tan-Brise.. - Gaëtan Brisepierre Sociologue

tan-Brise.. - Gaëtan Brisepierre Sociologue
UNIVERSITE PARIS DESCARTES
FACULTE DE SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES – SORBONNE
DEPARTEMENT DE SCIENCES SOCIALES
ECOLE DOCTORALE 180 : CULTURES, INDIVIDUS, SOCIETES
THESE
Pour obtenir le grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITE PARIS DESCARTES
Discipline : Sociologie
Présentée et soutenue publiquement
Par
Gaëtan Brisepierre
LES CONDITIONS SOCIALES ET ORGANISATIONELLES
DU CHANGEMENT DES PRATIQUES DE CONSOMMATION
D’ENERGIE DANS L’HABITAT COLLECTIF
Septembre 2011
Directeur de thèse
Monsieur le Professeur : Dominique Desjeux
Financement CIFRE n° 1085/2007
GDF SUEZ Ŕ Direction de la Recherche et de l’Innovation
Jury :
Monsieur Dominique Desjeux
Professeur – Université Paris Descartes
Madame Sophie Dubuisson-Quellier - Rapporteur
Directrice de Recherche – Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po
Madame Joëlle Gitton
Chef de programme R&D – Direction de la Recherche et de l’Innovation de GDF SUEZ
Monsieur Bruno Maresca
Directeur de Recherche - CREDOC
Madame Marie-Christine Zélem - Rapporteur
Professeur – Université Toulouse - Le Mirail
2
« Parler des usages de l’énergie, c’est risquer
un pari dangereux : l’empreinte n’est-elle pas
si forte que cela revient à embrasser tous les
pans de l’activité humaine ? »
AKRICH Madeleine et MEADEL Cécile, «
Histoire des usages modernes », Energie,
l'heure des choix, Editions du Cercle d'Art,
Paris, 1999, pp.25-91.
3
REMERCIEMENTS
Cette thèse est autant le fruit d’un travail personnel qu’une élaboration collective, aussi je souhaiterais
remercier du fond de mon cœur tous ceux qui y ont contribué :
Mon directeur de thèse, Dominique Desjeux, qui a su me soutenir et me guider ces cinq dernières
années, et avec qui je partage une vision commune de la discipline et du métier.
La Direction de la Recherche et de l’Innovation de GDZ SUEZ pour m’avoir accordé sa confiance et
offert un cadre de travail stimulant. En particulier : Marie Carlo, Anthony Mazzenga, Hervé Delas et
Alice Hamel pour l’attention qu’ils m’ont témoigné et nos nombreux échanges qui ont donné du relief
à mon travail de recherche. Toute l’équipe du Pôle Bâtiment pour sa convivialité et sa bienveillance
malgré ma différence : « un sociologue parmi les ingénieurs ». Les Directions commanditaires, et
notamment la Branche Energie France, pour l’intérêt qu’ils ont porté à mon travail.
Tous les enquêtés qui m’ont accordé leur temps et leur expérience sans contrepartie : militants
écologistes, locataires en HLM, copropriétaires, mais aussi tous les professionnels de l’habitat, du
chauffage, et de l’énergie.
Différentes organisations qui m’ont ouvert leurs portes : les bailleurs sociaux du Nord, d’Ile de France
et de Bayonne, La Mairie de Paris et l’ADEME Ile de France, ainsi que l’Association des
Responsables de Copropriété.
Les étudiants de la formation doctorale professionnelle avec qui j’ai eu la chance de partager au
quotidien mon aventure de « sociologue en entreprise ».
Sophie Alami pour ses précieux conseils sur la gestion d’une recherche et sa contribution à une
formation doctorale professionnelle qui m’a énormément enrichi.
Mes relecteurs qui, en plus de leurs précieux commentaires, m’ont aidé à masquer une de mes grandes
faiblesses : Sylvie, Anne-Sophie, Anne-Laure, Jean-Marc, Thomas.
Tous mes proches pour leur soutien dans les moments difficiles et la distance qu’ils m’ont permis de
prendre avec mon travail. Tout particulièrement mon père, Patrick, à qui je dois ce que je suis
aujourd’hui.
Je suis particulièrement honoré de la présence dans mon jury de Marie-Christine Zélem, Professeur à
l’Université de Toulouse Le Mirail ; Sophie Dubuisson Quellier, Directrice de Recherche au CSO ;
Bruno Maresca, Directeur de Recherche au CREDOC ; Dominique Desjeux, Professeur à l’Université
Paris Descatres. Leur travaux ont largement inspiré ma recherche et je les remercie d’avoir pris sur
leurs vacances d’été pour lire ce document si lourd à transporter. Je remercie également Joëlle Gitton,
Chef de programme R&D chez GDF Suez d’avoir bien voulu venir témoigner de ma collaboration
avec l’entreprise.
Enfin, je dédie cette thèse à ma moitié, Maureen, en souhaitant de tout cœur que ce travail constitue un
des pieds du socle de notre avenir commun.
4
TABLE DES MATIERES
INTROCUTION GENERALE : Du réchauffement de la planète au réchauffement du
foyer ......................................................................................................................................... 11
1.
Caractérisation de l’habitat collectif et de ses consommations d’énergie ................................ 14
2.
Un cadre d’analyse interactionniste.......................................................................................... 25
3.
Une démarche de recherche empirico-inductive ...................................................................... 42
4.
Un exercice de réflexivité sur la thèse en entreprise ................................................................ 61
5.
Plan de la recherche.................................................................................................................. 70
SECTION 1
APPROCHE ETHNOGRAPHIQUE DES ECONOMIES D’ENERGIE
DANS L’ESPACE DOMESTIQUE
Partie 1
La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques
des militants écologistes
Introduction de partie ............................................................................................................ 77
Préalables méthodologiques .................................................................................................. 79
CHAPITRE 1 : Les perceptions de la consommation d’énergie domestique ................... 83
1.1 Le mode de perception de la consommation d’énergie domestique ........................................... 84
1.2 L’impossible signification énergétique des pratiques domestiques ............................................ 89
1.3 Les signes subjectifs de la dépense d’énergie ............................................................................. 99
1.4 La mise en œuvre de nouveaux dispositifs d’information du consommateur ........................... 104
1.5 Conclusion de chapitre .............................................................................................................. 113
5
CHAPITRE 2 : La consommation d’énergie au cœur des activités domestique ............ 115
2.1 Les pratiques alimentaires, une consommation d’énergie du magasin à l’assiette ................... 120
2.2 Les pratiques de nettoyage, entre imaginaire scientiste et mécanisation .................................. 141
2.3 Les pratiques d’hygiène du corps et l’ambiguïté des normes sociales ...................................... 161
2.4 Le développement des loisirs électroniques, une consommation d’énergie invisible ............... 175
2.5 Conclusion de chapitre .............................................................................................................. 193
CHAPITRE 3 : L’éclairage domestique : entre pratique sociale et controverse ........... 197
3.1 Les économies d’énergies confrontées aux usages de l’éclairage domestique ......................... 198
3.2 L’itinéraire de décision d’équipement en ampoule basse-consommation................................. 211
3.3 Analyse d’une controverse techno-scientifique sur les ampoules basse-consommation .......... 223
3.4 Conclusion de chapitre .............................................................................................................. 236
Partie 2
Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Introduction de partie .......................................................................................................... 240
Préalables méthodologiques ................................................................................................ 244
CHAPITRE 4 : La chaleur domestique : un besoin socialisé et spatialisé ...................... 251
4.1 La sensation de confort thermique repose sur un fragile équilibre ........................................... 253
4.2 Les besoins thermiques individuels : une petite sociologie des « frileux » .............................. 253
4.3 Les besoins thermiques varient en fonction des pièces du logement ........................................ 270
4.4 Conclusion de chapitre .............................................................................................................. 300
6
CHAPITRE 5 : Les pratiques thermiques alternatives au chauffage : tactique
d’économie d’énergie ou ajustement au système technique ? .......................................... 303
5.1 La gestion de la chaleur corporelle ........................................................................................... 305
5.2 La gestion de la circulation de l’air dans le logement ............................................................... 322
5.3 La gestion des sources de chaleur alternatives au chauffage .................................................... 342
5.4 Pratiques « thermiques » ou « climatiques » ? .......................................................................... 354
CHAPITRE 6 : Les usages du chauffage : des marges de manœuvre différenciées en
fonction des systèmes techniques ........................................................................................ 356
6.1 Les représentations du chauffage .............................................................................................. 357
6.2 Les pratiques domestiques de régulation du chauffage ............................................................. 385
6.3 Les interactions sociales autour des usages du chauffage dans l’espace domestique ............... 443
CHAPITRE 7 : Le « chauffage central » : carrefour paradoxal de l’idéal de confort et
des économies d’énergie ....................................................................................................... 453
7.1 L’avènement du chauffage central : déconstruction historique d’une norme sociotechnique .. 454
7.2 La température unique de 19°C dans les politiques de maîtrise de l’énergie............................ 463
SECTION 2
APPROCHE STRATEGIQUE DE LA PERFORMANCE ENERGETIQUE
DANS L’HABITAT COLLECTIF EXISTANT
Partie 3
La gestion du chauffage dans le logement social : un jeu d’acteurs bloqué
Introduction de partie .......................................................................................................... 471
Préalables méthodologiques ................................................................................................ 476
7
CHAPITRE 8 : Le chauffage comme enjeu de développement pour les bailleurs sociaux
................................................................................................................................................ 481
8.1 La stratégie de focalisation sur les « épaves thermiques » et ses limites .................................. 481
8.2 Un phénomène de concentration traduisant la fragilité économique des organismes HLM ..... 483
8.3 L’enjeu central de « l’équilibre des opérations » ...................................................................... 486
8.4 Le chauffage : élément clé de l’équilibre des opérations .......................................................... 487
8.5 Une perspective d’augmentation globale des coûts du chauffage en HLM .............................. 491
CHAPITRE 9 : Le système d’action du chauffage collectif : un jeu de défausse autour de
la régulation .......................................................................................................................... 495
9.1 Sociogramme du chauffage collectif en logement social .......................................................... 496
9.2 Les services techniques : la régulation du chauffage comme enjeu financier........................... 498
9.3 Les exploitants : la régulation du chauffage comme enjeu de rentabilité ................................. 505
9.4 Les énergéticiens : la régulation du chauffage comme enjeu de développement...................... 515
9.5 La gestion locative : la régulation du chauffage comme enjeu d’image ................................... 516
9.6 Les pouvoirs publics locaux : la régulation du chauffage un enjeu politique ........................... 525
9.7 Les associations : la régulation du chauffage comme enjeu de mobilisation ............................ 531
9.8 Conclusion de chapitre .............................................................................................................. 540
CHAPITRE 10 : Les jeux stratégiques autour des actions d’optimisation de la régulation
en chauffage collectif ............................................................................................................ 544
10.1 La température intérieure des logements sociaux : un point de crispation entre les acteurs ... 544
10.2 Les inégalités de chauffage ne sont pas compensées par l’équilibrage ................................... 551
10.3 L’individualisation des charges de chauffage en question ...................................................... 557
10.4 Conclusion de chapitre : un système de chauffage segmenté par le mode d’organisation de sa
gestion ............................................................................................................................................. 572
CHAPITRE 11 : Le système d’action du chauffage individuel gaz : la maîtrise des
risques prime sur les économies d’énergies ....................................................................... 575
8
11.1 Sociogramme du chauffage individuel gaz en HLM .............................................................. 577
11.2 Les services techniques : le chauffage individuel gaz comme enjeu juridique ....................... 578
11.3 Les chauffagistes : le chauffage individuel gaz comme enjeu de rentabilité .......................... 582
11.4 La gestion locative : le chauffage individuel gaz comme enjeu budgétaire ............................ 586
11.5 Des jeux stratégiques contradictoires avec les économies d’énergie ...................................... 589
Conclusion de partie............................................................................................................. 591
Partie 4
La décision de rénovation énergétique dans la copropriété :
un jeu d’acteurs dynamique
Introduction de partie .......................................................................................................... 595
Préalable méthodologique ................................................................................................... 600
CHAPITRE 12 : Le système d’action de la décision d’économie d’énergie en copropriété
................................................................................................................................................ 607
12.1 Les règles formelles de la décision en copropriété ................................................................. 607
12.2 Le syndic, un acteur incontournable mais court-circuité sur les économies d’énergie ........... 612
12.3 La mobilisation de la copropriété par l’action d’un « leader » ............................................... 620
12.4 Conclusion : vers un autre mode d’organisation de l’habitat collectif ? ................................. 638
CHAPITRE 13 : Les processus sociaux d’économie d’énergie en copropriété .............. 642
13.1 Un modèle empirique des rénovations énergétiques en copropriété ....................................... 643
13.2 Optimiser la régulation en chauffage collectif ........................................................................ 649
13.3 Commander un audit énergétique ........................................................................................... 678
13.4 Le vote de travaux d’économie d’énergie ............................................................................... 711
13.5 Conclusion de chapitre ............................................................................................................ 753
9
CHAPITRE 14 : L’acceptabilité sociale des travaux
d’économie d’énergie : une
construction des solutions en situation ............................................................................... 760
14.1 L’isolation par l’extérieur dépend d’une « fenêtre de tir » ..................................................... 762
14.2 Le remplacement des fenêtres dans une logique de consensus ............................................... 771
14.3 Le changement d’énergie en collectif est différé .................................................................... 777
14.4 Le solaire est idéalisé mais rarement possible ........................................................................ 790
14.5 La ventilation une dimension cachée des économies d’énergie .............................................. 793
14.6 Conclusion de chapitre ............................................................................................................ 795
Conclusion de partie : un nouveau système de décision à promouvoir ? ........................ 798
CONCLUSION GENERALE ............................................................................................. 801
1.
La consommation d’énergie dans l’habitat collectif comme construction sociale ................. 801
2.
Perspectives de recherche ....................................................................................................... 824
BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................................... 832
SOURCES DOCUMENTAIRES ........................................................................................ 839
LISTE DES ILLUSTRATIONS ......................................................................................... 843
Figures............................................................................................................................................. 843
Photographies .................................................................................................................................. 844
RESUME / ABSTRACT ...................................................................................................... 847
10
Introduction
INTRODUCTION GENERALE
DU RECHAUFFEMENT DE LA PLANETE AU RECHAUFFEMENT DU FOYER
Durant l’année 2007, l’organisation du Grenelle de l’Environnement a marqué un
tournant dans la prise en compte des problèmes environnementaux par la classe
politique en France. Le gouvernement cherche alors à instaurer une dynamique de
changement social autour des questions écologiques. Pour y parvenir il choisit une méthode
d’élaboration des politiques publiques qui symbolise cette volonté de mettre en mouvement
l’ensemble de la société, au-delà de la seule production législative. Le dispositif du
« Grenelle », emprunté aux accords qui ont fait suite aux événements de Mai 68, consiste à
mettre tous les acteurs de la société civile autour d’une même table (entreprises, syndicats,
ONG, fédérations professionnelles, collectivités territoriales…) dans l’objectif d’aboutir à des
engagements qui fassent consensus. Il sollicite aussi l’avis des citoyens par l’intermédiaire de
débats organisés dans plusieurs villes de France et de consultations sur Internet. La méthode
choisie par le gouvernement mise donc sur la concertation et prend le risque de mettre
ensemble des acteurs aux intérêts souvent contradictoires. Pour autant, ce dispositif original at-il permis d’aboutir aux résultats attendus dans le corps social ?
Nous avons voulu confronter ce désir de changement à la réalité de la vie quotidienne et
collective. Le projet d’une société soutenable en matière d’environnement pourrait très bien
en rester au stade de l’utopie, rien ne garantit aujourd’hui qu’il se matérialise. La volonté
politique est sans doute nécessaire, mais assurément insuffisante pour générer une
transformation sociale comparable à celle de la révolution industrielle. A côté de l’approche
normative des institutions, l’observation des implications du changement pour les individus
est indispensable pour vaincre l’inertie des modes de vie. C’est en partant des problèmes
concrets qui se posent aux acteurs engagés dans une dynamique de changement que l’on
pourra accompagner et accélérer celle-ci. La sociologie permet justement d’accéder à ces
réalités ordinaires qui constituent à la fois la limite du désir de changement et la
condition de sa réalisation. Avant de préciser quelle partie de la réalité nous explorerons, il
nous faut revenir sur les origines et le sens du Grenelle de l’Environnement, traduction
nationale d’une longue maturation des questions environnementales dans les institutions
européennes et internationales.
11
Introduction
Le Grenelle de l’Environnement prend sens par rapport à un changement de vision du monde
que l’ont peut dater à la fin de la période des Trente Glorieuses en France. Il s’agit de la prise
de conscience de la finitude des ressources naturelles qui questionne le modèle de société
occidentale. Deux événements marquent plus particulièrement ce tournant : le rapport du
Club de Rome publié en 1972 et la crise pétrolière de 1974. A l’appui d’un travail de
prospective, le Club de Rome soutient l’hypothèse que l’épuisement des ressources naturelles
et la pollution pourraient conduire à un effondrement de la civilisation occidentale. Son soustitre, « Halte à la croissance » met ainsi en cause le modèle de la société de consommation
basé sur une croissance sans limite des prélèvements sur les ressources naturelles de la
planète. Cette hypothèse ne va pas tarder à être confirmée par un fait, même si ce dernier n’a
en réalité que peu de rapport avec l’épuisement des ressources naturelles. La crise pétrolière
de 1974 trouve son origine dans des troubles géopolitiques, mais elle valide l’idée selon
laquelle une énergie fossile abondante et bon marché n’est pas immuable. Elle conduit le
gouvernement français à mettre en place les premières politiques de Maîtrise de la Demande
d’Energie (MDE), en particulier une réglementation thermique sur le bâtiment et des
campagnes de communication sur les économies d’énergie. Mais c’est certainement le choix
de lancer un programme ambitieux de construction de centrales nucléaires qui constitue le
choix politique majeur de cette période en matière d’énergie. S’il s’inscrit d’abord dans une
logique d’indépendance énergétique, il marque aussi le choix de ne pas se lancer dans une
entreprise de diminution des consommations d’énergie qui risquerait de casser la croissance
économique.
Ces orientations de la politique énergétique française ne sont pas remises en question avant la
décennie quatre vingt-dix au cours de laquelle le phénomène du changement climatique
commence à être mieux identifié. Les climatologues observent une évolution anormale de la
température moyenne sur le globe liée à l’accroissement exponentiel de la production de gaz à
effet de serre depuis la révolution industrielle1. L’origine anthropique de ce phénomène
conduit une partie des Etats à conclure un accord de réduction des gaz à effet de serre en
1997, le protocole de Kyoto, dont la France est un des pays signataires. A l’échelle de la
planète, il s’agit, d’ici à 2050, de réduire par deux la quantité de gaz à effet de serre émis
chaque année dans l’atmosphère. Concernant les pays occidentaux cet objectif se traduit par
1
Voir les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental l’évolution du climat (GIEC) depuis 1990.
12
Introduction
un « Facteur 4 » compte tenu de l’anticipation de croissance des pays en développement 2.
L’atteinte de cet objectif passe par une réduction de l’utilisation des énergies fossiles dans les
activités humaines. En effet, c’est la combustion du pétrole, du gaz et du charbon qui sont
responsables de la majorité des émissions à l’origine du réchauffement climatique global. En
2008, les pays de l’Union Européenne parviennent à un accord sur un objectif intermédiaire
fixé pour 2020. Cette règle des « 3x20 » consiste à faire passer à 20 % la production
d’énergies renouvelables dans le mix énergétique européen ; à augmenter de 20 % l’efficacité
énergétique en réduisant la consommation d’énergie par point de croissance ; et à diminuer de
20 % les gaz à effet de serre émis par rapport à 1990. Elle fixe ainsi un cadre plus précis en
rapprochant l’échéance et en proposant des objectifs intermédiaires.
Cette contrainte de réduction des consommations d’énergie confronte nos sociétés à un défi
d’une ampleur considérable. La consommation d’énergies fossiles à grande échelle est le
socle qui a rendu possible notre développement depuis la révolution industrielle. Dans nos
sociétés modernes, aucune des activités humaines n’échappe aujourd’hui à la consommation
d’énergie. En France en 2009, 43 % de l’énergie est consommée dans le bâtiment, 31 % pour
se déplacer, 23 % pour la production industrielle, et 3 % pour l’agriculture3. Pour parvenir à
l’objectif d’une société plus sobre en énergie, le secteur du bâtiment est donc une priorité
même si la transition énergétique doit toucher tous les champs de la société. « Le
bâtiment constitue le secteur pour lequel les économies d’énergie potentielles sont jugées
comme étant les plus importantes et les plus accessibles à moyen terme »4. Il est le plus
énergivore et il est à l’origine d’un quart des émissions de gaz à effet de serre au niveau
national. Par rapport aux transports, le bâtiment apparaît comme le domaine le plus mature
pour la transition énergétique compte tenu de l’état des technologies.
En tenant compte de cette situation, le Grenelle de l’Environnement5 a débouché sur la mise
en place d’un cadre normatif particulièrement ambitieux en matière d’économie d’énergie
dans le bâtiment. Un renforcement drastique de la réglementation thermique sur les nouvelles
constructions, mais surtout un objectif de réduction de moins 38 % de la consommation
d’énergie des bâtiments existants d’ici à 2020. Il concerne le chauffage et l’eau chaude qui
2
Au moment du protocole de Kyoto, l’explosion de la croissance des BRIC’s n’avait pas été prise en compte, ce
qui fait dire à certains experts que les pays occidentaux devraient relever leur objectif au niveau d’un « Facteur
8 ».
3
Commissariat général au développement durable, Les chiffres clés de l’énergie, Octobre 2010.
4
LAURENT Marie Hélène, RECROSIO Nelly, Les besoins énergétiques des bâtiments, Les leviers d’action
pour une meilleure maîtrise de la demande en énergie dans les bâtiments, Futuribles, n°327, Février 2007.
5
Loi Grenelle 1 : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000020949548
13
Introduction
représentent plus des trois quarts de la consommation des bâtiments résidentiels et tertiaires.
Cette consommation se répartit pour un tiers dans le tertiaire (locaux d’activités) et pour les
deux tiers dans le résidentiel. L’objectif ne pourra donc pas être atteint sans une
transformation profonde de l’habitat. Le législateur précise d’ailleurs un rythme de rénovation
annuel de 400 000 logements à partir de 2013 (maison individuelle, copropriété, HLM).
L’habitat est donc aujourd’hui à l’avant-garde de la transition énergétique et plus
généralement de la réforme écologique des modes de vie.
Face à ces objectifs ambitieux et impérieux, le débat politique actuel reste focalisé autour du
Grenelle de l’Environnement. Ses détracteurs critiquent le recul sur la taxe carbone, l’impasse
faite sur le nucléaire, les lenteurs dans la parution des décrets…. Ses promoteurs soulignent le
changement des mentalités qu’il a accompagné dans la population, comme l’ont montré les
sondages de l’époque mesurant la progression de la « sensibilité environnementale » de
l’opinion publique. Mais est-ce vraiment là l’essentiel ? La transition énergétique est un
changement de système qui ne peut se réduire à des textes de lois et à une
transformation des valeurs, c’est plutôt sa traduction dans les pratiques qui pose
problème aujourd’hui. La difficulté est désormais de trouver des solutions concrètes et
réalistes pour parvenir à sortir nos sociétés occidentales de la dépendance énergétique. A
travers le cas des économies d’énergie dans l’habitat collectif existant cette thèse met en
lumière les conditions sociales et organisationnelles du changement vers une société
écologiquement soutenable qui passe par une métamorphose complète des pratiques de
consommation et des modes de décision collectifs.
1. Caractérisation de l’habitat collectif et de ses consommations d’énergie
1.1. L’habitat collectif existant et le chauffage au cœur des enjeux de la maîtrise de
l’énergie
Afin de mesurer les enjeux des économies d’énergie dans l’habitat, il est nécessaire de
connaître quelques ordres de grandeur sur le parc de logement, sa population et ses
consommations d’énergie. Cette caractérisation statistique de l’objet d’étude nous permettra
de préciser quelques uns de nos choix de recherche. En 2010, le parc de bâtiment français
compte un peu plus de 33 millions de logements dont 28 millions en résidence principale6.
6
INSEE, Répartition des logements selon leur catégorie et le type de logement,
http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATFPS05201
14
Introduction
Elles se répartissent en 57 % de maisons individuelles et 43 % d’appartements situés dans des
immeubles. L’habitat collectif représente donc une fraction minoritaire mais néanmoins
conséquente du parc de logements français puisque qu’il regroupe plus de 14 millions de
logements.
Ces deux types d’habitat, individuel et collectif, posent chacun des problèmes spécifiques en
matière de consommation d’énergie. On sait par exemple que « les maisons individuelles
consomment 10 à 50 % plus d’énergie de chauffage que les logements en immeubles
collectifs par unité de surface habitable »7 en raison notamment de la plus faible mitoyenneté
des logements, et des systèmes de chauffage utilisés. Nous avons choisi de travailler sur
l’habitat collectif car même s’il est globalement moins consommateur d’énergie, il est plus
complexe à traiter que le logement individuel pour les politiques de maîtrise de l’énergie.
En maison individuelle, l’habitant est presque toujours décisionnaire des choix concernant son
habitat puisque seule une maison sur cinq est en location. Les mesures telles que l’éco-prêt à
taux zéro ou les crédits d’impôts sur les travaux d’efficacité énergétique sont surtout adaptées
à des propriétaires de maison individuelle. Dans l’habitat collectif, les habitants ne sont pas
toujours décideurs des travaux d’amélioration énergétique puisqu’on compte une majorité de
locataires. En outre, la décision n’est jamais prise par un individu seul mais toujours par un
acteur collectif que ce soit l’organisme HLM ou l’Assemblée Générale de copropriété. En
somme, la maison individuelle est une configuration sociale plus en harmonie avec la
tendance actuelle à « l’individualisation des politiques publiques »8. A l’inverse le logement
collectif présente une complexité dans les systèmes d’acteurs qui joue sur les pratiques de
consommation et les décisions énergétiques. C’est cette complexité organisationnelle de
l’action, inhérente à l’habitat collectif, que nous allons aborder dans cette thèse.
Une autre distinction importante à propos de la consommation d’énergie des bâtiments est la
différence entre la construction neuve et le parc de bâtiments existants. Traditionnellement,
l’intervention de l’Etat dans le bâtiment se fait essentiellement sur le logement neuf en
renforçant la réglementation ou par l’intermédiaire de dispositif fiscaux. Mais en matière de
maîtrise de l’énergie, l’action sur le neuf ne suffira pas, l’essentiel des consommations
provient du parc existant qui se caractérise par une grande inertie. Le rythme annuel
7
RAUX Charles, TRAISNEL Jean-Pierre, « Habitat et déplacement dans les aires urbaines, Impacts
énergétiques et environnementaux de la croissance périurbaine », Les annales de la recherche urbaine, La ville
dans la transition énergétique, n° 103, Septembre 2007.
8
BORRAZ Olivier, GUIRAUDON Virginie, Politique publiques 2, Changer la société, Collection
Gouvernance, Editions des Presses de Sciences Po, Novembre 2010.
15
Introduction
d’accroissement du parc de logements est d’environ 1 %, et le renouvellement est compris
entre à 0,2 et à 0,3 %9. Alors que le parc automobile se renouvelle entièrement tous les 25 ans,
il faudrait attendre au moins un siècle pour qu’un renouvellement « naturel » du parc de
logements se produise. Aujourd’hui, prés de 58 % des logements existants ont été construits
avant toute réglementation sur l’isolation, et ces logements devraient encore représenter au
moins la moitié du parc en 205010. La construction de logement neuf, même très peu
gourmand en énergie, ne suffira donc pas à atteindre les objectifs de réduction de la
consommation d’ici à 2020 et à 2050. Pour remplir les objectifs d’économie d’énergie, il faut
nécessairement agir sur les consommations d’énergie du parc de bâtiment existant. Nous
avons donc choisi de nous concentrer sur l’habitat existant et les changements à mener sur les
trois « briques » qui construisent sa consommation d’énergie : les comportements des
habitants, les équipements énergétiques et le bâti lui même. Cela nous conduit à laisser de
côté les dynamiques énergétiques de la construction neuve car elles impliquent des acteurs
différents (promoteur privé, agents immobiliers…) et ont déjà été étudiées par d’autres11.
Quelles sont les consommations d’énergie du parc de bâtiments existants et comment se
répartissent-elles en fonction des usages ?
Les ingénieurs distinguent trois usages fondamentaux de l’énergie dans les activités
humaines. Les usages thermiques et l’utilisation spécifique de l’électricité concernent
l’habitat, alors que les usages liés à la mobilité ne sont pas considérés comme des usages
domestiques.
Quelque
soit
le
type
d’habitat,
la
consommation
d’énergie
est
majoritairement liée au chauffage qui représente en moyenne 65 % de la consommation
d’énergie domestique12. La consommation d’énergie pour le chauffage reste néanmoins très
variable en fonction de la date de construction du bâtiment. En effet à partir de 1974,
l’instauration de la réglementation thermique a permis de renforcer les normes d’isolation
dans la construction neuve. Par exemple, un appartement dans un immeuble récent consomme
annuellement 11 000 kWh alors que le même appartement consomme 14 000 kWh dans un
immeuble ancien, la différence étant essentiellement due aux consommations de chauffage.
La zone géographique est un autre facteur de variation de la consommation d’énergie de
chauffage. Par exemple, les consommations moyennes de chauffage sont 66 % plus élevées en
9
CARRASUS Jean, Intervention lors du séminaire Ville Post Carbone, MEEDDM, Février 2011.
TRAISNEL Jean-Pierre, « Habitat et développement durable, Les perspectives offertes par le solaire
thermique », Les cahiers du CLIP, n°16, 2004, Paris.
11
NEMOZ Sophie, L'"Eco-logis": la construction sociale d'un marché de l'offre et de la demande en logements
de haute qualité environnementale, Thèse de sociologie dirigée par Dominique Desjeux, Université Paris
Descartes – Sorbonne, 2009.
12
ADEME, Les chiffres clés du bâtiment, 2009.
10
16
Introduction
Picardie que dans le Languedoc Roussillon13.
Dans tous les cas le chauffage reste la
première
consommation
d’énergie
Figure n°1 : Répartition de la consommation
d’énergie moyenne d’un logement en fonction des
postes de consommation
domestique, ce qui nous a conduit à focaliser
Source : ADEME, 2009
la majeure partie de la recherche sur ce poste
de consommation. Toujours dans les usages
thermiques il faut ajouter la production d’eau
chaude sanitaire (ECS) qui compte 11,5 %
du total et la cuisson qui consomme 6,5 %.
Ces
consommations
comme
celles
« d’électricité spécifique » ne connaissent
pas les mêmes variations que le chauffage en
fonction du bâtiment et de la région.
Le second usage fondamental de l’énergie dans l’habitat regroupe les « usages spécifiques de
l’électricité » (USE). Cette catégorie statistique désigne toutes les consommations électriques
où l’électricité n’est pas remplaçable par une autre énergie, comme par exemple l’éclairage. Il
s’agit donc des consommations électriques hors usages thermiques c'est-à-dire le chauffage,
l’eau-chaude sanitaire et la cuisson. Ces consommations d’électricité spécifiques comptent
pour 17 % de la consommation totale d’un logement. En valeur absolue, elles ont subi une
forte progression ces vingt dernières années compte tenu de la multiplication des équipements
électriques et électroniques. En part relative de la consommation moyenne d’un logement,
elles ont progressé alors que la part du chauffage à diminué sachant « qu’il faut deux fois
moins d’énergie qu’il y a 30 ans pour chauffer un m² »14.
1.2. Les spécificités énergétiques du logement social et de la copropriété
Le parc de logements collectifs français compte un peu moins de 13 millions de logements en
résidence principale. Ils se répartissent pour les deux tiers dans le secteur privé, à savoir les
copropriétés, et pour un tiers dans le secteur public, autrement dit le logement social. Selon la
dernière enquête logement de l’INSEE en 2006, on compte 8,4 millions de logements en
copropriété et 4,3 millions de HLM. Ces logements sont très majoritairement situés en zone
urbaine compte tenu de la nature collective de l’habitat. Néanmoins, les deux grands secteurs
13
Données internes GDF Suez.
LAURENT Marie-Hélène, RECROSIO Nelly, « Les besoins énergétiques des bâtiments. Les leviers d’action
pour une meilleure maîtrise de la demande en énergie dans les bâtiments », Futuribles, n°327, Février 2007.
14
17
Introduction
présentent des caractéristiques différentes en matière d’état du bâti, d’équipements
énergétiques ou encore de population.
Figure n°2 : Répartition des logements collectifs en fonction du type de bâtiment et du secteur
Source : INSEE 2006
Ensemble du parc
Logements collectifs
La date de construction d’un immeuble est le principal marqueur du niveau de consommation
d’énergie car c’est de cette date que dépend le niveau d’isolation installé à l’origine. Que ce
soit en copropriété où en HLM, la majorité des logements collectifs ont été construits
avant l’instauration de la première réglementation sur l’isolation. En matière de
consommation d’énergie, on peut distinguer trois grandes périodes de construction. Avant la
seconde guerre mondiale, les techniques de construction n’étant pas encore industrialisées, on
construit des immeubles de style en pierre et/ou en brique. Le parc de copropriété se
caractérise par un stock important de logement datant d’avant 1948 (34 %) alors qu’ils sont
très peu nombreux en logement social (5 %). En effet, la majorité des logements sociaux
actuels sont issus d’une politique volontariste de construction menée durant la période des
Trente Glorieuses. Elle est le résultat d’une augmentation des besoins en logement liée à trois
événements : la lutte contre les taudis suite à l’appel de l’Abbé Pierre en 1954, le retour des
français habitant au Maghreb et l’immigration de travail dans les années soixante. Par
conséquent, environ 53 % des logements sociaux actuels ont été construits entre 1949 et 1973
ce qui n’est le cas que pour 35 % des copropriétés. Le plus souvent il s’agit d’immeubles en
béton peu ou pas isolés, construits avec de grandes surfaces vitrées et équipés d’un chauffage
18
Introduction
collectif. A partir de 1974, l’instauration d’une réglementation thermique ouvre une nouvelle
période en matière de caractéristique énergétique des constructions neuves. Ces immeubles
contemporains mieux isolés représentent aujourd’hui 42 % du parc de logements sociaux et
31 % du parc des copropriétés. Ces différences dans la répartition des époques de construction
expliquent que la performance énergétique estimée soit meilleure pour les HLM que pour la
copropriété. Alors que la consommation moyenne des copropriétés serait de 250 kWh/m²/an,
celle des logements sociaux serait plus proche de 170 kWh/m²/an15. Nous venons de voir que
ces derniers sont globalement plus récents, il faut ajouter qu’ils ont probablement bénéficié
d’une dynamique d’amélioration plus vigoureuse grâce à l’action des bailleurs sociaux.
Figure n°3 : Répartition du parc de logements collectifs en fonction de la date de construction
Source : CEREN 2006 / INSEE 2002
COPROPRIETES
LOGEMENTS SOCIAUX
Le chauffage étant la consommation d’énergie majeure de l’habitat, il est important de bien
connaître les caractéristiques des installations afin de comprendre d’où provient cette
consommation. Alors que le chauffage est souvent abordé à partir du type d’énergie utilisé
(électricité, gaz, fioul…), dans notre approche centrée sur la consommation toutes énergies
confondues, le mode de chauffage est un facteur plus structurant. Aujourd’hui, 95 % des
logements sont équipés d’un « chauffage central »16, c'est-à-dire d’un équipement prévu pour
15
Grenelle de l’Environnement, Convention sur la mise en œuvre du programme d’amélioration de la
performance énergétique de 800 000 logements sociaux, Février 2009.
16
ADEME, Les chiffres clés du bâtiment, 2009.
19
Introduction
chauffer l’ensemble des pièces du logement. La spécificité des immeubles collectifs par
rapport aux maisons individuelles est qu’ils peuvent accueillir une installation de chauffage
collectif soit par radiateur soit par plancher chauffant. Le chauffage collectif offre un meilleur
rendement énergétique que l’individuel grâce à la mutualisation de la production de chaleur,
mais pose aussi certains problèmes que nous étudierons par la suite. Le chauffage collectif
constitue le premier mode de chauffage en immeuble collectif, il est majoritaire en HLM
(60 %) et reste le premier mode de chauffage en copropriété (45 %). Il faut noter que le
chauffage collectif est surreprésenté en Ile de France où il concerne par exemple 70 % des
HLM soit 10 points de plus que la moyenne nationale. Nous incluons dans cette catégorie le
mode de « chauffage mixte », c'est-à-dire un système de chauffage collectif doublé d’un
système individuel17.
Figure n°4 : Répartition du parc de logements collectifs en fonction des modes de chauffage
Source : INSEE 2008
COPROPRIETES
LOGEMENTS SOCIAUX
Quant au mode de chauffage individuel, il se divise en deux grandes catégories :
« l’individuel gaz » qui associe une chaudière à des radiateurs hydrauliques et « l’individuel
électrique » qui chauffe par l’intermédiaire de convecteurs. Le chauffage individuel occupe
une place importante dans l’habitat collectif, mais la part des modes de chauffage varie
en fonction des secteurs. En logement social, le chauffage individuel au gaz dépasse le
17
Par exemple nous avons rencontré des immeubles équipés d’un système « base + appoint » où un plancher
chauffant apporte une température de base et les habitants disposent de convecteurs individuels pour faire le
complément.
20
Introduction
convecteur électrique puisqu’il équipe prés de 29 % des logements HLM contre 12 % pour
l’électrique. En copropriété, c’est l’inverse puisque l’individuel électrique est présent dans 30
% des logements, contre 25 % pour l’individuel gaz. Cette différence s’explique en partie par
le calcul économique : dans les HLM les bailleurs sociaux cherchent à diminuer le montant
des charges de chauffage en ayant recours au gaz, alors qu’en copropriété les bailleurs privés
cherchent à limiter le coût d’installation en ayant recours à l’électricité.
Le type d’énergie utilisée pour le chauffage a une importance particulière en matière
d’émission de gaz à effet de serre, puisque les énergies n’ont pas le même « bilan carbone ».
Les énergies fossiles, comme le gaz et le fioul, sont souvent présentées comme les seules à
émettre des gaz à effet de serre. En France, l’électricité étant produite à 80 % par le nucléaire,
elle n’émet pas directement de CO2. Cependant il existe une controverse scientifique sur le
« contenu en CO2 de l’électricité »18 en raison des phénomènes de pointe de consommation
en soirée et en hiver qui obligent à avoir recours à des centrales thermiques polluantes pour
fournir l’électricité. Il est aussi difficile de positionner les réseaux de chaleur urbains (RDC)
car les centrales qui les alimentent utilisent un mix énergétique très variable (déchets, gaz,
charbon…) pour produire la vapeur transformée ensuite en chauffage.
Dans tous les cas, le gaz est la principale
énergie de chauffage utilisée dans les
Figure n°5 : Répartition des logements collectifs
en fonction des énergies principales de chauffage
immeubles collectifs (52 %)19, mais sa place
Source : ADEME, 2009
varie en fonction des secteurs.
Il est très
majoritaire en logement social où il équipe au
moins 60 % des logements et reste important
en copropriété puisqu’il chauffe 48 % des
logements. Le fioul était une énergie de
chauffage majeure jusque dans les années 80
mais a considérablement reculé atteignant
aujourd’hui 5 % des logements collectifs. Il a
quasiment
disparu
du
logement
social
remplacé par le gaz, mais subsiste encore
RDC : réseaux de chaleur urbains
dans la copropriété, par exemple 10 % des
18
Association NEGAWATT, « Le contenu CO2 de l’électricité : une question d’objectif ! », Global Chance,
n°27, janvier 2010. URL : http://www.global-chance.org/IMG/pdf/GC27p39-45.pdf
19
ADEME, Les chiffres clés du bâtiment, 2009.
21
Introduction
résidences principales parisiennes seraient encore chauffées au fioul20. L’électricité est la
seconde énergie de chauffage en habitat collectif où elle alimente presque toujours un
chauffage individuel. Nous avons vu qu’elle était beaucoup plus présente en copropriété (30
%) qu’en logement social (12 %). Le « chauffage urbain » connaît de grandes variations
territoriales car le raccordement au réseau de chaleur n’est accessible que dans le centre de
certaines villes. Néanmoins il fournit le chauffage, et parfois l’eau chaude, de 9 % des
appartements. Enfin, le bois n’est presque pas utilisé comme énergie de chauffage principale
en logement collectif, mais reste parfois employé en complément ou en agrément.
1.3. Les trois catégories d’habitants en logement collectif
En France en 2008, sur les 27 millions de ménages un peu moins de la moitié d’entre eux
occupent en résidence principale un des 13 millions de logements collectifs. Cette population
se subdivise en trois catégories qui feront l’objet chacune l’objet d’une enquête de terrain21.
La spécificité de l’habitat collectif en est sans aucun doute l’importance de la location.
Alors qu’elle ne concerne que 20 % des maisons individuelles, les locataires sont en revanche
majoritaires dans les immeubles collectifs. Qui sont ces habitants du parc des logements
collectifs et quelles sont les différences entre ceux du parc HLM et ceux de la copropriété ?
La totalité des 10 millions d’habitants en logement social sont des locataires puisque c’est
la vocation exclusive de ce parc qui loge environ 17 % de la population française. La
comparaison avec les locataires du parc privé permet d’approcher quelques caractéristiques de
la population des locataires sociaux : 5 ans plus âgés que les locataires du parc privé mais en
moyenne plus jeunes que l’ensemble des ménages français22. Cependant on constate un
phénomène de vieillissement de la population des locataires sociaux, les moins de 30 ans
étaient 15 % en 2000 et ils ne sont plus que 12 % en 200623. Sans surprise, il s’agit aussi
d’une population dont le niveau de revenu est inférieur aux locataires dans le parc privé et aux
propriétaires. Ce constat est renforcé par une tendance à la paupérisation visible à travers la
progression des ménages ayant des revenus inférieurs aux plafonds de ressources. La part des
locataires « très sociaux », dont le niveau de revenu est inférieur à 60 % des plafonds de
ressource, est passée de 58 % à 65 % entre 1999 et 2005.
20
APUR, Consommation d’énergie et émissions de gaz à effet de serre liées au chauffage des résidences
principales parisiennes, Décembre 2007.
21
La population des locataires du parc privé sera abordée à travers l’angle des militants écologistes.
22
SESP, « Logement social : des locataires plus âgés et plus modestes », SESP en bref, n°23, Décembre 2007.
23
LOONES Anne, « Logement social : une porte de plus en plus difficile à ouvrir », Consommation et mode de
vie, n°205, Septembre 2007, CREDOC.
22
Introduction
La copropriété loge environ un quart de la population française soit 16 millions de
personnes. Parmi eux on trouve un nombre important de locataires (44 %) et une majorité de
propriétaires occupants (51 %), ainsi qu’une petite part de personnes logées gratuitement
(5%)24. La comparaison des locataires en copropriété avec les propriétaires occupants permet
de préciser quelques caractéristiques de leur profil. Les locataires du parc privé ont un profil
plutôt jeune (42 ans en moyenne) et des revenus inférieurs à ceux des propriétaires occupants
mais supérieurs à ceux des locataires du parc social. Ils occupent des logements de petite taille
(2,5 pièces en moyenne) et depuis moins longtemps (5 ans d’ancienneté) que les propriétaires.
Ces logements appartiennent à des bailleurs privés, institutionnels ou particuliers, sur lesquels
on ne trouve pas de données sociodémographiques puisque l’enquête logement de l’INSEE
est effectuée auprès des occupants des logements.
En revanche on dispose de données assez précises sur les propriétaires occupants d’un
logement en copropriété. Ils sont plus âgés que les locataires puisque leur âge moyen atteint
56 ans. Ils sont aussi très diplômés (42 % ont un diplôme de l’enseignement supérieur) et
souvent cadres (35 %) ce qui explique qu’ils aient des revenus supérieurs au reste de la
population française (3223 euros mensuels). Ils occupent en général des logements de grande
taille (3,7 pièces) et depuis 15 ans en moyenne. Cependant ce profil moyen socialement
valorisé ne doit pas occulter le fait que la copropriété est un parc qui présente une certaine
mixité sociale. D’abord parce qu’il représente les deux tiers des logements collectifs et qu’il
loge presque une moitié de locataires ; ensuite, et surtout, parce qu’on dénombre de nombreux
cas de « copropriétés en difficulté »25. Cette catégorie juridique qui existe depuis 1994
désigne des copropriétés faisant l’objet d’un traitement spécifique par l’Etat en réaction à
l’accumulation des difficultés (impayés de charges notamment). Ces difficultés et leur état
dégradé vaut même à cette partie du parc des copropriétés le qualificatif de « logement social
de fait ».
1.4. L’énergie domestique : une contrainte budgétaire récente inégalement ressentie
Un dernier point à éclaircir pour terminer ce portait de la consommation d’énergie dans
l’habitat collectif est son impact budgétaire pour les ménages. En 2006, la consommation
d’énergie pour la résidence principale s’élève en moyenne à 4,8 % du budget d’un ménage
24
BOSEVIEUX Jean, « Le parc des logements en copropriété », Habitat actualité, ANIL, Mai 2010.
Conseil Economique et Social, URL : http://www.conseil-economique-etsocial.fr/presidence/publication/PU02-113.pdf
25
23
Introduction
français26. Cette même année les français ont dépensé 21 milliard d’euros pour se chauffer
dont près de 5 milliards pour le chauffage électrique. Contrairement à une idée reçue la
pression exercée par l’énergie sur le pouvoir d’achat des français est un phénomène
récent. Pendant prés de 50 ans, les dépenses d’énergie ont même contribué à limiter la hausse
des dépenses de logements qui atteignent aujourd’hui en moyenne le cinquième du budget des
ménages. La hausse de la taille moyenne des logements et les dynamiques d’équipement ont
été compensées par une légère baisse des prix de l’énergie (par rapport aux autres produits) et
des progrès dans la performance énergétique des logements. A partir de 2001, mais surtout
depuis 2008, l’augmentation des prix de l’énergie s’est accélérée, a telle point qu’elle est en
passe de devenir aujourd’hui l’un des principaux facteurs d’inflation des prix27.
Cette hausse des prix de l’énergie ne touche pas tous les français avec la même vigueur. En
effet, on constate de grandes disparités dans la population française en matière de
dépenses énergétiques, notamment entre urbains et ruraux. Pour ce qui concerne l’habitat
collectif, la consommation d’énergie domestique est corrélée au niveau de revenu, plus on est
riche plus on consomme d’énergie chez soi. Mais en part relative, « les 20 % des ménages les
plus pauvres consacrent 2,5 fois plus à l’énergie que les 20 % des ménages les plus riches »28.
En d’autres termes ce sont les moins riches qui sont et seront le plus touchés par la hausse des
prix de l’énergie puisqu’elle occupe une part plus importante de leur budget (on retrouve ici la
loi d’Engel élaborée pour l’alimentation qui est valable pour toutes les dépenses constraintes).
Etant donné qu’on ne peut pas compter sur une baisse des prix de l’énergie dans les années à
venir, on mesure à quel point la diminution des consommations d’énergie est un enjeu fort
pour les ménages français et particulièrement pour les plus modestes.
Ces données quantitatives nous ont permis de préciser les enjeux et les priorités des
économies d’énergie dans l’habitat. Compte tenu de la diversité des situations dans l’habitat
nous avons souhaité concentrer la recherche sur un domaine pour mieux éclairer le
phénomène de la consommation d’énergie. Notre travail de recherche se concentrera sur
l’habitat collectif existant, en explorant ses deux secteurs, logement social et copropriété, et
26
MERCRERON Sébastien, THEULIERE Maël, « Les dépenses d’énergie des ménages depuis 20 ans : Une
part en moyenne stable dans le budget, des inégalités accrues », INSEE Première, n°1315, Octobre 2010.
27
FOUQUET Claude, « L’inflation en France au plus haut depuis 2008 », Les Echos, Avril 2011. URL :
http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0201300118697-l-inflation-au-plus-haut-en-francedepuis-fin-2008.htm
28
ADEME, « Le poids des dépenses énergétiques dans le budget des ménages français. Développer la maîtrise
de l’énergie pour limiter les inégalités sociales », Stratégie et études, n°11, avril 2008.
24
Introduction
ses différentes catégories d’habitants. Nous allons maintenant préciser la façon dont nous
allons aborder la question des consommations d’énergie dans ce secteur.
2. Un cadre d’analyse interactionniste
Nous souhaitons expliciter ici les théories sociologiques qui ont inspiré notre travail de
recherche. Dans notre démarche ces théories ne sont pas premières, elles ont été mobilisées au
fur et à mesure de la recherche pour éclairer les données issues du travail de terrain. Cette
présentation nous donne aussi l’occasion de nous positionner par rapport aux autres approches
de la consommation d’énergie en sciences sociales. Le plus souvent la consommation
d’énergie domestique est abordée sous un angle strictement technico-économique. Elle serait
le résultat d’un certain état du bâtiment défini par le niveau d’isolation et le rendement des
systèmes énergétiques, comme le montre les données quantitatives que nous venons
d’exposer. La consommation d’énergie serait aussi dépendante des variations du prix de
l’énergie, c'est-à-dire que la demande serait le simple décalque de l’offre. Si ces approches
restent vraies à une échelle macrosociale, elles laissent de côté un maillon essentiel de la
consommation d’énergie domestique : l’habitant en tant qu’acteur de son logement. En
effet, la consommation d’énergie repose tout autant sur des objets techniques (bâtiments,
systèmes collectifs, appareils domestiques) que sur les comportements des acteurs qui les
utilisent. Si l’objectif est de réaliser des économies d’énergie dans l’habitat, il ne faut pas
seulement considérer les aspects techniques ou les mécanismes économiques mais aussi
regarder en quoi les habitants contribuent à construire cette consommation d’énergie par leurs
pratiques.
Au moment de commencer notre travail de recherche, deux rapports soulignaient l’existence
d’un déficit de connaissance sur les comportements des habitants en matière d’énergie. En
2007, le Haut Conseil de la Science et de la Technologie, rend au Premier Ministre, un Avis
sur l’effort scientifique et technologique de la France en matière énergétique29. Il y souligne
une « insuffisance de recherche en sciences humaines et sociales » sur les questions d’énergie,
et recommande qu’un « grand programme » soit lancé. La même année, le CREDOC fait
aussi ce constat tout en le précisant dans une étude consacrée à La maîtrise des
consommations dans le domaine de l’eau et de l’énergie30. Ses auteurs soulignent plus
29
Haut Conseil de la Science et de la Technologie, Avis sur l’effort scientifique de la France en matière
énergétique, Avril 2007. URL : http://www.hcst.fr/articles.php?lng=fr&pg=178
30
DUJIN Anne, POQUET Guy, MARESCA Bruno, La maîtrise des consommations dans le domaine de l’eau et
de l’énergie, CREDOC, Novembre 2007.
25
Introduction
particulièrement
la
rareté
des
démarches
d’observation
ethnographique
qui
permettraient de rendre compte des comportements des ménages en matière d’énergie.
Dans les modèles prospectifs sur l’évolution des consommations d’énergie, la variable des
comportements n’est presque pas prise en compte alors qu’elle est reconnue comme
déterminante. Les auteurs vont jusqu'à considérer que les comportements sont un « point
aveugle » des politiques de maîtrise de l’énergie qui « se réduisent à des mesures de
sensibilisation faute de pouvoir cibler les ressorts pertinents des comportements » (p. 30).
Notre travail de recherche entend répondre à cette demande sociale en développant une
approche ethnographique, mais aussi organisationnelle, de la consommation d’énergie
dans l’habitat collectif.
2.1. Les comportements de consommation d’énergie : entre individualisme économique et
holisme technologique
Pour appréhender les comportements de consommation d’énergie et leurs évolutions
possibles, deux approches scientifiques semblent aujourd’hui dominantes dans le discours des
acteurs. D’abord, une approche économique de type « néo-classique » dont le concept central
est « l’externalité négative »31. Elle repose sur l’idée que les agents économiques ne
supportent pas entièrement le coût de leurs consommations pour la collectivité, et notamment
le coût environnemental (ressources naturelles, émission de CO2…). Il s’agit alors de
réintégrer ces coûts, ou « d’internaliser les externalités négatives », afin d’envoyer un « signal
prix » aux agents économiques pour les inciter à se tourner vers des pratiques plus
respectueuses de l’environnement. Cette théorie inspire des projets tels que la « taxe
carbone » en France et la « carte carbone » en Grande Bretagne qui ont tous les deux été
abandonnés. Cette approche économique, repose sur le postulat d’une rationalité
abstraite de l’acteur qui ne réagirait qu’aux stimuli économiques. L’hypothèse implicite
est qu’une augmentation du prix de l’énergie, « naturelle » ou par l’intermédiaire des taxes,
induirait mécaniquement un changement de comportement vers des pratiques plus sobres en
énergie.
31
BEN JELLOUL M., « Politique climatique des États-Unis : quel instrument économique pour un signal-prix
carbone ? », La note de veille, n°127, Conseil d’Analyse Stratégique, Mars 2009, URL :
http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteVeille127.pdf
26
Introduction
Mais on peut se demander s’il n’existe pas d’autres contraintes qui limiteraient le changement
des comportements des acteurs en matière d’énergie ? Les économistes32 considèrent euxmêmes que l’élasticité au prix de la demande d’énergie à court terme est faible, ce qui signifie
que la consommation baisse peu quand le prix augmente. La consommation d’énergie est
aussi considérée comme une dépense « pré-engagée » selon la définition de l’INSEE33, c'està-dire un coût sur lequel les ménages ont des marges de manœuvre limitée. Même si on doit
admettre que le facteur économique est une variable fondamentale pour comprendre le
comportement humain en matière d’énergie, il ne faut pas pour autant réduire la
complexité de ce comportement à cet unique facteur. « Est complexe ce qui ne peut se
résumer à un maître mot, ce qui ne peut être ramené à une loi, ce qui ne peut se réduire à une
idée simple »34. Edgard Morin propose ainsi un paradigme de la complexité qui invite à
distinguer et en même temps à relier les différentes dimensions de la réalité sociale tout en
admettant la part d’incertitude et d’ambivalence inhérente à toute situation. Autrement dit,
penser « ce qui est tissé ensemble » plutôt que de tout ramener aux « lois du marché » ou
même aux « lois de l’histoire ». Cela signifie qu’il n’existe aucune méta-rationalité abstraite
en mesure de rendre compte du comportement des acteurs, au contraire les rationalités sont
multiples et relatives aux contraintes de la situation. Pour comprendre les comportements de
consommation d’énergie dans leur complexité il est donc nécessaire de les observer en
situation.
Alors que dans l’approche économique la technique est absente, elle apparaît comme toute
puissante dans une autre approche de l’énergie en sciences sociales : l’anthropologie des
techniques d’Alain Gras et Sophie Poirot-Delpech qui se sont intéressés très tôt à la question
des consommations d’énergie35. Ils revisitent l’histoire des techniques afin de montrer les
« bifurcations » prises par la société occidentale au moment de la révolution industrielle, qui
nous ont amenés à la construction d’un « macro-système technique » reposant sur un haut
niveau de consommation d’énergie. Cette anthropologie dénonce l’omniprésence
technologique dans la vie quotidienne qui perturbe notre rapport à l’environnement et à
la gestion des ressources naturelles. Avec la technicisation croissante, l’homme aurait
32
CLERC Marie, MARCUS Vincent, Elasticités-prix des consommations énergétiques des ménages, INSEE,
2009, p. 8. URL : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/docs_doc_travail/G2009-08.pdf
33
Site de l’INSEE, Définition de « dépense pré-engagée »,
http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/depenses-pre-engagees.htm
34
MORIN Edgard, Introduction à la pensée complexe, Collection Essais, Editions Le Point, Paris 2005 (1990),
p. 10.
35
GRAS Alain, POIROT-DELPECH Sophie, Grandeur et dépendance, Editions des PUF, Paris, 1993 / GRAS
Alain, Le choix du feu, Editions Fayard, Paris, 2007.
27
Introduction
progressivement perdu son aptitude ancestrale à contrôler ses prélèvements sur les ressources
naturelles, comme le faisait par exemple les sociétés sans écriture. Il s’agit d’une critique du
progrès en même temps qu’une théorie de la domination de l’homme par la technique : « Les
tentacules de ces pieuvres technologiques font surface dans le social à tout instant et en tous
lieux : l’individu se branche constamment sur ces grands ensembles qui l’aident dans la vie
quotidienne et transforment ses habitudes, le plus souvent dans le sens d’une dépendance
technologique » (p. 21).
Mais si l’homme est sous le joug d’un système technique qu’il ne contrôle pas, où se situent
alors ses marges de manœuvre pour faire évoluer la situation ? Il est vrai que dans les sociétés
modernes, la technique est un élément central, on peut même aller jusqu'à dire qu’elle est
devenue l’environnement « naturel » dans lequel l’homme évolue. Si la dénonciation de cette
emprise reste utile, en revanche la critique systématique du progrès technique ne permet pas
de penser le changement. En effet, seuls quelques individus, militants de la « décroissance »,
sont prêts à envisager le pur et simple abandon des objets consommateurs d’énergie, si tenté
qu’un tel renoncement soit possible à mettre en pratique. Ce n’est pas l’innovation en tant que
telle qu’il faut remettre en cause mais le sens de l’innovation. Autrement dit, il faut réorienter
l’innovation pour qu’elle aille dans le sens d’une diminution des consommations d’énergie car
il semble désormais illusoire de vouloir débarrasser le monde de la technologie. Pour réaliser
un tel changement, il ne faut pas nier d’emblée les marges de manœuvre des acteurs sur le
système technique. Au contraire, il faut identifier par l’observation comment chaque
acteur à son niveau intervient sur l’objet technique et le processus d’innovation, qu’il
s’agisse des ménages dans les modalités d’appropriation de la technique ou des acteurs
sociaux dans les intérêts qu’ils entretiennent vis-à-vis de l’objet technique et du changement.
Si on ne doit pas considérer le progrès technique comme la cause ultime de l’orientation
énergivore de la société moderne, il ne faut pas non plus brandir la technologie comme une
solution miracle. En effet, toute amélioration de l’efficacité énergétique des technologies
s’accompagne d’une augmentation de la demande en énergie globale, ce que l’on désigne par
l’expression « effet rebond ». Ce mécanisme macroéconomique a été découvert par
l’économiste Stanley Jevons dans The Coal Question36 à propos de la consommation de
charbon de l’Angleterre pendant la révolution industrielle. Il note que l’augmentation de
l’efficacité des machines à vapeur conduit à une diminution du prix du travail mécanique qui
36
JEVONS Stanley, The Coal Question, 1865.
28
Introduction
devient alors plus rentable et induit une généralisation des machines démultipliant la demande
de charbon. Le paradoxe de Jevons est la plus forte critique actuelle à la thèse d’une
transition énergétique qui reposerait uniquement sur un progrès technique sans
changement social. On peut se demander si l’effet rebond n’est pas aussi envisageable à
l’échelle microsociale du logement ? Le gain économique issu de l’amélioration de
l’efficacité énergétique pourrait très bien conduire un ménage à augmenter ses
consommations d’énergie directement (chauffage) ou indirectement (tourisme). Dans tous les
cas le progrès technique, même orienté vers la « croissance verte » ne semble pas suffisant
pour assurer la transition énergétique dont il est question.
Pour appréhender l’angle mort des politiques publiques, à savoir les comportements de
consommation d’énergie, deux approches classiques s’opposent. L’un relève d’un paradigme
individualiste dans lequel le comportement des individus est considéré comme rationnel dans
l’absolu et ne réagissant qu’au seul facteur économique. L’autre relève d’un paradigme holiste
où le comportement est déterminé par un système technique et l’individu n’a aucune marge de
manœuvre. On peut formuler au moins deux critiques communes à ces approches.
Premièrement, elles tombent dans le piège de la dichotomie entre individu et société. Dans
le premier cas, le changement est supposé venir d’en bas (les ménages et les acteurs), et dans
le second, il est censé venir d’en haut (la société, l’Etat). Cette aporie ne permet pas de penser
le changement comme un processus reposant sur un jeu social entre une multitude d’acteurs
situés à plusieurs niveaux. Deuxièmement, ces approches compartimentent l’homme et la
technique comme s’il s’agissait d’entités séparées. Soit le changement repose uniquement
sur les « comportements » dans un sens restreint où ils apparaissent isolés des structures
sociales qui les rendent possibles et qui leur donnent sens. Soit la transformation s’appuie sur
la diffusion massive « d’inventions techniques » mais sans considérer les intérêts des acteurs
qui sont censés les adopter. Ces visions ne permettent pas de penser le changement comme un
produit d’une évolution du système sociotechnique dont l’humain et la technologie sont des
éléments interdépendants.
2.2. Une approche interactionniste de la consommation d’énergie dans l’habitat
Notre travail de recherche s’inscrit dans une perspective interactionniste qui entend dépasser
les limites théoriques des approches que nous venons d’exposer. L’interactionnisme constitue
une « troisième voie » entre l’individualisme et le holisme en offrant un cadre de pensée qui
permet de dépasser l’alternative entre la rationalité abstraite et le déterminisme. Cette
29
Introduction
approche s’intéresse à la réalité comme une construction sociale c'est-à-dire le produit des
interactions entre de multiples acteurs à des niveaux différents. « L’approche
interactionniste considère que l’ordre social n’est pas donné a priori mais construit au
cours des interactions »37. Cette perspective théorique est aussi appelé « constructivisme »
en référence à l’ouvrage de Berger et Luckmann, La construction sociale de la réalité38 qui
décrit le processus d’institutionnalisation, c'est-à-dire comment des conventions sociales se
cristallisent en organisation pour devenir ensuite une « réalité objective » qui conditionne à
son tour les pratiques sociales. L’interactionnisme naît aux Etats Unis dans les années vingt39,
mais ce sont davantage les auteurs de la seconde Ecole de Chicago dans les années soixante,
comme Howard Becker et Anselm Strauss, qui inspirent notre recherche.
L’approche interactionniste nous permet de donner une réponse originale au débat entre
l’individu libre et le déterminisme technique. La consommation d’énergie n’est ni le pur
résultat de « gestes individuels » ni la simple conséquence d’une configuration technique
mais une co-construction. En d’autres termes, la consommation d’énergie domestique
découle de pratiques sociales qui sont la rencontre entre les conduites des acteurs et l’habitat
comme objet technique. Les pratiques sociales ne peuvent être réduites à des gestes
individuels car elles renvoient à une dimension collective (nous utilisons tous le chauffage en
hiver, du moins en France), même si la forme des pratiques varie entre les individus. Elles ne
peuvent pas non plus faire l’impasse sur la technique car c’est à travers elle que se réalise la
consommation d’énergie. Dés lors, pour comprendre les conditions du changement vers plus
de sobriété énergétique, il faut observer comment les acteurs interagissent entre eux et avec
les objets techniques consommant de l’énergie. Il faut non seulement regarder ce que les
hommes font aux objets, mais aussi ce que les objets font des hommes.
L’intérêt de la sociologie pour l’énergie est récent, cependant nous ne sommes pas les
premiers à utiliser l’approche interactionniste pour comprendre la consommation d’énergie
dans l’habitat. Dans la recherche francophone, ce sont les Suisses qui inaugurent en 1987
l’étude sociologique de l’énergie à partir d’enquêtes de terrain. Dans un ouvrage collectif
37
EYAMRD DUVERNAY François, MARCHAL Emmanuelle, « Les règles en action : entre une organisation
et ses usagers », Revue Française de Sociologie, 199, 35-1, pp. 536.
38
BERGER Peter, LUCKMANN Thomas, La construction sociale de la réalité, Collection Références
Sociologie, Editions Armand Colin, Paris, 2005 (1966).
39
Avec la première Ecole de Chicago : « l’interactionnisme symbolique » (Park, Mead, Blumer…) et «
l’ethnométhodologie » (Goffman).
30
Introduction
intitulé L’énergie au quotidien40, Claude Bovay et ses confrères analysent les pratiques de
consommation d’énergie domestique des ménages suisses pour en comprendre les
implications en matière « d’éthique sociale ». Malgré une orientation religieuse normative,
beaucoup des constats de terrain réalisés par les auteurs dans la partie sociologique se sont
révélés identiques à ceux que nous avons pu formuler. En France, une dizaine d’années plus
tard, Dominique Desjeux publie Anthropologie de l’électricité41, un ouvrage collectif issu
d’enquêtes de terrain commanditées par EDF. Il propose une analyse et une description des
pratiques de consommation d’énergie domestique centrée sur l’électricité, en s’intéressant
aussi bien aux interactions familiales qu’aux représentations sociales autour de cet objet. Bien
qu’elle soit présente, la question des économies d’énergie n’apparaît pas comme centrale dans
ces deux ouvrages pionniers.
a) L’anthropologie de la consommation de Dominique Desjeux
L’anthropologie de la consommation développée par Dominique Desjeux dans cet ouvrage et
dans les suivants, nous fournit des outils pour une analyse ethnographique de la
consommation d’énergie domestique. Cette approche met la consommation au centre du jeu
social en montrant qu’elle est révélatrice des tensions qui s’exercent aux différents niveaux de
la société. Toutefois, la notion d’échelles d’observation insiste sur le fait qu’il n’est pas
possible de saisir en même temps tous ces niveaux car ils apparaissent grâce à différentes
méthodologies. « En fonction de la focale ou de l’échelle d’observation choisie, la réalité
change »42. Il ne peut donc pas y avoir de théorie globale de la société ou d’un
phénomène mais seulement du vrai à chaque échelle d’observation. Nous nous sommes
appuyés sur cette conception épistémologique pour organiser notre terrain d’enquête. On peut
distinguer trois grandes échelles : le macrosocial met en lumière les effets d’appartenances
sociales et les valeurs, le microsocial souligne les interactions entre les acteurs, et le micro
individuel rend compte des dimensions cognitives et inconscientes. Notre recherche
ethnographique se situe à l’échelle microsociale en analysant les pratiques et les interactions
autour de la consommation d’énergie au sein de l’espace domestique. Nous mobiliserons
également une échelle d’observation intermédiaire, le mésosocial, afin de développer une
approche organisationnelle de la consommation d’énergie dans l’habitat collectif. Ces deux
40
BOVAY Claude, CAMPICHE R.-J., HAINARD F., KAISER H., PEDRAZZINI Y., RUH H. et SPESCHA P.,
L’énergie au quotidien, Editions Labor et Fides, Genève. 1987,
41
DESJEUX Dominique, BERTHIER Cécile, JARRAFFOUX Sophie, ORHANT Isabelle, TAPONIER Sophie,
Anthropologie de l’électricité, Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, Collection Logiques
Sociales, Editions L’Harmattan, Mars 1996.
42
DESJEUX Dominique, Les sciences sociales, Collection Que sais-je, Editions des PUF, Paris, 2004.
31
Introduction
échelles s’appuient sur un même principe de causalité systémique et insistent sur les acteurs et
leurs interactions.
Pour comprendre les phénomènes de consommation à l’échelle microsociale, Desjeux propose
de partir des pratiques plutôt que des représentations. En effet, il observe que les
représentations et les pratiques ne correspondent pas toujours. « Nous constatons qu’il n’y a
pas de lien mécanique entre ce que l’on dit, ce que l’on pense et ce que l’on fait. Une
représentation fixe un cadre des possibles ou ce que les acteurs sociaux pensent souhaitable,
mais ne permet pas de prévoir de façon fiable les actions, les pratiques réelles. Une
représentation est souvent plus explicative du passage à l’action que du contenu et du résultat
de l’action »43. Plutôt que de nous centrer sur les représentations qui pourraient
constituer un miroir déformant des pratiques, nous chercherons à identifier les
pratiques concrètes liées à la consommation d’énergie. Nous n’éliminerons pas pour autant
les représentations de l’analyse car certaines d’entre elles (perception, imaginaire) constituent
des contraintes pour les pratiques. En revanche nous ne considérerons pas les valeurs comme
premières par rapport à l’action mais plutôt comme un réservoir de sens dans lequel les
individus viennent puiser de manière stratégique pour justifier leurs actions44.
Pour analyser les pratiques de consommation à l’échelle microsociale, Desjeux emprunte la
notion de « contrainte » à l’analyse des organisations. A cette échelle, ce ne sont pas les
intentions ou les motivations qui expliquent les pratiques mais les paramètres de la
situation. Nous chercherons à identifier par l’observation les contraintes qui organisent les
pratiques de consommation d’énergie que ce soit dans le sens d’une plus forte ou d’une plus
faible consommation. Ces contraintes relèvent des trois instances toujours encastrées dans
une même réalité : le matériel, le social et le symbolique. Les contraintes matérielles sont
principalement liées aux objets techniques à l’intérieur du logement et aux infrastructures
(bâtiment, réseau…), mais aussi aux aspects économiques c'est-à-dire le prix de l’énergie et le
budget du ménage. Les contraintes sociales découlent des interactions au sein de l’espace
domestique et avec les acteurs extérieurs à la famille (technicien, gestionnaire…). Il s’agit
également des normes sociales de comportement véhiculées par le discours de certaines
organisations (pouvoirs publics, entreprises, associations, médias…). Enfin, les contraintes
symboliques proviennent à la fois des modes de perception de la consommation d’énergie qui
43
ALAMI Sophie, DESJEUX Dominique, GARABUAU-MOUSSAOUI Isabelle, Les méthodes qualitatives,
Collection Que sais-je, Editions des PUF, Paris, 2009.
44
La signification des comportements peut-être attribuée a posteriori par les individus comme l’a montré le
sociologue italien, Vilfredo Pareto avec le concept de « rationalisation a posteriori »
32
Introduction
impliquent une façon de l’appréhender et des grands imaginaires sociaux qui instaurent un
certain rapport à l’objet.
Un dernier outil proposé par Dominique Desjeux sera mobilisé à plusieurs reprises : « la
méthode des itinéraires »45 qui insiste sur le caractère processuel des pratiques de
consommation. Il se distingue de la conception micro-individuelle de la consommation
présentée comme un arbitrage entre des critères objectifs pour montrer qu’il s’agit plutôt d’un
processus collectif suivant des étapes qui font varier les contraintes. Cette vision insiste
notamment sur le lien existant entre l’acte d’achat et l’usage d’un produit. En matière
d’énergie, ce lien est toutefois moins évident que dans la « grande consommation », secteur
dans lequel ce modèle théorique a été le plus utilisé46. Il reste vrai pour les appareils
électriques et les ampoules car c’est en général le même acteur qui acquiert et utilise ces
appareils, à savoir le ménage. Pour ce qui concerne le chauffage dans l’habitat collectif, c’est
rarement le ménage qui est à l’origine de la décision d’équipement et l’usage dans l’espace
domestique n’est que partiellement explicatif des pratiques. Pour comprendre la
consommation d’énergie, nous chercherons à reconstruire le lien entre les usages à l’intérieur
de l’espace domestique et des décisions qui impliquent d’autres acteurs à d’autres échelles
d’observation.
b) La sociologie des politiques publiques de Marie-Christine Zélem
A partir de la fin des années quatre-vingt dix, d’autres auteurs ont utilisé une approche
interactionniste pour analyser la consommation d’énergie. En particulier Marie-Christine
Zélem qui est la première à mettre au cœur de son analyse la question de la réduction
des consommations. Pendant plus d’une dizaine d’années, elle mène des recherches de
terrain pour comprendre les conditions du changement vers une société moins énergivore. Ce
programme de recherche a donné lieu à un ouvrage centré sur les politiques publiques :
Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement 47. Dans un
article publié avec Christophe Beslay, elle précise son cadre d’analyse qui s’approche de celui
que nous venons de décrire. « Les pratiques sociales de l’énergie s’inscrivent dans des
systèmes sociotechniques qui articulent des dispositions individuelles et collectives, des
45
DESJEUX Dominique, Le sens de l’autre : stratégies, réseaux et cultures en situation interculturelle,
Collection Logiques Sociales, Editions de l’Harmattan, Paris, 1991.
46
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que sais-je, Editions des PUF, Paris, 2006.
47
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010.
33
Introduction
dispositifs techniques (micro et macro systèmes techniques) et des dynamiques sociales (du
domestique au politique) »48. La différence essentielle réside dans la réinterprétation du
« micro » et du « macro » qui sont moins des concepts méthodologiques que des échelles
d’action. Autrement dit, Marie-Christine Zélem tente de relier les différents niveaux de la
réalité sociale à travers le concept de « système sociotechnique »49 emprunté à la
sociologie de l’innovation que nous évoquerons plus loin.
Le travail de Marie-Christine Zélem met en lumière le caractère structurant des politiques
publiques pour comprendre les économies d’énergie. Sans doute plus que dans d’autres
domaines, le rôle des politiques publiques est central pour analyser les phénomènes sociaux
touchant à l’environnement. D’une part, avec les associations, les politiques ont été parmi les
premiers acteurs à se saisir de la question50, bien avant les entreprises et « l’opinion
publique ». D’autre part, le changement des modes de production et de consommation vers
plus de sobriété appelle une transformation, voire un renforcement des régulations collectives.
La plupart des travaux de Zélem portent justement sur ces « dispositifs incitatifs » qui visent à
infléchir les décisions et les pratiques des consommateurs vers plus de sobriété énergétique
(étiquette énergie, eco-campus…). Toutefois le choix de se focaliser sur les politiques
publiques pourrait faire penser que le changement passe exclusivement par le lien entre Etat et
individus. Dans notre approche nous mettrons l’accent sur la contribution au changement
des acteurs intermédiaires comme les associations ou les entreprises, tout en intégrant le
caractère central des politiques publiques. Non seulement ces acteurs ont un pouvoir de
prescription sur les pratiques des ménages, mais une partie de la transition énergétique réside
dans l’évolution des marchés de l’énergie et des modes d’organisation de l’habitat. Pour cela
il nous faudra mener une analyse de la consommation d’énergie à l’échelle mésosociale, c'està-dire celle des organisations.
Nous effectuerons ce changement d’échelle en nous focalisant sur le cas des consommations
d’énergie de chauffage. Le chauffage comme objet d’étude sociologique apparaît comme
48
BESLAY Christophe, ZELEM Marie-Christine, « Le paradoxe du consommateur moderne, Modérer ses
consommations d’énergie dans une société toujours plus énergivore », in JUAN Salvador (dir.), Consommer
autrement. La réforme écologique des modes de vie, Collection Sociologie et Environnement, Editions de
l’Harmattan, Paris, pp. 277-296.
49
AKRICH Madeleine, « La construction d’un système socio-technique, Esquisse pour une anthropologie des
techniques », Anthropologie et Sociétés, vol. 12, n°2, 1989, pp. 31-54. URL : http://halshs.archivesouvertes.fr/docs/00/04/42/96/PDF/89anthropo_soc.pdf
50
Le premier Ministère de l’Environnement en France date de 1971 même si les premiers engagements
internationaux sur le changement climatique datent de 1997.
34
Introduction
relativement inédit. L’ouvrage51 de Marie-Christine Zélem balaye bien l’ensemble des
aspects sociologiques liés aux économies d’énergie mais le traitement du chauffage reste
limité à quelques pages et concerne le tertiaire (p. 168 – 170), pourtant il s’agit de la majorité
des consommations dans le résidentiel. Plusieurs thèses récentes ont pris comme objet «
habiter avec l’énergie »52, la « sobriété électrique »53 ou encore « l’éco-logis »54 , mais aucune
n’a concentré son regard sur la construction sociale de la consommation d’énergie de
chauffage. C’est donc aussi pour contribuer au paysage naissant de la sociologie de l’énergie
en France que nous avons souhaité approfondir cet objet singulier.
c) L’analyse stratégique des organisations de Michel Crozier
Les approches dominantes de la consommation d’énergie laissent de côté la dimension
organisationnelle du phénomène. Elles se focalisent soit sur l’individu comme acteur
« rationnel » sans contrainte soit sur le « système » comme facteur déterminant des conduites
humaines. Les approches interactionnistes que nous avons exposées jusqu'à maintenant nous
permettent de remettre les habitants au centre du jeu en montrant comment leurs pratiques
sociales participent de la consommation d’énergie. Mais pour comprendre ces pratiques,
l’analyse du lien entre l’Etat et les individus ne nous semble pas suffisante. Avec Michel
Crozier, nous considérons que penser la société comme un tout cohérent n’a pas de sens,
il faut regarder les différentes organisations qui la composent. Les pratiques des habitants
en logement collectif sont encastrées dans un système technique, le bâtiment et ses
équipements, qui est lui même dépendant d’une organisation, en l’occurrence la copropriété
ou le bailleur social. En outre, dans l’habitat collectif une partie des décisions et des
interactions concernant la consommation d’énergie domestique ne se joue pas au niveau de
l’espace domestique mais au niveau de l’immeuble et de sa gestion. Il ne s’agit donc plus
seulement d’économie d’énergie dans l’appartement mais de l’amélioration de la
« performance énergétique du bâtiment » dans son ensemble. Le cadre théorique de l’analyse
51
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010.
52
SUBREMON Hélène, Habiter avec l’énergie, Pour une anthropologie sensible de la consommation d’énergie,
Thèse de sociologie dirigée par Philippe Bonnin, Université Paris X – Nanterre, 2009.
53
PAUTARD Eric, Vers la sobriété électrique, Politique de maîtrise des consommations et pratiques
domestiques, Thèse de sociologie dirigée par Jean-Yves Nevers et Marie-Christine Zélem, Université Toulouse
II - Le Mirail, 2009.
54
NEMOZ Sophie, L'"Eco-logis": la construction sociale d'un marché de l'offre et de la demande en logements
de haute qualité environnementale, Thèse de sociologie dirigée par Dominique Desjeux, Université Paris
Descartes – Sorbonne, 2009.
35
Introduction
stratégique des organisations nous permet de changer d’échelle d’observation et d’adopter un
point de vue mésosocial sur la consommation d’énergie dans l’habitat collectif.
Michel Crozier propose une conception ouverte de l’organisation comme « système
d’action concret » c'est-à-dire comme un ensemble d’acteurs interdépendants en
interaction stratégique et orientés vers un enjeu commun. Les acteurs de ces organisations
sont collectifs, il s’agit bien d’individus mais leurs actions sont analysées en tant qu’elles
représentent une partie de l’organisation. Il faut donc déconstruire l’organisation pour
analyser les implications de l’objet d’étude pour chaque entité concernée et les relations
qu’elles entretiennent. Cette organisation ne se limite pas aux frontières officielles de
l’institution, il faut aussi regarder tous les acteurs qui participent au jeu social, même s’ils ne
font pas partie de l’organigramme. Nous verrons que pour comprendre les décisions de
gestion du chauffage et de rénovation de l’immeuble, on ne doit pas se limiter au bailleur
social ou à l’Assemblée Générale de copropriété, mais observer les interactions avec les
acteurs « extérieurs » (entreprises, associations, mairie…) qui peuvent devenir centraux dans
les démarches d’économie d’énergie. Si l’on accepte de considérer l’espace domestique
comme une organisation on peut dire aussi qu’il ne se limite pas à la « famille nucléaire », les
pratiques des habitants étant aussi dépendantes de l’action des professionnels.
Pour Crozier, la notion de pouvoir est celle qui caractérise le mieux les relations entre les
acteurs de l’organisation. Il ne définit pas le pouvoir comme un attribut lié au statut, il
l’analyse comme une relation réciproque toujours déséquilibrée mais qui se rejoue
constamment. Les acteurs sont bien reliés par un enjeu commun mais ce dernier est
contradictoire, c'est-à-dire que tous ne peuvent pas l’atteindre. Ce caractère conflictuel des
relations entre les acteurs invite à ne pas considérer l’organisation comme un état donné mais
comme un problème, celui de l’action collective. Il faut donc tout autant expliquer ce qui rend
possible la coopération que ce qui génère des dysfonctionnements. Pour cela on ne peut pas
se contenter d’analyser les règles formelles, il faut observer les pratiques concrètes des
acteurs de l’organisation, afin d’identifier les « jeux d’acteurs » collectifs qui lui donne sa
stabilité. Dans son ouvrage canonique55, Crozier définit ainsi l’organisation, comme « un
ensemble humain structuré qui coordonne les actions de ses participants par des mécanismes
de jeux relativement stables et qui maintient sa structure, c’est-à-dire la stabilité de ses jeux et
les rapports entre ceux-ci, par des mécanismes de régulation qui constituent d’autres jeux ».
55
CROZIER Michel, FRIEDBERG Erhard, L’acteur et le système : les contraintes de l’action collective,
Editions du Seuil, Paris, 1997 (1993).
36
Introduction
Cette notion de « jeux d’acteurs » nous aidera à mettre en lumière que le fonctionnement réel
de l’organisation qui ne correspond pas toujours aux objectifs officiellement affichés en
matière d’économie d’énergie.
Comme toute démarche scientifique en sciences sociales, l’analyse stratégique repose sur un
postulat concernant la rationalité de l’acteur. Tout en se plaçant dans la continuité de la
théorie du choix rationnel, cette conception nous permet de nous démarquer des approches
économiques qui postulent une rationalité absolue. Michel Crozier, prône aussi une rationalité
instrumentale où l’acteur est guidé par ses intérêts et cherche à maximiser son utilité
personnelle. L’individu n’agit donc pas en fonction de « l’intérêt général » ou des
valeurs, mais cherche à résoudre des problèmes en identifiant les solutions qui lui
permettent de maximiser ses avantages et de minimiser ses inconvénients. Crozier
reprend l’hypothèse de March et Simon56 sur la « rationalité limitée » qui montre que le choix
optimal se heurte à deux limites cognitives : l’accès à l’information et la capacité de
traitement de l’information. Dans ce modèle, l’individu ne choisit pas la solution optimale
dans l’absolu mais la première solution satisfaisante qui se présente à lui. Crozier va plus loin
en proposant une conception de la « rationalité sous contrainte de situation », c'est-à-dire que
les choix des individus dépendent des opportunités et des contraintes propres à la situation. «
La règle principale de conduite des individus est l’utilisation d’opportunité et non la
maximisation du gain »57. Dans cette conception, les limites de la rationalité ne sont pas
seulement cognitives mais aussi matérielles, sociales et symboliques. Elles dépendent des
marges de manœuvre dont l’individu dispose et des incertitudes caractéristiques de sa
situation. Par exemple, nous verrons à propos des pratiques de chauffage que l’inertie des
comportements des habitants est bien liée à une mauvaise information sur son coût. Mais elle
s’explique aussi par l’impossibilité matérielle de pouvoir régler le chauffage et l’absence de
garantie sur les gains résultant des changements de comportement.
Plus fondamentalement, chez Crozier, la rationalité est davantage une hypothèse heuristique
qu’une conception a priori. « L’individu n’est jamais irrationnel, son comportement a toujours
une logique, il est rationnel par rapport à des enjeux et des contraintes qu’il s’agit de
découvrir »58. La rationalité d’un acteur doit donc être inférée ex-post à partir des
données de terrain. Pour cela, l’analyse stratégique nous fournit un certain nombre de
56
SIMON Herbert, MARCH James C., Organizations, 1958.
CROZIER Michel, DION Stéphane « Michel Crozier et l’étude des organisations », in Politique, n°12, 1987,
p. 111-120.
58
CROZIER Michel, Ibid.
57
37
Introduction
concepts qui visent à décrire la conduite de l’acteur et à lui donner sens par rapport à la
situation. « L’objectif » renvoie aux intérêts de l’acteur dans l’organisation par rapport à
l’objet d’étude. Pour atteindre cet objectif, l’acteur dispose de « ressources » mais il est aussi
confronté à des « contraintes ». Les ressources sont les atouts de l’acteur dans le jeu, c'est-àdire ce qu’il maîtrise et que les autres acteurs ne maîtrise pas. Les contraintes sont les
obstacles qui l’empêchent d’atteindre son objectif, mais elles ne sont pas figées et peuvent très
bien se transformer en atout en fonction de l’évolution de la situation. A partir de cette grille
d’analyse, le chercheur peut formuler une hypothèse sur la « stratégie » de l’acteur vis-à-vis
de l’objet d’étude. Elle traduit un ensemble de comportements cohérents par rapport à
l’objectif et à la situation organisationnelle. Toutefois, « la stratégie d’un individu ou d’un
groupe ne suppose nullement une volonté explicite, une conscience parfaite, et encore moins
des objectifs clairement perçus ou formulés »59. C’est en confrontant les stratégies des
différents acteurs du système que le chercheur parvient à reconstituer les jeux d’acteurs qui
structurent le fonctionnement réel de l’organisation.
Enfin, la conception du changement proposée par l’analyse stratégique nous aide à penser les
conditions de la transition énergétique dans l’habitat collectif à la fois dans les pratiques des
habitants et dans la gestion des immeubles. Pour Crozier le changement est une propriété de
l’organisation et non une capacité de l’individu. Il critique le concept de « résistance au
changement » car il met trop l’accent sur la capacité des individus à s’adapter ou non à un
changement conçu à l’extérieur d’eux-mêmes par des experts. Si le comportement individuel
est une réponse rationnelle à un système d’action donnée, on ne peut pas envisager des
changements de comportement sans changements concomitant dans l’organisation. Le
changement est un phénomène systémique, ce qui signifie qu’il ne peut pas intervenir
uniquement à partir de la décision de la hiérarchie d’introduire un nouveau dispositif (règle,
objet technique, structure…). Il doit reposer sur un processus collectif qui associe toute les
parties prenantes pour négocier ensemble les conditions de ce changement. « Pour vaincre les
résistances il n’y a guère d’autres solutions que de faire participer [les individus] à
l’élaboration du changement qui les concernent »60
Le cadre de l’analyse stratégique a été élaboré à partir d’enquêtes sur des milieux
professionnels (administrations, grandes entreprises), mais nous verrons qu’il fonctionne aussi
59
FRIEDBERG Erhard, « L’analyse sociologique des organisations », Pour, n°28, Editions L’Harmattan, Paris,
1988 (1972)
60
FRIEDBERG Erhard, ibid.
38
Introduction
pour analyser des univers mixtes incluant des « amateurs », voire pour l’espace domestique.
Une des limites de l’analyse stratégique vis-à-vis de notre sujet concerne le statut de la
technique. Les objets y sont considérés comme des contraintes ou des ressources pour les
acteurs mais ils restent figés alors que les économies d’énergie dans l’habitat collectif
s’accompagnent de nombreux changements techniques sur les équipements et les bâtiments.
Autrement dit, c’est le caractère contingent et évolutif de la technique que l’analyse
stratégique ne permet pas de saisir. Sans aborder frontalement le problème, Friedberg admet
que « tout changement technique, aussi limité soit-il, entraîne toujours un minimum de
changement organisationnel »61. Pour mieux appréhender la question des objets techniques et
de l’innovation nous nous sommes inspirés d’une quatrième approche interactionniste : la
théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour.
d) La sociologie de l’innovation de Bruno Latour
L’une des propositions théorique les plus fortes de Bruno Latour est sans aucun doute de
considérer l’objet comme un acteur social « non humain »62. Cette position peut certes prêter
à confusion, mais elle a au moins le mérite d’insister sur la capacité de la technique à
organiser une grande partie de la vie sociale dans les sociétés modernes. L’objet technique
étant le médiateur de la consommation d’énergie, dans notre analyse des pratiques et des
organisations, les interactions avec les objets occupent une place aussi importante que les
interactions entre humains. La position théorique de Latour pourrait-être interprétée comme
animiste, s’approchant d’une forme de « pensée magique » présente dans les sociétés sans
écriture où les individus attribuaient une conscience à des objets totem représentant un ancêtre
ou un animal. C’est en réalité tout le contraire : la formule vise à briser l’illusion de
l’autonomie de la technique par rapport au social. Pour reprendre la « ficelle » d’Howard
Becker, Latour invite à considérer que « les choses ne sont que des gens qui agissent
ensemble »63. Autrement dit, les objets incorporent du social, puisqu’ils sont le résultat d’une
série d’interactions entre les concepteurs et autres acteurs intervenant dans le processus
d’innovation.
C’est dans le cadre de ce processus d’innovation que les objets acquièrent un statut
« d’actant », quand certains d’entre eux sont choisis pour représenter la masse des objets, et
61
FRIEDBERG Erhard, ibid.
LATOUR Bruno, Petites leçons de sociologie des sciences, Editions La Découverte, Paris, 1993.
63
BECKER Howard S., Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Collection
Repères, Editions de la Découverte, Paris, 2002, (1998).
62
39
Introduction
que les acteurs humains doivent négocier avec eux. Par exemple, dans un article sur l’élevage
des coquilles Saint-Jacques dans la baie de Saint Brieuc, Michel Callon64 montre que les
scientifiques cherchent à convaincre les pécheurs et les financeurs que leur invention facilite
la reproduction en l’expérimentant sur un échantillon de coquilles qui font de la résistance, et
avec lesquelles ils doivent donc négocier le dispositif. L’illusion de l’autonomie de la
technique renvoie au fait que l’objet incorpore une fois pour toute les choix des acteurs
de la conception qui s’exercent ensuite comme une contrainte sur les utilisateurs. Une
fois que l’objet est stabilisé65, les concepteurs n’ont plus besoin d’être présents et l’objet
fonctionne de lui-même en prescrivant un « programme d’action » aux utilisateurs. Cette
approche montre bien que le conditionnement technique des usages n’est pas absolu ou
définitif, il est le produit de choix effectués à un moment donné. Les systèmes techniques sont
donc susceptibles d’évoluer à condition de rouvrir la « boîte noire »66 et de questionner les
choix qui ont présidé à leur conception et à leur production. Ces choix ne sont pas seulement
des choix « techniques », ils ont aussi une dimension politique forte en tant qu’ils organisent
la vie collective67.
Toutefois, notre démarche de recherche sur la consommation d’énergie se heurte à une
certaine stabilité des objets techniques. En effet, l’approche de Latour se centre sur les
controverses entre les promoteurs et les détracteurs de l’objet au moment de sa conception.
Nous aurions pu à ce titre analyser la fabrication des nouveaux logements basseconsommation, mais nous avons choisi de nous intéresser à l’habitat existant en nous
concentrant sur les usagers et les gestionnaires collectifs. Dès lors, ce qui nous intéresse
dans l’approche de Latour c’est la capacité de l’objet à relier deux niveaux de la réalité
sociale souvent conçus comme autonomes. Celui de l’espace domestique où les habitants
détiennent une partie des marges de manœuvre sur la consommation d’énergie à travers leurs
pratiques. Celui de l’immeuble, puisque les acteurs sociaux sont susceptibles de faire évoluer
la gestion du chauffage ou même l’état du bâtiment à travers leurs décisions. Le cas du
chauffage collectif nous donnera une illustration très concrète de ce lien entre individu et
organisation que réalise l’objet : les pratiques de réglage des habitants interagissent avec les
64
CALLON Michel, « La domestication des coquilles Saint Jacques dans la baie de Saint Brieuc, Eléments pour
une sociologie de la traduction », L’Année sociologique, 1986.
65
Latour parle de « ponctualisation » ou « d’encapsulation ». pour désigner ce moment où un objet technique se
stabilise.
66
QUERE Louis, « Les boîtes noires de B. Latour où le lien social dans la machine », Réseaux, 1989, volume 7,
n°36, pp. 95-117.
67
LATOUR Bruno, « Faire (de) la politique », in HOUDART Sophie, THIERY Olivier, Humains non humains,
Comment repeupler les sciences sociales, Editions de La Découverte, Paris, 2011.
40
Introduction
choix de maintenance du technicien par l’intermédiaire du réseau de tuyauterie qui relie les
radiateurs individuels à la chaudière collective. « L'ancienne différence de niveaux [entre les
effets de structure et les interactions en face à face] vient seulement de l'oubli des connections
matérielles qui permettent à un lieu de se relier à d'autres »68. La notion de « dispositif »69
nous permettra d’appréhender l’ensemble des points de contact entre les acteurs domestiques
et les acteurs du système technique. Au-delà de la technique, les règles assurent également
cette fonction de coordination entre acteurs. Par exemple les règles de répartition des charges
de chauffage ou les contrats de maintenance de chaufferie.
La conception latourienne de la technique nous permet aussi de compléter l’approche du
changement et de l’innovation dans les organisations proposée par Crozier. Si Norbert Alter70
distingue l’invention de l’objet technique, de l’innovation c'est-à-dire du processus social de
diffusion, la frontière apparaît beaucoup moins nette chez Latour. La diffusion de l’objet
technique repose sur la création d’un réseau d’acteurs associés à l’objet, elle-même
possible si le dispositif technique s’adapte aux intérêts des acteurs pour les convaincre
de s’associer. C’est par un travail « d’intéressement »71 et de « recrutement d’alliés » que les
acteurs porteurs de l’innovation vont parvenir à constituer un réseau de relations positives
autour de l’objet. Pour cela l’objet subit une série de « traduction » tout au long du processus
afin de le rendre compatible avec les intérêts des acteurs en présence. Ce travail suppose de
réaliser des compromis entre des acteurs et de les inclure dans l’objet lui-même ainsi que dans
ses conditions de sa mise en œuvre. L’innovation technique est donc intrinsèquement un
changement organisationnel car elle passe par de nouveau mode de coordination entre les
acteurs. Nous verrons que la rénovation énergétique d’une copropriété nécessite des
connexions nouvelles entre les acteurs et s’appuie sur un processus qui fait converger les
intérêts des acteurs en ajustant le dispositif de rénovation dans toutes ses dimensions.
Pour résumer, notre approche théorique s’inscrit dans une perspective interactionniste qui met
en lumière la construction sociale de la consommation d’énergie dans l’habitat collectif. Elle
se différencie, d’une part des approches économiques qui reposent sur l’idée d’un individu
libre qui ne réagirait qu’aux évolutions des prix de l’énergie, et d’autre part des approches
68
LATOUR Bruno, « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité », Sociologie du travail,
Edition Elvisier, 1994.
