goethe suggère ce mouvement frénétique par l’emploi des
particules « auf und ab »), « il alla à la porte de la chambre ». Mais
là encore, ce mouvement semble être simplement déclenché par
l’irruption de la servante. Enfin, une phrase, par sa forme scandée,
met en évidence cette alternance d’immobilité et d’attitude
réactive : « Il attendit, supplia, attendit ». Pourtant, la fin du
passage fait passer Werther d’une attitude passive à une
détermination. Cela se lit d’abord dans l’intensité croissante des
verbes qui se rapportent à la parole : ses paroles suppliantes sont
dites « à voix basse » (« rief mit leiser Stimme »), ses mots d’adieu
sont prononcés « en s’écriant » (« und rief »). Cette gradation,
appuyée dans la traduction, souligne un passage à l’action dans la
description de la séparation. C’est en particulier le verbe
caractérisant le départ de Werther (« il s’arracha de ces lieux ») qui
contient cette expression d’énergie. Dans le texte de Goethe, le
contraste est souligné par un jeu d’assonances, opposant les sons
[a] qui accompagnent les notations de passivité (« Er harrte und
181
Littérature et saveur
bat und harrte ») aux sons [i] associés à ce mouvement d’énergie :
« riss er sich weg und rief ».
C’est une façon de présenter le suicide de Werther comme
l’objet d’une véritable résolution. Loin de traduire une incapacité à
supporter la souffrance, il est l’expression d’une volonté ; il est à
cet égard – ce que Chateaubriand reprochera à Goethe – envisagé
comme positivité. Dans cette séparation, la mort est inscrite dans
l’idée d’éternité contenue dans les dernières paroles de Werther :
« Pour toujours adieu ! » La structure circulaire du passage lui
confère une sorte de nécessité tragique, puisque ces mots de
Werther s’éclairent par l’identification, au début du passage, aux
vers d’Ossian, dominés par cette dialectique de la mort et de la vie,
en forme d’hésitation ou de dilemme : « Pourquoi me réveiller, au
souffle du printemps ? » Tout le paragraphe est construit autour
de cette tension entre les images de la vie naissante (« souffle du
printemps », « voix caressante », « rosée du ciel ») et celles de la
mort : « flétrir », « tempête », « dépouiller de mes feuilles ». Le
futur des verbes lui-même, qui clôt le paragraphe, a cette double
fonction de suggérer un avenir et de renvoyer à une éternité audelà de la vie.
C’est cette tension qui opère un tournant, qui met fin à la
lecture de Werther pour suggérer une identification. Par delà
l’arrière-plan biographique immanquablement relevé par la
critique, il y a là une façon d’inscrire toute la relation entre
Charlotte et Werther dans un univers de fiction poétique : la scène
de la première rencontre était, pour sa part, placée sous les
auspices de Klopstock. L’identification ressentie par Werther au
texte qu’il lit est l’objet d’un pressentiment vague de Charlotte :
« elle crut sentir dans son âme un pressentiment du terrible projet
qu’il avait formé ». L’issue est-elle comprise, la mort inéluctable de
Werther est-elle acceptée par Charlotte ? Son silence final peut se
lire à la fois comme un adieu et un refus de l’adieu tel que le
conçoit Werther, c’est-à-dire un adieu avant le suicide.
PATHÉTIQUE ET TRAGIQUE
Ce passage des baisers et de la séparation, qui représente une
sorte de sommet de l’intensité dramatique, est inscrit dans un
182
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
double mouvement contradictoire d’effet de réalité et de
poétisation. La parole déléguée dans cette partie « L’Editeur au
lecteur », et plus encore l’effacement du narrateur suppriment
toute emphase et, par une présence plus immédiate des
personnages, donnent plus d’acuité au pathétique simple de la
scène. Il serait sans doute superficiel d’étayer cet aspect par une
source biographique que la critique a parfois cherchée dans un
baiser donné par Goethe à Charlotte, le 13 août, et mentionné
dans le journal de Kestner. Car tout, au contraire, tire cette scène
du côté de la mise en fiction. Son lien avec la lecture des passages
d’Ossian traduits par Werther, mais aussi le rapprochement qu’on
pourrait établir avec le baiser reçu par une autre Charlotte, dans
Les Affinités électives (première partie, chapitre 12), l’inscrivent dans
différents cercles de fiction.
C’est en effet dans un texte à la grande force poétique et à la
valeur clairement symbolique que Goethe décide d’inscrire la
séparation de Lotte et de Werther. Ce passage très romanesque,
imprégné de pathétique, est en même temps le lieu d’une nécessité
tragique qui s’exprime sous deux formes. En mettant aussi en
scène la révélation des sentiments de Charlotte, demeurés cachés
jusque-là, il tisse indissociablement l’osmose des deux personnages
et l’impossibilité de cette union. Ici se construit une destinée
tragique. Non seulement le suicide de Werther devient une
nécessité au plan de l’intrigue, mais il est préfiguré sous différentes
formes : par l’association avec le modèle littéraire d’Ossian, par le
pressentiment de Lotte, étayé par le rapprochement avec la scène
où elle décrochait l’arme du mur, et enfin par l’adieu de Werther.
Par là, Goethe joue avec les ressorts du romanesque en même
temps qu’avec les frontières du genre, dans la mesure où
l’expression du pathétique est inséparable de la fatalité tragique.
183
GABRIEL DE GUILLERAGUES,
LETTRES PORTUGAISES
Par Florence CHAPIRO
Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux ! tu as
été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait
tant de projets de plaisirs, ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être
comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ? cette absence, à laquelle ma douleur, tout
ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de
regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des
mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me
suffisaient ?Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des
larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous
étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de
temps. Cependant, il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la
seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la
sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne
me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que
me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à
tous moments : cesse, cesse, Marianne infortunée, de te consumer vainement, et de rechercher un
amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des
plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports,
desquels il ne te sait aucun gré. Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous,
et je suis trop intéressée à vous justifier : je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne
suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je
des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de
l’amour ?
Gabriel de Guilleragues, Lettres portugaises, éd. Frédéric Deloffre, Gallimard, coll. « Folio
classique », 1990, p. 75-76.
Littérature et saveur
C’est un texte presque sans auteur et d’une simplicité à en
déconcerter plus d’un. Il n’est pas très long, en effet. Qu’en dire
qui ne soit déjà de trop ? Dans l’édition de Frédéric Deloffre1, la
préface critique occupe deux fois plus de place que le texte luimême, et nous ne tenons pas encore compte du dossier, véritable
arsenal censé imposer la puissance et l’aplomb d’une œuvre sans
doute jugée trop courte. Ne nous effrayons cependant pas, les
notes tiennent la gageure de la brièveté.
Or, les grandes fictions de l’âge classique, j’entends par là les
fictions de génie, sont pour la plupart ramassées, sèches, pointues.
Elles ne s’encombrent pas de détails, elles courent droit au but
qu’elles ont fixé, maintenant peu ou prou, en regard de la fiction
dramatique, l’impitoyable unité de lieu et de temps. En trente et
une page, n’en déplaise à la critique érudite, Guilleragues donna
toute sa pureté et son énergie à la fiction, nourrie tout entière au
sel d’une catégorie anthropologique dont on ne saurait se passer
dans une étude classique des passions de l’âme : l’imagination.
Dans ces cinq lettres, il ne se passe rien. Une religieuse
abandonnée, pur archétype d’un imaginaire d’époque, refusant de
renoncer à la passion, divertissant son cœur et sa raison de la
douleur amoureuse et de l’humiliation de l’orgueil, livre son
imagination à une activité industrieuse. Pourtant, rien ne se
passant, je maintiendrai que tout est dit sur la logique de la
passion. Sans avoir recours à l’inconscient prétendument
désordonné d’une Marianne dont on ne connaît presque rien, sans
investir l’explication de notions épistémologiques aussi floues et
inadéquates que celles de la psychanalyse, mais aussi sans se
demander pourquoi le texte ne défend pas les droits de la femme2
ou s’il s’agit bien d’une œuvre « moderne3« , je tâcherai de
proposer une esquisse de sa logique.
1. Gabriel de Guilleragues, Lettres portugaises, éd. Frédéric Deloffre, Gallimard,
coll. « Folio classique », 1990.
2. Ibid., p. 68.
3. Ibid., p. 62-67. L’argument fondamental de cette modernité étant que cette
« tragédie » « ne peut être qu’en prose. »
186
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Au rebours de deux interprétations épistémologiques, et donc
idéologiques, majeures, qui en disent plus long sur les lecteurs du
texte que sur l’œuvre elle-même, je montrerai que cet extrait :
a) tire sa cohérence du fait qu’il dégage les trois facultés
anthropologiques que représentent la raison, le cœur, et
l’imagination. La femme abandonnée travaille à toucher celle des
facultés qui lui donnera la plus entière satisfaction.
b) dément parfaitement l’indestructible idole critique faisant
de la passion un désordre. L’attachante nouveauté de la logique
imaginative ne doit pas faire conclure à l’inexistence de toute
logique.
Marianne nourrit son imagination pour qu’elle lui permette de
dire et croire autre chose que le jugement que la raison impose.
D’où, les atermoiements d’une logique rationnelle, au profit des
divertissements de l’imagination. D’une logique l’autre, la
religieuse déploie le spectre multicolore de la passion.
Marianne commence par demander à son amant de l’attention,
une circonspection que l’éloignement semble rendre incertaine :
« Considère », reviens prestement de ton « manqu[e] de
prévoyance ». On appelle parfois cela la captatio benevolentiae. Il faut
qu’on l’écoute et elle ne cessera de rechercher réciprocité et
contagion, partage le plus ténu qui soit entre deux êtres séparés, et
qui puisse continuer de la faire espérer qu’elle jouira d’une passion
d’amour sans l’entremise du corps. Ainsi, la trahison des
sentiments a été double : « tu as été trahi, et tu m’as trahie » ; par la
lettre, Marianne se lie à son séducteur. Le plaignant, l’apostrophant
sous le signe du malheur, elle impose le partage des peines et le
constitue partie intégrante et souffrante de son topique lamento
d’amoureuse éconduite.
C’est dire si son propos ne manque pas d’ordre et s’appuie sur
une logique dont l’espoir et l’amour seuls procurent le génie. La
« trahison » réciproque, les « espérances », la tromperie, les
« projets », restent autant de désignations de la faculté imaginative,
celle qui fait que la réalité se dédouble et peut donc mentir.
Marianne impose à son destinataire le nom d’amant, le fait qu’il
sente une passion, sans quoi elle ne pourrait nourrir son
imagination. Aussi, à ses propres « espérances trompeuses », faitelle correspondre un « mortel désespoir » qu’elle désire d’imaginer
187
Littérature et saveur
dans le cœur de l’autre. Mais qui a dit que l’amant enfui sentait
quelque désespoir que ce fût ?
Marianne entrelace les logiques rationnelles et imaginatives,
elle a tantôt recours aux arguments rationnels ( le verbe « causer »
que l’on retrouve deux fois dans la même phrase, encore par
figure de réciprocité, en est preuve assez claire ), tantôt à
l’apitoiement sensible. La lucidité ne lui fait pas défaut, elle sait
que sa douleur, « tout ingénieuse qu’elle est », ne procure pas assez
d’énergie pour compenser l’absence du corps aimé. Or, si la
douleur est « ingénieuse », c’est parce qu’elle provient de l’instance
rationnelle, réaliste, blessée. Mais elle ne suffit pas, c’est pourquoi
elle puise dans l’imagination, par le biais du souvenir : « regarder
ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient
connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me
tenaient lieu de toutes choses ».
L’amour est ici du côté du corps, si l’on veut le convertir en
cas d’absence, il faut donc soit développer une véritable mystique
du cœur, comme le fait Elvire, cette autre religieuse abandonnée,
soit contraindre sa raison à juger des circonstances en démystifiant
l’amour, en exacerbant l’orgueil, ou encore par un mépris des sens
ou de l’amant en question. Mais, en ce dernier cas, on comprend
que les passions de la raison privent celle-ci du plaisir sensuel.
Marianne, quant à elle, prend parfois les élans de la tentation
mystique1, mais ne parvient pas à y adhérer pleinement, d’où
l’issue du roman dans laquelle elle verse dans l’orgueil blessé et la
jalousie intempestive. L’incipit donne au lecteur la première figure
d’une Marianne qui butte contre l’aridité sensuelle de la logique
rationnelle, et qui pallie ce défaut par un recours flagrant à
l’imagination. Marianne fait tout pour entretenir en mots l’amour
de son amant, en partage simulé, ou en souvenir complaisamment
évoqué. Chez Marianne, la passion d’amour repose sur
l’imagination en se confondant avec l’espoir de l’amour.
1. Ibid., Seconde Lettre, par exemple dans des propos tels que : « je ne mets plus
mon honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie », « je
sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes », ou enfin
« mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traitez », p. 79-83.
188
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
A partir du « Hélas ! », les preuves pathétiques s’imposent
pour proférer la menace de mort, laquelle donne son
indispensable urgence à la plainte, sans laquelle elle ne saurait
avoir d’impact sur le destinataire. Dans cette longue phrase, le
lamento joue des intensifs et des restrictifs, c’est-à-dire des emplois
aigus de la langue : l’être aimé serait « la seule lumière », son
éloignement serait « si insupportable, qu’il [la] fera[it] mourir en
peu de temps », les yeux de Marianne n’ont « que des larmes », et
ne servent « qu’à pleurer sans cesse ». La douleur sentie par
l’abandonnée s’exacerbe dans la lettre. « Cependant » n’implique
pas un retournement des peines, mais bien davantage leur
sublimation.
Non seulement souffre-t-elle de « l’éloignement » physique, de
l’absence, mais aussi chérit-elle la douleur que lui a imposée
l’amant enfui. Marianne joue l’amour du sacrifice, elle tente le
mysticisme de l’amour dans la douleur même et dans le plaisir
sensuel malgré l’absence charnelle, choses permises par un évident
recours à l’imagination. La religieuse emprunte le discours de la
passion, elle parle une langue universelle, et un lecteur ne saurait
lire cette phrase sans la reconnaître : « je vous ai destiné ma vie dès
que je vous ai vu ». La passion doit être prouvée pour être
défendue et entretenue dans l’imagination ; ainsi, aime-t-on dès le
premier regard, ainsi envoie-t-on « mille fois le jours [ses]
soupirs », à distance, vers celui qu’on aime. Marianne s’invente en
Elvire le temps d’une phrase, mais elle ne quitte pas la scène in fine
comme cette dernière, elle n’en est qu’au début de ses tentatives.
Marianne ne contrefait rien ni ne s’aveugle, elle doit trouver le
discours qui permette à sa passion d’espérer et de survivre en
imagination.
C’est pourquoi Marianne va définitivement rejeter la logique
rationnelle et réaliste qui vient la tourmenter, celle qui
démystifierait les preuves pathétiques et les élans imaginatifs
empruntant à la langue connue mais si douce du cœur et des
sentiments. Marianne incarne parfaitement ce que la marquise de
Merteuil appelle les « femmes à délire, et qui se disent à sentiment ;
dont l’imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leur
189
Littérature et saveur
sens dans leur tête1« , et qui, « s’abandonnant sans réserve à la
fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces Lettres si
douces, mais si dangereuses à écrire2« . Mais, chez Marianne, cet
abandon à l’imagination et à la jouissance de devenir transparente
à son bourreau, victime de son départ décidé, demande justement
tous les efforts. Marianne cherche à faire taire la voix de la
conscience, le jugement de la raison, qui rappellent « cesse, cesse,
Marianne infortunée, de te consumer vainement, et de chercher
un amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les mers pour te
fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un
seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces
transports ». Marianne répond donc à la description de la
marquise, mais c’est, paradoxalement, en conscience et non par
faiblesse. Que va donc faire Marianne contre cette raison qui crie
la défaite, véritable chronique d’ une mort annoncée de la
passion ? Comment se débarrasser d’un « avertissement trop
sincère » du jugement rationnel ?
Le texte pousse la religieuse vers l’unique recours qui lui reste
si elle désire de jouir encore de la passion. Sans le corps, puisque
l’autre a quitté le Portugal, sans le cœur, puisqu’elle ne tient pas
jusqu’au bout la tentation mystique, sans la raison qui lui impose
d’abandonner ses espoirs, Marianne n’a d’autre choix que de
puiser son roman et sa volupté dans la faculté imaginative. Elle ne
le profère que trop clairement : « Non, je ne puis me résoudre à
juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous
justifier : je ne veux point imaginer que vous m’avez oubliée.[…]
Et pourquoi faire de vains efforts pour ne me plus souvenir de
tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? »
La logique se déploie avec tant de nécessité et de beauté qu’on se
trouve bien en mal d’en dire quelque chose. Le texte échappe ici, il
s’élance au-delà de nous. Marianne sait rationnellement que
l’amant l’a quittée et ne l’aime plus, voire ne l’a jamais aimée. Mais
son « intérêt », c’est-à-dire le calcul de la raison contre la passion,
serait justement d’imaginer que la passion existât toujours. La
1. Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, éd. Laurent Versini, Gallimard,
coll. « Bibliothèque de la Pléïade », 1979, Lettre LXXXI, p. 170.
2. Ibid.
190
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
dernière phrase de notre extrait est à ce titre superbe : les
circonvolutions d’un esprit qui mesure les conditions de sa
jouissance plient la phrase, la tordent entre négation et
affirmation. Même le sublime serait le fruit d’un calcul de la raison
dans ce personnage troublant.
Dupe du préjugé qui voudrait que les femmes soient de
pauvres éplorées qui ne comprennent rien du cœur ou de la
raison, héritiers du mépris d’une Merteuil, cherchant parfois à
défendre les « droits de la femme » au sujet d’un texte si brillant, la
critique s’est souvent méprise. Marianne sait. C’est parce qu’elle
sait et qu’elle veut ne pas savoir, parce qu’elle impose l’imagination
en conscience, à dessein, qu’il faut lui marquer un peu plus de
respect et écouter cette liminaire recommandation : « Considère,
mon amour ».
191
PHILIPPE JACCOTTET,
« FRUITS »1
Jacques VASSEVIÈRE
Ancien élève de l’ENS Saint-Cloud
Les mots en réseaux
L’ENS de Saint-Cloud-Fontenay-Lyon ayant pour mission de
former des professeurs de l’enseignement secondaire, il n’est peutêtre pas inutile de faire entendre ici des échos du lycée. Le
vocabulaire et son usage poétique constituent souvent, pour les
lycéens d’aujourd’hui, un obstacle majeur à la lecture littéraire et
au plaisir qu’elle procure. Combien de professeurs, après avoir lu
en classe un poème qui les enchante, s’entendent dire :
« Monsieur, on n’y comprend rien ! » C’est donc à dessein qu’a été
choisi un de ces poèmes qui déroutent les élèves parce qu’il ne se
livre pas au premier contact et qu’il exige des relectures attentives
pour repérer et apprécier l’enrichissement de mots au demeurant
banals par leur emploi en figures et en réseaux. C’est à dessein,
aussi, qu’il ne fait pas l’objet d’une explication linéaire mais d’une
analyse prenant en compte les difficultés de lecture pour organiser
l’observation et l’interprétation du texte.
Avant d’aborder cette étude sous l’angle privilégié du
vocabulaire, on précisera les notions qu’elle met en œuvre. Le
champ lexical (ou conceptuel, ou notionnel) peut être défini comme
1. « Fruits » appartient au recueil Airs (Gallimard, 1967), repris dans Poésie 19461967, collection Poésie / Gallimard. Cet article s’inspire d’un rapport de
recherche de l’Institut national de recherche pédagogique, Des mots au discours. La
place du lexique dans l’enseignement du français au lycée, coordonné par Marie
Berthelier, Romain Lancrey-Javal et Jacques Vassevière, INRP, 2001.
Littérature et saveur
l’ensemble des mots du lexique qui font référence à un même
domaine de la réalité. Le repérage d’un réseau lexical (ou isotopie
lexicale) établit entre les mots d’un texte des relations qui sont
porteuses de sens ; cette opération suppose que les sens dénotés et
connotés aient été compris, elle demande souvent des relectures et
engage l’interprétation. C’est aussi le cas du réseau sémantique,
ensemble de termes qui, dans un texte donné, comportent un (ou
des) sème(s) commun(s) sans appartenir nécessairement à un
même champ lexical ; produit d’une activité de lecture, il met en
évidence des éléments de signification plus abstraits, qui
structurent un texte de façon originale.
« Monsieur, on n’y comprend rien ! » Le désarroi du jeune
lecteur naît ici du caractère elliptique et allusif du poème, dont le
vocabulaire, pour l’essentiel, renvoie à d’autres réalités que celle
des fruits. C’est l’effet de la métaphore originale du premier vers,
que prolonge une série de métaphores in absentia :
Dans les chambres des vergers
ce sont des globes suspendus
que la course du temps colore
des lampes que le temps allume
et dont la lumière est parfum
On respire sous chaque branche
le fouet odorant de la hâte
L’ellipse systématique du comparé donne ainsi au poème un
aspect lapidaire, et même mystérieux pour qui n’aurait pas vu dans
le titre le premier mot du poème. Toutefois, la reprise dans la
troisième phrase du présentatif qui lance, si l’on peut dire, la
première fournit un appui intéressant :
Ce sont des perles parmi l’herbe
de nacre à mesure plus rose
que les brumes sont moins lointaines
des pendeloques plus pesantes
que moins de linge elles ornent
Elle permet opportunément au lecteur de recomposer
mentalement les métaphores dans les trois premières phrases de
ce bref poème qui en compte cinq : « Dans les chambres des
194
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
vergers », les fruits (le comparé) sont des « globes », des
« lampes », des « perles », des « pendeloques » (les comparants).
Cette première observation met en évidence une structure
syntaxique et métaphorique qui se développe dans les douze
premiers vers : les quatre comparants surimposent – ou
substituent – à la représentation banale des vergers l’image
mentale de chambres nocturnes, suffisamment éclairées pour
laisser deviner des présences féminines. Elle prépare la lecture des
cinq derniers vers où les métaphores in absentia font directement
référence à l’humain :
Comme ils dorment longtemps
sous les mille paupières vertes !
Et comme la chaleur
par la hâte avivée
leur fait le regard avide !
Une réflexion sur l’association opérée par cette structure entre
les mots « fruits », « globes », « lampes », « perles » et
« pendeloques » met en évidence la polysémie du vocabulaire, qui
fait ici la cohésion du poème. Dans le contexte du vers 2, le mot
« globes » est d’abord lu comme une désignation métonymique
des fruits ; repris par le mot « lampes » (« ce sont des globes […]
des lampes », v. 4), il évoque, métaphoriquement, des globes
lumineux. Ainsi, deux caractéristiques des fruits (pommes, pêches
ou cerises…), la rondeur et la couleur, se trouvent comme
objectivées par les différentes images qui se succèdent dans la
métaphore filée. Les mots se chargent d’un sens double, et même
triple dans le cas de « pendeloque », déjà doté d’un double sens
lexical selon qu’il est employé au singulier : « Pierre précieuse en
forme de poire, qui pend à une boucle d’oreille » ou au pluriel :
« Cristaux attachés à un lustre »1. Cette polysémie suscite dans
l’esprit du lecteur des images de bijoux féminins (comme
« perles »), de lumière (comme « globes » et « lampes ») et, par la
« forme de poire » du bijou, de fruits.
Le vocabulaire s’organise ainsi en cinq grands réseaux
lexicaux, étroitement articulés. Le réseau lexical des fruits qui
1. Dictionnaire Lexis, Larousse, 1992.
195
Littérature et saveur
développe le titre (« vergers », « branche », « herbe », mais aussi
« parfum ») a surtout une valeur référentielle. Il se prolonge, de
manière plus allusive et métaphorique, avec les « globes » et les
« paupières vertes » (qui font référence aux feuilles des arbres
fruitiers). Le poème n’est pas une leçon de choses, il mêle
plusieurs domaines de la réalité et laisse percevoir à travers
l’univers de la nature celui des hommes.
Le réseau lexical du temps (« la course du temps », « la hâte »,
« longtemps ») est naturellement associé au précédent dans la
mesure où le poète évoque la maturation des fruits : il a donc aussi
une valeur référentielle. Toutefois le déroulement du temps est
évoqué de manière allusive, « les brumes […] moins lointaines »
désignant par métonymie l’automne (v. 9-10) et « la chaleur » l’été
(v. 15) ; les vers 11 et 12 montrent aussi les fruits (pommes,
poires) arrivant à maturité à l’automne, au moment où les feuilles
commencent à tomber. Le relatif effacement des références aux
saisons laisse la place à l’évocation d’un temps humain, actualisée
par l’emploi du mot « hâte » qui contribue à personnifier les fruits.
Le réseau lexical des chambres (« chambres », « globes »,
« lampes », « linge ») est beaucoup plus surprenant, comme la
métaphore qui l’inaugure dans le premier vers et se prolonge dans
le reste du poème. Il convoque un autre univers de référence que
celui des vergers, celui des humains, et évoque les activités
auxquelles ils peuvent se livrer dans les chambres la nuit : le
sommeil (v. 13) et l’amour, le mot « linge » étant associé, par
métonymie, au corps dénudé (voir, dans le poème suivant : « et
maintenant je la regarde / au milieu de son linge »).
Le réseau lexical de la lumière (« globes », « colore »,
« lampes », « lumière », « allume », « rose », « pendeloques »),
largement métaphorique, prolonge et précise la métaphore filée
des « chambres des vergers ». L’image des chambres éclairées
transfère les sèmes de scène nocturne et d’intimité.
Le réseau lexical de la femme est à la fois le moins attendu, le
plus signifiant et le mieux représenté (« parfum », « perles »,
« pendeloques », « linge », « paupières vertes », « dorment »,
« hâte », « regard avide »). Chacun de ces mots se charge de
connotations érotiques : sensualité (« parfum »), nudité (« moins
de linge » et, par métonymie, « perles » et « pendeloques », ces
bijoux étant associés à des parties du corps féminin fortement
érotisées, poitrine et oreille), désir (« hâte », « regard avide »). Cet
196
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
érotisme se diffuse au mot « globes » qui réactive une métaphore
commune (et même populaire : le poème travaille des lieux
communs) en associant les fruits, désignés par leur qualité
essentielle, la rondeur, et les seins. La même association vaut pour
les « pendeloques […] pesantes » qui évoquent la féminité non
seulement par métonymie (ce genre de boucles d’oreille est un
bijou féminin) mais aussi métaphoriquement par leur forme de
poire ; le poème actualise ainsi les deux sens lexicaux du mot
« pendeloques » (bijoux, cristaux d’un lustre) et l’enrichit de deux
autres sens par la double métaphore des poires et des seins.
Seuls les deux premiers réseaux lexicaux sont référentiels au
sens où ils développent le thème des fruits annoncé par le titre ;
les trois autres invitent à lire dans ce poème autre chose qu’une
évocation de la maturation des fruits et engagent une lecture
symbolique. La constitution d’un réseau sémantique permettant
l’interprétation du poème s’impose ainsi progressivement. Ces
cinq réseaux lexicaux sont en effet homogènes. La polysémie de
certains termes connecteurs qui se trouvent à l’intersection de
plusieurs réseaux assure, de manière très « économique », la
cohérence et le pouvoir de suggestion du poème : « globes » et
« pendeloques » valent pour les fruits, la lumière, les chambres et
la femmes, « parfum », « linge » et « paupières vertes » pour les
fruits et la femmes. Cette cohérence est renforcée par les
équivalences que les métaphores in absentia établissent
instantanément entre l’univers végétal et l’univers féminin : le linge
est ainsi substitué au feuillage, les paupières aux feuilles, les perles,
les globes et les pendeloques aux fruits. Toutes ces métaphores
sont rendues lisibles par la métaphore initiale in praesentia, véritable
cellule mère, qui associe les vergers aux chambres. Au terme du
poème, habitué à l’ellipse systématique du comparé, le lecteur peut
ainsi comprendre que le syntagme « regard avide » désigne la
couleur brillante (et non plus seulement « rose ») des fruits mûrs
tout en se sentant impliqué dans le texte comme s’il était l’objet du
regard de ces femmes-fruits. La lecture rétrospective multiplie les
effets de polysémie et les échos entre les deux univers : le rose est
la couleur des fruits qui commencent à mûrir, mais aussi celle de la
chair que cache « moins de linge », la chaleur est celle de l’été mais
aussi celle du désir, les mots les plus communs (« chambres »,
« globes », « hâte ») se chargent de sensualité.
197
Littérature et saveur
C’est donc le réseau sémantique du désir féminin qui donne au
poème son unité et son sens (son mouvement et sa signification) et
qui règle en profondeur la distribution du vocabulaire. Plus
précisément, il s’agit de la naissance du désir chez la jeune fille,
parallèle à la maturation de son corps, qui attend impatiemment la
saison de l’amour. Le poème procède donc au renouvellement d’un
motif en l’inversant : ce n’est plus la femme qui est comparée à
des fruits (comme dans le langage populaire), mais les fruits qui
sont dotés d’une sensualité féminine. Il se nourrit des
représentations issues d’un certain naturalisme poétique (voir la
description de la Sarriette et de ses fruits dans Le Ventre de Paris de
Zola) et devient ainsi une évocation allégorique de la naissance du
désir féminin inscrit dans le contexte plus large de la nature : dans
l’assimilation des fruits aux femmes se lit le désir de les
consommer, et même de voir les femmes s’offrir comme des
fruits. Une lectrice jugera peut-être cette vision bien masculine…
198
KANT,
CRITIQUE DE LA RAISON PURE
Par Michèle CRAMPE
ENS Lettres & Sciences Humaines, Lyon
Distinction de tous les objets en phénomènes et noumènes
L’analytique transcendantale a donc cet important résultat de montrer que l’entendement ne peut
jamais faire a priori qu’anticiper la forme d’une expérience possible, en général, et que, ce qui n’est
pas un phénomène ne pouvant pas être un objet de l’expérience, il ne peut jamais dépasser les
bornes de la sensibilité dans lesquelles seules les objets nous sont donnés. Ces principes sont
simplement des principes de l’exposition des phénomènes et le titre pompeux d’une ontologie qui
prétend donner, des choses en général, une connaissance synthétique a priori dans une doctrine
systématique (v.g. le principe de causalité) doit faire place au titre modeste d’une simple analytique
de l’entendement pur.
Critique de la Raison pure (1781), traduction A. Trémesaigues et B. Pacaud, Paris, PUF,
1950, p. 222.
Littérature et saveur
Kant : le déplacement de l’ontologie
On ne peut pas expliquer un texte. L’auteur qui l’a produit
sait-il ce qu’il a fait ? En admettant que oui, par optimisme, qui
oserait affirmer que le lecteur, ou pire le commentateur le sache
mieux, plus lucidement que son auteur ? il reste que certains
textes, parce qu’ils sont en état d’innovation conceptuelle et donc
nécessairement en polémique eu égard à des traditions qu’ils ont
l’ambition de dépasser, peuvent prétendre à la fois à une mise en
question de ce qu’ils examinent et audacieusement à la mise en
lumière d’un sens nouveau. Une telle « révolution » peut tout
naïvement se produire au niveau apparemment simplet du
vocabulaire. Mais le poids historiquement reçu, toujours repris
comme lieu d’une vérité incontestable peut être interrogé. Faire
comparaître ce terme devant le tribunal critique de la raison
consiste moins à expliquer une tradition textuelle qu’à la faire
exploser. Ainsi en est-il dans la philosophie kantienne du terme
ontologie. Alors expliquer ici signifie bien éclairer et détruire.
Le texte qu’on présente ici est extrait de la Critique de la Raison
pure de Kant : Analytique transcendantale, chapitre III intitulé : Du
principe de la distinction de tous les objets en général en
phénomènes et noumènes. Dans ce texte s’opère une révolution
théorique : le terme d’ontologie change radicalement de sens au
point que sa signification habituelle en philosophie est détruite.
Mais qu’est donc l’ontologie lorsque Kant la met en cause ?
Il faut rappeler que pour la majorité des historiens de la
philosophie l’ontologie existe en métaphysique alors même que le
terme n’existe pas. Il est de tradition d’admettre qu’on peut définir
d’après Aristote ce que lui-même n’appelle pas ontologie. Dans le
Livre L 11003 à 21 de la Métaphysique (dont le sens premier chez
Aristote est simplement : ce qui suit les ouvrages qui traitent de la
physique) on peut lire : « Il y a une science qui étudie l’être en tant
qu’être et ses attributs essentiels ». C’est à partir de ce point que va
se perpétuer l’idée d’une science de l’être en tant qu’il est. La
question d’Hamlet : Etre ou ne pas être serait-elle avant la lettre
d’ordre ontologique... Etrange insistance des philosophes, de leurs
historiens : tout se passe comme si une science pouvait exister
sans avoir de nom déterminé ; voilà de quoi interroger, scandaliser
200
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
un linguiste. Les choses peuvent sans doute exister avant les mots
qui les désignent. Mais quand on les dit leur désignation par le
langage n’est-elle pas nécessaire ? On peut sourire à la lecture du
dictionnaire de Lalande – sorte de catéchisme couronné par
l’Académie française et dont l’utilité reste toujours active – :
« Ontologie, partie de la philosophie qui spécule sur l’être en tant
qu’être selon l’expression d’Aristote ». Soit ; mais justement
Aristote n’emploie pas le terme d’ontologie.
Ce mot – ontologie – semble bien avoir été employé par des
penseurs allemands au XVIIe siècle. Une de ses premières
apparitions attestée se trouve, en 1646 dans la Métaphysica de
J. Clauberg. L’ontologie est appelée la science qui contemple l’être
en tant qu’être, c’est la science catholique au sens où ce terme
signifie universel. On a pu relever dans un inédit de Leibniz (cf.
L. Couturat Opuscules et fragments inédits non daté), le terme
d’ontologie « Scientia de Aliquo et Nihilo, Ente et Non-Ente, Re
et Modo rei, Substantia et Accidente ».
C’est avec la philosophie de Christian Wolf que va se répandre
en Allemagne le terme d’ontologie dont il est alors admis qu’il
constitue la première et fondamentale partie de la métaphysique.
Science de l’être, de l’essence, préalable à toute autre forme de
connaissance qu’elle rend possible et fonde. Connaître un être
quelconque, y compris un être sensible implique qu’on mette au
jour en quoi, comment, il participe à l’être en général, sinon aucun
être ne pourrait avoir le statut de substance. L’ontologie, et il s’agit
là d’une conséquence, est au fondement de toutes les
connaissances humaines en ce qu’elle en contient tous les
principes. Elle est en ce sens au fondement de ce qu’on pourra
appeler plus tard une théorie de la connaissance. Mais plus encore
elle rend possible de penser le rapport entre une essence et une
existence, dans ce cas éminemment privilégié, pilier fondateur de
toute métaphysique spéciale, qu’est l’existence de Dieu. L’examen
de l’essence de Dieu permet d’affirmer l’existence de Dieu. Cet
argument qu’on rencontre chez Saint Anselme, puis chez
Descartes, pour ne citer qu’eux, ne porte pas le nom
d’ontologique. C’est Kant qui le baptisera ainsi pour en manifester
la vacuité.
201
Littérature et saveur
On trouve une définition – le texte n’est pas signé – du terme
ontologie dans l’Encyclopédie dirigée par Diderot et d’Alembert.
Cette définition rappelle, en termes incontestablement wolfiens,
que l’ontologie est la science de l’être considéré en tant qu’être et
qu’elle est au fondement de toutes les autres parties de la
philosophie et de toutes les sciences. On sait que beaucoup
d’articles de l’Encyclopédie restent en philosophie et ailleurs, fidèles
à une tradition non mise en question. Mais il est plus étonnant que
d’Alembert dans le Discours Préliminaire de l’Encyclopédie reprenne la
définition traditionnelle de l’ontologie que ses soucis « empiristes »
pour ne pas dire « matérialistes » devraient conduire à une analyse
critique. Il définit ainsi l’ontologie : « science de l’être ou
métaphysique générale ». Mais le texte est ambigu. N’affirme-t-il
pas que les êtres spirituels ou matériels ont des propriétés
générales « comme l’existence, la possibilité, la durée » et que ces
propriétés relèvent de l’ontologie ? Le recours à la durée ne met-il
pas en péril la notion d’être en tant qu’être ?
Le texte de Kant ici pris en question, sinon en explication est
donc extrait de la Critique de la Raison pure, dès sa première édition
en 1781. Kant examine le sens du terme ontologie, tel que
désormais selon lui, il faut le considérer. Cette transformation du
sens est en réalité proprement révolutionnaire, au sens où la
philosophie critique est une Révolution de modèle copernicien. Ce
n’est plus, depuis Copernic le soleil qui tourne autour de la terre,
mais la terre qui tourne autour du soleil. Selon Kant une telle
révolution prend sens en philosophie : ce n’est plus le sujet de la
connaissance qui gravite autour d’un objet qui lui dicterait ses lois
structurales, mais bien l’objet qui gravite autour du sujet qui le
rend connaissable. Or, le sujet, l’homme, est constitué de telle
sorte que sa sensibilité dont les formes intuitives sont constituées
par l’espace et le temps, ne peut connaître que ce qui relève de ces
formes. Nous ne pouvons connaître que l’expérience sensible et
les concepts ont pour fonction d’organiser, d’ordonner cette
expérience. Cette connaissance par concepts purs n’est donc pas
possible ; elle ne peut être qu’illusoire. C’est de cette illusion qu’à
pu vivre sans le savoir, toute métaphysique qui pensait pouvoir
penser ce qui est par la pure voie conceptuelle. Si l’être que nous
pouvons saisir est nécessairement appréhendé par notre sensibilité
spatio-temporelle, toute connaissance qui prétend échapper à ces
202
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
conditions qui définissent la phénoménalité n’est qu’une
extravagance, une rêverie d’une Raison inconsciente de soi. Dès
lors, il faut abandonner la prétention de pratiquer une science de
l’être en tant qu’être l’ontologie en son sens classique est un songe
creux.
L’ontologie n’est pas la seule partie – sans doute fondamentale
– de la métaphysique à être à ce point par Kant, interrogée. Il
conduit à la ruine la cosmologie et la psychologie dites rationnelles
par la tradition (elles sont les parties principales avec la théologie
de la Métaphysica specialis) dans la mesure où elles prétendent
disserter du monde, de l’âme, de Dieu, à partir de leurs simples
concepts sans recours à une expérience possible. En montrant la
vacuité de l’ontologie c’est la Métaphysica generalis que Kant
conduit à sa perte. Dans l’Avant-Propos aux Heures matinales,
Mendelssohn appelait Kant « le destructeur universel ».
Il faut donc dans la Philosophie critique entendre désormais
par ontologie (nom orgueilleux, pompeux selon les traductions
de : der stolze Name) la dénomination modeste de « simple
analytique de l’entendement pur ». Par analytique il faut entendre
l’inventaire exhaustif si possible des éléments purs de toute
connaissance possible, étant bien entendu que nos connaissances
possibles réfèrent nécessairement à l’expérience sensible.
L’ontologie est donc réduite – cette réduction est seule capable
d’en garantir la rationalité – à son statut transcendantal : ce terme,
en kantien, signifie ce qui rend l’expérience possible.
Dès lors, l’ontologie ne peut plus être ce champ de bataille où
se sont affrontées les métaphysiques, dans leur quête entêtée,
impossible, de l’être. La radicale transformation que Kant veut
faire subir à l’ontologie est en terme théorique l’heureux
équivalent de ce qu’il entendra plus tard dans son Projet de paix
perpétuelle, entre les peuples.
Réduire l’ontologie à l’analytique transcendantale, c’est aussi,
bien sûr, frapper de nullité toute preuve – qui n’en a jamais été
une pour Kant – dite ontologique de l’existence de Dieu. Ce n’est
pas en examinant l’essence de Dieu qu’on peut en extraire
l’existence avec nécessité. Voilà bien encore un songe creux : d’un
203
Littérature et saveur
concept, d’une essence, on ne peut conclure à une existence.
L’existence relève du fait, et tout fait renvoie à une expérience
sensible. On ne prouve pas que Dieu existe, ou ne prouve pas
qu’il n’est pas. L’athée convaincu relève de la même espèce que
l’ontologiste dogmatique. Kant n’est pas pour autant sceptique; il
requiert seulement de savoir raison garder. Et c’est pourquoi, le
jugement de Heine qui dans De l’Allemagne avait caractérisé la
critique Kantienne de la preuve ontologique de l’existence de Dieu
comme le « 21 janvier du Déisme » est admirablement erronée.
On ne peut, en kantien, couper la tête à ce qui n’existe qu’au titre
d’une Idée transcendantale.
La Révolution copernicienne a-t-elle eu pour résultat de
rendre désormais impossible toute ontologie en philosophie ?
Non; l’ontologie a la vie dure.
Ne sera ici citée que la tentative de la restaurer, en Allemagne,
au Xxe siècle. La philosophie aurait pour mission indépassable de
penser – de tenter de penser – la différence ontologique entre
l’Être et l’être-là, entre Sein et Dasein. Le même philosophe qui
écrit le texte : Kant et le problème de la métaphysique, écrit aussi Sein und
Zeit, Etre et temps. Un kantien ordinaire peut à juste titre considérer
qu’il s’agit bien d’un retour à une histoire pré-critique, à une
négation de la Révolution théorique. C’est, bien sûr, Heidegger qui
opère ce retour qui sans doute signifie une régression.
204
LACLOS,
LES LIAISONS DANGEREUSES
Par Stéphane PUJOL
Université de Paris X - Nanterre
La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Dès que vous craignez de réussir, mon cher Vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes
contre vous, et que vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus rien à dire. Votre
conduite est un chef-d’œuvre de prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire ;
et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.
Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité du moment. D’une part, je ne vois pas
clairement qu’il fût venu ; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une occasion manquée se
retrouve, tandis qu’on ne revient jamais d’une démarche précipitée.
Mais la véritable école est de vous être laissé aller à écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci
peut vous mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre ? Il me
semble que ce ne peut être là qu’une vérité de sentiment, et non de démonstration ; et que pour la
faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner ; mais à quoi vous servirait d’attendrir par
lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter ? Quand vos belles phrases produiraient
l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le
temps d’en empêcher l’aveu ? Songez donc à celui qu’il faut pour écrire une Lettre, à celui qui se
passe avant qu’on la remette ; et voyez si, surtout une femme à principes comme votre Dévote, peut
vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des
enfants, qui, quand ils écrivent « je vous aime », ne savent pas qu’ils disent « je me rends ». Mais
la vertu raisonneuse de Mme de Tourvel, me paraît fort bien connaître la valeur des termes.
Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa
Lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive ? par cela seul qu’on dispute, on ne veut pas céder. A
force de chercher de bonnes raisons, on en trouve, on les dit ; et après on y tient, non pas tant parce
qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile
en amour, que d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon vraisemblable : ce n’est pas
qu’on ne se serve des mêmes mots ; mais on les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et
cela suffit. Relisez votre Lettre ; il y règne un ordre qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire
Littérature et saveur
que votre Présidente est assez peu formée pour ne pas s’en apercevoir : mais qu’importe ? l’effet
n’en est pas moins manqué. C’est le défaut des Romans ; l’Auteur se bat les flancs pour
s’échauffer, et le Lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu’on en puisse excepter ; et malgré le talent
de l’Auteur, cette observation m’a toujours fait croire que le fond en était vrai. Il n’en est pas de
même en parlant. L’habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité ; la facilité des
larmes y ajoute encore : l’expression du désir se confond dans les yeux avec celle de la tendresse ;
enfin le discours moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est la
véritable éloquence de l’amour ; et surtout la présence de l’objet aimé empêche la réflexion et nous
fait désirer d’être vaincues.
Croyez-moi, Vicomte : on vous demande de ne plus écrire : profitez-en pour réparer votre faute et
attendez l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je ne croyais ? sa
défense est bonne ; et dans la longueur de sa Lettre, et le prétexte qu’elle vous donne pour rentrer en
matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie (…).
De… ce 24 août 17**
Les Liaisons dangereuses, lettre 33, éd. Gallimard, Folio, 1972, p. 99-101.
206
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
« Relisez votre lettre… » : la leçon d’écriture de Mme de
Merteuil, ou la critique littéraire de Laclos.
INTRODUCTION
Eprouver la force et le pouvoir du langage afin de s’assurer la
maîtrise du réel, tel semble être l’un des enjeux de l’intelligence
libertine. Dans un siècle où la question de la langue apparaît plus
que jamais au cœur d’un débat sur la vérité et l’erreur, la raison et
le sentiment, les mots disent, c’est selon, ce qu’on pense ou autre
chose que ce que l’on pense. A rebours des cris rousseauistes de la
passion, les équivoques libertines représentent le langage d’une
nature dévoyée puisqu’elle se retourne contre la raison et le
sentiment eux-mêmes.
Dans son édition de la Pléiade, Laurent Versini a été le
premier à remarquer ce que cette lettre devait à la Seconde Préface
de La Nouvelle Héloïse. Mais en faisant de Mme de Merteuil, adepte
de la parole soutenue par l’action, « l’héritière du classicisme »,
face à un Valmont plus « moderne », « homme des formes
nouvelles de la séduction et de l’honnêteté », ne risque-t-on pas de
réduire la portée du débat qui traverse la lettre et sous-tend la
critique littéraire de Laclos dans les Liaisons ? Devant les apories
du genre épistolaire sentimental, et les efforts trop visibles
déployés par ces « énergumènes du sentiment » (la formule est
encore de Rousseau), il s’agit de trouver une voie qui tire partie
des effets du théâtre, auquel Laclos s’intéresse de près, et qui
tienne compte des critiques dirigées contre les artifices du roman.
Au nom du naturel, la littérature doit mimer une parole sans
apprêt, restituer l’émotion de la communication immédiate. Le
débat est ancien : la vraie rhétorique se moque de la rhétorique.
Mais l’exigence du naturel est réactivée par la réflexion que
mènent les philosophes sur la langue des passions, et par les
théories linguistiques de Rousseau.
Le paradoxe est ici poussé à son comble : la lettre se réfléchit
comme refus de la lettre, la littérature comme refus de la littérature.
207
Littérature et saveur
Il s’agit pas tant d’un « scepticisme à l’endroit de l’art » qu’une
réflexion sur les moyens nouveaux que l’artiste doit mettre en
œuvre pour faire vrai. La lettre 33 peut ainsi être lue comme un
moment critique dans le roman. En convoquant la figure du
lecteur, comme caution esthétique, elle vise à comparer l’intention
de l’écrivain et l’effet que les lettres produisent. Par ce mouvement
réflexif de l’écriture, la lettre devient ainsi le théâtre de sa propre
poétique.
Il va sans dire que, pour les besoins de l’analyse, nous avons
lâchement réduit les jeux de ces esprits forts à un exercice d’Ecole,
pour parler comme Mme de Merteuil. Nous dirons pour notre
défense, que c’est précisément ce à quoi l’Institution nous a si
laborieusement dressé…
LE PROGRAMME DE LECTURE
Dans cette lettre, comme dans tout le roman, il n’a pas
difficile de voir que le procès de lecture est fortement dupliqué :
chaque fois qu’un épistolier s’attache à commenter les lettres qu’il
reçoit, il anticipe – et oriente – le travail du Lecteur en lui
soumettant sa propre lecture des faits et une appréciation
singulière de leur narration. Mme de Merteuil, lectrice attentive,
cumule dans cette lettre les fonctions de lecteur et de censeur. La
lettre apparaît plus que jamais comme le lieu d’un conflit de
pouvoir, et la Marquise enferme Valmont dans une relation
actancielle faussée. Le Vicomte, qui pérore et vient chercher la
reconnaissance de ses talents libertins, est ravalé au rang d’un
simple apprenti. Dès le début de la lettre, Mme de Merteuil
impose un système d’échange inégal, où le savoir est la clef du
pouvoir. Plus loin, l’impératif, « relisez », et le préfixe itératif
renvoient Valmont à sa copie1. Dans cet exercice de style qui
ressortit au pastiche, le Vicomte a failli. Mme de Merteuil va se
charger de le lui signifier, en accompagnant ses remarques acerbes
1. Dans Les Liaisons dangereuses, la relecture est par ailleurs un moment obligé de
la correspondance. Ainsi dans la lettre 23, Valmont explique à la marquise : « Je
me suis levé, et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne m’étais pas assez
observé, que j’y montrai plus d’ardeur que d’amour… » (éd. Gallimard, Folio,
1972, p. 82).
208
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
d’un petit essai sur le discours amoureux. Non sans poser
Valmont en disciple maladroit et naïf. Quelle correction (au
double sens du terme) la Marquise va-t-elle lui infliger ? D’abord,
le battre sur son propre terrain : c’est ainsi qu’il faut comprendre
l’ironie cinglante de l’incipit, véritable fessée stylistique que Mme de
Merteuil inflige à son ancien amant. Ensuite, le déniaiser : c’est la
démonstration appuyée qui va suivre, privilégiant la parole vive
contre l’écriture, et qui constitue le véritable enjeu de la lettre.
Comme il advient souvent chez les correspondants libertins
des Liaisons, la lettre mise sur un double système linguistique de
dénotation et de connotation. Le registre principal, ici, est celui de
la dépréciation : à travers l’ironie (mise en cause implicite) et la
franche accusation (mise en cause explicite), Mme de Merteuil va
instaurer avec Valmont un rapport éristique complexe, à la fois
rapport de compétence, et rapport de compétition.
La lettre s’ouvre sur une fausse entrée conclusive (« dès que »),
et développe une antiphrase généralisée. Le persiflage de Mme de
Merteuil rappelle la rhétorique de l’éloge paradoxal, annoncé par
l’oxymore « craignez de réussir » qui suppose une lâcheté
inattendue de la part de Valmont. L’expression « chef d’œuvre de
prudence » a pour but de provoquer l’ego libertin du destinataire,
dans la mesure où la prudence renvoie à un système de valeurs
opposé au libertinage. Le mode hypothétique (« dans la
supposition contraire »…) signale une gradation dépréciative :
l’hypothèse est irrecevable, scandaleuse, et pourtant elle paraît
vraisemblable. Derrière l’expression « chef d’œuvre de prudence »,
il faut bien lire, malgré la circonlocution, « chef d’œuvre de
sottise ». D’abord utilisé à contre emploi, puis remplacé par un
pronom adverbial, le mot chef d’œuvre devient littéralement
injurieux. La prétérition (« je n’ai plus rien à dire ») constitue la
chute de cette période rhétorique. Elle annonce de façon
contradictoire le « parler vrai » qui va suivre et le registre
« thétique » de cette Lettre en forme de démonstration.
On aura noté au passage la circularité de cette entrée en
matière, « vous craignez »… « je crains ». Les deux verbes n’ont
pas exactement la même valeur, mais l’ironie se cache également
dans cette différence de sens. La même circularité se déploie à
209
Littérature et saveur
l’échelle de la lettre, où l’on retrouve, au début comme à la fin, le
jeu entre l’opposition des personnes (je/vous) et la reprise d’un
même verbe (« je vous défie de prévoir »/ « je prévois »).
L’accusation ne se fait pas longtemps attendre (« ce que je
vous reproche… ») et se développe en deux temps. C’est d’abord
la démonstration par défaut ( « ce n’est pas… »), qui sous-entend
une critique à peine voilée, celle de n’avoir pas compris que le
moment n’était pas venu1. Puis vient le temps de la démonstration
positive : « c’est de vous être laissé aller à écrire ». La vraie
problématique de la lettre apparaît, et la question de l’écriture
apparaît d’emblée liée à celle de la rationalité. Au passage, la
Marquise rabaisse une nouvelle fois les prétentions de Valmont à
la maîtrise. Plutôt qu’un simple terme de jeu (les notes des éditeurs
modernes renvoient au jeu de trictrac), le mot écolier désigne ici
une application scolaire des principes et de la langue du
libertinage2.
La question rhétorique qui va suivre (« Par hasard, espérezvous prouver à cette femme qu’elle doit se rendre ? ») met en
place les premiers éléments d’une réflexion suivie sur les moyens
et les limites du langage rationnel. Comme le montre le paradigme
écrire/prouver/vérité, l’écriture est liée au logos, à la raison, à
l’intelligence. Elle s’inscrit dans un processus réflexif où la durée
joue un rôle déterminant. La série qui suit, faite de parallélismes
(vérité
de
sentiment/
vérité
de
démonstration ;
attendrir/raisonner), est construite à la façon d’un syllogisme. On
peut s’en étonner : au moment où il s’agit de persuader de
l’inadéquation d’un langage cartésien en amour, on est frappé par
la forte structuration logique du discours. « Quand vos belles
phrases produiraient l’ivresse de l’amour… ». Le mot « produire »,
1. Dans le système libertin, l’occasion et le moment sont synonymes (voir La Nuit et
le Moment de Crébillon) : ils désignent l’instant précis où la défaite de l’autre est
possible, lorsqu’il qu’il cède à l’appel de sa propre sensibilité.
2. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la lettre 106 : « Vous n’avez pas le génie
de votre état ; vous n’en savez que ce que vous avez appris, et vous n’inventez
rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d’usage,
et qu’il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un
écolier ».
210
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
à prendre au sens classique, est une façon de rappeler que la
rhétorique est « l’art de bien dire, de parler de manière à
persuader » (Littré). Mais on peut entendre aussi une production qui
renvoie à l’activité d’écrivain conçue, selon Laclos, sur le modèle
bourgeois de l’activité économique. On pourrait, dans cette
perspective, relever l’importance donnée au critère pragmatique
dans le système des lettres. Le mode performatif, auquel les
épistoliers libertins recourent si volontiers dans les Liaisons, est le
signe d’un travail sur la langue où le critère reste le plus souvent la
recherche de l’efficacité. Jeu à la fois social et anti-social, le
libertinage qui ne produit rien est cependant défini comme praxis.
L’argument pragmatique, n’est pourtant qu’une étape. On
assiste à un glissement capital, entre le deuxième et le troisième
paragraphe, d’un point de vue purement pratique (celui du
libertin) à un point de vue esthétique (celui de l’écrivain). Mme de
Merteuil apparaît progressivement comme une figure
emblématique de l’Auteur : dans cette hypostase symbolique, on
voit ainsi se construire simultanément, une théorie du libertinage,
une théorie de l’écriture, et une théorie du roman1. Parce qu’elle
s’intéresse en priorité à la question de la réception, Mme de
Merteuil se convertit progressivement en critique littéraire. Les
lettres de référence (lettres 24 et 25) ont révélé une faille qu’il
s’agit de creuser, non pour cesser d’écrire comme elle feint de le
dire, mais pour interroger le système littéraire dans son entier.
Comme elle le rappelle incidemment à Valmont, le destinataire
d’un roman (le lecteur) a les mêmes droits et les mêmes intérêts
que le destinataire de sa lettre (Mme de Tourvel). Réflexion sur le
fait littéraire comme fait social et comme fait esthétique, la lettre
va mettre en place les conditions de possibilité d’une écriture
réaliste, fondée sur l’imitation, à travers le critère éculé du naturel.
1. Dans les Liaisons, Mme de Merteuil, apparaît à de nombreuses reprises
comme un double de l’écrivain : outre qu’elle parsème ses lettres de remarques
incisives sur le style de ses correspondants, quand elle ne cherche pas à leur tenir
la plume (voir, parmi d’autres, la lettre 121), elle affirme dès sa première lettre
vouloir écrire un jour les Mémoires de Valmont : « … oui, dans vos Mémoires,
car je veux qu’il soient imprimés un jour, et je me charge de les écrire » (lettre 2).
211
Littérature et saveur
La difficulté est que cette réflexion prend place à l’horizon de
deux points de vues absolument antagonistes. C’est même, en
apparence, ce qui constitue le vrai scandale de la lettre. Il faut
admettre, en effet, le jeu dialogique de ce texte, qui fait parler en
même temps, et au travers d’une même plume, la voix des roués et
la voix du sentimental ; qui fait entendre, pour les confondre
absolument, Mme de Merteuil et Rousseau ! Cette polyphonie
pourrait tourner à la cacophonie, n’était-ce cette vérité
élémentaire : dans les Liaisons dangereuses, le libertin est aussi et
d’abord, un écrivain.
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE DE LACLOS
Si la lettre 33 confond avec une formidable habilité les deux
registres, c’est peut-être aussi parce que le roman épistolaire est le
lieu où Laclos fait se rejoindre la théorie linguistique des Lumières
(de Rousseau en particulier) et sa propre pratique d’écrivain.
L’intertextualité rousseauiste joue ici un double jeu. Dans
l’Essai sur l’origine des langues. Rousseau explique la naissance de la
parole comme étant tributaire du désir. Il s’agit alors de décrire un
processus historique : avec le temps, le langage « substitue aux
sentiments les idées, il ne parle plus au cœur mais à la raison »1.
