Marion Aubert - Tire pas la nappe

Marion Aubert - Tire pas la nappe
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Marion Aubert
(Par une nuit glacée, alors qu'un mètre de neige recouvrait les rues montpelliéraines, dans un troquet étrange entre
chien et loup, j'ai interviewé Marion Aubert. La dramaturge répondait, la comédienne était bien sage en sirotant son
thé à la bergamote. Nous avons du sortir au petit matin, chassées par la tenancière à la poitrine bondissante et au
balai menaçant. Notre dialogue, épluché au peigne fin, ci-dessous. Tâchez, lecteurs, de faire bon usage des pensées
spirituelles de cette Reine de l'Imaginaire. )... pas sûre que ce soit utile (ce qui est entre parenthèses).
En résumé? Marion est une adulte, Marion parle des Orphelines qui est une pièce de théâtre pour les enfants.
Marion dit qu'elle mêle toujours le vrai et le faux. Marion ne sait pas qu'elle contamine. Marion ne sait pas que son
écriture imagée et profondément contemporaine ouvre des chemins de pensées troublants et déstabilisants. Ou alors
elle sait? Marion mobilise ses mots pour parler d'universalité, pour crier gare aux folies des Hommes (avec un
grand H, hein?), pour titiller les prises de conscience des femmes...mais chut! c'est faux! Marion ne fait pas tout ça;
elle écrit, c'est tout. Et elle sourit. Avec la modestie que seuls diffusent les gens qui ont du talent.
Par Julie Cadilhac / Photo- Alessandro Genovesi
D'où vous est venue l'idée des "Orphelines"?
A l'origine, c'est une commande d'une auteur qui
s'appelle Pauline Sales et qui dirige le Centre
Dramatique Régional de Vire en Normandie avec
Vincent Garanger. C'est d'ailleurs une des premières
femmes à diriger un centre dramatique. Pour sa
première saison, elle a choisi le thème" La femme
est-elle un homme comme les autres" donc elle m'a
passée une commande très précise: elle voulait que
j'écrive un texte pour les enfants ( à partir de huit
ans) pour des marionnettes qui serait mis en scène
par un metteur en scène-marionnettiste qui s'appelle
Johanny Bert et pour les acteurs de la troupe du
CDR. Le thème? Le point de départ était "les mères
infanticides en Inde". On sait que les mères tuent
leurs petites filles à la naissance mais il y a aussi de
plus en plus de foeticides depuis qu'il y a des
échographies: on détecte le sexe de l'enfant donc
c'est un progrès mais ce n'en est pas véritablement
un car il y a des villages entiers où les déséquilibres
démographiques sont importants. Voilà, ça, c'était le
point de départ et plus largement il me fallait réfléchir
sur "qu'est-ce que c'est que d'être une petite fille?
qu'est-ce que c'est d'être un petit garçon?". Après
elle savait très bien en me demandant à moi que
j'allais m'éloigner du sujet. Il n'y avait pas du tout un
désir de théâtre documentaire ou réaliste.
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Il est vrai que je me demandais comment vous aviez
décidé d'aborder un thème aussi dur pour des
enfants...
Je crois qu'effectivement ça me serait jamais venu à
l'esprit toute seule! C'est la première pièce
conséquente que j'écris pour les enfants. C'est vrai
que depuis que j'écris, l'on me dit très souvent qu'il
y a de l'enfance dans mes textes et on m'a posé la
question du pourquoi je n'écrivais pas pour les
enfants. Pauline a fait le pas de me passer cette
commande mais je crois que spontanément je
n'aurais jamais songé à parler d'un tel thème.
Cependant, ce que je trouve pertinent, avec le recul,
dans cette demande,
c'est qu'enfant, on est
très concerné par ces
choses-là du monde.
J'ai souvenir dans mon
enfance de m'être
sentie plus concernée
par le monde qu'à
d'autres périodes de la
vie, beaucoup plus
qu'à la postadolescence ou même
à l'adolescence où l'on
est davantage autocentré...enfant, les
grandes questions de
vie,
de
mort,
d'injustice me
préoccupaient donc
j'ai trouvé ça en
définitive assez juste
de travailler sur ces
thèmes-là pour des
enfants.
