Textes - Ecole de la paix

Textes - Ecole de la paix
L’imaginaire de la paix, jeudi 21 mars 18h
Aujourd’hui l’imaginaire de la paix est conditionné par une attitude morale : comment
se débarrasser de la guerre tenue comme un massacre de l’autre. Mais si les forces du
mal sont toujours présentes n’y a-t-il pas un risque d’utopie ? la volonté de paix ne
rencontre-elle pas les limites du réel ?
I )significations de l’imaginaire
Adjectif ou nom, les deux définitions que donne le Larousse du terme imaginaire font
de l’imagination la clé de sa compréhension. Pourtant… mettons en miroir deux expressions
qui emploient, la première, « imaginaire » comme adjectif, et la seconde, « imaginaire »
comme nom. « Ville imaginaire » | « Imaginaire de la ville ». Dans la première formule, la
ville imaginaire, est bien la ville produite par la faculté de l’imagination.1 Mais, la seconde
expression qui désigne l’imaginaire de la ville semble porter un sens beaucoup plus vaste.
Même sans qu’une définition de l’imaginaire ait été posée, intuitivement, on sent la
différence. Il y a plus dans l’imaginaire de la ville que la seule mobilisation de la faculté
d’imagination. L’imaginaire de la ville intègre aussi des éléments de réalité ou plus
précisément des éléments de la réalité tels qu’elle est représentée. On y entend des clichés,
des images, des sons, des odeurs, des sensations, un ensemble de données mentales, affectives
et presque sensitives.
Sens anthropologique
Des structuralistes 2 […] ont proposé différentes conceptions de l’imaginaire ayant en
commun de renvoyer à des invariants. L’imaginaire représenterait ainsi des archétypes ou de
grandes catégories quasi-fixes de l’appropriation du monde. De l’autre côté, des historiens,
3
[…] ont proposé de comprendre les imaginaires comme les produits d’une culture
particulière et donc historiquement datés. Aujourd’hui, des auteurs4 proposent d’articuler les
deux aspects. Comment ? En posant que l’imaginaire est l’actualisation particulière d’un
archétype. Par exemple, la peur de la destruction qui se retrouve dans de nombreuses
époques et cultures sur la planète peut prendre des aspects très divers. Il peut s’agir du
déluge dans la culture babylonienne ou biblique, quand le 20e siècle l’a davantage
représentée sous la forme d’une apocalypse nucléaire. « Fixité structurelle par-dessus les
découpages culturels et chronologiques », écrit Lucian Boia5. Décrire les imaginaires6 serait
L’imagination implique un schéma dynamique de production d’images
Comme Claude Lévi-Strauss et Georges Dumézil, des philosophes, comme Gaston Bachelard et Gilbert Durand,
ou encore des psychologues, dont Carl Jung en particulier, pour ne citer que ceux-là,
3
notamment venus de l’école des Annales, comme Jacques Le Goff, intéressés à l’histoire des idées, prendre
4
Wuneburger ,Boia
5 Pour une histoire de l’imaginaire, les Belles Lettre]s, Paris, 1998.
6 « un substrat commun, un fond culturel à partir duquel nous formons nos représentations conceptuelles. Il est
d’ordre collectif et déborde les frontières de la conscience individuelle. A partir de ces données symboliques, la
pensée se cristallise et construit des représentations immédiates, spontanées, conscientes ou non, autour de sujets
extrêmement divers. Ainsi, plutôt que de l’imaginaire, ils convient de parler des imaginaires, puisque ceux-ci sont
multiples et se thématisent »Marianne Chouteau, Ludovic Viévard, Le rôle et la place de l’image dans la
1
2
alors chercher à comprendre comment une époque ou une culture actualise les grands
archétypes qui préoccupent les sociétés depuis toujours et les structurent fondamentalement7.