Ce que Rousseau décrit, pour le déplorer, constitue pourtant
l’une des conquêtes de l’âge classique : avec l’avènement des idées
claires et distinctes, le langage doit parler le plus directement
possible à la raison. Dans ce système de représentation, l’écrit est
du côté de la géométrie, de l’ordre, de la symétrie. Ce more
geometrico travaille tout le XVIIIème siècle. Mais les Lumières, en
interrogeant les fondements sensibles de la connaissance, vont
chercher à réinterpréter la parole comme le lieu de vérité en
dehors de toute phraséologie.
Dans ce jeu de polarités instauré par la lettre (écriture/raison,
parole/sentiment), on peut donc reconnaître les termes d’un débat
1. Essai sur l’origine des langues, chapitre « De l’écriture » (éd. établie par Jean
Starobinski, Gallimard, Folio Essais, 1990, p. 73).
212
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
déjà ancien, réactivé par Rousseau1. Dans l’Essai sur l’origine des
langues, le philosophe a cette formule admirable qui a pu inspirer le
développement ultérieur de la lettre : « l’on rend ses sentiments
quand on parle, et ses idées quand on écrit »2. Au terme du
parcours esquissé par Rousseau, on est frappé par la double
hiérarchisation qui traverse sans doute l’idéologie linguistique des
Lumières : le langage est en-deçà du sentiment; la parole est audelà de l’écriture.
Cette idéologie, un autre texte de Rousseau va en tirer une
conséquence radicale qui constitue peut-être le fantasme ultime de
tout romancier : celle d’une dissolution du roman dans le roman.
Selon un paradoxe qui illustre l’idéal fictionnel des Lumières,
Rousseau déclare vouloir « trouver un langage qui ne soit point
une langue, écrire des lettres qui ne soient point des lettres, faire
un roman qui ne soit point un roman »3.
La réflexion littéraire de la marquise de Merteuil va d’abord
s’articuler autour d’une question rhétorique, celle de la dispositio, de
la place des mots dans la phrase et de leur agencement. L’ordre
des mots manifeste au lecteur les traces d’un travail, d’un artifice :
« ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes mots. On ne les
arrange pas, ou plutôt on les arrange ». Ainsi, l’art de l’écrivain doit
faire oublier l’artifice. Dans ce passage, il n’est rien, jusqu’à
l’injonction de départ (« Relisez votre Lettre ») qui ne soit inspirée
de la Seconde Préface à La Nouvelle Héloïse (« Lisez une lettre
d’amour »)4. L’image de la chaleur artificiellement communiquée à
1. Débat que la littérature épistolaire a peut-être investi de façon propre, et dont
on peut en trouver un exemple dans les Lettres portugaises de Guilleragues. Dès la
lettre 2, la jeune religieuse s’interroge sur les limites de l’écriture pour exprimer
la réalité de l’amour : « il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux
sentiments de mon cœur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant ».
2. Ibid., p. 79.
3. C’est en ces termes, que [N] annonce sa critique : « Ces lettres ne sont point
des Lettres ; ce roman n’est point un Roman » (Seconde Préface à La Nouvelle
Héloïse, in Rousseau, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
1964, t. II, p. 12).
4. « Lisez une lettre d’amour faite par un auteur dans son cabinet, par un bel
esprit qui veut briller ; pour peu qu’il ait de feu dans sa tête, sa lettre va, comme
on dit, brûler le papier ; la chaleur n’ira pas plus loin. Vous serez enchanté,
_______________________
213
Littérature et saveur
la lettre1, tout comme la réflexion sur le « désordre qui est la
véritable éloquence de l’amour » sont expressément empruntés à
Rousseau2.
L’éloquence de la passion suppose donc le désordre de la pensée
et de l’expression. La logique qui la meut n’est pas rationnelle ; ce
défaut de rhétorique qui correspond à un défaut de preuves, parce
que les amants n’ont que faire des arguments et des raisons. La
passion authentique, selon Rousseau, « ne songe même pas à
persuader » parce qu’elle ne « suppose pas qu’on puisse douter
d’elle ». Les arguments rationnels ne sont pas de mise dans le
discours amoureux. D’où la question rhétorique de Mme de
Merteuil en début de lettre : « Par hasard, espérez-vous prouver à
cette femme qu’elle doit se rendre ? ». Ce que Rousseau formulait
de manière paradoxale en affirmant que le véritable amoureux
« prouve d’autant plus qu’il raisonne moins ». Ou, pour dire les
choses autrement, « la faiblesse du langage prouve la force du
sentiment »3.
même agité peut-être, mais d’une agitation passagère et sèche, qui ne vous
laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire, une lettre d’amour a
réellement dictée, une lettre d’un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse,
toute en longueurs, en désordre, en répétitions… » (Seconde Préface à La Nouvelle
Héloïse, éd. citée, p. 15). On notera que l’expression brûler le papier, employée ici
par Rousseau, sera réutilisée par Mme de Genlis, dans un texte où résonnent
étrangement les propos de Mme de Merteuil : « Il s’est établi parmi les
littérateurs une prétention à la force, à la grandeur, à la chaleur… Chaque
écrivain veut brûler le papier, et le lecteur reste froid et dit en bâillant : il y a de
l’énergie dans ce morceau, l’auteur a du génie » (Mme de Genlis, Souvenirs de
Félicie, Paris, 1804, p. 121).
1. Si la proposition selon laquelle « l’Auteur se bat les flancs pour s’échauffer, et
le Lecteur reste froid », reprend la problématique de Rousseau, l’image a pu être
inspirée de la lecture de Fénelon. Dans le deuxième dialogue des Dialogues sur
l’éloquence, l’un des interlocuteurs déclare : « Rien ne semble si choquant et si
absurde de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides :
pendant qu’il sue, il me glace le sang ».
2. Toujours dans la Seconde Préface, l’un des interlocuteurs dénonce les auteurs de
romans, qui n’ont que « le jargon paré des passions ». Pour l’amant véritable en
revanche, « l’amour n’est qu’illusion ». Il s’exprime par figures et, en effet, « son
éloquence est dans son désordre » (éd. citée, p. 15).
3. Seconde Préface, éd. citée, p. 15.
214
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
On voit comment Rousseau opère un renversement dans
l’ordre de la pensée classique : l’efficacité de la communication est
inversement proportionnelle à sa rationalité. C’est bien l’argument
employé par Mme de Merteuil, et l’origine de la critique littéraire
de Laclos. On remarque au passage que cette démonstration sera
suivie d’effet : sur le fond, lorsque Valmont explique à la
Présidente de Tourvel la nécessité qu’il éprouve de lui parler, et
l’importance d’un entretien : « inutilement voudrions-nous y
suppléer par Lettres : on écrit des volumes et l’on explique mal ce
qu’un quart d’heure de conversation suffit pour bien entendre » ;
sur la forme, quand Valmont avoue à la marquise le soin qu’il a
mis à sa dernière lettre, destinée à Mme de Tourvel : « j’ai tâché
d’y répandre ce désordre, qui peut seul peindre le sentiment. J’ai
enfin déraisonné le plus qu’il m’a été possible : car sans
déraisonnement, point de tendresse ; et c’est, je crois, pour cette
raison que les femmes nous sont si supérieures dans les Lettres
d’amour »1.
La critique du roman, dans la lettre 33, opère ainsi une mise à
jour du fonctionnement romanesque de la représentation du désir
et de la passion. Mais on ne comprendrait pas la portée de cette
entreprise, si l’on ne percevait qu’elle est expressément associée à
la recherche d’une nouveau discours du désir, et, si l’on veut, d’un
nouveau romanesque2. C’est la leçon de Rousseau. C’est peut-être
aussi une influence du drame bourgeois. A mesure que l’on avance
dans le siècle, le théâtre sera de plus en plus considéré comme le
lieu où la contagion du sentiment est la plus immédiate et la plus
efficace. Malgré l’ironie de Valmont à l’égard des tableaux du
drame bourgeois comme véhicule d’un discours moralisateur (on
peut relire le pastiche du tableau dramatique, à la lettre 21), Laclos
1. Lettre 42 (éd. citée, p.121) et lettre 70 (éd. citée p. 185).
2. Recherche, qui, cette fois, va bien au-delà de la critique traditionnelle du
romanesque sentimental, répétée dans tous les romans libertins, les Liaisons en
tête. Le jargon libertin, qui témoigne d’une suspicion généralisée à l’encontre du
langage ordinaire, affuble le mot roman d’un épithète sentimental. Nous avons
recensé tous les passages où le mot roman est employé, et toujours connoté
négativement : lettres 2, 57, 63, 79, 81, 105, 110, 121, (éd. citée, pages 37, 156,
165, 208, 230, 302, 319, 348) ; même remarque pour le mot romanesque : lettre
141, 144, (pages 403, 408)…
215
Littérature et saveur
s’est intéressé au théâtre et au drame en particulier, sans doute
parce qu’il réalisait cette écriture du mouvement, de la gestuelle
liée à l’émotion que la lettre 33 appelle de ses vœux. Trouver une
forme qui produise cet effet, entre roman et théâtre, c’est sans
doute le vœu de Laclos, comme de bien des écrivains de son
temps.
LE NOMINALISME LIBERTIN
Revenons au paradoxe initial. La critique de la lettre, qui se fait
au nom du naturel, procède de deux système différents : le
système libertin, dans lequel la langue, orale ou écrite, est
mensonge et duplicité ; le système de Rousseau, pour qui la
langue, orale ou écrite, doit tendre vers une transparence et
univocité originelle.
La lettre 33 ne prétend pas faire se rejoindre ces lignes
parallèles, mais elle s’emploie à rappeler que la condition de
possibilité du genre sentimental (le parler vrai) repose sur une
construction rhétorique. Laclos et Rousseau s’accordent en effet
pour considérer que si l’éloquence du corps est première, et la
seule véritable, dans la mesure où l’écriture est toujours simulacre,
ce simulacre doit au moins avoir le mérite de toucher au plus près
la réalité.
Inspirée de Rousseau, la réflexion de Mme de Merteuil a
cependant sa logique propre, fort éloignée de l’idéal de sincérité et
de transparence rousseauiste. C’est là que se révèle le mieux le
dispositif dialogique que nous signalions pour commencer.
Comme l’auteur de la Nouvelle Héloïse, la marquise considère en
effet que le simulacre a ses limites. Parce que les passions ont un
langage, seule la parole réduit l’écart entre le mot et la chose. C’est
ainsi que s’explique le procès de l’écriture comme artifice. C’est
encore reconnaître que l’art ne peut pas tout, et que, comme
l’indique le propre Rousseau dans sa Préface, le leurre rhétorique
de la passion est une usurpation.
Mais la lettre dit aussi ce que Rousseau refuse de croire, à
savoir qu’un simulacre de passion produit le même effet que la
passion réelle, ou que la parodie du discours amoureux remplace
216
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
avantageusement le véritable langage de l’amour On perçoit
immédiatement la conséquence dramatique de ce système sur le
plan des valeurs : les mots sont vides de tout contenu, la société a
perverti la langue au point de mettre en doute la sincérité de tout
langage amoureux. C’est ce qui permet de comprendre autrement
la remarque incisive de Merteuil, selon laquelle une fois Mme de
Tourvel se sera épuisée dans la défense du mot, il ne lui en restera
plus pour celle de la chose. Cet écart, c’est le constat idéologique
d’une société où l’être le cède au paraître, le discours, à l’idée (on
pense au dénouement de La Nuit et le moment de Crébillon : « au
moins, dites-moi que vous m’aimez… » : la sincérité, ici, n’est pas
requise, le langage de l’amour remplace l’amour véritable, et
fournit une caution morale à une femme en quête de
respectabilité).
On verra là l’expression d’un nominalisme déjà ancien que la
philosophie empiriste a partiellement ressuscité, selon lequel il
existe deux ordres de réalité distincts : le mot et la chose, qui
n’entrent pas dans un rapport de correspondance idéale, mais
plutôt de division. Si Mme de Tourvel est vaincue, c’est parce
qu’elle croit naïvement à la coïncidence du signifiant et du signifié.
Pour les libertins, au contraire, rien n’est univoque. Ce qu’on
appelle le jargon libertin n’est donc rien d’autre qu’un nominalisme
radical, qui finit par considérer le mot, tout autant que la chose à
laquelle il renvoie, comme fiction. Le mot amour, généralisant
arbitraire, n’énonce rien de certain. Mais la réalité de l’amour est
également dévaluée, emportée par un scepticisme qui condamne
tout sentiment comme une vue de l’esprit. Ce nominalisme
critique, tout comme le refus de l’idéalisme qui l’accompagne,
recèle pourtant un risque majeur : à travers le soupçon qui pèse
sur la langue, le libertin condamne aussi les valeurs que la langue
entend porter1.
1. Il suffit que Valmont croit de nouveau à l’amour, pour que le langage perde sa
duplicité. Aussi peut-il avouer, dans la lettre 125 : « je pensais ce que je disais »
(éd. citée, p. 366).
217
Littérature et saveur
En cela le libertinage remplit aussi une fonction critique : il
désigne ce double hiatus, entre ce qui se pense et ce qui se dit ;
entre ce qui se dit et ce qui s’écrit.
Le premier trouve son origine dans l’idéal classique de la
bienséance, que les Lumières ont commencé de troubler, mais que
le libertinage réinvestit à des fins propres. Lieu idéologique du bon
goût et des belles manières, l’opposition du penser et du dire
renvoie à toute une esthétique de la « belle nature ». Le libertinage,
qui parie sur la duplicité fondamentale de la langue, saura en tirer
profit. Le second écart procède de l’idéal classique du « naturel »,
auquel s’ajoute la réflexion des Lumières sur l’origine des langues1.
Parler et écrire, renvoient à deux vocations fondamentales de la
langue, moyen et objet de communication : l’expression de la
pensée rationnelle, et l’expression des sentiments. Le cœur et
l’esprit.
C’est donc aussi cette figure de l’écart que la lettre interroge.
Ecart qu’il ne faut pas comprendre comme un défaut de
rationalité, parce que la langue n’est pas seulement le lieu des
malentendus.
CONCLUSION
Le roman libertin constitue une forme de surenchère au
regard de la double critique qui pèse ordinairement sur le genre
romanesque. Pour les moralistes bourrus, la fiction serait l’art du
mensonge, un « divertissement » qui éloigne le lecteur de ses
premiers devoirs en l’abandonnant aux séductions de l’imaginaire.
Le roman ? un registre des (mauvaises) mœurs du siècle, un espace
où le conflit du désir et de la loi ne se résoudrait qu’au prix de
nombreux manquements à la morale2.
1. On pourrait recenser tous les auteurs, à l’âge classique, du chevalier de Méré à
Rousseau, qui ont, comme le dit Vaumorière, énoncé « le précepte d’écrire
comme on parle » (Lettres sur toutes sortes de sujets, 1ère éd. en 1680, rééd. en 1714).
Idéal esthétique classique, que Voltaire synthétisera ainsi : « Quelqu’un a dit
autrefois qu’il faut écrire comme on parle ; le sens de cette loi est qu’on écrive
naturellement » (Dictionnaire philosophique, article « Style »).
2. Dans le roman de l’âge classique, le passionnel se définit par contraste avec le
rationnel, le raisonnable, le logique. Le système idéologique des Lumières
_______________________
218
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Immoral par principe, le roman du libertinage cultive et accuse
des fautes dont toute fiction se rendrait – par essencehonteusement coupable au yeux des esprits chagrins. Le roman
épistolaire de Laclos, qui pervertit la vocation première de la lettre
en tant qu’elle est censée exprimer l’immédiateté des sentiments,
ajoute encore à la culpabilité originelle du genre romanesque.
Ici, le débat est ailleurs, du moins en apparence. Car en
réfléchissant sur les limites du simulacre, c’est-à-dire de la fiction
littéraire, Laclos met à jour le lien complexe entre la passion
amoureuse et sa représentation. Il n’est pas difficile de
comprendre pourquoi l’auteur a choisi d’associer le personnage du
libertin à la révélation et à la mise en scène du fonctionnement du
désir dans le roman. Personnage cynique, revenu de tout et
notamment des préjugés liés à l’amour, le roué incarne cette figure
critique que la philosophie des Lumières convoque ailleurs sous
les traits de son double positif, le naïf, ou l’homme naturel. Au
passage, s’explique aussi le choix du roman épistolaire pour
interroger la mythologie amoureuse de ses contemporains. En se
livrant à une critique systématique du romanesque au sein d’une
forme, le roman épistolaire, que le XVIIIe siècle lui-même a élue
comme étant la plus apte à dire les émois du sentiment, le libertin
démonte l’illusoire nécessité de l’amour comme une structure
littéraire. Lisez, relisez, corrigez, tels sont les maîtres-mots de cette
correspondance. Ainsi l’identité improbable et suspecte de la
passion est-elle remplacée par une démonstration en acte de sa
représentation.
infléchit pourtant ce schéma, en dialectisant le couple passion/raison. Au
rebours de Voltaire, Diderot ou Rousseau, Mme de Tourvel s’en remet à Pascal
pour qui la passion est contraire à l’intérêt de l’individu. Elle est désordre et
souffrance, et l’homme passionnel est son propre bourreau. Si la suite lui donne
malheureusement raison, ce n’est pas en vertu de cette morale classique, mais de
la perversion, réalisée par les libertins, de cette nouvelle représentation des
affects prônée par les Lumières. Dans la lettre 68, Valmont se fera fort de
défendre, non sans opportunisme, le droit à la passion comme raison de vivre et
la force du désir comme sentiment d’existence, plutôt que l’apathie sans fin
d’une liaison seulement sanctionnée par la loi civile et religieuse.
219
Littérature et saveur
Mais cette entreprise critique et démystifiante, a son envers,
ou plutôt son endroit. Révélant le fonctionnement de la
représentation du désir comme structure littéraire, Laclos n’élude
pas la question de la pression effective du désir, de sa réalité.
L’histoire du propre Valmont, plus encore que celle de Mme de
Tourvel, est là pour le vérifier.
220
JOHN LOCKE,
LE MAGISTRAT CIVIL
Par Patrick THIERRY
On a récemment entendu parler d’une ville d’Orient, chez les Chinois, qui, finalement contrainte
de se rendre au terme d’un long siège, ouvrit son port aux troupes ennemies ; tous ses habitants se
livrèrent à la volonté du vainqueur triomphant ; ils avaient tous remis aux mains de leurs
ennemis, eux-mêmes, leurs épouses, leurs familles, leur liberté, leurs richesses, toutes choses enfin,
sacrées aussi bien que profanes ; mais, quant on leur ordonna de couper les boucles de cheveux
dont ils ornaient leur tête selon la coutume de leur peuple, il reprirent les armes et, brûlants de
colère, ils luttèrent farouchement jusqu’à l’extermination ; ils supportaient de livrer leurs têtes aux
ennemis, mais ils ne pouvaient supporter que l’on touchât si peu que ce soit à leur rite capillaire
ancestral. Ainsi, à la vie elle-même et aux solides biens de la nature, l’opinion unanime et la
coutume quasi-sacrée d’un peuple font facilement préférer quelque chose qui n’a aucune valeur,
aucune importance, et même des excroissances du corps. Qui voudra bien réfléchir aux
mouvements qui agitent nos sociétés sera peut-être bien forcé de reconnaître finalement que, si chez
nous aussi certains ont menés, dans une forte tension des esprits, de cruels combats, les raisons n’en
étaient pas plus graves.
John Locke, Le magistrat civil, traduction du latin de René Fréreux, Bibliothèque de
philosophie politique et juridique, Université de Caen, 1984, p. 5-7.
Littérature et saveur
Locke à la Chine
Locke rédige en 1660 deux traités (l’un en anglais, l’autre en
latin) où il discute de l’autorité du magistrat civil en matière de
religion. Il s’oriente clairement alors vers des solutions autoritaires
appuyées sur une Eglise établie. Mais la Lettre sur la tolérance, écrite
près de trente ans plus tard, qui sépare les Eglises de l’Etat et
retire à ce dernier toute capacité dans ce domaine (hors le
maintien de l’ordre public), passe au contraire pour un manifeste
en faveur de la liberté de conscience. Pourtant, la liste des
préoccupations n’a pas vraiment changée : se débarrasser des
débats sectaires et des querelles fratricides entre chrétiens, ne pas
entretenir un espace potentiel de guerre civile, faire que les
hommes puissent vaquer en paix à leurs autres affaires. Cela
suppose, dans un premier temps, que l’Eglise (anglicane) mette un
minimum d’ordre dans les choses de la religion et impose des
règles de conduite (quant au culte) et certains points de dogme.
Elle sera pour le reste « compréhensive », suffisamment pour que
les écarts entre protestants soient permis mais restent contrôlés.
Et, par la suite, le souci de ménager un espace de liberté suffisant
pour que différentes Eglises puissent trouver leur place, dès lors
qu’elles sont considérées comme des associations privées : plutôt
que la reconnaissance publique pour une religion, la
reconnaissance publique pour personne et le siège de la cité sera
levé.
D’un texte à l’autre, la querelle porte sur les indifférents (res
adiaphoras), ces choses qui sont elles-mêmes ni bonnes ni
mauvaises mais auxquelles les hommes s’attachent souvent pour
de mauvaises raisons : faut-il prier Dieu debout ou à genoux ? et
habillé de noir ou de blanc ? peut-on être couvert à l’intérieur d’un
lieu de culte ? Ici, le long détour par l’exotisme capillaire permet
de reprendre pied sur le territoire du bon sens. Car y a-t-il plus de
raison de s’entretuer pour une natte de cheveux que – pour
convoquer Swift – le petit ou le gros bout d’un œuf ? pour le petit
ou le gros bout de l’œuf qui pour un surplis blanc ou un habit
noir ? Porter un vêtement long ou court à la ville ou au culte, être
assis ou debout à l’intérieur d’une maison ou d’une église sont en
soi des choses indifférentes : tout ce qui concerne le temps, le lieu,
l’apparence ou la posture du corps se distingue des états intérieurs
222
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
du sujet. Au temple, cela relève du culte extérieur et pourra ainsi
manifester, par accord sur certaines conventions, nos dispositions
envers Dieu.
A côté des choses réellement indifférentes, Locke place les
dogmes spéculatifs (la Trinité, la Transubstantation..) qui n’ont pas
vraiment de solution et ne valent donc pas la peine que l’on
s’étripe. Reste ces principes qui concernent la vie en société et le
Salut. Le Christ nous a fourni un code moral qui appelle une
adhésion raisonnable et garantie par la Divinité (l’existence de
Dieu ne se range pas dans les dogmes spéculatifs). Les chrétiens
pacifiques n’auront pas de mal à s’accorder sur les points
fondamentaux de la moralité et s’y conformer. Mais il y a peu de
chrétiens pacifiques (c’est-à-dire à peu près raisonnables) et pas
mal de coupeur de cheveux en quatre. D’où vient cela ? Ici, les
Chinois peuvent aider et alerter, si l’on veut bien frotter coutume
contre coutume. Car :
« Il n’y a presque personne qui ne remarque dans les opinions, dans les raisonnements
et dans les actions des autres hommes quelque chose qui lui paraisse bizarre et
extravagant et qui l’est en effet. Chacun a la vue assez perçante pour observer dans un
autre le moindre défaut de cette espèce si il est différent de celui qu’il a lui-même ; et il ne
manque pas de se servir de sa raison pour le condamner, quoiqu’il y ait dans ses
opinions et sa conduite de plus grandes irrégularités dont il ne s’aperçoit jamais et dont il
serait difficile, pour ne pas dire impossible, de le convaincre ».1
L’anecdote chinoise de 1660 valide déjà la remarque. Les
raisons de nos luttes intestines peuvent être bien différentes, et les
défauts en conséquence, mais également sans importance. Le
Chinois fait ici office de Persan : il serait surpris de nos surplis
blancs ou de la coiffure des Quakers. L’intérêt de Locke pour la
Chine est bien réel. Non seulement il saura se renseigner (ici dans
le Bellum Tartaricum de Martinus Martini)2 mais il correspondra
1. Essai philosophique concernant l’entendement humain, traduction de P. Coste (1729),
II, XXXIII, 1, réédition Vrin, 1989 (p. 315).
2. Publié en Angleterre en 1655, ou peut être une édition plus récente : pour des
détails, voir les remarques de l’édition de Philips Abrams (Two tracts on government,
Cambridge, V.P. 1967). Celui-ci note « l’intérêt profond » de Locke pour la
Chine (p. 217).
223
Littérature et saveur
avec des marchands anglais sur place. Et les Adversaria de 1661
élargissent la comparaison au Japon et à l’Inde.
Les Chinois ont agi selon la coutume de leur peuple (« more
gentis »). Par là, leur explosion de colère fournit un bel exemple de
la puissance (collective ici) que peut acquérir l’association des
idées et des détours que cette puissance peut parcourir.
L’association peut correspondre à deux genèses distinctes.
Certaines de nos idées entretiennent une relation « naturelle »
entre elles : ainsi celle du soleil et de la chaleur, la dureté et celle de
la pierre. C’est à stabiliser et à enchaîner correctement ces idées, à
les manipuler sous les catégories de cause et effet que la raison
trouve son office et son excellence, même si nous sommes invités
à l’humilité sur le plan épistémologique. Mais d’autres peuvent se
trouver liées l’une à l’autre par l’arbitraire de la rencontre ou par la
coutume qui est un arbitraire fixé. Si, par exemple, un homme a
souffert d’une maladie, ou perdu un proche dans une pièce
déterminée, il ne pourra plus y entrer par la suite sans tristesse ni
angoisse et sans que les idées correspondantes ne lui viennent à
l’esprit. La pièce, elle, n’y est pour rien.
L’association fortuite entre les idées a été ici consolidée par
l’intensité des émotions. On expliquera ainsi des phobies, des
extravagances mais aussi de forme de caractère ou de sentiments.
Mais que dire que lorsque ce qui n’était que des traits
d’idiosyncrasie se voit incorporé par la coutume et généralisé par
celle-ci ? Soit l’antipathie pour un homme : elle relève d’une
biographie particulière ; offensé une fois par celui-ci, un autre
pourra « y penser et repenser longtemps » jusqu’à ce que l’idée de
cet homme et le mal subi se réduisent jusqu’à une seule idée. Aussi
beaucoup de haines peuvent naître de sujets « forts légers et
presque innocents » et les querelles vont leur train dans le monde.
Mais ce qui était rancœur remâchée (un comportement
obsessionnel) était aussi une sorte de coutume privée. La coutume
proprement dite peut arriver par des simples mots à des résultats
supérieurs. L’antipathie pour un peuple ou une religion, par
exemple. Elle opère par l’éducation, la consolidation insensible des
mêmes associations. Ainsi soutenus par la répétition et le
consensus, les associations les plus imprévisibles en deviendront
banales au point de paraître naturelles, comme les comportements
224
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
qu’elles commandent. Aussi l’affirmation qu’il existe une loi
naturelle accessible à la raison et donc à tous les hommes se
heurtera toujours à la bizarrerie des mœurs. Le Chinois peut ici
constituer le modèle de ce qui est ancestral : la toute-puissance de
la coutume (à la fois vénération et amnésie quant à celle-ci) lui fait
associer son honneur à quelques cheveux et renoncer pour cela à
la vie et « aux solides biens de la nature ». Mais on ne peut mettre
tout un peuple aux petites maisons. Si la folie se définit
simplement comme l’opposition à la raison elle est, bien sûr, la
chose la mieux partagée1.
Ce renoncement montre en tout cas (puisqu’on ne naît pas
fou) que la coutume peut détourner et utiliser à son profit l’amour
de soi. On s’aime toujours en aimant ses préjugés au détriment de
ceux des autres. Et si ces préjugés sont en partage, l’amour de soi
y gagne encore par les autres. On aura donc des hommes à la fois
raisonnables – l’association des idées fonctionnant par ailleurs
normalement – mais qui tirent à l’occasion leur tranquillité d’être
stupides. Ainsi, le royaume d’en face compte beaucoup de papistes
qui sont aussi gens intelligents. Habitués constamment, depuis
qu’ils ont commencé à penser, à croire qu’un certain homme qui
gouverne leur Eglise est infaillible, ils sont prêts à admettre, contre
le bon sens, qu’un même corps peut se trouver en plusieurs
endroits à la fois.2 Le papiste peut être par ailleurs pondéré et
aimable (et attaché aux solides biens de la nature). Plus grave est le
cas de ceux qui se croient personnellement infaillibles (puisque Dieu
les a visité sans autre façon), dénoncés dans le chapitre de l’Essai
(IV, XIX,) que Locke consacre à l’enthousiasme. Pareille assertion
(l’inspiration directe) permet de renoncer à l’exercice de son
propre jugement. Elle attire tous ceux qui sont incapables de
justifier leurs actions et leurs opinions par la voie des arguments et
de la raison. Toute opinion, si absurde soit-elle, qui leur passe par
l’esprit est justifiée par avance.
1. Essai II, XXIII, 7 et II, XIII, 4.
2. « De l’erreur » (Essai, IV, XX, 10), endroit où Costes remplace les
« Romanistes » intelligents par des Luthériens (« de bon sens ») et la
Transsubstantation par la Consubstantation.
225
Littérature et saveur
L’enthousiasme n’étant fondé ni sur la raison (qui voudrait des
preuves) ni sur la révélation divine (qui ne saurait se contredire de
l’un à l’autre) relève de la suffisance de certains « au cerveau
surchauffé » et imbus d’eux-mêmes. Locke le rattache à la
mélancolie et à son tableau contrasté. Mais il n’est pas le simple
fait d’une altération des humeurs. Dans une Angleterre peuplée de
sectes et de dissidents, et où les envoyés de Dieu sont
surnuméraires, la pathologie est sociale. En un sens, elle est la
maladie de la liberté de conscience (et c’est pourquoi la liberté de
conscience ne saurait être le remède et doit elle-même être
soumise à un régime). L’esprit ici n’obéit plus à aucune règle de
jugement pour s’abandonner à la force de la perception. Le
préjugé, lorsqu’il est général, n’abêtit personne à titre purement
privé. Ici l’arrogance conduit à s’abêtir au dessus de tous les
autres :
l’amour que les hommes ont pour ce qui est extraordinaire, la commodité et la gloire
qu’il y a d’être inspiré et élevé au dessus des voies ordinaires et communes de parvenir à
la connaissance flattent si fort la paresse, l’ignorance et la vanité de quantité de gens que
lorsqu’ils se sont une fois entêtés de cette manière de révélation immédiate, de cette espèce
d’illumination sans recherche, de certitude sans preuve et sans examen, il est difficile de
les tirer de là »1.
Le délire de l’enthousiasme (qui prend ses perceptions pour
autant de vérités) l’amène à justifier les suites d’idées les plus
bizarres (odd) dès lors que Dieu est de la partie. Il participe ainsi
d’une pathologie plus générale : la connexion irrégulière des idées
entre elles peut avoir une si grande influence sur nos actions et
raisonnements « et nos notions mêmes » que rien, sans doute, ne
mérite d’avantage que nous nous y intéressions.2
La Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing (1886) est un réservoir
d’exemples où ont puisé la psychanalyse et la psychiatrie. En un
sens, il s’agit d’un ouvrage sur l’association des idées, tant sont
bizarres et inattendues les représentations liées à l’acte sexuel et à
la sexualité (même si Krafft-Ebing suppose une disposition
organique aux aberrations) puisqu’un événement imprévisible, des
1. Essai, IV, XIX, 5.
2. Ibid., II, XXIII, 9.
226
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
circonstances sans rapport peuvent se voir par la suite associées à
l’obtention du plaisir. Krafft-Ebing limite ses commentaires au
profit de la description des cas. Mais l’édition française refondue
par Albert Moll (1931) les développe et y ajoute différentes
observations juridiques et morales. Le propos reste assez calme
mais s’élève à une véritable colère lorsque son auteur aborde, à
son tour, le domaine des coupeurs de cheveux et plus
particulièrement des coupeurs de nattes. Il ne s’agit ici plus de
celles que peuvent arborer les Chinois mais de celles des dames et
des petites filles. Les coupeurs de nattes peuvent eux-mêmes être
découpés en deux catégories : les coupeurs de natte à but lucratif
pour lesquels Moll n’a que du mépris ordinaire et les coupeurs par
vocation (éventuellement alimentés en nattes déjà coupées par les
précédents). Ceux là sont carrément accusés de mettre la société
en péril :
Le danger que présente pour la collectivité ces personnes, d’ailleurs à plaindre, est assez
grand pour ne pas les laisser circuler librement. Toute la pitié qu’on peut avoir pour un
accusé, lorsqu’il est malade, ne doit pas faire oublier ce droit qu’elle aussi a besoin d’être
protégée1
Le sujet et le danger ressurgissent cinq cent pages plus loin :
Ces gens sont tellement dangereux qu’il faudrait absolument les interner de façon
durable dans un asile, jusqu’à leur guérison éventuelle…
Puis à la colère (à nouveau pour Moll pas de pitié) vient s’ajouter la tristesse :
… quand je pense à l’immense douleur causée dans une famille où une jeune fille est
ainsi privée de ses beaux cheveux, il m’est absolument impossible de comprendre que l’on
ne conserve pas indéfiniment de tels gens dans un asile, au lieu d’exposer toujours à
nouveau des jeunes filles aux méfaits de ces dangereux fétichistes.2
L’exaspération est-elle un effet de la mélancolie que l’on
acquiert à parcourir un bestiaire qui paraît inépuisable ? Il
semblerait pourtant que la douleur causée aux jeunes filles et à la
1. Dr R.V. Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis, 16e et 17e édition refondues par le
Docteur Albert Moll, traduction de René Lobstein (et préface de Pierre Janet),
Payot, 1931. Nous citons dans l’édition de 1950 (p. 331).
2. Op. cit., p. 831.
227
Littérature et saveur
société soit moindre que celle causée, par exemple, par Jack
l’éventreur dont le cas est abordé page cent cinquante cinq. Deuil
fétichiste chez l’auteur lui-même ? mais l’association au fétiche
serait alors aussi culturelle (et peut être placée géographiquement
par rapport aux Chinois : sur la rive opposée de l’ambivalence).
Victor N. Smirnoff remarquait à ce propos
La détermination culturelle du fétiche est souvent évidente. Le professeur Krafft-Ebing (il
s’agirait plutôt de Moll ici), pourtant peu enclin à s’indigner ou à s’apitoyer devant les
perversions les plus atroces, n’avait pas de mots assez forts pour flétrir les « coupeurs de
nattes » qui, par leurs forfaits, compromettaient l’avenir tout entier de leurs innocentes
victimes. Mais où sont nos fétichistes d’antan ?1
On ne rentrera pas dans ce débat mais on peut supposer
quelque affinité aussi entre le surmoi (privatif) du Docteur Moll et
celui (collectif) des Chinois. Tant est étrange l’association des
idées.
1. Victor N. Smirnoff, « La transaction fétichique », Nouvelle revue de psychanalyse,
n° 2, Automne 1970, p. 59.
228
MACHIAVEL,
LA MANDRAGORE, V, 4
Jean-Claude ZANCARINI
ENS Lettres & Sciences Humaines, Lyon
CALLIMACO Come io t’ho detto, Ligurio mio, io stetti di mala voglia insino alle nove ore; e,
benché io avessi grande piacere, e’ non mi parve buono. Ma, poi che io me le fu’ dato a conoscere, e
che io l’ebbi dato ad intendere l’amore che io le portavo, e quanto facilmente per la semplicità del
marito, noi potavàno vivere felici sanza infamia alcuna, promettendole che, qualunque volta Dio
facessi altro di lui, di prenderla per donna; ed avendo ella, oltre alle vere ragioni, gustato che
differenzia è dalla iacitura mia a quella di Nicia, e da e’ baci d’uno amante giovane a quelli
d’uno marito vecchio, doppo qualche sospiro, disse : – Poi che l’astuzia tua, la sciocchezza del mio
marito, la semplicità di mia madre e la tristizia del mio confessoro mi hanno condotta a fare
quello che mai per me medesima arei fatto, io voglio iudicare che e’ venga da una celeste
disposizione che abbi voluto così, e non sono sufficiente a recusare quello che ‘l cielo vuole che io
accetti. Però io ti prendo per signore, padrone, guida : tu mio padre, tu mio defensore, e tu voglio
che sia ogni mio bene; e quel che ‘l mio marito ha voluto per una sera, voglio ch’egli abbia sempre.
Fara’ti adunque suo compare, e verrai questa mattina alla chiesa, e di quivi ne verrai a desinare
con esso noi; e l’andare e lo stare starà a te, e potreno ad ogni ora e sanza sospetto convenire
insieme. Io fui, udendo queste parole, per morirmi per la dolcezza. Non potetti rispondere a la
minima parte di quello che io arei desiderato. Tanto che io mi truovo el piú felice e contento uomo
che fussi mai nel mondo; e, se questa felicità non mi mancassi o per morte o per tempo, io sarei piú
beato ch’e’ beati, piú santo che e’ santi.
LIGURIO Io ho gran piacere d’ogni tuo bene, ed ètti intervenuto quello che io ti dissi appunto.
Ma che facciamo noi ora?
CALLIMACO Andiàno verso la chiesa, perché io le promissi d’essere là, dove la verrà lei, la
madre ed il dottore.
LIGURIO Io sento toccare l’uscio suo : le sono esse, che escono fuora, ed hanno el dottore drieto.
CALLIMACO Avviànci in chiesa, e là aspetteremole1.
1. Nous suivons le texte établi par Giorgio Inglese pour l’édition de la
« Biblioteca Universale Rizzoli », 1980, introduction et notes de Gennaro Sasso.
Littérature et saveur
Traduction :
CALLIMACO : Comme je te l’ai dit, mon cher Ligurio, je demeurai insatisfait1 jusqu’à neuf
heures ; et, bien que j’eusse pris un grand plaisir, cela ne me parut pas bon. Mais quand je me
suis fait reconnaître, et que je lui ai fait savoir l’amour que je lui portais, et combien il nous était
facile, du fait de la simplicité de son mari, de pouvoir vivre ensemble sans supporter aucune
infamie, tout en lui promettant, lorsque Dieu prendrait d’autres dispositions à l’égard de son mari,
de la prendre pour femme ; et comme elle avait, en plus de ces raisons véritables, goûté à la
différence qu’il y a entre coucher avec moi et coucher avec son mari, et entre les baisers d’un jeune
amant et ceux d’un vieux mari, après quelques soupirs, elle dit : – Puisque ta ruse, la sottise de
mon mari, la simplicité de ma mère, et la malignité de mon confesseur m’ont amenée à faire ce que
de mon propre chef je n’aurais jamais fait, je veux croire que cela vient de quelque disposition
céleste qui a voulu qu’il en soit ainsi et je ne suis pas de taille à refuser ce que le ciel veut que
j’accepte. Je te prends donc comme seigneur, maître et guide : tu seras mon père, mon défenseur, et je
veux que tu sois tout mon bien ; et ce que mon mari a voulu pour un soir, je veux qu’il l’ait pour
toujours. Tu deviendras donc son compère, et tu viendras ce matin à l’église, et de là tu viendras
déjeuner avec nous et il t’appartiendra de venir et de rester, et nous pourrons à tout moment et sans
être soupçonnés nous retrouver tous les deux. – Je fus, en entendant ces mots, sur le point de
mourir de joie. Je ne pus répondre à la plus petite partie de ce que j’aurais désiré. Si bien que me
voilà l’homme le plus content et le plus heureux du monde; et si ce bonheur, la mort ou la vieillesse
ne venaient pas m’en priver, je serais plus bienheureux que les bienheureux, plus saint que les
saints.
LIGURIO : Cela me fait grand plaisir de te voir si heureux, et il t’est arrivé exactement ce que je
t’avais dit. Mais que faisons-nous maintenant ?
CALLIMACO : Allons vers l’église, car je lui ai promis d’être là, et elle nous rejoindra avec sa
mère et le docteur.
LIGURIO : J’entends du bruit à la porte ; ce sont elles qui sortent, et le docteur est derrière.
CALLIMACO : Dirigeons-nous vers l’église, et là nous les attendrons.
1. Je traduis stetti di mala voglia par « je demeurai insatisfait » : je crois qu’il faut
comprendre mala voglia en lui donnant le sens qu’a, dans les Discorsi, I, 37 et II,
proemio, la mala contentezza, ce mécontentement, cette insatisfaction qui vient de
ce que le « désir » d’obtenir et d’acquérir est toujours supérieur à la capacité
d’obtenir [« essendo sempre maggiore il desiderio che la potenza dello
acquistare, ne risulta la mala contentezza di quello che si possiede, e la poca
sodisfazione d'esso. », Discorsi, I, 37]. On serait donc, comme pour le
changement de nature, devant une réalisation scénique qui permettrait de
résoudre une des grandes difficultés de la vie humaine.
230
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
« Une femme si prudente qu’elle sait s’accommoder
à cela… »
On connaît la trame de La Mandragore : en se faisant passer –
sur les conseil de Ligurio et avec l’aide intéressée de frère Timoteo
– pour un médecin qui possède, grâce à une potion de
mandragore, l’art de donner des enfants aux couples stériles,
Callimaco arrivera à ses fins et fera sa maîtresse de la belle
Lucrezia, femme de Nicia, le « docteur peu rusé ». Cette trame, au
demeurant, est assez mince et le chroniqueur vénitien Marin
Sanudo, après avoir vu la pièce en février 1522 la résumait ainsi :
« c’est la comédie d’un vieux docteur florentin, qui avait une
femme, ne pouvait pas avoir d’enfant, etc. » Le et cetera dit bien le
caractère de lieu commun du dénouement… La force du texte
provient en effet, non de cette intrigue bien maigre, mais d’une
maîtrise langagière qui joue un rôle déterminant pour la
caractérisation des personnages et d’un jeu de citations, de clins
d’œil, d’emprunts à la comédie latine et à la nouvelle florentine
(notamment Boccace), d’une part, et aux textes politiques de
Machiavel lui-même d’autre part. Dans la scène que nous venons
de lire, c’est précisément le cas : la réaction de Lucrezia montre
qu’il y a au moins un endroit – la scène théâtrale – où la sagesse, la
prudence, la vertu permettent de saisir une occasion et de
« changer de nature ».
Dans la première scène de la pièce, Callimaco définit l’enjeu
de l’entreprise qu’il mène : il s’agit justement de faire « changer la
nature » de Lucrezia. En effet, la première raison des difficultés
qu’il éprouve à mener cette « guerre de conquête » est « la nature
très honnête » de la jeune femme. Cette capacité « de changer de
nature avec les temps et avec les choses » est précisément ce qui
permettrait à un homme prudent « de ne pas changer de fortune »
et d’arriver à ses fins : c’est dans ces termes que Machiavel
explicite sa position dans le chapitre XXV du Prince ; et on sait
que cette hypothèse est exprimée pour mémoire, car, nous dit
alors Machiavel « on ne trouve pas d’homme si prudent qu’il sache
s’accommoder à cela ». Or, le récit que fait Callimaco de la nuit
qu’il a passée avec Lucrezia semble bien indiquer que quelque
chose s’est déroulé qui ressemble fort à un tel changement de
231
Littérature et saveur
nature en fonction de « la qualité des temps » et que, faute de
trouver un homme assez prudent pour « changer sa façon de
procéder » en fonction de la variété des temps, Machiavel a mis en
scène une femme si prudente qu’elle sait s’accommoder à cela.
Callimaco commence par rapporter brièvement la discussion
qui a abouti à la transformation de Lucrezia en reprenant, de
façon résumée, les indications que lui avait données Ligurio en
IV, 21 ; on remarque aussi les références à la nouvelle de Catella et
Ricciardo de Decameron, III, 6. C’est précisément l’existence de
ces textes antérieurs – connus des spectateurs et des lecteurs – qui
permet d’aller vite, de ne pas insister et, de ce fait, de laisser de
côté les réactions probables de surprise et de colère de Lucrezia
(celles-là mêmes, probablement que Boccace attribue à Catella, qui
affirme dans un premier temps vouloir se venger à tout prix). Il lui
suffit d’énoncer qu’il a avancé de vere ragioni (ces raisons, ces
arguments vrais sont sans aucun doute ceux que Ligurio lui avait
soufflés, ceux également que Ricciardo fait valoir auprès de
Catella : elle a tout à gagner à accepter ; tout à perdre, et
particulièrement sa réputation de femme honnête, si elle refuse)
puis de rappeler le topos décaméronien de la différence entre la
iacitura – les performances amoureuses – du jeune amant et celle
du vieux mari ; on a là une introduction rapide (parce qu’elle peut
être allusive) avant la citation des paroles de Lucrezia qui vont
apporter la preuve de la transformation de la jeune femme.
Lucrezia comprend la situation nouvelle, créée par la « qualité
des hommes » ; tristes qualités certes, (ruse, sottise, simplicité,
méchanceté…) mais qui n’en ont pas moins contribué à modifier
la « qualité des temps ». D’objet d’une coalition humaine qui l’a
1. Mandragola, IV, 2. Ligurio : Che tu te la guadagni in questa notte, e che, inanzi che tu
ti parta, te le dia a conoscere, scuoprale lo inganno, mostrile l’amore le porti, dicale el bene le
vuoi, e come senza sua infamia la può esser tua amica, e con sua grande infamia tua nimica.
È impossibile che la non convenghi teco, e che la voglia che questa notte sia sola. [« Que tu la
gagnes à toi cette nuit et que, avant que tu ne partes, tu te fasses connaître, que
tu lui montres l’amour que tu lui portes, lui dises le bien que tu lui veux, et
comment, sans infamie pour elle, elle peut être ton amie, et avec grande infamie,
ton ennemie. Il est impossible qu’elle n’en convienne pas et qu’elle veuille que
cette nuit soit la seule. »]
232
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
forcée à agir contrairement à ce vers quoi la poussait sa « nature
très honnête », Lucrezia peut dès lors devenir sujet autonome et
agir en fonction de ses propres intérêts, tels qu’ils peuvent être
définis en fonction de la situation nouvelle qui est en quelque
sorte voulue par le Ciel1. Voilà bien là une « occasion », au sens
machiavélien du terme : une situation que « la fortune » offre à qui
doit avoir en lui la « vertu » suffisante pour la saisir. Cette situation
qu’offre la « fortune » n’est pas forcément bonne pour un regard
non vertueux, elle peut même ressembler à la pire des situations
puisque le chapitre XXVI énonce que « si l’on voulait connaître la
vertu d’un esprit italien, il était nécessaire que l’Italie fût réduite
dans les termes où elle est présentement, et qu’elle fût plus esclave
que les Juifs, plus asservie que les Perses, plus dispersées que les
Athéniens, sans chef, sans ordre, battue, dépouillée, lacérée,
parcourue en tous sens, et qu’elle eût subi toutes les sortes de
ruines. » La situation de Lucrezia – qui est donc l’occasion qu’elle
peut ou non saisir – n’est guère différente de celle de l’Italie : ça ne
pourrait être pire, elle a été contrainte à agir contre sa nature,
tenuta sotto, trompée. L’occasion est donc excellente : il faut la
saisir… et c’est précisément ce qu’elle fait, avec brio, en
définissant elle-même les moyens d’action nécessaires : elle
propose à Callimaco de devenir le « compère » du couple NiciaCallimaco2. Elle protège ainsi sa réputation, puisque Callimaco
1. Sur l’assimilation possible de ciel et fortune, voir Prince, XXV, [1] « Et je
n’ignore pas que beaucoup ont été et sont d’opinion que les choses du monde
sont gouvernées de telle façon, par la fortune et par Dieu, que les hommes, avec
leur prudence, ne peuvent les corriger, ni d’ailleurs y trouver aucun remède ; et
c’est pourquoi ils pourraient estimer qu’il n’y a pas à se donner du mal dans les
choses mais à se laisser gouverner par le sort. » ; voir également l’utilisation du
terme disposizione en Prince, XXVI : « [11] Qui è disposizione grandissima : né può
essere, dove è grande disposizione, grande difficultà, pure che quella pigli delli ordini di coloro
che io ho preposti per mira. » [« Ici, tout est très bien disposé ; et, là où tout est bien
disposé, il ne peut y avoir de grande difficulté, dès lors que cette maison choisira
certains des ordres de ces hommes que j’ai proposés pour modèles. »]. Les
traductions du Princesont tirées de l’édition que j’ai procurée avec Jean-Louis
Fournel, Paris, PUF, 2000.
2. On remarque la tonalité déclamatoire de cette prise de décision (io ti prendo per
signore, patrone, guida : tu mio padre, tu mio defensore) – où l’on peut voir des
références dantesques mais qui reprend également une terminologie présente
dans la traduction que Machiavel a faite de l’Andria – qui est mise côte à côte
_______________________
233
Littérature et saveur
aura, pour sa part, tout intérêt à maintenir cachée la tromperie
qu’il a élaborée, et grâce à la vigueur de Callimaco, elle aura un
enfant, dont elle a aussi envie que son mari pour des raisons
d’héritage et de position sociale1.
Cette transformation de la nature de Lucrezia laisse Callimaco
sans voix, sidéré, incapable de réaction (« Je ne pus répondre à la
plus petite partie de ce que j’aurais désiré »). Au vrai, il a de
bonnes raisons de rester coi devant la transformation aussi
incontestable qu’incroyable de Lucrezia : n’a-t-il pas devant lui une
femme « si prudente » qu’elle sait « changer sa façon de procéder »
quand la fortune a fait « varier les temps » ? Cette sidération
provoque même chez lui une sorte de régression vers des
réactions (« Je fus, en entendant ces mots, sur le point de mourir
de joie. ») qui avaient provoquées en son temps la critique
ironique de Ligurio2. De la même façon, sa référence à une
béatitude divine fait venir à l’esprit une autre pointe ironique de
Ligurio (« Comme si Dieu faisait les grâces du mal, comme celles
du bien ! » IV, 2). Cette réaction de Callimaco annonce par ailleurs
l’« émerveillement » de Nicia dans la scène suivante
Quant à la réaction extrêmement laconique de Ligurio, elle ne
saurait surprendre : il l’avait prévu, il l’avait dit précisément (« il
t’est arrivé exactement ce que je t’avais dit. »). La démonstration
avec une allusion à la longue tradition comique du mari qui a ce qu’il a bien
cherché (e quel che ’l mio marito ha voluto per una sera, voglio ch’egli abbia sempre).
1. Mandragola, I, 1. Siro : Infine, e che vi fa sperare?
Callimaco : Dua cose : l’una, la semplicità di messer Nicia, che, benché sia dottore, egli è el
piú semplice ed el più sciocco omo di Firenze; l’altra, la voglia che lui e lei hanno di avere
figliuoli, che, sendo stata sei anni a marito e non n’avendo ancor fatti, ne hanno, sendo
ricchissimi, un desiderio che muoiono. Una terza ci è, che la sua madre è stata buona
compagna, ma l’è ricca, tale che io non so come governarmene. [« A la fin, qu’est ce qui
vous fait espérer ? » « Deux choses : l’une, la simplicité de messire Nicia, qui,
bien qu’il soit docteur, est le plus simplet et le plus sot des hommes de
Florence ; l’autre, l’envie que lui et elle ont d’avoir des enfants, car voilà six ans
qu’elle est mariée, ils n’en ont pas encore et, comme ils sont très riches, ils le
désirent à en mourir. Il y en a une troisième, c’est que sa mère a été une joyeuse
compagne, mais elle est riche, si bien que je ne sais comment me gouverner. »]
2. Mandragola, IV, 2. Ligurio : Che gente è questa? Or per l’allegrezza, or pel dolore,
costui vuol morire in ogni modo. [« Quelles drôles de gens ! Tantôt par allégresse,
tantôt par douleur, celui-ci veut mourir à toute force. »]
234
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
d’agir politique s’est déroulée exactement comme prévue : dès lors
que Callimaco a, sur les conseils de Ligurio, abandonné la thèse
selon laquelle il faudrait jouir du « bienfait du temps » [il beneficio
del tempo »], qu’il a agi avec virtù, s’est montré impetuoso et non
plus rispettivo1, l’issue était inéluctable, du moins au théâtre :
Lucrezia qui est une femme – et on remarque ici qu’elle agit
exactement comme le fait la fortuna : celle-ci, en effet, « comme
c’est une femme, […] est l’amie des jeunes gens parce qu’ils sont
moins circonspects, plus fougueux et mettent plus d’audace à la
commander. »2 ! – accepte d’être « l’amie » de Callimaco.
Les répliques finales tissent le lien avec les scènes à venir :
Callimaco – qui désormais obéit aux ordres de Lucrezia (« je lui ai
promis d’être là, et elle nous rejoindra avec sa mère et le
docteur. ») – se dirige vers l’église. Il ne reste donc plus qu’à faire
apparaître la nouvelle Lucrezia après lui avoir donné la parole.
C’est ce qui se passera dans la scène suivante (V, 5) où la réaction
de Nicia, lorsqu’il découvre cette nouvelle Lucrezia, est très
semblable à celle de Callimaco : la « morveuse », la « fofolle »,
répond désormais du tac au tac, prend les opérations en mains,
alors même que la veille « elle paraissait à demi morte ». C’est
1. Agir « avec impétuosité » n’allait pas de soi pour Callimaco. Au contraire, les
premiers plans qu’il avait élaborés pour essayer de faire « changer de nature »
Lucrezia allaient clairement dans le sens de la « circonspection ». Au début de la
comédie, Callimaco était du côté des « sages de notre temps » qui estiment qu’il
faut « jouir du bienfait du temps » ; or, Machiavel rappelle (Prince, III, 30) que
« le temps chasse devant lui toute chose et peut apporter avec lui le bien comme
le mal et le mal comme le bien ». Et c’est précisément un commentaire
semblable que Ligurio fait au plan de Callimaco : on court le risque de faire tous
ces efforts pour rien ou, pire encore, pour quelqu’un d’autre (I, 3). Et il est tout
à fait notable que Ligurio emploie, à propos de Callimaco, le terme de
« circonspect », respettivo, précisément le mot qui est utilisé dans le chapitre XXV
du Prince et qui, ici, prend tout son sens dès lors qu’on le met en rapport avec les
hésitations permanentes de Callimaco, et ce jusqu’au dénouement.
2. Prince, XXV : [26] Moi, j’estime quand même qu’il vaut mieux être impétueux
que circonspect, car la fortune est femme et il est nécessaire, si l’on veut la
culbuter [tenere sotto], de la battre et de la bousculer. [27] Et l’on voit qu’elle se
laisse vaincre par ces hommes-là plutôt que par ceux qui procèdent avec
froideur : et c’est pourquoi, toujours, comme c’est une femme, elle est l’amie des
jeunes gens parce qu’ils sont moins circonspects, plus fougueux et mettent plus
d’audace à la commander.
235
Littérature et saveur
donc à juste titre (mais sans connaître les vrais attendus de cette
« renaissance ») que Nicia incite Lucrezia à entrer dans l’église
« car, lui dit-il, aujourd’hui c’est comme si tu renaissais ». Ce qui se
joue dans cette nouvelle naissance c’est, de fait, le passage d’une
« nature » à une autre, en fonction de la « qualité des temps ».
Il y a donc dans cette scène une façon de jouer avec la
politique, avec le langage de la politique, avec les thèses avancées
par Machiavel dans Le Prince ou les Discours ; ce jeu avec la
politique – que l’on pourrait aisément mettre en évidence dans
bien d’autres passages de La Mandragore – est un ingrédient du
comique de cette pièce faite pour faire rire, comme le rappelle le
prologue : « L’auteur n’est pas très fameux ; mais si vous ne riez
pas, il veut bien vous payer à boire ». Toujours dans le prologue,
Machiavel explique aux spectateurs qu’il écrit pour « rendre son
triste temps plus doux », en riant et en faisant rire… La réussite
sur scène des méthodes préconisées par Ligurio, conseiller de
Callimaco, ne laisse-t-elle pas également entendre que celui qui
écrit « connaît les choses du monde », pourrait être le conseiller
avisé d’un prince ou d’une République et saurait employer
autrement son talent et ses connaissances ?
236
MARIVAUX,
LE PAYSAN PARVENU
Par Jean-Christophe ABRAMOVICI
Université de Valenciennes
Je passai le Pont-Neuf entre sept et huit heures du matin, marchant fort vite à cause qu’il faisait
froid, et n’ayant dans l’esprit que mon homme.
Quand je fus près du cheval de bronze, je vis une femme enveloppée dans une écharpe de gros
taffetas uni, qui s’appuyait contre les grilles et qui disait : Ah! je meurs!
À ces mots que j’entendis, je m’approchai d’elle pour savoir si elle n’avait pas besoin de secours.
Est-ce que vous vous trouvez mal, madame ? lui dis-je. Hélas, mon enfant, je n’en puis plus, me
répondit-elle ; il vient de me prendre un grand étourdissement et j’ai été obligée de m’appuyer ici.
Je l’examinai un peu pendant qu’elle me parlait, et je vis une face ronde, qui avait l’air d’être
succulemment nourrie, et qui, à vue de pays, avait coutume d’être vermeille, quand quelque
indisposition ne la ternissait pas.