Et puis la contrainte,
finalement, devient
impulsion, parce qu'il
faut la contourner et faire avec...
Bien sûr, ça a été pour moi difficile et j'ai tapé dans
plusieurs portes avant d'être satisfaite mais en tous
cas, je suis ravie, même si j'ai peiné et que c'était
laborieux, d'avoir travaillé sur un sujet pareil.
Les images de la mort sont récurrentes, la petite
Violaine, son tombeau, son linceul... Est-ce une
volonté de dédramatiser? En parler beaucoup, est-ce
une façon d'exorciser?
Effectivement, d'en parler beaucoup, c'est une façon
de s'en libérer. Très souvent mes personnages
parlent beaucoup, trop, sont dans l'excès et l'excès
permet soit de rire soit de mettre à distance.
L'exorcisme, c'est très juste comme image car ils
Illustration / Fanny Michaëlis
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sortent d'eux-mêmes et du coup ils apprivoisent la
mort. En tous cas, elle devient moins menaçante,
moins angoissante parce qu'on l'apprivoise comme
le Petit Prince et son renard.
Le sexe tient aussi un grand rôle... Eros et Thanatos...
Je pense à l'intermède zizi notamment... Quel rôle
avez-vous voulu lui donner?
En fait, dans la pièce, l'intermède est porté par les
diablons. Il y a trois moments, le prologue,
l'intermède et l'épilogue - il y a d'ailleurs deux fois
des intermèdes - et ces diablons sont effectivement
très primaires. La première relation que j'ai construite
en écrivant, c'était l'histoire de
Violaine et de Monsieur et j'étais
assez contente de cette relation
qui est mélancolique, belle,
étrange mais j'avais envie, pour
les enfants, de quelque chose de
plus relevé, joyeux, épicé qui
permette justement de se libérer,
qui permette au rire d'arriver, de
se délivrer de toutes ces images
angoissantes. Aussi, pour moi,
c'était un bon moyen d'utiliser
les diablons comme des
personnages de farce, des vrais
guignols. Après cet intermède
n'est pas juste là pour faire rire, il
est effrayant: c'est un royaume
de zizi, ça parle de la domination
masculine véritablement! Après
ça m'amuse d'en parler à double
niveau, il y a évidemment une
lecture pour les adultes et une
pour les enfants mais... voilà, je
me dis que ça fait un pacte, que
ça leur parle directement et de
choses concrètes aussi.
Vous êtes donc parti de la relation entre Violaine et
Monsieur pour écrire votre pièce?
Pour être honnête, je ne sais plus exactement
comment j'ai commencé, ce sont des choses qui se
sont développées en parallèle. Ce que j'ai imaginé
pour relier, c'est que la petite Violaine venait de ce
royaume-là et le père de la petite Violaine, c'est le roi
du royaume zizi et donc, dans ce royaume zizi où
l'on élimine les petites filles etc... c'est ça qui fait le
lien entre les deux histoires. J'ai beaucoup tâtonné.
Je savais que je devais écrire pour les marionnettes
donc c'est sûr que dans ces diablons-là, on sent
l'aspect guignol de la marionnette alors que Violaine,
c'est une marionnette à la Tim Burton, beaucoup
plus étrange. Mais à propos de la relation ViolaineMonsieur, je me suis posée beaucoup de
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questions mais je ne me suis pas tant nourrie
d'écrits théoriques sur l'enfance mais beaucoup
plus de littérature enfantine et je crois que c'est la
relation dans Le Petit Prince entre l'aviateur et
l'enfant qui m'a inspirée. Ce qui m'a plu, c'est cet
adulte qui apprend autant de l'enfant que l'enfant
apprend de l'adulte, c'est ça que j'avais envie de
redonner.
Monsieur, le grand
écrivain, insiste sur
l'énonciation; il répète
systématiquement: "
je dis", "elle dit"...
Pourquoi? Est-ce une forme
de
distanciation...? Une
volonté de créer une
complicité nécessaire
avec le public?
C'est effectivement
pour faire le lien entre
le public et le plateau,
le monde imaginaire.