L’imaginaire qui structure une époque et sa représentation fantasmée dans une autre
époque
Ceci posé, tendons l’oreille à une distinction sémantique que l’on peut faire quant au
syntagme « imaginaire du Moyen-Âge ». Il peut désigner l’imaginaire, tel qu’on vient de le
définir, c'est-à-dire l’imaginaire qui, au Moyen-Âge, orientait la représentation du monde et
réinterprétait les grands mythes fondateurs. Il peut également désigner la représentation que
nous avons, aujourd’hui, du Moyen-Âge. Les deux acceptions ne se situent pas sur un même
plan et désignent des choses toutes différentes. Dans le premier cas, l’« imaginaire du
Moyen-âge » renvoie bien à la définition donnée plus haut qui met en jeu des catégories
interprétatives fortes comme la prégnance de Dieu, la peur du diable, etc. Dans le second cas,
l’« imaginaire du Moyen-âge » renvoie à des images toutes faites qui nous aident à nous
représenter cette époque. Citons pêle-mêle et pour exemple des souvenirs de l’école, des
images du Nom de la rose, et même du Seigneur des anneaux et de l’heroic fantasy qui pour
n’avoir rien à faire avec un Moyen-âge « réel », emprunte bien à ses représentations.
Ludovic.vievard@gmail.com(FRV100), Juin 2012
II) l’enracinement d’un imaginaire qui pousse aux massacres.
« Nul doute que dans des situations de crise graves le discours idéologique propagé
par le pouvoir en place (ou par des groupes en quête de ce pouvoir) propose une « lecture »
de cette situation, désigne des « menaces » et appelle à une mobilisation collective pour les
détruire. Dans son étude comparative sur les cas du Cambodge, de la Bosnie et du Rwanda,
René Lemarchand remarque, bien entendu, le poids du facteur idéologique, que celui-ci se
nomme marxisme léninisme, nationalisme ou vision pervertie de la démocratie. Mais il
souligne aussi que ces idéologies ont rarement un impact profond sur les masses, surtout
lorsqu’elles ont des racines étrangères. À moins que leur langage soit radicalement
transformé et adapté à la culture locale. C’est alors la réinterprétation, voire la fabrication
de mythes propres à l’histoire de ces pays qui vont permettre la « greffe » idéologique dans la
culture locale. D’où l’importance de l’étude des contes, des rumeurs, des mémoires propres à
cette culture, comme le propose Béatrice Pouligny, pour comprendre les pratiques de
massacre qui y ont été employées. C’est en effet cette plongée dans l’imaginaire qui donnera
une résonance historique et émotionnelle au discours idéologique. Or, ce qui se construit
ainsi, c’est un processus identitaire en tant que tel, comme en rend compte la sociologie
construction de l’imaginaire, Direction prospective et stratégie d’agglomération du Grand Lyon – octobre
2006, p. 17.
Jacques Wuneburger: « Chaque individu expérimente une combinatoire d’imaginaires plus ou moins socialisés
et riches, qui forment un atlas pluriel d’images, images strictement personnelles (fantasmes), images culturelles
(référentiels communs à une culture) et même images universelles, véritables archétypes qui agissent et
interagissent de manière transhistorique et transculturelle » L’imagination mode d’emploi, Paris, Editions
Manucius, 2011, p. 14.
7 Dans Modern Social Imaginaries, Charles Taylor définit le concept d'imaginaire social comme «
compréhension de soi » d'une société mais également comme « répertoire » des pratiques que ses membres
peuvent adopter. Cette double définition rattache à la fois le concept à une perspective herméneutique et à
une perspective wittgensteinienne centrée sur l'analyse des règles constitutives des pratiques sociales.
politique. Le récit identitaire, souligne Denis-Constant Martin, permet « dans les situations
.modernes. de troubles et de changements rapides, matériels aussi bien que moraux, de
verbaliser l’anxiété et, du même mouvement, de l’atténuer en redonnant, grâce à des référents
familiers, historiques, territoriaux, culturels ou religieux ., du sens à ce qui semble n’en plus
avoir 7 ». C’est probablement cette « proclamation identitaire » qui, lorsqu’elle se radicalise
de plus en plus, est consubstantielle à la logique même du massacre. Elle aboutit à une
polarisation antagoniste entre le « nous » contre un « eux », l’affirmation du « nous »
impliquant la destruction du « eux ». En somme, c’est au nom d’une vision d’un soi collectif à
construire ou à défendre que le massacre est perpétré, sur fond de ressentiment, de peur ou
de vengeance. » Jacques Semelin, Éléments pour une grammaire du massacre Le Débat, 2003/2 n°
124, p. 154-170.