À l’égard de l’âge de cette personne, la rondeur de son visage, la blancheur et son embonpoint
empêchaient qu’on en pût bien décider.
Mon sentiment, à moi, fut qu’il s’agissait d’une quarantaine d’années, et je me trompais, la
cinquantaine était complète.
Cette écharpe de gros taffetas sans façon, une cornette unie, un habit d’une couleur à l’avenant, et je
ne sais quelle réforme dévote répandue sur toute cette figure, le tout soutenu d’une propreté tirée à
quatre épingles, me firent juger que c’était une femme à directeur ; car elles ont presque partout la
même façon de se mettre, ces sortes de femmes-là ; c’est là leur uniforme, et il ne m’avait jamais plu.
Je ne sais à qui il faut s’en prendre, si c’est à la personne ou à l’habit ; mais il me semble que ces
figures-là ont une austérité critique qui en veut à tout le monde.
Cependant comme cette personne-ci était fraîche et ragoûtante, et qu’elle avait une mine ronde,
mine que j’ai toujours aimée, je m’inquiétai pour elle ; et lui aidant à se soutenir : Madame, lui
dis-je, je ne vous laisserai point là, si vous le voulez bien, et je vous offre mon bras pour vous
reconduire chez vous ; votre étourdissement peut revenir, et vous aurez besoin d’aide. Où demeurezvous ?
Dans la rue de la Monnaie, mon enfant, me dit-elle, et je ne refuse pas votre bras puisque vous me
l’offrez de si bon cœur ; vous me paraissez un honnête garçon.
Le Paysan parvenu, 1734-35, éd. Michel Gilot, Paris: Flammarion, coll. "GF", 1965,
p. 137.
Littérature et saveur
Anatomie d’une rencontre libertine :
Jacob et Mademoiselle Habert
Le Paysan parvenu et La Vie de Marianne sont deux romans des
premières fois, des premiers apprentissages, qui s’interrompent et
s’achèvent avec l’installation de leur héros. À leur propos, Jean
Goldzink parlait il y a quelques années de « la surprise des
aubes »1. En son hommage, on reviendra sur l’une des aubes les
plus surprenantes du Paysan parvenu, où Jacob croise sur son
chemin l’une des femmes par lesquelles il commencera à parvenir.
Le roman de Jacob commence à peine ; son mariage avec Mlle
Geneviève, évité de justesse grâce à la mort providentielle de leur
maître, l’a déjà campé en héros séducteur et sans scrupules.
Décidé à « séjourner à Paris plus qu’[il] n’avai[t] résolu d’abord »,
Jacob se rend aussitôt chez maître Jacques, cuisinier originaire de
son village, dans l’espoir qu’il l’aide à « [se] fourrer quelque part ».
La première phrase du texte prolonge cet autoportrait du héros
entreprenant, trop pressé par l’heure matinale, le froid et ses
châteaux en Espagne, pour prêter attention aux aventures du
chemin. Peu à son rôle de héros, il rate presque l’occasion de
secourir l’inconnue en détresse : le malaise de cette dernière
n’apparaît qu’au terme d’une phrase où prime l’enregistrement
mécanique des impressions visuelles dans l’esprit de Jacob, tandis
qu’il avance vers son but. Seul l’appel au secours explicitement
pathétique le sort de sa torpeur et le fait ré-agir, s’arrêter, peut-être
revenir sur ses pas : l’imparfait « qui disait » suggère à la fois que la
femme s’est exclamée au moment précis où passait à sa portée le
jeune homme, mais qu’il a fallu à ce derniers quelques instants
pour en décoder le sens (« À ces mots que j’entendis… »).
Un mot sur « le cheval de bronze ». On pourrait être tenté de
voir dans cette désignation « en contre-plongée » de la statue
d’Henri IV, un reste de rusticité campagnarde chez notre héros.
Le passionnant Dictionnaire historique de la ville de Paris d’Hurtaud et
Magny (1779) invaliderait plutôt cette lecture :
1. Jean GOLDZINK, Histoire de la Littérature Française. XVIIIe siècle, Paris, Bordas,
1988, p. 119.
238
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
« Avant que de finir cet article [PLACE D’HENRI IV], on remarquera, que quoique
la statue d’Henri IV soit parfaitement belle, et que le figure du cheval ait de grands
défauts, cependant un usage ridicule fait qu’en parlant de ce monument, on dit toujours
le cheval de bronze, sans dire un seul mot de la statue du Grand Henri. »
Et les auteurs de citer une épigramme composée à ce sujet, en
forme de réflexion désabusée sur la vanité des monuments dressés
à la mémoire des hommes1… Rapporté au point de vue du
personnage, l’expression témoigne de la rapidité de son
acclimatation sociolinguistique à la capitale.
Jacob ne maîtrise en revanche pas encore les codes de la
galanterie. Répondre au « Ah ! je meurs ! » de l’inconnue par une
question ingénue (« Est-ce que vous vous trouvez mal,
madame ? ») est maladroit, sinon rustre. Ce faisant, il oblige la
dame à expliciter l’évidence, en glosant ses propres gestes
(répétition de s’appuyer), avec une distinction dans les mots
(préciosité du tour « il vient de me prendre… ») propre à
conforter « l’enfant » du peuple qu’est Jacob dans l’idée qu’elle est
bien une noble dame (« Madame »).
Le passage, au quatrième paragraphe, de la scène aux
réflexions de Jacob, donne la clé de sa sollicite modérée : s’il n’a
pris au sérieux l’appel au secours de l’inconnue, c’est qu’un simple
regard l’a convaincu que sa vie n’était pas en danger. S’il épouse en
partie les préjugés misogynes de son temps sur les prétendus
malaises féminins2, Jacob juge surtout en connaisseur. Le détail
déshumanisant auquel il procède mentalement (« je vis une face
ronde […] il s’agissait d’une quarantaine d’idées ») trahit ses
origines terriennes, sa capacité de paysan non encore parvenu à
jauger la santé d’un animal et sa valeur marchande. Sans oublier,
l’espoir caressé de partager ces repas grâce auxquels la dame a
« l’air d’être succulemment nourrie »… La récurrence dans le
1. « Superbes monuments, que votre vanité / Est inutile pour la gloire / Des
grands Héros dont la mémoire / Mérite l’immortalité ? / Que sert-il que Paris,
au bord de son canal, / Expose de nos rois ce grand original ? / Qui sut si bien
régner, qui sut si bien combattre ? / On ne parle point d’Henri quatre / On ne
parle que du cheval », Pierre-Thomas HURTAUT, Nicolas MAGNY, Dictionnaire
historique de la ville de Paris et de ses environs, Paris, Moutard, 1779, t. IV, p. 47.
2. Voir Jean-Christophe Abramovici, « Évanouissement de l’inconnue », Revue
des Sciences humaines, « L’Évanouissement », coord. Paule PETITIER, à paraître.
239
Littérature et saveur
roman de l’expression à vue de pays traduit d’ailleurs cette
connaissance instinctive que Jacob a des corps et de la mécanique
animale, talent sur lequel il va forger sa carrière libertine.
Le second temps de l’examen (portant sur l’habit plutôt que le
corps) vient corriger l’impression première : quand le visage
annonçait une femme qui savait vivre, sa parure dénote l’absence
de toute recherche (« sans façon », « uni » qui se dit « de ce qui est
sans ornement »1) et l’austérité, dans la couleur et la raideur des
tissus (« je ne sais quelle réforme dévote », « uniforme »). Jacob en
conclut qu’il doit s’agir d’une de ces « femme[s] à directeur » sousentendu de conscience, qui, telle la Lady Lindon de Barry,
employaient un prêtre pour leur servir de compagnon et de
préservatif à la corruption du monde. Jouisseur, Jacob rejette « ces
sortes de femmes-là, ces figures-là », dans une réaction instinctive,
primaire et infantile. Discrètement, le plus-que-parfait « ne m’avait
jamais plu » suggère toutefois l’entorse que Jacob est sur le point
de faire à ces principes : les huitième et neuvième paragraphes
constituent à la relecture une fausse délibération visant à rendre
moins choquante aux yeux du lecteur la rapidité avec laquelle, sur
un seul coup d’œil, le héros s’est décidé à répondre aux
sollicitations de la dame.
Ainsi le neuvième paragraphe en revient-il au premier
jugement, et la « mine ronde » ajoute à « la rondeur du visage » une
nuance de généralité, un trait moins distancé et plus humain2.
Renchérissant sur l’adverbe « succulemment » et l’adjectif
« vermeille » – qui pouvait à l’âge classique autant qualifier une
bonne santé que la qualité d’un vin3 –, « fraîche » et « ragoûtante »
assimilent définitivement l’inconnue à un plat alléchant. Les
scènes suivantes confirmeront l’intuition de Jacob : sitôt arrivé
chez Mlle Habert, il est régalé aux cuisines : « Ah ! le bon pain ! Je
n’en ai mangé de meilleur, de plus blanc, de plus ragoûtant »,
qualités dont le visage de la propriétaire lui avait donné en quelque
1. FURETIÈRE, Dictionnaire universel.
2. La face « fait juger du sexe, de l’âge, de la beauté, du tempérament, de la santé
ou de la maladie » ; « On juge à la mine, à la physionomie d’une personne, de ses
bonnes ou mauvaises qualités » (Trévoux).
3. « C'est une bonne qualité au vin, d'être rouge et vermeil » (Trévoux).
240
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sorte un avant-goût. Le temps d’un rapide examen visuel, étiré par
la narration rétrospective, et voilà Jacob changé de passant pressé
et ironique en sigisbée plein de sollicitude, dont la soudaine
« inquiétude » est un contrepoint comique à son manque de
réactivité initial.
De même, ses propositions de service, très élégamment
tournées, contrastent avec la tonalité directe, presque rustre, de
son examen mental : la forme en est galante, agrémentée d’une
pointe d’ironie (« votre étourdissement peut revenir ») indiquant à
la dame, que s’il n’a pas été dupe de son jeu, il consent à entrer
dans la danse. Tout en litote (« je ne refuse pas votre bras ») et en
sous-entendu galant (« vous me paraissez un honnête garçon »), la
réponse de l’inconnue suggère que, simultanément à l’examen du
héros, elle a procédé à sa propre évaluation, et abouti à une
conclusion convergente. Détail vraisemblable, conforme à la
topographie parisienne, la « rue de la monnaie » vers laquelle
repartent les deux personnages, répond enfin également aux
espoirs du héros de tirer profit de cette rondeur par trois fois
mentionnée.
Jouée sur scène, la rencontre de Jacob et de Mlle Habert se
réduirait à peu de choses : quelques plates politesses échangées,
suspendues pendant quelques instants par un silence, sans doute
un jeu de regards… Pour le spectateur privé des pensées du héros,
le tout constituerait une banale et prosaïque rencontre libertine, où
par un muet consentement deux personnages décideraient de
passer ensemble un moment probablement sans lendemain. En
d’autres termes, si dans ses romans comme dans ses pièces,
Marivaux parle du même monde, met en scène ses fauxsemblants, joue toujours de l’écart entre signes et sens, mots et
intentions, être et paraître, les procédés littéraires utilisés dans l’un
et l’autre cas renvoient de cet écart des images très différentes.
Quand la représentation théâtrale laisse à l’acteur la liberté
d’accorder plus ou moins ses répliques à ses mines, aux attitudes
de son corps, le roman accompagne la scène de l’interprétation
qu’en fait, dans le moment ou dans le temps de l’écriture, le
personnage-narrateur. Mais loin que cette voix supplémentaire
dissipe les zones d’ombre, elle concourt plus souvent à renforcer
l’ambiguïté du texte, formant autour du récitant un halo de
241
Littérature et saveur
mystère. Dans la rencontre de Jacob et de Mlle Habert, où le
regard sur le corps est pourtant l’objet premier des pensées du
héros, la naïveté de son point de vue comme la récurrence du
sème culinaire font écran à cette dimension libertine qui
s’imposerait au spectateur de la scène. À aucun moment, Jacob ne
s’interroge sur la présence d’une femme, au petit matin, et en
habits de nuits, en pleine rue à quelques pas de chez elle –
racolerait-elle ? À moins qu’« à vue de pays », la vision des formes
généreuses et du teint vermeil de l’inconnue, n’ait fait naître en lui
l’heureuse perspective d’un succulent, mais peu avouable, festin
sexuel…
242
MONTESQUIEU,
ESSAI SUR LE GOÛT
Par André CHARRAK
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne
Dans notre manière d’être actuelle, notre âme goûte trois sortes de plaisirs : il y en a qu’elle tire du
fond de son existence même ; d’autres qui résultent de son union avec le corps ; d’autres enfin qui
sont fondés sur les plis et les préjugés que de certaines institutions, de certains sages, de certaines
habitudes lui ont fait prendre. Ce sont ces différents plaisirs de notre âme qui forment les objets du
goût…
Montesquieu, Essai sur le goût, introduction et notes par Charles-Jacques Beyer, Genève,
Droz, 1967, p. 38.
Littérature et saveur
Le plaisir et l’ordre : pour une nouvelle lecture de
l’Essai sur le goût de Montesquieu
Les remarques proposées ici visent à éclairer la situation
philosophique de l’Essai sur le goût, à travers un commentaire de
son introduction. Bien qu’elle soit en apparence fort abstraite,
cette ouverture condense en réalité une décision forte de
Montesquieu, qui le conduit à redéfinir rigoureusement le domaine
accessible à une enquête sur le goût et qui est lisible à travers la
réécriture d’une source majeure : l’Essai sur le beau du Père André1.
Certes, tout un monde sépare les lourdes postulations
métaphysiques de cet héritier de Malebranche et les simples
descriptions psychologiques qui font l’essentiel de l’Essai publié
en 1757 dans le tome VII de l’Encyclopédie, après la mort de
l’auteur ; et il est devenu habituel de considérer que Montesquieu
applique au malebranchisme une critique de la philosophie
première bien peu originale en son temps. Mais cette
interprétation assez confortable, et souvent juste, interdit
malheureusement de comprendre l’opération par laquelle
1. Dans le précieux volume où il a accompagné l’Essai sur le goût d’une
introduction et de notes fort éclairantes (Genève, Droz, 1967), Charles-Jacques
Beyer privilégie l’influence de Fontenelle sur Montesquieu, et il précise
utilement que les seuls auteurs explicitement discutés sur les questions de goût
sont Dubos et Buffier, dans les Pensées. Toutefois, Beyer rappelle en outre que
l’Essai sur le beau se trouve dans la bibliothèque de Montesquieu et il produit une
hypothèse parfaitement juste sur l’intérêt que put y trouver l’auteur de l’Essai sur
le goût : « On conçoit que le beau naturel du P. André ait intéressé Montesquieu,
pour des raisons analogues à celles qui l’ont attiré vers les idées du P. Buffier :
c’était une manière d’éviter l’arbitraire pur, grâce à la notion de nature, tout en
gardant le subjectivisme et le relativisme en esthétique » (p. 27). Qu’il me soit
permis de reprendre à mon compte cette interprétation éclairante ; simplement,
je crois possible de mettre en évidence une référence directe au P. André dans
l’Essai sur le goût (inaperçue dans le travail de Beyer), à la lumière de laquelle la
cohérence philosophique propre de cet ouvrage apparaît beaucoup plus
nettement. Sur la question esthétique chez Montesquieu, on consultera
notamment V. R. Shackleton, « Montesquieu et les beaux-arts », Actes du
Ve Congrès International de langue et littérature modernes, Florence, 1950 et, pour une
contribution récente, P.-E. Knabe, « Du rationalisme au sensualisme.
Montesquieu et son Essai sur le goût », in Cahiers Montesquieu : E. Mass et
A. Postigliola (éds), Lectures de Montesquieu. Actes du colloque de Wolfenbüttel (26-28
octobre 1989), Napoli, Liguori Editore, 1993.
244
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Montesquieu – ou Condillac, ou Rousseau – s’autorisent malgré
tout la reprise de certaines descriptions d’inspiration
malebranchienne : et, on le verra, c’est pour partie ce qui se
produit dès le début de l’Essai sur le goût.
D’un autre côté, on doit rappeler que les meilleurs
commentateurs ont aperçu l’affinité de plusieurs thèses de cet
Essai avec la tradition de l’esthétique malebranchienne, sans se
limiter à la mention centrale de l’ordre et des rapports 1 ; mais ce
qu’il faut saisir, fût-ce par ce détour, demeure la cohérence
spécifique du propos de Montesquieu qui, comme j’espère le
montrer dans cette étude, réfléchit admirablement le passage, déjà
bien engagé avant lui, d’une théorie du beau à une enquête sur le goût.
Sans doute n’est-il pas besoin de préciser qu’il ne s’agit nullement
ici de réduire le texte de Montesquieu à quelques passages aux
accents malebranchiens ; je crois simplement utile de ne pas
ignorer une référence très précise à l’Essai sur le beau donnée
d’entrée de jeu, car elle permet de repérer une démarcation précise
qui, selon moi, fait l’un des grands intérêts de l’Essai sur le goût.
C’est la raison pour laquelle, avant de relire les premières pages de
ce texte, je rappellerai les principales thèses du P. André, pour
mieux situer le sens du rapprochement proposé dans la présente
contribution. Il ne faudrait pas généraliser hâtivement les leçons
de cette brève tentative ; mais elles me semblent manifester
l’intérêt d’une méthode qui, si elle ne saurait épuiser la cahier des
charges d’un bon commentaire de texte, peut toujours le servir –
celle des comparaisons textuelles, qui mettent bien en relief
l’originalité véritable des œuvres qu’on rapproche, la nouveauté
réelle, par exemple, des premières lignes de l’Essai sur le goût.
Il n’est pas question de résumer ici les principes d’une
esthétique malebranchienne, après les travaux majeurs consacrés à
cette tradition qui ont montré comment elle se constitue entre une
référence à l’ordre et une anthropologie de l’inquiétude2. Je ne
1. Ainsi J. Ehrard, qui rapproche à bon droit les observations de Montesquieu
sur la variété des idées du P. André (L’Idée de nature en France dans la première moitié
du XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, rééd. 1994, p. 300).
2. Voir J. Deprun, La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIe siècle, Paris,
Vrin, 1979 ; en particulier p. 76-80.
245
Littérature et saveur
retiendrai pour commencer qu’une thèse centrale, énoncée par
l’oratorien lui-même et qui fonde la tentative du P. André. Dans le
sentiment du beau, Malebranche reconnaît la manifestation d’un
ordre intelligible qui s’impose à Dieu même : « Pourquoi penses-tu
que tous les hommes aiment naturellement la beauté ? C’est que
toute beauté, du moins celle qui est l’objet de l’esprit, est
visiblement une imitation de l’ordre1. » C’est manifestement sous
cet horizon que le P. André produit sa typologie, dont l’un des
mérites sera de reconnaître au beau naturel une spécificité et des
qualités propres tout en le référant à un ordre idéal. 1) On
distingue d’abord le beau essentiel, indépendant de toute institution,
même divine, et qui se rapproche de l’ordre malebranchien
s’imposant à Dieu-même, lorsqu’Il pense les rapports de
perfection.
Ce beau essentiel se caractérise avant tout (comme chez
saint Augustin) par « une certaine unité originale, souveraine,
éternelle, parfaite, qui est la règle essentielle du beau2« , en sorte
qu’il fournit le fondement de toute harmonie. Chez le P. André, il
se confond largement avec une sorte de géométrie naturelle qui
fait l’essence des choses. Ainsi existe-t-il un beau essentiel en
musique, qui réside principalement dans les archétypes
mathématiques de la théorie musicale : « dans l’idée de l’ordre, la
beauté de l’ordonnance du dessin de la pièce ; dans l’idée des
nombres sonores, la règle des proportions et des progressions
harmoniques3. » Ce beau essentiel suffirait au fond à satisfaire
l’âme si elle était séparée du corps, mais il ne peut susciter le plaisir
des sens, qui se portent spontanément, lorsqu’ils ne sont pas
corrompus, vers la beauté naturelle : « (…) considéré dans la
structure des corps, [il] n’est, pour ainsi dire, que le fond du beau
naturel : un fond (…) qui, avec tous ses agréments, plairait à la
raison plus qu’à l’œil, si l’auteur de la nature n’avait pris soin de le
relever par les couleurs4. » 2) Comme l’ont noté les
commentateurs, c’est plutôt dans sa description du beau naturel que
1. Méditations chrétiennes et métaphysiques, Méd. IV, § 13, Œuvres de Malebranche,
tome X, éd. par H. Gouhier et A. Robinet, Paris, Vrin, 1986, p. 41.
2. Essai sur le beau, chap. I, p. 14.
3. Ibid., chap. IV, p. 163.
4. Ibid., chap. I, p. 15-16.
246
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
la théorie du P. André affirme son originalité – et Ch.-J. Beyer, on
l’a vu, y trouvait la raison d’un intérêt possible de Montesquieu
pour l’Essai sur le beau. Concrètement, le beau naturel désigne le
monde des formes visibles, dans ce qu’il possède tout à la fois de
plus harmonieux et de plus varié. Ainsi se trouve-t-il tendu entre
deux dimensions, selon que l’on considère son fondement
intelligible (l’ordre) ou ses conditions de manifestation pour un
sujet sensible (la variété). D’un côté, les beautés naturelles imitent
le beau essentiel, puisqu’elles sont gouvernées par des rapports
d’ordre.
C’est ainsi que Malebranche choisit l’exemple des intervalles
musicaux lorsqu’il affirme que les beautés sensibles trouvent leur
raison dans l’ordre qui les pénètre et qui repose sur des rapports
de grandeur (et non de perfection) : « L’ordre et la vérité se
rencontrent même dans les beautés sensibles, quoiqu’il soit
extrêmement difficile à l’homme de l’y découvrir. Car ces sortes
de beautés ne sont que des proportions, c’est-à-dire, des vérités
ordonnées, ou des rapports justes et réglés. Par exemple, une voix
est belle, lorsque les vibrations ou les secousses que cette voix
produit dans l’air sont commensurables entre elles1. » Je souhaite
signaler au passage, sans qu’il me soit possible de développer ici ce
point qui n’intéresse pas la lecture de l’Essai sur le goût2, que de
telles descriptions posent le problème de savoir de quelle
opération relève l’appréhension de ces rapports de grandeur qui,
bien sûr, échappent à l’intuition mais qui semblent pourtant la
déterminer. Malebranche dispose, avec la doctrine des jugements
naturels, d’un instrument efficace pour résoudre cette difficulté –
et le syntagme se retrouve dans l’Essai du P. André : le beau
naturel se dévoile à « un jugement naturel (…) conforme à la
raison3« .
1. Op. cit., § 14, p. 42.
2. Qu’il me soit permis de renvoyer à mon livre, Raison et perception. Fonder
l’harmonie au XVIIIe siècle (Paris, Vrin, coll. »Mathesis »), où j’ai tâché de montrer
que ce problème constitue l’un des principaux points de discussion de
l’hypothèse diderotienne sur le beau comme perception des rapports. On
pourrait d’ailleurs suivre l’histoire de ce problème au moins jusqu’à Kant, à
propos de la musique (voir la fin du § 51 de la Critique de la faculté de juger).
3. Essai sur le beau, p. 28.
247
Littérature et saveur
Mais chez cet auteur, le beau naturel n’est pas la simple
imitation des relations d’ordre ; il se distingue par la variété, dont
la gamme des couleurs est au fond métonymique : « C’est par leur
éclat qu’il a trouvé le moyen d’introduire dans l’univers un
nouveau genre de beauté, qui nous offre partout un spectacle si
brillant et si diversifié1. » On sait que la variété jouera un grand
rôle dans l’Essai sur le goût, en un passage sur lequel je reviendrai.
3) Le P. André définit enfin le beau arbitraire, créé par l’homme
(arbitraire signifie donc, non point capricieux, quand il est bien
entendu, mais d’institution humaine), et le distingue en trois
sortes. Il peut être de génie, c’est-à-dire « fondé sur une
connaissance du beau essentiel, assez étendue pour en faire un
système particulier dans l’application des règles générales ; ce que
nous admettons dans les arts2« . Telles sont les premières des deux
sortes de règles employées en architecture : « La perpendicularité
des colonnes qui soutiennent l’édifice, le parallélisme des étages, la
symétrie des membres qui se répondent, le dégagement et
l’élégance du dessin, surtout l’unité dans le coup d’œil, sont des
beautés
architectoniques
ordonnées
par
la
nature,
indépendamment du choix de l’architecte3. » Mais avec cette
beauté de génie, on n’atteint pas encore le domaine de l’expérience
esthétique effective, qui comprend toute une variété de styles et de
modes. Celles-ci relèvent du beau de goût, qui est « fondé sur un
sentiment éclairé du beau naturel ; ce qu’on peut admettre dans les
modes avec toutes les restrictions que demandent la modestie et la
bienséance4 ».
Au fond, il est permis de dire que c’est sous cet angle que
Montesquieu va réorganiser les descriptions données par le
P. André et, tout à la fois, redéfinir le domaine de sa propre
enquête. Quoiqu’il en soit, dans l’Essai sur le beau, c’est donc avec
le goût que l’on accède au domaine spécifique de la création
artistique, de sorte que toutes ses nuances répondent aux variétés
de la beauté naturelle, qui en ouvre la gamme et, tout à la fois, en
1. Ibid., p. 16. Souligné par nous.
2. Ibid., p. 39
3. Ibid., p. 30
4. Ibid., p. 39-40
248
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
prescrit la norme. Le P. André se réfère à Vitruve pour donner un
exemple de cette beauté arbitraire et, tout à la fois, fondée en
nature : « Telles sont, par exemple, [les règles du second type]
qu’on a établies pour déterminer les proportions des parties d’un
édifice dans les cinq ordres d’architecture [toscan, dorique,
ionique, corinthien, composite]1. » Le beau arbitraire peut enfin
être, non plus seulement d’institution, mais bien de caprice, quand
il répète l’arbitraire même : « (…) n’étant fondé sur rien, [il] ne
doit être admis nulle part, si ce n’est, peut-être, sur le théâtre de la
comédie2. » Dois-je rappeler aux lecteurs de J. Goldzink que la
comédie, dans les textes du XVIIIe siècle (et sans doute depuis
Aristote !), porte toujours à leur limite les critères de l’esthétique
philosophique3 ? C’est ainsi que le P. André, tout à la fois,
reconduit toutes les beautés au modèle d’un ordre intelligible
connu par l’Intelligence seule, et s’efforce de penser dans sa
spécificité un beau naturel qui conjugue l’ordre et la variété.
Les « empiristes » des Lumières ne se rallient pas à cet
impressionnant système, même s’ils en saluent l’importance et s’ils
en reprennent nombre de thèses – c’est par exemple le cas de
Diderot qui, à l’article « Beau » de l’Encyclopédie, reconnaît la place
centrale des concepts définis par le P. André (l’ordre, les
proportions, les rapports) mais lui reproche de n’en avoir pas
montré la genèse4. Reste à caractériser le type de lecture qui
s’applique alors à l’Essai sur le beau : et sur ce point, l’Essai de
Montesquieu fournit des enseignements irremplaçables, qui nous
instruisent aussi bien sur sa situation propre. Comment s’opère,
d’une façon générale, la réception critique de l’ouvrage du
P. André ? Il s’agit de maintenir certaines descriptions directement
pourvues d’un enjeu psychologique tout en laissant de côté leur
1. Ibid., p. 30.
2. Ibid., p. 40.
3. Voir, en particulier, Comique et comédie au siècle des Lumières, Paris, L’Harmattan,
2000.
4. Le P. André « est celui qui jusqu’à présent a le mieux approfondi cette
matière, en a le mieux connu [b] l’étendue et la difficulté, en a posé les principes
les plus vrais et les plus solides, et mérite le plus d’être lu. | La seule chose
qu’on pût désirer peut-être dans son ouvrage, c’était de développer l’origine des
notions qui se trouvent en nous, de rapport, d’ordre, de symétrie ; car du ton
sublime dont il parle de ces notions, on ne sait s’il les croit acquises et factices,
ou s’il les croit innées » (Encyclopédie, art. »Beau », t. II, 1751, p. 175, col.a-b).
249
Littérature et saveur
fondement métaphysique – ainsi réduit-on l’interrogation sur la
nature du beau à une enquête sur les modifications affectives qui
nous le signalent et qui définissent le goût. L’ouverture de l’Essai
sur le goût effectue d’une manière remarquable une telle réduction,
que l’on peut repérer par une comparaison textuelle précise qui
donne son occasion à mon article. Certes, Montesquieu laisse de
côté la définition des trois sortes de beautés que le P. André
pensait à partir de l’ordre, mais il en reprend le schéma tripartite
du point de vue du sujet de l’expérience esthétique. Consultons les
deux textes – au chapitre III de l’Essai, le P. André rappelle le
système qu’il a mis au point et l’applique aux ouvrages de l’esprit ;
il distingue donc :
un beau essentiel, qui plaît à l’esprit pur, indépendamment de toute institution, même
divine ; un beau naturel, qui plaît à l’esprit en tant qu’uni au corps, indépendamment
de nos opinions et de nos goûts, mais avec une dépendance nécessaire des lois du
Créateur, qui sont l’ordre de la nature [ce sont les lois de l’union, en vertu desquelles
l’âme éprouve un plaisir lié au bon état du corps] ; un beau arbitraire, si j’ose ainsi
parler, ou, si l’on veut, un beau artificiel, qui plaît à l’esprit par l’observation de certaines
règles que les sages de la République des Lettres ont établies sur la raison et sur
l’expérience1.
Montesquieu réécrit de très près ce passage au début de son
Essai sur le goût, mais en biffant la définition réaliste (ontologique)
des différentes beautés, pour ne considérer que les états du sujet
humain :
Dans notre manière d’être actuelle, notre âme goûte trois sortes de plaisirs : il y en a
qu’elle tire du fond de son existence même ; d’autres qui résultent de son union avec le
corps ; d’autres enfin qui sont fondés sur les plis et les préjugés que de certaines
institutions, de certains sages, de certaines habitudes lui ont fait prendre2.
La proximité voulue des deux passages ne rend que plus lisible
la démarcation frappante opérée par Montesquieu. La hiérarchie
des plaisirs remplace celle des beautés ou des objets purs de
l’expérience esthétique, que le P. André fondait sur l’ordre
intelligible conçu par Dieu, sur l’ordre naturel voulu par Dieu et
1. Essai sur le beau, chap. III, p. 91
2. Essai sur le goût, in Montesquieu,
coll. »L’Intégrale », 1964, p. 845.
250
Œuvres
complètes,
Paris,
Seuil,
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sur un ordre artificiel qui devait se conformer aux deux premiers.
C’est pourquoi l’essentiel de l’Essai sur le goût est consacré, non
point à une théorie métaphysique du beau, mais à une description
des caractères empiriques qui suscitent les plaisirs de l’âme. A
l’ontologie de l’ordre se substitue, comme référence de l’enquête,
le sujet humain affecté de différents plaisirs : « Les sources du
beau, du bon, de l’agréable, etc. sont donc dans nous-mêmes ; et
en chercher les raisons, c’est chercher les causes des plaisirs de
notre âme1. » C’est relativement à ces affections, et non plus selon
les archétypes conçus par Dieu, que se distinguent les objets de
l’expérience esthétique : « Ce sont ces différents plaisirs de notre
âme qui forment les objets du goût, comme le beau, le bon,
l’agréable, le naïf, le délicat, le tendre, le gracieux, le je ne sais quoi,
le noble, le grand, le sublime, le majestueux, etc.2«
Toutefois, la référence au texte du P. André signale combien
les descriptions qu’il a données des différents rapports qui
conditionnent le sentiment du beau demeurent valables (nous
allons voir que l’Essai sur le goût fait une grande place à l’ordre,
mais en produit une requalification profonde, et à son corrélat
traditionnel, la variété) même s’il convient de les redistribuer selon
le point de vue d’une âme incarnée, engagée dans une existence
typiquement humaine.
Auparavant, on doit considérer que la reprise manifeste de la
tripartition léguée par le P. André, en même temps que sa
réécriture du point de vue du sujet sensible, implique sa
subversion presque immédiate dans l’introduction de l’Essai sur le
goût. S’il nous faut considérer les conditions réelles de notre
expérience, en effet, que pouvons-nous dire, sur ce beau qui « plaît
à l’esprit pur » (P. André), sur les plaisirs que l’âme « tire du fond
de son existence même » (Montesquieu) ? La jouissance de l’âme
séparée du corps nous demeure largement inconnaissable : ce qui
signifie précisément que, si nous pouvons bien identifier des
plaisirs proprement intellectuels (ceux qui, tout simplement,
signalent la conscience que l’esprit humain possède de son
1. Ibid.
2. Ibid.
251
Littérature et saveur
existence et de son exercice, c’est-à-dire, d’abord, des opérations
de la réflexion), nous ne pouvons décider sur le point de savoir
s’ils sont ou non liés au fait que l’âme est unie à un corps. Par
suite, en un passage très frappant qu’il faut citer en entier,
Montesquieu remplace la division ternaire qu’il a provisoirement
admise par une répartition binaire rassemblant en une même
catégorie les objets qui relevaient, pour le P. André, du beau
essentiel et du beau naturel :
L’âme, indépendamment des plaisirs qui lui viennent des sens, en a qu’elle aurait
indépendamment d’eux, et qui lui sont propres : tels sont ceux que lui donnent la
curiosité, les idées de sa grandeur, de ses perfections, l’idée de son existence, opposée au
sentiment du néant, le plaisir d’embrasser tout d’une idée générale, celui de voir un grand
nombre de choses, etc., celui de comparer, de joindre et de séparer les idées. Ces plaisirs
sont dans la nature de notre âme, indépendamment des sens, parce qu’ils appartiennent
à tout être qui pense ; et il est fort indifférent d’examiner ici si notre âme a ces plaisirs
comme substance unie avec le corps, ou comme séparée du corps, parce qu’elle les a
toujours, et qu’ils sont les objets du goût : ainsi nous ne distinguons point ici les plaisirs
qui viennent à l’âme de sa nature, d’avec ceux qui lui viennent de son union avec le
corps ; nous appellerons tout cela plaisirs naturels, que nous distinguerons des plaisirs
acquis, que l’âme se fait par de certaines liaisons avec les plaisirs naturels ; et de la même
manière et par la même raison, nous distinguerons le goût naturel et le goût acquis1.
Dans ce mouvement, il est bien évident que Montesquieu met
entre parenthèses le beau essentiel, objet de l’esprit pur pour le
P. André et connu d’abord par l’Intelligence divine. Seule importe
la distinction entre un goût naturel, qui signale l’accord plaisant
des choses avec la nature des hommes telle qu’elle est, et un goût
acquis, qui peut être guidé par les « sages » également mentionnés
dans les premières lignes de l’Essai et dans le texte central du
P. André. Au fond, la première référence à l’héritage
malebranchien permet de garantir le jugement de goût contre le
danger d’un relativisme intégral, en l’inscrivant dans un ordre
indépendant des conventions ; mais cette stabilité n’a désormais
plus de sens qu’eu égard aux dispositions fondamentales de l’âme
humaine (c’est le sens de la réécriture de l’Essai sur le beau donnée
dès le début de l’Essai sur le goût) et, comme on vient de le voir, il
1. Ibid., « Des plaisirs de notre âme », p. 845 ; souligné par nous.
252
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
n’est pas question de spéculer sur les plaisirs d’une intelligence
toute pure, séparée du corps de l’homme.
Il entre dès lors un irréductible élément de contingence dans
l’expérience esthétique, qui tient à la constitution actuelle du corps
humain auquel l’âme est étroitement unie : « Notre manière d’être
est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme
nous sommes, ou autrement1. » Aussi bien les objets du goût ne
relèvent-ils plus d’une détermination nécessaire de l’ordre en soi,
que Montesquieu ne remet pas en cause mais qui demeure
insignifiant pour éclairer l’ordre factuel que vise le goût naturel :
« Je sais bien que les rapports que les choses ont entre elles
auraient subsisté ; mais le rapport qu’elles ont avec nous ayant
changé, les choses qui, dans l’état présent, font un certain effet sur
nous, ne le feraient plus ; et comme la perfection des arts est de
nous présenter les choses telles qu’elles nous fassent le plus de
plaisir qu’il est possible, il faudrait qu’il y eût du changement dans
les arts, puisqu’il y en aurait dans la manière la plus propre à nous
donner du plaisir2. » Mais que les choses soient considérées dans
leur rapport avec nous ne signifie évidemment pas qu’elles se
juxtaposent sans raison.
On dira si l’on veut que, dans cette opération, c’est le principe
même d’une esthétique malebranchienne qui se trouve récusé ; je
crois plus juste et, surtout, plus simple d’observer que
Montesquieu (comme Diderot, d’ailleurs) retient d’une lecture
parfaitement assignable de cette tradition l’importance de l’ordre,
qu’il réduit cependant aux rapports naturels qui organisent
empiriquement le plaisir esthétique – cet ordre est donc arraché à
sa justification métaphysique la plus rigoureuse, qui le définit
comme l’ensemble des rapports nécessaires considérés par Dieu
même, pour caractériser et décrire les déterminations actuelles du
plaisir que l’homme recherche dans les œuvres des beaux-arts. La
justification de l’ordre donnée dans l’Essai sur le goût est à cet égard
très frappante.
1. Ibid.
2. Ibid.
253
Littérature et saveur
Certes, Montesquieu rappelle, après Malebranche et le
P. André, que le plaisir que goûte l’âme aux choses ordonnées
dans le sensible est l’indice d’une disposition de sa propre nature,
qui la porte à « [aimer] la vérité1« . Mais cette concession
« métaphysique » se trouve soigneusement encadrée. D’une part, la
première justification donnée dans l’Essai à l’examen préliminaire
« des plaisirs de l’ordre » s’appuie sur les conditions empiriques
d’appréhension d’un ouvrage qui, compte tenu des limites de
l’esprit humain, ne peut envelopper une trop grande complexité et
doit être lisible : « (…) dans un ouvrage où il n’y a point d’ordre,
l’âme sent à chaque instant troubler celui qu’elle y veut mettre ;
(…) l’âme ne retient rien, ne prévoit rien ; elle est humiliée par la
confusion de ses idées, par l’inanité qui lui reste2. » L’importance
esthétique de l’ordre ne tient ni à la subordination des beautés
sensibles à un ordre idéal, ni à la vocation suprasensible de l’âme
au vrai, mais à ce qu’il lui permet de dépasser l’actualité de
l’impression, plaisante ou déplaisante, pour l’intéresser
véritablement à une expérience plus développée.
D’autre part, l’ordre doit être balancé par la variété ; mais une
fois encore, ce sont les raisons par lesquelles Montesquieu justifie
cette dimension qui marquent son originalité et le recentrement
qu’il opère sur les conditions du plaisir d’une âme incarnée. Il ne
s’agit pas, comme c’est le cas dans les grandes métaphysiques de
l’ordre (chez Malebranche ou chez Leibniz et, d’une façon moins
précise, chez le P. André), de souligner la productivité de l’ordre,
qui se signalerait par la combinaison des hypothèses (ou des voies)
les plus simples et des phénomènes (ou des effets) les plus variés.
Montesquieu ne reprend pas davantage, cela va sans dire, une
explication anthropologique de la variété fondée sur la corruption
de notre nature, comme Mersenne en envisageait (assez
formellement, il est vrai) l’hypothèse3. Il est clair, dans l’Essai sur le
1. Ibid., « Des plaisirs de l’ordre », p. 846.
2. Ibid., « Des plaisirs de la variété », p. 846.
3. Pour répondre à la question de « savoir si la Nature et les sens se plaisent à la
variété, et à la diversité des objets, et pour quelles raisons elle y prend plaisir »,
Mersenne doit se placer dans une situation post-lapsaire : « Il suffit de savoir et
d’expérimenter que les objets de nos sens n’ont pas ici leur perfection, ou que
_______________________
254
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
goût, que la variété fait l’objet d’un désir de l’âme, qui « sans cela
(…) languit, car les choses semblables lui paraissent les mêmes1 ».
Mais d’une façon assez remarquable, Montesquieu fait de la
variété la condition même d’une appréhension effective de l’ordre,
car elle relève des facteurs sensibles, affectifs (elle procure une
impression plaisante) qui retiennent l’attention et permettent ainsi
à l’âme d’apercevoir la vérité qu’elle vise : « L’âme aime la vérité ;
mais elle ne l’aime (…), que parce qu’elle est faite pour connaître
et pour voir : il faut donc qu’elle puisse voir, et que la variété le lui
permette ; c’est-à-dire, il faut qu’une chose soit assez simple pour
être aperçue, et assez variée pour être aperçue avec plaisir2. »
Ce n’est donc pas simplement le domaine général de l’enquête
que Montesquieu a redéfini à travers une démarcation du
P. André ; dans cette opération remarquable, il a requalifié des
concepts fondamentaux de l’esthétique classique – l’ordre et la
variété – en leur donnant une justification proprement empiriste.
Sans doute ces explications ne sont-elles pas toujours originales (le
statut de la variété, par exemple, fait l’objet de multiples
hypothèses, depuis l’Abrégé de musique de Descartes jusqu’à
l’Enquête de Hutcheson) ; mais on ne peut qu’être saisi par la
cohérence irréprochable de ces pages, encore plus frappante
lorsqu’on les compare à l’héritage de Malebranche, récapitulé dans
l’Essai sur le beau puis subverti au début de l’Essai sur le goût.
A l’occasion d’une comparaison textuelle à mon sens peu
récusable, j’espère avoir montré comment Montesquieu, sous
l’apparence d’une description relativement neutre des plaisirs
naturels de l’âme, prend précisément position par rapport à
certaines thèses malebranchiennes, qui lèguent aux Lumières une
théorie cohérente de l’ordre dans les arts. L’auteur de l’Essai sur le
goût récupère les aspects les plus féconds de cette tradition – ceux
qui, en somme, instruisent directement la description de
l’expérience esthétique – mais il les réinscrit dans un tableau qui
les sens sont privés de celle qu’ils auront après la résurrection » (Questions
physiques et mathématiques, Question 46, in Questions inouïes, Paris, Fayard, 1985,
p.398).
1. Essai sur le goût, « Des plaisirs de la variété », p. 846.
2. Ibid., p.847.
255
Littérature et saveur
neutralise les spéculations sur l’essence du beau pour recentrer
l’enquête sur les affections fondamentales suscitées par les
produits des beaux-arts. L’ordre conserve alors une importance
centrale, car il arrache l’expérience du goût au danger du
relativisme intégral (c’est exactement dans le même sens que
Diderot développera son hypothèse des rapports) ; mais l’ordre
des plaisirs n’est saisi qu’au plan de l’humaine nature, sans être
référé au modèle intelligible du beau essentiel dont parlait le
P. André.
Bien plus, la question n’est pas tranchée de savoir si l’âme
peut éprouver ses plaisirs propres indépendamment du corps
auquel elle est liée, c’est-à-dire indépendamment des sensations à
l’occasion desquelles elle forge ses idées. Plus qu’une explication
fondée dans la nature des choses, l’Essai sur le goût a donc charge
de produire une classification des rapports et des circonstances qui
conditionnent nos plaisirs (c’est-à-dire un tableau raisonné de
leurs causes secondes, qui tiennent à l’ordre, à la variété, aux
contrastes, etc.). Il en résulte un propos apparemment descriptif
mais qui, positivement, fournit à une réflexion empiriste sur le
goût les moyens de distribuer clairement ses critères et ses règles.
C’est plutôt au Diderot de l’article « Beau » de l’Encyclopédie qu’il
revient de conduire une lecture critique explicite du P. André dont
Montesquieu, par un autre biais, a tiré les leçons.
256
ALFRED DE MUSSET,
LORENZACCIO
Par Christine MARCANDIER
Université Aix-Marseille I
ACTE I, SCENE IV Une cour du palais du duc. LE DUC ALEXANDRE, sur une
terrasse, des pages exercent des chevaux dans la cour. Entrent VALORI et SIRE
MAURICE.
LE DUC, à Valori. Votre Eminence a-t-elle reçu ce matin des nouvelles de la Cour de Rome ?
VALORI. Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse, et fait les voeux les plus ardents
pour sa prospérité.
LE DUC. Rien que des voeux, Valori ?
VALORI. Sa Sainteté craint que le duc ne se crée de nouveaux dangers par trop d’indulgence.
Le peuple est mal habitué à la domination absolue ; et César, à son dernier voyage, en a dit
autant, je crois, à Votre Altesse.
LE DUC. Voilà, pardieu, un beau cheval, sire Maurice ! Eh ! quelle croupe de diable !
SIRE MAURICE. Superbe, Altesse.
LE DUC. Ainsi, monsieur le commissaire apostolique, il y a encore quelques mauvaises
branches à élaguer. César et le pape ont fait de moi un roi ; mais, par Bacchus, ils m’ont mis dans
la main une espèce de sceptre qui sent la hache d’une lieue. Allons ! voyons, Valori, qu’est-ce que
c’est ?
VALORI. Je suis un prêtre, Altesse ; si les paroles que mon devoir me force à vous rapporter
fidèlement doivent être interprétées d’une manière aussi sévère, mon coeur me défend d’y ajouter un
mot.
LE DUC. Oui, oui, je vous connais pour un brave. Vous êtes, pardieu ! le seul prêtre honnête
homme que j’aie vu de ma vie.
VALORI. Monseigneur, l’honnêteté ne se perd ni ne se gagne sous aucun habit ; et parmi les
hommes il y a plus de bons que de méchants.
LE DUC. Ainsi donc, point d’explications ?
SIRE MAURICE. Voulez-vous que je parle, Monseigneur ? tout est facile à expliquer.
LE DUC. Eh bien ?
SIRE MAURICE. Les désordres de la Cour irritent le pape.
LE DUC. Que dis-tu là, toi ?
Littérature et saveur
SIRE MAURICE. J’ai dit les désordres de la Cour, Altesse ; les actions du duc n’ont d’autre
juge que lui-même. C’est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa justice.
LE DUC. De sa justice ? Il n’a jamais offensé de pape, à ma connaissance, que Clément VII,
feu mon cousin qui, à cette heure, est en enfer.
SIRE MAURICE. Clément VII a laissé sortir de ses Etats le libertin qui, un jour d’ivresse,
avait décapité les statues de l’arc de Constantin. Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de
la débauche florentine.
LE DUC. Ah parbleu ! Alexandre Farnèse est un plaisant garçon ! Si la débauche
l’effarouche, que diable fait-il de son bâtard, le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évêque
de Fano ? Cette mutilation revient toujours sur l’eau, à propos de ce pauvre Renzo. Moi, je trouve
cela drôle, d’avoir coupé la tête à tous ces hommes de pierre. Je protège les arts comme un autre, et
j’ai chez moi les premiers artistes de l’Italie ; mais je n’entends rien au respect du pape pour ces
statues qu’il excommunierait demain, si elles étaient en chair et en os.
SIRE MAURICE. Lorenzo est un athée ; il se moque de tout. Si le gouvernement de Votre
Altesse n’est pas entouré d’un profond respect, il ne saurait être solide. Le peuple appelle Lorenzo
Lorenzaccio : on sait qu’il dirige vos plaisirs, et cela suffit.
LE DUC. Paix ! tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin d’Alexandre. (Entre le
cardinal Cibo.) Cardinal, écoutez un peu ces messieurs qui disent que le pape est scandalisé des
désordres de ce pauvre Renzo, et qui prétendent que cela fait tort à mon gouvernement.
LE CARDINAL. Messire Francesco Molza vient de débiter à l’Académie romaine une
harangue en latin contre le mutilateur de l’arc de Constantin.
LE DUC. Allons donc, vous me mettriez en colère ! Renzo, un homme à craindre ! le plus fieffé
poltron ! une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé ! un rêveur qui marche nuit et jour sans épée,
de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté ! d’ailleurs un philosophe, un gratteur de papier, un
méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet ! Non, non, je n’ai pas encore peur des
ombres. Eh ! corps de Bacchus ! que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille !
J’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu ! il restera ici.
LE CARDINAL. Si je craignais cet homme, ce ne serait pas pour votre Cour, ni pour
Florence, mais pour vous, Duc.
LE DUC. Plaisantez-vous, cardinal, et voulez-vous que je vous dise la vérité ? (Il lui parle bas.)
Tout ce que je sais de ces damnés bannis, de tous ces républicains entêtés qui complotent autour de
moi, c’est par Lorenzo que je le sais. Il est glissant comme une anguille ; il se fourre partout et me
dit tout. N’a-t-il pas trouvé moyen d’établir une correspondance avec tous ces Strozzi de l’enfer ?
Oui, certes, c’est mon entremetteur ; mais croyez que son entremise, si elle nuit à quelqu’un, ne me
nuira pas. Tenez ! (Lorenzo paraît au fond d’une galerie basse.) Regardez-moi ce petit corps
maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et
maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail, ce visage morne, qui sourit quelquefois,
mais qui n’a pas la force de rire. C’est là un homme à craindre ? Allons, allons ! vous vous
moquez de lui. Hé ! Renzo, viens donc ici ; voilà sire Maurice qui te cherche dispute.
LORENZO, montant l’escalier de la terrasse. Bonjour, messieurs les amis de mon cousin !
LE DUC. Lorenzo, écoute ici. Voilà une heure que nous parlons de toi. Sais-tu la nouvelle ?
Mon ami, on t’excommunie en latin et sire Maurice t’appelle un homme dangereux, le cardinal
aussi ; quant au bon Valori, il est trop honnête homme pour prononcer ton nom.
258
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
LORENZO. Pour qui dangereux, Eminence ? pour les filles de joie, ou pour les saints du
paradis ?
LE CARDINAL. Les chiens de Cour peuvent être pris de la rage comme les autres chiens.
LORENZO. Une insulte de prêtre doit se faire en latin.
SIRE MAURICE. Il s’en fait en toscan, auxquelles on peut répondre.
LORENZO. Sire Maurice, je ne vous voyais pas ; excusez-moi, j’avais le soleil dans les yeux ;
mais vous avez un bon visage, et votre habit me paraît tout neuf.
SIRE MAURICE. Comme votre esprit ; je l’ai fait faire d’un vieux pourpoint de mon grandpère.
LORENZO. Cousin, quand vous aurez assez de quelque conquête des faubourgs, envoyez-la
donc chez sire Maurice. Il est malsain de vivre sans femme, pour un homme qui a, comme lui, le
cou court et les mains velues.
SIRE MAURICE. Celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se défendre. A votre
place, je prendrais une épée.
LORENZO. Si l’on vous a dit que j’étais un soldat, c’est une erreur ; je suis un pauvre amant
de la science.
SIRE MAURICE. Votre esprit est une épée acérée, mais flexible. C’est une arme trop vile ;
chacun fait usage des siennes.
Il tire son épée.
VALORI. Devant le duc, l’épée nue !
LE DUC, riant. Laissez faire, laissez faire. Allons, Renzo, je veux te servir de témoin ; qu’on
lui donne une épée !
LORENZO. Monseigneur, que dites-vous là ?
LE DUC. Eh bien ! ta gaieté s’évanouit si vite ? Tu trembles, cousin ? Fi donc ! tu fais honte
au nom des Médicis. Je ne suis qu’un bâtard, et je le porterais mieux que toi, qui es légitime ?
Une épée, une épée ! un Médicis ne se laisse point provoquer ainsi. Pages, montez ici ; toute la
Cour le verra, et je voudrais que Florence entière y fût.
LORENZO. Son Altesse se rit de moi.
LE DUC. J’ai ri tout à l’heure, mais maintenant je rougis de honte. Une épée !
Il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo.
VALORI. Monseigneur, c’est pousser trop loin les choses. Une épée tirée en présence de Votre
Altesse est un crime punissable dans l’intérieur du palais.
LE DUC. Qui parle ici, quand je parle ?
VALORI. Votre Altesse ne peut avoir eu d’autre dessein que celui de s’égayer un instant, et sire
Maurice lui-même n’a point agi dans une autre pensée.
LE DUC. Et vous ne voyez pas que je plaisante encore ? Qui diable pense ici à une affaire
sérieuse ? Regardez Renzo, je vous en prie : ses genoux tremblent ; il serait devenu pâle, s’il
pouvait le devenir. Quelle contenance, juste Dieu ! Je crois qu’il va tomber.
Lorenzo chancelle; il s’appuie sur la balustrade et glisse à terre tout d’un coup.
LE DUC, riant aux éclats. Quand je vous le disais ! personne ne le sait mieux que moi ; la
seule vue d’une épée le fait trouver mal. Allons, chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère.
Les pages relèvent Lorenzo.
SIRE MAURICE. Double poltron ! fils de catin !
259
Littérature et saveur
LE DUC. Silence, sire Maurice ; pesez vos paroles, c’est moi qui vous le dis maintenant ; pas de
ces mots-là devant moi.
Sire Maurice sort.
VALORI. Pauvre jeune homme !
LE CARDINAL, resté seul avec le duc. Vous croyez à cela, Monseigneur ?
LE DUC. Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas.
LE CARDINAL. Hum ! c’est bien fort.
LE DUC. C’est justement pour cela que j’y crois. Vous figurez-vous qu’un Médicis se déshonore
publiquement, par partie de plaisir ? D’ailleurs ce n’est pas la première fois que cela lui arrive ;
jamais il n’a pu voir une épée.
LE CARDINAL. C’est bien fort ! c’est bien fort !
Ils sortent.
Lorenzaccio, acte I, scène 4, Paris, G/F, 1988, p. 187-195.
260
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le théâtre et ses doubles
Lorenzaccio1 est un drame inscrit dans l’Histoire : celle de la
Renaissance italienne, bien sûr, mais aussi celle de la France qui
vient de porter Louis-Philippe sur le trône, après la destitution de
Charles X, conséquence de la Révolution de juillet 1830. C’est
aussi le drame d’une « révolution » complexe et paradoxale : loin
de signifier un changement brusque et complet, le terme renvoie
davantage à une idée de cycle, d’éternel retour. Ainsi, dans la
pièce, Côme succède à Alexandre de Médicis, en un cercle vicieux
de l’Histoire, rendu magistralement par la mise en scène de
Georges Lavaudant à la Comédie française, en 1988 : le même
acteur, Richard Fontana, incarnait les deux rôles, signifiant
l’absence de révolution radicale, malgré les soulèvements étudiants
et le geste désespéré d’un Lorenzo, pierrot lunaire et
expressionniste, interprété par Redjep Mitrovitsa.
La scène 4 de l’acte I concentre ces croisements historiques et
géographiques fondant le drame, elle expose que toute révolution
politique est impossible, dans une ville régie par des metteurs en
scène sinon invisibles du moins « hors champ » : Charles Quint, le
pape et François Ier. En ce sens, la révolution se situe ailleurs :
dans la structure même de la scène, en diptyque, qui met à mal les
conventions théâtrales classiques, par l’exhibition d’une violence
tout autant verbale que gestuelle et par l’ironie fondamentale sur
laquelle repose cet échange. Les répliques s’accumulent, le ton
monte, un jeu hypocrite s’expose et pourtant tout dit « autre
chose », une politique dont les ficelles se tirent à Rome, un
meurtre qui se prépare, des acteurs qui jouent tous un autre rôle.
Lorenzo porte à son paroxysme cet art du double jeu : il ne
fait son entrée sur le théâtre, dans la seconde partie de la scène,
que pour mieux se cacher. D’ailleurs, paradoxalement, la scène 4
de l’acte I marque sa première réelle apparition : la scène 1 le
montrait de nuit, « couvert de <son> manteau », dans la scène 2
on l’apercevait « avec sa robe de nonne », au sortir d’un bal
masqué. Absent de la scène 3, il semble apparaître enfin à visage
1. Revue des deux mondes, tome I d’Un spectacle dans un fauteuil, août 1834.
261
Littérature et saveur
découvert. Pour autant, l’évanouissement de Lorenzo se constitue
aux yeux du spectateur comme une énigme, dans une tension
indécidable sur laquelle repose le drame : s’agit-il ici d’une
comédie, du double jeu d’un Lorenzo acteur1, ou d’une réelle
horreur des armes que cette « curiosité monstrueuse apportée
d’Amérique2« devra surmonter pour assassiner Alexandre ?
Cette scène, qui poursuit la présentation de Florence, de ses
différentes intrigues et de ses multiples personnages, offre un
portrait complexe de son « héros » : in absentia, à travers les
réflexions des courtisans et d’Alexandre, puis in praesentia. Mais qui
est ce Lorenzo ? Cette question essentielle, au sens plein du terme,
met en valeur les notions ambiguës qui fondent le drame : la
révolution, la transmission, l’identité3.
LES COULISSES DU POLITIQUE
Dans cette scène, Alexandre apparaît pour la première fois
dans l’exercice officiel de son rôle de duc, entouré des principaux
acteurs de la vie politique : Sire Maurice, chancelier des Huit,
Valori, commissaire apostolique, et Cibo, cardinal et âme damnée
de Rome. Cependant Musset évoque également des pouvoirs
influents à Florence, mais absents du théâtre : Charles Quint
(« César ») et le Pape4. La vie politique de Florence se situe au
1. En ce sens, il s’agirait d’un de ces « nœuds coulants » que Lorenzo dit, en III,
3, avoir « tissé autour de <s>on bâtard ».