Monsieur est un rôle
de distanciation, encore une fois pour créer cet
espace possible où " tout est vrai mais tout n'est
peut-être pas vrai et tout est faux". Juste pour dire
qu'on est toujours dans de l'illusion, toujours dans
l'illusoire, que c'est du théâtre. C'est devenu un peu
une marque de fabrique et très souvent ça arrive dans mes pièces pour adultes. Monsieur, la première
fois qu'il m'est apparu, je l'ai appelé L'hommePratique parce qu'il était bien pratique justement et
qu'il me permettait de briser le quatrième mur; très
souvent, je fais un théâtre qui aime bien s'adresser
directement aux spectateurs. C'est un peu un retour
aux sources avec le théâtre antique et le choeur qui
parle directement aux gens mais cela revêt à la fois
un effet d'immédiateté et à la fois de distance, c'est
ça que j'aime, d'être à la fois complètement dans le
présent et à la fois complètement dans un autre
monde.
J'y avais vu un tic langagier et enfantin... Aussi je me
demandais: y a-t-il vraiment des adultes dans cette
pièce car Monsieur semble pris en otage par ses
émotions, terrorisé souvent par les petites filles...
Je n'y pensais pas au moment de l'écriture mais
c'est vrai que j'ai un petit garçon qui a trois ans et je
lui lis évidemment beaucoup d'histoires et
effectivement très souvent on trouve ce "dit-il", "ditelle"; mais c'est moins leur langage à eux, j'ai
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l'impression, que l'histoire qu'on leur raconte. Donc
je ne sais pas si l'inconscient a agi là-dessus.
Monsieur , pour moi, il est adulte malgré tout, même
s'il a par moments des comportements sans doute
enfantins. Ce qui le rend adulte, c'est qu'il ne se
défend pas d'être démuni, il accepte de l'être. Il
accepte des fois de ne pas savoir et parfois il est
prisonnier de ses façons de penser adulte, de ses
mécanismes adultes.
J'aime bien que
parfois le rapport
s'inverse, je crois que
ce qui m'intéresse,
c'est que parfois
l'enfant est plus
adulte que l'adulte et
l'adulte est plus
enfant que l'enfant.
En même temps, au
bout du compte, je
pense qu'on ne
pourrait pas les
confondre, c'est
quand
même
Monsieur l'adulte.
Par moments,
d'ailleurs, il se
reprend lui-même et il
se dit "c'est quand même moi l'adulte de l'histoire!"
Oui, ce monsieur est assez complexe. C'est un
écrivain, c'est un peu vous? Le personnage de
Violaine vous a -t-il un peu hanté aussi?
La pièce raconte en sous-texte véritablement cette
enquête que j'ai faite moi, à mon bureau, en train
d'essayer de comprendre cette catastrophe... et de
réaliser qu'on est démuni... la seule réponse
possible pour moi, c'est l'écriture et c'est d'ailleurs
la seule réponse de Monsieur à la fin qui dit " je vais
faire quelque chose pour toi, je vais écrire.."C'est
tout ce qu'il peut lui offrir. Et puis voilà, on n'a pas
un mode d'emploi pour être adulte, on n'a pas de
mode d'emploi pour savoir comment se comporter
avec un enfant, tout n'est pas écrit et j'ai
l'impression qu'on tâtonne et j'ai essayé d'être
honnête par rapport à ce tâtonnement-là de l'adulte,
pour dire qu'il n'a pas raison sur tout, des fois il se
trompe, des fois il se fait marcher dessus. Ce sont
des questions qui m'intéressent profondément et
que je trouve belles aussi. Dans le Petit Prince,
parfois on a l'impression que l'aviateur est rabroué,
qu'il ne comprend rien et que l'autre a compris des
choses beaucoup plus essentielles. On ne
comprend pas les mêmes choses quand on est
adulte et quand on est enfant. Quelque chose se
perd, quelque chose se gagne.
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Cette pièce a déjà été jouée plusieurs fois. Quelles ont
été les réactions du public?
Pour être honnête, je n'ai vu qu'un filage mais j'ai eu bien
évidemment- les acteurs au téléphone donc j'ai eu des
retours des premières représentations et puis j'ai fait
plusieurs fois des lectures de cette pièce. Pour le
moment, j'ai quand même le sentiment que ça les
traverse, que ça les interroge, en tous cas que ça ne
les laisse pas indifférents alors ça se traduit très
différemment. Pendant la représentation, il y a
apparemment beaucoup de rires. J'ai entendu dire
qu'une petite fille à l'issue de la représentation a
demandé à sa maman " si nous étions en Inde, est -ce
que tu m'aurais tuée?", ou un petit garçon qui a dit "
j'ai rien compris mais c'est génial!". Je crois que ça
leur fait quelque chose mais ils ne savent pas bien
quoi.
