VERS DE NOUVELLES ORGANISATIONS MEMORIELLES.

VERS DE NOUVELLES ORGANISATIONS MEMORIELLES.
Manuscrit auteur, publié dans "N/P"
PRATIQUES ENONCIATIVES HYPERTEXTUELLES :
VERS DE NOUVELLES ORGANISATIONS MEMORIELLES.
Olivier Ertzscheid (o.ertzscheid@voila.fr, http://www.ertzscheid.net)
Docteur es Lettres.
Université de Toulouse le Mirail.
1.
Les nouveaux masques de l’auteur : pour une ingénierie auctoriale.
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« Du point de vue du rapport aux œuvres, le cyberespace semble
creuser un attracteur culturel que l’on résumera par trois propositions
interdépendantes :
1) (…) ce sont les messages, de quelqu’ordre qu’ils soient, qui vont tourner
autour des récepteurs, désormais situés au centre (inversion de la figure dessinée
par les médias de masse).
2) Les distinctions établies entre auteurs et lecteurs, producteurs et spectateurs,
créateurs et herméneutes se brouillent au profit d’un continuum de lectureécriture. (…) (déclin de la signature).
3) les séparations entre les messages et les « œuvres », envisagés comme des
micro-territoires attribués à des « auteurs », tendent à s’effacer. Toute
représentation peut faire l’objet d’échantillonnage, de mixage, de réemploi, etc.
Selon la pragmatique de création et de communication en émergence, des
distributions nomades d’informations fluctuent sur un immense plan sémiotique
déterritorialisé. Il est donc naturel que l’effort créateur se déplace des messages
pour aller vers les dispositifs, les processus, les langages, les « architectures »
dynamiques, les milieux. » [Lévy 81 p.121]
L’intrusion de l’hypertexte dans la sphère du littéraire – en tant qu’exemplification des problématiques
qui travaillent la sphère de la communication autour du modèle de Shannon et Weaver – n’a que peu changé la
part et le statut dévolus à « l’auteur ».
Si l’on fait exception de l’ensemble des dénominations d’ordre essentiellement affectif ou émotionnel1,
et correspondant uniquement à l’image qu’un individu veut donner de lui-même et non à la réalité pragmatique
d’une quelconque fonction liée à un processus d’écriture ou de production textuelle, la principale nouveauté
révélée par l’hypertexte dans la sphère des postures énonciatives possibles d’un point de vue auctorial, est celle
qui contribue à forcer un peu la distinction – par ailleurs toujours possible – entre le « fond » et la « forme »
d’une œuvre. Ce niveau de granularité2, s’il est la plupart du temps sans effet notable sur l’œuvre, peut
cependant, dans certains cas extrêmes remettre en cause la nature même des « œuvres-numériqueshypertextuelles » en scindant de manière définitive et exclusive3 les niveaux d’intervention – et donc d’autorité –
de « l’auteur-responsable-du-fond » et de « l’auteur-ingénieur-responsable-de-la-forme ».
Si, d’un point de vue stylistique et rhétorique, l’existence de certaines pratiques d’écriture dédiées à
l’environnement hypertextuel est maintenant admise, c’est le résultat de la reconnaissance de cet aspect de la
fonction-auteur dans le paysage énonciatif du réseau.
1
« auteur-multimédia », « poète électronicien », « directeur créatif », « web-author », « hyper-writer », etc … On retrouve
nombre de ces dénominations dans [Masson 00]
2
représenté sur la fig. 1 par la branche « instances structurantes » « humaines »
3
pouvant aller jusqu’à la plus radicale des distinctions : celle « biologique » qui différencie deux individus …
« Si nous considérons « l’information mapping », l’une des rares méthodes d’hyperécriture, il
y a analogie entre la carte géographique qui suit le contour d’un terrain et la structure de l’hypermédia
qui suit le contour de la matière décrite (Horn, 1989). Dans sa perspective, Horn appelle l’auteur un
analyste qui hiérarchise et classifie les nœuds d’information d’après leurs ressemblances et leurs
différences. » [Rhéaume 93]
Les seules notions que l’on trouve développées et argumentées dans la littérature critique sur ces
aspects, sont toutes rattachées à ce que nous avons convenu d’appeler la sphère de l’ingénierie auctoriale. Ainsi
[Bootz 96a] précise l’un des aspects possibles de cette ingénierie, qu’il appelle le « réalisateur » chargé
« [d’]assure[r] une lisibilité en réduisant les constantes, même implicites, du texte-auteur au profit de variables
calculées en fonction du contexte de lecture, et en subordonnant la gestion du détail au profit d’une organisation
globale des séquences. ». De même, Eduardo Kac, poète, théoricien de la poésie digitale et exégète de son
œuvre, rend ainsi compte de son « writing process » [Kac 91] :
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« 1. Génération et manipulation à l’aide d’outils digitaux d’éléments du texte (...) : étape de modelage.