2 III, 3.
3. Comment être un Médicis (question commune à Alexandre, bâtard, et
Lorenzo, « moitié de Médicis », par sa feinte lâcheté) ? Comment écrire
Lorenzaccio, storia fiorentina transmise par Benedetto Varchi et l’ébauche d’une
Conspiration en 1537 de George Sand ? Comment répondre à l’enjeu d’une liberté
théâtrale absolue, en mettant à distance aussi bien les conventions classiques que
les manifestes romantiques ? La question d’une révolution possible, aussi bien
politique que littéraire, semble donc centrale.
4. Les discours rapportés du pape, nouvel indice d’un « hors scène » essentiel au
drame, sont le leitmotiv de la première partie de cette scène. Musset insiste ici
sur l'influence - bien moins spirituelle que temporelle - et le pouvoir
d'immixtion de Paul III : aux formules de politesse obligées lors d'une entrevue
officielle (« Paul III envoie mille bénédictions à Votre Altesse et fait les vœux les
plus ardents pour sa prospérité ») et aux conseils légers (Sa Sainteté craint… »),
succèdent rapidement les ordres et les menaces (« les désordres de la cour
_______________________
262
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
moins autant dans un « hors scène » romain que sur le théâtre de
la ville. Alexandre a d’ailleurs conscience de la relativité de son
pouvoir : « César et le pape ont fait de moi un roi », il n’est qu’un
instrument, une « hache » et non un « sceptre ». Ainsi, il se doit de
trouver une voie médiane entre les ordres de Rome et les menaces
populaires qu’évoque Valori (« le peuple est mal habitué à la
domination absolue ») ; ce sera celle d’un exercice libre de son
corps dans la débauche, le pouvoir limité de défendre son cousin
Lorenzo, et la pratique récurrente d’une ironie cynique et du rire,
compensation de son manque de pouvoir politique. Alexandre se
moque de tout : de Sire Maurice – qu’il salue en louant la « croupe
de diable » de son cheval –, de Valori dont il souligne l’hypocrisie
fondamentale – est-on honnête parce que l’on refuse de
prononcer certains noms ? –, du pape (un « plaisant garçon »). Les
didascalies de la fin de la scène le montrent « riant », « riant aux
éclats », commentant lui-même son rire, trouvant « drôle<s>« les
actes de décapitation de son cousin… Mais le rire d’Alexandre
n’est pas léger, il est celui du cynisme, du mépris, de l’ironie
dénonciatrice. Le duc est en ce sens, au même titre que Lorenzo,
un personnage représentatif de l’ironie romantique, mise à
distance de l’ordre du monde, soulèvement des voiles1.
irritent le pape », « c'est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme
transfuge de sa justice », « Paul III ne saurait pardonner », « le pape est
scandalisé »). On remarquera d'ailleurs que la violence des propos augmente
lorsque Valori, timide porte-parole du pape, laisse la parole à l'énergique sire
Maurice, qui jamais ne recule devant une injure. Sur cette question du « hors
champ » romain, cf. C. Marcandier-Colard, Premières leçons sur Lorenzaccio, Paris,
PUF, « Major », 1996, p. 66-69.
1. La polyphonie du terme ironie doit être soulignée : il s’agit dans cette scène de
l’ironie au sens de Witz, d’un art de la pointe – « votre esprit est une épée
acérée » - d’une ironie intertextuelle, définie par G. Genette (Palimpsestes, la
littérature au second degré, Paris, Le Seuil, 1982) comme un jeu de références à
d’autres textes – Varchi, Sand – et d’une ironie dans son sens le plus
philosophique, manifestation d’une rupture et d’une distance. Sans doute
Alexandre a-t-il conscience de la menace que représente son cousin, comme le
montre son prétendu aveuglement à la scène 10 de l’acte IV face aux révélations
du Cardinal et de Sire Maurice, mais il se moque et s’amuse. En ce sens
l’équivocité d’Alexandre répond à l’ambiguïté fondamentale des personnages
principaux de la pièce.
263
Littérature et saveur
Musset, fidèle à la perspective générale de Lorenzaccio, décrit ici
le pouvoir par ses coulisses. Il dévoile l’interdit, nous fait pénétrer
"par effraction" dans une entrevue officielle et soulève le masque,
rapportant dans toute leur crudité la violence et l’insolence des
rapports verbaux entre ces hauts dignitaires. Les répliques ne sont
faites que d’insultes et d’antiphrases ironiques, comme dans cette
adresse du duc à Valori : « Vous êtes, pardieu, le seul prêtre
honnête homme que j’aie vu dans ma vie ».
Cette manière d’apparier le blasphème, par le juron, et le
compliment antiphrastique accentue la juxtaposition ironiquement
oxymorique des mots « prêtre » et « honnête homme ». On
comprend que l’affrontement verbal puisse se transformer en
affrontement direct, physique à la fin de la scène1… Les masques
sont ici levés par Alexandre, qui n’a de cesse de dénoncer les
contradictions des ordres du pape : celui-ci, qui condamne et
excommunie Lorenzo pour avoir mutilé les statues de l’arc de
Constantin, se prend à défendre un monument païen, des « statues
qu’il excommunierait demain, si elle étaient en chair et en os ». De
même, la papauté octroie la paternité de la débauche florentine à
Lorenzo, fermant les yeux sur les activités douteuses du duc2. Or,
si les condamnations papales reposaient sur de véritables motifs
religieux, elles toucheraient également Alexandre.
Mais la débauche du duc est autorisée par le pape, presque
souhaitée : elle est une arme politique. Tant que le duc s’amuse, il
1. Sire Maurice sert d'ailleurs la transition par deux répliques jouant d'un double
sens du mot épée : « celui qui se croit le droit de plaisanter doit savoir se
défendre. A votre place, je prendrais une épée » puis « votre esprit est une épée
acérée, mais flexible. C'est une arme trop vile ; chacun fait usage des siennes (Il
tire son épée) ».
2. « C'est Lorenzo de Médicis que le pape réclame comme transfuge de sa
justice. […] Paul III ne saurait pardonner au modèle titré de la débauche
florentine ». « Les désordres de la cour irritent le pape. […] J'ai dit les désordres
de la cour, Altesse ; les actions du duc n'ont d'autre juge que lui-même ». Le
Cardinal Cibo, dans la scène précédente, excusait de même le déguisement
blasphématoire du duc en nonne.
264
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
ne gouverne pas1. Mais la dénonciation d’Alexandre va plus loin
encore : elle s’attaque enfin à la débauche de la cour papale ellemême, à ses mœurs perverties, en un crescendo savamment
orchestré, s’achevant sur la dénonciation du « bâtard » du pape,
« le cher Pierre Farnèse, qui traite si joliment l’évêque de Fano2« .
Bâtards, mœurs homosexuelles… le Vatican est ici présenté dans
la lumière crue de sa vérité historique et littéraire, dans une
perspective proche des sonnets romains de Du Bellay. D’ailleurs,
Alexandre n’est-il pas lui-même « qu’un bâtard », fils du pape
Clément VII3 ? En somme, Rome ne serait qu’une réplique de
Florence pour ce qui est de la débauche…
Ainsi cette scène est bien une levée des masques, des
hypocrisies, jusqu’aux vérités les plus scandaleuses ; mais elle offre
également un nouveau regard sur Lorenzo, d’abord évoqué par les
autres personnages, avant de faire une entrée remarquée…
LORENZO, PERSONNAGE ET ACTEUR, « GLISSANT
COMME UNE ANGUILLE »
La structure même de cette scène est à l’image de la
personnalité double du personnage : Lorenzo est d’abord évoqué
par le duc, Sire Maurice, Valori et Cibo, à travers des propos
extrêmement négatifs, à la limite de l’injure. Il est l’excommunié, le
« modèle titré de la débauche florentine ». Puis Lorenzo entre en
scène4, par les coulisses, sortant de l’ombre : « Lorenzo paraît au
fond d’une galerie basse », « montant l’escalier de la terrasse ». Dès
lors, il devient personnage à part entière, mais hypocrite, au sens
théâtral du terme, il est acteur, se mettant lui-même en scène en
1. Par ailleurs cette représentation du duc en débauché rapproche Alexandre des
figures de Don Carlos, amoureux de Doňa Sol, au début de Hernani (1830) ou
de François Ier, peint par le même Hugo dans Le Roi s’amuse (1832).
2. Varchi rapporte déjà que Pierre Farnèse, bâtard de Paul III, viola le jeune
évêque de Fano, Casimo Gheri, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le pape ne punit
pas le crime.
3. Le cardinal le révèle à la marquise, à l'acte IV, sc. 4 : « Alexandre est fils de
pape, apprenez-le ».
4. Son entrée n'est d'ailleurs pas prévue, Lorenzo ne figurant pas dans la
didascalie initiale, listant les personnages sur scène. Son irruption signe donc une
rupture avec les conventions classiques.
265
Littérature et saveur
s’évanouissant face à une épée. En somme, la structure en
diptyque de la scène correspond à l’essence du personnage : être du
masque, de l’ambiguïté, il modèle son apparence, (se) joue de
l’image que les autres ont de lui, travaille sa réputation. La
déclinaison onomastique autant qu’identitaire dont il est l’enjeu
dans cette scène (Lorenzo, Lorenzaccio, Renzo, Lorenzetta) est à
l’image d’un personnage « glissant comme une anguille ».
Lorenzo est donc d’abord présent dans cette scène à travers
les discours de deux personnages : Sire Maurice et Alexandre.
Dans un premier temps, Sire Maurice nous offre une image
connue de Lorenzo : celle du libertin. Le lecteur/spectateur de
Lorenzaccio n’en est pas surpris, il a déjà vu l’entremetteur à l’œuvre
dans la première scène de la pièce et le jeune débauché déguisé en
nonne dans la scène 2. Mais surtout Sire Maurice évoque le passé
romain du personnage, jusqu’ici inconnu du lecteur : « Clément
VII a laissé sortir de ses États le libertin qui, un jour d’ivresse,
avait décapité les statues de l’arc de Constantin ». Est-ce là
réellement libertinage ou ivresse ? Lorenzo se révèle surtout ici
dans toute sa fonction de subversion : au-delà de l’anecdote
historiquement attestée par Varchi, il s’agit du premier geste
criminel du personnage, qui mutile, décapite des hommes de
pierre, avant de s’attaquer à un homme de chair, de l’œuvre de
jeunesse d’un artiste du crime, protégé par son mécène de cousin
(« moi je trouve cela drôle d’avoir coupé la tête à tous ces hommes
de pierre. Je protège les arts comme un autre, et j’ai chez moi les
premiers artistes de l’Italie »).
Quant au duc, il présente son cousin en deux temps, d’abord
dans un portrait en retrait (Lorenzo est absent), puis le montrant
du doigt alors qu’il apparaît au fond du théâtre. Il se targue
d’ailleurs d’être le seul à réellement connaître le jeune débauché
(« Voulez-vous que je vous dise la vérité ? », « quand je vous le
disais ! personne ne le sait mieux que moi ») et affirme avec force
que Lorenzo n’est pas l’être dangereux que lui présentent Sire
Maurice ou Cibo : il serait en fait un lâche, « le plus fieffé poltron !
une femmelette, l’ombre d’un ruffian énervé ! », et même un
délateur, se faisant passer pour l’ami des Républicains, « ces
Strozzi de l’enfer », pour mieux dénoncer leurs complots au duc…
Lorenzo apparaît ainsi comme un être que l’on ne peut définir que
266
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
par la négative, par le manque : il est sans honneur, sans courage
et sans virilité. Il marche dans Florence « sans épée, de peur d’en
apercevoir l’ombre à son côté !1 ». Lorenzo est ici féminisé à
l’extrême, dans son portrait, comme dans son nom plus tard, ou
dans la description de ses accessoires : ses mains ne manient pas
l’épée mais l’éventail. A ce portrait moral succède un portrait
physique, à la fois cynique et tendre : « Regardez-moi ce petit
corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces
yeux plombés, ces mains fluettes et maladives à peine assez fermes
pour soutenir un éventail ; ce visage morne, qui sourit quelquefois,
mais qui n’a pas la force de rire ». Une même litanie du manque
sous-tend cette description : Lorenzo est un être non seulement
débauché mais détruit par la débauche, conservant cependant sur
son visage la grimace railleuse de l’ironie.
L’évanouissement final de Lorenzo viendra parfaitement
illustrer ces deux portraits pourtant a priori antithétiques :
« Renzo » ne peut répondre au duel que lui propose Sire Maurice,
« chancelle » puis « glisse à terre tout d’un coup ». Le « poltron »
agit en « femmelette » et appelle le sobriquet de « Lorenzetta ».
Mais que penser de ce soudain malaise ? Est-ce comédie publique2
ou évanouissement réel ? Le portrait physique qu’Alexandre vient
de dresser du personnage peut le laisser penser : Lorenzo est un
être épuisé par les débauches, et fatigué par le double jeu constant
qu’il doit tenir. De plus, il est sans doute réellement impressionné
par les épées, ayant besoin de s’exercer aux armes avec
Scoronconcolo avant de tuer Alexandre. S’entraînant, Lorenzo
s’évanouit d’ailleurs une seconde fois3. Mais sans doute Lorenzo
joue-t-il ici une comédie, préparant alors son meurtre en
1. Il est d'ailleurs à noter que Philippe Strozzi appelle lui aussi Lorenzo
« l'homme sans épée » (III, 3).
2. La lâcheté du personnage est ici « publiquement » démontrée. L'adverbe
revient à plusieurs reprises dans la scène : « toute la cour le verra », « vous
figurez-vous qu'un Médicis se déshonore publiquement par partie de plaisir ? ».
Il n'est aucune intimité possible à Florence, le palais du duc est un espace
ouvert, public. Lorenzo en profite pour façonner son image.
3. III, 1 : « Il s'évanouit ». Cette première didascalie est suivie d'une seconde
décrivant Scoronconcolo « lui jett<ant> de l'eau à la figure ». Une nouvelle fois,
est-ce fatigue physique et nerveuse, horreur des armes ?
267
Littérature et saveur
démontrant publiquement qu’il n’est pas dangereux, écartant toute
méfiance à son égard. En ce sens, cette scène peut être mise sur le
même plan que celle du vol de la cotte de mailles (II, 6).
Cependant, il ne serait pas judicieux de lever l’ambiguïté de ce
malaise : il constitue l’essence même de la tension dramatique mise
en place et signe un écart fondamental de Musset dans son
rapport à Varchi ou George Sand. Lorsque Varchi relate l’épisode,
il conclut que Lorenzo « se montrait fort pleutre au point de ne
vouloir ni porter ni manier les armes, ni même en entendre
parler1« . George Sand, quant à elle, traite cet évanouissement sans
ambiguïté, mais l’interprète à l’inverse de Varchi : Lorenzo attaqué
par Valori, prend une épée, mais signe son jeu en aparté : « Qu’on
me donne une épée. (A part) Imprudent ! J’ai failli me trahir ! (Il
prend l’épée avec embarras et affecte d’hésiter). […] (à part)
Jouons le rôle. (Il se laisse tomber)2« . Musset ménage un suspens
du sens essentiel à l’équivocité de son drame.
Il faut par ailleurs noter que cet acte divise les spectateurs de
la scène et illustre le caractère profondément énigmatique de
Lorenzo pour les autres personnages du drame : Valori (« pauvre
jeune homme ! ») et Alexandre, qui ne demandait qu’à l’être, sont
convaincus, Sire Maurice laisse exploser sa colère (« double
poltron ! fils de catin ! ») et le cardinal, répétant comme une litanie
que tout cela « est bien fort », prend conscience du danger
politique que présente Lorenzo sur la scène florentine et souligne
le soupçon nécessaire.
MISE EN ABYME DU DRAME
Cette scène est en définitive un jeu de théâtre dans le théâtre,
mise en abyme du drame et écho préparatoire de la scène du
meurtre : en effet la didascalie initiale plante un décor déjà
théâtral, « une terrasse » qui est comme une tribune, une scène.
Des spectateurs, en nombre, sont présents (« des pages exercent
1. Théâtre complet de Musset, Paris, Gallimard, « Pléiade », traduction de Simon
Jeune, 1990, p. 828.
2. Une conspiration en 1537, pièce reproduite dans La Genèse de Lorenzaccio de Paul
Dimoff, Paris, Droz, « STFM », 1936, p. 97-98.
268
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
des chevaux dans la cour »), certains (Valori, Sire Maurice, le
cardinal Cibo) commentent le spectacle de l’évanouissement par
des répliques qui vont de la crédulité à la colère. Lorenzo est
l’acteur principal de cette scène encadrée. Il parle peu (deux
courtes répliques), se concentre sur son jeu de scène. Quant à
Alexandre, metteur en scène, il appelle le public – « pages, montez
ici ; toute la cour le verra, et je voudrais que Florence entière y
fût » –, donne par moment des ordres, fournit l’accessoire à
l’acteur – « il prend l’épée d’un page et la présente à Lorenzo » –
commente l’action – « Regardez Renzo, je vous en prie : ses
genoux tremblent ; il serait devenu pâle, s’il pouvait le devenir » –,
s’amuse lui-même beaucoup du jeu de son acteur et fait tomber le
rideau : « chère Lorenzetta, fais-toi emporter chez ta mère. (Les
pages relèvent Lorenzo) ».
Ainsi, cette scène met en place les tensions essentielles au
drame à venir : Lorenzo est définitivement un être insaisissable,
pris entre un manque fondamental et une pluralité identitaire tout
aussi problématique, jouant à l’infini des dualités de son être,
jusqu’à ne plus pouvoir arracher son masque. Personnage
mouvant, fuyant, il est à l’opposé de la puissance de
ressaisissement du héros classique et ainsi personnage
« métaphore » du renouvellement théâtral opéré par ce drame. Il
n’agit pas ici en héros, ne craint pas de se montrer sous un jour
sombre, dans toute sa laideur morale, paradoxal élément de
définition de la beauté romantique. Surtout, Musset affirme la
confiance absolue du duc en Lorenzo qui peut tout autant être
interprétée comme un aveuglement que comme une preuve de
son rapport ironique à l’ordre du monde. Peut-être Alexandre
croit-il régir la scène sans avoir conscience du double jeu de son
acteur. Peut-être se moque-t-il d’un dénouement qu’il sait
nécessaire. Il est toutefois remarquable qu’Alexandre n’élève la
voix que dans cette scène et ne fait montre de son autorité ducale
que pour défendre son cousin1. L’ironie est ici à son comble :
1. A sire Maurice : « Paix ! Tu oublies que Lorenzo de Médicis est cousin
d'Alexandre », au cardinal « Allons, vous me mettriez en colère ! », de nouveau à
sire Maurice : « Silence, sire Maurice : pesez vos paroles, c'est moi qui vous le dis
maintenant ; pas de ces mots-là devant moi ».
269
Littérature et saveur
« j’aime Lorenzo, moi, et, par la mort de Dieu ! il restera ici ».
Lorenzo ne « restera pas ici », il devra fuir la scène de Florence et
s’exiler à Venise après la mort, non de Dieu, mais du duc.
Alexandre, en avouant son attachement à Lorenzo, scelle, avec
une lucidité équivoque, son propre destin.
Ainsi la scène 4 de l’acte I est dramatique au sens plein du
terme : elle installe les tensions qui sous-tendront l’avancée du
drame et joue des potentialités du théâtre. Cette scène est aussi la
première à faire apparaître une épée entre le duc et Lorenzo, et il
est remarquable que ce soit Alexandre qui la mette de force entre
les mains de son cousin. Musset retravaille ici des motifs
tragiques : le duc est prévenu de son destin et le refuse. Le cardinal
et sire Maurice réitéreront leurs mises en garde à la scène 10 de
l’acte IV, qui précède immédiatement le meurtre : ils fourniront
même à Alexandre des preuves tangibles de la duplicité de
Lorenzo. Mais le duc poursuivra sa marche – inconsciente ? – vers
la mort. Entre les gants de guerre et ceux d’amour, Alexandre a
déjà choisi. Cependant Lorenzaccio n’est pas une tragédie mais un
drame : loin de s’achever sur la mort du tyran et la fondation d’un
nouvel ordre, imposé par Lorenzo qui serait l’instrument d’une
fatalité supérieure, la pièce connaîtra un acte supplémentaire, où
nous assisterons à l’échec d’une révolte collective et à un retour au
même. Le drame se définit dès lors comme la mise en échec de la
tragédie.
270
MARCEL PROUST,
À L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN
FLEURS
Par Michèle BÉGUIN
Inspection pédagogique régionale, Versailles
Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs
durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer.
À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes
précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me
faisait me poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau
de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était
d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a
assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire
cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des
réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat que je tâchais, en collant mes yeux à
la vitre, de mieux voir, car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la
ligne de chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée
dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais
d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
fenêtre d’en face qu’elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée ; si bien que je passais
mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments
intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un
tableau continu.
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Paris, éditions Gallimard, Bibliothèque de
la Pléiade, T. 2, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1954, p. 554-655.
Littérature et saveur
Lever de soleil vu d’un train
INTRODUCTION
Pour un lecteur rapide de Proust, La Recherche du temps perdu
peut apparaître comme une suite d’anecdotes et de souvenirs
personnels placés sous le signe du temps. En réalité, tout au long
de son œuvre, il veut nous faire comprendre que « faire œuvre
d’art, c’est traduire le livre intérieur que chacun porte en soi » et,
du même coup, découvrir « ce qui nous devrait être le plus
précieux, ce qui nous reste d’habitude à jamais inconnu, notre
vraie vie, la réalité telle que nous l’avons sentie ». Le texte « lever
de soleil vu d’un train », extrait de A l’ombre des jeunes filles en fleurs,
traduit bien la manière dont il ne décrit pas objectivement ce qui
se présente à son regard, mais transfigure le monde de la sensation
en œuvre d’art, en se servant de l’écriture pour fixer le mouvement
et créer un tableau impressionniste.
I. FIXER LE MOUVEMENT
Le Mouvement
Le mouvement du train
Le thème du mouvement traverse tout le texte comme le
suggèrent, d’emblée, les premiers mots, « Les levers de soleil »
dont le pluriel indique une généralité répétitive. Dès la première
ligne, « les longs voyages en chemin de fer » évoquent un
mouvement, associé harmonieusement à celui de la nature : le
train, né du cerveau humain, va de pair avec les rivières comme le
montrent le présent de vérité générale et l’emploi du verbe être. Il
se dégage une idée de mouvement perpétuel, infini, que souligne la
fluidité de la phrase aux nombreuses liquides (l, r). En outre, la
répétition anaphorique de « les », à intervalles réguliers, martèle
cette phrase au rythme de l’avancée du train.
« La ligne du chemin de fer ayant changé de direction » « le
train tourna » donnent aussi à imaginer les méandres du parcours.
Le changement d’horizon intervient brutalement, et le passé
272
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
simple exprime la rapidité de l’action. Le membre de phrase
« quand je l’aperçus (…) dans la fenêtre d’en face » implique
implicitement un changement de direction du train et marque le
tournant de la période oratoire dont la sinuosité suit la ligne de
chemin de fer. Ce tournant est parallèle à celui du train et se
perçoit par le changement de temps qui vient ensuite.
Enfin, « le deuxième coude de la voie ferrée » sous-tend
nécessairement un changement de paysage.
la mobilité du paysage
Le paysage, lui aussi, se meut, au rythme du mouvement du
train. Ainsi les changements de couleur traduisent le lever
progressif du soleil. L’opposition entre les bleus et les rouge
dévoile la succession de paysages différents, ce que rehaussent les
expressions « fragments opposites » et l’emploi de l’adjectif
« versatile ». La volonté du narrateur tente d’arrêter ce mouvement
pour unifier ce qui se présente comme disparate, insaisissable.
le mouvement des phrases
Le texte, relativement long, est constitué de cinq phrases
seulement. La première, d’une longueur moyenne, mime la marche
du train. La seconde, plus longue, suit les circonvolutions
confuses d’un esprit en train de se réveiller, comme le soulignent
la parenthèse qui interrompt la proposition, puis le rythme des
réflexions du narrateur. Deux phrases brèves se succèdent alors,
mettant en évidence le parallèle entre la description du paysage et
l’intériorisation immédiate qu’en fait le narrateur. La dernière
phrase occupe à elle seule la moitié du texte : typiquement
proustienne, cette phrase procède plus par coordinations que par
subordinations, et, dans sa sinuosité même, capte une infinité de
reflets, crée des correspondances et essaie de suivre les
mouvements mêmes du narrateur. C’es une longue période
oratoire en quatre temps, dont le premier s’achève avec le verbe
« tourna », le second avec le nom « étoiles », le troisième avec « le
coude de la voie ferrée ». Une pause plus nette se fait jour alors
avec le point virgule et, avec la locution conjonctive « si bien
que », suggère implicitement la répétition du mouvement décrit
273
Littérature et saveur
dans les lignes précédentes. En fait, le premier temps, descriptif,
est suivi immédiatement de la perception du narrateur. Il en va
semblablement pour les deux autres temps. L’imbrication des
deux montre, dans la construction même de la phrase, la façon
dont Proust intériorise toute description. Le jeu des temps
correspond également aux tournants de la phrase.
L’arrêt du mouvement
Dès la première phrase, la différence entre la vitesse du train
et celle des barques produit une illusion d’optique : ces dernières
semblent immobilisées : elles « s’évertuent sans avancer ». En
outre, l’ennui suggéré par l’expression « longs voyages » paraît
immobiliser le temps.
Le rose est « fixé, mort ». Le caractère définitif de la couleur
est mis en relief par le futur « ne changera plus », choquant dans
un texte fondamentalement au passé, et par le présent de vérité
générale qui suit.
La course du narrateur, pour « avoir une vue totale et un
tableau continu », révèle sa volonté d’arrêter le mouvement. Et la
maîtrise de ce dernier, qui lui échappe dans le train, il l’obtient
dans l’écriture. Proust ne se contente pas, en effet, de décrire un
paysage mouvant. Le mouvement de ses phrases, et plus
particulièrement celui de la dernière, reproduit à la fois les
changements de paysage dus aux sinuosités de la ligne de chemin
de fer, et les états d’âme successifs qu’entraînent chez lui de tels
changements. Sa course d’une fenêtre à l’autre se justifie par son
désir de ressaisir, dans son unité, le tableau qui se déploie devant
lui. Dès lors, le thème du mouvement, omniprésent dans tout le
passage, ne prend son sens que dans la mesure où,
paradoxalement, il permet d’unifier, visuellement et par
l’intermédiaire de l’écriture, les éléments disparates du paysage afin
de créer un tableau dont le narrateur serait le peintre.
274
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
II. LA CREATION D’UN TABLEAU IMPRESSIONNISTE
Proust ne se contente pas de décrire, comme un romancier du
XIXe siècle, le panorama qui s’offre à ses yeux. Il le transforme en
un tableau impressionniste.
Délimitation du cadre du tableau
« Le carreau de la fenêtre », renforcé par « le petit bois noir »
délimite le cadre du tableau, comme le prouve la fin du texte : la
course d’une fenêtre à l’autre permet de « rentoiler les fragments
intermittents et opposites ». Lorsqu’il colle ses yeux à la vitre, le
narrateur tente vainement de pénétrer dans le tableau.
Un paysage métaphorique
L’adjectif
« échancrés »
dans
l’expression
« nuages
échancrés » s’emploie surtout pour un vêtement. On a donc ici
l’invention d’une correspondance, caractéristique de la création
poétique depuis Baudelaire. De même, « doux duvet (…)comme
celui qui teint les plumes de l’aile » comporte métaphore,
allitération en « d », comparaison et correspondance entre oiseau
et matière.
Dans le membre de phrase « couleur n’était ni inertie ni
caprice », les termes désignant des traits de caractère humains sont
appliqués à la couleur. Outre la correspondance, en peinture, le
mot « caprice » désigne « un dessin bizarre ou original s’écartant
des règles et des conventions ordinaires ». L’auteur joue
volontairement sur l’ambiguïté de ce mot. Les métaphores « toits
bleus de clair de lune » « lavoir encrassé » « nacre opaline de la
nuit » « ciel semé de toutes ses étoiles » ne renvoient pas à des
couleurs véritables mais traduisent l’impression produite par le
paysage sur le narrateur. La succession de taches de lumière, les
allitérations en « l » en « r » et en « s » montrent la paisible
harmonie du « village nocturne ».
Métaphores, jeu sur les sonorités, correspondances, rythme
des phrases, caractérisent la poésie. Ici, celle-ci est mise au service
de la peinture.
275
Littérature et saveur
Les couleurs
Les couleurs ne sont pas perçues objectivement mais
intériorisées et transformées. D’où la multiplication des
métaphores pour exprimer la moindre nuance. La superposition
des couleurs, leur assimilation, le passage progressif du rose au
rouge incarnat et la couleur déposée par le peintre, relèvent d’une
technique par touche, caractéristique de l’impressionnisme. Pardelà la succession de deux paysages différents, le contraste entre le
bleu et le rouge met en valeur chacune des deux couleurs dans un
tableau savamment composé. Enfin, la touche finale de rouge,
dominante de tout lever de soleil, permet d’unifier ce tableau.
La lumière
Plus qu’aux couleurs, le narrateur est surtout attentif aux
lumières. On peut noter la douceur des tons : « nuage, pastel, doux
duvet » évoquent un paysage en demi teinte. Cette douceur est
rehaussée par le flou qui sourd dans les expressions « réserves de
lumière, clair de lune, nacre opaline ». Douceur et flou
caractérisent l’état de conscience du narrateur encore à demi
ensommeillé.
Alternance permanente : la description / intériorisation
Description et intériorisation de celle-ci alternent
constamment. Ainsi, dans la construction même des
phrases, chaque description est aussitôt suivie de la manière dont
le narrateur ressent ce qu’il voit : dans un premier temps, il se
demande s’il a dormi ou non, puis, à chaque modification du
paysage, succèdent des verbes de sensation ou de sentiment
comme « je sentais, je me désolais ». La valeur durative des
imparfaits s’oppose à la rapidité du mouvement extérieur et dilate
temporellement les impressions du narrateur. De cette manière, il
éternise le mouvant. Le tableau est donc présenté sous forme de
vécu intérieur. Il s’agit de percevoir l’essence des choses derrière
leur apparence, « en rapport avec l’existence profonde de la
nature ».
276
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
La poésie de l’écriture met en valeur la lumière et les notations
de couleur intériorisées. Le narrateur écrit par touches lumineuses
dans le cadre du tableau : ce procédé, en peinture, est celui des
impressionnistes, comme le choix du sujet et de certaines images
(cf. les barques, dans la peinture de Renoir). Il réalise l’unité du
tableau tout d’abord par le mouvement qu’il effectue dans le train
« ( cf. dernière phrase et dernier mot du texte : « tableau
continu ») ; ensuite par sa revendication d’être le peintre du
tableau qu’il écrit, comme le dénote l’appropriation du paysage :
« ma bande de ciel rose », « mon beau matin ». C’est sa perception
qui donne réalité à l’objet ; enfin par l’écriture qui réalise dans ce
passage ce que fait Elstir dans ses toiles « ne pas exposer les
choses telles qu’elles étaient mais selon ces illusions optiques dont
notre vision première est faite » (A la recherche du temps perdu, T1,
Pléiade, p. 838).
CONCLUSION
Proust nous propose une vision très personnelle d’un lever de
soleil présenté comme banal (cf. le réalisme trivial des éléments de
comparaison) dans la première phrase du texte. Mais loin de
prétendre à une description réaliste, il entreprend de peindre un
véritable tableau impressionniste. Cette création se marque par le
mouvement du texte, qui épouse la marche du train et le défilé
successif des paysages, et par celui du narrateur dont le va-et-vient
permet d’unifier les éléments composites du spectacle qui s’offre à
ses yeux. Paradoxalement, c’est grâce au mouvement que le
narrateur peut fixer et immobiliser sur une toile les sinuosités des
différents paysages : le mouvement, dans ce passage, sert
l’immuable. Mais par delà le mouvement, c’est l’écriture même de
Proust qui, par le jeu des images, des métaphores, de l’alternance
étude descriptive / intériorisation immédiate, transfigure la réalité
pour en faire un objet d’art.
277
GEORGES PEREC,
LA VIE MODE D’EMPLOI
Philippe ZARD
Université de Paris X-Nanterre
Cinoc vint vivre rue Simon-Crubellier en 1947 [...]. D’emblée il posa aux gens de la maison, et
surtout à Madame Claveau, un problème difficile : comment devait-on prononcer son nom ?
Évidemment, la concierge n’osait pas l’appeler « Sinoque ». [...] Enfin Monsieur Echard [...]
montra qu’ [...] il y avait lieu de choisir entre les vingt prononciations suivantes :
Sinoss
Tsinosse
Chinosse
Tchinosse
Sinok
Tsinok
Chinok
Tchinok
Sinotch
Tsinotch
Chinotch
Tchinotch
Sinoch
Tsinoch
Chinoch
Tchinoch
Sinots
Tsinots
Chinots
Tchinots
[...]
Le patronyme d’origine de sa famille, celui que son arrière-grand-père, un bourrelier de Szczyrk,
avait officiellement acheté au Bureau d’État Civil du Palatinat de Cracovie, était Kleinhof ; mais
de génération en génération, de renouvellement de passeport en renouvellement de passeport [...] le
nom n’avait rien gardé de sa prononciation ni de son orthographe et Cinoc se souvenait que son
père lui racontait que son père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient Klajnhoff,
Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus, etc. Comment Kleinhof était-il devenu Cinoc ? Cinoc ne le
savait pas précisément [...] De toute façon, il était vraiment secondaire de tenir à le prononcer de
telle ou telle façon.
Cinoc [...] exerçait un curieux métier. Comme il le disait lui-même, il était « tueur de mots » : il
travaillait à la mise à jour des dictionnaires Larousse. Mais alors que d’autres rédacteurs étaient à
la recherches de mots et de sens nouveaux, lui devait, pour leur faire de la place, éliminer tous les
mots et tous les sens tombés en désuétude.
Quand il prit sa retraite, en 1965 [...], il avait fait disparaître des centaines et des milliers
d’outils, de techniques, de coutumes, de croyances, de dictons, de plats, de jeux, de sobriquets, de
Littérature et saveur
poids et de mesures [...]. Il avait fait s’évanouir dans la nuit des temps des cohortes de géographes,
de missionnaires, d’entomologistes [...] de Dieux et de démons [...]
Qui désormais saurait ce qu’avait été le vigigraphe [...] Qui se souviendrait du vélocimane ? [...]
Cinoc se mit à traîner le long des quais, fouillant les étals des bouquinistes, feuilletant des romans
à deux sous, des essais démodés, des guides de voyages périmés [...] Enfin quand il eut épuisé les
ressources de sa bibliothèque de quartier, il alla, s’enhardissant, s’inscrire à Sainte-Geneviève [...].
Cinoc décida de rédiger un grand dictionnaire des mots oubliés [...] pour sauver des mots simples
qui continuaient encore à lui parler.
En dix ans il en rassembla plus de huit mille, au travers desquels vint s’inscrire une histoire
aujourd’hui à peine transmissible : [...]
Georges Perec, La Vie mode d’emploi, romans, Hachette, 1978, p. 360-363.
280
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Cinoc ou la Diaspora
Variations sur un chapitre de La Vie mode d’emploi
(Le commentaire qui suit ne tient pas compte des importantes coupures
opérées, en vertu des contraintes éditoriales, dans les quatre pages citées. Nous
ne saurions donc assez conseiller au lecteur de se reporter à l’intégralité du
texte original.)
Chez Perec, maître du trompe-l’œil, le diable, le sens, la vie et
la mort, se dissimulent dans les détails : dans l’angle inférieur
gauche d’une lettre hébraïque, dans la cave d’un immeuble, ou
dans l’obscure existence d’un personnage secondaire. Non
seulement l’écrivain donne beaucoup de lui-même à Cinoc, discret
locataire du 6e étage (chapitre LX du romans), mais il en fait la
matière d’un saisissant apologue sur la condition diasporique et
sur les liens qui unissent, dans son œuvre, judéité, mémoire et
écriture.
Avant d’être un personnage, Cinoc est un nom qui pose aux
locataires un « problème difficile », en raison de sa désobligeante
homophonie avec « sinoque ». Le tableau combinatoire de
M. Echard est la projection plane, géométrique, de l’embarras
social causé par ce handicapé patronymique… méthode en tout
point conforme au constructivisme oulipien de Perec, qui consiste
à déléguer à la raison euclidienne, à la mathesis, la solution d’un
problème humain. Las, l’ingénieuse élaboration phonétique de
M. Echard ne résout rien, n’aboutit qu’à une prolifération de
noms impossibles, d’avatars exotiques de Cinoc. Telle est la
première diaspora dans le texte : la dispersion du signifiant
patronymique dans l’espace de la page, comme dans une grille de
jeu de lettres. Cinoc n’a plus un nom, mais vingt, autant dire qu’il
n’en a plus aucun. D’ailleurs, apprend-on bientôt, le « principal
intéressé » « ne savait pas lui-même qu’elle était la manière la plus
correcte de prononcer son nom », comme si ce nom n’était pas le
sien, n’était pas son nom propre.
Cinoc, donc, ne se prononce pas, ne veut rien dire, n’appartient
à aucune langue – comme l’Odradek de Kafka –. Un nom obtus :
c’est du chinois, du chinok, du chinetoque. Ou de l’hébreu ?
281
Littérature et saveur
La clé de l’énigme n’est déposée ni dans la loge de Mme
Claveau, concierge étymologique, ni dans les défrichements
savants de M. Echard (« essart » ?), « versé dans les graphies
forestières » – deux personnages qui portent bien leur nom –, mais
dans les recoins de l’Histoire européenne. De l’espace, il faut
passer au temps, de la logique à la généalogie : « Le patronyme
d’origine de sa famille, celui que son arrière-grand-père, un
bourrelier de Szczyrk, avait officiellement acheté au Bureau d’État
Civil du Palatinat de Cracovie, était Kleinhof ».
La remontée aux origines, cependant, ressemble à un canular :
quel rapport entre Kleinhof et Cinoc, et qu’est-ce que cette ville
polonaise au nom lui-même imprononçable (mais qui – s’en
étonnera-t-on ? – rime avec « cirque », et sonne à l’oreille d’un
Français, comme le début d’une circoncision : logique, quand
l’ancêtre est « bourrelier », marchand de peaux…) ? Et qu’est-ce
que ce nom d’origine qui passe par une transaction financière ?
Rien, pourtant, n’est ici plus historiquement rigoureux que la
fantaisie perecquienne, car tout existe : et le patronyme allemand,
et la ville polonaise, et l’histoire drôle et mélancolique, de l’achat
du nom. Une histoire juive, comme tout lecteur averti l’a compris
même si cela n’est dit qu’avec retard, comme inopinément – car
tout ce qui touche à la judéité chez Perec relève d’une écriture
indirecte. L’écrivain fait allusion à ce moment cardinal du judaïsme
européen que fut la fixation des patronymes, imposée, dans un
intervalle de temps relativement court (entre 1787 et 1812), aux
Juifs d’Autriche (et, par contrecoup, de Bucovine et de Galicie), de
France, de Prusse et de Russie. Obligation fut faite à ceux qui
n’étaient pas pourvus d’un nom de famille notoire (cas fréquent
dans des sociétés où, à quelques exceptions près, seul le prénom
était dépositaire d’une signification religieuse) d’acquérir un nom
en accord avec l’onomastique nationale. Les familles aisées de
l’Empire des Habsbourg y gagnèrent des noms germaniques
1
respectables, voire prestigieux ; la majorité dut se contenter de
1. Comme s’en indigne encore le comte Leinsdorf dans L’homme sans qualités de
Robert Musil : « je n’ai rien contre les Juifs [...]. Ils sont intelligents, laborieux et
fidèles. Mais on a commis une grande faute en leur donnant des noms mal
appropriés. Rosenberg et Rosenthal, par exemple, sont des patronymes
aristocratiques [...] », vol. II, Paris, Seuil, coll. Points, p. 203)
282
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
noms ordinaires, désignant une qualité, une couleur, un métier,
une chose, un lieu.
Voilà pourquoi, du nom d’origine de l’ancêtre, il ne sera jamais
question : le nom incongru de Cinoc recouvre un nom d’emprunt,
un nom d’achat (Kleinhof), un pseudonyme, qui lui-même cache
un nom introuvable. Reste cependant l’énigme du passage de
Kleinhof à Cinoc. Où l’on découvre comment l’histoire juive
devient une blague juive :
de génération en génération, de renouvellement de passeport en renouvellement de
passeport, soit qu’on ne graissât pas assez la patte aux chefs de bureau allemands ou
autrichiens, soit qu’on s’adressât à des employés hongrois, poldèves, moraves ou polonais
qui lisaient et transcrivaient ou qui notaient ce qu’ils entendaient, soit qu’on eût à faire à
des gens qui n’avaient jamais besoin de beaucoup se forcer pour redevenir un peu illettrés
et passablement durs d’oreille quand il s’agissait de donner des papiers d’identité à un
Juif1, le nom n’avait rien gardé de sa prononciation ni de son orthographe.
Ironie du sort : loin de fixer l’identité familiale, le nom propre
devient le marqueur d’une identité blessée et subit toutes les
avanies d’un destin nomade – où les tribulations d’un peuple,
l’instabilité politique européenne et la confusion des langues
conjuguent leurs effets. Le nom propre n’est pas soustrait à
l’Histoire ; c’est même elle qui, en ce sens, judaïse un nom qui
n’était que germanique : à force de mutilations, de lésions, le
signifiant devient juif – c’est-à-dire troué, reprisé, insolite, déplacé…
La fantaisie lettriste peut alors se greffer sur la chronique. La
phonétique elle-même devient vexatoire : ainsi de ce f final « un
jour remplacé par ce signe particulier [...] avec lequel les
Allemands notent le double s » – à qui fera-t-on croire que ce β, ce
SS allemand, est tout à fait anodin sous la plume de Perec ? – ;
ainsi de ce l à qui l’on « avait substitué un h » – ou l’art de trancher
les l, avec un petit h, augure (ou rappel) de « la grande H » de
l’Histoire dans W...
Il est vrai que la blessure onomastique de CiNoC n’est pas
sans rappeler celle de PeReC lui-même, celui dont le « grand-père
1. Nicole Lapierre rappelle « l’avalanche de noms malsonnants et ridicules
donnés aux Juifs galiciens [...] » (Lapierre Nicole, Changer de nom, Paris, Stock,
1999, p. 41)
283
Littérature et saveur
s’appelait David Peretz et vivait à Lubartow [...] successivement
russe, puis polonaise, puis russe à nouveau. Un employé d’état
civil qui entend en russe et écrit en polonais entendra, m’a-t-on
expliqué, Peretz et écrira Perec [...] »1. Encore le nom de l’écrivain
a-t-il gardé la vague mémoire de sa racine hébraïque, fût-ce celle
d’un trou (« Le nom de ma famille est Peretz. [...] En hébreu, cela
veut dire “trou” »2). Mais dans les deux cas, le résultat est un air
trompeur de familiarité : un nom hébraïque (Peretz) qui finit par
sonner comme un nom breton (Perec) ; un nom commun
allemand devenu nom propre juif et qui, par une incongruité de
l’Histoire, au terme de ses altérations, recommence à sonner
comme un nom commun, si peu commun toutefois qu’il désigne
précisément la perte du sens commun : Cinoc, sinoque.
En effet, il y a de quoi devenir fou. Car cette histoire est aussi
celle d’une mutilation généalogique, au terme de laquelle le plus
familier – le plus familial – devient étranger : oncle et tante de
Perec ne portent pas le même nom, car les conflits nationaux ont
laissé leur marque jusque dans les fratries (« l’aînée s’appelle
Esther Chaja Perec ; le puîné Eliezer Peretz, et le cadet Icek Judko
Perec »3) ; de même chez les Kleinhof, on s’appelle « Klajnhoff,
Keinhof, Klinov, Szinowcz, Linhaus »…
La jubilation de l’écrivain, trouvant dans cette diaspora des
noms propres de quoi nourrir, pour la seconde fois, son goût des
combinatoires verbales, a pour revers la chronique de la fin d’un
monde, à peine contrebalancée par le fil de plus en plus ténu de la
mémoire : « Cinoc se souvenait que son père lui racontait que son
père lui parlait de cousins qu’il avait et qui s’appelaient »… Encore
s’agit-il moins d’une tradition vivante que des échos d’une
mésaventure collective, d’une mauvaise plaisanterie. Qui peut dire,
du reste, ce que durera cette transmission ? Où est le fils de
Cinoc ? Le personnage arrive en France dans l’immédiat après-
1. Perec George, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, [1975, Denoël], Paris,
Gallimard, coll. L’imaginaire, p. 52.
2. Ibid. p. 51.
3. Ibid. p. 52.
284
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
guerre, « en 1947 ». Visiblement seul : qu’est-il resté de sa famille
polonaise ? Rien n’est dit, tout se devine.
La diaspora est alors un destin qui inscrit, dans la géographie
et l’histoire, au cœur des familles, dans la lettre des noms, et au
plus intime de l’identité, la conscience irréductible de la porosité
des frontières, de la fragilité des établissements et des
impondérables de l’Histoire. Leçon de cet internationalisme par
provision : il n’y a pas de nom propre, juste des noms communs –
toujours conventionnels, fluctuants, périssables. Décidément,
Cinoc a bien raison de ne pas savoir prononcer son nom et de
trouver « secondaire de tenir à le prononcer de telle ou telle
façon ».
Justement. Qu’est-ce donc qui fait soupçonner que le locataire
du sixième étage est juif sinon la bizarrerie de son patronyme, ce je
ne sais quoi qui le rend à la fois familier et imprononçable, cette
inquiétante étrangeté qui le fait ressembler à du français tout en
trahissant une origine étrangère ? La judéité chez Perec, c’est cela :
rien de substantiel − religion, langue, culture −, juste un petit signe
qui trahit, une balafre sur le nom, ou quelques cadavres dans le
placard. Quelque chose qui persiste alors même que tout semble
avoir été perdu corps et bien. Qui ne connaît ces blagues juives
qui témoignent de la persistance ironique, discrète mais
indécrottable, de l’identité au moment même où l’on voudrait en
abolir la mémoire ?
Ce qui est vrai de Cinoc l’est aussi de la poétique de Perec,
inscrivant dans les interstices de son texte sa méditation sur les
Juifs et les mots. Comment négliger que Cinoc, ce sinistré du nom
propre, est un fonctionnaire du nom commun ? Contrairement à
ce que suggère le blanc entre les deux parties du chapitre, le passé
familial et la profession présente de Cinoc, c’est toujours la même
et pénétrante variation sur la diaspora que poursuit Perec. Ce
pourrait être une histoire édifiante. Celle de l’assimilation
fulgurante d’un Juif polonais, immigré de fraîche date, voué au
service de la langue française par son emploi de lexicographe chez
Larousse. Mais sur cette histoire qui fut celle de milliers
d’hommes, serviteurs anonymes des institutions, hérauts de leur
langue d’adoption ou « fous de la République », le texte ne fait que
glisser. Pas d’hagiographie chez Perec, mais des vies minuscules.
La fable de ce petit polak chargé, par le Larousse, d’« éliminer tous
285
Littérature et saveur
les mots et tous les sens tombés en désuétude », n’en récapitule
pas moins avec lucidité, et à l’échelle d’un lexicographe du
souterrain, ce que fut le rôle (culturel, économique ou politique)
joué par (ou assigné à) tant de Juifs émancipés en Europe : Cinoc,
le déraciné, est aussi l’arracheur de mauvaise herbe, l’agent de
modernisation, l’ouvrier de la rationalisation.
Ce n’est pas tout. Dans sa sobriété, l’histoire laisse sourdre
autre chose, comme un arrière-plan vertigineux. Le brave Cinoc se
plaît à se présenter comme un « tueur de mots » tandis que le texte
– solidaire de sa cause – se complaît à égrener la liste innombrable
des victimes de l’assassin en chambre : ces animaux, ces lieux, ces
gloires périmées, ces dieux déchus, qu’avec probité et application,
Cinoc s’emploie à « renvoyer à leur anonymat » et fait « s’évanouir
dans la nuit des temps »… Comme s’il y avait dans la logoclastie
de Cinoc une jouissance d’épurateur, de dépeupleur, une
“Schadenfreude” – sinon même l’obscure vengeance de l’homme
sans nom sur les mots, du juif meurtri par l’Histoire devenu
meurtrier du passé. Esquisse d’une psychologie du ressentiment,
commune à tous les humiliés et offensés – aux Cinoc et aux
Shylock…
Pourtant, sans préavis, le texte abandonne son ton de procèsverbal pour opérer un ultime renversement, un écart imprévu du
côté de l’affectif. La jubilation destructrice fait soudain place à la
mélancolie et le tableau de chasse des mots abolis cède à
l’énumération élégiaque des mots disparus : « qui désormais
saurait » le sens de vigigraphe, schuèle, vélocimane, abounas, palatines,
chandernagors ? Et le tueur de mots de se muer en sauveur de mots,
l’éradicateur de devenir conservateur, préservant d’une main ce
qu’il condamne de l’autre. Le « dictionnaire des mots oubliés » de
Cinoc n’a plus rien à voir avec la logique progressiste et
rationaliste : c’est un mémorial.
Comme ces Juifs séfarades qui entretenaient pieusement, près
de cinq siècles après leur expulsion d’Espagne, le castillan du 15e
siècle, voici qu’un immigré judéo-polonais devient le gardien de la
langue de sa patrie d’adoption. Simple lubie d’autodidacte ? Rien
n’est moins sûr. D’abord parce que le projet de Cinoc définit,
peut-être à son insu, l’avatar séculier d’un ethos profondément juif,
286
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
qui enseigne la sainteté du Livre (qui est parole divine), des mots
(qui sont des âmes) et des lettres (qui sont à l’origine du monde).
La liste de Cinoc n’est certes pas une liste de Schindler, mais à
coup sûr une urne où ce dévot recueille les cendres (cinis) des
vocables défunts. Comment ne pas soupçonner, dans les marges
silencieuses du texte, la présence d’autres cendres, d’autres
fantômes, d’autres hantises ? Cinoc dépose dans son dictionnaire
« des mots simples qui continuaient à lui parler », comme d’autres
gravent dans le marbre le nom des parents morts sans sépulture
ou égrènent rituellement la liste des disparus. Sous les mots, les
morts : n’est-ce pas là le sens caché de cette « histoire aujourd’hui
à peine transmissible » ?
D’autant que le jeu de miroir entre Cinoc et Perec donne ici
toute sa mesure. La fin du chapitre 60 consacre la coïncidence
entre le « grand dictionnaire des mots oubliés » et le roman, qui en
propose un échantillon de trois pages et de trente mots. L’œuvre
de Perec se fait alors elle-même musée, cénotaphe, ce qu’elle n’a
en réalité jamais cessé d’être. Comme La Disparition, comme Les
Revenentes, comme W – autant de livres écrits « pour E », c’est-àdire « pour eux » –, le bâtiment de La Vie mode d’emploi abrite un
tombeau dans sa crypte1, un deuil en ses fondations. Tout lecteur
de Perec sait qu’il manque un chapitre au roman, qui correspond à
une cave dans le coin inférieur gauche du plan de l’immeuble.
C’est la place des absents, et surtout celle d’une mère morte à
Auschwitz quand son fils avait six ans, Cyrla Perec, née
Schulevitz : s’étonnera-t-on que, parmi les mots de la tribu, figure
une schuèle ? Une cave absente, une case en moins : de quoi devenir
Cinoc, en effet. Et construire une demeure, édifier une œuvre,
pour y garder les mots, les morts, la mère.
Cinoc ou la diaspora. Perec ou la dispersion, la disparition et
la rémanence du signifiant juif dans les lettres françaises.
1. Voir, sur la « crypte » de Perec, le livre décisif de Claude Burgelin, Les Parties
de dominos chez Monsieur Lefèvre, Circé, 1996, rééd. 2002.
287
JEAN RACINE,
PHÈDRE
Par Jean-Loup RIVIÈRE
ENS Lettres & Sciences Humaines, Lyon
Théramène
Hé ! depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence
De ces paisibles lieux si chers à votre enfance…
Racine, Phèdre
(I, 1, v. 29,30)
Littérature et saveur
Mettre en scène, disait Georges Pitoëff, « c’est déplier »1. Il s’agit
là sans doute, d’une des plus brèves et des plus fécondes définitions
de la mise en scène. Une des plus justes aussi, car elle suggère une
esthétique rigoureuse : un pli ne dissimule rien d’autre que lui-même,
l’étoffe ne voile pas un objet, elle se voile elle-même. Le metteur en
scène n’a rien à ajouter, il doit révéler ce qui était là, dans les plis. Et
l’on voit bien qu’il y a deux sortes de metteurs en scène : ceux qui
remplissent les poches du texte, ceux qui les retournent. La faveur du
spectateur ira, bien entendu, à ces derniers. Encore faut-il que le texte
porté à la scène soit « plié ». Un examen attentif montrerait que les
pièces de théâtre le sont inégalement. Les pièces de Racine le sont
très peu, et Phèdre particulièrement. Les personnages sont très
fermement dessinés, mais ils sont sans mystère. Ils sont subtils, mais
pas complexes. Leur éventuelle duplicité est exposée, et elle n’a donc
pas à être révélée. Ils sont tout entiers dans leur langue. Le
psychologue sans patient ira donc voir chez Corneille plutôt que chez
Racine.
Dans Phèdre, tout est là, tout est dit. Et Phèdre, fille d’une
figure caverneuse et d’un objet céleste, n’habite rien que la terre. Si
elle a des secrets, elle les avoue, des craintes elle les proclame, des
tourments, elle les confie, des voiles, ils lui pèsent. Le metteur en
scène et l’acteur n’ont pas à « percer » le personnage puisqu’il est
tout entier dans ses dires, ils ont à l’exposer ; et le spectateur non
plus, il n’a qu’à le « constater ». Euripide a besoin d’Aphrodite
pour innocenter Phèdre, et le Neptune de Racine est plus un
homme de main qu’un dieu. Les personnages de Phèdre sont à la
surface d’un monde sans plis, ce monde frontière entre le
souterrain et le céleste, entre Minos et Pasiphaé. Si la mise en
scène est un « dépliement », que faire quand un texte est dépourvu
de « plis » ? Pourquoi faudrait-il mettre en scène Phèdre ? D’autre
part, le drame racinien est souvent considéré comme un pur
poème qui, en tant que tel, n’aurait besoin que d’être lu, récité. Ce
poème est musique, non pas seulement parce qu’il chante, mais
dans sa composition même. L’aveu que Phèdre fait d’entrée à
Œnone suppose une mort conséquente. Or, Racine disjoint la
1. Ce texte est écrit d’après une conférence prononcée à Munich le 15 avril
2004. Elle était ponctuée d’extraits de Phèdre lus par Nada Strancar. Le lecteur
pourra envier l’auditeur.
290
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
confession et la mort reportée en fin de pièce, et, ce faisant, il crée
du temps, c’est-à-dire musique.
Il y a donc de forts arguments pour refuser à la pièce toute
nécessité de mise en scène. Cependant, Racine n’a pas écrit un
poème, mais une pièce de théâtre, et il n’est pas extravagant de
supposer que c’est à dessein. Il faut donc chercher ce qui fait
théâtre, ce qui exige la scène, requiert des acteurs qui soient autre
chose que des déclamateurs. Lisons déjà le premier vers : « Le
dessein en est pris, je pars, cher Théramène ». L’oxymore
dramatique initial – arriver pour partir – désigne le théâtre. On
peut en effet reconnaître le théâtre à ce trait : toujours, ce qui
commence par démentir une situation est un indice certain de
théâtralité. Entrer pour dire que l’on part (Phèdre), parler pour dire
que l’on va se taire (Le Misanthrope), commencer pour dire la fin
(Fin de partie), la plupart des pièces de théâtre de toutes les époques
sont fondées sur ce tour. Ainsi, le mot de la comédie pourrait être
« je ne fais que passer » (Labiche en a serré la formule de près), et
celui de la tragédie ou du drame « vais-je arriver à partir ? ». Le
vers initial de Phèdre est donc une marque de théâtralité, mais il y a
plus que cela, et plus original, sur la voie de quoi peut nous mettre
une remarque de l’auteur anonyme d’une dissertation « sur les
tragédies de Phèdre et Hippolyte »1 :
À l’ouverture du Théâtre, Hippolyte dit à Théramène, son Confident, qu’il veut partir
de Trézène, sur quoi ce cher ami lui dit :
Et depuis quand, Seigneur, fuyez-vous la présence
De ces paisibles lieux si chers à votre enfance ?