69
EYMARD-DUVERNAY François, MARCHAL Emmanuelle, « Les règles en action : entre une organisation
et ses usagers » in Revue Française de sociologie, 1994, 35-1, pp.5-36. URL :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1994_num_35_1_4301
70
ALTER Norbet, L’innovation ordinaire, Editions des PUF, Paris, 2000.
71
CALLON Michel. (dir.), La science et ses réseaux, Editions La Découverte, Paris, 1989.
41
Introduction
holistes où les comportements des individus sont entièrement déterminés par le système
technique. A l’échelle d’observation microsociale, nous mobilisons Desjeux pour décrire les
pratiques liées à la consommation d’énergie dans le logement et les contraintes associées ; et
Zélem pour évaluer la réception des politiques publiques sur les pratiques. A l’échelle
d’observation mésosociale, nous nous appuyons sur Crozier pour analyser l’organisation
concrète de la gestion de l’immeuble qui conditionne les décisions d’économie d’énergie
comme les pratiques des habitants ; et sur Latour pour mettre en lumière comment les
changements techniques sont indissociables d’une reconfiguration des liens entre acteurs qui
s’établissent autour des objets.
La cohérence théorique entre les quatre auteurs que nous mobilisons tient non seulement à
l’inscription de leurs recherches dans un paradigme interactionniste, mais aussi à leurs liens
de parenté scientifique. L’anthropologie de la consommation de Dominique Desjeux est en
partie un transfert de l’analyse des organisations de Crozier au domaine de la consommation
et de la famille : on y retrouve la même conception de l’acteur et la notion de contrainte de
situation comme explicative des pratiques. La sociologie des politiques environnementales de
Marie Christine Zélem s’inspire principalement des trois auteurs que nous utilisons. Mais au
delà des aspects théoriques, c’est sans doute la démarche méthodologique qui relie le plus
fortement ces auteurs entre eux et à notre travail de recherche : ils prônent tous une
démarche inductive s’appuyant sur une épistémologie pragmatique et des enquêtes de terrain.
3. Une démarche de recherche empirico-inductive
Le choix d’une option théorique interactionniste pour comprendre la consommation d’énergie
dans l’habitat collectif existant s’associe avec une démarche méthodologique de type
inductive. Pour Goffman, « l’adoption d’une posture interactionniste suppose d’analyser la
coordination des activités dans leur contexte de réalisation, étant entendu que les normes,
règles ou rôles ne sont jamais que des modèles, quelque chose qui demande à être actualisé et
qu’il faut réaliser »72. En effet, dans l’approche interactionniste le social est toujours en
construction, pour en saisir les modalités il faut donc aller sur le terrain observer les individus
en interaction.
72
GOFFMAN Erving, La mise en scène de la vie quotidienne, Tome 1 : La présentation de soi, Editions de
Minuit, Paris, 1973.
42
Introduction
Pour présenter notre démarche méthodologique, nous commencerons par revenir sur les
fondements philosophiques des démarches empirico-inductives en sciences sociales, à savoir
le courant philosophique américain du pragmatisme. Nous énoncerons ensuite les principales
caractéristiques de notre cadre méthodologique qui vise à la production d’une « théorie
ancrée »73. Nous préciserons ensuite les principes qui guident la construction des échantillons
qualitatifs dit « significatifs » et leurs modalités d’usage. Enfin nous décrirons les techniques
de recueil des données utilisées dans le cadre de la thèse.
3.1. Les racines philosophiques de l’induction : le pragmatisme
L’induction est un modèle épistémologique, c'est-à-dire une manière de faire de la
science, qui puise ses racines dans le courant philosophique américain du pragmatisme
qui se développe au début du XXème siècle. Son initiateur est Charles S. Pierce dans un
article intitulé « Comment rendre nos idées claires » écrit dès 1879. Le pragmatisme a été
popularisé par William James74, aussi accusé de l’avoir simplifié en le présentant comme un
utilitarisme. On peut également citer John Dewey qui l’étend au champ politique ainsi que
George Herbert Mead. Cette pensée anime les auteurs qui ont inspiré notre démarche de thèse,
que ce soit au plan méthodologique avec la sociologie américaine de Chicago, ou sur un plan
plus théorique puisque Bruno Latour se rattache volontiers à ce courant philosophique75.
L’étude des pratiques étant au centre de notre approche, il nous faut souligner que
l’étymologie du mot « pragmatisme » est praxis, qui signifie « pratique » en grec.
Le point de départ du pragmatisme est une critique du positivisme entendu comme l’approche
cartésienne à l’origine de la Science Moderne et en particulier du raisonnement hypothéticodéductif. Pour les pragmatistes, le doute doit aussi porter sur le cogito que Descartes
considère comme la seule certitude fondamentale. Les pragmatistes considèrent que la
cognition ne peut pas être séparée du réel, ne serait-ce que parce qu’elle y est reliée à travers
ses conditions de production. Ils inversent en quelque sorte la maxime de Descartes, « je
pense donc je suis » en « je suis donc je pense ». Finalement, ils soulignent l’importance de
l’expérience là où Descartes met l’accent sur la logique. En sciences sociales cela se traduit
par la primauté de l’investigation empirique sur la réflexion théorique pour atteindre le vrai.
73
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de la théorie ancrée, Stratégies pour la recherche
qualitative, Collection Individu et société, Editions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).
74
JAMES William, Le Pragmatisme, Editions Flammarion, Paris, 1968 (1907).
75
PUDAL Romain, « La sociologie française est-elle pragmatist compatible ? », Tracés, n°15, 2008.
43
Introduction
L’un des principaux apports de ce courant en matière épistémologique est de repenser la
question de la vérité scientifique en opérant une distinction entre « vérité » et « réalité ». Pour
les pragmatiques il n’y a pas de vérité absolue ou parfaitement objective car on ne peut pas
complètement séparer un énoncé scientifique de ses conditions de production. Dès lors il n’y
a pas de différence ontologique entre connaissance scientifique et croyance, même si les
pragmatiques considèrent qu’il reste possible de produire du vrai. Dans cette optique, la
connaissance scientifique n’est pas une reproduction de la réalité mais le moyen de la faire
évoluer. Pour William James, « la vérité comme croyance vaut le pouvoir qu’elle donne sur
les choses ». Ce qui donne avec les mots de Dewey, « le sens des choses réside dans les
conséquences qu’elles produisent ». Finalement, les concepts scientifiques n’ont de valeur que
s‘ils font la preuve de leur prise sur le réel.
Cela ne signifie pas que la philosophie pragmatique se confond avec le sens commun donné
au terme de pragmatique, c'est-à-dire être réaliste et non dogmatique. La « vérité scientifique
» se définit par rapport à l’expérience et doit se comprendre comme un processus. Roger-Pol
Droit résume bien cette conception du vrai « qui ne consiste pas à proclamer vraie une idée
qui produit des conséquences pratiques, mais qui considère plutôt qu’une idée devient plus ou
moins vraie en fonction des effets qui en découlent »76. Ainsi dans l’approche scientifique
prônée par les pragmatistes la notion d’enquête apparaît capitale, en 1938 John Dewey
écrit un livre intitulé La théorie de l’enquête77. Pour Alice Le Goff « la notion d’enquête est
centrale car elle permet de ressaisir la spécificité de la piste pragmatiste, la façon dont elle
part d’un rejet de toute conception statique de la raison, dont elle privilégie une approche de la
connaissance en termes de processus, dont elle s’articule à une conception « faillibiliste » de
la quête de la vérité et dont elle recouvre une remise en cause de la différence entre le plan des
faits et celui des valeurs »78. S’il était important de préciser ici la conception de la science
proposée par les pragmatistes, c’est qu’elle a inspiré les sociologues américains de Chicago
qui ont été les premiers à formaliser l’approche empirico-inductive en sociologie.
76
DROIT Roger-Pol, Maîtres à penser, 20 philosophes qui ont fait le XXème siècle, Editions Flammarion, Paris,
2001.
77
DEWEY John, Logique : La théorie de l’enquête, Editions des PUF, 1993 (1938).
78
Alice Le Goff, « Le pragmatisme en actes », La Vie des idées, 16 septembre 2010. URL :
http://www.laviedesidees.fr/Le-pragmatisme-en-actes.html
44
Introduction
3.2. Un cadre méthodologique visant à la production d’une théorie ancrée
Nous voudrions maintenant expliciter le cadre méthodologique qui a guidé notre travail de
thèse. Notre démarche de recherche est la fois qualitative et compréhensive. Notre
objectif est de mettre en lumière la diversité des conduites humaines en matière de
consommation d’énergie dans l’habitat et de les éclairer en identifiant ses mécanismes sousjacents. La posture compréhensive consiste à s’intéresser au sens que les individus donnent à
leurs pratiques, à la façon dont ils appréhendent leurs intérêts et prennent en compte les
contraintes de leurs situations. En cela la posture compréhensive se différencie de deux autres
postures de recherche en sociologie : explicative et critique. Elle se différencie d’abord des
démarches quantitatives qui visent à mesurer les comportements et à identifier leurs
déterminants macro-sociaux. Ces dernières reposent sur une posture explicative qui ne prend
pas en compte la subjectivité des individus puisqu’elle postule une différence de nature entre
le social et les individus. Notre posture compréhensive contraste également avec les
démarches de sociologie critique qui reposent sur une posture de dénonciation des formes
d’injustices ou de domination. Dans notre travail de recherche nous laissons au contraire une
grande place à la description empirique qui nous semble être le meilleur levier pour produire
du vrai.
La sociologie qualitative s’inscrit dans un modèle épistémologique de type empiricoinductif que l’on doit dissocier d’un modèle hypothético-déductif caractérisant les
démarches quantitatives. Nous considérons que la sociologie qualitative n’est pas moins
« scientifique » que la sociologie quantitative, en revanche elle correspond à des critères de
scientificité et des procédures de recherches différents qu’il convient d’expliciter ici. En 1967,
Barney G. Glaser et Anselm A. Strauss ont été les premiers à formaliser cette démarche
empirico-inductive en sociologie dans leur ouvrage La découverte de la théorie ancrée79. En
France, c’est Howard Becker, un autre sociologue américain de l’Ecole de Chicago, qui a
contribué à populariser cette démarche à partir des années 80, avec notamment un manuel
d’enquête : Les ficelles du métier80. Nous avons été nous même sensibilisés à cette approche
par des sociologues français comme Olivier Schwartz81 et Dominique Desjeux.
79
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de la théorie ancrée, Stratégies pour la recherche
qualitative, Collection Individu et société, Editions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).
80
BECKER S. Howard, Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Collection
Repères, Editions La Découverte, Paris, 2002, (1998).
81
SCHWARTZ Olivier, Le monde privé des ouvriers, Collection Quadrige, Editions des PUF, Paris, 1990.
45
Introduction
Le terme « empirico-inductif » qualifiant notre démarche de recherche, signifie que nous
accordons le primat à l’enquête et à la description. Selon Olivier Martin, « l’induction
correspond à un raisonnement qui permet de passer du particulier au général […] la déduction
correspond au processus presque inverse qui permet de conclure à partir d’hypothèses »82.
Dans une démarche inductive, les résultats de la recherche émergent à partir du terrain plus
qu’ils ne sont déduits à partir d’un raisonnement abstrait. Selon Desjeux, « la démarche
inductive cherche à explorer le réel, sans hypothèse de départ forte, avec seulement un thème
d’enquête, mais sans présupposé sur le résultat »83. Le caractère empirique de notre démarche
de recherche vient souligner l’importance accordée à la description. L’intérêt de partir d’une
description est qu’elle n’élimine rien dans le réel observé, alors que partir d’un concept
correspond déjà à une sélection de ce qui serait pertinent ou non. Toutefois, la description
reste dépendante des techniques de recueil de données utilisées que nous expliciterons plus
loin. Par exemple, l’entretien individuel met plus l’accent sur le rationnel, alors que l’entretien
de groupe favorise plutôt l’imaginaire.
Cette démarche empirico-inductive est également celle des auteurs interactionnistes dont
les théories ont inspiré notre travail de thèse. D’abord Michel Crozier pour qui l’analyse
stratégique est une méthode d’analyse des organisations avant d’être une théorie. « La
méthode d’analyse des organisations que je préconise est très empirique tout en comportant
finalement sa part de théorie. Inductive, elle aborde le social par le seul aspect qu’on l’on
puise considérer comme une évidence, soit la façon dont les gens vivent leur situation »84.
Ensuite, Bruno Latour, qui a pourtant une théorie forte sur le statut à accorder aux objets,
relativise la portée systématique de celle-ci dans un dialogue intitulé Comment finir une thèse
de sociologie85. Il met l’accent sur l’importance de « suivre les acteurs », autrement dit obtenir
des descriptions de leurs conduites pour produire des données empiriques plutôt que de
chercher à appliquer une quelconque théorie. Dominique Desjeux et Marie Christine Zélem
sont également sur cette ligne comme en témoigne les nombreuses enquêtes empiriques dont
ils sont les auteurs et qui constituent l’essentiel de leurs recherches scientifiques.
82
MARTIN Olivier, « Induction – Déduction », in PAUGAM Serge, Les 100 mots de la sociologie, Collection
Que-Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2010.
83
ALAMI Sophie, DESJEUX Dominique, GARABUAU MOUSSAOUI Isabelle, Les méthodes qualitatives,
Collection Que-Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2009.
84
CROZIER Michel, DION STEPHANE, « Michel Crozier et l’étude des organisations », Politique, n°12, 1987,
p. 111-120.
85
LATOUR Bruno, « Comment finir une thèse de sociologie. Petit dialogue entre un étudiant et un professeur
(quelque peu socratique) », in Alain Caillé, Dufoix, S. (eds.), Une théorie sociologique générale est-elle
pensable ? La Revue du M.A.U.S.S., n°34, 2003, p.154-172.
46
Introduction
Dans une démarche empirico-inductive, l’objet de recherche n’est pas construit à priori
mais au fur et à mesure de l’enquête. Le point de départ est un problème social plus qu’une
question théorique, « l’objet de recherche est défini comme un territoire à explorer ou un
phénomène à comprendre progressivement »86. Il s’agit de proposer une élucidation de ce
problème en collectant des données pertinentes et en formulant un modèle d’explication
éclairant. Ainsi dans notre thèse nous sommes partis de différents problèmes concrets qui se
posaient à notre commanditaire et aux acteurs intervenant sur les économies d’énergie en
logement collectif : Comment inciter les individus à adopter des pratiques d’économie
d’énergie ? Comment contribuer à améliorer la gestion du chauffage dans les immeubles
HLM ? Comment généraliser les démarches de rénovation énergétique en copropriété ? A
chaque fois nous avons cherché à retraduire ces problèmes d’action en problématique
scientifique, en passant du normatif au descriptif. A la fin de la thèse, l’objet de notre
recherche est apparu comme une interrogation sur la construction sociale de la consommation
d’énergie dans l’habitat collectif.
C’est en utilisant l’analyse comparative que nous avons traité les données recueillies sur le
terrain et produit la théorie. Pour Glaser et Strauss, « l’analyse comparative est une
méthode générale comme le sont les méthodes expérimentale et statistique ». En effet,
« la comparaison continue des différences et des similitudes entre les groupes permet
d’élaborer des concepts ». Concrètement, il s’agit de confronter les cas étudiés (un habitant,
un professionnel, une copropriété…) afin de faire apparaître les ressemblances et les
divergences, et de leurs donner du sens en les restituant dans leur contexte. La comparaison
permet d’identifier les spécificités de l’objet, ainsi que de mettre le doigt sur les structures et
les dynamiques du phénomène. Pour effectuer les comparaisons nous avons utilisé différentes
méthodes d’analyse de contenu traitant les matériaux de façon plus ou moins exhaustive.
Principalement, l’analyse thématique transversale sur la base des thèmes issus du guide
d’entretien, émergeant des entretiens, mais aussi des questions posées par notre
environnement professionnel et scientifique. De façon secondaire, nous avons utilisé des
grilles conceptuelles comme celles de l’analyse stratégique qui consistent à s’appuyer sur des
concepts descriptifs pour sélectionner les données pertinentes.
86
GUILLEMETTE François, « L’approche de la Grounded theory : pour innover ? », Recherches Qualitatives,
vol. 26, 2006, p. 32-50.
47
Introduction
Au final, nous avons cherché à produire une « théorie ancrée »87 de la consommation
d’énergie en habitat collectif. Dans une démarche inductive, la théorie est une « stratégie
pour traiter les données » issue de la recherche, elle doit être « ancrée dans les données » c’est
à dire « concorder » et « fonctionner » avec les données pour permettre leur élucidation. Une
théorie ancrée est donc nécessairement partielle, elle porte en premier lieu sur l’objet de la
recherche mais ne propose pas une vision globale de la société comme les théories critiques.
L’une des caractéristiques d’une théorie ancrée soulignée par Glaser et Strauss est qu’elle « a
l’avantage d’être compréhensible aussi bien par les sociologues que par les profanes ». Cette
conception ouverte de la sociologie est également la nôtre, étant donné que nos recherches
sont aussi destinées à des non-sociologues, en particulier les ingénieurs et marketeurs qui
représentent la demande sociale de l’entreprise commanditaire, mais aussi plus généralement
tous les acteurs sociaux qui travaillent sur les économies d’énergies (pouvoirs publics,
associations…).
La démarche inductive consiste à produire une nouvelle théorie plus qu’à vérifier des théories
déjà existantes ou à fournir des descriptions exhaustives. En effet, la production d’une
théorie peut être considérée comme la valeur ajoutée du sociologue pour les acteurs, « il
fournit des guides théoriques pour l’action des profanes apportant une perspective différente
sur la situation pouvant se révéler très utile pour ces derniers ». Glaser et Strauss indiquent
deux pistes qui favorisent la production de théorie, d’une part « travailler dans des domaines
non traditionnels en initiant pratiquement un nouveau champ de la sociologie ». Même si des
sociologues travaillent actuellement sur la question de l’énergie, il s’agit encore d’un champ
d’investigation très novateur. D’autre part, ils proposent « dans un premier temps d’ignorer
complètement la littérature scientifique du domaine étudié ». En effet, dans une démarche de
recherche sous contrainte de temps, il y a un conflit de priorité entre la vérification des
théories existantes et la production d’une nouvelle théorie. C’est ce que nous avons fait en
commençant notre recherche par une enquête exploratoire plutôt que par une revue de
littérature scientifique.
La démarche empirico-inductive inspirée de la Grounded theory s’est avérée très efficace
pour la réalisation des enquêtes et la production d’une « théorie substantive » c'est-à-dire liée
au domaine d’étude. Cependant en phase d’écriture de la thèse, l’induction a révélé ses
limites pour la montée en généralité et la formulation d’une théorie dépassant le strict
87
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de la théorie ancrée, Stratégies pour la recherche
qualitative, Collection Individu et société, Editions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).
48
Introduction
champ de la consommation d’énergie dans l’habitat collectif. Aaron Cicourel88 met en
garde contre le risque de produire une « théorie faible », il est cité par Jean-Claude
Kaufmann89 qui insiste lui sur la difficulté à dépasser le « plafond de verre entre théorie
substantive et théorie formelle ». En d’autres termes, « l’inductionnisme pur est illusoire » et
il est nécessaire « d’abandonner la stricte position inductive pour la combiner à des
déductions mises à l’épreuve du terrain » si l’on souhaite élaborer une théorie formelle. Sans
doute aurions-nous pu aller plus loin sur ce point si nous avions consacré davantage de temps
à des lectures théoriques. Après avoir explicité les bases épistémologiques de notre cadre
méthodologique nous allons avancer dans sa présentation en précisant les principes et les
techniques de recueil des données.
3.3. La construction et l’usage des « échantillons significatifs »
a) Les principes de l’échantillonnage
Afin de recueillir des données sur les consommations d’énergie dans l’habitat collectif nous
avons constitué quatre échantillons d’enquête. Nous voudrions maintenant préciser les
principes de construction de ces échantillons qualitatifs ainsi que leurs modalités
d’usage, sachant que le lecteur trouvera une description plus précise des échantillons au début
de chaque partie. La petite taille des échantillons qualitatifs par rapport aux échantillons
statistiques a été un élément déroutant pour nos interlocuteurs en entreprise plutôt habitués
aux sondages d’opinion. Cette taille réduite est d’autant plus déroutante que l’objectif
intellectuel reste le même en qualitatif comme en quantitatif : on souhaite pouvoir généraliser
les résultats de l’étude au-delà de l’échantillon qui aura été enquêté. A côté de la voie d’accès
au général qui consiste à faire abstraction des particularités pour se focaliser sur quelques
grandes variables (sexe, âge, classe sociale, culture…), une autre voie consiste à approfondir
le particulier en faisant le pari que cela permettra d’identifier des mécanismes valables pour
l’ensemble. Ce travail d’approfondissement des contextes particuliers est alors incompatible
avec le traitement d’un très grand nombre de cas, ce qui explique que les échantillons
qualitatifs soient restreints à quelques dizaines d’individus.
88
CICOUREL Aaron, « Contre un empirisme naïf. Une théorie plus forte et un contrôle plus ferme sur les
données », CEFAÏ Daniel, L’enquête et ses méthodes, Paris, 2003.
89
KAUFMANN Jean-Claude, L’entretien compréhensif, L’enquête et ses méthodes, Collection 128, Editions
Armand Colin, 2e édition refondue, 2007.
49
Introduction
Au-delà de la taille, les règles de construction d’un échantillon qualitatif diffèrent
profondément de celles qui président à la formation d’un échantillon « représentatif ». Pour
les distinguer, nous désignerions un échantillon qualitatif par l’adjectif de « significatif » car il
renvoie à la notion de sens essentielle pour la posture compréhensive. Dans les deux cas nous
avons affaire à un échantillon « raisonné » mais en sociologie qualitative il ne s’agit pas de
travailler sur un échantillon représentatif d’une population en fonction de critères donnés.
Nous avons suivi quatre principes de méthodes pour constituer nos échantillons, le second et
le troisième sont clairement empruntés aux auteurs de l’Ecole de Chicago. Le premier
principe est le plus évident, c’est celui de la pertinence des critères d’inclusion dans
l’échantillon vis-à-vis de l’objet d’étude. Les individus interviewés doivent avoir une
expérience directe du phénomène étudié. Ils doivent être acteurs de la situation, leur
position est ainsi révélatrice de l’objet d’étude. Cela permet d’interroger les enquêtés sur leur
propres pratiques, et pas seulement d’obtenir des opinions sur l’action d’autres acteurs. C’est
le grand intérêt d’une enquête de terrain que de produire des données de première main, et de
ne pas s’en tenir uniquement aux discours d’experts ou aux recherches déjà existantes. Par
exemple, pour connaître les pratiques de chauffage des habitants en logement social nous
avons défini le statut de « locataires HLM » comme critère d’inclusion principal dans
l’échantillon.
Le second principe de construction d’un échantillon qualitatif a notamment été formulé par
Howard Becker90 : la contrainte de variation. Mis à part le ou les critères d’inclusion, il
convient de faire varier au maximum l’éventail des cas pour obtenir le panorama le plus
large possible des situations observées dans lesquelles se produit le phénomène étudié. Si
l’échantillon est trop homogène, les matériaux recueillis risquent d’être pauvres et il sera
difficile de généraliser les résultats au-delà de l’échantillon. Au contraire, si l’échantillon est
hétérogène et que l’on repère des récurrences et des différences, on peut raisonnablement
penser qu’elles sont associées aux phénomènes étudiés. Dans l’exemple des locataires en
HLM, nous avons cherché à diversifier l’échantillon en rencontrant des familles dans trois
régions françaises, louant à trois organismes HLM, chauffées par des systèmes de chauffage
et des énergies différentes, vivant dans des immeubles d’ancienneté et de tailles variables,
etc… Cette contrainte de variation suppose donc que l’échantillon atteigne une certaine taille
90
BECKER S. Howard, Les ficelles du métier, Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Collection
Repères, Editions La Découverte, Paris, 2002, (1998).
50
Introduction
afin d’offrir une diversité de cas, le principe suivant nous permet justement de contrôler la
taille de l’échantillon.
Le principe de saturation est l’une des propositions fondamentales des auteurs de la théorie
ancrée, Glaser et Strauss91. Il commande d’arrêter le recueil des données pour une
catégorie à partir du moment où ces données n’apportent plus de nouvelles informations
ou ne démentissent pas les résultats déjà obtenus. Il ne s’agit donc en aucun cas de définir un
nombre d’entretien a priori, « le critère pour décider d’arrêter la sélection de groupes
pertinents pour une catégorie est la saturation théorique de cette catégorie ». La contrainte de
variation précédemment expliquée devient alors une condition pour atteindre le point de
saturation : « L’adéquation de l’échantillon est appréciée sur la base de l’étendue et de la
diversité des groupes choisis par le chercheur afin de saturer les catégories ». Atteindre le
point de saturation pour une catégorie ne signifie pas que l’enquête doit s’arrêter car d’autres
catégories d’analyse ont besoins d’être saturées : « Lorsque qu’une catégorie est saturée, il
faut alors se tourner vers de nouvelles données en lien avec d’autres catégories et tenter de les
saturer elles aussi ». Ainsi nous avons rapidement atteint la saturation des pratiques de
chauffage des locataires sociaux, mais il nous a semblé nécessaire de faire d’autres entretiens
avec des professionnels pour comprendre le phénomène. Il reste difficile d’opérationnaliser92
le critère de saturation, et Glaser et Strauss reconnaissent eux mêmes qu’il relève plutôt du
tour de main : « Le sociologue doit apprendre à identifier le moment où il peut mettre un
terme à l’échantillonnage théorique. L’apprentissage de ce savoir faire prend du temps ».
Le dernier principe de construction d’un échantillon qualitatif est issu de notre expérience : il
s’agit du principe d’opportunité. Il commande de se saisir de toutes les opportunités de
recueil des données offertes par le terrain d’enquête et la situation de l’enquêteur. Il
renvoie aux différentes contraintes de la recherche : le temps et le budget dont il dispose, le
réseau de relations et les difficultés propres aux recrutements sur le terrain… Il demande à
l’enquêteur d’être particulièrement souple car la recherche qualitative est parfois très
exigeante pour les enquêtés (par exemple : recevoir le chercheur deux heures chez soi). Le
principe d’opportunité est particulièrement adéquat au début de l’enquête, nous avons par
exemple souvent sollicité notre réseau personnel et professionnel pour recruter les premiers
91
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de la théorie ancrée, Stratégies pour la recherche
qualitative, Collection Individu et société, Editions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).
92
MASON Mark, « Sample Size and Saturation in PhD Studies Using Qualitative Interviews »,
Forum Qualitative Sozialforschung / Forum: Qualitative Social Research, 11(3), Art. 8, 2010.
http://nbn-resolving.de/urn:nbn:de:0114-fqs100387
51
Introduction
enquêtés. Nous avons également saisi les opportunités offertes par la thèse CIFRE : un budget
pour faire les entretiens dans différentes régions, les relations privilégiés de l’entreprise pour
nouer des contacts… Le principe d’opportunité a donc tendance à relativiser les trois autres
principes précédemment cités (pertinence, variation, saturation) qui constituent plutôt des
idéaux. Freud dirait que c’est celui qui doit dominer les trois autres, car dans le psychisme
c’est le principe de réalité qui doit réguler le principe de désir pour que ces derniers se
réalisent.
Un échantillon qualitatif est donc « significatif » à condition que les enquêtés aient une
expérience directe du phénomène étudié, tout en présentant des situations suffisamment
diversifiées pour permettre aux chercheurs d’atteindre la saturation des catégories d’analyse,
le tout étant rendu possible par une attitude opportuniste vis-à-vis du terrain d’enquête. Nous
voudrions compléter ce cadre par trois remarques complémentaires sur l’échantillonnage :
d’abord sur la logique d’ensemble de choix des échantillons durant la thèse, ensuite sur
l’utilisation des « cas limites », enfin sur la généralisation des résultats obtenus.
b) Trois remarques sur l’usage des échantillons significatifs
Dans une thèse en entreprise, le choix des échantillons s’effectue sous contrainte des besoins
exprimés par les commanditaires au fur et à mesure de la recherche. Cependant cela ne nous a
pas empêchés de suivre partiellement la démarche « d’échantillonnage théorique » prescrite
pas la Grounded theory. « Le processus de recueil des données est contrôlé par la théorie
naissante […] les groupes doivent être choisis selon des critères théoriques […] et non des
circonstances structurelles »93. Nous avons procédé à une série d’ajustements afin de
choisir les groupes à enquêter en fonction des catégories conceptuelles en construction et
pas uniquement selon des critères structurels prédéfinis. Alors que nous avions défini
deux terrains d’enquête avec l’entreprise (logement social et copropriété), nous avons
commencé par une enquête sur les militants écologistes afin de tester l’hypothèse de
l’influence des opinions environnementales sur les pratiques domestiques consommatrices
d’énergie. Alors que nous nous étions entendus sur l’entrée des « comportements », nous
avons ajouté une analyse des jeux d’acteurs professionnels dans l’enquête sur le logement
social, car elle était indispensable pour comprendre les comportements. Alors que ce sont les
copropriétés non rénovées qui constituent un marché pour l’entreprise, nous nous sommes
93
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., La découverte de la théorie ancrée, Stratégies pour la recherche
qualitative, Collection Individu et société, Editions Armand Colin, Paris, 2010 (1967).
52
Introduction
intéressés à celles qui ont déjà entrepris des rénovations car ce sont des « cas limites »
révélateurs de la situation de l’ensemble des copropriétés françaises.
Ce dernier point nous permet de préciser la notion méthodologique de « cas limite » que nous
utiliserons abondamment dans le corps de la thèse. Un cas limite est un individu atypique
parmi l’échantillon de part ses pratiques, son profil ou sa situation. Un statisticien
considérerait sûrement la présence d’un tel individu comme le résultat d’un « biais » dans
l’étude qu’il chercherait à éliminer. Au contraire, pour le qualitativiste la présence d’un tel
individu est une richesse car : « les biais […] doivent être intégrés à l’analyse en tant que telle
»94. L’enquêteur maîtrise la situation d’enquête et connaît le contexte particulier de l’enquêté
ce qui lui permet de s’interroger sur l’origine de « l’écart à la moyenne » et de formuler de
nouvelles hypothèses. La présence dans l’échantillon et le traitement de ces cas limites
permet au chercheur de mettre au jour des mécanismes valables pour l’ensemble de
l’échantillon. En effet, en qualitatif on ne généralise pas une fréquence mais une diversité,
une occurrence unique dans l’échantillon a donc autant de valeur que celles qui se répètent.
Par exemple, les pratiques expertes de suivi des consommations énergétiques de certains
militants mettent en lumière le manque d’information pertinente sur ces consommations dans
la population générale. La présence de ces « pratiques limites » se comprend à travers deux
paramètres absent dans le reste de l’échantillon, le caractère militant du profil des enquêtés
mais aussi les compétences techniques des individus en question.
La dernière remarque que nous souhaitons formuler à l’égard de l’échantillonnage concerne la
généralisation des résultats. Peut-on raisonnablement généraliser les résultats obtenus sur
quelques dizaines d’individus à la population à laquelle ils se rapportent ? Si une
généralisation est possible, elle n’est pas de même nature que celle proposée par les
démarches quantitatives qui travaillent sur des échantillons de grandes tailles représentatifs
d’une population. A condition que l’échantillon qualitatif respecte les principes
d’hétérogénéité des cas et que le chercheur parvient à saturer ses données, les résultats de sa
recherche atteignent alors une robustesse et il peut légitimement prétendre à une
généralisation. En qualitatif, il est possible de généraliser les quelques types identifiés ou
mécanismes révélés ainsi que leurs caractéristiques, mais pas leur distribution dans la
population. Il s’agira toujours d’une « généralisation limitée »95 à la fois par les conditions
d’enquête et les caractéristiques de l’échantillon. Ainsi dans cette thèse il nous semble que
94
95
GLASER Barney G., STRAUSS Anselm A., ibid.
DESJEUX Dominique, Les sciences sociales, Collection Que Sais Je, Editions des PUF, paris, 2004.
53
Introduction
les résultats produits sont valables pour l’ensemble de l’habitat collectif mais avec certaines
restrictions en fonction des sujets. Par exemple, nos résultats concernant les pratiques
domestiques nous semblent robustes concernant les locataires mais plus fragiles concernant
les propriétaires qui n’ont pas été interrogés pour leurs pratiques. Autres exemples de limite,
nous pensons pouvoir généraliser le modèle théorique des rénovations énergétiques à
l’ensemble des copropriétaires mais il est surtout valable pour celles équipées de chauffage
collectif (majoritaire dans l’échantillon) et celles situées en Ile de France (pas d’autre région
enquêtée).
3.4. Des techniques qualitatives de recueil des données
Pour exploiter les échantillons significatifs nous avons utilisé plusieurs techniques de recueil
des données propres à l’approche qualitative : l’entretien semi-directif comme outil principal ;
les conversations informelles, l’observation directe, la prise de photographie, le film
ethnographique, comme techniques complémentaires. Notre démarche de recueil des
données s’apparente à une « enquête de terrain »96 qui consiste à utiliser toutes les
opportunités offertes par le terrain pour collecter des données qui serviront à l’analyse.
L’avantage de la sociologie qualitative est justement de permettre l’utilisation de matériaux
diversifiés contrairement aux approches quantitatives qui demandent une standardisation de
l’information. Pour autant, il ne s’agit pas d’une « enquête ethnographique »97 au sens strict
c'est-à-dire impliquant l’immersion du chercheur sur la longue durée dans un milieu
d’interconnaissance caractérisé par une unité de lieu. Nous avons préféré jouer sur la variété
des terrains d’enquête au cours de la thèse pour aborder différentes facettes du phénomène de
consommation d’énergie dans l’habitat collectif. Nous allons présenter et discuter chacune des
techniques qualitatives utilisées pour recueillir des données. Le lecteur trouvera une
description plus précise du protocole des enquêtes de terrain au début de chaque partie de la
thèse.
a) Les entretiens semi-directifs approfondis comme technique principale
Le choix d’utiliser l’entretien pour appréhender les pratiques de consommation d’énergie
n’est pas évident et pose plusieurs questions. En effet, la consommation d’énergie domestique
96
BEAU Stéphane, Weber Florence, Guide de l’enquête de terrain, Collection Grands Repères, Editions la
Découverte, Paris, 2003 (1997).
97
SHWARTZ Olivier, Le monde privé des ouvriers, Homme et femme du Nord, Collection Quadrige, Editions
des PUF, Paris, 2002 (1990).
54
Introduction
correspond à des pratiques qu’il n’est pas facile de mettre en mot. Il s’agit le plus souvent de
gestes dispersés dans l’espace et dans le temps, tellement incorporés par les individus qu’ils
en deviennent des routines et sont considérés comme relevant de la banalité. Une autre
doctorante98 travaillant sur la consommation d’énergie domestique a privilégié la méthode
anthropologique de « l’observation participante » en séjournant deux fois une semaine chez
trois familles. Nous avons au contraire choisi de privilégier la méthode sociologique de
l’entretien car elle nous a semblé plus adaptée à l’objet. D’abord l’entretien permet de
reconstituer une série d’actions qui ne se déroulent pas nécessairement dans un temps
observable. Il rend possible le recueil de données diachroniques sur l’évolution des pratiques
dans le temps, là où le temps de l’observation est souvent insuffisant pour voir évoluer des
pratiques routinières. Ensuite, la méthode de l’entretien étant plus légère que l’observation
participante, elle nous a permis d’interroger un plus grand nombre d’enquêtés. Dans la mesure
où nous avons utilisé la comparaison comme méthode d’analyse, il nous paraissait important
d’avoir une diversité suffisante pour identifier des ressemblances et des différences. La
souplesse du dispositif méthodologique nous a aussi autorisés à modifier, en cours de thèse, le
profil des enquêtés en passant des consommateurs aux professionnels.
Néanmoins, le recours à l’entretien pose le problème de l’écart entre les discours et les
pratiques réelles. Précisons tout d’abord que l’observation ne permet pas plus que l’entretien
d’accéder à la réalité, car elle se situe toujours dans un temps et dans un lieu donné. Il reste
vrai que la médiation du langage soumet la reconstitution des pratiques à des risques de
déformation. Ces altérations ont au moins deux origines : les limites cognitives de la
mémoire ; la normativité associée à l’objet. Pour atténuer la première difficulté nous avons
décidé de faire les entretiens à domicile afin que le discours des enquêtés prenne place dans le
lieu où se déroule les pratiques. En effet, la présence dans l’espace domestique et la proximité
des objets énergétiques facilite la remémoration des pratiques. L’autre difficulté à surmonter
dans un entretien visant à reconstituer les pratiques est le risque que l’enquêté sur-déclare les
pratiques valorisées socialement et occulte les autres. Ce risque est particulièrement accru sur
la question des économies d’énergie dans la mesure où il existe un discours prescriptif, aux
accents parfois moralisateurs, émanant des différentes institutions. Pour minimiser ce risque
nous sommes restés le plus général possible dans la présentation du sujet de la thèse auprès
des enquêtés. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’entretien que les enquêtés découvraient son
98
SUBREMON Hélène, Habiter avec l’énergie, Pour une anthropologie sensible de la consommation d’énergie,
Thèse de sociologie dirigée par Philippe Bonnin, Université Paris X – Nanterre, 2009.
55
Introduction
véritable thème. En outre, il nous a semblé relativement aisé d’identifier les enquêtés
cherchant à donner « la bonne réponse » et ainsi d’adapter notre attitude et notre discours pour
les inciter à s’exprimer de manière plus descriptive. De cette façon il nous semble que les
entretiens nous ont permis de recueillir un matériau suffisamment fiable sur les pratiques
domestiques de consommation d’énergie.
A côté de la question de la fiabilité, un autre problème découle de l’utilisation de l’entretien
pour investiguer les pratiques liées à la consommation d’énergie : celui de la banalité. Très
souvent les enquêtés ne comprenaient pas immédiatement l’intérêt scientifique de
décrire en détail leurs pratiques domestiques. Il faut dire qu’allumer la lumière, régler le
chauffage, ouvrir son réfrigérateur, sont des gestes particulièrement ordinaires. Les réponses à
nos questions étaient au départ très brèves et formulées sur le ton de l’évidence. Pour
surmonter cette difficulté, nous avons cherché à créer une situation d’incitation narrative en
jouant à plusieurs niveaux. D’abord en utilisant des stratégies au niveau du guide d’entretien,
par exemple « raconter sa journée de consommateur d’énergie » ou solliciter une « histoire de
vie centrée » sur le chauffage. Ensuite, en adoptant une formulation la plus ouverte possible
pour les questions, demander « comment ça se passe avec le chauffage » plutôt que de se
centrer immédiatement sur les gestes précis de consommation. La démonstration d’une
empathie à l’égard des propos de l’enquêté est bien entendu une condition nécessaire de
l’entretien. Il faut cependant aller plus loin pour aider l’enquêté à dépasser l’impression de
banalité en faisant usage de l’étonnement. Cette attitude a permis de conforter l’interviewé
dans son discours et l’encourager à approfondir la description de ses pratiques.
Au total, nous avons conduit 95 entretiens répartis sur quatre enquêtes de terrain, une partie
avec des habitants et une autre avec des professionnels. Bien que chaque échantillon demande
des adaptations, il s’agissait toujours d’entretiens semi-directifs approfondis. Ce type
d’entretien est une forme intermédiaire entre l’entretien ouvert, utilisé par exemple en
psychologie, et l’entretien directif, courant en marketing. L’entretien semi-directif consiste
à orienter l’enquêté vers l’objet de la recherche tout en le laissant apporter ses propres
éléments à la discussion. Pour cela nous avons utilisé des guides d’entretiens relativement
succincts et ouverts. Après avoir rédigé des guides d’entretien détaillés comportant un grand
nombre de questions, nous avons réduit le guide à une demi-page comportant les principaux
thèmes et sous-thèmes à aborder. Ce format à permis de donner de la souplesse et de la
spontanéité à l’entretien. Dans la conduite d’entretien, nous avons privilégié les relances pour
inciter les enquêtés à décrire et à introduire de nouveaux thèmes, tout en recentrant
56
Introduction
régulièrement le discours sur le sujet de l’étude. Le qualificatif d’entretien « approfondi » se
justifie principalement par la présence à domicile et la longue durée des entretiens (entre 1h30
et 3h). Cette dernière est nécessaire pour faire émerger des thèmes non prévus dans le guide
car elle donne le temps aux enquêtés de s’exprimer et permet l’instauration d’un rapport de
confiance avec l’enquêteur.
Le discours des enquêtés a fait l’objet d’une prise de notes manuelle durant l’entretien
qui a ensuite été retranscrite de manière dactylographiée. Certains pourraient s’étonner
que les entretiens n’aient pas été enregistrés pour être intégralement retranscrits comme il est
d’usage de le faire en sociologie. Notre expérience montre que la technique de la prise de
notes correspond tout à fait aux exigences d’une pratique de recherche sous réserve de
respecter certaines conditions. Nous avons suivi une procédure stricte pour réduire au
maximum la déperdition d’information. Pendant l’entretien, utiliser des abréviations et ne pas
chercher à être exhaustif au risque de casser la dynamique de parole. En général, nous avons
constaté que les enquêtés prennent eux-mêmes l’initiative d’adapter leur débit de parole au
rythme de la prise de notes. Tout de suite après l’entretien, prendre le temps de compléter les
notes, ce qui peut facilement mobiliser la moitié du temps consacré à l’entretien, mais permet
aussi de formuler des premiers commentaires. Le plus rapidement possible, retranscrire
intégralement les notes de manière dactylographiée en reconstituant les phrases afin de rendre
l’entretien exploitable pour l’analyse. Au total nous arrivions à des transcriptions de 10 à 20
pages en fonction de la durée des entretiens. En outre, il faut avoir à l’esprit que le choix de la
prise de notes limite par la suite le type d’analyse possible. En particulier les analyses
lexicales ou sémiologiques dans la mesure où les notes comportent une part importante de
reconstruction du discours par le chercheur. Cela peut poser problème pour l’analyse des
représentations qui demande de porter une attention particulière au choix des mots par les
enquêtés, mais la prise de notes reste très fiable pour les approches centrées sur les pratiques.
Le principal avantage de la prise de notes concerne l’économie de la recherche : elle permet
d’alléger la phase de retranscription et donc de dégager du temps pour aborder autrement le
terrain ou pousser l’analyse. Le fait de ne pas disposer des enregistrements audio peut-être
considéré comme un problème par certains sociologues comme Jean-Claude Kaufman qui les
utilisent pour s’imprégner des matériaux et produire l’analyse99. Nous considérons à l’inverse
que la prise de notes et sa retranscription facilitent la mise à distance émotionnelle des
99
KAUFMANN Jean-Claude, L’entretien compréhensif, L’enquête et ses méthodes, Collection 128, Editions
Armand Colin, 2007.
57
Introduction
matériaux qui nous semble nécessaire pour produire l’analyse. Mais ce n’est pas tout, la
prise de notes a aussi des avantages en amont lors de la conduite d’entretien. D’une part, elle
facilite la relance lors de l’entretien car l’activité d’écriture donne une raison à l’enquêteur de
laisser des « blancs » et une occasion pour l’enquêté de compléter son propos. D’autre part,
l’absence d’enregistreur facilite la parole même si habituellement les enquêtés s’en
accommodent rapidement. Dans certaines situations l’enregistreur fait problème : les
entretiens avec les professionnels craignant que leur hiérarchie ne soit informée du contenu de
l’entretien ; ou ceux avec les locataires HLM qui se demandaient parfois si le bailleur social
n’aurait pas connaissance de leur propos. En somme, la prise de notes s’est avérée un outil
tout a fait satisfaisant pour recueillir des matériaux riches même si elle demande une certaine
discipline.
b) Les techniques complémentaires de recueil des données
A coté des entretiens « officiels » nous avons eu l’occasion de recueillir de nombreuses
« conversations informelles ». Même si nous n’avons pas tenu de journal de terrain à la
manière d’un anthropologue nous avons choisi de considérer ces conversations comme des
données de terrain en les retranscrivant et en les intégrant à l’analyse. Elles proviennent
principalement de trois sources. D’abord, les discussions avec les enquêtés en marge du
moment réservé à l’entretien, le plus souvent après ce dernier voire au téléphone. Ensuite, les
échanges avec les personnes rencontrées sur le lieu des entretiens comme les gardiens
d’immeubles, les techniciens ou les commerçants. Enfin, les conversations avec nos
intermédiaires sur le terrain, et en particulier le personnel du bailleur social. Nous avons aussi
eu des conversations continues avec les salariés de l’entreprise commanditaire que nous
n’avons cependant pas traité de façon aussi systématique dans la mesure où ces personnes ne
faisaient pas véritablement partie du « terrain d’enquête ».
En complément des entretiens et des conversations informelles nous avons utilisé plusieurs
techniques d’observation. Premièrement, l’observation directe des logements et des lieux
de décision concernant l’immeuble. L’observation directe100 se distingue de l’observation
participante dans la mesure où le chercheur reste dans une position d’observateur. Nous
n’avons pas construit de grille d’observation au préalable mais simplement défini les
objectifs de l’observation. Les observations centrées sur les logements se sont déroulées en
100
ARBORIO Anne-Marie, FOURNIER Pierre, L’enquête et ses méthodes : l’observation directe, Collection
128, Editions Nathan Université, Paris, 1999.
58
Introduction
deux temps : d’abord le bâtiment, ses abords et ses parties communes ; ensuite l’intérieur du
logement, son aménagement et les objets présents. L’objectif était avant tout de saisir le
contexte matériel des pratiques sociales qui ne peut pas être décrit avec la même richesse par
les enquêtés. Nous avons abondamment fait appel à la photographie pour ces observations,
nous en préciserons les modalités d’usage dans le paragraphe suivant. A côté de l’observation
des logements nous avons mené des observations sur différentes situations sociales
concernant l’immeuble. Les lieux observés sont assez hétérogènes : réunion au sein de
l’organisme HLM, un pic-nic de militants écologistes dans un jardin, suivi d’un technicien
dans son travail, visite d’événements publics (salon, conférences…), etc. A chaque fois il
s’agissait pour nous de confirmer ou de compléter certaines données obtenues par
l’intermédiaire des entretiens. La situation que nous avons observée le plus souvent est la
réunion de copropriété (environ 10 observations). L’objectif était de saisir sur le vif les
interactions entre copropriétaires et avec les professionnels afin de les croiser avec le récit
issu de l’entretien avec l’un des copropriétaires. Dans ces cas d’observations, les données ont
été enregistrées par la prise de notes, la photographie voire la vidéo.
Lors de nos observations nous avons abondamment utilisé l’image qui constitue une
technique d’observation à part entière101. A travers le langage, une situation d’entretien
produit un échange symbolique que nous avons enregistré par la prise de notes, mais elle
révèle aussi un contexte matériel qui doit pouvoir faire l’objet d’une analyse. En effet, dans
notre recherche, les objets jouent un rôle central car ce sont eux les médiateurs de la
consommation d’énergie. Les photographies prises durant les entretiens avec les
habitants ont rempli plusieurs fonctions dans le processus de recherche. Au moment
même des entretiens, nous avons utilisé la technique de la photo stimulus en faisant réagir les
enquêtés sur les objets pris en photo. A la fin de chaque entretien, nous avons procédé à une
visite commentée du logement en demandant à l’enquêté de prendre lui même en photo les
objets qui avaient été évoqués pendant l’entretien, et en complétant par nos propres
photographies. L’acte de prise de photos remplit peu ou prou la même fonction qu’une
question ouverte mais centrée sur le dispositif matériel. Au moment de l’analyse des données,
la photographie remplit une fonction de remémoration des dispositifs matériels liés à la
consommation d’énergie. Non seulement les objets à l’intérieur du logement, mais aussi
l’immeuble que nous avons systématiquement photographié avant l’entretien. Enfin, dans la
101
HARPER Douglas, « The image in sociology : histories and issues », Journal des Anthropologues, n°80-81,
numéro spécial « Questions d’optiques. Aperçus sur les relations entre la photographie et les sciences sociales »,
sous la direction de P.-J. Jehel, S. Maresca et Y. Marzouk, Paris, AFA-MSH, 2000, pp.143-160.
59
Introduction
rédaction et la valorisation, la photographie remplit une fonction illustrative qui nous paraît
essentielle pour faciliter l’appropriation des résultats d’une recherche ethnographique. Le
lecteur trouvera dans le corps de texte de nombreuses photos donnant à voir les objets dont il
est question. Pour autant les photographies n’ont pas valeur de preuve. Au même titre que les
extraits d’entretien, elles constituent des indicateurs du phénomène en question.
Nous avons également utilisé un autre type d’image en réalisant deux documentaires
ethnographiques dans le cadre d’une démarche « d’anthropologie visuelle »102. Chacun
de ces films correspond à une des échelles d’observation abordées dans la thèse. Le premier
aborde l’échelle microsociale du logement, « Les pratiques thermiques » (12 min) donne à
voir comment des individus de toutes conditions sociales gèrent au quotidien leur confort
thermique à l’intérieur du logement. Le second se situe à l’échelle mésosociale de
l’immeuble, « La Noue » (42 min) montre une réunion de copropriété où le Conseil Syndical
et les professionnels présentent un projet de rénovation énergétique aux habitants. La décision
de réaliser ces films a été en partie motivée par la volonté de mettre en application des
compétences acquises dans le cadre de notre formation doctorale. Christian Lallier défend
l’idée que l’utilisation de la vidéo en sciences sociales n’est pas seulement un faire valoir d’un
savoir déjà constitué par écrit, mais peut aussi constituer une démarche de production de
connaissance à part entière, autonome de l’écrit. Cette démarche dite de « caméra stylo »
repose sur une épistémologie spécifique et l’utilisation exclusive d’un ensemble de techniques
de captation et de montage de l’image. La vidéo peut alors acquérir une fonction
« modalisatrice » au sens où elle ne montre pas simplement ce qu’il se passe mais dit quelque
chose d’un objet scientifique.
Les documentaires que nous avons réalisés n’ont pas cette ambition, toutefois l’activité de
réalisation a trouvé sa place dans le processus de recherche. La vidéo a plutôt accompagné
la production et la diffusion d’un savoir principalement formalisé par l’écrit. Le travail
de montage constitue une étape à part entière de l’analyse et de l’interprétation que l’on peut
comparer à l’analyse de contenu des entretiens. Il suppose de visionner les prises de vue à
plusieurs reprises faisant surgir des éléments qui ne nous étaient pas apparus au premier abord
dans l’analyse des entretiens. Les échanges avec les spectateurs à l’issue de la projection des
102
LALLIER Ch., Pour une anthropologie filmée des interactions sociales, Editions Archives Contemporaines,
Paris, 2009.
60
Introduction
films103 nous ont conduits à investiguer certaines dimensions que nous n’avions pas repérées
à l’origine. Par exemple, la charge affective positive des « pratiques thermiques » là où le
chauffage apparaît au contraire comme un objet froid. C’est justement cette capacité de la
vidéo à restituer la dimension émotionnelle et l’épaisseur des situations qui fait sa force lors
des restitutions et de la valorisation de la recherche. La vidéo s’avère très complémentaire de
l’oral et de l’écrit qui sont, en revanche, plus à même d’exposer les aspects rationnels. Au
final, la vidéo apparaît à la fois comme une technique facilitant la communication des
résultats de la recherche mais aussi comme une technique de recueil des données à part entière
qui permet de produire d’autres descriptions et interprétations complémentaires des entretiens.
Enfin, précisons que nous avons utilisé différents types de données statistiques de seconde
main. Des études statistiques concernant le parc et ses consommations d’énergie qui
proviennent d’organismes publics (INSEE, CEREN, ANAH, ADEME…) ou de notre
commanditaire. Des sondages sur l’opinion des ménages en matière d’environnement et
d’économie d’énergie et des enquêtes quantitatives sur les comportements des ménages,
notamment celles du CREDOC. Nous avons fait le choix de ne pas produire de données
quantitatives de première main par l’intermédiaire d’un questionnaire. Cette démarche relève
d’un autre paradigme, déterministe et explicatif, même si ces données auraient pu apporter un
éclairage complémentaire. Un temps il a été question de mener cette démarche conjointement
avec notre commanditaire mais cela n’a finalement pas abouti. Après avoir décrit notre cadre
méthodologique, il nous semble essentiel de revenir sur l’expérience de la thèse en entreprise
car elle fait partie intégrante des conditions sociales de production de la connaissance.
4. Un exercice de réflexivité sur la thèse en entreprise
Ce travail de recherche est le produit d’une thèse en contrat CIFRE 104 c'est-à-dire financée par
une entreprise avec l’aide d’une subvention de l’Etat. Nous proposons ici un témoignage
réflexif à partir d’une description de notre expérience de sociologue en entreprise, en
qualité de doctorant-salarié au sein de la Direction de la Recherche et de l’Innovation de GDF
Suez. Cette démarche s’inspire de celle proposée par Gérald Gaglio, dans un article publié
quelques années après la fin de son doctorat et intitulé « En quoi une thèse CIFRE est-elle une
103
Nous avons projeté ces films une quinzaine de fois à l’université et en entreprise. Nous avons utilisé les
réactions du public comme des données d’enquête en les consignant systématiquement par écrit.
104
Convention Industrielle de Formation par la Recherche, pour en connaître les modalités concrètes :
http://www.anrt.asso.fr/fr/espace_cifre/accueil.jsp
61
Introduction
formation au métier de sociologue ? »105. Pour notre part, nous avons souhaité intégrer ce
travail réflexif dans la thèse elle-même afin de souligner que l’intégration dans l’entreprise est
aussi une condition sociale de production de la thèse. Néanmoins, ce choix ne nous permet
pas de bénéficier d’un recul suffisant pour faire le lien avec notre devenir professionnel.
Au delà du caractère descriptif de notre propos, nous souhaitons défendre l’hypothèse selon
laquelle une thèse de sociologie en entreprise s’inscrit dans une logique de don contredon plutôt que dans une logique d’instrumentalisation. Cette dernière impliquerait un
rapport de domination de l’organisation sur le chercheur, qui ne correspond pas à la réalité
que nous avons vécue. Le rapport avec l’entreprise se rapproche davantage d’un échange
social qui sert les intérêts des deux parties. Il s’agit d’un rapport de pouvoir au sens de Crozier
c'est-à-dire une relation réciproque d’interdépendance où chacun cherche à défendre son
intérêt. Cette relation suppose des négociations et des compromis permanents pour construire
un équilibre entre les ambitions du doctorant d’une part, les besoins et les procédures de
l’entreprise d’autre part. Loin de produire une perversion des résultats de la recherche, cet
échange offre de nombreuses opportunités qui enrichissent la production de connaissance,
même s’il en restreint aussi certaines potentialités.
4.1. L’inscription sociale de la thèse dans l’entreprise
La thèse CIFRE ne marque pas le début de notre intégration dans l’entreprise. Dès 2006 nous
avons effectué un stage à la Direction de la Recherche de Gaz de France concomitant à notre
Master Recherche en Sciences Sociales. Les études que nous avons entreprises sur les
énergies renouvelables se sont ensuite poursuivies en 2007 sous la forme d’un contrat de
prestation en dehors du cadre universitaire. La décision de commencer une thèse à partir de
février 2008 est le produit d’une convergence d’intérêts : d’une part notre désir de
continuer cette activité de sociologie appliquée en même temps que de renouer avec le monde
universitaire ; d’autre part la création par notre Directeur de thèse d’une formation
doctorale106 d’un nouveau genre visant à accompagner la professionnalisation des doctorants
en sociologie et aboutissant à l’obtention de DU ; et enfin les besoins d’innovation de
l’entreprise en matière de services « d’économie d’énergie » et plus généralement de
connaissance de ses marchés.
105
GAGLIO Gérald, « En quoi une thèse CIFRE est-elle une formation au métier de sociologue ? Une hypothèse
pour ouvrir le débat », Socio-logos, n°3, 2008. URL : http://socio-logos.revues.org/2093
106
Site de la Formation Doctorale Professionnelle en Sciences Sociales de l’Université Paris Descartes –
Sorbonne : http://www.argonautes.fr/sections.php?op=viewarticle&artid=651
62
Introduction
A partir de là nous avons négocié un dispositif suffisamment précis pour offrir des
garanties à l’entreprise et suffisamment souple pour permettre de s’adapter aux
évolutions de la recherche. Premièrement, la formulation du sujet de thèse de manière
relativement vaste, « les comportements de consommation d’énergie en logement collectif »,
et en même temps au cœur des préoccupations de l’entreprise compte tenu des changements
en cours dans le domaine. Le sujet a d’ailleurs largement évolué au cours de la thèse :
recentrage sur le chauffage et choix de s’intéresser aux jeux d’acteurs dans les organisations.
Deuxièmement, le financement et l’autorisation de l’entreprise pour notre participation à la
formation doctorale environ 5 jours par mois. Celle-ci représente une garantie de suivi du
doctorant par l’université, nous a permis d’échanger avec d’autres doctorants CIFRE et de
bénéficier d’apprentissages qui ont été réinvestis dans le cadre de la recherche et de
l’entreprise. Troisièmement, un calendrier prévoyant trois terrains d’enquête suivis par la
rédaction d’un rapport d’études et une présentation orale. Cette programmation a permis à
l’entreprise de ne pas attendre la fin de la thèse pour s’approprier les résultats de la recherche,
de satisfaire aux attendus de la formation, et pour nous d’avoir des temps intermédiaires
consacrés à la formalisation des résultats.
Tout au long de la thèse nous avons bénéficié d’un bureau sur le site de la R&D qui pratique
une recherche essentiellement technique (calculs, tests…) et emploie une forte majorité
d’ingénieurs. Au sein de l’entreprise, nous avons bénéficié d’un double encadrement ce qui
a eu l’avantage de multiplier les interlocuteurs et donc les échanges sur notre travail.
Nous étions à la fois rattachés à l’équipe des sociologues nous apportant un soutien
méthodologique, et intégrés dans un projet de recherche technique auquel était destinés les
résultats de notre recherche. L’intégration dans une équipe de deux sociologues nous a
ouverts à des sujets connexes à notre thèse en même temps qu’elle nous a donné l’occasion de
bénéficier d’un deuxième avis scientifique sur le contenu de notre recherche, en plus de celui
de notre Directeur de thèse. Ces sociologues ont été un soutien de poids dans les négociations
avec les ingénieurs sur les orientations à donner à notre recherche et nos choix
méthodologiques. En retour, notre participation à l’équipe a contribué à la reconnaissance en
interne de l’approche sociologique toujours en conquête dans la mesure où la recherche
technique est très largement dominante. Notre présence a permis de donner une plus grande
visibilité à une équipe de taille réduite et de mieux faire connaître l’activité sociologique dans
l’entreprise. Il nous a fallu réaliser un travail constant d’explication des problématiques et de
63
Introduction
la démarche sociologique auprès des ingénieurs, ce qui suppose une redéfinition identitaire
permanente.
En outre, notre travail de thèse était incorporé au sein d’un projet de recherche prospective sur
les consommations énergétiques du parc de bâtiments à l’horizon 2050. Notre approche s’est
révélée très complémentaire de celle des ingénieurs du projet. Elle a consisté à faire valoir le
point de vue des acteurs à partir d’observations de terrain, face au point de vue des objets
basés sur une démarche plus hypothético-déductive et quantitative. Au milieu de notre thèse
nous avons choisi d’intégrer un bureau dans le service hébergeant les « ingénieurs bâtiment ».
L’immersion qui s’en est suivie a été particulièrement riche car elle nous a facilité les
apprentissages techniques nécessaires pour traiter notre sujet. Pour comprendre l’action d’un
exploitant de chauffage il faut bien quelques notions sur le fonctionnement d’une chaufferie.
Cette socialisation technique avancée nous a aussi aidés à articuler les connaissances
produites par nos enquêtes avec les savoirs et les questions posées par les ingénieurs. Par
exemple, dans nos présentations orales nous avons souvent utilisé des idées qui semblaient
faire consensus chez eux comme point de départ à déconstruire. La bi-appartenance est
finalement une condition pour intégrer les objets techniques à une analyse sociologique qui
part des acteurs sociaux. Néanmoins, l’acculturation progressive aux savoirs techniques a eu
pour effet de nous éloigner progressivement des réflexions proprement sociologiques. Ce qui
nous a permis de contrebalancer cette intériorisation des questions techniques est clairement
le retour régulier à une démarche de terrain, en plus des échanges avec d’autres sociologues.
L’immersion sur le terrain est un des traits distinctifs du sociologue par rapport aux
ingénieurs. La question du rapport aux terrains d’enquête a été au cœur de notre relation avec
l’entreprise. L’appartenance à l’entreprise est en même temps une contrainte et une
opportunité pour tout ce qui concerne le terrain. Certes, le programme défini avec
l’entreprise au début de la thèse a représenté une contrainte en matière de choix des terrains
d’observation. Mais dans le même temps l’appartenance à l’entreprise a aussi permis de
soutenir le travail de terrain : partenariats informels pour en faciliter l’accès, budget pour faire
des entretiens en province, aide ponctuelle à la retranscription… L’intégration dans
l’entreprise a aussi facilité le recueil d’information auprès des services internes acteurs de nos
terrains d’enquête. Un autre élément à prendre en compte à propos des terrains est la question
de la présentation de l’enquêteur aux enquêtés qui peut devenir un problème si le nom de
l’entreprise est mentionné. Il agit comme un repoussoir chez les militants écologistes, il nous
assimile à un « commercial » avec d’autres, ou détourne l’entretien avec un client en enquête
64
Introduction
de satisfaction. Ethiquement il ne nous paraissait pas possible de cacher cette part d’identité,
nous avons donc pris le parti de mettre en avant notre appartenance universitaire lors du
recrutement, et de préciser notre statut de doctorant CIFRE lors de l’entretien. Enfin, la
présence dans l’entreprise est en soi un terrain d’observation d’une formidable richesse qui
nous a par exemple donné l’occasion de suivre de l’intérieur la fusion entre Gaz de France et
Suez.
4.2. De l’utilité sociale d’une thèse de sociologie
Une de nos principales exigences lors de la thèse à été de produire des connaissances qui
puissent être utiles à l’entreprise et aux acteurs sociaux impliqués. Dès le début notre priorité
était davantage de répondre à une demande sociale que de satisfaire des enjeux
théoriques propres à la sociologie. Cette affirmation aura peut-être pour effet de renforcer
les convictions des défenseurs de la thèse de l’instrumentalisation de la Science par le Capital.
Mais ils auraient tort car cette exigence renvoie aussi à notre intérêt de chercheur. Celui de
susciter une dynamique sociale autour de son travail qui permet d’enrichir notre réflexion
grâce aux échanges et de soutenir notre motivation grâce au sentiment de reconnaissance.
Toutefois, nous verrons plus loin à propos de la valorisation de la recherche que l’intérêt
suscité par la thèse en interne peut aussi se retourner contre le doctorant. Pour autant, il nous
semble que le souci d’apporter une valeur ajoutée à l’entreprise par notre recherche ne nous a
pas conduits à quitter notre position de sociologue. Nous avons simplement effectué nos choix
en négociant avec les contraintes de l’entreprise. Notre posture s’apparente à celle de la
« sociologie embarquée »107 en référence au journalisme embarqué pendant la guerre d’Irak.
Elle se rapproche également de celle du sociologue « dans l’action »108 ou du « praticien »109,
bien que nous ayons surtout porté notre regard sur l’externe et pas sur l’organisation d’accueil
pour elle-même.
De part notre appartenance à la Direction de la Recherche et notre inscription dans un de ses
projets, nous étions pris dans une relation de type client-fournisseur avec différentes entités de
l’entreprise. C’est la Branche chargée de la vente de l’énergie en France qui constituait
107
BOURRIER Mathilde, « No admittance except on business, Les enjeux de la négociation de l’entrée dans les
organisations », SociologieS, Avril 2011, URL : http://sociologies.revues.org/index3483.html#quotation
108
DAHAN-SELTZER Geneviève, PIERRE Philippe, « De nouveaux professionnels de la sociologie en
entreprise ? Pour la défense d’une sociologie dans l’action », URL : http://www.sociologieprofessionnels.com/offres/file_inline_src/331/331_P_5842_3.pdf .
109
PIRIOU Odile, La face cachée de la sociologie, A la découverte des sociologues praticiens, Editions Belin,
2006.
65
Introduction
notre principal commanditaire en ce sens qu’elle finançait l’essentiel du budget consacré à
notre thèse et à son encadrement. Au sein de cette entité nos interlocuteurs étaient les
personnes occupant les fonctions de marketing stratégique c'est-à-dire chargées de définir
l’évolution de l’activité et des offres de l’entreprise à moyen et long terme. Notre recherche
est venue trouver sa place entre les études technico-économiques de la R&D et les études
marketing généralement quantitatives et plutôt centrées sur les représentations. Le travail
sociologique se différenciant de ces dernières par une plus grande attention portée aux
pratiques et un caractère plus approfondi rendu possible par le cadre de la thèse. La
destination de notre travail nous a clairement confortés dans notre démarche de recherche
inductive accordant la primauté aux données de terrain plutôt qu’à un travail bibliographique.
En effet, les commanditaires confrontés à des problèmes d’action font bien peu de cas des
modèles théoriques qui ne sont pas ancrés dans les données.
Pour favoriser l’appropriation de notre travail par ses différents destinataires nous sommes
passés par plusieurs dispositifs à la croisée de la recherche et du conseil, nous en donnerons
trois exemples. Premièrement, la proposition de pistes d’action à l’issue de notre travail
d’analyse du terrain. Pour formuler ces pistes nous nous sommes appuyés sur notre
connaissance des enjeux internes et l’observation de la position et des contraintes de
l’entreprise sur le terrain d’enquête. Quand cela était possible nous avons intégré les
problèmes de l’entreprise au questionnement des enquêtés, et interrogé ses salariés s’ils
jouaient un rôle dans le système d’action étudié. Le principal effet de ces pistes d’action a été
de provoquer une discussion sur les leçons à tirer des résultats de la recherche concernant les
orientations stratégiques de l’entreprise et la rédaction du business plan. Néanmoins, il ne faut
pas assimiler ces pistes à des recommandations formulées par un consultant, elles ne reposent
pas sur une analyse systématique de l’organisation et n’ont jamais été suivies par une
démarche d’accompagnement du changement. Il s’agit simplement de favoriser le lien entre la
démarche de recherche et le passage à l’action en faisant une partie du travail de traduction.
Deuxièmement, nous avons réalisé deux films documentaires de type ethnographique sur
des situations en lien avec notre recherche. Au delà des apports scientifiques, ces vidéos
ont permis de créer des occasions d’échanges et une dynamique autour de notre travail.
L’utilisation de la vidéo converge avec la culture orale de l’entreprise et plus particulièrement
la réunion comme mode d’interaction principal. L’un de ses principaux avantages est de
rendre accessible le terrain d’enquête aux yeux des commanditaires même si l’image et le
montage supposent nécessairement une reconstruction de la réalité par le chercheur. Le film
66
Introduction
met en lumière une dimension émotionnelle dont il est difficile de rendre compte à travers
l’oral ou l’écrit mais qui fait pourtant bien partie de la réalité sociale. Nous avons toutefois
mis des limites à l’emploi de ces vidéos dans l’entreprise en refusant qu’elles soient utilisées
de façon autonome. En revanche nous nous en sommes servis dans le cadre d’un travail
d’animation de groupe qui constitue un troisième dispositif d’intéressement.
Nous avons eu l’occasion de concevoir, d’organiser et d’animer deux réunions de créativité
réalisées avec des salariés de l’entreprise. La première réunissait des personnels de la
Direction de la Recherche et s’inscrivait dans le cadre d’une démarche prospective sur
l’évolution de l’habitat menée par le projet de recherche hébergeant la thèse. La seconde
réunion, co-animée avec une autre sociologue, s’est appuyée sur l’un des deux films comme
outils stimulus. Elle avait pour objectif d’aboutir à des propositions concernant le
positionnement de l’entreprise sur un marché naissant. En réunissant différentes entités de
l’entreprise (R&D, marketing, commercial) elle a impulsé une dynamique de collaboration
transcendant les structures organisationnelles classiques, ce qui s’est avéré favorable à la
démarche d’innovation en interne. Concernant le travail de recherche, ces trois dispositifs
nous ont tous servi à recueillir des données sur la vision des économies d’énergie par un
énergéticien. Ils nous ont aussi permis de mettre en application des savoir-faire acquis dans le
cadre de la formation doctorale.
Il faut bien avouer qu’il n’est pas facile de déterminer avec précision la limite entre ce qui
relève d’une « sociologie embarquée » et ce qui ne fait plus partie d’une démarche de
recherche. Par exemple, nous avons eu l’occasion de rédiger deux notes de marketing
stratégique qui allaient bien au delà d’une nouvelle formalisation des résultats de nos
enquêtes. La première a été rédigée en collaboration avec une chef de marché pour proposer
une nouvelle offre commerciale. La seconde à partir des résultats de l’animation de groupe
impliquant plusieurs services de l’entreprise. Nous avons accepté de réaliser ces notes car
elles étaient cohérentes avec la finalité de la thèse pour l’entreprise c'est-à-dire de contribuer à
une démarche de changement et d’innovation. En revanche, nous avons refusé de rédiger un
article pour une brochure d’information envoyée aux clients de l’entreprise. Bien que basé sur
une de nos enquêtes, la rédaction d’un article à visée explicitement commerciale nous a
semblé sortir du cadre de notre thèse. Finalement on voit que la posture du « sociologue
embarquée » doit être redéfinie en permanence en fonction de la situation.
67
Introduction
Les résultats de notre recherche n’ont pas seulement bénéficié à l’entreprise mais aussi à
plusieurs acteurs impliqués sur le sujet des économies d’énergie dans l’habitat. Là encore ces
actions de valorisation sont à comprendre dans une logique de don contre-don, mais cette foisci entre l’entreprise et le doctorant d’une part, et les acteurs en question d’autre part. En effet,
nous avons sollicité l’aide de ces derniers pour accéder au terrain dans le logement social et la
copropriété. Nous avons par ailleurs demandé à l’entreprise de s’engager par écrit auprès des
partenaires à nous autoriser à restituer les résultats de l’enquête lors d’une présentation orale.
Dans la convention CIFRE figure une clause de confidentialité qui lui permet de refuser
toutes communications sur la recherche jusqu'à 5 années après la thèse. Mais pour l’entreprise
communiquer sur les résultats de la thèse est aussi une manière de se valoriser comme acteur
de la recherche sur la maîtrise de l’énergie. Ces actions de valorisation scientifique
contribuent à dépasser le positionnement de vendeur d’énergie pour entrer dans celui du
conseil en économies d’énergie. Nous avons ainsi effectué des présentations à trois
bailleurs sociaux, à la Mairie de Paris, à l’ADEME IDF et à l’Association des
Responsables de Copropriété. Ces acteurs ont ainsi pu bénéficier d’un retour d’expérience
sur leur action en faveur des économies d’énergie et enrichir notre recherche de leur propre
vision du terrain.
4.3. Le problème de la valorisation scientifique
La valorisation scientifique de la recherche s’est en revanche avérée beaucoup plus
problématique. En effet, nous n’avons pas publié d’articles et ni réalisé de communication
scientifique lors de colloques. Au-delà des échanges informels avec d’autres sociologues et
étudiants, les seules véritables situations de confrontation scientifique ont été les séminaires
mensuels et les restitutions annuelles dans le cadre de la formation doctorale professionnelle
organisée par notre directeur de thèse. La seule action officielle de valorisation scientifique
a été la présentation d’un poster lors du colloque Les enjeux de la consommation durable
organisée à Science Po Paris en janvier 2009. Cette situation est principalement le résultat
de notre désir de répondre en premier lieu à la demande sociale en interne de l’entreprise et en
externe. Le temps n’étant pas extensible, la valorisation scientifique a été fortement limitée
par la priorité accordée à la valorisation opérationnelle de la recherche : principalement la
rédaction de trois rapports d’études, un peu plus d’une vingtaine de présentations en interne et
cinq en externe.
68
Introduction
Une autre contrainte à la valorisation scientifique de la thèse est l’attitude réticente du
principal commanditaire, à savoir le service marketing. Nous l’avons éprouvé à l’occasion
d’une proposition de communication pour un colloque que nous n’avons pas eu l’autorisation
de soumettre aux organisateurs. Le service marketing a jugé qu’une telle communication
pouvait aller à l’encontre des intérêts de l’entreprise. En effet, les résultats de notre recherche
mettent plutôt l’accent sur des problèmes alors que la mission du marketing est de sublimer la
réalité. Il y a peut-être dans cette décision du marketing une certaine confusion entre
communication scientifique et commerciale. Il faut souligner ici un mécanisme latent dont
nous n’avions pas pris conscience au début de la thèse à propos des enjeux de valorisation.
L’exigence d’utilité sociale de notre recherche pour l’entreprise s’est d’une certaine
manière retournée contre nous au moment où il s’agissait d’ouvrir les résultats à
d’autres acteurs. Plus les connaissances sont utiles à l’entreprise moins celle-ci a intérêt à les
rendre publiques car elles constituent un avantage concurrentiel dans le cadre de son activité.
Il faut peut-être réfléchir à des garanties contractuelles dans le cadre des thèses en entreprise
afin de permettre au doctorant de publier et de communiquer dans un cadre scientifique.
Cette communication avortée reste l’un des seuls moments vécus comme un déséquilibre dans
la logique de don contre-don avec l’entreprise. Toutefois il ne faudrait pas tirer de cette
expérience une vision machiavélique de l’attitude de l’entreprise à l’égard de la
communication scientifique. Les lignes ne sont pas aussi clairement définies, il n’y a pas
d’un côté l’université qui pousse à la valorisation scientifique et de l’autre l’entreprise
qui a intérêt à la confidentialité. En effet, l’entreprise comme l’université sont des
organisations composées de différents acteurs dont les intérêts ne sont pas nécessairement
convergents. Au sein de l’entreprise, l’équipe de sociologues était favorable à un travail de
publication de notre part afin de contribuer au rayonnement scientifique de la R&D. En
revanche, le marketing n’avait pas intérêt à la publicité de notre travail qu’il considère soit
comme un avantage concurrentiel soit comme un risque pour l’image du produit. L’université
est tout aussi plurielle que l’entreprise même si la plupart des laboratoires et des directeurs de
recherche accordent une importance capitale à la publication car c’est là-dessus qu’ils sont
évalués. La formation doctorale que nous avons suivie a d’emblée une orientation plus
opérationnelle et valorise surtout la capacité du doctorant à s’intégrer dans l’entreprise. Ce
contexte donne une coloration « professionnelle » à notre thèse moins « académique », en
cohérence avec nos objectifs professionnels.
69
Introduction
Au final, ce témoignage réflexif rappelle que la recherche est une coproduction entre le
chercheur et son environnement social. Nous avons insisté sur l’expérience de la thèse en
entreprise car c’est une modalité de recherche qui est amenée à se développer dans les années
à venir compte tenu de l’orientation des politiques publiques. Ce témoignage montre que
l’appartenance à l’entreprise performe de nombreuses dimensions de la recherche : choix du
sujet, organisation du travail, rapport aux terrains, valorisation… tout en laissant de
nombreuses marges de manœuvre au doctorant. Dans cette perspective de don contre-don,
la question de la scientificité des résultats devient relative à la gestion du rapport de
force entre le chercheur et l’entreprise. Ce qui est alors déterminant, c’est la capacité du
doctorant à négocier avec l’entreprise les modalités de sa recherche soutenu par son Directeur
de thèse, l’Université et un cadre contractuel qui offre certaines garanties. Or la posture de
« l’instrumentalisation », qui nie aux travaux de recherche financés par les entreprises toute
scientificité, ne permet pas de rentrer concrètement dans ce rapport de négociation.
Considérer d’emblée la recherche financée par le privé comme non scientifique est une façon
de ne pas ouvrir la « boîte noire » et de refuser le rapport de force avec l’entreprise qui permet
la mise en place des conditions de la scientificité. A l’inverse, notre thèse se veut être une
expérimentation in vivo de la possibilité d’une recherche en entreprise satisfaisant aux
exigences de la scientificité.
5. Plan de la recherche
L’objectif de cette thèse est de faire apparaître comment les comportements de consommation
d’énergie des habitants sont conditionnés par des systèmes techniques, eux-mêmes encastrés
dans les modes d’organisation de l’habitat collectif. Autrement dit, que les pratiques
individuelles dans le logement ne sont pas indépendantes des choix réalisés au niveau de
l’immeuble qui se cristallisent dans l’état du bâtiment et le fonctionnement de ses
équipements. Afin de rendre compte de cette construction sociale de la consommation
d’énergie, le plan de la recherche est organisé en deux sections correspondant chacune à
une échelle d’observation110 de la réalité sociale. La première section aborde la
consommation d’énergie à une échelle d’observation microsociale, c'est-à-dire en se centrant
sur l’espace domestique, les habitants et leurs pratiques. La seconde section analyse la
consommation d’énergie à une échelle mésosociale, celle des organisations de gestion des
immeubles, ses acteurs et ses modes de décisions. L’intérêt de ce découpage est de montrer
110
DESJEUX Dominique, Les sciences sociales, Collection Que-Sais-Je, Edition des PUF, Paris, 2004.
70
Introduction
que chacun de ces niveaux de la réalité organisent une partie du phénomène de consommation
d’énergie, et que pour y accéder il faut mettre en place des méthodologies différentes,
notamment en faisant varier les échantillons d’enquête. Ainsi, les deux sections comportent
deux parties qui correspondent chacune à un échantillon différent : militants et locataires ;
professionnels et copropriétaires. Au début de chaque partie nous précisons les modalités de
l’enquête de terrain réalisée.
La première section propose une description ethnographique des pratiques de consommation
d’énergie dans l’espace domestique. L’objectif est de comprendre comment les
comportements des habitants influencent la consommation d’énergie de l’appartement ? Quels
sont les pratiques qui jouent sur la consommation d’énergie ? Comment les habitants
appréhendent leur consommation d’énergie ? Dans quelle mesure les pratiques sont-elles
susceptibles d’évoluer vers plus d’économie d’énergie ? Cette première section est divisée
en deux parties, la partie 1 aborde la consommation d’énergie domestique dans son ensemble,
et la partie 2 approfondit les pratiques de chauffage.
La première partie est le résultat d’une enquête exploratoire menée auprès d’une dizaine de
militants écologistes interrogés sur leurs comportements au domicile. Son premier chapitre
explore la perception profane de la consommation d’énergie et montre les difficultés des
habitants à faire le lien avec leurs pratiques. Le chapitre 2 rentre dans les pratiques en
analysant les implications énergétiques de différentes activités domestiques : alimentation,
nettoyage, hygiène du corps et loisirs. Au delà des « gestes écologiques » on voit apparaître
l’ampleur de la métamorphose que suppose une vie domestique plus sobre en énergie. Le
chapitre 3 analyse l’éclairage comme une consommation d’ambiance résultant d’usages
quotidiens mais aussi à des décisions d’équipement plus ponctuelles. Il permet également
d’entrevoir le caractère heuristique de l’échelle mésosociale à travers une tentative d’analyse
de la controverse à propos de la loi d’interdiction des ampoules à filament.
Avant de poursuivre l’exposition du plan, nous souhaitons expliciter les raisons qui nous ont
conduits à recentrer la thèse sur les consommations d’énergie de chauffage. Ce choix était
avant tout une condition pour appréhender la dimension organisationnelle de la consommation
d’énergie. En effet, l’étude exploratoire montrera deux choses. Il n’existe pas de « pratiques
énergétiques », la consommation d’énergie est « compartimentée »111 dans diverses pratiques
111
BARTIAUX Françoise, « L’information sur l’environnement et les conseils pour économiser l’énergie fontils changer les comportements des ménages ? », Séminaire du GRETS, 23 octobre 2007, MSH, Paris.
71
Introduction
domestiques qu’il faut analyser séparément. Le chauffage correspond à une de ces pratiques
sociales à part entière, corrélée à un ensemble de gestes domestiques qui font sens du point de
vue des habitants. En outre, l’observation de l’espace domestique ne suffit pas à analyser
la construction sociale de la consommation d’énergie car les pratiques sont encastrées
dans des systèmes d’action plus vastes. Compte tenu de nos contraintes de temps, il nous a
paru plus pertinent de nous limiter à une pratique pour pouvoir remonter « un des barreaux de
l’échelle d’observation ». Après une analyse ethnographique dans la partie 2, la
consommation d’énergie de chauffage fait l’objet d’une analyse stratégique en se plaçant au
niveau des acteurs sociaux et de leurs rôles dans la construction sociale de la performance
énergétique de l’habitat collectif.
Mais pourquoi avoir choisi le chauffage plutôt qu’une des cinq autres pratiques domestiques
impliquant des consommations d’énergie ? Premièrement, le chauffage occupe une place
centrale dans la consommation d’énergie domestique pour deux raisons. Quantitative d’une
part, car c’est la principale consommation avec en moyenne 65 % du total de l’énergie
dépensée en résidentiel. Qualitative d’autre part, les pratiques de chauffage sont un révélateur
des autres pratiques de consommation avec lesquelles elles entretiennent de nombreuses
interactions que nous ferons apparaître avec le concept de « pratiques thermiques ».
Deuxièmement, l’exigence d’utilité sociale de notre recherche nous a amenés à choisir le
chauffage car ce sujet est au confluent d’une triple demande sociale. Economique
d’abord, puisque le chauffage est le principal débouché de notre entreprise commanditaire.
Politique ensuite, car de nombreux instruments des politiques de maîtrise de l’énergie visent à
influer les consommations de chauffage des logements. Scientifique enfin, étant donné
qu’aucune thèse de sociologie n’a pris la consommation d’énergie de chauffage comme objet
de recherche singulier.
La seconde partie de la section 1 propose donc une analyse approfondie des pratiques de
chauffage dans l’espace domestique à partir d’une enquête auprès de 25 locataires en HLM
complétée par les données recueillies chez les militants. Elle montre que la consommation
d’énergie de chauffage ne peut pas se réduire au réglage de la température mais dépend
d’un système de pratiques et d’objets dont chaque chapitre présente un élément. Le chapitre
4 met en lumière l’extrême variabilité des besoins en chaleur en fonction des individus et des
pièces. Le chapitre 5 décrit les pratiques thermiques alternatives au chauffage qui participent à
la construction du confort sans consommer d’énergie. Le chapitre 6 se penche sur les usages
des équipements de chauffage et notamment le rôle des interactions familiales et des
72
Introduction
perceptions dans les pratiques. Mais surtout, il examine l’impact déterminant des différents
modes de chauffage (plancher chauffant, radiateurs, individuel gaz, électrique) sur les
pratiques des habitants. Enfin, le chapitre 7 met en perspective la norme sociotechnique de
« chauffage central » comme idéal contemporain du confort progressivement institué et en
même temps comme pierre angulaire des politiques de maîtrise de l’énergie.
La section 2 est une analyse stratégique de l’amélioration de la performance énergétique de
l’habitat collectif existant. Elle se positionne à une échelle mésosociale pour mieux
comprendre comment les décisions concernant la consommation d’énergie des immeubles
sont conditionnées par les jeux des acteurs de l’organisation de l’habitat collectif ? Quels
sont les acteurs impliqués dans la gestion des immeubles et les intérêts en présence ? Quelle
est la place des habitants dans les décisions concernant l’immeuble ? Quels types de
changement sont nécessaires pour réduire la consommation d’énergie : des changements
techniques ou une transformation de l’organisation ? Cette section se scinde en deux parties
qui traitent chacune d’un secteur de l’habitat collectif, le logement social et la copropriété, en
abordant une dimension particulière de la construction sociale de la consommation d’énergie,
la régulation du chauffage et la rénovation du bâtiment.
La partie 3 s’intéresse à la gestion professionnelle du chauffage dans les HLM à partir d’une
enquête auprès de 25 professionnels. Elle met en lumière l’impact du pilotage et de la
maintenance des équipements dans les pratiques des habitants et la consommation d’énergie
de chauffage. Le chapitre 8 montre que cette consommation est un enjeu central de l’équilibre
financier des bailleurs sociaux mais que ces derniers se concentrent surtout sur les rénovations
en matière d’économie d’énergie. Nous montrons comment la régulation du chauffage est
plus le résultat d’un jeu d’acteurs qu’une décision unilatérale du bailleur. Le système
d’action de la régulation du chauffage collectif analysé dans le chapitre 9 implique six
catégories d’acteurs aux intérêts divergents. Le chapitre 10 explore les conséquences de cette
situation de conflit d’intérêt sur les actions d’optimisation de la régulation du chauffage
collectif mise en œuvre par les bailleurs. Enfin, le chapitre 11 examine l’organisation de la
maintenance du chauffage individuel gaz qui joue aussi sur les consommations d’énergie des
habitants bien que ces derniers aient le contrôle de la température.
La quatrième et dernière partie de la thèse examine les conditions sociales de la rénovation
énergétique des copropriétés franciliennes. Elle repose sur une enquête auprès de 22
copropriétés avant-gardistes en matière d’économie d’énergie et des professionnels associés.
73
Introduction
L’analyse du système d’action de la décision de rénovation au chapitre 12 révèle les intérêts
contraires du gestionnaire professionnel. Cette position contraste avec l’engagement de
certains habitants qui créent un réseau autour du projet d’économie d’énergie. Le chapitre 13
déconstruit la notion de « rénovation énergétique » en soulignant les différents processus
à l’œuvre qui ne se résument pas au vote des travaux par les habitants en fonction de
critères technico-économiques. Enfin le chapitre 14, prend comme point de départ les
solutions techniques d’économie d’énergie pour mettre en relief les conditions de leur
acceptabilité sociale.
La conclusion de la thèse récapitule les principaux résultats et ouvre quelques perspectives de
recherche pour approfondir les dimensions sociologiques de la transition énergétique dans
l’habitat collectif existant.
74
Section 1
Approche ethnographique des économies d’énergie
dans l’espace domestique
Partie 1
La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants
écologistes
Partie 2
Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
75
Partie 1
La consommation d’énergie à travers les pratiques
domestiques des militants écologistes
Chapitre 1
Les perceptions de la consommation d’énergie domestique
Chapitre 2
La consommation d’énergie au cœur des activités domestiques
Chapitre 3
L’éclairage domestique : entre pratique sociale et controverse
76
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
INTRODUCTION DE PARTIE
Dans cette première partie, nous avons souhaité répondre à la question suivante : comment les
comportements des habitants conditionnent la consommation d’énergie d’un logement ?
L’hypothèse de départ est que la consommation d’énergie d’un logement ne dépend pas
exclusivement de facteurs techniques (isolation, équipement…) mais aussi des pratiques des
habitants. Elle est confirmée par les simulations du CREDOC112 qui considère que la
consommation peut varier d’un tiers entre deux maisons individuelles de 4 personnes
présentant la même configuration technique. Existe-t-il pour autant des « comportements
énergétiques » distincts des pratiques domestiques ? Dans quelle mesure l’évolution des
comportements des habitants est-elle un facteur de réduction de la consommation d’énergie ?
Dans le premier chapitre nous nous intéresserons à la façon dont les habitants appréhendent
leur consommation d’énergie domestique. Les consommateurs ont-il accès à une information
pertinente sur leur consommation d’énergie nécessaire pour développer une « réflexivité
énergétique » ? En analysant le mode de perception profane de la consommation d’énergie,
nous ferons apparaître un déficit d’information objective et personnalisée qui ne permet pas
aux habitants de faire le lien entre comportement et consommation. Nous verrons aussi que
les dynamiques d’innovation en cours ne semblent pas orientées vers la satisfaction des
besoins du consommateur en matière d’information sur ses consommations.
Dans le second chapitre, nous rentrerons dans l’analyse des pratiques car l’information ne
peut suffire à faire évoluer les comportements. Quelles sont les pratiques domestiques qui
génèrent une consommation d’énergie ? Toutes une série de consommations sont liées a des
activités domestiques (alimentation, nettoyage, hygiène du corps, et loisirs) que nous
décrirons une par une pour identifier leurs incidences énergétiques. L’approche par les
« gestes verts » paraît peu efficace tant les logiques de consommation et les contraintes à sa
réduction diffèrent en fonction des activités. C’est en réalité l’ensemble du système d’action
domestique qu’il faut repenser pour parvenir à des économies substantielles.
Dans le troisième chapitre nous nous pencherons sur l’éclairage domestique qui est une des
deux « consommations d’ambiance » avec le chauffage. Nous resterons dans l’analyse des
112
DUJIN Anne, POQUET Guy, MARESCA Bruno, La maîtrise des consommations dans le domaine de l’eau
et de l’énergie, Cahier de Recherche n°237, Novembre 2007.
77
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
pratiques en confrontant la norme d’extinction systématique aux pratiques de gestion de la
luminosité observées. Puis nous étudierons un cas d’éco-innovation à travers l’itinéraire
d’achat d’une ampoule basse-consommation. Enfin nous rendrons compte d’une controverse
technoscientifique à propos de l’interdiction des ampoules à filament qui montre que les
incertitudes se situent au moins autant au niveau des experts que chez les consommateurs.
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Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
PREALABLES METHODOLOGIQUES
Pour aborder la question des économies d’énergie en logement collectif nous avons choisi de
commencer par une enquête exploratoire. Par rapport à une « enquête de terrain »
approfondie, l’enquête exploratoire réduit la quantité de données recueillies sur le terrain et le
temps consacré à leur analyse. La décision de mener une enquête exploratoire se justifie à la
fois par le choix de la posture inductive et par les contraintes de la thèse en entreprise.
Contrairement à la démarche hypothético-déductive qui passe nécessairement par une phase
d’état de l’art des travaux scientifiques sur le sujet, la démarche inductive commande de se
lancer le plus rapidement possible sur le terrain. Dans une thèse en entreprise, le sujet n’est
pas défini a priori mais se négocie au fur et à mesure entre l’étudiant, le directeur de thèse et
les représentants de l’entreprise. Le fait de réaliser rapidement une première enquête a été
pour nous une manière de mieux définir le sujet sur la base d’une première série de données et
de résultats qui a d’ailleurs conduit à recentrer le sujet sur le chauffage.
Dans cette enquête exploratoire sur les comportements de consommation d’énergie, il nous a
paru pertinent de nous pencher sur une catégorie bien particulière d’habitants : les
militants écologistes. Début 2008 au moment de réaliser le terrain, de nombreux sondages
sont parus à la suite du Grenelle de l’Environnement, ils ont constaté une progression de la
sensibilité des Français aux questions d’environnement. Dans les discours médiatiques et
politiques, cette évolution dans les représentations était très souvent interprétée comme un
changement à l’œuvre dans les pratiques de consommation des français. Nous avons voulu
savoir ce qu’il en était auprès d’une population dont on peut difficilement remettre en cause la
sensibilité écologique. Nous avons alors utilisé l’engagement militant comme un critère
objectif de recrutement pour trouver des personnes sensibilisées aux problèmes
environnementaux. En effet, il est difficile de mesurer a priori la « conscience
environnementale » d’un individu. Toutefois dans les entretiens avec les militants écologistes
nous n’avons pas approfondi la question de leur engagement, nous avons plutôt concentré les
questions sur leurs pratiques domestiques de consommation d’énergie. En plus des opinions
politiques et des connaissances scientifiques, les militants écologistes maîtrisent parfaitement
le répertoire des « bonnes pratiques » environnementales puisqu’ils sont porteurs de ce
discours dans le cadre de leurs actions de sensibilisation grand public. Ce choix nous a permis
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Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
de tester l’hypothèse selon laquelle les personnes sensibilisées à l’environnement ont des
comportements de consommation d’énergie plus économes que les autres.
Une deuxième raison nous a amené à choisir d’interroger des militants écologistes sur leurs
pratiques de consommation d’énergie domestique : les difficultés d’entretien propres à l’objet
de recherche, que les militants nous ont aidées à surmonter. En effet, nos précédentes
enquêtes sur les énergies renouvelables113 nous ont conduits à faire le constat que
l’interrogation sur les usages de l’énergie n’a rien d’évident. Comme le souligne Dominique
Desjeux à propos de l’électricité114, l’énergie est un objet « invisible » et sa perception passe
par différents médiateurs. De plus, les pratiques de consommations d’énergie correspondent
bien souvent à des routines voire des micro-gestes, qu’il n’est pas facile de mettre en mot pour
les enquêtés. Nous sommes partis de l’hypothèse que les militants écologistes ont un
niveau de réflexivité plus élevé sur leurs pratiques de consommation d’énergie que le
reste de la population. Leurs opinions et leurs connaissances les amènent à s’interroger sur
des pratiques qui font en général peu l’objet d’un questionnement tant elles sont intégrées
dans la vie quotidienne. Cette remise en question permanente des pratiques facilite le travail
de l’enquêteur et ouvre la possibilité d’identifier des pratiques déviantes ou innovantes vis-àvis de la consommation d’énergie.
Nous avons utilisé la technique de recrutement par cooptation pour constituer
l’échantillon de militants écologistes. Nous sommes partis de notre entourage professionnel
pour réaliser un premier entretien avec une personne ayant des activités associatives
bénévoles. Puis grâce aux contacts qu’elle nous a fournis nous avons navigué de proche en
proche au sein du réseau des associations environnementales. Une partie des enquêtés sont
bénévoles mais la plupart sont salariés à plein temps par ces associations : Les Amis de la
Terre, Greenpeace, Comité de Liaison des Energies Renouvelables, Pari-Cité (associations
d’étudiants de la Cité universitaire de Paris), Energies Durables en Ile de France… La relative
facilitée avec laquelle nous avons obtenu les contacts indique que les salariés de ces
associations entretiennent des liens étroits aussi bien professionnels que personnels. En
d’autres termes, les associations environnementales en Ile de France constituent un « milieu
113
BRISEPIERRE Gaëtan, La décision d’équipement en énergies renouvelables en maison individuelle,
Rapport interne GDF Suez, 2007.