2. Etude et décomposition préalable des multiples configurations visuelles que le texte pourra
éventuellement adopter (...) ;
3. Rendu des lettres et des mots, c’est-à-dire assignement d’ombres et de textures à la surface des modèles
(...) ;
4. Création des séquences animées (...) ;
5. Fichiers exportés vers un logiciel d’animation et édition des séquences (...) ;
6. Enregistrement sur pellicule des structures exactes (...) ;
7. Enregistrement séquentiel des scènes individuelles (...) ;
8. Synthèse holographique finale en lumière blanche. »
Ces activités relèvent effectivement de la sphère de l’ingénierie auctoriale, qui semble être parfaitement
autonome par rapport à de quelconques procédés rhétoriques. Et s’il demeure une stylistique, elle sort du
contexte littéraire pour se fondre dans celui du montage, de l’assemblage, de la cinétique, autant d’éléments se
rapprochant de processus cinématographiques4. Cette apparente « technicisation » peut sembler effrayante ou
consternante à certains, cependant, l’écart qui sépare une analepse ou une incise narrative d’un flashback
cinématographique n’existe que parce que le support change ; de plus, elle n’est pas si loin de la maîtrise
« technique » qui était nécessaire à la création d’un sonnet académique5.
Deux différences sont notables : d’abord le transfert de compétences, qui en même temps qu’il autorise
l’entrée de certains dans la sphère du littéraire en exclut d’autres semblant pourtant autorisés de fait (les auteurs
« classiques »). Ensuite, différence plus « essentielle », cette maîtrise technique repose essentiellement sur des
constituants hors-langue (temps, topographie et mouvement)6. Mais le travail de ces constituants se fait dans un
sens et une intention qui sont les mêmes que ceux de la rhétorique classique : mettre une série de topoï au service
de l’expression d’un sens.
Si l’on examine la nature des tâches dévolues à cette « ingénierie auctoriale », on constate que la plupart
d’entre elles étaient déjà présentes et définies dans l’organisation des fonctions existant autour du texte dans la
rhétorique scholastique médiévale, où la notion moderne d’auteur n’existait pas encore. Comme rappelé par
[Barthes 66 p.76], on y trouve le scriptor qui recopie, le compilator qui complète ce qui a été copié sans
4
le cinéma n’étant pas si éloigné que cela du littéraire si l’on se réfère à de nombreuses analyses critiques suggérant chez
certains auteurs (Stendhal, Balzac …) l’anticipation au moyen de processus stylistiques (focalisation) et narratifs (prolepse,
analepse) d’éléments comme les travelling et autres flashbacks.
5
avec ses règles formelles (forme fixe, harmonie du contenu entre quatrain et tercets) et sa rhétorique propre (deux structures
rythmiques différentes pour les tercets).
6
voir chapitre troisième, point 3.3 « Le texte comme lieu technologique ».
intervenir sur le fond, le commentator qui intervient pour rendre le texte plus intelligible par le commentaire de
certains passages et l’auctor enfin, qui donne ses propres idées, mais toujours en s’appuyant sur d’autres textes
faisant autorité. L’avènement et l’intégration du multimédia, pour autant qu’il augmente significativement la
portée de ces fonctions sur l’œuvre et leur rend une possible autonomie, ne change en rien leur nature.