Avez-vous jamais ouï dire, Monsieur, que les lieux aient une présence ; dit-on la
présence de ces lieux ? Et la présence ne s’attache-t-elle pas aux personnes seulement ?
On dit la présence d’un homme en un lieu, et non la présence d’un lieu à un homme ; et
je soutiens que cette expression ne peut être reçue.2
Il faut bien reconnaître que l’anonyme a raison, « la présence
d’un lieu » est assez incorrect, et si c’est un tour poétique, il est
1. On en trouvera le texte dans l’édition, que nous citerons, des œuvres de
Racine réalisée par Georges Forestier pour la Bibliothèque de la Pléiade, Paris,
Gallimard, 1999.
2. p. 884.
291
Littérature et saveur
plutôt médiocre. Mais l’anonyme a tort de ne pas envisager que
Racine a bien écrit ce qu’il voulait, et qu’il n’est pas plus
aventureux de lui prêter un dessein plutôt qu’une faute. Pour
comprendre cette histoire de « lieu », suivons le mot qui abonde
dans la tragédie. Je n’en ferai pas l’inventaire, mais prenons celui-ci
(II, 1, v. 367) :
Hippolyte demande à me voir en ce lieu ?
C’est la première phrase d’Aricie dans l’acte II. On comprend
qu’Aricie s’interroge sur le fait qu’Hippolyte veut la voir, mais
l’interrogation porte également sur le lieu. Hippolyte ne veut pas
simplement voir Aricie, il veut la voir « en ce lieu ». Le voir n’est
pas distinct du lieu. Si Hippolyte ne voulait que voir Aricie, elle
aurait dit « Hippolyte demande à me voir ? », et le poète aurait su
faire un vers avec cette seule idée, mais non, c’est « en ce lieu »
qu’il veut la voir. Ce qui se dira ou se manifestera dans l’entretien
qu’il désire ne peut se dire et se manifester qu’en ce lieu.
Un peu plus loin, Aricie à Ismène, en parlant d’Hippolyte (II,
1 v. 403-4) :
Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.
Surprenante formulation positive : Hippolyte ne se refuse pas
à aller où Aricie se trouve, il cherche les lieux où elle n’est pas, ce
qui n’est pas du tout la même chose. Il cherche un lieu habité
d’absence.
Après le retour de Thésée, Œnone (III, 3, v. 828) :
Thésée est arrivé. Thésée est en ces lieux.
Pourquoi la confidente essoufflée redouble-t-elle l’information,
même s’il y a une différence entre le fait d’être de retour et celui
d’être proche ? C’est que le lieu fait pour ainsi dire partie de la
nomination : il y a quelque chose qui pour être défini porte un
nom et une localité. Cela s’appelle Thésée, et cela se trouve en ce
lieu.
292
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Dans la longue tirade des reproches du père à son fils (IV, 2,
v. 1050) :
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie.
La tournure laisse presque penser que l’infamie est une
caractéristique du lieu tout autant que d’Hippolyte, puisqu’elle se
maintient en dehors de la présence de l’infâme. Hippolyte ne
transporte pas son infamie supposée avec lui, elle remplit les lieux
où il se trouve.
Nous pouvons commencer à entrevoir pourquoi un lieu peut
avoir une « présence » : c’est qu’il n’est pas seulement l’espace
neutre où un corps peut se tenir. Le lieu est affecté par ce qui s’y
trouve, il peut devenir comme une caractéristique d’un corps, et
peut-être même un de ses attributs. Cette pièce de Racine
construit un monde où un corps fait corps avec son lieu, et où,
corrélativement, le lieu est une partie du corps. L’espace est
« corporisé ». Or, quel est l’endroit particulier, spécialisé pourraiton dire, où un corps fait corps avec son lieu, où le lieu est luimême corporisé, sinon le théâtre ? On aurait donc là un argument
puissant qui soutiendrait pourquoi cette pièce exige la scène.
Phèdre appelle le théâtre, car elle ne peut se déployer que dans un
espace qui jouera de l’indistinction entre le lieu et le corps.
Le « lieu » n’est généralement pas spécifié dans la pièce, le
personnage, et le spectateur avec lui, est supposé comprendre de
quel lieu il s’agit. Ce peut être le théâtre lui-même, ou une localité
extérieure que le récit permet d’imaginer. Cependant, dans le
même sens, Racine donne souvent un autre nom au lieu, autre
nom qui le définit plus précisément, non dans sa localisation, mais
dans sa nature. Les « paisibles lieux » dont parle Théramène sont
nommés autrement par Hippolyte dans sa réponse cinq vers plus
loin :
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face
Depuis que sur ces bords les Dieux ont envoyé
La Fille de Minos et de Pasiphaé.
293
Littérature et saveur
Le lieu dont la « présence » est crainte est donc un « bord », et
un bord n’est pas un lieu paisible. À chaque fois que le mot
« bord » est employé, il désigne une catégorie particulière du lieu
en tant qu’il est menaçant. Il est le seuil du pire, la frontière de
l’irréversible, ce avec quoi il rime aisément, la mort :
J’ai demandé Thésée aux Peuples de ces bords
Où l’on voit l’Achéron se perdre chez les Morts, (I, 1)
Ariane, ma Sœur ! De quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! (I, 3)
« Lieu » et « Bord », qui ont une indétermination égale – c’est
ici ou ailleurs – ne sont pas seulement employés indifféremment,
le premier dit que mon corps est extensible au lieu qu’il occupe, le
second que ce lieu est une limitation. Le lieu qui s’indistigue de
mon corps est un bord. C’est pourquoi Phèdre a deux fois besoin
du théâtre : parce que la pratique qui met en œuvre un lieu
corporisé est bien le théâtre, parce que le lieu du théâtre se spécifie
par le bord. Ce qui fait théâtre est ce qu’on appelle communément
la « rampe », quelle que soit sa forme, sa modalité. Le théâtre
commence par l’instauration d’une séparation dont on sait qu’elle
est l’argument essentiel des théories de la haine du théâtre. Le
bâtiment théâtral le plus élémentaire pourrait se réduire à un trait
qui délimiterait l’espace où l’on joue et celui où l’on regarde. Le
théâtre est un bord, et l’art de la mise en scène est une pensée de
ce bord. Phèdre met donc en jeu le théâtre lui-même, et va chercher
l’extrême de sa leçon et de ses pouvoirs. Il y a une expérience de la
folie, et un abordage de la mort : de la folie, car un corps sans
limite, un corps débordant est celui du psychotique ; de la mort en
faisant de la rampe un précipice.
Par cette pièce, et dans cette pièce, Racine fait une expédition
lointaine, aux franges des pays et des états dont on ne revient pas.
« Il n’y a que l’Enfer, le vrai, dont on peut ramener une pièce
comme Phèdre » dit Claudel dans sa Conversation sur Jean Racine1, et
il suppose que « ça a dû lui roussir la perruque » (p. 463). Dans le
1. Ce texte de 1955 commandé par Jean-Louis Barrault se trouve dans Paul
Claudel, Œuvres en proses, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1965.
294
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
même texte, il compare Macbeth et Phèdre, et soutient qu’il s’agit de
la « même atmosphère » : « Phèdre est une atmosphère à elle toute
seule ». Il dit « atmosphère » : n’est-ce pas exactement la même
chose que ce que j’essayais de désigner par « lieu corporisé » ? Cet
air qui enveloppe un corps, qui s’incorpore aussi ; ces émanations
quasi humorales… La « présence d’un lieu », en somme !
Mais il y a plus troublant. Après avoir cité une réplique de
Cassandre dans Agamemnon, Claudel écrit : « Que de fois n’ai-je pas
pensé à ces vers effrayants en regardant l’image de ma sœur
Camille décédée après trente ans de captivité à l’hôpital
psychiatrique de Montfavet ! Associée à celle de combien d’autres
douloureux, Poe, Baudelaire, Nerval, et combien encore ! Phèdre
de même, c’est en vain qu’elle demandera à rien d’humain dans un
corps à corps impuissant la guérison de la plaie originelle. Aux
dernières lignes de la tragédie se tourne vers nous un visage que
pétrifie la même horreur qui tout à l’heure pâlissait le visage de
Cassandre, celui de la Gorgone que ma sœur à la fin de sa vie
consciente aussi a vu se réfléchir dans le bouclier de Persée. C’est
le dénouement de Phèdre »1. Troublant, car tout ce qui précède est
un commentaire de Phèdre qui ne fait aucune référence implicite ou
explicite au destin de Camille. Pourquoi Claudel pense-t-il soudain
à sa sœur à la fin de ce texte sur Racine ? Il y a là une association
plus puissante que toutes les raisons qu’il exprime, et comme la
reconnaissance de ce que Phèdre ne serait pas tant le dessin d’une
passion amoureuse que la relation d’une expérience des limites.
On comprendrait alors mieux qu’après cette pièce, Racine,
débordé lui-même, ait interrompu son aventure dramaturgique –
Esther et Athalie ont un autre statut –, et se soit réfugié dans trois
girons, l’institutionnel, le conjugal et le religieux.
1. Ibid. p. 466.
295
RÉVÉRONI SAINT-CYR,
PAULISKA, OU LA PERVERSITÉ MODERNE
Par Jean-Paul BRIGHELLI
professeur de CPGE, Montpellier
Deux des ouvriers me conduisirent à une des presses, dans la salle où s’imprimaient les assignats,
et où plusieurs Allemands travaillaient avec activité. « Nous sommes accablés d’ouvrage, dit
Talbot en entrant ; pardonnez, madame, ajouta-t-il avec un respect ironique, si nous osons
réclamer le secours de vos bras ; mais il nous est indispensable, envoyant demain un million en
France. Veuillez donc simplement faire mouvoir le balancier de cette presse. »
Je m’y plaçai machinalement, et j’essayai de le tirer à moi. « Plus fort ! » dit vivement Talbot, en
m’appuyant des coups de corde sur les épaules. Je poussai un cri de douleur, il redoubla. « Plus
fort, malheureuse ! » ajouta-t-il, en réitérant ses coups. Je tirai en arrière de tout le poids de mon
corps et à plusieurs reprises. Alors un soupir plaintif sortit de dessous la planche. Ce mot terrible,
gémir la presse, me saisit comme un trait de feu, je lâche le balancier et tombe sur mes genoux ;
c’est assez, dit Talbot ; donnez l’impression à madame. Deux ouvriers lèvent aussitôt la pièce de
laine, je vois… grand Dieu ! les cheveux me dressent encore d’épouvante… je vois l’infortuné
Durand, étendu sous la presse, que je viens d’étrangler par une corde attachée au levier. Sur sa
poitrine est un papier, où j’ai gravé moi-même ces mots : mort, damnation pour les traîtres !
Jusqu’au dernier instant de ma vie, ce spectacle affreux sera présent à ma mémoire ; en ce moment
même, il me glace, il me donne une fièvre ardente. Je devins insensée ; je saisis dans mon délire le
levier, j’écartai tout ce qui m’entourait ; mais succombant bientôt au nombre, à la fatigue, à
l’horreur, je fus liée et remportée dans ma chambre.
Révéroni Saint-Cyr, Pauliska, ou la Perversité moderne (1798), éditions Desjonquères,
1991, p. 98.
Littérature et saveur
Révéroni et le body art
Rappelons la situation à ceux qui ont peu fréquenté Révéroni
Saint-Cyr (1767-1829). « La scène se passe en Pologne, c’est-à-dire
partout1 ». La belle et malheureuse (forcément, puisqu’elle est
Polonaise) Pauliska est chassée de son château par des Russes
dévastateurs. Obligée d’errer dans cette Europe hantée par la
Révolution française, elle tombe sous la coupe de fauxmonnayeurs internationaux, installés à Bude, dans les caves, à
demi-creusées sous le Danube, d’un ancien couvent de Cordeliers
(« Le souterrain, c’est la forme endoscopique de la cage… C’est
l’Enfer, moins sa profonde justice… »2). Ces conspirateurs
prétendent l’asservir à leurs délassements. Le premier à la gagner –
par tirage au sort – est le jeune Durand, honnête homme forcé
comme elle de travailler sous la coupe de Talbot l’infâme
(forcément, puisqu’il est Anglais). Surpris durant leur évasion, l’un
est emmené par ses anciens complices, et la narratrice contrainte à
travailler à la presse – Talbot projette d’ébranler la confiance en la
Révolution en diffusant des courriers mensongers, et de noyer la
France sous un déluge de faux assignats pour entraîner la nouvelle
monnaie révolutionnaire dans une débâcle inflationniste.
L’imprimerie, note Michel Delon3, que les Lumières saluaient comme l’invention
libératrice par excellence, capable de faire passer l’humanité des cycles de l’histoire
répétitive à la linéarité progressive de l’accumulation, est doublement pervertie : elle
devient moyen de diffuser de fausses nouvelles, de battre de la fausse monnaie, technique
de désinformation et de guerre économique, et machine de mort, raffinement de torture.
Certes, la presse est une machine surchargée d’idéologie –
comme commence à l’être, dans ces mêmes années, la machine à
vapeur : l’une et l’autre marquent le passage définitif d’une société
artisanale à une société industrielle. De l’objet « fait main » on
passe à la série, à la reproduction uniforme et indifférenciée qui
1. Michel Foucault, « Un si cruel savoir », Critique n°182, Juillet 1962, repris dans
Dits et Ecrits I, Gallimard, 2003, p. 243. Le philosophe y analyse certains aspects
des « machines » de Révéroni dans Pauliska – en particulier la machine à extraire
des fluides électriques de l’abominable Salviati, vers la fin du roman.
2. Ibid, p. 250.
3. Michel Delon, Préface à l’édition Desjonquères (1991) de Pauliska, p. 16.
298
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
caractérise l’ère moderne. Michel Delon note que Révéroni, ancien
élève de l’école de Mézières, auteur en 1803 d’un Essai sur le
perfectionnement des Beaux-Arts par les sciences exactes dont il dit
justement qu’il est « le côté lumineux de l’imaginaire de Révéroni
dont Pauliska est la version ténébreuse »1, n’est pas étranger à
l’euphorie technologique. Mais son analyse est un peu courte sur
le plan symbolique : quel est exactement le rapport entre la
perversion d’une machine et la perversion des corps ? Quelle
représentation de l’écrit est ici mise en situation ? Quelle vision de
la littérature, et de l’érotisme défini comme discours sur la chair, se
dégage de cet usage de la peau à des fins d’impression ?
Les littératures des époques de transition (entre deux siècles,
deux cultures, ou même, comme ici, entre deux états du monde)
ont l’indéniable avantage de procéder en affichant leurs codes :
Révéroni, après Sade, décrit la machine sociale via la métaphore
d’une machine désirante – pour reprendre la terminologie explicite
de Deleuze2, analysant l’interaction entre capitalisme et obsession.
Mais parce qu’elle est mise en scène dans un texte à statut
littéraire, qui s’étonnera que cette machine à faire de l’argent soit
aussi une machine à écrire ?
Il y a un amont du texte de Révéroni, un temps artisanal où la
peau pouvait être le support de la fantaisie libertine. Et puis il y a
un aval, où elle devient un objet de consommation et de
circulation de masse.
En amont, les littératures qui opèrent sur les marges des
codes, comme la littérature érotique, n’hésitent guère à faire du
corps le lieu du texte. On se rappelle Voltaire (Lettre à Cideville
du 20 septembre 1735), qui fonde le lieu commun :
Que devient donc mon Cideville ?
Et pourquoi ne m’écrit-il plus ?
Est-ce Thémis, est-ce Vénus ?
Qui l’a rendu si difficile ?
Soit que d’un vieux papier timbré
1. Ibid, p. 14.
2. Exposé-débat du 16 novembre 1971, téléchargeable sur www.webdeleuze.com
299
Littérature et saveur
Tu débrouilles le long grimoire,
Soit qu’un tendre objet adoré,
Lui cède une douce victoire,
Il faut que loin de m’oublier
Il m’écrive avec allégresse,
Ou sur le dos de son greffier,
Ou sur le cul de sa maîtresse.
Ah, datez du cul de Manon,
C’est de là qu’il me faut écrire
C’est le vrai trépied d’Apollon,
Rempli du feu qui vous inspire.
Écrivez donc ces vers divins,
Mais en commençant votre épître,
La plume échappe de vos mains,
Et vous foutez votre pupitre. 1
Même situation équivoque chez Grécourt (le Pupitre, posth.
1746) ou Laclos (Lettre 46 des Liaisons) : la femme-pupitre devient
un lieu commun de la littérature érotique, dans ces époques
archaïques où érotisme et littérature se pratiquaient encore à la
main2.
Tous ces textes représentent le stade le plus ancien de la
littérature « à la plume » ; la trace manuscrite sur le corps du
« pupitre » nous ramène à l’ère du scribe. Révéroni, lui, en est à
l’impression mécanique : l’industrie supplante l’artisanat d’Ancien
Régime, et le grand ordonnateur de la cérémonie est un Anglais –
le traître par excellence, certes, dans cette période révolutionnaire,
mais aussi, par métonymie, celui par lequel la révolution
industrielle arrive.
1. Voltaire, Correspondance, Bibiothèque de la Pléiade, tome I, p. 632.
2. Notre étonnement sera d’autant plus grand de lire sous la plume de Jean
Goldzink (Le Vice en bas de soie ou le roman du libertinage, José Corti, 2001, p. 32) :
« Contrairement à Sade, ce ne sont pas les corps qui, chez Laclos, donnent lieu
au travail le plus intéressant, mais bel et bien les lettres. Le libertin à la Crébillon
ou à la Laclos ne travaille que dans la perversité morale, il n’écrit pas à même le
corps la violence qui l’habite. » C’est faire bon marché du fait que la lettre ou la
peau, c’est exactement la même chose, dans l’imaginaire comme dans la réalité.
Les littératures pornographiques, qui ne prennent pas de gants avec les
fantasmes, sont fort claires sur ce point, comme on peut le voir.
300
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Et l’on se prend à rêver à la jolie planche que composerait,
dans un Supplément inédit à l’Encyclopédie, cette presse à imprimer
sur les corps.
On voit dès lors que notre texte est métaphore de l’éternel
support du texte (la peau), et des bouleversements sociaux, vus à
travers les mutations techniques. L’héroïne / narratrice est esclave
(statut souligné par les coups de corde qui l’encouragent à
travailler), comme vont l’être le prolétaire et l’écrivain de
feuilleton ; son complice et partenaire en esclavage est
instrumentalisé, comme le sera l’ouvrier des temps modernes.
Cet extrait de Pauliska est aussi, bien sûr, métaphore des
comportements sexuels : assujettir l’autre, c’est au fond l’enchaîner
à un texte – l’obliger à l’écrire, et à le lire. Si Merteuil subjugue
Valmont, c’est en l’obligeant à recopier le « petit modèle
épistolaire » de rupture, et non en évoquant un « réchauffé » dont
l’hypothèse tient du badinage bien plus que de la volupté. Ainsi,
l’infâme tortionnaire oblige Pauliska à comprendre à la lettre son
avertissement précédent (« attendu, disait Talbot, … qu’il fallait
faire gémir la presse. Gémir la presse ! Ce mot me fit
trembler… ») : « Ce mot terrible, gémir la presse, me saisit comme
un trait de feu… ». Les autres passages en italiques (« Donnez
l’impression à madame / mort, damnation pour les traîtres ! »)
insistent assez sur la fonction métalinguistique. C’est qu’il s’agit de
faire analyser à Pauliska le texte comme texte.
Inutile d’invoquer l’hystérie, Le Bernin et Sainte Thérèse : on
sait que le discours érotique est le cadre général dont le discours
mystique n’est qu’un pan dissocié. Sainte Catherine de Sienne
remercie Dieu d’avoir marqué de manière indélébile le corps de
son Fils sur la Croix en ces termes :
L’autre remède pour ce mort, écrit-elle, ce fut de conserver les cicatrices dans le corps du
Verbe pour que continuellement elles crient miséricorde devant toi, pour nous ; dans ta
301
Littérature et saveur
lumière j’ai vu que tu les as conservées par ardent amour, et elles ne sont pas gênées, ni
elles ni la couleur du sang, par le corps glorieux, et elles ne gênent pas ce corps.1
Les stigmates sont le verbe écrit sur le Verbe incarné. Lecture
immédiate, et sans ambiguïté. Voir la légende de Saint François.
Plus équivoque, l’avatar du stigmate dans le récit érotisé : ainsi
les faux fabriqués par le révérend Père Girard sur le corps de
Catherine Cadière, dans Thérèse philosophe – « ces faveurs cruelles de
l’époux céleste », commente Michelet dans la Sorcière2 ; inutile
d’invoquer les Kama Soutra pour rappeler que l’amour s’écrit
toujours en cicatrices.
Artisanat pourtant, artisanat toujours dans cette histoire
exemplaire de 1730. Girard fait fabriquer par un artisan une
couronne d’épines d’acier pour sa pénitente, et sur sa face
sanglante, il « imprime » des Véronique vendues à des personnes
de piété. La parodie du trafic des reliques tant décrié par Luther
trouve, dans les écrits rationalistes du Marquis d’Argens ou de
Michelet, un écho érotico-commercial réjouissant.
Après le pur artisanat (« Dans la plupart des romans du
XVIIIème siècle, les machinations l’emportent sur les machines »,
note Foucault avec pertinence3), l’étape mécanique – Sade, deux
ans avant Révéroni. Ce que le bourreau tire de sa victime, dans les
romans du Divin Marquis comme dans ceux de ses innombrables
épigones, déjà ce n’est plus du sang, mais de l’encre. Le fouet (ou
tout autre instrument propre à graver dans le marbre des chairs les
mots d’une langue inédite) est un style, un poinçon à
impressionner la matière. Le corps miraculeux de Justine est remis
à neuf d’une page sur l’autre. Ainsi la page blanche que l’auteur
inlassablement réinstalle devant lui, et qu’il soumet, comme la
peau de son héroïne, à une surcharge de griffures immédiatement
niée par la page suivante.
1. Catherine de Sienne, les Oraisons, trad. Lucienne Portier, Editions du Cerf,
1992, p. 30.
2. Michelet, la Sorcière, Garnier-Flammarion, p. 240.
3. Michel Foucault, op. cit., p. 252.
302
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Les machines à fouetter, qui écorchent en quelques instants
l’épiderme entier des patients (ou la « fatale roue » inventée par le
bourreau Delcour, à l’image de celle avec laquelle la tyrannie tente
d’imprimer son texte incroyant sur le corps de Catherine
d’Alexandrie dans la Légende dorée1), sont des machines à écrire
couplées avec des photocopieuses. Les empilages de corps
permettent de fustiger plusieurs paires de fesses en même temps.
Ils fonctionnent en somme comme ces procédés ingénieux dont
usaient autrefois les élèves punis pour rédiger cent lignes sans s’y
reprendre à cent fois :
« Allons, foutre, dit-il en fureur, donne-moi donc des verges » : dès qu’il en est armé, il
étend la mère sur le dos, de manière à ce que son gros ventre se trouve absolument
présenté ; il établit ensuite sur le ventre les quatre enfants, par échelons, ce qui lui donne à
flageller de suite, un ventre et quatre culs […] il flagelle à la fois, en remontant avec la
rapidité de la foudre, et le ventre le plus dur, le plus blanc, et les huit fesses les plus
appétissantes.2
Manie du fouet : les romans de Sade lancent une mode qui
connaît son paroxysme avec les romans « anglais » des années
19003. Le XIXe siècle industriel est tout entier obsédé par cette
furie fustigatrice. Ce goût si particulier naît de la manie d’écrire,
dont elle est la métaphore la plus achevée, et la plus lisible.
Barthes notait déjà que le « modèle » de l’Eros sadien est le travail
– non sans quelque équivoque sur l’étymologie : « L’orgie est
organisée, distribuée, commandée, surveillée, comme une séance
d’atelier ; sa rentabilité est celle du travail à la chaîne (…) Ce qui
est décrit est en fait une machine (la Machine est l’emblème
1. Voir l’extraordinaire toile de Lelio Orsi, Modène, Galleria Estense (vers
1560). L’œuvre est analysée avec pertinence par Lionello Puppi, les Supplices dans
l’art, trad. D.A. Canal et O. Planchon, Larousse, 1991, p. 108-109.
2. Sade, Histoire de Juliette, sixième partie, Bibliothèque de la Pléiade, tome III, p.
1198.
3. Je pense en particulier à ceux qu’écrivit Pierre Mac Orlan, que ce soit sous
son véritable nom (Pierre Dumarchey, la Comtesse au fouet, 1908, ou les Grandes
flagellées de l’histoire, 1909) ou sous des pseudonymes sans équivoque, comme
Sadie Blackeyes (Baby douce fille, 1912), Pierre du Bourdel (Mademoiselle de Mustelle
et ses amies, 1911) ou Sadinet (Petites cousines, 1919).
303
Littérature et saveur
sublimé du travail dans la mesure où elle l’accomplit et l’exonère
en même temps). »1
À la limite (mais nous avons vu que les littératures les plus
révélatrices sont justement celles de la limite, entre deux cultures
ou entre deux genres – ou entre dicible et indicible), le fouet
produit littéralement du texte lisible :
Il lui remit la verge en lui commandant d’en fustiger d’abord l’Allemande pour
l’habituer. Son membre placé derrière le gros cul de la patiente s’était quillé, mais, malgré
sa concupiscence, son bras retombait rythmiquement, la verge était très flexible, le coup
sifflait en l’air, puis retombait sèchement sur la peau tendue qui se rayait.
Le Tatar était un artiste et les coups qu’il frappait se réunissaient pour former un dessin
calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bientôt
distinctement.2
Mais c’est là une expérience plus symbolique (ou symboliste)
que réaliste. Les écritures sur la peau sont d’ordinaire d’une
lisibilité peu immédiate : tant qu’il est reconnaissable à la
flétrissure de son épaule, Vautrin tourne en rond ; sans cesse
repris, il revient à la case départ – le bagne, métaphore probable
du travail de forçat auquel était contraint Balzac. Le jour où il
efface sous des cicatrices nouvelles la marque du bourreau, il
reprend une trajectoire rectiligne, jusqu’à la direction de la Sûreté.
Et on ne peut s’empêcher de voir, sur la peau labourée de
Trompe-la-mort, alias l’abbé Herrera, le transfert (au moins au
sens plastique) des brouillons de Balzac, pages imprimées des
épreuves obscurcies de corrections qui les barrent en tous sens3.
1. Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola, 1971, Points-Seuil, p. 129. Barthes
répertorie par ailleurs (p. 156) les machines sadiennes, avant de s’intéresser aux
« chaînes » que forment si volontiers les corps (p. 169), dans un système libidinal
qui n’est pas sans évoquer la chaîne syntaxique – et la rentabilisation à la Henry
Ford, le capitalisme mécaniste étant l’ultime expression contemporaine du
sadisme.
2. Apollinaire, les Onze mille verges, Editions J’ai Lu, p. 97.
3. Pour une analyse plus spécifique de l’être-papier et de l’écriture au fouet, voir
Jean-Paul Brighelli, « Justine ou le rapport textuel », in L’Unebévue n°18, Actes du
colloque pour le centenaire de Jacques Lacan, 5-6 mai 2001.
304
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le XIXe siècle en arrive à dissocier la peau de la personne, et à
en faire clairement le support du Texte. Dans une mise en abyme
saisissante, Edmond de Goncourt note (4 mars 1888) que Burty
vient de confier à Céard : « Je suis en train de lire le Journal des
Goncourt, dont il m’a envoyé un exemplaire sur papier du Japon ;
et sur ce beau papier lisse, c’est une jouissance pour moi, comme
si je lisais sur des cuisses de femme1. » Voilà expliquée l’énigme
des collectionneurs qui s’arrachent avidement en salles des ventes
les exemplaires « Hors commerce sur Japon »… Burty était,
comme les Goncourt, l’un des propagateurs en France des
japonaiseries. Sa réflexion prouve assez qu’il n’est point de mode,
aussi « artiste » se veuille-t-elle, qui ne soit, à l’origine, étroitement
érotisée.
Mais l’anecdote la plus curieuse du Journal des deux frères est
exposée bien des années auparavant. Jules et Edmond font la
connaissance (7 avril 1862) d’un bibliophile érotomane anglais,
Henkey (ou Hankey, plus justement) :
Il ne vous regarde pas, il regarde ses ongles, et comme nous regardons un de Sade :
« J’attends une peau… une peau de jeune fille qu’un de mes amis dit m’avoir. On la
tanne… Si vous voulez voir ma peau… Il m’a proposé de la voir enlever devant
moi… Six mois pour la tanner… Mais il faut deux femmes… c’est entre les
cuisses… et alors, vous comprenez, il en faut deux… Mais c’est désagréable… il
faudrait enlever la peau sur une jeune fille vivante… J’ai mon ami, le docteur Barth,
vous savez… il voyage dans l’Afrique, et dans les massacres… il m’a promis de me
prendre une peau, comme ça, pendant la vie… Et alors ce serait très bien… »2
Fantasme d’un flagellant anglais – pléonasme ? Si
peu… Goncourt rapporte plus tard que plusieurs internes des
hôpitaux de Paris ont été sanctionnés pour avoir prélevé de la
1. Edmond de Goncourt, Journal, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1989, t. III, p.
105.
2. Id., t. I, p. 800. Le « docteur Barth » est très probablement l’explorateur
Richard Burton, qui doit alors se rendre au royaume d’Abomey et a promis à
Hankey la peau de l’une des victimes des sacrifices humains que l’on y pratique
annuellement. Burton y assistera à tant de massacres que, saturé de sang, il
renoncera à honorer sa promesse. Mais cette interférence entre érotisme et
colonialisme, outre le caractère merveilleusement discontinu du récit des
Goncourt, demanderait une analyse plus fouillée.
305
Littérature et saveur
peau sur des cadavres, en salle de dissection, afin de la revendre à
des relieurs.1
Retour à Révéroni et parenthèse lexicologique. « Je m’y plaçai
machinalement », dit la narratrice. Voilà qui ne manque pas
d’intérêt. Celle par qui le texte arrive (à tous les sens du terme) est
donc femme-machine – une catégorie à laquelle aurait bien dû
penser Descartes. Elle est partie intégrante de la machine, donc
niée en tant qu’individu : Pauliska dérive alors de « paulum »,
quantité négligeable, autant que de cette « peau lisse » sur laquelle
s’inscrit le châtiment – et le récit. Rappelons que la mêkhanê est
étymologiquement à la fois engin de guerre, machine de théâtre
qui permet au Deus ex machina de s’envoler dans les airs ou
d’apparaître en majesté à la fin de la tragédie, et aussi toute espèce
de combinaison, d’invention, de procédé ou d’objet servant à
tromper.
Dans le roman de Révéroni, la machine est effectivement
engin de guerre (contre-révolutionnaire), machine à tromper
(fausse monnaie), et engin de théâtre : est-ce surinterpréter que de
relever « planche », « spectacle », peut-être « coups », sans parler
du rideau fermé de la « pièce de laine » ? Tout se passe comme si
la narratrice nous rendait compte d’une pièce qui se joue à rideau
fermé et dont elle est l’actrice involontaire, un peu comme ces
courtisans de Versailles dont parle Jean-Marie Apostolidès dans Le
Prince sacrifié et Le roi-machine, qui se croyaient spectateurs des fêtes
royales quand ils y étaient figurants. Dans ce sens, peut-on aller
jusqu’à dire que c’est un spectacle d’Ancien Régime que met en
place, sinon en scène, le contre-révolutionnaire Talbot ? Toujours
est-il qu’il ne donne à voir qu’après coup(s) ce que la narratrice n’a
qu’entendu, et encore sous la forme d’un « soupir plaintif ». Et ce
n’est plus un dieu qui s’envole de la machine, mais un homme « du
1. L’idée a fait son chemin. Sous la signature de Florence Dugas, a paru en 1997
un curieux récit érotique intitulé l’Evangile d’Eros. La narratrice y fait tatouer sur
le corps de son amie plusieurs phrases empruntées à Sade. Elle la soumet
ensuite à une sorte de passion christique laïcisée, d’une violence extrême, où le
corps est soumis à toutes les tortures, au terme desquelles la porteuse de textes
est finalement dépecée, et sa peau, tannée, réutilisée comme sous-main – celui
même sur lequel s’écrit le roman.
306
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
rang », au nom symboliquement populaire, qui est dessous : qu’on
le veuille ou non, la Révolution a eu lieu. La machine de théâtre
fonctionne donc à retardement : l’effet spécial n’est pas sur scène,
éphémère et décoratif, comme dans les pièces à machines, mais ad
vitam, puisque « jusqu’au dernier instant de (sa) vie, ce spectacle
affreux sera présent à (sa) mémoire ». La mêkhanê fabrique donc du
souvenir durable, voire éternel, capable « en ce moment même »,
dans le temps de la remémoration, de glacer et de donner la fièvre
à la narratrice. Résultat présent d’une action passée – ce qu’on
appelle le parfait. Dans ce sens, si la monnaie est fausse, le produit
de la mêkhanê est, lui, de la plus pure authenticité : il est parfait.
Donc, une machine à tromper ? Pas sûr, ou alors dans un sens
fortement littéraire qui nous arrange bien, surtout si l’on en
revient à l’étymologie de « mêkhanê » comme combinaison et
invention : une machine à fabriquer de la fiction.
Bien sûr, Révéroni n’emploie pas directement machine, mais
« presse » ; faut-il rappeler que dès ses premiers emplois au XIIe
siècle, « presser » est employé transitivement au sens de
« tourmenter, accabler, exercer une forte contrainte », ce qui je
crois, convient fort à toute personne susceptible de se sentir
concernée par « l’épreuve » (d’imprimerie, cela va de soi) de
l’expression. Vers 1200, apparaît le sens de « comprimer des fruits
pour en extraire le jus », puis « serrer de manière à marquer une
empreinte » – nous y voici. Encore faudrait-il savoir quel est
exactement le jus qui sort de là-dessous, – du rang. Mais, ô
bonheur, « presser » a aussi, dans la langue classique du XVIIe, le
sens de « rendre plus concis ». Machine littéraire d’Ancien Régime,
la presse produit des haikus sanglants, sous forme de slogans
contre-révolutionnaires : « Mort, damnation pour les traîtres! »
Nous parlions du jus… Peu avant la fin du roman, Pauliska
tombe entre les griffes de l’abominable Salviati, qui a mis au point
une machine quasi messmérienne à produire de l’électricité :
Après quelques instants de préparatifs, je vis amener les deux enfants désignés, nus, âgés à peu
près de six ans et d’une figure touchante. Ces pauvres petits êtres tremblaient de tout leur corps à
l’aspect de Salviati, dont la figure noire et ridée, encadrée dans une perruque blanche, avait quelque
chose des ministres du Tartare. Une immense machine électrique était au milieu du cabinet.
307
Littérature et saveur
« C’est bien cela que j’avais demandé, baron, dit-il à M. d’Olnitz ; vous avez parfaitement saisi
la forme de l’appareil, et il est bien exécuté. Vous allez en voir les effets. » À ces mots, il prend ces
petits enfants, il les lie avec quatre courroies de cuir aux poteaux qui supportaient la grande roue
de verre, et en face des coussinets de frottement. Il les dispose dos contre dos, de manière que le bas
des reins se touche parfaitement et forme un frottoir naturel, séparé par la seule épaisseur de la roue
de verre. Il tourne ensuite la grande roue avec vivacité ; bientôt le mouvement rapide du verre
échauffe ces chairs délicates, les étincelles jaillissent ; on reconnaît à l’agitation de ces enfants la
cuisson que ce contact brûlant leur cause. « Voyez, voyez, s’écriait Salviati, ces étincelles ! Comme
le conducteur électrique se charge du fluide enfantin ! Que sont vos gaz, sans la matière du feu qui
les dilate ? Je tiens donc le principe, quand vous rampez encore sur les composés. Et que serait-ce,
si au lieu de deux enfants débiles, je plaçais pour frottoir deux femmes aux formes saillantes ?
Quelle affluence de magnétisme affluerait alors, et porterait dans nous avec la santé, la force et le
désir ! Demain nous ferons cette superbe expérience… »1
Comme le lecteur s’en doute, ou l’espère, Pauliska elle-même
fera les frais de cette expérience.
Reste à tirer la conclusion industrielle, reste à inventer la vraie
machine à écrire sur la peau. Reste, en aval de Pauliska, Kafka.
Michel Delon invite lui-même à comparer Révéroni et l’auteur
du Procès : Dans la colonie pénitentiaire (1919) met en scène une
machine perfectionnée qui inscrit inlassablement le châtiment sur
le corps du condamné jusqu’à ce que mort s’en suive. Révéroni en
était à inventer la machine à écrire ; une révolution industrielle
plus tard, dans cette après-guerre qui, tout comme la révolution de
1789, vient de signifier à tous la fin d’un monde, Kafka décode
son fonctionnement.
Ou plutôt, il le pervertit. Ce qui chez Révéroni était une scène
« sadique » (assumons, au nom de la concordance des faits
littéraires, ce que ce terme en 1798 a d’anachronique) devient chez
Franz K. un fantasme masochiste. Sur un modèle judéo-calviniste,
le XIXe siècle marchand vient de réinventer la culpabilité
généralisée.
Que nous dit Kafka ? Qu’écrire, c’est inlassablement récrire la
culpabilité, en inscrivant sur la peau le commandement transgressé.
1. Pauliska, Desjonquères, p. 189-190.
308
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Il nous répète qu’au fond, l’écriture (avec ou sans majuscule, la
chose au fond est indifférente) se réduit à cette répétition de la Loi
– à l’inlassable copie de la Vulgate. Révéroni, en installant sa
machine chez des faux-monnayeurs, nous rappelait déjà que la Bible
du capitalisme, c’est l’argent.
C’est parce que l’écriture tourne (au sens littéral : la graphie de
la machine délirante de sa nouvelle est si ornée de paraphes, si
labyrinthique, qu’elle en devient illisible, et requiert les services
d’un exégète diplômé) autour de la culpabilité que le corps est le
support idéal du texte.
L’inscription de « mort, damnation pour les traîtres ! » portée
sur le malheureux Durand dans le récit de Révéroni devient, dans
cette optique, l’alpha et l’oméga de toute littérature : l’inscription
de la faute est le châtiment.
Foucault1 n’expliquait-il pas que l’Ancien Régime faisait du
corps du condamné le lieu d’application du châtiment ? Sous un
régime républicain, le papier seul porte le jugement. Ce que
soulignent Révéroni (en écrivant un texte que la presse imprime
sur l’épiderme en même temps que sur la page) et tant d’autres,
c’est que le papier n’est jamais que la métaphore de la peau. Une
approximation. Un pis-aller.2
Retour aux « faux-monnayeurs ». La « morale » de Pauliska,
roman « gothique », date étroitement le texte. Dans l’ère moderne
de la mondialisation, le problème que Révéroni, homme du
XVIIIe siècle et de la « légitimité » (républicaine), se posait encore,
la distinction entre vraie et fausse monnaie, n’a plus cours. Le
jeudi 21 novembre 2002, Ben Bernanke, l’un des sept gouverneurs
de la Réserve Fédérale américaine, a clairement énoncé que
l’impression suffit à fonder la légitimité : « Le gouvernement
américain dispose d’une technologie spéciale, appelée planche à
billets, qui lui permet de fabriquer autant de dollars que nécessaire,
1. Dans Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
2. Voir sur le sujet le film de Peter Greeneway, The Pillow book (1996).
309
Littérature et saveur
pour un coût à peu près nul1. » Le capitalisme, comme le disait
déjà Révéroni sous une forme imagée, a-t-il jamais produit autre
chose que de l’argent ? Tout comme le papier est l’à-peu-près de la
peau, les biens de consommation de l’industrie ne sont que les
faux-fuyants de cet espoir suprême, et suprême pensée, du
mercantilisme : faire de l’argent. Et les ouvriers comprimés dans la
chaîne productiviste sont les euphémismes du corps pressuré par
la « machine délirante sadico-paranoïaque » (Deleuze) qui est au
cœur d’un système analysé comme névrose obsessionnelle.
1. International Herald Tribune, 23-24 novembre 2002.
310
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
ARTHUR RIMBAUD,
TÊTE DE FAUNE
Par Jean-Michel MAULPOIX
Université de Paris X - Nanterre
Tête de faune
Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l’exquise broderie,
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
Et quand il a fui – tel qu’un écureuil –
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du Bois qui se recueille.
Rimbaud Arthur, Poésies, éd. Poésie/Gallimard, 1984, p. 50.
311
Littérature et saveur
« Tête de faune » d’Arthur Rimbaud semble appartenir à la
période heureuse des vagabondages et des fugues de septembre
1871. Mais dans ce poème champêtre et mythologique à la fois, la
figuration du poète (et de sa poétique) peut être appréhendée sur
des plans plus complexes et plus nombreux que dans d’autres vers
de la même époque. Derrière ou sous la pièce d’inspiration
parnassienne, d’autres scènes, plus secrètes, se jouent.
UNE SCÈNE BUCOLIQUE
Ce poème constitue en premier lieu une scène bucolique. Le
lieu végétal est ici un lieu plénier, un espace euphorique très
coloré, une sorte de paradis végétal. La « feuillée » constitue « un
abri formé de feuillages ». Et la répétition en anaphore assonancée
de cette expression met en valeur l’idée d’un contenant, voire
d’une épaisseur, d’une abondance, d’une redondance végétale :
« feuillée... fleurie de fleurs ». Sur ce lieu précieusement sur-naturel
joue la lumière solaire qui le recouvre et qui l’embrasse.
Le baiser solaire sur les feuilles (« écrin vert taché d’or ») va
être dérangé par l’apparition d’un faune, puis reconstitué. Les trois
quatrains de ce texte évoquent trois temps : la nature avant le
surgissement du faune, au moment de son apparition, puis après
lui. La structure métrique et la structure syntaxique ne coïncident
pas, pour mieux mettre en valeur le bondissement de l’animal-dieu
qui crève l’écran de verdure à la fin du premier quatrain. Rimbaud
recherche la vitesse : dans ce cadre champêtre, il semble que la
poésie et le sujet se jettent ; le poème est le lieu du jeté poétique, un
lieu jaculatoire. Des vers rapides imposent une écriture-baiser, une
écriture-morsure. Hormis un point à la fin du deuxième quatrain
et deux tirets au premier vers du troisième, ici pas de ponctuation
forte : il s’agit de suggérer la vitesse de l’apparition et de la fuite.
En son mouvement même, le poème conduit d’une poétique
des impressions mêlées (jeu serein du soleil sur la feuillée dans les
trois premiers vers) à une poétique de l’apparition : le calme est
soudain rompu, tout devient vitesse et voracité. On assiste à une
sorte de viol, en tout cas à un réveil brusque, tout comme va se
trouver réveillée, au plan sémantique, l’expression « éclater de
312
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
rire » avec l’image de la lèvre qui « éclate ». Lieu du surgissement et
du dévoilement, le poème vient dire le « il y a » de la nature : sa
manifestation, non comme paysage, mais comme pulsion et
comme force. C’est ici la nature événement (faune) qui dérange la
nature contemplation (feuillée). Le faune déchire le tissu visuel de
la nature pour en faire saigner l’énergie. En crevant l’exquise
broderie végétale, il dépucelle la nature romantique enchantée de ses
propres reflets ou jeux de lumière (mais peut-être n’est-il lui-même
en vérité qu’un jeu de lumière parmi d’autres). Le faune est la tête
apparue du corps de la nature.
Cette nature est délivrée de toute présence humaine. Elle se
montre survalorisée, comme surchargée et toute gorgée d’ellemême. Artificielle quasiment, à force de paraître autosuffisante.
Elle constitue un écrin précieux où sont plantées des « fleurs
splendides ». Elle est une « exquise broderie ». Elle prend ainsi
valeur d’icône (« écrin vert taché d’or ») : cet or solaire la sacralise.
À la fin du texte, le verbe « recueillir » confirme cette dimension
mystique. Ce n’est donc pas la nature méditative chère aux
romantiques, humanisée en vallons et en lacs, mais une nature
revue et corrigée par l’influence baudelairienne : elle a intégré
l’artifice1, une nature sophistiquée, saisie par la voyance,
hallucinante et hallucinée.
Cette nature écrin, ou cette nature scène de spectacle, est donc
propice à l’accueil d’une présence mythologique : le faune (qui
n’est peut-être qu’un écureuil ou un bouvreuil). Elle s’avère propre
à convertir le naturel en mythologique, l’inoffensif en démoniaque.
Chez Rimbaud, le « bois » est volontiers un cadre favorable aux
apparitions de toutes sortes2.
Le faune qui surgit est une divinité champêtre, représentée
velue avec un torse humain, des oreilles pointues et mobiles, des
pieds et des cornes de chèvre. C’est un satyre, compagnon du
vieux Pan, de Dionysos, de Bacchus, une figure de l’enivrement,
1. On se souvient ici du paysage du « Dormeur du val », de ses incongrus
« haillons d’argent », son « cresson bleu » et ses « glaïeuls », id, p. 53.
2. Voir la série des « il y a » dans « Enfance III », in Illuminations, id., p. 156.
313
Littérature et saveur
de la sensualité et de la lascivité. Dionysos, selon la mythologie, a
inventé « l’oubli des peines et la communion des hommes et des
dieux dans la joie ». Il est fait directement allusion à cette tradition
dans le texte avec la « lèvre brunie et sanglante ainsi qu’un vin
vieux ». Cet animal mythologique ancestral est, comme le vin qu’il
donne à boire, symbole de jouvence. Il incarne l’énergie naturelle
brute, la vitalité et l’ardeur sexuelle. Il représente la nature en sa
fécondité (et qui se trouve ici comme fécondée par surprise). Il
rappelle le temps jeune, barbare, primitif, de l’humanité. Il est
aussi une figure grimaçante, asociale, libératrice de l’ordre imposé.
Dionysos enseigne aux hommes les arts qui naissent du délire.
Que fait le faune? Il baise. Se retrouve ici le baiser dont on sait
l’importance chez Rimbaud1. Il devient ici un baiser-morsure, puis
un baiser-rire. Le baiser encadre le texte : il est là, solaire, endormi
sur les feuillages avant l’apparition du faune; il est là, sanglant,
quand surgit l’animal; il est là, recueilli, reconstitué après son
départ. Il est attendu, pressenti, désiré par la nature endormie,
comme par la Belle au bois dormant. Il est ce baiser qui réveille la
merveille, qui rompt le sortilège. Le texte va du « baiser dort » au
« Baiser d’or ». Le texte accomplit et survalorise ce baiser, jusqu’en
son détail phonétique, à travers la série allitérative en B et et D. Le
baiser-morsure se trouve en quelque sorte enfoui dès le premier
mot du texte (« dans ») : il revient à l’initiale des trois premiers vers
(« Dans », « Dans », « De ») : une impatience déjà se laisse
pressentir dans le pseudo-sommeil de la nature.
Si l’itinéraire du texte conduit d’un baiser endormi à un baiser
magnifié, c’est par la grâce d’une soudaine morsure. Celle-ci
introduit la rupture, la différence dans la similarité. Fleurs rouges
et dents blanches imposent dans la feuillée un violent contraste de
couleurs. L’acte est exalté chromatiquement. En mordant les
fleurs, et non les fruits, le faune songe moins à se nourrir qu’à
baiser la nature. Il mord, à travers la fleur, la bouche de la nature. Il
mord la beauté de la nature, sa gratuité, sa fragilité, sa féminité. Il
fait, en quelque manière, éclore la fleur de force par sa morsure. Au
1. Par exemple : « On se sent aux lèvres un baiser » dans « Roman », ou, dans
« Soleil et Chair », « le frémissement d’un immense baiser », id., p.49 et p.23.
314
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
sens propre, il déflore la fleur. Ce bouche à bouche (ou ce bouche à
calice) sensuel et cru avec la nature est une manière « d’embrasser
l’aube d’été »1. Crevant « l’exquise broderie », le faune rompt
l’hymen de la nature et célèbre brièvement ses noces avec elle. La
lèvre qui éclate en rire peut alors être entendue comme une figure
de l’orgasme : onde de plaisir du rire qui tremble sur les feuilles.
Tout en mouvement, en rapacité, en fugacité, le faune est le
désir-dieu, ou le désir fait dieu. Ce texte raconte en accéléré son
apparition et son passage. L’image est celle d’une communion et
d’un festin : une sorte de fête païenne du désir célébrant la nature
comme pulsion. Car tel est bien le faune, une pulsion de la nature
même. Il vient soudain déranger la lente pulsation du soleil sur les
branchages, la pulsation naturante du naturel apparent, pour lui
substituer la pulsion ou l’impulsion brusque : le naturel dérange la
nature, transforme son régime, son rythme, sa vibration. La
morsure, hyperbole du baiser, assure la fusion du désir et de la
sensation : elle accomplit le désir.
UNE SCÈNE SYMBOLIQUE
Cette scène champêtre et sensuelle est donc une scène
symbolique. Comment ne pas percevoir en ce faune une
projection fantasmagorique de Rimbaud lui-même, et en sa
morsure une figure de sa poétique ? Le faune manifeste une
violence singulière exercée sur des éléments multiples et paisibles :
il représente la singularité comme irruption et comme violence au
sein du même. Cette violence est d’abord celle d’une figure, dans
les deux sens du mot : le faune n’est d’abord qu’une tête qui se
montre, et c’est également une méprise (une métaphore de l’écureuil
ou du poète), le nom autre donné. Il est l’autre en sa force, sa
promptitude, le « being beauteous » 2, le surgissement de
l’étrangeté… Cet autre du sujet, c’est précisément le désir. Le
faune signifie le désir comme monstruosité (il se montre, il est
étrange) : montrer du sujet, débordant du sujet, vif du sujet, ou
sujet à vif, sujet sur le vif…
1. Voir « Aube » dans Illuminations, id., p. 178.
2. Voir le poème des Illuminations portant ce titre, id., p. 162.
315
Littérature et saveur
Symbolique, cette scène champêtre présente une curieuse
dimension oedipienne. On y observe en effet un singulier
redoublement : le faune qui est une partie de la nature (voire son
incarnation virulente), baise la nature. L’allitération en F (faune,
feuillée, fleurs) tend à fondre dans une même série musicale le
faune et les autres expressions de la nature : elle le donne comme
une métonymie de celle-ci. De sorte que l’on pourrait dire que le
fils de la nature baise la mère nature. Le symbole baise la réalité, la
partie baise le tout. C’est là une image du processus poétique tel
qu’il engage une rébellion de ses éléments internes sous la plume
de Rimbaud : une synecdoque ou une métonymie enragée. En lieu
et place de la poétique romantique de l’inclusion du sujet dans le
tout, ou du surplomb du sujet par le tout, ce texte peut donc être
lu comme un nouvel avatar du ravalement : une violence faite à la
mère (la langue, la tradition, la nature), un acte d’émancipation et
de prise de possession nouvelle. Rimbaud substitue à sa propre
mère autoritaire et étrangère une mère-fleur docile, accueillante et
à laquelle il fait violence. Le poème accomplit une furtive prise de
possession. Il exprime le désir comme agressivité ou agression qui
féconde. Ajoutons que le masculin et le féminin se fondent dans
ce poème, au moins par l’unique rime en euil et en euille du
troisième quatrain. Le faune est senti lui-même comme une
créature hermaphrodite, d’avant la séparation des sexes, une
créature au sexe double.
Quand le faune mord la nature, c’est sa propre lèvre qui
« éclate ». Comme s’il se baisait-mordait lui-même (ce qui
confirme le rapport d’inclusion/exclusion). Mais il apparaît du
même coup que cette scène symbolique présente également une
dimension onaniste. En se rêvant sous les traits d’un dieu-bouc,
célébrant des noces violentes avec la nature, Rimbaud exprime en
fait la satisfaction éphémère d’un désir demeuré longtemps
prisonnier de soi. Un désir dépourvu d’objet précis (manifesté par
la libido flottante des premiers vers), resté longtemps dissimulé
sous la feuillée (dans l’écriture) et qui prend brusquement son
plaisir avec effroi. C’est là comme une image d’un tremblant et
véhément plaisir solitaire. Le texte est le lieu de ce plaisir, le secret
espace de la jouissance. Il dit un désir effaré, apeuré. Un plaisir en
douce. Bref et brusque. « Tête de faune » est un poème où enfouir
et libérer le sexe, devenu discours, figure. Tête de faune, le sexe
316
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
prend figure, et le poète avec lui. Le désir se trouve pris dans un
chiasme métaphorique : entre le faune et la feuillée, un espace
érogène est créé pour sa convenance. Le désir s’enferme dans
l’antimétathèse finale : « Le Baiser d’or du Bois » : deux B
majuscules, deux d minuscules. Le B buccal du baiser re-cueilli : le
baiser nouveau, ravalé, de la mère.
Ainsi, dans la feuillée, convient-il en définitive d’entendre le
feuillet, la feuille de papier. C’est là, dans l’écriture, que dort le
baiser et qu’il faut surprendre et susciter son réveil. C’est là
seulement que des noces sont possibles. Roland Barthes désignait
cette érotique du texte comme « la mise en scène d’une apparitiondisparition1. » Ce serait donc ici Rimbaud lui-même qui se
recueille. Qui recueille sa propre semence. Son propre baiser d’or.
Sa propre figure et son propre cœur aussi bien. Par delà toute
lecture sexuelle, ce poème qui dit un désir d’amour fait un pas,
déjà, vers la voyance et « l’hallucination simple » : en voyant un
faune là où il n’y avait sans doute qu’un écureuil; en effaçant le
sujet lyrique pour lui substituer cette figure poétique qu’est le
faune.
1. Roland Barthes, Le plaisir du texte, Éd. du Seuil, 1973, p. 40.
317
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
ANTOINE DE SAINT-EXUPÉRY,
CITADELLE
1
Par Guy BARTHÈLEMY
Khâgne, lycée Champollion, Grenoble
Saint-Exupéry fécondé par le désert : de l’apologue à la
légende
Dans ce texte consternant qu’est Citadelle, l’imaginaire du
désert est pour l’essentiel instrumentalisé et laminé par une
pesante binarité : d’un côté la « citadelle », de l’autre le désert.
D’un côté la vocation signifiante de l’architecture, que le narrateur
illustre par cette image du « palais de [son] père, dans lequel tous
les pas ont un sens » (p. 35), et qui plus largement renvoie à
l’exigence d’ordre (sur le plan culturel, symbolique, politique,
social), comme l’indique sa verticalité, et aussi à la nécessité de
« rassemble[r] » l’être, de le contenir – ce qu’indique la formule :
« Citadelle, je te bâtirai dans le cœur de l’homme » (p. 27). De
l’autre côté, l’étendue amorphe, anomique, déconfigurante,
l’horizontalité dévoratrice dont l’immensité abrite les ennemis.
Mais en fait, il s’agit là de pôles unis par un lien dialectique, et la
citadelle a besoin du désert, comme le révèle le narrateur dans son
adresse à la sentinelle (p. 305-6) :
[Le] désert prépare ses armes et inlassablement te revient frapper comme la houle, et te
pétrir et te durcir en même temps que te menacer. Car il n’est point à distinguer ce qui te
1. Toutes les références renvoient à l’édition suivante : A. de Saint-Exupéry,
Citadelle, Paris, Gallimard, collection Folio, 1992.
319
Littérature et saveur
ravage et ce qui te fonde [...]. Et ton ennemi c’est ta forme même car il t’oblige à te
construire à l’intérieur des remparts [...].
Cette tension dialectique est reformulée au cours du récit
dans des termes plus abstraits qui procèdent de l’anthropologie et
de la métaphysique de St-Ex : d’un côté, l’« angoisse », de l’autre,
la « ferveur » – et ce qui génère l’« angoisse » est aussi ce qui
entretient la « ferveur ».
St-Ex concevait ce livre inachevé et posthume, commencé en
1936, comme un viatique pour des temps de crise au demeurant
largement reflétés par l’idéologie fascisante qui s’y affiche (culte du
chef, ethnicisme, exaltation du sens du sacrifice, antiégalitarisme,
traditionalisme, etc.1). Cette perspective va de pair avec une
posture didactique, qui justifie le recours au registre de l’apologue,
de l’allégorie, et la structuration du récit par la binarité.
Je voudrais dans ces quelques pages m’intéresser à l’un de ces
rares moments où l’imaginaire du désert, dont la fécondité
littéraire et poétique est bien connue depuis le XIXe2, transcende
cette clôture et prend possession du texte3. Il se trouve que c’est
aussi en ces moments que St-Ex cesse d’être un « écrivant »
(Barthes) besogneux, maniant une langue pâteuse et emphatique,
caractérisée par quelques procédés (inversion thème / prédicat,
suppression de l’article, etc.) censés composer un idiome qui, par
son étrangeté, sa solennité, servirait la vocation allégorique du
récit, pour écrire ce que par commodité j’appelle des légendes.