114
DESJEUX Dominique, BERTHIER Cécile, JARRAFFOUX Sophie, ORHANT Isabelle, TAPONIER
Sophie, Anthropologie de l’électricité, Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, Collection
Logiques Sociales, Editions L’Harmattan, Mars 1996.
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Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
social » à part entière. Nous avons choisi de présenter le sujet de l’entretien de manière
suffisamment vague pour éviter les effets de préparation : « une thèse de sociologie sur
l’habitat et l’énergie ». Au moment du recrutement nous avons mis l’accent sur le caractère
universitaire de la thèse, afin de ne pas être perçu comme un « représentant » de l’entreprise
ce qui aurait pu conduire à des refus. Notre rattachement à un énergéticien était ensuite
évoqué au moment de l’entretien, et n’a pas posé de problème compte tenu de la
confidentialité promise à l’enquêté.
Nous avons réalisé avec chacun un entretien semi-directif approfondi à domicile pendant
une durée de deux à quatre heures. Ces derniers étant des militants, parfois salariés, il y
avait un risque qu’ils abordent le sujet de l’énergie sur le registre de la connaissance experte
et non sur celui des pratiques quotidiennes. La présence à domicile est alors essentielle car
elle facilite la remémoration des pratiques et permet d’inscrire le discours des enquêtés dans
l’univers domestique. Nous avons interrogé les enquêtés à partir d’une liste de thèmes et de
questions ouvertes tout en privilégiant la relance afin d’imposer le moins possible nos
catégories d’analyse et d’explorer le sens que l’enquêté attribue à ses pratiques. Le guide
d’entretien était structuré en deux parties : une première consacrée aux représentations de la
consommation d’énergie domestique, et une seconde portant sur les différentes activités
domestiques et la consommation d’énergie. Nous avons terminé l’entretien par une visite
commentée du logement avec observation photographique. Dans un premier temps, nous
donnions pour consigne à l’enquêté de prendre des photos des objets en rapport à l’énergie,
puis nous complétions en prenant les photos des objets qui avaient été évoqués pendant
l’entretien.
Au final, nous avons travaillé sur un échantillon significatif de 10 militants écologistes
habitant en logements collectifs. La petite taille de l’échantillon se justifie par le caractère
exploratoire de l’enquête, elle est partiellement compensée par la longue durée des entretiens.
Nous avons par ailleurs rapidement atteint la saturation des données en raison d’une certaine
homogénéité de l’échantillon. Les deux critères communs à l’ensemble de l’échantillon qui
ont été utilisés pour le recrutement sont : l’occupation d’un logement collectif et l’engagement
militant (bénévole ou salarié) dans une association environnementale. Ensuite nous avons
cherché à diversifier au maximum les autres caractéristiques afin d’embrasser le plus de
situations possibles. En effet, la qualité d’un échantillon significatif réside dans le fait d’offrir
une large gamme de profils permettant d’observer une diversité de comportements par rapport
à l’objet d’étude. L’échantillon obtenu semble assez diversifié au niveau de l’habitat c’est à
81
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
dire la situation d’habitation (3 personnes seules, 4 couples, 3 colocations), la taille des
logements (du studio au 3 pièces) et le mode de chauffage (convecteurs électriques, chauffage
individuel au gaz, chauffage collectif). En revanche le choix de s’intéresser à des militants
écologistes a eu pour effet de rendre l’échantillon homogène le profil sociodémographique
des enquêtés au niveau de l’âge, du diplôme, du statut d’occupation. Tous les enquêtés ont
entre 26 et 35 ans, ont un niveau de diplôme à Bac plus 5 ou mieux et sont locataires de leur
appartement dans le parc social et privé (sauf un propriétaire). Par ailleurs, ils habitent tous en
Ile de France puisque nous avons limité l’enquête à cette zone géographique pour cette
première étude. Cette homogénéité sur le profil des militants limite le spectre des situations
observables dans cette étude mais elle a été complétée par d’autres échantillons d’habitants au
cours de la thèse. D’une part, une autre enquête sur le logement social où les enquêtés sont
toujours locataires mais avec des profils sociodémographiques variés en matière d’âge et de
diplôme, et habitent dans trois régions françaises. D’autre part, une enquête sur la copropriété
qui a permis d’interviewer des propriétaires investis dans la rénovation de leur immeuble qui
se sont avérés être des militants écologistes ayant un profil assez différent de ceux dont il est
question ici.
Nota bene : Dans le texte les verbatim extraits des entretiens sont indiqués en italique et entre
guillemets, ils sont suivis d’un codage indiquant entre parenthèse le mode d’occupation :
couple, colocation, seule (pour une personne seule).
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Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
CHAPITRE 1
LES PERCEPTIONS DE LA CONSOMMATION D’ENERGIE
DOMESTIQUE
Nous avons souhaité nous pencher sur les représentations de la « consommation d’énergie
domestique » qui organisent pour partie les pratiques de consommation sans pour autant les
déterminer complètement. Il ne s’agit pas ici d’explorer les imaginaires sociaux de l’énergie
mais plutôt la façon dont les individus appréhendent concrètement leur propre
consommation d’énergie. Nous faisons l’hypothèse que le changement des pratiques suppose
une connaissance préalable de leur consommation par les individus. Dans son ouvrage,
Anthropologie de l’électricité, Dominique Desjeux a analysé les représentations de « l’énergie
électrique »115. Nous avons souhaité compléter ces résultats en nous centrant sur les
représentations sociales de la « consommation d’énergie domestique ». Nos questions
portaient sur toutes les énergies présentes dans l’habitat, et pas uniquement l’électricité. Nous
avons aussi orienté l’interview sur la consommation donc sur l’espace domestique, plus que
sur la production et donc les infrastructures. Il s’agit ici de « l’énergie apprivoisée » plus que
de « l’énergie naturelle » à l’état sauvage. Nous verrons cependant que même la
consommation d’énergie domestique est associee à des éléments à l’extérieur de l’espace
domestique.
Dans son travail sur l’électricité, Desjeux propose un cadre d’analyse des représentations que
nous reprendrons ici pour l’étude de la consommation d’énergie domestique. « Dans les
représentations, nous distinguons les perceptions, c'est-à-dire comment les acteurs décrivent
par des images, idées, des formes, des signes concrets l’objet électricité, de l’imaginaire qui
exprime ce qui est ressenti et la symbolique qui y est associé. Nous distinguons aussi
perception et opinion, c'est-à-dire comment les acteurs voient un objet (la perception), et le
jugement qu’ils portent sur ce qu’ils décrivent (l’opinion) » (p. 142). Au sein des
représentations sociales nous distinguons donc trois catégories qui constituent trois
formes de connaissances. La perception qui produit une description à travers une
115
DESJEUX Dominique (coll.), Anthropologie de l’électricité, Les objets électriques dans la vie quotidienne en
France, Collection Logiques Sociales, Editions L’Harmattan, Mars 1996.
83
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
objectivation concrète de la réalité. L’opinion qui est un jugement positif ou négatif et renvoie
aux valeurs morales. L’imaginaire qui associe des symboles à l’objet et prend sens par rapport
aux émotions qu’ils suscitent.
Nous nous concentrerons sur la dimension des perceptions car c’est elle qui
conditionnent le plus les pratiques sans pour autant les déterminer complètement.
Ces cadres mentaux fixent le champ des possibles mais ne permettent pas de conclure
directement sur le contenu de l’action. Les représentations, et en particulier les perceptions,
constituent un type de contraintes mais il faut aussi tenir compte des contraintes matérielles et
sociales pour comprendre les pratiques. En interrogeant des militants écologistes sur leurs
pratiques domestiques, nous avons en quelque sorte neutralisé la variable de l’opinion, voire
celle de l’imaginaire. En effet, les militants ont tous une opinion négative sur la
consommation d’énergie dans la mesure où elle est à l’origine de gaz à effet de serre et
contribue au phénomène du réchauffement climatique. Ils sont donc unanimes sur la nécessité
de réduire leur consommation d’énergie domestique. En outre, les militants ont tous un
imaginaire très fort autour de leur consommation d’énergie domestique qui constitue un objet
d’investissement affectif. Cet intérêt particulier porté à leur consommation d’énergie est
d’ailleurs une des raisons qui nous a poussés à choisir ce public pour commencer le travail de
terrain.
Nous avons donc cherché à cerner les modes de perception de la consommation d’énergie des
militants. D’abord, que signifie la consommation d’énergie domestique pour les habitants ?
Que recouvre cette catégorie de pensée et quelles sont ses limites ? Ensuite, comment les
habitants évaluent-ils leur niveau de consommation d’énergie et à partir de quels supports ou
de quels critères cognitifs ? Comment appréhendent-ils l’évolution de leur consommation et
avec quels moyens ? Chez les militants nous avons identifié des pratiques expertes de suivi
des consommations qui nous semblent révélatrices d’un déficit d’information au niveau de la
population générale. Enfin, nous analyserons les innovations en cours et comment elles
répondent ou non au besoin d’information que nous avons pu identifier. L’enjeu est de
comprendre, dans quelle mesure une connaissance de ses consommations d’énergie est
une condition pour engager des actions d’économie d’énergie ?
1.1 Le mode de perception de la consommation d’énergie domestique
1.1.1 Une entité matérielle dans un espace extensible
84
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Le premier constat est celui d’un décalage entre la connaissance experte et la connaissance
profane de la consommation d’énergie. Alors que la première conçoit l’énergie de façon
abstraite comme une quantité, la seconde appréhende l’énergie de manière concrète à partir
des objets. Pour le dire de façon triviale, les consommateurs ne perçoivent pas la
consommation d’énergie de leur logement en kilowattheures (kWh) c'est-à-dire l’unité de
compte utilisée sur la facture ou le compteur d’énergie. Le mode de perception ordinaire de la
consommation d’énergie est indirect et matériel, il passe par les objets présents dans l’espace
domestique.
Quand on interroge les habitants de manière ouverte sur : « qu’est-ce qui consomme de
l’énergie chez vous ? », ils ne répondent pas par poste de consommation ou par type
d’énergie. Ils répondent par une « liste à la Prévert » en faisant l’inventaire d’objets présents
dans le logement, qui n’ont pas d’autres rapports entre eux que d’être consommateurs
d’énergie : « C’est le chauffage, les luminaires, un halogène basse-conso, des lampes à pied,
l’audio vidéo, le vidéophone, l’électroménager : la cuisinière, la machine à laver, le sèchelinge, le réfrigérateur…, le chauffe-eau, on a deux lampes dans la chambre, une dans le
couloir…, sinon il y le petit four électrique, le fer à repasser, la lampe marocaine, les
recharges de portable, d’Ipod… » (militant, couple). Ce mode de perception matériel de la
consommation d’énergie domestique a deux conséquences. La première est que la
consommation d’énergie n’est pas concentrée sur le compteur mais éparpillée entre les
pièces et les différentes activités domestiques auxquelles participent les objets consommateurs
d’énergie. Parler de réduction de la consommation d’énergie en général ne fait pas vraiment
sens pour les habitants. La seconde est que la médiation des objets peut conduire les
individus à occulter certains postes de consommation d’énergie. Ainsi le chauffage ou
l’eau chaude ne sont pas systématiquement cités quand la chaudière est située hors de l’espace
domestique. « Dans mon immeuble ou chez moi ? Dans mon immeuble c’est le chauffage ;
chez moi c’est le chauffe-eau, les plaques électriques, la machine à laver, et pas vraiment les
ampoules » (militant, colocation).
De surcroît, la catégorie « d’espace domestique » semble avoir des limites variables en
fonction des individus, ce qui modifie les périmètres des consommations prises en compte.
Une première catégorie d’enquêtés restreint le domestique au privé, ne prenant en compte que
les objets à l’intérieur de l’appartement, dont la frontière est symbolisée par la porte d’entrée.
Une seconde catégorie élargit le périmètre du domestique aux espaces collectifs de
l’immeuble : « La consommation d’énergie pour la chambre ou pour la maison, dans mon
85
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
petit chez moi ou mon grand chez moi ? » (militant, couple). C’est le cas de cette enquêtée qui
vit dans une chambre située dans une résidence étudiante dont les espaces collectifs sont des
espaces de vie à part entière (cuisines et salles de bains collectives, salle de jeux et
multimédia, laverie…). Nous avons aussi pu constater que c’était le cas pour des
copropriétaires impliqués dans la gestion de leur immeuble au sein du Conseil Syndical. Le
périmètre de l’espace domestique dépend donc de l’appropriation des espaces collectifs
de l’immeuble par les habitants. Enfin, une troisième catégorie d’enquêtés assimilent des
parties de l’espace public au domestique : « J’ai des prolongations de mon logement dans la
sphère publique. Par exemple j’ai Internet au café qui est juste en bas pour 50 cts d’euros.
L’épicerie du coin c’est mon cagibi, en face j’ai la terrasse d’un café et un parc je dis que
c’est mon balcon » (militant, seule). Cette conception de l’espace domestique se retrouve chez
des individus vivant dans de petits logements ce qui les pousse à « externaliser » une partie de
leurs activités domestiques. Elle renvoie aussi a une perception élargie de la consommation
d’énergie par des dimensions de nature symbolique que nous allons maintenant mettre en
lumière.
1.1.2 Les trois dimensions symboliques de la consommation d’énergie domestique
Pour les habitants, le terme de consommation d’énergie domestique ne se limite pas une
quantité physique mesurable par un compteur. Ils enrichissent leur perception matérielle de
la consommation d’énergie par trois dimensions symboliques mises sur le même plan que
la consommation d’énergie physique. Il est essentiel de tenir compte de cette perception
élargie de la consommation d’énergie pour comprendre les pratiques et les choix des habitants
en matière d’économie d’énergie. En effet, ces aspects symboliques interviennent directement
comme critère d’arbitrage au sein d’une « économie domestique » dont ils constituent les
principales ressources.
La consommation d’eau est souvent associée à la consommation d’énergie, ce qui peut se
comprendre à travers deux éléments. Un premier relatif aux pratiques, puisque une partie des
consommations d’énergie, celle de l’eau chaude sanitaire, se manifeste par les mêmes gestes
que la consommation d’eau froide à travers l’usage des robinets. « Je vais aux toilettes qui
consomment de l’eau donc il y a de l’énergie dans tout ça, je prends ma douche donc je
consomme de l’eau aussi, je vais me brosser les dents à l’eau… » (militant, couple). Le
second élément explicatif de cette association dépend de la représentation des infrastructures
de distribution d’eau qui dénote une incertitude sur le caractère énergivore du système
86
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
d’acheminement. « J’allume la bouilloire, mais avant je prends de l’eau. Est-ce que l’eau
c’est de l’énergie ou pas ? Ca dépend si on se dit qu’il y a toute la mécanique derrière pour
amener l’eau ou pas » (militant, colocation). L’assimilation entre eau et énergie nous paraît
assez générale dans la mesure où les gestes de puisage de l’eau chaude concernent tous les
habitants. En revanche l’interrogation sur l’énergie consommée par l’infrastructure hors
domicile nous semble plus caractéristique de l’échantillon de militants.
En effet, les militants prennent en compte « l’énergie grise » dans leur représentation de
la consommation d’énergie domestique. Il s’agit de la consommation d’énergie indirecte
des objets présents à l’intérieur du logement, celle qui a été nécessaire pour les fabriquer et les
transporter. « Tout ce que l’on achète a consommé de l’énergie : le lit, la bouffe…tout à un
moment ou à un autre ! » (militant, couple). Dans cette représentation, la consommation
d’énergie domestique n’est plus seulement celle de l’usage mais est élargie à toutes les étapes
du « cycle de vie » du produit : extraction des matières premières, fabrication, transport et
recyclage. Cette représentation conditionne une partie des pratiques d’achat des militants,
puisque l’énergie grise devient un critère de choix pour la consommation courante. Il faut
noter que l’introduction de ce critère indigène contredit parfois les indicateurs institués de la
consommation durable tels que les labels ; pour l’alimentaire : « On peut très bien trouver des
produits bios qui viennent de très loin, donc j’essaye au maximum d’acheter des produits
locaux » (militant, seule) ; pour les vêtements : « J’essaye d’acheter des vêtements d’occasion
parce qu’avec avec le commerce équitable, il y a une ambiguïté sur la consommation
d’énergie qu’il a fallu pour le produire et le transporter » (militant, seule) ; ou encore pour
les produits ménagers : « Les noix de lavage çà ne pollue pas l’eau, par contre il y a un débat
parce que c’est un truc importé donc ça prend l’avion » (militant, seule).
La troisième dimension symbolique de la consommation d’énergie domestique est « l’énergie
humaine ». Dans le discours des enquêtés la notion d’énergie humaine est utilisée comme
une métaphore du temps. Il s’agit du temps consacré aux activités domestiques : « Je
m’habille donc ça ne prend pas d’énergie à part la mienne » (militant, couple). Mais aussi du
temps de sociabilité propre aux interactions sociales entre les occupants du logement : « Ma
copine parce qu’elle consomme toute mon énergie, ou plutôt je lui consacre toute mon
énergie » (militant, seule). L’énergie humaine fonctionne comme une parabole de l’équilibre
entre le temps contraint par les tâches domestiques et le temps choisi de la vie affective et du
loisir.
87
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Mais l’énergie humaine n’est pas seulement une image symbolique c’est aussi une
ressource concrète116 visible à différentes échelles d’observation. A l’échelle biologique
d’abord puisque la machine humaine possède son carburant, l’alimentation, et son unité de
compte, la calorie. La pratique du régime alimentaire consiste justement à instaurer un
contrôle sur l’apport en énergie issue de l’alimentation. A l’échelle micro-individuelle ensuite,
l’ensemble de la psychanalyse freudienne repose sur le postulat de l’existence d’une énergie
psychique117, la libido, qui serait à la source de toute action humaine. La pratique de la cure
psychanalytique consiste à apprendre comment gérer ces flux énergétiques d’origine sexuelle
en les sublimant, c'est-à-dire en les dérivant vers des pratiques non sexuelles et socialement
valorisées. A l’échelle macro-sociale enfin, Marx considère l’énergie humaine comme un des
facteurs de production de l’économie capitaliste : c’est la « force de travail » de la classe
ouvrière qu’il oppose au « capital » matériel détenu par la classe bourgeoise118. Plus
globalement, Marx développe une théorie énergétique de l’économie perceptible notamment
dans le concept critique « d’armée de réserve » qui interprète le chômage comme un des
mécanismes de contrôle (ou de domination) du travail par le capital. Cette théorie énergétique
est aussi visible dans sa conception de l’Histoire qui n’est autre que le résultat de la « lutte des
classes » c'est-à-dire les conflits entre des groupes sociaux aux intérêts antagonistes 119. Plus
récemment, le philosophe de l’environnement, Fabrice Flipo120 a proposé une analogie entre
énergie humaine et physique pour expliquer la difficulté à « relocaliser » les activités
économiques. Alors que le coût d’un kilowattheure en pétrole serait de 1 euro, le même
kilowattheure produit par l’énergie humaine serait d’environ 100 euros dans les pays
occidentaux. De ce fait il est plus intéressant d’aller chercher la force de travail dans un pays
où elle est moins coûteuse puisque le transport ne vaut rien ou presque. Si l’on revient à
l’échelle microsociale de notre étude, l’énergie humaine serait plutôt une des ressources de
la vie domestique, celle du temps, au même titre que le budget du ménage ou des
ressources naturelles comme l’eau et l’énergie. On verra que la prise en compte de cette
ressource est indispensable pour comprendre la mécanique énergétique des pratiques
domestiques.
116
PECAUD Dominique, « L'énergie au travail, une métaphore moderne de l'homme au travail »,
Communication dans le cadre du colloque de la Société d'Ecologie Humaine, Energie et Société, Nantes, 29-31
août 2007.
117
FREUD Sigmund, Cinq leçons sur la psychanalyse, Collection Petite Bibliothèque Payot, Editions Payot,
2004 (1909).
118
MARX Karl, Le Capital, Collection Quadrige, Editions des PUF, Paris, 1993 (1867).
119
MARX Karl, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Editions Mille et une nuits, Paris, 1997 (1869).
120
FLIPO Fabrice, « Rendre à la nature ? Une lecture bataillienne de la crise énergétique », in Énergie & Société
Sciences, gouvernances et usages, Editions EdiSud, Aix en Provence, 2008.
88
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
1.2 L’impossible signification énergétique des pratiques domestiques
Après avoir dessiné les contours de la « consommation d’énergie domestique », nous allons
maintenant analyser comment les ménages évaluent leur niveau de consommation d’énergie.
La connaissance par les habitants des quantités d’énergie consommées par les objets et
les pratiques pourrait-être une des conditions de la réduction de ces consommations.
Comment agir sur ses consommations énergétiques si on ne sait pas d’où elles proviennent ?
La question de l’information des ménages sur leur consommation d’énergie est donc au cœur
de cette analyse. Nous allons démontrer que les conditions actuelles d’information sur les
consommations ne permettent pas aux habitants d’attribuer une signification énergétique à
leurs pratiques domestiques. Le déficit d’information objective et personnalisée sur les
consommations d’énergie amène les consommateurs à se reposer sur des signes subjectifs qui
ne suffisent pas pour acquérir une « intelligence énergétique » ou une « réflexivité
énergétique » condition nécessaire du changement des pratiques.
1.2.1 « Intelligence » ou « réflexivité » énergétique ?
Dans sa thèse Hélène Subrémon, propose le concept « d’intelligence énergétique » comme
une « disposition sensible à comprendre le caractère mésologique de ses habitudes de vie » 121
(p. 10) c'est-à-dire la compétence à faire le lien entre ses pratiques domestiques et leurs
conséquences sur le milieu, notamment en terme d’énergie consommée. Nous rejoignons cette
auteure sur l’idée qu’il existe bien une compétence à gérer sa consommation d’énergie et
qu’elle passe entre autre par une connaissance de ses pratiques et de leurs effets énergétiques.
Le sociologue anglais Anthony Giddens définit la compétence comme « tout ce que les
acteurs connaissent (ou croient), de façon tacite ou discursive, sur les circonstances de leur
action et de celle des autres, et qu'ils utilisent dans la production et la reproduction de
l'action » (p. 440)122. Autrement dit, la connaissance est au fondement de l’action. Non
seulement celle évoquée par Subrémon comme « disposition sensible » c'est-à-dire la
« connaissance pratique » ou les savoirs tacites contenus dans l’action, et en particulier dans
l’action routinisée. Mais aussi, la « connaissance discursive » celle qui passe par le langage et
qui renvoie davantage au registre de la rationalité et des connaissances abstraites.
121
SUBREMON Hélène, Habiter avec l’énergie, Pour une anthropologie sensible de la consommation
d’énergie, Thèse de sociologie dirigée par Philippe Bonnin, Université Paris X – Nanterre, 2009.
122
GIDDENS Anthony, La constitution de la société, Eléments de la théorie de la structuration, Editions des
PUF, Paris, 1987 (1984).
89
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
L’évolution des connaissances des individus sur leurs actions est un facteur de changement
des pratiques sociales. C’est ce que Giddens désigne par la notion de réflexivité qui souligne
que les individus sont « capables de comprendre ce qu’ils font pendant qu’ils le font » (p. 33).
« La réflexivité de la vie sociale moderne, c’est l’examen et la révision constante des
pratiques sociales, à la lumière des informations nouvelles concernant ces pratiques
mêmes, ce qui altère ainsi constitutivement leur caractère »123 (p. 45). Cette réflexivité est
pour Giddens une caractéristique centrale des sociétés modernes qui ne se manifeste pas
seulement au niveau des individus mais aussi des organisations (il parle de réflexivité
institutionnelle). La réflexivité est ainsi un des facteurs explicatifs du changement et de
l’innovation dans les sociétés modernes, par rapport aux sociétés traditionnelles où les
pratiques étaient uniquement reproduction de pratiques passées. Dans les sociétés
contemporaines, les individus sont « confrontés à la nécessité de sélectionner et d’interpréter
toutes sortes d’informations y compris celles détenues par les spécialistes »124.
Nous
examinerons les conditions de possibilité de cette « réflexivité énergétique », qui se distingue
de la notion « d’intelligence énergétique » proposée par Subrémon, car elle intègre en plus des
savoirs pratiques une connaissance plus abstraite de ses consommations d’énergie.
Nous voulons évoquer ici un autre point de désaccord avec la thèse proposée par Subrémon
qui considère que la technicisation croissante de l’espace domestique s’oppose au
développement de « l’intelligence énergétique » des habitants. C’est une thèse de la
domination de la technique sur l’homme puisque « La massification [technique] prend la
forme d’une médiation technique qui trouble la connaissance du milieu » (p. 16). Nous
soutenons l’idée contraire : le développement d’une « réflexivité énergétique » passe par
une meilleure connaissance des dispositifs techniques, condition pour accroître le contrôle
de l’homme sur son environnement. En effet, dans l’environnement urbain de l’habitat
collectif, le « milieu » est essentiellement technique et très peu « naturel »125. C’est donc en
augmentant leurs marges de manœuvre sur le milieu technique que les habitants réussissent à
mieux contrôler les conséquences de leurs pratiques en termes de ressources naturelles. Cela
suppose un apprentissage des cultures techniques liées à l’énergie et à l’habitat moins
vulgarisées
par
rapport
à
d’autres
cultures
techniques
(mécanique
automobile,
123
GIDDENS Anthony, Les conséquences de la modernité, Editions L’Harmattan, Paris, 1994.
GIDDENS Anthony, Beyond Left and Right, The Future of Radical Politics, Editions Polity, Cambridge,
1994.
125
La notion « d’environnement naturel » est a utiliser avec précaution dans la mesure où de nombreuses
recherches en sociologie de l’environnement ont montré que tout les milieux naturels sont aussi le fruit d’une
construction sociale.
124
90
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
informatique…). Cela passe également par une amélioration des dispositifs techniques
présents à l’intérieur du logement, laissant plus de place à l’utilisateur comme « pilote », doté
d’outils de contrôle et d’information sur l’objet. Il ne s’agit donc pas d’asservir davantage
l’homme à la technique, mais au contraire de donner à l’homme les moyens de maîtriser la
technique et ses conséquences sur l’environnement.
1.2.2 La puissance électrique : un indicateur abstrait et pas toujours disponible
Quand on interroge des militants environnementaux sur leur propre consommation d’énergie
ils hésitent à répondre en mobilisant le registre de la connaissance experte ou celui de la
connaissance ordinaire, celle du sens commun. « Je ne sais pas bien si je dois te répondre à
mon niveau personnel parce que par rapport à mon boulot je sais aussi des choses qui vont
influencer mes réponses » (militant, seule). En effet, leurs activités militantes, qu’elles soient
bénévoles ou professionnelles, les amènent à être régulièrement en contact avec des savoirs
scientifiques (techniques et statistiques) sur la consommation d’énergie domestique. « Je
connais l’énergie, je bosse dedans donc je sais que le chauffage et l’eau chaude c’est le
premier poste d’un ménage » (militant, seule). Nous avons choisi de les relancer sur le
registre de la connaissance ordinaire car nous voulions identifier comment celle-ci se
construit vis-à-vis de la consommation d’énergie. Ce sont donc les « savoirs indigènes »
que nous avons voulu explorer car ce sont eux qui prennent part à l’action de consommation
d’énergie. Quels sont les supports d’information dont disposent les habitants pour connaître
leur consommation d’énergie ? Ils sont au nombre de trois : le compteur donne le total des
consommations d’énergie du logement ; la facture agrège la consommation sur une période
donnée, et certains équipements électriques indiquent leur puissance. Dans quelle mesure ces
indicateurs permettent-ils aux habitants de se forger une connaissance de leur
consommation d’énergie qui débouche sur une forme de réflexivité énergétique ?
Une partie des équipements électriques indiquent bien leur puissance (dont l’unité de mesure
est le watt) sur le mode d’emploi, l’emballage ou une étiquette. Mais quand il s’agit d’évaluer
la consommation de ces appareils en situation, les enquêtés sont confrontés à la variabilité des
usages dans le temps. « Je ne sais pas comparer, c’est difficile de quantifier entre ceux qui
consomment peu mais qui fonctionnent tout le temps ce n’est pas négligeable, et ceux qui ne
fonctionnent pas toute l’année mais qui consomment beaucoup » (militant, couple). On peut
distinguer deux catégories d’appareils : ceux qui ont une consommation continue comme le
réfrigérateur, le chauffage ou le ballon d’eau chaude ; et ceux qui ont une consommation
91
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
intensive comme l’éclairage, le lave-linge, la cuisson. « La laveuse par exemple je la remplis
en pleine capacité donc mon utilisation est moins importante que le réfrigérateur qui est tout
le temps allumé et en plus qui est de mauvaise qualité » (militant, couple). Le critère
technique de la puissance ne permet pas aux habitants de hiérarchiser les appareils en
fonction de leur consommation d’énergie car c’est une information abstraite qui n’intègre
pas le critère concret des usages et notamment la temporalité c'est-à-dire à la fois la fréquence
et la durée d’utilisation.
Afin d’améliorer l’information du consommateur sur la consommation d’énergie des appareils
électriques, le gouvernement a mis en place le dispositif de « l’étiquette énergie » depuis
1995. Cette étiquette classe les appareils en fonction de leur consommation d’énergie et leur
attribue une note sous forme de lettre (de A à G) placée sur une échelle de couleur (de vert à
rouge). En simplifiant l’information sur la puissance et en la rendant plus visible, ce dispositif
vise principalement à orienter les choix des consommateurs vers des appareils plus sobres en
énergie. On pourrait aussi imaginer qu’il constitue un support d’information pour les appareils
en place dans l’espace domestique. Mais il n’en est rien, l’efficacité de l’étiquette énergie
reste cantonnée au moment de l’achat et ne constitue pas un moyen d’information dans
le contexte d’usage. De plus, les conditions d’acquisition des équipements électriques ne
permettent pas toujours aux habitants d’avoir accès à une information sur la puissance.
D’une part, l’étiquette énergie ne concerne que les ampoules et les « produits blancs » c'est-àdire une liste limitée d’appareils électriques : réfrigérateur, lave linge, sèche linge, lave
vaisselle, congélateur, climatiseur. Ce dispositif ne concerne ni le « petit électroménager »
(cafetière, bouilloire, mixer…) ni les « produits bruns » c'est-à-dire l’électronique de
loisirs, qui sont pourtant de plus en plus nombreux dans le logement. « Sur les plaques
électriques comme ce sont de petits appareils il n’y a pas d’étiquette énergie. Elles n’étaient
pas chères du tout par contre je ne sais pas combien elles consomment » (militant, seule). Le
niveau d’information sur la consommation est disparate entre les équipements au moment de
l’achat, il le reste dans le contexte d’usage.
D’autre part, une partie de l’équipement électroménager bénéficie d’une « seconde vie »,
ne les ayant pas acheté neuf les consommateurs n’ont alors pas eu accès à l’étiquette
énergie. Ils proviennent d’achat d’occasion dans des circuits de distribution spécialisés
(Emmaüs…) ou de plus en plus dans le cadre d’un échange marchand entre particuliers
facilités par les sites de commerce en ligne (Ebay, Le Bon Coin…). « J’ai ma machine à laver
92
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
que j’ai acheté d’occaz’ donc je ne connais pas sa consommation » (militant, seule). Ils sont
également issus d’échanges non marchands à l’intérieur de la famille : « Quand on a
emménagé on a récupéré une machine à laver le linge de ma grand-mère qui déménageait et
du coup elle nous a donné le sèche-linge » (militant, couple) ; au sein du groupe de pairs : « le
lave-linge a été apporté par une coloc’ qui est partie maintenant… » (militant, colocation) ;
ou de façon anonyme pas la récupération des encombrants déposés dans l’espace public : «
Mon four je l’ai trouvé dans la rue donc je ne sais pas du tout sa consommation d’énergie, il
n’y avait pas d’étiquette énergie » (militant, seule). Ces conditions d’acquisition ne
permettent pas au consommateur d’être informé sur la consommation de leurs équipements.
En outre, elle prolonge la durée de vie d’équipements anciens qui sont souvent moins
performants que les modèles récents.
On pourrait s’étonner de trouver chez des individus sensibilisés aux économies d’énergie des
appareils électroménagers d’occasion aux performances énergétiques incertaines. La
présence d’équipement de seconde main chez les militants se comprend à travers deux
paramètres : le profil des enquêtés à la fois jeunes et locataires, et la prise en compte de
l’énergie grise. Premièrement, le jeune âge des enquêtés va de pair avec une période de
mobilité résidentielle fréquente qui limite les investissements dans du matériel neuf. « Ici
comme les gens ne restent pas longtemps, on limite les investissements parce qu’après si tu
pars dans 6 mois, c’est embêtant » (militant, colocation). Les revenus des jeunes sont aussi
moins élevés que celui de leurs aînés, et le moment de l’installation dans le logement suppose
d’autres dépenses qui demandent de faire des compromis. « En fait on avait un budget serré à
ne pas dépasser, c’était 450 euros maximum, parce qu’a l’époque on avait les meubles et les
frigos à acheter » (militant, couple).
Deuxièmement, le fait que les enquêtés soient des militants écologistes les détourne des
appareils neufs qui sont pourtant moins énergivores. Ce qui peut apparaître comme contreintuitif au premier abord se comprend par la prise en compte de l’énergie grise dans leur choix
d’équipement. « Je ne change pas de four car çà consomme moins d’énergie de garder
l’ancien donné par un ami même s’il a une grosse consommation, que de racheter un nouveau
» (militant, seule). Le fait d’inclure, non pas seulement la consommation directe d’énergie
dans l’usage, mais aussi les consommations indirectes qu’il aurait fallu pour fabriquer et
transporter le nouvel équipement modifie la donne. Au final, un équipement peu
performant est considéré comme plus économe qu’un équipement plus performant
quand il bénéficie d’une seconde vie. Ces pratiques de conservation ralentissent la diffusion
93
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
des appareils économes mais elles ne sont pas pour autant négatives en termes
d’environnement. En effet, elles contredisent le mécanisme de l’obsolescence programmée
qui est générateur de déchets et de consommation d’énergie industrielle.
1.2.3 Le compteur et la facture : les outils d’une réflexivité énergétique limitée
L’information sur la puissance des équipements n’est donc pas toujours accessible, malgré
l’existence d’une étiquette énergie, et elle est rarement pertinente pour évaluer la
consommation d’énergie dans les pratiques. Toutefois les habitants disposent de deux
autres supports d’information pour connaître leur niveau de consommation d’énergie,
la facture et le compteur, qui mesure en kWh la quantité d’énergie globale consommée sur
une période donnée. Mais ces dispositifs ne permettent pas non plus aux habitants de
développer une réflexivité énergétique sur leurs pratiques domestiques.
D’abord, le compteur n’est en général pas considéré par les habitants comme un outil
d’information sur leur consommation. Il peut être situé dans les parties communes, ce qui
facilite l’opération de relève par le prestataire mais en fait un appareil extérieur à l’espace
domestique ne favorisant pas l’attention des habitants. « Le compteur électrique il est à
l’extérieur de l’appartement, en fait on le regarde jamais » (militant, couple). Quand il est
situé à l’intérieur de l’espace domestique l’usage du compteur relève plus de l’opération de
facturation de l’énergie que de l’analyse de la consommation. « Il y a quelqu’un qui vient
relever les consommations mais je regarde de temps en temps le compteur pour leur donner
les numéros » (militant, colocation). Rares sont les individus qui s’approprient le compteur
comme un outil de pilotage énergétique de leurs pratiques, il reste cantonné dans son rôle de
médiateur entre le fournisseur d’énergie et le consommateur.
Ensuite, le compteur comme la facture mélange sans distinction les différents postes de
consommation. « Ca ne m’aidera pas car le compteur il est global, il ne dit rien des
différents postes de consommation » (militant, seule). C’est particulièrement vrai pour les
logements « tout électriques » où la facture d’électricité prend en compte à la fois le
chauffage, l’eau chaude, l’éclairage et la consommation des appareils électriques. Confrontés
à un chiffre global les habitants ne peuvent pas distinguer d’où proviennent les éventuelles
variations de consommation. Même si les postes de consommation ne recouvrent pas toujours
un ensemble de pratiques cohérentes, la possibilité de différencier les consommations par
poste facilite la réflexivité énergétique. En fonction des configurations d’équipement la
94
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
distinction entre les postes de consommation peut être plus ou moins aisée, mais rares sont les
cas où une facture correspond à un poste. Cela arrive par exemple quand le gaz est utilisé
uniquement pour la cuisson ou pour chauffer l’eau chaude individuellement. Mais la facture
d’électricité produit nécessairement un brouillage de l’information en mélangeant les « usages
spécifiques » qui ne distinguent pas la consommation de l’éclairage de celle des équipements
électroniques et électroménagers.
En outre, le mode de facturation individuel de l’énergie à tendance à occulter
l’information sur la consommation. D’abord, l’information mise en avant sur une facture
n’est pas la consommation mais le prix, qui figure en caractère gras alors que la
consommation est indiquée en petite lettre. Or le montant payé n’est pas un fidèle reflet de la
consommation surtout dans la période actuelle où les prix de l’énergie augmentent
régulièrement. Les variations de la consommation du ménage sont alors masquées par
l’augmentation du prix de l’énergie. Ensuite, par rapport à une facture papier payée par
chèque, des dispositifs commerciaux de plus en plus courants comme le prélèvement
automatique ou la facture électronique minimise l’attention portée à la facture en elle-même
est donc aux informations sur la consommation qui y figurent parfois. « Je reçois des factures
chaque mois mais c’est un prélèvement automatique, donc je le mets dans un classeur mais je
ne regarde pas » (militant, seule).
En outre, la facture mensuelle correspond souvent à un montant fixe qui ne reflète pas au
quotidien les variations de la consommation d’énergie domestique. Dans le cas d’une
facturation sur estimation, le montant est actualisé une fois par an à l’occasion de la facture de
régularisation. Ce paramètre s’avère toutefois ambivalent du point de vue des économies
d’énergie. D’un côté, il limite la connaissance des habitants de l’impact énergétique de leurs
pratiques domestiques puisqu’il ne rend pas compte des éventuels changements. « De toutes
les façons je ne paye pas la consommation réelle. Je suis dégoûté, je paye 40 euros par mois
alors que çà ne correspond pas du tout à ma consommation. Ils vont s’en rendre compte un
jour… » (militant, seule). Mais de l’autre, le montant estimé peut constituer un point de repère
pour les habitants. Le moment de la régularisation de la facture est alors vécu comme une
sanction positive s’il y a remboursement ou négative si le ménage doit s’acquitter d’une
somme supplémentaire. « On n’a pas trop changé nos habitudes par rapport à l’autre appart’
et je me souviens qu’il nous avait proposé un contrat à 30 euros par mois, et on n’a jamais
payé çà on était toujours en dessous. On est des petits consommateurs… » (militant, couple).
95
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Toutefois il ne semble pas que les fournisseurs d’énergie utilisent l’estimation de
consommation comme un dispositif visant à orienter le consommateur vers des
comportements économes. Le mode de calcul du montant estimatif se base sur des paramètres
objectifs : les caractéristiques techniques du logement et de ses équipements, le nombre
d’occupants, etc. Ce montant paraît bien souvent surestimé aux yeux des habitants : « En
estimation, ils sont toujours deux à trois fois au-dessus, ça me rend dingue » (militant, seule),
ce qui laisse penser que sa définition renvoie plus aux contraintes de trésorerie du fournisseur
qu’à une exigence d’économie d’énergie. Par exemple, la facture n’intègre pas
d’information sur la consommation moyenne pour un ménage comparable alors que
celle-ci pourrait constituer un levier pour inciter à une démarche d’économie d’énergie.
« Des chercheurs américains ont pu mettre en évidence que l’établissement d’une facture
assortie d’une comparaison de la consommation d’énergie (électricité et gaz naturel) du
ménage avec celles de foyers similaires du voisinage (mode de chauffage, surface du
logement, etc.) permettait de réduire significativement les consommations, toutes choses
égales par ailleurs »126.
Enfin, le paiement collectif de l’énergie dissimule aussi le niveau de consommation
d’énergie et le déconnecte des comportements du ménage. Quand le chauffage et/ou l’eau
chaude sont produits par un équipement collectif, l’énergie est payée avec les charges liées à
l’occupation du logement incluant également d’autres dépenses (gardiennage, entretien...). «
Le chauffage je le paye dans les charges de l’immeuble donc je ne connais pas vraiment le
montant » (militant, colocation). Dans ce cas les enquêtés connaissent rarement le montant
des charges de chauffage et encore moins la consommation d’énergie associée à leur
logement. Les locataires ne sont pas toujours informés du détail des charges par le
propriétaire : « C’est compris dans le loyer parce qu’ici je n’ai pas de bail, officiellement je
suis hébergé à titre gratuit et je paye le loyer de 400 euros au black » (militant, seule).
Deux paramètres poussent les habitants à considérer que leur comportement n’a pas de lien
avec le montant de charges de chauffage collectif ou la consommation d’énergie. Comme
pour la facture individuelle basée sur une estimation, ils payent le plus souvent une
« provision pour charge » qui lisse les variations de la consommation dans le temps. Le mode
de répartition des charges collectives, le plus souvent dépendant de la surface de
126
Conseil d’Analyse Economique, « Les choix énergétiques dans l’immobilier résidentiel à la lumière de
l’analyse économique », La note de veille, n°172, Avril 2010.
96
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
l’appartement, ne permet pas de sanctionner positivement les comportements économes
des habitants. Les conséquences énergétiques des changements dans les pratiques
domestiques deviennent imperceptibles en étant noyées dans les consommations d’énergie de
l’ensemble des logements de l’immeuble. Parfois ce n’est pas le partage entre les logements
qui joue le rôle de masque des consommations, mais la répartition des frais entre les habitants
d’un même logement. Dans une famille, la répartition des tâches dans le couple peut éloigner
le conjoint des factures, et les enfants y ont rarement accès. Dans le cas d’une colocation, le
partage des frais liés au logement entraîne une perte d’information, puisque l’énergie est une
charge parmi d’autres mélangée avec le loyer ou l’alimentation. « Ici dans la colocation ce
que l’on fait c’est qu’on partage toutes les charges : la bouffe, le gaz, l’électricité, la taxe
d’habitation. Après à la fin du mois on équilibre » (militant, colocation).
Au final, les sources d’information actuelles des habitants sur leur consommation
d’énergie ne leur permettent d’exercer une réflexivité énergétique. En effet, les supports
et la nature des informations fournies ne sont pas pertinents vis-à-vis des pratiques
domestiques. La puissance des équipements est un indicateur pertinent au moment de l’achat
mais pas dans le contexte du logement et de l’usage. Le compteur n’est pas approprié comme
un outil de réflexivité sur ses consommations mais comme un médiateur avec le fournisseur
d’énergie. La facture individuelle mélange les différents postes de consommation ce qui
brouille la signification énergétique des pratiques domestiques. Les dispositifs commerciaux
actuels de facturation individuelle minimisent l’attention portée à la facture. Le paiement
collectif de l’énergie à travers les charges occulte complètement le coût énergétique du
logement et n’offre aucun feed-back sur les changements de comportement des habitants.
Pour la plupart des enquêtés, la consommation d’énergie s’apparente en définitive à une
charge fixe qui ne connaît que peu de variation, et sur laquelle ils n’ont presque aucune
marge de manœuvre. Cette perception de la consommation d’énergie domestique induit une
attitude de passivité du consommateur vis-à-vis de la modulation de ses pratiques
domestiques.
1.2.4 De l’efficacité du « signal prix » sur la consommation d’énergie domestique
Ce constat d’une information imparfaite, du point de vue de sa nature comme de son
accès, incite à relativiser les raisonnements macro-économiques en termes de « signal
prix ». Dans la théorie économique classique l’ajustement entre l’offre et la demande se fait à
travers les variations du prix. Parmi les experts de l’énergie, il est courant d’affirmer qu’une
97
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
augmentation du prix de l’énergie conduira mécaniquement à une diminution de la demande
et donc à davantage d’économie d’énergie. Ce raisonnement a par exemple prévalu dans le
projet du gouvernement français de créer une « taxe carbone » (contribution climat-énergie)
permettant d’intégrer une partie des externalités négatives (les émissions de CO2) dues à
l’utilisation de l’énergie. Ainsi, un expert se demande : « Sans ce signal, comment orienter
les acteurs économiques vers une économie moins dépendante d’énergies fossiles dont le prix
va augmenter inévitablement dans les très prochaines années ? »127.
Si le mécanisme du signal prix reste vrai à une grande échelle, celle de la demande mondiale
ou celle d’un Etat, il ne l’est plus forcément si l’on descend au niveau des secteurs d’activité.
Dans le secteur du transport, le signal prix semble conserver une certaine efficacité sur
le comportement des automobilistes. En 2008, année où le prix de l’essence à fait un bond,
la consommation de carburant a reculé de 2,8 % en France128. Les sondages129 montrent en
effet un impact important des prix de l’essence sur les comportements : « 56 % des
automobilistes déclarent avoir roulé moins vite pour consommer moins de carburant » et « 37
% avoir moins utilisé leur voiture ». Cette réactivité des comportements de l’automobiliste à
l’évolution des prix ne se retrouve pas une fois que celui-ci est rentré chez lui et devient un
habitant. La même année en 2008, alors que le prix de l’électricité et du gaz augmentent,
l’INSEE constate une croissance de 4,3 % des dépenses de chauffage et d’éclairage, qui ne
peut pas être imputé au climat. « Au total, la forte progression en valeur des dépenses en
chauffage et en éclairage constitue le principal facteur d’accélération des dépenses « préengagées »130. Non seulement les consommations d’énergie domestiques ne diminuent pas
mais elles deviennent même le principal facteur d’augmentation des dépenses contraintes des
ménages dans un contexte de ralentissement de la consommation.
La comparaison du secteur du transport et du logement permet de comprendre l’inefficience
du signal prix sur le comportement de consommation d’énergie domestique. En voiture
l’automobiliste est informé du prix du carburant à chaque fois qu’il se rend dans une station
essence et son niveau de consommation est parfaitement visible à travers la jauge sur le
127
GRANDJEAN Alain, « L’abandon de la taxe carbone, une triple erreur », Blog de l’Expension, Chaine
Energie, 30 mars 2010. http://energie.lexpansion.com/climat/l-abandon-de-la-taxe-carbone-une-triple-erreur_a35-3839.html
128
Romandie News, « France : la consommation de carburants chute de 7,6% en janvier », 15 Février 2010.
http://www.romandie.com/infos/news2/100215181837.knwiwfo4.asp
129
IFOP, L’impact des prix du carburant sur le comportement des automobilistes, Janvier 2010.
http://www.ifop.com/media/poll/1070-1-study_file.pdf
130
CONSALES Georges, En 2008 la consommation des ménages s’infléchit mais résiste, INSEE Première n°
1241, Juin 2009.
98
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
tableau de bord de la voiture. Au contraire, dans son logement le consommateur n’a pas ou
peu d’information objective à sa disposition pour connaître sa consommation, comme
nous l’avons démontré. Dans ces conditions, le raisonnement en « signal prix » nous semble
caduque car le message envoyé par une augmentation du prix parvient au consommateur de
façon déformée. Nous montrerons par la suite qu’il ne dispose pas non plus d’outil adéquat
pour piloter sa consommation, que ce soit pour le chauffage, l’électricité ou l’eau chaude. En
revanche l’automobiliste contrôle facilement sa consommation d’essence en utilisant ou non
son véhicule et en faisant un usage raisonné de la pédale d’accélérateur.
Pourtant, certains économistes plaident pour « le rôle crucial du signal prix »131 en matière
d’amélioration de la performance énergétique des bâtiments, tout en reconnaissant des
« défaillances de marché » voire des « défaillances comportementales » causés par « une
information imparfaite ». « Même si la consommation d'énergie domestique est peu réactive
aux variations prix à court terme (faiblement élastique), l’effet à plus long terme est loin
d’être négligeable une fois que les agents modifient leurs comportements durablement et/ou
utilisent des technologies plus économes en énergie ». On touche ici à une limite du
raisonnement macro-économique pour expliquer les comportements des consommateurs en
matière d’énergie domestique. En restant à l’extérieur de la « boîte noire » des
comportements et des situations de consommation, il ne permet pas de mettre en lumière
les résistances aux changements et les mécanismes d’évolution des comportements de
consommation d’énergie domestique.
1.3 Les signes subjectifs de la dépense d’énergie
Bien que la facture, le compteur et l’étiquette énergie ne soient pas des outils d’information
pertinents, les habitants se construisent une représentation de leur consommation d’énergie.
Le déficit d’information objective conduit les habitants à se reposer sur des signes
subjectifs pour évaluer leur niveau de consommation d’énergie domestique. Cette
connaissance ordinaire repose essentiellement sur l’existence de signes perceptibles mais
surtout visibles de la consommation d’énergie. Nous allons voir que ces indicateurs concrets
varient en fonction des postes de consommation. Le mode de construction subjectif de la
dépense d’énergie conduit à des distorsions par rapport aux consommations moyennes telles
131
Conseil d’Analyse Economique, « Les choix énergétiques dans l’immobilier résidentiel à la lumière de
l’analyse économique », La note de veille, n°172, Avril 2010.
99
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
qu’elles sont constatées dans les campagnes de mesures ou les statistiques. La connaissance
ordinaire de la consommation d’énergie domestique est alors bien souvent décalée par rapport
à celle qui est mesurée par un compteur.
L’éclairage apparaît comme une consommation emblématique mais minorée par la
présence d’ampoules basse-consommation. L’ampoule reste un des symboles fort de la
consommation d’énergie domestique. Non seulement elle réifie la consommation d’énergie
puisque la lumière est visible, mais en plus les campagnes de communication des pouvoirs
publics concentrent depuis longtemps leurs efforts sur l’éclairage. « Quand j’étais en cours
j’avais un prof qui faisait la guerre aux ampoules à incandescence, a cause du rendement qui
est 10 fois inférieur aux ampoules basse-consommation » (militant, couple). L’éclairage est
donc considéré comme un poste de forte consommation d’énergie à moins que le logement
soit équipé en ampoule basse-consommation. Pour les enquêtés, la présence de ces
technologies permettrait à elles seules d’en faire un poste de faible consommation, quelque
soit les pratiques d’éclairage associées. « Ce qui dépense le plus je serais tenté de dire que
c’est l’éclairage mais ça dépend des saisons et puis j’ai remplacé les ampoules il y a quelques
mois par des ampoules basse-consommation » (militant, colocation)
De façon générale, l’électroménager est souvent cité en tête de
liste comme poste le plus consommateur, devant l’électronique
Photo n°1 : un aspirateur
petit « donc » économe
et parfois même devant le chauffage. En effet, la taille des
équipements apparaît comme le principal critère subjectif
d’évaluation de la consommation d’énergie. « Mes deux gros
appareils, ceux qui consomment le plus » (militant, couple).
Ainsi, des équipements encombrants comme le lave-linge ou le
réfrigérateur sont considérés comme plus énergivores que le
four électrique d’une taille plus réduite, même si sa puissance
électrique est supérieure. « On a aussi un petit four, quand on a des petit trucs à cuire, je ne
sais pas mais je me dis que çà utilise moins d’énergie » (militant, couple). Sur la photo cidessus l’enquêté (militant, colocation) souhaite montrer la petite taille de son aspirateur en le
comparant à une chaussure, ce qui lui fait dire que l’aspirateur consomme peu d’énergie.
La taille des équipements est aussi le principal critère subjectif d’évaluation de la
consommation d’énergie des appareils électroniques. Cela conduit certains habitants à estimer
que l’achat d’un écran plus grand va augmenter la consommation d’énergie domestique :
100
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
« Moi je veux garder cette vieille TV parce qu’elle nous suffit, que c’est une dépense inutile et
qu’un grand plasma, ça va consommer encore plus d’énergie » (militant, couple). Au
contraire, d’autres considèrent que leur écran plat est moins consommateur que leur gros
téléviseur à tube cathodique. Pourtant, des campagnes de mesure réalisées dans les logements
ont prouvé que la consommation énergétique des technologies plasma et LCD était plus
élevée que celles d’un écran à tube cathodique132. Le mode d’évaluation de la dépense
d’énergie
par la taille des équipements amène aussi les habitants à minorer la
consommation des produits électroniques par rapport à l’électroménager. En effet les
« produits blancs » ont globalement une taille plus importante que les « produits bruns ». « Le
frigo c’est quand même beaucoup plus gros et donc plus énergivore que la petite chaîne hi-fi
» (militant, colocation). Cependant, nous verrons que la multiplication des équipements
électroniques est une des principales causes d’augmentation de la consommation d’énergie en
résidentielle.
D’autres critères que la taille interviennent de façon secondaire dans la construction
subjective de la dépense d’énergie électrique. L’ancienneté des équipements est évoqué
comme un indicateur de leur performance énergétique, les « vieux » appareils étant perçus
comme plus consommateurs que les appareils neufs. « Le frigo c’est un vieux modèle qu’on a
récupéré par contre il doit être à G au niveau de l’étiquette énergie, parce que maintenant les
nouveaux frigos ont fait d’énorme progrès » (militant, colocation). Si en règle générale cela
semble vrai à technologie constante, l’exemple des nouvelles télévisions à écran plat montre
que ce n’est pas toujours le cas. Enfin, le bruit est invoqué comme un indicateur de
consommation des appareils électriques : les sèche-cheveux et autres aspirateurs sont alors
perçus comme des appareils très énergivores. Mais pas seulement, les bruits des appareils
électroniques comme une console de jeux constituent l’indicateur d’une éventuelle
consommation cachée. « La Xbox c’est fou il y a un bruit fort même quand c’est éteint on
entend que çà travaille. Ce n’est pas sain, c’est bizarre ce bruit » (militant, couple). C’est en
combinant ces différents indicateurs subjectifs (taille, âge, bruit) que les individus se forgent
une représentation du niveau de consommation de leurs différents équipements électriques.
L’appréciation de la consommation du chauffage varie considérablement en fonction du type
d’équipement de chauffage. Le chauffage apparaît comme une consommation d’énergie
invisible quand les habitants sont en chauffage collectif. Certains d’entre eux oublient
132
REMODECE (Residential Monitoring to Decrease Energy Use and Carbon Emissions in Europe).
http://www.energiepositive.info/data/document/remodece_rapport_final.pdf
101
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
même de citer le chauffage dans leur inventaire des équipements consommateurs d’énergie.
D’autres font appel à leur connaissance experte : « Cà je le dis par rapport à ce que je sais de
mon travail au niveau des chiffres parce que je ne paye pas mon chauffage » (militant, seule).
Nous avons déjà vu que le mode de paiement collectif avait tendance à occulter le montant
payé pour l’énergie de chauffage et à le déconnecter des comportements du ménage. En outre,
avec certains modes de chauffage, comme le chauffage au sol, aucun équipement n’est présent
à l’intérieur du logement rendant le chauffage réellement invisible puisque les tuyaux d’eau
chaude sont dissimulés dans le plancher. L’absence totale d’indicateur concret, que ce soit une
information ou un objet, conduit les habitants en chauffage collectif à minimiser voir à oublier
le poste chauffage dans l’évaluation des consommations d’énergie, alors que celui-ci en
représente en moyenne 65 %. Cette sous-estimation du chauffage se retrouve dans les
sondages, ainsi seul 34 % des français citent le chauffage comme le premier poste de dépense
d’énergie du ménage133. Ils sont 36 % à placer l’électricité en tête de liste alors que
l’électricité spécifique ne compte que pour 17 % de la consommation moyenne. A l’inverse,
les habitants disposant d’un chauffage individuel citent très souvent ce poste en premier.
« Dans le 18ème c’était des convecteurs de 900 watt là je peux te dire que je me rendais
compte » (militant, colocation). C’est à la fois le coût du chauffage directement supporté par
les habitants, et la présence d’objets matériels à l’intérieur du logement (convecteurs
électriques ou chaudière gaz associée à des radiateurs) qui autorise une perception concrète de
la consommation d’énergie de chauffage.
Enfin, l’eau chaude apparaît comme une consommation d’énergie silencieuse. La
dimension énergétique de l’eau chaude passe au second plan car elle est assimilée à une
consommation d’eau. Au contraire de l’énergie, l’écoulement offre un indicateur visible de la
consommation d’eau. L’assimilation à l’eau froide est renforcée par le fait qu’eau chaude et
eau froide dépendent de gestes similaires dans l’usage. On observe une différence équivalente
à celle du chauffage, les habitants disposant d’une eau chauffée par un équipement collectif
minorent voire oublient cette consommation d’énergie. A l’inverse, elle est plus facilement
citée quand les individus disposent d’un ballon d’eau chaude électrique dont l’encombrement
constitue un des signes subjectifs de consommation d’énergie.
En somme, le déficit d’indicateur objectif de la consommation d’énergie en situation d’usage
amène les habitants à se raccrocher à des critères subjectifs pour se construire une
133
Sondage BVA pour « Isolons la terre contre le CO² », Les principaux postes de consommation d’énergie,
2005. http://www.isolonslaterre.org/data/sondage/sondagesCONSO.pdf
102
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
représentation du niveau de consommation d’énergie. Mais ce mode de représentation
subjectif produit des distorsions entre la consommation perçue et la consommation
mesurée ou moyenne. L’éclairage et l’électroménager sont volontiers évoqués comme des
postes de consommation importante car ils sont plus visibles que d’autres (la lumière,
l’encombrement des appareils). Pourtant, il ne s’agit pas des principales consommations
d’énergie d’un logement et l’efficacité énergétique des équipements a tendance à s’accroître
(ampoule basse-consommation, étiquette énergie). L’électronique, plus discret, passe derrière
l’électroménager alors qu’il est responsable d’une forte augmentation des consommations sur
les dernières années. Le chauffage n’est pas toujours identifié comme le premier poste de
consommation d’énergie surtout pour les habitants chauffés en collectif. Le même phénomène
se produit pour la consommation d’eau chaude qui devient invisible quand l’équipement de
production se situe à l’extérieur du logement. Ces distorsions ne facilitent pas la réflexivité
énergétique et donc la mise en place par les habitants d’actions d’économie d’énergie ciblées
sur les postes les plus consommateurs. Mais alors comment mieux informer les habitants sur
leurs consommations d’énergie que ne le font actuellement la facture, le compteur, et
l’étiquette énergie ? Autrement dit, comment rapprocher cette connaissance pratique d’une
connaissance discursive plus proche des consommations réelles ?
Les schèmes perceptifs que nous avons identifiés pour les différents postes confirment le rôle
de la médiation des objets dans la perception de la consommation d’énergie domestique. Ce
résultat ouvre un champ d’innovation possible par l’attribution aux objets de la fonction
d’indicateur de consommation d’énergie. C’est justement le projet porté par une exposition
organisée en 2007 par la Fondation EDF : « So Watt ! du design dans l’énergie »134. « Grâce
au design [l’énergie] devient visible, tangible et inspire de nouvelles esthétiques » affirme le
catalogue de cette exposition. Sa visite permet de prendre
conscience que certains designers travaillent déjà sur des
prototypes d’objets qui mettent en cohérence les signes
Photo n°2 : La multiprise de
Static à l’exposition So
Watt !
subjectifs de consommation et la consommation mesurable. Par
exemple, des carreaux de salle de bains qui changent de couleur
au fur et à mesure de l’utilisation de l’eau chaude, la dimension
énergétique invisible passe alors dans le domaine du visible. Ou
encore une multiprise proposée par les suédois de Static dont le
134
Brochure de l’exposition « SO Watt ! » :
http://fondation.edf.com/fichiers/fckeditor/File/Fondation/2006/cp_SoWattElectra.pdf
103
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
fil électrique indique par la couleur le niveau de consommation des appareils branchés et une
éventuelle consommation de veille (voir photo ci-dessus). L’existence de ces inventions nous
semble intéressante à évoquer pour souligner la capacité de la technologie à évoluer afin
d’améliorer la maîtrise des individus sur leur environnement énergétique. La technicisation
croissante de l’espace domestique peut aussi avoir une dimension positive du point de vue des
économies d’énergie, à condition que ce progrès technique repose sur une vision objectivée
des pratiques et des représentations des utilisateurs.
1.4 La mise en œuvre de nouveaux dispositifs d’information du
consommateur
1.4.1 L’information : un levier d’action d’économie d’énergie ?
Les conditions actuelles d’information des habitants sur leur consommation d’énergie ne
permettent pas le développement d’une réflexivité énergétique, c'est-à-dire une capacité à
modifier ses pratiques domestiques en fonction de leurs conséquences énergétiques. Par
comparaison, le secteur des télécommunications offre au consommateur une information
plus pertinente sur ses consommations. La fourniture mensuelle par l’opérateur télécom
d’une facture détaillant les appels (« facture détaillée ») permet au consommateur qui le
souhaite d’avoir une vue précise de ses consommations téléphoniques, et éventuellement
d’agir en conséquence pour les réduire. En revanche, les fournisseurs d’énergie envoient à
leurs clients une facture globale qui de plus ne reflète pas toujours la consommation réelle du
ménage. Dans quelle mesure, l’amélioration de l’information sur les consommations
d’énergie pourrait-elle faciliter la mise en pratique d’action d’économie d’énergie ?
De l’avis des enquêtés une information plus réaliste sur leur consommation d’énergie
serait de nature à favoriser des comportements économes. « Je pense que si on payait en
fonction de la consommation on ferait vachement plus gaffe » (militant, colocation). Nous
avons déjà brièvement évoqué le cas où la configuration technique de l’équipement fait
correspondre une facture à un seul et unique poste. Par exemple, un logement chauffé par une
chaudière individuelle gaz qui n’utilise pas cette énergie pour la cuisson et l’eau chaude. Un
enquêté évoque les transformations intervenues dans ces pratiques à la suite d’un
déménagement dans un logement équipé de cette façon. « Je l’ai vu au moment où je suis
arrivé parce que je n’étais pas mensualisé et j’ai eu une première facture énorme donc ça
m’a amené à faire attention. Avant j’étais en collectif donc je ne voyais pas, la facture que
104
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
j’ai à gérer moi même ça me responsabilise c’est sûr » (militant, couple avec 1 enfant).
L’arrivée dans un logement où le chauffage fait l’objet d’une facture individuelle et exclusive
lui permet de mesurer l’importance de ce poste de consommation par rapport aux autres et de
prioriser ses actions d’économie d’énergie. Elle facilite l’exercice d’une réflexivité sur ses
pratiques de chauffage et lui permet de suivre l’évolution de la consommation en fonction des
changements mis en œuvre. « Cette année il a fait moins froid et j’ai fait plus d’effort donc je
l’ai vu sur ma facture en gaz qui est passé de 41 à 32 euros par mois » (militant, couple avec
1 enfant). Dans cette situation, qui reste relativement exceptionnelle, la facture est un outil
pertinent d’information sur la consommation d’énergie qui participe de la mise en place de
tactiques d’économie d’énergie.
1.4.2 Le consommateur militant au cœur de l’innovation domestique
Au sein de l’échantillon deux militants ont fait état de pratiques de suivi de consommation
permettant d’obtenir une meilleure information malgré une configuration technique
inadaptée (c'est-à-dire un compteur mélangeant tous les postes). Ces pratiques reposent sur
un recueil de données régulier en relevant les chiffres figurant sur le compteur d’électricité. «
Sinon depuis que je suis arrivé ici je relève mon compteur électrique tous les 15 jours.
J’aimerais bien faire une courbe pour tester et voir quel est l’influence des moments où je
suis parti en vacances, quand il y a eu ma coloc, quand il y a eu un moment de froid, quand
j’ai changé quelque chose chez moi. C’est pour y voir plus clair sur ce que c’est qu’une
consommation électrique » (militant, seule). Cette enquêtée reporte régulièrement sur un
tableur Excel ses données de consommation et les met en relation avec des événements de sa
vie quotidienne (voir photo page suivante). En faisant cela, elle fait preuve d’une réflexivité
qui lui permet d’attribuer une signification énergétique à ses pratiques domestiques. Il nous
semble que ce type de pratique de relevé de compteur est relatif à la spécificité de notre
échantillon de militants environnementaux, sans doute plus soucieux de leur consommation
d’énergie que la majorité des français. Toutefois, dans une enquête précédente135 nous avions
déjà repéré ce type de pratique de suivi des consommations (sur l’eau, sur le carburant) chez
des personnes n’ayant pas un profil militant mais plutôt celui de consommateurs soucieux de
leur budget.
135
BRISEPIERRE Gaëtan, La décision d’équipement en énergies renouvelables en maison individuelle, Rapport
interne GDF Suez, 2007.
105
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
La pratique du relevé de compteur régulier s’avère toutefois insuffisante pour obtenir une
information précise permettant de distinguer les conséquences énergétiques de chaque geste
domestique. Un autre enquêté qui pratique le relevé de compteur a résolu partiellement
le problème du mélange des postes à travers un astucieux dispositif d’analyse des
données. Il s’agit aussi d’un tableur Excel auquel l’enquêté a ajouté plusieurs formules de
calcul permettant de séparer les postes de consommation (voir photos page suivante).
Pour parvenir à différencier les postes de consommation, ce consommateur innovant a mis au
point différentes formules de calcul en s’appuyant sur une démarche à caractère scientifique.
Par exemple pour déterminer sa consommation d’énergie pour le chauffage, il calcule sa
consommation moyenne en période d’été et la soustrait à sa consommation en période de
chauffe. « Pour calculer ma consommation de chauffage, je fais ma consommation moyenne
d’été et j’estime que ça représente mes usages spécifiques plus mon chauffage » (militant,
seule). Ou encore pour estimer la consommation de son réfrigérateur et de son congélateur : «
Pour calculer le froid, quand je pars au moins 3 jours j’éteins le chauffe-eau et il n’y a pas de
chauffage donc je fais mon calcul pour le froid avec ça » (militant, seule). Afin de connaître
la consommation de ses plaques de cuisson, l’enquêté éteint l’ensemble des équipements à
l’exception des plaques électrique et relève la consommation sur le compteur. Pour certains
appareils électriques branchés il s’est procuré un « wattmètre », c'est-à-dire une prise affichant
les consommations d’électricité de l’équipement branché. « J’ai emprunté un moniteur
d’énergie au bureau pour mesurer la consommation de certains appareils » (militant, seule).
Cet outil « maison » de réflexivité énergétique lui donne une parfaite connaissance de la
signification énergétique de ses pratiques domestiques : évaluer l’évolution des
consommations d’une année sur l’autre, analyser l’impact d’un nouvel équipement ou d’un
changement de comportement, mais aussi repérer une anomalie technique ou encore évaluer
la pertinence d’un changement de tarification (heure creuse). Il peut ainsi piloter ses usages et
ses choix afin de réduire ses consommations d’énergie. Ces pratiques de suivi des
consommations par relevé de compteur sont révélatrices de l’insuffisance et de l’inadaptation
des informations de consommation énergétique fournies aux consommateurs. Pour être en
mesure d’exercer une réflexivité énergétique le consommateur est contraint d’innover luimême afin de développer les outils nécessaires à la connaissance de ses pratiques.
106
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Photo n°3 : Relevé de compteur simple
Photo n°4 : Tableur d’analyse des données du compteur
107
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Ces pratiques de suivi de consommation permettent de réfléchir à la capacité d’innovation du
consommateur. Dans le premier cas de relevé de compteur simple, l’enquêtée a un profil de
militante mais n’a pas de formation scientifique. Dans le second cas qui ajoute un outil
d’analyse des consommations, l’enquêté a en plus de ses activités militantes une formation
d’ingénieur en physique. Ce point est essentiel car il atteste que même si les opinions ou les
valeurs participent d’une volonté de changement elles ne suffisent au consommateur pour
trouver la voie d’un mode de consommation plus durable. L’innovation dans les usages
suppose aussi une compétence technique et/ou scientifique que cet enquêté a acquise lors
de sa formation initiale. La mise au point de son outil d’analyse repose sur une démarche
expérimentale ou son logement devient un laboratoire, son compteur électrique un instrument
de mesure, et ses pratiques domestiques le sujet de l’expérience. Il contrôle les différents
paramètres de l’expérience en isolant l’influence des différents facteurs comme le préconise le
protocole expérimental en sciences naturelles. « L’innovation par les usages »136 est un axe
de recherche courant pour les sociologues qui s’intéressent aux technologies de l’information
et de la communication comme Dominique Cardon. A travers ces cas on voit que cette forme
d’innovation concerne aussi le secteur de l’énergie. Nous avions déjà pu l’identifier dans
l’enquête déjà citée sur les énergies renouvelables où certains propriétaires avaient transformé
des panneaux solaires en abri de jardin voire en poulailler. La compétence mobilisée était
alors plus une compétence technique de bricolage qu’une compétence scientifique de nature
expérimentale. Ces pratiques comme celles de suivi des consommations soulignent que le
consommateur est un acteur à part entière de l’innovation qui n’est en rien l’apanage des
industriels et de la recherche. On pourrait même considérer que ces usages déviants sont en
avance par rapport à la Recherche & Développement qui tente désormais de les rattraper.
1.4.3 Le développement des services de suivi des consommations et ses conditions
d’appropriation
Depuis quelques années les fournisseurs d’énergie cherchent à développer des « services » de
suivi des consommations destinés à leur client. L’un des premier à s’être lancé dès 2007 est
l’opérateur d’énergie Poweo qui, s’inspirant du succès des « box internet », a développé
une « Poweo Box » permettant d’afficher les consommations électriques du ménage. Ce
service propose d’améliorer l’accès et la lisibilité des informations de consommation
électrique en les affichant sur l’écran d’un boîtier sans fil et sur le site internet de l’opérateur,
136
CARDON Dominique, « Innovation par les usages » in AMBROSI Alain, PEUGEOT Valérie et PIMENTA
Daniel, Enjeux de mots, Éditions C & F, Paris, 2005. http://vecam.org/article588.html
108
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
sous forme de chiffres mais aussi de graphiques. Le service a ensuite été complété par un
dispositif
ludique
en
donnant
la
possibilité
aux
utilisateurs de le connecter à leur Nabaztag, objet
Photo n°5 : La Poweo box et le
Nabaztag
domestique communiquant d’un nouveau genre (voir
photo). Pour Poweo, nouvel entrant sur le marché de la
vente d’énergie, cette innovation est avant tout un moyen
de capter la clientèle du fournisseur historique en ciblant
les consommateurs au profil technophile. Mais, le service
a été arrêté en avril 2010 n’ayant pas trouvé son public et
son modèle de rentabilité. En effet, on peut s’interroger
sur la valeur d’usage d’un service qui ne fait que
reprendre les informations de consommation globale fournie par le compteur sans distinguer
les différents postes de consommation.
L’idée de développer une « box » autour de l’énergie est ensuite reprise par GDF Suez qui
propose à ses clients à partir de début 2010 une « Zen Box »137. L’opérateur historique de la
vente de gaz en France, reprend en partie le principe de suivi des consommations
d’énergie déjà développée par Poweo (page web de suivi des consommations) mais y ajoute
également deux autres services. Un système de détection des dysfonctionnements techniques
et des incidents domestiques (fuites d’eau, détecteur de fumée…) mais aussi une offre de
télésurveillance du logement. L’entreprise capitalise ainsi sur l’échec de son concurrent qui
atteste que le suivi global des consommations d’énergie n’a pas une valeur d’usage suffisante
pour que le consommateur souscrive à un service payant. Par ailleurs, il faut signaler que nous
sommes intervenus dans le processus d’innovation interne qui a conduit au développement de
la Zen Box. Nous avons mis en relation l’enquêté138 ayant conçu l’outil d’analyse des
consommations à partir des relevés de compteur avec l’équipe de R&D chargée de la Zen
Box. Dans une optique de recherche-action, il nous a paru intéressant d’appliquer un des
résultats de la théorie de l’acteur-réseau139 qui montre que l’innovation découle d’interactions
nouvelles entre acteurs humains (l’usager innovant – l’équipe de R&D) et acteurs non
humains (l’outil « maison » d’analyse des consommations – le projet de Zen Box). Nous
137
Site de GDf Suez Dolce Vita, https://www.dolcevita-zenbox.fr/index.php
Nous avons bien entendu sollicité l’accord de l’enquêté avant de procéder à la mise en contact étant donné la
promesse d’anonymat formulée au moment de l’entretien.
139
AKRICH Madeleine, CALLON Michel, LATOUR Bruno, Sociologie de la traduction : textes fondateurs,
Collection Sciences Sociales, Editions Les Presses Mines Paris-Tech, Paris, 2006.
138
109
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
n’avons malheureusement pas pu obtenir d’information sur le déroulement de cette rencontre
et les actions qui s’en sont suivies.
L’arrivée des box énergie dans les logements pourraient permettre de résoudre partiellement
les défaillances d’information du consommateur sur ses consommations d’énergie. En effet,
elle améliore l’accès à l’information en la rapprochant des habitants : elle n’est plus cantonnée
au compteur mais disponible dans n’importe quelle pièce de la maison et/ou sur son
ordinateur.
n’améliorent
En
revanche
pas
la
les
qualité
box
de
Photo n°6 : Le service Power Meter de Google
l’information fournie puisqu’elles ne
résolvent pas le problème du mélange
des
postes.
Autrement
dit,
elles
continuent de fournir une consommation
globale qui n’a que peu de sens pour le
consommateur. En Février 2010, Google
propose à son tour un service de suivi des consommations dénommée : « Google Power
Meter »140. A l’état de prototype, ce service est une page web qui permet d’analyser les
informations provenant d’un compteur d’électricité relié au réseau Internet. La confidentialité
du projet ne permet pas encore de connaître les détails de fonctionnement du service. Mais les
premières images laissent entrevoir un dispositif permettant de distinguer les consommations
des différents postes voire des différents appareils électriques (voir photo). Pour disposer du
service de Google, il faut être équipé d’un nouveau type de compteur encore rare en France,
ce qui ne permet pas encore à l’entreprise de développer ce service sur le territoire national.
La généralisation de ces compteurs, intégrant une technologie dite de smart grid141, est
prévue dans les prochaines années en France. Ils seront obligatoires dans les logements
neufs à partir de 2012 et le distributeur d’électricité ErDF a reçu pour mission de déployer 35
millions de ces compteurs d’ici 2021 dans les logements anciens. Ce nouveau type de
compteur est parfois désigné par l’expression « compteur intelligent »142, nous lui préférons le
qualificatif de « communicant ». Il nous paraît en effet hasardeux d’attribuer à un objet cette
140
http://www.google.com/powermeter/about/
Les ingénieurs parlent de smart metring (comptage intelligent) pour désigner les nouveaux compteurs qui
communiquent les informations de comptage à l’opérateur ; et de smart grid (réseau intelligent) ceux qui en plus
permettent aux opérateurs d’agir sur le système électrique du client.
142
Les compteurs électriques intelligents obligatoires en 2012, Le Blog du Monde.fr, 10 septembre 2010,
http://ecologie.blog.lemonde.fr/2010/09/06/les-compteurs-electriques-intelligents-continuent-de-fairepolemique/
141
110
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
faculté du vivant, la capacité du compteur à recevoir et à envoyer des informations sur la
consommation constituant déjà une amélioration suffisamment intéressante. L’objectif affiché
par le distributeur d’énergie sur son site internet143 est d’améliorer l’information des
consommateurs sur leurs consommations d’énergie pour « favoriser la maîtrise de l’énergie ».
En effet, la mise en place de cette nouvelle infrastructure va permettre aux fournisseurs
d’énergie de développer des services d’information en temps réel censés rendre plus lisibles
les consommations d’énergie et donc bénéficier en priorité au consommateur. Ce déploiement
à venir est présenté par ses promoteurs (Etat et industriels) comme une « rupture
technologique » qui porte beaucoup d’espoir en matière d’économie d’énergie réalisée par le
consommateur. Mais ce bénéfice espéré nous paraît doublement incertain : d’une part au
niveau de l’efficacité des compteurs communicants sur les pratiques domestiques ; d’autre
part au niveau de l’acceptabilité sociale de ce dispositif.
D’une part, l’amélioration de l’information des consommateurs sur leurs consommations
d’énergie est une condition du développement d’une réflexivité énergétique sur leurs
pratiques domestiques. Mais encore faut-il qu’il s’agisse d’une information qui fasse sens :
ces compteurs permettront-ils aux consommateurs de distinguer leurs consommations par
poste ? Cela dépendra des services proposés par les opérateurs pour rendre compte aux
consommateurs de leur consommation d’énergie. Mais surtout, il serait illusoire de penser que
le fait de disposer d’une information pertinente sur ses consommations d’énergie suffise à
engager des actions d’économie d’énergie. C’est une condition nécessaire mais non suffisante.
Nous montrerons dans les parties suivantes qu’au-delà de la « défaillance d’information »
beaucoup d’autres contraintes s’opposent à la mise en pratique d’actions d’économie
d’énergie. Bien souvent ce n’est pas l’intention qui fait défaut aux actions économies
d’énergie mais plutôt les ressources (culture technique par exemple) et la marge de
manœuvre sur les équipements énergétiques (chauffage collectif). Nous verrons que la
consommation d’énergie s’inscrit dans toute une diversité de pratiques sociales qui se
comprennent à travers des logiques d’action variées qui n’ont rien à voir avec l’énergie.
D’autre part, l’installation de ces nouveaux compteurs soulève des critiques qui montrent que
les programmes d’économie d’énergie se heurtent à toute une diversité d’enjeux sociétaux
parfois très éloignés de l’énergie. L’introduction d’un nouvel équipement dans l’espace
domestique n’est jamais neutre, d’autant plus quand celui-ci est imposé par l’Etat. Les
143
Site internet d’ErDF : http://www.erdfdistribution.fr/Linky
111
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
critiques ont émergé lors d’une controverse au moment de l’expérimentation menée par ErDF,
qui a testé les compteurs communicants dans un échantillon de logements de la région
lyonnaise. L’arrivée de ces compteurs, surnommée « Linky » par ErDF, a provoqué deux
catégories de critiques : une relevant de la défense de la vie privée (privacy) et une autre
relative au consumérisme. La première a été formulée par la Commission Nationale
Informatique et Liberté (CNIL) dans un avis rendu en août 2010 : « Les compteurs électriques
intelligents en question »144. Elle met en garde sur la confidentialité des informations de
consommation transmises par ces compteurs aux distributeurs et aux fournisseurs d’énergie.
En effet, elles sont « très détaillées et permettent de savoir beaucoup de choses sur les
occupants d'une habitation, comme leur horaire de réveil, le moment où ils prennent une
douche ou bien quand ils utilisent certains appareils » (CNIL). Ces compteurs sont en
quelques sortes une fenêtre ouverte sur l’espace domestique pour les opérateurs. En outre,
ils permettent au fournisseur un contrôle des appareils à l’intérieur même du logement qui
était auparavant l’exclusivité des habitants. Ainsi l’opérateur Voltalis145 installe chez les
particuliers une box « Blue Pod » reliée au compteur qui coupe à sa demande certains
appareils comme le chauffage électrique ou le ballon d’eau chaude. Voltalis valorise ensuite
l’électricité économisée sous la forme de « capacité d’effacement »146 auprès d’autres
fournisseurs d’énergie pour leur permettre de gérer les pointes de consommation.
L’installation des compteurs communicants peut alors être interprétée comme une
double atteinte à la vie privée, à la fois parce qu’elle trahit l’intimité de l’espace domestique
mais aussi restreint la liberté d’action dans ce même espace.
La seconde catégorie de critiques à l’encontre de ces compteurs relève du consumérisme car
elle contredit l’idée d’un bénéfice pour le consommateur et affirment qu’ils sont surtout
profitable aux opérateurs énergétiques. Elles sont formulées par des associations de
consommateurs généralistes (60 millions de consommateurs147) et spécialisés sur l’habitat
(Association des Responsables de copropriété148). L’idée centrale est que ces nouveaux
compteurs constituent avant tout un coût pour le consommateur. D’une part, même si
144
Site de la CNIL : http://www.cnil.fr/en-savoir-plus/fiches-pratiques/fiche/article/les-compteurs-electriquesintelligents-en-questions/
145
L’Expension, « Affaire Voltalis-EDF: un conflit plus économique qu'écologique », 24 juillet 2009.
146
La « capacité d’effacement » correspond à une baisse de consommation, en d’autres termes une entreprise
vend au fournisseur d’énergie les économies qu’elle fait réaliser à ces clients.
147
Site de 60 Millions de Consommateurs :
http://www.60millions-mag.com/actualites/archives/le_compteur_electrique_linky_en_six_questions
148
ARC, « Qui sera le plus intelligent ? Le compteur ou le copropriétaire ? », Septembre 2010.
http://www.unarc.asso.fr/site/actumois/oct10.pdf
112
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
leur installation ne sera pas directement facturée, elle va entraîner une augmentation du coût
de l’abonnement qui sera payé par le consommateur. D’autre part, ces compteurs vont
permettre aux fournisseurs de proposer de nouvelles offres tarifaires reflétant mieux les coûts
de production de l’électricité c'est-à-dire que l’électricité sera plus chère pour le
consommateur en période de forte consommation.
En effet, les compteurs communicants sont aussi un moyen pour les producteurs d’énergie de
maîtriser le problème posé par les « pointes de consommations ». Lors de ces périodes, la
production électrique nucléaire française n’est pas suffisante pour répondre à la demande, les
fournisseurs d’énergie sont contraints de faire appel aux importations et aux centrales
thermiques plus coûteuses et aussi plus polluantes. La modulation tarifaire et les coupures
ciblées rendu possible par les nouveaux compteurs sont alors censées produire un effet
« d’effacement » c'est-à-dire une baisse momentanée de la demande. Ces dispositifs
correspondent alors à une prise de contrôle accrue du producteur sur le consommateur et ses
pratiques domestiques. Les compteurs communicants apportent un bénéfice pour les
producteurs, une baisse des coûts, mais le bénéfice pour les consommateurs reste
incertain en matière d’économie d’énergie. Comme le souligne l’Association des
Responsables de Copropriété : « Un bon compteur ne suffit pas : il faut en plus que quelqu’un
le suive, et un système efficace de gestion des données ». Cette critique rejoint l’idée que nous
avons développé sur la nécessité de mettre à disposition du consommateur une information
pertinente pour l’aider à transformer ses pratiques. Au final, l’acceptabilité sociale des
compteurs communicants se jouera sur leur appropriation par les consommateurs. Si les
promoteurs de ces dispositifs ne prennent pas en compte les critiques formulées à son
encontre, il y a fort à parier que les français opposeront une résistance à leur généralisation,
comme le laisse déjà présager certains mouvements sociaux en Californie149.
1.5 Conclusion de chapitre
Nous avons voulu aborder la consommation d’énergie dans l’espace domestique en
commençant par étudier sa représentation sociale. Alors que dans la connaissance experte la
consommation d’énergie est une quantité abstraite (kWh), sa connaissance profane repose sur
un mode de perception essentiellement matériel, à travers les objets consommateurs d’énergie.
La consommation d’énergie domestique apparaît alors comme dispersée entre les différents
espaces du logement et les multiples activités domestiques qui mobilisent les objets
149
Blog californien « Stop Smart Meters » : http://stopsmartmeters.wordpress.com/
113
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
énergétiques. De plus cette perception est élargie par d’autres dimensions symbolisant les
ressources d’un espace domestique au contour variable (eau, temps, énergie grise) dont les
habitants tiennent compte dans leurs arbitrages. Le compteur, la facture, ou encore l’étiquette
énergie ne permettent pas au consommateur d’exercer une « réflexivité énergétique » sur ses
pratiques domestiques. La nature des informations fournies par ces supports n’est pas
pertinente pour donner une signification énergétique aux pratiques. L’évaluation du niveau de
consommation d’énergie par les consommateurs repose alors sur des signes subjectifs
(présence d’objet, taille, bruit…) qui produisent une représentation incertaine et souvent
décalée des pratiques les plus énergivores. Il existe donc aujourd’hui un déficit
d’information objective et pertinente sur la consommation d’énergie alors qu’il s’agit
d’une condition d’évolution des pratiques.
Les entretiens avec les militants montrent que l’exercice d’une réflexivité énergétique suppose
aujourd’hui des pratiques de suivi des consommations (relevé de compteur) et une analyse des
informations distinguant les postes de consommation. Mais ces pratiques expertes sont
réservées à de militants écologistes disposant de compétences scientifiques permettant de
donner un sens aux données, et dont l’imaginaire fort les incite à surmonter les contraintes de
cette innovation domestique. Cependant une dynamique d’innovation se constitue depuis
quelques années autour de la nécessité d’améliorer l’information des consommateurs.
Elle est visible dans les offres de « box énergie » proposées par les fournisseurs avec plus ou
moins de succès, mais aussi dans les outils d’analyse des consommations conçu par des
acteurs parfois éloigné du marché de l’énergie. Ce besoin d’information des consommateurs a
aussi donné lieu à un programme gouvernemental d’installation à grande échelle de nouveaux
compteurs communicants pour les années à venir. Ces nouveaux compteurs pourraient
favoriser la généralisation de la réflexivité énergétique dans la population en améliorant la
qualité et l’accès aux informations sur la consommation d’énergie domestique. Mais
l’information fournie par ces dispositifs permettra-t-elle au consommateur de donner un sens
énergétique à ses pratiques domestiques ? Les critiques non résolues sur ces compteurs ne
vont-elles pas limiter leur appropriation par les consommateurs ? Les promoteurs de ces
dispositifs ne doivent pas éluder ces questions s’ils souhaitent que compteur intelligent rime
avec économie d’énergie.
114
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
CHAPITRE 2
LA CONSOMMATION D’ENERGIE AU CŒUR DES ACTIVITES
DOMESTIQUES
Après avoir analysé les représentations de la consommation d’énergie domestique, nous
allons nous concentrer sur les pratiques sociales. Il s’agit d’appréhender la consommation
d’énergie domestique à partir d’une description des conduites sociales concrètes c’est-àdire de « ce que les gens font ». Cet angle d’étude correspond au choix d’une démarche
empirico-inductive qui commande de partir des données de terrain pour élaborer des
hypothèses explicatives du phénomène. L’un des principes de notre cadre méthodologique est
de séparer l’analyse des pratiques de celle des représentations. En effet, « le point de départ
empirique est qu’il y a un écart entre ce que les personnes disent, ce qu’elles pensent, et ce
qu’elles font, c'est-à-dire entre leurs intentions et leurs actions. Cet écart vient du jeu social
dans lequel les acteurs sont intéressés et des normes sociales incorporées qu’ils suivent sans
en être vraiment conscients » (p. 93)150. Nous nous démarquons ainsi des sondages qui se
focalisent sur la « conscience environnementale » et questionnent les intentions pour en
déduire des changements dans les pratiques concrètes. En outre, nous proposons ici une
approche descriptive des pratiques de consommation d’énergie et non une approche
normative. Il ne s’agit pas d’étudier les « pratiques environnementales »151 c'est-à-dire
uniquement les gestes qui vont dans le sens de la protection de l’environnement. Mais
l’ensemble des pratiques associées à la consommation d’énergie dans l’univers domestique,
qu’elles aillent dans le sens d’une économie d’énergie ou au contraire d’une plus forte
consommation.
Ce sont donc les « pratiques sociales » qui constituent ici notre principal objet d’étude.
Comme l’a montré Anthony Giddens152 cet angle permet de sortir des impasses théoriques
classiques entre individualisme et holisme, ou entre subjectivisme et objectivisme. Les
pratiques sociales sont à la fois individuelles car ce sont les individus qui en sont porteurs ;
150
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que-Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2006.
IFEN, « Les opinions et les pratiques environnementales des ménages », RéférenceS, L’environnement en
France, Juin 2010.
152
GIDDENS Anthony, La constitution de la société, Collection Quadrige, Editions des PUF, 2006 (1984)
151
115
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
mais en même temps collectives car elles sont partagées par des groupes sociaux au sein
desquelles elles se reproduisent. Ainsi étudier les pratiques ne consiste pas uniquement à
décrire les conduites individuelles mais aussi à mettre en lumière les logiques d’action et les
contraintes qui expliquent la reproduction des pratiques. De plus, le choix d’aborder la
consommation d’énergie à partir des pratiques sociales nous semble être une approche
relativement originale, notamment vis-à-vis des approches plus courantes de nature technicoéconomiques. Les économistes traitent de la consommation d’énergie domestique à partir des
types d’énergie (électricité, gaz, fioul, bois…) qu’ils distinguent à travers leur prix et leur coût
pour le ménage. Les ingénieurs considèrent plutôt les postes de consommation d’énergie
domestique (chauffage, eau chaude, éclairage, cuisson, « usages spécifiques » de l’électricité)
afin de mesurer la quantité d’énergie consommée. L’approche de la consommation d’énergie
domestique à travers les pratiques sociales permet au sociologue d’englober l’ensemble des
postes et des énergies, tout en mettant l’accent sur la situation, les interactions avec les autres
pratiques, et les significations de la consommation d’énergie du point de vue des habitants.
La consommation d’énergie domestique comme construit social est le résultat de
décisions d’équipement et des usages associés à ces équipements. Dans le langage des
experts, l’expression « comportement de consommation d’énergie » met souvent ensemble
ces deux dimensions de la consommation que nous distinguerons. Dans l’étude des pratiques
sociales liées à la consommation d’énergie nous différencierons les usages d’une part et les
décisions d’équipement d’autre part. Une partie des « pratiques énergétiques » sont des gestes
quotidiens, des routines, qui s’appuient sur l’utilisation de dispositifs techniques consommant
de l’énergie. Par exemple : prendre sa douche, préparer un repas, allumer la lumière, régler le
chauffage… Ces pratiques nous les désignons par la catégorie conceptuelle des « usages » que
nous empruntons à la sociologie des techniques dans le domaine des Technologies de
l’Information et de la Communication153. Il s’agit de mettre en lumière l’appropriation
(prendre pour soi) des techniques par les habitants et des significations qui leurs sont
associées. Une autre catégorie de comportements de consommation d’énergie relève des actes
d’achat des appareils consommant de l’énergie et que nous désignons par la notion de
« décisions d’équipement ». Par exemple : acheter une ampoule basse-consommation, un
lave-vaisselle ou un lave-linge… Il s’agit d’événements plus ponctuels que les usages et qui
n’impliquent pas toujours les mêmes acteurs. Nous verrons qu’à l’échelle d’observation
153
JOUET Josiane, « Retour critique sur la sociologie des usages », Réseau, 2000. Disponible sur :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_2000_num_18_100_2235
116
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
microsociale, la décision s’analyse comme une suite de pratiques plutôt que comme un
arbitrage individuel à un instant donné.
La distinction entre usage et décision d’équipement se justifie principalement par le fait que
ces deux pratiques reposent parfois sur des acteurs différents. En logement collectif, les
habitants utilisent très souvent un mode de chauffage qu’ils n’ont pas choisi, que ce soit en
HLM ou en copropriété. Toutefois pour un grand nombre de pratiques domestiques liées à
l’énergie, ces deux dimensions se trouvent en « inter-retro-action »154. Les usages
quotidiens sont pris en compte par les habitants dans leurs décisions d’équipement, et les
modalités de l’acquisition influent sur l’utilisation de l’équipement. Pour rendre compte des
rapports entre usages et décision, nous utiliserons la notion « d’itinéraire »155 proposée par
Dominique Desjeux. Appliquée à la décision, elle permet de mettre en lumière comment
l’achat est en réalité conditionné par toutes les autres étapes du processus de consommation :
transport, installation, utilisation, et déchet. Par exemple, nous montrerons que pour
comprendre la décision d’équipement en ampoules basse-consommation il faut considérer
tout « l’itinéraire de décision » et pas seulement le moment de l’achat. Appliquée aux usages,
la notion « d’itinéraire de pratiques » invite à considérer la consommation d’énergie comme le
résultat d’une activité domestique plutôt que comme le seul usage d’un équipement
énergivore. Par exemple, nous montrerons que dans les pratiques alimentaires la
consommation d’énergie ne se réduit pas à la conservation et à la cuisson des aliments mais
intervient au moment de l’achat des aliments et au moment du repas.
Pour l’analyse des pratiques domestiques, nous emprunterons à Michel de Certeau, la
notion de « tactique »156 afin de désigner les modalités de pratiques mises en œuvre par
les habitants visant à économiser l’énergie. Pour cet auteur, la tactique est un « art de
faire » qui joue sur les failles du système, et qui sans sortir du système, invente des marges de
manœuvre en utilisant astucieusement les contraintes. Avec cette notion, de Certeau entend
mettre en avant que la consommation est aussi une forme de production ou encore
« d’invention du quotidien » pour reprendre le titre de son ouvrage. Autrement dit, il met
l’accent sur l’autonomie des consommateurs vis-à-vis des programmes que leur impose les
producteurs, les économies d’énergie constituant alors une forme de résistance ou
154
MORIN Edgard, La Voie, Pour l’avenir de l’humanité, Editions Fayard, 2011.
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2006.
156
DE CERTEAU, L’invention du quotidien, Arts de faire, Collection Folio, Editions Gallimard, Paris, 1980, p.
131.
155
117
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
« d’innovation par les usages »157. De Certeau regroupe sous le terme de « braconnage »
toutes les tactiques, ruses, détournements, ou bricolages, qui montrent que le consommateur
est un innovateur à part entière. Précisons qu’il oppose la « tactique » du consommateur à la
« stratégie » du producteur, mais finalement sa notion de tactique semble assez proche de
celle de stratégie développée par Michel Crozier car elle souligne les marges de manœuvre de
l’acteur dans le système. Pour nous, elle vient souligner que les pratiques économes ne sont
jamais la simple application des prescriptions d’économie d’énergie. Les tactiques comportent
toujours une part de reconstruction et d’improvisation en fonction de la situation.
Les descriptions de leurs pratiques données par les enquêtés nous ont conduis à élaborer une
typologie qualitative des consommations d’énergie domestique, selon la méthode de l’idéaltype158. Dans le cadre de notre approche ethnographique, nous distinguerons les
consommations liées aux activités domestiques que nous étudierons dans un premier temps,
des consommations d’ambiance que nous analyserons dans un second temps. Certaines
consommations
d’énergie
s’inscrivent
très
fortement
dans
une
activité
domestique spécifique comme les loisirs, l’alimentation, l’hygiène ou encore le nettoyage.