Comment déclencher les mécanismes du rire chez
l'enfant?
Au moment de l'écriture, je ne me pose pas la question
du comment je vais les faire rire. Je me fixe déjà sur ce
que j'essaye de leur dire. Après ça passe plus par
l'excès. L'excès les fait rire, comme les adultes
d'ailleurs mais chez l'adulte, il y a quelque chose de
l'ordre de la censure, de l'auto-censure qui fait qu'on
rit moins volontiers. Mais chez l'enfant, je sais que le
mot zizi, ça va les faire hurler de rire. L'adulte, je ne me
dis pas que ça va le mettre dans un état d'hilarité. Hier,
j'ai lu cet extrait devant trente élèves de cinquième et
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ils étaient hilares, hilares, hilares. Et hier matin, je l'ai lu
devant des troisièmes option russe et ils étaient
beaucoup plus retenus. Donc ça dépend beaucoup de
qui on a en face: on ne rit pas pour la même chose.
Des fois, c'est simplement le fait de parler d'amour qui
les met dans un état de confusion. Il y a des choses
qui me font sourire quand je les écris mais dont je ne
pense pas qu'elles vont provoquer l'état d'hilarité, et
pourtant l'idée qu'un auteur fouille dans les poubelles
et qu'il mange des pelures de patates, ça fait
beaucoup rire les plus petits par exemple.
Je me pose des questions vis à vis de mon public
dans la censure que je me fais à moi-même: pour les
enfants, il y a un champ lexical que je ne me permets
pas. Ainsi, la scène de Léopold qui" se balade avec
une fille qui a l'air d'une truie", au départ j'avais écrit
"qui a l'air d'une pute". Je préfère la seconde mais je
l'ai censurée pour les enfants. La longueur aussi,
j'écris des choses plus courtes. Les thèmes...par
exemple quand j'ai écrit cette pièce, avec les restes,
j'ai écrit beaucoup de textes en plus sur la prostitution
des enfants, j'ai écrit des textes sur la sexualité mais
beaucoup plus violents et je me suis dit que ça, ce
n'est définitivement pas pour les enfants, et on en a
fait une forme pour adultes... la version censurée. J'ai
essayé, même si la pièce est beaucoup plus libre
qu'une histoire classique, d'épauler l'enfant. Le
personnage de Monsieur, par moments, est explicatif:
il explique pourquoi il est dans son pays, en quoi
consiste son travail et c'est peut-être des choses que
je n'aurais pas faites si j'avais écrit pour des adultes.
J'ai l'impression qu'il fallait leur donner un peu la main
pour les accompagner dans cette histoire.
Lorsqu'on est dramaturge et comédienne, écrit-on en
envisageant déjà le plateau? L'écriture est-elle
indissociable du jeu?
Je ne vois pas véritablement une mise en scène parce
que ce n'est pas mon travail. Après, l'expérience et le
quotidien du plateau font que de toutes façons, c'est
sûr que c'est écrit pour des acteurs avec cette
connaissance-là. Je ne le vois pas forcément la mise
en scène mais je commence à en connaître bien les
mécanismes donc ça travaille malgré moi.
Comédienne qui est devenue auteur ou l'inverse?
... Cela s'est un peu construit en parallèle. J'ai toujours
plus ou moins écrit depuis l'enfance. Des lettres
surtout, parce que je déménageais beaucoup. Et puis
j'ai voulu être comédienne à l'âge de quinze ans, je
suivais un atelier théâtre au lycée, après je suis rentrée
au conservatoire à dix-huit ans et j'ai rencontré
justement Marion Guerrero et les filles de ma
compagnie. J'ai écrit ma première pièce pour elles en
première année et depuis je n'ai jamais cessé de faire
l'un et l'autre, c'est vraiment complémentaire.
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Dans la compagnie Tire Pas La Nappe, il n'y a que des
femmes...