J’entends par là des récits qui cristallisent un imaginaire du désert
sans commune mesure avec la pesanteur, la rigidité de l’apologue
édifiant, dont ils suspendent le régime de lecture grâce à l’intrusion
de composantes scénaristiques, thématiques et poétiques qui
1. Le plus simple est de renvoyer le lecteur à trois articles du volume Les
Critiques de notre temps et St-Exupéry (Paris, Garnier, 1971) : celui de J.L. Bory,
brillante satire ; celui de B. d’Astorg, qui éclaire les ambigüités idéologiques de
St-Ex et de son mythe ; celui de J. Ricardou, qui révèle son indigence littéraire.
2. Qu’on songe au récit de Fromentin Un Eté dans le Sahara (1854) ou au poème
de Lamartine Le Désert ou l’immatérialité de Dieu (1856) – entre beaucoup d’autres.
3 Les quatre paragraphes qui font l’objet de cette étude sont situés aux pages 1819.
320
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
provoquent une fuite du texte, aux deux sens du terme : comme si
St-Ex lui-même avait senti le besoin d’échapper à la stérilité
didactique de son œuvre, comme si ces moments de raptus
désertique venaient crever le texte, culbutant le registre allégorique
pour céder à la pression de cet imaginaire désertique sous le signe
de l’excès et de la terreur, générant ainsi une œuvre habitée par
deux paradigmes incommensurables.
Voici les deux premiers paragraphes de notre extrait1 :
Ce fut au cours de l’année maudite, celle que l’on surnomma « le Festin du soleil », car
le soleil, cette année-là, élargit le désert. Rayonnant sur les sables parmi les ossements, les
ronces sèches, les peaux transparentes des lézards morts et cette herbe à chameaux
changée en crin. Lui par qui se bâtissent les tiges des fleurs avait dévoré ses créatures, et il
trônait sur leurs cadavres éparpillés, comme l’enfant parmi les jouets qu’il a détruits.
Il absorba jusqu’aux réserves souterraines et but l’eau des puits rares. Il absorba jusqu’à
la dorure des sables, lesquels se firent si vides, si blancs, que nous baptisâmes cette contrée
du nom de Miroir. Car un miroir ne contient rien non plus et les images dont il s’emplit
n’ont ni poids ni durée. Car un miroir parfois, comme un lac de sel, brûle les yeux.
Le texte nous offre une première version du sortilège
désertique : une « année maudite » appelée « le Festin du soleil »,
pendant laquelle l’astre a « dévoré ses créatures ». La suggestion
anthropomorphe que comporte cette dernière formule introduit
d’emblée le registre (approximativement) légendaire de la terreur2,
renforcé par la double désignation inaugurale et ses composantes
horrifiques, notamment celles qui font de l’astre solaire un dieu
dévorateur à la mesure de l’excès mortifère qui caractérise le
désert : dans cet espace paroxystique, la source de vie (p. 17-18 :
« Lui par qui se bâtissent les tiges des fleurs ») devient force de
1. C’est le premier d’une série de cinq « épisodes ». Je ne peux guère que signaler
les autres : histoire du visage sculpté par le vent sur la montagne (p. 102-103) ;
histoire de la princesse vieillie pendant sa traversée du désert (p. 183-185),
histoire des nuées d’oiseaux (p. 420-421) ; histoire de la cité hermétiquement
close (p. 425 et sq).
2. On peut illustrer très simplement ce qui est dit ci-dessus au sujet de
l’opposition entre le légendaire et l’édification, en confrontant notre extrait à un
autre épisode de terreur : celui au cours duquel on châtie une femme (pour une
faute qui ne sera jamais mentionnée) en l’exposant nue dans le désert, l’excès de
la souffrance et de la terreur la conduisant opportunément vers la perception de
l’essentiel (Dieu). C’est peu dire que la perspective édifiante dans laquelle est
traitée cette anecdote suscite un malaise.
321
Littérature et saveur
mort. Ce qui s’impose ici, c’est la fantasmatique d’une Création
déréglée qui s’autodétruit, qui s’auto-dévore à partir du désert et de
ses sortilèges. Le premier d’entre eux est encore conforme à la
réalité objective du désert, c’est celui de l’étendue : la dynamique
maléfique du « Festin du soleil » « élargit le désert », qui vient ainsi
contaminer le monde. Le second sortilège est celui de
l’engloutissement, qui sera explicité dans le dernier paragraphe de
l’extrait (voir infra), dans lequel les chameliers sont « bus par le
miroir », anéantissement dans une profondeur paradoxale, qui
illustre une perturbation radicale, ontologique, du monde.
La clausule du premier paragraphe développe l’image d’une
nature destructrice, dans une tonalité là encore légendaire
qu’introduit la figure du souverain démiurge faisant preuve d’une
cruauté infantile1. Cette image accentue la poussée déshumanisante
à l’œuvre dans le texte, avec l’assimilation hommes-jouets, aux
antipodes de l’humanisme exupérien mais en conformité avec une
obsession qu’on repère par exemple dès 1939 dans Terre des
Hommes (chapitre 4) : l’homme vit dans un monde stérile et hostile,
que l’avion lui a révélé. Avant l’avion, l’homme traçait des routes
qui reliaient un lieu fertile à un autre – il balisait, en somme
l’œkoumène, et évitait le reste ; avec l’avion, ce « reste » tend à
passer au premier plan.
Le lecteur de Fromentin sait bien ce que signifie le motif de la
décoloration qui apparaît dans le deuxième paragraphe : dans Un
Été dans le Sahara, il est question de la « couleur du vide » que revêt
le désert, et qui renvoie, comme ici, à un état-limite de la
substance, dont on sait que la couleur est l’une des qualités
immédiatement perceptibles, et l’une de celles qui permettent à
l’homme de s’orienter dans le monde (où elle crée des
discontinuités visibles). La déperdition de la substance est inscrite
dans la fantasmatique de l’« absor[ption] », qui ruine la beauté du
monde – celle de la « dorure des sables » – pour engendrer le
« vide », le « blanc », aux connotations mortifères très évidentes : le
soleil évide le réel en le pompant, et, donc, en le décolorant.
1. Nous sommes ici très loin de la mièvrerie du Petit Prince.
322
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
C’est pourquoi la « contrée » dont il est question (spatialement
indéfinie, littéralement illimitée en raison de la force d’expansion
et de contamination du maléfice désertique qu’elle parachève) est
appelée « Miroir », « car un miroir ne contient rien non plus et les
images dont il s’emplit n’ont ni poids ni durée ». Le sable
incandescent devient un miroir dans lequel le réel ne subsiste,
comme dans le phénomène de la persistance rétinienne, qu’à l’état
d’image. On voit comment St-Ex retravaille, aggrave et détourne
le motif isotopique du mirage : il ne s’agit plus ici du phénomène
physique de la réfraction, ou du processus mental pathologique de
l’hallucination, mais d’une dégradation ontologique du réel.
La troisième et dernière justification de cette dénomination de
« Miroir » explicite sa charge mortifère, avec une image elle aussi
isotopique1, qui introduit le motif de la cécité née de l’intensité
lumineuse du désert : « car un miroir parfois, comme un lac de sel,
brûle les yeux ». Image oxymorique surtout, qui évoque la
confusion entre l’élément de vie (l’eau vive, si importante dans
une rhétorique chrétienne dont St-Ex est souvent très proche), et
le sel qui signifie ici au contraire la stérilité absolue, un autre feu
dévorateur (qui « brûle les yeux »). Cet élément anhydre et
mortifère se prête en outre au jeu au mirage, ce piège du désert
que thématise le paragraphe suivant de l’extrait :
Les chameliers, lorsqu’ils s’égarent, s’ils se prennent à ce piège qui jamais n’a rendu son
bien, ne le reconnaissent pas d’abord, car rien ne le distingue, et ils y traînent, comme une
ombre au soleil, le fantôme de leur présence. Collés à cette glu de lumière ils croient
marcher, engloutis déjà dans l’éternité ils croient vivre. Ils poussent en avant leur
caravane là où nul effort ne prévaut contre l’inertie de l’étendue. Marchant sur un puits
qui n’existe pas, ils se réjouissent de la fraîcheur du crépuscule, quand désormais elle
n’est plus qu’inutile sursis. Ils se plaignent peut-être, ô naïfs, de la lenteur des nuits,
quand les nuits bientôt passeront sur eux comme battements de paupières. Et,
s’injuriant de leurs voix gutturales, à cause de tendres injustices, ils ignorent que déjà,
pour eux, justice est faite. Tu crois qu’ici une caravane se hâte ? Laisse couler vingt
siècles et reviens voir !
1. D’autant plus qu’une autre des « légendes » de Citadelle (p. 102-103) a pour
décor une mine de sel saharienne.
323
Littérature et saveur
On assiste à un approfondissement du maléfice avec la
thématique de l’« égar[ement] ». « [ C]e piège qui n’a jamais rendu
son bien » accomplit le fantasme de l’absorption, de l’avalement,
combiné ici au motif de l’entrave cinétique : les « chameliers » qui
« s’égarent » dans cette contrée sont « collés à cette glu de
lumière » et ils « poussent en avant leur caravane là où nul effort
ne prévaut contre l’inertie de l’étendue ».
Dans l’imaginaire du désert, cette capacité du désert à anéantir
la relation dynamique et cinétique (riche de nombreux liens
symboliques avec le processus vital) de l’homme à l’étendue, et à
mettre celle-ci sous le signe d’une « inertie » mortifère qui annule à
la fois le mouvement, la vitesse, la direction et l’orientation, joue
un rôle considérable.
Cette épure de désert qu’est la contrée du « Miroir » devient
ainsi une machine entropique, comme l’indique la résolution
négative de la tension entre l’« effort » (l’énergie) et l’« inertie ». La
« glu de lumière » prolonge à travers les jeux sur les états de la
matière la tonalité mortifère : la lumière, élément sublime qui
évoque souvent un réel libéré de ses pesanteurs matérielles
(notamment dans la symbolique religieuse) devient ici maléfique
en se condensant (par surchauffe) au point d’atteindre cet état
équivoque qu’est la viscosité. Devenue matière épaissie et
opacifiée, elle connote une paralysie mortelle qui vaut aux
chameliers d’être, par transfert analogique de la dimension spatiale
à la dimension temporelle, « engloutis dans l’éternité » : l’entrave
au processus cinétique horizontal est convertie en un mouvement
vertical d’engloutissement dans la minéralité incandescente, au
terme duquel ils seront « fondus dans le temps » (paragraphe 4,
voir infra), ce qui constitue une vision ironique et horrifique de
l’« éternité ». Les chameliers sont littéralement anéantis par leur
passage à travers le « miroir », « ils y traînent, comme une ombre
au soleil, le fantôme de leur présence ».
L’entrave cinétique génère une décorporalisation : les voici au
royaume des « ombre(s) » et des « fantôme[s] », accordés avec cet
univers décoloré, et leur « présence » fantomatique est déjà une
absence au monde, car le désert est une frontière de ce monde. Il
entraîne au-delà les « égarés » en leur offrant des leurres, les
324
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
chameliers « ne […] reconnaissent pas d’abord [ce piège de la
contrée du Miroir] », ils « march[ent] sur un puits qui n’existe
pas », mortelle illusion.
Parallèlement, une série de notations renvoyant à la
perturbation de la durée vient renforcer la thématisation de
l’extraterritorialité morbide du désert, lorsque l’on passe de
l’évocation d’une accélération temporelle (brièveté du crépuscule,
fugacité des nuits) à celle du figement dans l’éternité. Une éternité
qui, elle, « coule », à la faveur d’un transfert, d’un chiasme : alors
que l’entrave cinétique trouve son achèvement terrifiant dans
l’évocation de l’éternité minérale qui happe les chameliers
« changés en sable », symétriquement, l’éternité récupère une
dimension cinétique (inquiétante, problématique, paradoxale) avec
cette image de la « coul[ée] », lourde d’une hantise de
contamination, de débordement, qui rejoint analogiquement
l’image initiale (premier paragraphe) de l’« élargi[ssement] » du
désert. Est ainsi constitué un au-delà du monde où la différence
entre le minéral et le liquide s’annule (comme s’y annule la
couleur, cette autre qualité primordiale de la réalité).
C’est donc seulement à la faveur d’une illusion que l’homme,
comme ici les caravaniers, peut penser avoir une place en cette
contrée : « ils se réjouissent de la fraîcheur du crépuscule, quand
désormais elle n’est plus qu’inutile sursis », un sursis commenté
par l’image ironique (elle ne réintroduit l’humain que pour signifier
sa destruction) de ces nuits qui « bientôt passeront sur eux comme
battements de paupière », et qui ouvriront sur l’horreur de la
marche à la mort, entravée et cependant trop rapide, comme le
suggère la tension dans le texte entre l’enlisement entropique dans
l’espace et l’accélération temporelle. C’est encore l’ironie qui
conduit le narrateur à souligner l’hétérogénéité de l’Homme et de
la Création lorsqu’il dit, dans une antiphrase, que pour les
chameliers tombés dans le « piège » et ainsi condamnés à mort,
« justice est faite ». On retrouve là encore un topos de la littérature
désertique: dans le désert, l’homme bascule instantanément
(brièveté du crépuscule …) d’une jouissance euphorique de
l’élémentaire (la fraîcheur du soir, le goût de l’eau) à l’horreur
radicale (l’errance, l’égarement – très polysémique –, la mort), celle
que glose le dernier paragraphe :
325
Littérature et saveur
Fondus dans le temps et changés en sable, fantômes bus par le miroir, ainsi les ai-je moimême découverts quand mon père, pour m’enseigner la mort, me prit en croupe et
m’emporta .
Les trois images qui se télescopent dans cette phrase
intensifient, par leur contenu et par leur accumulation, le jeu sur
les états de la matière. Les chameliers égarés seront « fondus dans
le temps et changés en sable, fantômes bus par le miroir ». Ils sont
liquéfiés et (littéralement) désincarnés pour être absorbés dans le
temps : image radicale de l’anéantissement des hommes par une
force qui a épuré le monde pour n’en conserver que l’Étendue et
le Temps, au demeurant substituables l’un par l’autre, comme le
montrait le troisième paragraphe. Ils sont aussi minéralisés pour
être assimilés au sable selon une nouvelle variante de la logique de
contamination qui a été instaurée dès le début du texte, et
qu’accomplit cette ultime série des trois images en lesquelles se
heurtent tois états de la matière et de l’être radicalement
incompatibles, manière poétique (et terrifiante) de souligner
l’extraterritorialité de ce « désert des déserts »1.
Voici, me semble-t-il, un texte exemplaire, en ce qu’il nous
montre comment une thématique, un imaginaire qui traversent
une époque, une culture, viennent sauver quelques bribes d’une
œuvre par ailleurs « irrémédiable », la font éclater, libèrent
fugacement une écriture du carcan idéologique d’une « pensée »
mécanisée par un humanisme aussi sommaire que mal entendu
(« Citadelle, je te bâtirai dans le corps de l’homme ») et la pédagogie de la
binarité. Oubliant les réconforts enfantins (mânes du Petit
Prince…) de la « ferveur », St-Ex, soudain possédé par l’imaginaire
du désert, dérive vers l’« angoisse » et l’exalte poétiquement dans
des images horrifiques. On ne fait guère de bonne littérature avec
les bons sentiments ; l’auteur semble s’en aviser lui-même dans la
seconde légende de Citadelle (p. 102-103), à laquelle je souhaiterais
1. La formule a été popularisée par le titre du célèbre ouvrage de W. Thesiger,
consacré à ses explorations du Sud-Est de l’Arabie (Le Désert des déserts, 1959,
traduction française 1978, Paris, Plon, collection « Terre humaine »), mais elle
est depuis le XIXe utilisée pour désigner le Sahara. Elle m’a semblé susceptible
de désigner ici cette essence fantasmatique de désert inventée par St-Ex.
326
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
à mon tour conférer dans cette conclusion une valeur d’apologue :
voulant, à sa manière laborieuse et terne, nous expliquer que la
logique est inutile, St-Ex prétend écrire une historiette dans
laquelle le vent sculpterait de manière imprévisible un visage sur
une montagne ; mais le raptus désertique opère à nouveau, et ce
n’est plus du tout cela qu’il raconte : l’écriture flambe au grand
soleil saharien, et ce qu’il réinvente, à son corps défendant, c’est
quelque chose comme l’histoire du Sphinx de Gizeh, Abou-el-Oul
en arabe (« le Père de la Terreur »1 – celui qui incarne ou est par
excellence susceptible de provoquer la terreur), « [U]n visage noir,
sculpté dans le roc, furieux, sous la profondeur d’un ciel pur, et
ouvrant la bouche pour maudire » (p. 103). La terreur naît du vide
du désert et y ramène les hommes : effarés devant cette figure
démoniaque qui accapare un ciel à coup sûr vide de Dieu, ils
s’engouffrent dans l’Étendue, où les attend ce que nous savons.
Décidément, entre le Sphinx et le Petit Prince, St-Ex n’a pas fait le
bon choix.
1. Comme le rappelle Flaubert dans une lettre célèbre du 15 janvier 1850 à Louis
Bouilhet..
327
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
FERDINAND DE SAUSSURE,
III. NOTE SUR LE DISCOURS
Par Jean-Louis CHISS
Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle
La langue n’est créée qu’en vue du discours, mais qu’est-ce qui sépare le discours de la langue, ou
qu’est-ce qui, à un certain moment, permet de dire que la langue entre en action comme
discours ?
Des concepts variés sont là, prêts dans la langue, (c’est-à-dire revêtus d’une forme linguistique) tels
que bœuf, lac, ciel, fort, rouge, triste, cinq, fendre, voir. A quel moment ou en vertu de
quelle opération, de quel jeu qui s’établit entre eux, de quelles conditions, ces concepts formeront-ils
le DISCOURS ?
La suite de ces mots, si riche qu’elle soit, par les idées qu’elle évoque, n’indiquera jamais à un
individu humain qu’un autre individu, en les prononçant, veuille lui signifier quelque chose. Que
faut-il pour que nous ayons l’idée qu’on veut signifier quelque chose en usant des termes qui sont à
disposition dans la langue ? C’est la même question que de savoir ce qu’est le discours, et à
première vue la réponse est simple : le discours consiste, fût-ce rudimentairement, et par des voies
que nous ignorons, à affirmer un lien entre deux des concepts qui se présentent revêtus de la forme
linguistique, pendant que la langue ne fait préalablement que réaliser des concepts isolés, qui
attendent d’être mis en rapport entre eux pour qu’il y ait signification de pensée.
Ferdinand de Saussure, Ecrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002, p. 277.
329
Littérature et saveur
Linguistique et littérature :
Saussure ou le structuralisme ?
C’est Jean Starobinski qui a attiré l’attention de la
communauté savante en 1964 sur « Les anagrammes de Ferdinand
de Saussure »1 et placé au début de sa recherche ce qu’il est
désormais convenu d’appeler la « Note sur le discours » 2. On sait
que le terme « discours » ne figure pas dans l’index du Cours de
linguistique générale (Payot, 1916) « publié » par Charles Bally et
Albert Sechehaye alors que les textes recueillis dans les Ecrits, qu’il
s’agisse des documents découverts en 1996 ou de documents déjà
connus et souvent publiés, renferment plusieurs occurrences de ce
terme (dans une acception différente du classique « parties du
discours ») qu’il faut rapprocher d’autres expressions qui y
apparaissent aussi comme « le discursif », « la langue discursive »,
« le langage discursif ».
Sans doute ces mentions rapides, peu étayées, situées dans des
esquisses, ne s’organisent-elles pas dans une élaboration théorique
suffisamment consistante pour tenir lieu d’alternative au Cours ou,
en tous cas, à sa lecture « structuraliste » telle qu’elle s’est
canonisée à travers les dichotomies synchronie/diachronie,
langue/parole, syntagme/paradigme… Mais il s’agit d’indices
suffisamment insistants pour résister à la tentation de considérer
1. Titre d’un article paru dans le Mercure de France en février 1964, repris avec
d’autres essais sur le même sujet dans Les mots sous les mots. Les anagrammes de
Ferdinand de Saussure, Gallimard, Le Chemin, 1971.
2. C’est sous cette dénomination que ces trois paragraphes sont venus rejoindre
le corpus saussurien dont un volet essentiel a paru sous le titre Ecrits de
linguistique générale par Ferdinand de Saussure, Texte établi et édité par Simon
Bouquet et Rudolf Engler, Gallimard, 2002. J’ai reproduit cette note ci-dessus
dans la forme où elle figure p. 277 de cet ouvrage, forme quasi-identique à celle
de la p. 14 du livre de Starobinski, nonobstant quelques variations concernant
les capitales et/ou italiques et le déterminant des devant termes (3° paragaphe)
noté de dans l’édition Starobinski. Puisqu’il s’agit des « brouillons » de Saussure,
en réalité de notes sur un cahier d’écolier, déposés à la Bibliothèque Publique et
Universitaire de Genève, je laisse aux saussurologues et aux spécialistes de la
génétique textuelle le soin de discuter autour de l’établissement du texte sur ces
variantes sans doute non insignifiantes. Je n’explorerai pas davantage ici les
avatars de la réception de cette « Note sur le discours » dans d’autres textes
théoriques contemporains.
330
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
« discours » comme un substitut aléatoire de « parole », lui-même
pris dans le binarisme inégal du couple qu’il forme avec « langue ».
D’autant que les autres expressions de Saussure rendent cette
interprétation malaisée, sauf à penser que le flou terminologique
trahirait une errance épistémologique.
On peut, au contraire, soutenir, avec les mêmes bases, que la
recherche saussurienne de quelque chose qui serait comme une
conceptualisation du « discours » traverse ces fragments d’écriture
et »lire » les formulations successives et a priori déconcertantes eu
égard à la vulgate, comme des approximations (au sens
« d’approches ») de ce qui serait à penser dans le continu de la
théorie qui n’est pas seulement l’inachèvement empirique de
l’œuvre. N’est-ce pas Saussure lui-même qui ne cesse de nous
alerter sur la difficulté qu’il y a à trouver les mots justes pour dire
la théorie, ce dont Starobinski s’est avisé en commençant son livre
sur les anagrammes (1971,p. 13) par cette autre note de Saussure :
« Quand il s’agit de linguistique, cela est augmenté pour moi du
fait que toute théorie claire, plus elle est claire, est inexprimable en
linguistique ; parce que je mets en fait qu’il n’existe pas un seul
terme quelconque dans cette science qui ait jamais reposé sur une
idée claire, et qu’ainsi entre le commencement et la fin d’une
phrase, on est cinq ou six fois tenté de refaire…(texte
interrompu) ».
Parmi les multiples enjeux que porte ce regard de Saussure
vers le discours, il faut distinguer par commodité méthodologique
les problèmes disciplinaires internes aux « sciences du langage » et
les questions afférentes à la relation entre le structuralisme
linguistique et le structuralisme littéraire même si le point de vue
épistémologique devrait en réalité embrasser les deux ordres de
préoccupations. C’est que la réduction structuraliste de la théorie
saussurienne à une « linguistique de la langue » a ouvert la voie à
toute de série de remises en cause qui se sont traduites par la
constitution de nouveaux objets voire de nouveaux champs : qu’il
s’agisse de la sociolinguistique, de l’énonciation, de « l’analyse des
discours », c’est au moins autant par comblement des supposées
« lacunes » du Cours de Saussure que par reprise de traditions plus
anciennes ou véritables innovations conceptuelles que s’est
étendue la surface d’investigation des linguistiques.
331
Littérature et saveur
Mais, c’est précisément au moment où le paradigme
structuraliste en linguistique entrait dans une crise qui lui serait a
priori fatale que son usage dans les sciences humaines et
particulièrement dans la théorie littéraire atteignait son apogée, la
production quantitative ne valant pas pour autant productivité et
efficience. Le malentendu structuraliste se formulerait pour
l’essentiel dans les termes suivants : on ne peut penser la littérature
avec les concepts de la langue. Corollaire non accessoire :
Saussure, en s’inscrivant à sa manière dans la trajectoire inaugurée
par Humboldt et poursuivie par Benveniste, ouvre la possibilité
d’une poétique du discours qui implique de se situer différentiellement
par rapport à la linguistique de la langue.
Que nous dit, de ce point de vue trop allusivement exposé ici1,
la fameuse « Note sur le discours » ?. La « langue » ne se construit
pas face à la « parole », après avoir été distinguée du « langage »,
comme dans le Cours mais se trouve posée face au « discours »
dans une relation complexe puisque, tout en étant autre, elle est
aussi même, le « discours » apparaissant comme un mode
d’existence de la langue, celui où elle « entre en action ». Il est vrai
que Saussure emploie parfois de manière synonymique « parole »
et « langue discursive » (Ecrits, p. 117). Mais on peut précisément
en tirer argument pour souligner ce que la présentation
dichotomique du Cours et les lectures « structuralistes » ont
contribué à masquer, à savoir la finalité fondamentale, pourrait-on
dire unique de la langue, d’être la condition de possibilité du
discours (« la langue n’est créée qu’en vue du discours ») non pas
au sens où elle en serait le fondement mais plutôt le matériau pour
une construction ouverte et, en quelque manière, mystérieuse.
Une chose est de poser dans le Cours la double nécessité d’une
« linguistique de la langue » et d’une « linguistique de la parole »
pour développer la première et « projeter » la seconde, autre chose
est de suggérer, à travers les notations reprises dans les Ecrits, le
1. On se reportera, pour de plus amples développements, aux deux ouvrages
que j’ai cosignés avec Christian Puech : Fondations de la linguistique et Le langage et
ses disciplines XIX°-XX° siècles (Duculot, 1997 et 1999) et on mentionnera l’œuvre
d’Henri Meschonnic comme source d’inspiration des réflexions ici présentées.
332
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
travail indéfini du discours dont on se demande s’il n’est pas par
principe rétif à la forclusion d’une « linguistique » fût- elle de la
« parole ». Ce travail est celui du sens qui transforme les « concepts
variés…prêts dans la langue (c’est-à-dire revêtus d’une forme
linguistique) » en discours par une « opération », un « jeu », des
« conditions », à un « moment », toutes déterminations qui font
l’objet du questionnement saussurien dans des termes qui
évoquent certaines élaborations théoriques postérieures (les
« opérations énonciatives » de Culioli ou les »jeux de langage » de
Wittgenstein) à rebours de l’entreprise structuraliste.
S’il fallait se convaincre de la non-homologie de « parole » et
de « discours » et de la clairvoyance théorique de Saussure au
milieu de ses hésitations terminologiques, se convaincre de
l’efficace propre à cette notion – là de discours pour penser les
textes et la littérature comme activité d’un sujet, on pourrait
inscrire cette « Note sur le discours » dans l’horizon de
prospection que constitue l’œuvre de Benveniste et l’horizon de
rétrospection où s’inscrit le travail de Humboldt. La
reprise/correction de la dichotomie saussurienne par Benveniste
éclaire par récurrence certains éléments de la « Note ». Si ce
dernier instaure »dans la langue une division fondamentale, toute
différente de celle que Saussure a tentée entre langue et parole »,
s’il y a « pour la langue deux manières d’être langue dans le sens et
dans la forme…la langue comme sémiotique…la langue comme
sémantique », si « la notion de sémantique nous introduit au
domaine de la langue en emploi et en action », si « le sémantique
résulte d’une activité du locuteur qui met en action la langue » 1, on
peut lire dans ces énoncés, au-delà de la démarcation explicite visà-vis du couple langue/parole du Cours un des développements
possibles de la phrase emblématique de la Note selon laquelle « la
langue entre en action comme discours ». Mais de quelle action
s’agit-il au juste ?
Face à l’interprétation pragmatique où la question consiste à
savoir ce que l’on peut faire en se servant de la parole, la question
1. E. Benveniste « La forme et le sens dans le langage », Problèmes de linguistique
générale, 2, Gallimard, collection TEL, 1974, p.224 –225.
333
Littérature et saveur
principielle est ici de cerner ce qu’on fait dans l’acte même de
parler ; le problème de la mise en œuvre de la langue comme
discours s’entend dans les termes de Saussure comme le fait
d’« affirmer un lien entre deux concepts qui se présentent revêtus
de la forme linguistique ». C’est dans ce lien, dans cette mise en
rapport entre des « concepts isolés » dans la langue que réside la
« signification de pensée », le vouloir signifier quelque chose à
quelqu’un. Si Benveniste réserve la modalité du signifier à la
sémiotique et celle du communiquer à la sémantique, Saussure,
dans ses « essais » terminologiques, semble ne pas séparer les
fonctions de représentation et de communication et même, à la
manière de Humboldt, faire dépendre la seconde de la première.
En fait, le trait commun aux trois théoriciens semble être
l’affirmation que le discours, par ce qu’il suppose d’enchaînements
et de liaisons, et indissolublement, par ce qu’il implique
d’inscription dans une situation, est le lieu de la construction du
sens. C’est pourquoi les discussions en apparence techniques sur
la phrase comme niveau de l’analyse linguistique sont en réalité
déterminantes pour les conceptions du langage : Saussure réserve
dans le Cours la phrase à l’étude de la « parole » et Benveniste en
fait une « production du discours » : « la phrase, expression du
sémantique, n’est que particulière » (Problèmes de linguistique générale
2, op. cit., p. 225).
La thèse benvenistienne selon laquelle « l’idée ne trouve forme
que dans un agencement syntagmatique (op. cit., p. 226. C’est moi
qui souligne) retrouve aussi, par delà l’intuition laconique de la
« Note » de Saussure, l’affirmation de Humboldt sur cet aspect
essentiel du « génie » des langues qu’il faut précisément aller
chercher dans le « discours lié » (der Verbundenen Rede) au-delà
de la « grammaire » et du « dictionnaire » qui « sont à peine
comparables à leur squelette mort » 1. Cette linguistique du
« caractère » des langues (qu’il distingue de leur « charpente » ou
« structure ») implique de prendre en compte les discours comme
1. Wilhelm von Humboldt cité par J.Trabant « Du génie aux gènes de la
langue », in H. Meschonnic (ed.), Et le génie des langues ?, Presses universitaires de
Vincennes, 2000.
334
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
lieu de l’empirique du langage, là où se manifeste le
« Sprachsinn »(ou sens du langage) et donc de s’ouvrir « vers une
recherche que la linguistique n’a pas osé prendre – vers une
linguistique du parler créateur (et tout sujet parlant est créateur,
productif, poétique) […], vers une linguistique du caractère créée
par les grands écrivains… » (Trabant, 2000, p. 98, note 5).
On sait bien que l’enjeu d’une lecture non-structuraliste de
Saussure est de chercher l’unité d’une œuvre sans s’accommoder
de la thèse si prisée dans les années 70-80 des »deux, trois,
quatre…Saussure ». Peut-être le caractère exemplaire de la
« Note » incite-t-il à faire de la pensée du « discours » le lieu de
convergence problématique du théoricien de la linguistique
générale, du comparatiste du Mémoire, de l’analyste des légendes
germaniques, des glossolalies et des anagrammes ? S’il est
hautement significatif de remarquer le continu instauré par
Humboldt entre linguistique et littérature, continuité qu’on ne
peut seulement réduire à une figure historiquement marquée, celle
de la philologie du XIXe siècle, en réalité, l’enjeu d’une pensée de
la littérature et des discours dans la théorie du langage est sans
cesse reconduit. Il l’est aussi chez Saussure si l’on veut bien
entendre que « la langue n’est créée qu’en vue du discours » et que
c’est le discours qui ne cesse de transformer la langue.
C’est donc avec les concepts du discours et non avec ceux de
la langue que doivent être approchés les textes et spécifiquement
les textes littéraires. Or qui ne voit aussi que ce qu’on a pris
coutume d’appeler le « structuralisme littéraire » – qui s’est décliné
à travers les différents courants de la narratologie, une facette de la
sémiologie, un aspect de la poétique, s’élargissant ou se
contractant en « science des textes » ou en « grammaires
textuelles » – a recherché un modèle qui rende compte de l’essence
des phénomènes et mette la réalité des textes (des récits en
particulier) dans un rapport de dérivation à la généralité du type.
C’est Roland Barthes, celui de l’« Introduction à l’analyse
structurale des récits » ( Communications n° 8, 1966), qui fournit
l’exemple canonique de la démarche en référence à Propp, LéviStrauss et aux formalistes russes avec comme toile de fond le
couple langue/ parole qu’il faut bien considérer comme le véritable
catalyseur du développement du structuralisme littéraire si l’on en
335
Littérature et saveur
juge par la revendication en 1928 de R. Jakobson et J. Tynianov
d’une « application » de ces deux catégories linguistiques langue et
parole, « au sens de l’Ecole de Genève » à la littérature.1
Et l’on voit bien le bénéfice heuristique pour la narratologie
de cette dichotomie appréhendée comme général vs particulier ou
comme virtuel vs réel : chaque œuvre particulière serait la
manifestation « d’autre chose », plus précisément « la
manifestation d’une structure abstraite beaucoup plus générale,
dont elle n’est qu’une des réalisations possibles ».2La scientificité
structuraliste, issue de la linguistique structurale et de la
réactivation par Barthes du projet saussurien d’une sémiologie
générale, investit les études littéraires françaises sur la base de
transferts conceptuels fonctionnant à l’analogie, à l’homologie, à la
métaphorisation : il en est ainsi de l’emploi réitéré du terme
« langue » dans « la langue du récit » (Barthes, op. cit. p. 9), du
rapport homologique, chez le même Barthes entre phrase et
discours, de l’inflation du terme « grammaire » dans les entreprises
structuralistes : « grammaire narrative » (Todorov), « grammaire
logique » (Brémond), « grammaire de la poésie/ poésie de la
grammaire » (Jakobson)…
Il est clair que de telles orientations apparaissent
contradictoires avec les directions que trace la pensée du discours
que nous avons esquissée à partir de la « Note ». Qu’il s’agisse de
la conception de la « langue » envisagée dans ce structuralisme
littéraire comme structure abstraite génitrice de l’infinité des
textes, de la situation de la phrase mise dans la langue et dont le
discours « mimerait » l’organisation, de la « grammaire » prise
comme synonyme du système ; alors que Saussure cherche à tenir
ensemble la distinction entre langue et discours et le continu qui
les lie, qu’il fait de la phrase l’ouverture vers l’infini du discours,
qu’il récuse la grammaire et ses « subdivisions traditionnelles »
1. Cf R. Jakobson, « Problèmes des études littéraires et linguistiques » dans
Questions de Poétique, Seuil, 1973, p. 57. Il est assez piquant de constater que
Barthes, dans son texte de 1966 précédemment évoqué (p. 16), qualifie la quête
du modèle de « projet assez nouveau ».
2. T. Todorov, chapitre « Poétique » dans l’ouvrage collectif Qu’est-ce que le
structuralisme ?, Seuil, 1968, p. 102.
336
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
pour lui substituer les relations du syntagmatique au
paradigmatique. Sans doute faudrait-il montrer que c’est avec les
concepts du discours, c’est-à-dire le sens, la valeur, l’historicité, le
sujet qu’on peut traiter les textes et chercher quelque chose de la
spécificité de la littérature.
Evidemment, tout n’est pas donné de ce point de vue dans la
« Note » et ce qu’elle implique, avec d’autres travaux, d’une lecture
non structuraliste de Saussure. Il y aurait à dire par exemple de la
théorie du sujet parlant quand Saussure écrit : « … un autre
individu veuille lui signifier quelque chose. C’est moi qui
souligne ». La question de la volonté, ou en termes
phénoménologiques, de l’intentionnalité doit être revue dans les
termes épistémologiques de l’époque et en relation avec un couple
conscient / inconscient qui n’est pas celui de la psychanalyse.
C’est d’ailleurs Saussure lui-même qui, un peu plus loin, affirme
que le lien entre les concepts dans le discours se fait « par des
voies que nous ignorons »…
L’essentiel reste ici l’exercice de la critique pour la
conceptualisation de relations entre linguistique et littérature pour
lesquelles la notion revisitée de discours est un opérateur de
passage. Il ne s’agit pas de faire chorus avec les détracteurs zélés
du structuralisme homogénéisant des théories différentes pour
condamner une époque qui a pourtant joué son rôle dans la
modernisation intellectuelle de la France y compris dans des
études littéraires que le « démon de la théorie », suivant la formule
d’Antoine Compagnon, avait malheureusement épargnéees ; il ne
s’agit pas plus d’oublier avec le « structuralisme » la linguistique ou
l’anthropologie structurales. Ce dont il était surtout question, dans
ces quelques lignes, c’était d’apaiser l’ire anti-linguistique et antistructuraliste de mon professeur de littérature de l’ENS de SaintCloud (splendide analyste de Beaumarchais en cet an de grâce
agrégatif 1973) ; plus exactement de lui donner de bonnes raisons
de ne pas aimer Barthes. Faudra-t-il, dans un autre hommage, lui
en fournir d’excellentes de ne pas lui préférer Picard ?
337
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
CLAUDE SIMON,
LA ROUTE DES FLANDRES
1
Par Sylvie PATRON
Université Paris Diderot-Paris 7
L’exception de jeu dans La Route des Flandres
Ce court récit est extrait de la deuxième partie de La Route des
Flandres, où se concentrent la plupart des souvenirs de captivité
(Claude Simon a passé cinq mois au Stalag IV B de Mühlberg sur
l’Elbe, puis s’en est évadé). Il tient dans une parenthèse, qui
s’ouvre sur les dépenses entraînées par le jeu « en misérables
marks de camp (et pour ceux qui n’avaient plus de marks, en
tabac, et pour ceux qui n’avaient plus de tabac, en rations de pain,
et pour ceux qui n’avaient plus leur ration de pain, celle du jour
suivant et quelquefois du surlendemain »2, et qui se referme une
fois le récit achevé. C’est l’adverbe « ainsi » qui permet de relier
l’histoire individuelle du Bônois au dernier terme de la
concaténation valable pour tous les joueurs du camp. Mais un
« même » est également suggéré par le passage de « celle du jour
suivant et quelquefois du surlendemain » à « quatre jours de
rations ».
- et il y eut ainsi un Bônois (un Italien) qui joua et perdit quatre jours de rations, et, à
partir du lendemain il vint chaque soir remettre ponctuellement au banquier son
morceau de pain noir et sa margarine de charbon, et pas un mot entre eux, simplement
1. Claude Simon, La Route des Flandres, Paris, Éditions de Minuit, 1960, p. 204205
2. C. Simon, La Route des Flandres, op. cit., p. 204.
339
Littérature et saveur
un acquiescement, un imperceptible mouvement de tête de celui qui prenait le pain,
l’ajoutait à sa propre ration sans même paraître voir l’autre, et le troisième jour l’Italien
s’évanouit, et quand il put de nouveau voir et comprendre l’autre prit – toujours sans le
regarder – la ration de pain et de margarine qu’il venait de recevoir et la lui tendit,
disant : « Tu le veux ? », et l’autre : « Non », et, toujours sans un regard, l’autre remit
pain et margarine dans sa musette, et le lendemain il (le perdant) les apporta encore
(c’était la quatrième et dernière fois, et dans la journée, au travail, il s’était évanoui
encore une fois), et l’autre ne le regarda pas plus que les fois précédentes, prit la ration et,
sans mot dire, la mit dans sa musette, et un de ceux qui assistaient à la scène dit
quelque chose comme « Espèce de salaud », et il (le banquier) ne bougea pas, continua
de manger, son œil froid, mort, se posant un instant sur le visage de celui qui venait de
parler, parfaitement inexpressif, parfaitement froid, puis se détournant, ses mâchoires
mastiquant toujours, pendant que deux ou trois types aidaient l’Italien à regagner sa
couchette en titubant)
1. ET IL Y EUT AINSI UN BÔNOIS (UN ITALIEN) QUI
JOUA ET PERDIT QUATRE JOURS DE RATIONS
Ce qui frappe, c’est d’abord l’apparente autonomie du récit :
pas de « je » (a fortiori de « tu »), des formes verbales au passé
simple et à l’imparfait, des expressions non déictiques qui ont
pour point de repère le jour où l’Italien a contracté sa dette à
l’égard du banquier (« à partir du lendemain », « le troisième jour »,
« le lendemain », etc.). Il progresse par accumulation de segments
narratifs plus ou moins développés, de « scènes » – c’est bien ainsi
qu’on peut les définir, abstraction faite du caractère itératif de
l’une d’entre elles. Sa particularité est d’être constitué d’une seule
phrase, avec une sur-représentation de la conjonction « et » et un
emploi inhabituel des parenthèses qui lui donnent un caractère
« parlé ». Pourtant, personne ne parle ici (s’il y a des traces de
subjectivité, elles ne sont pas assumées par un narrateur) ; les
événements semblent se raconter eux-mêmes, pour reprendre la
formule d’Émile Benveniste.
Le récit est entièrement retenu en ce qui concerne les pensées
et les sentiments des personnages, à l’exception de ceux qui
s’expriment par le biais du discours direct. Il ne livre que des
notations, renvoyant à un état du corps (« l’Italien s’évanouit ») ou
à une attitude générale (« l’autre ne le regarda pas plus que les fois
précédentes »), compatibles avec la perspective de narration
adoptée. Comme souvent dans La Route des Flandres, le récit est
340
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
focalisé par Georges, comme l’indique la locution modalisante
« quelque chose comme ». C’est même une réalisation extrême de
la focalisation interne, le récit se contentant de décrire ce que voit
Georges (ou ce qu’il se rappelle avoir vu). C’est encore comme
indice de focalisation qu’on peut interpréter la mention de l’œil du
banquier, qui s’accompagne d’une montée des adjectifs à la fin du
texte. Ceux-ci appartiennent à un ensemble homogène qui renvoie
à la notion d’impassibilité (« froid », « mort », « parfaitement
inexpressif », « parfaitement froid »). Ils disent l’inutilité de toute
tentative pour deviner la pensée ou les sentiments du banquier à
partir de sa physionomie.
Les personnages n’ont pas de nom propre (à moins de
considérer que « l’Italien » fonctionne ici de manière analogue). Ils
sont désignés par le rôle qu’ils remplissent dans l’histoire, l’un par
une sorte d’enchaînement nécessaire (« le banquier », déjà
mentionné mais destiné à être plus longuement décrit dans la suite
du roman), l’autre par l’effet d’un événement incertain (« le
perdant »). L’essentiel réside dans la relation qu’ils entretiennent
l’un avec l’autre, le gagnant avec le perdant qui, dans un autre état
de choses, aurait pu être le gagnant – le jeu ne se concevant qu’en
présence d’un enjeu que chacun risque de perdre. C’est ce
qu’indiquent dans le texte les constructions en rappel, « il (le
banquier) » ou « il (le perdant) », qui mettent l’accent sur le
pronom personnel, ou l’usage de « l’autre » pour renvoyer
indifféremment aux deux personnages. La relation du gagnant au
perdant se traduit dans la syntaxe : à celui-ci, des verbes à double
complément appartenant au paradigme de « donner » ; à celui-là, le
verbe « prendre », répété et prolongé par « ajouter à sa propre
ration » ou « mettre dans sa musette », avec un renversement le
troisième jour. La relation qui lie les verbes est renforcée par
l’utilisation d’un lexique clos : « quatre jours de rations », « son
morceau de pain noir et sa margarine de charbon », « le pain », « sa
propre ration », « la ration de pain et de margarine qu’il venait de
recevoir », « pain et margarine », « la ration ». Le jeu des
déterminants est révélateur : le « son » et le « sa » de l’Italien sont
remplacés par des articles définis, qui ne comportent pas de
référence à la personne, et même par un article zéro. En dehors de
la précision apportée par « un Bônois (un Italien) » (autrement dit
un habitant de Bône, incorporé dans un régiment indigène et qui
341
Littérature et saveur
se retrouve prisonnier avec les Français), l’Italien est réduit à son
rôle de perdant. Il n’offre plus de ressources narratives dès lors
qu’il s’est acquitté de sa dette et qu’il a « regagné » – le mot est
dans le texte – sa liberté par rapport au banquier.
Commencé dans l’affirmation sèche de l’existence d’un joueur
particulièrement endetté, le récit s’achève sur une hésitation qui
donne peut-être à entendre autre chose. Elle porte sur le sujet du
gérondif « en titubant ». Qui titube en effet dans l’histoire ? c’est
l’Italien. Mais dans la phrase, en raison des contraintes liées à
l’emploi du gérondif, ce sont les « deux ou trois types » qui lui
prêtent assistance. Quant au mot « types », il est
vraisemblablement emprunté au vocabulaire de Georges, c’est
celui qu’il emploierait pour parler de ses compagnons de captivité.
2. ET UN DE CEUX QUI ASSISTAIENT À LA SCÈNE DIT
QUELQUE CHOSE COMME « ESPÈCE DE SALAUD »
Malgré l’absence de point d’exclamation, « Espèce de salaud »
a la syntaxe et la valeur performative d’une injure adressée au
banquier. En tant que telle, elle est disqualifiée par la réaction ou
plutôt l’absence de réaction du banquier, indiquée de manière
redondante par la négation dans « il (le banquier) ne bougea pas »,
par la périphrase verbale « continua de manger » et par l’adverbe
« toujours » qui insiste sur la continuité de l’action de « mastiquer »
(redondance également marquée au niveau phonétique avec
« bougea » et « manger », « ses mâchoires mastiquant », etc.). Mais
elle doit également être interprétée comme une évaluation morale
portée sur la conduite du banquier. Dans ce domaine, le mot
« salaud » est un des mots préférés du roman, avec, dans le
domaine intellectuel ou celui de l’adaptation à la réalité, le mot
« idiot ».
Le personnage d’évaluateur est extrait par le pronom « un » de
la masse anonyme de « ceux qui assistaient à la scène ». En faisant
parler l’un d’entre eux, le récit fait aussi taire les autres. Il écarte la
possibilité d’une évaluation d’origine diversifiée. « Un de ceux qui
assistaient à la scène » et « celui qui venait de parler » sont des
désignations minimales qui ne permettent pas de caractériser la
compétence, bonne ou mauvaise, qu’a le personnage pour juger
342
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
les actions du banquier. Tout se passe comme si « Espèce de
salaud » n’était là que pour inviter le lecteur à s’interroger sur le
système de valeurs du récit, ainsi que sur la valeur du banquier
dans ce système.
Sur le plan narratif, l’hypothèse de la « saloperie » du banquier,
assimilée à un manque de compassion ou de souci d’autrui, est
démentie par la proposition du troisième jour : « l’autre prit […] la
ration de pain et de margarine qu’il venait de recevoir et la lui
tendit, disant : "Tu le veux ?" ». Le refus de la proposition par
l’Italien, « et l’autre : "Non" », peut fonctionner comme une
justification de la conduite du banquier. L’Italien est perçu comme
un personnage sympathique, d’abord par la souffrance : le « il
s’évanouit » du troisième jour, qui clôt la série itérative ouverte par
« à partir du lendemain », la glose qui en est fournie par « et quand
il put de nouveau voir et comprendre », sa répétition le quatrième
jour, soulignée par « encore une fois ». Mais la sympathie ressentie
pour le personnage qui souffre ne se renverse pas
automatiquement en antipathie à l’égard du banquier (l’antipathie
ne trouvant véritablement à s’alimenter que dans les compléments,
« sans même paraître voir l’autre », « toujours sans le regarder »,
etc., qui indiquent la manière de faire du banquier).
L’Italien en effet n’est pas un personnage de « victime
innocente », telle qu’on en rencontre par exemple chez Zola,
toujours couplé avec le personnage antagoniste. Son programme
narratif, résumé par « il vint chaque soir remettre ponctuellement
au banquier son morceau de pain noir et sa margarine de
charbon », n’est pas moins réussi que celui du banquier. On peut
même dire qu’il doit sa réussite à la lisibilité et à la cohérence de
celui du banquier : « celui qui prenait le pain ». Sur l’axe
« innocent » vs. « coupable », l’Italien est aussi difficile à situer que
le banquier. C’est un joueur, avec tout ce que cela comporte de
« passion froide »1 et d’intérêt. En refusant la proposition du
banquier, il se définit lui-même par rapport à une norme, qui est
celle de la dignité – synonyme ici de l’honneur. Dette de jeu, dette
d’honneur : c’est bien ce que dit le « Non » de l’Italien. Le
1. C. Simon, La Route des Flandres, op. cit., p. 204.
343
Littérature et saveur
personnage de l’Italien est-il celui qui incarne le système de valeurs
du récit, autrement dit les valeurs cautionnées par le récit ou, plus
largement, le roman de Claude Simon ? Il est permis d’en douter,
dans la mesure où l’honneur s’accompagne ici de la négation de
l’instinct de survie (penser aux « valeurs sûres » énumérées par
Georges à la fin de sa lettre sur le bombardement de la
bibliothèque de Leipzig1). Un personnage comme Georges
pourrait juger que l’Italien est un « idiot ».
3. (C’ÉTAIT LA QUATRIÈME ET DERNIÈRE FOIS, ET
DANS LA JOURNÉE, AU TRAVAIL, IL S’ÉTAIT ÉVANOUI
ENCORE UNE FOIS)
Les trois scènes se déroulent dans des limites précises de
temps et de lieu : « chaque soir », à l’heure de « manger », dans une
baraque de prisonniers que « sa couchette » et par extension celles
des autres prisonniers permettent de reconstituer. Les Allemands
sont à la fois présents et absents. Leur présence se signale dans le
texte par le biais des rations et de leur attribution (« son morceau
de pain noir et sa margarine de charbon », « sa propre ration ») ou
dans l’allusion au travail forcé. Mais ils n’interviennent pas dans la
relation de l’Italien et du banquier. C’est un point qui mérite d’être
souligné. On se souvient que dans Le Tramway, le narrateur évoque
le cas d’un prisonnier « que les Allemands avaient promené dans
tout le camp, tenu en laisse comme un chien par deux autres
marchant sur ordre lentement et portant sur la poitrine, suspendue
au cou par un fil de fer, une lourde brique (ou un moellon ?) sur
laquelle était écrit "j’ai volé le pain de mes camarades" »2. Il n’y a
pas vol ici, même s’il y a déplacement de propriété.
L’identification des Allemands à la loi se reflète aussi dans le fait
qu’ils n’interviennent pas en matière de jeu.
Selon l’article 1965 du Code civil (correspondant au
paragraphe 762 du BGB allemand), la loi n’accorde au gagnant
aucune action pour le paiement d’une dette de jeu. De là résulte
l’expression Dette de jeu, dette d’honneur : seul l’honneur peut amener
1. Ibid., p. 211.
2. C. Simon, Le Tramway, Paris, Éditions de Minuit, 2001, p. 63.
344
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
le perdant à payer. La loi refuse aussi au perdant qui a payé toute
action pour obtenir la restitution de l’enjeu. Encore faut-il que le
paiement ait été fait volontairement, comme dans le cas de
l’Italien : « "Tu le veux ?", et l’autre : "Non" », et qu’il n’y ait pas
eu, de la part du gagnant, dol, supercherie ou escroquerie, ce qui
est impossible dans le cas du banquier (« le chef de jeu, donc, le
tenancier – ou banquier »1). Les données du récit coïncident avec
la formalisation des cas de droit. Il en ressort que l’obligation de
l’Italien à l’égard du banquier n’est fondée que sur un acte de la
volonté.
La conduite de l’Italien peut finalement être rapprochée de
celle du prisonnier juif qui, le jour du Yom Kippour, lui qui n’avait
probablement jamais pratiqué, « se fit porter malade pour ne pas
travailler, et non seulement resta toute la journée sans rien faire,
rasé de près, sans manger ni toucher une allumette, mais encore
fut assez fort pour obliger ses semblables [...] à l’imiter »2. La règle,
la prescription sont une façon d’échapper à la déchéance et à
l’humiliation liées à la condition de prisonniers (pour Georges et
son ami Blum, il y en a une autre, qui réside dans le travail de
l’imagination). Dans le roman de Claude Simon, l’intermonde du
camp n’est pas un autre monde : c’est le monde dans toute sa
violence, mais aussi avec sa part de révélation.
1. C. Simon, La Route des Flandres, op. cit., p. 205. On le retrouve dans L’Acacia,
Paris, Éditions de Minuit, 1989, p. 373.
2. Ibid., p. 207. Ce fait est également rappelé dans L’Acacia, op. cit., p. 345.
345
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
CLAUDE SIMON,
LE TRAMWAY
Par Anne-Lise BLANC
Université de Toulouse II - Le Mirail
Etude de texte, de « Comme si rien – ou presque –
n’avait changé… […] » à « […] l’impalpable et protecteur
brouillard de la mémoire. » Le Tramway, Paris, éditions de Minuit,
2001, pp. 139-141.
« … pour lui le sens d’un épisode ne se trouve pas à l’intérieur, comme d’une noix, mais
à l’extérieur, et enveloppe le conte qui l’a suscité, comme une lumière suscite une
vapeur… » (Joseph Conrad).
Telle est la première phrase que Claude Simon a choisie pour
épigraphe de son dernier roman. Une phrase de Conrad, qui lui
donne littéralement l’occasion de le mettre « au-dessus de
Proust »1 et qui, ainsi placée en exergue, détermine sa propre
portée. Plus largement, elle nous invite à explorer les entours du
texte, à sonder ses bordures, à scruter ses marges pour en
approcher le foyer. Aussi nous conduit-elle tout naturellement sur
les dernières lignes du Tramway, à la recherche d’un « sens ».
1. Dans un entretien récent, Claude Simon déclarait : « Je place Dostoïevski audessus de Proust qu’en dépit de quelques réserves je place lui-même très haut.
Toutefois, on n’a, à mes yeux, jamais poussé aussi loin ni aussi haut l’art du
roman et celui de la prose que Conrad ne l’a fait avec ses deux chefs d’œuvre
d’orfèvrerie que sont Typhon, et Le Nègre du Narcisse. » Dans « Entretien avec
Claude Simon », propos recueillis par Christian Michel et Richard Robert,
Scherzo n°3, avril 1998, p.7. Sous la première épigraphe du Tramway, on en lit une
deuxième, empruntée, celle-là, à Proust.
347
Littérature et saveur
Difficile toutefois de ne pas s’autoriser d’abord un détour,
qu’en dépit de la prescription, ou peut-être à cause d’elle, on ne
résiste pas à faire, mû par la tentation d’aller voir « à l’intérieur ».
Et en effet, au cœur du roman, c’est une disparition qu’on trouve :
celle de la mère du narrateur. Invisible et inexprimable, comme
semblent l’indiquer la coupure typographique qui en précède la
mention, les trois points de suspension qui la figurent sans la
formuler et le recours à une métonymie1 qui la suggère sans la
dire : »… simplement quand je suis revenu pour les grandes
vacances après Pâques la liseuse n’était plus là je me rappelle que
sans rien dire je l’ai cherchée […] » (68). Au centre donc, l’adverbe
« simplement » l’indique, pas d’analyse possible, un événement
brut, le constat d’une absence et le silence de l’orphelin laissé sans
explication, « [c]omme si rien – ou presque – n’avait changé… »,
privé de sens. D’ailleurs, la quête entreprise par l’enfant qui s’est
tu n’a d’abord abouti qu’« […] au pourrissoir du côté du bois de
pins », une voie sans issue où l’enquête est restée vaine : »[…] et
même là sans en avoir l’air j’ai cherché si je pouvais en voir des
morceaux mais je n’ai rien trouvé […] » (70).
Avec Le Tramway, l’écrivain adulte reprend la quête de l’enfant
resté sans voix2, la poursuit, la prolonge et la publie. Il fait de
l’image absente de la mère disparue le point de convergence du
texte, et « l’enveloppe » de deux voies narratives3. Deux voies
entre lesquelles le narrateur (et avec lui le lecteur) va et vient, qui
n’ont apparemment pas d’autre lien que lui, mais qui, comme le
tramway de l’histoire, lui permettent parfois4 de rejoindre sa mère.
1. C’est dans cette « liseuse », qui permettait qu’on la transporte de la chambre
au jardin, que la mère moribonde est généralement évoquée dans le texte.
2. Au silence de l’enfant correspondent d’ailleurs les hésitations du narrateur qui
souligne sans cesse les limites de son savoir et les insuffisances du verbe, en
particulier lorsqu’il se rappelle sa quête dans : « cette pièce ou plutôt ce salon »
(68-69) et évoque la liseuse « en bois noir (ébène ?) » suivant l’ombre de « ces
arbres dont je ne sais pas exactement le nom moitié cyprès moitié cèdres au
feuillage un peu lugubre vert sombre si toutefois on peut appeler feuilles ces
courtes brindilles […] » (69).
3. L’une renvoie à l’enfance du narrateur, l’autre, à un séjour que le narrateur
vieilli a fait à l’hôpital.
4. Il arrive toutefois que l’enfant, malgré tous ses efforts, manque le tramway
qui, en principe, lui permet, lorsqu’il sort du collège, de rejoindre la propriété
familiale où l’attend sa mère à l’agonie. Alors « fatidique », il le met à l’épreuve
_______________________
348
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
S’entrecoupant, elles dessinent un texte fragmentaire où, par
bribes, on la devine qui s’esquive. Figure centrale mais seulement
esquissée, elle est inabordable sinon par ses entours.
