Cahier hors-série n° 4 - Novembre 2000 -VitaSexualis

Cahier hors-série n° 4 - Novembre 2000 -VitaSexualis
 Bulletin apériodique de déliaison & d’intervention trans-culturelles intempestives 
édité avec le concours du « Unauffindbar Kollegium für allgemein Kulturverwaltung » (GmbH) de Berlin,
publié avec la collaboration de la « Société Libanaise des Freudologues de la Psycho-Analyse »,
du « Groupe Libanais d’Etudes MelanieKleiniennes », de la « Confédération Générale des Psycho-Cliniciens du Liban,
du Moyen-Orient & d’Outre-Mer », de la « Joint Venture for the advancement of Psy4 learning
(Psychology, Psychopathology, Psychoanalysis & Psychiatry) in Lebanon & abroad, Inc. »,
et de plusieurs Sociétés Savantes
Cahier Hors-Série
Numéro 4  Novembre 2000

VITA SEXUALIS
Séminaires sur la Sexualtheorie – Hysteria Mundi – Don Juan autrement vu
Premier Congrès International de Psychologie : L’Adolescence
Rencontres du 3ème Type avec J.-P. Vernant, Ph. Gutton, Mounir Chamoun, Roland Gori & Roger Assaf
Le Pinacle de Beyrouth
e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
 Bulletin apériodique de déliaison & d’intervention trans-culturelles intempestives 
L’Espace ’Ashtaroût
est un ensemble d’incursions & d’excursions trans-culturelles
regroupant des activités en grands séminaires & en petits séminaires
des ateliers de traduction & des ateliers de lecture assistée
C’est aussi un collectif en mouvement
qui se manifeste apériodiquement au Pinacle de Beyrouth
par des Bulletins volants de déliaison & d’intervention intempestives
& par des Cahiers hors-série
– Cahiers Hors-Série :
1. (Novembre 1999) Gibran Khalil Gibran : La Procession de la matrice vierge (64p. in-12)
2. (Décembre 1999) Ratatouille psychanalytique à Ras-Beyrouth (144p. in-4°)
3. (Septembre 2000) Femmes & Enfants d’abord ! (168p. in-4°)
4. (Novembre 2000) Vita sexualis (168p. in-4°)
– En préparation : « Les Cycles de la Vie »
- Les Démons de midi à l’heure de vérité
- Freudiana & Introduction(s) à la Psycho-Analyse
- À l’orée du 3ème Millénaire avec Ziad el-Rahbâni & le Witz
- Dites-moi vite que je rêve !
Justification du Tirage
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n° 4 – novembre 2000
Achevé d’imprimer le jeudi 30 novembre 2000
pour le compte du
Pinacle de Beyrouth
Logo : Michel Samaha
Traitement des images : Eddy Chouéri & Katia Hayek
Secrétariat de rédaction : Paola Samaha & Marie Ghoussoub
Coordination : Paola Samaha & Randa Rizk
Concept : Amine Azar
Tirage limité à 500 exemplaires
hors commerce

©
Copyright
Pas de droits réservés. Les bulletins ’Ashtaroût et les
cahiers hors-série sont faits pour être pillés. Nous ne
croyons pas à la propriété privée de la pensée. Les idées
sont faites pour circuler. L’usage mercantile de la pensée
est incompatible avec la convention universelle des droits
de l’homme et des citoyens du monde. Dans son principe,
l’œuvre est une propriété incorporelle inaliénable : elle ne
peut être aliénée, ni ne peut risquer de l’être.
La controverse sur les copyrights n’est nullement close
par cette prise de position. Au contraire, il s’agit pour nous
de participer par l’action aussi au débat séculaire pour
lequel l’ouvrage suivant nous paraît constituer une introduction bien venue :
– Emmanuel Kant, Qu’est-ce qu’un livre ? Textes de Kant
[1785-1798] et Fichte [1791], traduits et présentés par
Jocelyn Benoist, préface de Dominique Lecourt, Paris,
PUF, collection « Quadrige » n° 185, petit in-8°, 1995,
172p. [55 F].
____________________________
À propos de la
page 4 de couverture
– La main fertile est une illustration de Gibran Khalil
Gibran pour le journal as-Sâyeh [Le Voyageur], exécutée vers
la fin de la 1ère guerre mondiale. Elle est reproduite au tout
début du livre de Jean Gibran & Kahlil Gibran, Kahlil
Gibran, his life and world, New York, Interlink Books, 1991,
in-8°.
– Le cadre intérieur est une stylisation d’une statuette de la
déesse phénicienne « ’Ashtaroût » datant du milieu de
l’Âge du Bronze. Cette statuette a été retrouvée à Tell elZaatar, près de Beyrouth, et se trouve exposée au Musée
Archéologique de l’Université Américaine de Beyrouth.
Elle est reproduite dans le livre de Nina Jidejian, Beirut
through the ages, Beyrouth, Dar el-Mashreq, 1973, in-4°.
– Au milieu de ce cadre intérieur est placée une stylisation
de la première lettre de l’alphabet phénicien.
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
SOMMAIRE
I. – S
III. – D
EMINAIRES SUR LA SEXUALTHEORIE
ON JUAN AUTREMENT VU
(pp. 2-64)
• Travaux dirigés
Ŕ L‟échiquier de Don Juan dans l‟imaginaire féminin
(Claudia Ajaimi), pp. 109-115.
Ŕ Les démêlés de la Princesse de Clèves avec Don Juan
(Claudia Ajaimi), pp. 116-121.
Ŕ Les phobies post-maritales, ou la déclaration de dépendance des femmes (Alexandra Symonds, 1971), pp. 122s.
Ŕ Amour & refusement, pp. 3-7.
Ŕ La récapitulation des thèses de la « Sexualtheorie »
de Freud, pp. 37-48.
• Leçons
Ŕ Vade-mecum sur la sexualité infantile à l‟usage des
amnésiques, pp. 8-36.
Ŕ Pensée macho versus libido indomptable, pp. 49-64.
IV. – C
II. – H
ONGRES SUR L’ADOLESCENCE
YSTERIA MUNDI
(pp. 134-157)
Ŕ Présentation du Congrès ( Mag & Ed), pp. 134-144.
Ŕ Pr Philippe Gutton : « Intervention improvisée », pp. 145s.
Ŕ Pr Mounir Chamoun : « Réplique », pp. 155-157.
(pp. 65-107)
Ŕ La sémiothèque de l‟hystérie (Amine Azar), pp. 66-99.
Ŕ Le syndrome du fil à la patte dans l‟hystérie féminine
(Amine Azar, 1989), pp. 100-107.
V. – R
(pp. 108-133)
ème
ENCONTRES DU 3
TYPE
(pp. 157-168)
Avec le Pr Philippe Gutton, le Pr Jean-Pierre Vernant, & M. Roger Assaf
1
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
I. – S
EMINAIRES SUR LA SEXUALTHEORIE
(pp. 2-64)
• Travaux Dirigés
Ŕ Amour & refusement
pp. 3-7
Ŕ La récapitulation des thèses de la « Sexualtheorie » de Freud
pp. 37-48
• Leçons
Ŕ Vade-mecum sur la sexualité infantile à l‟usage des amnésiques
pp. 8-36
Ŕ Pensée macho versus libido indomptable
pp. 49-64
2
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine Azar & Co.
Amour & refusement suivant Freud
Ŕ dix-sept très bonnes raisons pour ne connaître que des amours frustranées Ŕ

Comme toujours, il faut en revenir ici encore à
Lacan, lequel a naguère signalé qu‟il faut entendre la
Versagung comme un dédit Ŕ un refus sur fond de
promesse Ŕ qui situe le sujet par rapport à la
demande (d‟amour).
1
Avertissement
Ce “document de travail” Ŕ issu de réunions de
travaux pratiques sur textes Ŕ a été distribué en guise
d‟étrennes à la Noël 1997, provoquant des réactions
passionnées et passionnelles. Il a vieilli, et ne mérite
sans doute pas d‟être remis à jour. Mais, tel quel, il
pourrait peut-être rendre encore service à quelques
retardataires.

2
Remarque
sur le refusement
Commentaire sur la traduction du terme allemand «VERSAGUNG». Il ne faut pas traduire ce
terme en français par «frustration», car la frustration
semble impliquer qu‟il s‟agit de conditions adverses
d‟origine externe à l‟individu. Le propos de Freud est
plus compréhensif, et enveloppe aussi bien la frustration d‟origine externe que celle qui est d‟origine intérieure. Lorsque Freud a seulement en vue la frustration externe, il le précise en utilisant les expressions :
«äusserliche Versagung» et «reale Versagung». On rencontrera d‟ailleurs cette dernière expression ci-après.
Il faut en effet tenir compte non seulement du
fait que des conditions externes sont susceptibles
d‟entraver la satisfaction pulsionnelle, mais également
du fait qu‟il y a quelque chose dans l‟agencement pulsionnel lui-même qui le rend impropre à trouver une
pleine satisfaction. C‟est pourquoi un néologisme (le
«refusement») a été proposé pour traduire en français la
«Versagung» au plus près de l‟étymologie allemande.
 LACAN, Le Séminaire, livre V (1957-1958) : les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, pp. 252, 316,
413, et 463 (sur la Versagung).
 LAPLANCHE & PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967, art. «frustration».
 Cf. la note du traducteur (J. Laplanche) in FREUD,
La Vie Sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 91.
 BOURGUIGNON et al., Traduire Freud, Paris, PUF,
1989, articles «frustrané» et «refusement» (par Jean
Laplanche).
3
Remarque sur
le « défoulement » sexuel
On attribue à Freud et à la psychanalyse l‟idée
farfelue selon laquelle : puisque nos troubles psychiques procèdent du refoulement de la sexualité, la cure
consisterait à encourager et à promouvoir le «défoulement» sexuel. C‟est là une absurdité. Freud s‟est
élevé à plusieurs reprises contre cette attribution fallacieuse et l‟a dénoncée. En particulier, dans la 27 ème
conférence des Conférences d’introduction à la psychanalyse
[1916-1917]. Cette conférence, l‟avant-dernière de la
série, est consacrée aux principes de la cure psychanalytique, et se propose de présenter la notion de transfert en tant que levier de cette méthode de traitement. Freud y introduit son propos en récapitulant
3
les facteurs sur lesquels la psychanalyse n‟a pas de
prise, quelle que soit par ailleurs leur importance dans
le déclenchement de la maladie :
tionnelle. Sur le chapitre de la morale, Freud n‟est pas
un adepte de l‟impératif catégorique de Kant. Il considère qu‟il est du devoir de chacun d‟élaborer ses
propres normes morales.
Néanmoins, la répression sociale de la sexualité
ne rend pas entièrement compte du refoulement
sexuel chez les individus. L‟essence du refoulement
n‟est pas à chercher dans la répression sociale de la
sexualité ou dans la morale sociale conventionnelle.
Ce n‟est pas de ce côté-là qu‟il faut regarder. Mais
alors ? Justement, c‟est du côté de la nature de la
sexualité humaine qu‟il faudrait tourner nos regards.
Ŕ La disposition héréditaire.
Ŕ Les expériences de la petite enfance.
Ŕ Le refusement du réel [reale Versagung], entendant par là
que les conditions concrètes de la vie se refusent souvent à
réaliser les désirs du sujet.
Ŕ La limitation sexuelle exigée par la société.
Et il s‟arrête plus particulièrement à ce dernier
facteur, en se posant la question énoncée plus haut.
Voici sa réponse (éd. P.B.Payot, pp. 409-410, ou bien
éd. Gallimard, p. 549) :

Si la limitation sexuelle qui est exigée par la société a
sa part dans la privation infligée au malade, le traitement
peut, n‟est-ce pas, lui donner le courage ou carrément le
précepte de passer outre à ces bornes, d‟aller quérir satisfaction et guérison en renonçant à l‟accomplissement
d‟un idéal tenu en grand respect, mais pas si souvent
respecté que cela par la société. On deviendra donc bien
portant en se «défoulant» sexuellement [sich «ausleben»]. Il
est vrai que, dans ce cas, le traitement analytique est
entaché du soupçon de ne pas servir la moralité collective. Ce qu‟il apporte à l‟individu, il l‟a retiré à la
collectivité.
Mais, mesdames et messieurs, qui vous a donc si mal
renseignés ? Il n‟est pas question que le conseil de se
défouler sexuellement joue quelque rôle que ce soit dans
la thérapie analytique.
Ce point a fait naguère l‟objet de deux études critiques de Jean Laplanche : (1967) « La défense et l‟interdit dans la cure et la conception psychanalytique
de l‟homme », et (1969) « Notes sur Marcuse et la
psychanalyse ».
4
Remarque sur
le «pessimisme» freudien
La thèse de Freud à propos de la nature de la
sexualité humaine a été énoncée à plusieurs reprises.
Elle fait partie de ce qu‟on peut nommer le «pessimisme» freudien, en réponse au «pessimisme» de
Shopenhauer. Le texte de Freud qui, à cet égard, me
paraît le plus explicite est le suivant. Il se trouve dans
son étude (1912d) «Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse», in La Vie Sexuelle, p. 64 :
Trois raisons principales, se rapportant à l‟attitude du thérapeute, sont alors avancées par Freud.
En premier lieu, le thérapeute, nous dit-il, n‟a pas à
prendre parti pour l‟une ou l‟autre force aux prises
dans le conflit psychique. Elles ont chacune sa raison
d‟être pour le sujet, et le triomphe de l‟une ou de
l‟autre laissera le sujet mutilé d‟une partie de luimême. En deuxième lieu, le thérapeute n‟a pas à
assumer vis-à-vis du sujet le rôle de conseiller et de
mentor pour le guider dans les affaires de sa vie. Mais
cela ne veut pas dire que le thérapeute se range du
côté de la morale sociale conventionnelle. La troisième remarque précise ce point. Freud nous y dit
que, même si le thérapeute n‟est pas un réformateur,
il n‟a pas non plus à cacher à son patient qu‟il ne peut
pas prendre le parti de la morale sexuelle conven-
Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l‟on
devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la
nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable
à la réalisation de la pleine satisfaction.
Bien d‟autres textes qui jalonnent toute la vie de
Freud pourraient également être cités. La même idée
le préoccupait encore au seuil de la mort lorsque la
plume lui est tombée des mains. À témoin cette
remarque datée du 3 août [1938], griffonnée sur un
bout de papier, et publiée à titre posthume (1941f)
avec quelques autres pensées de dernière heure sous
le titre «Résultats, idées, problèmes» :
3. VIII. L‟ultime fondement de toutes les inhibitions
intellectuelles et des inhibitions au travail semble être
4
l‟inhibition de l‟onanisme infantile. Mais peut-être cela
va-t-il plus loin : non pas son inhibition par les influences extérieures, mais sa nature insatisfaisante en soi. Il
manque toujours quelque chose pour que la décharge et
la satisfaction soient complètes Ŕ en attendant toujours
quelque chose qui ne venait point (a) Ŕ et cette part
manquante, la réaction de l‟orgasme, se manifeste en
équivalents dans d‟autres domaines, absences, accès de
rire, de pleurs (Xy), et peut-être autre chose. La sexualité
infantile a encore une fois ici fixé un prototype.
__________
(a) En français dans le texte. Il s‟agit d‟une phrase de
Zola dans Germinal, O.C., III, 1239, La Pléiade, Gallimard (référence donnée par M. Gribinski).
4/ La pulsion sexuelle est multiple. C‟est un conglomérat de pulsions partielles qui recherchent chacune
la satisfaction pour son compte propre, sans égards
les unes pour les autres.
5/ L‟objet de satisfaction de chaque composante de
la pulsion sexuelle correspond rarement à celui d‟une
autre composante.