III) l’élaboration de la haine : le rêve de toute puissance et la clôture du
sens
La racine de l’imaginaire de la haine dans le psychisme de l’enfant
Dans l’unité primordiale l’enfant ne se sépare pas du sein de sa mère
« Freud avait entr’aperçu cette clôture sur soi. Il utilisa le mot de Bleuler autisme
pour la caractériser, et compara cet état primordial de l’être humain, incluant la fonction
nourricière de la mère, à la complétude d’un œuf d’oiseau.
C’est cette clôture qui devient pour la psyché la matrice du sens. Plus exactement, ce que le
cœur de la psyché « comprendra » ou « considérera » désormais et pour toujours comme sens
est cet état « unitaire », où « sujet » et « objet » sont identiques et où représentation, affect et
désir sont une seule et même chose parce que le désir est immédiatement représentation
(possession psychique) du désiré et donc affect de plaisir (ce qui est la forme la plus pure et
la plus forte de la toute-puissance de la pensée). »
Cette unité primordiale du désir et du sens inaccessible devient l’aiguillon qui fait qu’on
lui cherche des substituts tout au long de la vie
« Lorsque le recouvrement de la rupture de la clôture de la monade originelle par
cette hallucination du sein cesse d’être possible, l’infans reste avec un trou béant dans son
monde et réagit par l’angoisse et la rage. Ce trou, le manque du sein, est manque de sens, et
ici, comme toujours, c’est le manque de sens (ou sa destruction, actuelle ou imminente, réelle
ou imaginée) qui est source d’angoisse. »
Les 2 vecteurs de haine
« […]Il existe ainsi, du point de vue psychanalytique, deux vecteurs de la haine. Le
premier, haine de l’« autre réel », n’est que l’envers de l’investissement positif de soi, et reste
soutenu par un sophisme puissant et élémentaire, également présent dans les formes
collectives de haine ou de mépris et peut être plus aisément perceptible dans celles-ci. Je suis
bien. (Le) bien, c’est moi. Lui n’est pas moi. Donc, il n’est pas bien (ou l’est moins que moi).
Je suis français (anglais, italien, américain, etc.). Être français (anglais, italien, américain,
etc.) est être (le) bien. Lui n’est pas français (anglais, italien, américain, etc.), donc, il n’est
pas bien.
Le deuxième est la haine de soi. Car le Moi est un des premiers étrangers qui se présentent à
la psyché. Là est aussi un des sens du « Je est un autre » de Rimbaud – au fond, pas différent
du sens apparemment premier : le Je, essentiellement fabrication sociale, n’est pas davantage
« moi » que ne l’est n’importe quel voisin ou passant. Contrairement à ce qui semble être
généralement cru, cette haine de soi est universelle. Il est clair qu’elle (plus exactement, le
sujet qui la porte) ne peut survivre qu’en étant fortement domptée et/ou déplacée vers des
objets vraiment « extérieurs ». Moyennant ce déplacement, le sujet peut conserver l’affect en
en changeant l’objet. Ce processus est clairement visible dans le phénomène du racisme, que
j’évoquerai plus loin. »
La racine sociale
« Être socialisé signifie d’abord et surtout investir l’institution existante de la société
et les significations imaginaires que cette institution porte. De telles significations
imaginaires sont : les dieux, les esprits, les mythes, les totems, les tabous, la parenté, la
souveraineté, la loi, le citoyen, l’État, la justice, la marchandise, le capital, l’intérêt, la
réalité, etc. La réalité est de toute évidence une signification imaginaire, et son contenu
particulier pour chaque société est lourdement codéterminé par l’institution imaginaire de la
société. »
La clôture de l’imaginaire social
Ce qui nous intéresse ici, ce sont les raisons intrinsèques faisant que cette institution
de chaque société a revêtu jusqu’ici presque inévitablement le caractère d’une clôture de
différents types. Il y a, ainsi, toujours une clôture « matérielle », au sens qu’il y a toujours des
territoires ou des frontières plus ou moins bien déterminés, et, dans tous les cas, des
définitions rigoureusement limitatives des individus appartenant à la société considérée. Mais
la clôture la plus importante est la clôture du sens. Les territoires et tout le reste n’acquièrent
leur importance qu’en fonction des sens spécifiques qui leur sont attribués : Terre promise,
caractère sacré du territoire pour les poleis grecques, stridence partout présente des disputes
relatives aux frontières. Cela est aussi et surtout vrai, on le verra, des individus : un étranger
l’est parce que les significations dont il est imbibé sont étrangères, ce qui veut dire nécessairement toujours étranges. Or une signification ne peut, en général, être non étrange qu’à
condition d’être investie positivement. »
L’identification
« On sait aussi très bien que cette identification, la plupart du temps, est plus forte que
la conservation de l’individu. Tuer et être tué au cours d’une vendetta familiale, d’un conflit
tribal, d’une guerre féodale ou d’une guerre nationale – pro patria mori sous toutes ses
versions – est un fait universel, une obligation que les sociétés imposent à leurs membres et
que ces membres acceptent partout et toujours dans la fierté et l’exaltation, sauf pendant
l’époque historique récente, sur une aire géographique restreinte dans quelques sociétés
modernes.