Au départ, ce n'était absolument pas volontaire, c'était
plus des affinités collectives qui se font comme ça
mais au bout du compte je crois que ça raconte
quelque chose. C'est marrant parce qu'on a eu une
prise de conscience féministe un peu tardive ; il y a eu
un rapport Reine Prat qui est au Ministère de la
Culture, sur les femmes dans le spectacle vivant qui
est assez terrible: 97% des directeurs sont des
hommes, 85% des textes que l'on joue sont des textes
d'hommes. Il y aura toujours moins d'argent, pour une
compagnie, lorsqu'un projet est porté par une femme,
dans les grands théâtres, il n'y a que des hommes
dans la programmation: ce sont des choses dont on ne
se rend au départ même pas compte et là, le 27 janvier,
on organise une rencontre au Diagonal Capitole avec
Mathilde Monnier, qui est la directrice du centre
chorégraphique de Montpellier, Marion Guerrero, Moi,
Geneviève Fraisse qui est philosophe et a été député
interministériel aux droits de la femme. Le Diagonal
passe «La domination masculine», un documentaire de
Patrick Jean, qui aborde cette question. En tous cas,
c'est un sujet qui nous travaille. Après, il y a toujours
des hommes dans nos créations parce qu'on a envie
de travailler avec des hommes. Mais maintenant,
depuis que je sais ça, je ne regarde pas le monde tout
à fait de la même façon. L'autre jour, je tombe sur un
article qui disait que les jeunes et les femmes sont les
premiers touchés par le chômage. C'était sur une page
du Figaro et tous les blogs étaient tenus par des
hommes et je me dis " c'est fou quand même"! On ne
réalise plus que c'est encore les hommes qui ont le
pouvoir et que ce n'est pas rien dans l'imaginaire
collectif. Moi par exemple, je n'ai pas une tête de
directeur, pas une tête d'écrivain, et très souvent,
moins maintenant parce que je vieillis ( rires) et que j'ai
plus de poids sans doute. Il y avait comme une
dichotomie entre moi et l'image de l'écrivain que les
gens se représentent alors qu'on n'est pas forcé
d'avoir une barbe et d'être pédant pour écrire. C'est
une question, sans être virulente du tout, qui est
importante d'être creusée, de voir comment on peut
faire bouger les choses.
Au départ, dans Les Orphelines, mon personnage
c'était Mademoiselle et puis après j'ai mis Monsieur
pour la distribution... comme c'était un acteur. Et
j'aurais aimé que ça reste mademoiselle. En même
temps, je me dis que j'ai perdu d'un côté, dans le fait
de représenter un personnage de femme-écrivain, mais
que cet homme-là, il a quelque chose de très maternel
et c'est pas mal aussi.
Combien de comédiens pour jouer cette pièce?
Ils sont trois. il y a les deux diablons et puis Monsieur.
La Diablone joue le rôle de Violaine, c'est la voix de
Violaine et elle manipule sa marionnette.
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A la fin du livre, se trouve un texte à dimension
autobiographique...dans quelle mesure cette pièce a -telle mobilisé votre vécu?
C'est une demande de l'éditrice. J'aime bien d'ailleurs
lire dans les livres d'Acte-sud ces textes d'auteurs
surtout que l'on n' écrit pas sa biographie de la même
manière lorsque l'on s'adresse à des enfants ou des
adultes. Comme toujours, chez moi, même ce qui est
vrai est faux, c'est toujours de la fiction. Mon père
n'était pas espion mais j'aimais bien me raconter ça
petite et je ne trouvais donc pas ça malhonnête de
l'écrire comme ça. Moi je mets toujours de moi dans ce
que j'écris après ce n'est pas par narcissisme mais
plus par souci de vérité, d'être absolument honnête par
rapport à la place d'où j'écris, depuis ce que je
connais. J'ai l'impression que le singulier permet
d'avoir accès à l'universel; c'est un grand débat. Que
plus on est singulier, plus on a de chances de ne pas
dire des généralités.
Pourriez-vous dire que votre univers s'adapte à tous
types d'âge parce qu'il mêle réalité abrupte et
imaginaire puissant?