6/ L‟instauration en deux temps de la sexualité humaine (enfance & adolescence) est gros de discordances.
7/ La sexualité infantile ne connaît pas l‟orgasme et
elle laisse pour la vie sa marque d‟insatisfaction, de
sorte que la sexualité de l‟adulte demeurera frustranée.
5
Mode d’emploi
On trouvera ci-dessous une liste (non limitative)
des raisons qui font que, selon Freud, la sexualité
humaine est de par sa nature réfractaire à la pleine
satisfaction. Ces raisons, ou ces thèses, sont extraites
essentiellement des Trois Traités sur la théorie sexuelle
(1905d). Mais, bien sûr, on les rencontre également
en d‟autres de ses écrits. Et comme la lecture de
Freud ne peut se faire sans maître, Lacan et Laplanche ont été appelés à la rescousse (cf. la bibliographie
in fine).
Il aurait sans doute été utile de fournir pour
chaque thèse sa justification bibliographique. Un
scrupule m‟a retenu : il ne faut pas non plus trop
encourager la paresse sur sa pente naturelle !
8/ Les composantes sadiques infantiles de la pulsion
sexuelle seront forcément frustranées chez la plupart
des adultes.
9/ La sexualité adulte restera contaminée par l‟érotisme anal lequel aura tendance à introduire une scission plus ou moins profonde entre un “amour
céleste” et un “amour terrestre”, c‟est-à-dire à scinder
l‟objet sexuel en deux.
10/ Il est bien rare que le primat du génital sur le prégénital s‟établisse sans accroc.
11/ Il est bien rare que le développement somatique
et le développement psychique de la sexualité confluent, de sorte que la «normalité» ne se présente
généralement que comme un fait d‟exception.

6
12/ Lorsque s‟instaure la période de latence, l‟amour
primitif parvenu à son apogée durant la première
floraison de la sexualité infantile (vers 5 ans), se
scinde en deux courants. Le courant sensuel tombe
sous le coup du refoulement durant la période de
latence tandis que s‟épanouit le courant tendre. À
l‟époque de la deuxième floraison de la sexualité
(puberté), il est plus ou moins difficile que le courant
tendre et le courant sensuel confluent de nouveau sur
un même objet.
La liste
des thèses
1/ L‟Objet de la pulsion sexuelle est perdu, par
définition.
2/ Il n‟y a pas d‟objet prédestiné pour la pulsion
sexuelle.
3/ Trouver l‟objet c‟est toujours le retrouver...
dissemblable et inadéquat.
5
13/ Adoptons la définition suivante de l‟adolescence : «C’est cette période de la vie qui s’étend entre le moment où l’individu devient pubère et le moment où il commence
à avoir des rapports sexuels plus ou moins réguliers». Nous
dirons alors que plus cette période est longue et
occupée par une masturbation intense (qui n‟est autre
que la manifestation de l‟intense activité fantasmatique), et plus les rapports sexuels ultérieurs risquent
d‟être insatisfaisants.
(a) de l‟objet ou du choix d‟objet [Objektwahl]
(b) de la pulsion [Trieb]
(c) de la temporalité
(d) du type de satisfaction [Befriedigung].
8
La resquille
Et, malgré tout cela, tout impossible qu‟il soit à
atteindre à travers la pulsion sexuelle, le bonheur est
de l‟ordre du réel. Comment donc ?
14/ Le processus de civilisation tend à favoriser
l‟impuissance sexuelle d‟origine psychique chez les
hommes.
Ŕ Par des ménagements
Ŕ Par des aménagements
Ŕ Par des arrangements
Ŕ Par des accommodements
15/ La sexualité féminine comporte une clause supplémentaire d‟insatisfaction dans la difficulté qu‟il y a
à effectuer le changement de zone érogène directrice
(du clitoris au vagin), ce qui se combine avec les
séquelles du complexe de castration et engendre des
degrés variés de frigidité.
et surtout :
Ŕ Par toutes sortes de délires
16/ Le choix d‟objet.
(a) Il existe deux types de choix d‟objet, le type
narcissique [narzisstischen Typus] et le type par
étayage [Anlehnungstypus].
(b) Une comparaison entre les deux sexes à propos du choix d‟objet montre chez les femmes
une propension à faire un choix d‟objet de type
narcissique et chez les hommes une propension
à faire un choix d‟objet du type par étayage.
(c) Cette non congruence [Inkongruenz] des types
de choix d‟objet caractéristiques des deux sexes
est, dans l‟énamoration [Verliebtheit], un important facteur d‟insatisfaction.
La resquille est notre providence, mais une resquille non délibérée, non concertée, non volontaire.
Ce sera l‟objet d‟une autre communication que
de passer en revue les diverses manières de s‟énamourer, quelle qu‟en soit par ailleurs l‟issue.
9
La méthode
pathologique
Mais ce qui mériterait d‟être souligné ici c‟est
que l‟approche freudienne de la pulsion sexuelle n‟est
pas normative. L‟expérience clinique nous engage
dans la voie inverse. Elle nous conduit à utiliser la
«méthode pathologique». Ce sont les disfonctionnements qui mettent en branle notre recherche. Ce
sont les cas pathologiques qui manifestent la désintrication des pulsions et nous permettent de les
dénombrer et d‟en suivre les destins séparés. Il ne
faut donc pas perdre de vue ce point fondamental qui
inspire le présent exposé.
17/ Last but not least, la pulsion sexuelle attaque de
l‟intérieur et provoque effroi et angoisse.

7
Groupage
Ces raisons se regroupent autour de l‟un ou
l‟autre ou de plusieurs à la fois des thèmes suivants :
6
1941f

« Résultats, idées, problèmes », in Résultats, idées,
problèmes, tome 2, Paris, PUF, 1985, pp. 289-290.
LACAN, Jacques
1956-57 Le Séminaire, livre IV : « La relation d’objet », Paris,
Seuil, grand in-8°, 1994, 447p.
1957-58 Le Séminaire, livre V : «Les formations de l’inconscient»,
Paris, Seuil, grand in-8°, 1998, 522p.
1964
Le Séminaire, livre XI : « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Paris, Seuil, collection
Points n°217, in-12, 1990, 316p.
10
Références
BOURGUIGNON, André, et al.
1989
Traduire Freud, Paris, PUF, 1989, in-8°, 383p.
FREUD, Sigmund
1905d Trois traités sur la théorie sexuelle, nouvelle traduction
française de Philippe Koeppel [1987], Paris, Gallimard, Folio-Essais n°6, in-12, 215p.
1899a « Des souvenirs-couverture », in OCF, tome 3.
1910h « Un type particulier de choix d‟objet chez l‟homme », in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp.
47-55.
1912d « Sur le plus général des rabaissements de la vie
amoureuse », in La Vie sexuelle, pp. 55-65.
1914c « Pour introduire le narcissisme », in La Vie sexuelle, pp. 81-105.
1916-17 Conférences d’introduction à la psychanalyse, trad. de
Jankélévitch, éd. P.B.Payot, multiples rééditions
(il est vivement déconseillé d‟utiliser cette traduction très fautive) ; traduction de Fernand Cambon, éd. Gallimard, 1999.
1918a « Le tabou de la virginité », in La Vie sexuelle, pp.
66-80.
1930a Malaise dans la culture, in OCF, tome 18.
LAPLANCHE, Jean
1967
« La défense et l‟interdit dans la cure et la conception psychanalytique de l‟homme », repris in La
Révolution copernicienne inachevée, Paris, Aubier, 1992,
pp. 7-20.
1969
« Notes sur Marcuse et la psychanalyse »., repris
in La Révolution copernicienne inachevée, Paris, Aubier,
1992, pp. 59-88.
1970
Vie & mort en psychanalyse, Paris, Flammarion,
« Champs » n°25, in-12, 1977, 219p.
1980
Problématiques I [1970-1973] : l’angoisse, Paris, PUF,
in-8°, 371p.
LAPLANCHE, Jean, & PONTALIS, Jean-Bertrand
1967
Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967, petit
in-4°, XIX+523p.
7
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine A. Azar
Vade-mecum sur la sexualité infantile
à l’usage des amnésiques
Ŕ Leçon du mercredi 20 septembre 2000 transcrite par Paola Samaha Ŕ
Leçon du mercredi 20 septembre 2000 (9h30-14h), extraite
du Grand séminaire sur les Gradivas & autres divas, transcrite mot à
mot de la parole vive et éditée avec soin par Paola Samaha.
Plusieurs digressions en ont été éliminées sans préavis, d‟autres
ont trouvé place en des notes infra-paginales. Cette version ayant
été établie à l‟insu de l‟auteur et n‟ayant pas reçu son aval, le texte
qui suit est donné sous toute réserve.
1. La stupéfaction
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
14.
15.
I. Ŕ Pour lire les Trois Traités sur la Sexualtheorie
Une correspondance amoureuse
Lecture cursive du 1er Traité
Une vue cavalière du 3ème Traité
Un tramway nommé désir
Vulgates & dissidences
II. Ŕ La sexualité infantile enfin dévoilée
1
La sexualité infantile en 1905
Comment tirer une pensée vers le haut
Sexualité (mature) univoque
Inéluctabilité
Sexualité (infantile) plurivoque
Stadisme & temporalité psychique
Un meuble de rangement : la commode
Régimes de jouissance
Coupure, rupture, continuité
La stupéfaction
Nous en sommes arrivés au point où rien ne va
plus, au point où vous avez tout oublié. J‟en suis
stupéfait... Je plaisante, bien sûr ! C‟est stupéfiant,
mais je n‟en suis pas autrement ému ; je m‟y attendais. Et n‟allez surtout pas croire que ça n‟est arrivé
qu‟à vous ! Je vous rassure : vous êtes en bonne compagnie. Sans vous flatter, je vous assure que vous êtes
en très bonne compagnie. Malgré tout, j‟éprouve un
peu de déception à votre égard. Tout ce travail de
découpage et de collage, toutes ces discussions autour d‟une formule, d‟un mot, tout ce temps passé à
couper des cheveux en quatre. Toute une saison ! Ŕ
Et vous avez tout oublié. La bonne compagnie à
laquelle je faisais allusion ne s‟est jamais doutée du
problème. Si bien que votre amnésie à vous, et celle
de la bonne compagnie avec laquelle vous vous trouvez mêlés, sont certes semblables mais elles ne sont
pas tout à fait identiques. J‟ai sujet d‟être un peu
mécontent de vous, alors que l‟amnésie de la bonne
compagnie Ŕ à laquelle je vous mêle de mauvaise
grâce Ŕ m‟amuse.
III. Ŕ Défaillances & avanies
16. Là où ça tourne court
17.
18.
19.
20.
21.
Satisfaction
Étayage
Zones érogènes
Auto-érotisme & masturbation
Le principe de réalité
IV. Ŕ Coda
22. Nos tâches
23. Au revoir !
8
des histoires ineptes d‟homosexualité, de bisexualité
et de fließeries, je veux dire de cocasseries fließiennes,
du nom du petit copain à Freud de l‟époque.
J‟ouvre une parenthèse : Wilhelm Fließ a été la
folie de Freud pendant toute sa vie, avant comme
après la brouille du tournant du siècle. Je vous ai
souvent dit que la gloire de Freud consiste à avoir
inventé deux nouveaux types d‟écriture. D‟abord une
nouvelle manière d‟écrire ses confessions, Ŕ et c‟est la
Traumdeutung (1900a). Puis, une nouvelle manière
d‟écrire des romans, Ŕ et ce sont ses « histoires de
cas ». J‟ajoute maintenant qu‟il est aussi l‟inventeur
d‟une nouvelle manière d‟écrire des lettres d‟amour.
Non, non, non, je ne fais pas référence à ses lettres à
sa fiancée ! Toute cette correspondance-là n‟a rien,
absolument rien à voir avec une correspondance
amoureuse. Il y a deux points de référence pour une
correspondance amoureuse : ce sont les lettres d‟Héloïse à Abélard (XIIème siècle) et les lettres de la
[pseudo] Religieuse Portugaise (1669). Eh bien, la
correspondance de Freud avec sa fiancée n‟est pas de
cette espèce. Les lettres de Freud à sa fiancée (Brautbriefe) ne sont rien d‟autre que des mémoranda, c‟est
une espèce de journal de bord, ni plus ni moins.
Avec Fließ c‟est tout à fait autre chose. C‟est
frénétique. Mais je ne veux pas parler uniquement des
véritables lettres de Freud à Fließ. Je veux attirer votre
attention sur une correspondance amoureuse passée
totalement inaperçue, et c‟est celle-là qui compte à
mes yeux comme invention d‟une écriture nouvelle.
Je vous le dirai donc brutalement pour que votre surprise soit totale. Il y a un texte de Freud intitulé : Audelà du principe de plaisir, publié en 1920. Eh bien, c‟est
avant tout Ŕ et notez bien que je ne dis pas que ce
n‟est rien d‟autre Ŕ c‟est avant tout une lettre d‟amour
adressée à Wilhelm Fließ, vingt ans après la rupture,
parce que Freud n‟a jamais cessé de l‟aimer comme
un fou. Pareil pour le 1er Traité sur les aberrations
sexuelles, mais cette lettre d‟amour là est adressée à
Fließ au lendemain de la rupture. C‟est pour ça qu‟il
ne faut pas le lire Ŕ ce 1er Traité Ŕ ce serait très
indiscret. Oh non ! il ne faut pas le lire Ŕ il suffit
seulement de le parcourir. Il faut le parcourir en
s‟arrêtant seulement aux quelques points féconds, en
nombre très restreint puisque je n‟en vois pas plus
d‟une douzaine.
I.
Pour lire les Trois Traités
sur la Sexualtheorie
2
Une correspondance
amoureuse
Trève de fioriture. J‟arrête là mon pastiche de
Lacan pour en venir au fait.
Comme promis, j‟ai employé la semaine écoulée
à mettre au point le texte de la Récapitulation des thèses
de la « Sexualtheorie » de Freud. Le résultat est sur la
table, Ŕ servez-vous. Il y a un exemplaire pour chacun. Souvenez-vous que notre projet initial était de
lire Ŕ ce qui s‟appelle lire Ŕ les Trois Traités sur la théorie
sexuelle (Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie) de Freud.
L‟ouvrage a été rédigé entre 1900 et 1905, et publié
aussitôt pour faire scandale. Par la suite Freud l‟a
remanié à chaque réédition, et ces remaniements en
ont gravement altéré le propos initial. Et comme
vous le savez, chez Freud le plus récent ne rend nullement caduc ce qui a précédé. C‟est pourquoi l‟approche de son œuvre doit se faire par strates, et exige
en un premier temps un travail délicat d‟excavation.
L‟objectif premier, s‟il vous en souvient, était de
reconstituer le texte de l‟édition originale des Trois
Traités préalablement à toute tentative de lecture. À
l‟aide d‟une paire de ciseaux et d‟un pot colle blanche
nous l‟avons fait tous ensemble. Il a fallu ensuite se
plonger dans le texte lui-même. Là, nous avons marqué un moment d‟hésitation pour finalement décider
de commencer par la fin. L‟ouvrage ne comporte ni
préface ni introduction : nous nous sommes donc
rabattus sur ce que Freud dénomme « Récapitulation »
(Zusammenfassung), et qu‟il a placé à la fin du livre.