Cette identification à des collectivités fournit évidemment aussi un substitut à la toutepuissante perdue de la monade psychique. L’individu peut se sentir participer de la puissance
effective de cinq mille ou cinquante millions d’autres. « Nous vaincrons parce que nous
sommes les plus forts » est une ânerie également partagée des deux côtés du front. C’est cette
identification aussi qui a l’effet déculpabilisant et désinhibant qui rend possible le
déploiement sans frein d’une destructivité meurtrière dans la guerre, mais souvent aussi dans
les mouvements de foule, comme on l’a constaté depuis très longtemps. Comme si, dans de
tels moments, les individus retrouvaient sans le savoir la certitude que la source de
l’institution est le collectif anonyme, capable de poser de nouvelles règles et de lever les
anciennes interdictions8 »
La clôture de la haine
« Il y a ici une conjonction fatale. Les tendances destructives des individus
s’accordent admirablement à la quasi-nécessité pour l’institution de la société de se clore, de
renforcer la position de ses propres lois, valeurs, règles, significations comme uniques dans
leur excellence et les seules vraies, par l’affirmation que les lois, les croyances, les dieux, les
normes, les coutumes des autres sont inférieurs, faux, mauvais, dégoûtants, abominables,
diaboliques. Et cela à son tour est en harmonie complète avec les besoins de l’organisation
identificatoire de la psyché de l’individu » Cornelius Castoriadis : « les racines psychiques et
*
sociales de la haine » In Figures du pensable. Les carrefours du labyrinthe, VI, Seuil, 1999.
IV) L’ouverture de l’utopie face à la fermeture de l’idéologie.
a) « Agir, c’est mettre en œuvre des projets, des intentions, se référer à des motifs,
s’insérer dans des circonstances produire des effets voulus et ceux qui sont indésirables, etc.
Il existe toute une conceptualité immanente à l’action qui la rend intelligible pour celui qui
l’observe et praticable pour celui qui la réalise. La sémantique de l’action a donc pour but
d’aborder l’action non pas comme un événement du monde (c’est-à-dire au seul moyen du
concept de cause), mais comme un faire articulé à toute une série de représentations.
. L’action n’est donc pas dissociable de l’imagination qui en anticipe le cours : c’est dans
l’imaginaire que le sujet met à l’épreuve ses motifs, joue avec les possibles et, finalement,
prend la mesure du « je peux » par lequel il énonce sa capacité d’agir. ?
Si ce que je fais a toujours son sens hors de moi (dans le texte de l’institution ou dans les
systèmes de normes ou de règles sociales qui me précèdent), comment assurer la possibilité
de la critique du monde social et des idéologies qui le traversent […°]
L’originalité de Ricœur consiste à opposer à un usage de l’imaginaire social (l’idéologie9)
un autre de ses usages : l’utopie. L’idéologie légitime et parfois dissimule la réalité sociale :
elle transforme l’impératif en indicatif (cela doit être car cela a toujours été).{…}. La
réplique émane d’une autre capacité de l’imaginaire social qui restitue au monde et aux
rapports sociaux la contingence que l’idéologie semblait leur refuser. « Seule la capacité
utopique10 des groupes et des individus nourrit notre aptitude à prendre nos distances avec
Dans une situation de traumatisme collectif, les « fondements imaginaires des institutions » sont en crise. C'est
alors que des orateurs viennent faire résonner la « corde imaginaire » pour transformer l'angoisse collective en une
peur et une haine de l'ennemi (le Juif en Allemagne, le Tutsi au Rwanda, l'Albanais chez les Serbes du Kosovo).