Ces pratiques renvoient alors à des consommations d’énergie plutôt discontinues, liées à une
action ponctuelle des habitants. Elles sont localisées dans une pièce du logement même si
cette pièce peut varier en fonction des logements. Elles sont relativement stables tout au long
de l’année, en revanche elles connaissent des variations journalières ou hebdomadaires. A
l’opposé, certaines consommations d’énergie comme l’éclairage ou le chauffage ont la
spécificité de ne pas s’organiser autour d’une activité domestique précise mais de constituer
une pratique sociale à part entière. Il s’agit de consommation d’énergie liée à l’occupation du
logement c'est-à-dire à la présence des habitants. C’est ce que l’on peut appeler une «
consommation d’ambiance » dont la finalité est d’agir sur l’environnement intérieur de
l’habitat. Elles concernent toutes les pièces du logement même si les pratiques varient en
fonction des espaces. Elle subit de fortes variations saisonnières même si les pratiques courent
tout au long de l’année. Le tableau ci-dessous reprend les principales caractéristiques de ces
deux catégories conceptuelles.
157
CARDON Dominique, « L’innovation par les usages », Enjeux de mots, Editions C & F, 2005. Disponible
sur : http://vecam.org/article588.html
158
WEBER Max, Essais sur la théorie de la science, Editions Plan, Paris, 1965.
118
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Figure n°6 : les deux types de consommation d’énergie dans l’espace domestique
Consommations d’ambiance
Consommations liées aux activités
Finalité
Agir sur l’environnement intérieur
Permettre une activité
Temporalité
Longue / continue
Courte / discontinue
Variation
Saisonnière
Journalière / hebdomadaire
Espace
Ensemble du logement
Concentrée sur une pièce
Poste
Chauffage et éclairage
Eau chaude et électricité (USE)
Cette distinction analytique a été forgée dans le cadre de notre démarche inductive c'est-à-dire
à travers l’observation et l’analyse des données empiriques. En revanche, il ne s’agit pas de
catégories indigènes qui font sens du point de vue des habitants. Ces catégories ont pour
principal intérêt de mettre en lumière la cohérence de consommations d’énergie qui
s’éparpillent au sein d’un grand nombre de gestes domestiques. Dans ce chapitre nous
étudierons les pratiques de consommation d’énergie liées aux activités domestiques :
alimentation, nettoyage, hygiène du corps, et loisirs. Nous rentrerons dans chacune de ces
activités afin de comprendre comment la consommation d’énergie participe de la construction
sociale de la vie domestique. Dans ces différentes dimensions, à quelles pratiques correspond
une consommation d’énergie et qu’elle est sa place ? Peut-on identifier des contraintes à la
réduction de cette consommation et à l’inverse des tactiques d’économie d’énergie ? Dans le
chapitre suivant, nous analyserons à l’échelle microsociale une première consommation
d’ambiance, l’éclairage, tout en amorçant une analyse à l’échelle mésosociale. La seconde
partie de cette section sera entièrement consacrée à la seconde consommation d’ambiance, à
savoir les pratiques de chauffage.
119
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
2.1 Les pratiques alimentaires, une consommation d’énergie du magasin
à l’assiette
2.1.1 Les économies d’énergie alimentaire : une question d’étiquette ou d’itinéraire ?
La question de la consommation d’énergie associée à l’alimentation est presque toujours
abordée au travers de celle des équipements électriques et plus particulièrement de leur
décision d’achat. La mise en place d’une étiquette énergie sur les « produits blancs »159 est
une mesure de maîtrise de l’énergie prise par le gouvernement déjà ancienne. Dès 1994, cette
étiquette informant le consommateur sur la performance énergétique de l’appareil
électroménager qu’il convoite, a été rendu obligatoire suite à une directive européenne.
Marie-Christine Zélém160 a analysé, pour le cas du réfrigérateur (p. 147), les conditions
d’appropriation de cette étiquette par les consommateurs dans le cadre des décisions
d’équipement. En 1999, époque où elle réalise l’enquête, l’étiquette énergie est encore peu
connue des consommateurs. Zélém fait apparaître les limites d’un dispositif visant à
influencer les décisions d’achat en se basant uniquement sur l’information des
consommateurs. Son propos se situe à deux échelles d’observation : mésosociale d’un côté à
travers l’analyse des stratégies des acteurs du marché, et microsociale de l’autre en
s’intéressant à la place du réfrigérateur dans les pratiques domestiques. D’une part,
l’apparition de l’étiquette énergie est venue contredire les intérêts des industriels, des
distributeurs et des vendeurs. D’autre part, le critère énergétique n’apparaît pas comme crucial
pour les ménages compte-tenu des usages et de la perception du réfrigérateur. Dix ans après,
cette situation a profondément évolué dans la mesure où la plupart des produits proposés à la
vente disposent de la meilleure note énergétique (les consommateurs ont désormais le choix
entre A ; A+ ou A++). Malgré une évolution favorable du marché, « achetez avec
l’étiquette énergie » est toujours aujourd’hui le premier conseil dans la liste des écogestes sur le site Internet de l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie
(ADEME)161. On peut se demander si ce conseil portant sur la décision d’équipement reste
pertinent au regard de l’état actuel de l’offre en matière d’électroménager ?
159
L’expression « produits blancs » désigne les appareils électroménagers, principalement : réfrigérateurs, lavelinge, lave-vaisselle, congélateur…
160
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010.
161
ADEME – Espace Eco-citoyens, http://ecocitoyens.ademe.fr/mon-habitation/bien-gerer/equipementselectriques, Novembre 2010.
120
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Si l’on cherche les prescriptions de l’ADEME en matière d’économie d’énergie se rapportant
à l’alimentation, on peut se rendre dans la section « mon équipement électrique » du site
Internet. Une première partie d’entre eux figure dans une catégorie « Lavage et froid » qui
mélange à la fois ce qui relève du nettoyage et de la conservation des aliments. Une autre
catégorie, « Cuisson » aborde la dimension des usages à travers des conseils comme
« couvrez vos casseroles quand vous faites bouillir l’eau » ou « profitez d’une fin de cuisson
pour lancer un nettoyage [du four] par pyrolyse ». Enfin dans une autre section du site, « mes
achats » et « alimentation » on trouve des conseils concernant le choix des produits
alimentaires. Ils préconisent le recours aux labels et se concentrent sur le mode de production
des aliments. Dans cette section, la consommation d’énergie devient une dimension de la
pratique parmi d’autres : « les produits surgelés sont très gourmands en énergie » ou encore
« un fruit importé hors saison consomme pour son transport 10 à 20 fois plus de pétrole que le
même fruit produit localement et acheté en saison ». Autrement dit, les prescriptions
d’économie d’énergie concernant les pratiques alimentaires sont dispersées dans
différentes endroits du site Internet. L’entrée principale reste celle de la décision
d’équipement en appareil électroménager et dans une moindre mesure celle des usages de ces
équipements. De plus, la dimension énergétique du choix des produits alimentaires apparaît
comme mineure par rapport à leur mode de production.
Pourtant, le discours des militants sur leur consommation d’énergie liée à l’alimentation met
en lumière une cohérence autour des pratiques alimentaires qui dépasse le cadre de l’usage
des équipements. Les consommations d’énergie ne se limitent pas à la conservation des
aliments et à la cuisson, mais commencent dès l’achat des produits et se poursuivent au
moment du repas. Autrement dit, la cuisine n’est pas le seul lieu de consommation d’énergie
domestique reliée à l’alimentation, il faut aussi prendre en compte, en amont le moment des
courses et en aval le moment du repas. De ce fait, il nous paraît pertinent d’utiliser le modèle
de « l’itinéraire » de Dominique Desjeux pour donner une description de toutes les pratiques
alimentaires dans leur dimension énergétique. Il s’agit de montrer, à l’échelle microsociale,
comment à chaque étape des pratiques alimentaires la consommation énergétique est
prise en compte ou non. Comment l’intention d’économiser l’énergie se confronte aux autres
logiques d’action guidant les pratiques alimentaires et aux contraintes associées ?
121
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
2.1.2 « L’énergie grise » dans le choix des produits et des lieux de ventes
Au moment des courses alimentaires, les militants évoquent « l’énergie grise » comme un des
critères de choix des produits. En ce qui concerne l’alimentation, cette expression désigne non
seulement la consommation d’énergie nécessaire à la fabrication ou à la transformation du
produit mais aussi celle liée à son transport. Il est évident que ce critère n’est pas le seul pris
en compte dans le choix des produits alimentaires, néanmoins sa prise en compte conduit
l’individu à des pratiques d’achat spécifiques à deux niveaux : le choix du lieu d’achat, et le
choix des produits. Il s’agit pour les militants de réduire leur consommation d’énergie en
privilégiant certains circuits de distribution et certains produits plutôt que d’autres.
D’une part, la prise en compte de « l’énergie grise » conduit les enquêtés à hiérarchiser les
lieux de vente en fonction de leur caractère énergivore. Tout en bas de ce classement se trouve
la grande distribution dont le modèle est considéré comme très consommateur d’énergie étant
donné le nombre des produits importés et la nécessité de prendre sa voiture. « En fait moi
quand je fais mes courses j’essaye à tout prix d’éviter le Monoprix » (militant, seule). Au
milieu du classement, les militants positionnent le commerce de proximité, « ensuite il y a
l’économie locale, le petit commerce », le voisinage du domicile permettant d’éviter le
recours à la voiture. Tout en haut du classement, les enquêtés privilégient les « circuits
courts »162 c'est-à-dire la vente directe des produits au consommateur par le
producteurs : « Et après le mieux c’est l’AMAP ». L’exemple le plus courant de circuit court
est le marché de rue, mais plusieurs enquêtés ont recours aux Associations pour le Maintien
de l’Agriculture Paysanne (AMAP), qui proposent aux citadins la livraison hebdomadaire
d’un panier de fruits et légumes grâce à un système d’abonnement à un producteur local. «
L’abonnement à l’AMAP en fait c’est une amie qui m’en a parlé. Les légumes viennent de 100
kilomètres donc c’est une vraie AMAP, ce n’est pas une de celle où il t’envoie des ananas, on
est abonné à un seul producteur » (militant, colocation). La consommation d’énergie grise est
alors diminuée par la proximité géographique qui limite le transport des marchandises, mais
aussi par le caractère brut des produits proposés qui n’ont pas connu de transformation
industrielle.
162
DALIDO Anne-Laure, SCHEFFER Sandrine, Observer les circuits courts à l’échelle d’un territoire :
proposition d’un modèle d’analyse spatiale des données, en termes de système d’information géographique,
Université d’Anger, 2010.
122
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Au-delà de la dimension énergétique, il est intéressant de souligner que ce recours a des
circuits de distribution alternatifs s’accompagne d’un discours valorisant les liens
sociaux qu’ils procurent. Le mode d’approvisionnement dominant, le supermarché, est
dénoncé pour son caractère déshumanisant. Au contraire, le commerce de proximité autorise
des liens personnalisés avec le commerçant, et les circuits courts permettent une relation
inédite entre citadins-consommateurs et agriculteurs. En effet, en plus du lien marchand qui
s’établit, certaines AMAP demandent à leurs adhérents de passer une journée par an avec
l’agriculteur pour l’assister dans son travail agricole163. L’échange social ne se réduit donc pas
à une relation marchande mais s’enrichit d’un mécanisme de don et de contre-don. A propos
du choix des lieux de vente, l’énergie est seulement une des dimensions de la
transformation des pratiques alimentaires vers des modes de consommation plus
durables.
D’autre part, l’attention portée à l’énergie grise conditionne le choix des produits alimentaires
au moment des courses. Elle proscrit les « plats préparés » qui sont considérés comme plus
énergivores que les aliments bruts compte-tenu de la transformation industrielle des
aliments et de leur conditionnement. Il s’agit non seulement des produits frais mais aussi des
produits surgelés dont les conditions de conservation imposent une consommation d’énergie
encore plus importante. « Je ne suis pas trop plats cuisinés surgelés c’est une catastrophe la
chaîne du froid au niveau rendement énergétique » (militant, colocation). Cette logique
énergétique s’accompagne également d’une logique gustative voire d’une préoccupation
sanitaire : les produits bruts étant considérés comme meilleurs que les produits préparés ou
surgelés que ce soit pour le goût ou la santé : « Comme ça je sais ce que je mange, parce que
comme je me prends pas mal la tête sur tout ce qui est bouffe au niveau de la qualité »
(militant, seule). Pour autant, certains enquêtés évoquent l’achat d’aliments bruts surgelés :
« Je conçois d’acheter des légumes surgelés parce qu’il n’y a pas de manufacture, ce n’est
pas comme les plats cuisinés » (militant, colocation). En effet, l’énergie grise est en
concurrence avec une autre dimension de la consommation d’énergie domestique : « l’énergie
humaine », en l’occurrence le temps de préparation des repas. « On achète de temps en temps
des surgelés, par exemple pour le poisson qui se conserve mieux ou pour les poêlés de
légumes qu’on se fait quand on n’a pas trop le temps de se faire à manger » (militant,
couple). Dès l’achat des aliments, les arbitrages entre dépense d’énergie grise et dépense
163
DUBUISSON-QUELLIER Sophie, La consommation engagée, Collection Contester, Les Presses de Sciences
Po., Paris, 2009.
123
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
d’énergie humaine, peuvent conduire à relativiser le choix des produits alimentaires
sobres en énergie.
Si cette contrainte de temps apparaît dès l’étape des courses, c’est que les choix au moment de
l’achat conditionnent le temps nécessaire à la préparation des repas. Le choix des circuits de
distribution alternatifs et/ou celui de se tourner vers des produits non transformés implique
nécessairement un temps de préparation plus important. Quand le consommateur se retrouve
avec un panier de légumes encore plein de terre, il doit y consacrer plus « d’énergie
humaine » qu’avec un plat préparé qu’il suffit de mettre au four. « J’ai beaucoup de légumes
comme je suis à l’AMAP, quand tu as des légumes tu es obligé de cuisiner » (militant,
colocation). Au final, la prise en compte de l’énergie grise au moment de l’achat des
aliments suppose de transformer en profondeur l’ensemble de ses pratiques
alimentaires. Cette attention se combine à d’autres logiques relatives aux liens sociaux, à la
qualité de l’alimentation voire à la sécurité alimentaire. Mais elle se confronte à la contrainte
de temps que ce soit celui nécessaire aux courses ou à la préparation des repas.
Il nous semble que ce mode de consommation alimentaire relève d’une pratique de
« consommation engagée »164 qui introduit dans la pratique une dimension politique. Le
concept d’énergie grise reste pour le moment une catégorie de pensée relativement
confidentielle, réservée au milieu militant et à certains milieux professionnels qui l’abordent
à travers la notion de « cycle de vie des produits ». Cependant, l’analyse des pratiques et des
arbitrages des militants, indique ce que serait le coût du changement pour des individus moins
sensibles aux problèmes environnementaux.
D’un côté, les arbitrages en énergie grise supposent une forte réflexivité sur son mode de
consommation alimentaire et une connaissance des filières pour évaluer l’emprunte carbone
de ses choix individuels. L’accès à cette information pourrait bien être facilitée à la suite
des engagements pris par la grande distribution dans le cadre du Grenelle de
l’Environnement165. Il est question de mettre en place progressivement, à côté des étiquettes
habituelles indiquant le prix des produits, des « étiquettes carbone » informant sur le bilan en
CO² du produit. La généralisation de cette étiquette pourrait contribuer à démocratiser la prise
164
DUBUISSON-QUELLIER Sophie, La consommation engagée, Collection Contester, Les Presses de Sciences
Po., Paris, 2009.
165
Site du Gouvernement Français, http://www.gouvernement.fr/gouvernement/une-etiquette-carbone-pour-lagrande-distribution¸2008.
124
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
en compte de l’énergie grise dans le choix des produits. Cependant la récente controverse166
autour des méthodes de quantification des impacts environnementaux des produits a conduit à
reporter la généralisation de ces étiquettes qui restent pour le moment au stade expérimental.
Compte tenu des pratiques que nous avons observées, on peut comprendre la réticence de la
grande distribution à indiquer le bilan carbone des produits. Les consommateurs qui s’en
préoccuperaient seraient alors incités à se détourner de la grande distribution pour avoir
recours à des modes de distribution alternatifs.
D’un autre côté, la prise en compte de l’énergie grise se heurte à la répartition des rôles
sociaux dans l’espace domestique. En effet, on a vu que l’achat de produits alimentaires
bruts amènent un surcroît de travail domestique surtout au moment de la préparation du repas.
Or ce sont aujourd’hui les femmes qui effectuent la très grande majorité de ce travail, la part
des hommes n’ayant que très peu évolué ces dernières années. Le repas est la seconde activité
domestique, après le repassage, la plus souvent dévolue aux femmes167. Elles sont près de 40
% à le préparer « toujours » et le chiffre atteint près de 70 % si on ajoute les ménages où les
femmes le préparent « le plus souvent ». En définitive, le choix de produits alimentaires
moins énergivores serait lourd de conséquence en matière de répartition des rôles sexués. Soit
un temps de travail domestique supplémentaire pour les femmes alors que celui-ci est déjà
très élevé au même titre que leur taux d’activité professionnelle. Soit un temps de travail
supplémentaire pour les hommes, ce qui paraît peu vraisemblable compte tenu de son
évolution sur les trente dernières années. Finalement on peut se demander si les choix
environnementaux ne vont pas remettre en cause certains acquis du féminisme comme le
suggère Elisabeth Badinter dans son essai Le Conflit, la femme et la mère168. Elle y défend la
thèse selon laquelle la « maternité écolo » correspond à un accroissement des contraintes
domestiques pour les femmes.
2.1.3 La conservation des aliments, une consommation dépendante des usages
Après l'achat des aliments, la conservation est le second moment de consommation d'énergie
dans les pratiques alimentaires. Elle passe principalement par l'usage d'équipement
frigorifique : le réfrigérateur et le congélateur. Il ne s'agit plus cette fois d'une consommation
d'énergie indirecte comme avec l'énergie grise, mais d'une consommation directe d’énergie
166
Terra Eco, « Après la taxe, l’étiquette carbone à la trappe ? », http://www.terra-economica.info/L-etiquettecarbone-encore-un,9425.html, Mars 2010.
167
REGNIER-LOLLIER A, Population & Sociétés, n° 461, Ined, novembre 2009.
168
BADINTER Elisabeth, Le conflit, la femme et la mère, Editions Flammarion, 2010.
125
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
domestique, en l’occurrence d'électricité. Marie-Christine Zélem a déjà étudié la question de
la décision d'équipement en réfrigérateur afin d'identifier l'impact de l'étiquette énergie dans
les pratiques d'achat. Etant donné l'état actuel du marché qui propose désormais une majorité
de réfrigérateurs affichant une étiquette A ou mieux, il nous a semblé intéressant de nous
pencher sur la question des pratiques de conservation des aliments. Nous avons cherché à
savoir dans quelle mesure les usages des équipements frigorifiques sont-ils susceptibles
d'influencer la consommation d'énergie ? Zélem insiste sur le processus de
« réappropriation » et de « banalisation » du réfrigérateur qui conduit la plupart des individus
à « occulter les usages que l'on en fait en termes de consommation électrique » (p. 153). Or
notre échantillon de militants écologistes, se caractérise par une forte réflexivité sur ses
pratiques domestiques en matière de consommation d’énergie. Elle les conduit à débanaliser
le réfrigérateur et sa consommation d’énergie, tout en élaborant différentes tactiques visant à
réduire cette consommation. Nous verrons aussi ce qu’il en est de la perception d’un autre
objet domestique de conservation : le congélateur.
a) Le réfrigérateur, un objet indispensable mais des usages différenciés
Y compris pour des individus prônant la sobriété énergétique, la possession d’un réfrigérateur
apparaît comme essentielle à la vie domestique. « Le frigo c’est indispensable à moins de
manger tout en boîte ! » (militant, couple). Pourtant, « en 1948, moins de 2% des foyers
électrifiés ont un réfrigérateur »169. Les familles habitant en appartement utilisaient des gardemanger à l’air libre pour conserver les aliments. La situation ombragée de ces placards (en
face Nord, sur le balcon…) permettait de remplir une fonction de conservation sans dépense
d’énergie. Mais aujourd’hui, le réfrigérateur est le bien durable le plus diffusé dans la
société française : son taux d’équipement atteint 99,8 % soit la quasi-totalité de la
population170. Au niveau du résidentiel, la consommation d’énergie des réfrigérateurs est
compté avec le reste des usages spécifiques de l’électricité qui représentent 17 % des
consommations totales171. La catégorie statistique des « usages spécifiques de l’électricité »
mélange l’ensemble des consommations d’électricité hors chauffage, eau chaude, et cuisson,
c'est-à-dire l’éclairage, l’électroménager et l’électronique. D’après des chiffres de 1991 cités
169
ROUARD Jacques, « Les Trente Glorieuse de l’équipement ménager », in Le confort moderne dans l’habitat,
Editions CAUE du Rhône, Lyon, 2007.
170
Données INSEE, 2007. http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon05135
171
ADEME, Les chiffres clés du bâtiment, énergie, environnement, ADEME Editions, 2009.
126
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
par Marie-Christine Zélem, le réfrigérateur compte pour 5 % du total des consommations
d’énergie d’une résidence principale172.
La nécessité de disposer d’un réfrigérateur se fait aussi sentir hors de l’espace domestique, ce
qui montre a quel point cet objet est ancré dans la pratique alimentaire au quotidien. Certains
lieux de travail sont équipés d’un réfrigérateur pour permettre aux salariés de stocker la
nourriture pour le déjeuner, ou celle destinée aux pots entre collègues. « Il y en a qui veulent
un frigo, pour eux c’est plus hygiénique parce qu’on n’a pas d’endroit pour stocker la
nourriture que l’on se fait pour le midi. Et puis ça fait partie de l’ensemble des choses qu’il
doit y avoir dans un bureau » (militant, seule). Toutefois, en habitat collectif, certaines
pratiques limitent la multiplication des réfrigérateurs en évitant le double-équipement. Ainsi
dans les colocations, il est d’usage que les habitants partagent un frigo collectif en se
réservant chacun un étage173 plutôt que de multiplier les appareils de petite taille.
Si l’équipement en réfrigérateur paraît indépassable, en revanche ses usages sont différenciés
et ont des conséquences variables sur sa consommation d’énergie. Nous avons identifié
quatre facteurs ayant un impact sur la consommation du réfrigérateur : l’aménagement
de la cuisine, les pratiques d’ouverture, le réglage de la température, et les pratiques de
remplissage.
Premièrement, la taille de la cuisine est, à double titre, un élément déterminant les
possibilités de réduire la consommation d’énergie du réfrigérateur. D’une part, la place
disponible conditionne la décision d’achat des réfrigérateurs, car les plus performants sont
aussi les plus volumineux en raison de l’épaisseur d’isolant. « Quand je l’ai acheté j’ai voulu
un A++ mais le problème c’est que je n’avais pas la place » (militant, seule). D’autre part, la
proximité du réfrigérateur avec une source de chaleur est perçue comme un facteur de
surconsommation. Cet élément figure d’ailleurs sur le site de l’ADEME qui préconise de
« placer les équipements de froid loin des sources de chaleur »174 c'est-à-dire d’un radiateur,
d’un équipement de cuisson ou d’un endroit ensoleillé. Mais la mise en pratique de ce conseil
s’avère limité par les contraintes d’espace de l’habitat collectif. « Le truc pour économiser
l’énergie avec le réfrigérateur ça serait de le mettre dans un endroit bien ventilé comme un
172
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010.
173
TINE François, 1997, Les habitudes alimentaires des français, Odense, Université d’Odense (Danemark),
Université Paris 5-Sorbonne
174
Site de l’ADEME, http://ecocitoyens.ademe.fr/mon-habitation/bien-gerer/equipements-electriques
127
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
cagibi mais je n’en ai pas » (militant, couple avec 1 enfant).
Ainsi un enquêté identifie la position de son réfrigérateur sous
Photo n°7 : le réfrigérateur
exposé à la chaleur
les plaques de cuisson (voir photo ci-contre) comme :
« l’incohérence sur laquelle je pourrais agir » (militant, seule).
Mais cette incohérence du point de vue de la consommation
d’énergie trouve sa logique au niveau de l’aménagement de
l’espace. En effet, dans les logements de petite taille, le manque
de place conduit généralement à prévoir une place pour un
réfrigérateur « encastrable » sous le plan de travail. « Ce frigo
c’est une énorme connerie de l’avoir mis là mais je n’avais pas
le choix. Soit je réaménage complètement la cuisine, soit je mets de l’isolant sous les plaques
mais là il faudrait que je le surélève et je ne vois pas bien comment parce que tout est
encastré donc je ne saurais pas faire » (militant, seule). Un emplacement adéquat pour le
réfrigérateur d’un point de vue énergétique nécessite de repenser les principes d’aménagement
des cuisines. Une telle contrainte a déjà été soulevée au moment de la mise en place du tri
sélectif des déchets qui suppose en plus de la poubelle classique, un réceptacle pour les
déchets recyclables, un autre pour le verre, voire un quatrième pour les déchets humides (le
« compost »). Les cuisinistes, et certains bailleurs sociaux, ont intégré cette contrainte dans la
conception des cuisines, mais on peut se demander s’il en va de même pour la contrainte
énergétique d’aménagement de l’espace culinaire.
Deuxièmement, les enquêtés perçoivent l’ouverture de la porte du réfrigérateur comme une
cause de la consommation d’énergie. « J’ouvre mon frigo donc ça consomme de l’énergie »
(militant, seule). Ainsi, une enquêtée décrit sa pratique de regroupement en début de
préparation et en fin de repas comme une tactique d’économie d’énergie. « J’essaye de
tout sortir et de tout ranger en même temps, et pas de sortir, le beurre, puis la confiture »
(militant, seule). Le réfrigérateur étant perçu comme une réserve de froid, il s’agit de diminuer
la fréquence des pratiques d’ouverture afin de limiter l’échange thermique et donc la
consommation d’énergie nécessaire pour retrouver la température de conservation. On voit ici
à quel point l’adoption d’un comportement économe en énergie peut nécessiter une remise en
cause des routines domestiques qui s’accompagne d’un alourdissement de la charge mentale
pour l’individu. Une position médiane consisterait à inciter les individus à ne pas laisser la
porte du frigo ouverte, ce que certains industriels ont bien compris en installant des alarmes
sonores pour rappeler à l’ordre les plus distraits.
128
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Troisièmement, le réglage du thermostat du réfrigérateur apparaît comme un élément
faisant varier la consommation d’énergie du réfrigérateur, un peu comme pour un
radiateur. Pour les enquêtés c’est une logique gustative et/ou sanitaire qui prime dans le
réglage du réfrigérateur, bien plus qu’une logique énergétique. En effet, l’économie d’énergie
ne doit pas annuler la fonction première de conservation du réfrigérateur. Mais, le réglage du
réfrigérateur apparaît comme une opération étonnamment complexe étant donné les
caractéristiques de l’outil de pilotage. Les réfrigérateurs sont le plus souvent dotés d’un
bouton rotatif indiquant la puissance avec des chiffres mais ne mentionnent pas toujours la
température. « Je l’ai baissé à 3 ou 4 mais je n’en sais pas ce que ça représente en degrés, il
n’y a pas la température » (militant, colocation). Dépourvu d’indicateur objectif, la
régulation du frigo se fait en fonction des exigences de conservation portant sur un
« aliment témoin ». Cet aliment varie en fonction des individus : le lait « la température du
frigo je la règle au toucher du lait » (militant, couple); les yaourts « je le règle avec les
yaourts quand je les sors je sens qu’ils sont trop froids » (militant, couple) ; la sauce
vinaigrette « j’ai changé le réglage de la température il n’y a pas longtemps parce que il y
avait de la sauce vinaigrette qui avait un peu durcie » (militant, colocation). Si la logique
d’économie d’énergie ne semble pas remettre en cause la fonction première du réfrigérateur,
en revanche les incertitudes sur le « bon réglage » de ce dernier peuvent conduire les
individus à surestimer la puissance nécessaire pour assurer cette fonction. En
n’informant pas de la température ambiante à l’intérieur du réfrigérateur, le dispositif incite
les individus à se reposer sur un indicateur subjectif et imprécis.
Cependant certains enquêtés déploient des tactiques conscientes de réglage visant à
diminuer la consommation d’énergie du réfrigérateur tout en permettant au réfrigérateur
de remplir sa fonction de conservation. L’un d’entre eux choisit de régler le thermostat au
minimum tout en renouvelant très fréquemment les aliments pour diminuer le temps de
conservation. « Tant que je vois que ça ne pourrit pas je ne vois pas pourquoi je la mettrai
plus forte, les choses ne restent pas longtemps dedans, j’utilise mon frigo pour deux repas par
semaine donc ça tourne pas mal » (militant, seule). D’autres choisissent de conserver le
même réglage, quelque soit les conditions climatiques, considérant qu’il s’agit du réglage
optimal d’un point de vue énergétique comme sanitaire. Pour le déterminer ils se basent, soit
sur leur expérience d’utilisateur pour compenser l’insuffisance d’indicateur : « Le frigo je ne
modifie pas souvent la température, en fait comme il est vieux quand je le mets à 3 c’est trop
froid quand je le mets à 2 ce n’est pas assez froid. J’ai réussi à le mettre un poil après 2, du
129
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
coup là je n’y touche plus trop » (militant, couple) ; soit en s’appuyant sur les prescriptions de
professionnels : « La température du frigo et du congélateur a été réglée par un technicien de
Darty il a mis la meilleure température, celle qui consomme le moins depuis je n’y ai pas
touché » (militant, couple avec 1 enfant). Enfin, une enquêtée déclare utiliser un thermomètre
pour ajuster le réglage du thermostat en fonction des variations climatiques. « J’utilise un
thermomètre pour le frigo car je ne sais pas trop à quoi correspond les chiffres 1-2-3-4 donc
je le mets à 5°C » (militant, seule). C’est grâce à ce dispositif technique supplémentaire,
apporté ici par l’utilisateur mais qui pourrait tout aussi bien être intégré dans les
réfrigérateurs, qu’elle parvient à un réglage conforme aux contraintes de conservation sans
dépense d’énergie superflue. A l’origine ce thermomètre lui a été distribué dans le cadre d’une
campagne de la Mairie de Paris sur le réglage de la température de chauffage à 19°C. Il est
amusant de constater qu’il a été réinterprété pour contrôler l’environnement thermique du
réfrigérateur.
Quatrièmement, les pratiques de stockage sont un dernier élément susceptible de faire
varier la consommation d’énergie du réfrigérateur. D’abord au niveau de la température à
laquelle les aliments sont entreposés dans le réfrigérateur. Plus l’aliment est chaud plus il
faudra d’énergie pour le refroidir, ce qui amène certains enquêtés à différer le rangement des
produits dans le réfrigérateur. « Mettre un truc chaud dedans ce n’est pas bon aussi, d’ailleurs
moi quand je me fais mes Tupperware je ne les mets au frigo que le lendemain » (militant,
seule). Ensuite, au niveau de la quantité des aliments stockés dans le réfrigérateur. Un
réfrigérateur vide est perçu comme un gâchis d’énergie : « Il est rarement plein, ça me frustre
d’ailleurs par rapport à ce que j’en fais, mais je ne peux pas faire plus petit » (militant,
seule). A ce titre, on peut remarquer que la liste des aliments entreposés dans le réfrigérateur
varie en fonction des ménages. Ils y entreposent divers produits pouvant aussi être conservé à
température ambiante. Il peut ainsi faire office de « placard » pour la moutarde ou encore pour
les œufs, cette pratique étant parfois favorisée par les emplacements réservés à cet effet par
les industriels. « Le pot de confiture on le met plus au frigo parce qu’on ne sait pas où le
ranger » (militant, couple).
Cette pratique de remplissage renvoie davantage à une logique de gestion de l’espace
disponible qu’à une logique énergétique, et pourtant elle n’est pas sans effet sur la
consommation d’énergie du réfrigérateur. Quand le réfrigérateur est plein, les aliments
emmagasinent le froid selon le principe physique de l’inertie thermique. C’est ce que souligne
une militante qui choisit de placer une brique dans son frigo pour résoudre le problème
130
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
de variation du taux de remplissage. « Je suis abonné à la liste de discussion NégaWatt et il
y avait un débat pour savoir si mettre une brique dans le frigo permet d’économiser de
l’énergie. J’ai voulu tester chez moi » (militant, seule). Cette tactique suppose un savoir
expert sur le fonctionnement d’un réfrigérateur que cette militante acquiert en suivant les
controverses technoscientifiques au sein d’une association d’experts sur les économies
d’énergie. Pour la plupart des individus, cette idée peut apparaître comme contre-intuitive :
plus le réfrigérateur est plein moins il consomme ! Elle n’est d’ailleurs pas reprise comme un
conseil d’économie d’énergie par le site de l’ADEME sur les éco-gestes.
Si le réfrigérateur apparaît comme un objet indispensable en revanche sa consommation
d’énergie peut s’avérer très variable. D’abord, en fonction de son niveau d’efficacité
technique intrinsèque, caractérisée on l’a vu par des étiquettes énergie de plus en plus
performantes. Toutefois, il serait vain de croire que le renouvellement « naturel » du parc de
réfrigérateurs aboutisse mécaniquement à une diminution des consommations d’énergie. En
effet, des campagnes de mesures réalisées au niveau européen 175 ont montré que le gain en
efficacité énergétique est compensé par l’augmentation du volume moyen des réfrigérateurs
neufs. Cet « effet rebond »176 invite à porter une plus grande attention à la diversité des usages
du réfrigérateur qui ont également un impact sur sa consommation d’énergie. Mais,
positionner le réfrigérateur dans un endroit frais n’est pas toujours évident compte de la petite
taille des cuisines en habitat collectif et des normes d’aménagement. Regrouper les pratiques
d’ouverture pour éviter la déperdition de froid suppose une lourde remise en cause des
routines domestiques. Régler le thermostat de façon optimale pour éviter un refroidissement
superflu n’est pas facile compte tenu de l’absence d’indicateur de température dans les
réfrigérateurs. Enfin, maintenir un frigo toujours plein pour faire jouer l’inertie peut apparaître
comme une idée relativement ésotérique et implique d’étrange bricolage. La focalisation des
pouvoirs publics sur le choix d’équipements efficaces peut avoir pour effet d’occulter les
possibilités de réduction des consommations par une modification des usages de ces
mêmes équipements. Ces changements dans les pratiques quotidiennes supposent alors une
forte réflexivité et une inventivité de la part des individus pour les identifier et surmonter les
contraintes d’une mise en pratique des usages sobres du réfrigérateur.
175
ENERTECH, Campagne de mesures des appareils de production de froid et des appareils de lavage dans
100 logements¸ Projet REMODECE, 2008. Disponible sur :
http://www.energiepositive.info/data/document/campanges-mesures-appareils-production-froid-lavagelogement.pdf
176
L’effet rebond désigne l’écart entre l’économie prévue et la consommation réelle à la suite d’une mesure
d’efficacité énergétique. On peut le considérer comme une forme d’effet pervers dans les politiques de maîtrise
de l’énergie.
131
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
b) Le congélateur, une consommation d'énergie ambivalente
Le congélateur n’est pas un objet diffusé de façon aussi massive que le réfrigérateur mais son
taux d’équipement atteint quand même près de 85 % dans la population française177.
L’unanimité qui prévaut chez les militants sur le caractère indispensable du
réfrigérateur ne se retrouve pas au niveau du congélateur dont la consommation
d’énergie paraît plus ambivalente. Pour certains, l’équipement en congélateur, notamment
quand il s’agit d’un appareil indépendant du réfrigérateur, apparaît comme une consommation
d’énergie superflue. « J’ai deux ou trois trucs honteux chez moi, j’ai un congélateur pourri
mais on me l’a donné récemment donc je ne sais pas encore si je vais le garder, le
congélateur je peux m’en passer » (militant, seule). Dans le même temps, la possession d’un
congélateur est perçue positivement quand elle participe de pratiques alimentaires visant à
économiser d’autres ressources : l’énergie humaine nécessaire à la préparation des plats mais
aussi éviter d’avoir à jeter des aliments. « Quand je fais la cuisine faire des gros plats comme
ça je cuisine qu’une seule fois et je les congèle après » (militant, couple avec 1 enfant).
On retrouve ici la forme des pratiques alimentaires déjà valorisées par les militants sur les
pratiques d’achat avec le primat des aliments bruts. En effet, ce qui est dénoncé c’est
l’utilisation du congélateur pour stocker des plats préparés industriellement. « J’ai un
freezer mais je n’achète jamais de surgelé » (militant, seule). En revanche, il est valorisé
quand il est utilisé pour conserver des plats préparés au domicile à partir d’aliments bruts. «
Dès fois je cuisine en grande quantité donc c’est pas mal de pouvoir congeler pour ne pas
devoir tout manger tout de suite » (militant, seule). Il participe alors d’une meilleure gestion
des ressources qui justifie la dépense d’énergie électrique supplémentaire pour la
conservation. Les ressources dont il est question sont non seulement le temps nécessaire à la
préparation, les matières premières mais aussi le budget du ménage : « Il y aura un
congélateur dans peu de temps parce que sinon tu ne fais pas d’économie d’échelle »
(militant, colocation). On retrouve pour l’équipement en congélateur, les arbitrages identifiés
au niveau de l’achat des aliments qui peuvent conduire à relativiser le choix de réduire sa
consommation d’énergie. Mais le congélateur représente également une tactique d’économie
d’énergie au moment de la cuisson en facilitant la mutualisation des pratiques de préparation,
que nous détaillerons plus loin.
177
INSEE, 2007 : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon05135
132
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
L’analyse de la perception du congélateur chez les militants nous permet de confirmer ce que
nous avons fait apparaître avec les usages du réfrigérateur. Ce n’est pas seulement la
possession d’un équipement ou sa performance théorique qui conditionne le niveau de
consommation d’énergie du ménage. Il faut aussi porter attention aux usages de ces
équipements qui peuvent être plus ou moins économes. On voit avec le cas du congélateur,
qu’un équipement énergivore peut participer d’un système plus général de gestion des
ressources domestiques du ménage dans les pratiques alimentaires. Les familles nombreuses
l’ont d’ailleurs bien compris car elles possèdent plus souvent que les autres ménages 178 un
congélateur leur permettant d’optimiser l’utilisation des ressources (matière premières,
budget, temps…) nécessaires à la préparation de repas en grande quantité. Ce résultat montre
tout l’intérêt de la méthode des itinéraires pour analyser la consommation d’énergie. Pour
comprendre comment elle se construit on ne peut se contenter d’une consommation « en
laboratoire », ou d’une étude de l’acte d’achat, il faut également observer l’usage.
2.1.4 La préparation du repas occulte la consommation d’énergie
Après les courses et la conservation, la préparation du repas est le troisième moment de
consommation d’énergie de l’itinéraire des pratiques alimentaires. Ces pratiques sont très
localisées puisqu’elles ont essentiellement lieu dans la cuisine ou « le coin cuisine ». La
consommation d’énergie découle des usages des équipements de cuisson utilisant de
l’électricité ou du gaz. La cuisson équivaut en moyenne 6,5 % de la consommation d’énergie
d’une résidence principale179. Mais il faut aussi tenir compte de l’ensemble des petits
équipements électriques facilitant la préparation du repas : mixer, centrifugeuse, cuiseur,
cafetière, bouilloire, grille pain… Ce « petit électroménager » représente quant à lui une part
indéterminée des 17 % de la consommation d’énergie dévolue aux usages spécifiques de
l’électricité. D’autres enquêtes qualitatives180 ont montré que ces équipements sont fortement
associés à un effet de cycle de vie : ils accompagnent la complexification de l’alimentation à
partir de l’arrivée des enfants. De plus, ils constituent un analyseur du lien social (cadeau de
fête des mères) et s’inscrivent dans une logique de don contre-don.
178
INSEE 2007, http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon05155
ADEME, Les chiffres clés du bâtiment, énergie, environnement, ADEME Editions, 2009.
180
GARABAU MOUSSAOUI Isabelle, Cuisine et indépendance, jeunesse et alimentation, Editions de
L'Harmattan, Paris, 2002
179
133
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
a) La consommation d’énergie comme indicateur du degré d’élaboration des plats
Au niveau de la préparation, la consommation d’énergie ne représente pas un critère pris
en compte dans l’utilisation des équipements de cuisson. « Quand je cuisine je regarde
l’effet sur mon plat je ne regarde pas l’effet sur l’énergie » (militant, seule). Lors de la
cuisson des aliments c’est la logique gustative qui prime, et « l’art culinaire » ne s’embarrasse
pas de contraintes énergétiques même pour des militants écologistes. D’abord, les enquêtés
n’ont en général pas connaissance des consommations d’énergie associées aux équipements
de cuisson. « Je ne sais pas au niveau de la consommation ce qui consomme le plus, parce
que ça prend le même temps à cuire » (militant, couple avec 1 enfant). Même s’ils en avaient
connaissance cela n’entrerait pas en ligne de compte dans la façon d’utiliser les équipements
de cuisson. C’est ce que suggère le cas d’un enquêté qui a mis au point une expérience pour
connaître la consommation de ses plaques de cuisson, tout en expliquant ne pas en tenir
compte. « Pour suivre les consommations j’ai fait des mesures avec le compteur électrique,
j’ai tout éteint et j’ai fait fonctionner les plaques dans les différentes positions pour voir la
différence » (militant, seule). Le critère énergétique intervient seulement comme une
justification a posteriori s’il se combine avec la logique gustative prédominante : « On a
aussi un petit four quand on a des petit trucs à cuire, je ne sais pas mais je me dis que ça
utilise moins d’énergie » (militant, couple). Ce résultat est un bon exemple des limites des
approches en termes de valeurs, dans la pratique il y a conflit de valeurs : ici entre le plaisir et
l’ascèse militante. A certains moments de la pratique les valeurs militantes sont mises de coté
pour laisser place à des valeurs plus hédonistes.
Ensuite, l’incertitude qui organise les usages des équipements de cuisson ne tourne pas autour
de la consommation d’énergie mais du contrôle de la chaleur, c'est-à-dire la fonction première
des équipements de cuisson. Des enquêtés font état de leurs difficultés à maîtriser de façon
précise la cuisson avec certains équipements. « J’ai un four électrique et des plaques à
induction, c’était meublé comme ça quand on est arrivé. Je préférerai que ce soit au gaz
parce que je ne sais pas trop me servir des plaques électriques. Je n’arrive pas à régler le feu,
c’est important pour moi parce que j’aime bien faire la cuisine donc faire mijoter » (militant,
colocation). Ces difficultés se manifestent notamment sur les équipements électriques dont la
chaleur serait plus difficile à contrôler que les équipements fonctionnant au gaz. Une des
différences entre les deux procédés est liée au phénomène d’inertie qui caractérise les plaques
électriques alors que la flamme gaz chauffe directement l’ustensile de cuisson. Cette difficulté
à gérer l’inertie thermique se retrouve également avec les nouvelles technologies de cuisson
134
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
utilisant l’électricité. Si elles simplifient, le nettoyage pour les plaques vitrocéramiques, et
augmentent la sécurité pour les plaques à induction, le principe de chauffage des aliments par
inertie reste le même. En définitive, avant de s’interroger sur la consommation d’énergie de
ses équipements de cuisson, il faut déjà posséder les « compétences ordinaires » permettant de
les utiliser de façon optimale en matière culinaire. Dans le cas de la cuisson, la difficulté à
maîtriser
la chaleur pose problème à la fois du point de vue de l’art culinaire et des
économies d’énergie. On retrouve le mécanisme identifié au niveau du réglage du
réfrigérateur, c'est-à-dire l’insuffisance des outils de pilotage de la puissance délivrée par
l’équipement qui nuit non seulement à sa fonction première mais aussi à sa consommation
d’énergie.
Par ailleurs au moment de la préparation, la consommation d’énergie apparaît comme un
indicateur d’élaboration des plats. En d’autres termes, un repas élaboré est associé à une
forte dépense d’énergie au moment de la préparation, et cela se manifeste à trois niveaux.
Premièrement, « manger chaud » est le signe d’un « vrai repas », la cuisson est en soi
révélatrice d’une préparation culinaire. « J’utilise beaucoup plus les plaques parce que je me
fais toujours un truc chaud à manger je ne me fais pas juste une tomate ou une tartine de
pâté. Je me fais un peu la cuisine même quand je suis toute seule » (militant, seule). Les repas
froids qui n’impliquent pas le recours aux appareils de cuisson ne sont pas considérés comme
une pratique culinaire à part entière et sont plutôt assimilés à des « pique-niques domestiques
». Deuxièmement, plus le temps de cuisson est long plus le plat est considéré comme
sophistiqué. A ce titre la pratique du mijotage apparaît comme l’indicateur d’une élaboration,
au contraire de celle du réchauffage de plats déjà cuisinés. « J’aime bien faire la cuisine donc
faire mijoter » (militant, colocation) ou encore « Ici on cuisine beaucoup de plats en sauce
surtout en hiver » (militant, couple avec 1 enfant). Troisièmement, il semble exister une
hiérarchie entre les différents équipements de cuisson. Alors que les plaques de cuisson sont
utilisées de manière quotidienne, l’usage du four est réservé à des situations plus
exceptionnelles comme le week-end ou les invitations. « On voulait un grand four parce que
mon ami il est italien donc il aime bien faire les pizzas le week-end » (militant, couple).
« J’utilise très rarement le four sauf si je fais une soirée » (militant, seule). Ces usages
différenciés du four et des plaques de cuisson pourraient aussi être un effet d’observation lié à
la structure de l’échantillon (jeune, citadin, sans enfant). Nous n’avons pas pu obtenir de
données concernant d’autres populations (seniors, ruraux, familles nombreuses) qui pourraient
faire apparaître des configurations d’usages différentes.
135
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Il reste intéressant de souligner la gradation de la consommation d’énergie dans les
pratiques de cuisson quand on en mesure la portée anthropologique. Dans un de ses
ouvrages d’analyse des mythes181, Claude Levi Strauss interprète les mythes d’introduction du
feu et de la cuisson comme une des marques du passage de l’état de nature à celui de culture
dans les sociétés traditionnelles. Des enquêtes qualitatives182 plus récentes ont mis en lumière
que dans les sociétés modernes, l’autorisation d’utiliser les appareils de cuisson fait partie des
rituels de passage à l’adolescence. On peut retenir que la consommation d’énergie domestique
renvoie à des structures anthropologiques profondément ancrées au niveau culturel.
La consommation d’énergie n’est donc pas un facteur susceptible de modifier des pratiques de
cuisson largement conditionnées par une logique gustative, une maîtrise variable des
équipements de cuisson et renvoyant à un univers symbolique très fort. Pour autant, cela ne
signifie pas que les tactiques d’économie d’énergie sont absentes de cette étape de
l’alimentation. En effet, plusieurs enquêtés mentionnent des pratiques de regroupement
de la préparation des repas comme une façon d’économiser l’énergie. Il s’agit de faire
cuire plusieurs plats à la fois : « Quand j’utilise le four j’essaye de faire plusieurs choses en
même temps. J’ai une fonction qui me permet de faire à la fois une viande et un gâteau sans
que le gâteau sente la viande » (militant, couple avec 1 enfant). Il s’agit également de cuisiner
en grande quantité afin de préparer les autres repas de la semaine ou les invitations. « Je ne
cuisine jamais une part, il m’arrive de faire à manger pour huit sans savoir qui je vais inviter
après, donc soit j’invite des gens soit je mange la même chose pendant plusieurs jours »
(militant, seule). Par exemple, une des enquêtés à l’habitude de cuisiner un plat le week-end
qu’elle dégustera ensuite le reste de la semaine. Cette mutualisation des pratiques de
préparation culinaire permet non seulement de réduire la consommation d’énergie pour la
cuisson, mais constitue aussi un gain de temps et donc d’énergie humaine. « C’est
économique au niveau du temps, au niveau de la cuisson parce que je cuis tout en une fois et
puis ça permet de manger des légumes » (militant, seule). Elle s’associe avec l’achat
d’aliments bruts qui demande un temps de préparation important et parfois avec l’usage du
congélateur qui permet de différer la consommation des aliments une fois préparés.
181
LEVI-STRAUSS Claude, Mythologies, Le cru et le cuit, Editions Plon, Paris, 1964.
GARABAU Isabelle, DESJEUX Dominique, TAPONIER Sophie, 1996, Recherche sur les processus
d'héritage et d'innovation dans les comportements alimentaires et culinaires des jeunes en France, Argonautes,
ministère de l'Agriculture, ministère de la Recherche, Nestlé Sopad, Paris, 268 p.
182
136
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
b) La multiplication du petit électroménager : économie d’énergie ou de temps ?
Enfin, il faut considérer la consommation d’énergie associée à l’usage du « petit
électroménager » dans les pratiques de préparation alimentaire. L’usage d’appareil comme
le mixer ou la centrifugeuse relève d’un arbitrage entre dépense d’énergie électrique et
dépense d’énergie humaine. En effet, le recours à ce type d’équipement permet
d’économiser du temps dans la préparation des aliments. « Sinon j’ai un Magimix je m’en sers
pour faire les carottes, c’est bien meilleur que celle en boîte. Mais si je n’avais pas le
Magimix je ne les râperais pas à la main » (militant, couple). On peut sentir le caractère
paradoxal de ces équipements du point de vue des économies d’énergie. Il s’agit bien d’une
consommation électrique supplémentaire, mais en même temps elle est associée aux
préparations à base d’aliments bruts qui permettent d’éviter l’achat de plats industriels ayant
consommé de l’énergie grise. La consommation électrique vient alors compenser pour partie
la dépense d’énergie humaine comme le temps nécessaire à la préparation des aliments.
Un autre cas emblématique de la consommation électrique du petit électroménager est
l’apparition des bouilloires électriques. La diffusion de cet objet a connu une très forte
croissance à partir du milieu des années quatre-vingt dix où il équipait moins de 10 % des
foyers français. Quinze ans après ce sont près de la moitié des ménages qui en sont dotés,
d’après les chiffres des fabricants183. Les militants que nous avons interrogés ne sont pas en
reste, et l’utilisation d’une bouilloire électrique leur apparaît tout aussi naturelle que d’autres
appareils dont la diffusion est plus ancienne comme le grille-pain. « Je fais le café donc
j’utilise la bouilloire, je fais des toasts donc j’utilise le grille-pain » (militant, couple). Loin
d’être perçue comme une consommation d’énergie supplémentaire, l’utilisation de la
bouilloire est même assimilée à une tactique d’économie d’énergie. « La bouilloire permet
d’économiser de l’énergie par rapport à une casserole » (militant, seule). La bouilloire
électrique est à la fois perçue comme plus efficace d’un point de vue énergétique et comme un
gain de temps par rapport au chauffage de l’eau avec une casserole, même doté d’un
couvercle. Son utilisation est alors étendue à tous les usages nécessitant de faire bouillir
l’eau : « J’ai aussi la bouilloire que j’utilise pour mon thé mais pas seulement, je l’utilise
aussi pour faire chauffer l’eau pour les pâtes ou le riz, ça va plus vite que la casserole et puis
je me dis que ça utilise moins d’énergie » (militant, couple). Pourtant on peut s’interroger sur
le caractère économe des bouilloires électriques qui fonctionnent avec une résistance
183
Confortique Magazine, http://www.confortique-news.com/thematiques/dossiers-blanc-pem/faire-le-plein-denergie.htm, Mars 2010.
137
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
électrique, c'est-à-dire selon le même procédé qu’un convecteur. Un rapide coup d’œil sur les
sites marchand montrent que pour la plupart d’entre-elles leur puissance dépasse aisément les
2000 watts, soit davantage qu’un four micro-ondes. On voit donc les arbitrages en matière
de temps de préparation des repas peuvent conduire à des consommations d’énergie
insoupçonnées. La prise de conscience de ces « nouvelles consommations » électriques
n’étant pas facilitée compte tenu de l’absence d’étiquette énergie pour le petit électroménager.
2.1.5 Le repas comme révélateur de la fonction sociale de l’énergie
Le repas est la dernière étape de l’itinéraire des pratiques alimentaires, après les courses, la
conservation et la préparation. Deux facteurs conditionnent la consommation d’énergie
domestique du ménage au moment de la consommation des aliments : d’une part un effet
de cycle de vie et d’autre part la présence d’invités au domicile. Précisons, que nous n’avons
pas considéré l’étape des déchets alimentaires car il n’a pas été mentionné par les enquêtés
comme un moment de consommation d’énergie.
La fréquence des repas pris au domicile semble étroitement liée au cycle de vie des individus
(il y aussi probablement un effet de revenu que nous n’avons pas constaté empiriquement).
Les plus jeunes et les célibataires prennent rarement leur repas à domicile, que ce soit le midi
ou le soir. « Je ne mange pas très souvent ici, je dois faire environ 4 ou 5 repas par semaine
ici » (militant, seule). Le moment de la mise en couple marque une augmentation de la
fréquence des repas pris au domicile notamment le soir. « Depuis que j’ai une copine c’est
vrai que je suis plus souvent là le soir donc souvent on fait des courses pour se faire à manger
le soir » (militant, seule). Même si nous n’avons pas pu l’observer, il apparaît vraisemblable
que l’arrivée des enfants, et par la suite le passage à la retraite, correspondent également à une
augmentation du nombre de repas domestiques. La fréquence des repas domestiques va
jouer sur l’ensemble de l’itinéraire des pratiques alimentaires (achat, conservation et
préparation) et les consommations d’énergie associées. L’absence de pratique à domicile
représente en soi une économie d’énergie domestique en même temps qu’un transfert de la
consommation sur d’autres acteurs. Plus généralement, cela permet de souligner que
l’occupation du logement, variable en fonction des cycles de vie, conditionne l’étendue des
pratiques réalisées au domicile et donc les consommations d’énergie. On verra qu’il en va de
même pour des activités comme les loisirs ou le chauffage.
138
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Mais surtout, la présence d’invités lors des repas est perçue par les enquêtés comme une
situation de forte consommation d’énergie domestique. En effet, elle implique non seulement
une plus grande quantité d’aliments mais aussi un plus haut degré d’élaboration dans la
préparation des plats, participant tous les deux à la mise en scène de soi et/ou du couple : «
Quand je suis seule en général c’est un thé avec du pain, mais hier j’avais des amis à dîner
donc pendant 2 heures j’avais les plaques, je cuisinais… » (militant, seule). On a déjà vu que
la sophistication des plats impliquait une plus forte consommation d’énergie au moment de la
préparation : pratiques de cuisson, temps de cuisson allongés, et utilisation du four. Il faut
ajouter que la présence d’invités s’accompagne parfois de l’utilisation d’équipements de
cuisson posés à même la table utilisant le procédé de résistance électrique : appareil à raclette
ou à fondu, système de grill… « J’ai un appareil pour les gaufres que je mets sur la table, je
l’utilise quand je veux faire un dessert quand j’invite des amis, c’est assez typique en
Allemagne » (militant, seule). Le déplacement de la cuisson, de la cuisine vers la table, permet
d’instaurer une ambiance conviviale notamment parce que ce dispositif évite d’exclure la
personne chargée de la cuisson. Ces consommations intensives d’énergie, que ce soit à
travers la préparation de plat élaborés ou l’utilisation d’équipements dédiés aux
invitations, souligne la fonction d’intégration sociale de l’énergie dans les pratiques
alimentaires. La capacité à dépenser de l’énergie est bien une des conditions du lien social.
L’étude des consommations d’énergie associées à l’alimentation comme activité domestique
aura permis de montrer que la question des économies d’énergie ne se limite pas à celle de
la décision d’équipement en réfrigérateur économe. L’utilisation du modèle de
« l’itinéraire de pratiques » de Dominique Desjeux fait apparaître les différentes façons de
prendre en compte la consommation d’énergie dans les pratiques alimentaires. Dès les
courses, l’énergie est un critère d’achat pour les plus militants conscients de « l’énergie
grise » nécessaire à la fabrication et au transport des aliments. A l’étape de la conservation,
l’équipement en réfrigérateur et/ou en congélateur apparaît en soi difficile à remettre en cause,
mais la variété des usages laissent transparaître des configurations plus ou moins énergivores.
Au moment de la préparation du repas, le critère énergétique semble disparaître derrière la
logique gustative. Mais le niveau de consommation d’énergie reste un indicateur pertinent de
la sophistication des plats qui renvoie aussi à la fonction d’intégration sociale de l’énergie au
moment du repas. Le schéma ci-dessous reprend, dans un ordre chronologique, les différentes
étapes de l’itinéraire des pratiques alimentaires (en vert) et les principales variables
comportementales influençant la consommation d’énergie (en bleu).
139
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Figure n°7 : L’itinéraire des pratiques alimentaires et les facteurs de consommation
d’énergie
Derrière les différentes tactiques d’économie d’énergie que nous avons pu relever chez
les militants, on voit se dessiner un autre mode d’alimentation : avoir recours au circuitcourt plutôt qu’à la grande distribution, acheter des aliments bruts plutôt que des produits
transformés, mutualiser la préparation des repas… Le choix de ce type de pratiques ne doit
pas être réduit à sa dimension énergétique car il se combine toujours à d’autres logiques : lien
social personnalisé avec les commerçants, exigence sur la qualité des produits, valorisation du
« faire soi-même »… Quelque soit l’intention des individus, il paraît cependant difficile de
statuer sur une moindre consommation d’énergie associée à ces pratiques tant les contraintes
et les incertitudes restent nombreuses, même pour des consommateurs avertis. On a vu que les
tactiques d’économie d’énergie s’accompagnent aussi d’arbitrages visant à optimiser la
gestion d’autres ressources comme le temps ou les matières premières (congélateur, mixer…)
mais introduisant une consommation d’énergie supplémentaire. L’imprécision des outils de
pilotage de la puissance des équipements (réfrigérateur, plaque de cuisson…) ne favorise pas
un réglage au plus juste de la dépense d’énergie tout en permettant d’assurer la fonction
première de l’équipement. Enfin, les incertitudes techniques restent nombreuses sur les façons
de limiter la consommation d’énergie d’un réfrigérateur (doit-on y mettre une brique pour
140
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
profiter de l’inertie ?) ou encore de faire bouillir l’eau en dépensant moins d’énergie (la
bouilloire est-elle plus efficace qu’une casserole ?).
2.2 Les
pratiques
de
nettoyage,
entre
imaginaire
scientiste
et
mécanisation
Une partie des consommations d’énergie du résidentiel s’organise autour de pratiques de
nettoyage ayant cours à l’intérieur de l’habitat. Plus communément appelés « tâches
ménagères », cette activité domestique regroupe les pratiques de vaisselle, de lessive, et
le ménage. Ces pratiques se distinguent de l’hygiène du corps, que nous étudierons par la
suite, dans la mesure où l’exigence de propreté concerne moins la personne que l’habitat et
ses objets. Le nettoyage aboutit à deux types de consommation d’énergie. D’une part, une
consommation d’eau chaude pour tout ce qui concerne les pratiques manuelles. Elles
représentent une part minoritaire des 11,5 % de la consommation totale qui sont dédiés à l’eau
chaude sanitaire (ECS) et dont la majorité est utilisée pour l’hygiène du corps. D’autre part,
une consommation d’électricité pour tout ce qui concerne l’usage des équipements
électroménagers : lave-vaisselle, lave-linge, aspirateur… Cette consommation d’électricité
ménagère est prise en compte dans le calcul des 17 % d’électricité spécifique sur le total de la
consommation d’énergie domestique, sans que nous puissions en déterminer la contribution
moyenne.
Nous allons aborder la consommation d’énergie dans les pratiques de nettoyage à travers les
deux dimensions des pratiques énergétiques dans l’espace domestique. Nous nous
interrogerons d’abord sur les usages de l’énergie dans le cadre des pratiques de vaisselle à
la main et de l’utilisation d’un lave-linge. Comment les manières de faire la vaisselle et la
lessive, influencent-elles le niveau de consommation d’énergie et plus particulièrement la
consommation d’eau chaude sanitaire ? Quelles sont les mécanismes à l’œuvre derrière
l’apparente banalité de ces pratiques quotidiennes ? Nous analyserons ensuite la décision
d’équipement en appareil électroménager et la place occupée par la consommation
d’énergie dans cette décision. La question des usages préexistants n’est pas complètement
indépendante de la décision d’équipement : l’achat d’un appareil électroménager est-il perçu
comme une consommation d’énergie supplémentaire ? Cette consommation énergétique
entre-t-elle en compte dans le choix de s’équiper pour la population des militants écologistes ?
Enfin, n’ayant pas recueilli suffisamment de données empiriques sur la pratique du ménage
141
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
pour en livrer une analyse robuste nous nous contenterons d’évoquer brièvement le cas de
l’aspirateur.
2.2.1 L’usage de l’eau chaude révélateur des symboliques du propre et du sale
a) Les tactiques de vaisselle à la main : eau courante ou eau stagnante
Au sein de notre échantillon de jeunes militants, très peu d’entre eux sont équipés d’un lavevaisselle, nous avons donc eu le loisir d’analyser les façons de faire la vaisselle à la main. La
forme des pratiques de vaisselle semble être significative du rapport des individus à la
propreté. On peut déjà le percevoir à travers le clivage entre ceux qui reportent volontiers
cette tâche et ceux qui ne peuvent supporter de la différer. « Elle est faite régulièrement parce
que je déteste quand elle traîne ça pue et c’est dégueulasse » (militant, colocation). Au
contraire des premiers pour qui : « La vaisselle je ne la fais pas au fur et à mesure, j’attends
qu’il y en ait un peu, c’est par flemme et parce que je n’aime pas faire la vaisselle » (militant,
colocation).
A côté de ces attitudes diverses des individus vis-à-vis des pratiques de la vaisselle, nous
avons identifié deux manières de faire la vaisselle à la main : par étape et à l’eau
courante. Chacune d’entre elle implique une quantité d’eau chaude différente et donc
une consommation d’énergie variable. La quantité d’eau utilisée est corrélée à la quantité
d’énergie consommée pour la produire au niveau du chauffe-eau. La question de la
température de l’eau intervient aussi comme un facteur de variation de la pratique et du
niveau de consommation d’énergie. L’analyse des tactiques de vaisselle nous permettra de
préciser les représentations de la propreté associées aux pratiques de nettoyage.
La vaisselle « par étape » est sans doute la tactique de vaisselle la plus économe, en eau
comme en énergie. Elle consiste à remplir une première fois l’évier avec de l’eau
savonneuse pour le lavage, puis une seconde fois avec de l’eau claire pour le rinçage, ce
qui permet de minimiser la consommation d’eau. « Quand je fais la vaisselle, j’applique un
processus optimisé d’utilisation de l’eau chaude. Je fais une étape produit et ensuite une
étape rinçage ça me permet de ne pas gaspiller » (militant, colocation). Une variante de cette
tactique passe par l’utilisation d’un récipient afin de réduire encore la quantité d’eau ou de
pallier à l’absence de double-évier. « J’ai un saladier je m’en sers comme bassine comme on
a qu’un seul bac, donc je le remplis d’eau et je rince avec cette eau là » (militant, colocation).
142
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Le double-évier facilite cette tactique de vaisselle en autorisant une séparation spatiale entre
l’eau de lavage et l’eau de rinçage.
La vaisselle « à l’eau courante » est la tactique la plus énergivore mais aussi la plus
consommatrice d’eau. Il s’agit de laisser ouvert le robinet pendant toute la durée de la
vaisselle que ce soit au moment du lavage ou du rinçage. « Pour la vaisselle, ça dépend si
je n’ai que deux tasses je vais faire la vaisselle à l’eau courante » (militant, seule). Une
variante consiste à jouer sur le débit du robinet (voir à le couper) en fonction des besoins en
eau, plus faibles au moment du lavage que du rinçage. « Quand je rince mes trucs parfois je
coupe l’eau le temps de poser la poêle sur l’égouttoir parce que c’est plus long qu’un couvert
» (militant, couple avec 1 enfant). Dans notre échantillon de militants préoccupés par leurs
consommations d’énergie et d’eau, cette tactique est moins souvent évoquée que celle « par
étape ». Mais elle pourrait être plus répandue dans des populations moins préoccupées par la
consommation d’eau et d’énergie.
Qu’est-ce qui se joue derrière ces deux tactiques de vaisselle ? Les pratiquants de la vaisselle
à l’eau courante justifient la plus grande quantité d’eau consommée par le fait que la tactique
du « trempage » ne permet pas d’atteindre le niveau de propreté exigé. « Je n’aime pas le truc
ou tu fais tout tremper parce que l’eau est sale et que de toute façon tu dois rincer ensuite…
C’est plus propre de tout savonner et puis de rincer ensuite » (militant, couple). Au contraire
l’eau courante permettrait un nettoyage et un rinçage suffisant. Nous faisons l’hypothèse que
derrière la fonction utilitaire de l’eau, le nettoyage, se trouve une autre fonction
symbolique de l’ordre de la purification. Pour les pratiquants de la vaisselle à l’eau
courante, c’est le mouvement de l’eau qui lui confère sa dimension purificatrice. L’origine de
cet arrière-plan symbolique pourrait être interprété au regard des différentes formes de l’eau
dans un environnement naturel : l’eau courante des rivières est perçue comme plus pure que
l’eau stagnante des mares.
Notre interprétation de l’utilisation de l’eau dans les pratiques de vaisselle s’appuie sur les
travaux de l’anthropologue britannique Mary Douglas. Dans un ouvrage canonique de
l’anthropologie culturaliste184, elle procède à une comparaison entre l’expérience de la
saleté dans les sociétés modernes et celle de la souillure dans les sociétés traditionnelles.
Elle refuse la différence de nature qui est souvent faite entre les deux : « Si dans cette optique,
184
DOUGLAS Mary, De la souillure: Essais sur les notions de pollution et de tabou, Editions La Découverte,
Paris 2005.
143
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
nous réfléchissons honnêtement à nos récurages et à nos nettoyages, nous conviendrons
aisément qu'ils n'ont pas pour but principal d'éviter les maladies. Nous séparons, nous traçons
des frontières, nous rendons visibles les décisions que nous avons prises sur ce que doit être
notre foyer et que nous entendons créer à partir du cadre matériel de la maison. […] Nous
faisons, pour l'essentiel, comme fait la femme boschiman en arrivant dans un nouveau camp.
[...] Il est donc faux que notre comportement se fonde sur des connaissances scientifiques, et
le leur sur un système symbolique ». Autrement dit, nos pratiques de nettoyage peuvent
être interprétées comme des « rites de purification » qui ont pour fonction de rétablir
l’ordre social. Ce qui est désigné comme « saleté » est aussi l’expression d’une menace pour
l’ordre social dont le « foyer » et le « corps » sont des symboles. On aurait donc tort de
s’arrêter à une simple interprétation « hygiéniste » c'est-à-dire séculière, des pratiques de
nettoyage contemporaines. Nous allons voir que l’interprétation de Mary Douglas s’avère tout
aussi pertinente pour comprendre d’autres dimensions des pratiques de nettoyage en lien avec
la consommation d’énergie.
b) L’eau chaude dans la vaisselle : une fonction purificatrice ?
Dans les pratiques de vaisselles à la main, le choix de la température de l’eau utilisée est un
autre facteur de variation de la consommation d’énergie. La quasi-totalité des enquêtés
utilisent de l’eau chaude pour nettoyer la vaisselle. Le registre du confort est parfois
employé pour expliquer le choix de l’eau chaude procurant une sensation physique plus
agréable que l’eau froide. « Je préfère mettre les mains dans l’eau chaude » (militant,
colocation). On verra d’ailleurs dans l’étude des pratiques d’hygiène du corps que la question
de la sensation physique de bien-être peut prendre plus d’importance que celle de
l’élimination de la saleté.
C’est essentiellement le registre de l’efficacité qui est utilisé pour justifier l’emploi de l’eau
chaude dans les pratiques de vaisselle à la main : « Je fais toute la vaisselle à l’eau chaude
parce que ça nettoie plus, ça enlève ce qui est gras » (militant, colocation). L’eau chaude
aurait en quelque sorte la capacité de supprimer la saleté. L’action de la chaleur
permettrait d’éliminer une saleté invisible à l’œil nu mais néanmoins présente de façon
symbolique : les microbes. « Alors oui je mets de l’eau chaude, il faut qu’elle soit chaude
parce que ça enlève les bactéries » (militant, couple). L’eau chaude aurait aussi la faculté
« d’activer » le pouvoir nettoyant du savon. « Les produits vaisselle c’est comme les lessives
c’est plus efficace à partir d’une certaine température » (militant, colocation). Certains
144
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
enquêtés évoquent plutôt l’utilisation d’une « eau tiède » mais leurs propos laissent penser
qu’ils attribuent la même fonction nettoyante à la température de l’eau : « En général je lave à
l’eau tiède pour ne gaspiller trop d’eau chaude, mais l’eau est quand même chaude pour bien
laver » (militant, colocation).
Cette représentation de la propreté repose plutôt sur la valorisation d’une connaissance de
type scientifique, transmises par l’éducation familiale ou scolaire. Il est intéressant de voir
surgir ici l’entité « microbe » qui a été au centre des travaux d’un autre anthropologue : Bruno
Latour sur les découvertes de Pasteur185. Dans son anthropologie symétrique, Latour accorde
aux objets le statut d’acteur à part entière notamment parce qu’ils conditionnent les pratiques
sociales. Dans un livre d’entretiens186, Latour exprime comment la découverte des
« microbes » comme objet scientifique et les politiques hygiénistes qui s’en sont suivies
continuent encore aujourd’hui de performer les actions individuelles. « Pasteur fait surgir
de nouveaux acteurs, capables de susciter un très grand nombre de conduites chez les
humaines : prendre des vacances au grand air, dormir la fenêtre ouverte, se brosser les dents,
ne pas prêter sa pipe, isoler les malades, pour ne parler que des actes banals. Ces acteurs ce
sont les microbes qui, avant Pasteur, n’avaient pas beaucoup d’existence pour les hommes.
[…] Nous sommes dans une histoire dans laquelle le pasteurisme a construit un réseau
performant de dispositifs et de représentations dont nous sommes les héritiers ». Nous allons
voir à la lumière d’un « cas limite » que cette interprétation des pratiques de nettoyage n’est
pas incompatible avec celle donnée par Mary Douglas. Autrement dit, « nous vivons « avec »
les microbes de Pasteur [comme] les « primitifs » vivent avec leurs « ancêtres », comme le dit
Latour. Pour autant, on ne peut pas considérer la sociologie de Latour comme une sociologie
« animiste » c'est-à-dire accordant un pouvoir symbolique aux objets. Au contraire il nous
invite à comprendre ce que les objets font faire aux hommes en regardant ce que les hommes
font aux objets, nous le verrons dans la suite de la thèse.
Au sein de l’échantillon, un individu se distingue à travers sa pratique de vaisselle à l’eau
froide. Rappelons qu’en qualitatif, un cas atypique dans l’échantillon est souvent révélateur de
mécanisme valable pour une plus grande partie de l’échantillon. Derrière cette pratique
atypique se cache une autre symbolique de la propreté. Pour cette enquêtée ce n’est pas la
température de l’eau mais l’association du savon et du frottement qui a une action nettoyante.
185
LATOUR Bruno, Les Microbes : guerre et paix, Editions Métailié, Paris, 1984.
LATOUR Bruno, « Les microbes, un acteur social ? », in CABIN Ph, DORTIER Jean-François, La
sociologie, Histoire et Idées, Editions Sciences Humaines, Paris, 2000.
186
145
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Dans cette représentation du nettoyage, c’est l’énergie humaine plus que la chaleur de
l’eau qui permet de rendre propre. La citation suivante met en lumière le caractère déviant
d’une telle pratique et de la symbolique associée : « Une fois j’étais en train de faire la
vaisselle et il a voulu prendre un verre d’eau, il s’est rendu compte que je faisais la vaisselle
à l’eau froide et il m’a dit que je devrais la faire à l’eau chaude. Je lui ai répondu que je
n’avais jamais constaté que ça marchait mieux, parce que ce qui nettoie c’est le savon et de
frotter, ce n’est pas l’eau chaude » (militant, seule).
En creusant cet univers symbolique de la propreté, on s’aperçoit qu’il renvoie à des croyances
transmises par les grands-parents. Il s’agit plutôt d’une connaissance de type traditionnel
ou expérientiel, c'est-à-dire issue de l’expérience accumulée, explicitement valorisée par
rapport à la connaissance de type rationnel ou scientifique. « De toute façon moi je ne suis pas
partisane de l’hygiène à tout prix, une poêle un peu grasse ça ne me dérange pas. Mon grandpère qui était agriculteur mangeait tous les jours des œufs au bacon et il ne voulait
absolument pas qu’on lave sa poêle. Il n’a jamais été malade de sa vie. J’accorde beaucoup
de crédit au témoignage concret des grands-parents beaucoup plus qu’aux expériences en
laboratoire » (militant, seule). Il est frappant de constater que cette connaissance
traditionnelle coexiste avec une connaissance de type scientifique mais réinterprétée de façon
divergente par rapport à la norme dominante. En effet, l’enquêté ne nie pas l’existence des
« microbes » mais leur attribue une fonction protectrice pour le corps alors que la majorité des
interviewés y voient une menace : « Trop d’hygiène ça ne sert à rien et ça peut même être
contre productif, mes grands-parents disaient qu’à trop prendre de douche et à trop laver ses
vêtements on s’affaiblit le corps » (militant, seule).
Ce que l’on voit apparaître ici c’est une concurrence entre deux types de rapport à la
propreté qui inspirent deux tactiques de nettoyage justifiées par des imaginaires
distincts. Une symbolique dominante que l’on pourrait qualifier « d’hygiéniste » associée
principalement à un imaginaire de la connaissance scientifique où la saleté, même invisible
(les microbes), doit être complètement éradiquée. Elle s’avère en contradiction avec une
logique de sobriété énergétique car l’efficacité des pratiques de nettoyage est garantie par une
forte consommation d’énergie et d’eau qui assure une fonction « purificatrice » au-delà de la
fonction utilitaire de nettoyage. Une autre symbolique de la propreté, que l’on appellera
« naturaliste », est plus minoritaire et implique des pratiques de nettoyage moins
consommatrices. Elle est plutôt associée à un imaginaire de la connaissance ancestrale qui
préconise de nettoyer sans éliminer complètement la saleté. Cet imaginaire se combine avec
146
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
des représentations scientifiques puisque les résidus de saleté fonctionneraient comme un
« vaccin » protégeant le corps d’autres microbes.
Cette combinaison dans les imaginaires de propreté entre connaissance traditionnelle et
connaissance scientifique montre que les propositions de Douglas et de Latour sont
complémentaires. Les pratiques domestiques ne peuvent être limitées à leur dimension
utilitariste et sont aussi assimilables à des micro-rituels du quotidien187 qui reposent sur des
imaginaires. La connaissance scientifique n’est pas la justification ultime (vraie) de ces
pratiques, mais un registre parmi d’autres. Pour autant le registre scientifique apparaît
aujourd’hui comme la croyance dominante qui donne forme aux pratiques de nettoyage alors
même qu’elle peut conduire à des pratiques énergivores. La transformation des pratiques
domestiques vers des formes plus sobres irait donc de pair avec une remise en cause de
l’hégémonie de l’imaginaire scientiste et une réhabilitation d’autres formes de croyances
issues d’une connaissance plus empirique, traditionnelle et/ou expérientielle.
c) La température de la lessive valide les imaginaires de propreté
Si les imaginaires de propreté identifiés pour les pratiques de vaisselle sont robustes, ils
doivent se retrouver dans d’autres pratiques domestiques de nettoyage utilisant l’eau chaude.
Nous allons voir qu’ils sont également à l’œuvre dans les pratiques de lessive à travers le
choix de la température de lavage des vêtements. Il faut toutefois signaler que contrairement à
la vaisselle, la lessive est une pratique qui se manifeste presque toujours à travers l’usage
d’un équipement technique : le lave-linge. En effet, contrairement au lave-vaisselle qui
équipe moins de la moitié des ménages français, 94 % d’entre eux disposent d’une machine à
laver le linge188. Cela ne signifie pas pour autant que les pratiques de lessive à la main ont
disparu, nous verrons qu’elles prennent un sens spécifique. En outre, la programmation de la
température de lavage sur le lave-linge est un paramètre faisant varier les consommations
d’énergie domestique. Bien que ce soit la machine qui produise elle-même l’eau chaude à
partir de l’électricité, le choix de la température se comprend à travers le rapport des habitants
à l’eau chaude.
Encore une fois, on constate à travers les pratiques de lessive que la consommation d’énergie
est un critère d’usage secondaire par rapport à la fonction première de lavage du linge.
187
DESJEUX Dominique, JARVIN Magdalena, TAPONIER Sophie, Regards anthropologique sur les bars de
nuit. Espaces et sociabilités, Collection Dossiers Sciences Humaines, Editions de L’Harmattan, Paris, 1999.
188
INSEE, 2007, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=T10F062
147
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Cependant, la diversité des choix en matière de température de lavage est susceptible
d’influencer la consommation d’énergie associée à cette pratique. Ce choix de la
température de lavage du linge est soumis à une tension entre purification et protection
des textiles. Derrière ces deux polarités on va retrouver les deux imaginaires de propreté
identifiés pour les pratiques de vaisselle.
Une partie des enquêtés déclarent choisir une température de lavage avoisinant les 40°C de
façon régulière. « Je lave tout ensemble donc je mets à 40° et de toute manière il n’y a pas de
touche économie d’énergie » (militant, seule). De manière plus occasionnelle la température
de lavage peut même être plus élevée : « Je lave à 60° les trucs blancs, les draps, les
culottes… 90° c’est pour des trucs plus sales encore » (militant, colocation). Pour ces
individus l’utilisation d’eau chaude pour le lavage des vêtements correspond à la volonté
« de ne pas être sale », les vêtements étant portés à même le corps ils constituent une
« seconde peau » : « Comme je n’ai pas envie de négliger mes vêtements, je n’ai pas envie
d’être sale je le fait à 40° » (militant, seule). On retrouve ici la croyance associée à la
symbolique hygiéniste dans les pratiques de vaisselle où la chaleur de l’eau fait partie du
rituel de purification : « Non je ne mets pas à 30°, il y a quand même l’idée que quand tu
laves plus chaud ça lave mieux » (militant, seule). Il ne s’agit pas seulement d’éliminer les
« tâches » visibles mais aussi la saleté invisible (les microbes). Dans cette modalité de la
pratique, l’utilisation de lessive industrielle associée à l’eau chaude joue le même rôle de
purification. Une enquêtée ayant tenté l’expérience d’une lessive naturelle à base de « noix de
lavage » décide de retourner à une lessive industrielle qu’elle considère comme plus efficace :
« Pour le linge je viens d’abandonner les noix de lavage, parce que là ça fait deux ans que je
m’entête et je suis bien obligé de reconnaître que ça marche pas bien » (militant, seule).
Une seconde modalité des pratiques de lessive repose sur la priorité accordée à la protection
des textiles. Les tactiques mises en œuvre par les habitants pour limiter le risque de
dégradation des vêtements s’avèrent moins consommatrices d’énergie. Pour une part, il
s’agit de pratiques ciblées de lavage à la main pour certains textiles, là où d’autres enquêtés
choisissent de les laver à 60°C en machine : « Je lave des choses à la main, des choses
délicates comme les sous-vêtements, ou des vêtements que je ne veux pas abîmer » (militant,
couple). Dans le même esprit, le choix de « laver à froid » en machine est aussi une tactique
de préservation du linge, la moindre consommation d’énergie étant considérée comme un
bénéfice marginal. « Je lave à froid ou à 20° parce que ça esquinte moins le linge et puis
aussi parce que ça consomme moins d’énergie » (militant, couple). Il faut toutefois préciser
148
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
que le « lavage à froid » prend une signification différente en fonction des caractéristiques du
lave-linge. En effet, ces derniers ne proposent pas toujours des programmes de lavage en
dessous de 30°C alors que d’autres choisissent de laver à l’eau froide. « Je la mets à 30°C
parce que je ne peux pas moins » (militant, seule). Le choix du lavage à l’eau froide est
parfois associé avec l’utilisation de noix de lavage considérées comme moins agressives pour
le linge. Il n’exclut pas l’utilisation ponctuelle d’eau chauffée pour certains vêtements plus
solides et qui ne sont pas lavés régulièrement : « La température de lavage c’est à froid sauf
quand c’est très sale ou que je lave un manteau là je vais mettre à 30° » (militant, couple avec
1 enfant). Dans la priorité accordée à la protection des textiles, on retrouve un point commun
avec la symbolique naturaliste identifiée pour la vaisselle à la main. Dans cet imaginaire
l’utilisation de l’eau froide correspond à la volonté de protéger son corps en faisant jouer le
mécanisme du « vaccin ».
Dans les pratiques de lessive, on perçoit aussi une domination de la symbolique hygiéniste qui
invite à utiliser l’eau chaude pour éliminer les signes invisibles de saleté. La prépondérance
de cet imaginaire scientiste favorise une surconsommation d’énergie alors que certains
individus obtiennent un service comparable avec l’eau froide. Les déclarations d’une
enquêtée étant passé d’une modalité à l’autre des pratiques de lessives nous renseigne sur les
conditions possibles du changement : « Ce sont des conversations que j’ai eues avec d’autres
personnes. Parce qu’avant je lavais tout à 30 ou 40°C. Je discutais avec une fille qui m’a dit
qu’elle lavait tout à 0°C et que c’était aussi propre, j’ai essayé et effectivement c’est aussi
propre. De toute façon le linge quand il est sale ça se voit. C’était une discussion de maman
avec une amie de ma cousine » (militant, couple avec 1 enfant). On voit à travers cet exemple
que la réflexivité sur les pratiques de lessives à l’occasion d’une interaction a permis à
l’individu de réinterroger ses routines domestiques. Sa démarche d’expérimentation l’a
ensuite conduite à réévaluer sa représentation de la propreté en passant d’une logique de
l’invisible à celle du visible. Enfin, il faut souligner la fin du verbatim qui place clairement ce
type d’interaction du côté du féminin et de l’intime.
Un des leviers de changement des pratiques est détenu par les fabricants de lessive et
d’appareils électroménagers en discutant ces représentations dominantes du propre et
du sale dans l’espace public. Certains d’entre eux, surfant sur l’aspiration des ménages à
diminuer leur consommation d’énergie, l’ont d’ailleurs bien compris en faisant du lavage à
froid un argument de vente. Par exemple, la marque Ariel a lancé en 2007 une nouvelle
lessive « Ariel actif à froid » accompagnée d’un discours publicitaire affirmant son efficacité
149
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
pour des lavages à 20°C189. Ce discours des industriels sur l’efficacité des lessives comme des
machines, qui repose sur le registre de la preuve scientifique, semble avoir convaincu certains
individus de changer leurs pratiques. « Je mets à 0 parce que les vêtements ne sont pas très
sales et maintenant les lessives et les machines sont performantes donc ce n’est pas
nécessaire » (militant, couple avec 1 enfant).
On voit que les entreprises ont un rôle à jouer dans la prescription de pratiques économes.
Néanmoins, il n’est pas certain que ce discours publicitaire contribue à modifier la conception
dominante de la propreté car en se référant à la science il valide aussi la symbolique
hygiéniste qui favorise des pratiques de nettoyage énergivore. Comme nous l’avions déjà
pressenti pour les pratiques alimentaires à travers les représentations de la cuisson, on
s’aperçoit que les usages de l’eau chaude dans les pratiques de nettoyage résonnent avec des
structures anthropologiques profondément ancrées dans nos imaginaires sociaux. Une simple
publicité ne suffira pas à transformer ce qui, dans nos actes quotidiens, nous permet de rétablir
l’ordre social (M. Douglas) et qui se base sur un des principaux registres de légitimité dans
nos sociétés modernes : la croyance dans la science (B. Latour). Le changement ne pourra
pas être immédiat car il faudrait tout une chaîne de convergence discursive commençant
dès la socialisation primaire (famille) et renforcée par les instances de socialisation
secondaire (école, média…) pour amener les individus à un autre rapport à l’eau chaude
rendant possible une réduction des consommations d’énergie. Mais à côté des usages, la
possibilité de pratiques domestiques plus sobres en énergie passe aussi par une remise en
cause de l’outillage associé à ces pratiques.
2.2.2 La « mécanisation » des tâches ménagères : une consommation d’énergie
supplémentaire ?
Nous venons de voir comment les usages de l’eau chaude (en quantité comme en température)
sont susceptibles d’influencer le niveau de consommation d’énergie dans les pratiques de
nettoyage. Nous allons maintenant étudier la seconde dimension des pratiques de
consommation d’énergie domestique, celle de la décision d’équipement, à travers deux
questions. D’une part, est-il envisageable de moduler le mouvement historique de
« mécanisation des tâches ménagères » observée depuis les Trente Glorieuses, au regard des
nouveaux enjeux associés à ces pratiques dans l’espace domestique ? D’autre part, dans quelle
189
Site de promotion de la marque de lessive Ariel, http://www.lafamilleariel.fr/nos-engagements/engagementsecologie.aspx
150
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
mesure la consommation d’énergie est prise en compte (ou non) dans l’acquisition d’un lavevaisselle ou du sèche-linge ?
a) L’inévitable « mécanisation » des tâches ménagères ?
Parmi les facteurs de progression des consommations d’électricité domestiques (usages
spécifiques de l’électricité) l’adoption massive de « produits blancs » est un des plus anciens.
A partir des années cinquante et jusqu’au milieu des années soixante, les ménages font
en masse l’acquisition d’appareils électroménagers190 notamment réfrigérateurs et lavelinge. Nous désignons par l’expression de « mécanisation »191 des tâches ménagères, la
substitution du travail (domestique) humain par l’emploi de machines consommatrices
d’énergie. Ce phénomène est rendu possible par l’existence d’infrastructures énergétiques
(réseau de distribution d’électricité principalement) couvrant la quasi-totalité du territoire
national, en 1954 93 % des foyers français sont déjà raccordés à l’électricité. La
démocratisation de ces équipements est aussi soutenue par le mouvement des Arts Ménagers
durant les années soixante. Ce courant prône une approche scientiste de la vie domestique192
et encourage l’entrée des machines dans l’habitat s’inspirant de l’industrie. Son institution
centrale est le Salon des Arts Ménagers qui, à partir de 1948, présente chaque année au Grand
Palais les innovations domestiques ; il connaît son record de fréquentation en 1962. Il
bénéficie d’une très forte couverture médiatique qui fait de ce salon « l’élément moteur d’une
saison ménagère orchestrée par les grands magasins, relayée par la Radio Télévision
Française. Mais surtout le Salon est l’un des grands événements relatés aux actualités
cinématographiques » (p. 57).
Si certains appareils électroménagers, comme le réfrigérateur où le lave-linge, ont atteint en
moins de 20 ans des taux d’équipement avoisinant les 100 %, ce n’est pas le cas pour tous. Le
lave-vaisselle qui apparaît au début des années soixante-dix plafonne toujours
aujourd’hui. Il a bien connu une progression entre 1981 où il équipait 20 % des ménages et
2006 où il est présent dans 45 %, mais le taux d’équipement ne dépasse toujours pas la moitié
de la population française193. Autre exemple, le sèche-linge est présent dans moins de 30 %
190
ROUARD Jacques, « Les Trente Glorieuses de l’équipement ménager », in Le confort moderne dans
l’habitat, Editions CAUE du Rhône, Lyon, 2007.
191
Le terme est utilisé à l’origine pour désigner le même mécanisme dans l’univers du travail au moment des
Révolutions Industrielles.
192
BRETON Paul (dir.), L’Art Ménager, Editions Flammarion, Paris, 1963.
193
HERPIN Nicolas, VERGER Daniel, Consommation et mode de vie en France, Une approche économique et
sociologique sur un demi-siècle, Collection Grands Repères, Editions La Découverte, Paris, 2008.
151
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
des foyers en 2006. On qualifiera donc ces équipements électroménagers de « secondaires »
par contraste avec le réfrigérateur et le lave-linge. Cette inertie est d’autant plus étonnante
quand on la compare à la vitesse de diffusion d’autres équipements domestiques : les
technologies de l’information et de la communication. Il a fallu à peine plus de 10 ans au
téléphone portable pour équiper plus de 80 % des français, et le couple ordinateur/internet à
domicile équipe désormais plus de trois quart des français194. Pour comprendre la
stagnation, visible au niveau macrosocial, des équipements électroménagers secondaires
comme le sèche-linge et le lave- vaisselle, il faut se pencher sur les arbitrages des
ménages au niveau microsocial.
Si la décision de s’équiper en lave-vaisselle où en sèche-linge a quelque chose à voir avec
l’économie d’énergie, c’est avant tout l’économie d’énergie humaine. « L’achat du lavevaisselle c’est surtout pratique, ce n’est pas pour une question d’énergie » (militant,
colocation). Pour les ménages, la décision d’équipement en électroménager prend sens par
rapport au gain de temps qu’il génère par une meilleure efficacité de l’économie
ménagère. Le temps passé aux tâches ménagères, activité socialement dévalorisée, est vécu
comme un temps contraint que le consommateur va chercher à réduire en mécanisant ses
pratiques de nettoyage pour dégager un temps de loisirs ou de repos. « Le lave-vaisselle je ne
l’ai pas acheté pour faire des économies d’eau mais pour faire des économies de temps, et le
temps il faut le payer, là je gagne du temps. Quand je rentrais le soir je n’avais pas le temps
de me poser. Une fois que j’avais fait la vaisselle il fallait que je me couche parce que sinon il
était trop tard et j’étais fatigué le lendemain » (militant, couple avec 1 enfant).
Une des interprétations courantes du phénomène de mécanisation des pratiques de nettoyage
est qu’il aurait permis de développer le travail des femmes en les « libérant » des tâches
domestiques, comme l’affirme le célèbre slogan de Moulinex dans les années soixante. La
consommation d’énergie domestique aurait une fonction émancipatrice pour les femmes,
rien n’est moins sûr. Premièrement, les femmes ont toujours travaillé même si leur taux
d’emploi a pu être plus faible à certains moments dans la mesure où leur travail était
largement masqué (femmes d’agriculteur ou de commerçant par exemple). La mécanisation
des tâches ménagères n’est pour rien dans l’augmentation du taux d’emploi des femmes
beaucoup plus corrélé à l’existence de dispositifs sociaux de prise en charge des enfants dès
leur plus jeune âge, comme le montre les comparaisons internationales notamment avec
194
CREDOC, La diffusion des TIC dans la société française, Novembre 2009.
152
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
l’Allemagne195. Deuxièmement, trois décennies après les Trente Glorieuses ce sont toujours
les femmes qui assurent l’essentiel du travail domestique, et l’augmentation de la participation
masculine reste très marginale196. En revanche, on peut faire l’hypothèse que la mécanisation
des tâches ménagères et la consommation d’énergie associée ont pu contribuer au
développement d’une société de loisirs. Les économies d’énergie humaine permises par
l’électroménager profitent essentiellement aux femmes qui l’utilisent au profit des enfants,
d’une vie associative, d’activités sportives ou culturelles.
Si la décision d’acquérir un appareil électroménager découle bien d’une logique de gain de
temps, la répartition des pratiques de nettoyage dans le couple peut venir relativiser cette
logique prédominante. Jean-Claude Kaufman a déjà mis en lumière que les tâches ménagères
sont un très bon révélateur des rapports de couple et plus généralement des liens familiaux197.
L’essentiel du temps de travail domestique est dévolu aux femmes mais cette moyenne cache
des variations en fonction des pratiques et de la répartition des rôles. Nous avons observé
deux grands types de répartition des tâches entre habitants : la division et le partage.
Soit les couples se répartissent les tâches de manière fixe : « Il y en a un seul qui fait la
vaisselle, par exemple quand ma coloc’ fait à manger, je fais la vaisselle » (militant,
colocation). Soit le partage, où la pratique est répartie en micro-tâches : « Souvent c’est moi
qui lave et lui il est à côté et il essuie » (militant, couple). Cette dernière modalité de
répartition des tâches implique la coprésence des habitants, la pratique de nettoyage devient
alors un moment d’interaction privilégié. « Dès fois c’est vrai que c’est lent ça peut prendre
45 minutes le soir en rentrant mais en même temps c’est toujours un moment où l’on parle
beaucoup tous les deux » (militant, couple). C’est particulièrement vrai pour la vaisselle qui
fait partie des pratiques de nettoyage où la participation des hommes est la plus forte : un peu
plus de 20 % des femmes « la font toujours » alors que le score est de plus de 60 % pour le
repassage. Ce type de partage des tâches ménagères contribue à changer la signification des
pratiques de nettoyage et le rapport au temps consacré devient positif. Il limite alors la volonté
de compresser ce temps et de recourir à un appareil électroménager.
Mais pour l’essentiel, on s’aperçoit que la décision d’équipement en électroménager
dépend de deux critères qui conditionnent les arbitrages des ménages : le cycle de vie et
195
CASTEL Robert, Les Métamorphoses de la question sociale, , Editions Fayard, Paris, 1995.
REGNIER-LOLLIER A, Population & Sociétés, n° 461, INED, Novembre 2009
197
KAUFMAN Jean-Claude, La trame conjugale : analyse du couple par son linge, Editions Pocket, 1997.