Nous nous étions dit que cette récapitulation, si c‟en
était vraiment une, nous offrirait un fil directeur
utilisable comme cordée pour notre lecture des Trois
Traités. Notre but, s‟il vous en souvient, était d‟aller
au cœur de la Sexualtheorie de Freud, et ce cœur, je
vous en est prévenu, c‟est la sexualité infantile. Ceux
qui font les autodidactes se lancent dans la lecture des
Trois Traités par le début. Ils commencent par le traité
consacré aux « aberrations sexuelles ». Ils lisent, il
lisent, ils lisent, et ils... s‟enlisent. Ils s‟enlisent dans
9
Ŕ Un 3ème point important est la notion de surestimation de l‟objet sexuel (Überschatzung des Sexualobjektes) [Fo 58-59 & 62-63]. Je ne m‟y attarde pas par
égard aux affectionnados de Stendhal qui connaissent
fort bien la notion de « cristallisation ». Je me contenterai de faire une remarque fantaisiste. Je me contenterai de faire un peu de Darwinisme sauvage avec la
thèse téléologique suivante. L‟amour est une ruse de
la nature pour perpétuer notre espèce 1 ! Je donne
cette pochade pour ce qu‟elle vaut.
Ŕ 4ème point : Le fait que certains penchants pervers
apparaissent sous forme de paires antithétiques, de
couples d‟opposés (Gegensatzpaare) [Fo 72], comme
sadisme & masochisme, exhibitionnisme & voyeurisme. Et quelques pages plus loin, Freud dénommera ces paires antithétiques des pulsions partielles
(Partialtriebe) [Fo 81].
Ŕ 5ème point : Freud définit la perversion sexuelle par
2 caractères, la fixation et l‟exclusivité [Fo 74].
Ŕ 6èmement : Il ne faut pas parler de la pulsion sexuelle
au singulier, elle n‟est pas simple (Einfaches) [Fo 75].
Elle est formée d‟un assemblage de composantes qui,
à l‟état normal sont en fusion (Verschmelzungen). Mais
dans les cas pathologiques, ou dans certains états plus
ou moins bizarres et plus ou moins transitoires, ces
composantes se désunissent et se détachent (ablösen)
d‟elle. Même les ci-devant ‟‟pulsions partielles‟‟ ne
sont pas inseccables.
Ŕ 7èmement : On attachera la plus grande importance à
la présentation de la méthode grâce à quoi Freud est
capable d‟écrire ses Trois Traités, et qui n‟est autre que
la méthode psychanalytique appliquée à des cas de
psychonévrose, Ŕ généralement des cas d‟hystérie. À
partir d‟ici [Fo 76] il n‟est plus question de rien
sauter. Il faut lire attentivement la suite de ce 1er Traité
jusqu‟à la fin.
Ŕ Le 8èmement procède du 7èmement : c‟est la définition
psychanalytique du symptôme. Je ne me lasserai pas
de vous répéter que la définition psychanalytique du
symptôme est l‟une des très grandes originalités de
Freud, et je ne cesse pas de m‟étonner que le Vocabu-
3
Lecture cursive
du 1er Traité
Tenez, je vais vous en faire la démonstration au
pied levé. J‟ouvre mon exemplaire des Trois Traités
(trad. Koeppel, éd. Folio [en abrégé Fo]) et je parcours le 1er Traité devant vous. Et voici ce à quoi je
m‟arrête :
Ŕ D‟abord au classement des aberrations sexuelles en
deux groupes : les déviations (Abweichungen) par rapport à l‟objet sexuel (Sexualobjekt), et les déviations
par rapport au but sexuel (Sexualziel). Ce classement
se trouve au tout début du Traité et l‟on n‟y fait guère
très attention [Fo 38]. C‟est pourtant là l‟originalité de
Freud par rapport à ses nombreux devanciers, les
Krafft-Ebing, les Moll, les Mœbius, les HavelockEllis, les von Schrenck-Notzing, les Löwenfeld, les
Eulenburg, les Iwan Bloch, les Magnus Hirschfeld,
toute cette cohorte de sexologues auxquels il rend
hommage d‟emblée. Son originalité par rapport à eux
c‟est justement le classement des aberrations sexuelles en les 2 groupes indiqués. Je vous prie de croire
que c‟est là un classement qui tire à conséquence.
Ŕ Un 2ème point important est la notion de soudure
(Verlötung) [Fo 54]. Entre la pulsion sexuelle et l‟objet
sexuel, il ne faut pas se représenter un nœud (Verknüpfung) serré. Ils ne s‟imbriquent pas, ils ne s‟articulent pas ensemble, ils ne forment pas charnière.
Rien n‟est prévu, il n‟y a rien de préformé. Mais
alors ? L‟image qui vient à l‟esprit de Freud est violente : pour conjoindre la pulsion sexuelle avec l‟objet
sexuel il faut recourir à une opération de soudure au
chalumeau. C‟est dire qu‟il n‟existe pas quelque chose
comme un « objet approprié » pour la pulsion
sexuelle. C‟est dire qu‟on peut conjoindre la pulsion
sexuelle à n‟importe quel objet. Autrement dit encore
l‟objet est variable voire même contingent. Essayons
de personnifier la pulsion sexuelle : on dira alors
qu‟elle est aveugle, qu‟elle s‟avance à tâtons, qu‟elle
peut saisir n‟importe quel objet qui lui tombe sous la
main... et le porter à la bouche. Pour le consommer.
Vous avez compris l‟image : ce qui peut le mieux
représenter la pulsion sexuelle, c‟est un bambin à
quatre pattes !
Lacan (semble-t-il ?) pensait un peu la même chose. Cf.
Le Séminaire, livre XX : Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975,
(chap. IV, §3), p. 45, et (chap. X, §1), pp. 109-110, Ŕ à propos de la reproduction des corps.
1
10
laire de la psychanalyse n‟y réserve point d‟entrée. Freud
a présenté pour la première fois la définition psychanalytique du symptôme dans le cas Dora rédigé presque en totalité début 1901 mais publié en 1905 simultanément avec les Trois Traités. Cette définition, il la
reprend ici en se référant d‟ailleurs au cas Dora. Cette
définition, la voici : les symptômes sont l‟activité
sexuelle du malade [Fo 77]. C‟est absolument inouï,
même aujourd‟hui. Aujourd‟hui encore cette nouvelle
n‟est pas parvenue à la plupart de ceux qui se mêlent
de clinique. Mais comme j‟ai souvent commenté cette
définition devant vous, je me permets cette fois-ci de
passer outre mon chemin. Toujours dans ces mêmes
pages, Freud présente encore d‟autres concepts
comme le refoulement, la décharge, ou la conversion
(hystérique). Je ne m‟y attarderai pas non plus.
Ŕ 9èmement : Freud reprend encore au cas Dora la
thèse selon laquelle la névrose est le négatif de la perversion, et il y ajoute ici une importante note infrapaginale qui met en parallèle les mises en acte des pervers, avec les délires des paranoïaques, et les fantasmes inconscients des hystériques [Fo 80]. La leçon à
en tirer Ŕ seul Lacan s‟en est avisé Ŕ est qu‟on ne peut
fonder une nosographie sur les contenus de l‟inconscient. La recherche nosographique réclame des
repères structuraux. Voici les termes de Lacan 2 :
planquent les chiens de garde du socius, dont les psychocliniciens que nous sommes aurions grand tort de
couvrir les méfaits.
J‟aimerais également relever dans le même texte
de Lacan Ŕ à mon avis le plus inspiré qu‟il ait écrit Ŕ
le prolongement de sa réflexion nosologique dans le
conseil qu‟il nous donne trente pages plus loin de « se
guider sur les ’’situations’’ au sens romanesque de ce terme »
(Idem, p. 578) en psychopathologie. Lorsque nous
lisons ensemble L’Éternel mari de Dostoïevski, Wuthering Heights d‟Emily Brontë ou la Gradiva de Jensen,
c‟est ce conseil que nous mettons en pratique. J‟ai
pensé élaborer personnellement une « sémiothèque » de
l‟hystérie entièrement fondée sur des repères structuraux provenant de cette source et dont je vous livrerai un jour prochain la primeur 3. Ŕ Bon, continuons
notre lecture du 1er Traité de Freud. Nous sommes
arrivés au dixièmement.
Ŕ 10èmement : je m‟arrête à ce qui est dit à propos des
« zones érogènes » [Fo 82-85], et constitue un préliminaire à la reprise de cette question en différents endroits du 2ème Traité [Fo 107-108, particulièrement].
Ŕ 11èmement : la présentation du modèle hydraulique de
la libido [Fo 86-88].
Ŕ 12èmement : la note sur l‟infantilisme de la sexualité
[Fo 88-89], qui fournit la charnière avec le Traité suivant, consacré à la sexualité infantile.
C‟est qu‟aucune formation imaginaire n‟est spécifique, aucune n‟est déterminante ni dans la structure, ni
dans la dynamique d‟un processus. Et c‟est pourquoi on
se condamne à manquer l‟une et l‟autre quand dans l‟espoir d‟y mieux atteindre, on veut faire fi de l‟articulation
symbolique que Freud a découverte en même temps que
l‟inconscient, et qui lui est en effet consubstantielle : c‟est
la nécessité de cette articulation qu‟il nous signifie dans
sa référence méthodique à l‟Œdipe.
C‟est à peu près tout. Vous voyez qu‟il ne
faudrait pas en faire tout un plat. Ce ne sont que des
préliminaires, des amuse-gueules qui préparent à la
suite. Tout ce 1er Traité n‟est rien d‟autre qu‟un avantpropos servant à introduire le 2ème Traité. Et n‟allez
pas croire que la lecture cursive que je viens de faire
devant vous de ce 1er Traité trahit en quoi que ce soit
les intentions de l‟auteur. Que nenni ! Vous résistez ?
Eh bien, laissez-vous prendre par la main et conduire
par Freud lui-même. Je vous prie de comparer la
lecture rapide que je viens de faire au pied levé, avec
la « Récapitulation » de ce Traité telle que Freud nous la
présente et telle que nous-mêmes nous l‟avons mise
sous forme de thèses. À peu de chose près, et je le
souligne, à très peu de chose près, l‟énumération que
Remarquez bien à quoi sert ici le complexe d‟Œdipe : c‟est un repère structural, une référence méthodologique. Remettre en question le complexe d‟Œdipe, comme je le fais moi-même après quelques autres,
ne signifie nullement de renoncer à des repères structuraux. Il ne s‟agit pas de jeter le bébé avec l‟eau du
bain ! Il faut simplement comprendre que l‟Œdipe
n‟est pas un bon repère. C‟est plutôt un repaire où se
Jacques Lacan (1959), « D‟une question préliminaire à
tout traitement possible de la psychose », in Écrits, p. 546.
Amine Azar, « La sémiothèque de l‟hystérie », in ’Ashtaroût, cahier hors-série n° 4, novembre 2000, pp. 66-99.
2
3
11
je viens de faire en compulsant devant vous mon
exemplaire des Trois Traités est la même que celle que
Freud présente dans sa propre récapitulation. Ce que
j‟ai laissé tomber, lui aussi le laisse tomber. Vous
savez ce qu‟il laisse tomber et ce que moi aussi j‟ai
laissé tomber, c‟est tout ce qui se rapporte à son
colloque singulier, à ses bavasseries amoureuses, à ses
minauderies avec son cher Fließ !
Mais il me tient à cœur de rendre visible à vos
yeux ce qui est totalement invisible pour une lecture
littérale du 1er Traité. Je voudrai vous rendre sensible à
ce qui y manque d‟une manière tellement criante que
nous y sommes sourds. Tout ce 1er Traité qui concerne de manière déclarée les aberrations sexuelles,
eh bien... ce traité ne comporte pas la moindre théorie psychanalytique des perversions sexuelles, et pas
même les prémisses d‟une telle théorie. N‟est-ce pas
remarquable ? Et ce n‟est pas en 1905, mais quelques
années plus tard qu‟une théorie psychanalytique des
perversions sexuelles est venue en gestation chez
Freud, un peu grâce à Léonard de Vinci (1910c). On
peut presque dire que c‟est Léonardo qui a engrossé
Freud des semences d‟une théorie des perversions
sexuelles, laquelle prendra encore de longues années
pour se constituer. Et notez bien que Léonardo
prend le relais Ŕ je ne dis pas la relève Ŕ , Léonardo
prend le relais de Fließ pour des raisons disons...
homo-érotiques !
raient été excellents, mais il a fallu que Koeppel
choisisse le moins pertinent : métamorphoses. Pourtant
Freud n‟est ni Kafka ni Ovide ! Ŕ Bizarre !
Bon ! mais Freud ne va pas se préoccuper de
traiter extensivement de toutes les transformations
qui ont lieu à la puberté. Il va restreindre son propos
à deux d‟entre elles, celles qu‟il considère comme les
plus déterminantes ou les plus décisives (Maßgebenden). Ce sont : (a) la subordination de toutes les zones
érogènes au primat génital, et (b) le processus de la
découverte de l‟objet. Vous vous rappelez que le Pr
Gutton avait regretté que Freud ne se soit pas intéressé plus extensivement à la période de l‟adolescence. Vous vous rappelez également qu‟il nous a dit
que le récent regain d‟intérêt de certains psychanalystes pour la période de l‟adolescence a constitué
une sorte de vent de « fronde » par rapport aux courants de pensée dominante des Associations de psychanalyse. Naturellement, grosso modo je ne peux que
souscrire à cette évaluation. Néanmoins, je voudrais
également vous rappeler que Freud s‟est occupé de
l‟adolescence ailleurs que dans le présent ouvrage. Il
est cependant vrai qu‟il a traité de l‟adolescence sans
signaler qu‟il le faisait. Par exemple, son étude sur les
« souvenirs-couverture » (1899a) se rapporte aux
réorganisations pubertaires, de même que le cas Dora
(1905e), Ŕ mais personne ne semble l‟avoir remarqué.
Et il y a bien d‟autres textes à découvrir ou à redécouvrir, en particulier ce très beau texte de 1914f
« Sur la psychologie du lycéen » auquel nous avons consacré toute une séance juste avant l‟été !
Bon, écoutez... l‟heure tourne et le temps nous
presse. C‟est dommage, mais c‟est comme ça. Il faut
accepter de plier le travail intellectuel au cadran
horaire. Je vais donc laisser en plan le rappel de ce
3ème Traité, Ŕ que nous avions travaillé il y a deux ans
par morceaux choisis sans en être venu tout à fait à
bout. Ce n‟est pas non plus aujourd‟hui que nous
allons en venir à bout. Je passe donc au 2ème Traité,
consacré à la sexualité infantile. Il n‟est que temps.
C‟est notre sujet principal, et pour lequel je me suis
frappé pour vous apporter ce matin quelque chose de
consistant. Mais j‟ai besoin d‟une petite mise en
scène.
4
Une vue cavalière
du 3ème Traité
Passons donc maintenant à ce 2ème Traité auquel
le ne fait que préparer les voies... Ou plutôt, évoquons d‟abord très brièvement le 3ème Traité, pour
revenir ensuite plus longuement au 2ème. Le 3ème Traité
est intitulé : les transformations (Umgestaltungen) de la
puberté. Parenthèse lexicologique : le traducteur français (Philippe Koeppel) rend Umgestaltungen par « métamorphoses ». Eh bien, ce n‟est vraiment pas très
judicieux ni très futé. D‟autant que la célèbre nouvelle
de Kafka, « La métamorphose », se dit en allemand Die
Verwandlung. Dans Umgestaltungen, il y a Gestalt, Ŕ
forme. C‟est tout simple. Umgestaltungen pouvait également se rendre en français par : réorganisations,
remaniements, réaménagements. Tous ces termes au1er
5
12
Un tramway
nommé désir
vous recommander son excellente présentation des
conceptions psychanalytiques de l‟émergence de la
fonction symbolique, publiée dans le Nouveau Traité de
psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (1995). Je vous recommande également son volume sur le Développement
affectif et intellectuel de l’enfant (1985), publié aux éd.