C'est très juste de dire que je travaille entre ces deux
points: si je pars de moi, c'est toujours pour aller le
plus loin possible. Dans Orgueils, c'est beaucoup plus
proche, c'est une auto-fiction, mais extrêmement loin
aussi. Il y a des personnages excessifs mais je me
mets moi-même en scène puisque c'est l'auteur, Mme
Aubert, qui est en scène, des doubles de l'auteur.
C'est vraiment très lié à l'enfance cette chose-là de
partir de soi et de pouvoir parler de tout et d'être tout.
C'est le " si imaginaire" qui débloque tout. Je trouve ça
très théâtral. Après c'est plus les thèmes ou le champ
lexical qui font que mes textes ne seront pas adaptés
pour les enfants ou lorsque le langage va faire écran.
Dans Orgueils, je suis sûre qu'il y a une scène qui va
faire écran, même chez les adultes, c'est une scène
d'insultes... et c'est tellement trop pour moi, tellement
excessif que ce n'est pas simplement des beaufs qui
s'insultent, il y a quelque chose de grotesque,
d'ubuesque, de pataphysique Jarry... oui, c'est
l'accumulation qui va déranger. Ce que je peux
comprendre. Chez certains, ça peut faire
complètement barrage, on n'entend que le mot et on
se dit "c'est vulgaire, c'est pas pour moi». Je le
comprends parce que mon fils commence déjà à
rapporter des gros mots de l'école et ça me choque
profondément.
Est-ce l'idée que le spectateur a encore l'idée qu'il y a
des mots que le comédien ne doit pas formuler?
C'est aussi qu'on n'a pas tous le même degré de
distance. Pour moi, à partir du moment où l'on est sur
une scène de théâtre, on peut tout se permettre. En
plus je crois qu'on DOIT se permettre, que c'est
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vraiment l'endroit. Sauf ,encore une fois, quand on
s'adresse à des enfants, car là on a un devoir de
responsabilité et j'essaye de ne pas trop de les
égarer. Mais les adultes alors, je n'ai aucun scrupule à
les égarer.
nous " ma mère doit s'occuper de moi"! Ce sont des
héritages lourds et compliqués. Ce n'est pas une
attitude plaintive, c'est juste que je pense qu'il est
bon de s'interroger. On est complice, nous femmes,
de cette situation encore car on n'accepte pas
toujours de lâcher prise aussi.
"Orgueil, poursuite et décapitation"...une comédie
familiale et hystérique... Comment nous la résumeriezvous?
Dans quelle mesure avez-vous participé à la création
des illustrations de Fanny Michaëlis? Aviez-vous des
exigences particulières au départ ou des attentes?
C'est une pièce sur les pathologies familiales et sur
les doubles. Sur la place de la femme aussi, je m'en
suis rendue compte après l'avoir écrit. On voit la
femme dans des situations familiales,
professionnelles, nationales. Il y a eu un article dans
Libération, il n'y a pas si longtemps: encore 80% des
femmes font les tâches ménagères. Honnêtement, ce
n'est pas du tout mon cas, j'ai un mari à qui je ne
peux faire aucun reproche là-dessus mais c'est fou
comme les stéréotypes, les clichés sont encore
ancrés. Un homme fait un couscous, on en parle
pendant quinze jours. C'est terrible mais c'est vrai.
L'air de rien, tout est encore normé et quand même il
faut que ça change. Même moi, je le sens sur moi
alors que tout va bien. Je sens que je vais culpabiliser
dès que je m'occupe un tout petit peu moins de mon
fils, de par mon métier alors que mon mari ne
culpabilisera pas du tout. Je crois que c'est inscrit en
C'est mon éditrice qui m'a parlé de cette jeune
femme. Elle m'a proposé, j'ai trouvé ça assez juste et
je suis assez contente. Toutes ces grandes femmes,
je trouve ça assez beau. Parfois, il manque juste le
côté pétard des diablons. Cette grande femme avec
tous ces petits souliers, je la trouve très belle aussi.
Je crois que j'aurais aimé les regarder, enfant ,ces
images qui sont un peu étranges, qui font rêver.
Quels projets pour 2010?
Tourner beaucoup avec Orgueils, Poursuite et
Décapitation. On est huit , peut-être neuf sur scène,
ce qui est déjà un bon plateau.
Propos recueillis par Julie Cadilhac
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