196
153
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
la taille du logement. La notion de « cycle de vie » proposée par Dominique Desjeux198,
consiste à repérer dans une approche microsociale des effets d’appartenance liés à l’âge qui
relève d’une approche macrosociale. On observe en effet l’existence d’un cycle de vie de
l’équipement électroménager : l’installation en couple correspond à l’acquisition d’un
réfrigérateur et d’un lave-linge, et ce n’est qu’avec l’arrivée d’enfants dans le ménage qu’on
voit apparaître des équipements comme le lave-vaisselle ou le sèche-linge. Pour des ménages
composés d’une ou deux personnes ces équipements sont considérés comme superflus : « Un
lave-vaisselle ici ça serait ridicule, après je ne dis pas pour une famille ce n’est pas ridicule »
(militant, seule). Les enquêtes de l’INSEE confirment bien ce diagnostic puisque « les très
jeunes ménages sont aussi relativement mal équipés […] ils ne sont que 10 % à avoir un lavevaisselle »199 (p. 110). Toutefois, c’est peut-être moins l’âge que le nombre d’occupants dans
l’appartement qui justifie la présence du lave-vaisselle. Des contextes particuliers comme les
grandes colocations permettent de comprendre un équipement précoce. « Le lave-vaisselle,
c’est principalement pratique parce que comme on est quatre la vaisselle s’entasse très vite »
(militant, colocation).
L’autre critère primordial dans la décision d’équipement en électroménager secondaire est la
taille du logement, qui est d’ailleurs pour partie corrélé au cycle de vie. « Non le lavevaisselle, pas ici on n’a pas la place et puis ça ne vaut pas le coup comme on est que deux »
(militant, couple). La contrainte d’espace est particulièrement prégnante dans l’habitat
collectif où la surface des habitations est en moyenne moins grande que dans l’habitat
individuel. C’est encore plus vrai dans les immeubles anciens en centre ville où les cuisines
n’ont pas été conçues pour accueillir des appareils électroménagers. Le manque d’espace
conduit alors les individus à faire des arbitrages en faveur des équipements électroménagers
primaires comme le réfrigérateur et le lave-linge.
L’équipement des logements en électroménager apparaît désormais comme une norme
dominante difficile à remettre en cause. Il est consubstantiel du développement de la société
de consommation et touche à l’équilibre de l’économie ménagère et du couple. Des
équipements comme le réfrigérateur ou le lave-linge ont atteint un seuil de saturation, et leur
taux d’équipement ne connaît pas de fléchissement. D’autres appareils plus secondaires
comme le lave-vaisselle ou le sèche-linge sont moins répandus mais en même temps sont
198
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que-sais-je, Editions des PUF, Paris, 2006
HERPIN Nicolas, VERGER Daniel, Consommation et mode de vie en France, Une approche économique et
sociologique sur un demi-siècle, Collection Grands Repères, Editions La Découverte, Paris, 2008.
199
154
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
fortement associés à certaines étapes du cycle de vie où ils apparaissent comme un moyen de
réduire le temps contraint des « tâches ménagères ». Cependant, une des façons de limiter la
croissance du volume d’électroménagers dans les logements (voire de le diminuer)
pourrait être de favoriser le partage collectif de ces équipements entre les habitants d’un
même immeuble. C’est une situation que nous avons pu rencontrer dans les résidences
services comme les logements étudiants. La présence de lave-linge et de sèche-linge dans des
locaux communs, voir de réfrigérateurs et de congélateurs dans des cuisines communes
permet alors d’éviter un équipement à l’intérieur du logement. Cette solution paraît
intéressante dans la mesure où elle ne présente pas les mêmes contraintes que l’externalisation
complète de la pratique de lessive dans une laverie commerciale très chronophage. Ce type de
services existe déjà dans les pays anglo-saxons et dans certains logements haut de gamme,
mais restent peu développés en France. Ils nécessitent non seulement des investissements
collectifs de la part des occupants mais aussi de transformer le lien social, souvent distant,
entre voisins d’un immeuble pour pouvoir partager certaines activités domestiques
dévalorisées socialement comme la lessive.
Pour expliquer la décision d’équipement en électroménager, on voit que la question de la
consommation d’énergie passe au second plan par rapport à celle des normes de
consommation dominantes ou des effets de cycle de vie. Cette consommation d’énergie peut
même prendre une tournure paradoxale, dans la mesure où l’équipement en électroménager
est parfois assimilé à une tactique d’économie d’énergie par les individus.
b) L’acquisition d’un appareil électroménager : consommation supplémentaire ou
tactique d’économie d’énergie ?
Dans quelle mesure la consommation d’énergie des appareils électroménagers intervient-elle
dans la décision d’équipement d’un ménage ? La mise en place d’une étiquette énergie sur les
appareils neufs vise à orienter les choix des consommateurs vers les équipements les moins
énergivores. Marie-Christine Zélem a mis en lumière, pour le cas du réfrigérateur, les
difficultés d’appropriation de ce dispositif par les professionnels et par les particuliers dans sa
phase de déploiement. Si désormais les habitants sont bien conscients du coût énergétique des
équipements électroménagers, l’influence de l’étiquette énergie semble se limiter à orienter le
choix des individus entre les différents équipements proposés sur le marché. En revanche il
apparaît que, même pour des militants, cette consommation d’énergie n’est pas de nature à
dissuader les habitants de s’équiper d’un lave-vaisselle ou encore d’un sèche-linge. Autrement
155
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
dit si l’étiquette intervient bien sur l’arbitrage entre les multiples modèles, elle n’est pas
un critère dans la décision de s’équiper ou non d’un nouveau « produit blanc ». Il est
vraisemblable que le coût énergétique de l’appareil soit considéré comme modique par
rapport à la valeur d’usage procurée par ce dernier (gain de temps). Mais plus encore,
l’acquisition en elle-même n’est pas perçue comme une consommation d’énergie
supplémentaire. Au contraire, le fait de s’équiper en lave-vaisselle ou en sèche linge est même
présenté à double-titre comme une tactique d’économie d’énergie. D’une part, les pratiques
préexistantes à l’achat sont parfois perçues comme énergivores, et d’autre part il existerait un
« usage rationnel » des équipements qui limiterait leur consommation d’énergie.
Premièrement, la consommation d’électricité associée à l’entrée d’un nouvel appareil
dans l’espace domestique est relativisée au regard des pratiques existantes visant à
assurer un service équivalent. On a déjà vu que les pratiques de vaisselle à la main
pouvaient être gourmandes en énergie si elles sont réalisées à l’eau courante et avec une
température d’eau élevée. Le lave-vaisselle est alors perçu comme un équipement susceptible
de diminuer la consommation d’eau et d’énergie liée aux pratiques de vaisselle manuelle : «
Je me suis renseigné sur la consommation d’énergie et j’ai vu qu’avec un lave-vaisselle on
consomme moins d’énergie. C’est surtout la consommation d’eau, surtout quand tu rinces tu
utilises beaucoup d’eau, j’ai l’impression de gâcher et en plus c’est de l’eau chaude »
(militant, colocation). Cet argument d’une économie de ressources permise par la
mécanisation des pratiques est d’ailleurs mis en avant depuis plusieurs années par les
fabricants d’électroménager dans leur discours publicitaire. En 2008, le Groupement des
Interprofessionnels des Fabricants d’Electro Ménager (GIFAM) a commandité une étude200
afin de légitimer cet argument commercial, elle conclue : « 70 % d’économie d’eau et
d’énergie par rapport à une vaisselle à la main ».
Toutefois, les enquêtés pratiquant la vaisselle « par étape », plus économe que la vaisselle
à « l’eau courante », se montrent beaucoup plus sceptique sur les économies à attendre
d’un lave-vaisselle. En effet, ils ont déjà intégré dans leurs pratiques de vaisselle à la main le
critère de sobriété en matière d’utilisation des ressources. « Je n’utilise pas beaucoup d’eau
quand je fais la vaisselle, je pense que je fais mieux la vaisselle qu’un lave-vaisselle »
(militant, seule). L’acquisition d’un lave-vaisselle est donc perçue comme une dépense
d’électricité supplémentaire car au-delà de celle qu’il utilise pour chauffer l’eau, il ajoute une
200
Site du GIFAM, http://www.gifam.fr/index.php?id=58
156
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
consommation pour son fonctionnement. Mais il y a aussi incertitude sur l’économie d’eau
qui résulterait de la supériorité de la machine sur l’homme en matière d’efficience dans
l’utilisation des ressources. « J’ai cru faire des économies d’eau en achetant un lave-vaisselle,
mais en fait ça a entraîné une augmentation sur ma facture d’eau elle est passé de 75 à 80
euros par mois. En fait je ne suis pas très dépensière en eau quand je fais la vaisselle, je me
demande avec qui ils ont fait le test pour dire que le lave-vaisselle permet d’économiser de
l’eau ? » (militant, couple avec 1 enfant).
La question de la représentativité posée par l’enquêté est un des points de désaccord classique
dans les controverses scientifiques, comme l’a montré la sociologie de la traduction. Dans un
article de référence201, Michel Callon décrit les différentes étapes du « processus de
traduction » à l’œuvre dans la « construction d’un savoir scientifique » (p. 178) sur un objet :
problématisation, intéressement, enrôlement et mobilisation. Ce modèle théorique permet de
décrire à la fois les controverses scientifiques et la diffusion d’une innovation à travers le
réseau des acteurs humains et non-humains qui se constitue. C’est la dernière étape de
mobilisation qui est discutée ici, celle de « la désignation de porte-paroles » par les chercheurs
à travers les choix d’échantillonnage qu’ils réalisent. Les chercheurs n’ayant pas les moyens
de travailler sur toute la population des ménages et des lave-vaisselle, ils sont contraints d’en
sélectionner une partie : « 775 consommateurs représentatifs de la société selon la taille du
foyer » et « 3 lave-vaisselle de capacités différentes »202. Il est vraisemblable que si les
responsables de l’étude du GIFAM avaient choisi des ménages réalisant une vaisselle à la
main par étapes et à l’eau froide, les résultats sur les gains en ressource issus de la
mécanisation des pratiques auraient été tout à fait différents. A travers ce détour, on peut se
rendre compte que les savoirs en matière d’environnement constituent aujourd’hui des
connaissances non stabilisées qui font l’objet de nombreuses controverses, augmentant
la complexité des choix des consommateurs, même sensibilisés. Une des sources
d’incertitude est l’interaction entre les pratiques domestiques et les caractéristiques des
équipements du logement.
A propos de la décision d’équipement en sèche-linge, on observe un mécanisme analogue à
celui du lave-vaisselle : les individus comparent le coût énergétique de la machine à celui des
pratiques préexistantes. Or ils constatent que le séchage du linge à l’air libre entraîne
201
CALLON Michel, « Eléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint
Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint Brieuc », in L’Année sociologique, Editions des PUF, Paris,
1986.
202
Site du GIFAM, http://www.gifam.fr/index.php?id=58
157
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
plusieurs conséquences négatives dont certaines aboutissent à une consommation
d’énergie supplémentaire. D’abord le séchage du linge sur un étendoir à l’intérieur du
logement augmente le taux d’humidité dans l’air. « Comme j’ai beaucoup de linge à la fois
j’étale partout dans mon studio et l’humidité augmente très vite, ça ce n’est pas très
agréable » (militant, seule). En effet, en logement collectif les habitants ne disposent pas de
jardin pour faire sécher leurs vêtements au soleil et l’utilisation du balcon est limitée par
plusieurs contraintes : manque d’espace, caractère intime des vêtements mais aussi pollution :
« Je le mets dehors mais là c’est un peu crade pour le linge avec la pollution » (militant,
seule). La dégradation de la qualité de l’air intérieur liée à la présence de linge humide dans la
pièce conduit à des pratiques d’aération plus fréquentes qui contribuent à augmenter les
besoins en chauffage et donc la consommation d’énergie. « Je l’étends prés de la fenêtre et
j’ouvre les fenêtres pour le faire sécher. Sauf s’il fait froid, là j’entrouvre seulement mais
j’éteins les radiateurs » (militant, couple).
Par ailleurs, le système de chauffage en lui-même est parfois détourné comme sèche-linge,
certains habitants augmentant volontairement la puissance de chauffage afin de raccourcir le
délai de séchage. « En hiver il fait froid donc le linge mets encore plus de temps à sécher chez
moi, donc quand j’ai du linge je mets un peu plus de chauffage » (militant, seule). Cette
tactique prend sens vis-à-vis de la gêne occasionnée par la présence d’un étendoir à l’intérieur
des logements que ce soit en matière de circulation dans les pièces ou pour des considérations
esthétiques. « Je sèche le linge sur un étendoir en plein milieu de la cuisine c’est assez chiant
pour circuler » (militant, seule). Au final, les pratiques de séchage du linge à l’air libre, qui
pourrait être vues comme économes en énergie, entraînent en pratique des consommations
d’énergie pour le chauffage (directes ou indirectes). Cette interaction avec les pratiques
thermiques est de nature à justifier la consommation d’énergie électrique liée à l’acquisition
d’un sèche-linge qui apparaît alors comme une tactique d’économie d’énergie vis-à-vis du
chauffage. Par ailleurs, un autre mécanisme permet aux militants de ne pas considérer l’achat
d’un nouvel équipement comme une consommation d’énergie additionnelle.
Selon les enquêtés il existerait certaines « bonnes pratiques » d’utilisation des
équipements
électroménagers
réduisant
considérablement
leurs
consommations
d’énergie. Ces consommations seraient alors équivalentes à celles que l’on observe pour des
pratiques ne faisant pas appel à une machine. A propos du lave-vaisselle, on pourrait
s’attendre à ce que cette « utilisation rationnelle » consiste simplement à privilégier la touche
« eco » correspondant à un programme moins énergivore prédéfini par le constructeur. Mais
158
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
les enquêtés évoquent plus volontiers la réduction de la fréquence des cycles de lavage
comme tactique d’économie d’énergie. Elle repose sur une « compétence ordinaire »
d’optimisation du remplissage de la machine qui demande une certaine habileté. « Mais une
utilisation rationnelle du lave-vaisselle ce n’est pas si mal, par exemple chez mes parents ma
mère elle le remplit à fond, ça devient un lego, il n’y a absolument plus aucune place dedans.
Il n’y a qu’elle qui sait le remplir autant » (militant, couple).
Cette tactique s’apparente à ce que Bruno Latour nomme un « anti-programme »203 c'est-àdire un usage qui contredit le « programme d’action » défini par les concepteurs de la
machine. En effet, l’optimisation du remplissage s’avère contradictoire avec l’utilisation
du programme « eco » du lave-vaisselle. « Pour le lave-vaisselle j’attends qu’il soit rempli
avant de le faire tourner. Il y a une touche 30°C / 30 minutes mais ce n’est pas suffisant
quand tu le remplis à fond » (militant, couple avec 1 enfant). La réduction de la
consommation d’énergie et d’eau promise par le programme « eco » s’accompagne d’une
moindre efficacité du lavage qui suppose alors une utilisation quotidienne pour obtenir le
niveau de propreté désiré. Or, la tactique par optimisation du remplissage présente aussi
l’avantage de générer un gain de temps sur le vidage du lave-vaisselle moins régulier, c'est-àdire une économie d’énergie humaine. Sans que l’on puisse statuer sur le résultat en matière
d’économie d’énergie, il est intéressant de constater la diversité des manières d’économiser
l’énergie dans l’usage des équipements, pas toujours conformes aux prescriptions des
industriels. On voit aussi, qu’une tactique d’économie d’énergie est d’autant plus
acceptable qu’elle se combine avec une réduction des autres ressources de la vie
domestique : le temps mais aussi le budget.
Au niveau du sèche-linge, les enquêtés évoquent également un « bon usage » permettant de
limiter la consommation d’énergie et justifiant sa possession. Cependant, cette tactique se
rapproche davantage de la logique de sobriété ou de rationnement volontaire plus que de celle
d’optimisation. En effet le sèche-linge est perçu comme un équipement très énergivore et son
utilisation régulière est proscrite chez les militants écologistes. Pour autant, il reste toléré dans
le cadre d’une utilisation occasionnelle : « je ne suis pas non plus catégorique » (militant,
seule). C’est le cas du séchage du linge de maison associé à une contrainte d’espace plus forte
que les vêtements qui peuvent facilement tenir sur un étendoir. « Pour les grosses serviettes et
pour les grands draps, pour les choses qui prennent beaucoup de place à étendre on utilise le
203
LATOUR Bruno, Petites leçons de sociologie des sciences, Editions La Découverte, Paris, 1993.
159
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
sèche-linge » (militant, couple). Des situations exceptionnelles peuvent aussi amener les
militants à employer un sèche-linge comme le manque de temps lié à un départ précipité :
« Une fois je partais le lendemain en vacances donc je l’ai utilisé pour pouvoir faire ma
valise » (militant, seule). On voit donc que même un appareil comme le sèche-linge
pourtant reconnu comme très énergivore, trouve sa place dans les pratiques de
nettoyage des militants s’il est associé à un usage ponctuel relevant d’une tactique de
rationnement volontaire.
Au final, la mécanisation des pratiques de nettoyage a bien quelque chose d’inévitable dans la
mesure où elle répond à des contraintes de la vie domestique qui sont celles d’une société de
consommation et de loisirs. Mais on s’aperçoit que la meilleure efficacité des équipements
permise par l’étiquetage ne résume pas à elle seule l’enjeu de réduction des consommations
d’énergie. La consommation d’énergie est un critère secondaire dans la décision
d’équipement d’un appareil électroménager qui est avant tout désiré pour la fonction qu’il
rempli. La consommation d’énergie est incluse dans un arbitrage qui considère toutes les
ressources de la vie domestique, l’économie d’énergie doit se combiner avec une économie de
temps et d’argent pour intéresser le consommateur. De plus, la surconsommation ou
l’économie liée à l’entrée d’un nouvel appareil n’a rien d’évident car elle renvoie à des
connaissances non stabilisées qui font toujours l’objet de controverses. Les pratiques de
nettoyage manuelle sont parfois perçues comme plus énergivores que l’utilisation d’un
équipement pourtant consommateur d’énergie. Et l’usage de ces équipements peut aller de
pair avec des tactiques de rationnement ou d’optimisation qui limitent fortement ses
consommations, parfois même en détournant les programmes prévus à cet effet par les
constructeurs.
Pour comprendre les mécanismes de consommation d’énergie dans une activité domestique
comme le nettoyage, il faut considérer ensemble les trois dimensions d’une pratique
sociale : le symbolique, le social et le matériel. Le symbolique avec les imaginaires sociaux
du propre et du sale : la domination d’un hygiénisme énergivore et la résurgence d’un
imaginaire naturaliste qui induit une certaine sobriété. Le social à travers la répartition des
tâches à l’intérieur de l’espace domestique ou encore les effets de prescription des industriels
et des pouvoirs publics dans les messages publicitaires, la programmation même des
équipements électroménagers, et les dispositifs d’information du consommateur. Enfin, le
matériel visible dans les arbitrages que réalisent les ménages entre les différentes ressources
propres à une économie ménagère (temps, énergie, budget…) car la réduction des
160
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
consommations d’énergie peut difficilement être compensée par une augmentation des
contraintes de temps ou des dépenses supplémentaires.
2.3 Les pratiques d’hygiène du corps et l’ambiguïté des normes sociales
Après nous être penchés sur les pratiques de nettoyage des objets matériels, nous allons
maintenant analyser les pratiques de soins du corps des individus. On réduit souvent la
consommation d’énergie pour l’hygiène du corps à l’eau chaude sanitaire. Il est vrai que le
lavage du corps concentre l’essentiel de l’eau chaude utilisée par une famille, qui représente
11,5 % de la consommation d’énergie totale en résidentiel. Elle se manifeste par l’usage des
robinets qui permettent de puiser l’eau chaude sanitaire produite par une diversité
d’équipements individuels ou collectifs (chaudière, chauffe-eau au gaz, ballon électrique).
Mais l’hygiène du corps entraîne également une consommation d’électricité à travers l’usage
d’équipements comme le sèche-cheveux ou le rasoir électrique. Dans cette partie nous
allons nous intéresser à la façon dont l’activité d’hygiène du corps organise la
consommation d’énergie domestique qu’il s’agisse d’eau chaude sanitaire ou
d’électricité. D’abord, nous verrons que la quotidienneté de ces pratiques correspond à une
norme sociale bien ancrée mais qui n’a pas toujours existé et se voit aujourd’hui questionnée.
Ensuite, nous étudierons les multiples formes de la toilette et ses impacts en matière de
consommation d’énergie. Enfin, nous montrerons qu’une partie des consommations d’énergie
associée à l’hygiène du corps correspondent à des pratiques fortement sexuées.
2.3.1 La norme de quotidienneté des pratiques d’hygiène du corps
Aujourd’hui les pratiques d’hygiène du corps sont sans doute les activités domestiques qui
sont les plus fortement localisées (la salle de bains ou au « coin » salle de bains pour les plus
petits logements), ce qui n’est pas le cas de autres activités domestiques (nettoyage,
alimentation, loisirs). Pourtant, le travail d’une anthropologue britannique spécialisée sur la
consommation d’énergie domestique, Elisabeth Shove204, rappelle que la douche et le bain
n’ont pas toujours été des pratiques domestiques. Dans l’Antiquité, le bain est une pratique
quotidienne et se déroule dans les bains publics. Il s’agit avant tout d’une pratique de
sociabilité, les romains pouvaient passer plusieurs heures par jour aux « thermes » afin d’y
rencontrer amis et famille. Le bain n’est alors pas lié à la propreté mais au bien-être, l’eau
204
SHOVE Elisabeth, Explaining the daily showering : a discussion of policy et pratice, Lancaster University,
2003.
161
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
assurant une fonction régénératrice du corps. Au Moyen Age, la pratique du bain quotidien
disparaît, le fait d’être mouillé étant associé à des dangers et à un imaginaire de sorcellerie. Le
bain réapparaît au XVIIIème siècle comme traitement médical dans le cadre de l’hydrothérapie.
Il est alors d’usage que les médecins prescrivent aux bourgeois une cure dans une des
nombreuses villes thermales qui se sont développées à cette époque à proximité des sources
d’eau minérale. Ce n’est qu’au début du XXème siècle, sous l’influence des politiques
hygiénistes, que le bain devient une pratique quotidienne et intime liée à la propreté. C’est
aussi à cette époque que se démocratise la douche puisqu’elle intègre l’espace domestique des
classes moyennes à partir des années trente et celui de la classe ouvrière à partir des années
cinquante. L’article d’Elisabeth Shove met le doigt sur l’évolution de la signification des
pratiques du bain et de la douche au cours de l’histoire, qui n’ont donc pas toujours été
associées à une exigence de propreté. De plus, les modalités de ces pratiques se sont
considérablement transformées sous l’effet des changements technologiques (réseau d’eau
courante, développement de la plomberie…) et du rapport au corps. Pour la période récente,
elle met en évidence un déclin de la pratique du bain au profit de la douche qui profite
d’innovations techniques, nous y reviendrons.
Dans le discours des militants enquêtés, on voit apparaître le fait que la pratique de la douche
est quotidienne et renvoie au registre de l’hygiène et de la propreté. « Je n’ai pas envie d’être
sale donc je ne me limite pas en douche, j’en prends tous les jours » (militant, seule). Certains
individus évoquent sur le mode de l’exception le fait de ne pas prendre de douche durant une
journée du week-end : « je vais sauter la douche du dimanche » (militant, seule). Mais le
lavage du corps est perçu comme indispensable les jours où l’individu se présente dans
l’espace public. « Quand j’ai un rendez-vous dans la journée et que je dois être bien clean,
donc je me douche le matin » (militant, seule) explique cette enquêtée qui a l’habitude de
prendre sa douche le soir. La douche et le sentiment de propreté qu’elle procure participe
donc de la mise en scène de l’individu dans l’espace public. Quelque soient les convictions
environnementales et le niveau de réflexivité sur les pratiques domestiques, la
quotidienneté des pratiques d’hygiène du corps est une norme sociale bien ancrée qui
n’est en général pas remise en question. Toutefois, au sein de l’échantillon de militants, l’un
des enquêtés affirme ne pas prendre de douche de façon aussi régulière que les autres : « Je ne
prends pas forcément un douche tous les jours, je me lave les cheveux tous les 3 ou 4 jours »
(militant, seule). Cette pratique déviante pose la question de l’évolution possible des normes
sociales de l’hygiène dans le cadre de mode de consommation plus sobre en énergie. En effet,
162
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
la fréquence quotidienne des pratiques de lavage conduit à une consommation d’énergie
domestique importante, une réduction de cette fréquence est-elle alors envisageable ?
A ce sujet, un article du New York Times205, nous apprend l’existence du mouvement des
unwashed, littéralement les « pas lavés ». Il s’agit d’un groupe d’américains revendiquant
des pratiques d’hygiène se limitant au maximum à « trois douches par semaine ». Ces
américains sont loin d’être des « marginaux », leur profil se rapproche plutôt de celui
d’individus actifs de classe moyenne urbaine bien intégrés socialement. L’un de leur porteparole, Katherine Ashenburg, a écrit un livre206 qui est un plaidoyer pour « moins se laver ».
Elle justifie le choix d’abandonner le rituel de la douche quotidienne par un registre
écologique, l’économie d’eau et d’énergie, mais mobilise aussi celui de la santé en soutenant
qu’une hygiène trop fréquente ne permettrait pas à la peau de jouer son rôle protecteur.
Parallèlement, les unwashed développent une tolérance aux odeurs corporelles et des
pratiques d’hygiène alternatives (savon sec sous les pieds et entre les jambes, citron sous le
bras…) évitant le recours aux produits d’hygiène issus de la chimie industrielle.
Ce que l’on pourrait qualifier de « signal faible », dans la mesure où il concerne aujourd’hui
une minorité d’individus, indique néanmoins une possible évolution dans les prochaines
années de la norme de quotidienneté des pratiques d’hygiène soutenues par la critique
de l’idéologie hygiéniste dominante dans les pays occidentaux. A une échelle macrosociale,
l’éventualité d’un tel changement paraît variable en fonction des caractéristiques culturelles
des pays. Le titre d’un article du site d’actualité Rue89, reprenant les informations du NYT,
« Je pue mais je sauve la planète »207, suggère à lui seul une certaine réticence française.
L’article évoque aussi un sondage international208 qui place la France dans le trio de tête des
pays où la douche quotidienne est la plus répandue (prés de 80 %), contrairement à un
stéréotype courant à l’étranger ! Actuellement, la fréquence des pratiques de lavage n’est pas
véritablement un facteur de variation des consommations d’énergie domestique pour l’activité
d’hygiène du corps. En revanche, nous avons identifié différentes formes des pratiques
205
New York Times, The Great Unwashed, 29 octobre 2010.
http://www.nytimes.com/2010/10/31/fashion/31Unwashed.html?_r=2&scp=1&sq=unwashed&st=cse
206
ASHENBURG Katherine¸ The Dirt on Clean, An unsanitized history,
http://www.ashenburg.com/thedirtonclean/
207
Rue 89, Je pue mais je sauve la planète, 9 novembre 2010. http://www.rue89.com/planete89/2010/11/09/jepue-mais-je-sauve-la-planete-enquete-sur-la-douche-pas-ecolo-175242
208
SCA, Hygiene Matters, 2008.
http://www.sca.com/Documents/en/Publications/SCA%20Hygiene%20matters_ENG.pdf
163
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
d’hygiènes correspondant à des niveaux de consommation d’eau chaude différents et des
significations variées.
2.3.2 Une hygiène quotidienne énergivore ?
a) Les trois modalités des pratiques de lavage
Les descriptions données par les enquêtés nous ont permis d’établir une typologie distinguant
trois modalités de pratiques d’hygiène du corps. Dans l’ordre décroissant de consommation
d’énergie : la douche tonique, la douche réparatrice et le bain thermal. Sans que nous ayons
pu le mesurer, il nous semble que ces types de pratiques aboutissent à des consommations
d’énergie différentes dans le sens où elles n’utilisent ni à la même quantité d’eau chaude
(douche ou bain, durée de la douche, couper l’eau…) ni à la même la température. Ainsi, nous
allons voir que c’est moins l’exigence de propreté que la signification et les pratiques
associées au lavage qui conduisent à une forte consommation d’énergie.
Dans la « douche tonique » c’est la fonction de propreté qui prime : elle se borne au
lavage et au rinçage et sa durée est donc plutôt courte (entre 2 et 5 minutes) limitant la
consommation d’eau chaude. « Les douches c’est toujours pareil ça dure environ 4 minutes
parfois moins quand je suis pressé ça dure 2 minutes, je me lave et puis c’est tout » (militant,
colocation). Elle fait partie du rituel de préparation matinal ce qui soumet cette pratique à une
forte contrainte de temps : il faut non seulement éviter d’être en retard mais aussi partager la
salle de bains entre les occupants du logement dont les horaires matinaux se superposent
parfois. « Je prends ma douche le matin, comme on a les mêmes horaires avec ma coloc’
quand je me réveille je vais voir si elle dort » (militant, colocation). C’est la fonction
secondaire de la douche « tonique » qui nous a conduits à utiliser ce terme pour la désigner.
La douche « tonique » prépare le passage de l’espace domestique à l’espace public en
facilitant la transition entre l’état de sommeil et l’état de réveil. « Le matin c’est pour me
sentir bien dans la journée c’est un coup de fouet » (militant, couple avec 1 enfant).
Par contraste, la « douche réparatrice » met la fonction de propreté au second plan : «
Sous ma douche je ne me lave pas beaucoup, de me laver ça me prend une minutes ou deux,
après je laisse l’eau couler » (militant, colocation). Elle est plutôt prise le soir en rentrant du
travail ou avant de se coucher et c’est la fonction relaxante qui est mise en avant par les
enquêtés : « Je prends une douche le soir avant de me coucher ou alors c’est souvent quand
j’arrive le soir et que je suis fatigué ça me permet de repartir » (militant, couple avec 1
164
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
enfant). L’effet de délassement recherché dans la douche réparatrice est explicitement associé
à une plus forte consommation d’énergie : « Je prends ma douche et là je consomme plein
d’énergie car je reste longtemps sous la douche et je prends une douche très chaude (ton
revendicatif et de plaisir) » (militant, colocation). En effet, pour atteindre l’état de relaxation
les habitants vont mettre en œuvre trois tactiques qui contribuent au augmenter la
consommation d’énergie.
Premièrement, la douche réparatrice est plus longue (environ 10 minutes) que la douche
tonique car c’est en faisant durer la douche que les habitants parviennent à se réchauffer.
Plusieurs d’entre eux expriment d’ailleurs l’existence d’une frontière à franchir au moment de
couper l’eau chaude comme si l’énergie assurait une fonction protectrice vis-à-vis de la
température ambiante de la salle de bains. « Comme je ne peux pas chauffer la salle de bains,
la barrière va être plus dure pour sortir de la douche » (militant, seule). Cette « barrière »
semble beaucoup moins difficile à franchir si la salle de bains est chauffée : « Il n’y a pas de
barrière au moment de sortir parce qu’il ne fait pas froid dans la salle de bains » (militant,
colocation).
Deuxièmement, la douche réparatrice suppose de ne pas couper l’eau chaude à l’étape du
savonnage. « Je n’éteins jamais l’eau pendant que je me savonne, j’ai peur d’avoir froid,
c’est un effort qui me prend la tête » (militant, seule). Quand le corps est mouillé il est plus
sensible aux sensations de froid ce qui risque d’interrompre l’effet réchauffant de la douche.
En outre, en interrompant le flux d’eau chaude l’habitant risque de se voir infliger une ondée
d’eau froide au moment de tourner le robinet. « Si je coupe l’eau chaude ça redevient froid
pendant un moment et l’eau chaude met du temps à revenir » (militant, colocation). Ce
désagrément lié aux caractéristiques de l’installation de production et de distribution de l’eau
chaude, peut toutefois être évité par l’installation d’un « stop douche » ou d’un robinet
mitigeur qui permet de couper le flux sans changer les réglages.
Troisièmement, la douche réparatrice inclut un moment de relaxation finale où l’habitant
augmente la température de l’eau. En effet, le corps s’habitue progressivement à la
température de l’eau qui paraît chaude au début de la douche, puis est ressentie comme
tempérée au bout de quelques minutes « Je mets moins chaud au début et plus chaud après,
parce qu’on s’habitue à la température de l’eau » (militant, seule). L’augmentation
ponctuelle de la température peut d’ailleurs être un moyen de mieux supporter le moment
fatidique de sortie de la douche : « Je réchauffe, très peu de temps avant de couper pour me
165
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
donner un peu de courage avant de sortir » (militant, seule). Ce temps de relaxation est rendu
possible par la présence d’un équipement adéquat, au minimum un dispositif permettant
d’accrocher le pommeau de douche. « J’aimerais installer une barre pour fixer le pommeau
de douche, parce que là c’est moins pratique et c’est plus agréable d’avoir l’eau qui coule sur
soi » (militant, couple avec 1 enfant). Nous n’avons pas rencontré dans l’échantillon
d’habitant disposant des dernières technologies de douche dites « multi-jets » mais on peut
supposer que ces dernières contribuent à augmenter la durée de la douche voire la température
de l’eau.
Si la douche tonique apparaît comme une pratique tournée vers l’extérieur de l’espace public
et la norme sociale de propreté, la douche réparatrice semble davantage orientée vers l’espace
domestique et le bien-être physique de l’habitant. Finalement elle est assimilable à une
« pratique thermique » dans la mesure où elle vise à réguler la température du corps.
Nous avons noté dans l’échantillon que la douche réparatrice est souvent associée à une
température de chauffage jugée froide que ce soit dans la salle de bains ou dans une autre
pièce du logement : « Je prends des douches longues et chaudes parce que j’ai froid dans la
chambre » (militant, colocation). Nous voulons suggérer l’interaction entre les pratiques de
chauffage et les autres pratiques domestiques consommatrices d’énergie (ou non). Ici,
l’habitant compenserait en quelque sorte le manque de chaleur ressenti dans le logement par
une pratique d’hygiène du corps s’apparentant davantage à une pratique thermique. Nous
allons voir que c’est également le cas pour la pratique du « bain thermal » : « Ma coloc’
quand elle avait trop froid elle prenait un bain pour compenser le manque de chauffage »
(militant, seule).
La troisième modalité de pratique d’hygiène du corps est sans aucun doute la plus
énergivore mais aussi plus exceptionnelle. Il s’agit du « bain thermal » dont certaines des
caractéristiques sont équivalentes à celle de la douche réparatrice. La fonction de propreté
passe au second plan par rapport à l’effet de relaxation recherché à travers le réchauffement
du corps. « Je prends des bains mais ce n’est pas pour me laver c’est plutôt pour me détendre,
ça m’arrive une fois par mois » (militant, colocation) ; et la température de l’eau est
augmentée en fin de pratique : « En général je rajoute de l’eau chaude à la fin du bain ». En
revanche, la quantité d’eau utilisée ne dépend pas de la durée du bain mais de l’usage même
d’une baignoire qui en demande une grande quantité. L’ADEME estime qu’un bain
consomme entre 150 et 200 litres d’eau contre 30 à 60 litres pour une douche. Une autre
caractéristique du bain thermal est qu’il revient à faire de la salle de bains une pièce de
166
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
vie à part entière (et pas seulement une pièce de services). Non seulement il implique un
temps d’occupation plus long de la pièce, mais il s’accompagne de pratiques d’appropriation
de l’espace participant à l’effet de relaxation : « Je marine dans l’eau pendant trois quarts
d’heure, une heure, je me mets de la musique, des bougies et de l’encens. C’est un moment
tranquille pour moi » (militant, colocation). On retrouve, associée à cette pratique,
l’imaginaire des thermes de l’Antiquité où le bain était avant tout une pratique sociale
autorisant le jeu, même si les normes contemporaines de l’intimité ne permettent pas le même
partage social de l’espace. « J’aime bien les thermes, l’idée de pouvoir jouer aux échecs
dedans je trouve ça drôle » (militant, colocation).
Nous avons donc là trois types de pratiques d’hygiène du corps qui prennent des significations
différentes et entraînent des consommations d’eau et d’énergie variables. Toutefois il ne
faudrait pas associer mécaniquement une modalité de pratique à un individu, celui-ci
pouvant prendre des douches toniques la semaine et le week-end préférer une douche
réparatrice ou un bain thermal. Des effets de contexte peuvent inciter un individu habitué à
prendre des douches à choisir le bain : « Bon ça peut m’arriver de le faire chez mes parents
ou a l’hôtel » (militant, seule). Il ne faudrait pas non plus réifier la pratique en fonction
de l’équipement utilisé : l’usage d’une baignoire ne signifie pas toujours prendre un bain
thermal à la fois exceptionnel et énergivore. Le bain reste une pratique régulière voire
quotidienne pour laver les enfants en bas âge qu’il est plus
difficile de doucher. En outre, il est parfois combiné avec des
tactiques comme l’utilisation d’une bassine qui permet de
Photo n°8 : la bassine pour
le bain d’enfant en bas âge
limiter la quantité d’eau consommée et donc l’énergie (voir
photo). La typologie des pratiques d’hygiène que nous
proposons typologie est qualitative et donc relative à la
situation. Son principal intérêt étant de mettre l’accent sur le
fait que l’essentiel des consommations d’énergie des
pratiques d’hygiène du corps n’est pas lié à l’exigence de
propreté mais plutôt à la recherche d’un bien-être.
b) L’effet pervers de la proscription du bain
En matière de pratiques d’hygiène du corps, les conseils d’économie d’énergie prodigués par
le site Internet de l’ADEME sont peu nombreux. En effet, on a vu qu’une véritable diminution
des consommations d’eau chaude allait de pair avec un renversement de l’idéologie hygiéniste
167
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
dominante qui n’est pas à l’ordre du jour pour les pouvoirs publics. Dans la section eauchaude sanitaire du site, on trouve cependant une prescription bien connue : « Prenez des
douches
plutôt
que
des
bains »209.
Le
bain
serait
donc
responsable
d’une
surconsommation d’eau et d’énergie alors que la douche serait « par nature » plus
économe. Or nous venons de voir que le type d’équipement utilisé dans le cadre des pratiques
de lavage n’était pas mécaniquement associé à un niveau de consommation d’énergie, et que
pour l’appréhender il fallait tenir compte de l’usage autrement dit des modalités de la pratique
et des significations qui lui sont associées.
Par ailleurs, on pourrait légitimement s’étonner de trouver, dans l’échantillon de militants qui
est le nôtre, des pratiques d’hygiène du corps énergivores comme le bain thermal ou la douche
réparatrice. L’étonnement est d’autant plus légitime que les enquêtés ont parfaitement
conscience de cette forte consommation d’eau et d’énergie. En effet, au-delà de leur savoir
expert sur l’énergie, on a déjà vu à travers l’étude des modes de perception profane de la
consommation d’énergie que l’eau consistait un bon indicateur de consommation en rendant
visible l’énergie. « Je ne me fais jamais de longue séance sous l’eau chaude parce que je vois
l’eau chaude qui coule bêtement dans le trou donc je culpabilise » (militant, seule). On est
donc confronté à un paradoxe : comment comprendre des pratiques de douche énergivores
dans une population à la fois consciente de leur surconsommation et soucieuse de la
diminuer ?
Nous faisons l’hypothèse suivante : les militants ont trop bien intériorisé la norme de
proscription du bain ce qui les conduit à minorer la consommation d’énergie d’une douche
« longue et chaude ». En effet, dans leur discours on sent que l’arbitrage se fait entre le bain et
la douche qui est perçue comme une économie en soi : « Il y a une forme de culpabilité,
gaspiller toute cette eau c’est un luxe. Mais je me rassure en me disant que je ne prends
jamais de bain alors qu’on a une baignoire » (militant, colocation). Le rationnement des
bains amène alors à ne pas limiter ses consommations d’eau chaude sous la douche :
« « A un moment je me dis : « Bon ça va ! », quand je vois que je commence à être toute
rouge des bras, des mains et des cuisses » (militant, colocation) voire à multiplier les douches
dans une même journée : « Je me permets de prendre deux douches par jour » (militant,
couple avec 1 enfant). Finalement, on peut faire l’hypothèse que la diffusion de la norme de
proscription du bain a pu générer un effet pervers en minimisant les consommations d’eau
209
Site Internet Eco-citoyen de l’ADEME, http://ecocitoyens.ademe.fr/mon-habitation/bien-gerer/eau-chaudesanitaire
168
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
chaude provoquées par une douche et en « déculpabilisant » du même coup la pratique de la
douche réparatrice pourtant énergivore.
Dès lors, on peut s’interroger sur la pertinence de placer le curseur de la prescription
comportementale sur l’alternative entre bain et douche. En effet, le bain s’avère limité par
plusieurs contraintes à la fois matérielles est sociales qui en font une pratique occasionnelle.
D’abord, la plupart des logements de petite taille ne sont pas équipés de baignoire, mais
surtout l’usage de la salle de bains et de l’eau chaude implique un partage entre les occupants
du logement qui restreint la pratique du bain. On va vu que la pratique du bain supposait un
temps d’occupation plus long de la salle de bains ne serait-ce que le temps de remplir la
baignoire. « C’est énorme l’eau qu’il faut mettre pour une heure maxi » (militant, couple avec
1 enfant). Or les normes sociales de l’intimité ne permettent pas toujours la coprésence dans
la salle de bains des occupants du logement (entre parents et adolescents, entre
colocataires…). Prendre un bain revient alors à « monopoliser » la salle de bains pendant un
long moment. « Ici je ne prends jamais de bain parce que comme on vit en colocation tu
mobilise la salle de bains pendant au moins une heure et demie » (militant, colocation). La
nécessité de partager l’espace de la salle de bains entre les occupants du logement participe
d’une restriction invisible de la pratique du bain.
De plus, tous les systèmes de production d’eau chaude ne permettent pas d’obtenir une
quantité infinie d’eau chauffée. C’est le cas des ballons électriques, de plus en plus répandues
(il s’en vend environ 1 million par an en France), qui chauffent une quantité d’eau prédéfinie,
correspondant à la taille du logement. Cette contrainte technique restreint également la
pratique du bain ne laissant pas aux autres occupants du logement la possibilité de se
conformer à la norme de quotidienneté des pratiques d’hygiène corporelles. « Quand ma mère
est venue dormir ici quelques jours c’était compliqué pour avoir de l’eau chaude toutes les
deux » (militant, seule). Si les systèmes de production d’eau chaude continue (dit « eau
chaude instantanée ») lèvent cette contrainte, dans une optique de modération, ils pourraient
intégrer un dispositif informant les habitants du niveau de consommation d’eau chaude. Enfin,
il apparaît que plus le nombre d’occupants dans le logement est élevée plus la contrainte
de partage de la salle de bains et de l’eau chaude s’exerce avec force : « Avant je faisais
attention dans ma douche, je coupais l’eau, maintenant je ne le fais plus. Chez mes parents on
était nombreux j’ai toujours fait attention » (militant, couple avec 1 enfant).
169
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
c) Le chauffe-eau : un étranger chez soi
Les données que nous avons recueillies sur le terrain ne nous ont pas permis d’aborder en
profondeur la question de l’appropriation de l’équipement technique de production d’eau
chaude sanitaire. A coté des pratiques d’hygiène, il faut pourtant souligner que le réglage de
ces équipements peut permettre de réduire la consommation d’énergie sans modifier le
service rendu aux habitants. Par exemple, les ballons électriques sont parfois réglés a
l’usine ou par l’installateur à des températures plus élevées que ne le nécessite le confort des
pratiques d’hygiène, entraînant des consommations d’énergie superflues. L’ADEME rappelle
d’ailleurs sur son site Internet qu’il est suffisant de régler son chauffe-eau à une température
de 55°C. Au-delà d’un éventuel déficit d’information, il nous semble que deux obstacles
viennent limiter ce type d’action d’optimisation par les habitants eux même.
D’une part, le ballon électrique est un équipement souvent perçu comme « étranger » par les
occupants, ou au mieux « invisible » pour ces derniers. Les outils qui permettent le réglage
semblent d’ailleurs moins conçus pour l’utilisateur que pour l’installateur, électricien ou
plombier. Ils sont souvent dissimulés derrière des caches en plastique et n’indiquent pas
explicitement leur fonction. Le réglage de la température de chauffe de l’eau devient alors une
opération qui suppose un coût d’apprentissage élevé et qui peut être perçu comme un risque.
D’autre part, l’eau chaude est souvent associée dans les médias à des incidents anxiogènes
comme l’apparition de légionellose dans les bâtiments tertiaires (piscine, hôpital…) ou
industriels. Si ce type de bactéries se développe bien dans l’eau tiède c’est seulement dans les
installations produisant de l’eau chaude en très grande quantité, et cela ne concerne donc pas
les appareils présents dans les logements individuels. Cependant conserver son chauffe-eau
à une température élevée peut être interprété comme une façon de se protéger d’un
risque sanitaire perçu. On retrouve ici l’imaginaire de la « propreté hygiéniste » identifié
dans les pratiques de nettoyage qui attribue à l’eau chaude une fonction symbolique de
purification.
L’optimisation du fonctionnement des équipements individuels de production d’eau chaude
par les habitants eux-mêmes se heurte donc a une contrainte matérielle de pilotage du chauffe
eau et une contrainte symbolique liée à l’imaginaire dominant de la propreté. Ces deux
contraintes soulignent le décalage entre une approche des économies d’énergie qui repose
sur l’incitation des ménages à adopter des gestes techniques ; et le déficit de culture
170
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
technique concernant les équipements énergétiques qui caractérise aujourd’hui une
majorité de la population. Cet intervalle laisse la place au développement d’incertitudes sur
les procédés ou les risques qui freinent la mise en pratique de ces « gestes verts ».
2.3.3 Une consommation d’énergie sexuée
Les pratiques de soins du corps sont des pratiques fortement sexuées, c'est-à-dire qu’elles se
manifestent différemment chez les hommes et chez les femmes210. Il est logique qu’une
partie des consommations d’énergie dans la salle de bains s’ancrent dans des pratiques
spécifiquement féminines et d’autres dans des pratiques plus masculines. C’est le cas des
pratiques de soin du corps concernant les cheveux et les poils qui impliquent une
consommation d’énergie supplémentaire par rapport aux pratiques d’hygiène limitée au
lavage de la peau.
a) Le soin des cheveux, une consommation d’énergie féminine
Pour les femmes, cette consommation d’énergie se cristallise autour du soin des cheveux,
souvent plus long que chez les hommes. D’une part, le lavage des cheveux prolonge la
durée de la douche et donc la quantité d’eau chaude consommée. « Quand j’étais petite
j’avais les cheveux très longs jusqu’aux fesses, donc je me souviens que la douche prenait une
vingtaine de minutes » (militant, couple). La fréquence du shampoing s’avère alors
déterminante pour comprendre les consommations d’énergie spécifiquement féminine. Cette
fréquence semble assez irrégulière en fonction des enquêtées contrairement au lavage du
corps sur lequel pèse une norme de quotidienneté. De « tous les jours » à « une fois par
semaine », le rythme de lavage des cheveux est conditionné, au-delà des caractéristiques du
cheveu, par le climat « Pendant l’été je les lave plus parce que le cuir chevelu a besoin d’être
plus lavé, en climat humide, en Chine ou au Sénégal ils se salissent plus souvent donc je les
lave plus souvent » (militant, couple avec 1 enfant) ; et par l’environnement urbain ou rural :
« Les cheveux se salissent vite à cause de la pollution, en tout cas plus vite qu’à la campagne,
donc souvent le troisième jour je mets un bandeau » (militant, seule). En même temps, cette
exigence de propreté se heurte à celle de protection des cheveux car l’utilisation trop
fréquentes de shampoing est perçue comme risquée pour la santé du cheveu : « Je fais
attention parce que mes cheveux sont fragiles il ne faut pas trop les laver sinon ils se
210
DELBENDE Marion, Les pratiques de soin du corps en France, en Chine et au Brésil, Thèse de sociologie
(en cours) sous la direction de Dominique Desjeux, Université Paris Descartes – Sorbonne, 2008-2011.
171
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
dessèchent » (militant, couple avec 1 enfant). La consommation « esthétique » d’énergie est
donc prise dans une tension entre propreté et santé des cheveux.
D’autre part, le soin des chevelures féminines peut entraîner une autre consommation
d’énergie, non pas d’eau chaude, mais d’électricité avec l’utilisation du sèche-cheveux.
Si cette pratique n’est pas exclusivement féminine, elle semble moins repandue chez les
hommes comme en témoigne l’amusement de cette enquêtée : « Ce qui est marrant c’est que
mon ami il utilise aussi le sèche-cheveux alors qu’il n’a pratiquement pas de cheveux »
(militant, couple). Le sèche-cheveux, qui utilise le procédé de la résistance électrique pour
produire de l’air chaud, est perçu comme un équipement très énergivore, le bruit étant un des
signes subjectifs de perception de la consommation d’énergie. « Dans la salle de bains il y a
des choses comme le sèche-cheveux ça c’est une sacré puissance ! » (militant, couple). Si
pour certaines militantes, cet objet paraît indispensable : « Moi j’ai besoin de mon sèchecheveux ! » (militant, couple) ; d’autres décrivent des pratiques de séchage manuelle : « Je me
sèche les cheveux avec la serviette » (militant, couple). Pour les longues chevelures,
l’utilisation du sèche-cheveux se comprend vis-à-vis d’une logique de présentation de soi, le
séchage manuel n’offrant pas le même rendu esthétique : « ça fait plus joli sinon s’ils sèchent
au vent c’est le bordel » (militant, seule) ; il assure en même temps une fonction de protection
de la santé : « Si je sors les cheveux mouillés j’attrape froid » (militant, couple). Au final, on
voit que le sèche-cheveux contribue à préparer le passage de l’espace domestique à l’espace
public, son utilisation est d’ailleurs plutôt associée à la douche tonique du matin remplissant
la même fonction : « Je me sèche les cheveux au sèche-cheveux quand je me lave le matin »
(militant, seule). En matière d’économie d’énergie, la moindre consommation d’eau chaude
associée à une douche courte centrée sur le lavage ne serait-elle pas compensée par la
consommation d’électricité liée à l’usage du sèche-cheveux ? L’analyse sociologique des
consommations énergétiques des ménages ne peut pas se réduire à celle de gestes isolés, mais
doit replacer ces consommations dans le contexte des activités domestiques qui forment des
systèmes de pratiques et d’objet interdépendants.
b) Le rasage, une consommation d’énergie masculine
Du côté des hommes, c’est le rasage qui concentre la part sexuée de la consommation
d’énergie. Comme pour le soin des cheveux féminins, le soin de la pilosité masculine va
avec une consommation d’eau chaude supplémentaire pour le rinçage de la mousse ou
du savon. La pratique du rinçage se fait plutôt au lavabo et s’accompagne parfois d’une
172
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
tactique d’économie d’eau et d’énergie comme le remplissage de l’évier au lieu de laisser
l’eau couler l’eau en continue (on retrouve là les différentes tactiques de vaisselle à la main).
Au contraire, certains hommes préfèrent rester sous la douche pour se raser ce qui augmente
les consommations d’eau chaude : « Il se rase avec la douche allumée, il dit que ça lui faisait
perdre du temps de se rincer à l’évier » (militant, couple). Cet arbitrage correspond à une
logique de gain de temps, il pourrait aussi s’interpréter comme une pratique thermique : se
raser sous la douche étant une façon de prolonger l’effet réchauffant en anticipant sur d’autres
pratiques d’hygiène du corps. Par exemple, il arrive aussi à un autre enquêté de « se laver les
dents sous la douche » (militant, colocation).
La pratique du rasage n’est pas toujours manuelle et certains hommes utilisent un rasoir
électrique dont la consommation s’ajoute à celle de l’eau chaude. « Mon copain il utilise un
rasoir électrique, avant il ne se rasait pas vraiment mais il a toujours eu un rasoir électrique
parce qu’il se taillait la barbe » (militant, couple). La pratique du rasage connaît des
variations en termes de fréquence qui impactent la consommation d’énergie. Elle varie certes
en fonction du niveau de pilosité individuelle, mais surtout du choix de la longueur et de la
surface de pilosité affichée sur le visage. Porter ou non la barbe, la moustache, ou encore
le bouc se comprend d’abord comme un choix identitaire mais a également une
incidence énergétique. Se raser tous les jours ou presque est sans doute plus énergivore que
de laisser s’affirmer sa pilosité, ce qui n’exclut pas pour autant un contrôle qui peut
s’accompagner d’une consommation d’énergie : « Comme appareil j’utilise une tondeuse
électrique pour les cheveux que j’utilise aussi pour la barbe, c’est plus pratique et plus
rapide » (militant, colocation).
Nous venons de montrer que dans les pratiques d’hygiène du corps au quotidien, une partie
des consommations d’énergie correspondent à des pratiques fortement sexuées : autour du
soin des cheveux pour les femmes ; autour du rasage pour les hommes. Toutefois, il convient
de relativiser cette distinction générale qui connaît des variations en fonction des contextes
particuliers. Le soin des cheveux et sa consommation d’énergie n’est pas l’apanage des
femmes : si les cheveux longs sont un des codes sociaux de la féminité, cela n’empêche pas
certains hommes de les porter ainsi ; et la coupe régulière des cheveux court peut entraîner
une consommation d’énergie domestique avec l’utilisation d’une tondeuse. « Sinon dans la
salle de bains il y a la tondeuse quand je coupe les cheveux de mon ami » (militant, couple).
Le soin des poils n’est en rien une pratique exclusivement masculine, elle s’observe
seulement plus régulièrement chez les hommes. Les femmes ont aujourd’hui à leur
173
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
disposition toute une gamme d’équipement électrique permettant l’épilation à domicile allant
du chauffe-cire à l’épilateur : « J’ai un Epil Lady canadien » (militant, couple).
On peut aussi considérer que la consommation d’énergie liée aux pratiques d’hygiène dépend
du nombre de pratiques qui sont réalisées à domicile. Si les bains publics et les barbiers se
font de plus en plus rares, en revanche l’offre de coiffure professionnelle ou d’épilation par
une esthéticienne reste assez étendue. Elle permet une externalisation des pratiques
d’hygiène chez un professionnel qui conduit mécaniquement à une diminution de la
consommation d’énergie domestique bien que la logique qui prévale soit tout autre : «
Maintenant je vais chez l’esthéticienne au lieu de me le faire, c’est juste à côté de chez moi »
(militant, couple). Au contraire, certaines pratiques de soin comme le brushing peuvent être
« domestiquées » grâce à l’acquisition d’équipement électrique spécifique : « Le lisseur à
cheveux je l’utilise de façon très inégale, c’est par période » (militant, couple).
Une approche sociologique des pratiques énergétiques en résidentiel demande de traiter la
consommation d’énergie à partir des activités domestiques pour faire apparaître toutes la
complexité des pratiques et de leurs significations. L’approche technicienne à partir des
« postes » de consommation, ici « eau chaude sanitaire », ne permet pas de mettre le
doigt sur l’imbrication des consommations d’énergie, les différences sociales et
notamment sexuées, ou encore les significations associées aux pratiques d’hygiène du
corps. Cette approche souvent centrée sur l’eau chaude occulte ainsi la multiplicité des
équipements électriques qui contribuent à des pratiques de soin du corps aujourd’hui de plus
en plus domestiques. Mais aussi le caractère proprement sexué de certaines consommations
énergétiques liées au corps qui participe du processus d’affirmation identitaire de l’individu
en tant qu’il se sent appartenir à un genre. De même que la compensation des manques de
chauffage par des pratiques d’hygiène qui cachent une signification thermique. Si elle
déconnecte les gestes énergétiques du système d’action domestique, la prescription des
économies d’énergie se heurte à la vie sociale, matérielle et symbolique des individus.
Stimuler les intentions énergétiques ne peut suffire dans un univers domestique composé de
multiples pratiques et objets n’ayant pas l’énergie pour sens premier.
Il faut au contraire regarder en profondeur comment la consommation d’énergie rend possible,
la vie quotidienne, pour pouvoir proposer de nouvelles pratiques et de nouveaux objets qui ne
dérobent pas les diverses ressources de l’habitant. L’utilisation quotidienne d’eau chaude pour
le lavage du corps est une routine qui s’ancre dans une norme sociale instituée depuis les
174
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
politiques hygiénistes du début du XXème siècle. Cette idéologie est aujourd’hui contestée à la
marge dans certains pays et des signaux faibles211 indiquent une évolution en cours. Mais elle
reste très largement partagée de telle sorte que la déviance risque de limiter la vie sociale des
individus. En revanche, la diversité des pratiques d’hygiène corporelle observées fait
apparaître une gradation en matière de consommation d’énergie. Si elles se limitent à cette
fonction socialisatrice de propreté, les pratiques d’hygiène apparaissent moins
énergivores que celles qui s’apparentent à une pratique thermique tournée vers le bienêtre individuel. C’est sur cet équilibre que l’on peut jouer car l’intériorisation de la
proscription du bain pourrait au final avoir ouvert la voie à une augmentation des
consommations d’eau chaude sous la douche.
2.4 Le développement des loisirs électroniques, une consommation
d’énergie invisible
Nous n’aurions pas pu terminer l’étude des consommations d’énergie liées aux activités
domestiques sans nous pencher sur les loisirs. Cette dimension de la vie domestique est
d’autant plus nécessaire à prendre en compte que le temps libre a eu tendance à augmenter
depuis 20 ans212. Les loisirs domestiques correspondent à un ensemble de pratiques réalisées
hors du temps contraint (emploi, travail domestique…). Elles sont plutôt localisées dans les
pièces de vie, c'est-à-dire le salon et la chambre et leurs consommations d’énergie sont
exclusivement électriques liées à l’usage d’équipement comme la télévision, l’ordinateur, la
chaîne Hi-fi… Or les « usages spécifiques de l’électricité » (USE) sont le poste de
consommation d’énergie qui a connu la plus forte progression ces dernières décennies213.
Dans le résidentiel en France, les USE étaient de 3,6 tonnes équivalent pétrole en 1990 ; en
2008 ils s’élèvent à 6,6 de la même unité. Autrement dit, la consommation d’électricité
spécifique a connu un quasi-doublement en moins de 20 ans, loin devant les autres postes
de consommation qui sont restés stables ou ont diminué en valeur relative.
211
Au Brésil, une campagne de communication d’une association environnementale incite les individus à uriner
en prenant leur douche pour réduire consommation d’eau et d’énergie. Le Monde, « Faire pipi sous la douche
pour sauver la planète », 22 août 2009. http://www.lemonde.fr/planete/article/2009/08/22/faire-pipi-sous-ladouche-pour-sauver-la-planete_1231089_3244.html
212
INSEE, « En 13 ans, moins de temps contraint et plus de loisirs », INSEE Première, n° 675, octobre 1999.
213
La catégorie statistique des USE (usages spécifiques de l’électricité) compte les consommations électriques
hors chauffage et production d’eau-chaude sanitaire. Il s’agit des usages de l’électricité non substituable par une
autre énergie (gaz, fioul, bois…).
175
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Nous faisons l’hypothèse que cette croissance s’explique essentiellement par le
développement des loisirs électroniques et plus généralement de l’équipement domestique
en technologies de l’information et de la communication (TIC). En effet, les autres
consommations d’électricité spécifique ont fait l’objet de mesures politiques permettant
d’accroître l’efficacité énergétique des équipements : l’interdiction des ampoules à filaments
pour l’éclairage et la généralisation des étiquettes énergie sur les équipements
électroménagers. Les « produits bruns » (TV, chaîne Hi-fi…) et les « produits gris » (microinformatique…) sont à l’origine de nouvelles consommations électriques liées à la fois aux
dynamiques d’équipement et aux comportements des habitants. La gamme des objets
électroniques présents au domicile s’est considérablement étendue depuis les années
quatre-vingt dix. Notamment avec l’arrivée de la bureautique domestique, c'est-à-dire
l’ordinateur entouré de ses périphériques, qui n’équipait que 10 % des ménages français en
1989, et qui est présente aujourd’hui dans 74 % des ménages214. Contrairement, à
l’électroménager, l’électronique de loisirs n’a pas connu une amélioration de l’efficacité
énergétique mais plutôt une dégradation. Par exemple, une multiplication par 2,2 en 12 ans
des consommations d’électricité liées à la télévision mesurée par l’étude REMODECE215. Elle
s’explique par le remplacement des tubes cathodiques par les technologies à écran plats plus
puissantes et une modification des pratiques d’achat vers des télévisions plus grandes et donc
plus énergivores. La transformation des usages a pu renforcer cette croissance puisque les
français regardent davantage la télévision (+ 15 % en 12 ans). Les auteurs de cette étude
défendent l’idée que les gains de consommation électrique effectués ces dernières années en
matière d’efficacité d’électroménager ont été entièrement compensés par la progression des
consommations liées aux loisirs électroniques.
On voit que pour comprendre la croissance des consommations d’électricité dans l’espace
domestique il faut s’intéresser non seulement aux équipements (type d’équipement et
décisions d’achat) mais aussi aux usages. Dans cette partie nous allons analyser les usages
des équipements électroniques dans le cadre des activités de loisirs domestiques pour
donner sens à cette progression des consommations. Nous verrons d’abord que l’intensité
énergétique des loisirs domestiques varie en fonction d’effets d’appartenance sociale liés à
l’âge. Nous étudierons ensuite l’ambivalence qui caractérise les consommations d’énergie
214
CREDOC, La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française,
Novembre 2009.
215
REMODECE (Residential Monitoring to Decrease Energy Use and Carbon Emissions in Europe) URL :
http://www.energiepositive.info/data/document/remodece_rapport_final.pdf
176
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
pour la télévision et l’ordinateur chez les jeunes. Puis nous analyserons une tactique
d’économie d’énergie courante en matière d’équipement électronique : la mise en place d’une
multiprise avec interrupteur. Nous ferons par la suite apparaître une nouvelle consommation
d’énergie domestique souvent occultée à travers le développement des équipements
électroniques mobiles. Enfin, nous conclurons sur les limites d’une approche centrée sur
l’espace domestique en rappelant que les nouvelles technologies de communication (Internet,
téléphonie mobile) engendrent des consommations hors domicile.
2.4.1 La structure énergétique des loisirs : entre effets de cycle de vie et de génération
La consommation d’énergie domestique associée aux loisirs est d’abord relative à l’espace et
à la nature des pratiques. D’une part, elle dépend de l’équilibre entre les loisirs extérieurs et
les loisirs pratiqués au domicile. Dans l’échantillon de jeunes militants (entre 25 et 34 ans),
les enquêtés évoquent un grand nombre loisirs extérieurs relevant de la socialisation amicale
et de pratiques culturelles. « Mes loisirs c’est principalement l’association, un groupe de
musique où je joue du violon et puis quelques sorties culturelles cinémas ou théâtre, et voir
des amis » (militant, couple). Ces loisirs sont parfois associés à une consommation d’énergie
mais jamais perçue comme une consommation domestique : « Par exemple en hiver j’adore le
patinage sur glace, je sais que ça consomme beaucoup d’énergie mais je le fais quand même
» (militant, seule). Nous faisons l’hypothèse que cette importance des loisirs extérieurs
dans l’échantillon est liée à un effet de cycle de vie, c'est-à-dire un effet d’appartenance
sociale lié aux étapes de la biographie. Autrement dit, les jeunes seraient en moyenne plus
enclins à sortir que les plus âgés. Un phénomène qui a déjà été analysé par François Héran
dans l’étude des les pratiques de sociabilité216. D’ailleurs, un des enquêtés le confirme en
évoquant un changement de rythme des sorties liés à une mise en couple : « Je ne suis chez
moi qu’un ou deux soirs par semaine, le reste du temps je sors avec des amis. […] Depuis que
j’ai une copine c’est vrai que je suis plus souvent là le soir » (militant, seule). Nous avions
déjà évoqué cette question de l’externalisation des pratiques domestiques à travers le cas des
pratiques alimentaires, plus souvent hors domicile chez les jeunes que chez les couples avec
enfants ou les personnes âgées, limitant ainsi la consommation d’énergie domestique.
D’autre part, la consommation d’énergie des loisirs domestiques dépend de la part occupée
par les loisirs électroniques. En effet, les loisirs comme la lecture ou les jeux de société
apparaissent peu consommateurs d’énergie mis à part celle liée au besoin d’éclairage et de
216
HERAN François, « La sociabilité, une pratique culturelle », Economie et statistiques, n°266, 1988.
177
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
chauffage. Même si les deux formes de loisirs peuvent être pratiquées dans le même temps,
les loisirs électroniques sont perçus comme spécifiquement énergivores : « A la maison je
regarde beaucoup de films, je bois de l’alcool avec mes amis, j’écoute de la musique, je fais
de l’aérobic avec ma coloc et là on met la musique à fond, donc là il y a une dépense
d’énergie » (militant, colocation). Il faut relativiser cette distinction entre loisirs électroniques
et non électroniques car dans l’habitat individuel des pratiques comme le bricolage et le
jardinage sont plus courantes qu’en appartement et contribuent aussi à la consommation
d’électricité. Toutefois, les loisirs électroniques possèdent une caractéristique spécifique sur
laquelle nous reviendrons, ils entraînent une consommation continue, corrélée à la présence
des occupants : « Le soir il y a toujours un appareil électrique allumé au moins jusqu'à 12h,
soit la TV soit l’ordinateur, même si je lis j’écoute de la musique » (militant, colocation)
Si les plus âgés semblent avoir des loisirs plus casaniers, en revanche les plus jeunes font
état de loisirs beaucoup plus souvent électroniques. Ces derniers décrivent une utilisation
très régulière, de l’ordinateur, et/ou de la télévision, et/ou de la musique alors que les loisirs
non électriques, sont décrits comme occasionnels voir comme des résurgences exceptionnelles
du passé : « Moi j’ai fait un puzzle récemment, c’est la Pierre de Rosette. C’est quelque chose
que je faisais quand j’étais petit et puis que je ne faisais plus » (militant, couple). Nous
faisons l’hypothèse d’un effet de génération sur la part des loisirs électroniques, c'est-àdire d’une variation qui renvoie au contexte socio-historique associé à une année de
naissance.
Il faut cependant faire la distinction entre les usages de la télévision qui sont largement
partagés, et ceux liés à l’ordinateur et Internet qui connaissent davantage de variations en
terme de génération. Il paraît vraisemblable que la génération née après les « Trente
Glorieuses », ceux qui ont moins de 40 ans aujourd’hui, a davantage de loisirs
électroniques que celle des baby-boomers. Les individus de cette génération sont d’ailleurs
surnommés par des auteurs américains, les digital native, littéralement « les natifs
numériques », pour signifier leur acculturation précoce aux usages des technologies de
l’information et de la communication. Un auteur français comme Thierry Maillet217 a bien
montré l’ampleur des transformations sociales dont est porteur cette « génération
participation » dans les domaines de la consommation et de la politique. On doit toutefois
nuancer cette « fracture numérique » des usages entre les générations si l’on s’intéresse au
217
MAILLET Thierry, Génération Participation, Collection 10 18, Editions M21, Paris 2007.
178
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
taux d’équipement. Le taux d’équipement montre que la ligne de partage se situe plutôt autour
des 60 ans : « 21% seulement des 70 ans et plus ont accès à un ordinateur à leur domicile,
contre plus de 80% des moins de 60 ans, et 94% des 12-17 ans en sont équipés »218.
Autrement dit la génération des baby boomers est aussi une génération numérique, du moins
en terme de niveau d’équipement.
Du point de vue des consommations d’énergie et à une échelle d’observation macrosociale,
l’activité de loisirs domestiques est sous le coup d’un double effet d’appartenance sociale
lié à l’âge. Un effet de cycle de vie qui laisse penser que les jeunes ont moins souvent que les
autres des loisirs domestiques, et qui pourrait aboutir à une consommation d’énergie moindre.
Mais en même temps, un effet de génération qui explique en partie l’importance des loisirs
électroniques dans leur vie domestique, et donc un type de loisirs particulièrement énergivore.
Les jeunes générations, et dans une moindre mesure les papy-boomers, doivent constituer une
cible privilégiée pour des campagnes de sensibilisation autour de la consommation d’énergie
dans les loisirs numériques.
2.4.2 L’ambivalence des consommations d’énergie continue
Les deux principaux équipements utilisés dans le cadre des loisirs électroniques sont la
télévision et l’ordinateur. En analysant les usages de ces équipements et la perception de la
consommation d’énergie associée, nous allons montrer qu’ils se trouvent dans des situations
bien différentes. La télévision et sa consommation d’énergie sont stigmatisées, son usage
semble amorcer un déclin, du moins pour les jeunes. A contrario, l’utilisation de
l’ordinateur est valorisée mais sa consommation d’énergie est passée sous silence.
a) La télévision, une consommation d’énergie parasite
L’enquête de terrain auprès des jeunes militants semble indiquer un déclin de l’hégémonie de
la télévision sur les loisirs domestiques. Ils sont plusieurs dans l’échantillon à ne pas posséder
de télévision : « On n’a pas de TV parce qu’à la base on ne voulait pas avoir à payer la
redevance » (militant, couple) ; ou à en avoir un usage très occasionnel : « Je regarde très peu
la TV, seulement quand on me dit qu’il y a un truc que je ne dois absolument pas louper. Mais
sinon elle reste débranchée » (militant, seule). Cette tendance au déclin de la télévision pour
les jeunes générations est confirmée par les enquêtes quantitatives sur les pratiques
218
CREDOC, La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française,
Novembre 2009.
179
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
culturelles219 et les mesures d’audience220, qui montrent un report sur Internet. Mais au
niveau de la population générale, le taux d’équipement reste à un niveau très élevé de 94
% et le temps d’écoute journalier continue de progresser chez les plus de 45 ans. On voit
donc que s’il y a un recul de la télévision, il reste pour l’instant très ciblé et très limité.
L’absence de télévision ou son utilisation occasionnelle sont perçues par les enquêtés comme
une économie d’énergie, tout du moins par rapport à la norme dominante. « Comme on n’a
pas de TV il n’y a pas ça comme consommation » (militant, couple). Mais, on sent bien que
les motivations de cette non-pratique sont ailleurs : l’utilisation de la télévision est perçue
négativement en particulier quand elle est continue. « Avant j’avais la TV et je l’allumais en
rentrant, j’avais toujours la TV allumée alors que ça ne servait à rien je regardais des trucs
idiots. Je laissais même la TV allumée pendant que je faisais la vaisselle, c’était une vraie
perte de temps » (militant, seule). La télévision serait une activité aliénante pour l’individu,
entraînant une forme de dépendance et constituant une pratique passive. Par contraste avec
l’ordinateur perçu beaucoup plus positivement car son usage s’accompagnerait d’une attitude
active : « L’ordinateur c’est différent, quand on est devant l’ordinateur on est clairement en
train de faire quelque chose » (militant, couple avec 1 enfant). La télévision serait non
seulement nuisible à l’individu mais aussi aux rapports sociaux entre les occupants. « La
télévision c’est la quatrième personne de la maison et ça ne me plait pas du tout » (militant,
couple avec 1 enfant). Elle est décrite comme un parasite dans la communication au sein du
couple et de la famille parce qu’elle limite les interactions. On s’aperçoit que si le recul
amorcé des usages de la télévision chez les jeunes peut conduire à une baisse de la
consommation d’énergie sur ce poste précis, il correspond à des motivations qui n’ont rien
d’énergétique. « Ca m’énerve pas seulement parce que ça consomme de l’énergie, ça
m’énerve aussi dans la vie, c’est chiant ! » (militant, couple). Surtout, le changement de
rapport à la télévision chez les jeunes s’accompagne d’un phénomène de report sur
l’ordinateur dont l’usage est perçu beaucoup plus positivement.
b) L’ordinateur et Internet, une condition du lien social ?
La rareté des pratiques télévisuelles contraste avec la fréquence des usages de l’ordinateur
décrit par les militants comme une consommation d’énergie continue. L’ordinateur est allumé
dès l’entrée dans le logement ou dès le réveil : « Quand mon ami se lève il met l’ordi, c’est
219
DONNAT Olivier, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008, La Découverte /
Ministère de la Culture et de la Communication, 2008.
220
Site de l’Institut Médiamétrie, http://www.mediametrie.fr/
180
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
son premier réflexe le matin après le café » (militant, couple) ; et il n’est éteint qu’au moment
de sortir ou d’aller se coucher : « L’ordinateur on l’éteint avant de se coucher, quand on est
plus sur Internet ». Les enquêtés insistent sur le fait que l’ordinateur reste allumé même
quand il n’est pas utilisé voire quand les occupants sont absents : « En fait l’ordi il est
beaucoup allumé même quand on ne s’en sert pas » (militant, couple). Comment comprendre
chez des militants cette consommation d’énergie continue de l’ordinateur alors que leurs
usages sont quant à eux discontinus ? Il nous semble que la consommation d’énergie continue
pour l’ordinateur se comprend à travers deux phénomènes qui touchent l’ensemble de la
population.
Premièrement, un phénomène de numérisation des supports d’information qui contribue
à concentrer les loisirs domestiques sur l’ordinateur. « L’ordinateur ils nous sert à tout en
fait : à regarder la TV, à écouter de la musique, à Internet, pour les films… » (militant,
couple). Autrement dit, on assiste à un report des pratiques culturelles sur l’ordinateur : les
individus font sur l’ordinateur ce qu’il faisait avant avec d’autres supports. Que ce soit
l’écoute de la musique et de la radio, le visionnage de films et de séries télés, la lecture de la
presse et dans une moindre mesure des livres, et plus récemment la télévision… Dans de
nombreux domaines de la culture, les supports physiques laissent leur place aux supports
numériques et au développement d’une « culture de l’écran » comme la décrypté la thèse
d’Audrey Messin221. Toute ces pratiques culturelles supposent de disposer d’un ordinateur
allumé et donc consommant de l’énergie. On peut ajouter que la très forte croissance du
commerce et de l’administration électronique ces dix dernières années a contribué à renforcer
le nombre de pratiques qui passent par l’ordinateur. La polyvalence de l’objet et la
multiplicité des usages sont à l’origine d’un besoin de disponibilité immédiate qui
s’accommode mal du temps de démarrage de la machine. « L’ordinateur je le laisse
souvent allumé pour pas avoir à le rallumer parce que ça prend beaucoup de temps à
s’allumer. Quand je vais dîner par exemple et que je sais qu’après je vais retourner dans ma
chambre je ne l’éteins pas » (militant, colocation). On retrouve ici un arbitrage entre dépense
d’énergie électrique et le temps passé aux activités domestiques.
Deuxième phénomène expliquant le caractère continu de la consommation d’énergie de
l’ordinateur : le développement de l’Internet à haut débit associé à une norme
221
MESSIN Audrey, La culture ordinaire de l’écran. L’usage social d’Internet par les jeunes adultes, Thèse en
Sciences de l’Information et de la Communication sous la direction de Josiane JOUET, Université Paris II
Panthéon-Assas, Institut Français de Presse (IFP), 2008. Voir son article : http://gdrtics.uparis10.fr/pdf/doctorants/papiers_2005/Aurdey_Messin.pdf
181
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
relationnelle de connexion permanente chez les plus jeunes. La technologie de l’ADSL,
qui concerne plus de la moitié des ménages français, a levé l’ancienne contrainte de limitation
des durées de connexion, auparavant facturées à la minute et désormais « illimitée ». Son
déploiement s’est accompagné de la diffusion des « box Internet », une innovation d’origine
française qui consiste à concentrer plusieurs services sur un même équipement. La « box »
permet non seulement la connexion à l’Internet mais aussi le téléphone, et de plus en
plus la télévision, de telle sorte que son extinction limite considérablement le champ des
activités domestiques. « La Darty Box on ne peut pas l’éteindre parce que sinon après on a
plus de téléphone » (militant, couple). En outre, les fréquentes difficultés de configuration de
cet équipement ajoutent une raison supplémentaire de ne pas le débrancher au risque de ne
plus pouvoir se connecter au moment de le rebrancher : « Quand on a eu la Freebox si on
l’éteignait on avait du mal à récupérer le signal donc là je ne préfère pas la débrancher »
(militant, couple). Ces dispositifs techniques ne facilitent d’ailleurs pas la tâche des
consommateurs économes puisqu’ils ne sont en général pas équipés d’interrupteur. Un site
Internet spécialisé222 a mesuré la consommation d’électricité liée à la veille d’une box Internet
comme équivalente à « un mois de forfait » soit environ 30 euros annuels.
La diffusion du haut débit s’est aussi accompagnée d’une évolution dans les normes sociales
de la communication interpersonnelle avec l’instauration de la disponibilité permanente
incluant une connexion et donc une consommation d’énergie continue. Amorcée par le
téléphone portable, cette norme relationnelle de disponibilité permanente se manifeste à
travers des pratiques de communication sur Internet comme la messagerie instantanée ou plus
récemment les réseaux sociaux. A ces pratiques de communication, s’ajoute d’autres pratiques
qui relèvent aussi de l’échange social et qui demande une connexion continue. Par exemple le
téléchargement en peer-to-peer (entre pairs) qui impose de laisser l’ordinateur allumé le
temps de charger le fichier multimédia. Le développement récent du streaming ne modifie pas
cette contrainte, bien au contraire, puisqu’il faut être connecté pour écouter ou voir en direct.
Mais aussi les pratiques d’information en continu utilisant les technologies de syndication (les
flux rss) qui permettent de recevoir l’information dès qu’elle est publiée. « Il écoute les
matchs de hockey au Canada, il a acheté les droits il peut écouter les matchs sur Internet »
(militant, couple). Ces pratiques d’information en continu renvoient au besoin d’être relié à
des mondes sociaux éloignés notamment pour des personnes d’origine étrangère : « Mon ami
222
Site Les Numériques, http://www.lesnumeriques.com/consommation-energie-freebox-hd-freebox-v5-news11820.html
182
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
lit beaucoup les informations sur le Liban, en fait il est d’origine libanaise, donc il aime bien
l’avoir allumée, parce que ça peut changer d’un instant à l’autre » (militant, couple).
Nous souhaitons mettre en lumière
que la consommation d’énergie de l’ordinateur et
d’Internet se présente comme une condition du lien social dans l’univers domestique. Que ce
soit le partage entre les occupants des diverses pratiques culturelles passant par l’ordinateur
(musique, film…) ou encore les pratiques d’information en continu. Auxquelles il faut ajouter
les nouvelles pratiques de communication instantanée (messagerie, réseau sociaux) ou les
anciennes qui passent désormais par l’Internet (téléphonie par IP). Limiter la consommation
d’énergie liée à ordinateur et à Internet revient à alors à restreindre le lien social. Cette
consommation apparaît désormais tellement indispensable pour les plus jeunes, que l’un
d’entre eux la décrit comme la seule véritablement nécessaire dans une métaphore de la
décroissance radicale : « Si tu vas aux Antilles tu vas voir les gens sont très heureux avec un
petit deux pièces et deux ampoules, tu n’as même pas besoin de chauffage. Ok tu as quand
même besoin d’Internet pour rester en contact avec le reste du monde mais tu peux finalement
vivre avec très peu de choses » (militant, colocation). Cette perception tranche avec celle de la
télévision dont on a vu que la consommation continue est plutôt associée a un délitement du
lien social entre les occupants du logement.
L’extinction de l’ordinateur et la déconnexion du Web est d’autant moins évidente que
plusieurs croyances contribuent à minorer la consommation électrique de l’ordinateur.
Premièrement, la consommation d’un ordinateur allumé est perçue comme faible relativement
à d’autres équipements présentant les signes subjectifs de consommation (taille, bruit…) : «
Non je ne me pose pas la question de la consommation d’énergie par rapport à l’ordinateur,
je n’ai pas l’impression que c’est ça qui va plomber ma facture » (militant, colocation).
Deuxièmement, la consommation d’électricité de l’ordinateur se concentrerait sur le
démarrage et l’extinction, justifiant ainsi le fait de le laisser allumé : « J’avais entendu dire
que c’est mieux de le laisser allumé plutôt que de l’éteindre et de le rallumer car c’est le
démarrage qui est très consommateur, mais ce n’est peut-être pas vrai » (militant, couple).
Troisièmement, l’ordinateur consommerait de l’électricité même éteint limitant ainsi l’intérêt
d’une extinction : « Les ordinateurs que l’on achète aujourd’hui ils consomment toujours de
l’énergie même s’ils sont éteints » (militant, seule).
183
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Au-delà de la question de la véracité de ces croyances, on devine que les conditions de
consommation d’énergie d’un ordinateur restent aujourd’hui dans la « boîte noire »223
au sens de Bruno Latour. Si le déficit de connaissance sur le fonctionnement de la machine ne
fait pas problème pour l’utiliser, il limite en revanche la capacité de l’usager à inventer des
tactiques d’économie d’énergie. Ce qui n’empêche pas certains utilisateurs de se montrer
inventifs : « J’ai paramétré l’écran pour qu’il se mette en veille au bout de 5 minutes donc ça
consomme pas beaucoup d’énergie » (militant, colocation). Cette tactique se révèle être un
bon compromis entre l’intention d’économiser l’énergie et la contrainte d’usage de
disponibilité permanente de la machine, dans des conditions de connaissances techniques
limitées. Mais il est fort peu probable que ce type de tactiques suffise à contrebalancer la forte
hausse des consommations liées au développement des loisirs électroniques. En outre, nous
allons voir maintenant que les tactiques d’économie d’énergie prescrites par les pouvoirs
publics et les militants eux-mêmes ne sont pas toujours faciles à mettre en pratique.
2.4.3 Les limites de la multiprise pour supprimer les consommations de « veilles »
Parmi les gestes d’économie d’énergie, l’extinction des veilles est un de ceux qui connaît le
plus haut score dans les enquêtes d’opinion, laissant croire que cette tactique est devenue une
routine pour la majorité des français. Par exemple, en 2005, l’étude permanente de l’IFEN sur
les pratiques environnementales224, mesure que près de 69 % des français déclarent
éteindre « systématiquement » la veille de la télévision. Il faut dire que, comme
l’installation d’ampoule basse-consommation, l’extinction des veilles a fait l’objet de
nombreuses campagnes des pouvoirs publics. L’ADEME a calculé que, pour un ménage bien
équipé en produits électroniques, les veilles, c'est-à-dire les consommations des équipements
électriques éteints, pouvaient même devenir le premier poste de consommation électrique,
devant l’éclairage. Sur son site Internet, l’Agence conseille aux particuliers d’utiliser une
multiprise avec interrupteur pour supprimer les consommations de veille. Nous avons voulu
savoir si ce « geste simple » constituait une routine pour des individus très sensibilisés aux
questions environnementales.
La plupart des militants enquêtés utilisent des multiprises avec interrupteur pour éteindre les
équipements électroniques. « On a une multiprise avec un interrupteur, quand on a fini
d’utiliser les choses qui sont branchées dessus on l’éteint » (militant, couple). Ces
223
224
LATOUR Bruno, La science en action, Edition La Découverte, Paris, 1989.
IFEN, Les pratiques environnementales des français en 2005, Décembre 2007.
184
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
multiprises sont mises en place sur les « points chauds » de la consommation d’électricité
dans l’espace domestique c'est-à-dire à proximité des zones de concentration des
équipements électriques en général situés dans le salon et/ou la chambre (voir photo cidessous). Ces zones sont organisées autour des deux équipements principaux des loisirs
électroniques, l’ordinateur et la télévision, autour desquels gravitent un nombre variable de
périphériques. Cette tactique de la multiprise constitue d’ailleurs aussi une économie
d’énergie humaine car le temps nécessaire pour débrancher chaque appareil un à un aurait
vraisemblablement conduit à un arbitrage en
défaveur des économies d’énergie. « Je l’ai mis
Photo n°9 : les deux « points chauds » de
la consommation électronique
comme ça parce que c’est pratique d’avoir tout au
même point, le soir comme ça j’éteins tout d’un
coup » (militant, colocation). Mais à écouter les
militants, on s’aperçoit vite que la multiprise n’est
pas
une
solution
pleinement
satisfaisante
d’extinction des veilles en raison des contraintes qui
limitent son usage comme son installation.
Au niveau de l’usage, la tactique de la multiprise présente un coût cognitif qui limite sa
routinisation et peut entrer en contradiction avec certains rituels de sommeil. D’une part, il ne
suffit pas de disposer d’une multiprise avec interrupteur pour penser à l’utiliser. « Allumer la
multiprise il n’a pas le choix mais éteindre ce n’est pas vraiment un geste qui est rentré »
(militant, couple). L’allumage ne pose pas de problème quand le besoin s’en fait sentir, en
revanche l’extinction des appareils serait plus sujette à des oublis. L’utilisation du verbe
« rentrer » par l’enquêté signifie la difficulté à routiniser cette pratique en raison de la charge
cognitive que l’individu doit supporter le temps d’automatiser la pratique. Si la zone de
concentration est située dans la chambre, la luminosité des veilles peut constituer un rappel
suffisant car elle gène le sommeil : « Je l’éteins la nuit parce que je n’aime pas qu’il y ait des
appareils électriques allumés la nuit dans ma chambre quand je dors » (militant, colocation).
Mais dans le salon, les indicateurs visibles de consommation électrique des équipements
électroniques (point lumineux, bruits) ne sont pas toujours suffisants pour déclencher un geste
d’extinction. « Quand c’est juste la TV parfois il oublie, quand il éteint la Xbox on ne voit pas
bien que la TV est allumé, donc souvent il oublie comme il est dans la lune » (militant,
couple). Un des enquêtés a trouvé une solution pour réduire le coût cognitif de l’opération en
couplant la multiprise a un éclairage électrique : « Quand j’utilisais l’halogène avant je
185
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
laissais toujours la luminosité faible et j’allumais avec la multiprise maintenant c’est rentré »
(militant, couple). Dans ce cas, l’insertion de la tactique de la multiprise dans les pratiques
d’éclairage permet de garantir sa mise en œuvre au quotidien. La charge cognitive de la
multiprise est aussi renforcée par sa faible accessibilité par rapport à un interrupteur
classique : au sol, derrière un meuble, caché par des fils… Une autre tactique consiste à
utiliser des interrupteurs télécommandés afin de contourner la contrainte d’accessibilité.
D’autre part, l’extinction de la multiprise est freinée par certains rituels de sommeil. On a
vu que la luminosité pouvait constituer une gêne pour certains individus, au contraire pour
d’autres le fonctionnement nocturne des appareils électriques joue le rôle de « veilleuse » en
facilitant l’endormissement. « Je m’endors toujours avec un film quand je suis tout seul. C’est
ma berceuse, ça me rend agréable l’endormissement » (militant, seule). Les industriels ont
d’ailleurs bien compris ce micro-rituel de passage de l’état diurne à l’état nocturne, en
intégrant dans la plupart des télévisions une fonction « sleep » qui permet de programmer
l’extinction mais pas d’éteindre la veille. Ce programme d’action (sleep) et le rituel associé
(s’endormir avec la TV) rendent caduque la tactique d’économie d’énergie des multiprises
puisqu’il s’agit justement de ne plus se lever. Même si elles sont en place, l’utilisation
« systématique » des multiprises n’est pas garantie en raison de son coût cognitif et parce
qu’elle contredit d’autres habitudes domestiques. De surcroît, on va voir maintenant que la
mise en place d’une multiprise est loin d’être une opération évidente, ce qui permet de douter
du statut de « routine pour une majorité de français » que lui donnent les sondages.
Au niveau de leur installation, la mise en place des multiprises peut être bloquée par la
complexité de l’opération voire être jugée impossible. Dans les appartements bien dotés en
équipements électroniques, les zones de concentration ressemblent à une « jungle de fils ».
L’installation de la multiprise demande alors du temps pour démêler chacun des fils et
l’associer à un appareil. « La Livebox et le reste il y a trop de fil derrière dès que je veux
l’éteindre il faut que je débranche et je suis perdu je ne sais plus de quelle prise il s’agit »
(militant, couple avec 1 enfant). Elle est alors envisagée comme une action d’aménagement de
l’espace portant aussi sur l’ameublement, ce qui diminue le nombre d’occasion d’installation.
« J’ai tellement de prises derrière ce meuble que j’attends d’avoir un autre meuble moins
grand pour avoir accès à l’arrière et mettre une multiprise » (militant, couple avec 1 enfant).
La mise en place d’une multiprise est parfois bloquée dans la mesure où certains appareils
doivent rester constamment alimentés en électricité. Nous avons vu que c’est le cas des box
Internet, mais il en va de même pour les téléphones fixes sans fil ou encore les décodeurs
186
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
télés. « Il y a le téléphone fixe sans fil qui est toujours en marche » (militant, colocation). « Il
y a des appareils qui même éteints consomment beaucoup d’énergie comme les modems, les
décodeurs… » (militant, seule). L’implantation d’une multiprise requiert une « compétence
ordinaire » pour gérer un agencement technique complexe différenciant les appareils qui
peuvent être éteints de ceux qui ne doivent pas être éteints.
Les enquêtés font la distinction entre les « vraies veilles », celles qui sont signalées par un
indicateur lumineux (en général une diode rouge sur les TV, lecteurs DVD…) ; et les
« consommations cachées », celles des équipements qui même éteints continuent à
consommer sans pour autant indiquer visuellement cette consommation. L’absence
d’indicateur laisse supposer que cette consommation invisible est nécessaire à l’équipement
pour assurer sa fonction première. Nous avons pu relever une tactique d’économie d’énergie
visant à supprimer complètement ces consommations électriques cachées en cas d’absence.
Mais cette tactique est mise en œuvre dans un espace de travail est semble difficilement
transférable en l’état dans l’espace domestique : « Au boulot quand on sort le soir on éteint le
disjoncteur, ça évite les consommations cachées. Ici je ne peux pas le faire parce que j’ai un
frigo…. » (militant, seule). En effet, certains équipements électroménagers, comme le
réfrigérateur et le congélateur ; ou électroniques comme la box internet et le répondeur,
doivent bénéficier d’une alimentation électrique en continue pour assurer leur fonction. A
l’inverse une autre partie des équipements ne suppose qu’une alimentation ponctuelle au
moment où ils sont utilisés (une télévision, une chaîne hi-fi…). Or le système électrique
domestique ne fait pas la différence entre ces deux types d’équipement ce qui ne permet
pas un pilotage centralisé de la consommation d’électricité par les habitants (interrupteur
global pour les appareils déconnectables). Cette distinction devient aujourd’hui de plus en
plus nécessaire à intégrer dans les systèmes domestiques dans la mesure où les distributeurs
d’énergie s’apprêtent à mettre en place des « compteurs communicants » permettant un
pilotage à distance des installations électriques. Pour limiter le phénomène journalier et
saisonnier de pointe électrique, le fournisseur d’énergie aurait alors la possibilité d’éteindre à
distance certains appareils comme le chauffe-eau ou les radiateurs.
Les multiples rugosités que nous venons de relever au niveau de l’installation et de l’usage de
la multiprise montrent que cette tactique d’économie d’énergie n’a rien « d’un geste simple ».
Si des militants désireux de réduire leur consommation avouent tant de difficultés à s’emparer
de cette prescription, il paraît vraisemblable que les sondages surévaluent la diffusion de cette
tactique dans l’ensemble de la population. Les réponses données par les individus aux
187
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
enquêtes par téléphone montrent plutôt le bon niveau de connaissance de cette tactique
mais ne mesurent pas sa mise en pratique. La dimension morale du geste écologique incite
les individus à répondre plutôt en fonction de leurs intentions que de leurs pratiques réelles.
Le recueil de données in situ permet de mettre le doigt sur les contraintes associées à cette
tactique qui ne se révèle pas toujours comme un outil de pilotage pertinent des
consommations électriques. Des innovations sur la gestion centralisée des consommations
d’électricité permettraient sans doute de lever une partie de ces contraintes et de faciliter ainsi
l’appropriation des prescriptions par le plus grand nombre.
2.4.4 La mobilité comme consommation d’énergie domestique
Enfin, nous n’aurions pas été complets sur la consommation d’énergie liée aux loisirs
électroniques sans évoquer celles des équipements de la mobilité de plus en plus nombreux.
De façon assez paradoxale, le développement des objets électroniques nomades entraînent
une nouvelle consommation d’électricité domestique.
L’indicateur visible dans le logement de cette nouvelle
consommation est la présence des chargeurs nécessaires
Photo n°10 : les chargeurs,
symboles d’une nouvelle
consommation d’énergie
pour réalimenter ces appareils qui fonctionnent avec une
batterie (voir photo). S’ils peuvent être occasionnellement
rechargés dans un autre lieu, comme la voiture ou le
travail, c’est généralement au domicile que les habitants
ont l’habitude de le faire évitant de transporter avec eux
les chargeurs parfois nombreux : « Parfois je recharge
mon portable au boulot quand j’ai plus de batterie mais
sinon je recharge ici toujours sur la même prise »
(militant, couple). Le développement des équipements électroniques utilisés « hors domicile »
entraînent donc bien une consommation d’énergie domestique.
Cette nouvelle consommation est d’autant plus importante à prendre en compte que les objets
électroniques nomades se sont multipliés dans la dernière décennie. « Comme appareil à
recharger on a les portables, on a l’appareil photo, on a un Ipod » (militant, couple). Là où
dans les années quatre-vingt dix trônait seul le « baladeur » K7 puis CD, fonctionnant le plus
souvent à pile, on peut dorénavant dénombrer prés d’une dizaine objets nomades courants. Le
premier d’entre eux est sans aucun doute le téléphone portable à la fois par la précocité,
la vitesse et le niveau de sa diffusion dans la société française, probablement inégalé dans
188
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
l’histoire de l’innovation. En 1997, seulement 5 % des français sont équipés d’un mobile, 10
ans après les trois quarts de la population sont équipés, et en 2009 le taux d’équipement
continue à progresser atteignant un score de 82 %225. Mais le portable ne reste pas longtemps
seul, et il est très vite rejoint dans la poche, ou plutôt dans le sac, par les appareils photo
numériques qui atteignent en 2007 un taux d’équipement de 60 % de la population
française226. Il faut également évoquer la très forte croissance des lecteurs MP3 au milieu des
années 2000 soutenue notamment par le marketing de la marque à la pomme. Enfin les
ordinateurs portables équipent en 2009 plus d’un tiers de la population, sans compter le
développement récent des « tablettes numériques ». Les statistiques montrent que le nombre
d’objets nomades est inégalement réparti dans la population touchant beaucoup plus souvent :
les jeunes, les urbains et les plus diplômés. Cette prolifération des objets électroniques
nomades a très probablement contribué à une croissance des consommations
d’électricité domestique. Cette multiplication est-elle un simple accident de l’histoire ou une
tendance durable ? A l’avenir, la tendance à la multiplication des objets nomades pourrait
bien être limitée par la nouvelle « convergence numérique ». Les industriels des nouvelles
technologies développent de plus en plus des objets regroupant les fonctions de plusieurs
appareils. C’est ce que montre le succès récent des smartphones qui permettent non seulement
de téléphoner mais aussi d’écouter de la musique, consulter ses mails et Internet, prendre des
photos et vidéos… tout cela sur une seule et même batterie et avec un chargeur unique.