On peut également se poser la question de savoir si la multiplication exponentielle des possibilités
d’orientation et de choix, offerte par les outils d’ingénierie auctoriale, en accroissant du même coup les risques
de désortientation et de surcharge cognitive pour le lecteur, ne peuvent pas être considérés dans l’optique d’une
doctrine « évolutionniste » de la littérature ou tout au moins de l’énonciation. En effet, face aux possibilités
qu’offre l’hypertexte à la catégorie des « lecteurs » d’acquérir des compétences et des prérogatives sur le texte
(et sur le sens) jusque là réservées à la « caste » des auteurs, ceux-ci mettraient en place, de manière le plus
souvent inconsciente, des mécanismes de défense. En poussant à l’extrême toutes ces nouvelles possibilités sous
couvert d’une utilisation expérimentale ou d’ordre stylistique, il s’agit pour survivre en tant qu’auteur, de saper
méthodiquement la totalité des repères du lecteur, c’est-à-dire essentiellement ce qui constitue les fondements de
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la poétique aristotélicienne. Bien que nous ne croyions que peu à la thèse que nous venons de formuler ici7, elle
nous paraît s’inscrire légitimement dans le contexte de la renégociation de la carte énonciative qu’inaugure
l’hypertexte. Et si elle doit être retenue, c’est en ce qu’elle renforce la problématique des dimensions politiques
de l’énonciation, développées dans le point suivant.
2.
Les nouveaux visages du lecteur.
A l’inverse de celui de l’auteur, l’un des éléments qui paraît fonder la légitimité de l’hypertexte comme
objet d’étude dans le champ littéraire, est la rénégociation des statuts du lecteur, en terme d’autorité partagée,
voire de responsabilité. Avant de commencer à étudier ce que recouvre la réalité de ces nouveaux visages du
lecteur, nous voulons d’abord, à l’instar de ce que nous venons de faire pour la fonction auteur, soustraire au
champ de notre analyse tout ce qui peut-être vu comme la transposition plus ou moins avouée de postures
énonciatives déjà opérantes et fonctionnelles dans une textualité plus « classique ».
A la sphère de l’ingénierie auctoriale fait naturellement écho celle de l’ingénierie lectorale (lecteur et
auteur entretenant une interaction gémellaire). « Comme devant toute technique dont l’usage tend toujours à
permettre l’autonomie de l’usager, la lecture du texte informatique invite à intégrer le mode d’emploi, à faire du
lecteur le monteur-critique de la création littéraire. » [Balpe 96]
D’autres préfèreront parler « d’interacteur »8 ; là encore un ensemble de notions recouvrent un même
domaine de compétence. La différence entre un « lecteur-monteur-critique » et un « auteur-ingénieur » devient
presqu’imperceptible ; elle n’est plus une affaire d’autorité mais d’intentionalité, c’est-à-dire d’attribution et de
partage raisonné ou aléatoire de compétences. L’éventail de ces compétences s’étend sur une gamme que nous
avons tenté de décrire sous la branche « instances induites » « actives » de la fugure 1, et qui va de
7
la littérature hypertextuelle actuelle semble en effet désormais avoir repris à son compte les codes littéraires traditionnels,
même si elle tente constamment de les détourner. Si la nature de la perception de ces codes varie constamment, cela est
davantage dû au contexte de lecture (temporalité de l’ordre de la session, interfaçage, etc.) qu’à la volonté de quelques-uns de
préserver des prérogatives dépassées. De plus le nombre de ces nouvelles prérogatives octroyées aux auteurs (et pas
uniquement en terme d’ingénierie) suffit à conforter leur autorité sur les textes.
8
[Vandendorpe 00] « terme employé par Janet Murray pour désigner le statut d’un usager surtout intéressé à produire sur
écran des événements visuels intégrés à un jeu ou à un récit interactif. » Janet Horowitz Murray, « Hamlet on the Holodeck :
the future of narrative in cyberspace », N.Y & Londres, Free Press, 1997.
compétences d’ordre stylistiques (commenter, documenter …) à des compétences cognitives de hiérarchisation,
de classement et de liaison (architecturer, contextualiser …).
Pourtant, aussi loin que la critique puisse aller, elle n’est encore qu’un lointain reflet de la vision
Mallarméenne dans laquelle le rôle du Livre est, déjà, de faire du lecteur un « opérateur » :
« Ce livre idéal aurait utilisé d'une façon simultanée tous les modes de communication
concevables, ceci pour investir le lecteur, "l'opérateur", d'un droit d'auteur nouveau en l'invitant à
recréer indéfiniment ce livre en d'infinies variations, comme pour l'accomplir sans fin par un
mouvement qui lui serait propre. La lecture (…), serait devenue "l'opération" essentielle, l'acte ultime
par lequel l' œuvre, le texte ou le livre n'auraient jamais cessé de naître et de renaître, d'être construits
et reconstruits, au risque aussi d'être détruits » Alain Vuillemin9.