Aussi retrouve-t-on la figure maternelle à la lisière du texte :
« “Si belle au milieu de toutes ces fleurs ! ”… Non. Terrifiante
sans doute, avec son nez en lame de couteau, sa peau cartonneuse
et grise collée aux os de la face par la souffrance. Mais on avait
refermé le cercueil avant mon arrivée. Restait le parfum lourd et
entêtant des fleurs et la fade odeur de la cire fondue qui glissait
lentement le long des cierges. » (139)
Innommée, dans cet avant-dernier paragraphe, elle apparaît
masquée « par la souffrance », par « sa peau cartonneuse et grise
collée aux os de la face » et menaçante « avec son nez en lame de
couteau » qui signe et appelle son propre retranchement. Et cette
évocation nécessairement fantasmatique (« terrifiante, sans
doute ») qui en chasse une autre, piochée ailleurs mais trop
mensongère (« “Si belle au milieu de toutes ces fleurs !” »), vient se
substituer à l’image absente, au souvenir manquant : « on avait
refermé le cercueil avant mon arrivée ».
Par son absence, la mère du narrateur hante aussi le
paragraphe final du roman qui se rapporte à la ligne narrative de
l’enfance, et s’attache à la « mélancolie des fins d’été » (131) qui
plane sur le jardin déserté de la maison familiale où « …
[p]ersonne ne ramassait les olives tombées de l’arbre et dont les
pulpes écrasées parsemaient de taches noires les trois marches de
briques par lesquelles, tournant brusquement à droite, se terminait
la première rampe du sentier bordé de ces buissons d’un bleu pâle,
personne non plus, sauf les enfants, ne faisait attention aux figues
trop mûres, à la peau ratatinée et ridée, presque noire, à la chair
éclatée, pourpre, granuleuse et sucrée, éparpillées quelques mètres
plus loin parmi les touffes d’herbe encore vertes du pré roussi par
l’été et qu’il fallait dans l’odorant et lourd parfum des larges
feuilles disputer aux fourmis. » (139-140)
Là, le narrateur lui-même s’efface devant les choses, derrière
un collectif (« les enfants ») et dans des tournures
de la séparation, le réduit, « hors de souffle d’avoir couru » (31), à « voir
disparaître au loin la motrice [...] comme si le tramway lui-même s’escamotait
avec une sorte de ricanement moqueur et méchant » (33).
349
Littérature et saveur
impersonnelles (« qu’il fallait […] disputer aux fourmis », « auraiton dit », et plus loin : « où semblait toujours flotter ce voile »).
Fondu dans le paysage familier qu’il traverse puis laisse derrière
lui, il s’en tient finalement aux seuls abords de la bâtisse, dont on
ne voit que le pas, « les trois marches de briques ». Là, il paraît
ainsi se résigner à rester à l’écart, comme s’il avait admis
l’exclusion dont il a fait l’objet durant la maladie de sa mère puis à
sa mort, comme s’il avait consenti aux écrans interposés entre elle
et lui (portes closes, silences ou « accessoire[s] postiche[s] » (63)1)
et aux séparations répétées dans l’histoire2, souvent mentionnées
dans le roman. A la fin, il aurait renoncé à réparer son éviction de
la chambre de sa mère moribonde3, comme il tentait de le faire, au
début4, en se faisant admettre, à condition de « se faire oublier »,
dans la cabine du Wattman. Il aurait compris, dès lors, que « le
sens […] ne se trouve pas à l’intérieur, comme d’une noix mais à
l’extérieur »5.
Cette fois, même, il prend ses distances, s’éloigne, va au delà
de « la première rampe du sentier », puis « plus loin », et enfin
jusqu’« au bout de l’allée » où il reste. Son trajet aboutit à la station
du tramway : « Au bout de l’allée bordée de mûriers, le tramway
1. En particulier « cette perruque aux ondulations figées que non par coquetterie
bien sûr mais par un souci de décence (et sans doute pour m’épargner une
vision trop effrayante) maman (je le sus plus tard) s’obstinait à porter [...] » (63).
2. Jusqu’à la fermeture du « cercueil avant [s]on arrivée ».
3. Cette éviction, centrale dans le roman et pour l’enfant, est significativement
relatée dans une parenthèse : « (entré une fois à l’improviste dans la chambre et
aussitôt chassé, comme si j’avais surpris quelque rite, quelque cérémonie
vaguement obscène, clandestine ou sacrée, comme quelque mise illégale au
tombeau). » (81).
4. Ce souhait ouvre le deuxième paragraphe du roman « Rester dans la cabine
(par où il fallait d’ailleurs passer pour pénétrer dans le tramway) [...] » (12). La
cabine du Wattman, lieu terrible qui semble être un seuil entre deux mondes, est
un lieu de convoitise pour le narrateur enfant obnubilé par l’idée de s’y tenir, en
dépit de l’interdit. L’infinitif, ainsi placé en tête de phrase, prend des allures
d’impératif catégorique.
5. C’est d’abord à l’intérieur que le narrateur enfant cherche vainement la liseuse
de sa mère disparue : (68-69) « […] je l’ai cherchée d’abord dans cette pièce ou
plutôt ce salon de l’aile droite qui communiquait de plain-pied avec le jardin par
deux portes-fenêtres et qu’on avait aménagé pour elle comme une chambre […]
mais je ne l’ai trouvée nulle part ». A l’inverse, lors du séjour à l’hôpital, le
narrateur vieilli, lorsqu’il est « enchaîné à [s]on lit » (124) tente de raconter « tout
ce que je pouvais voir à l’extérieur […] » (125).
350
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
s’arrêtait […] ». Au terme du parcours, pourtant, il se retourne et
semble tenté de revenir lorsqu’il considère, du « portail », « l’allée
pénétrant dans les jardins ». Mais il n’esquisse alors qu’une image
furtive et générale de ces jardins, d’une liste de pluriels,
récapitulative (« les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil,
les iris fanés ») d’où se détache, seul, « le bassin d’eau croupie »
auprès duquel, aux fêtes du 15 août, dans son dernier été,
« maman agonisait lentement » (89)1. Et le paysage s’efface
finalement avec le texte sous un « uniforme linceul » de
« poussière blanchâtre » : « Dans des vasques de terre cuite, deux
aloès nains aux feuilles bordées de jaune couronnaient les
montants du portail à l’entrée de l’allée pénétrant dans les jardins
où, en septembre, à l’époque des vendanges, stagnait, aurait-on dit
en permanence entre les lauriers dans l’air immobile la fine
poussière blanchâtre soulevée par l’auto de quelque visiteur – ou
simplement (la sécheresse était telle) les sabots des lourds
percherons et les roues cerclées de fer des charrettes. Comme si
quelque chose de plus que l’été n’en finissait pas d’agoniser dans
l’étouffante immobilité de l’air où semblait toujours flotter ce voile
en suspension qu’aucun souffle d’air ne chassait, s’affalant
lentement, recouvrant d’un uniforme linceul les lauriers touffus,
les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d’eau
croupie sous une impalpable couche de cendres, l’impalpable et
protecteur brouillard de la mémoire. » (140-141)
A eux trois, les derniers paragraphes du Tramway figurent, en
son seuil, une page de deuil.
Le premier, bref, est coupé. Bribe de phrase en suspension,
interrompue par une incise qui la corrige, il est une tentative
avortée de négation de l’événement par la fiction2 : « Comme si
rien – ou presque – n’avait changé… ».
A quoi le dernier paragraphe est une manière de contrepartie.
Ample, développé, il est à l’image du « voile en suspension » sur
lequel il se referme : il résiste à l’achèvement, figure « le protecteur
1. Il arrivait toutefois que le narrateur n’y trouve que « la liseuse au tissu fané
sortie parfois à tout hasard, seule et vide auprès du bassin […] si son occupante
habituelle […] avait préféré rester à l’intérieur […] » (121).
2. Il n’est pas rare que le narrateur commence ainsi ses phrases ou ses
paragraphes pour circonscrire une impression, donner une explication, apporter
une précision ou introduire un point de vue critique. Voir par exemple p. 109.
351
Littérature et saveur
brouillard de la mémoire » et la marche du temps. A la fallacieuse
hypothèse d’un monde inchangé, il oppose le souvenir d’un
monde au mouvement constant mais discret (« olives tombées »,
« coulée de résine », « s’affalant lentement ») de chute. Il en
consigne les imperceptibles transformations, dégradations qui,
tout à la fois, nient l’immobilité et luttent contre une disparition
brutale et radicale.
Au milieu, un paragraphe qui montre l’épreuve du manque,
exprime des coupures et dit ce qu’il en « reste » : une phrase, hors
de son contexte, entendue à la volée1, par le narrateur vieilli qui la
cite, tenté un temps de lui prêter un sens. Mais le souvenir
personnel resurgi (« Non. Terrifiante ») coupe court à la phrase
d’emprunt et à la tentation furtive de substituer une vision
romancée à l’image absente de la mère. Reste un visage émacié,
aux traits acérés, évoqué par fragments (« son nez », « sa peau »,
« la face ») ; manque la dépouille de la mère défunte soustraite à la
vue de l’enfant par la censure familiale.
Le narrateur dès lors semble voué à la solitude et à un savoir
lacunaire dont il a souvent fait l’aveu dans le cours du roman2.
Mais cette ignorance, ces obstacles, n’ont pas raison de son
imaginaire. Et même, ils motivent une fiction qu’ils rendent
nécessaire, une écriture vouée à la reprise (« – ou presque – »), à la
correction (« non »), à l’hypothèse (« sans doute »), au détour.
Dérouté, il prend la voie de la métaphore et projette sa mélancolie
en un « paysage choisi »3. « Comme si rien – ou presque n’avait
changé… » […] « Non » […] « Comme si quelque chose de plus
1. C’est dans un ascenseur de l’hôpital que le narrateur entend cette phrase
d’abord « “Qu’elle était belle au milieu de toutes ces fleurs ! ”, phrase qui
pouvait tout aussi bien faire allusion à une mariée amie des infirmières ou à une
morte sur son lit de morgue [...] » (114) puis « ces quelques mots : “… si belle au
milieu de toutes ces fleurs ! ” qui ne pouvaient logiquement, dans un tel lieu (un
hôpital) que faire allusion à une morte reposant à la morgue dans une profusion
de roses et de chrysanthèmes […] » (115).
2. Très explicitement : « me demandant de nouveau […] » ( 27), « Je n’ai jamais
compris […] » (48) ou encore « On s’explique mal pourquoi […] » (58) etc. ; ou
plus discrètement, à travers de nombreuses tournures hypothétiques ou
interrogatives.
3. Voir le premier vers du poème « Clair de lune » de Paul Verlaine dans Fêtes
Galantes, Paris, éditions Gallimard (Poésie), 1973 [1867], p. 97: « Votre âme est
un paysage choisi ».
352
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
[…] » répond le narrateur soucieux de ce « presque » qui change
tout. Dans l’écriture, il retient le peu qui persiste de l’événement
masqué (« Restait le parfum lourd […] »), attentif à ce qui meurt,
c’est-à-dire à ce qui vit encore, imperceptiblement, et qu’il
continue de chercher dans le « somnolent silence du jardin » (121)
ou « au pied du grand pin parasol dont le tronc penché par le vent,
presque couché à sa base » se laisse scruter. A découvert, l’arbre,
imparfaitement « recouvert non pas exactement d’écorce mais
d’épaisses écailles encastrées l’une dans l’autre », exprime un suc
subtile : « Entre deux d’entre elles sourdait en permanence une
coulée de résine qui formait d’abord une grosse bulle, à peu près
de la taille d’une groseille, d’un jaune d’or étincelant au soleil et
dont la base se couvrait d’une sorte de taie avant de finir par
s’écouler en une longue traînée de larmes grises, peu à peu
blanchâtre, comme une fiente d’oiseau. » (140)
Si les minuscules émanations de l’été finissant, restées
inaperçues (« Personne ne ramassait les olives tombées »,
« personne non plus […] ne faisait attention aux figues ») parce
qu’inutilisables, corrompues (« écrasées », « trop mûres, à la peau
ratatinée et ridée », « dont la base se couvrait d’une sorte de taie »),
déjetées par le temps (« taches noires », « chair éclatée »), comme
le pin « par le vent », font l’objet de l’évocation finale du Tramway,
c’est qu’elles ne sont pas perdues à toute valeur, ni indifférentes à
tous les regards. Infimes, elles plaisent aux petits ; « les enfants » et
les « fourmis » sont friands de ces fruits qui s’abîment, au point de
se les « disputer ». Charnus, ils éveillent un désir charnel, ronds
(« grosse bulle, à peu près de la taille d’une groseille »),
appétissants (« sucrée »), généreux, ils s’offrent au toucher
(« granuleuse » et « pulpes écrasées », « chair éclatée ») et s’ouvrent
au regard qui peut voir dedans (« pourpre, granuleuse »). De même
le « grand pin parasol », à portée de regard laisse apparaître son
principe vital. De toute la nature, émane une impression de vie et
de profusion que vient renforcer la multitude des couleurs :
« noires », « bleu pâle », « presque noire », « pourpre », « encore
vertes », « roussi », « gris soyeux », « teinté de rose », « brun »,
« jaune d’or », « grises », « blanchâtre », « jaune », « blanchâtre »1.
1. Notons que comme l’écriture qui s’achève, la liste va du noir (la non couleur,
signe de deuil) au blanc (réputé réunir toutes les couleurs).
353
Littérature et saveur
Pourtant, il ne reste du passé que résidus épars : « olives […]
écrasées parsem[ées] », « figues […] éparpillées […] parmi les
touffes d’herbe encore vertes du pré roussi par l’été », « coulée de
résine », « fine poussière blanchâtre », convoités mais promis, sous
l’effet du temps ( « trop mûres », « d’abord », « avant de finir par »,
« peu à peu ») à une destruction prochaine. L’évolution des images
qui se rapportent à la résine exsudant du « grand pin parasol » en
témoigne : la « grosse bulle […] groseille », qui rappelle l’enfant
gourmand de « figues trop mûres », devient déjection (« comme
une fiente d’oiseau »), « le jaune d’or étincelant au soleil » vire au
« blanchâtre » et la sécrétion vitale, cicatrisante, ne laisse pas de
devenir « traînée de larmes », stigmate d’une blessure. Tous les
éléments naturels sont soumis, dans ce paysage, au travail du
temps (« écrasées », « éclatée », « roussi », « brûlés », « fanés »,
« croupie ») qui finalement devient menace d’uniformité et que le
narrateur tout à la fois veut montrer et tente de contrer.
L’imparfait duratif (« sourdait en permanence », « stagnait […] en
permanence », « semblait toujours flotter »), itératif, à l’occasion,
(« le tramway s’arrêtait »), illustre la fonction de conservation de ce
récit de décomposition qui proteste contre la disparition.
Et, de fait, le « grand pin parasol », « couché », dévié de sa
fonction protectrice et dont le narrateur revoit dans une sensuelle
évocation l’« écorce » faite « d’épaisses écailles encastrées l’une
dans l’autre en losanges, d’un gris soyeux teinté de rose bordées
d’un bourrelet brun » fait souche dans le récit. Il vient rappeler
sensiblement (posture, formes, couleurs) l’image souvenir de la
mère à l’agonie évoquée bien plus tôt dans le texte : « […] elle
s’était muée en un personnage d’une dureté rigide qui, chaque
jour, me faisait appréhender le moment de la retrouver, à demi
étendue sur cette liseuse recouverte d’une toile de Jouy où de
petits paniers fleuris disposés en quinconces jouaient entre des
faisceaux de fines rayures roses, vêtue de cette robe de chambre
de flanelle grise bordée d’un galon gris foncé […] » (39).
De même, la « peau ratatinée et ridée, presque noire » des
figues trop mûres rappelle celle « cartonneuse et grise » de la mère
moribonde, « le lourd parfum des larges feuilles », celui « lourd et
entêtant des fleurs » mortuaires, et « la coulée de résine » muée en
« traînées de larmes » figure la blessure que suggérait seulement
« la cire fondue qui glissait le long des cierges » dans la chambre de
la mère morte.
354
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Mais cette « coulée de résine » observée où le tramway s’arrête,
c’est aussi la vie discrète de la nature qui continue et vient
contrarier, en la rappelant, la mort de la mère déjà matérialisée par
« la cire fondue qui glissait lentement le long des cierges ». Ces
échos naturels du paysage de l’enfance qu’ensevelit finalement un
« uniforme linceul » permettent au narrateur d’approcher, à travers
des images, l’événement brutal, la rupture de son enfance, et de
dire une fois encore son désir de retrouver sa mère absente. A
n’en pas douter, il prend acte d’une dégradation à la fin du roman.
Toutefois, la « couche de cendres », qui consacre la dissolution des
corps, est aussi élément fertile qui voile, couvre et borde1 le texte.
Éloignée du centre, cette évocation finale n’en éclaire pas moins le
texte dans son ensemble. Elle l’enveloppe d’un « impalpable et
protecteur brouillard » dont la matière en dispersion et rendue
incertaine par des glissements métaphoriques (« fine poussière »,
« couche de cendres », « brouillard de la mémoire »), qui signalent
ses propriétés mixtes et sa fonction ambivalente, rappelle bien
celles de la « vapeur » suscitée par le « sens » selon Conrad.
Cette dernière page montre l’écriture du Tramway comme un
travail de deuil, une quête toujours à l’œuvre. Une écriture qui
prend le relais du tramway de l’histoire et par laquelle le narrateur,
multipliant les arrêts, allant d’une série narrative (celle de
l’enfance) à l’autre (celle d’un séjour à l’hôpital), d’une période à
l’autre, d’un lieu à l’autre, parvient finalement à approcher sa mère
et à en garder le souvenir. Convaincu de ne pouvoir combler une
perte irrémédiable, le narrateur esquisse une sortie, mais non sans
retenir ce que « personne ne ramassait », ces résidus, témoins
d’une vie qui persiste et qui lui donnent à voir ce qu’on lui
occultait, ce peu qui reste et qui fait du texte ce qui lie. Une
relation qui a force de liaison, c’est aussi ce que signifie la dédicace
du Tramway : « à Réa, encore. » Cet autre entour du texte, sans une
majuscule initiale qui aurait signalé un commencement et pourvu
de l’adverbe « encore », signale en effet, d’entrée de roman,
l’importance que l’auteur donne à ce qui continue, subsiste et
1. Toute l’évocation finale accorde d’ailleurs une importance particulière aux
enveloppes (« l’écorce », « la peau ») et aux bordures (« sentier bordé de buissons
d’un bleu pâle », « l’allée bordée de mûriers », « écailles […] bordées d’un
rugueux bourrelet brun », « deux aloès nains aux feuilles bordées de jaune »),
soulignant la quête de limites et de repères en ce lieu seuil.
355
Littérature et saveur
reste. Adressée à sa femme, elle souligne son rôle, un rôle que son
prénom, pris dans son acception commune (roue à gorge d’une
poulie) rapproche providentiellement de celui de l’écriture :
soulever des fardeaux, transmettre un mouvement en utilisant des
forces indirectes et déplacer pour retenir ou relier.
356
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
SPINOZA,
TRAITÉ THÉOLOGICO-POLITIQUE
Par Pierre-François MOREAU
ENS Lettres & Sciences Humaines, Lyon
CHAPITRE VII
De l’interprétation de l’Ecriture
[1] Tous, assurément, reconnaissent en paroles que l’Ecriture sainte est la parole de Dieu qui
enseigne aux hommes la vraie béatitude ou le chemin du salut. Mais, dans le ‘ s faits, ils montrent
tout autre chose. Car le vulgaire ne semble se soucier de rien moins que de vivre selon les
enseignements de l’Ecriture sainte; presque tous, nous le voyons, cherchent à faire passer leurs
inventions pour parole de Dieu et s’appliquent uniquement, sous prétexte de religion, à contraindre
les autres à penser comme eux. Nous voyons, dis-je, que’ ce dont les théologiens se soucient
ordinairement, c’est de la meilleure manière de déformer les Lettres sacrées pour en tirer leurs
inventions et leurs thèses et les abriter sous l’autorité divine; il n’est rien qu’ils ne fassent avec moins
de scrupule et plus de témérité que d’interpréter les Ecritures, c’est-à-dire la pensée de l’Esprit saint
: si quelque chose les préoccupe, ce n’est pas la crainte d’attribuer quelque erreur à l’Esprit saint et
de s’éloigner du chemin du salut, c’est d’être convaincus d’erreur par d’autres, de voir ainsi leur
autorité foulée aux pieds et d’être méprisés. Mais si les hommes prononçaient du fond de l’âme le
témoignage qu’ils portent en paroles sur l’Ecriture, ils auraient alors une tout autre règle de vie :
tant de discordes n’agiteraient pas leurs esprits, ils ne se combattraient pas avec tant de haine; bien
loin d’avoir ce penchant aveugle et téméraire à interpréter l’Ecriture et à forger des nouveautés dans
la religion, ils n’oseraient embrasser comme doctrine de l’Ecriture rien qu’elle ne leur enseigne très
clairement; enfin ces sacrilèges, qui n’ont pas craint de falsifier l’Ecriture en plusieurs passages, se
seraient bien gardés d’un tel crime et n’y -auraient pas porté leur main sacrilège3. Mais l’ambition
et le crime ont eu finalement tant de puissance qu’on fait consister la religion non pas tant dans
l’obéissance aux enseignements de l’Esprit saint que dans la défense d’inventions humaines ; bien
plus, que la religion est placée non dans la charité, mais dans la diffusion des discordes parmi les
hommes et dans la propagation de la haine la plus insensée, masquée sous le nom fallacieux de
zèle divin et de ferveur ardente. A ces maux vint s’ajouter4 la superstition, qui enseigne aux
hommes à mépriser la nature et la raison et à n’admirer et à ne vénérer que ce qui les contredit
357
Littérature et saveur
l’une et l’autre : 1 aussi n’est-il point étonnant que des hommes, afin d’admirer et de vénérer
davantage l’Ecriture, s’efforcent de l’expliquer de telle sorte qu’elle paraisse contredire absolument
la nature et la raison; c’est pourquoi ils rêvent que les plus profonds mystères se cachent dans les
Lettres sacrées ; ils s’épuisent à scruter ces absurdités en négligeant le reste qui est utile; tout ce
qu’ils forgent ainsi dans leur délire, ils l’imputent entièrement à l’Esprit saint et s’efforcent de le
défendre de toute la force et de toute la vigueur de leurs affects5. Car les hommes sont ainsi faits : ce
qu’ils conçoivent par l’entendement pur, ils le défendent par la raison et l’entendement seul; et, au
contraire, les opinions qui viennent des affects de leur âme, c’est par eux aussi qu’ils les défendent.
Spinoza, Œuvres, III, Traité théologico-politique, Paris, PUF, 2001, P.-F. Moreau
éd., p. 277-279.
358
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Prélude à l’interprétation
Spinoza consacre le chapitre VII du Traité théologico-politique à
l’interprétation de l’Ecriture1. C’est un des chapitres qui a été le
plus commenté, autant dans ses conséquences que dans sa
démarche. Son plan est très clair : Spinoza commence par énoncer
les règles constituant sa méthode – qui permet d’interpréter
l’Ecriture par elle-même, comme on interprète la Nature, en ayant
recours uniquement aux forces de la lumière naturelle mais sans
préjuger de l’accord de ses contenus avec la Raison (§ 5-9); puis il
énumère les difficultés que l’on rencontre dans la mise en œuvre
de cette méthode (§ 10-18); enfin il critique les conceptions
opposées à la sienne : celles qui jugent l’Ecriture au-dessus de la
lumière naturelle; celles qui au contraire prétendent que ses
enseignements se reconnaissent à ce qu’ils s’accordent avec la
Raison; celles enfin qui veulent établir la validité de leur lecture sur
l’autorité d’une tradition (§19-22).
Il vaut la peine de regarder de près les premiers paragraphes,
qui introduisent au raisonnement et à l’exposé des règles. Il est
remarquable que Spinoza ne commence pas par critiquer les
méthodes existantes (on a vu qu’il ne le fera qu’à la fin du
chapitre) : s’il critique ses adversaires, c’est en décrivant leur
comportement; plus exactement la discordance entre leur
reconnaissance verbale de l’utilité de la Bible, et leur conduite qui
la dément. La description de cette conduite cependant est
différenciée : une phrase repère simplement le fait que la foule
(vulgus) ne vit pas selon les enseignements de l’Ecriture; la suite
distingue ce que font "presque tous" (fere omnes) et "les
théologiens".
Les premiers, donc la grand majorité de la foule, font passer
leurs inventions (commenta) pour la parole de Dieu et cherchent à
obliger autrui à vivre comme eux; autrement dit, au lieu de
conformer leur vie à la norme qu’ils prétendent reconnaître, ils
suivent leurs inclinations et travestissent la norme pour se justifier;
1. Texte établi par Fokke Akkerman, traduit par Jacqueline Lagrée et PierreFrançois Moreau. La numérotation des paragraphes vient des éditeurs.
359
Littérature et saveur
mais en outre, suivant ce qui est d’ailleurs une des inclinations les
plus fortes de la nature humaine – tellement forte que l’Ethique la
reconnaîtra aussi chez le philosophe qui veut amener les autres
hommes à vivre selon la Raison – ils utilisent cette norme une fois
transformée pour conduire autrui à partager leur jugement; ainsi,
cette efficace de la norme qu’ils refusent pour eux-mêmes, ils la
restaurent pour les autres : la lecture de l’Ecriture sainte apparaît
donc moins comme une relation simple entre Dieu et l’individu
que comme un enjeu des relations interindividuelles.
Comment faut-il entendre le "presque" de "presque tous" ?
S’agit-il d’opposer cette majorité de la foule aux hypothétiques
hommes honnêtes qui vivraient selon les vrais enseignements de la
Bible ? peut-être; mais comme on ne parlera pas de ceux-là
ensuite, il vaut sans doute mieux comprendre qu’il s’agit de faire
une distinction entre ces fere omnes qui, pourrait-on dire,
travestissent la parole biblique empiriquement, et les theologi cités
ensuite, qui ajoutent un tour de vis supplémentaire. En effet, ils
justifient ce que les autres font spontanément : ils inventent une
méthode d’interprétation; ce dont ils se soucient ordinairement,
"c’est de la meilleurs manière de déformer les Lettres sacrées pour
en tirer leurs inventions (figmenta) et leurs thèses et les abriter sous
l’autorité divine"; ce qui caractérise leur démarche, c’est le manque
de scrupules et la témérité pour interpréter l’Ecriture. Il faut donc
remarquer que la première fois que le mot interpréter survient
dans le texte, c’est pour désigner une mystification raisonnée1.
La suite de ces paragraphes construit sa problématique autour
de quelques notions. Les deux premières sont les opposés
documenta - commenta (ou figmenta). C’est donc l’idée d’enseignement
qui intervient donc d’emblée pour désigner le contenu de
l’Écriture ; elle irrigue tout le texte – on y trouve successivement
docere, documentum, doctrina, edocere. L’enseignement dont il s’agit,
c’est celui qui gouverne la conduite de la vie. Ce qui s’oppose à
l’interprétation spinoziste, c’est moins une autre interprétation
qu’une autre façon de vivre : ratio vivendi. Elle produit la discorde,
1. Et la deuxième fois aussi : quelques lignes plus loin le même verbe est de
nouveau précisé par la témérité et, en outre, l'aveuglement.
360
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
la haine, les querelles d’autorité. On regarde comment les gens
vivent et on observe la discordance avec leur référence à
l’Ecriture. Dès lors, l’interprétation est moins un principe de
lecture qu’un principe de justification. C’est pourquoi il est inutile
d’évoquer tout de suite son contenu : ce sont ses conséquences,
ou plutôt ses causes qui sont prises en vue. Le discours qui
alimente la discorde s’oppose à celui qui encourage la charité.
Autrement dit, tout se passe comme si la clef de l’herméneutique
résidait dans l’anthropologie.
On peut dès lors se demander comment Spinoza va introduire
son principe d’interprétation – c’est-à-dire s’il va passer
abruptement de la description des conduites à l’énoncé théorique
des règles. En fait, comme souvent dans le TTP, ce qui se dit dans
un registre prépare ce qui se dit plus loin dans un autre registre. Le
procédé passe ici par le couple religio/superstitio. Sous la plume de
Spinoza, le premier terme est neutre (la religion peut être vraie ou
vaine), alors que le second est toujours négatif. Dès la préface du
Traité, la superstition a été décrite dans ses causes (la condition
humaine liée aux aléas de la fortune, qui engendrent l’espoir et la
crainte) et dans ses modalités (croyances absurdes, confiance mal
placée, interprétation délirantes des coïncidences); l’absurdité
assumée et la haine de la Raison étaient mentionnées comme des
traits constants. Ici elles vont être reprises presque comme une
définition, et à la haine de la Raison vient s’ajouter la haine de la
Nature. Le comportement des théologiens est donc caractérisé par
un contenu théorique, et on peut s’attendre à ce que ce contenu
soit précisément nié par le principe d’interprétation que Spinoza
va introduire.
C’est précisément ce qui se passe aussitôt après : ce principe
consiste à admettre que "la méthode d’interprétation de l’Ecriture
ne diffère pas de la méthode d’interprétation de la Nature, mais lui
est entièrement conforme". C’est à partir de cet énoncé succinct
que les différents aspects de la méthode vont être développés. Il
ne faut pas en sous-estimer l’importance : il dit tout simplement
qu’il existe actuellement, au moment où Spinoza écrit, des règles
éprouvées dans les sciences de la nature, et qu’elles constituent le
seul chemin pour établir une certitude dans ce que nous
appellerions maintenant les "sciences humaines". La méthode
361
Littérature et saveur
d’interprétation ne se tire pas de rien, et surtout pas des
herméneutiques antérieures : elle considère comme un fait établi la
norme de vérité mise au point par les mathématiques et les autres
sciences et elle l’exporte dans un domaine nouveau. Mais elle ne
peut le justifier qu’en montrant, dans les comportements qu’elle
critique, la négation à l’état pratique de cette norme de vérité.
Ainsi, non seulement c’est l’anthropologie qui détient la vérité de
l’herméneutique, mais c’est en opposant à la démarche
herméneutique un principe heuristique venu d’ailleurs que l’on
pourra construire une nouvelle interprétation.
362
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
KARL VALENTIN,
SOUCIS DE FAMILLE
Par David LESCOT
Un salon bourgeois dans une petite ville.
LE PÈRE.– (à Afra) Eh bien, personne n’aurait pensé que ça en arriverait là !
AFRA.– Père ! Ce n’était pas ta faute ! Tu n’as pas pu agir autrement. Si la mère s’en était un
tant soit peu occupée, Heinrich n’aurait rien pu faire du tout. Tais-toi, voilà Heinrich.
HEINRICH.– Bonjour.
LE PÈRE ET AFRA.– Bonjour !
HEINRICH.– Joseph est revenu.
LE PÈRE ET AFRA.– Quand est-il arrivé ?
HEINRICH.– Notre mère a dit qu’il est là depuis déjà deux jours.
AFRA.– C’est ce que je vous disais, mais vous n’avez pas voulu me croire.
LE PÈRE.– Il ne ferait sûrement pas une chose pareille !
HEINRICH.– Et il a bien raison ! Il ne va pas la mêler à une telle histoire.
LE PÈRE.– Là, il n’a pas raison ; avec l’âge on voit plus loin.
AFRA.– Comme on fait son lit on se couche ; c’est un proverbe.
HEINRICH.– C’est vrai, mais il arrive qu’un proverbe soit déplacé.
LA MÈRE.– (entrant ; au père) Bon, eh bien ! Qu’en dis-tu ? Nous y voilà. Il a fallu que ça
en arrive là.
LE PÈRE.– Non ! Non, maman, ça aurait pu ne pas en arriver là.
AFRA.– Ah, et Heinrich, que doit-il faire maintenant ?
HEINRICH.– Ce que vais faire ? Je n’ai pas besoin d’y réfléchir longtemps – je vais voir le
bourgmestre, et s’il me dit : « laisse tomber », je laisse tomber, et s’il me dit : « prends l’affaire en
main », alors là je sais ce qu’il me reste à faire.
AFRA.– Heinrich ! Réfléchis bien ! Tu plonges toute notre famille dans le malheur !
LE PÈRE.– Ha ha ! Notre famille, laissez-moi rire ! Il y faudrait quelqu’un d’autre que
monsieur le bourgmestre.
LA MÈRE.– (au père) Ça, pour faire des grandes phrases, tu es toujours là. C’est pourtant
par le bourgmestre que nous avons tout appris.
363
Littérature et saveur
HEINRICH.– (donne nerveusement un coup de poing sur la table) Ce n’est pas vrai ! C’est
une calomnie ! On n’a pas le droit de porter un jugement sur un homme quand on n’est pas au
courant de l’affaire.
AFRA.– Tu parles pour toi – mais je le connais peut-être mieux que toi et que vous tous, et
maintenant, je peux encore vous dévoiler quelque chose. Le bourgmestre n’aurait absolument rien
su si notre mère – notre propre mère – ne le lui avait pas dit.
HEINRICH ET LE PÈRE.– (consternés) Mère, est-ce vrai ?
La mère est assise à la table et pleure, le visage dans ses mains.
HEINRICH.– (se lève) Dieu vous garde.
LE PÈRE ET AFRA.– Mère ! Heinrich s’en va.
LE PÈRE (autoritaire).– Heinrich ! Tu restes ici ! Et tout de suite.
HEINRICH.– Je pars.
LE PÈRE.– Tu restes – sinon – (montrant la mère) – je la chasse. […]
(Extrait)
Karl Valentin, Soucis de famille (1943) in La Sortie au théâtre et autres textes,
Traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, Editions Théâtrales, 2002, p. 74-75
364
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Inexplication de texte.
D’emblée, la courte pièce de Karl Valentin intitulée Soucis de
famille se situe sur le terrain privilégié du drame bourgeois, ce
« salon » que Diderot a voulu substituer aux lieux conventionnels
et indéterminés de la tragédie classique, désireux comme le dit
Dorval dans les Entretiens sur le Fils naturel de « transporter au
théâtre le salon de Clairville, comme il est ». Mais cette indication
inaugurale ne donnera pas lieu ultérieurement à un développement
notable : de ce lieu bourgeois, il nous est dit, rien de plus, qu’il est
meublé d’une table (sur laquelle le père donne nerveusement un
coup de poing, à laquelle la mère s’assoit pour pleurer), et encore
qu’on y entre et que tous finiront par en sortir.
Le dialogue entre le père et sa fille Afra débute abruptement et
sans préparation, ce qui tendrait à tirer la scène vers la tranche de vie
chère au méconnu Jean Jullien dans sa période naturaliste.
Pourtant la scène écrite par Karl Valentin n’est à l’évidence
pas plus un drame bourgeois qu’une tranche de vie naturaliste
même si elle leur emprunte à l’occasion quelques traits distinctifs,
dont il faut bien avouer qu’ils nous égarent plus qu’ils ne nous
éclairent.
Mieux vaut donc se résigner, comme le préconise Michel
Vinaver pour sa méthode de la « lecture au ralenti », à suivre avec
patience et abnégation la progression de l’action, en recensant
informations et événements.
Il est d’emblée question d’une faute aux conséquences
considérables (« personne n’aurait pensé que ça en arriverait là » ;
« ce n’était pas ta faute »). Conformément au principe de
condensation inhérent à la concentration imposée par les
contraintes dramatiques, l’évocation du personnage de Heinrich
est immédiatement suivie de son apparition. Sa première parole
(« bonjour »), relativement pauvre sur le plan de la charge
référentielle, n’en contribue pas moins à exacerber à l’extrême la
tension instaurée par l’échange qui précède. C’est cette charge
émotionnelle que renforce encore la riposte à l’unisson des deux
protagonistes : « bonjour ! » Le point d’exclamation, précieuse
365
Littérature et saveur
didascalie à l’usage des interprètes, traduira non seulement la
surprise due à l’irruption inopinée de celui sur lequel on s’apprêtait
à médire, autant que la culpabilité d’être pris en flagrant délit de
médisance, mais aussi le reproche tacite adressé à celui qui mérite
bien que l’on médise de lui, et encore l’à-propos des médisants
soucieux de sauver les apparences, sans oublier la cordialité
élémentaire due à qui vous souhaite une bonne journée.
Quant à la révélation qui suit ce brutal duel d’amabilités,
« Joseph est revenu », elle soulève un cas de figure dramaturgique
épineux, diamétralement opposé au procédé du quiproquo, qui
place d’ordinaire le spectateur en surplomb des personnages. Or si
tous, sur la scène, semblent prendre la mesure d’un tel coup de
théâtre, il n’en va pas de même du spectateur qui ignore
absolument qui est Joseph.
Le groupe de répliques qui suit tend pourtant à constituer
momentanément Joseph en foyer central de la crise. À tel point
que la faute inaugurale, dont le motif fait jusqu’ici défaut, pourrait
coïncider avec ce retour. Mais tandis que la révélation de la clé de
l’énigme se trouve provisoirement différée par un assaut de
sentences à valeur proverbiales, il convient de se reporter à la
deuxième partie du texte, non reproduite ici, et livrant de
nouveaux renseignements capitaux relatifs à Joseph. Ainsi ce n’est
plus de deux jours mais de quinze, nous apprend la Mère, dernière
entrée en scène, que date son retour. Plus étonnant encore est
l’attitude de Heinrich : « ça c’est une surprise, Joseph est
revenu ! ». Cette stupéfaction éprouvée par celui-là même qui
annonçait précédemment le retour de Joseph n’est pas sans semer
une certaine confusion dans la conduite du drame. Confusion
encore accentuée par le dialogue qui suit ce retournement
d’attitude de Heinrich :
AFRA – Est-ce que Joseph le sait ?
HEINRICH. – Joseph doit bien le savoir lui-même qu’il est revenu.
AFRA. – Mais lui, de qui le sait-il, c’est ça que je voudrais savoir.
L’amnésie qui semble ainsi frapper les protagonistes porte un
coup fatal à l’idéal d’unité préconisé par Aristote dans sa Poétique.
Plus de « bel animal » si chacun est incapable de se souvenir de ce
366
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
qu’il a dit, fait ou pensé quelques instants auparavant. La
dialectique temporelle qui organise le déroulement dramatique sur
le mode d’une suite absolue de présents (Peter Szondi, Théorie du
drame moderne), n’aurait alors plus cours. À cette progression
linéaire se substituerait un mouvement à la fois cyclique et
rétrograde reconduisant à chaque moment le drame vers un
nouveau commencement.
Toujours est-il que tous les indices concourent à prouver que
Joseph, accusé dans la seconde partie du texte de ne pas avoir
« d’amour filial », est le frère d’Afra et de Heinrich. Voilà qui livre
une donnée du plus haut intérêt : tous les personnages de la pièce
sont de la même famille.
Que tous les protagonistes présents en scène appartinssent à
la même lignée contribuerait à tirer, de manière évidente, le texte
de Karl Valentin vers la tragédie. C’est d’Aristote encore que nous
vient cette précieuse intuition, car qui d’autre que lui pour démêler
l’écheveau d’un pareil morceau dramatique. « Le surgissement de
violences au cœur des alliances – comme un meurtre ou un autre
acte de ce genre accompli ou projeté par le frère contre le frère,
par le fils contre le père, par la mère contre le fils ou le fils contre
la mère –, voilà ce qu’il faut rechercher », nous dit le chapitre 14
de la Poétique(traduction Dupont-Roc et Lallot, Éditions du Seuil).
Telle est la condition requise pour la production des affects
tragiques que sont la frayeur et la pitié. À ce titre, Soucis de famille
est une tragédie parfaitement conforme aux préceptes
aristotéliciens. Si ensuite on entreprend d’y faire la part statistique
de la frayeur et de la pitié, on conviendra aisément que les
événements qui composent son action s’avèrent généralement
moins effrayants que pitoyables.
Reprenons à présent le fil de l’échange dialogué à l’endroit où
nous l’avions laissé. Après l’irruption de la Mère surgit en paroles
mais non sans brutalité la figure du bourgmeste, alléguée par
Heinrich à qui il semble mettre en mains une douloureuse
alternative (d’un côté « prends l’affaire en mains », de l’autre
« laisse tomber »), mais défiée par le Père (victime d’une hybris
coupable ?), qui lui dénie le pouvoir de plonger son foyer dans le
malheur. Détenteur du pouvoir civil (il est apparemment le plus
367
Littérature et saveur
haut placé dans la petite dont il était question lors de la première
didascalie), le bourgmestre n’en est pas moins doté d’une
impressionnante omniscience relative aux tracas de ses
administrés, ce qui n’est pas étonnant pour autant qu’on admette
qu’au théâtre voir, savoir, et pouvoir vont de pair. Encore qu’en ce
qui concerne le bourgmestre la question fasse débat entre les
locuteurs, engagés dans des arguties qu’avec la meilleure volonté
herméneutique il est bien difficile de tirer au clair.
Le morceau ainsi découpé s’achève sur la première menace de
départ de Heinrich, sommé au contraire par le Père de rester.
Grande affaire dramatique en effet que celle de rester ou de partir,
comme d’ailleurs que d’entrer ou de sortir. Qu’on se souvienne de
Léonce et Léna, qui dans la pièce de Büchner croient partir mais
reviennent à ce qu’ils avaient fui pour y rester éternellement.
Qu’on pense aux personnages de la Cerisaie de Tchekhov, attachés
corps et âme à rester avant de se découvrir la joie insoupçonnée
de partir, ou encore aux vagabonds d’En attendant Godot de
Beckett, incapables de choisir entre l’un et l’autre (ce qui au
théâtre équivaut à rester). Chez Karl Valentin, l’annonce du départ
de Heinrich ne fait que préfigurer la seule issue possible à l’aporie
tragique :
AFRA.– (très calme) Bon, je n’ai plus rien à faire dans cette maison. Je pars.
Elle sort.
HEINRICH.– Afra part – eh bien, je pars aussi.
Il sort.
LE PÈRE.– S’ils partent tous les deux, eh bien je pars aussi.
Il sort.
LA MÈRE.– (en pleurs, crie en direction du père) Père ! Toi aussi, tu pars ?
Alors – moi non plus, je n’ai plus rien à faire ici.
Elle sort.
La scène est vide. Rideau.
Ce qui, bien entendu, est un dénouement possible sur le plan
strictement dramatique, mais laisserait en suspens dans des
conditions réelles un certain nombre de questions, comme celle
touchant au devenir de la propriété familiale.
Pour complète qu’elle tente d’être, l’explication qui précède
laisse néanmoins ouvertes un certain nombre de questions sur
368
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
lesquelles pour différentes raisons il convient de ne pas s’étendre à
outrance. La première a trait au sens profond de la tragédie
valentinienne, qui comme on l’a parfois suggéré, ne cesse de nous
échapper. L’auteur ne souhaiterait-il pas suggérer néanmoins que
l’espace familial obéit à un fonctionnement rien moins que
transparent, que la violence qui y règne n’a d’égale que le non-dit
par lequel elle s’exprime, et que les circonstances des drames qui
s’y jouent sont impénétrables y compris pour ses acteurs ?
La deuxième remarque est une constatation d’ordre
métacritique : il semblerait qu’un texte incompréhensible soit loin
d’être inexplicable, ce qui est une bonne nouvelle.
Enfin, la dernière hypothèse, qu’on se contentera d’avancer
prudemment, porte sur l’éventuelle dimension comique de Soucis
de famille. S’il s’avérait, ce qu’on ne se hasardera pas à affirmer aussi
témérairement, que l’auteur ait voulu instiller dans sa tragédie des
traits propres à marquer une distance avec le fond de son propos
et à susciter de la sorte le rire, le commentaire qui précède s’en
trouverait partiellement invalidé. Mais laissons là la chose au
simple état de possibilité, car sur le comique il ne nous appartient
pas de dire quoi que ce soit. Et voici pourquoi.
Dans un entretien inédit accordé en décembre 2000 à D.L. au
sujet du Mariage de Figaro de Beaumarchais, J.G. déclarait : « Je
pense qu’il est très difficile de parler directement du comique. Il
est très facile d’écrire sur le tragique. Les bibliothèques sont
pleines de livres pompeux sur le tragique. Mais il est à peu près
impossible de parler ou d’écrire sur le comique » Et comme son
interlocuteur se hasarda à lui demander : « pourquoi ? », J.G.
répondit : « Tout tient dans une sentence de Voltaire : tout
commentateur de bons mots est un sot. Un trait d’esprit que vous
expliquez à quelqu’un qui ne le comprend pas devient
insoutenable. Il en va de même du comique. On donnera des
approximations générales, tristes ou solennelles. Je crois que le
comique, il faut l’approcher en parlant d’autre chose, mais pas
directement. »
369
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
VOLTAIRE,
« ARC. JEANNE D’ARC, DITE LA PUCELLE
D’ORLÉANS »
Par Christiane MERVAUD
Université de Rouen
Mezerai conte que le prince de la milice céleste lui apparut; j’en suis fâché pour Mezerai, et
j’en demande pardon au prince de la milice céleste.
La plupart de nos historiens qui se copient tous les uns les autres, supposent que la pucelle fit des
prédictions et qu’elles s’accomplirent. On lui fait dire qu’elle chassera les Anglais hors du
royaume, et ils y étaient encore cinq ans après sa mort. On lui fait écrire une longue lettre au roi
d’Angleterre, et assurément elle ne savait ni lire, ni écrire; on ne donnait pas cette éducation à une
servante d’hôtellerie dans le Barrois; et son procès porte qu’elle ne savait pas signer son nom.
Mais, dit-on, elle a trouvé une épée rouillée dont la lame portait cinq fleurs de lys d’or gravées; et
cette épée était cachée dans l’église de Ste Catherine de Fierbois à Tours. Voilà certes un grand
miracle !
La pauvre Jeanne d’Arc ayant été prise par les Anglais, en dépit de ses prédictions et de ses
miracles, soutint d’abord dans son interrogatoire que Ste Catherine, et Ste Marguerite l’avaient
honorée de beaucoup de révélations. Je m’étonne qu’elle n’ait rien dit de ses conversations avec le
prince de la milice céleste. Apparemment que ces deux saintes aimaient plus à parler que
St Michel. Ses juges la crurent sorcière, elle se crut inspirée; et c’est le cas de dire,
"Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier."
Le texte figure dans les trois ouvrages suivants :
1) Les Honnêtetés littéraires, 1767 (« XXIIe honnêteté »).
2) Éclaircissements historiques a l’occasion d’un libelle calomnieux contre
l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (ajout de 1769 à la « XVIIIe
sottise »)
3) Questions sur l’Encyclopédie, 1770 (article « Arc. Jeanne d’Arc,
dite la Pucelle d’Orléans »).
371
Littérature et saveur
Un texte itinérant de Voltaire sur Jeanne d’Arc
Dans les Oeuvres de Voltaire, nombre de textes sont repris,
parfois modifiés, parfois purement et simplement recopiés. Des
unites textuelles voyageuses sont ainsi déplacées dans d’autres
contextes. Cette circulation s’accentue au fil des ans. On l’explique
en se référant à des catégories psycho-biographiques et on brandit
le spectre du radotage. Dès le XVIlle siècle, la polygraphie
voltairienne tombe sous le coup de cette critique, Diderot ouvre le
ban en s’en prenant aux Lettres d’Amabed, « rabâchage de toutes les
vieilles polissonneries que l’auteur a débitées »1. Chez les
commentateurs des oeuvres dites de vieillesse du patriarche de
Ferney, c’est plutôt la gêne qui prévaut à cet égard. Meister,
lorsqu’il dirigea, en l’absence de Grimm, la Correspondance littéraire
mit l’accent sur la dimension pédagogique de la répétition dont un
militant des lumières ne peut négliger l’efficacité, à condition
qu’elle ne devienne point lassante. Notre propos, plus modeste, ne
sera pas de nous interroger sur des causes, mais de tenter
d’analyser des conséquences en s’intéressant aux effets produits
par la mobilité sur un texte itinérant. Faut-il, sans autre forme de
procès, l’expliquer dans son contexte d’origine ? Le sens est-il
affecté par ces migrations ? Poser de telles questions paraît relever
d’une curiosité tout au plus bonne à ravir des érudits. Or, cette
pratique du transfert et du transplant de textes affecte une œuvre
majeure, les Questions sur l’Encyclopédie, quantitativement et
qualitativement.
Ce bréviaire de la pensée voltairienne recueille maints textes
antérieurs, emprunte à des écrits divers et qui prennent place dans
cette œuvre alphabétique aux côtés d’articles inédits rédigés pour
répondre à l’Encyclopédie ou pour composer la propre encyclopédie
du patriarche de Ferney. Ainsi l’article « Arc. Jeanne d’Arc dite la
Pucelle d’Orléans », publié dans cet ouvrage en 1770, avait déjà
paru à deux reprises, en 1767 au titre de « XXIIe honnêteté » dans
Les Honnêtetés littéraires, puis comme ajout en 1769 à la « XVIIIe
sottise de Nonnotte » des Eclaircissements historiques publiés en
1. Diderot, Oeuvres complètes, ed. Assézat, t.Vl, 367. Diderot reconnaissait, parmi
ces « vieilles polissonneries », « l'ongle du lion caduc ».
372
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
1763.1 Une dissertation sur la Pucelle ne peut laisser indifférent de
la part de celui qui rima 8561 décasyllabes sur les aventures héroïcomiques d’une fille du peuple qui, sur intercession divine, sauve
la France, est brûlée vive avec la bénédiction de l’Eglise et qui sera
finalement canonisée au XXe siècle. « Ma Jeanne », disait Voltaire.
Ses plaisanteries sur le pucelage de cette belle fille plantureuse lui
valurent maintes frayeurs alors que se multipliaient éditions pirates
et copies falsifiées de ce divertissement aristocratique, de tonalité
quasi canularesque. Or le texte sur Jeanne d’Arc, inseré dans trois
ouvrages différents, Les Honnetetés littéraires, les Eclaircissements
historiques, les Questions sur l’Encyclopédie, se situe dans un registre
tout autre.
Des vers truffés de mots d’esprit, d’allusions coquines, de
références parodiques avaient assuré la réputation sulfureuse du
poème voltairien. Les quelques lignes que nous nous proposons
d’étudier, n’ont rien à voir avec les morceaux de bravoure qu’on
élit de préférence pour les scruter, pour cerner leurs moindres
inflexions et qui autorisent des exercices de lecture convaincants.
Ce n’est pas un « beau » texte, qui aurait sa place toute trouvée
dans une anthologie. Mais c’est un texte que son auteur crut
suffisamment important ou significatif pour le faire entrer, alors
qu’il avait, par deux fois, été utilisé, dans cet « essai de quelques
articles omis dans le grand dictionnaire, ou qui peuvent souffrir
quelques additions, ou qui, ayant été insérées par des mains
étrangères, n’ont pas été traitées selon les vues des directeurs de
cette entreprise immense ».2 Ce multi-usage serait-il preuve
d’élection ou, au contraire, dévalue-t-il un texte bouche-trou ?
Dans ces quelques lignes, Voltaire, sans surprise, se livre à une
critique acérée des prédictions attribuées à Jeanne, se moque d’un
miracle qu’elle aurait accompli, ridiculise les voix qu’elle aurait
entendues. Il refuse toute intervention du merveilleux dans son
histoire, récuse celle de Dieu tout autant que celle du Malin selon
1. Ce texte est reproduit par Moland dans les Éclaircissements historiques, M, XXIV,
498-499, seulement signalé pour les deux autres oeuvres (M, XXVI,148 et M,
XVII, 351).
2. « Introduction aux Questions sur l'Encyclopédie par des amateurs », M, XVII, 6.
373
Littérature et saveur
des juges la condamnant pour fait de sorcellerie. Il conclut en
citant Les Plaideurs, « Ma foi, juges et plaideurs, il faudrait tout
lier », puis se ravise, conscient de l’indécence de ce ton désinvolte,
et il ajoute : « si l’on pouvait se permettre la plaisanterie sur de
telles horreurs ». Ces courts paragraphes appartiennent à la
première partie d’une dissertation qui relève les ridicules de cette
histoire. La seconde partie fera entendre la voix de l’indignation
sur ce qu’elle a d’horrible.
Ce texte a été conçu comme une réponse à l’abbé Nonnotte
qui, dans ses Erreurs de Voltaire, réfute le chapitre LXXX de l’Essai
sur les mœurs, « De la France au temps de Charles VII. De la Pucelle
et de Jacques Cœur ». Deux thèses s’affrontaient, une version
laïcisée, une version cléricale. Dans l’Essai sur les mœurs, Voltaire
s’était attaché à mettre au jour des ressorts purement humains.
« Un gentilhomme des frontières de Lorraine », nomme
Baudricourt fut à l’origine d’un « expédient » pour tirer Charles
VII de l’état déplorable où il était réduit. Il « crut trouver », dans
une servante de cabaret, « un personnage propre à jouer le rôle de
guerrière et d’inspirée. L’artifice réussit grâce à la collaboration de
l’intéressée » Jeanne eut assez de courage et assez d’esprit pour se
charger de cette entreprise ». Des complicités plus ou moins
tacites permirent au stratagème de s’imposer : « Elle fut examinée
par des femmes, qui ne manquèrent pas de la trouver vierge, et par
une partie des docteurs de l’Université et quelques conseillers du
Parlement, qui ne balancèrent pas à la déclarer inspirée; soit qu’elle
les trompât, soit qu’ils fussent eux-mêmes assez habiles pour
entrer dans cet artifice : le vulgaire le crut, et ce fut assez. » 1 Alors
commence la chevauchée héroïque de Jeanne, sa présence au sacre
de Reims, puis sa capture, sa captivité, le jugement inique, la mort
sur le bûcher. Nonnotte, que ce récit révulse, s’attaque à des
points de détail. I1 entend prouver que Jeanne était bien une
bergère et non une servante, sainte Catherine et sainte Marguerite
préférant sans doute se faire entendre dans un cadre bucolique.
Puis il cite les actes du procès, réfute trois historiens, RapinThoiras, Enguerrand de Monstrelet, Girard du Haillan qui se sont
efforcés d’affaiblir le merveilleux de cette histoire, enfin conclut
1. Essai sur les mœurs, éd. R. Pomeau, Paris, Garnier, 1963, t. 1, 750-75 1.
374
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
par un argument d’autorité : « des seigneurs, des magistrats, des
docteurs, des gens de guerre, des religieux » ont reconnu dans ces
faits « de l’inspiration et du miraculeux ».1
Voltaire réplique, fourbissant ses arguments. Son texte
s’inscrit dans une polémique et s’affiche comme tel. Dans
Les Honnêtetés littéraires, il passe en revue ses ennemis qu’il fustige
d’importance, le mot "honnêteté" soulignant ironiquement le refus
de toute civilité. Aussi l’abbé de Cavayrac, Jean-Jacques Lefranc de
Pompignan, maître Abraham Chaumeix, La Beaumelle
composent-ils une galerie de portraits au vitriol. Celle-ci s’enrichit
d’une « XXIIe honnêteté », en 17 points, infligeant une leçon à ce
« cher Nonnotte », au « petit Nonnotte », à « l’ex-révérend père exjésuite Nonnotte » dont les bévues ou ignorances sont
commentées avec hargne. Dans ce contexte, l’argumentation de
ces paragraphes qui mettent en cause prédictions, miracles,
mission dictée par des voix célestes, il renvoie au texte absent de
Nonnotte, plus encore au cuistre qui en est l’auteur et auquel il
faut prouver que Jeanne était « une idiote hardie qui se croyait
inspirée; une héroïne de village à qui on fit jouer un grand rôle ».
La lettre du texte importe moins que l’intention polémique qui
l’aimante.
En 1769, selon une technique qui s’apparente au « coupecollé », ce même texte est appelé à la rescousse pour grossir la
XVIlle sottise de Nonnotte des Éclaircissements historiques.
Auparavant cette « sottise » était indigente ; elle portait sur la date
de naissance de Jeanne d’Arc et donnait lieu à discussions
vetilleuses. La charge de la XXIIe honnêteté, autrement riche de
substance, est alors transférée. Dès 1767, Voltaire prétendait
éclairer le publie qui aime l’histoire, sa dissertation trouve tout
naturellement place dans un ouvrage dont le dessein était ainsi
défini : « S’il s’agit de goût, on ne doit répondre à personne, par la
raison qu’il ne faut pas discuter des goûts ; mais est-il question
d’histoire, s’agit-il de discuter des faits intéressants, on peut
répondre au dernier des barbouilleurs, parce que l’intérêt de la
1. Nonnotte, Les Erreurs de Voltaire, Lyon, MDCCLXX, t. 1, 201-209 (chap.
XXII « De Jeanne d'Arc »).