Par ailleurs, derrière la haine de l'autre, il y aurait un autre « fantasme » collectif : celui de la toute-puissance
d'une collectivité triomphante, se régénérant dans la destruction de l'autre. Finalement, la « brutalisation » des
rapports sociaux passerait à la fois par une quête d'un « nous » collectif pur, et par la dévalorisation ? pouvant
mener à la destruction ? d'un eux perçu comme impur et menaçant. Castoriadis
9L’idéologie dans son sens premier, et non péjoratif, désigne donc la fonction intégrative reconnue à l’imaginaire
social qui force le philosophe à inclure dans sa description de l’action la description des motifs qui la justifient et,
parfois, en occultent le sens.
10 L’imaginaire y est défini comme faculté de modification. Les utopies sont comme autant de récits
alternatifs : « de “nulle part“ jaillit la plus formidable contestation de ce qui est »
8
les idéologies » <Ricœur, 1997, p. 238>. À l’idéologie qui justifie, il faut donc opposer11
l’utopie qui fait paraître la possibilité d’un autre régime de l’intersubjectivité : symbolique
contre symbolique12. » Michael Foessel, journée 21/01/2008 « la philosophie politique de Ricœur et
le libéralisme »
b) « Par l'idéologie, avons-nous dit, le groupe croit à sa propre identité. Ainsi, sous ses trois
formes13, l'idéologie renforce, redouble, préserve et, en ce sens, conserve le groupe social tel
qu'il est. C'est alors la fonction de l'utopie de projeter l'imagination hors du réel dans un
ailleurs qui est aussi un nulle part. C'est là le sens premier du mot « utopie » : un lieu qui est
un autre lieu, un ailleurs qui est un nulle part. Il faudrait parler ici non seulement d'utopie
mais d'uchronie, pour souligner non seulement l'extériorité spatiale de l'utopie (un autre
lieu), mais aussi son extériorité temporelle (un autre temps).
[…]. Si l'idéologie préserve et conserve la réalité, l'utopie la met essentiellement en question.
L'utopie, en ce sens, est l'expression de toutes les potentialités d'un groupe qui se trouvent
refoulées par l'ordre existant. L'utopie est un exercice de l'imagination pour penser un «
autrement qu'être » du social. L'histoire des utopies nous montre qu'aucun domaine de la vie
en société n'est épargné par l'utopie : elle est le rêve d'un autre mode d'existence familiale,
d'une autre manière de s'approprier les choses et de consommer les biens, d'une autre
manière d'organiser la vie politique, d'une autre manière de vivre la vie religieuse. Il ne faut
pas s'étonner, dès lors, que les utopies n'aient cessé de produire des projets opposés les uns
aux autres ; car elles ont en commun de miner de l'intérieur l'ordre social sous toutes ses
formes. Or, l'ordre a nécessairement plusieurs contraires. Ainsi, concernant la famille, on
trouve une grande variété d'utopies, depuis l'hypothèse de la continence monacale jusqu'à
celle de la promiscuité, de la communauté et de l'orgie sexuelle; au plan proprement
économique, les utopies varient de l'apologie de l'ascétisme le plus rigoureux jusqu'à celle de
la consommation somptuaire et festive; le politique lui-même est contesté aussi bien par les
rêveries anarchisantes que par les projections d'un ordre social géométriquement conçu et
impitoyablement coercitif; […]. L'« ailleurs », l'« autrement qu'être » de l'utopie répond
rigoureusement à l'« être ainsi et pas autrement » prononcé par l'idéologie, prise à sa racine.
Faiblesses
« Au moment même où l'utopie engendre des pouvoirs, elle annonce des tyrannies
futures qui risquent d'être pires que celles qu'elle veut abattre. Ce paradoxe déroutant tient à
une lacune fondamentale de ce que Karl Mannheim appelait la mentalité utopique, à savoir
l'absence de toute réflexion de caractère pratique et politique sur les appuis que l'utopie peut
trouver dans le réel existant, dans ses institutions et dans ce que j'appelle le croyable
disponible d'une époque. L'utopie nous fait faire un saut dans l'ailleurs, avec tous les risques
11Ce
jeu croisé de l'utopie et de l'idéologie apparaît comme celui de deux directions fondamentales de l'imaginaire
social. La première tend vers l'intégration, la répétition, le reflet. La seconde parce qu'excentrique, tend vers
l'errance. Mais l'une ne va sans l'autre.