Ainsi, du point de vue des postures lectorales, s’il en est une que l’hypertexte inaugure, c’est celle d’une
authentique co-opération entre un auteur et un lecteur, mais qui doit être aussitôt marquée par une double
restriction : elle ne peut être « mise-en-œuvre » qu’à l’initiative du premier, et elle est la plupart du temps
confinée au domaine relevant d’une ingénierie du texte, c’est-à-dire de l’ensemble des paramètres et des
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interactions potentiellement capables d’interférer sur la production et l’organisation de contenu. Tel nous semble
être le seul - mais décisif - authentique nouveau visage du lecteur institué par l’hypertexte.
Quant à disposer d’une mainmise sur les significations véhiculées par ce contenu et par la forme qu’il
choisit d’adopter, seule une catégorie particulière d’hypertextes autorise une collaboration dans le cadre d’une
« intentio auctoris ».
Nous voulons ici montrer pourquoi l’idée que l’hypertexte fait du lecteur un co-auteur à part entière
nous paraît infondée. La plupart de ceux revendiquant cette idée ressentent assitôt qu’ils l’expriment, le besoin
de la nuancer, de l’atténuer. « Avec le support interactif et l’hypertexte à géométrie variable, le lecteur n’est plus
seulement spectateur, celui qui regarde le sens par la fenêtre en rectangle de la page, du dehors, mais coauteur
de ce qu’il lit, écrivain en second, partenaire actif. » Debray10. Si le taux de partage de cette autorité semble
équivalent, il continue d’instituer un rapport hiérarchique dans lequel l’autorité du lecteur vient encore « en
second ». Ce partenariat affirmé par Debray est pour l’essentiel un partenariat idéel, théorique, potentiel, qui
atteste d’un changement de mentalité, d’une organisation de rapports au sein de la sphère littéraire et
communicationnelle qui sont maintenant prêts à muter, ou en tout cas à être pensés selon des modalités
différentes de celles ayant eu cours jusqu’ici. Mais comme toute volonté de changement affectant une
organisation, il est d’abord révélateur des contradictions sur lesquelles celle-ci est bâtie : une nouvelle boucle de
récursivité est alors atteinte ; la dichotomie « auteur-lecteur », pour autant qu’elle se diversifie en se ramifiant,
reste pérenne et conserve – pour tous ceux qui proposent ou valident l’une de ses ramifications – toutes ses
vertus de paradigme explicatif et auto-suffisant.
« Là est la clé du problème : à vouloir conserver (même en les « dépassant dialectiquement »)
n’importe laquelle des instances séparées de la grille structurelle de la communication, on s’interdit de
rien changer fondamentalement, et on se condamne à des pratiques manipulatoires fragiles, qu’il serait
dangereux de prendre pour une « stratégie révolutionnaire ». Seul est stratégique en ce sens ce qui met
radicalement en échec la forme dominante. » [Bougnoux 93 p.770]
Reste ceux pour qui la mise en échec de cette « forme dominante » passe par l’élimination de l’un de ses
axes (l’auteur) au profit de l’autre (le lecteur). Or nous venons de montrer qu’il ne s’agit que d’un transfert de
compétences, de l’un vers l’autre. Transfert le plus souvent temporaire et partiel, et toujours à l’initiative du
9
pp. 257-258, Informatique et littérature, Paris-Genève, Ed. Champion-Slatkine, 1990. Cité par [Bernier 98].
cité par [Braffort 98 p.291]
10
même : l’auteur. « En réalité, ce qui sous-tend l’argument séduisant de Landow où le lecteur prend tout
contrôle, c’est une idéologie de consommation qui, dans ce mode décentré de l’hypertextualité, permet la
réapparition du sujet du capitalisme du ‘laissez faire’ ». [Keep 95] Tout discours sur l’énonciation n’est jamais
neutre, et parce qu’il touche à une modélisation structurelle de la communication, ses implications politiques
sont toujours présentes11. Et l’hypertexte, une nouvelle fois, donne à ces questions une légitimité et une
résonance qui n’ôtent rien – bien au contraire – à leur dimension problématique, mais autorisent en revanche
l’observation de leur expérimentation à grande échelle.