Masson, et qui est devenu avec le temps et au fil des
rééditions et des réimpressions, un manuel particulièrement prisé des étudiants et des enseignants. C‟est
justement parce que Bernard Golse n‟est pas le
premier venu, parce qu‟il est au contraire un Maître
concerné par la formation des nouvelles générations
de cliniciens, qu‟il m‟intéresse de prendre son texte
sur la sexualité infantile comme référence. Ŕ J‟ai donc
dit : pôle négatif, pôle répulsif, et je le prouve. Je le
prouve en un tournemain.
Nous allons faire un peu de role-playing. Ne boudez pas s‟il vous plaît. Jouez le jeu à fond avec moi ;
je vous assure, vous ne vous en repentirez pas. Voici
ce que je propose : une version revue, corrigée et
adaptée à nos besoins de la célèbre réalisation d‟Élia
Kazan (1951) : Un Tramway nommé désir. Je vais faire le
tramway et vous ferez les wagons.
Un tramway est un engin propulsé par le courant électrique. Les roues s‟insèrent en des rails sans
saillie qui font office de pôle positif, et il y a audessus de la machine locomotive une sorte de bidule,
une tige flexible munie d‟une roue au bout Ŕ on
appelle ça un trolley Ŕ pour lui permettre de glisser sur
un cable aérien faisant office de pôle négatif. Des
tramways, il y en avait encore à Beyrouth avant la
guerre, mais vous n‟étiez pas nés. C‟est égal, allez
visiter Amsterdam comme RaR* l‟a fait cet été !
Les rails ? vous les avez sous les yeux. Ce qui va
faire office de rails c‟est le texte que j‟ai préparé pour
aujourd‟hui et qui est intitulé : « Récapitulation des thèses
de la ’’Sexualtheorie’’ de Freud ». Ce texte va faire office
de pôle positif. Et j‟insiste sur ce terme.
Et le cable aérien ? c‟est le texte relativement
récent de la présentation de la sexualité infantile par
Bernard Golse (1996) qui en fera office. Vous trouverez ce texte dans le même volume collectif où se
trouve la contribution que le Pr Gutton nous a
recommandée. Le texte de Golse sera notre pôle
négatif, répulsif. Attention ! je ne veux dire aucun mal
de ce volume de Psychanalyse édité par Alain et Sophie
de Mijolla et publié aux PUF dans la collection
« Fondamental ». Il est vraiment excellent et comporte quelques textes de tout premier ordre comme
celui du Pr Gutton justement, ou ceux de PaulLaurent Assoun. Je me contente de ceux-ci, mais les
autres ne leur cèdent en rien, ni en intérêt ni en
qualité, avec des contributions d‟Annie Birraux (dont
je vous ai présenté les travaux sur la phobie), de
Raymond Cahn, d‟Alain Fine, et de Jean-François
Rabain. Il ne coûte pas non plus trop cher : 248F. Ce
n‟est pas rien, mais cela reste à la portée des bourses
moyennes, et c‟est une dépense qui en vaut la peine.
Je ne veux dire aucun mal non plus de Bernard
Golse, à Dieu ne plaise ! Il m‟est souvent arrivé de
6
Vulgates
& dissidences
De quoi traite Bernard Golse ? De ce que monsieur tout le monde croit connaître, un monsieur tout
le monde quelque peu frotté de psychanalyse, Ŕ je
vous l‟accorde. La première moitié de son exposé est
consacrée à la théorie des pulsions, aux (prétendus)
stades prégénitaux (oral, anal, phallique), à saint Œdipe, au bienheureux Narcisse, à la sacro-sainte angoisse de castration, et aux instances intrapsychiques
bancales de la seconde topique. Je laisse de côté
l‟autre moitié qui consiste en remarques et compléments divers, Ŕ non pas que ce soit sans intérêt, au
contraire. C‟est là que ça devient passionnant, car
nous sommes précipités in media res, en plein dans les
débats d‟aujourd‟hui, en pleine actualité. C‟est évidemment la partie que je vous recommande de lire et
de relire. Mais c‟est l‟autre partie qui intéresse quant à
présent ma démonstration. Eh bien, voyez-vous, aucun des thèmes que je viens d‟évoquer et qui constituent la première partie de l‟exposé, ne remonte à
1905, soit à la date de publication de l‟édition originale des Trois Traités ! Et je dis bien, aucun, en détachant bien les syllabes. Ça vous en bouche un coin,
n‟est-ce pas ? Et voilà le mystère. Voici un ouvrage
qui a fait scandale en 1905, et lorsqu‟on en parle
aujourd‟hui on escamote totalement le contenu de
1905. Avec quoi donc avait-il fait scandale en 1905 ?
13
Quel a été l‟apport de 1905, et pourquoi n‟en tient-on
pas compte aujourd‟hui ? Est-ce que le contenu de
1905 est devenu par la suite caduc, obsolète ? Ŕ Je réponds : nullement, c‟est simplement passé à la trappe,
frappé d‟amnésie. Il y a eu recouvrement. D‟abord,
une poignée de terre a été jetée par dessus, puis des
brouettes, puis des tombereaux. Et cette opération de
recouvrement a débuté très tôt, du vivant de Freud,
et Freud lui-même y a contribué, puis ses sectateurs
ont suivi son mauvais exemple avec l‟empressement
des moutons de Panurge 4. Quand je vous disais
qu‟avec votre propre amnésie vous étiez en bonne
compagnie !
Le « retour à Freud » n‟est jamais acquis une fois
pour toutes, il doit se refaire constamment parce qu‟il
se défait constamment. De plus, c‟est un retour plein
d‟embûches et de difficultés de toute sorte. On doit
le faire à chaque fois qu‟une vulgate psychanalytique
est promue comme vérité dernière. Freud lui-même a
contribué à créer une première vulgate, si bien que le
« retour à Freud » doit en passer souvent par une
lutte contre un certain Freud, celui de la vulgate. On
connaît le « retour à Freud » de Jacques Lacan, et on
ne connaît plus que celui-là. Mais avec le temps, le
« retour à Freud » doit maintenant s‟effectuer par une
lutte ouverte contre le « retour à Freud de Jacques
Lacan ». Et à chaque fois il faut remuer ciel et terre
pour avancer d‟un petit pas. Et à chaque fois on n‟est
sûr que d‟une chose : on est sûr d‟une levée de
boucliers et d‟un bouquet d‟injures. Si bien qu‟on doit
remercier le Ciel quand on ne se fait pas éjecter par la
suite sans ménagements de la docte compagnie qu‟on
fréquente.
Tout cela pour rendre un hommage appuyé à
Deleuze & Guattari, les fomentateurs de L’AntiŒdipe. Eux n‟avaient pas oublié, eux se sont rappelés
d‟un premier Freud, le Freud scandaleux de 1905.
Nouveau scandale ! Tous les cuistres ont eu leur mot
à dire, avec projection de déjections, œufs pourris,
tomates trop mûres et boîtes de sardines éventrées.
Deleuze & Guattari ont déterré un Freud profondément enfoui, complètement oublié, à telle enseigne
que ce Freud exhumé fit peur, et ne fut pas même
reconnu pour ressemblant. C‟était en 1972. Près de
trente ans après, nous en sommes exactement au
même point. De nouveaux cuistres reviennent aujourd‟hui même à la charge pour recommencer le
travail des fossoyeurs de la libre pensée qui les ont
précédés. Voyez le torchon d‟une dénommée Claude
Navelet. On regrette que le comité de rédaction de
L’Évolution Psychiatrique se soit prêté à cette mauvaise
action ! La honte ! C‟est si farce qu‟on est obligé de
reprendre le latin macaronique de Molière pour en
parler : ignorantus, ignoranta, ignorantum 5 !
II.
La sexualité infantile
enfin dévoilée
7
La sexualité infantile
en 1905
Nous sommes arrivés au plat de résistance.
Qu‟est-ce que la sexualité infantile en 1905 ? La réponse à cette question se trouve enclose dans le texte
du 2ème Traité tel qu‟il a été publié en 1905. Or ce
texte, nous l‟avons reconstitué en élaguant des éditions courantes actuelles les nombreux ajours que
Freud lui a apportés au fil des rééditions. C‟est ce 2ème
Traité qui a été le plus remanié par Freud au fil du
temps. Mais mon intention aujourd‟hui n‟est pas de
vous proposer de nous lancer là-dedans. J‟estime que
notre préparation n‟est pas encore terminée. Et c‟est
justement ça mon objectif d‟aujourd‟hui, Ŕ achever le
travail de préparation. C‟est donc par ce que Freud en
dit dans sa « Récapitulation » que nous aborderons
aujourd‟hui le 2ème Traité. D‟ailleurs, cette « Récapitulation » n‟a été remaniée par Freud qu‟en ce qui concerne ce 2ème Traité.
Faisons d‟abord le dénombrement des thèses
que nous avons pu dégager du texte de la « Récapitulation ». Le décompte total s‟élève à 27 thèses, réparties
comme suit :
Ŕ 15 thèses remontant à 1905.
François Rabelais (1552), Le Quart livre des faits et dits
héroïques du bon Pantagruel, chap. VIII.
4
5
14
Molière (1673), Le Malade imaginaire, (III, 10).
Ŕ 4 thèses complémentaires ajoutées en 1920, dont
l‟une d‟elles partiellement remaniée en 1924.
Ŕ 8 thèses supplémentaires au moins que l‟on trouve
dans le texte du 2ème Traité mais que Freud omet de
prendre en compte dans la « Récapitulation ».
cas pas plus avec la psychologie qu‟avec n‟importe
quelle autre science humaine. Voilà !
Retournons à nos moutons. Par quoi allonsnous commencer, demandais-je tout à l‟heure, et
j‟avais dit que nous allions commencer par l‟essentiel
tel que Freud a eu soin de nous l‟indiquer. Nous
allons donc commencer par les trois caractères essentiels de la pulsion sexuelle durant l‟enfance tels que
Freud les a lui-même dénombrés. Voyez la Thèse
2(16c) de notre propre travail de reformulation de la
« Récapitulation ». Je ne vais rien faire d‟autre que
reformuler cette thèse tout en essayant d‟en expliciter
les présupposés divers. Voici donc les trois traits
essentiels de la pulsion sexuelle durant l‟enfance :
Par quoi allons-nous commencer ? Ŕ Évidemment par l‟essentiel. Et l‟essentiel, Freud a eu soin de
nous l‟indiquer. D‟abord et comme toujours précisons une question de vocabulaire. Freud ne parle pas
de sexualité infantile ; il s‟intéresse à la pulsion sexuelle durant l‟enfance. Ce n‟est pas tout à fait pareil
dans la mesure où, introduisant le terme de pulsion,
c‟est donc à une théorie des pulsions que nous allons
avoir affaire. En conséquence, la Sexualtheorie de
Freud est en réalité une Triebelehre. Ainsi, la théorie
sexuelle de Freud est ce qu‟on dénomme traditionnellement en français : une psychologie des tendances,
et, dans le vocabulaire freudien : une doctrine des
pulsions. Comme vous le savez, Freud avait une
grande créativité lexicale, que la langue allemande encourage d‟ailleurs. Rivalisant avec Aristote, il a forgé
un nom spécifique à sa doctrine des pulsions, il l‟a
dénommée métapsychologie. Il faut garder à l‟esprit ces
dérivations freudiennes parce qu‟elles ont de grandes
conséquences épistémologiques, et parfois des conséquences très graves. Je résume :
Ŕ La pulsion sexuelle apparaît par étayage sur une des fonctions vitales du corps.
Ŕ Elle ne connaît encore aucun objet, autrement dit elle se
satisfait sur place sur le corps propre de manière autoérotique.
Ŕ Et elle n‟est pas centrée sur la fonction génitale, c‟est-à-dire
que son but sexuel (autrement dit encore la satisfaction) se
trouve sous la domination de n‟importe quelle zone érogène du corps.
Naturellement, nous n‟allons pas nous limiter
aux traits essentiels. Ce n‟est là qu‟une première
approche pour vous mettre dans le bain et vous
montrer qu‟en 1905 Freud avait des positions nettement arrêtées sur la sexualité infantile, et qu‟il s‟agissait alors d‟un discours absolument inouï par rapport
à celui de la sexologie de son époque. Et par parenthèse, n‟allez pas croire que la sexologie d‟aujourd‟hui
est mieux lotie que l‟ancienne, Ŕ je suis beaucoup plus
enclin à croire qu‟elle a fait depuis un bond formidable en arrière. Krafft-Ebing, Iwan Bloch et Havelock-Ellis demeurent encore des auteurs autrement
plus intéressants à lire que leurs émules (braves et
insipides) d‟aujourd‟hui.
Essayons de suivre maintenant l‟enchaînement
des thèses de Freud sur la sexualité infantile tel qu‟il
le déroule lui-même dans sa « Récapitulation ».
Freud pose tout d‟abord l‟existence de la sexualité infantile en renversant l‟argument des gens de son
époque. Qu‟il y eut des manifestations de la pulsion
sexuelle durant l‟enfance, personne n‟en disconvenait,
on estimait simplement que c‟était exceptionnel.
Sexualtheorie → Triebelehre → Métapsychologie
En faisant ces trois petits pas successifs, en
grimpant ces trois petites marches, nous nous retrouvons dans le laboratoire de Freud. Ni plus, ni moins.
Vous voyez où nous mène une simple question de
vocabulaire. Vous voulez que je vous parle tout de
suite de ces conséquences très graves : votre curiosité
est piquée. Eh bien, Freud va penser qu‟il est obligé
de construire toute une psychologie. Il va penser qu‟il
est de son devoir de proposer une doctrine générale
et compréhensive prenant en compte toutes les pulsions. Il va oublier la spécificité de la pulsion sexuelle,
et il va oublier que la clinique psychanalytique ne
concerne que cette seule pulsion, qu‟elle est muette
sur le reste. De la psychanalyse il va chercher à faire
une psychologie générale. Et il va donc essuyer beaucoup de déboires. Sachez que la psychanalyse n‟a pas
de rapports particuliers avec la psychologie, en tout
15
Freud soutient la thèse inverse. Il estime qu‟il existe
des germes d‟activité de la pulsion sexuelle durant
l‟enfance, même si les manifestations en sont prétendument sporadiques. Puis, partant de cette présomption, il montrera que les manifestations de la pulsion
sexuelle durant l‟enfance sont nombreuses, et qu‟elles
ne sont invisibles que pour ceux qui ne savent pas les
reconnaître. Dans l‟opinion courante, n‟est sexuel
chez les enfants que ce qui rappelle la sexualité des
adultes. Tout le propos de Freud sera donc de « travailler » la notion de sexualité. Et il dit quelque part
qu‟il a cherché à en étendre le concept pour inclure
ce qui n‟était considéré par l‟opinion courante que
des exceptions : les perversions sexuelles des adultes
et la sexualité infantile.
La thèse suivante touche à la genèse. Comment
advient la sexualité ? et il répond par la fameuse thèse
de l‟étayage de la sexualité sur les fonctions vitales. Il
se tourne alors pour explorer la notion de développement, et pour indiquer que le rythme de développement de la pulsion sexuelle diffère de celui des
autres fonctions biologiques. Ce qui l‟amène à nous
présenter une grosse pièce de son artillerie. Après
une première floraison de la sexualité durant l‟enfance, la pulsion sexuelle se met en berne pendant
cinq ans environ, puis accuse une nouvelle poussée à
l‟adolescence. C‟est là une thèse de grande conséquence dans la mesure où elle revient à affirmer l‟instauration diphasique de la sexualité. La période intermédiaire qui s‟intercale entre les deux poussées de la
sexualité, Freud la dénomme « période de latence », il
la définit en extension et en compréhension, et nous
en décrit les quatre ou cinq caractéristiques. Parmi
ces caractéristiques il y a l‟éducabilité. Et Freud attire
notre attention sur deux points essentiels : d‟une part,
c‟est durant la période de latence que la pulsion sexuelle peut être éduquée, d‟autre part, cette éducation
ne peut ni aller à contre-courant ni être totale, car une
partie de cette pulsion (variable d‟un sujet à l‟autre)
réclamera toujours une satisfaction directe 6.