12 J'appelle symbole toute structure de signification où un sens direct, primaire, littéral, désigne par surcroît un
autre sens indirect, secondaire, figuré, qui ne peut être appréhendé qu'à travers le premier.(fr) Paul Ricœur, Le
conflit des interprétations, éd. Seuil, 1969, p. 16
Le symbole donne à penser
Les vrais symboles sont gros de toutes les herméneutiques, de celle qui se dirige vers l’émergence
de nouvelles significations et de celle qui se dirige vers la résurgence des phantasmes archaïques.»
Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, p. 27
13 Distorsion-dissimilation, justification (ex légitimation des intérêts d’une classe prise comme universelle)
intégration (ex commémoration de la révolution de 1789 pour construire l’identité française)
d'un discours fou et éventuellement sanguinaire. Une autre prison que celle du réel est
construite dans l'imaginaire autour de schémas d'autant plus contraignants pour la pensée
que toute contrainte du réel en est absente. Il n'est dès lors pas étonnant que la mentalité
utopique s'accompagne d'un mépris pour la logique de l'action et d'une incapacité foncière à
désigner le premier pas qu'il faudrait faire en direction de sa réalisation à partir du réel
existant.[…]. Une sorte de logique folle du tout ou rien remplace la logique de l'action,
laquelle sait toujours que le souhaitable et le réalisable ne coïncident pas et que l'action
engendre des contradictions inéluctables, par exemple, pour nos sociétés modernes, entre
l'exigence de justice et celle d'égalité […]
La fonction libératrice.
« Imaginer le non-lieu, c'est maintenir ouvert le champ du possible14. Ou, pour garder
la terminologie que nous avons adoptée dans notre méditation sur le sens de l'histoire,
l'utopie est ce qui empêche l'horizon d'attente de fusionner avec le champ de l'expérience.
C'est ce qui maintient l'écart entre l'espérance et la tradition. »
Texte Ricoeur, IDÉOLOGIE, UTOPIE ET POLITIQUE, Du texte à l’action Seuil 1986 p388
V) Le pacifisme : une utopie ?
Le citoyen contre les pouvoirs
Le philosophe Alain se révolte quand il assiste à la mise au point d'une énorme
machine destinée à tenir les hommes dans l'obéissance et explique pourquoi, soldat, il n'a
jamais voulu d'autres galons que ceux de brigadier.
« Allons, sérieusement qu'as-tu appris à la guerre?
J'ai appris que tout pouvoir pense continuellement à se conserver, à s'affirmer, à s'étendre, et
que cette passion de gouverner est sans doute la source de tous les maux humains. Non que
l'esclave en devienne plus mauvais ; tout au contraire, il apprend à dominer les vifs
mouvements de l'orgueil, et il s'approche malgré lui de l'heureuse égalité. Mais c'est le maître
qui devient méchant par l'exercice du pouvoir absolu. Méchant d'abord parce qu'il prend ses
inférieurs comme instruments et outils. Méchant enfin par la colère, qui lui gâte l'estomac. Et
selon mon opinion tous les sentiments guerriers viennent d'ambition, non de haine ; jusqu'au
plus haut degré du pouvoir, qui se trouverait être bientôt le plus haut degré de dépendance, si
la guerre et la menace de guerre n'imposaient une obéissance sans discussion. En sorte que
tout pouvoir aime la guerre, la cherche, l'annonce et la prolonge, par un instinct sûr et par
une prédilection qui lui rend toute sagesse odieuse. Autrefois, je voulais conclure, trop vite,
qu'il faut être assuré de la paix pour diminuer les pouvoirs. Maintenant, mieux instruit par
l'expérience de l'esclave, je dis qu'il faut réduire énergiquement les pouvoirs de toute espèce,
quels que soient les inconvénients secondaires, si l'on veut la paix. » Alain Mars ou la guerre
jugée p142
Mais qui sait si tel ou tel mode erratique d'existence n'est pas la prophétie de l'homme à venir ? Qui sait même si
un certain degré de pathologie individuelle n'est pas la condition du changement social, dans la mesure où cette
pathologie porte au jour la sclérose des institutions mortes ?p235
14
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