Quelques soient les évolutions technologiques à venir, le grand nombre d’appareils nomades
contraste avec l’évaluation de leur consommation d’énergie qui est perçue comme résiduelle
par les habitants. Nous avons déjà vu que la taille était le principal critère subjectif
d’évaluation de la consommation d’énergie, la petite taille des objets nomades leur
donnant l’apparence d’objets économes. De plus, nous avons identifié deux autres critères
spécifiques. Premièrement, le fonctionnement sur batterie est perçu comme moins
consommateur que les appareils directement branchés au secteur : « Comme consommation il
y a aussi l’aspirateur, il y en a un gros et il y en a aussi un petit à main qui doit pas beaucoup
consommer parce que c’est sur batterie » (militant, colocation). Deuxièmement, les appareils
fonctionnant sur batterie sont vus comme moins consommateurs que ceux qui fonctionnent
sur piles. C’est vraisemblablement la contrainte du renouvellement régulier des piles qui
construit cette perception : « Sinon j’ai arrêté la brosse à dent électrique, je trouvais ça chiant
225
CREDOC, La diffusion des TIC dans la société française, Novembre 2009.
Commentçamarche.net, Les Français et la photo numérique : le phénomène en chiffres, Octobre 2007.
http://www.commentcamarche.net/news/3693185-les-francais-et-la-photo-numerique-le-phenomene-en-chiffres
226
189
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
de devoir tout le temps changer les piles » (militant, colocation). Le niveau de consommation
d’énergie est alors estimé à partir de la fréquence de renouvellement des piles, et ce mode de
perception est le même pour les appareils sur batterie dont le niveau de consommation est
estimé à l’aune de la fréquence de rechargement. Cette tendance à minorer les consommations
d’énergie des appareils nomades est d’autant plus dommageable que les chargeurs peuvent
être à l’origine d’une surconsommation invisible. En effet, un chargeur de batterie
fonctionne sur le procédé du transformateur qui continue à convertir l’électricité et donc à
consommer de l’énergie tant qu’il reste branché. Le site de l’ADEME rappel d’ailleurs aux
particuliers de « débrancher le chargeur une fois que le téléphone est chargé » pour éviter
toute consommation inutile. L’essentiel des consommations électriques des nouveaux
équipements de la mobilité pourrait alors être causé non pas par la nécessaire recharge des
batteries mais par le fonctionnement continu des chargeurs restés branché.
2.4.5 La consommation d’énergie des TIC où la métaphore de l’iceberg
En restant centré sur l’espace domestique on pourrait croire que le développement des loisirs
électroniques a contribué a une augmentation certes fulgurante mais somme toute limitée des
consommations d’énergie. La consommation d’électricité spécifique a bien doublé ces vingt
dernières années mais elle reste cantonnée à moins d’un cinquième (17 %) de la
consommation d’énergie totale d’un logement, loin derrière le chauffage qui en représente
plus des deux tiers (65 %). Pour prendre toute la mesure du choc énergétique que
constitue la diffusion massive des technologies de l’information et de la communication,
il faut élargir le regard en s’intéressant à tout l’itinéraire de l’information.
En effet, les recherches de Fabrice Flipo sur l’impact environnemental des TIC montrent par
exemple que : « la consommation des télécommunications mobiles est générée à 90% par
l’infrastructure et 10% par le terminal »227. Autrement dit, ce n’est pas le téléphone portable
en lui-même qui est le plus gourmand en énergie mais la borne qui permet d’émettre ou de
recevoir l’appel et tout le réseau de distribution des informations auquel elle est reliée. Les
progrès techniques réalisés dans le domaine de la communication mobile contribuent à
accroître cette consommation d’énergie du réseau sur lequel l’habitant n’a pas de prise. Ainsi,
« le téléphone 3G consomme davantage que le GSM pour échanger » la même quantité de
227
FLIPO Fabrice, « L'infrastructure numérique en question », Entropia, n°3, 2007, p. 67-85.
190
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
données228. Une bonne image pour résumer ce mécanisme est celle de l’iceberg dont on
ne voit dépasser de la surface des eaux qu’une petite excroissance alors que la masse de
glace se trouve invisible sous la mer. Cette « face cachée » de la consommation énergétique
des TIC reste aujourd’hui largement méconnue des consommateurs, aucun des militants que
nous avons rencontrés ne l’a évoqué. Si les opérateurs de téléphonie mobile peuvent avoir
intérêt à la réduire pour optimiser leur coût, en revanche ils n’ont aucun intérêt à
communiquer dessus tant qu’elle reste méconnue229.
Internet n’est pas en reste en matière de consommation d’énergie, loin de là. En 2008, des
chercheurs américains ont mesuré l’impact en CO² de l’action la plus fréquemment réalisée
sur le Web, à savoir une recherche avec Google. Il est estimé à environ 7 grammes autrement
dit « deux requêtes sur Google généreraient 14 grammes d'émission de carbone, soit
quasiment l'empreinte d'une bouilloire électrique (15 g) », d’après le journal Le Monde230.
Même si ces chiffres ont été contestés par l’intéressé231, le nombre de requête sur le moteur de
recherche de Google avoisine les 200 millions par jour, et sa consommation est estimée au
minima à celle de « deux centrales nucléaires »232. Cette consommation d’énergie hors
domicile est principalement liée à la gestion des centres de données (data center) qui
stockent les serveurs informatiques mémorisant l’ensemble des informations présentes sur le
Web. Le fonctionnement de ces serveurs produit un fort dégagement de chaleur qui doit être
compensé par une climatisation consommant une grande quantité d’électricité. Cette
dépendance énergétique pousse le géant du Web à innover en la matière comme le rapporte un
des observateurs de l’entreprise233. Il évoque des projets de data center utilisant des énergies
renouvelables pour le refroidissement : celle des océans si les centres sont installés sur des
plateformes en haute-mer ; la géothermie s’ils sont enterrés sous terre. L’entreprise a par
ailleurs procédé récemment à des investissements importants dans le domaine du
photovoltaïque et de l’éolien.
Au total, l’essentiel des consommations liées au développement des loisirs électroniques et
plus généralement des TIC n’est pas une consommation domestique mais industrielle. Selon
228
Le GSM est une norme technique européenne de téléphonie mobile permettant d’échanger de la voix ou des
données (Wap). La 3G est une norme de haut-débit mobile permettant d’échanger plus rapidement des données.
229
DARMONI Jacob, Développement Durable et technologies de la communication, Thèse de sociologie (en
cours) sous la direction de Dominique Desjeux, Université Paris Descartes – Sorbonne, 2009 - 2012.
230
Le Monde.fr, Une recherche Google a un coût... énergétique, Janvier 2009.
231
Blog officiel de Google, http://googleblog.blogspot.com/2009/05/energy-and-internet.html, Novembre 2009
232
Le Monde.fr, Les fermes "cachées" de Google, grosses consommatrices d'énergie, Juin 2007.
233
JARVIS Jeff, La méthode Google, Que ferat Google à votre place ?, Editions Télémaque, Paris, 2009.
191
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Fabrice Flipo, la consommation mondiale du secteur de l’informatique et des
télécommunications est estimée entre 3 et 10 % du total selon les méthodes de calcul. Son
emprunte carbone serait équivalente à celle du secteur de l’aéronautique soit environ 2 % du
total des émissions de CO2. Mais contrairement à d’autres activités domestiques comme
l’alimentation, cette énergie grise n’est pas prise en compte par les militants pour ajuster leurs
pratiques et orienter leur choix d’équipement. Certains diront que ces nouvelles
consommations sont compensées par une baisse sur d’autres ressources. Par exemple le
développement des ordinateurs personnels pourrait réduire la consommation de papier en
permettant une gestion exclusivement électronique de documents. Mais Flipo tord le coup à
ce « mythe de la dématérialisation », la bureautique s’accompagne aussi d’une croissance des
impressions à domicile qui consomment non seulement du papier mais aussi de l’énergie. Le
développement des TIC pose également d’autres problèmes en matière d’environnement
comme la gestion des déchets. Ce problème est d’autant plus criant que les TIC sont
caractérisés par une obsolescence très rapide des produits favorisée par la loi de Moore234.
D’après Flipo, « la durée de vie des ordinateurs a chuté, passant de six ans en 1997 à deux ans
en 2005. Les téléphones portables ont une durée de vie de moins de deux ans dans les pays
industrialisés ».
Pour comprendre l’importante progression des consommations d’électricité de ces vingt
dernières années, il faut se pencher sur les pratiques auxquelles elle correspond dans l’espace
domestique. La transformation des activités de loisirs, qui touche en priorité les jeunes adultes
mais aussi les papy-boomers, s’est accompagnée d’une impressionnante dynamique
d’équipement en appareils électroniques. La télévision comme l’ordinateur crée une
consommation d’énergie continue même si ses usages varient en fonction des âges et des
milieux sociaux. Alors que la télévision semble plutôt amorcer un déclin chez les plus jeunes,
l’ordinateur et Internet sont devenus des vecteurs essentiels du lien social n’incitant pas à
débrancher au sens propre. Les prescriptions d’économie d’énergie dans le domaine, comme
l’utilisation d’une multiprise avec interrupteur pour supprimer les consommations de veille,
s’avèrent difficiles à routiniser même pour des militants. Cet outil de pilotage de la
consommation électrique n’est pas toujours compatible avec les habitudes de la vie
domestique et son installation n’est pas toujours possible. La récente prolifération des objets
électroniques nomades a ajouté une consommation d’énergie domestique supplémentaire liée
234
La loi de Moore est le constat empirique d’une croissance exponentielle de la puissance des ordinateurs,
équivalente à un doublement tous les 10 ans. Ce phénomène permet à l’industrie informatique de justifier un
renouvellement fréquent des équipements auprès du consommateur.
192
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
à la mobilité. Son indicateur concret est la multiplication des chargeurs de batterie qui
conduisent à des consommations d’électricité invisibles. Mais la focalisation sur l’espace
domestique ne suffit pas pour mesurer l’ampleur des conséquences énergétiques de la
révolution numérique. Il faut élargir le regard au niveau des interactions entre le clic de souris
et l’ensemble des infrastructures de communication qui engendrent des consommations
d’énergie, certes indirectes mais majeures. Il paraît aujourd’hui difficile de revenir sur
l’insertion des objets numériques dans l’espace domestique mais il reste encore beaucoup à
faire pour optimiser leurs consommations d’énergie directes comme indirectes sans pour
autant contrarier les transformations sociales dont les TIC sont porteuses.
2.5 Conclusion de chapitre
Les programmes d’économie d’énergie à destination des consommateurs se résument à deux
types de préconisation : acheter des équipements performants et adopter des « petits gestes ».
Cette approche technique et béhavioriste paraît simpliste compte tenu de la complexité des
pratiques domestiques observées chez les militants écologistes. En réalité, il n’existe pas de
pratiques purement énergétiques mais des pratiques domestiques dans lesquelles intervient la
consommation d’énergie. De plus, l’entrée d’un équipement économe dans l’espace
domestique ne se résume pas à l’acte d’achat et ne garantit pas une diminution des
consommations d’énergie. Pour aboutir à des économies d’énergie, le consommateur doit
en passer par une métamorphose complète de son « économie domestique » c'est-à-dire
une transformation du système de pratiques et d’objets préexistant. Ce ne sont pas quelques
efforts sur ses habitudes ou ses achats mais une révolution de la vie quotidienne comparable à
celle des Trente Glorieuses qui est nécessaire pour diminuer les consommations d’énergie.
Il n’existe pas de pratiques énergétiques car la consommation d’énergie n’est pas une fin mais
un moyen. Elle est toujours un critère parmi d’autres au sein de différentes activités
domestiques (alimentation, hygiène du corps, nettoyage et loisirs). Le gain énergétique passe
toujours au second plan par rapport à la finalité première de la pratique pour l’habitant. Par
exemple, l’utilisation des équipements de cuisson correspond à une logique gustative, l’usage
du lave-linge à une logique de propreté, l’usage du réfrigérateur à une logique sanitaire de
conservation… De plus, au sein de chaque activité domestique, la pratique économe en
énergie se retrouve en concurrence avec la gestion des autres ressources de la vie domestique :
le temps, l’eau, l’espace disponible, le budget, voir l’énergie grise pour les plus militants. Dès
lors, les tactiques d’économie d’énergie sont adoptées à partir du moment où elles sont
193
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
compatibles avec la finalité principale de l’activité domestique. Ces tactiques s’ancrent
profondément dans les pratiques si l’économie d’énergie se combine avec des bénéfices sur
les autres ressources domestiques. Par exemple, laver ses vêtements à froid c’est à la fois
économiser l’énergie et préserver les textiles d’une usure prématurée. En définitive, la prise
en compte de l’énergie conduit à modifier l’ensemble des choix de consommation.
La seule acquisition d’équipements performants ne garantit en rien une réduction
globale des consommations d’énergie. Premièrement, au niveau macrosocial on constate des
dynamiques d’équipement qui augmentent la consommation d’énergie domestique. L’entrée
d’appareils additionnels semble inévitable car elle est le résultat d’effets de cycle de vie, par
exemple l’arrivée du sèche-linge et lave-vaisselle avec la naissance des enfants. Elle
correspond également à l’instauration de nouvelles normes de consommation issues de l’offre,
comme la démultiplication du petit électroménager dans la cuisine et surtout le
développement de l’électronique de loisirs et mobile sur ces vingt dernières années.
Deuxièmement, l’achat d’un nouvel équipement n’est pas toujours synonyme de
consommation supplémentaire pour les habitants. La mécanisation de pratiques manuelles
préexistantes est parfois perçue comme une économie d’énergie : le lave-vaisselle permettrait
d’économiser de l’eau chaude par rapport à la vaisselle à la main. La consommation d’énergie
du nouvel appareil peut rétroagir positivement sur d’autres postes de consommation : le
sèche-linge évite d’avoir à augmenter le chauffage pour accélérer le séchage du linge étendu,
le congélateur et le petit électroménager peut participer d’une alimentation économe en
énergie grise. La décision d’équipement tient compte d’un arbitrage qui inclut les autres
ressources de la vie domestique : le temps économisé grâce au lave-vaisselle, le gain de place
lié au sèche-linge…
Troisièmement, le critère d’efficacité énergétique des équipements ne tient pas compte des
usages alors qu’ils sont déterminants dans la consommation d’énergie domestique. Les
programmes d’économie d’énergie prévus par les concepteurs ne correspondent pas aux
tactiques d’économie d’énergie des militants. Le « lavage à froid » correspond à 30°C alors
que les habitants lavent à 0°C ; l’utilisation de la touche « économie » du lave-vaisselle n’est
pas compatible avec l’optimisation du remplissage pour réduire la fréquence des cycles. Au
final, l’élaboration des dispositifs d’économie d’énergie par les acteurs professionnels est en
décalage avec les mécanismes de décisions et les pratiques des consommateurs en matière
d’énergie.
194
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Il ne suffit pas de connaître les « petits gestes » pour faire des économies d’énergie, les
changements requis pour les mettre en place sont entravés par les multiples contraintes
que rencontre le consommateur. D’abord, des contraintes matérielles liées à la surface
disponible dans le logement pour mettre le réfrigérateur loin des sources de chaleur comme la
plaque de cuisson. Mais aussi celles liées aux équipements qui sont dépourvus d’outil de
pilotage de la consommation énergétique adapté et accessible : réglage du chauffe-eau,
extinction de la box Internet, mitigeur et « stop douche », température du frigo… Surtout
l’équipement domestique ne résume pas tout car certaines consommations d’énergie sont liées
à des infrastructures techniques beaucoup plus énergivores et mal connues des habitants
(télécommunication et chauffage collectif comme on va le voir).
Ensuite, les économies d’énergie se heurtent à des contraintes symboliques comme la
nécessité de maîtriser des « compétences ordinaires » car il faut savoir brancher et débrancher
pour mettre en place une multiprise avec interrupteur. Des connaissances techniques parfois
contre-intuitives comme le principe d’inertie pour maîtriser la chaleur des plaques de cuisson
ou le remplissage du frigo. Certains gaspillages masqués liés à des croyances sur les principes
de consommation des objets comme l’ordinateur qui reste allumé ou le chargeur qui reste
branché. Egalement, l’imaginaire hygiéniste qui justifie l’utilisation d’eau chaude pour
supprimer les « microbes » en faisant la vaisselle ou en réglant son chauffe-eau.
Enfin, la réduction des consommations d’énergie domestique est limitée par des contraintes
sociales car cette consommation participe du lien social. Recevoir des invités à domicile
s’accompagne d’une augmentation des consommations d’énergie, notamment pour
l’alimentation et on le verra pour l’éclairage et le chauffage. Les économies d’énergie
composent avec des normes sociales que les individus ne semblent pas prêts à remettre en
cause, comme la quotidienneté des pratiques d’hygiène du corps ou la connexion permanente
sur les réseaux de communication. Certaines pratiques économes passent par une remise en
cause risquée de l’équilibre dans la répartition des tâches domestiques au sein du couple. On
observe aussi des effets pervers autour de la prescription des économies d’énergie par les
pouvoirs publics, par exemple la légitimation de la « douche thermale » par la proscription
systématique du bain.
L’échantillon de militants écologistes a permis de mettre en lumière la tension permanente
entre ces contraintes et les tactiques d’économie d’énergie mises en place. Ces tactiques
soulignent la capacité du consommateur à innover dans l’espace domestique en surmontant
195
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
ces contraintes à travers diverses stratégies. Par la mutualisation des pratiques comme avec le
regroupement de la préparation alimentaire ou le partage des équipements dans les
colocations et les immeubles. Par l’optimisation des équipements avec par exemple le
remplissage maximum du lave-vaisselle pour limiter les cycles. Par la modération avec le
réglage à froid de la température de lavage du linge, ou la « douche tonique » limitée à
quelques minutes. Si ces stratégies ne sont pas l’apanage des militants écologistes,
l’élaboration et la routinisation des tactiques d’économie d’énergie requièrent des
dispositions sociales qui ne constituent pas la norme. Avant tout, une « énergie
symbolique » qui vient contrebalancer le coût du changement pour l’individu. Ce sont sans
doute les convictions militantes qui confère à nos enquêtés les ressources pour inventer et
expérimenter de nouvelles solutions en situation d’usage. D’autres dispositions s’avèrent aussi
utiles que rares, comme les savoirs techniques pour comprendre le fonctionnement des
équipements énergétiques et parfois de le détourner (par exemple :la brique et du thermomètre
dans le réfrigérateur).
Toutefois, l’enseignement principal qui ressort est que dans l’espace domestique les
contraintes de la réduction des consommations d’énergie sont très fortes. Même pour les
militants écologistes, convaincus du bien fondé des économies d’énergie et connaissant
parfaitement le répertoire des « bonnes pratiques » environnementale, les potentialités de
réduction semblent très restreintes. On peut en tirer deux conclusions : d’abord, ce ne sont pas
les opinions ou les valeurs qui expliquent le changement des pratiques mais davantage les
contraintes de la situation (matérielles, sociales, et symboliques). Derrière ces contraintes de
la vie domestique visibles à l’échelle microsociale, se cache des structures sociales. C’est en
remontant à l’échelle d’observation mésosociale que l’on pourra identifier l’origine de ces
contraintes mais aussi leurs interactions avec le niveau domestique. Cela nous amène à la
seconde conclusion : dans l’espace domestique les marges de manœuvre dont disposent
les habitants ne sont pas suffisantes pour aboutir à des économies d’énergie
substantielles. Autrement dit, il n’est pas suffisant d’agir à un niveau individuel, la
construction d’un mode d’habiter plus sobre en énergie suppose des choix au niveau collectif.
Il nous faudra donc tenir ensemble ces deux échelles d’observations pour identifier les
dynamiques de changements possibles. Après avoir décrypté les consommations d’énergie
liées aux activités domestiques, nous allons nous intéresser à une consommation d’ambiance :
l’éclairage.
196
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
CHAPITRE 3
L’ECLAIRAGE DOMESTIQUE : ENTRE PRATIQUE SOCIALE
ET CONTROVERSE
L’éclairage électrique représente aujourd’hui une petite part de la consommation d’énergie
domestique en comparaison d’un poste comme le chauffage. Pour autant, en matière
d’économie d’énergie, l’éclairage est considéré comme une consommation emblématique.
Elle a très tôt été l’objet de la politique de maîtrise de l’énergie (MDE) et depuis les années
soixante dix des messages visant à modifier les pratiques ont été émis par le gouvernement à
de nombreuses reprises. Il s’agit de la seule consommation qui fait l’objet d’une
réglementation interdisant les dispositifs les plus énergivores : les ampoules à filament. Avant
la mise en place de cette réglementation, Marie Christine Zélém a choisi d’ouvrir son ouvrage
sur les Politiques de Maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement235, par
un chapitre consacré à la difficile insertion des ampoules basse-consommation auprès des
ménages. Au niveau des individus, les pratiques d’éclairage constituent un bon indicateur du
rapport qu’ils entretiennent avec les économies d’énergie. Nous proposons quant à nous une
étude des pratiques d’éclairage à une échelle d’observation microsociale.
Nous entendons par pratiques d’éclairage, l’ensemble des gestes qui modifient la
luminosité du logement. L’intérêt de cette approche est de ne pas se limiter aux usages des
lampes électriques et d’inclure d’autres pratiques qui conditionnent ces usages et donc la
consommation d’énergie associée : la lumière extérieure au logement mais aussi les sources
annexes de lumière artificielle comme les écrans de plus en plus nombreux dans le logement.
En premier lieu nous étudierons dans ce chapitre, les routines d’allumage et d’extinction des
lampes et plus généralement l’ensemble des pratiques qui concourt à la gestion de la
luminosité dans l’espace domestique. Comment caractériser les pratiques d’éclairage dans le
logement ? Quelles sont les logiques d’action des habitants vis-à-vis de la gestion de la
luminosité ? Quelles sont les contraintes matérielles, sociales et symboliques qui pèsent sur
ces pratiques ? Peut-on identifier dans notre échantillon de militants des tactiques d’économie
235
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010.
197
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
d’énergie vis-à-vis de l’éclairage ? Ces tactiques sont-elles encouragées ou au contraire
freinées par les diverses contraintes identifiées dans les pratiques d’éclairage ?
En second lieu, nous analyserons la décision d’équipement en ampoules basseconsommation, qui représentent l’autre dimension des comportements de consommations
d’énergie pour ce poste. Nous utiliserons pour cela le modèle de l’itinéraire de
décision développé par Dominique Desjeux dans le cadre des études sur la grande
consommation. Il nous permettra de discuter les propositions de Marie-Christine Zélém
concernant la diffusion de cette innovation dans l’espace domestique.
En troisième lieu, nous procéderons à l’analyse d’une controverse technoscientifique qui a
surgi au moment où le gouvernement a décidé de mettre en place une interdiction
progressive des ampoules à filament. En changeant d’échelle d’observation, cette analyse
nous aidera à montrer que certaines des incertitudes des ménages au niveau microsocial
organisent les débats d’experts au niveau mésosocial, et ainsi de souligner l’intérêt d’une
meilleure connaissance des pratiques domestiques de consommation d’énergie. Autrement dit,
il n’y a pas d’un côté les experts qui savent et de l’autre les consommateurs ignorants ou mal
informés, mais plutôt une série d’incertitudes qui organisent le jeu des acteurs.
3.1 Les économies d’énergies confrontées aux usages de l’éclairage
domestique
3.1.1 La lumière extérieure : élément de confort ou tactique d’économie d’énergie ?
Les pratiques d’éclairage ne se limitent pas à l’usage des lampes électriques. Cette
consommation d’énergie est conditionnée par l’utilisation de la lumière extérieure qui passe à
travers les fenêtres du logement. Cette ressource englobe aussi bien la lumière naturelle, celle
du soleil, que la lumière artificielle provenant de l’éclairage public. « Quand j’arrive et qu’il
fait nuit je n’allume pas tout de suite parce qu’il y a un lampadaire qui éclaire ma cuisine et
qui fait que je ne suis pas dans le noir » (militant, seule).
La lumière naturelle à l’intérieur du logement est considérée comme un élément de confort
apprécié. « J’aimerais récupérer la chambre de ma fille et lui donner le mienne qui est plus
agréable. Elle est plus ensoleillée » (militant, couple avec 1 enfant). Plus encore, certains
enquêtés évoquent la lumière naturelle comme un besoin irrépressible nécessaire à leur bienêtre à l’intérieur du logement. « C’est un besoin de profiter de la lumière du jour, de savoir
198
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
quand le soleil se couche vraiment et pas seulement la lumière électrique. Moi je suis née
dans un petit village en pleine forêt, ne rien voir de ce qui se passe naturellement c’est
horrible pour moi de ne pas me rendre compte quand il fait jour ou nuit » (militant, seule). A
un niveau symbolique, la pénétration de la lumière naturelle dans le logement renvoie à la
tension entre ouverture et fermeture du logement, et à la nécessité de se relier à
l’environnement extérieur. Cette disposition sera d’autant plus prégnante chez les individus
ayant vécu dans un environnement rural et/ou en maison individuelle, ce qui induit un mode
de vie en proximité avec les cycles naturels (jour/nuit ; saisons). L’absence d’ouverture vers
l’extérieur peut conduire à un sentiment d’enfermement qui correspond à une perte de repères,
ces derniers étant plus sensibles au temps naturel (luminosité) qu’au temps social (l’heure). «
Ici je n’ai même pas de rideaux j’aime bien avoir une vue sur l’accès extérieur. J’ai des
voisins en face qui ferment leur rideaux super tôt le soir, à 18h c’est aller hop on s’enferme
avec des volets. Ca je ne comprends pas, moi je me sentirais dans un cube enfermé ! »
(militant, seule).
L’intensité de la lumière naturelle à l’intérieur du logement, qui dépend de l’orientation et de
la taille des fenêtres, fait d’ailleurs partie des critères de choix du logement. « Ici il y a un truc
qui me plait bien c’est que ce soit clair, j’ai mis 6 mois à trouver un appart qui me plaise ».
(militant, colocation). Les architectes et les promoteurs l’ont bien compris comme le montre
l’agrandissement de la taille moyenne des surfaces vitrées depuis la seconde guerre mondiale.
Dans la construction, la tendance actuelle est plutôt aux baies vitrées et aux vérandas, voire à
la transparence totale pour les immeubles de bureaux. Cette évolution des pratiques
architecturales peut se comprendre comme une tendance non fonctionnelle au sens de
Guillaume Erner, c'est-à-dire « la conséquence de l’évolution du goût des individus »236. Mais
c’est en même temps une tendance fonctionnelle « conséquence du cadre social imposé par
l’époque » en l’occurrence la contrainte d’économie d’énergie. En effet, l’utilisation de la
lumière extérieure s’est institutionnalisée à travers les normes architecturales
contemporaines s’inspirant des principes plus anciens issus de la bioclimatique. A titre
d’exemple, l’une des cibles du référentiel Haute Qualité Environnementale (HQE)237, qui fixe
les principes de l’éco-construction en France, consiste justement à maximiser l’apport de
lumière naturelle à la fois pour réduire les consommations d’énergie du bâtiment (d’éclairage
comme de chauffage) mais également apporter un sentiment de bien-être aux occupants.
236
237
ERNER Guillaume, Sociologie des tendances, Editions des PUF, Collection Que Sais-Je, Paris, 2008 (p. 18).
Sites Internet de l’Association HQE, http://assohqe.org/hqe/¸ Octobre 2010.
199
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Certains enquêtés, suivent cette même logique, en se réappropriant la lumière du jour
comme une tactique consciente d’économie d’énergie. « J’essaye d’utiliser au maximum la
lumière du jour, on a des grandes fenêtres et on allume tard » (militant, couple). La pratique
économe consiste alors à retarder au maximum le recours à la lumière électrique en se limitant
à la lumière extérieure. Elle se concentre sur les deux moments de passage entre le jour et la
nuit : l’aube et le crépuscule. « Je me lève, je n’allume pas parce qu’il fait jour » (militant,
seule).
3.1.2 Les pratiques de masquage comme contraintes aux économies d’énergie
Qu’il soit présenté comme un élément de confort ou une tactique d’économie d’énergie, le
recours à la lumière extérieure se trouve limité par trois contraintes : le désir d’intimité,
la qualité du sommeil, et les pratiques de confinement thermique. La gestion de la lumière
extérieure dans le logement repose sur l’usage « des masques », terme technique utilisé par les
ingénieurs bâtiment pour nommer les rideaux, les stores et les volets.
Premièrement, les occupants des appartements des étages inférieurs (RDC et 1er étages) et
ceux affublés d’un « vis-à-vis » sont exposés aux regards des voisins et des passants. Cette
configuration conduit les habitants à déployer différentes tactiques de masquage pour créer
une intimité : voilage permanent, fermeture précoce des volets et rideaux… Ce refus du
regard de l’autre correspond à la fonction sociale du logement, lieu de l’entre-soi, et devient
d’autant plus fort dans les moments où le corps est exposé (changement de tenue
vestimentaire, rapport affectif). « On a des trucs en bambou pour quand on s’habille, pour la
discrétion par rapport aux voisins - Ils sont disposés au milieu de la fenêtre et cache les deux
tiers de la fenêtre - » (militant, couple). Le prix de l’intimité est alors une diminution voire
une suppression de la lumière naturelle à l’intérieur du logement.
Deuxièmement, la qualité du sommeil est tributaire de ces mêmes pratiques de
masquage, bien que le discours des enquêtés laisse transparaître une ambivalence. Pour
certains, l’obscurité totale est une condition d’un sommeil réparateur et prolongé, en
particulier le week-end quand il s’agit de compenser les nuits trop courtes de la semaine. « Je
ferme les volets tous les soirs parce que je n’ai pas de rideau, je les ferme pour le bruit et
pour la lumière le matin » (militant, seule). Pour d’autres, il s’agit au contraire de conserver
un lien avec l’environnement extérieur nécessaire à la qualité du sommeil. Cet environnement
peut-être vécu à la fois comme « naturel » : le lever du jour participant des rituels du réveil ;
200
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
mais aussi comme « urbain » : les lumières de la ville ayant un effet rassurant. « Il y a un
store mais on ne le ferme pas. On aime bien être réveillé par la lumière du jour. Jean n’aime
pas du tout le noir complet la nuit, il n’a pas peur du noir mais il n’aime pas » (militant,
couple). Ce que l’on voit poindre ici c’est le fait que le rapport à l’environnement extérieur
conditionne les pratiques de fermeture de l’habitat qui rétroagissent sur l’utilisation de la
lumière électrique.
Troisièmement, les mêmes pratiques de masquage consistent également en des pratiques
de confinement thermique et contribuent à la gestion de la chaleur dans le logement : en
hiver elle préserve du froid, en été elle protège de la surchauffe. « J’ai des stores vénitiens,
j’ai mis ça pour m’abriter du soleil » (militant, colocation). On le verra plus en détail dans le
chapitre consacré aux pratiques thermiques, mais on peut souligner dès maintenant
l’interaction entre les différentes pratiques domestiques au niveau de la consommation
d’énergie. Les pratiques d’éclairage économes qui maximisent l’apport de lumière extérieure
se retrouvent par moment en concurrence avec d’autres pratiques économes relevant d’une
gestion économe de la chaleur.
Une définition ouverte des pratiques énergétiques dans l’espace domestique fait apparaître
certains usages du logement qui permettent de réduire le recours aux appareils
consommateurs d’énergie. Ici, l’usage de la lumière extérieur, élément de confort lié aux
dispositions sociales ou tactique délibérée d’économie d’énergie, réduit le recours aux
ampoules électriques. Mais cet usage est limité par des pratiques de masquage soutenues par
les normes sociales de l’intimité, l’intériorisation des conditions idéales de sommeil, voire par
d’autres tactiques d’économie d’énergie touchant au chauffage.
3.1.3 La norme sociale d’extinction systématique en question
Au delà de l’utilisation de la lumière extérieure, ce sont les pratiques d’allumage et
d’extinction des lampes qui conditionnent la consommation d’électricité pour l’éclairage. Sur
ce point, l’extinction systématique de la lumière en sortant d’une pièce apparaît comme
la norme dominante à la fois du point de vue de la prescription et du point de vue statistique.
« Eteignez la lumière en sortant d’une pièce » était déjà un conseil d’économie d’énergie
largement diffusé par les pouvoirs publics dans les campagnes de « chasse au gaspi » des
années soixante-dix. Il l’est toujours aujourd’hui puisqu’il occupe la première place dans la
201
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
partie « éclairage » du site internet de l’ADEME consacré aux éco-gestes238. Il y est décrit
comme « un geste simple qui prend peu de temps », ce qui laisse entendre une adoption facile.
Or nous allons montrer que ce « geste simple » ne va pas de soi si l’on tient compte des
diverses contraintes qui pèsent sur les pratiques d’éclairage.
Par ailleurs, les sondages montrent que ce geste est la tactique d’économie d’énergie la
mieux identifiée par la population mais aussi la plus partagée. A la question « Que faitesvous pour réduire vos consommations d’énergie ? », c’est le geste d’extinction de la lumière
qui arrive en tête avec 63 % des répondants239. Déjà en 1999, un autre sondage240 mesure que
88 % des français déclarent éteindre la lumière en sortant d’une pièce. Si l’on s’en tient à ce
niveau d’observation macrosocial, on pourrait penser que la sobriété en matière d’éclairage
est acquise dans la population française. Mais à un niveau d’observation microsocial, notre
enquête fait apparaître tout un ensemble de contraintes qui montrent, y compris dans une
population de militants écologistes, que cette tactique fait toujours problème dans sa mise en
pratique. Les résultats optimistes des sondages en matière de pratiques déclarées sont plus un
indicateur d’intériorisation de la norme prescrite, qu’un reflet des pratiques réelles. « Dans ma
chambre dès fois je laisse allumé, alors qu’il faudrait éteindre systématiquement même pour 5
minutes » (militant, colocation). En effet, la description par les enquêtés de leurs pratiques
d’éclairage domestique fait apparaître des variations en fonction de l’espace (les pièces) et du
temps (les moments) au sein desquelles la norme d’extinction systématique n’est pas toujours
évidente à appliquer.
a) Une mise en pratique limitée par les logiques spatiales d’éclairage domestique
Les pratiques d’éclairage ne se présentent pas dans la même façon selon la fonction
attribuée à l’espace : pièces de vie (par exemple le salon) et pièces de services (la salle de
bains notamment). Il faut au préalable préciser que cette distinction est relative à la taille et au
mode d’occupation du logement. Dans les petits logements, comme les studios qui ne
comptent qu’une seule pièce, il ne s’agit pas d’une séparation entre les pièces mais entre les
espaces d’une même pièce : « le coin cuisine », « le coin salle de bains »… La taille des
pièces en elle-même est aussi un élément conditionnant sa fonction. Ainsi une grande cuisine
238
ADEME – Espace Eco-citoyens, http://ecocitoyens.ademe.fr/mon-habitation/bien-gerer/eclairage, Octobre
2010.
239
TNS Sofres, Maîtrise de l’énergie : attitudes et comportement des ménages français, 2005. Enquête d’opinion
menée par téléphone auprès de 10 000 ménages français.
240
TNS SOFRES, L’éclairage dans votre logement, 1999. Enquête d’opinion menée avec des questionnaires
papier auprès de 10 000 ménages français ;
202
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
peut être utilisée comme une pièce de vie à part entière, pour des activités domestiques qui
n’ont rien à voir avec l’alimentation.
Dans les logements de plusieurs pièces, la fonction des pièces change selon le mode
d’occupation du logement. La chambre en est sans doute le meilleur exemple. Tantôt
« dortoir » pour les personnes seules ou les couples sans enfant : « Je n’y suis pas souvent
dans la chambre, seulement pour dormir » (militant, couple). Tantôt pièces de vie pour les
familles avec enfants ou les occupants d’une colocation. « Quand il y a match je suis plutôt
dans ma chambre ou quand ma fille regarde la TV je vais dans ma chambre aussi » (militant,
couple avec 1 enfant). La chambre est alors un espace personnel autorisant une activité
différente du reste des occupants, élément essentiel dans le mouvement contemporain
d’individualisation des liens familiaux241. On voit donc que cette distinction entre pièce de
vie et de service, essentielle pour analyser les pratiques d’éclairage, est à mettre en rapport
avec la configuration spatiale du logement et de son mode d’occupation.
Dans les pièces ou les espaces de services, comme la salle de bains, la cuisine et les toilettes,
les enquêtés décrivent un usage binaire de l’éclairage électrique, corrélé à son
occupation. L’habitant allume au moment où il entre dans la pièce et éteint au moment où il
la quitte pour une autre pièce. « Quand on va aux toilettes on laisse peut-être allumé parce
qu’on oublie, mais en général quand on sort on éteint » (militant, couple). Cet usage
systématique de la lumière électrique dans les pièces de services, y compris en journée, est
renforcé par le fait qu’elles bénéficient de moins de lumière extérieure que les pièces de vie,
les fenêtres étant plus petites voire inexistantes. « Dans l’arrière cuisine il faut toujours
allumer parce qu’il n’y a pas assez de lumière » (militant, couple). Cependant, il convient de
relativiser cet usage binaire quand un second dispositif d’éclairage est présent dans la pièce :
pour le plan de travail de la cuisine ou le miroir de la salle de bains. « Dans la cuisine il y a
l’ampoule du plafond et les néons » (militant, colocation). La multiplication des lampes, et
donc des interrupteurs, limite la mise en application de la norme sociale d’extinction
systématique en situation d’inoccupation. La dispersion des interrupteurs dans la pièce, en
rendant plus difficile le pilotage de l’éclairage, augmente la charge mentale liée à la pratique
économe de l’usage binaire. « L’interrupteur du néon n’est pas pratique à atteindre donc
c’est arrivé qu’il reste allumé toute la nuit. En fait il est caché sur le côté, ce n’est pas
pratique il est derrière la cafetière, donc ce n’est pas spontané de l’éteindre en sortant de la
241
SINGLY François, Libres ensemble, Collection Essais&Recherches, Editions Nathan, Paris, 2000.
203
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
pièce » (militant, colocation). Les caractéristiques du dispositif technique, et plus
particulièrement les outils de pilotage (ici l’interrupteur de la lampe) sont donc susceptibles de
favoriser un écart entre la pratique réelle et la norme partagée d’économie d’énergie.
Dans les pièces de vie, le salon mais aussi parfois la chambre ou la cuisine, les usages des
lampes électriques ne se limitent pas à leur dimension fonctionnelle comme pour les espaces
de services. Il ne s’agit plus uniquement d’obtenir une luminosité suffisante pour créer les
conditions nécessaires à l’activité domestique considérée mais de créer un environnement
propice aux relations sociales dans ces pièces où se retrouvent les différents occupants du
logement. « Il y a aussi le côté convivial, il ne faut pas que ce soit trop glauque non plus,
quand il fait gris je mets la lumière » (militant, couple). La production d’une « ambiance »
conviviale à travers l’usage des lampes électriques passent par deux logiques, qui
connaissent des variations en fonction des enquêtés.
D’une part compenser l’insuffisance de la lumière extérieure par le recours à la lumière
artificielle. « En fait j’allume quand il commence à faire sombre, j’ai besoin qu’il y ait de la
lumière chez moi » (militant, seule). Une partie des enquêtés jonglent entre lumière extérieure,
lumière centrale, et lampes d’appoint pour optimiser l’usage de l’électricité en fonction de
leurs besoins. « On essaye de ne pas avoir tout allumé en même temps. Le matin j’éteins la
petite lumière et je mets la grande, avant de me coucher je vais allumer la petite lumière, et
éteindre la grande » (militant, couple). Mais pour d’autres, l’allumage des ampoules
électriques relève davantage d’un reflexe lié à la présence dans le logement. Dès que la
luminosité extérieure baisse ils contrebalancent par la lumière électrique quelque soit
l’activité pratiquée. « J’allume quand il commence à faire nuit » (militant, colocation). « Mon
ami n’a pas le même ressenti vis-à-vis de la lumière, lui il va l’allumer parce qu’il fait
sombre » (militant, couple). Cette dernière logique est vraisemblablement davantage
consommatrice d’énergie puisqu’elle implique une utilisation plus fréquente et plus régulière
des lampes électriques.
D’autre part, la présence de plusieurs luminaires dans les pièces de vie autorise des
configurations d’usage variées dont certaines sont plus consommatrices d’énergie. Certains
privilégient les ambiances lumineuses par un recours systématique à une lumière centrale,
plafonnier ou halogène sur pied. Ils utilisent une lampe d’appoint comme source d’éclairage
secondaire quand ils ont une activité qui nécessite une forte intensité lumineuse, la lecture
notamment. « Dans le salon, généralement on utilise celle qui est au plafond, sauf pour lire
204
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
j’ai une lampe d’appoint » (militant, couple avec 1 enfant). A l’inverse d’autres enquêtés
affirment une préférence pour les ambiances tamisées dans les pièces de vie comme le
salon. « Quand c’est trop lumineux je trouve ça désagréable, pour moi c’est associé à
l’inconfort. Si la lumière est trop froide je ne me sens pas bien, ça me rappelle des endroits
bien éclairés mais qui font que l’on ne se sent pas bien, la lumière des hôpitaux par exemple »
(militant, seule). L’ambiance tamisée est obtenue en allumant plusieurs petites lampes à
différents endroits de la pièce : « Dans le salon c’est plutôt les petites lampes qu’on utilise, il
y en a pleins » (militant, colocation). Il s’agit parfois de luminaires dont la fonction est
essentiellement décorative compte tenu de la faible luminosité qu’ils procurent : « On a une
petite guirlande qu’on allume le soir » (militant, couple). Cette ambiance passe aussi par
l’utilisation d’interrupteurs équipés de variateur d’intensité : « On aime bien utiliser le
régulateur de lumière, on aime bien la lumière tamisée » (militant, couple). Ce sont alors ces
équipements de faible intensité lumineuse qui constituent la lumière principale, c'est-à-dire
celle qui est utilisée de manière régulière et prolongée. Le plafonnier ou l’halogène
constituent dans ce cas une lumière d’appoint supplémentaire quand une plus forte intensité
lumineuse est nécessaire. « Dans le séjour on a deux petites lampes que j’utilise le plus
souvent le soir, ce sont des ampoules basse-conso. Sauf quand j’ai besoin d’écrire alors là je
mets l’halogène » (militant, couple).
Nous avons donc deux configurations d’usage de la lumière électrique dans les pièces de vie :
l’une privilégie le recours à une lumière centrale et l’autre passe par l’utilisation de multiples
sources de lumière à faible intensité. « Je préfère les ambiances plus douces » (militant,
colocation). Paradoxalement, la préférence pour les ambiances moins lumineuses conduit
à une consommation d’énergie plus importante que celle pour les ambiances plus
lumineuses. D’abord, l’ambiance tamisée implique davantage d’ampoules même si leur
consommation unitaire est moindre. Ensuite, elle est plus difficile à adapter à l’occupation de
la pièce compte tenu de la multiplicité des interrupteurs. Enfin, elle aboutit à un cumul avec
une lumière centrale quand l’activité domestique nécessite une forte intensité lumineuse.
Ceci montre que les usages de l’énergie ne peuvent pas se comprendre uniquement à partir
d’une rationalité en finalité liée à l’énergie, même pour des militants écologistes. Il faut tenir
compte des normes sociales associées à l’espace domestique, et, des pratiques dans
laquelle s’insère les usages de l’énergie considérés. Ces modes d’habiter peuvent entrer en
contradiction avec les normes prescrites d’économie d’énergie. Dans le cas de l’éclairage, on
voit que la norme décorative des ambiances tamisées favorise un type d’équipement et un
205
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
usage de l’éclairage plus énergivore car il augmente le coût cognitif et temporel d’application
de l’extinction systématique. La tendance décorative en question ne nous semble pas
indépendante du développement de la grande distribution pour les objets de la maison (Ikea,
Conforama, Fly…). En faisant baisser le prix d’achat des luminaires à travers une production
de masse à l’échelle internationale, ce modèle aura facilité l’instauration de nouvelles normes
décoratives. Parallèlement, les outils de pilotage centralisés qui auraient permis de faciliter
l’ajustement des usages électriques ne se sont pas développés, comme le montre l’échec de la
domotique dans les années quatre-vingt242.
b) Une mise en pratique dépendante des temps de la vie domestique
Nous venons de voir que les pratiques d’éclairage s’organisent en fonction des espaces
domestiques qui induisent des configurations d’usage et d’équipement facilitant plus ou moins
l’application de la norme d’extinction systématique lors de l’inoccupation. Nous allons
maintenant montrer que ces mêmes pratiques d’éclairage dépendent également des temps
de l’activité domestique.
En appartement, l’extinction des lampes électriques en cas d’inoccupation du logement
apparaît comme une évidence pour les enquêtés. Nous avons pu observer lors d’une
précédente enquête sur les énergies renouvelables243 que ce n’était pas toujours le cas en
maison individuelle où l’utilisation de la lumière en cas d’absence peut faire partie d’une
stratégie de sécurisation du domicile. A titre d’exemple, une personne âgée avait associé sa
télévision et une lampe de table à une prise programmable configurée pour se déclencher à 20
heures et s’éteindre à 23 heures. Ce dispositif visait à limiter le coût de la manipulation des
interrupteurs dans le cadre d’une vie quotidienne marquée par une très grande régularité. Il est
intéressant de noter que lors d’absences prolongées, pour des vacances notamment, l’enquêtée
laissait ce dispositif branché afin de créer l’illusion d’une présence dissuasive pour
d’éventuels cambrioleurs. Cet exemple permet de souligner le fait que les pratiques
d’éclairage s’inscrivent dans la diversité des usages de l’habitat très différenciés en fonction
du type de logement, individuel ou collectif. Ce qui peut paraître évident en appartement pour
des habitants sensibles aux économies d’énergie, ne l’est pas forcément dans d’autres
situations ou avec des individus ayant d’autres dispositions.
242
DESJEUX Dominique, TAPONIER Sophie, ALAMI Sophie, GARABAU Isabelle, La domotique a-t-elle un
avenir en France, 1997 : http://www.argonautes.fr/sections.php?op=viewarticle&artid=504
243
BRISEPIERRE Gaëtan, La décision d’équipement en énergies renouvelables en maison individuelle, Rapport
interne GDF Suez, 2007.
206
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
L’extinction des lumières en fonction de l’occupation des pièces (et non du logement)
apparaît elle bien moins évidente, y compris pour des profils militants. « Mon ami, il pense à
éteindre quand il part de la maison, mais il n’y pense pas toujours en changeant de pièce »
(militant, couple). A certains moments de la journée les individus vont transgresser la
norme sociale d’extinction systématique. Il s’agit en particulier de ceux où le niveau
d’activité domestique est à son apogée. Le matin entre le réveil et le départ du domicile : « Le
matin quand je suis en speed je passe d’une pièce à l’autre donc j’oublie souvent d’éteindre
la lumière » (militant, couple avec 1 enfant) ; et le soir au moment du repas : « Dans le
couloir il y a une période où la lumière reste allumé, pendant qu’on fait la vaisselle, le dîner
et qu’on débarrasse » (militant, couple). Il s’agit des moments où la circulation entre les
pièces est très fréquente à tel point qu’elle revient à une occupation quasi-simultanée de
plusieurs pièces. Assez logiquement, les enquêtés notent que ce sont les lieux de circulation
qui restent le plus souvent allumés, en particulier le couloir : « J’ai remarqué que celle qui
était dans le couloir restait souvent allumée parce que c’est un endroit de passage et je
trouvais ça un peu bête » (militant, colocation).
Comment comprendre cette transgression momentanée de la norme d’extinction ? Elle est le
résultat d’un micro-arbitrage « énergétique » entre d’une part les économies d’énergie
potentielles ou le risque associé à la transgression et d’autre part « l’énergie humaine »
nécessaire pour éteindre la lumière. On a vu dans un précédent développement sur les
représentations de la consommation d’énergie domestique que « l’énergie humaine » est
utilisée comme une métaphore du temps consacré aux activités domestiques. On voit ici
comment les individus intègrent concrètement cette représentation dans les arbitrages qu’ils
réalisent au niveau des tactiques d’économie d’énergie : compte tenu de l’intensité de la
circulation entre les pièces l’extinction systématique apparaît trop coûteuse. « Quand on
mange et qu’on quitte la cuisine en général on laisse les néons pour pas avoir à rallumer
quand on va prendre une assiette ou un truc. C’est une pièce où l’on fait pas mal d’aller et
retour mais c’est aussi de la fainéantise » (militant, colocation).
Plus précisément, ces arbitrages ne se rejouent pas à chaque occurrence de la pratique, il s’agit
plutôt de routines qui se sont construites au fil du temps. On touche ici à une dimension
essentielle des pratiques d’éclairage en particulier, et des usages de l’énergie en général, qui
permet de comprendre partiellement le coût de leur changement pour les individus. Cet aspect
des pratiques énergétiques a déjà été souligné par Marie-Christine Zélém qui conclut son
207
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
chapitre sur les lampes basse-consommation244 en revenant sur le processus de construction
d’une routine. « Les routines se construisent sur la base d’une série de gestes mécaniques non
réflexifs […] qui ont pour résultat de banaliser les actes de la vie quotidienne » (p. 60). Si la
routine permet bien de diminuer la charge mentale associée à la pratique en automatisant
l’arbitrage entre différentes ressources et contraintes, il nous semble qu’il y a bien au départ
un arbitrage. Autrement dit, si la routine une fois stabilisée se présente bien comme une
« geste mécanique non réflexif », dans sa genèse on peut identifier un choix conscient de
l’individu. Dans le cas présent, il s’avère que le coût d’usage de l’interrupteur (manuel et pas
toujours accessible) conduit les individus à transgresser momentanément la norme
d’extinction systématique pour économiser de « l’énergie humaine ».
Pour Zélem, l’omniprésence de la technique dans la vie quotidienne « installe l’individu dans
une attitude totalement passive alors que les politiques de maîtrise de l’énergie supposent un
minimum de réflexivité » (p. 61). Mais une des voies possibles pour faire évoluer les
pratiques énergétiques vers plus de modération n’est-elle pas aussi d’améliorer les
dispositifs techniques en tenant compte de ces micro-arbitrages initiaux masqués sous la
routine domestique ? Pour l’éclairage, la centralisation et l’automatisation du pilotage des
lampes électriques pourraient être une manière de diminuer le coût en « énergie humaine »
des tactiques d’économie d’énergie245. C’est d’ailleurs cette voie qu’ont choisi des
gestionnaires de bâtiments tertiaires en installant des détecteurs de présence dans les toilettes
ou certaines copropriétés en faisant de même pour les lumières des parties communes. Ces
interrupteurs automatiques intègrent en quelque sorte un scénario d’usage d’emblée économe
en énergie, évitant à l’individu de supporter lui-même la contrainte d’économie d’énergie.
On voit donc que la norme d’extinction systématique représente un coût pour les individus en
matière de temps consacré aux activités domestiques et de charge mentale. En fonction des
moments de la journée et des équipements de pilotage des lampes électriques, ce coût peut
apparaître comme trop élevé par rapport au bénéfice engendré ou aux faibles risques de la
transgression. La fixation de ces micro-arbitrages sous forme d’habitudes domestiques
renchérit le coût cognitif du changement qui suppose alors une réflexivité sur des pratiques
énergétiques devenues des automatismes. « Parfois j’oublie d’éteindre dans la salle de bains
parce que je suis tête en l’air mais quand je m’en rends compte je vais éteindre » (militant,
244
ZELEM Marie-Christine, Politiques de maîtrise de la demande d’énergie et résistances au changement, Une
approche socio-anthropologique, Editions L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris, 2010, p. 39-61.
245
Au moment où nous finissons l’écriture de ce manuscrit, Google annonce le lancement de [email protected],
un terminal mobile censée permettre de contrôler l’éclairage à distance.
208
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
seule). Une des façons de faire évoluer les pratiques domestiques pourraient être de s’appuyer
sur des dispositifs techniques facilitant un pilotage des équipements au plus prés des besoins
et intégrant dans leur fonctionnement la norme d’extinction lors de l’inoccupation.
3.1.4 Une esquisse de typologie des tactiques d’économie d’énergie à partir de
l’éclairage
L’analyse des pratiques d’éclairage nous permet d’établir une première typologie sommaire
des tactiques d’économie d’énergie utilisées par la population de militants écologistes.
L’éclairage nous semble être un bon point de départ étant donné son caractère emblématique
vis-à-vis d’autres usages énergétiques, moins travaillés par les politiques publiques.
Pour établir cette typologie nous nous sommes appuyés sur la méthode de l’idéal-type définie
par Max Weber. Elle est, à notre connaissance, la seule technique existante pour établir une
typologie à partir de données qualitatives. Elle consiste, selon son auteur, à « accentuer
unilatéralement un ou plusieurs points de vue et à enchaîner une multitude de phénomènes
isolés, diffus et discrets, que l'on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre, par
endroit pas du tout, qu'on ordonne selon les précédents points de vue choisis unilatéralement
pour former un tableau de pensée homogène »246 (p. 181). Autrement dit, à extraire des cas
réels les caractéristiques les plus significatives concernant l’objet d’étude afin de faire
apparaître quelques grandes logiques permettant de rendre intelligible l’extrême diversité des
pratiques et des situations sociales. Au final, aucun cas réel ne recouvre complètement les
types identifiés, ils sont plutôt intercalés entre les différentes logiques abstraites dont l’écart
avec la réalité sociale repose sur le travail de mise en cohérence des types par le chercheur.
Les descriptions des pratiques d’éclairage par les militants nous permettent de construire trois
types de tactiques intentionnelles d’économie d’énergie sur ce poste : la modération,
l’optimisation, et la modernisation. Nous les illustrerons à chaque fois par une citation et une
photo prise sur le terrain.
1) La modération revient à limiter le recours à la lumière électrique dans les moments
où elle n’est pas directement liée à une activité domestique nécessitant une forte luminosité,
mais plutôt à la volonté de créer une ambiance. « Pour ma fille de ne plus allumer la lumière
du couloir quand elle s’endort parce que maintenant elle devient grande » (militant, couple
avec 1 enfant). Cela peut passer par le recours à la lumière extérieure comme l’illustre la
246
WEBER Max, Essai sur la théorie de la science, Editions Plon, Paris, 1965.
209
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
photo d’un lampadaire prise depuis la fenêtre d’une enquêté
qui commente : « C’est ce qui me permet de ne pas allumer la
Photo n°11 : lampadaire
éclairant la pièce
lumière tout de suite quand je rentre » (militant, seule). Cette
logique est une forme de rationnement volontaire vécu
positivement, elle vaut aussi pour la pratique de « douche
tonique » ou le choix de se passer de TV.
2) L’optimisation consiste à modifier l’intensité lumineuse
des lampes électriques afin de l’adapter à ses besoins. Par
exemple en utilisant les variateurs d’intensité : « dans le séjour
on a un halogène mais ce n’est pas pire qu’une ampoule à incandescence si tu ne le mets pas
à fond » (militant, couple). Ces tactiques se traduisent également par des modifications des
équipements comme le montre la photo d’un plafonnier où
Photo n°12 : plafonnier
amputé de 2 ampoules
l’enquêté à enlevé deux ampoules sur trois. A l’inverse, le
retrait d’un abat-jour ou d’une applique pour laisser l’ampoule à
nu va permettre d’augmenter la luminosité de certaines lampes
évitant le recours à d’autres équipements énergivores. Il s’agit
donc de jouer sur le dispositif technique afin de maximiser son
utilité plutôt que solliciter d’autres consommations d’énergie.
C’est aussi le cas pour le réglage du chauffe-eau à une
température basse ou l’utilisation d’une bassine pour le bain des
enfants.
3) La modernisation repose sur le remplacement de tout ou
partie de l’équipement par un dispositif plus performant
d’un point de vue technique. Il s’agit essentiellement de
Photo n°13 : un halogène
« basse-consommation »
l’adoption de nouvelles technologies d’ampoules dites « basseconsommation » dont le rendement est plus élevé247. « Comme
on y voyait rien j’ai fini par acheter un halogène basse-conso »
(militant, couple). On touche là à la seconde dimension des
pratiques énergétique, à savoir la décision d’équipement, dont
nous allons maintenant étudier les mécanismes pour les
pratiques d’éclairage.
247
Le rendement pour l’éclairage est le rapport entre la consommation d’électricité et l’intensité de la lumière
produite par le dispositif.
210
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
3.2 L’itinéraire
de
décision
d’équipement
en
ampoule
basse-
consommation
3.2.1 La question de la diffusion d’une éco-innovation
« Remplacer vos halogènes et vos ampoules classiques par des lampes basseconsommation » est le deuxième conseil concernant l’éclairage dans la liste des « éco-gestes »
de l’ADEME248. Contrairement à l’extinction systématique qui concernait l’usage, cette
prescription vise un autre aspect des pratiques d’éclairage, à savoir la décision d’équipement.
Il s’agit pour les pouvoirs publics d’encourager les particuliers à adopter les nouvelles
technologies d’éclairage présentées comme plus performantes. Cette prescription est légitimée
par une meilleure efficacité et une plus grande durabilité par rapport aux technologies
classiques (ampoules à filament et halogènes). Le site de l’ADEME précise d’ailleurs : « Elles
consomment 5 fois moins d’électricité et durent 6 à 8 fois plus longtemps ».
Pendant plusieurs années, les pouvoirs publics se sont contentés de cette politique
uniquement basée sur l’information des consommateurs. En juin 2009, sous l’influence de
l’Union Européenne, le gouvernement a choisi de passer à une approche plus coercitive en
réglementant le marché des ampoules. Une interdiction progressive de vente des ampoules à
incandescence et halogènes a été mise en place. La convention définie avec les industriels et
distributeurs commence par supprimer, dès septembre 2009, les ampoules de 100 Watts pour
se terminer par une interdiction générale en décembre 2012 quelque soit la puissance. Pour
accélérer la diffusion de ces technologies économes en énergies, les pouvoirs publics ont donc
choisi de changer de cible en passant des consommateurs aux producteurs et distributeurs, et
de modifier la forme de la contrainte en passant d’une simple prescription à une interdiction
de vente.
Il faut dire que pendant deux décennies le marché des ampoules basse-consommation a été
caractérisé par une grande inertie. On peut suivre la diffusion de cette innovation grâce au
baromètre de l’ADEME sur la maîtrise de l’énergie249 qui pose régulièrement la question a
10 000 ménages de leur équipement en lampes basse-consommation. Alors que cette
248
Site de l’ADEME, http://ecocitoyens.ademe.fr/mon-habitation/bien-gerer/eclairage¸ Octobre 2010.
TNS Sofres pour l’ADEME, Maîtrise de l’énergie : attitudes et comportement des ménages français, 1999,
2005, 2008, 2010. Enquête d’opinion menée par téléphone auprès de 10 000 ménages français.
249
211
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
technologie est sur le marché depuis les années quatre vingt250, elle ne connaît un
véritable décollage qu’au cours des années 2000. En 1999, seulement 35 % des ménages
déclarent être équipés d’au moins une ampoule basse consommation. La progression
s’accélère de manière exponentielle au milieu des années 2000 puisqu’en 2004 ce sont 56 %
des ménages qui se déclarent équipés, puis 63 % en 2006 et 74 % en 2008 selon la dernière
étude disponible. Ces données invitent à s’interroger sur le changement d’approche des
pouvoirs publics puisque la réglementation n’a été mise en place qu’en 2009, alors que les
trois quart des ménages étaient déjà en partie équipés. Ce n’est donc pas l’approche coercitive
qui aura permis la massification des ampoules basse-consommation. Quels sont les éléments
qui permettent de comprendre le choix des habitants de s’équiper de cette éco-innovation ?
Notre travail de terrain sur la question de l’éclairage ayant été réalisé en 2008 nous ne
pourrons pas étudier les effets concrets de cette réglementation sur les consommateurs.
Toutefois, les descriptions données par les militants nous permettent d’analyser les
mécanismes de décision d’équipement et plus particulièrement les différentes incertitudes
pour le consommateur qui souhaitent s’équiper d’une ampoule basse-consommation. Nous
étudierons aussi comment l’introduction de cette innovation dans l’espace domestique
s’accompagne ou non de modification dans les pratiques d’éclairage. Enfin nous nous
intéresserons, à une controverse technoscientifique déclenchée suite au moment de
l’élaboration du projet de loi, au sujet des effets environnementaux de la disparition des
ampoules à filament.
A partir de 1996, Marie-Christine Zélém s’est penché, à travers plusieurs études
qualitatives, sur la question de la diffusion des lampes basse-consommation afin de
comprendre la relative inertie du marché. Son travail permet de montrer, à une échelle
d’observation microsociale, les problèmes concrets qui se posent pour un habitant désireux de
s’équiper en ampoule basse consommation. Elle insiste plus particulièrement sur la confusion
du consommateur face au linéaire d’achat compte tenu de la multiplicité des modèles
disponibles, de la faible place occupée par les modèles basse-consommation dans les rayons
d’ampoules, et des informations disparates fournies par les packagings, « qui contribuent à
disqualifier les ampoules basses consommation sur un marché très concurrentiel » (p. 45).
Elle évoque aussi les multiples incertitudes sur l’usage de ces ampoules dont le procédé
technique supposerait une modification des pratiques d’éclairage pour une respecter la
250
La lampe fluo compact est à l’origine une technologie d’éclairage industriel adaptée par Philips à un usage
domestique. Site Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Lampe_fluorescente¸ Octobre 2010.
212
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
promesse de baisse des consommations et de plus grande durabilité. Or les ménages équipés
continueraient à utiliser ces ampoules comme les anciennes puisque « les campagnes de
promotionnelles […] ne comportent pas un volet pédagogique pour apprendre à utiliser ces
lampes » (p. 46) et se contentent d’insister sur les bénéfices potentiels.
La seconde partie de son propos correspond à un changement d’échelle d’observation, Zélem
analyse l’inertie du marché à partir des « contraintes du système sociotechnique » (p. 47) qui
pèse sur les choix individuels. A l’échelle macrosociale, elle pointe l’incohérence entre les
prescriptions des pouvoirs publics et celles du principal fournisseur d’énergie en France.
Ce dernier prône une « culture du tout électrique » et promeut une progression du confort
interdisant « tout velléité de changement » (p. 51). L’auteur s’intéresse aussi à la perception
de la consommation d’électricité relativement « invisible » qui masque du même coup les
bénéfices économiques que peut attendre le consommateur de l’ampoule basse
consommation. Enfin, elle décrit l’univers symbolique de la « sobriété » associé à cette
technologie, socialement dévalorisant voir stigmatisant, par rapport à la culture dominante de
la société de consommation associée aux technologies d’éclairage classiques.
Pour analyser le choix d’adopter une ampoule basse consommation, nous utiliserons le
modèle de « l’itinéraire de décision » de Dominique Desjeux. Son objectif est d’analyser
« le processus d’acquisition d’un bien ou d’un service, en reconstituant la dynamique sociale
dans laquelle il est inséré, plutôt que de partir des arbitrages personnels de l’échelle microindividuelle ou des effets d’appartenance sociale ou de style de vie de l’échelle macro
sociale » (p. 90)251. Autrement dit, la méthode consiste à considérer la décision comme un
processus tout en restant centré sur l’échelle microsociale. Elle met notamment l’accent sur la
dimension dynamique de la décision, à travers les différentes étapes liées au produit (achat,
installation, usage, déchet) qui vont rétroagir sur l’acte d’achat par l’intermédiaire des
représentations. A chacune de ces étapes correspond un enjeu, des contraintes et des
incertitudes susceptibles de bloquer ou non l’acte d’achat.
Nous souhaitons montrer, d’une part que la décision de s’équiper en ampoule basseconsommation ne va pas de soi même pour un public militant ; d’autre part que l’adoption
d’une ampoule basse-consommation n’est pas neutre du point de vue des pratiques
d’éclairage. Elle s’accompagne de modifications dans les usages qui peuvent être considérées
comme des effets rebond c'est-à-dire un changement des pratiques limitant les économies
251
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2006.
213
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
attendues de l’installation d’une technologie plus performante. Nous partons de l’étape du
déchet pour remonter vers l’achat, en passant par l’installation et l’usage pour faire
apparaître comment les différentes incertitudes et contraintes se cristallisent au moment
où l’habitant est face au linéaire.
3.2.2 Le déchet : jeter des ampoules en bon état ?
Chez les militants interrogés, nous avons identifié deux logiques concurrentes de
remplacement des ampoules (massif ou progressif) qui visent toutes les deux à réaliser
des économies d’énergie.
D’abord, une logique de remplacement massif qui consiste à changer en une seule fois la
plupart des ampoules à filament par des modèles basse-consommation. « Quand je suis arrivé
ici il y avait 0 lampes basse-consommation, donc j’ai tout changé sauf une » (militant, seule).
Cette logique de remplacement massif correspond à une rationalité économique conforme aux
prescriptions de l’ADEME. L’investissement consenti étant récupéré par les économies au
niveau de la facture d’électricité. « Elles coûtaient relativement cher par rapport aux
ampoules classiques donc autant qu’elles se mettent à servir le plus vite possible. Ma sœur l’a
fait et a constaté un changement non négligeable sur sa facture » (militant, couple avec 1
enfant). Le remplacement massif peut être facilité par des offres promotionnelles compte tenu
du coût plus élevé de ces ampoules par rapport aux modèles classiques. « Pendant une
période de soldes j’en ai acheté plein et j’ai tout changé d’un coup, je n’ai pas attendu
qu’elles s’arrêtent » (militant, couple avec 1 enfant). Les anciennes ampoules en état de
fonctionnement sont alors rangées voire jetées.
A l’inverse, certains enquêtés adoptent une logique de remplacement progressif : ils attendent
que leurs ampoules à filament soient hors d’usage pour installer des modèles basseconsommation. « J’attends qu’elles grillent pour les remplacer, parce que c’est débile de les
remplacer si elles fonctionnent encore » (militant, seule). Cette logique conduit à retarder
l’équipement du logement et donc à limiter les économies d’énergie potentielles : « Je n’ai
aucune lampe basse-conso car les ampoules qui étaient là quand je suis arrivé marchent
encore » (militant, seule). Elle renvoie à une représentation de la consommation d’énergie qui
inclut « l’énergie grise » c'est-à-dire l’énergie consommée durant tout le cycle de vie du
produit, y compris la production, la distribution et le recyclage. « Ce n’est pas seulement la
question de l’énergie, c’est aussi celle du gaspillage, des déchets donc j’attendais que mes
214
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
vielles s’arrêtent pour acheter des basse-consommation » (militant, couple). Il s’agit ici de
restreindre la consommation de manière globale même si cela peut diminuer les économies
réalisées sur la facture. Cette représentation de l’énergie est sans aucun doute caractéristique
du public militant qui constitue notre échantillon. La logique de remplacement progressif est
d’ailleurs majoritaire dans l’échantillon, alors que la logique de remplacement massif ne
concerne qu’une enquêtée, vraisemblablement la moins sensibilisée. La logique progressive
nous donne donc un aperçu de ce que peut être une rationalité écologique radicale en matière
d’économie d’énergie, prenant en compte l’ensemble des impacts environnementaux du
produit et s’éloignant du même coup d’une logique consumériste où le consommateur serait
centré sur ses seuls intérêts individuels. On voit finalement, que pour les plus écologistes, il
est urgent de ne pas s’équiper en ampoule basse-consommation si les anciennes
ampoules même plus énergivores fonctionnent encore.
La question du recyclage des ampoules n’est pas abordée par les enquêtés bien que ce soit un
point critique puisque les ampoules basse-consommation contiennent des substances toxiques.
Il est probable que pour des individus sensibilisés aux questions environnementales, cette
précaution aille de soi, ce qui n’est pas nécessairement le cas pour le grand public. La dernière
campagne de sensibilisation consacrée à l’éclairage en 2010 se centre d’ailleurs sur
l’importance du recyclage des ampoules basse-consommation. Le message à destination des
particuliers s’ancre dans le registre de la vulgarisation scientifique en mettant en scène un
célèbre animateur d’une émission de télévision252. En effet, il est désormais inutile d’insister
sur les bénéfices, le consommateur n’ayant plus le choix de ses ampoules. En revanche, les
pouvoirs publics cherchent à faire évoluer les usages pour maîtriser les risques d’effets
pervers de la massification des ampoules basse-consommation. Nous verrons plus loin que ce
risque est mobilisé par certains experts pour mettre en cause le bien fondé de la
réglementation imposant le retrait des ampoules à filament.
3.2.3 L’utilisation : entre usages préexistants et effets rebond
A l’étape de l’utilisation nous allons aborder les deux dimensions de la pratique
énergétique. D’une part, comment les usages de l’éclairage peuvent constituer un frein à la
décision d’équipement en ampoule basse-consommation ? Puis, comment l’introduction d’une
nouvelle technologie d’ampoule s’accompagne d’une transformation des usages ?
252
Cette campagne, financée par Recylum, met en scène Mac Lesggy, présentateur de E=M6, émission
hebdomadaire de vulgarisation scientifique diffusée sur M6. Site internet : http://www.malampe.org/?q=videos
215
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
L’ampoule basse-consommation s’insère dans des pratiques préexistantes et un système
d’objets déjà en place, qui peuvent disqualifier la décision d’achat. En effet, certains usages
sont considérés par les enquêtés comme suffisamment économes et ne justifient pas
l’installation d’une lampe basse-consommation. C’est le cas des veilleuses et des
équipements pilotés par un variateur : l’utilisation d’une lampe halogène peut alors être
perçue comme moins consommatrice qu’une ampoule basse consommation quand il est utilisé
à faible intensité. « Sinon dans le séjour on a un halogène mais c’est pas pire qu’une ampoule
à incandescence si tu ne le mets pas à fond » (militant, couple). Par ailleurs, l’usage de
certaines pièces apparaît incompatible avec les ampoules basse-consommation compte tenu
des caractéristiques spécifiques de cette technologie. Ces ampoules mettent plus de temps que
la technologie à filament pour atteindre leur pleine luminosité : il y a un « temps de chauffe ».
Par conséquent, leur usage dans les pièces dont l’occupation est courte apparaît
inapproprié aux enquêtés. « Si tu mets des basse-consommation qui mettent 30 secondes à
s’allumer aux chiottes ce n’est pas un truc génial vu que justement on y reste 30 secondes »
(militant, colocation). Les espaces concernés sont principalement les pièces de service :
toilettes, salle de bains et cuisine, mais aussi les lieux de passage comme les couloirs.
On voit donc que la décision d’équipement en ampoule basse-consommation ne relève pas
uniquement d’une rationalité économique, elles intègrent aussi les configurations d’usages
antérieurs à la décision. Certaines de ces configurations ne sont pas a priori compatibles avec
les principes techniques de fonctionnement des écotechnologies. Cette inadéquation peut soit
conduire à disqualifier les ampoules basse-consommation soit amener, comme nous allons le
voir, des modifications dans les usages contre-productifs vis-à-vis de l’objectif d’économie
d’énergie.
L’adoption d’ampoule basse-consommation conduit à des modifications dans les usages
de l’éclairage qui apparaissent paradoxalement plus énergivores que ceux qui ont court
avec les ampoules à filament. « Depuis que j’ai mis des ampoules basse-consommation,
j’utilise plus mes lampes de la même manière » (militant, couple). Les enquêtés évoquent
deux catégories de changement dans leurs pratiques d’éclairage à la suite de l’installation
d’ampoules basse-consommation. Premièrement ils déclarent allumer davantage de lampes
car ils perçoivent la luminosité des basse-consommation comme plus faible que les
ampoules à filament. Pour certaines activités domestiques demandant une intense luminosité,
les basse-consommation s’avèrent insuffisantes même en cumulant plusieurs lampes. « Les
ampoules basse-consommation c’est un peu faible pour écrire, quand je travaille j’ai besoin
216
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
de lumière » (militant, couple). Les habitants complètent alors par le recours à des
technologies comme l’halogène, plus puissantes mais aussi plus énergivores.
Deuxièmement, la connaissance des caractéristiques spécifiques des ampoules basseconsommation induit une transgression de la norme d’extinction. En effet, le procédé de
fluorescence n’implique pas le même « scénario d’usage » que celui de l’incandescence pour
aboutir aux bénéfices escomptés c'est-à-dire aux économies d’énergie. D’abord, le temps de
chauffe pose problème lors des moments de circulation intensive entre les pièces renforçant
l’arbitrage avec « l’énergie humaine » dans le sens d’une absence d’extinction de la lampe.
« La petite lampe sur l’étagère c’est celle que je vais laisser allumé quand je quitte la pièce
parce que les lampes basse consommation elles mettent un certain temps avant de bien
éclairer » (militant, colocation). Ensuite, les enquêtés considèrent que la consommation
d’énergie des ampoules basse-consommation se concentre sur le moment de l’allumage.
« C’est l’allumage qui consomme comme une voiture » (militant, couple avec 1 enfant).
L’acte d’allumer est alors perçu comme plus consommateur que celui de laisser allumé, ce qui
favorise la transgression de la norme dominante d’économie d’énergie. Enfin, le temps de vie
des ampoules basse-consommation serait dépendant du nombre d’allumage et d’extinction
alors que la durée des technologies à finalement serait liée au temps d’utilisation.
« Comparativement elles vieillissent plus vite que les filaments, en les allumant et en les
éteignant » (militant, seule). Le fait de laisser allumer est alors perçu comme un facteur
d’usure moindre que le fait d’éteindre la lumière contribuant à limiter les pratiques
d’extinction systématique. « Dans la salle de bains et les toilettes j’hésite toujours à éteindre
parce que je sais que ce n’est pas bon pour les ampoules basse-consommation » (militant,
seule). Cette tactique correspond à la fois à une rationalité économique compte tenu du coût
d’acquisition élevé des ampoules basse-consommation, mais également à une rationalité
écologique prolongeant la durée de vie du produit et limitant ainsi la dépense « d’énergie
grise ». On voit ici que l’usage des technologies économes d’éclairage peut s’avérer
contradictoire avec la norme prescrite en matière d’économie d’énergie dans les pratiques
d’éclairage.
Les représentations des enquêtés sur le fonctionnement des lampes basse-consommation sont
pour une partie issues de l’observation et pour une autre liées à des connaissances expertes.
Le temps d’allumage ne nécessite pas une connaissance technique du fonctionnement des
ampoules mais une simple expérience d’utilisateur. En revanche les principes d’usure ou de
217
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
consommation ne relèvent pas d’un savoir profane car il suppose d’ouvrir la « boîte noire »253
de l’ampoule basse-consommation. Le niveau de connaissances techniques dont font preuve
certains des enquêtés nous semble lié à leur position (parfois professionnelle) de militant qui
suppose une acculturation avec les savoirs techniques experts. Ils constituent ce que MarieChristine Zélem désigne comme une « catégorie pionnière de consommateurs » (p. 46). Pour
ces derniers, la décision d’équipement en basse-consommation s’accompagne de
modifications dans les usages qui vont à l’encontre de la norme d’extinction systématique.
D’ailleurs, les enquêtés évoquent d’eux-mêmes un relâchement dans leurs pratiques
d’attention énergétique à la suite de l’installation d’ampoule basse-consommation. Ils
justifient ce changement par l’amélioration des performances de leur équipement qui les
affranchirait d’appliquer strictement la norme. « Je ne lésine pas sur l’éclairage, je ne me
limite pas parce que je n’ai pas honte de mon équipement » (militant, seule). La décision
d’équipement dans une technologie performante peut aboutir à une logique de
dédouanement vis-à-vis des pratiques économes, même chez des militants écologistes.
De plus, Zélem à bien montré le déficit d’information dans le grand public sur les « bonnes
pratiques » à adopter dans l’usage de ces nouvelles technologies d’éclairage. Les informations
disponibles sur les packagings ou dans les campagnes de sensibilisation étant beaucoup plus
tournées vers les bénéfices que vers les contraintes d’usages. Si on peut noter un changement
récent avec la campagne sur le recyclage, aucune action de communication n’a encore été
menée sur la question de l’allumage et de l’extinction. Pour la majorité des consommateurs le
déficit de connaissance technique sur l’ampoule basse-consommation laisse supposer une
reproduction du scénario d’usage des ampoules à filament. On peut donc s’attendre à des
effets pervers par rapport à l’objectif d’économie d’énergie : l’application de la norme
d’extinction systématique aboutit à une surconsommation et une usure prématurée de
l’ampoule. En effet, le « bon usage » des ampoules fluo-compactes ne peut aller de soi
puisqu’il nécessite une transgression de la norme d’économie d’énergie dominante.
3.2.4 L’installation introduit des incertitudes au moment de l’achat
Revenons à la question de la décision d’équipement en ampoule basse consommation en nous
intéressant maintenant à l’étape de l’installation. Elle consiste pour l’habitant à fixer
l’ampoule sur la lampe, ce qui suppose au préalable qu’il ait choisit une ampoule compatible
253
Nous empruntons la notion de « boîte noire » à Bruno Latour qui désigne ainsi l’ensemble des savoirs
techniques sur lequel repose le fonctionnement d’un objet technique et qui ne sont pas accessibles à l’utilisateur.
218
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
avec le luminaire. Comme le rappelle Zélem, le choix d’une ampoule, « objet banal », est en
réalité très complexe compte tenu de la diversité des paramètres que le consommateur doit
vérifier : culot, puissance, taille… Or le choix d’une ampoule basse-consommation ajoute
des éléments de complexité qui font peser une forte incertitude sur la compatibilité au
moment de l’achat. « Je ne sais pas si on peut mettre des ampoules basse-consommation sur
toutes les lampes » (militant, couple).
Les enquêtés évoquent plus particulièrement trois éléments de complexité. Premièrement la
forme des ampoules basse-consommation est souvent différente de celle des ampoules à
filament, notamment leur taille est souvent supérieure. « J’avais l’impression qu’elles étaient
plus grosses et qu’on ne pouvait pas les mettre dans nos lampes, à la fois au niveau du culot
et de la taille de l’ampoule » (militant, couple). Deuxièmement, les ampoules basseconsommation ne sont pas compatibles avec tous les types d’interrupteurs, notamment les
variateurs d’intensité. « Celle de l’escalier c’est une ampoule à filament parce que j’ai mis un
variateur et les ampoules basse-consommation c’est tout ou rien tu ne peux pas faire varier
l’intensité » (militant, seule). Troisièmement, les technologies
basse-consommation ne sont pas adaptées à tous les types de
luminaires, comme les spots (voir photo ci-contre) ou les
Photo n°14 : spots encastrés
incompatibles avec les
ampoules
halogènes. « Au début les ampoules basse-consommation
c’étaient que des tubes entrelacés donc ça n’allait pas »
(militant, seule). Compte tenu de la multiplicité des variables,
l’équation, déjà complexe, est encore moins facile à résoudre
pour le consommateur quand il s’agit d’une ampoule basseconsommation. Au moment où il se trouve en magasin, il peut
difficilement tester in situ la compatibilité technique de l’ampoule et du luminaire, à moins de
déménager son appartement dans le linéaire.
De plus, l’incompatibilité de certaines lampes avec les ampoules basse-consommation
suppose que l’habitant change ses luminaires s’il veut adopter cette technologie
économe. L’achat d’un luminaire représente non seulement un surcoût supplémentaire par
rapport au simple changement d’une ampoule, mais surtout il passe par l’abandon des
anciennes lampes avec lesquelles les habitants ont pu développer un attachement affectif,
comme tout objet ayant partagé la vie quotidienne d’un ménage. Dans l’appartement de
plusieurs militants, nous avons observé des lampes débranchées posées à même le sol (voir
photo ci-contre). Cette pratique de stockage momentanée des objets s’apparentent au
219
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
processus de « cooling » identifié par Dominique Desjeux dans
un ouvrage sur la fonction sociale des objets domestiques254. Il
Photo n°15 : luminaires
abandonnés
s’agit de « refroidir » la dimension émotionnelle de l’objet en
lui attribuant une signification nouvelle avant de s’en
débarrasser : « J’ai enlevé une lampe que j’ai posée par terre,
elle va rester là comme une antiquité » (militant, couple).
En outre, la nécessité d’un changement de luminaire inscrit la
décision d’équipement en ampoule basse-consommation dans le cadre d’un cours d’action
spécifique, celui de la décoration : « Je vais essayer de changer mon salon donc du coup je
vais changer les lumières » (militant, couple avec 1 enfant) ou encore de bricolage : « Je
voulais remplacer les néons existants par des néons basse-consommation mais il a fallu
changer l’armature parce que ce n’est pas les mêmes fiches » (militant, colocation). Cette
dimension supplémentaire réduit d’autant les occasions d’installation : le bricolage ou le
réaménagement demande à l’habitant des ressources en temps bien supérieures au
simple changement d’ampoule et sont trop impliquant pour être motivé par la seule logique
d’économie d’énergie.
On voit donc qu’à l’étape de l’installation, la décision d’équipement en ampoule basse
consommation se heurte à plusieurs incertitudes sur la compatibilité avec le luminaire. Si ce
dernier doit-être changé, la décision suppose de mobiliser d’autres pratiques sociales comme
le « cooling », le bricolage et la décoration.
3.2.5 L’achat : un surprix insurmontable ?
La dernière étape de l’itinéraire de décision d’équipement en ampoule basse-consommation
est celle de l’acte d’achat. Ce moment cristallise l’ensemble des contraintes et des incertitudes
identifiés dans les autres étapes. Ce sont les représentations associées à chacune de ces
étapes qui conditionnent le choix d’acheter ou non une ampoule économe. A celle du
déchet, la logique de remplacement des ampoules qui varie en fonction de la rationalité
prédominante : économique ou écologique. A celle de l’utilisation, les usages préexistants
perçus comme déjà économes ou incompatibles avec le temps de chauffe des ampoules basseconsommation. Mais aussi la contradiction entre les « bonnes pratiques » d’utilisation de ces
ampoules et la prescription de la norme d’extinction systématique. A celle de l’installation, les
254
DESJEUX Dominique (dir.), Objet banal, objet social. Les objets quotidiens comme révélateurs des relations
sociales, Editions de l’Harmattan, Paris, 2000.
220
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
incertitudes supplémentaires sur la compatibilité avec le luminaire et le passage par des
processus sociaux nécessaires au changement de luminaire.
Pour autant, l’étape de l’achat présente une contrainte spécifique : celle du surprix des
ampoules basse-consommation dont « le prix est en moyenne six à dix fois plus élevé que
celui des ampoules traditionnelles » (p. 41). Les experts se focalisent souvent sur ce critère
pour expliquer la faible diffusion des ampoules basse-consommation, arguant que les
consommateurs ne tiennent pas compte du coût global, c'est-à-dire des économies engendrées
par une moindre consommation. Mais ce raisonnement abstrait repose sur l’hypothèse d’une
meilleure fiabilité dans le temps des ampoules qui peut être mis en cause par la qualité de
l’installation électrique de l’appartement ou le mésusage. A l’inverse, le consommateur
applique un calcul économique basée sur une rationalité concrète, c'est-à-dire en tenant
compte de l’expérience accumulée sur la situation : « Je n’ai pas d’ampoule basseconsommation comme l’installation électrique n’est pas bonne les ampoules claquent souvent
donc je les change souvent. Ca coûterait trop cher ! » (militant, colocation).
Le mode d’occupation du logement conditionne également l’acceptabilité du surprix des
ampoules. Pour des personnes vivant seules et ayant des revenus modestes il peut en effet
s’avérer bloquant même en tenant compte des économies sur la consommation : « Je n’ai pas
non plus d’ampoule basse-consommation parce que c’est trop cher à l’investissement. En
Allemagne c’est le même prix que les ampoules normales » (militant, seule). En revanche,
l’occupation collective des logements par des couples ou des colocataires autorise un
partage du coût d’acquisition qui rend davantage surmontable le surprix. « Comme je
passais au BHV j’ai vu qu’il y avait une promotion 2 ampoules pour le prix d’une donc j’en ai
pris 15. Pour les grosses dépenses on demande avant mais pour les ampoules non parce que
ça fait à peine 15 euros par personnes donc j’ai pris l’initiative » (militant, colocation). Sans
omettre que dans le cas des résidences services (résidence étudiante, maison de retraite…) ce
ne sont pas les occupants qui supportent le coût du changement des ampoules mais le
gestionnaire du bâtiment.
Au final, le surprix, sur lequel se focalise les experts, est loin d’être le seul facteur
susceptible d’élucider la relative inertie du marché des ampoules basse consommation.
D’une part, l’acte d’achat n’est qu’une des étapes de la décision d’équipement et il faut tenir
comptes des contraintes associées au autres moment de l’usage. D’autre part, le surprix peut-
221
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
être atténué par les conditions d’occupation du logement si elles permettent un partage de
l’investissement voire affranchisse entièrement les occupants de l’investissement.
Nous proposons ci-dessous un schéma qui synthétise l’ensemble de l’itinéraire de décision
d’équipement en ampoule basse consommation :

Les étapes de l’itinéraire sont représentées sur fond vert dans un ordre inversé par
rapport à la chronologie des pratiques.

Les flèches rouges indiquent l’effet de rétroaction des contraintes présentes à chaque
étape sur celle de l’achat.

Les contraintes de la décision figurent sur fond rouge en face des étapes auxquelles
elles correspondent.

Les modifications d’usages à la suite de l’équipement en ampoule basseconsommation (effets rebond) sont représentées sur fond bleu.
Figure n°8: L’itinéraire de décision d’une ampoule basse-consommation
Nous allons maintenant voir comment les incertitudes et les contraintes qui organisent la
décision d’équipement en ampoule basse-consommation chez les ménages, sont aussi au
centre d’une controverse technique et scientifique sur la généralisation de ces ampoules.
222
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
3.3 Analyse d’une controverse technoscientifique sur les ampoules basseconsommation
3.3.1 Intérêt et méthode d’analyse des controverses
Nous proposons d’aborder l’échelle d’observation mésosociale à travers l’analyse d’une
controverse déclenchée, au printemps 2009, par le projet de loi sur l’interdiction des ampoules
à incandescence. Le débat porte sur les bénéfices engendrés par la généralisation des
ampoules basse-consommation et oppose les partisans et les adversaires du retrait des
ampoules à filament. Il nous semble intéressant de nous pencher sur cette controverse afin de
montrer qu’il existe, entre le niveau micro des pratiques domestiques et le niveau macro
des valeurs de la société de consommation, une échelle d’observation intermédiaire tout
autant explicative de la diffusion des ampoules basse-consommation. Pour Dominique
Desjeux, « l’échelle mésosociale se centre sur les acteurs sociaux en interaction stratégique
dans un système d’action institutionnel »255 (p. 69). Il s’agit de porter le regard, non plus sur
les individus ou la société, mais sur les acteurs collectifs qui participent à la construction
sociale des politiques publiques et des marchés qui vont conditionner les pratiques sociales.
Cette échelle d’analyse est complémentaire des deux autres, car elle permet de faire apparaître
les conflits d’intérêt et les rapports de pouvoir entre les organisations, qui ne sont pas visibles
aux échelles micro et macrosociale. C’est cette échelle que nous privilégierons dans la
troisième partie de la thèse consacrée à la gestion professionnelle de l’énergie et du chauffage
dans les immeubles existants. Mais il nous a paru opportun de la mobiliser pour l’étude de la
diffusion des ampoules basses-consommation afin de compléter notre première approche
micro et l’approche macro de Marie-Christine Zélém.
Pour analyser cette controverse nous nous sommes inspirés des travaux de Bruno Latour qui
est un des premiers à avoir montré l’importance des controverses dans l’évolution des
connaissances scientifiques et les processus d’innovation sociotechniques256. Dans un ouvrage
publié en 2010, Cogitamus : six lettres sur les humanités scientifiques257, il précise les notions
nécessaires à l’analyse sociologique des sciences et des techniques. Il y définit la controverse
comme « toutes les positions possibles allant du doute le plus complet […] jusqu'à la certitude
255
DESJEUX Dominique, La consommation, Collection Que-Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2006.
Par exemple : LATOUR Bruno, Pasteur : guerre et paix des microbes, Editions Métailié, Paris, 1984.
LATOUR Bruno, Petites leçons de sociologie des sciences, Editions La Découverte, Paris, 1996.
257
LATOUR Bruno, Cogitamus : six lettres sur les humanités scientifiques, Editions La Découverte, Paris, 2010.
256
223
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
incontestable ». Dans l’introduction de son cours258, Latour précise : « un débat ayant en
partie pour objet des connaissances scientifiques ou techniques qui ne sont pas encore
assurées ». Autrement dit, il est question de « connaissances non stabilisées » qui mettent en
jeu « des savoirs spécialisés ». Il propose une méthode d’analyse qui repose sur la « mise
en bulle » des énoncés, c’est-à-dire reconstituer la « situation d’interlocution » et les
conditions de production du savoir à la fois sociales et matérielles. Latour évoque
d’ailleurs brièvement le cas des ampoules basse-consommation dans son ouvrage : « Je savais
qu’il y avait une dispute à propos des nouvelles lampes fluorescentes – elles sont chères,
difficiles à recycler – mais je ne savais pas qu’il y avait un retour aux lampes à incandescence
et que le département de l’énergie américain considérait que le remplacement des anciennes
ampoules avait été, en Amérique, une débâcle » (p. 40). La situation américaine anticipe
quelque peu sur la situation française où le bilan du retrait des ampoules à incandescence n’a
pas pu encore être établi puisque ce retrait ne sera total qu’en 2012. L’analyse de la
controverse en amont de la loi, ne prétend pas suivre de manière orthodoxe les principes de
méthode élaborés par Bruno Latour. En effet, elle se base sur une documentation insuffisante
pour dresser une véritable « cartographie de controverse » : 3 tribunes de presses, 1 billet sur
un blog, et une question d’un député au gouvernement. Néanmoins, ces 5 sources nous
permettent une première analyse des différents acteurs impliqués, des « points de désaccord »,
et des registres d’argumentation utilisés. Cette étude partielle de la controverse permet de
souligner la situation d’incertitude qui caractérise la définition des politiques de maîtrise
de l’énergie. On verra notamment qu’une partie de ces incertitudes résultent d’un déficit de
connaissance des pratiques domestiques au niveau microsocial.
3.3.2 Les acteurs de la controverse et les réseaux d’expertise
La première prise de position que nous avons pu identifier au sujet de l’interdiction des
ampoules à filament est celle de Rémy Prud’homme dans le journal économique Les
Echos. Il publie le 10 mars 2009, une tribune intitulée : « La lampe basse-consommation, une
idée faussement lumineuse »259, dans laquelle il dénonce les effets pervers de l’interdiction
à la fois pour le consommateur et pour l’environnement. Il s’agit pour lui « d’une idée à
moitié cuite […] comme les éoliennes, les biocarburants… ». L’auteur se présente dans cette
tribune comme économiste et professeur émérite à l’Université Paris XII. Son site internet
258
Site de Bruno Latour, http://www.bruno-latour.fr/cours/index.html¸ Novembre 2010.
PRUD’HOMME Rémy, « La lampe à basse consommation, une idée faussement lumineuse », Les Echos, 10
mars 2009.
259
224
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
personnel260 montre que ce retraité de l’enseignement supérieur a également eu une activité
d’expertise nourrie sur l’énergie et les transports auprès d’organismes nationaux (Ministère
des Finances, Conseil d’Analyse Economique…) et internationaux (Banque Mondiale…).
Outre ses interventions dans de nombreux clubs et fondations politiques, c’est un habitué des
prises de position publiques, souvent polémiques, au sujet de la politique environnementale.
Il définit lui-même ses contributions comme « politiquement incorrectes » et cette sélection de
titres de ses tribunes récentes publiées dans la presse nationale suffit à s’en convaincre :
« Faux gains et vrai coûts du Plan Bâtiment » (Le Figaro, 3 janvier 2008) ; « Le fiasco du
bonus-malus automobile » (Les Echos, 22 décembre 2008) ; « L’écologie ne crée pas
d’emploi » (Les Echos, 10 – 11 juillet 2009) ; « Les trois péchés de la taxe carbone » (Les
Echos, 5 janvier 2010). A plusieurs reprises, il a défendu le chauffage électrique, au côté de
l’association Sauvons le Climat, dans une autre controverse sur le « contenu en CO2 de
l’électricité »261, en s’opposant à l’association NégaWatt.
Sauvons le Climat et NégaWatt sont deux associations loi 1901 rassemblant divers experts sur
les questions énergétiques et environnementales. Elles ont toutefois une vision radicalement
opposée vis-à-vis de la place du nucléaire : Sauvons le Climat défend le nucléaire comme une
solution au problème du réchauffement climatique ; alors que NégaWatt prône la sobriété
énergétique et a pris position à plusieurs reprises contre le choix politique du « tout électrique,
tout nucléaire »262. Les visions contraires de ces deux organismes sont perceptibles à
travers les scénarii prospectifs qu’elles proposent : le scénario NégaWatt263 contre le
scénario Négatep présent sur le site de Sauvons le Climat264. Sans renter dans le détail, le
simple examen des noms choisis pour les scénarii permet de prendre la mesure de
l’antagonisme. Pour NégaWatt, il s’agit en priorité de diminuer toutes les consommations
d’énergie, y compris les « watts » électriques. Pour Sauvons le Climat, c’est la diminution des
« tep » (tep = tonnes équivalent pétrole) qui doit être prioritaire, le recours accru à l’électricité
260
Site internet de Rémy Prud’homme : http://www.rprudhomme.com/¸ Novembre 2010.