Après avoir posé l‟existence de la pulsion sexuelle durant l‟enfance, après en avoir montré la genèse
par étayage et le développement en deux temps, et
après nous avoir averti que son éducabilité a des
limites, Freud enchaîne sur ce que nous avons appelé
sa Triebelehre. Il nous fait un petit exposé de métapsychologie point trop différent de celui qu‟il (re)fera dix
ans plus tard à l‟orée de la première guerre mondiale.
Ŕ Calmos ! je le sais, j‟ai bien dit tout à l‟heure qu‟aucun thème de l‟exposé de Bernard Golse sur la sexualité infantile ne remonte à 1905. Et pourtant, m‟objectez-vous, il consacre bien son premier développement à la théorie des pulsions. Alors ? Eh bien, c‟est
tout simple. L‟exposé de Bernard Golse s‟appuie uniquement sur l‟état ultérieur de la Triebelehre, à partir de
1915, sans qu‟il veuille se soucier le moins du monde
des idées de 1905. Votre objection tombe d‟ellemême et je passe outre.
Donc, déjà en 1905, la pulsion est définie par 4
caractères : la source, le but, l‟excitation et l‟objet, à
chacun desquels Freud va consacrer une thèse d‟une
surprenante nouveauté. Qu‟on en juge. En distinguant une source endogène et une source exogène de
la pulsion il en arrive, d‟une part, à définir des zones
érogènes sur le corps propre, et d‟autre part à concevoir la sexualité comme un produit marginal procédant à partir de tout processus organique ayant
atteint une certaine intensité. Le but de la pulsion est
la satisfaction. Plus techniquement, il s‟agit de décharger la tension provoquée par l‟excitation, ce qui
est censé procurer un certain plaisir, étant entendu
que ces excitations poursuivent chacune isolément
son but, et cherchent satisfaction sur place. En conséquence, durant l‟enfance aucun objet n‟est assignable à la pulsion sexuelle, c‟est pourquoi elle peut
être dite auto-érotique. De même qu‟on peut dire que
le caractère des manifestations sexuelles est essentiellement masturbatoire durant l‟enfance. Après cette
avalanche de nouveautés, Freud ajoute tout de même
un mot à propos des modes d‟excitation de la zone
génitale, qu‟il a détrônée de sa position prédominante
que le sens commun lui attribue. Il nous dit qu‟elle
peut être excitée de deux manières, soit par une stimulation sensible appropriée, soit conjointement à la
satisfaction d‟autres sources érogènes, préparant ainsi
la voie à la thèse du primat génital à la puberté.
La dernière thèse est relative à la séduction.
Ceux qui croient que Freud a abandonné la théorie
On trouve un passage particulièrement explicite touchant
le second point in Freud (1908d), « La morale sexuelle
“civilisée”... », trad. française in La Vie sexuelle, pp. 33-34.
6
16
de la séduction en 1897 en sont pour leurs frais.
Même dans son réalisme le plus outrancier, Freud n‟a
jamais renoncé à la séduction. Selon Freud, la séduction crée une condition pathologique qui permet de
mieux voir la vraie nature des choses, Ŕ ici la nature
de la sexualité infantile. Comme vous le savez, Freud
est un adepte de ce qu‟on nomme la méthode pathologique. Il nous dit : lorsque la période de latence est
interrompue par un acte de séduction, la pulsion
sexuelle de l‟enfant se révèle polymorphiquement
perverse. Pourquoi donc « polymorphiquement » ? Ŕ
Parce qu‟il lui manque les deux facteurs par lesquels
Freud définit les perversions positives de l‟adulte, et
qui sont l‟exclusivité et la fixation [ Fo 74].
Voilà, ce n‟est pas mal ! Et tout cela en 1905 !
Par la suite, Freud apporta à ce 2ème Traité de
nombreux remaniements, essentiellement des adjonctions, que je renonce à évoquer dans le détail. Qui ne
connaît pas cette mauvaise affaire des prétendus stades libidinaux ? Ŕ peut-être quelque enfant sauvage
d‟une forêt tropicale, si d‟aventure il y en a encore. Je
ne voudrais insister, mais alors avec force, que sur
une seule adjonction, effectuée en 1915. C‟est toute
une section qui a été ajoutée sous le titre : « Les recherches sexuelles infantiles ». En réalité, Freud avait déjà
publié une étude là-dessus en 1908c. Nous avons là
véritablement une contribution qui ne le cède en rien
en stupéfiante originalité aux contributions de 1905.
Et là encore, par une étrange fatalité, cette contribution passe également à l‟as. Par exemple, Bernard
Golse n‟en fait aucun cas 7. Pourquoi ? Ŕ Parce que
c‟est trop embarrassant, pardi, pour la vulgate psychanalytique concoctée pendant tout un siècle de
traficotages avec la Sexualtheorie. Exemple : qu‟est-ce
que c‟est que ce redoutable complexe de castration
sinon une théorie sexuelle infantile promue en théorie super-savante par on ne sait quel tour de passepasse. Mais j‟aimerais attirer votre attention sur
quelque chose de plus fort de café que ça. À la 4 ème
édition des Trois Traités (soit en 1920) Freud a ajouté
une longue note au 3ème Traité relative aux fantasmes
pubertaires où il nous indique que ces fantasmes se
greffent sur, ou plutôt se nouent (knüpfen) aux recherches sexuelles infantiles abandonnées. Et quels sont
ces fantasmes sexuels de la puberté ? Je vous le donne en mille, vous ne le devinerez pas. Je vous le
dirais, que vous ne le croirez pas. Ouvrez donc l‟éd.
Folio à la page 170, vous verrez qu‟il s‟agit :
Ŕ du fantasme de la scène primitive,
Ŕ des fantasmes de séduction précoce par des personnes aimées,
Ŕ des fantasmes de castration,
Ŕ des fantasmes de séjour intra-utérin,
Ŕ et du roman familial.
Est-ce tout ? Non pas ! Le complexe d‟Œdipe
est convoqué en personne pour clore le défilé. Et
Freud nous précise que c‟est en lui que culmine la
sexualité infantile (in ihm gipfelt die infantile Sexualität).
Moment d‟extraordinaire lucidité où tout ce qu‟il est
convenu de dénommer Ŕ avec des trémolos dans la
voix Ŕ des fantasmes originaires, est reporté en bloc
par Freud à la période pubertaire. Et c‟est en 1920
que Freud lance ce brulot dans la meule de foin des
psychanalystes. Comment dès lors s‟étonner que la
plupart des psychanalystes d‟aujourd‟hui appartienne
au genre pompier ?
Et maintenant, je vous prie de faire l‟épreuve de
ce que j‟ai nommé tout à l‟heure notre cable aérien. Je
vous y incite. Car il est nécessaire que vous vous
rendiez compte par vous-mêmes de la nouveauté
absolue de l‟exposé que je viens de faire, fondé sur
les conceptions de Freud de la sexualité infantile en
1905, de leur nouveauté absolue, disais-je, par rapport à ce qui se transmet aujourd‟hui dans le meilleur
des cas sur la sexualité infantile. Vous verrez qu‟il n‟y
a pas un seul point de commun, pas un seul, entre
mon exposé et celui de Bernard Golse, même en ce
qui concerne la Triebelehre. Ŕ Hormis, pour être tout à
fait juste, son maillon le plus faible, la thèse sur le but
de la pulsion, c‟est-à-dire la prétendue « satisfaction »,
à laquelle je reviendrai tout à l‟heure. Et c‟est tout,
absolument tout. C‟est à croire que nous nous mouvons en des univers complètement différents, com-
Après Lacan, encore lui (Écrits, p. 543), le Pr Laplanche
est l‟un des rares psychanalystes à avoir donné aux “théories sexuelles infantiles” leur importance hors de pair. Plus
exactement, c‟est à son enseignement que je dois d‟y prêter
moi-même la moindre attention. Et je ne fais ici que vous
répercuter cet enseignement.
7
17
plètement étrangers l‟un à l‟autre. Il y a là une merveille qui tient du prodige tant elle est peu croyable.
de satisfaction est l‟une des plus riches qui soit par les
contradictions fructueuses qu‟elle recèle.
8
Ŕ Autre exemple : la période de latence. On la réduirait facilement à une banalité si on l‟envisageait exclusivement comme une contribution de la psychanalyse
à la psychologie du développement. Ce serait d‟ailleurs aller à l‟encontre de la vérité. En effet, les psychologues du développement n‟ont pas fait bon
accueil à la période de latence. Ils ne s‟y réfèrent que
rarement, et encore n‟est-ce que du bout des lèvres.
Elle embarrasse plus qu‟elle ne sert. Même les psychanalystes la regardent avec une certaine défiance,
comme ils le font pour tout ce qui recèle chez Freud
une charge explosive. Et il a fallu attendre 1997 pour
qu‟un ouvrage lui soit consacré en entier 8. En revanche, on parvient à conférer à la période de latence
une évaluation plus appropriée (psychanalytiquement
parlant) lorsqu‟on fait abstraction du cadre de la psychologie du développement, et que l‟on cherche à
comprendre à travers elle deux traits majeurs de la
sexualité humaine : son instauration diphasique, et le
rôle qu‟y joue constamment l‟après-coup.
Comment tirer une
pensée vers le haut
Après ce rapide exposé sur la sexualité infantile
centré essentiellement sur les contributions de Freud
qui remontent à 1905, je voudrais présenter les deux
manières de lire Freud (ou n‟importe quel autre
auteur) : soit en le tirant vers le haut, soit en le tirant
vers le bas. En tirant vers le bas, aucune idée un peu
originale n‟y peut résister, et elle se ramène finalement à une opinion du sens commun. En revanche,
en tirant vers le haut on s‟éduque. C‟est le génie de la
langue danoise qui nous l‟apprend. En danois, éduquer se dit at opdrage, ce qui veut dire au pied de la
lettre tirer vers le haut, Ŕ vous voyez à quoi ça sert
parfois de lire Kierkegaard. En tirant la pensée de
Freud vers le haut, voici ce que cela donne par
rapport à cinq thèses importantes : l‟étayage, la période de latence, les limites de l‟éducabilité, les zones
érogènes, et l‟excitation endogène.
Ŕ Les thèses de Freud sur les limites de l‟éducabilité
de la pulsion sexuelle peuvent également donner lieu
à des banalités lorsqu‟on cherche à les tirer du côté
des (prétendues) applications pédagogiques de la
psychanalyse. À cet égard, l‟ouvrage de Catherine
Millot (1979) si bien intitulé Freud anti-pédagogue mérite
de demeurer toujours à portée de notre main. Il n‟en
a pas fini de nous rendre service. L‟autre manière de
comprendre les thèses de Freud sur les limites de
l‟éducabilité de la pulsion sexuelle est de les rapporter
en amont aux premières intuitions de Freud. Les
éditions des PUF ont eu la bonne idée de publier en
1995 un recueil d‟articles de Freud datant d‟avant
1900 sous le titre : La Première théorie des névroses,
préfacé par Jacques André. C‟est avec raison que le
préfacier, à la suite du Pr Laplanche, relève le
qualificatif d‟ « inconciliable » (unverträglich) que Freud
appliquait avec insistance à cette époque, aussi bien
en allemand qu‟en français, à la pulsion sexuelle. Par
Ŕ En 1905, la notion d‟étayage est introduite pour
cerner ce moment à partir duquel l‟action de téter,
qui est une action instrumentale au service du nourrissage, se scinde ou se fendille, donnant naissance à
une activité marginale de suçotement à vide, ayant sa
fin en elle-même. Il est une manière de comprendre
la pensée de Freud qui la dégonfle, la vide de sa sève
et la ramène à une simple banalité. C‟est de dire qu‟il
y aurait là le pressentiment (?) du prétendu « stade
oral » que « découvrira » Freud dix ans plus tard. Il
est en revanche une autre manière de comprendre la
notion d‟étayage exemplifiée par le suçotement, et
c‟est d‟y voir la création et l‟élaboration d‟un prototype (Vorbild). Et l‟on sait comme ce style de démarche intellectuelle, l‟élaboration de prototypes, est
fructueux chez Freud. Comme la méthode pathologique, l‟élaboration de prototypes appartient à l‟équipement épistémologique de base de Freud. De quel
prototype s‟agit-il ici ? Ŕ Tout simplement de ce que
Freud dénomme depuis le début de son entrée dans
la carrière de psycho-clinicien : l‟expérience de satisfaction. Or cette notion de prototype de l‟expérience
Cf. C. Arbisio-Lesourd, L’Enfant de la période de latence,
Paris, Dunod, 1997.
8
18
exemple, allez à ce volume aux pp. 5, 10, 12, 16, 22,
24, 97, etc.
Première remarque : il n‟y a pas de sexualité infantile au singulier. La sexualité infantile est au pluriel. Ce qui est au singulier, c‟est la sexualité adulte.
Non pas la sexualité effective de l‟adulte de tous les
temps et de tous les lieux. Mais le modèle idéal de
cette sexualité tel qu‟il a été raffiné au cours de millions d‟années. C‟est par rapport à ce modèle idéal
que la sexualité infantile est conçue par Freud. Rappelons donc tout d‟abord les traits qui caractérisent
cette sexualité idéale. Ils sont au nombre de 3 ou 4.
Lorsqu‟à la puberté la fonction de reproduction entre
en fonction, il se produit ceci :
Ŕ Les zones érogènes se ramènent à une plate banalité lorsqu‟elles sont inféodées étroitement à des lieux
du corps. En revanche, on commence à découvrir
leur valeur insoupçonnée lorsqu‟on s‟avise que les
lieux du corps dont il s‟agit (muqueuses, peau) ont le
privilège de mettre en contact le corps propre avec le
corps d‟autrui, établissant des circuits d‟échange
d‟une richesse affective et libidinale sans égale.
Ŕ Enfin, la notion d‟excitation endogène qui porte
Freud à concevoir que la sexualité survient, en tant
que produit marginal, quand un processus organique
atteint une certaine intensité, peut subir elle aussi
deux traitements opposés. Comprise comme processus organique strict, c‟est une quasi-banalité. Et
alors, la notion même de produit marginal (Nebenproduct) s‟effrite et disparaît en tant qu‟expression individualisée du vocabulaire de Freud. C‟est la mésaventure advenue à Philippe Koeppel dans sa traduction française des Trois Traités. En revanche, si l‟on
étend cette appellation au-delà de son application
stricte à des processus organiques dont la psychanalyse n‟a pas grand chose à dire, on parvient là aussi
à jeter une lumière supplémentaire sur la nature de la
pulsion sexuelle. On comprendra alors qu‟il est de la
nature de la pulsion sexuelle d‟apparaître toujours à la
marge, d‟être toujours un produit marginal.
Ŕ La distinction des sexes en masculin & féminin devient exclusive. Maintenant, c‟est ou ça, ou ça. Il n‟y a
plus de place pour ce qu‟on nomme des « garçons
manqués », par exemple.
Ŕ Le primat du génital s‟impose sur tous les autres lieux
de jouissance et se les subordonne.
Ŕ Les ‟‟plaisirs préliminaires‟‟ se subordonnent au
plaisir terminal, ce qui conduit au culte de l’orgasme que
vous connaissez bien.
Ŕ Et le plaisir sexuel se subordonne à la fonction de
reproduction, ce qui conduit au culte de l’enfant que
vous connaissez encore mieux.