« La prégnance du modèle de la communication de Shannon et Weaver, avec un émetteur, un
message et un récepteur [est] très forte et se heurte à l’autre modèle, celui d’un réseau dans lequel il
n’y a pas un mais plusieurs émetteurs, dans lequel il n’y a pas un mais plusieurs récepteurs et dans
lequel le bruit de fond n’est plus une pénalité, une pénibilité, mais peut-être l’ensemble des
interlocuteurs potentiels. » [Perriault 01 p.38]
Ce qui se revendiquait comme une rupture, comme la fin d’un cycle n’est en fait que l’amorçage d’un
nouveau cycle dans lequel le lecteur est peut-être parfois co-auteur, mais reste en première instance récepteur en
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face d’un ou plusieurs émetteurs : il ne s’agit en aucun cas d’un autre modèle mais de l’une des variations
possibles sur le thème du modèle initial. Point de rupture donc, mais un déplacement, une transition signifiante.
« L’art de la communication évolue comme la théorie de la communication dans son
déplacement d’un modèle de signification à entrée/sortie (l’artiste qui envoie un message à
l’observateur à travers le medium de la peinture ou de la sculpture) vers un système dans lequel la
signification est négociée et où elle émerge des interactions de toutes celles impliquées dans le procès
de la communication. Ceci est particulièrement fructueux quand le procès implique une activité en ligne
dans un complexe de réseaux télématiques. » Roy Ascott. Cité par [Hillaire 01]
Et une fois encore, quel que puisse être ce changement, il ne se donne pas à lire dans le support mais
dans l’organisation de l’inscription, de la trace que celui-ci autorise.
3. De l’auteur au lecteur.
« Un système hypertextuel est à la fois un
outil-auteur et un medium de lecture. » [Landow 90
p.408]
Intercréativité : « quelque chose où les gens
construisent des choses ensemble, et ne se contentent
pas d’interagir avec l’ordinateur, vous interagissez avec
les gens et faites partie d’un milieu qui est un tout, et
cette masse est liée ensemble par de l’information »
[Berners-Lee 96a]
3.1. Du singulier au collectif.
Avant de s’y inscrire définitivement, la nouveauté se manifeste dans le vocabulaire par une série de
néologismes : ceux qu’il paraît presque indispensable de créer à chaque critique s’intéressant aux « nouveaux
visages du lecteur » sont un exemple flagrant de ce phénomène. Si chacun d’eux apparaît pertinent dans le
contexte du discours critique qui l’exprime, la liste exhaustive de ces néologismes mis bout à bout rappelle les
11
Poser la question de savoir « Qui parle », c’est poser la question de la légitimité du discours et simultanément celle de la
légitimité du locuteur à le tenir.
plus belles fatrasies rabelaisiennes : des plus sobres (« opérateur », « monteur-critique », …), aux plus
alambiqués ( « création-collective-à-anonymat-gradué », « wreader », « laucteur », « lectacture » 12 etc.).
S’il nous était demandé de « choisir » la formulation qui nous semble la plus proche de ce qu’est la
réalité du transfert d’autorité dans un cadre hypertextuel, nous retiendrions le terme composite de « reader-asauthor »13 proposé par M. Joyce pour décrire la position du lecteur dans Afternoon. Cette idée d’un « reader-asauthor » semble plus intéressante et plus pertinente que toutes celles de « wreader » ou de « laucteur », parce
qu’elle permet de signifier à la fois l’alternance possible et l’équivalence potentielle de ces deux instances
d’énonciation, tout en préservant un cadre de temporalité linéaire propre à cette alternance et à cette équivalence
(quand on devient auteur, on cesse d’être lecteur) ; elle permet d’éviter de sombrer dans l’amalgame et la
tautologie, ce qui nous semble être le cas chaque fois que l’on prétend être – d’un point de vue énonciatif –
simultanément auteur ET lecteur : effectivement, et ce depuis les origines de la littérature, il n’existe pas à notre
connaissance d’auteur qui n’ait écrit son œuvre sans la lire ou sans être, de fait, son premier lecteur.
Le point commun de la plupart de ces concepts, l’ancre par laquelle ils viennent s’arrimer à la réalité du
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texte, est celui de leur composition : la « lectacture », le « wreading » n’est plus l’apanage d’une relation
individuelle au texte, mais le vecteur d’expression d’une approche plurielle, collective.