DESSUS Benjamin, « Tout électrique, tout nucléaire, tout effet de serre ? », Mediapart, mardi 23 décembre
2008.
NIFENECKER Hervé, « Benjamin Dessus, refaites vos calculs », Site de Sauvons le Climat,
mardi 20 janvier 2009.
PRUD’HOMME Rémy, « Chauffage: comment un petit chiffre évince l'électricité au profit du gaz », Les Echos,
30 mars 2010.
DESSSUS Benjamin, « Le rendement d’une centrale nucléaire n’est pas une question d’opinion ! », Les Échos,
vendredi 23 avril 2010.
262
NégaWatt, « La pointe électrique : zéro pointé », Communiqué de presse, 1er décembre 2009.
http://www.negawatt.org/telechargement/PointeElec/nW%20Pointe%20elec%20Communique%20011209.pdf
263
Scénario NégaWatt,
http://www.negawatt.org/telechargement/Scenario%20nW2006%20Synthese%20v1.0.2.pdf, 2006
264
Scénario Négatep, http://www.sauvonsleclimat.org/new/spip/IMG/pdf/negatep-2010.pdf , 2010
261
225
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
est, dans ce cadre, considéré comme une solution. L’incertitude centrale autour de laquelle
s’organise le désaccord entre les deux groupes d’expert se situe précisément sur la question
des émissions de CO2 liées à l’électricité. Nous verrons qu’elle a une importance toute
particulière pour comprendre la position des acteurs dans la controverse sur les ampoules
basse-consommation.
Plus globalement, les propositions de ces deux réseaux d’expertise renvoient à une vision
différente de la place du consommateur d’énergie dans la dynamique de réduction des
consommations. Pour Sauvons le Climat, il n’est pas question de restriction de la
consommation dans les pratiques des habitants, les problèmes environnementaux doivent être
traités par l’offre et en particulier par un recours accru au nucléaire qui n’émet pas
directement de CO2. A l’inverse, pour NégaWatt, le consommateur est au cœur de la
problématique environnementale et de sa résolution. La première étape du scénario proposée
est la « sobriété » c'est-à-dire la réduction des besoins en énergie au strict nécessaire. Elle
consiste selon eux à « réduire les gaspillages par des comportements rationnels et des choix
individuels et sociétaux » (p. 2)265. Ils prennent d’ailleurs en exemple l’utilisation de la
lumière naturelle pour s’éclairer, qui correspond à une des tactiques d’économie d’énergie
identifiées chez les militants écologistes. Il s’agit donc bel et bien d’une transformation en
profondeur des pratiques des consommateurs et donc de la demande d’énergie. Les solutions
technologiques ne viennent que dans un deuxième et troisième temps avec « l’efficacité » et le
recours aux « énergies renouvelables ». Les besoins énergétiques irréductibles des
consommateurs devant être comblés par l’utilisation de technologie propre et sans risque,
d’où un désaccord sur la place nucléaire. Pour Zélém, cette priorité donnée à une action sur la
demande et donc les consommateurs expliquerait l’attention portée par les politiques à la
démarche NégaWatt. « Ce scénario ayant en grande partie recours à la responsabilité
citoyenne de chaque consommateur, les gouvernements occidentaux n’y sont pas
insensibles » (p. 142). Il nous semble que cette interprétation mérite d’être relativisée car la
démarche proposée par NégaWatt n’a pas rencontré un écho particulier auprès des politiques
et des médias grand public266. En revanche, les visions antagonistes développées par les deux
réseaux d’expertise soulignent que les choix écologiques ne sont pas univoques mais pluriels.
265
Scénario NégaWatt,
http://www.negawatt.org/telechargement/Scenario%20nW2006%20Synthese%20v1.0.2.pdf, 2006
266
Cette affirmation a été contredite par l’accident nucléaire de Fukushima qui a remis la question de la place du
nucléaire au centre du débat public en France. Dans ce contexte le scénario NégaWatt a connu un regain d’intérêt
de la part des média grand public et des politiques.
226
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Ils sont sous-tendus par différentes idéologies politiques qui mettent l’accent sur des registres
d’action variés.
Une seconde prise de position publique vient conforter la première seulement quelques jours
plus tard, le 26 mars 2009, Marcel Boiteux publie un édito dans le magazine Valeurs
Actuelles, intitulé « Faut-il changer l’ampoule ? »267. Même si le titre porte un point
d’interrogation, le sous-titre permet de situer cette publication dans le camp des
adversaires de l’interdiction des ampoules à incandescence : « Petit guide des idées
fausses en matière d’éclairage ». L’auteur met en avant ses titres scientifiques, outre sa
formation de normalien et d’agrégé de mathématiques, il a été Président de l’Institut des
Hautes Etudes Scientifiques et de l’Institut Pasteur. Marcel Boiteux précise également ses
anciennes fonctions à la tête d’EDF de 1967 à 1987, période de pleine expansion pour le
nucléaire en France, dont il est un des principaux artisans. Il est d’ailleurs toujours
aujourd’hui Président d’honneur d’EDF, fonction honorifique mais néanmoins active comme
le montre ses prises de position publiques en faveur de l’augmentation du prix de l’électricité
en France268. Enfin, il n’est pas anodin de souligner l’appartenance de Marcel Boiteux à
Sauvons le Climat comme le montre ses diverses publications sur le site269 de l’association.
On voit une fois de plus qu’une prise de position individuelle dans l’espace public prend sens
par rapport à un acteur collectif si l’on parvient à reconstituer le réseau des interactions.
La réponse aux critiques de la réglementation interdisant les ampoules basse-consommation
ne tarde pas à arriver puisque dès le 6 avril 2009, Serge Orru, directeur du WWF France,
publie une tribune dans Les Echos270. Elle est intitulée, en réponse au titre choisit par Rémy
Prud’homme : « Une idée vraiment lumineuse ». Ce texte prend clairement position pour
l’interdiction des ampoules à filament et défend de façon générale le caractère ambitieux
des décisions politiques issues du Grenelle de l’Environnement. Il analyse les « faiblesses
du décompte de Rémy Prud’homme » et dénonce la critique systématique des politiques
environnementales qui est devenue « un créneau à occuper ». Le WWF est connu du grand
public pour avoir attirer l’attention sur les espèces en voies de disparation : son logo
représente un panda et ses campagnes de sensibilisation ont connu un fort écho médiatique
dans les années quatre vingt-dix. Outre la biodiversité, le WWF mène également des actions
267
BOITEUX Marcel, « Faut-il changer l’ampoule ? », Valeurs Actuelles, 26 mars 2009.
Compte rendu d’un rapport sur la libéralisation du marché de l’électricité visible dans la revue Futuribles du
25 Mai 2007.
269
Publications de Marcel Boiteux sur le site de Sauvons le Climat :
http://www.sauvonsleclimat.org/new/spip/spip.php?auteur9
270
ORRU Serge, « Une idée vraiment lumineuse », Les Echos, 6 avril 2009.
268
227
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
sur la lutte contre le réchauffement climatique comme l’atteste son appartenance au Réseau
Action Climat. Le RAC est une fédération d’associations locales et nationales engagées dans
la lutte contre les changements climatiques, telles que Greenpeace ou les Amis de la Terre
pour ne citer que les plus connues. Le RAC est lui-même rattaché à Climate Action Network,
regroupant sur cette cause plus de 450 associations à travers le monde. Il nous semble
intéressant de remarquer que Sauvons le Climat ne fait pas partie du Réseau Action Climat.
Plus encore, le RAC s’est félicité dans un communiqué de presse271 que la nouvelle
réglementation thermique prenne en compte le caractère polluant du chauffage électrique.
Cette prise de position dénonçant le lobbying du « gang des grille-pain » contre le Grenelle
place clairement le WWF et le RAC du coté de l’Association NégaWatt qui prône une
réduction globale des consommations d’énergie, électricité et nucléaire compris.
Une autre prise de position, plus confidentielle, vient renforcer le camp des défenseurs de
l’interdiction des ampoules traditionnelles. Il s’agit d’un billet publié par Anthony
Mazzenga le 12 avril 2009 sur son blog personnel et intitulé « Eclairage basseconsommation : le retour de l’obscurantisme »272. C’est cet ingénieur qui a attiré notre
attention sur la controverse autour des ampoules basse-consommation, ce dernier ayant assuré
pendant deux années le tutorat de thèse au sein de l’entreprise commanditaire. Il nous a
semblé intéressant de prendre en compte sa publication dans la mesure où elle prolonge le
raisonnement proposé par Serge Orru du WWF. Anthony Mazzenga publie régulièrement sur
son blog des articles au sujet de l’efficacité énergétique des bâtiments et des technologies gaz.
Par exemple : « Des technologies gaz naturel pour les bâtiments très performants de demain »
(janvier 2009) ; « Les produits gaz : enjeux d’innovation » (février 2010) ; « Quel potentiel de
développement du biométhane en France ? » (juillet 2010). Si son blog mentionne clairement
sur la page d’accueil que « les opinions exprimées n’engagent que leur auteur », on ne peut
ignorer que l’auteur en question occupe des fonctions au sein du Groupe GDF Suez dont
l’essentiel du chiffre d’affaires en France est assuré par la vente et la distribution de gaz
naturel. On peut dès lors situer ses positions du coté de la défense des intérêts du gaz naturel
dont le principal concurrent pour les usages domestiques reste l’électricité. La convergence de
sa prise de position, certes personnelle, avec celle d’une association environnementale
défendant l’interdiction des ampoules basse-consommation, permet de mettre en cause la
vision qui voudrait que les intérêts des entreprises soient systématiquement opposés aux
271
RAC-F, Le MEEDDM résiste au « gang des grille-pain » : un exploit à renouveler !,
MAZZENGA Anthony, Eclairage basse-consommation : le retour de l’obscurantisme, Blog personnel, Avril
2009. Consultable à l’adresse : http://amazzenga.wordpress.com/
272
228
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
intérêts des associations dans le cadre des controverses sur l’environnement. Les
alliances et les oppositions dans les controverses technoscientifiques se font et se défont aux
grés des synergies et des antagonismes entre organisations qui varient en fonction des
thématiques abordées. Une convergence peut apparaître autour d’un choix technologique, les
ampoules basse-consommation, en même temps qu’un antagonisme profond existe, sur la
place des énergies fossiles par exemple.
Le dernier acteur de la controverse est le député UMP des Yvelines Jacques Myard qui
dans une question au gouvernement demande de « lever l’interdiction des ampoules
électriques à incandescence et de rétablir le libre choix du consommateur »273. Le député
dénonce le caractère unilatéral de la mesure qui « semble-t-il a été prise sur le seul argument
de la consommation électrique des nouvelles ampoules alors que d’autres facteurs rentrent en
compte ». En effet, il inclut dans son argumentaire d’autres aspects comme l’impact sur
l’emploi et reprend certains de ceux qui avaient été traités par les experts réticents à
l’interdiction en les pondérant à la lumière des critiques des partisans. Par ailleurs, il faut aussi
souligner que ce député est Président du Cercle Nation et République, un club politique dont
le site publie régulièrement des points de vue sur la politique énergétique plutôt favorables au
nucléaire274. L’étude de la chronologie des prises de position sur l’interdiction des ampoules à
filament montre que l’intervention du député auprès du Premier Ministre arrive quelque temps
après celle des autres experts, elle est publiée au journal officiel le 20 octobre 2009. Peut-on
alors l’interpréter comme le résultat de l’influence des groupes de pression pro-nucléaire à
travers divers réseaux d’experts (Sauvons le Climat) et club politique (Cercle Nation et
République) ? Dans cette hypothèse, il s’agit alors d’un cas d’échec du lobbying de ces
mêmes réseaux puisqu’à ce jour la réglementation est maintenue. Le Ministère de l’Ecologie à
d’ailleurs publié une réponse, le 9 février 2010, aux critiques soulevées par Jacques Myard
quelques mois plutôt.
Avant de s’intéresser aux registres d’argumentation mobilisés, on peut déjà tirer deux
enseignements de l’analyse de la « situation d’interlocution » dans la controverse sur les
bénéfices de la généralisation des ampoules basse-consommation. Premièrement, derrière les
questions présentées comme écologiques et la définition des politiques environnementales, on
voit apparaître d’autres enjeux de nature économique et l’action de personnalités cherchant à
273
MYARD Jacques, Question écrite au gouvernement n°61179, 20 cotobre 2009, Journal Officiel.
Site du Cercle Nation et République, http://www.nationetrepublique.fr. Voir notamment la rubrique
« Ecologie / énergie » du site : Une politique énergétique pour la France (Mars 2009) et le résumé du livre de
Bruno Comby, Le nucléaire : avenir de l’écologie (Avril 2009).
274
229
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
défendre les intérêts des organisations qu’ils représentent. Il apparaît clairement que la
polémique sur les ampoules basse-consommation cache une autre controverse sur la place du
nucléaire dans le mix énergétique de demain. A travers le débat technique, écologique ou
économique, l’enjeu central est en fait la décision politique que chacun cherche à influencer.
Deuxièmement, ces actions de lobbying ne sont pas univoques. Elles incluent dans le jeu deux
camps opposés au milieu duquel se trouve la réglementation. Ces camps pouvant associer des
organisations variées, associations comme entreprises, qui s’allient le temps de la controverse
pour défendre des intérêts convergents.
3.3.3 L’évolution des registres d’argumentation de la controverse.
Après avoir étudié les acteurs de la controverse et leur position dans les réseaux scientifiques
et politiques, nous allons maintenant analyser les arguments qu’ils utilisent pour justifier leur
prise de position. Nous avons pu identifier trois registres d’argumentation distincts dans la
controverse sur l’interdiction des ampoules à incandescence : technique posant la question
de l’efficacité de la mesure en matière d’économie d’énergie ; économique portant sur ses
conséquences au niveau du pouvoir d’achat et de la croissance ; écologique à propos des
effets de la généralisation des ampoules basse-consommation sur l’environnement et la santé
des consommateurs. Nous essayerons de façon plus marginale de retracer la dynamique de la
controverse en soulignant l’évolution des registres employés au fil des différentes prises de
position. L’intérêt de cette analyse est de montrer qu’au niveau méso-social, les
représentations ne sont pas explicatives de l’action des organisations. C’est l’intérêt qui est le
moteur de l’action des organisations, et les connaissances qu’elles mobilisent sont utilisées
pour justifier leur position.
Le registre technique est le premier à être utilisé par Rémy Prod’Homme qui souligne que
« le point crucial, facile à vérifier en approchant la main d’une ampoule allumée, est qu’une
lampe qui éclaire produit de la chaleur ». Il va même jusqu'à poser une équivalence entre les
ampoules à filament et le convecteur électrique, le procédé technique de dégagement de
chaleur étant le même, à savoir l’effet Joule. Or les ampoules basse-consommation reposent
sur un autre procédé technique, la fluorescence, et rejettent « 13 fois moins de calories » que
leurs aînées incandescentes car « elles utilisent surtout l’énergie consommés pour produire de
la lumière ». L’auteur en tire la conséquence que les économies d’énergie générées au
niveau de l’éclairage vont être annulées par de nouveaux besoins en chauffage des
bâtiments, selon le principe des vases communicants. « Tous les physiciens consultés vous
230
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
diront qu’il va falloir chauffer d’avantage ». Autrement dit, il place l’interdiction des lampes à
incandescence sur le terrain de l’inanité, leur remplacement par des ampoules basseconsommation étant inutile en matière de réduction des consommations d’énergie.
Dans sa contribution, Marcel Boiteux reprend l’argument selon lequel « ce que l’on perd en
lumière, on le regagne en chaleur ». Il concède cependant qu’il n’est pas valable pour certains
usages : « éclairage extérieur, éclairage d’été dans une pièce climatisée, éclairage durable de
pièce volontairement chauffée ». Mais surtout il ajoute un second argument technique plaidant
contre la généralisation des ampoules basse-consommation : « les effets secondaires des
usages intermittents ». Il met en garde sur l’effet des nouvelles contraintes d’usage : « ces
lampes doivent chauffer un certain temps avant de donner tout leur éclat » et « ces lampes ne
doivent pas être constamment manipulées » ce qui incite les utilisateurs à laisser allumer. A
partir du cas des bâtiments tertiaires dont certains ont procédé a des remplacements massifs de
leurs ampoules par des modèles basse-consommation, il déduit que « ces ampoules
consomment cinq fois moins mais fonctionnent dix fois plus ». Si ces ampoules portent une
promesse d’économie d’énergie « intrinsèque », dans la pratique la réduction de
consommation ne serait pas au rendez-vous. Il considère l’interdiction des ampoules à
filament comme « contre-productive » et propose une adaptation de la réglementation
consistant à interdire les ampoules basse-consommation « pour tous les usages intermittents :
couloirs, cages d’escaliers, WC et minuterie ». A la critique relativement abstraite de
Prud’Homme se basant sur les procédés techniques, Boiteux ajoute une critique plus concrète
soulignant une évolution des usages contraires à l’objectif recherché.
Le premier contre-feu à la critique de l’interdiction des ampoules à filament est allumé par
Serge Orru du WWF qui se place moins sur le registre technique, que sur le plan économique
et écologique. Toutefois, il introduit la notion de confort thermique et sa gestion par les
habitants qui permet de relativiser l’inanité des ampoules basse-consommation en
matière d’économie d’énergie. D’abord, le chauffage par les ampoules serait essentiellement
« un chauffage du plafond [qui] dans la plupart des logements français mal isolés n’est pas
optimal pour réchauffer ». Puis, ce mode de chauffage non maîtrisé « réduit le confort
thermique des Français en été, voire augmente l’utilisation de la climatisation ». Enfin, les
pratiques de réglage du chauffage qui ne passent pas toutes par un « thermostat augmentant
automatiquement la puissance de chauffage » pour compenser la perte de chaleur due à
l’installation des ampoules basse-consommation. En introduisant la question des usages du
chauffage, Serge Orru invalide, au moins partiellement, le raisonnement de Prud’Homme qui
231
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
se base uniquement sur le procédé technique. Cependant, le président du WWF ne répond pas
à la critique, formulé par l’ex-Président d’EDF, sur les usages énergivores liés aux
caractéristiques de l’ampoule basse-consommation.
Anthony Mazzenga, reprend lui aussi le raisonnement de Rémy Prud’Homme, tout en
l’élargissant pour mieux le contredire. « Les pertes [en chaleur] dégagées par les
réfrigérateurs anciens, les appareils en veilles ou encore la télévision qui n’a pas été éteinte
constituerait un bon moyen de chauffage ». Il souligne aussi que ce raisonnement ne tient pas
compte tenu des pratiques de gestion du confort par les occupants : « Nous avons plutôt
l’habitude d’ouvrir nos fenêtres en cas de surchauffe que de penser à emmagasiner la chaleur
« gratuite » dégagée par nos équipements [électrique] ». Au final « la surprenante philosophie
sous-jacente » de l’article de Rémy Prud’Homme conduirait « à se contenter de la
performance de l’effet Joule », c'est-à-dire du chauffage électrique, pour chauffer les
logements et à s’interdire d’autres modes de chauffage « avec des performances 2 à 4 fois
supérieures ou encore l’utilisation d’énergies renouvelables ». Plutôt que de s’interdire
l’installation d’équipements électriques plus efficaces, il serait préférable d’inciter à
l’adoption de mode de chauffage performant. Si le débat permet de montrer que le
chauffage par les ampoules n’est pas optimal, en revanche il ne résout pas la critique de
Boiteux sur l’utilisation plus intensive des ampoules basse-consommation par rapport aux
ampoules traditionnelles. Nous avons vu que ces contraintes d’usage constituaient déjà une
incertitude pour les consommateurs au niveau microsocial.
D’ailleurs, la question au gouvernement posée par le député Myard, privilégie cette dernière
critique et relègue celle des gains en matière de chauffage à la fin de son texte : « les
économies en consommation sont relatives puisque les ampoules traditionnelles produisent
davantage de chaleur, faisant économiser les utilisateurs sur le chauffage ». Il insiste
beaucoup plus, au début de son texte, sur le fait « que la longévité des nouvelles ampoules n’a
pas été démontrée en utilisation courante, mais seulement en utilisation continue ». Il effectue
ensuite une opération de traduction transformant cette incertitude technique liée aux
usages intermittents en coût pour les ménages. « Dans ces conditions, le consommateur
verra un prix d’achat exploser pour un objet indispensable à la vie courante, sans retour sur
investissement ». Le passage au registre économique étant davantage susceptible de rallier les
politiques que l’inanité de la mesure en matière d’efficacité technique.
232
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
Le registre économique est aussi abordé par Rémy Prud’Homme au niveau du pouvoir
d’achat des ménages que l’interdiction des ampoules traditionnelles pourrait contribuer à
diminuer. Il se livre à un calcul macroéconomique afin de montrer que l’investissement
n’est pas rentable pour les ménages. « Le bilan est négatif pour les consommateurs, ils y
perdent environ 2 milliards ».
Pour arriver à cette conclusion, il additionne les gains
potentiels sur la facture en matière d’éclairage et ceux liés à la meilleure fiabilité des
ampoules basse-consommation que l’on remplace « tous les cinquante ans contre tous les six
ou sept ans » pour les ampoules à filament. Puis, il compare ces gains cumulés à
l’investissement nécessaire pour remplacer l’ensemble du parc d’ampoules en France : « ces
deux gains ont un coût : 7 milliards, l’achat maintenant de 700 millions d’ampoules à 10
euros ». Enfin, il renforce son argument en évoquant l’arrivée prochaine sur le marché d’une
nouvelle technologie d’éclairage, le LED, qui pourrait « rendre obsolète ces ampoules bassesconsommation ». En évoquant le pouvoir d’achat des ménages, Rémy Prud’Homme cherche à
rallier la sphère politique particulièrement préoccupée par cette question en temps de crise
économique. Marcel Boiteux n’aborde pas directement le registre économique même s’il
figure en creux dans sa tribune. D’une part au niveau de son raisonnement sur l’inefficacité de
la généralisation des ampoules basse-consommation qui n’engendrerait pas d’économie sur la
facture. D’autre part, quand il évoque les menaces qui pèsent sur « l’immense marché des
ampoules électriques ».
Dans sa réponse à Rémy Prud’Homme, Serge Orru du WWF critique le calcul économique
qui aboutit à la non rentabilité des ampoules basse-consommation pour les ménages. Plus
précisément sa critique porte sur une des hypothèses choisies : le prix d’achat d’une
ampoule basse-consommation qui serait surestimé. « Libre à lui d’acheter les ampoules qui
ne sont pas les moins chères. Mais gageons que les Français préféreront, eux, achètent celles
qui coûtent moins de 5 euros et qui sont disponibles sur le marché ». En divisant le prix
d’achat des ampoules basse-consommation le gain global serait de « 1,5 milliard » là ou
Prud’Homme parle d’une perte de « 2 milliards ». Il est intéressant de noter que le point de
désaccord se fassent sur le prix d’achat des ampoules basse consommation, car Marie
Christine Zélem a bien montré qu’il existait une diversité des prix sur les linéaires
introduisant la confusion dans l’esprit du consommateur.
Le député Myard reprend les arguments économiques de Prud’Homme tout en y introduisant
une dose d’incertitude mise en lumière par les partisans de la mesure. « Il n’est pas dit
qu’elles seront un véritable facteur de baisse de la facture énergétique sur une période donnée,
233
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
ni pour les ménages, ni pour les entreprises ». Mais surtout, il ajoute un argument
économique essentiel pour les politiques, celui de l’emploi. « L’interdiction des ampoules
électriques fabriquées en France au profit des ampoules dite « basse-consommation »
fabriquées en Chine ». C’est avec cet élément « portant atteinte à l’emploi en France » qu’il
ouvre et ferme son argumentation, ce qui montre le poids qu’il souhaite lui donner. Plus
généralement, l’ensemble les arguments techniques et écologiques évoqués par les acteurs du
débat sont retraduits sur un registre économique. Par exemple, celle du recyclage des
ampoules devient un coût « qui pourrait être beaucoup plus élevé que les ampoules
traditionnelles » et qui « est encore largement supporté par la collectivité ». Alors que le débat
d’experts traite l’ensemble des effets possibles de la mesure, la traduction des connaissances
au niveau politique semble se focaliser sur le registre économique au niveau du pouvoir
d’achat des ménages comme de la croissance économique du pays.
Le registre écologique est traité par Rémy Prud’homme qui évoque en fin de tribune et sans
insister « les radiations nocives » et le « mercure » que contiennent les ampoules bassesconsommation. Il propose de « faire fi du principe de précaution » pour se concentrer sur une
autre conséquence écologique du remplacement des ampoules à filament : « les rejets de
CO2 » qui devrait doubler en raison du « chauffage compensatoire ». Alors que l’éclairage est
entièrement assuré par l’électricité, le chauffage est lui assuré pour les deux tiers par le gaz et
le fioul « qui rejette quatre ou cinq fois plus de CO² que le kWh électrique français,
principalement hydraulique et nucléaire ».
Marcel Boiteux place aussi le registre écologique à la fin de son argumentation, mais à la
différence de Prud’Homme, il ne fait qu’une allusion à « l’effet de serre qui importe en
matière énergétique et pas l’économie d’énergie en elle-même ». Il souligne davantage les
externalités négatives des ampoules basse-consommation qui expliquerait un prix plus
élevé « que leur sœurs à incandescence parce qu’elles contiennent des substances rares et dont
les déchets toxiques devront être gérés avec attention ». On peut noter un léger déplacement
du registre écologique qui passe du réchauffement climatique à la rareté de ressources.
Serge Orru élude la question des matières premières et de leur nocivité pour se concentrer sur
celle du réchauffement climatique, sa tribune étant explicitement adressé à Rémy
Prud’Homme. Contrairement à l’avis de ce dernier, Sergo Orru prétend que la généralisation
des lampes basse-consommation « permet de réduire les émissions de CO² de 8 millions de
tonnes, et non de les augmenter de trois millions ». Pour démontrer sa proposition il introduit
234
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
la notion de « période de pointe » c'est-à-dire les moments où la consommation
d’électricité est la plus forte et qui sont aussi ceux où les ménages utilisent le plus la lumière
(le soir et le matin en hiver). Or lors de ces périodes, la production électrique n’est pas
majoritairement nucléaire mais fait appel à des centrales thermiques émettrices de CO2
(charbon, gaz, fioul). C’est donc une nouvelle méthode de calcul des émissions de CO2 liée à
la production d’électricité que Orru propose de prendre en compte. On retrouve ici la
controverse sur le contenu CO2 de l’électricité, déjà évoqué dans l’analyse des acteurs, et qui
est sous-jacente à celle sur l’interdiction des ampoules à filament.
Anthony Mazzenga prolonge la critique de Serge Orru en introduisant « un principe
fondamental de l’économie de la production électrique : l’appel des moyens de production par
coût marginaux ». C’est ce principe qui explique qu’en période de forte consommation
d’électricité, les producteurs « ont tout intérêt à arrêter en premier lieu les centrales les plus
coûteuses, donc les centrales thermiques » qui sont aussi les plus polluantes. Au final « toute
baisse de la consommation électrique dans ces plages horaires se traduit par une économie de
gaz, de charbon et de fioul, donc une forte économie en CO² ». C’est bien l’utilisation d’une
autre méthode de calcul des émissions de CO² de l’électricité, dites « marginales », qui
permet aux partisans de l’interdiction des ampoules à filament de souligner les gains
écologiques de la mesure.
Bruno Latour a déjà souligné le rôle joué par les « dispositifs » dans la résolution des
controverses. L’exemple canonique est la controverse qui opposa, dans la seconde moitié du
XIXème sicèle, Pasteur et Pouchet sur l’origine des maladies, le premier plaidait pour
l’existence de microbes alors que le second prônait la génération spontanée. Dans un de ses
ouvrages275 Latour démontre que le laboratoire, dispositif expérimental inventé par Pasteur, a
été l’élément décisif pour convaincre l’Académie des Sciences. Pouchet, lui étudiant les
organismes vivant dans leur environnement naturel, dans la tradition des découvertes de
Darwin aux Iles Galápagos. Dans la controverse sur les lampes basse-consommation, on
constate également que c’est la mobilisation d’un nouveau dispositif, ici une méthode de
calcul, qui permet de clore le débat écologique sur la question des émissions de CO2.
En revanche, la controverse reste ouverte sur la « question du recyclage et de la toxicité des
matériaux utilisés » qui, selon Mazzenga, « mérite des analyses de cycle de vie […] dépassant
le cadre de l’article ». Autrement dit, il s’agit là encore d’un dispositif de calcul des impacts
275
LATOUR Bruno, Les Microbes : guerre et paix, Editions Métailié, Paris, 1984.
235
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
environnementaux, prenant en compte toutes les étapes de la trajectoire d’un produit et pas
uniquement sa consommation d’énergie en fonctionnement. Ce que montre l’analyse de cette
controverse c’est l’intrication des choix politiques en matière d’économie d’énergie avec les
théories scientifiques modélisant les effets sur l’environnement des différentes technologies.
Alors que le débat entre experts se concentre sur la question des émissions de CO2, elle n’est
pas évoquée par le député Myard, les partisans de la mesure ayant vraisemblablement réussi à
démontrer son inexactitude par la mobilisation d’une nouvelle méthode de calcul. C’est un
aspect beaucoup plus incertain qu’évoque Jacques Myard dans sa question au gouvernement
insistant d’ailleurs sur le respect du « principe de précaution ». Il relève la nocivité possible
des ampoules basse-consommation « qui contiennent du mercure, produit notoirement
dangereux et polluant » et donc « les risques sanitaires en cas de bris accidentel ». Mais aussi
« le rayonnement électromagnétique […] qui font partie des cancérigènes possibles selon
l’OMS ». On voit ici que le principe de précaution inscrit dans la constitution276 lui
permet d’utiliser les incertitudes scientifiques pour justifier sa demande de retrait de
l’interdiction des ampoules à filament. C’est d’ailleurs essentiellement sur ce point que
porte la réponse du Ministère de l’Ecologie277 qui évoque les normes permettant de limiter le
taux de mercure, les recherches en cours les effets du rayonnement électromagnétique, la
structuration de la filière de recyclage. Il est intéressant de constater que le Ministère
réintroduit la question du réchauffement climatique qui avait été évincée dans la question du
député. « L’éclairage contribue à un usage de pointe de l’électricité, nécessitant dans la
plupart des cas des moyens thermiques de production émettant des gaz à effet de serre ». En
faisant cela le Ministère valide en quelque sorte la méthode de calcul des émissions de CO2
liée à l’électricité portée par les experts partisans de l’interdiction des ampoules à filament.
3.4 Conclusion de chapitre
L’analyse de cette controverse montre que les contraintes et les incertitudes identifiées au
niveau microsocial dans les décisions et les usages des ménages, sont aussi présentes au
niveau méso-social dans les débats technoscientifiques qui participent de la définition des
choix politiques. On comprend dès lors l’inertie qui a pu caractériser le marché des ampoules
basse-consommation pendant plusieurs années, et on peut légitimement penser que leur
imposition par la réglementation ne réglera pas complètement la question de la sobriété des
276
277
Article 5 de la Charte de l’Environnement, loi constitutionnelle n°2005 – 205 du 1er mars 2005.
MEEDDM, Réponse au député Myard publiée au Journal Officiel le 9 février 2010, page 1394.
236
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
usages électriques. Un objet aussi « banal » qu’une ampoule, comme le souligne Marie
Christine Zélem, cache en réalité une étonnante complexité, aussi bien dans les pratiques
sociales que dans les choix politiques. L’efficacité technique de la généralisation des
ampoules basse consommation en matière d’économie d’énergie n’est pas assurée. D’une
part, pour la déterminer les experts bloquent sur une méconnaissance des pratiques des
ménages, les scénarii d’usage qu’ils proposent relevant plus d’hypothèse que d’une
observation empirique. D’autre part, l’interaction entre les usages de l’éclairage et les
pratiques de gestion de la chaleur que nous avions repérée au niveau microsociale se retrouve
au niveau mésosocial. Ces éléments confirment l’importance d’une meilleure connaissance
des pratiques domestiques de consommation d’énergie des ménages afin de faire progresser le
débat scientifique et de mieux outiller les choix politiques. On peut observer également le
décalage entre la focalisation du débat au niveau mésosocial sur la rentabilité théorique des
ampoules basse-consommation pour les ménages, alors que l’importance de ce critère au
niveau microsocial dépend non seulement des effets de situation (mode d’occupation du
logement, promotion commerciale sur les ampoules…) mais aussi de toutes les autres étapes
de l’itinéraire de décision. Enfin la discussion sur le caractère écologique des ampoules basseconsommation n’échappe pas complètement au consommateur sensibilisé à ces questions qui,
on l’a vu, peut prendre en compte « l’énergie grise » (concept indigène équivalent à celui de
cycle de vie) dans sa logique de remplacement des ampoules.
L’élucidation du processus de diffusion d’une innovation environnementale suppose de
mettre la focale en parallèle sur plusieurs échelles d’observations. L’échelle microsociale
où l’on voit apparaître les pratiques domestiques préexistantes dans lesquelles vont s’insérer
l’innovation, mais aussi les différentes étapes de la décision et les contraintes qui vont
conditionner le choix de faire rentrer ou non cet objet dans l’espace domestique. Mais aussi
l’échelle mésosociale qui met en lumière les mécanismes d’élaboration des décisions
politiques visant à soutenir la diffusion des pratiques et des objets économes. La mise en place
de ces mesures n’a rien d’évident au vu des conflits d’intérêt entre les organisations
influençant la décision politique et les nombreuses incertitudes sur les bénéfices à attendre de
la massification d’une innovation verte. La prise en compte du niveau mésosocial (et pas
uniquement des niveaux micro des pratiques et macro des valeurs) nous apparaît d’autant plus
essentielle que l’introduction de toute nouvelle technologie, « verte » ou non, s’accompagne
le plus souvent de controverses technoscientifiques influençant les choix politiques. Pour
rester dans le domaine de l’éclairage, on peut citer celle qui est survenue à propos de la
237
Partie 1 : La consommation d’énergie à travers les pratiques domestiques des militants écologistes
dernière technologie d’éclairage mise sur le marché et portant également une promesse
d’économie d’énergie. D’après, l’ANES278, les lampes à LED ou électroluminescentes
comporterait des risques pour la santé des personnes âgées et des enfants. Sur la question des
ampoules basse-consommation, comme sur les autres thèmes abordés dans cette thèse, nous
souhaitons démonter, avec Dominique Desjeux279, l’intérêt d’une connaissance mobile,
c'est-à-dire qui fait varier les points de vue et les échelles d’observation pour faire apparaître
les différentes facettes d’un phénomène complexe.
278
Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail,
http://www.afssa.fr/Documents/AP2008sa0408.pdf¸ Novembre 2010.
279
DESJEUX Dominique, Les Sciences Sociales, Collection Que-Sais-Je, Editions des PUF, Paris, 2004.
238
Partie 2
Les pratiques thermiques des locataires,
où la construction du confort
Chapitre 4
La chaleur domestique : un besoin socialisé et spatialisé
Chapitre 5
Les pratiques thermiques alternatives au chauffage : tactique d’économie
d’énergie ou ajustement au système technique
Chapitre 6
Les usages du chauffage : des marges de manœuvre différenciées en fonction
des systèmes techniques
Chapitre 7
Le « chauffage central » : carrefour paradoxal du confort moderne et des
économies d’énergie
239
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
INTRODUCTION DE PARTIE
Le chauffage est la principale consommation d’énergie domestique des ménages : il
représente en moyenne 65 % de la dépense d’énergie totale en résidentiel. A propos du
chauffage on a l’habitude d’opposer le confort et les économies d’énergie. Tout se passe
comme si le terme de « confort » était synonyme de superflu ou de laisser aller et l’expression
« économie d’énergie » impliquait une attitude de responsabilité ou de modération. Une
réduction des consommations d’énergie à travers les comportements irait nécessairement de
pair avec une restriction en matière de confort pour les habitants. La réflexion que nous avons
menée dans le cadre de notre travail de thèse nous amène aujourd’hui à penser le contraire.
Les conceptions dominantes du confort thermique et des économies d’énergie ne
s’opposent pas mais reposent au contraire sur une idéologie commune : « le chauffage
central ». L’idéal de confort thermique véhiculé par les systèmes techniques de chauffage et
le discours commercial qui les accompagne est celui d’une température homogène dans
l’ensemble du logement quelque soit les conditions extérieures. Dans le même temps, les
politiques de maîtrise de l’énergie préconisent aussi une température unique sous la forme
d’un discours prescriptif, de la réglementation ou des normes techniques. Pour autant, il ne
s’agit pas de la même température et c’est de là que vient l’opposition classique entre confort
et économie d’énergie. Alors que la norme sociotechnique de confort se situe plutôt autour de
20°C voire 21°C ; la norme prescrite par les politiques publiques est de 19°C.
L’idéologie du chauffage central repose sur l’idée que le confort thermique est de disposer
d’une température de chauffage uniforme pour l’ensemble du logement. A travers
l’observation empirique des pratiques de chauffage dans l’espace domestique, nous allons
montrer que l’idée d’une température unique pour l’habitat est une vision réductrice de la
réalité sociale telle qu’elle est vécue par les habitants. La construction du confort ne s’appuie
pas sur une mesure objective de la température mais sur toute une diversité de pratiques et
d’objets qui permettent d’atteindre la sensation de confort thermique. Cette élaboration est
loin de se limiter à la seule utilisation du chauffage qui ne constitue qu’un des éléments d’un
système thermique plus large. Dès lors l’injonction portée par les pouvoirs publics de réduire
la température de chauffage à 19°C n’a que peu d’effet sur les pratiques concrètes dans
l’espace domestique. Ce n’est pas en demandant une baisse des températures que l’on
240
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
parviendra à réduire les consommations d’énergie de chauffage mais en favorisant
d’autres modes de gestion de la chaleur dans le logement.
Quand on se positionne à l’échelle d’observation macrosociale, il paraît difficile
d’envisager une réduction des consommations d’énergie pour le chauffage en raison des
mécanismes en jeu. Dans une étude280 réalisée en 2009, le CREDOC propose de définir le
confort comme « un processus de recherche continue, par les individus d’une maximisation
du confort, qui semble constituer un invariant anthropologique commun à toutes les
sociétés ». Les auteurs reprennent la théorie de la consommation de Veblen qui montre que
« la consommation fonctionne selon un double principe d’ostentation et d’imitation ». Les
classes bourgeoises manifestent leur supériorité en adoptant les dernières technologies et des
standards de confort élevés définissant ainsi un idéal pour l’ensemble de la société.
L’ascension sociale des classes populaires passe alors par l’adoption de ces mêmes techniques
et normes de confort qui sont aussi des marqueurs d’une position sociale. Cette approche est
tout à fait pertinente au niveau de la société car elle pointe du doigt une dynamique propre au
phénomène de consommation qui entraîne une demande accrue de confort associée à une
augmentation de la consommation d’énergie.
Nous proposons une approche du confort thermique à l’échelle d’observation microsociale
pour faire apparaître les potentialités de réduction de la consommation d’énergie dans les
pratiques. La question que nous posons ici est : comment les habitants construisent le confort
thermique à l’intérieur de leur logement ? L’observation empirique des ménages nous
amène à définir le confort thermique comme un système de pratiques et d’objets qui
visent à gérer la sensation de bien-être physique procurée par la chaleur. En interrogeant
les individus sur le chauffage nous nous sommes rapidement rendus compte qu’il n’était pas
possible de réduire le confort thermique à l’utilisation des équipements de chauffage, et
encore moins au réglage d’une température. Si ces usages sont bien un élément important du
système, les enquêtés évoquent également des besoins en chaleur qui varient
considérablement en fonction des individus et des situations. Mais aussi des pratiques
domestiques, autre que l’utilisation du chauffage, et qui contribuent à atteindre la sensation de
confort, nous les désignerons par la notion de « pratiques thermiques ». Il nous paraît essentiel
de décrire l’ensemble des éléments du système des pratiques thermiques dans la mesure où ils
conditionnent le recours au chauffage, le réglage de la température et donc la consommation
280
MARESCA Bruno (dir.), La consommation d’énergie dans l’habitat : entre recherche de confort et impératif
écologique, Cahier de recherche n°264, CREDOC, Paris, Décembre 2009.
241
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
d’énergie qui en découle. La prise en compte des pratiques concrètes de gestion de la chaleur
dans le logement permet d’explorer d’autres leviers de réduction des consommations
d’énergie que l’injonction classique à diminuer la température de chauffage. Nous proposons
ci-dessous une modélisation inductive de la consommation d’énergie de chauffage dans
l’espace domestique.
Figure n°9 : Le système des pratiques thermiques
La consommation d’énergie de chauffage (carré rouge) pour un logement dépend bien sûr des
usages du chauffage (vert). Plus les habitants sollicitent leur installation de chauffage plus la
consommation d’énergie sera importante. En amont, ces usages sont influencés de manière
marginale par l’attitude des habitants à l’égard du mode de chauffage qui dépend des
représentations associées (gris). Mais surtout les usages du chauffage sont conditionnés par le
niveau des besoins thermiques des habitants plus ou moins frileux (bleu). Ainsi que, par
l’ensemble des pratiques thermiques alternatives au chauffage qui contribuent à atteindre la
sensation de confort sans consommer d’énergie (rouge). Plus les habitants mettront en œuvre
de pratiques thermiques plus les sensations de froid, véritable déclencheurs des usages du
chauffage, seront rares.
Cette partie sera consacrée à l’étude du système de pratiques et d’objets qui construisent
le confort thermique à l’intérieur du logement. Après avoir présenté la méthodologie
utilisée pour explorer les pratiques de chauffage des locataires sociaux, nous analyserons un
par un les éléments du système. Premièrement, nous verrons que la chaleur constitue un
242
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
besoin primaire pour l’individu mais que ce besoin diffère en fonction des personnes et des
situations. Nous montrerons que le besoin de chaleur n’est pas seulement une donnée
physiologique mais aussi le résultat de divers processus sociaux. Deuxièmement, nous
analyserons les pratiques thermiques qui participent à la construction de la sensation de
confort. Nous ferons apparaître que le chauffage est loin d’être le seul moyen d’avoir chaud
chez soi, et que bien d’autres pratiques non consommatrices d’énergie sont utilisées par les
habitants. Troisièmement, nous mettrons en lumière que les usages du chauffage sont
façonnées par les différentes technologies de chauffage qui n’offrent pas les mêmes marges de
régulation aux habitants. Nous insisterons sur l’importance des savoirs techniques mais aussi
des interactions sociales à l’intérieur du logement pour comprendre les usages du chauffage et
les consommations d’énergie associées. Quatrièmement, nous reviendrons sur cette norme
sociotechnique du « chauffage central » pour montrer comment elle s’est institutionnalisée à
travers l’histoire. Nous mettrons en évidence un paradoxe : l’idéal contemporain du confort
thermique et la prescription des économies d’énergie repose sur cette même conception d’une
température homogène dans l’ensemble du logement.
243
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
PREALABLES METHODOLOGIQUES
Pour approfondir la question des consommations d’énergie de chauffage nous avons choisi de
mener une enquête sur le logement social. Le choix de s’intéresser à ce secteur correspond en
premier lieu à l’engagement que nous avons pris au début de la thèse auprès du
commanditaire, à savoir réaliser un terrain en HLM et un terrain en copropriété. En matière
d’économie d’énergie, le logement social présente une situation particulière : la séparation
systématique entre l’utilisateur du logement et le décideur des travaux. En tant que locataires
les habitants ne sont pas décisionnaires des choix collectifs concernant leur immeuble, c’est le
bailleur social qui reste le décideur final comme propriétaire. Toutefois, les locataires
conservent des marges de manœuvre au niveau des usages du chauffage dans l’espace
domestique. C’est cette dimension des pratiques de chauffage que nous allons investiguer
dans cette partie, en complétant les données issues des entretiens avec des locataires
sociaux avec celles provenant des militants écologistes.
L’enquête de terrain que nous avons mené sur le logement social comporte également des
entretiens avec des professionnels dont l’analyse fera l’objet de la troisième partie de cette
thèse. En effet, l’analyse de l’action des professionnels relève à la fois d’une autre échelle
d’observation et d’une autre approche théorique. Alors que les pratiques des locataires dans
l’espace domestique s’analysent à une échelle microsociale, les interactions entre les
professionnels sont visibles à l’échelle mésosociale. Dans ce dernier cas, les enquêtés sont
interrogés sur leur activité professionnelle en tant que représentant d’une organisation et
d’une fonction. Pour les entretiens avec les locataires, nous avons utilisé l’approche
ethnographique qui se centre sur l’observation des pratiques sociales avec une optique
résolument descriptive. Pour les entretiens avec les professionnels nous avons utilisé une
approche stratégique plus synthétique qui porte une attention particulière aux intérêts des
acteurs et aux rapports de pouvoir.
Le recrutement des locataires avec l’aide des bailleurs sociaux
Pour recruter des locataires sociaux nous avons conclu un partenariat informel avec
trois organismes de logement social. En effet, il paraissait difficile de pénétrer dans les
immeubles pour faire du porte à porte ou de solliciter les gardiens sans l’autorisation du
244
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
propriétaire des lieux. Les termes de l’échange se résument ainsi : les bailleurs nous ont aidés
à définir des immeubles à enquêter et à contacter les familles, de notre côté nous leur avons
restitué oralement les résultats de notre étude lors d’une présentation. Ces partenariats
informels ont donné lieu à plusieurs réunions afin de définir les modalités de recrutement des
ménages, ce qui nous a aussi permis de collecter de l’information sur le bailleur. L’accès aux
familles a été rendu possible par l’appui des personnels de proximité en contact avec les
locataires. Après avoir choisi conjointement des immeubles, nos contacts ont missionné les
agences de gestion locative pour effectuer un pré-recrutement. Si les familles étaient d’accord
sur le principe de l’entretien, le bailleur nous transmettait leurs coordonnées et nous prenions
directement rendez-vous avec elles afin de bien préciser le cadre de l’entretien. Nous avons
cherché à contrôler les informations fournies aux locataires avant l’entretien en rédigeant une
lettre qui a servi de support aux personnels de terrain. Il est intéressant de noter que la
fonction des « personnels de proximité » sollicités par le siège pour contacter les familles a
varié selon les bailleurs. Dans certains cas il s’agissait des gardiens travaillant dans les
immeubles alors que dans d’autres il s’agissait des chargés de gestion locative travaillant dans
les agences. Cela nous renseigne sur le degré de proximité qu’il peut exister entre une
organisation et ses usagers.
Un échantillon diversifié de 26 ménages dans 9 immeubles HLM
La construction de l’échantillon significatif de locataires sociaux s’est effectuée en trois
temps, d’abord dans le choix des organismes HLM situés dans des zones géographiques
différentes, ensuite dans le choix des immeubles avec les bailleurs, enfin dans le recrutement
des ménages habitants ces immeubles. Nous avons enquêtés dans des logements sociaux
situés dans trois régions françaises : le Nord, l’Ile de France et l’Aquitaine. Au départ, le
choix de varier les zones géographiques était une exigence de l’entreprise, les ingénieurs
raisonnent à partir des « zones climatiques » de la réglementation thermique qui ont un impact
sur la consommation de gaz. Cette demande nous a paru d’autant plus légitime que le
chauffage est le seul poste de consommation à varier significativement en fonction des
régions, ce qui n’est pas le cas pour l’eau chaude ou l’électricité. En outre, cette contrainte
s’est avérée très féconde pour la recherche en créant de la diversité à plusieurs niveaux.
D’abord, en termes de système technique, l’architecture des immeubles et les équipements de
chauffage varient considérablement en fonction des régions. Alors qu’en Ile de France nous
avons surtout enquêté dans des immeubles en béton équipés d’un chauffage collectif, en
Aquitaine nous avons travaillé sur des immeubles en centre-ville et même en zone rurale
245
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
équipés de toute une diversité de mode de chauffage. Ensuite, le climat spécifique de la région
semble avoir une influence sur les pratiques de chauffage : que ce soit les compétences des
habitants du Nord à se protéger du froid, ou les sensations de froid accentuées par l’humidité
du bord de mer de la côte basques. Enfin, nos voyages nous ont confrontés à un événement
climatique extrême : la « tempête de Klaus » qui a touché le 24 janvier 2009 tout le Sud-Ouest
de la France et détruit partiellement la forêt des landes, événement qui s’est retrouvé dans le
discours des enquêtés.
Photo n°16 : Immeubles enquêtés en Ile de France, dans le Nord et en Aquitaine
Nous avons pris le parti d’enquêter plusieurs familles au sein d’un même immeuble à la fois
pour des raisons pratiques et théoriques. D’une part, ce choix diminue la quantité de travail
nécessaire aux bailleurs pour nous mettre en contact avec les familles. D’autre part, il se
justifie par le choix d’une approche interactionniste qui refuse l’hypothèse de déterminisme
de la technique sur les comportements. Multiplier les entretiens dans un immeuble c’est ainsi
se donner la possibilité d’observer des variations dans les pratiques de chauffage. Nous avons
travaillé sur 9 immeubles correspondant chacun à une petite étude de cas. Tous ces
immeubles on en commun d’être des logements sociaux même si l’un d’entre eux a le statut
246
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
d’une copropriété-mixte dont une partie des appartements ont été achetés par des particuliers.
La diversité de l’échantillon d’immeubles se résume à trois critères : le type de bâti, le type de
chauffage et la situation géographique. D’abord, les 9 immeubles ont été construits à
différentes époques, même si 5 d’entre eux datent des Trente Glorieuses comme la majorité
des logements HLM. On retrouve du même coup une diversité dans l’architecture : certains
sont de type « Grand Ensemble » alors que d’autres sont des immeubles en pierre issu d’une
politique de curetage urbain du bailleur. Nous avons même pu enquêter dans un « collectif à
l’horizontal » c'est-à-dire un ensemble de maisons mitoyennes. Ensuite, l’échantillon
comporte des modes de chauffage variés : individuel au gaz (n=2), convecteurs électriques
(n=2) et surtout chauffage collectif (n=5) qui équipent 60 % du parc de HLM au niveau
national. Enfin, les contextes urbains dans lesquels sont situés ces immeubles sont assez
hétérogènes au niveau social comme géographique. Des communes en périphérie de Paris où
la majorité des logements sont des HLM, une banlieue aisée de la métropole lilloise qui est la
commune française où le montant moyen de l’ISF est le plus important281. Des immeubles
situés dans le centre-ville de Bayonne comme des logements en pleine forêt dans une
commune rurale des Landes.
L’échantillon significatif se compose au final de 26 ménages de locataires sociaux et
présente une relative diversité sociodémographique. Tous les ménages sont locataires mis
à part un couple de copropriétaires d’un appartement situé dans une « copropriété mixte ».
L’échantillon des locataires sociaux présente des profils variés en matière de configuration
familiale et de cycle de vie282. On trouve dans l’échantillon, 11 couples sans enfants, 8
couples avec enfants, 4 familles monoparentales et 3 personnes vivant seules. Cette diversité
se retrouve logiquement au niveau de la taille des logements même si le nombre de pièces ne
correspondent pas toujours au nombre d’occupants. Ainsi nous avons rencontré une famille
nombreuse où 10 personnes occupent un cinq pièces, à l’inverse plusieurs couples vivent dans
des 3 pièces ou plus, l’une d’entre elles étant souvent attribuée à un occupant intermittent.
L’échantillon de locataires est aussi diversifié en matière de cycle de vie : l’âge du chef de
famille est de plus de 60 ans pour 11 familles, compris entre 30 et 60 pour 10 familles et de
moins de 30 ans pour cinq familles. En revanche, on ne retrouve pas la même hétérogénéité
sur les niveaux de diplômes et la situation professionnelle. Plus de la moitié des locataires ont
281
Le Figaro, Impôts : Croix reste championne de l’ISF devant Neuilly, Novembre 2008
http://www.lefigaro.fr/impots/2008/10/28/05003-20081028ARTFIG00262-croix-reste-championne-de-l-isfdevant-neuilly-.php
282
Contrairement à l’échantillon des militants écologistes très homogène sur l’âge.
247
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
un diplôme inférieur au Baccalauréat, un équilibre probablement influencé par la
surreprésentation des plus de 60 ans dans notre échantillon. Au niveau de la situation
professionnelle l’essentiel de l’échantillon est composé de personnes occupants ou ayant
occupé des emplois de salariés non cadres. On peut toutefois observer des différences de
revenus notables entre les ménages retraités ou mono-actifs d’une part, et les ménages biactifs
d’autre part. Cette convergence des niveaux de diplôme et des catégories professionnelles se
comprend dans la mesure où les logements sociaux ont vocation à loger des individus de
classes populaires ou moyennes inférieures.
Un autre élément de diversification de l’échantillon est l’ancienneté d’occupation c'est-à-dire
le nombre d’années depuis lequel la famille est installée dans le même appartement. La
distribution de ce critère est la suivante : moins de 4 ans pour 7 ménages, entre 4 et 9 ans pour
9 familles et plus de dix ans pour près de la moitié de l’échantillon soit 12 ménages. Derrière
ces chiffres se cache en réalité toute une diversité de trajectoire résidentielle qui interroge la
fonction sociale du secteur des HLM. Dans les discours politiques le logement social est
souvent présenté comme une étape d’un parcours résidentiel ascendant devant conduire à la
primo-accession. La fonction du logement social dans les trajectoires bigarrées de nos
enquêtés peut être ramené à quatre grandes catégories283. « Le logement de toute une
vie » pour des personnes ayant toujours vécu dans le parc social et n’ayant pas de projet
d’accession à la propriété. « Le logement retraite » pour des personnes âgées ayant quitté une
maison individuelle dont ils étaient propriétaires et qui devenait trop difficile à assumer
(charges, entretien…). « Le premier logement » pour de jeunes couples ayant récemment
quitté le domicile parental ou des couples avec enfants ayant un projet d’accession à la
propriété. Enfin, « le logement refuge » pour des actifs célibataires ayant connu une rupture
familiale, ils étaient parfois propriétaires d’une maison individuelle avec leur ex-conjoint, ils
ont souvent des enfants à charge ou en garde alternée. On voit donc que le logement social n’a
pas toujours fonction de « tremplin » vers le marché privé puisqu’il accueille des personnes
ayant déjà été propriétaires ainsi que des personnes n’ayant pas les moyens de se loger dans le
parc privé.
283
Il s’agit d’une typologie qualitative qui n’a pas de valeur statistique mais met en lumière le sens d’un
logement HLM dans une trajectoire de vie.
248
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Des entretiens semi-directifs approfondis avec observation du domicile
Le type d’entretien mené avec les locataires sociaux reprend le modèle de ceux que nous
avons réalisé avec les militants écologistes mais en se centrant sur le chauffage. Ils ont été
effectués à domicile pendant une durée variant d’une heure trente à trois heures. L’anonymat
des propos a été garanti aux enquêtés en début d’entretien, tout particulièrement vis-à-vis du
bailleur social afin de créer les conditions de confiance adéquates. Leur discours a été recueilli
par l’intermédiaire d’une prise de notes, complétée immédiatement après l’entretien pour
limiter la perte d’information. Quand cela était possible les entretiens étaient menés avec
le couple ce qui a permis de créer une dynamique favorable à la verbalisation, les
enquêtés ne rebondissant pas seulement sur les questions de l’enquêteur mais aussi sur les
propos du conjoint. Nous avions prévu au départ d’interroger systématiquement les enfants
par l’intermédiaire d’un jeu, mais cela n’a pas été possible en raison de la difficulté de
s’assurer de leur présence et de la durée déjà longue des entretiens avec les adultes. Nous
avons toutefois pu avoir plusieurs conversations informelles avec des enfants et des
adolescents en marge de l’entretien avec leurs parents. A la fin de l’entretien, nous procédions
à une visite commentée du logement avec les enquêtés en prenant des photos des objets
évoqués par les enquêtés. Le passage dans les différentes pièces était l’occasion pour les
enquêtés de compléter leurs propos en situation.
Le guide d’entretien comportait des thèmes et questions ouvertes sur le chauffage : ses
représentations et le rapport au confort, les pratiques de chauffage en général et par pièce, les
relations avec les acteurs professionnels, la perception de la consommation d’énergie et le
budget chauffage, et une histoire de vie centrée sur le chauffage. Dès les premiers entretiens
nous avons été surpris par la réaction des locataires sociaux à l’évocation du mot
« chauffage ». La première partie de l’entretien s’est bien souvent transformé en une
catharsis de l’insatisfaction éprouvée à l’égard des nombreux problèmes que
rencontrent les habitants avec le chauffage. Dans ce contexte, l’interrogation sur les
économies d’énergie est passée au second plan car elle était en décalage avec la réalité
quotidienne vécue par les locataires.
Pour l’écriture de cette partie nous avons également mobilisé les données empiriques
issues de l’enquête sur les militants écologistes qui sont aussi tous locataires. Ils ont été
interrogés sur les pratiques de consommation d’énergie en général dont le chauffage fait
partie. La comparaison des données empiriques montre qu’il n’existe pas de différence
249
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
fondamentale au niveau des pratiques entre les militants écologistes et les locataires sociaux.
Ce constat confirme une fois de plus que les pratiques de consommation d’énergie ne sont que
marginalement dépendantes de l’opinion sur l’environnement. Nous avons néanmoins repéré
quelques pratiques déviantes chez les militants qui nous ont servi de révélateur pour certains
mécanismes valables pour l’ensemble de l’échantillon.
Nota bene sur les verbatim
Dans le texte, les extraits d’entretien sont suivis d’un codage indiquant entre parenthèse, le
statut de l’enquêté et le système de chauffage.

(locataire) pour les locataires de HLM et (militant) pour les jeunes écologistes qui sont
aussi des locataires

(radiateurs collectifs) : système de chauffage collectif par radiateurs. La mention
« thermostatique » précise que les radiateurs sont équipés de robinet permettant de
régler la chaleur. En l’absence de mention cela signifie qu’il s’agit de simple robinet
d’arrêt. La mention « répartiteurs » indique que les radiateurs sont pourvus de
compteurs individuels de chaleur. En l’absence de mention cela signifie que les
charges de chauffage sont réparties à la surface chauffées.

(plancher chauffant) : un système de chauffage collectif où chaque logement est
chauffé par le sol sans possibilité de régler la température.

(individuel gaz) : l’appartement dispose d’une chaudière individuelle au gaz raccordée
à un réseau de radiateurs hydrauliques chauffant chacune des pièces.

(convecteurs) : chaque pièce est équipée d’un convecteur électrique indépendant.

(insert) : cheminée disposant d’un foyer fermé et alimenté par du bois.
250
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
CHAPITRE 4
LA CHALEUR DOMESTIQUE : UN BESOIN SOCIALISE ET
SPATIALISE
Dans le sens commun, le confort renvoie davantage au registre du désir plus qu’à celui de la
nécessité. On parle par exemple de la « médecine de confort » pour désigner les médicaments
qui soulagent le patient des désagréments de la maladie sans pour autant le soigner. On dit
aussi d’une personne réfractaire aux joies du camping qu’elle « aime son (petit) confort » pour
signifier un attachement aux conditions matérielles de la vie citadine. Quant à l’expression
« zone de confort » elle délimite les activités qu’un individu réalise avec aisance sans
éprouver de difficulté. Le terme de confort est donc associé à l’idée de superflu et peut
prendre une tournure morale quand on culpabilise l’excès de confort. Pourtant dans sa
dimension thermique, le confort nous semble être un besoin humain fondamental relevant au
moins autant de la nécessité que du désir.
L’économiste John Maynard Keynes nous propose une grille d’analyse des besoins humains
qui nous aide à positionner le besoin de chaleur. Dans un article des années trente284, il
distingue les « besoins absolus » des « besoins relatifs ». Les premiers sont absolus « en ce
sens que nous les éprouvons quelque soit la situation de nos semblables » alors que les
seconds sont relatifs « en ce sens que nous les éprouvons si leur satisfaction nous procure un
sentiment de supériorité vis-à-vis de nos semblables ». Il nous semble que le besoin de
chaleur est en premier lieu un besoin absolu qui provient du fonctionnement même du
corps humain. L’homme a besoin de maintenir son corps à une certaine température pour
survivre, quelque soit le moyen pour y parvenir. En même temps, il faut admettre que certains
modes de chauffage peuvent aussi répondre à des besoins relatifs. Le chauffage central
pourrait être classé dans cette catégorie dans la mesure où il fournit souvent au corps plus de
chaleur que nécessaire en chauffant les pièces de façon homogène. En outre, étant considéré
aujourd’hui comme « l’idéal de confort thermique », il s’inscrit dans une logique de
consommation ostentatoire. Certains auteurs contemporains mettent en cause la satisfaction
284
KEYNES J.M., « Perspectives économiques pour nos petits enfants », Essais sur la monnaie et l’économie,
Editions Payot, Paris, 1973 (1930).
251
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
de ces besoins relatifs à travers l’innovation technologique, car elle constituerait le point de
départ d’une « organisation de la société qui permet à chacun de produire et de consommer
toujours plus »285.
Dans sa célèbre théorie de la motivation, le
psychologue américain
Abraham
Maslow
Figure n°10 : La pyramide des besoins humains
selon A. Maslow (1943)
propose une classification plus fine des
besoins
humains.
catégories
appartenance
:
Elle
comprend
physiologique,
sociale,
estime
cinq
sécurité,
de
soi
et
réalisation de soi (voir graphique). « La totalité
de l’organisme constitue la pierre angulaire de
la théorie de la motivation (...) Cette théorie
insiste sur l’inconscience comme la force
motrice majeure des besoins fondamentaux, beaucoup plus que les besoins conscients
spécifiques qui sont issus des désirs culturels liés à son environnement connu »286. Nous
considérons que le besoin de chaleur s’inscrit au moins en partie dans la première
catégorie des besoins physiologiques au même titre que la respiration, l’alimentation, le
repos, la reproduction… Cette catégorie regroupe tous les besoins liés au maintien de
l’homéostasie de l’organisme, c'est-à-dire la régulation des équilibres biologiques nécessaires
au maintien de la santé physique. Il est question de chaleur et non de chauffage car ce dernier
n’est qu’un des moyens contribuant à maintenir le corps à la température nécessaire. En outre,
on peut tout à fait considérer qu’à partir d’une certaine température, le chauffage ne relève
plus d’un besoin physiologique mais d’un besoin d’appartenance sociale, en termes de
conformité à la norme de confort nécessaire pour faire partie d’un groupe. Mais le besoin de
chaleur est bien au moins partiellement, un besoin primaire qui, s’il n’est pas satisfait,
empêche l’individu d’accéder à la satisfaction des autres besoins en suivant le modèle proposé
par Maslow.
Le besoin en chaleur dans l’habitat doit donc être considéré comme universel. En revanche on
va voir qu’il connaît de forte variation entre les individus et les espaces, alors même que les
systèmes basés sur le principe du « chauffage central » fournissent une chaleur uniforme.
285
BOURG Dominique, WITESIDE Kerry, Vers une démocratie écologique, Le citoyen, le savant et le
politique, Collection La République des Idées, Editions Le Seuil, Paris, Octobre 2010.
286
MASLOW A., « A Theory of Human Motivation », Psychological Review, vol.50 (1943), pp. 370-396.
252
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
4.1 Les besoins thermiques individuels : une petite sociologie des
« frileux »
4.1.1 La sensation de confort thermique repose sur un fragile équilibre
L’interrogation ouverte des habitants sur leur définition du confort thermique montre que
celui-ci repose sur un équilibre fragile. Autrement dit, la sensation de confort thermique
fonctionne selon le principe du « ni-ni », pour l’atteindre il faut avoir « ni trop chaud ni
trop froid ». « Il y a deux choses, si ce n’est pas assez chauffé ce n’est pas bon, si c’est trop
chauffé ce n’est pas bon non plus » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Cette
perception rejoint la connaissance savante des physiologistes qui décrivent la sensation de
confort comme un état d’équilibre entre la chaleur perdue par le corps (thermolyse) et la
chaleur récupérée, soit par une production interne de chaleur (thermogénèse), soit apportée
par un élément extérieur (échange de chaleur). On retrouve l’idée d’équilibre dans la
définition d’un chauffage confortable donnée par le traité des Arts Ménagers des années
soixante : « S’il fallait définir un chauffage confortable, il serait possible de dire que c’est
celui qui sait se faire oublier et tel que nous n’éprouvions de sensation, ni de froid, ni de
chaud, dans les locaux chauffés »287.
Cela signifie que l’excès de chaleur ne produit pas un bien être physique. « Le chauffage
c’est toujours un problème de confort, quand vous n’avez pas besoin de chaleur c’est un
handicap s’il fait trop chaud » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Il est vrai que
certains individus expriment des préférences pour une sensation de chaleur excessive : « Je
préfère avoir trop chaud qu’avoir trop froid parce que vous pouvez ouvrir la fenêtre »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Au contraire d’autres s’accommodent mieux
d’une sensation de froid. « Je trouve que c’est moins contraignant d’avoir trop froid que trop
chaud car quand on a trop chaud on ne peut rien faire alors que quand on a trop froid on
peut rajouter un pull » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Mais il nous semble que
ces préférences se comprennent surtout à travers les marges de manœuvre dont disposent les
individus pour réguler leur température corporelle. La situation de surchauffe n’entre pas dans
le domaine du confort et on peut douter qu’elle soit recherchée intentionnellement par les
habitants.
287
BRETON Paul (dir.), L’Art Ménager, Editions Flammarion, 1963.
253
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
En revanche, certaines personnes se déclarent volontiers « frileuses » alors que d’autres
affirment au contraire avoir rarement froid. La première catégorie s’auto désigne comme
telle : « Moi je sais que je suis frileux et qu’en dessous des 21° je commence à avoir froid, je
le sens j’ai froid aux mains, au dos » (militant, colocation). Tandis que la seconde catégorie se
déclare plus sensible au chaud, la chaleur devenant rapidement une source de mal être : « En
fait je n’aime pas avoir trop chaud, je n’aime pas les températures écrasantes » (militant,
couple). Il faut souligner qu’il n’existe pas dans la langue française de mot pour désigner les
personnes plus sensibles au chaud qu’au froid, ce qui pousse ces dernières à se définir en
référence à l’autre catégorie : « Je ne suis pas frileux du tout » (militant, seule). On faire
l’hypothèse que ce déficit lexical témoigne d’une plus grande difficulté à penser l’excès de
chaleur que le besoin de chaleur supplémentaire. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence :
nous ne sommes pas égaux dans notre rapport à la température. Il existe des sensibilités
thermiques variables en fonction des individus, et une même température ambiante peut
être source de confort pour une personne autant que d’inconfort pour une autre.
Comment comprendre ces différentes sensibilités thermiques individuelles ? Les habitants
attribuent souvent ces variations à des causes strictement individuelles. Elles seraient liées à
des différences dans le fonctionnement du corps humains entre les individus. « Le corps
humain est très compliqué par rapport à la chaleur, il lui faut un coup plus de chaud et un
coup moins de chaud donc il faut que le chauffage puisse s’adapter » (locataire, radiateurs
collectifs thermostatiques). Certains enquêtés interprètent aussi ces variations en termes de
goût individuel vis-à-vis de la chaleur. « Il y en a pour qui aime le chauffage et d’autres qui
peuvent s’en passer » (locataire, convecteurs et insert). Mais la sensibilité thermique est-elle
seulement individuelle, résultant d’un état génétique ou de préférences personnelles ? Ou les
besoins thermiques sont-ils une construction sociale ? Le discours des enquêtés nous a
permis de mettre en évidence quatre processus sociaux qui conditionnent la sensibilité
thermique : le cycle de vie, la socialisation, la mobilité géographique, et la génération. En
analysant ces différents facteurs nous voudrions démontrer que la sensibilité au chaud et au
froid n’est pas seulement une donnée individuelle mais passe aussi par une construction
sociale à travers différents processus.
4.1.2 Le cycle de vie de la chaleur : entre activité physique et état de santé
Partons du plus évident, l’idée que nous avons souvent entendu, y compris chez les intéressés,
que les personnes âgées sont « naturellement plus frileuses ». « Les personnes âgées ont plus
254
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
froid, on n’a pas tous les mêmes besoins de chaleur » (locataire, individuel gaz). Les
enquêtés font eux même le constat de besoins thermiques plus élevés chez les personnes
âgées à partir d’indicateur comme la température de leur logement ou l’origine des
plaintes pour manque de chauffage. Les plus jeunes décrivent des températures de
chauffage élevées quand ils se rendent chez leurs aînées : « Maintenant mon grand-père il est
comme tous les vieux il chauffe à fond, on étouffe » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). Dans les immeubles en chauffage collectif, les enquêtés observent que les
plaintes pour chauffage insuffisant émanent en général des plus âgés : « Les personnes qui se
plaignent du chauffage ici ce sont les vieux » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
On ne peut pas nier que l’âge biologique joue un rôle sur les besoins thermiques des
individus. En effet, les biologistes ont mis en évidence que le processus physiologique de
vieillissement correspond à une diminution de la production de chaleur par le corps,
demandant un apport plus important de chaleur pour rétablir l’équilibre thermique (voir
schéma ci-dessous).
Photos n°17 : « Les températures confortables suivant l’âge et le sexe »
BRETON Paul (dir.), L’Art Ménager, Editions Flammarion, 1963.
255
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Au-delà de l’âge biologique, il apparaît que l’âge social explique également les besoins
thermiques individuels car il conditionne un niveau d’activité physique et un état de santé. Le
temps d’occupation du logement et les pratiques domestiques varient en fonction du cycle de
vie des individus ce qui impacte l’apport de chaleur nécessaire au confort. Du fait de leur
situation de retraités, les personnes âgées passent plus de temps à leur domicile et leur
corps s’habitue à une certaine température ambiante qui finit par devenir insuffisante.
A l’inverse, les plus jeunes occupés par des activités professionnelles ou scolaires passent
plus régulièrement d’un environnement intérieur à un environnement extérieur. De plus, les
personnes qui atteignent le grand âge réduisent progressivement leur niveau d’activité
physique à domicile augmentant ainsi les besoins en apport de chaleur. « Moi encore à cette
époque çà allait parce que je travaillais mais le problème c’était pour les petites vieilles,
parce que 18°C pour une petite vieille qui regarde la TV toute la journée çà fait pas très
chaud » (locataire, plancher chauffant). C’est aussi le constat fait par Isolde Devalière dans
une étude sur la précarité énergétique réalisée à partir d’entretiens à domicile : « L’inactivité
physique est un facteur qui contribue à ce que les personnes âgées chauffent de façon
continue, sans régulation ni modulation, par crainte pour leur santé »288.
L’état de santé de la personne conditionne aussi les besoins thermiques des individus. Nous
faisons un lien avec le cycle de vie car les personnes âgées sont plus souvent touchées par la
maladie que les plus jeunes. Mais ce lien n’est en rien mécanique car les plus jeunes peuvent
aussi être touchés par une situation de handicap : « Il lui faut beaucoup de chaleur, parce que
sa fille est handicapée je crois qu’elle a une maladie des muscles » (locataire, plancher
chauffant) ; ou par une maladie plus ou moins longue : « Une dame que j’ai rencontrée dans
l’ascenseur fait de la chimio et elle a vraiment froid, elle voulait savoir combien il faisait chez
moi » (locataire, convecteurs et plancher chauffant). L’état de santé est également affecté
par des pratiques relatives à la gestion de l’énergie humaine comme l’alimentation ou le
sport. Certains notent par exemple que les pratiques de restriction alimentaires ont une
influence sur les besoins thermiques : « Une nana qui fait un régime aura plus souvent froid,
et ce n’est pas une histoire d’être gros ou maigre, c’est qu’elle est dans une dynamique
d’amaigrissement » (locataire, radiateurs collectifs).
A l’autre extrémité des âges de la vie, les jeunes enfants semblent avoir des besoins en chaleur
beaucoup plus réduits que les adultes. Les indicateurs flagrants de ces besoins thermiques
288
DEVALIÈRE Isolde, « De l’inconfort thermique à la précarité énergétique, profils et pratiques des ménages
pauvres », Informations sociales, Caisse nationale des Allocations familiales, 2009 - N° 155, (p. 90 – 98).
256
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
réduits sont les pratiques vestimentaires légères des jeunes enfants qui sont parfois
source d’inquiétude pour les parents. « Ma fille elle a toujours chaud, il faut la laisser en
body, elle veut toujours enlever ses chaussettes et ses chaussons, mais étant donné qu’il y a
des endroits froids au sol j’insiste pour qu’elle mette des chaussons et qu’elle les garde »
(locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Cette différence de sensibilité thermique
conduit les parents à exiger de leurs enfants qu’ils se couvrent y compris à l’intérieur et même
s’ils n’en ressentent pas le besoin. Les jeunes enfants découvrant l’expérience de la motilité,
ont bien souvent une activité physique intense constituant une source de la chaleur
supplémentaire par rapport aux adultes.
4.1.3 La socialisation thermique : de la famille aux conditions de travail
Une autre idée souvent émise par les enquêtés au sujet de la variabilité des besoins thermiques
est leur hérédité. « C’est ma femme qui m’empêche de moins utiliser le chauffage, c’est une
famille de frileux, elle est comme sa mère et sa sœur » (locataire, individuel gaz). Mais cette
transmission peut-elle se résumer à un facteur génétique ? Nous faisons l’hypothèse que cet
héritage est aussi social. Autrement dit, l’individu incorpore dès l’enfance certaines
attitudes par rapport à la chaleur qui vont conditionner ses besoins thermiques à l’âge
adulte. C’était déjà l’hypothèse faîte en 1987 par Claude Bovay dans l’Energie au
quotidien289 : « Les conditions de confort thermique connues durant l’enfance influent sur la
perception actuelle de la chaleur, aussi bien dans le sens du chaud que du froid ». Cette
hypothèse est formulée avant lui par l’anthropologue Marcel Mauss dans un article intitulé
Les techniques du corps290 où il analyse les gestes et les postures comme un « fait social
total ». « J’entends par ce mot technique les façons dont les hommes, société par société,
d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps ». Selon Mauss, le corps d’un
individu et ses mouvements sont un révélateur de la culture à laquelle il appartient. En effet,
au cours de sa vie l’individu est pris dans différentes institutions (famille, école, armée,
travail…) qui exercent une contrainte sur sa gestualité et dont il incorpore les normes. Mauss
inventorie ainsi une grande diversité de techniques du corps, du sommeil à la reproduction en
passant par l’alimentation, mais il ne mentionne pas la gestion de la chaleur. Nous pensons
que les habitudes thermiques sont assimilables à une « technique du corps » au sens de
Marcel Mauss, mais aussi que les différences macrosociales qu’il établit entre les cultures
289
BOVAY Claude, « L’énergie au quotidien », Le champ éthique, n° 13, 1987.
MAUSS Marcel, « Les techniques du corps », Sociologie et anthropologie, Collection Quadrige, Editions des
PUF, Paris, 2001 (1936).
290
257
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
existent à une échelle microsociales entre les familles et les divers groupes d’appartenance de
l’individu. Nous étudierons dans un premier temps ce qui relève de la socialisation primaire
c’est-à-dire familiale, puis dans un second temps ce qui dépend de la socialisation secondaire :
le travail et l’école.
Les enquêtés soulignent d’eux même le processus d’incorporation des habitudes thermiques
pendant l’enfance. « Ici je suis assez étonné justement parce qu’a 16°C même avec des murs
froids je suis bien, dans la maison de mes parents justement il faisait assez froid aussi »
(locataire, radiateurs collectifs). Cette éducation thermique dépend d’abord des conditions de
logement vécus dans son jeune âge : l’expérience d’une maison rurale en chauffage électrique
diffère profondément de celle d’un appartement surchauffé par le chauffage collectif. Elle est
aussi relative aux comportements des parents vis-à-vis de la gestion de la chaleur dans le
logement. « Quand j’étais chez mes parents on dormait la fenêtre ouverte sans chauffage, été
comme hiver. Ce n’était pas pour l’argent parce que mes parents avaient une très bonne
situation, on s’en n’est jamais plaint » (locataire, individuel gaz). Il semblerait que les
habitudes thermiques acquises pendant le jeune âge possèdent une certaine inertie et que
les individus les conservent en partie une fois qu’ils ont quitté le domicile familial.
Cependant, il ne faudrait pas « naturaliser » les besoins thermiques incorporés chez les
parents, car ils sont ensuite renégociés au cours de la vie. Nous verrons plus loin dans la partie
sur les interactions sociales que la mise en couple suppose un ajustement thermique entre les
concubins. Nous voudrions souligner ici le fait que la trajectoire résidentielle suivie par
l’individu au cours de sa vie est de nature à transformer ses besoins thermiques. «
Quand tu habites dans un appart où il fait chaud tu perds l’habitude, ici il peut faire 22°C »
(militant, colocation). Une enquêtée explique comment elle s’est progressivement habituée à
une température de chauffage qui lui paraissait élevée au départ : « Avant j’étais dans une
maison avec des convecteurs, donc quand je suis arrivée c’était une sensation inconnue, çà
m’a fait un effet de surprise c’était plutôt agréable. L’année dernière j’étais aux anges car
j’étais en T-shirt le soir, çà ne m’était jamais arrivé. […] Cette année je n’avais pas chaud
dans ma chambre car je m’étais habituée à la température » (locataire, plancher chauffant).
Au contraire un autre enquêté qui a toujours vécu dans des logements avec une température
réduite parvient à la maintenir sans sensation d’inconfort : « La température je l’ai baissée
progressivement, mais là je me suis bloqué à 14°C. Selon les apparts que j’ai eus il n’a
jamais fait très chaud chez moi, je n’ai jamais chauffé au dessus des 19°C. Quand j’étais
étudiant c’était plus pour des raisons économiques et parce que j’avais des apparts pourris »
258
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
(militant, seule). Le processus d’incorporation des besoins thermiques dans l’enfance ne
signifie pas que ces derniers soit définitifs, il définit plutôt une orientation thermique
susceptible de se modifier en fonction des conditions de chauffage rencontrées au cours de sa
trajectoire résidentielle.
A la suite de la famille, d’autres institutions comme l’école ou le travail performent les
besoins thermiques de l’individu. Il apparaît clairement que la situation thermique vécue
pendant le temps de travail influence les besoins thermiques à domicile. A ce titre
plusieurs enquêtés déclarent travailler dans un environnement surchauffés : « A l’hôpital çà se
passe très bien mais il fait très chaud à cause des malades » (locataire, individuel gaz). Cette
température élevée se justifie parfois par des motifs médicaux mais elle semble souvent
relative à une gestion hasardeuse du chauffage collectif. « C’est des radiateurs dans mon
bureau et on a trop chaud, on ouvre les fenêtres, il est à fond et on vraiment trop chaud. Ce
n’est pas supportable, on est content d’aller dehors » (locataire, convecteurs et plancher
chauffant). Pour la plupart la sensation d’inconfort peut être atténuée par un ajustement
vestimentaire : « Je travaille en manches courtes, on a des vestes polaires si on doit sortir du
bâtiment ou pour le soir » (locataire, plancher chauffant) ; mais certains métiers imposent une
tenue vestimentaire qui ne permet pas d’ajuster la sensation thermique : « Dans l’armée de
terre ils ont la tenue d’hiver même en été et ils crèvent de chaud » (locataire, convecteurs et
plancher chauffant).
Nous n’avons en revanche pas rencontré d’individu souffrant du froid au travail, ce qui
renvoie à une évolution historique observée par des sociologues de l’INSEE. Ils remarquent
depuis les années 50, une tendance à la diminution du travail en extérieur et une augmentation
du travail dans les locaux chauffés. « Le corps est moins exposé aux intempéries et aux
variations climatiques sur le lieu de travail. Plus que par le passé, ce lieu est un bureau ou un
magasin. Il bénéficie du chauffage et, de plus en plus souvent de la climatisation. Même les
usines, l’habitacle des camions et les entrepôts sont chauffés »291. Ils utilisent ce constat pour
expliquer l’évolution des pratiques vestimentaires extérieures mais on peut aussi en déduire
que la généralisation du chauffage au travail a conduit à une augmentation des besoins
thermiques domestiques. Ce raisonnement appelle à s’interroger sur la séparation souvent
faite par les experts entre bâtiment tertiaires et résidentiels en matière d’économie d’énergie.
Si cette séparation reste valable au niveau technique, elle ne doit pas faire oublier que ce sont
291
HERPIN Nicolas, VERGER Daniel, Consommation et modes de vie en France, Une approche sociologique et
économique sur un demi-siècle, Collection Grands Repères, Editions La Découverte, Paris, 2008 (1988).
259
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
les mêmes individus qui occupent ces deux catégories de bâtiment. Les conditions de
chauffage des salariés ne sont pas sans rapport avec les besoins thermiques des habitants.
Nous n’avons pas pu recueillir de données auprès des enfants, mais il nous semble que de
façon analogue à l’environnement professionnel, l’école prescrit des normes thermiques. Par
exemple, à travers les consignes données par l’enseignant sur l’ouverture des fenêtres ou sur
l’habillement pour les plus petits. Les écoles étant le plus souvent équipées de chauffage
collectif, les élèves comme les enseignants ont en revanche peu de marge de manœuvre sur le
réglage du chauffage. Notre expérience de lycéen nous laisse penser que la proximité du
radiateur est un élément à prendre en compte pour comprendre les stratégies de placement des
élèves en classe, du moins en hiver. L’éducation thermique à l’école peut être considérée
comme un levier de changement des comportements de chauffage à l’âge adulte.
L’amélioration des conditions de chauffage dans les écoles doit être une priorité si l’on veut
favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’individus aux habitudes thermiques plus
sobres en énergie. Certaines initiatives vont déjà dans ce sens comme la construction de
bâtiments scolaires « passifs » c'est-à-dire qui produisent autant d’énergie qu’ils en
consomment. Par exemple, l’école maternelle et primaire de Saint-Exupéry à Pantin292 dont
l’orientation et l’isolation permettent de se passer presque entièrement de chauffage. Les
faibles besoins en chaleur pendant l’hiver sont couverts par la chaleur corporelle des enfants
eux-mêmes, ainsi qu’une installation de chauffage géothermique qui assure le complément.
Au cours de sa vie, un individu traverse différentes institutions à travers lesquelles ils
incorporent des « techniques du corps » dont la résistance au froid fait partie. L’éducation
familiale au chauffage et les conditions de logements définissent une orientation thermique
que l’individu conservera toute sa vie. Au gré de ses déménagements mais aussi de ses
évolutions professionnelles et scolaires, les besoins thermiques initiaux de l’individu vont être
sensiblement modifiés par les conditions de chauffage dans lesquelles il est placé. Les
besoins thermiques d’un individu à domicile se comprennent aussi à travers ses
expériences du chauffage antérieures et hors domicile. En matière d’économie d’énergie
de chauffage, il ne faudrait pas séparer trop rapidement le résidentiel du tertiaire car l’école
comme le travail sont des vecteurs essentiels de transmission d’habitudes thermiques qui
rejaillissent dans l’espace domestique.
292
Mairie de Pantin, Revue de presse sur l’école Saint-Exupéry,
http://www.ville-pantin.fr/fileadmin/MEDIA/environnement/revuedepresse_saintexupery.pdf
260
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
4.1.4 La mobilité géographique où l’influence des origines climatiques
Nous venons de voir que la mobilité résidentielle d’un individu était de nature à transformer
progressivement ses besoins thermiques en modifiant ses conditions de chauffage. La mobilité
géographique au cours de la vie est également un facteur explicatif des variations du besoin en
chaleur corporel. « Avant je vivais sous les Tropiques donc j’ai pris l’habitude de vivre à l’air
libre et d’avoir chaud » (militant, colocation). En effet, si le corps intériorise un
environnement matériel et social, il est aussi marqué par le climat du lieu d’origine qui
configure sa résistance au froid. En fonction de leurs origines géographiques, les individus
déclarent des besoins thermiques plus ou moins importants. Ce mécanisme est valable entre
les régions françaises mais il est encore plus visible pour les individus ayant changé de pays.
Ceux qui ont connu une trajectoire d’une région au climat rigoureux vers une région au climat
plus tempéré affirment ne pas ressentir de sensation de froid. « On vient du Nord et moi çà ne
me dérange pas de vivre dans une pièce à 19°C ou même moins, je suis en t-shirt ici toute
l’année, et quand je fais ma tournée [il est facteur] j’ai juste une veste même en hiver »
(locataire, convecteurs et plancher chauffant). Ceux qui ont fait le chemin inverse, semblent
beaucoup plus sensibles au froid, cette sensibilité est exacerbée quand la trajectoire de
mobilité géographique se caractérise par une grande amplitude climatique. C’est le cas d’une
enquêtée née au Maroc dont le fils est né en France et qui soulignent l’écart entre leurs
besoins thermiques : « Moi je sens le froid mais le petit lui a toujours chaud. C’est une
question d’habitude parce que lui a toujours vécu ici en France alors que moi je viens d’un
pays de chaleur, avant j’étais à Marrakech. Au début quand je suis arrivée en France c’était
très difficile le froid, maintenant au bout de 18 ans j’ai compris le temps mais j’ai toujours
plus froid que le petit qui est né ici. […] Il ne me dit jamais qu’il a froid ici par contre quand
on va à Marrakech il a trop chaud et moi je suis bien » (locataire, convecteurs). Cette citation
confirme deux éléments : d’une part la relative inertie des besoins thermiques intériorisés
pendant l’enfance et d’autre part leurs évolutions marginales en fonction de la trajectoire
résidentielle connue pendant la vie d’adulte.
Ce mécanisme d’incorporation climatique est d’autant plus intéressant à souligner que nous
avons pu rencontrer chez certains professionnels un discours attribuant les différences de
sensibilité thermique à un facteur culturel. C’est notamment le cas pour un technicien
travaillant sur les installations de chauffage collectif d’une commune de banlieue parisienne
où la population d’immigrés est proportionnellement importante. « Ceux qui se plaignent le
261
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
plus ce sont les noirs, les israélites, et les juifs marocains. Par exemple à Marie Curie il y en
a beaucoup et il y a beaucoup de plaintes. Ca m’est arrivé de dire à un malien, si tu n’es pas
content du chauffage retourne au mali tu auras plus chaud là bas parce que là chez toi il y a
du chauffage. On ne peut pas faire un chauffage différent en fonction des ethnies » (technicien
chauffagiste). Ce discours de stigmatisation culturelle des besoins thermiques ne colle pas
avec nos observations qui montrent clairement que la sensibilité thermique individuelle
dépend d’une origine climatique. De plus, notre expérience personnelle montre que des
individus de culture occidentale nés en Afrique ont également des besoins thermiques plus
élevés. Etant issus d’une famille de français originaires du Maroc nous avons toujours été
frappés par la frilosité de nos parents et grands-parents.
La difficulté est que ces deux paramètres, culturel et géographique, sont le plus souvent
confondus dans l’origine géographique des individus, ce qui peut accréditer l’interprétation
culturaliste. Dans le débat public français, le problème posé par les violences urbaines dans
les « ghettos » fait souvent l’objet d’une assimilation comparable. Le « problème des
banlieues » est souvent interprété de façon culturelle en mobilisant par exemple les notions
« d’intégration » ou de « communautarisme ». Mais derrière la lecture culturelle se cache
aussi une question sociale, les populations d’origine immigrée appartenant plus souvent que
les autres aux milieux défavorisés. De façon analogue, on pourrait dire que le technicien
donne sens à ses difficultés de réglage du chauffage collectif en proposant une interprétation
culturelle des dysfonctionnements constatés. Cette dernière est plus commode pour lui car elle
lui permet de reporter la responsabilité sur les individus en présentant leurs besoins
thermiques comme un choix. Si l’on accepte que la diversité des sensibilités thermiques est
aussi le produit de la variété des trajectoires géographiques il faut bien admettre que
cela pose un problème de gestion d’un système de chauffage censé délivrer la même
température à tous les occupants.
4.1.5 Les trois générations du confort
Nous allons mobiliser des éléments historiques293 pour caractériser un quatrième processus
social qui conditionne la sensibilité thermique et le rapport au chauffage des individus :
l’appartenance à une génération. Comme le propose Daniel Berthaux avec la méthode des
récits de vie, nous voudrions294 : « inscrire la temporalité biographique dans le temps
293
294
Ces éléments seront davantage détaillés dans le quatrième chapitre de cette partie.
BERTHAUX Daniel, Les récits de vie, Collection 128, Ediction Armand Colin, Paris, 2006 (1997).
262
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
historique ». « Travailler à la reconstitution des structures diachroniques de parcours
biographique et à leur inscription dans le temps historique, c’est prendre conscience de
l’impact des phénomènes historiques collectifs et des processus de changement social sur les
parcours biographiques » (p. 80). Dans les entretiens, nous avons demandé aux enquêtés une
« histoire de vie centrée » sur le chauffage. Il s’agit d’une modalité du récit de vie proposée
par Dominique Desjeux qui consiste à faire raconter à l’enquêté les événements et les
situations de sa vie à partir d’un objet précis, en l’occurrence le chauffage. Cette méthode
s’inspire des approches biographiques comme les « histoires de vie »295 en l’adaptant au
contexte des entretiens semi-directifs, là où le récit de vie au sens de Daniel Berthaux
nécessite un entretien non directif.
L’approche biographique permet de mettre en lumière les effets de génération associés
au chauffage. Il faut les distinguer des effets de cycle de vie qui désignent les étapes de la
biographie d’un individu c'est-à-dire une analyse synchronique que nous avons menée
précédemment. L’effet de génération est une analyse diachronique, qui explique le
phénomène à travers les contextes socio-historiques traversés par l’individu en fonction de
son année de naissance. La diversité de l’échantillon de locataires en HLM du point de vue de
l’âge (de 25 à 80 ans) nous permet de mettre en évidence trois générations du confort.
Chacune d’entre elles a connu des conditions de chauffage différentes pendant l’enfance qui
définit un niveau de besoins thermiques et des habitudes pour les satisfaire. Les expériences
diverses de l’évolution des conditions de chauffage au cours de la vie permettent de
comprendre des conceptions variables du confort thermique et une attitude spécifique par
rapport aux économies d’énergie.
a) La génération du confort rudimentaire : un confort non négociable
Les générations nées avant le milieu des années cinquante ont grandi dans des conditions de
confort rudimentaires, au sens de pré-moderne. En effet, avant les Trente Glorieuses les
modes de chauffage des logements étaient plus proches de ceux du Moyen Age que de
ceux qui sont aujourd’hui la règle. Le chauffage central était alors réservé à une élite sociale,
et la grande majorité des habitations étaient équipées d’un appareil de chauffage indépendant,
souvent confondu avec la cuisson. « Petite j’étais dans le Pas-de-Calais, dans une maison, on
avait une grande cuisinière et c’est tout comme chauffage » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). L’usage dominant était de chauffer une seule pièce du logement et les chambres
295
LE GRAND Jean-Louis, Définir les histoires de vie, Sus et insus « définitionnels ».
263
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
n’étaient en général pas munies d’appareil de chauffage. « On avait un poêle à mazout dans
une pièce et les autres n’étaient pas chauffées » (locataire, convecteurs). Parmi la génération
du confort rudimentaire, les plus âgés ont en plus fait l’expérience de la pénurie d’énergie de
chauffage pendant et après la Seconde Guerre Mondiale. A cette époque la France se chauffe
surtout au charbon, et les restrictions ne portent pas seulement sur l’alimentation (ticket de
rationnement) mais aussi sur cette énergie : « J’ai connu la période de guerre il y avait une
pénurie de charbon et des problèmes de pouvoir d’achat comme on dit maintenant, c’était une
période de restriction sur tout » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). La chaleur
procurée par l’énergie est donc un bien rare qui n’est pas toujours accessible et n’est que
rarement disponible partout dans le logement.
Pourtant, les enquêtés de cette génération n’évoquent pas leur situation thermique sur le mode
de la souffrance. D’une part, ils décrivent une plus grande résistance au froid, les individus
étant habitués avec des températures intérieures plus basses qu’aujourd’hui. « Avant il y avait
moins de chauffage et on avait plus froid mais on était habitué, on n’était pas plus malade
qu’aujourd’hui » (locataire, convecteurs et insert). Les conditions thermiques à l’extérieur du
domicile étaient aussi moins favorables car les moyens de transports étaient rarement chauffés
et les trajets se faisaient plus souvent à pied qu’aujourd’hui. D’autre part, les besoins
thermiques étaient comblés à travers d’autres pratiques comme l’habillement qui
permettaient d’atteindre une sensation de confort même en l’absence de chauffage. Ces
pratiques alternatives de gestion de la chaleur concernaient en premier lieu la chambre avec
l’utilisation d’un linge de lit très chaud et de bouillottes. « Dans les chambres on n’avait pas
de chauffage, on était beaucoup plus couvert qu’aujourd’hui, avec des pyjamas molletonnés,
des liseuses [capes en laine], elle nous mettait des briques dans le four pour le lit, comme les
bretons avec leur bassinoire… » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
A cette époque, la bouillotte est un objet d’usage courant qui connaît de multiples
déclinaisons régionales faisant varier les matériaux et les formes : les briques chauffées à la
cheminée ou le bidon en aluminium rempli d’eau chaude dans le Nord, les « carpeaux » ou
bouteille en grés en Bretagne, et dans d’autres régions les « bassinoires » garnies de braises
pour déglacer le lit juste avant de s’y coucher. Comme le système de chauffage, la bouillotte
est aussi un objet de distinction sociale : les bouillottes bourgeoises utilisent d’autres
matériaux comme le cuivre ou la porcelaine considérés comme plus nobles. Elles ont aussi
une déclinaison mobile, les « chaufferettes » permettant de supporter la rigueur des trajets à
l’extérieur ou dans des transports non chauffés. Le confort est alors tout aussi dépendant des
264
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
pratiques thermiques alternatives qui apportent une chaleur localisée mais abondante que du
chauffage dont la chaleur doit être gérée avec parcimonie.