Je le répète, il ne s‟agit pas de la pratique effective de la sexualité par nos contemporains adultes,
telle que le Rapport Kinsey ou le Rapport Hitte ou les
enquêtes de Masters & Johnson tentent de nous la
révéler. La psycho-sexualité dite mature de l‟adulte
n‟est nullement une chose concrète. Elle n‟a pas de
réalité matérielle, je vous prie d‟y prendre garde. Il
s‟agit d‟un modèle idéal partout présent sous forme
prégnante, un modèle dont nous sommes comme
imbibés. Un modèle qui polarise, stupéfie et mystifie
les flux de nos désirs. Un modèle tellement dominant
Ŕ qu‟on le veuille ou non, qu‟on en soit conscient ou
non Ŕ qu‟il détermine nos conduites et nos convictions. C‟est bien pourquoi Freud parle de norme à cet
égard. Et c‟est donc avec raison qu‟il prend ce modèle pour point de référence. C‟est donc par rapport
à ce point de référence dont la fermeté ne fait pas de
doute qu‟il entreprend de brosser le tableau bigarré
de la sexualité infantile.
Pour résumer la stratégie de Freud à cet égard, je
choisirai pour ma part des termes plus parlants. En
Je vais faire maintenant une 1 ère série de remarques allant toutes dans le même sens, Ŕ tirer la pensée
de Freud vers le haut, en déployer les ressources
cachées, ou tout au moins inapparentes, reformuler
certaines de ses thèses de manière moins ambiguë. Je
parlerai tour à tour de la nature de la sexualité
infantile, du problème du stadisme et du temps, des
diverses façons de se représenter la sexualité infantile,
et, pour clore cette 1ère série de remarques, je parlerai
un peu d‟épistémologie. Puis, s‟il nous reste un peu
de temps, je ferai une 2de série de remarques, cette
fois plus critiques, touchant les défaillances de la
pensée de Freud en 1905.
9
Sexualité (mature) univoque
19
nous bornant au caractère dominant de chacun de
ces deux types de sexualité, je dirais que le modèle
idéal de la sexualité mature est le triomphe de l‟univocité. Et il me plairait d‟insister sur ce terme de
‟‟triomphe‟‟. Il y a là quelque chose d’inéluctable,
quelque chose qui nous dépasse, de plus fort que
nous, contre lequel nous ne pouvons rien. Il y a là
une sorte de « c’est ainsi » qu‟on n‟est pas en mesure ni
de comprendre ni d‟expliquer, mais qui s‟impose et se
constate. À tout prendre, peut-être bien n‟y a-t-il rien
là qui soit d‟ordre psychologique. Voici qu‟à un moment donné, sans coup férir, une sorte de basculement effroyable se produit, et la sexualité infantile
doit céder inéluctablement le terrain devant le triomphe de l‟univocité. Et l‟adolescent essayera désespérément de comprendre coûte que coûte et d‟éviter
cet inéluctable par toute sorte de moyens. Il va rejouer dix fois, cent fois, à la chèvre de Monsieur Seguin.
C‟est là tout ce qu‟on peut dire...
Schreber au début du chap. VI de ses Denkwürdigkeiten. Des prodiges avaient lieu, d‟effrayants communiqués lui parvenaient de toute part. La catastrophe
était là et s‟accomplissait. Il avait devant les yeux la
figuration de la fin du monde. J‟aurais voulu vous lire
tout ce chapitre, et même tout le livre, Ŕ un des plus
extraordinaires qui soient, digne d‟être placé dans nos
bibliothèques à côté des Chants de Maldoror... Mon
hypothèse Ŕ elle me parvient comme Einfall Ŕ est que
la crise d‟adolescence du Président Schreber a éclaté
chez lui de manière différée, au milieu du gué, à
cinquante ans passés. Ce n‟est qu‟une hypothèse tout
à fait hasardeuse, j‟en conviens tout le premier, mais
je n‟ai pas résisté à vous en faire part, parce que la
psychose est (hélas) l‟une des issues possibles de la
crise d‟adolescence. Et il m‟est apparu comme dans
un éclair que ce que j‟essayais de formuler à propos
de l‟inéluctabilité de ce qui se passe à l‟adolescence
recoupait dans le détail l‟expérience vécue par le
Président Schreber au début de sa maladie. Ŕ Ce n‟est
qu‟une digression...
10
11
Inéluctabilité
Je me reprends : ce n‟est pas là tout ce qu‟on
peut en dire. Voici que je suis subitement assiégé par
deux idées : une sage, une folle. D‟abord la folle. En
parlant de l‟inéluctabilité, mon imagination prit la
poudre d‟escampette et se mit à gambader. Quand je
l‟eus rejointe, elle me représentait le Président Schreber placé devant sa mission salvatrice. C‟est un passage de la première expertise médico-légale du Dr
Weber qui m‟est revenu à l‟esprit. Le voici 9 :
Sexualité (infantile)
plurivoque
Après avoir suivi ma première idée traversière Ŕ
l‟idée folle comme je vous en avais prévenus Ŕ
passons à l‟autre idée traversière. Celle-ci s‟est présentée à mon esprit au moment où je prononçais les
mots : « C’est là tout ce qu’on peut dire... ». Cette fois-ci
c‟est une idée plutôt sage que je vais vous présenter.
J‟ai parlé de la sexualité mature comme d‟un modèle
idéal. Je crois qu‟il est possible d‟ajouter que le modèle idéal dont il s‟agit est de l‟ordre du discours. Il
appartient au bien dire ou, comme disaient les romains, au parler droit. Les prétendus Rapports Kinsey,
Hitte, Masters & Johnson, etc., ne servent qu‟à ça. Ils
servent moins à nous révéler la pratique effective de
la sexualité adulte, qu‟à nous apprendre à bien parler
ou à parler comme il faut [de] la sexualité. Il n‟y a pas
loin de ce que Lacan en disait au séminaire Encore à ce
que j‟en pense moi-même. S‟agissant du rapport
sexuel, Lacan affirmait qu‟il ne pouvait pas s‟écrire
pour la double raison suivante : que la femme n‟y
entre que quoad matrem et l‟homme que quoad castra-
Le plus essentiel dans sa mission rédemptrice est qu‟il
avait d‟abord à effectuer sa transformation en femme.
Non pas qu‟il voulût se transformer en femme, il s‟agissait bien plutôt d‟un « il faut » fondé dans l‟ordre du
monde et auquel il ne peut tout simplement pas échapper, même s‟il aurait personnellement de beaucoup préféré demeurer dans sa situation masculine hautement honorifique... [etc.]
Cette époque Ŕ allant de la mi-mars à la fin mai
1894 Ŕ a été l‟époque la plus atroce et en même
temps la plus sacrée de sa vie, nous dit le Président
D. P. Schreber (1903), Denkwürdigkeiten..., pp. 386-387, Ŕ
souligné in texte. Cf. également OCF, 10, p. 238.
9
20
tionem 10. C‟est un peu la même chose quand je dis
moi-même que la sexualité mature n‟est pas une pratique effective mais un modèle idéal. Lacan ajoutait
que ce n‟est pas parce que le rapport sexuel ne peut
pas s‟écrire qu‟on ne peut pas en parler. Bien au
contraire, dans la mesure où il rate, et il rate toujours,
on en parle et on en parle sans cesse dans le discours
courant, que Lacan s‟amuse à écrire disque-ourcourant.
Ŕ Tenez, je vais vous régaler d‟un morceau choisi
suprêmement explicite, une rareté chez Lacan :
sont là mes propres termes. Freud, quant à lui, en
utilise d‟autres. Tout le monde sait que pour lui l‟enfant est, suivant l‟expression consacrée en français,
un pervers polymorphe. Et pourtant, Freud n‟a jamais dit
ça. Le Freud de naturalisation française est parfois
étrange. Voici exactement ce qu‟a dit Freud :
Es ist lehrrzich, daß das Kind unter dem Einfluß der Verführung
polymorph pervers werden, zu allen möglichen Überschreitungen verleitet
werden kann.
Il est instructif que l‟enfant, sous l‟influence de la séduction, peut devenir polymorphiquement pervers et
être entraîné à tous les débordements imaginables.
Ce qui fait le fond de la vie en effet, c‟est que pour
tout ce qu‟il en est des rapports des hommes et des
femmes, ce qu‟on appelle collectivité, ça ne va pas. Ça ne
va pas, et tout le monde en parle, et une grande partie de
notre activité se passe à le dire.
Il n‟empêche qu‟il n‟y a rien de sérieux si ce n‟est ce
qui s‟ordonne d‟une autre façon comme discours. Jusques et y compris ceci, que ce rapport, ce rapport sexuel,
en tant qu‟il ne va pas il va quand même Ŕ grâce à un
certain nombre de conventions, d‟interdits, d‟inhibitions,
qui sont l‟effet du langage et ne sont à prendre que de
cette étoffe et de ce registre. 11
Comme on le constate, Freud [Fo 118] ne dit
pas du tout que l‟enfant est un pervers polymorphe,
pas du tout, du tout. Il dit qu‟il devient polymorphiquement pervers si, durant la période de latence (en
gros entre 5 à 10 ans), période de relative accalmie, de
relatif silence pulsionnel, période durant laquelle
s‟installent les refoulements, les formations réactionnelles, le caractère, les sublimations, les idéaux esthétiques et moraux, etc., eh bien, l‟enfant devient polymorphiquement pervers si, durant cette période, il est
exposé à des actes de séduction de la part d‟adultes
ou d‟autres enfants.
En présentant mes catégories de sexualité univoque et de sexualité plurivoque je cherche à éviter
quelques-uns de ces clichés, de ces équivoques et de
ces quiproquos qui sont notre lot commun lorsque
nous lisons Freud en français, Ŕ dans les anciennes
traductions à tout le moins.
Quand je dis que la sexualité mature est de
l‟ordre du modèle idéal, je veux dire par là qu‟elle
appartient au « bien dire » du discours courant. Vous
voyez comme c‟est proche de ce qu‟en disait Lacan.
Mais comme je ne prétends aucunement entendre
Lacan (qui souhaitait d‟ailleurs ardemment d‟être mécompris par ses mécontemporains) 12, je ne saurais
l‟affirmer positivement. Quoiqu‟il en soit, l‟univocité
de « bien dire » notre sexualité dans le discours courant s‟oppose à la plurivocité de la sexualité infantile,
dont on ne peut pas dire (dans le discours courant)
beaucoup de bien. À la suite de Freud Ŕ car je prends
ma référence dans Freud, tandis que Lacan ne me
sert parfois que de point de repère et non pas de référence Ŕ , à la suite de Freud, je mets en regard de
l‟univocité de la sexualité dite mature, et pour faire
contraste, le trait caractéristique de la sexualité infantile, id est son essentielle plurivocité. Je le répète, ce
12
Stadisme &
temporalité psychique
Une autre remarque absolument inévitable. Toute investigation portant sur la sexualité infantile est
comme obligée de se placer dans la durée, dans le
cadre d‟une psychologie du développement, dans le
cadre d‟une évolution temporelle. Cela n‟a l‟air de
rien, et l‟on n‟y prête pas attention. Mais c‟est fort
malheureux. Lorsqu‟on ne lui claque pas la porte au
nez, le sens commun s‟engouffre dans la grange et
dévaste toute la moisson. Dès qu‟on parle de développement, dès qu‟on parle d‟évolution, Piaget
Jacques Lacan, Encore (chap. III, §3), p. 36.
Jacques Lacan, Encore (chap. III, §3), p. 34.
12 Il termine une de ses leçons ainsi : « Je suis presque au
regret d‟en avoir de cette façon dit assez, ce qui veut toujours dire trop », in Encore (chap. V, §3), p. 59.
10
11
21
aidant, c‟est une montre suisse qui s‟impose, qu‟on
nous impose 13. Ce sont, comme on le sait, des montres excellentes. Mais le tout est de savoir si la sexualité infantile relève de la temporalité que mesure une
montre suisse. Le temps d‟une montre suisse est absolument rectiligne, continu, synchrone, successif et
irréversible. Il est univoque par excellence. Alors que
nous venons de voir que le caractère essentiel de la
sexualité infantile est sa plurivocité.
Poussons plus loin. La sexualité infantile renferme même plusieurs espèces de plurivocités. La
temporalité en est l‟un des aspects, et il mérite de
retenir toute notre attention. Ceux qui se sont intéressés au travail du deuil chez les enfants connaissent
la bizarrerie de la chose. Leur temps n‟étant pas le
nôtre, leur deuil non plus ne ressemble pas au nôtre.
La temporalité où s‟insère la sexualité infantile
est fragmentée, discontinue, punctiforme, irrégulière,
voire erratique. Elle se singularise par des alternances
de rythmes et d‟intensités. Elle est aussi bien qualitative que quantitative. Additive avec et sans sommation. Elle relève du diphasisme et de l‟après-coup. De
plus, l‟appareil psychique étant formé de plusieurs
couches Ŕ de plusieurs systèmes ou instances Ŕ il
fonctionne selon des temporalités différentes qui
s‟ignorent entre elles. L‟une des couches de l‟appareil
psychique Ŕ quel que soit le nom qu‟on lui donne Ŕ
est même réputée en dehors du temps. Comment,
dans ces conditions, envisager sérieusement de concevoir la sexualité infantile selon un schéma de développement par stades ? Je voudrais espérer que
l‟absurdité de l‟entreprise vous saute aux yeux. Déjà,
ceux parmi vous qui avaient suivi il y a deux ans le
séminaire consacré à la lecture de l‟étude du Pr
Widlöcher (1970) sur la sexualité infantile avaient été
sensibilisés à ce problème. À partir d‟un stratagème
particulièrement judicieux Ŕ la conception psychanalytique des caracatères oral et anal Ŕ le Pr Widlöcher
démontrait pertinemment qu‟on ne pouvait pas se
prononcer sur l‟antériorité du « stade oral » sur le
« stade anal », ou celle du « stade anal » sur le « stade
oral » 14. Certes, il n‟allait pas jusqu‟à dire que ce sont
des « organisations sexuelles » qu‟il ne faudrait pas
concevoir selon un échelonnement par stades. C‟est
moi qui fait cette déduction, et qui la généralise à
toutes les « organisations sexuelles » de l‟enfance, que
je conçois d‟ailleurs un peu différemment de la plupart des psychanalystes d‟aujourd‟hui... Je disais donc
que ce n‟est que lorsque vous serez absolument convaincus de l‟absurdité qu‟il y a de concevoir la sexualité infantile selon un schéma linéaire par stades que
nous pourrions faire un pas de plus, Ŕ très précautionneusement. Je vais en effet recourir à la chronologie pour essayer de faire l‟inventaire des différents
types de sexualités infantiles, Ŕ puisqu‟il y en a plusieurs. J‟ai besoin de la chronologie simplement pour
fixer les idées. Puis, une fois que vous serez au parfum, je vous demanderai de vous passer de ce repérage inopportun.
13
Un meuble de rangement :
la commode
Le premier type de sexualité infantile prédomine
à la période qui va de 0 à 2/3 ans. Le deuxième type
prédomine à la période dite de première floraison de
la sexualité et qui s‟étend de l‟âge de 2/3 ans à l‟âge
de 5 ans environ. Le troisième type de sexualité infantile est celui qui prédomine à la période de latence.
Et le 4ème type de sexualité infantile est celui qui
prédomine à l‟adolescence. Ces quatre types de sexualité s‟opposent en bloc à la sexualité dite mature,
celle de l‟adulte, blanc, normal, que j‟ai déjà décrite
dans ses caractéristiques propres en soulignant bien
qu‟il s‟agit d‟un modèle idéal.
Maintenant que nous sommes fixés là-dessus,
éliminons la chronologie et recourons à un autre
mode de représentation. Vous avez remarqué que je
« PIAGET » n‟est pas seulement une marque prestigieuse
de montres suisses, c‟est aussi une référence également
prestigieuse en psychologie du développement. Néanmoins les recherches de Piaget relatives au temps sont les
plus décevantes de toutes. En particulier, il n‟y a presque
rien à glâner pour nous ni dans son ouvrage sur Le Développement de la notion de temps chez l’enfant (Paris, PUF, 1946),
ni non plus dans son étude : « Le temps et le développement intellectuel de l‟enfant », in La Vie et le temps, Neuchâtel, éd. de La Baconnière, 1962.