« [...] la nécessité de réunir deux perspectives, souvent disjointes : d’un côté l’étude de la
façon dont les textes, et les imprimés qui les portent, organisent la lecture qui doit en être faite, et de
l’autre la collecte des lectures effectives, traquées dans les confessions individuelles ou reconstruites à
l’échelle des communautés de lecteurs, de ces ‘interpretative communities’ dont les membres partagent
les mêmes manières de lire et les mêmes stratégies d’interprétation. » [Chartier & Jouhaud 89 p.57]
L’autorité à l’œuvre dans les textes, indépendamment de leur nature ou de leur forme, ne meurt ni ne se
dissipe. Ce qui se reconfigure de manière définitive dans l’environnement énonciatif de l’hypertexte c’est
l’anonymat du lecteur individuel : d’absolu qu’il était, cet anonymat cesse brutalement d’être, pour favoriser la
reconnaissance graduée d’un collectif lisant. « Une texte n’accède à l’existence de livre que si au moins deux
lecteurs se l’approprient en le lisant et peuvent ainsi se rencontrer dans la reconnaissance d’un commun attrait
et exercer leur semblable intelligence en débattant de leurs lectures. » [Damien 95 p.71]
Ces communautés d’interprétation, pour autant qu’elles étaient présentes dans les formes traditionnelles
de la textualité, étaient le fait de l’implicite, parce que constituées de l’addition successive d’individualités
autonomes ne s’accordant pas pour former un collectif. L’avènement de l’hypertexte, en même temps qu’il fonde
« l’autorité herméneutique » de ces communautés, leur confère une instantanéité de fait, leur permettant de
basculer de la sphère de l’implicite à celle de l’explicite.
3.2. De l’identité au N.O.Ms (nouvelles organisations mémorielles).
« La trace de l’écriture qui est conservée en
mémoire par la machine n’est pas lisible par l’homme.
Le support mémoriel de son écriture ne lui est donc
désormais plus accessible. Pour la première fois de son
histoire, l’homme ne peut lire un texte sans recourir à
une machine, car la matière mémoire est par elle même
illisible. » [Jeanneret & Souchier 02 p.100]
12
[Weissberg 01] parle de « lectacture », et évoque une « création collective à anonymat gradué » à propos des logiciels
libres.
13
M. Joyce, « Notes Toward an Unwritten Non-Linear Electronic Text » in PostModern Culture, Vol. 2, n°1, 1991. Cité par
[Marcotte 99].
Nous pourrions nous arrêter ici dans l’analyse, le saut conceptuel qui permet de passer du lecteur aux
« interpretative communities » paraissant suffisant pour justifier de l’intérêt de l’hypertexte dans l’étude de la
reconfiguration des postures énonciatives dans un environnement distribué et numérique. Mais cela laisserait
dans l’ombre deux questions essentielles :
-
pourquoi a-t-on eu besoin de faire appel à ces néologismes (wreader, laucteur …) puisqu’une simple
redistribution/reconfiguration des rôles et statuts de chacune des individualités du couple « auteur-lecteur »
aurait suffi, d’un point de vue rhétorique, énonciatif, stylistique … ?
-
pourquoi a-t-il été nécessaire que de nouvelles communautés se fédèrent pour pouvoir disposer de manière
pleine et entière d’une autorité potentielle sur les textes et sur les discours qui les fondent ?
Parce qu’il est une chose qui ne peut être renégociée au plan individuel sans entraîner de profonds
bouleversements au plan collectif : il s’agit de la mémoire. Pour l’auteur comme pour le lecteur, du fait d’une
part de la richesse et de la puissance des outils de création/navigation dont ils disposent, et du fait d’autre part, de
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ces nouveaux rôles et fonctions qu’il leur faut souvent simultanément découvrir et maîtriser, la part essentielle de
ce rapport à l’œuvre habituellement dévolue à l’activité mémorielle se délite au profit d’une simple
engrammation vers des mémoires de plus en plus externalisées. Le « recording » (enregistrement) prend le pas
sur le « remembering » (souvenir).
L’étude de l’organisation de l’énonciation dans l’hypertexte littéraire met clairement au jour le rôle
primordial que jouent le traitement et l’inscription dans des supports mémoriels collectifs d’un ensemble de
rapports individuels et fragmentaires à l’œuvre. Si l’on accepte de définir l’activité mémorielle comme celle qui
autorise non seulement l’enregistrement et son activation en tant que souvenir, mais également la possibilité
d’une « activation par association » entraînant la suppression temporaire ou définitive (oubli) de tout ou partie de
l’enregistrement14, le seul lieu où elle peut encore se développer est celui du territoire collectif sur lequel
l’appropriation de parts mnésiques individuelles structure et organise au moyen d’interactions permanentes un
hypercortex qu’aucune des individualités qui le compose ne maîtrise.