375
Littérature et saveur
vérité doit l’emporter sur le mépris des libelles. Ceci sera donc un
procès par-devant le petit nombre de ceux qui étudient l’histoire et
qui doivent juger ».1 Ainsi se plaide, devant des spécialistes, le
« procès » de Nonnotte cet « ex-jésuite », « savant comme un
prédicateur » et « poli comme un homme de collège ». Les
Éclaircissements historiques entendent réfuter systématiquement
Les Erreurs de Voltaire. La XVIIIe sottise s’ouvre sur une vive
attaque qui conditionne la lecture de la suite : « Que cet homme
charitable insulte encore aux cendres de Jean Hus et de Jérôme de
Prague, cela est digne de lui; qu’il veuille nous persuader que
Jeanne d’Arc était inspirée et que Dieu envoyait une petite fille au
secours de Charles VII contre Henri VI, on pourra rire ».2 Cette
phrase introductive situe cette XVIIIe sottise dans le double
registre du ridicule et de l’horreur.
Dans Les Honnêtetés littéraires comme dans les Éclaircissements
historiques, règlement de comptes et mise au point historique
s’inscrivent dans des ouvrages composés de courts chapitres, liés
par un dessein d’ensemble que marque la numérotation des
« honnêtetés » ou des « sottises ». Cette composition permet
d’accumuler des réponses sur des points bien cibles. Le texte
concernant Jeanne d’Arc, l’un des plus longs, entrait dans des
énumérations ; or il se voit arraché à son contexte polémique,
comme si son sens n’était pas épuisé par les circonstances qui
l’avaient vu naître. Ce texte est devenu article des Questions sur
l’Encyclopédie et l’on trouve trace de ce transfert délibéré dans la
Correspondance de Voltaire qui écrit à son libraire Cramer en mars
1770 : « On avait oublié d’envoyer l’article Arc Jeanne d’Arc, dite
la pucelle d’Orléans, qui doit être placé avant l’article Ardeur ».3
La signification de cette page dépasserait-elle sa première
fonction, celle d’une réplique ? Ou bien serait-elle susceptible
d’assumer d’autres fonctions ?
1. M, XXIV, 483.
2. M XXIV, 497-498.
3. D 16232. Nous renvoyons à l'édition Besterman de la Correspondance de
Voltaire, Genève-Oxford, 1968-1977.
376
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le portrait de Jeanne en « idiote hardie » qui fut le jouet de
manigances politiques avant d’en devenir la victime se voit
accorder une chance d’être lu autrement. Voltaire supprime toute
référence à son duel avec Nonnotte. Plus de mise en garde, plus
d’admonestation : « Apprends, Nonnotte, comme il faut étudier
l’histoire quand on ose en parler ».1 Le texte gagne en
respectabilité. L’attaque contre Mézerai et la plupart de nos
historiens « qui se copient tous les uns les autres » paraît inspirée
seulement par les exigences d’une saine critique. Ainsi Mezerai
« conte » et le terme est d’une propriété remarquable : l’apparition
du prince de la milice céleste relève d’une activité fabulatrice, de la
part de Jeanne, de la part aussi de son historien. Voltaire avait déjà
relevé cette assertion de Mézerai dans un article envoyé le 30
septembre 1764 à la Gazette littéraire2, la corrigeant par un autre
jugement de l’historien dans son Abrègé chronologique de l’histoire de
France qui, plus prudemment, rapportait que Jeanne « assurait
avoir commission expresse de Dieu ».
Selon une technique éprouvée, Voltaire intervient à la
première personne, dialoguant avec Mézerai et avec le prince de la
milice céleste dont il remarquera plus loin que Jeanne ne dit mot
de ses conversations. Il prévoit des objections dans une incise :
« mais, dit-on », et commente ce grand miracle par une
exclamation. La familiarité du ton contribue à cette
démystification. Le traitement infligé aux prédictions ressort du
procédé du démenti par les faits : comme la terre tremblant de
nouveau après le bel autodafé de Lisbonne, les Anglais, que
Jeanne devait chasser du royaume, y sont encore « cinq ans après
sa mort ». La preuve a été administrée, elle l’est moins à propos de
cette lettre que Jeanne aurait envoyée, alors qu’elle ne sait pas
écrire, et qu’elle pourrait avoir dictée. Enfin Voltaire ridiculise un
miracle, celui de la découverte d’une « vieille épée rouillée », puis
ironise sur les saintes jaseuses.
1. M XXIV, 503, phrase qui n'a pas été reproduite dans les Questions sur
l'Encyclopédie.
2. M XXV,213.
377
Littérature et saveur
Ce texte illustre l’une des constantes de la pensée historique
voltairienne. On l’a dit justement : « La philosophie se mesure,
chez les historiens, au statut de la fable (mythes de fondation,
miracles, desseins providentiels), des héros, des rois et des
prêtres »1. A la « barbarie cléricale et gothique » s’opposent la
lucidité critique et le raisonnement. Cette page sur Jeanne qui fait
entendre la voix de la philosophie dans l’histoire, insérée dans les
Questions sur l’Encyclopédie, est alors mise en perspective. Elle prend
place dans le large tour d’horizon d’une oeuvre alphabétique. »
Jeanne d’Arc dite la Pucelle d’Orléans », sans la présence
grimaçante de Nonnotte et sans la cohorte des crédules, doit
révéler son vrai visage.
L’article s’apprécie alors à l’intérieur des réseaux des Questions
sur l’Encyclopédie. Il joue son rôle parmi de grandes figures
historiques d’Alexandre à Théodose, tout un ensemble d’articles
dans lesquels Voltaire s’attache à pourchasser les contes de vieilles,
à dénoncer des légendes, à combattre des réputations usurpées. Il
prend place également dans la thématique si riche du refus de
l’irrationnel et du suprarationnel, d’« Apparition » qui renvoie en
note à « Vision » et à « Vampires », à « Miracles », à « Prophéties ».
Les phénomènes de communication avec l’au-delà relèvent pour
Voltaire « du genre de la friponnerie, ou du genre de la folie » 2 ; les
miracles ou les prédictions, violations des lois immuables de la
nature, sont de l’ordre des impossibilités. L’enjeu de ce texte est
alors différemment accentué dans les Questions sur l’Encyclopédie,
centré sur l’esprit d’affabulation, problème autrement important
que des querelles avec un abbé Nonnotte.
Ainsi le même texte, transféré et transplanté, bien que
reproduit à la lettre près, n’est-il ni tout à fait le même ni tout à
fait un autre pour le lecteur. Il éveille des harmoniques qui varient
selon l’ouvrage dans lequel il est greffé. Le texte migrant
désarçonne, y compris lorsqu’il ne subit pas de métamorphose.3
1. J. Goldzink, Voltaire, « Portraits littéraires », Paris, Hachette, 1994, p. 97.
2. 12. M, XX, 582.
3. La question des textes transférés, mais également celle des textes réécrits dans
les Questions sur l'Encyclopédie, est d'importance. Elle n'a guère été étudiée
jusqu'alors. Sur l'article « Propriété », voir C. Mervaud, « Réemploi et réécriture
_______________________
378
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Toute explication de texte est un combat avec l’ange. La tâche est
singulièrement compliquée pour ces unités textuelles mobiles à
géométrie variable. Habituellement, un texte appartient à une
œuvre qui serait gravement mutilée s’il en était soustrait. Ces
textes voyageurs de l’œuvre de Voltaire ne sont pas
obligatoirement polysémiques, même s’ils reçoivent, de contextes
différents, des éclairages qui les font miroiter, mettant en valeur tel
aspect au détriment d’autres potentialités.
Peut-être doit-on expliquer ces textes dans leurs apparitions
successives, marquant ainsi qu’ils ne sont pas univoques ? Au lieu
de chercher à cerner leur essence, il resterait à étudier leurs
existences et la question de la « beauté » du texte serait assez
accessoire. Dans l’« Introduction aux Questions sur l’Encyclopédie par
des amateurs », Voltaire déclarait : « Quelques gens de lettres qui
ont étudié l’Encyclopédie ne proposent ici que des questions, et ne
demandent que des éclaircissements ; ils se déclarent douteurs et
non docteurs »1. Les textes itinérants de Voltaire posent maintes
questions non résolues, ils demandent des « éclaircissements », ils
laissent à penser sur une conception de l’œuvre et de l’écriture
voltairiennes, ils invitent surtout, à l’instar des amateurs, à rester
douteurs.
dans les Questions sur l'Encyclopédie : l'exemple de l'article "Propriété"« , SVEC
2003 : 01,3-26.
1. M, XVII, 3.
379
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
VOLTAIRE,
DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE,
article « VERTU »
Par Annie BECQ
Qu’est-ce que vertu ? Bienfaisance envers le prochain. Puis-je appeler vertu autre chose que ce qui
me fait du bien ? Je suis indigent, tu es libéral; je suis en danger, tu me secours; on me trompe, tu
me dis la vérité; on me néglige, tu me consoles; je suis ignorant, tu m’instruis : je t’appellerai sans
difficulté vertueux. Mais que deviendront les vertus cardinales et théologales ? Quelques-unes
resteront dans les écoles.
Que m’importe que tu sois tempérant ? c’est un précepte de santé que tu observes; tu t’en porteras
mieux, et je t’en félicite. Tu as la foi et l’espérance, et je t’en félicite encore davantage; elles te
procureront la vie éternelle. Tes vertus théologales sont des dons célestes; tes cardinales sont
d’excellentes qualités qui servent à te conduire mais elles ne sont point vertus par rapport à ton
prochain. Le prudent se fait du bien, le vertueux en fait aux hommes. Saint Paul a eu raison de
te dire que la charité l’emporte sur la foi, sur l’espérance.
Mais quoi, n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain ? Eh! comment puis-je
en admettre d’autres? Nous vivons en société; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce
qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux, Il sera revêtu d’un cilice; eh bien, il sera
saint : mais je ne l’appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres
hommes auront profité. Tant qu’il est seul, il n’est ni bienfaisant ni malfaisant; il n’est rien pour
nous. Si saint Bruno a mis la paix dans les familles, s’il a secouru l’indigence, il a été vertueux;
s’il a jeûné, prié dans la solitude, il a été un saint. La vertu entre les hommes est un commerce de
bienfaits; celui qui n’a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Si ce saint était dans le
monde, il ferait du bien sans doute; mais tant qu’il n’y sera pas, le monde aura raison de ne lui
pas donner le nom de vertueux; il sera bon pour lui, et non pour nous.
Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, ivrogne, livré à une débauche secrète avec luimême, il est vicieux; il est donc vertueux, s’il a les qualités contraires. C’est de quoi je ne puis
convenir : c’est un très vilain homme s’il a les défauts dont vous parlez; mais il n’est point vicieux,
méchant, punissable par rapport à la société, à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à
présumer que, s’il rentre dans la société, il y fera du mal, qu’il y sera très vicieux; et il est même
bien plus probable que ce sera un méchant homme, qu’il n’est sûr que l’autre solitaire tempérant et
381
Littérature et saveur
chaste sera un homme de bien; car dans la société les défauts augmentent, et les bonnes qualités
diminuent.
On fait une objection bien plus forte ; Néron, le pape Alexandre VI, et d’autres monstres de cette
espèce, ont répandu des bienfaits; je réponds hardiment qu’ils furent vertueux ce jour-là.
Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n’était pas vertueux; que c’était un
stoïcien entêté, qui, non content de commander aux hommes, voulait encore être estimé d’eux; qu’il
rapportait à lui-même le bien qu’il faisait au genre humain; qu’il fut toute sa vie juste, laborieux,
bienfaisant par vanité, et qu’il ne fit que tromper les hommes par ses vertus; je m’écrie alors :
« Mon Dieu, donnez-nous souvent de pareils fripons! »
382
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Machine de guerre contre l’Église romaine, le Dictionnaire philosophique ne saurait proposer à qui le consulte une ou des définitions
ou encore la même examinée depuis des points de vue divers, en toute sérénité. L’article « Vertu » qui termine cet étrange dictionnaire
dont l’auteur discourt à la première personne et apostrophe vigoureusement son lecteur, offre un exemple particulièrement réussi de
l’énonciation – dont les modalités sont elles-mêmes porteuses de
sens – d’un thèse chère à Voltaire : la définition tout humaine et
sociale de la vertu par la bienfaisance, hors de toute perspective
théologique et surnaturelle.
Énoncée d’entrée de jeu : « Qu’est-ce que vertu ? Bienfaisance
envers le prochain » cette définition va subir, au fil des cinq paragraphes suivants des objections de plus en plus fortes et subtiles
que le « je », auteur de l’article, balaiera victorieusement. Elles sont
le fait d’une instance de discours qui revêt des formes diverses et
entretient avec le je-auteur des rapports complexes : d’une espèce
d’inclusion à l’opposition nettement inscrite de deux discours.
La question initiale en effet exhibe bien à la fois la posture
spécifique du lecteur de dictionnaire consultant ce type d’ouvrage
pour découvrir le sens d’un mot et celle de l’auteur dont l’écriture
suppose ce questionnement. Mais ce lecteur, loin d’être innocent,
dispose d’un savoir préalable qui fait d’emblée de ces questions
des objections ; il a déjà une certaine idée de la vertu, parfaitement
connue du je-auteur, dans lequel il est pour ainsi dire inclus, et par
la déconstruction de laquelle passe la production de la notion
nouvelle. Quelle est cette idée à détruire ? A l’allusion vague
(« autre chose ») succèdent les termes précis, techniques, de
« vertus cardinales et théologales », en même temps que se
détachent, émanent en quelque sorte, du « je » un « tu », puis une
question (« Mais que deviendront les vertus cardinales et
théologales ? ») dont la formulation diffère de celle d’une
objection impliquée par la réflexion du « je » et qui amorce un
dialogue.
Pourtant le « tu », pour ainsi dire sécrété par le « je », n’est pas
d’emblée celui de l’interlocuteur voire de l’adversaire : c’est cette
espèce de tu générique qui sert à proposer un exemple et qui vient
donner corps au « ce qui » abstrait de « ce qui me fait du bien ». Le
383
Littérature et saveur
« je » est son « prochain » et ce « tu » s’emploie à combler les
divers manques dont doit souffrir le « je », en autant d’actes que
celui-ci dit incontestablement vertueux. Le « tu » apostrophé dans
le paragraphe deux garde cette valeur générique mais il est surtout
pris à partie dans un pseudo-dialogue où le « je » confisque sa
parole, développant l’amorce sur laquelle s’est conclu le
paragraphe précédent, et il incarne maintenant le détenteur et le
défenseur des vertus cardinales et théologales, le chrétien à qui
Saint Paul a parlé. C’est à un personnage de ce genre qu’il faut
attribuer la deuxième objection qui ouvre le paragraphe trois,
encore qu’elle ne jouisse pas d’un statut vraiment indépendant du
discours du « je ».
Au reste, ce long paragraphe, central, ne comporte aucune
inscription de l’instance objectrice : le « tu » a disparu, relayé dans
sa fonction d’incarner les exemples par une figure désignée à la
troisième personne : « un solitaire », ce qui crée une certaine distance par rapport au « je » locuteur, lequel au reste parle surtout au
nom de la société, de la communauté humaine : il use d’un
« nous » qui a peut-être absorbé le « tu » des premiers paragraphes
– à moins que celui-ci ne reparaisse, lui aussi pluralisé, dans le
« vous » qui formule une objection retorse au paragraphe cinq.
Quoique présenté dans une incise (« me dites-vous ») qui l’enserre
encore dans le discours du « je », ce « vous » formule une
objection qui lui est clairement attribuée. Mais la réfutation du
« je » occupe beaucoup plus de terrain et, paradoxalement,
l’inscription explicite d’un discours de l’adversaire, nettement
distinct de celui du « je » (« On fait une objection », « quelques
théologiens disent ») dans les deux derniers paragraphes,
s’accompagne du flou impersonnel du « on » comme sujet ou de
l’indéfini « quelques » qui jette le soupçon sur des prises de
position qui devraient être unanimes. Inversement, le « je » se définit de plus en plus fermement face çà des objections qui se sont
détachées de lui et son cri de triomphe final, adressé directement à
Dieu par-dessus la tête des spécialistes officiels que sont les théologiens, prend la forme du discours direct du personnage d’une
espèce d’apologue.
Ce n’est pas au terme de quelque déduction linéaire qu’est apparue cette définition de la vertu : elle s’est imposée d’entrée de
384
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
jeu comme une évidence vécue par tout homme vivant en société.
Tout est dit dès le premier paragraphe et la démonstration
consiste à développer et surtout, selon une stratégie qui rappelle ce
que Pascal entendait par l’ordre du cœur (la digression sur chaque
point concernant la fin pour la montrer toujours) à revenir
obstinément sur l’idée qu’il n’est pas de vertu sans bienfaisance, en
l’envisageant sous les éclairages divers que permettent les
objections successives – lesquelles cherchent, au nom de ce que
les chrétiens entendent par vertu, à contester le caractère suffisant
de la bienfaisance. Aussi est-ce à ces vertus cardinales et
théologales que s’attaque le deuxième paragraphe pour les écarter,
non parce qu’elles seraient contraires a la vertu, c’est-à-dire des
vices, mais parce qu’elles sont autre chose : tempérance et
prudence par exemple, parmi les premières, « d’excellentes
qualités », bonnes pour la santé et la conduite, foi, espérance et
charité, des « dons célestes », propres à assurer le salut. Elles ne
peuvent qu’être bénéfiques mais sans mériter le nom de vertu
puisque le bien qu’elles apportent reste limité à celui qui en est
doté.
Conclusion parfaitement entendue par l’adversaire qui avance
alors le cas-limite du « solitaire » à qui le retrait du « commerce »
des hommes interdit la bienfaisance mais dont la sobriété, la piété,
les mortifications semblent bien mériter le nom de vertu. Voltaire
le lui refuse, sans pour autant disqualifier les qualités de l’ermite,
mais il les fait relever de la sainteté, relation tout individuelle à
Dieu comme les vertus théologales au nom d’une distinction
d’ordres – implicite dans la formulation restrictive de l’objection :
n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au genre
humain ? En effet si, dans le célèbre schéma pascalien, l’ordre de
l’esprit n’est rien du point de vue de celui de la charité, c’est ici la
conduite du saint ermite qui n’est « rien » aux yeux de la
communauté humaine. Finalement, à condition d’amputer la
charité de sa dimension surnaturelle, Saint-Paul qui la met audessus d’espérance et foi s’accorde avec le « monde » qui n’estime
pas le saint vertueux et ils ont tous deux « raison » .
L’adversaire tente alors de prendre l’auteur au piège d’un raisonnement supposant admis comme prémisse que gourmandise,
ivrognerie, impureté sont des vices, soit le contraire de vertus. En
385
Littérature et saveur
découlera nécessairement la conclusion qu’un solitaire qui ne se
livre à aucun de ces excès est vertueux ; mais, pour l’auteur,
intempérance ou débauche solitaire ne sont que des défauts,
particulièrement infâmes certes, et non des vices puisque, comme
son antonyme vertu cette notion exige l’existence de rapports
sociaux et emporte avec elle de ce fait la possibilité de sanctions.
Ce n’est pas le cas des pratiques, si déshonnêtes fussent elles de
cet infâme solitaire qui ne regardent que lui. L’absence de ces
défauts ne permet pas de le dire vertueux, pas plus, au reste, que le
refus de l’auteur de le dire vicieux sinon « vilain ».
Ce que les chrétiens appellent vertus est donc autre chose,
« dons célestes », « excellentes qualités », sainteté, dans la mesure
ou tout cela n’a pas d’incidence sociale ; mais la certitude que
l’entrée d’un saint Bruno, le fondateur de l’ordre des Chartreux,
dans le « monde » le rendrait vertueux puisqu’« il y ferait du bien
sans doute », s’effrite dangereusement au paragraphe suivant :
l’inscription dans des rapports sociaux n’est que la condition
nécessaire, minimale, de la manifestation de la vertu ; tempérance
ou chasteté ne sont pas forcément convertibles en vertus sociales ;
mieux – ou pire ? – c’est le contraire qui peut se produire car,
remarque l’auteur sans illusion sur les relations humaines, « dans la
société les défauts augmentent et les bonnes qualités diminuent ».
Voila donc entendue la cause des vertus cardinales et théologales.
L’objecteur va alors attaquer de front la liaison nécessaire et
suffisante de bienfaisance et vertu, à partir des exemples, inverses,
des deux derniers paragraphes. Comment dire vertueux des
« monstres » tels que Néron ou Alexandre VI Borgia, sous
prétexte qu’il leur est arrivé de répandre des bienfaits, ou –
objection de Praticien au fait du problème théologique de la
validité en vue du salut de la vertu des païens – des païens comme
l’empereur Antonin dont la conduite vertueuse constante dictée
par la seule « vanité », donc le souci de son bien propre (limitation
à soi dénoncée chez le tempérant ou le saint ), s’est ramenée à
« tromper les hommes » ? L’auteur se tire de ces objections en s’en
tenant pragmatiquement aux seuls actes des personnages cités,
indépendamment des autres aspects de leurs conduites et de leurs
caractères ou de leurs motivations. Seuls comptent les résultats,
même ponctuels, pour les autres hommes et l’évidence massive
386
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
des vertus du « divin » empereur païen fait sombrer dans le
ridicule et le dérisoire l’argutie théologique que l’ironie joyeuse de
l’auteur feint d’adopter pour la minimiser par le terme farcesque
de « fripon ».
Disqualification des notions de vertu des chrétiens dont il
récupère le lexique (le « prochain »), cet article illustre bien la visée
polémique du Dictionnaire, la virtuosité argumentative, la bonne
information théologique et l’ironie d’un auteur qui a bien lu
Pascal, et laisse son lecteur tirer ses conclusions. Peut-être celui-ci
remarquera-t-il quelques phénomènes structurels porteurs de
sens : seul représentant de la lettre V et dernière entrée d’un
dictionnaire alphabétique (1), l’article « Vertu » se voit doublement
mis en valeur, et pourquoi, une fois parvenu au terme de
l’ouvrage, ne pas se retourner pour jouer avec des effets d’échos
réciproques à distance, vers l’article « Abbé » avec lequel démarre
allègrement La Raison par alphabet, comme le sémillant abbé de la
chanson grivoise sur l’air de laquelle l’apostrophe Voltaire : « Où
allez-vous, M. l’abbé ? » ? Voir les « demoiselles », complètera-ton, et cet ecclésiastique débauché qui se voit rappeler d’emblée
qu’« abbé signifie père » et que la procréation est un acte
éminemment bienfaisant qui rend « service à l’État » (un « acte de
vertu » ?), ne montre-t-il pas déjà comment l’absence de chasteté
devient un vice, puisque l’activité sexuelle de ce célibataire ne peut
s’exercer qu’aux dépens de « la paix des familles » que la vertu
s’emploie à instaurer ?
1. Ces remarques ne s’appliquent évidemment qu’à l’édition de 1769.
387
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
EMILE ZOLA,
GERMINAL
Par Muriel LOUÂPRE
Université de Paris V
C’était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, fatalement, par une soirée
sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les
chemins ; et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l’or des coffres
éventrés. Les femmes hurleraient, les hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour
mordre. Oui, ce seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même cohue
effroyable, de peau sale, d’haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante
de barbares. Des incendies flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille où les pauvres, en
une nuit, efflanqueraient les femmes et videraient les caves des riches. Il n’y aurait plus rien, plus
un sou des fortunes acquises, jusqu’au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être. Oui,
c’étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la nature, et ils en recevaient le
vent terrible au visage.
Emile Zola, Germinal, in Les Rougon-Macquart, t. III, Paris, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, p. 1436.
389
Littérature et saveur
Le peuple défait, un exemple de recomposition symbolique dans
Germinal.
S’il est une scène de Germinal qui a connu une belle carrière
scolaire, c’est bien celle où une poignée de bourgeois cachés dans
une grange assistent au défilé furieux des grévistes affamés.
Alain Pagès a montré1 combien cette scène, expurgée de ses
éléments explicitement sexuels, a fréquemment été utilisée par les
éditeurs scolaires comme commentaire à des leçons d’histoire
portant sur les mouvements révolutionnaires. Confusion facile,
tant le texte multiplie les références historiques, mais confusion
quand même, qui efface d’un coup toute la duplicité du dispositif
zolien. Celui-ci ne se limite pas en effet à aligner une émeute
ouvrière sur les images des émeutes révolutionnaires, mais met en
dissonance deux traitements historiques de l’émeute, et par
conséquent deux points de vue contradictoires sur la nature de ces
rassemblements. Cette duplicité qu’une lecture didactique du texte
efface, certains critiques en ont montré à leur corps défendant
l’efficacité, en se sentant obligés de dénoncer le supposé racisme
de classe de Zola, bourgeois haineux qui représenterait ici la vision
tendancieuse d’un peuple dégradé : tel est le propos d’une
monographie déjà ancienne de Paule Lejeune2.
On serait tenté de juger qu’il s’agit d’une banale divergence
interprétative imputable aux options idéologiques des uns et des
autres. Ce serait réduire – une fois de plus – le texte de Zola au
statut d’objet transparent soumis passivement aux lectures
critiques, alors que la variété de ces lectures ne se conçoit au
contraire que si l’on met au jour le piège herméneutique sur lequel
est fondé ce passage, ainsi que son substrat textuel, dont les
enjeux vont bien au-delà de la simple idéologie zolienne. S’il y a là
tableau du peuple, portrait charge pour les uns, conforme à
l’imagerie révolutionnaire pour les autres, la question de la valeur
reconnue au peuple est pourtant seconde. Elle n’a de pertinence
1. A. Pagès, La Bataille littéraire, essai sur la réception du naturalisme à l’époque de
Germinal, Paris, Séguier, 1989.
2. P. Lejeune, Germinal, un roman anti-peuple, Paris, Nizet, 1978.
390
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
que du fait du dialogue du texte avec « l’imagerie », c’est-à-dire en
raison de sa capacité à faire image, avec ou contre d’autres images,
dont les significations idéologiques passent en contrebande : le
débat qui oppose les lecteurs de Germinal est inscrit dans la nature
du texte, à la fois lieu d’un cliché et d’un débat entre des clichés.
LE TABLEAU DU PEUPLE : UN DISPOSITIF EXEMPLAIRE
D’ELABORATION SYMBOLIQUE
La facilité avec laquelle cette scène a pu produire des
morceaux choisis, et devenir le lieu de prises de position
idéologiques virulentes, tient d’abord à sa construction.
L’ensemble de la scène est vu depuis une grange, entre les
planches disjointes d’une porte charretière : « elle avait de telles
fentes, qu’on apercevait la route entre ses bois vermoulus ». Ces
meurtrières de hasard offrent l’équivalent d’un objectif, trou-cadre
qui permet à la scène observée de se détacher du récit pour former
une image, échangeable et transférable, qui va se mettre à circuler
comme un cliché – elle le fait brillamment dans les manuels
d’histoire des écoliers, mentionnés par Alain Pagès. La vision
encadrée feuillette les niveaux de réalité du texte, l’objet regardé
semblant appartenir à un autre niveau que le personnagespectateur. Ensuite, et du fait de cette différence de niveaux, la
scène est moins ce qui est vu par un trou qu’un trou elle-même
dans le continuum du roman. Plutôt que découpée par les bords de
l’orifice-objectif, elle se détache comme un morceau d’une matière
autre, corps étranger au narratif vis-à-vis duquel son destin est de
s’affranchir, ici sous forme de topos.
Ce dispositif d’encadrement, par ailleurs procédé récurrent
chez Zola, avait déjà été utilisé un peu plus haut dans Germinal,
dans une scène qui prépare et oriente celle de la grange. On y voit,
au début de la grève, Cécile Grégoire et son promis, l’ingénieur
Paul Négrel, épier par le trou de serrure les ouvriers venus en
délégation présenter leurs requêtes1 :
1. E. Zola, Germinal, op. cit., p. 1316.
391
Littérature et saveur
Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.
– les voyez-vous ?
– oui… J’en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.
– Hein ? Ils ont des figures abominables.
– Mais non, ils sont très gentils.
Il s’agit de la réplique, sur le mode léger, de la scène de la
grange. Les ouvriers offrent un spectacle au bourgeois, ils sont
soumis à une lecture binaire (abominables /gentils), à la fois
morale et esthétique. Devant la grange, le défilé des ouvriers sera
explicitement rattaché à la tradition rhétorique de « la belle
horreur » : au « quels visages atroces ! », balbutié par Mme
Hennebeau répondra le « oh ! superbe ! » de Lucie et Jeanne,
« remuées dans leur goût d’artiste par cette belle horreur »1.
Mis à distance par leur constitution en spectacle,
symboliquement séparés du spectateur bourgeois par le mur troué,
à la fois 4ème mur théâtral et accessoire caractéristique du dispositif
voyeuriste, le monde ouvrier apparaît au lecteur comme en un
tableau : ce qui est spectacle pour le personnage-spectateur est
pour le lecteur image, découpée dans le tissu du texte et proposée
à son appropriation. Le défilé des grévistes se déploie ainsi dans
un autre espace textuel, il est d’une autre nature que la scène
encadrante, au risque de s’affranchir des contraintes qui
gouvernent le reste du roman. C’est du reste une habitude de Zola
que de se donner des bornes, un cadre, pour mieux lâcher la bride
au fantasme : la dimension épique du texte, « le saut dans les
étoiles » prend appui sur un espace soigneusement délimité2.
Le dispositif d’encadrement qui permet l’insertion du
fantasme des personnages (et l’activité fantasmatique du lecteur)
dans le « réel » est renforcé par le recours au conditionnel, mode
clef de la scène, qui mérite ici son nom d’irréel du présent. Il ne
s’agit pas tant de construire ce qui pourrait se passer à partir de
1. E. Zola, Germinal, op. cit., p. 1436.
2. Telle est l’expression utilisée par Zola, à propos de Germinal précisément, dans
une lettre à H. Céard du 22 mars 1885 : « J'ai l'hypertrophie du détail vrai, le saut
dans les étoiles sur le tremplin de l'observation exacte. La vérité monte d'un
coup d'aile jusqu'au symbole. »
392
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
l’instant présent que de transférer dans le futur ce qui s’est déjà passé.
En effet la scène est nettement inscrite dans un horizon d’attente
révolutionnaire, mis en place à la page précédente par la hache
brandie comme une guillotine1, par la Marseillaise chantée par les
ouvriers. L’expression « il promènerait des têtes » ne se comprend
ainsi qu’en relation avec le souvenir de l’exhibition, sur des piques,
des chefs tranchés en 1789. Le conditionnel de Zola projette dans
le futur les vignettes historiques reçues du passé. Le « tableau »
offert par le défilé ouvrier, est donc autant le fruit d’un dispositif
narratif d’encadrement que d’un agrégat d’images antérieures,
représentations collectives, qui peuvent procéder de productions
graphique ou textuelle. La compréhension de la duplicité du texte
zolien requiert donc que soit posée la question de la nature et de la
source de ces « vignettes », de cette doxa en image – et ce d’autant
que ce texte, on l’a vu avec Alain Pagès, a été reçu au XXe siècle
comme l’une d’entre elles. L’analyse de son substrat idéologique
va montrer qu’elles sont le produit d’une élaboration tardive,
influencée par les scènes d’émeutes de la Commune.
INTERTEXTE : LE FANTOME DE TAINE
En effet, le substrat du texte est double. On y trouve des
éléments empruntés à la doxa bourgeoise du moment, que l’on
reconnaît notamment aux préoccupations hygiénistes (« la peau
sale » et « l’haleine empestée », associant un sème de mauvaise
hygiène, à celui du vecteur physique de communication, qui
renvoie à l’angoisse de la contamination). Autre élément d’époque,
l’assimilation du peuple à la sauvagerie qu’incarne au cours du
siècle la figure du loup, que l’on y voie (« la vie sauvage au fond
des bois »), selon les auteurs, l’emblème de la Nature ou de
l’altérité. Ici deux images se superposent : selon que l’on place
l’accent sur le pôle nature ou sur la notion d’autre de la civilisation, la
1. « Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires,
chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement
confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus
des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute
droite ; et cette hache unique, qui était comme l’étendard de la bande, avant,
dans le ciel clair, le profil aigu d’un couperet de guillotine », E. Zola, Germinal, op.
cit., p. 1436.
393
Littérature et saveur
menace sera le loup ou le barbare. Celui-ci est évoqué directement
(la poussée débordante), comme implicitement avec le fil de
l’effraction qui parcourt le texte (coffres et femmes éventrés, caves
vidées). C’est là encore un élément de la doxa d’époque. Que l’on
pense au mot de Goncourt, qui passera dans la bouche de tous
dans les années 1880 :
La sauvagerie est nécessaire tous les quatre ou cinq ans pour
retremper le monde. Le monde mourrait de civilisation. Quand les
estomacs sont pleins et que les hommes ne peuvent plus baiser, il
leur tombe des bougres de six pieds, du Nord. Maintenant qu’il
n’y a plus de sauvages, ce seront les ouvriers qui feront cet
ouvrage-là dans une cinquantaine d’années. On appellera cela la
révolution sociale.1
La conjonction de ces topoi n’est cependant pas le fait de Zola
ou des Goncourt, sans être non plus directement issue de 1789.
Entre la Révolution et l’écriture de Germinal ne s’interposent pas
seulement ces éléments appelés à une belle postérité littéraromédiatique, mais un texte qui en constitue la source à trois égards :
en ce qu’il a modelé la perception de la Révolution ; en ce qu’il fait
partie des lectures de référence de Zola2 ; en ce qu’il a mis en place
les éléments de la doxa de la seconde moitié du siècle relatifs au
peuple, au loup et aux barbares3. Il s’agit des Origines de la France
Contemporaine d’Hippolyte Taine.
1. E. et J. de Goncourt, Idées et Sensations, 1866. Le topos deviendra en ce siècle
scientifique une « loi », évoquée par le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle
de Pierre Larousse, selon lequel l’évolution séparée des classes sociales conduit à
l’appauvrissement physique et moral des classes supérieures oisives, qui ont
alors besoin de la rudesse du sang populaire pour se régénérer. Voir Grand
Dictionnaire Universel du XIXe siècle, art. « peuple ».
2. Dans Le Figaro du 4 avril 1881, Zola écrira à propos du volume intitulé
L’Anarchie spontanée : « Aujourd’hui retiré dans l’histoire comme un rat inquiet, il
voit 89 à travers notre commune de 71, en homme de cabinet que l’émeute de la
rue a terrifié ».
3. Avouons cependant un antécédent, cité par Taine, la Revue politique de l’année
1791 où Mallet du Pan écrit : « Les Huns, les Hérules, les Vandales et les Goths
ne viendront ni du Nord ni de la mer Noire : ils sont au milieu de nous »3.
394
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Le récit de la Révolution est l’occasion pour Taine de mettre
en place les éléments d’une anthropologie fort pessimiste :
l’homme n’y atteint à l’humanité que par le miraculeux équilibre
de la civilisation, vite rompu, cédant la place au pur jeu des forces
qui gouvernent la vie archaïque (« un fond persistant de brutalité,
de férocité, d’instincts violents et destructeurs » qui font de
l’homme « un loup inquiet, vagabond, affamé et poursuivi »1). Le
révolutionnaire tainien oscille ainsi entre le loup2, altérité
menaçante, et le singe, caricature d’homme (version non politique
du Barbare). Bien que Flaubert ait le premier ouvert le roman aux
foules révolutionnaires (L’Education Sentimentale), les historiens
estiment que c’est Taine qui a fait pour le plus grand nombre
entrer une telle image de la foule dans l’imagination de tous. Pour
Zola, qui le tint longtemps pour un de ses maîtres, l’influence est
patente, qui va jusqu’à des références directes au texte des Origines.
Le texte de Germinal déjà cité semble ainsi s’appuyer directement
sur le récit du premier acte révolutionnaire, l’émeute de Réveillon,
dans le Faubourg Saint-Antoine.
Cependant la foule grossit devant la maison Réveillon ; les
trente hommes de garde ne peuvent résister ; la maison est
envahie et saccagée de fond en comble ; meubles, provisions,
linges, registres, voitures, et jusqu’aux volailles de la basse-cour,
tout est jeté dans des brasiers allumés en trois endroits différents ;
cinq cents louis en or, l’argent comptant, l’argenterie sont volés.
Plusieurs se répandent dans les caves, boivent au hasard des
liqueurs et des vernis, jusqu’à tomber ivres-morts ou à expirer
dans les convulsions. 3
La forte marque laissée par Taine dans le texte de Germinal
permet de comprendre mieux la dualité des discours mis en place
par Zola. Ce que Taine fournit avant tout à Zola, c’est l’opposition
1. Hippolyte Taine, Origines de la France contemporaine, Paris, Laffont, « Bouquins »,
1986, p. 80.
2. A propos du sentimentalisme qui aveugle à son sens les philosophes des
lumières, il écrit : « il est triste, quand on s’endort dans une bergerie, de trouver à
son réveil les moutons changés en loups ; et cependant, en cas de révolution, on
peut s’y attendre ». Op. cit., p. 101.
3. Hippolyte Taine, Origines de la France contemporaine, op. cit., p. 335.
395
Littérature et saveur
entre le peuple et la foule et, mieux, la décomposition de l’un par
l’autre. Il faut voir dans cette déformation une conséquence des
terreurs de la Commune : là où prétend agir le « peuple »,
l’observateur ne voit qu’une foule dangereuse et avide, placée sous
le signe de la féminité (hystérique et castratrice, Zola exploite
également cette veine)1 et de l’ivrognerie (cette fois mâle, mais
dévastatrice et bestiale). Si l’on revient à notre extrait, on note que
Zola maintient le vocable « peuple », mais opère une
indifférenciation progressive des acteurs, selon un procédé qui lui
est familier lorsqu’il glisse sur sa pente épique : amorcé sur le
thème du peuple, le texte glisse au pronom indéterminé « on »,
puis au vague terme vicariant « ces choses », qui achève, par le
biais d’un fort neutre présentatif, le glissement du spectacle en
vision, de la « scène vue » à son équivalent symbolique. Voici les
acteurs remplacés par des forces innommables. Au fil du texte le
peuple, acteur politique exprimant une volonté, est devenu foule,
agrégat irrationnel d’individus portés par la folie collective.
Les historiens connaissent bien, notamment depuis les travaux
de Susan Barrows, ce mythe qui se met en place à la fin du XIXe
siècle, d’un peuple perdu, devenu foule dangereuse. Cependant,
parce que Zola, dans Germinal, est sensible à ce glissement de
valeur, mais sans toutefois pouvoir l’assumer idéologiquement, le
texte de Germinal qui nous intéresse permet de mettre au jour les
mécanismes mêmes par lesquels les éléments d’un système de
représentation se défont en changeant de valeur.
L’ENVERS DU PEUPLE : LA FOULE
C’est bien autour de cette opposition du peuple et de la foule
que se joue la duplicité du texte zolien. Le terme est d’emblée
utilisé avec une nette distance, à l’ouverture de notre scène :
« Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe ! murmura
Négrel, qui, malgré ses convictions républicaines, aimait à
1. L’insistance, à la fin du siècle, sur le rôle des femmes et de l’alcoolisme est
selon Susan Barrows spécifique à la foule fin-de-siècle, comme l’illustre
l’iconographie de la Commune, riche en photomontages et modelages
photographiés accréditant le mythe des Pétroleuses.
396
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
plaisanter la canaille avec les dames »1. C’est sur ce mot que se joue
la multiplicité des lectures, un mot par lequel un personnage
qualifie un autre personnage, appelant d’un coup sur la scène du
roman un mythe politique et des images.
Le terme de peuple est en effet lourdement chargé, et obscurci
par la confusion entre la catégorie sociale (les masses populaires)
et la catégorie politique (l’ensemble des membres de la
communauté politique, exprimant la volonté nationale). Ces deux
acceptions sont simultanément convoquées par la remarque de
l’ingénieur Négrel : sa position d’intermédiaire entre les corons et
les bourgeois, politiquement, socialement et humainement, lui
permet de superposer par l’ironie le vocabulaire des bourgeois
Hennebeau (le peuple équivaut à la canaille, aux non-possédants)
et la phraséologie de ceux qui se veulent ses représentants (ainsi
Lantier, qui souffre de voir ses compagnons échapper à son
autorité, et « s’enrager en dehors de la froide exécution des
volontés du peuple, telle qu’il l’avait prévue »2).
Or si le référent sociologique, à savoir la catégorie sociale des
classes populaires, est aisé à définir, il en va bien autrement du
référent désigné par l’acception politique du terme. Ce principe
politique d’affirmation de la suprématie de la volonté générale est
en effet une fiction répondant à une fonction : la notion de peuple
remplit une fonction avant que d’être remplie par un sens3
explique à ce propos Nelly Wolf. Selon Pierre Rosanvallon, la
démocratie s’inscrit en effet dans un régime de la fiction,
sociologiquement « en reformant symboliquement un corps
artificiel de peuple »4 et techniquement, en « abstractisant » le
social pour le rendre gouvernable par des lois universelles. En
cette fin du XIXe siècle « le principe politique consacre la
puissance d’un sujet collectif dont le principe sociologique tend à
1. E. Zola, Germinal, op. cit., p. 1435.
2. Ibid., p. 1412.
3. Nelly Wolf, Le Peuple dans le roman français de Zola à Céline, Paris, Presses
Universitaires de France, 1990.
4. Ibid., p. 14.
397
Littérature et saveur
dissoudre la consistance et à réduire la visibilité »1. Alors que le
modèle monarchique s’éloigne et que les oppositions
s’affaiblissent, la République doit renoncer à se définir par rapport
à l’Ancien Régime, et connaît une période d’affaiblissement
(marquée notamment par la flambée boulangiste) qui affecte au
premier chef la fiction essentielle qu’est « le peuple ».
Le sentiment très partagé d’un essoufflement de la République
s’exprime, particulièrement chez les écrivains, par un malaise face
au nombre : le pouvoir donné au nombre par la démocratie menace
l’individu en mettant en danger l’identité. La peur de la foule qui
apparaît dans les romans de l’époque traduit cette crise : la foule
devient un acteur angoissant de la vie sociale lorsque le nombre
semble menacer l’individu. Cette évolution s’appuie sur deux
discours : alors que le « peuple » renvoyait à une mystique de
l’union, la foule est définie comme un agrégat d’individus ; alors
que le peuple était une personne collective définissant la patrie, la
foule, même populaire, est un peuple sans patrie, un monstre.
S’agissant de la relation du peuple à la patrie, la référence est
naturellement Michelet : « La patrie, c’est l’expression matérielle
de la pensée du peuple »2. Or les foules de la Commune comme
celles de la Révolution furent stigmatisées comme apatrides3. On
leur dénie le droit de représenter la population, car on a le
sentiment qu’elles sont du populaire (classes inférieures) qui a
cessé de représenter (de correspondre au concept politique de
Peuple). En rompant cette relation à la patrie, la foule devient
acteur sans légitimité ni sens, et sort du champ de la
représentation politique.
1. Pierre Rosanvallon, Le Peuple introuvable, Histoire de la représentation démocratique
en France, op. cit., p. 12.
2. Notes inédites de 1839. Cité par Paul Viallaneix, in La Voie royale, essai sur l’idée
de peuple dans l’œuvre de Michelet, Delagrave, 1959, p.280.
3. Viollet-le-Duc, dans son Mémoires sur la défense de Paris, dénonce une « ville
cosmopolite dans laquelle une foule sans patrie, sans pays, et sans tradition,
dispose audacieusement des élections et se prévaut des malheurs du pays pour
renverser le gouvernement et se mettre à sa place ». Cité par Cesare Lombroso,
in Le Crime, cause et remèdes, Paris, Schleicher, 1899, p. 70.
398
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
Tandis que la « foule » apparaît sur la scène littéraromédiatique, symétriquement la notion de « peuple » est
violemment attaquée en usant du recouvrement entre l’acception
sociologique et l’acception politique du terme. La déploration
nostalgique du peuple d’antan comme communauté, sensible chez
un Huysmans par exemple, se donne pour justification l’infamie
du peuple actuel1, c’est-à-dire post-révolutionnaire. Le peuple n’est
plus ce qu’il était, dit-on, les liens unissant la communauté se sont
dissous avec le recul de la foi ou du patriotisme, qui soudaient et
transcendaient des individus même médiocres. Cette vision est
celle de Taine, à nouveau : la révolution est pour lui d’abord une
foule, « une cohue qui s’agite et crie, chacun poussant, poussé,
tous exaltés d’abord et se félicitant d’avoir enfin leurs coudées
franches ». Attaché à une vision organiciste de la société, dont le
gouvernement bon ou mauvais coordonne au moins les actions, il
voit les événements révolutionnaires comme la décomposition
d’un organisme :
« Par la dissolution de la société et par l’isolement des individus, chaque homme est
retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements
temporaires qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons »2.
La dissolution de la société est un thème en vogue en cette fin
de siècle, que l’on pense au thème décadent de la décomposition
ou à la fortune de la notion d’autonomisation, mise à l’honneur
par Paul Bourget3. Le thème est partout, mais pris en mauvaise
part. Ce que l’on perçoit comme une autonomisation croissante de
l’individu par rapport au collectif (revendiquée s’agissant
d’écrivains), est alors stigmatisé : on invente une identité collective
pour les classes qu’on souhaite contenir, et qu’on dénomme « la
1. L’expression nostalgique d’un sentiment d’incapacité à faire communauté
n’est pas une invention du XXe siècle, comme l’a montré Jean-Luc Nancy, et
peut même apparaître comme constitutive d’une conscience occidentale qui s’est
construite hors du mythe et dans la nostalgie de la parole de la communauté
censée s’y fonder. Cf. Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée, Paris, Christian
Bourgois éditeur, 1986 et Claude Millet, Le Légendaire au XIXe siècle, Paris,
Presses Universitaires de France, 1997.
2. Hippolyte Taine, Origines de la France contemporaine, op. cit., p. 350.
3. Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Paris, Lemerre, 1883.
399
Littérature et saveur
foule », laquelle se constitue précisément en discipline au même
moment, avec Tarde et Le Bon.
Romanciers et théoriciens, dans le même temps et
s’empruntant les uns aux autres, créent donc l’acteur « foule » au
moment où l’on hésite à admettre que tous les hommes puissent
valoir la même chose. De foule il n’est réellement question que
pour naturaliser le rejet des classes populaires, la peur qu’on en a,
et la défiance à l’égard des institutions démocratiques – défiance
que Zola a conservée lui aussi de son expérience de reporter
versaillais, lors des débuts de la IIIème République. Partagé entre
cette doxa des intellectuels qu’il contribue à développer et une
connaissance meilleure et plus juste des mécanismes économiques,
de leurs bénéficiaires et de leurs victimes, Zola cherche à réinscrire
la doxa dans un moule narratif acceptable pour sa propre éthique,
d’où le caractère indécidable du texte qui nous a servi de point de
départ. Oui, le collectif « foule » est un agrégat dangereux
d’individu qui ont perdu leur libre-arbitre au profit d’une force
collective qui tient de la pulsion ; mais ce que d’autres dénoncent
comme une communauté dissoute du fait de la médiocrité des
individus qui la composent est en réalité un rassemblement
d’individus déshumanisés1 par leurs conditions de travail, et c’est la
déshumanisation seule qui fait le danger des actions collectives. Le
mal n’est donc pas la « foule », le mal vient de ce qu’il puisse
exister une foule, c’est-à-dire des individus déshumanisés.
L’angoisse de la foule peut ainsi être maintenue et exploitée,
convertie en fantasme à la fois pour les spectateurs bourgeois de la
grange et pour cet autre voyeur fasciné qu’est le lecteur.
Cette scène de Germinal constitue donc un tableau singulier,
qui accède aisément au rang de cliché grâce à un dispositif
particulier de « focus » que nous avons mis en évidence, lequel
permet d’associer au fantasme individuel (du personnage-voyeur)
celui du lectorat qui participe à sa production. L’épaisseur et
l’intérêt du tableau tiennent moins à son surabondant intertexte
1. Dans Germinal, il suffit qu’un personnage (aussi bien l’émeutier que sa
victime) soit interpellé par son nom pour qu’une action violente cesse, comme si
l’individu reprenait d’un coup son humanité en étant dissocié de la foule.
400
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
qu’à sa capacité à accueillir un débat d’images, c’est-à-dire à
dialoguer avec l’imagerie issue de la Révolution. En témoigne
l’ambiguïté de la peinture du collectif émeutier, qui restitue la
tension, dans la doxa de l’époque, entre le peuple, mythe collectif
en voie d’épuisement, et la foule, autre mythe construit à partir des
décombres du premier et pour en dire l’illusoire vacuité. Le
phénomène fournit ainsi un modèle qui pourrait servir à l’analyse
de diverses productions symboliques : le mythe négatif qu’est la
« foule » se construit par recomposition des concepts ayant
préludé à la naissance du mythe du « peuple », auquel elle répond
et se substitue, ce qui signifie qu’à la permanence des enjeux, qui
appellent la fabrication collective du mythe, répond un
renversement axiologique. On serait tenté de voir dans ce
processus de constitution de l’acteur « foule » une sorte de
pathologie symbolique, sur le modèle de celles étudiées dans le
champ nosographique par Ian Hacking, qui s’est en particulier
intéressé à cette fin de XIXe siècle : sur un point de fixation,
auquel une société donne la valeur d’enjeu essentiel, les attentes ou
les croyances se renversent en angoisse et en doute, et génèrent
syndromes éphémères tels ceux étudiés par Hacking (le chemin de
fer et ses « fous voyageurs »1) ou monstres symboliques comme la
Foule ici, envers et ruine du Peuple défait.
1 Voir I. Hacking, Les Fous voyageurs, Paris, Les empêcheurs de penser en rond,
2002.
401
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
VARIA
403
LE PRINCE PÉDAGOGUE
Par Christian BIET
Université Paris X-Nanterre
Qui entend s’amuser avec Le Prince pédagogue1 doit se
tourner vers la critique dix-huitièmiste. Que d’efforts, de parades,
que de postures et de silences pour se débarrasser poliment de cet
encombrant critique littéraire, fruit d’une passion contrariée, sans
excuses et souvent sans distance... Toutes ses piques, polémiques,
banderilles, coups droits de fond de cour et tous ses efforts de
débat, voire de discussion « sérieuse » semblent recouverts d’un
voile pudique par l’institution même. On peut certes, ordinaire
détour, s’esquiver par la psycho-genèse de l’Université – noirs et
austères amphithéâtres où le rhéteur s’essouffle seul devant son
micro –, ou par la psychanalyse des créatures.
Mais Le Prince pédagogue, paradoxalement ami de la
bienfaisance et cœur ô combien généreux, a lui-même offert à ses
légataires gênés une issue bien plus confortable. En flanquant ses
essais publiés d’explications de textes restées fameuses (ou
inversement ?), redoublées par une pratique pédagogique en règle,
il leur déploie, dans les salles aux murs humides et désertés, un de
ces vastes champs où l’esprit aime à s’ébrouer. Pourquoi alors ne
1. Ce texte se présente d’abord comme une parodie-centon de l’article de J. G. :
« "Le fils naturel", acte I, ou la vertu critique à l'épreuve du théâtre » ; il
commente ensuite l’« incipit » de l’ouvrage De chair et d’ombre, Essais sur Molière,
Marivaux, Challe, Rousseau, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne et Goldoni, Paradigme,
1995, à la manière de l’auteur. Toute honte bue et toute légitimité défunte. Le
titre en pourrait également être « La vertu critique à l'épreuve du théâtre. » (N.
de Ch. B.)
Littérature et saveur
pas pousser la porte revêche, ouvrir au soleil les fenêtres écaillées,
pourquoi ne pas rêver et revivre ce que cette demeure
abandonnée, passionnément habitée par le Prince pédagogue, fut
pour lui et pourrait redevenir si d’autres en tombaient amoureux ?
Sous la caution du Maître, et dans ses pas, on peut ainsi, sans
truelle ni pinceau, disserter sur théâtre classique et théâtre
moderne; expliquer théâtre traditionnel et théâtre futur;
polémiquer sur théâtre et idéologie (mets royal, goûteux régal,
mais dont l’abus risque d’occasionner des migraines); penser
l’articulation théâtre et roman, pâte molle et indéfiniment
malléable : Le prince pédagogue parle-t-il du théâtre, du roman, du
dialogue ? Tout cela à la fois. Comment, pourquoi, dans quelle
mesure ? Aussi solennel que Cyrano, mais sans espoir de touche
en fin d’envoi, je peux à mon tour nasiller cette grave question : la
critique théâtrale nous fabriquerait-elle un « monstre » ?
Théâtre et philosophie, théâtre et religion, théâtre et
scénographie, théâtre et posture critique ; et bien entendu, théâtre
et geste paraissent aussitôt, en couples conjugalement
indéfectibles, le corps et le mot, la parole et le silence, la vue et
l’oreille, l’esprit et la matière, l’idée et la sensation, le coup de
théâtre et le tableau, et les passions, enfin.... Au cas où, par
encombrement sur la rampe, on souhaiterait plus d’azur et de
volume en fond de scène, il suffit d’appeler à la rescousse la
troupe compacte de ses textes dits « critiques », convoqués avant
et après l’explication (concordent-ils sur tout ? on espère bien que
non, ce serait désolant); de convoquer les préfaces, infatigables
lanternes magiques aux sidérations énigmatiques; d’installer, de
dos, de face ou de profil, devant la cheminée à dialogues
pédagogiques, le providentiel face à face entre Le Prince
pédagogue des années de Saint-Cloud et celui du Paradoxe des
années postérieures – ah, ces Entretiens entre Moi et Moi sur la
tête, le cœur et le lumbago, modulables à volonté en périodes et
sous-périodes, tels ces praticables d’autrefois devant toiles peintes,
quelle aubaine, quelle prescience de l’effet, quelle mise en scène de
l’espace philosophique...
Force est d’admettre qu’à vouloir prosaïquement, sans
machines ni décors ni tableaux (sémiologie, pragmatique, histoire
matérielle du théâtre, esthétique théorique et historique, etc.),
406
Explications et commentaires offerts à Jean Goldzink
examiner une explication du Prince pédagogue, on court au
suicide, et plus sûrement au ridicule. Mais, ne prétendant à aucune
compétence explicative, et mû par le simple devoir universitaire,
dont après tout nous parle aussi l’auteur, je me risque à cette
triviale épreuve.
Je me propose de suivre le texte (De Chair et d’ombre,
« Incipit », Paradigme, 1995, p. 17 à 25) au fil de sa marche – n’estce pas la seule chose à faire, paraphraser ? –, en avançant au
passage quelques réflexions qui, parfois, peuvent sembler le
déborder. Mais si un article classique passe par un milieu et une
fin, c’est en fonction d’un commencement.
LE TITRE
1/ Si l’ouvrage s’intitulait simplement Essais sur Molière,
Marivaux Challe, Rousseau, Beaumarchais, Rétif de la Bretonne et Goldoni,
il n’y aurait guère à dire sur son titre. Car personne ne doute que le
théâtre soit la matière principale : il accapare le texte (si l’on
excepte Challe), les article disjoints (le sont-ils vraiment ?), les
rares notes (37, m’a-t-il semblé – une rareté constante –, dont une
interne à la citation de François Regnault, p. 148 ; mais je ne suis
pas adroit en dénombrement), les citations (28 vers de Molière et
plus de 800 lignes que l’auteur sollicite pour instruire ses
explications). Tout autre est le choix du critique. De Chair et d’ombre
ne désigne pas le théâtre par son nom, ou par une qualité formelle
(un genre), mais très exactement par une coordination, dégageant en
l’occurrence un statut double référé à « la lutte des corps volubiles
dans la lumière » (4ème de couverture). Contrairement à ce qu’on
imagine parfois (par défaut apparemment de réflexion sur la
notion de coordination), cet ouvrage est bel et bien conforme à la
théorie-pratique en marche exposée dans les explications de texte. Le
contraire serait évidemment surprenant et mériterait alors une
sérieuse méditation, dont on ne se dispenserait qu’avec quelque
légèreté, tant il est rarement de bonne méthode de prêter son
étourderie aux grands esprits.
Mais, dira-t-on avec un louable souci d’exactitude textuelle et
un bon sens écrasant, on ne cite presque jamais dans ces articles,
et fort tard le cas échéant, cette chair et cette ombre apparemment si
407
Littérature et saveur
loin d’un texte support d’incessantes et imprévisibles
métamorphoses formelles. Si cette objection a le mérite
involontaire de rappeler que la compréhension d’un texte ne
s’offre pas au décompte des mots ni aux trivialités du sens
commun (tels le bâton dans l’eau ou la course du soleil), me
permettra-t-on néanmoins de la juger frivole, et même d’une
préoccupante futilité ? Car enfin, dès qu’un ouvrage (et d’autant
plus dans la critique contemporaine) s’intitule De Chair et d’ombre,
l’élève et le lecteur sont dans l’obligation d’y rapporter les actes et
propos du critique. De faire effort pour en deviner la signification,
de s’en saisir comme d’un fil d’Ariane, pour tenter de déchiffrer ce
que dit et fait le rédacteur, aux prises ici avec ses fantômes, ses
peurs – bref, aux prises avec soi-même. Inscrite dans le titre, la
condition contradictoire et coordonnée, tend