13
Daniel Widlöcher (1970), « La sexualité infantile », in
ouvrage collectif sur la Sexualité humaine, Paris, AubierMontaigne, pp. 180-181.
14
22
ne me suis servi du repérage chronologique que pour
faire de la typologie. Il ne s‟agissait que de classer les
sexualités infantiles par catégories, autrement dit, de
faire du rangement. Or, il existe un meuble approprié
à cet effet qu‟on dénomme une commode. Et il est
particulièrement commode de ranger nos effets dans
des tiroirs. Ici, nous avons besoin d‟une commode à
quatre tiroirs. Mais avant tout demandons-nous où
mettre la sexualité ‟‟mature‟‟ ? Comme c‟est un
‟‟modèle idéal‟‟, nous allons la mettre dans un cadre
et l‟accrocher au-dessus de la commode, comme on
ferait d‟un tableau ou d‟un portrait !
Il faut maintenant jeter un regard dans chacun
des quatre tiroirs de notre commode. Rien qu‟à lire
les Trois Traités, nous savons plus ou moins bien comment les garnir. Le tiroir le plus archaïque est celui
dont L’Anti-Œdipe de Deleuze & Guattari nous a fait
un si précieux inventaire avec des flux de désir, des
coupures de flux, un corps sans organes, etc. Nous
savons ainsi qu‟il y a dans chacun de nos tiroirs des
compartiments. Le tiroir dit de la première floraison
de la sexualité, par exemple, contient deux cases pour
le choix d‟objet incestueux, selon qu‟il se fait par
étayage ou sur le mode narcissique. Le tiroir dit de la
période de latence comprend un assez grand nombre
de compartiments : pour la formation du caractère,
pour les refoulements, pour les sublimations, et pour
les aspirations idéales (morales ou esthétiques). Le
tiroir de l‟adolescence... Je m‟arrête. Je voulais seulement amorcer la tâche.
peut mouvoir, il n‟en demeure pas moins que nous
avons là un mode de classement statique. Or les
divers types de sexualité infantile sont des charges
dynamiques par excellence. Ce sont des moteurs de
comportements. C‟est ainsi que l‟idée m‟est venue de
parler de ‟‟régimes‟‟ de jouissance comme on parle
des régimes d‟un moteur. Nommons over-drive ce modèle idéal qui est la sexualité mature, nous assimilerons nos quatre types de sexualité infantile à une
boîte de transmission à quatre rapports, commandant
chacun un certain régime du moteur. L‟image est
plaisante, et ne manque pas de pertinence. Néanmoins, cette image non plus n‟est pas complètement
satisfaisante.
Il existe dans la littérature psychanalytique
d‟autres modes de représentation. Il en est un que
l‟on rencontre occasionnellement sous la plume de
Freud et chez Anna Freud, et qui mérite d‟être rappelé. Il a été repris par Laplanche & Pontalis (via Lacan)
avec brio. Lorsque Freud a découvert que la sexualité
infantile comportait des sortes d‟organisations qu‟il a
dénommées orale, anale et phallique, il s‟est mis à
dire que la pulsion sexuelle parlait le dialecte de l‟organisation orale, anale ou phallique. Cette notion de
dialecte est extrêmement intéressante, et Laplanche
n‟en a pas seulement redoré le blason, il en a développé le modèle extensivement. Il en est ainsi venu à
proposer un « modèle traductif » de l‟inconscient fondé sur cette intuition première 15. Tenez, voici une
brève citation assez explicite, tirée justement du premier essai du Pr Laplanche pour dégager une problématique du temps d‟inspiration psychanalytique 16 :
14
Les régimes
de jouissance
La succession des stades, infiniment plus complexe
que le dogme des manuels de psychanalyse ne la décrit,
n‟est finalement que ce mouvement de détraductionretraduction d‟un originaire (l‟originaire adulte, puis l‟originaire de l‟inconscient individuel) selon les idiomes disponibles : « langages (*) » de l‟oralité, de l‟analité, de la
génitalité, etc.
Mon propos principal, que je ne veux pas encore lâcher, était de vous convaincre de la plurivocité
de la sexualité infantile. À suivre Freud, il y aurait au
moins quatre grands types de sexualité infantile que,
pour la commodité, j‟ai classés dans les tiroirs d‟une
commode. Vous avez vu que j‟avais d‟abord utilisé la
chronologie des âges, puis ce meuble de rangement
qui m‟a paru plus ‟‟neutre‟‟. Mais le moment est venu
de renoncer même à ce meuble en faveur d‟un mode
de représentation plus adéquat. Même si les tiroirs de
notre commode sont mobiles, et même si les commodes sont des meubles, c‟est-à-dire des objets qu‟on
Cette intuition s‟origine dans la fameuse et extraordinaire lettre 52/112 à Fließ du 6 décembre 1896.
16 Jean Laplanche (1989), « Temporalité et traduction, pour
une remise au travail de la philosophie du temps », p. 333.
Deux ans plus tard (1991), un autre essai sur le temps
suivit.
15
23
____________
les discontinuités, et que le Pr Chamoun lui avait
répliqué vertement en insistant sur la continuité 18.
Prenons un autre exemple de développement,
l‟histoire d‟une science par exemple. Comment raconter l‟histoire d‟une science ? Il y a sans doute plusieurs manières de le faire. Bachelard a proposé la
sienne, qui, comme vous le savez, a exercé en France
du moins une très grande influence. Le début d‟une
science est redevable à une coupure. Une coupure
absolue et qui constitue un point de non-retour.
Lorsque la chimie se coupe de l‟alchimie, lorsque
l‟astronomie se coupe de l‟astrologie, elles s‟instituent
en tant que sciences. Puis, les progrès dans la discipline nouvelle se font par des rectifications permanentes qui sont assimilées à des ruptures.
Il me semble qu‟en ce qui concerne l‟adolescence, le Pr Gutton ait surtout été intéressé de nous
décrire phénoménologiquement ce qui s‟y passait. Il a
voulu faire un sort à l‟expression « point de lendemain »,
qui est le titre d‟une nouvelle de Vivant Denon
(1777). Il en a même fait une sorte d‟emblème. Ce qui
a eu au moins pour effet que la plupart d‟entre vous
se soit procurée l‟éd. Folio de cette nouvelle enchanteresse. D‟ailleurs, dans les entretiens qu‟il nous a
accordés en marge du Congrès il a également insisté
sur l‟atmosphère de la nouvelle qui conduit le lecteur
(sur les pas du héros) d‟enchantement en enchantement. Quant au Pr Chamoun, c‟est sur le plan épistémologique, me semble-t-il, qu‟il a voulu se placer. Ce
n‟est assurément pas l‟expérience clinique qui lui fait
dire que les processus psychologiques sont continus.
Dire cela est une option épistémologique. Les « processus psychologiques » n‟ont pas d‟autre mode
d‟existence que de figurer dans le discours des psychologues. Les notions de latent et de manifeste
auxquels le Pr Chamoun a eu également recours appartiennent au même mode d‟être. C‟est ce qu‟on
nommait dans le temps des êtres de raison.
Revenons maintenant à notre problème particulier. Comment envisager la psycho-sexualité humaine ? Si on veut la penser dans le cadre d‟une
psychologie du développement, on est forcé de la
considérer dans un déroulement temporel. Mais le
(*) Ce terme est pris ici en un sens absolument métaphorique
ou élargi, et sans aucun privilège donné au verbal. [Note de
Jean Laplanche]
Ne vous impatientez pas. Nous ne pouvons
faire mieux en ces questions que de proposer des
modèles de compréhension et d‟en changer suffisamment fréquemment pour que notre langage ne se
sclérose pas et ne se transforme en scolastique et en
logomachie. Je n‟aime pas à citer Bachelard à l‟appui,
mais c‟est comme une fatalité aujourd‟hui qu‟il me
revienne constamment à l‟esprit. Tant pis. Eh bien,
c‟est lui qui faisait remarquer avec pertinence que le
concept glisse constamment vers l‟image, qu‟on ne se
débarrasse pas facilement de l‟imaginaire, et que le
problème est d‟en faire un usage réglé, autrement dit,
de ne pas être dupe des images qui se donnent pour
des concepts 17. Et il ne parlait que des sciences
dures. Vous voyez qu‟en ce qui nous concerne il faut
en prendre notre parti sans trop murmurer. Je vous ai
proposé des images : la chronologie, la commode, le
régime-moteur, le dialecte... Je vous les ai proposées
comme des béquilles, des béquilles pour soutenir
mon discours et... votre attention. Nous avançons en
claudiquant, certes ! Mais ne vous y trompez pas, ce
qui importe ce n‟est pas de claudiquer, c‟est d‟avancer.
15
Coupure, rupture,
continuité
Voici une autre remarque encore, asservie à la
même fatalité de tout à l‟heure. Apparemment, il
s‟agit d‟un problème d‟ordre épistémologique. En présence d‟un « développement » quel qu‟il soit, faut-il
envisager de le décrire suivant un modèle de représentation qui privilégie la continuité ou celui qui
privilégie les discontinuités ?
Prenons un exemple concret.
Au 1er Congrès International de Psychologie qui
s‟est tenu ici au Palais de l‟UNESCO en avril dernier,
vous vous souvenez, je pense, que pour décrire ce qui
se passe à l‟adolescence le Pr Gutton avait insisté sur
Cf. Olivier Roy, Le Nouvel esprit scientifique de Bachelard,
Commentaire, Éditions Pédagogiques Modernes, 1979, p. 15.
On trouvera cet échange ici-même, pp. 145-151 et pp.
155-157, respectivement.
17
18
24
tout est de savoir ce qu‟on gagne à l‟envisager ainsi. Il
n‟y a de pire plaie dans les sciences que le réalisme.
Le réalisme, en psychologie du développement, c‟est
toujours la même histoire, c‟est la merveilleuse ascension du mont Everest 19. Allez, encore un effort,
nous sommes arrivés à tel stade, nous sommes parvenus à tel autre stade, courage, il nous reste tel stade à
atteindre, ou tel autre, pour conquérir enfin le sommet. Tout ce que nous raconte Piaget, par exemple, à
propos du développement rentre dans ce schème
éculé. Pour corser les choses, et c‟est ce à quoi Piaget
n‟a jamais songé (il faut lui rendre au moins cette
justice), on introduit des épreuves, on introduit des
dire straits Ŕ du nom du fameux groupe de rock Ŕ et
on nous fait trembler lorsqu‟il faut franchir tel ou tel
passage dangereux. Beaucoup de psychanalystes sont
passés maîtres dans l‟art de nous faire trembler devant une mère insuffisamment bonne-à-tout-faire, un
père plus ou moins absent à lui-même ou aux autres,
et une triangulation mal fichue qui vous cravate à
mort par traîtrise. J‟espère qu‟avec vous ça ne prend
pas et, comme dans la bonne vieille chanson française : tout ça n’vaut pas un clair de lune à Maubeuge....
Pour ma part, je ne souhaiterais pas que la plurivocité de la sexualité infantile soit ramenée au récit de
l‟escalade du mont Everest. Je préfère que l‟on envisage un certain nombre de régimes de fonctionnement sans avoir à les classer hiérarchiquement. Je
pense aussi qu‟à n‟importe quel âge, du plus précoce
au plus tardif, tous ces régimes de fonctionnement
sont opérationnels. Prenons un exemple, le fonctionnement dit de la période de latence. Ce n‟est là
qu‟une appellation. Et cette appellation n‟a pas
d‟autre sens, n‟a pas d‟autre importance que de nous
indiquer que c‟est chez les enfants âgés de 5 à 10 ans
que ce régime de fonctionnement de la sexualité
infantile a pu être découvert, Ŕ peut-être parce qu‟il
s‟observe le mieux à cet âge, ou qu‟il y est prépondérant. Mais je ne vois pas pourquoi ce régime ne
peut pas être opérationnel d‟une manière ou d‟une
autre aussi bien avant qu‟après.
Oui, vous avez raison, d‟un régime de la sexualité infantile à un autre je ne vois pas de continuité
possible. L‟un n‟est pas l‟autre. L‟un ne s‟intègre pas
dans l‟autre. Qu‟en est-il de l‟adolescence ? J‟avoue
que pour moi l‟adolescence doit pendant longtemps
encore être décrite de manière phénoménologique.
C‟est une période très mystérieuse encore, terriblement mystérieuse. J‟ai comme le pressentiment qu‟il
s‟y produit une sorte de séisme, de basculement effroyable, un grand chambardement. Une grave coupure, une faille par glissement de terrain. Voilà les
images qui me viennent à l‟esprit à partir de l‟écoute
de mes analysants adultes. Même pour les jeunes de
20/25 ans, l‟évocation sur le divan de la période de
l‟adolescence Ŕ si proche encore dans le temps Ŕ est
d‟une difficulté extrême. L‟enfance affleure facilement à leurs lèvres, mais l‟évocation de l‟adolescence
est laborieuse et délicate. Il y a beaucoup d‟archaïque
à l‟adolescence... tel est mon sentiment.
III.
Défaillances & avanies
16
Là où ça
tourne court
Après cette 1ère série de remarques, en voici une
autre. La 2de série sera beaucoup plus critique, plus
véhémente. Je vais m‟occuper des défaillances de
Freud dans son approche de la sexualité infantile. Et
plutôt que de parler de défaillances, il faudrait peutêtre les nommer des avanies, car ces défaillances sont
presque des insultes faites à la clinique.
Les ratages, ou, comme on le dit mieux en anglais, les shortcomings, c‟est-à-dire là où ça tourne court...
les shortcomings de Freud procèdent tous d‟une même
source identifiable. On en a donné différentes dénominations, Ŕ peu importe ! Pour Sulloway, Freud est
un crypto-biologiste. Et il a parfaitement raison. Le
Pr Laplanche ne cesse de dénoncer le fourvoiement
biologique de Freud à propos de la psycho-sexualité.
Et Antoine Sarkis et moi-même, nous parlons de la
Folie-Tristan de Freud, autrement dit de sa passion
ravageante pour Fließ. Malgré ces formulations apparemment si différentes, tout cela revient au même.
Le mont Everest est situé dans l‟Himalaya (Tibet). Il
culmine à 8846m. Edmund Hillary et Tensing Norgay furent les premiers à atteindre son sommet en 1953.
19
25
Tout à l‟heure j‟ai souligné l‟absence de théorie
psychanalytique des perversions sexuelles chez Freud
en 1905. Il faut ajouter maintenant quelque chose de
plus. Cette absence n‟est pas un manque, ce n‟est pas
un oubli advenu par inadvertance. Je dois maintenant
ajouter qu‟il n‟était pas possible de concevoir une
théorie psychanalytique des perversions sexuelles
dans le cadre épistémologique des Trois Traités. Dans
le vocabulaire de Bachelard il y avait là un obstacle
épistémologique pour ce faire. Je ne suis pas un adepte
de l‟épistémologie bachelardienne, et je n‟aime pas
utiliser ses catégories parce que je n‟adhère pas du
tout au socle idéologique dont ils tirent leur substance, et qui est le culte des sciences dures et du
progrès civilisateur dont on prétend qu‟elles seraient
la promesse. Je suis sensible à ce phénomène de
dégradation auquel les sciences dures ont donné un
malheureux essort. Tant que l‟esprit pratique seul
avait inspiré les inventions techniques, celles-ci
étaient au service du bien-être. Mais lorsque les
sciences dures se sont mises de la partie pour accélérer le soi-disant ‟‟progrès‟‟ technique, c‟est la
pollution qui en est résultée. Ŕ Beurk !