Au moment de son entrée dans la vie active cette génération du confort rudimentaire a vécu
pleinement la révolution des Trente Glorieuses en matière de conditions de logement. A côté
des éléments du nouveau « confort moderne » comme la salle de bains avec eau chaude et
l’électroménager, l’arrivée du chauffage central constitue une véritable rupture dans les
conditions de vie thermique : « Cà a été très vite l’amélioration des conditions de vie. Je me
souviens d’un voyage scolaire en Allemagne à 14 ans, il y avait déjà tout le confort. Il y avait
le chauffage central donc toutes les pièces étaient chauffées » (locataire, radiateurs collectifs).
La généralisation du chauffage central prend environ une dizaine d’années même si elle n’est
pas aussi rapide pour tout le monde. Il arrive au début des années soixante : « Quand on a
repris la maison de mes parents en 1962, on a agrandi la maison, on a refait toute
l’électricité et le circuit d’eau, et on a installé le chauffage central avec une chaudière fioul »
(locataire, radiateurs collectifs) ; ou à la fin de la même décennie : « Le chauffage central on
l’a eu dans la petite maison à Roubaix en 1969-70, c’était au gaz avec des radiateurs »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). La disponibilité de l’énergie grâce au circuit
d’approvisionnement en gaz ou en fioul couplé à des systèmes techniques offre une
température homogène dans l’ensemble des pièces des logements, ce qui facilite l’instauration
de nouvelles habitudes thermiques. Il n’est plus nécessaire de se couvrir à l’intérieur et les
techniques annexes de chauffage, comme la bouillotte, sont désormais inutiles.
Pour les individus ayant connu le confort rudimentaire, l’arrivée du chauffage central comme
le reste des éléments du confort « moderne » est vécu de façon positive comme un progrès
social. Il facilite la production de chaleur artificielle dans le logement puisque les chaudières
ne supposent plus d’entretenir le feu et de réapprovisionner quotidiennement le combustible
(bois ou charbon) : « Ne plus avoir à allumer le feu c’est un progrès » (locataire, convecteurs
et plancher chauffant). Ce gain de temps se double d’une meilleure maîtrise de la chaleur
produite par le chauffage qui est à la fois plus immédiate et plus abondante : « J’ai connu une
époque où il fallait allumer la gazinière dans l’appartement, il fallait allumer 1h avant
d’avoir de la chaleur, il fallait un bon vent pour que çà prenne sinon çà ne prenait pas »
(locataire, convecteurs et plancher chauffant). Le confort thermique devenu « moderne »
repose alors de plus en plus sur un système technique et de moins en moins sur des
pratiques thermiques. La consommation de l’énergie « libère » l’individu de pratiques
domestiques perçues comme contraignantes.
265
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Aujourd’hui, la génération ayant vécu ce tournant du « confort moderne » envisage
difficilement un changement de ses conditions thermiques domestiques. Par exemple, ils ne
conçoivent pas la réduction des températures de chauffage ou le retour au chauffage par
pièces. « On ne va pas jusqu'à regretter le confort d’aujourd’hui, maintenant c’est magnifique
le confort qu’on a en plus » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Ce constat est
assez paradoxal dans la mesure où c’est la génération qui a connu un autre mode de la gestion
de la chaleur qui ne peut imaginer un changement. Pour la génération du confort
rudimentaire, le confort moderne est non négociable ! Bien que ces individus soient
conscients de la nécessité de faire des économies d’énergie, ils perçoivent l’abandon du
chauffage homogène des logements comme une solution bien trop radicale : « Je ne sais pas
comment çà va évoluer mais je pense qu’on trouvera des façons différentes de se chauffer
mais pas moins » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
Pour comprendre cette réticence à remettre en question les conditions thermiques actuelles, il
faut réintroduire l’effet de cycle de vie. En effet les individus de la génération du confort
rudimentaire sont aujourd’hui des personnes âgées dont les besoins thermiques sont
élevés en raison de leur moindre activité physique et de leur état de santé plus fragile. Elles
n’ont donc aucun intérêt à ce que soit remis en question un système technique qui couvre leur
besoins thermiques. On peut aussi mobiliser un facteur culturel : celui de l’idéologie du
progrès qui a imprégné les individus ayant vécu les Trente Glorieuses. Pour eux toute remise
en question des moyens techniques du progrès est un aussi recul social. « On ne va pas
revenir en arrière » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Ils associent alors la
diminution des températures de chauffage à « l’utopie de la décroissance ».
b) Les deux générations de la remise en cause du « confort moderne »
Les deux autres générations ont connu une expérience du chauffage assez similaire entre elles
mais radicalement différente de la génération précédente. La génération du baby-boom née
à partir du milieu des années cinquante a généralement grandi dans des logements
équipés de chauffage central. Les conditions de l’éducation thermique sont comparables
pour la génération née à partir des années quatre-vingt qui évolue dans des logements où la
chaleur procurée par le chauffage est abondante et identique pour toutes les pièces du
logement. Il faut toutefois évoquer une différence liée au développement du chauffage
électrique qui prend véritablement son envol à partir de la fin des années soixante-dix. La
conséquence générationnelle de ce démarrage tardif est que les enfants du baby-boom nés en
266
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
zone rurale ont parfois connu des conditions de confort rudimentaire comme leurs aînés. «
J’ai toujours vécu à la campagne et on a toujours été habitué à avoir nos corvées, on
s’occupait des bêtes, du foin, du bois. On abattait le bois, on le débitait, on le mettait en tas et
on l’amenait avec un camion » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). En milieu rural
le réseau de distribution de gaz est beaucoup moins développé qu’en ville et la distribution de
fioul n’était pas toujours possible, de telle sorte que seule l’électricité était seule susceptible
de permettre un chauffage de l’ensemble du logement. Or jusque l’installation des
« compteurs bleus » à la fin des années soixante-dix, la puissance délivrée dans les logements
limitait l’utilisation de l’électricité pour le chauffage.
Mais dans les années soixante la majorité de la population française est urbaine, et pour la
plupart des individus le chauffage central va de soi au moins dans les pratiques. A ce titre, il
nous faut souligner les difficultés à faire parler ces générations de leurs expériences
enfantines et adolescentes avec le chauffage. Contrairement à la génération de la Guerre,
elles ne leur paraissaient pas dignes d’intérêt. Elles sont présentées comme assez banales, le
chauffage central équipait déjà la majorité des logements, et tout à fait linéaire, le chauffage
central est toujours aujourd’hui le mode dominant. On peut alors considérer que le projet des
années trente d’un chauffage confortable c'est-à-dire « qui sait de faire oublier » se réalise
véritablement pendant les Trente Glorieuses.
Un élément différenciant la génération du baby-boom de celle des années quatre-vingt
est l’expérience de la crise pétrolière en 1974 et de ses conséquences. L’augmentation des
prix du pétrole consécutive à la Guerre du Kippour change la donne énergétique : la France
importe alors les trois-quarts de l’énergie consommée. Le gouvernement met en place une
nouvelle politique énergétique principalement basée sur l’offre avec la relance du programme
électronucléaire pour sortir de la dépendance au pétrole étranger. Mais il n’oublie pas non
plus la demande en créant cette même année l’Agence pour les Economies d’Energie (AEE,
aujourd’hui ADEME) qui lance une campagne de communication grand public de « chasse au
gaspi ». Si aucun enquêté n’a évoqué spontanément ces campagnes, leurs discours permettent
d’identifier les signes d’un changement dans les pratiques de chauffage. Par exemple, certains
enquêtés évoquent l’utilisation du chauffage au bois non plus comme chauffage principal
mais comme complément pour réduire la facture d’énergie. « Chez mes parents ils réglaient le
chauffage à 15°C et mettaient la cheminée en plus pour consommer moins de fioul »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Mais surtout une partie des enquêtés
conservent le souvenir de restrictions parentales sur les comportements de
267
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
consommations d’énergie domestique. Ces pratiques économes concernent aussi bien le
chauffage : « Mon père disait toujours « je ne chauffe pas la rue ». On devait mettre le
chauffage toujours au milieu et jamais au maximum » ; que l’électricité et l’eau :
« L’électricité c’est pareil, quand on quitte une pièce on éteint, l’eau c’est pareil on mouille
la brosse à dents et après on coupe l’eau » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Ces
pratiques de modération participent de la socialisation familiale d’une partie des enfants du
baby-boom. Elles sont transmises par les parents sur le mode de l’éducation au savoir-vivre
ensemble au même titre que la politesse.
Cette attitude vis-à-vis de la consommation des ressources naturelles renvoie essentiellement
à une logique de gestion du budget domestique pour des familles de milieux populaires et
moyens. « Mon père c’est sa façon de penser, on a été élevé comme ça, il est passé par du
chômage » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Les problèmes environnementaux
ne sont pas encore sur le devant de la scène et le registre utilisé par le gouvernement dans ses
campagnes de « chasse au gaspi » est principalement économique voire politique
(indépendance énergétique). Tous les baby-boomers n’ont d’ailleurs pas le souvenir des
mêmes restrictions : « Chez mes parents c’était une chaudière à gaz individuelle avec
thermostat […] Je pouvais régler comme je voulais, c’était au bon vouloir » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Il paraît vraisemblable que la politique de modération des
consommations de la fin des années soixante a surtout touché les familles les plus modestes
confrontées a une augmentation de leur facture énergétique. Les familles plus aisées
économiquement n’ont pas été touchées de la même façon par les messages des pouvoirs
publics. Cet impact est aussi moins fort pour les familles, même modestes ou de classe
moyenne, dont le statut professionnel (avantage en nature pour les agents des industries
électriques et gazière) ou la proximité géographique d’une énergie bon marché (le charbon
dans le Nord, le bois dans les Landes…) a atténué les conséquences de la crise du pétrole sur
la facture de chauffage. Enfin, la contrainte sur la consommation d’énergie est rapidement
retombée puisque le prix du pétrole repart à la baisse à l’aune du contre-choc pétrolier
de 1986 ; parallèlement les pouvoirs publics abandonnent les publicités pour les économies
d’énergie. Au final la démarche d’économie d’énergie enclenchée par les pouvoirs publics n’a
marqué qu’une faible part de la génération des baby-boomers, elle est surtout venue justifier
la valeur de modération dans la consommation transmise aux enfants dans les milieux
populaires contraints par le nécessaire équilibre du budget familial.
268
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Les cohortes nées après les années 80 ont en revanche connu une remise en cause plus
profonde et plus générale du confort moderne. Cette génération a grandi dans le contexte
d’une crise économique et sociale à laquelle est venu s’ajouter une crise écologique dont la
mise sur l’agenda peut être située au milieu des années 90 avec la signature du Protocole de
Kyoto. Nos données de terrain ne nous permettent pas de retracer précisément l’expérience
vécue du chauffage par les moins de trente ans. En effet, la majorité des jeunes que nous
avons interrogés sont des militants écologistes (première enquête de terrain), dans le logement
social nous avons interviewé peu de jeunes couples (seconde enquête de terrain). On peut
néanmoins considérer qu’à expérience du chauffage égale, la crise écologique induit pour
certains individus la construction d’un autre rapport au confort. Il nous paraît significatif
que l’ensemble de l’échantillon de militants soit composé de personnes de moins de trente ans
alors que l’âge n’était pas un critère de recrutement (seulement l’engagement associatif).
Cette « génération crise » est aussi surnommée « génération participation » par Thierry
Maillet. En effet, les interrogations sur notre mode de vie soulevées par la crise écologique
sont plus profondes et plus durables que celles de la crise pétrolière des années soixante-dix.
Pour construire les réponses, les jeunes générations ont à leur disposition des outils inédits
comme les technologies de l’information et de la communication. Elles bâtissent un « confort
moral » dans l’espace domestique en adoptant des pratiques économes de consommation
d’énergie mais aussi en s’engageant dans l’espace public pour soutenir les actions politiques
en faveur de l’environnement.
La généralisation du confort moderne s’est construite sur l’idée d’une uniformité des besoins
thermiques entre les individus. Le chauffage central est conçu pour apporter une même
température ambiante à l’ensemble du logement voire à tout un immeuble. Pourtant on sait
bien qu’il y a des individus « frileux » et d’autres moins, l’analyse des données empiriques
montre bien que les individus ont des sensibilités thermiques très variables. Ces besoins
thermiques ne peuvent pas être réduits à un état biologique ou une hérédité génétique
car ils sont aussi le résultat d’une construction sociale. Le cycle de vie des individus
conditionne un niveau d’activité physique et un état de santé : les personnes âgées plus
souvent présentes à leur domicile ont un besoin de chaleur plus important que les jeunes
enfants souvent très agités. La socialisation familiale imprègne les individus d’une certaine
orientation thermique mais cette résistance au froid est ensuite remodelée par la trajectoire
résidentielle et les conditions de travail. La mobilité géographique au cours de la vie impacte
considérablement les sensibilités thermiques individuelles qui sont parfois interprétées à tort
269
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
comme culturelles. On constate aussi des effets de génération : ceux qui ont connu des
conditions de confort rudimentaires ne sont pas disposés à réduire aujourd’hui le niveau des
températures car le chauffage central représente pour eux un progrès social des Trente
Glorieuses. Pour les baby-boomers et la jeune génération le « confort moderne » est une
évidence mais cela n’empêche pas certaines pratiques économes. Pour la génération des babyboomers cette attitude de modération reste limitée et renvoie surtout à une logique de gestion
budgétaire dans l’espace domestique acquise par la socialisation familiale. Alors que pour les
jeunes générations, les pratiques économes peuvent prendre en plus le sens d’un engagement
politique296. Le rapport au confort thermique est donc très variable en fonction des individus,
et nous allons voir maintenant que les besoins thermiques sont aussi très différenciés en
fonction des pièces de l’appartement.
4.2 Les besoins thermiques varient en fonction des pièces du logement
Le principe du chauffage central est de chauffer l’ensemble du logement de façon uniforme.
Le plancher chauffant ou les radiateurs installés dans toutes les pièces permettent d’y
maintenir la température à un niveau équivalent. Or nous allons voir que les besoins
thermiques des individus varient considérablement en fonction des pièces du logement. Ils
dépendent principalement de la fonction sociale attribuée à l’espace ainsi que des activités
domestiques qui s’y pratiquent. Nous verrons que toutes les pièces ne font pas l’unanimité et
qu’au sein d’une même pièce les besoins peuvent être très différents en fonction des
individus. Comment les habitants parviennent-ils à la sensation de confort thermique ?
Compte tenu de l’instabilité des besoins thermiques, comment s’organisent les pratiques
thermiques et les usages du chauffage en fonction des espaces ? Nous rentrerons plus en
avant dans l’analyse des pratiques en nous intéressant à l’ajustement entre les besoins et la
chaleur procurée par le chauffage. Les systèmes de chauffage ne permettent que rarement aux
habitants de moduler la puissance de chauffe par pièce, la température est le plus souvent
gérée de façon centralisée, au niveau du logement ou de l’immeuble. Nous verrons le rôle
central des pratiques thermiques alternatives au chauffage pour parvenir à une sensation de
confort thermique. En plus des données empiriques de terrain, nous mobiliserons les résultats
d’une enquête quantitative réalisées par le CREDOC en 2009 auprès d’un échantillon de 2075
habitations qui interroge la « température idéale » en fonction des pièces. « Il apparaît
296
DUBUISSON-QUELLIER Sophie, La consommation engagée, Collection Contester, Les Presses de Sciences
Po, Paris, 2009.
270
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
clairement que les perceptions du degré de confort souhaitable ne sont pas les même selon les
pièces »297.
4.2.1 Le salon : la pièce où le chauffage est le plus important
De façon unanime, les habitants considèrent que le salon est une pièce où la satisfaction de
leurs besoins thermiques est primordiale. « La pièce de vie c’est le plus important car c’est là
qu’on est le plus souvent donc c’est important d’avoir une bonne température » (locataire,
individuel gaz). Il y a aussi consensus sur le fait que le niveau des besoins thermiques est
élevé, même si ce n’est pas toujours la pièce où ils sont les plus forts, notamment vis-à-vis de
la salle de bains. Cette importance accordée à la chaleur dans le séjour est confirmé par les
résultats du sondage réalisés par le CREDOC. Ils montrent que la température idéale du salon
est de 20°C pour 41 % des ménages et au dessus pour 26 %, alors que ces pourcentages sont
moindres pour les autres pièces. Comment comprendre la centralité du salon en matière
de confort et le niveau élevé des besoins thermiques qui lui sont associés ?
a) L’emploi du temps thermique du salon
Premièrement, l’exigence de chaleur dans le salon s’explique par son mode d’occupation et
les activités pratiquées. Le séjour est souvent décrit comme la « pièce à vivre » du
logement c'est-à-dire un espace d’occupation prolongée contrairement à d’autres pièces où
l’occupation est plus ponctuelle. « La salle c’est la pièce de vie où on est le plus donc on
chauffe, la salle de bains et la chambre ce sont des pièces où on est que pour un petit moment
dans la journée il n’y a pas besoin de beaucoup de chauffage « (locataire, convecteurs et
plancher chauffant). Ensuite, le salon est une pièce de détente et de loisirs, c'est-à-dire de
pratiques domestiques qui reposent sur une inactivité du corps : la lecture, la conversation, la
télévision, l’ordinateur… La faible dépense physique dans le salon implique des besoins
thermiques élevés car le corps produit moins de chaleur quand il est inerte. « Les
moments où j’ai froid c’est des moments où je suis au calme » (locataire, radiateurs collectifs).
Le chauffage et les pratiques thermiques ont donc vocation à compenser la sensation de froid
qui s’instaure au fur et à mesure que l’occupation du salon se prolonge. « Ca m’arrive d’avoir
froid notamment quand je travaille à l’ordinateur ou que je travaille longtemps » (locataire,
radiateurs collectifs).
297
MARESCA Bruno (dir.), La consommation d’énergie dans l’habitat : entre recherche de confort et impératif
écologique, Cahier de recherche n°264, CREDOC, Paris, Décembre 2009.
271
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Toutefois, les besoins thermiques dans le salon se montrent très changeants en fonction
de la temporalité saisonnière et journalière. Il est évident que les besoins thermiques
intérieurs dépendent pour partie de la température extérieure, mais on constate aussi qu’ils
varient selon les moments de la journée. Alors qu’ils sont décrits comme faible le matin, ils
apparaissent comme plus forts l’après-midi pour les personnes retraités et le soir
quelque soit le profil du ménage. Le matin, le séjour est une pièce relativement peu
occupée : les familles actives quittent rapidement leur domicile après la toilette et le petit
déjeuner ; les personnes retraitées concentrent généralement leurs activités extérieures en
matinée (notamment les courses alimentaires). En revanche, les retraités consacrent leur
après-midi au repos et à des activités de loisirs domestiques qui sont pratiquées dans le salon,
c’est donc un moment où la satisfaction des besoins en chaleur est cruciale pour cette
population. « A partir de l’après-midi, on se met dans les fauteuils, pendant la digestion on
met un gilet, le matin non mais l’après-midi on a moins d’activité, on lit beaucoup. On ne
peut pas se passer de chauffage l’après-midi ! » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). En soirée, les besoins thermiques dans le salon sont aussi forts quelque soit la
population. La température extérieure diminue : « C’est le soir que c’est le plus important car
le froid tombe plus vite « (locataire, convecteurs) et la baisse de la luminosité naturelle induit
probablement une sensibilité thermique exacerbée. Le soir correspond surtout à une
diminution de l’activité physique pour les personnes actives qui doit être compensée par un
apport de chaleur supplémentaire. « La chaleur c’est en fonction de la journée. C’est
psychologique, j’ai plus froid après une journée de travail quand on se pose, le matin on a
toute l’énergie qu’il faut alors que le soir on n’a plus d’énergie (locataire, individuel gaz).
Les activités pratiquées, et notamment la télévision, suppose une longue période sans
mouvement : « L’hiver c’est surtout le soir parce qu’on reste devant la TV, et quand on reste
assis on sent le froid qui vient petit à petit « (locataire, convecteurs). S’il y a bien consensus
sur l’importance des besoins thermiques dans le salon, on voit en revanche qu’il y a aussi un
emploi du temps thermique de cette pièce et que les besoins en chaleur augmentent au fur et à
mesure de la journée.
Face à ces besoins thermiques élevés mais évolutifs comment les habitants s’y prennent-ils
pour atteindre la sensation de confort ? Une partie des individus décrivent des pratiques de
chauffage en continu dans le salon : « Celui de la salle à manger je ne le touche pas, il est
au maximum » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Il s’agit de logements équipés
d’un chauffage collectif qui sont confrontés a une puissance insuffisante de leurs radiateurs et
272
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
qui choisissent de ne pas les couper pour emmagasiner la chaleur. « Dans la pièce moi je ne
baisse jamais car on a tout le temps froid. On laisse tout le temps à 5 parce qu’on a le bébé
donc il est tout le temps au maximum » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Mais
une autre partie des enquêtés décrivent des pratiques de modulation du chauffage dans
le salon afin d’adapter le niveau des températures à l’occupation et l’évolution de leur
sensibilité thermique. Il s’agit de personnes disposant de marges de régulation sur la
puissance de chauffage du salon ou du logement. En chauffage individuel, les actifs absents
pendant la journée diminuent voire coupent le chauffage du salon et ne le rallument que le
soir au moment où ils occupent le séjour. « Là je suis rentrée à 16 h, non je ne l’ai pas
augmenté tout de suite car j’avais des bricoles à faire mais dès que je me suis posée dans le
salon oui je l’augmente » (locataire, individuel gaz). En chauffage collectif par radiateurs, les
habitants éteignent un des radiateurs du salon pendant la journée si la puissance de chauffe est
suffisante. « Dans le salon c’est souvent un radiateur sur deux qui est allumé. On en laisse un
en permanence car il est plus près de la fenêtre et on se dit que çà peut couper l’air froid et
l’autre on le met le soir pour regarder la télévision » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs).
En outre, les habitants ont recours à des pratiques vestimentaires afin d’atteindre une
sensation de confort thermique. Par exemple certains retraités qui occupent le salon en
après-midi privilégient l’habillement plutôt que le recours aux radiateurs : « L’après midi on
ne le rallume pas on met plutôt un gilet quand on est assis sur le fauteuil » (locataire,
individuel gaz). Le soir au moment de regarder la télévision nombre d’enquêtés évoquent
l’utilisation d’une couverture ou d’un plaid sur le canapé pour gérer la sensation de froid qui
s’instaure avec l’inactivité. « J’ai un plaid sur le canapé, pour les poils du chat, donc je me le
mets dessus le soir quand on regarde la télévision » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). L’adoption de pratiques vestimentaires peut correspondre à une logique
d’économie budgétaire pour les ménages en chauffage individuel. « Je n’allume pas le
chauffage l’après-midi pour faire des économies, dès fois çà suffit un gilet il n’y a pas besoin
de réchauffer la pièce » (locataire, convecteurs et plancher chauffant). L’utilisation du
chauffage est alors concentrée en soirée au moment où les besoins thermiques sont les plus
importants : « Le plus important c’est le chauffage […] le soir quand on regarde la TV après
le reste du temps il est coupé, c’est une question d’économie » (locataire, individuel gaz). En
chauffage collectif, le primat accordé aux pratiques vestimentaires correspond à une logique
de gestion du confort ressenti qui est parfois plus facile à maîtriser par les vêtements que par
273
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
le chauffage : « Si on allume le gros radiateur il fait trop chaud et c’est étouffant dans la
pièce donc je préfère la couverture » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Il résulte
également des différences interindividuelles de sensibilité thermique au sein d’une famille
puisque l’utilisation de vêtements permet aux frileux de ne pas avoir froid sans imposer aux
autres une température qui excède leurs besoins.
La maîtrise du réglage du chauffage est donc primordiale pour comprendre les pratiques dans
le salon : si les habitants disposent d’une puissance de chauffe suffisante, ils adaptent le
niveau des températures en fonction de leurs besoins et privilégient les pratiques
vestimentaires. La capacité à agir sur la puissance de chauffage est d’autant plus
essentielle que le salon bénéficie souvent d’autres sources de chaleur que le chauffage.
D’une part le salon est la pièce ou la surface vitrée est la plus importante et, s’il est bien
exposé, le soleil d’hiver peut faire office de chauffage d’appoint, en particulier l’après-midi
pour les retraités. « L’après-midi il ne marche presque jamais parce qu’on est exposé plein
sud dans le salon et la cuisine donc on a du soleil toute l’après-midi » (locataire, individuel
gaz). D’autre part le salon est un des lieux de regroupement dans le logement, la coprésence
des occupants dans la même pièce constitue un apport de chaleur non négligeable surtout
lorsqu’il s’agit d’enfants agités : « Ici dans le salon le chauffage est toujours éteint, nous
personnellement on n’en a pas besoin, çà bouge bien avec les enfants, c’est eux qui
produisent la chaleur » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
On constate aussi une variation dans l’utilisation du chauffage en fonction de la saison et
de l’évolution des températures extérieures. En mi-saison les habitants vont limiter
l’intensité du chauffage alors qu’en plein hiver ils utiliseront leur installation à pleine
puissance. « En général il est à fond en plein hiver et on modifie le réglage mi-mars, on
commence à baisser parce qu’il fait meilleur » (locataire, plancher chauffant). L’ajustement
se réalise à travers des tactiques différentes en fonction des modes de chauffage. En chauffage
individuel, les individus ont la possibilité de régler la température du salon ou de
l’appartement, et certains utilisent également un système de chauffage complémentaire. «
Quand il a fait vraiment très froid l’insert çà ne suffisait plus dans le séjour donc je mettais
aussi le chauffage électrique » (locataire, convecteurs et insert). En chauffage collectif, les
occupants jouent sur le nombre de radiateurs allumés ou règlent les robinets thermostatiques.
« Dans le salon on commence par mettre un radiateur on met le second radiateur seulement
quand il fait très froid mais c’est rare » (locataire, convecteurs). Mais en chauffage collectif
les habitants sont aussi dépendants du réglage de l’installation par le professionnel, et ils n’ont
274
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
pas toujours la possibilité de réajuster la puissance soit parce qu’elle est insuffisante soit parce
qu’ils n’ont pas d’outils de contrôle, notamment en plancher chauffant.
Le temps d’occupation long et les activités passives pratiquées dans le salon impliquent des
besoins thermiques élevés. Toutefois ces besoins thermiques varient considérablement au
cours de la journée et en fonction des saisons. Si les habitants ont la maîtrise de la
puissance de leurs radiateurs ils l’ajustent d’eux-mêmes et s’appuient sur des pratiques
vestimentaires et d’autres sources de chaleur (soleil, humaine…) pour atteindre la
sensation de confort. Ces pratiques sont au contraire un moyen de compenser l’inadéquation
de la puissance de chauffage pour ceux dont le système ne leur offre pas ou peu de possibilité
de réglage.
b) La sociabilité dans le séjour et la fonction d’intégration sociale du chauffage
La fonction éminemment sociale du séjour permet également de comprendre l’importance
accordée au chauffage de cette pièce. D’une part, le salon est une pièce commune c'est-àdire un espace partagé par les occupants du logement, au contraire des chambres qui sont
des espaces privatifs. Que ce soit au sein d’une famille ou d’une colocation, le séjour est la
pièce où se jouent les relations sociales. « Dans le séjour le radiateur est quasiment tout le
temps allumé. C’est la pièce collective, il y a tout le temps quelqu’un et puis quand on y est on
reste assez longtemps pour regarder la TV ou pour manger » (militant, colocation). Le rôle
attribué au salon comme vecteur de regroupement familial sera d’autant plus fort si les repas
sont pris dans cette pièce et pas dans la cuisine. La fonction d’intégration sociale propre au
salon suppose que la pièce soit accueillante et donc que la température de chauffage y soit
suffisamment élevée pour éviter la dispersion des occupants dans les autres espaces.
D’autre part, le salon est la pièce de réception des personnes extérieures au groupe
d’occupants, invités à l’occasion d’un repas ou d’une soirée… Cela n’a pas toujours été le
cas puisque jusque dans les années cinquante, la réception des invités se faisait plutôt dans la
salle à manger, pièce qui a aujourd’hui quasiment disparu des appartements. Désormais, le
salon est devenu l’espace de « mise en scène de soi » de la famille, où se jouent non
seulement ses relations sociales mais aussi son identité. A ce titre, on constate que
l’augmentation de la température de chauffage fait partie des rituels de préparation du
domicile avant l’arrivée des invités. « Quand il y a des invités je chauffe avant pour que ce
soit agréable, même si quand on arrive du dehors les gens ont rarement froid » (locataire,
275
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
individuel gaz). La chaleur semble faire partie des pré-requis pour instaurer une ambiance
propice aux échanges, de la même façon que l’ordre, la propreté ou la décoration. « Quand
j’ai des invités, je mets des bougies, je range, même si c’est toujours rangé, je mets de la
musique. J’essaie que tout soit prêt à l’avance » (locataire, plancher chauffant). Dans le
langage commun on parle d’ailleurs d’un « accueil chaleureux » qui ne se réduit pas
seulement à la cordialité des hôtes mais aussi à la préparation du domicile. On a aussi vu que
la préparation du repas était plus élaborée en cas d’invitation, demandant une dépense
d’énergie inhabituelle. « C’est important aussi de faire un bon couscous et que quand ils
partent ils n’aient pas faim, qu’ils n’aillent pas manger un sandwich » (locataire, plancher
chauffant). Mais c’est aussi le cas de la lumière qui combinée à la chaleur participe de la
construction de la convivialité : « Ce n’est pas seulement des gros coussins ou un bon fauteuil
même sur un tabouret, s’il y a des gens sympa c’est un plaisir. Mais il ne faut pas qu’il fasse
trop froid. La chaleur contribuera au plaisir. Pour moi c’est important la chaleur c’est vital :
il y a d’abord celle de l’accueil, puis celle du chaud et celle de la lumière, il ne faut pas qu’il
fasse trop sombre » (locataire, individuel gaz). De façon générale, les moments de sociabilité
sont des temps forts de la consommation d’énergie domestique.
Cependant, après l’arrivée des invités la situation thermique du salon se modifie. En effet, les
corps dans la pièce créent un apport supplémentaire de « chaleur humaine » au sens
propre. Les habitants qui ont les moyens de régler la température de chauffage diminuent
voire coupent le chauffage pour éviter une sensation d’inconfort aux convives. « Quand on est
tous là à Noël et qu’on est très nombreux on coupe le chauffage autrement il fait trop chaud »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Au contraire, les systèmes de chauffage qui
n’offrent pas de marge de régulation aux habitants ne leurs laissent d’autres choix que
d’ouvrir la fenêtre pour laisser s’échapper le surplus de chaleur. « Quand j’invite des gens ici
çà arrive que l’on soit 10 à table, donc là on a chaud alors je laisse la porte du balcon
ouverte et on est très bien » (locataire, plancher chauffant). Ces pratiques d’ouverture
continue des fenêtres sont renforcées par la présence de fumeurs, pour permettre le
renouvellement de l’air intérieur ou parce qu’ils sont contraints de se tenir prés de la fenêtre
ou sur le balcon : « Il y avait des fumeurs donc on ouvrait, il faisait froid dehors mais à
l’intérieur il faisait très bon » (locataire, plancher chauffant). Le confort thermique lors d’une
réception ne repose pas seulement sur une température élevée mais sur la capacité à ajuster la
température en fonction des temps de la réception.
276
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
La fonction sociale attribuée aux pièces du logement n’est pas figée. Si le salon est en
tendance plutôt une pièce de détente et de réception, en fonction de la situation il peut être
utilisée comme une chambre. Cette souplesse dans l’usage des pièces demande alors d’adapter
les températures aux activités pratiquées, en l’occurrence le sommeil. L’utilisation du séjour
comme chambre à coucher implique une diminution voir un arrêt complet du chauffage.
Dans les studios, la pièce unique fait à la fois office de salon le jour et de chambre la nuit. «
Dans la pièce, on y est tout le temps, c’est notre pièce de vie, on y mange, on y dort, on
regarde la télé. […] Comme on dort dans la pièce on ne peut pas avoir trop chaud sinon on
dort mal » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Quand l’entourage proche est
accueilli pour plusieurs jours, le séjour est aussi détourné en chambre à coucher. Il devient
alors nécessaire d’adapter l’ambiance aux habitudes thermiques de nuit des invités, par le
chauffage et/ou le linge de lit. « Quand mes parents viennent du Sud-Ouest ils disent qu’il fait
froid ici, on met le poêle et on leur donne plus de couvertures, chez eux c’est plus
confortable » (locataire, convecteurs et plancher chauffant). La possibilité pour les occupants
provisoires de régler le chauffage s’inscrit dans un ensemble de pratiques d’appropriation
d’un espace qui n’est pas le leur à l’origine. « Quand ma fille vient ici elle dort dans le salon :
elle ferme tous les radiateurs et elle enlève les piles du réveil qui fait tic-tac parce que çà
l’agace » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). L’impossibilité de moduler la
puissance de chauffage a pour conséquence de dégrader la qualité de l’accueil des invités de
passage : « C’est comme dans un grille-pain, les gens qui sont venus dormir ici m’ont dit : «
on se sent comme un poulet rôti » (locataire, plancher chauffant).
Au final, le séjour permet d’entrevoir la fonction d’intégration sociale remplie par la chaleur à
l’intérieur du logement, elle permet d’en faire une pièce accueillante pour les membres de la
famille comme pour les invités. En même temps, la capacité à moduler le niveau des
températures en fonction de la variation des besoins permet de maintenir la cohésion : à
la hausse avant l’arrivée des invités pour instaurer une ambiance conviviale, à la baisse une
fois qu’ils sont présents pour éviter la surchauffe ou leur faciliter le sommeil. L’absence de
marge de manœuvre sur le réglage du chauffage met non seulement en péril le lien social mais
conduit aussi à des pertes d’énergie qui se manifestent par des pratiques d’aération continue.
4.2.2 Les chambres : des besoins thermiques très contrastés
Nous venons de voir que le séjour pouvait être détourné en chambre à coucher, mais qu’en
est-il des besoins thermiques et de la gestion de la chaleur dans les chambres séparées ?
277
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Globalement, la chambre est la pièce où les besoins thermiques sont les moins
importants. Ainsi l’enquête quantitative du CREDOC montre que la température idéale de la
chambre « est décalée vers le bas de deux degrés » par rapport au salon et à la salle de bains.
Si cette proposition reste vraie à l’échelle macrosociale, la réalité est toute autre à une échelle
d’observation microsociale où les besoins thermiques dans la chambre apparaissent comme
très contrastés. Les auteurs soulignent d’ailleurs « qu’il n’existe pas de standard de confort
consensuel dans la chambre ». Comment les individus parviennent-t-ils alors à ajuster
leur confort alors que la chambre est souvent un espace partagé ? Mais aussi comment
comprendre la diversité des sensibilités thermiques dans la chambre ? Un premier
élément de compréhension tient au cycle de vie des occupants de la chambre : nous
présenterons d’abord le cas de la chambre d’adulte, puis nous verrons celui de la chambre
d’enfant. Nous terminerons par la gestion de la chaleur dans les pièces inoccupées, utilisées
comme chambre pour les invités ou comme bureau.
a) La chambre d’adulte : un lieu d’expression de la diversité thermique
Quand on interroge les habitants sur leurs pratiques de chauffage dans la chambre on obtient
des réponses très diversifiées. Il y a une divergence entre les individus sur l’utilisation
nocturne du chauffage dans la chambre. Pour certains le chauffage dans la chambre est
une source d’inconfort et son utilisation est bannie : « Je ferme aussi le radiateur la nuit avant
de me coucher parce que je déteste me réveiller et avoir chaud » (militant, colocation) ou
encore « Il peut geler dehors on préfère quand même dormir sans chauffage » (locataire,
individuel gaz). Pour d’autres le fonctionnement du chauffage paraît indispensable a la
sensation de confort nocturne : « Je laisse toujours le radiateur de la chambre allumé, je sais
que la norme dans la chambre c’est 16°C mais j’ai besoin de d’avoir chaud quand je me lève
le matin » (militant, couple) ou encore « Il y a des personnes qui ne veulent pas dormir avec
le chauffage la nuit, nous si, on a besoin du chauffage dans la chambre la nuit » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Dans ces deux derniers verbatim on voit que les individus
sont conscients que la norme est de dormir sans chauffage, à la fois parce que c’est la pratique
la plus répandue mais aussi car c’est une pratique recommandée par les médecins et les
promoteurs des économies d’énergie. « Dans les documentaires ils disent qu’il ne faut jamais
trop chauffer une chambre à coucher » (locataire, convecteurs et plancher chauffant).
L’enjeu principal des pratiques nocturnes de chauffage ou de non chauffage dans la
chambre est bien évidemment la qualité du sommeil. Le chauffage de l’air est parfois
278
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
perçu comme nécessaire à une nuit de sommeil réparateur. « Quand il fait froid on ne peut pas
bien dormir, on grelotte on ne dort pas bien » (locataire, plancher chauffant). A l’inverse, une
température élevée dans la chambre peut être considérée comme nuisible à l’endormissement.
« Dans la chambre j’allume rarement parce que si j’ai trop chaud je ne dors pas » (locataire,
convecteurs et insert). L’importance accordée à la température de la chambre est
particulièrement visible chez les personnes soumises à des insomnies. Une enquêtée touchée
par ce problème inclut les pratiques de chauffage dans un ensemble de micro-rituels visant à
favoriser son endormissement : « J’ai des difficultés à dormir et je sais que je dormirais
mieux à 16°C. J’ai pris des comprimés pour dormir mais c’est un peu un cercle vicieux donc
j’essaye de réduire en rassemblant tous les éléments pour bien dormir : par exemple je
retourne mes oreillers le soir pour qu’ils soient frais, j’ouvre la fenêtre 10 minutes pour avoir
une bonne température. Je ne veux pas non plus y passer trop de temps, juste le temps du
sommeil, ça fait partie des choses qui aident à dormir » (locataire, radiateurs collectifs).
Au delà de la qualité du sommeil, il semble qu’il existe des barrières psychologiques à
franchir pour sortir ou entrer du lit, de la même façon que celles que nous avons observées
pour la sortie de douche. Le chauffage de la chambre est alors surtout un chauffage du lit qui
vise à atténuer l’effort qui aurait été nécessaire pour se glisser dans des draps froids. « Je
n’aime pas rentrer dans les draps froids mais ici je n’ai pas de problèmes les draps sont
chauds » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). De la même façon, le chauffage
nocturne de la chambre comme du reste de l’appartement contribue à limiter le choc
thermique de la sortie du lit. « A une époque j’ai essayé d’éteindre dans le couloir, mais je
souffrais le matin le temps que çà chauffe et la nuit çà n’allait pas parce que je me lève »
(locataire, convecteurs et insert).
Comment comprendre alors cette diversité des pratiques de chauffage dans la chambre
alors que l’enjeu du confort nocturne est commun ? Premièrement, elle est liée à la
diversité des sensibilités thermiques individuelles modelées par les expériences thermiques
antérieures. On va retrouver les processus que nous avons déjà détaillés et qui conditionnent
les besoins thermiques individuels. D’abord, le cycle de vie puisque les personnes âgées ont
des besoins thermiques nocturnes plus élevés car leur corps produit moins de chaleur.
« Mon mari est plus frileux avec l’âge » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Mais
le facteur biologique n’est pas suffisant, il faut également regarder les pratiques. Les retraités
passent plus de temps dans leur chambre que les actifs, ils font la sieste et/ou se couchent plus
tôt. « Pour moi c’est dans la chambre que le chauffage est le plus important parce qu’après
279
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
manger j’aime bien faire la sieste et puis le soir je me couche très tôt j’ai une petite TV »
(locataire, convecteurs et insert). Les personnes âgées se lèvent aussi davantage la nuit que les
plus jeunes, l’utilisation du chauffage vient alors faciliter la sortie du lit. « Moi j’aime bien
quand je rentre le soir dans ma chambre avoir la chaleur, et aussi parce que je me lève la
nuit donc sinon c’est glacé » (locataire, convecteurs et insert).
Mais l’âge social comme biologique ne suffisent par à expliquer les besoins thermiques élevés
des personnes âgées puisque certaines d’entre elles continuent de dormir sans chauffage
même avec le grand âge. « Je connais des gens encore plus âgés que moi qui éteignent leur
chauffage la nuit dans la chambre et même qui dorment la fenêtre ouverte » (locataire,
convecteurs et insert). Il faut aussi considérer les autres processus de conditionnement
thermique comme la socialisation primaire : « Quand j’étais chez mes parents j’ai pris
l’habitude de dormir la fenêtre ouverte sans chauffage, été comme hiver » (locataire,
individuel gaz). La trajectoire résidentielle est susceptible de modifier les habitudes
thermiques nocturnes acquises pendant l’enfance : « Quand on était jeune on habitait dans
une maison, il n’y avait pas de chauffage dans la chambre. On a pris un appartement après
notre mariage et depuis on a pris l’habitude parce que c’était du chauffage au sol.
Aujourd’hui c’est difficile à quitter » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Il y aurait
en quelque sort un effet de cliquet dans la construction des besoins thermiques : une fois que
l’on a pris l’habitude de vivre à des températures hautes il est difficile de revenir à des
températures fraîches.
Ces différences de besoins thermiques se retrouvent au sein des couples qui partagent le
même espace nocturne. Compte tenu des divers processus de conditionnement thermique il
est rare que deux individus aient a priori des besoins thermiques identiques. Les différences
peuvent parfois être radicales, notamment chez les jeunes, et conduire à des tensions au sein
du couple sur la température de réglage du chauffage de la chambre. « Par contre avec mon
copain, on a eu plusieurs conflits à ce sujet. Lui ne pouvait pas dormir dans une chambre
froide à moins de 22°C et moi a cette température je me sens moins bien physiquement »
(militant, seule). Pour créer des conditions thermiques qui satisfont les deux parties, il
faut réaliser des ajustements qui permettent à chacun d’obtenir une quantité de chaleur
acceptable pour la nuit. Or la température de chauffage de la pièce ne permet pas un tel
ajustement puisqu’elle s’impose de la même façon aux occupants de la pièce. « C’est ma
femme qui m’en empêche ici mais si je pouvais je dormirais la fenêtre ouverte » (locataire,
individuel gaz). Les habitants privilégient alors l’utilisation de vêtements ou de linge de lit
280
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
chaud qui permettent de chauffer l’un sans chauffer l’autre, et rendent supportable la diversité
des sensibilités thermiques. Dans l’échantillon de locataires HLM, un cas limite souligne le
rôle essentiel joué par les pratiques vestimentaires pour réaliser l’accord thermique conjugal.
Il s’agit d’un couple, de plus de 80 ans, qui doit faire chambre à part car ils sont dans
l’impossibilité de réaliser cet ajustement vestimentaire : « Lui (le mari) a deux couettes et une
couverture mais pas de chauffage, il n’aime pas et ce n’est pas à 80 ans qu’il va changer. Moi
(la femme) je suis cardiaque donc je ne peux pas mettre de couverture sur mes jambes, donc
j’ai besoin de plus de chauffage » (locataire, convecteurs et plancher chauffant).
En effet, les pratiques vestimentaires nocturnes sont associées à une certaine utilisation du
chauffage. Dans l’ensemble de l’échantillon, il apparaît clairement que ceux qui bannissent
le chauffage de la chambre sont aussi ceux qui ont recours aux vêtements chauds pour
dormir. Une partie d’entre eux multiplient les couches de couettes et de couvertures pour se
protéger de la fraîcheur de l’air : « J’ai au moins 4 ou 5 couvertures » (locataire, convecteurs).
D’autres disposent d’une parure de lit spécifique pour l’hiver : « On a des draps en pilou,
c’est un truc de vieux, c’est un peu comme la polaire. Dès qu’on commence à mettre le
chauffage on met ces draps, çà va ensemble. C’est un peu comme les affaires d’été et d’hiver
» (locataire, convecteur). Enfin, certains s’habillent d’une tenue de nuit, le pyjama, qu’ils
conservent tout au long de la nuit ou retire quand les draps sont chauds : « Dans le lit il fait
froid au début donc je garde mon survêtement jusqu’à ce que je réchauffe mon lit » (locataire,
individuel gaz). Aucun des enquêtés n’a déclaré utiliser de bouillotte, objet qui semble être
devenu désuet, même s’il reste disponible à la vente. En
revanche certains se servent de couverture chauffante ou
Photo n°18 : le sur-matelas
chauffant
de sur-matelas chauffant (voir photo) qui permettent de
chauffer le lit sans chauffer la pièce. A l’inverse, on
constate que les habitants qui pratiquent le chauffage
nocturne dorment de façon beaucoup plus découverte. «
Souvent on entend qu’il vaut mieux mettre une couverture
mais ce n’est pas pareil, c’est lourd et çà ne chauffe pas
pareil » (locataire, convecteurs et insert). Les vêtements
de nuit ou la multiplication des couvertures est alors
présenté comme une source d’inconfort car ils constituent une entrave à la liberté de
mouvement.
281
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
L’arbitrage entre pratiques vestimentaires nocturnes et chauffage est surdéterminé par
le mode de chauffage du logement. En fonction des possibilités de réglages et de la
perception du coût associé au mode de chauffage les individus seront plus enclins à s’appuyer
sur l’une ou l’autre des pratiques pour satisfaire leurs besoins thermiques. En chauffage
individuel, les habitants peuvent facilement couper le chauffage de la chambre et privilégient
volontiers les tissus chauds. Le chauffage dans la chambre est alors utilisé de façon
exceptionnelle lors des journées les plus froides de l’hiver. « Dans les chambres quand il fait
très froid je le mets un peu pendant le temps qu’on est au salon et quand on rentre pour se
coucher je l’arrête » (locataire, convecteurs).
En chauffage collectif, les pratiques de chauffage nocturne dépendent de la capacité à réguler
la puissance de l’installation. Avec des radiateurs les pratiques s’apparentent au chauffage
individuel si la puissance de l’installation est suffisante. « Je mets le chauffage de temps en
temps dans la chambre quand il gèle, c’est ponctuel à 22h avant d’aller me coucher, moi
j’aime mieux dormir sans chauffage » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Par
contre, si la puissance de chauffage est trop juste, la fraîcheur de la température
ambiante dans l’appartement conduit les habitants à utiliser le chauffage de la
chambre : « Aujourd’hui le chauffage marche dans la chambre 4-5 mois par an, avant on ne
le faisait pas beaucoup marcher mais il faut dire que les radiateurs étaient plus chauds dans
les autres pièces donc c’était plus tempéré dans la chambre » (locataire, radiateurs collectifs
et répartiteurs). Même s’il est possible de pratiquer des réduits de nuit, certaines installations
en plancher chauffant continuent de chauffer l’appartement la nuit de la même façon que le
jour. Cette situation peut non seulement être nuisible à la qualité du sommeil mais aussi à la
santé des occupants en raison de son effet sur le taux d’humidité dans l’air : « La nuit j’ouvre
les fenêtres et je ferme le store dans les deux chambres. Je mets un bol d’eau pour ne pas
avoir des assèchements muqueux ou mal à la tête. Quand je le faisais pas j’avais des maux de
tête et des quintes de toux sèche » (locataire, plancher chauffant). Le flux de chaleur
permanent et incontrôlé du chauffage au sol conduit les habitants à des pratiques
d’aération continue afin de limiter la température de la chambre. « La nuit j’ai trop
chaud, il fait plus chaud la nuit, ma fenêtre est toujours ouverte la nuit » (locataire, plancher
chauffant).
La chambre d’adulte apparaît au final comme un lieu d’expression de la diversité des
habitudes thermiques. En fonction des parcours thermiques individuels, les besoins en chaleur
nécessaire à un sommeil de qualité sont sensiblement différents. Les couples doivent alors
282
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
trouver un compromis thermique qui passe plutôt par l’utilisation de vêtements et de linges
chauds que par la température de chauffage qui s’impose à tous les occupants de la chambre.
Le chauffage nocturne de la chambre concerne surtout les individus qui préfèrent dormir peu
couverts considérant les vêtements comme une entrave au mouvement. A l’inverse pour ceux
qui privilégient les pratiques vestimentaires, le chauffage dans la chambre devient une source
d’inconfort. En définitive, le choix entre pratiques thermiques passives et recours au
chauffage dépend surtout du mode de chauffage du logement. Si ce dernier laisse la
possibilité aux habitants de moduler la température de la chambre, il sera utilisé de façon
occasionnelle dans les périodes de grand froid et les vêtements chauds seront privilégiés. En
revanche si le chauffage est continu, les tenues légères sont de rigueur voir l’ouverture des
fenêtres pour éviter la surchauffe pendant la nuit.
Toutefois il ne faut pas systématiquement réduire la chambre à sa fonction de dortoir. Selon
les situations, la chambre peut devenir une pièce de vie diurne à part entière, de la même
façon que le salon peut devenir une chambre nocturne. Pour les enfants et les adolescents, la
chambre constitue un espace privatif utilisé en journée pour le jeu ou les devoirs scolaires.
Pour les colocations, la chambre autorise une vie à l’écart du groupe de pairs. En journée, la
chambre est alors utilisée pour les activités qui nécessitent un certain calme ou recevoir des
amis dans des conditions plus intimes. Cette occupation diurne de la chambre ne permet pas
les pratiques de chauffage réduites que nous avons pu observer dans le cas où la chambre est
exclusivement utilisée pour le sommeil. « Dans la chambre il n’y a pas de chauffage du tout,
on y va que pour dormir donc on se met tout de suite sous la couette » (locataire, convecteurs
et plancher chauffant).
b) La chambre d’enfant : une température aux degrés prés !
La gestion de la chaleur dans une chambre d’enfant ou d’adolescent est tout à fait différente
de celle de la chambre d’un adulte. Alors que l’utilisation du chauffage dans une chambre
d’adulte est le résultat d’un compromis entre les sensibilités thermiques individuelles, la
température de la chambre des jeunes enfants ne fait l’objet d’aucun compromis avec l’enfant.
Jusqu'à l’adolescence (environ 13 ans), les parents gardent le plein contrôle des conditions
thermiques des chambres d’enfant. Au moment de l’adolescence, la situation s’inverse et
l’enfant prend le contrôle exclusif du chauffage dans son espace de vie.
283
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Les parents interrogés sur les pratiques de chauffage dans la chambre de leurs jeunes enfants
mentionnent de façon unanime une norme prescrite par le corps médical qui préconise
une température maximum de 19°C pendant le sommeil de l’enfant. « Le chauffage dans
les chambres ce n’est pas bien notamment pour les enfants en bas âge il ne faut pas que la
chambre soit surchauffée, la bonne température c’est 19°C » (locataire, radiateurs collectifs).
Elle est d’abord transmise aux parents à la maternité à travers le discours des sages femmes :
« Ils disent qu’il faut 19°C dans une chambre d’enfant, j’ai été à la maternité et les sagesfemmes nous disent ça. Sinon les enfants sont malades et souvent enrhumés » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Elle est ensuite rappelée par le pédiatre quand les parents
emmènent leurs enfants en consultation, elle figure aussi dans les carnets de santé à la
rubrique « repos » (voir photo). « Quand on sort de la maternité on n’a pas le mode d’emploi
pour élever son enfant, mais c’était marqué dans le carnet de santé » (locataire, individuel
gaz). Enfin, cette prescription médicale est reprise dans les guides d’éducation destinés aux
parents et par la presse féminine. « C’est indiqué dans les magazines d’informations sur les
bébés et le médecin me le répète quand ma fille est malade » (locataire, radiateurs collectifs
thermostatiques)
Photo n°19: la recommandation médicale des 19°C dans le carnet de santé de l’enfant
Le principal registre de justification de cette norme n’est pas le confort ou la qualité du
sommeil mais la santé de l’enfant. D’après les médecins une température de chauffage trop
haute dans la chambre favoriserait l’apparition de maladies respiratoires. « Dans les chambres
on ne met pas de chauffage. Quand le petit est né il avait des bronchites chroniques assez
embêtantes. Le médecin a proscrit le chauffage dans sa chambre » (locataire, plancher
chauffant). Cette association entre température de chauffage et risque de maladie renforce
considérablement l’impact de la recommandation auprès des parents. Le respect de norme
n’est donc plus une question de sensibilité thermique comme pour la chambre d’adulte
mais de préservation de la santé de son enfant. Cela permet de comprendre que les
284
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
pratiques de chauffage dans la chambre des enfants, ne s’embarrassent pas de l’opinion des
enfants sur leur propre sensibilité thermique.
Les parents portent donc une attention toute particulière au respect de la norme de
température ambiante de 19°C dans la chambre de leur enfant. Mais là encore, en fonction du
mode de chauffage le respect de cette prescription s’avère plus ou moins réalisable. Ceux
qui maîtrisent, au moins en partie, la puissance de l’installation utilise cette marge de
manœuvre pour ajuter la température de la chambre. Par exemple, une mère de famille qui à
l’habitude de ne pas régler ses robinets de radiateur explique le faire uniquement dans la
chambre de sa fille : « Le seul chauffage que je touche c’est celui de la chambre de ma fille,
sinon les autres sont toujours allumés. C’est toujours entre 3 et 5 dans sa chambre. Et les
autres ils sont tous à 5 » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Ou encore un autre
enquêté qui ne parvient pas à modifier la température par pièce a pendant longtemps réglé sa
chaudière en fonction de la température d’une seule pièce, celle de la chambre de sa fille :
« Maintenant que ma fille est plus grande, elle va avoir 4 ans, je baisse le thermostat à 1516°C avant je le laissais a 19°C même la nuit » (locataire, individuel gaz).
Pour les ménages qui ne maîtrisent pas la puissance de chauffage le respect de la norme
des 19°C paraît presque impossible ce qui génère une forte angoisse chez les parents.
D’une part, la chaleur délivrée par le radiateur de la chambre peut être insuffisante ou la
période de fonctionnement en décalage par rapport au temps d’occupation de la pièce. « Il fait
froid dans la chambre des enfants, on a que 14°C dans la chambre de ma fille, les radiateurs
ne sont pas chauds. En plus çà chauffe bien vers trois ou quatre heure du matin et le soir ce
n’est même pas tiède » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Dans ce cas les parents
laissent le radiateur ouvert en permanence pour obtenir un maximum de chaleur. D’autre part
on peut trouver la situation inverse où la quantité de chaleur délivrée par le radiateur est trop
forte. « Si j’allume le chauffage dans la chambre de mon fils il doit se mettre en tee-shirt et en
caleçon alors qu’il fait – 5°C dehors. Dans la chambre du petit on met le chauffage de temps
en temps mais c’est rare » (locataire, plancher chauffant). Dans ce cas, les parents ne prennent
pas le risque de dépasser la température maximum et laisse le radiateur constamment éteint,
sauf en période de grand froid.
Les contraintes matérielles de l’installation de chauffage ne permettent pas véritablement aux
parents de contrôler de façon précise la température ambiante de la chambre d’enfant. Ce
contrôle est d’autant plus difficile que rares sont les parents qui utilisent un
285
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
thermomètre intérieur à cet effet. Plus que la température de l’air c’est plutôt la température
du corps des enfants qui constitue alors pour les parents l’indicateur de leurs besoins
thermiques. C’est grâce au toucher qu’ils évaluent l’état thermique de leur enfant en la
comparant à leur propre sensibilité thermique corporelle : « Le soir quand je la mets au lit ou
quand je vais la voir avant de me coucher je regarde. Il ne faut pas qu’il fasse trop chaud
comme c’est un bébé, je touche sa nuque, ses joues et ses mains, c’est moi qui juge »
(locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Les parents utilisent donc plutôt leur corps
comme signe subjectif que les indications objectives fournies par un éventuel thermomètre.
Comme dans la chambre d’adulte l’ajustement thermique passe par l’utilisation de
vêtements chauds et de linge de lit. « Pour dormir elle est en pyjama et elle a une bonne
couette, donc c’est pour çà que je ne mets pas le chauffage trop fort » (locataire, individuel
gaz). Cependant, l’agitation nocturne des enfants ne permet pas de les couvrir de la même
manière qu’un adulte, il y a un risque que durant la nuit l’enfant se découvre et soit exposé à
la fraîcheur de la pièce. « Pour les enfants de mettre un pyjama plus un peignoir plus un gilet
pour dormir ils ne sont pas à l’aise la nuit, ils aiment bien être à l’aise » (locataire, radiateurs
collectifs et répartiteurs). Cette contrainte conduit les individus à utiliser des vêtements et des
linges de lit spécifiquement conçus pour les bébés : « Je lui mets un pyjama, un body, aux
manches longues ou courtes, çà dépend du temps de dehors. Elle dort avec une gigoteuse, un
duvet attaché à l’épaule, j’en ai plusieurs » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques).
L’utilisation de ces vêtements représente un coût économique pour les parents qui doivent
racheter régulièrement des pièces adaptées à la taille des enfants, mais aussi énergétique car
ils supposent de multiples lavages. « J’en ai trois pour l’hiver, pour cet été j’en rachète parce
qu’elles sont trop petites » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques)
Si la transmission de la norme s’effectue principalement au moment de la naissance, il semble
qu’elle constitue pour les parents une référence tout au long de l’enfance, avant la prise de
contrôle par l’adolescent de ses conditions thermiques intérieures. Nous n’avons pas
véritablement pu recueillir de données sur les pratiques de chauffage dans la chambre des
adolescents. Cependant le fait que les parents n’aient pas été capables de nous informer sur
les pratiques de leur ado est déjà un indice d’une perte de contrôle sur l’espace de l’enfant.
Quand ils ont malgré tout quelques infirmations, elle laisse transparaître que la chambre
d’adolescent est un territoire qui n’obéit pas aux même règles que le reste de la maison.
« Mon fils il met le chauffage à bloc, il ferme, c’est vite chauffé c’est petit. Mais je ne sais pas
s’il éteint ou comment il fait » (locataire, convecteurs). En chauffage individuel, le réglage du
286
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
chauffage participe d’une certaine autonomisation de l’adolescent vis-à-vis de ses parents, et
de l’appropriation de la chambre comme un espace bien séparé du reste de la maison qui entre
dans la construction de l’individualité.
En somme, la chambre d’enfant est un espace thermique bien distinct de la chambre d’adulte.
La chambre des enfants en bas âge fait l’objet d’un contrôle total des parents dont les
pratiques thermiques sont soumises à une norme médicale de chauffage maximum de la pièce
à 19°C. Mais les contraintes matérielles des systèmes de chauffage ne permettent pas un
réglage précis de la température de la chambre de l’enfant qui peut être exposé à des
surchauffes ou à une température en deçà de la norme. Les parents s’accrochent alors à un
signe subjectif en palpant le corps de l’enfant pour évaluer ses besoins thermiques au regard
des leurs. En fonction de cette indication, ils ajustent la tenue nocturne ou le linge de lit chaud
afin de rétablir l’équilibre thermique de l’enfant. Au moment de l’adolescence les parents
perdent le contrôle du réglage du chauffage dans la chambre de leur enfant dont les pratiques
s’inscrivent dans une logique d’autonomisation des habitudes et des consignes parentales.
c) La chambre d’appoint : une occupation ponctuelle, un chauffage permanent ?
Au sein de l’échantillon de locataires HLM, une dizaine de logements disposent d’au moins
une pièce inoccupée. Au niveau macrosocial, on constate en effet un développement du souspeuplement298 dans le parc social favorisé entre autre par l’absence de dispositif de mobilité
interne pour les locataires. Ces logements sont plutôt occupés par des personnes retraitées qui
conservent leur logement une fois que les enfants sont partis. Mais cette sous-occupation
concerne aussi des logements habités par des personnes plus jeunes ayant vécu une séparation
conjugale.
Si ces pièces ne sont plus des chambres réservées à un occupant permanent du logement, en
revanche elles font l’objet d’un usage par les habitants. Les occupants se réapproprient cet
espace de deux façons différentes qui peuvent d’ailleurs se combiner. Il peut être dédié à des
activités domestiques précises, la chambre est par exemple transformée en bureau ou encore
en buanderie. « Parfois on l’occupe, mon mari travaille à son bureau, ou je fais du repassage
» (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Ces pièces sont aussi réinvesties comme des
chambres d’ami pour accueillir l’entourage proche lors de séjour occasionnel ou régulier. « La
chambre du fond est occupée une semaine par an par ma sœur ou quand je fais de la musique
298
JACQUOT Alain, L’occupation du parc HLM : Un éclairage à partir des enquêtes logement de l’Insee,
INSEE, 2009.
287
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
» (locataire, convecteurs). Quelque soit les modalités de réappropriation des chambres
d’enfants par les parents, ces pièces semblent faire l’objet d’une occupation ponctuelle.
Quelles sont alors les pratiques de chauffage dans ces espaces d’occupation irrégulière ?
Là encore les possibilités de contrôle de la chaleur laissée aux habitants par le système de
chauffage s’avèrent déterminantes. Quand les occupants ont le contrôle du chauffage ils
restreignent son utilisation dans ces chambres au moment de leur occupation. « Là dans
l’autre pièce on ne l’allume jamais, c’est exceptionnel » (locataire, convecteurs). C’est le cas
des logements en chauffage électrique ou en chauffage collectif par radiateurs si la puissance
de chauffe est suffisante. Néanmoins, ils cherchent à maximiser le confort thermique dans les
périodes d’occupation soit en anticipant l’arrivée des invités : « Comme ils dorment ici on
prépare la chambre en allumant un peu avant qu’ils arrivent » (locataire, individuel gaz) ;
soit en se tenant prés du chauffage : « Si je fais de la musique je suis assis près du radiateur
donc je le mets à 2 ou 3 » (locataire, convecteurs).
En revanche quand les habitants ont un contrôle restreint sur le réglage de la chaleur, la
pièce est constamment chauffée même en période d’inoccupation prolongée. En
chauffage collectif par radiateur, le chauffage permanent d’une pièce inoccupée est une
tactique pour augmenter la température générale de l’appartement quand celle-ci est jugée
insuffisante. « On le met quand même, si vous faites une pièce froide vous perdez la chaleur
des autres pièces » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). En chauffage individuel
gaz, le chauffage de la chambre d’ami / bureau s’explique par la difficulté des habitants à
obtenir une augmentation rapide de la température rendue nécessaire par une occupation très
ponctuelle. « La chambre de ma fille c’est un bureau provisoire, c’est bien chauffé mais çà
reste plus froid qu’ici, quand on est à l’ordinateur on a vite froid dans cette pièce » (locataire,
individuel gaz)
Le cas des chambres d’appoint met en lumière que les pratiques économes de chauffage
sont rendues possible par une marge de manœuvre laissées aux habitants sur le contrôle
de la chaleur pièce par pièce. Elles ne procèdent pas d’une restriction mais plutôt d’une
gestion de l’énergie au plus près des besoins, en l’occurrence très ponctuelle, facilitée par le
paiement direct de l’énergie en chauffage individuel. En revanche les installations qui ne
permettent pas un contrôle de la chaleur pièce par pièce induisent des pratiques de chauffage
permanent alors que l’occupation est discontinue.
288
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
4.2.3 La salle de bains : des besoins très concentrés, un chauffage continu ?
Avec le séjour, la salle de bains apparaît comme la pièce où les besoins de chaleur sont les
plus élevés. L’enquête du CREDOC note à son sujet que « le standard de confort souhaité est
globalement le même que le séjour ». Ils soulignent toutefois une différence dans la
population entre ceux pour qui une température équivalente au salon est suffisante (20°C), et
ceux pour qui la température doit être sensiblement plus haute (22 °C). Les croisements
statistiques indiquent que ces derniers sont plus souvent ceux qui disposent d’une aisance
financière. Dans notre échantillon qualitatif on constate que ce sont les personnes âgées qui
insistent le plus sur l’importance du chauffage dans la salle de bains. « Quand on fait sa
toilette il faut un minimum de chaleur » (locataire, individuel gaz). Notre démarche qualitative
ne nous permet pas de généraliser à l’ensemble des personnes âgées, mais on peut se
demander si l’effet revenu constaté par le CREDOC ne se combine pas avec un effet de cycle
de vie. Les plus riches seraient d’autant plus exigeants en matière de température de la salle
de bains qu’ils sont âgés.
Une différence essentielle avec le séjour, est que les besoins thermiques dans la salle de bains
sont très brefs. En effet, la salle de bains n’est en général pas une « pièce de vie » mais plutôt
une « pièce de service » dont l’occupation se limite le plus souvent à quelques dizaines de
minutes par habitants. Nous avons vu dans l’étude des activités domestiques que la salle de
bains était un lieu consacré aux pratiques d’hygiène du corps. Les pratiques de lavage du
corps ont deux conséquences sur la forme des besoins thermiques dans la salle de bains.
Premièrement, les pratiques d’hygiène impliquent la nudité du corps et l’absence de
vêtement renforce les besoins en chaleur des habitants par rapport aux autres pièces. « Je
suis frileuse dans ma salle de bains car il faut se mettre toute nue » (militant, colocation). Par
exemple une enquêtée qui à l’habitude de mettre le chauffage quand elle se lave explique ne
pas l’allumer quand elle va dans la salle de bains sans se déshabiller. « C’est lié à la nudité,
quand on se déshabille parce que quand je vais dans la salle de bains pour me maquiller je ne
le fais pas » (locataire, plancher chauffant). Deuxièmement, les pratiques de lavage
supposent de mouiller le corps, or la présence d’eau sur le corps contribue à la sensation
de froid au moment où l’individu n’est plus sous le jet d’eau chaude et que son corps se
retrouve exposé à l’air ambiant. « Non je n’ai pas froid dans la salle de bains, sauf en sortant
de l’eau mais çà va çà ne dure pas longtemps » (locataire, individuel gaz). Les discours des
enquêtés convergent pour dire que la sortie de la douche ou du bain est le moment critique en
terme de besoin thermique dans la salle de bains. La salle de bains est donc une pièce où les
289
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
besoins en chaleur sont doublement condensés : d’une part le temps d’occupation est court par
rapport aux autres pièces et d’autre part les besoins thermiques sont concentrés sur le moment
précis de la sortie de douche.
Compte tenu de la configuration particulièrement des besoins thermiques dans la salle de
bains, comment les individus parviennent-ils à la sensation de confort ? Autrement dit, quelles
sont les pratiques de gestion de la chaleur et les usages du chauffage dans cette pièce ? Les
pratiques de chauffage sont-elles restreintes au temps d’occupation de la pièce ou sontelles des pratiques continues ? On va voir que les usages du chauffage dans la salle de bains
sont conditionnés d’une part en amont par la forme des pratiques d’hygiène mais aussi les
pratiques vestimentaires associées. D’autre part, les usages différenciés du chauffage se
comprennent à travers les caractéristiques de la pièce et les
possibilités de réglage du
chauffage.
Premièrement, dans la salle de bains le besoin thermique est avant tout un besoin d’eau
chaude avant d’être un besoin de chauffage. Si certains habitants se lavent sans chauffage
en revanche se laver à l’eau froide est perçu comme quelque chose de très désagréable. Le cas
de la panne d’eau chaude permet de prendre la mesure de son importance dans les usages de
la salle de bains : « Le chauffage quand il n’y en a pas ce n’est pas grave mais par contre
quand il n’y a pas d’eau chaude c’est chiant » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
Dans la partie sur les activités domestiques, nous avons vu que les pratiques d’hygiène du
corps deviennent énergivores quand elles s’apparentent à des pratiques thermiques. En effet
au-delà de la propreté, l’utilisation abondante et prolongée d’eau chaude permet de réchauffer
le corps et d’obtenir un effet de délassement. Quand on regarde les usages du chauffage, il
semble y avoir un effet de vases communicants entre l’utilisation d’énergie pour le
chauffage et pour l’eau chaude. Les habitants qui ont l’habitude de s’en tenir à une douche
tonique considèrent avoir besoin de chauffer la salle de bains. « C’est important qu’il fasse
chaud dans la salle de bains car je ne prends pas une douche très chaude, j’ai des problèmes
de jambes » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). A l’inverse, ceux qui ne chauffent
pas la salle de bains sont aussi ceux qui disent passer du temps sous ou dans l’eau chaude. «
Dans la salle de bains j’aime que ce soit chauffé à 18-19°C mais moi j’aime bien rester sous
la flotte donc je ne sens pas trop » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). En outre,
une douche prolongée produit de la vapeur d’eau que certains habitants voient comme un
mode de chauffage alternatif de la salle de bains qui permet d’éviter le recours aux radiateurs.
« Ce qui chauffe c’est la douche, surtout avec mon copain parce qu’avec lui c’est le sauna »
290
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Les usages du chauffage dans la salle de bains
dépendent aussi de la forme des pratiques d’hygiène des habitants.
Pour comprendre les comportements de consommation d’énergie dans le logement, il ne faut
donc pas segmenter des pratiques qui sont en interaction au sein d’une même pièce.
L’exemple précédent montre qu’une pratique d’hygiène énergivore comme la « douche
réparatrice » est parfois compensée par des habitudes de chauffage moindre. A l’opposé la
« douche tonique » plus économe en eau chaude s’accompagne d’une consommation de
chauffage plus importante. En revanche la pratique du bain apparaît comme doublement
énergivore car elle entraîne une utilisation accrue du chauffage en plus de la quantité
d’eau chaude supérieure à celle d’une douche. Nous avons déjà dit que la pratique du
« bain thermal » revient à faire de la salle de bains une pièce de vie à part entière. Le bain
implique une occupation plus longue que ce soit celui des adultes qui est un moment de
détente ou celui des enfants qui est aussi un moment de jeu. « Quand le petit prend son bain
çà dure facilement trois quarts d’heure ! Il reste longtemps parce qu’il joue dans le bain, et
après il s’habille » (locataire, plancher chauffant). L’occupation prolongée de la salle de bains
nécessite des pratiques de chauffage pour créer une ambiance thermique favorable au
délassement du corps. « Quand j’ai envie de traîner de me prendre un bain tranquille,
j’allume le convecteur une petite demi-heure avant histoire de chauffer un peu » (locataire,
convecteurs et plancher chauffant).
Deuxièmement, l’usage du linge de bain ou de toilette explique pour partie les usages du
chauffage. L’utilisation d’un peignoir et de serviettes constitue une des tactiques
possibles pour gérer le moment critique de la sortie de douche, celui où les besoins
thermiques sont les plus importants. « Quand on n’allume pas le chauffage, quand on sort de
la douche on a froid mais on se sèche et çà réchauffe » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). Le séchage par frottement avec la serviette crée une sensation de chaleur
corporelle qui compense le choc thermique lié à la sortie du bain ou de la douche. Cette
tactique se combine avec la présence de la vapeur d’eau comme chauffage alternatif : « C’est
une cabine de douche, je m’essuie dedans çà garde la chaleur, comme çà je ne sens pas le
froid » (locataire, individuel gaz). L’enveloppement du corps par le peignoir permet quant à
lui d’absorber les gouttes d’eau qui accentuent la sensibilité thermique à la température de
l’air. L’utilisation du peignoir est aussi parfois étendue au delà des limites de la salle de bains
afin de gérer le passage du lit chaud à la douche : « Dès que je sors du lit je mets mon
291
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
peignoir, ce n’est pas que pour la salle de bains c’est aussi pour le chemin pour y aller »
(locataire, convecteurs et plancher chauffant).
L’importance du linge de toilette dans la gestion de la chaleur dans la salle de bains est
confirmée par l’usage des radiateurs. En effet, dans le discours des habitants, la fonction de
chauffage du radiateur de la salle de bains semble s’effacer devant celle de sècheserviette. « Le matin il y a le sèche-serviette, c’est très agréable d’avoir des serviettes
chaudes » (locataire, convecteurs et insert). Certains modèles de radiateurs installés sont
d’ailleurs conçus à cet effet, mais parfois les habitants détournent le radiateur en installant une
porte serviette juste devant (voir photos ci-dessous). L’utilisation du radiateur comme sècheserviette conduit à des pratiques de chauffage continues afin de disposer de serviettes chaudes
au moment où ils en ont besoin. « Je ne comprends pas parfois il se met à chauffer à bloc le
matin et le soir, bon mais de toute façon ce qui compte c’est que les serviettes soient sèches »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
Photo n°20 : sèche-serviette
Photo n°21 : radiateur détourné en sèche-serviette
La forme des pratiques d’hygiène du corps ainsi que l’utilisation de linge de toilette
permettent d’appréhender en partie les pratiques de chauffage dans la salle de bains. D’un
côté l’utilisation du chauffage peut être limitée par la pratique de la douche qui apporte une
chaleur suffisante et l’utilisation de peignoir ou de serviette permet de surmonter le moment
critique de la sortie de l’eau. De l’autre, le recours au chauffage de la pièce s’explique par la
pratique du bain et l’utilisation du radiateur comme moyen de séchage des serviettes. A côtés
de ces pratiques, les contraintes matérielles de la salle de bains amènent à une utilisation plus
ou moins importante du chauffage.
292
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Troisièmement, les caractéristiques de l’espace de toilette demandent parfois une
utilisation accrue du chauffage pour maintenir une sensation de confort thermique. Si la
salle de bains est une grande pièce il va être difficile de parvenir rapidement à faire monter la
température, ce qui favorise des pratiques de chauffage en continu. « Le radiateur de la salle
de bains il est tout le temps allumé et au maximum parce que la salle de bains est grande »
(locataire, plancher chauffant). En chauffage collectif, si la puissance du radiateur n’est pas
suffisante par rapport à la taille de la pièce les habitants complètent par un radiateur électrique
d’appoint pour obtenir une montée rapide en température. « Sinon on a un radiateur
électrique qu’on utilise pour la salle de bains parce qu’elle est immense par rapport au reste
de l’appartement, au moins 10 m² » (locataire, plancher chauffant). A l’opposé, une petite
salle de bains encourage des pratiques de chauffage économes car il devient possible de
chauffer la pièce en quelques minutes en anticipant le moment de son utilisation. « La salle de
bains est petite donc le chauffage y est largement suffisant » (locataire, individuel gaz).
Mais le principal paramètre technique qui conditionne le recours au chauffage dans la salle de
bains est la circulation de l’air au niveau de la fenêtre ou d’une bouche d’aération. La
présence d’une fenêtre dans une salle de bains est un élément apprécié des habitants, car audelà de la luminosité, elle permet une aération efficace de la pièce. « Ce qui est bien dans
cette salle de bains c’est que l’on a une grande fenêtre que l’on peut ouvrir après la douche »
(locataire, plancher chauffant). En effet, si la salle de bains n’est pas suffisamment aérée
l’accumulation de la vapeur d’eau entraîne des moisissures qui dégradent les murs ou des
objets comme le rideau de douche. Mais si la fenêtre n’est pas étanche, la circulation
permanente de l’air diminue la température de la pièce encourageant des pratiques de
chauffage continue pour réduire les sensations de froid. « Depuis qu’ils ont fait les travaux
dans la salle de bains on a moins chaud qu’avant, ce n’est pas isolé. On met à 8 quand on y
est et après on laisse à 4 » (locataire, convecteurs). De la même façon la bouche d’aération
de la salle de bains est perçue comme une source de froid qui favorise l’utilisation
continue du chauffage. « Dans la salle de bains le radiateur chauffe jour et nuit, on a des
trucs d’aération et quand il y a du vent çà fait des tourbillons donc on a froid » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Une autre tactique des habitants pour limiter la sensation
de froid est d’obstruer la bouche d’aération. Même si cette pratique de confinement peut
favoriser l’apparition de moisissures, elle ne paraît pas risquée aux habitants dans la mesure
où ils considèrent la bouche comme une aération insuffisante notamment par rapport à la
fenêtre. En définitive, la circulation de l’air dans la salle de bains est nécessaire à sa
293
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
conservation, mais si les habitants n’ont pas les outils pour la contrôler ils privilégient un
chauffage permanent.
Quatrièmement, les caractéristiques du mode de réglage du chauffage doivent être mobilisées
en dernier ressort pour comprendre les pratiques de chauffage dans la salle de bains. Plus
l’installation offre de possibilité de contrôle de la chaleur aux habitants plus les usages
du chauffage seront restreints au temps d’occupation de la pièce. Le convecteur électrique
permet une production de chaleur rapide qui favorise un usage « à la demande » si les
conditions d’isolation sont acceptables. « Le chauffage dans la salle de bains c’est vraiment
quand il fait très froid et au moment de la douche après quand on sort de la douche je l’arrête
» (locataire, convecteurs). En revanche les radiateurs hydrauliques, présents en chauffage
collectif ou en individuel gaz, sont beaucoup moins réactifs aux réglages par les habitants, ce
qui favorise le chauffage continu de la salle de bains. Certains enquêtés décrivent des
tactiques d’anticipation afin d’obtenir la température souhaitée sans laisser le chauffage
allumé en permanence : « On l’allume un peu avant et on ferme la porte, on l’allume en se
levant tout de suite et çà chauffe le temps qu’on prenne le petit déjeuner » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Cette tactique permet de contourner l’inertie de la
production de chaleur liée à sa transmission par l’eau chaude contenue dans le radiateur. Mais
elle demande un temps d’anticipation dont ne disposent pas toujours les actifs le matin avant
de partir à l’école ou au travail. Le contrôle de la chaleur permis par le chauffage individuel
autorise un chauffage économe en fonction des besoins, mais cette tactique paraît moins
évidente à mettre en place avec des radiateurs hydrauliques qui supposent d’anticiper
l’occupation de la salle de bains.
En chauffage collectif, les habitants n’ont qu’un contrôle limité sur le chauffage de la salle de
bain. Dans cette pièce, le chauffage au sol est apprécié car il délivre une quantité de
chaleur importante compte tenu de son fonctionnement continu. « Pour la salle de bains
c’est bien parce que quand on sort du chaud on a froid, donc le chauffage au sol çà fait une
transition » (locataire, plancher chauffant). Mais en même temps, il ne permet pas aux
habitants de gérer la production de chaleur en fonction de leurs pratiques et des temps
d’occupation de la pièce ce qui entraîne une dépense d’énergie superflue. La puissance du
chauffage collectif peut aussi être perçue comme insuffisante pour la salle de bains. C’est
particulièrement vrai en mi-saison lorsque que le chauffage collectif n’est pas encore allumé
ou que son fonctionnement est réduit en raison de températures extérieures clémentes.
Plusieurs enquêtés mentionnent l’utilisation d’un radiateur électrique d’appoint afin de
294
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
compenser l’écart entre la température délivrée
par
l’installation
collective
et
leur
besoins
Photo n°22 : « soufflant électrique »
thermiques. « Dans la salle de bains on utilise un
chauffage d’appoint pour l’entre-saison » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). Ces convecteurs
de type « soufflant électrique » sont considérés
comme d’autant plus
adaptés qu’ils
chauffent
directement le corps et/ou rapidement la pièce évitant
d’avoir à anticiper son occupation. Au final on s’aperçoit que l’absence de contrôle du
chauffage en collectif aboutit à des consommations d’énergie supplémentaires, soit parce qu’il
chauffe en permanence une pièce rarement occupée, soit parce qu’il n’est pas suffisant et que
les habitants ont recours à un chauffage complémentaire.
En conclusion, l’étude de la salle de bains comme espace thermique à une échelle macro
sociale présente cette pièce comme un lieu d’exigence thermique très forte, surtout pour les
personnes aisées. A une échelle microsociale, on découvre que si les besoins thermiques
sont élevés, surtout chez les personnes âgées, ils sont aussi très concentrés compte tenu
du temps d’occupation court de la pièce et du moment critique de la sortie de l’eau. Le
chauffage est loin d’être la seule technique des habitants pour atteindre la sensation de
confort. Son utilisation est réduite par certaines pratiques comme la douche prolongée qui
réchauffe le corps et crée un effet « hammam » ou encore l’emploi d’un peignoir et de
serviettes. A l’inverse d’autres pratiques s’accompagnent d’un chauffage continu s’il est
utilisé comme sèche serviette ou que l’occupation de la salle de bains se prolonge à l’occasion
d’un bain. Les pratiques de chauffage dans la salle de bains dépendent aussi des possibilités
de contrôle de la circulation de l’air : si l’entrée d’air extérieur est continue (fenêtre mal isolée
et bouche de ventilation) elle sera compensée par un chauffage continu voire par des pratiques
d’obstruction. Enfin, le chauffage permanent de la salle de bains peut être évité à l’aide de
modes de chauffage qui offre une réactivité de la production de la chaleur aux habitants. En
définitive, si les températures délivrées par l’installation de chauffage principal ne convient
pas, elle est compensée par un chauffage complémentaire impliquant une dépense d’énergie
supplémentaire. L’enjeu est donc moins le niveau des températures que l’adéquation
entre le chauffage et le rythme d’occupation de l’espace.
295
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
4.2.4 « La cuisine ça se chauffe tout seul ! »
Nous avons choisi ce verbatim comme titre à cette partie car il exprime bien l’idée que la
cuisine est la pièce de la maison où les pratiques de chauffage sont les plus réduites. En effet,
tout un ensemble d’éléments, que nous allons détailler, contribuent au confort thermique sans
avoir besoin d’utiliser le chauffage. Ces éléments tournent principalement autour des
pratiques de préparation alimentaire impliquant une dépense physique qui réchauffe le corps
et l’utilisation d’appareils de cuisson qui augmentent la température de l’air. Mais aussi la
configuration spatiale de la pièce tantôt ouverte sur le salon tantôt petite et donc rapidement
chaude. La cuisine est à la fois un révélateur de l’inadaptation du principe du chauffage
central et de la gestion concrète du confort thermique des habitants qui reposent sur une
série de pratiques autres que l’utilisation du chauffage.
Les habitants qui disposent d’un contrôle sur leur installation de chauffage déclarent presque
tous que la cuisine est une pièce où le chauffage est inutilisé. « On en a un [convecteur] dans
la cuisine mais on ne l’utilise jamais » (militant, couple) ou encore « C’est une pièce où il n’y
a pas de chauffage » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs).
Seule
des
conditions
climatiques
Photo n°23 : radiateur « porte sac »
extrêmes provoquent l’utilisation du chauffage dans la
cuisine. « Je le mets dans la cuisine de temps en temps
quand il fait en-dessous de 0°C comme cet hiver »
(locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Une
illustration de cet usage restreint du chauffage dans la
cuisine est le détournement du radiateur en étagère ou
en porte-sac que nous avons couramment observé
(voir photo ci-contre).
Le faible recours au chauffage dans la cuisine s’explique en premier lieu à travers les activités
qui y sont pratiquées. Au contraire du salon ou de la chambre, la cuisine est un lieu de
dépense physique ce qui permet au corps de produire sa propre chaleur. « La cuisine tu
es là tu bouges alors que le salon tu te refroidis plus vite » (militant, colocation). En plus des
pratiques de préparation alimentaire, les pratiques de rangement et de nettoyage, notamment
la vaisselle demande une énergie humaine importante qui comble une partie des besoins
thermiques. Un enquêté formule ce constat avec une expression typique du Sud-ouest : «
Quand on bataille on n’a pas froid ! » (locataire, plancher chauffant). En outre, nombre
296
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
d’enquêtés déclarent ne pas prendre leur repas dans la cuisine mais dans le salon. Le
déjeuner et le dîner se déroulent sur la table basse du salon pour les jeunes couples et une
table haute pour les familles et les retraités. Cette localisation des repas paraît intimement liée
à une pratique concomitante de la télévision : « On ne mange pas dans la cuisine, il n’y a pas
de télévision » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs). Seul le petit déjeuner semble
pris régulièrement dans la cuisine, mais les rituels de préparation matinaux impliquent
également une dépense physique qui limite la sensation de froid dans la cuisine. « Je suis
pleine d’énergie le matin. Je me douche avant et je m’habille donc je n’ai pas froid »
(locataire, individuel gaz). Au final, le temps d’occupation de la cuisine est rarement statique
et plus souvent actif réduisant les besoins thermiques des individus.
Ensuite, les équipements présents dans la cuisine sont des sources de chaleur qui
suffisent à compenser les besoins thermiques déjà réduits par le mouvement du corps.
D’une part, la préparation culinaire repose sur l’usage d’équipements de cuisson dont les
déperditions font office de chauffage. « En plus dans la cuisine il y a déjà la chaleur des
plaques et du four donc çà suffit » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). Il arrive
que la chaleur dégagée soit tellement forte que les habitants sont contraints d’ouvrir les
fenêtres pour ne pas ressentir de sensation d’inconfort. « Quand le four marche on a trop
chaud, on est obligé d’ouvrir la fenêtre comme la pièce est petite on a vite chaud » (locataire,
radiateurs collectifs et répartiteurs). D’autre part, il faut ajouter une deuxième source de
chaleur alternative, celle des équipements comme le chauffe-eau ou la chaudière qui sont
souvent installés dans la cuisine. Si ces appareils ne sont pas conçus pour chauffer la cuisine
mais l’eau chaude sanitaire ou l’eau de chauffage, ils dégagent néanmoins une quantité de
chaleur non négligeable dans la pièce. Quand l’installation de chauffage est collective, la
cuisine est souvent un lieu de passage pour les tuyaux d’eau chaude de l’immeuble qui
contribuent de la même façon au chauffage de la pièce. « Dans la cuisine il y a de gros tuyaux
qui passent donc on n’a pas besoin de mettre le chauffage » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs).
Toutefois, il convient de nuancer la contribution des équipements de cuisson au chauffage de
la cuisine. D’une part, les besoins thermiques ne sont pas un déclencheur de l’usage des
équipements de cuisson. Autrement dit les habitants n’utilisent pas intentionnellement le four
et les plaques comme mode de chauffage. Néanmoins, l’usage des équipements de cuisson
peut faire l’objet de tactique de récupération de chaleur visant à chauffer la pièce :
« Souvent quand je fais un plat au four après je laisse ouvert comme çà çà chauffe »
297
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
(locataire, convecteurs et insert), ou « La plaque reste chaude après çà continue de chauffer
la pièce » (locataire, radiateurs collectifs et répartiteurs).
D’autre part, toutes les pratiques culinaires ne réduisent pas mécaniquement les besoins
thermiques. D’abord, tous les appareils de cuisson n’ont pas pour caractéristique de produire
de la chaleur dans la cuisine. Notamment le four à micro-ondes ou les plaques de cuisson à
induction qui chauffent tous les deux les aliments sans chauffer l’air. Ensuite, la pratique du
« snacking » ne requiert pas toujours l’utilisation du four, et la préparation de surgelé ne
s’accompagne pas d’une dépense physique importante. « Si c’est juste des pâtes et un steak
vite fait, je laisse le chauffage allumé » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). A
l’inverse les pratiques culinaires plus élaborées comme le mijotage, la friture, la rôtisserie…
demandent à la fois plus d’énergie humaine et un temps de cuisson plus long. « On est très
cuisine avec mon mari et comme on est originaire du Maghreb j’aime bien faire des tagines,
d’ailleurs je peux vous assurer qu’il suffit d’allumer le four et c’est tout la maison qui chauffe
» (locataire, plancher chauffant). Il faut une fois de plus souligner l’interaction énergétique
entre les pratiques domestiques au sein des espaces de vie. En effet nous avons vu dans le
chapitre sur les activités domestiques, que plus un plat est élaboré plus il nécessite une
dépense d’énergie importante, y compris de d’énergie humaine. On s’aperçoit ici que cette
dépense d’énergie supplémentaire est en partie compensée par une diminution des besoins de
chaleur, si tant est que l’habitant puisse contrôler son chauffage.
La cuisine est un lieu où les pratiques d’aération sont à la fois les plus fréquentes et les plus
prolongées. On a déjà vu que l’ouverture des fenêtres pouvait être déclenchée par le surplus
de chaleur liés aux équipements de cuisson. Mais elle est surtout relative aux odeurs et à
l’humidité dégagée par la cuisson des aliments. « Quand je fais des grosses cuissons
j’entrouvre la fenêtre mais il y a la chaleur du four ou le plat mijote depuis un moment »
(locataire, convecteurs et plancher chauffant). La cuisine peut aussi être le fumoir de
l’appartement quand la cigarette est condamnée dans les autres pièces et que l’appartement ne
dispose pas de balcon. « La fenêtre est souvent ouverte parce que je fume dans la cuisine pour
ne pas gêner le bébé » (locataire, radiateurs collectifs thermostatiques). La conséquence des
pratiques d’aération continues et régulières de la cuisine est qu’elles rendent l’utilisation
du chauffage inutile. En effet si la fenêtre reste ouverte pendant l’hiver, le chauffage ne suffit
pas à augmenter la température de la pièce, et peut conduire à des dépenses superflues pour
les habitants en chauffage individuel.
298
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
Enfin, il faut mobiliser un dernier élément pour comprendre ces pratiques de chauffage
réduites dans la cuisine : la configuration spatiale de la pièce. Dans les logements où nous
avons enquêtés, la cuisine n’était pas toujours une pièce à part entière mais parfois un espace
ouvert sur le salon. Or nous avons vu que le séjour est une pièce où les besoins thermiques
sont importants et les pratiques de chauffage intensives. Quand la cuisine est ouverte, elle
profite en quelque sorte du chauffage du salon. Au contraire, la cuisine est d’autres fois un
espace fermé mais dont la taille est restreinte. Dans ce cas les sources de chaleur alternatives
au chauffage paraissent largement suffisantes pour assurer une température jugée confortable.
« Le chauffage ne sert à rien dans la cuisine parce qu’elle est petite donc çà chauffe très
rapidement » (locataire, plancher chauffant). La facilité à chauffer les cuisines fermées et de
petite taille se confirme en cas de panne du chauffage où la cuisine peut devenir le
« refuge thermique » des habitants. « Quand ça tombait en panne, comme la cuisine était
petite on se réfugiait dans la cuisine où il faisait plus chaud à cause des plaques, on ne
mettait quand même pas les plaques pour se chauffer » (militant, seule). Cette situation
exceptionnelle rappelle d’ailleurs les conditions du confort rudimentaire connues par les plus
âgés : une seule pièce était équipée d’un appareil de chauffage souvent couplé avec la
cuisinière, la cuisine était alors un lieu privilégié de la vie familiale. Aujourd’hui, il semble
que la fonction de la cuisine soit de plus en plus réduite à sa dimension instrumentale de
préparation des repas, rendant inutile la présence d’un chauffage dans la plupart des
situations.
Néanmoins, certains habitants évoquent une utilisation continue du chauffage dans la
cuisine. Ces pratiques sont les résultats d’une situation thermique dégradée de la pièce ou de
son détournement pour des activités moins répandues. Si la pièce cumule les sources de froid
elles rendent alors l’énergie humaine et les sources de chaleur annexes insuffisantes pour
obtenir une sensation de confort. Par exemple, une bouche d’aération naturelle, l’ouverture
sur un couloir non chauffé, une orientation Nord, une grande taille, une situation en pignon de
l’immeuble… « La pièce la plus froide c’est la cuisine, c’est plus froid que les autres pièces.
Il y a une ouverture pour l’aération que je laisse toujours ouverte donc dans la cuisine le
radiateur est toujours allumé » (locataire, convecteurs et insert). Par conséquent, on observe
des pratiques de chauffage en continu pour compenser la configuration thermique défavorable
de la cuisine. Ensuite, certaines pratiques incitent au chauffage permanent de la cuisine,
notamment quand la pièce est détournée en buanderie. Ce n’est pas le lavage du linge mais
plutôt son séchage qui influence les pratiques de chauffage de façon ambivalente. S’il s’agit
299
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
d’un séchage à l’air libre les habitants utilisent parfois le radiateur de la cuisine pour sécher le
linge comme ils utilisent celui de la salle de bains en tant que sèche-serviette. « Dans la
cuisine je le mets plus fort pour faire sécher le linge car sinon le linge ne sèche pas assez vite,
je n’ai pas envie que les gens trouvent que je pue » (locataire, radiateurs collectifs et
répartiteurs). Nous avions déjà évoqué cette pratique dans la partie consacrée au nettoyage,
elle confirme l’existence d’interactions complexes entre les activités domestiques au niveau
de la consommation d’énergie. En effet, le séchage manuel du linge est présenté comme
économe alors qu’il peut conduire à intensifier l’utilisation du chauffage. A l’opposé, le
sèche-linge est présenté comme un objet énergivore alors qu’en dégageant de la chaleur il
peut amener les habitants à couper leur radiateur et donc à économiser l’énergie. « Le
radiateur de la cuisine reste allumé sauf quand le séchoir est en route » (locataire, radiateurs
collectifs et répartiteurs).
Au final, la cuisine est une espace thermique où l’enjeu essentiel est de ne pas se
retrouver en situation de surchauffe. C’est un lieu d’activité physique intense dans la
préparation du repas ou le nettoyage, en revanche le repas en tant que tel, plus statique, y est
plus rarement pris. C’est aussi une pièce ou les sources de chaleur annexes sont nombreuses :
des équipements de cuissons en passant par la chaudière ou les tuyaux de chauffage. C’est soit
un espace ouvert sur le séjour dont il profite des pratiques de chauffage plus intensives, soit
un espace fermé mais dont la petite taille en fait un lieu où la température monte rapidement.
Au final la présence du radiateur dans la cuisine est plutôt une gêne, il n’est presque jamais
allumé et il est parfois détourné pour d’autres usages.
4.3 Conclusion de chapitre
Que peut-on conclure de cette étude des besoins et de la gestion thermique des différentes
pièces de la maison ? Le sondage proposé par le CREDOC démontre que les exigences en
matière de confort thermique sont variables en fonction des pièces, ce qui se confirme à une
échelle d’observation microsociale. Mais, il repose sur l’idée que ce sont ces exigences de
confort qui déterminent les pratiques de chauffage dans le logement : « les comportements
réels en matière d’intensité de chauffage épousent exactement les représentations du confort
de chaleur majoritairement intériorisées »299. Nous pensons avoir démontré que la
température du logement est aussi le produit d’interactions complexes au sein de chaque
299
MARESCA Bruno, « La température du logement ne dépend pas de la sensibilité écologique »,
Consommation et modes de vie, CREDOC, n°227, mars 2010
300
Partie 2 : Les pratiques thermiques des locataires ou la construction du confort
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