Il y a dans l’analyse de l’hypertexte littéraire, de ses acteurs, de ses lectures et de ses outils, une
articulation décisive qui s’opère entre :
-
des activités mnésiques causales (fonctionnant essentiellement par activation), lesquelles sont pour la
plupart opérationnelles dans les interfaces d’accès ou de création des hypertextes (fonction historique des
navigateurs, fonction « plan des liens » dans Storyspace). Ce type d’activités, qui n’autorise l’oubli que par
effacement délibéré, est normalement le propre des collectifs organisés et plus généralement des
organisations.
-
des activités mnésiques associatives qui autorisent l’oubli par accumulation, par traumatisme ou suite à un
choix inconscient. Ce type d’activités est normalement le propre de l’individu.
14
« Les neurologues et psychophysiologues distinguent une mémoire longue et une mémoire courte (de l’ordre d’une
minute). Or la différence n’est pas seulement quantitative : la mémoire courte est du type rhizome, diagramme, tandis que la
longue est arborescente et centralisée (empreinte, engramme, calque ou photo). (…) La mémoire courte comprend l’oubli
comme processus ; elle ne se confond pas avec l’instant, mais avec le rhizome collectif, temporel et nerveux. La mémoire
longue (famille, race, société ou civilisation) décalque et traduit, mais ce qu’elle traduit continue d’agir en elle, à distance, à
contretemps, « intempestivement », non pas instantanément. » [Deleuze & Guattari 80 pp. 24-25]
Ce qui est en train de se jouer avec l’avènement de l’hypertexte, non pas simplement comme nouveau
support d’engrammation, mais également et surtout comme nouveau mode d’inscription et d’accès en mémoire,
c’est :
-
d’une part la migration des activités mnésiques associatives de la sphère de l’individuel vers celle du
collectif ,
-
d’autre part l’appropriation individuelle de propriétés mnésiques causales.
Dans ce type de configuration, ce que l’individu perd en « rememberance », en « capacité à se
souvenir », il le gagne en « recording », en « capacité à enregistrer ». Or nous savons que la construction de
l’identité de chacun passe par la mémoire et le souvenir. A l’inverse, et dans un mouvement « naturel »
d’oscillation qui tend à préserver un équilibre entre les sociétés humaines et les individualités qui les composent,
ce que la constitution de ces entités collectives autorise – du fait de leur acquisition d’activités mnésiques
associatives –, c’est l’établissement de liens croisés entre tous ces enregistrements (remember = record-embed)
et l’apparition d’organisations, de configurations mémorielles entièrement nouvelles à ce niveau d’échelle
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(hypercortex planétaire).
Quelle que soit la manière dont on choisit de les qualifier, ces instances, ces entités, ces nouvelles
organisations mémorielles constituent pour le discours (pour le déroulement et l’accomplissement de la parole ou
de l’écrit) des repères de la nouvelle carte énonciative. Des points fixes du haut desquels se dessine le nouvel
espace du territoire littéraire. Un territoire peuplé d’individualités, souvent groupées en agencements collectifs,
dotées de fonctions nouvelles, légitimes, instables, mouvantes, parfois interchangeables, parfois simultanées,
mais toujours inscrites dans un continuum qui, plus « instantané » que celui auquel nous sommes habitués,
institue ses propres règles de cohérence : celui de la session. Ce territoire est un espace entièrement vierge. Il est
cependant déjà une carte, qui peut-être lue à l’aune des capacités mnésiques individuelles et collectives
mobilisées pour son déchiffrement. Sur ce point l’hypertexte inaugure un changement radical : un hypertexte est
un graphe. Un graphe que les instances d’énonciation qui s’y déploient, orientent. C’est dans l’agencement
collectif des textes et non plus des hommes que pourront être analysées la nature et la fonction que ce graphe est
amené à occuper dans l’espace de notre rapport au savoir.
Bibliographie & Réseaugraphie
[Balpe 96]
[Berners-Lee 96a]
[Bernier 98]
[Bootz 96a]
[Bougnoux 93]
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sic_00000996, version 1 - 14 Jun 2004
Fig. 1 : Marques et masques de l’énonciation hypertextuelle.
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