Puisque c‟est par une sorte de fatalité (que je
m‟explique mal) que le bachelardisme me vient constamment à l‟esprit aujourd‟hui, faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Conservons donc cette idée
d‟un obstacle, tout en sachant qu‟un obstacle n‟est
pas inamovible, qu‟il peut toujours être escaladé ou
contourné. On peut aussi le dynamiter, on peut également y percer un tunnel. Il est remarquable, par
exemple, comme le souci clinique de Freud, qui fut
son souci majeur, l‟a poussé à plusieurs reprises et
comme malgré lui à faire des trouées à travers son
préjugé biologistique. Mais il n‟a jamais renoncé à son
préjugé. À témoin, le texte même des Trois Traités.
Depuis 1905 (date de la première édition) jusqu‟à
1924 (date de la dernière édition remaniée), il a remanié son texte quatre fois. Et à chaque fois il a accentué et non pas estompé l‟aspect de science-fiction
(comme il mérité d‟être qualifié) de son biologisme.
Ex. la libido Ŕ substance chimique Ŕ et autres élucubrations de même farine.
Quel était donc ce cadre épistémologique des
Trois Traités qui Ŕ en 1905 Ŕ faisait obstacle à une
possible formulation d‟une théorie psychanalytique
des perversions sexuelles ? Il faut se reporter à la
seconde partie de la « Récapitulation » pour en trouver
un exposé suivi et bien articulé. C‟est là que Freud
expose le cadre général où se place sa réflexion, et ce
cadre est justement une conception (pseudo-) biologique du développement psycho-sexuel. Ce cadre
pseudo-biologique de haute fantaisie a de graves conséquences et de graves retombées, que je voudrais
vous faire toucher du doigt en passant au crible de la
critique les notions d‟étayage, de zone érogène,
d‟auto-érotisme, et de satisfaction.
17
La satisfaction
Avec cette histoire de plaisir et de satisfaction,
incontestablement Freud est en panne d‟idées. À telle
enseigne que le passage le plus faiblard du livre, le
seul passage véritablement ennuyeux et où Freud
semble errer sans rémission (à quelque chose près
évidemment), c‟est celui qu‟il consacre au problème
de l‟excitation sexuelle et qui se trouve au 3ème Traité
[Folio, pp. 151-157]. Tous les auteurs qui se sont préoccupés de prendre au sérieux la Triebelehre de Freud
y ont considéré cette définition du but de la pulsion
comme le maillon le plus faible de la doctrine et y ont
appliqué sans hésitation leur maillet : Lacan (1964),
Laplanche (1984), Widlöcher (1984), etc.
Pour ma part je ne donne pas cher des abstractions de la Triebelehre freudienne (poussée, source,
but, objet), ni de tout cet appareil vieillot de sa
métapsychologie, avec ses points de vue topique,
dynamique, économique, structural et/ou génétique.
Il ne faut pas prendre tout cela trop au sérieux. C‟est
de l‟ordre du gadget, Ŕ je veux dire par là que c‟est
utile tant qu‟on s‟en amuse. Ce qui m‟intéresse c‟est la
sexualité infantile, et rien ne me paraît plus éloigné de
la sexualité infantile que le fait de lui assigner pour
but la satisfaction. Il faut être drôlement frappé pour
le faire. Et je ne crois pas que Ferenczi a pu rattrapper le coup de quelque façon en disant qu‟elle serait
de l‟ordre de la satiété [Psychanalyse 4, p. 134]. Non,
vraiment tout cela est insatisfaisant, et à tel point
qu‟on finit par être guidé malgré soi vers la bonne
solution. Tout porte à croire justement que la sexualité infantile est de l‟ordre de l‟insatisfaction !
26
Suivez un enfant dans ses occupations. Dès qu‟il
en tire une jouissance, c‟est-à-dire dès que cette occupation est contaminée par la sexualité (notez bien
qu‟il bave à ce moment-là, ou qu‟il a l‟air complètement shooté, en extase), il la répétera et la répétera
sans cesse. Jusqu‟à quand ? Ŕ Sans fin, vous dis-je.
Alors ? Ŕ Alors ça peut continuer longtemps, ça peut
continuer toujours, c‟est sans fin et c‟est terrible
comme le supplice de Tantale. Mais encore ? Ŕ Eh
bien, dans le meilleur des cas un adulte passera par là.
Il aura pitié de l‟enfant. Il lui rendra service. Il... Non,
je laisserai ma phrase en l‟air... Vous verrez tout à
l‟heure ce que c‟est que ce service que l‟adulte peut
rendre à l‟enfant. Patience, vous serez assez édifiés.
ponsables de son manque de cœur à aller au bout de
son idée. Il a tort de circonscrire les zones érogènes
au corps propre lors même que la notion de corps
propre est encore dans les limbes. De toute façon, on
peut jouir ailleurs que dans son corps, on peut jouir
sur le corps de la mère. Voici un dialogue que je ne
résiste pas à vous rapporter :
Ŕ Elle : N‟avez-vous rien remarqué ?
Ŕ Lui : Et que dois-je avoir remarqué ?
Ŕ Elle : Regardez mes yeux ! J‟ai maintenant des yeux
verts. Ça vous plaît ?
Ŕ Lui : Oui, c‟est pas mal. Et alors ?
Ŕ Elle : J‟ai mis des lentilles de contact de couleurs... Ma
mère a toujours voulu avoir une fille aux yeux verts !
Autant qu‟il m‟en souvienne, cette jeune dame,
mère de famille, avait trente ans passés de quelques
années. Elle continuait de plus belle à jouir sur le
corps de sa mère et n‟avait dans la vie pas vraiment
de plus grande satisfaction. Mais on peut jouir ailleurs
que sur son propre corps et ailleurs que sur le corps
de la mère. En fait, on peut jouir n‟importe où selon
le régime primaire de la sexualité infantile. Par définition, la jouissance selon le régime primaire de la
sexualité infantile est une jouissance délocalisée. En
voici un exemple extraordinaire : Bergotte a joui sur
un tout petit pan de mur jaune à en mourir, le petit
pan de mur jaune de la Vue de Delft de Vermeer.
Proust attribue d‟ailleurs à son Bergotte une expérience personnelle. C‟est Proust qui aimait ce petit
pan de mur jaune au point de chavirer en le regardant, et de tomber dans les pommes. On sait
également que c‟est la dernière chose à laquelle il eût
mis la main avant de mourir : réécrire encore une fois
ce passage de son œuvre. Il y tenait. On y retrouve
quelques uns des thèmes constitutifs de l‟état mental
des mourants que j‟ai naguère catalogués, comme la
vision panoramique, la relation d‟objet nostalgique,
l‟ingestion d‟un aliment bénéfique ou nocif, la trop
fameuse balance du jugement dernier, etc. 20
18
L’étayage
La notion d‟étayage est une autre notion qui mérite de subir le feu purificateur d‟une critique vigoureuse. Telle que cette notion est conçue par Freud,
elle est mise la plupart du temps au service d‟une
conception du développement endogène, biologique,
solipsiste, de la sexualité de l‟être humain. En conséquence, elle scotomise le rôle de l‟autre Ŕ et de l‟autre
adulte Ŕ auquel Freud, dans ses moments de lucidité,
ne manque pas d‟attribuer la primauté. Mais comment échapperait-il lui-même à son autre, à l‟amour
de Fließ, à bio-Fließ ?
Allez, je renonce à en dire davantage, me contentant de renvoyer aux nombreuses analyses du P r
Laplanche que vous connaissez bien, ainsi qu‟à une
étude judicieuse, malicieuse, et ô combien érudite,
concoctée par Jeffrey Mehlman en hommage à notre
Maître au colloque de Montréal (1992).
19
Les zones
érogènes
Revenons derechef à la notion de zones érogènes. Il serait injuste d‟incriminer aveuglément l‟influence déletère de bio-Fließ à tout bout de champ.
Freud a eu beau éparpiller les zones érogènes, il n‟a
fait en réalité que les rassembler sur le corps propre.
Le réalisme naïf de sa formation médicale ou son
allégeance au scientisme de son époque seraient res-
Cf. Amine Azar (1991), « Speculum vitæ sive mortis... »,
(1993a) « Le délire lucide de Descartes moribond »,
(1993b) « Requiem pour Monsieur Bob‟le », (1994) « Le levain de la nostalgie en fin de vie », etc. Ŕ On a reproduit
20
27
Lorsqu‟on a cherché à remplacer la notion de
zone érogène par la notion de lieux du corps on a
commis un contre-sens dirimant. On est revenu en
arrière. La notion de lieux de jouissance (qui rappelle
non sans malice les lieux d‟aisance) permet d‟éviter ce
contre-sens qui consiste à faire entrer prématurément
en scène le corps propre, dont on n‟a encore que
faire. En tout cas, j‟aimerais assez que vous preniez
au comptant ceci : les zones érogènes courent le
monde ! Suivez Stendhal ou Freud lorsqu‟ils parcourent l‟Italie 21. Toute une industrie fleurit sur les
zones érogènes du monde et exploite diligemment ce
fonds de commerce inépuisable : le tourisme. Et partout on lui consacre des ministères, au point que c‟est
devenu la vraie religion universelle. Interrogez partout la population active, on vous répondra partout la
même chose : les vacances, c‟est super-sacré !
Freud s‟est enferré dans son erreur à propos de
l‟auto-érotisme et des zones érogènes lorsqu‟il a pris
connaissance des Mémoires du Président Schreber, un
psychotique. Les jouissances innommables du Président Schreber sont effectivement confinées à des
lieux du corps. Et le Président nous les décrit avec un
raffinement insupportable. Ŕ Mais quel rapport avec
la sexualité infantile ? C‟est que Freud n‟avait à l‟époque d‟autres outils dans son approche des perversions sexuelles et des troubles mentaux que les notions de régression et de fixation lesquelles, maniées
maladroitement, l‟ont conduit à dresser un schéma
pour une psychologie du développement de pure
fantaisie 22. Épaulé par Jung et par Karl Abraham, il
s‟est complètement enferré dans cette erreur étiopathogénique, entraînant après lui tête baissée la gente psychanalytique dans son ensemble. Seule une ap-
proche étio-pathogénique de type structuraliste a pu
préserver quelques psychanalystes de cette erreur 23.
Je n‟en ai pas fini avec les zones érogènes. C‟est
un gros morceau. Écoutez encore ceci. Dans l‟acception courante, il y aurait quelques zones privilégiées :
les zones orale, anale, génitale, cutanée... Fort bien. Je
ne veux pas trop chipoter là-dessus. Admettons
encore que cette vieille histoire de stades est réglée en
faveur de la notion d‟organisation. Au lieu du stade
oral, nous aurions donc une organisation orale de la
libido. Eh bien, voyez-vous, cela ne me satisfait pas
encore. Je réclame un effort de clarification supplémentaire. Prenons la bouche en tant que zone du
corps. C‟est une muqueuse, et aucun psychanalyste
d‟hier et d‟aujourd‟hui ne ferait de difficulté pour
admettre que la bouche est le point focal de l‟organisation érotique orale. Très bien. Je pose maintenant
cette question aussi simple que déconcertante : qu‟en
est-il de la bouche qui profère des injures ? Cette
bouche appartient-elle à l‟érotisme oral ? Je précise
ma question. La bouche dont il s‟agit profère des
injures de nature ordurière. Alors ? C‟est au cours de
discussions avec Pauline Balaa Ŕ qui effectue des
recherches d‟injurologie Ŕ que ce cas de figure s‟est
imposé à nous. Et la réponse a été inéluctablement
celle-ci. Dans un pareil cas la bouche est évidemment
sous la domination de l‟érotisme anal ! Car la bouche
qui émet des injures ordurières fonctionne comme si
c‟était un sphincter anal. Ŕ De cela aussi il faut tenir
compte lorsqu‟on discute des zones érogènes.
20
Auto-érotisme
& masturbation
Nous devons partir du corps plein sans organes,
ainsi que le suggèrent Deleuze & Guattari. C‟est inévitable. Et il faut leur être reconnaissants de nous
l‟avoir rappelé à si bon escient. Ŕ Merci. La jouissance
plus loin le texte de Proust dans un encart [ À la recherche du
temps perdu, éd. Bouquins, tome 3, pp. 156-157 ].
21 C‟est avec raison que Magherini (1990) a forgé l‟expression de « syndrome de Stendhal ».
22 Sigmund Freud (1911c), « Le cas Schreber », OCF, 10,
pp. 282-285. On trouve exposé là le schéma du choix
d‟objet selon les prétendus quatre stades suivants : autoérotique, narcissique, homosexuel, et enfin (!) hétérosexuel.
Ŕ La conquête de l‟Everest derechef.
Cette question a été problématisée avec finesse par
Bernard Brusset in (1992) Le Développement libidinal, Paris,
PUF, Qsj, et (1994) « Théorie du développement et paradigme de la névrose », in Daniel Widlöcher (dir.), Traité de
Psychopathologie, Paris, PUF, pp. 653-686. Voici ce que Lacan
disait du développement : « ...cette ornière que j‟appelle le
développement, et qui n‟est qu‟une hypothèse de la
maîtrise », in Encore (chap. V, §2), p. 52.
23
28
du corps plein sans organes est une jouissance détraquée de flux et de coupures de flux de toute sorte.
Lorsque des organes viennent se greffer sur le corps
plein comme des médailles sur un plastron, c‟est à un
autre régime de jouissance que nous avons affaire.
Car il faut bien le dire, le redire et le répéter sans
cesse, l‟auto-érotisme n‟est pas un temps premier.
Quand Freud enveloppe tous les régimes de la sexualité infantile dans cette tunique de l‟auto-érotisme, et
quand il confond jouissance, auto-érotisme et masturbation, il ne rend pas service à sa cause. Il en est le
premier fossoyeur. Allons-y pas à pas sans Bata 24, Ŕ
pieds nus sur cette terre sacrée.
On peut estimer, tout d‟abord, que c‟est là un
point acquis depuis 1964. Depuis l‟étude célèbre de
Laplanche & Pontalis sur les fantasmes (dernière
partie). Quelques années plus tard, dans sa première
conférence canadienne, Laplanche reprendra d‟ailleurs la démonstration en lui donnant toute l‟ampleur
désirable 25. Mais la démonstration peut être refaite à
nouveaux frais en empruntant d‟autres voies, Ŕ celles
justement de l’Anti-Œdipe. L‟auto-érotisme appartient
à ce temps second de clivage, à cette Spaltung qui
nous divise d‟avec nous-mêmes définitivement, irrémédiablement. Avant même de commencer à parler,
la différenciation de notre corps en organes de préhension (bouche, main), de vision, de gustation, etc.,
en tout cet équipement qui sert à ce que Freud a dénommé à l‟origine la pulsion d‟emprise, eh bien c‟est
tout cet équipement qui nous sépare irrémédiablement d‟avec nous-mêmes.
Remarque incidente. Si la notion de pulsion doit
désigner quelque chose qui se trouve là avant la constitution de l‟appareil psychique, il n‟existe pas en ce
sens quelque chose comme une pulsion d‟emprise. Et
il vaut mieux parler (comme le fait Roger Dorey)
d‟une relation d‟emprise plutôt que d‟une pulsion
d‟emprise 26. Et l‟on peut dire que la relation d‟emprise est la matrice de toute relation d‟objet, et en particulier de toute innovation technique. La science procède de la raison impure, tandis que la technique procède de la pulsion d‟emprise.
Autre remarque. Faut-il assimiler, aussi allègrement que le fait (trop souvent) Freud, auto-érotisme
et masturbation ? Ce serait bien le comble de la confusion. Il existe une spécificité de la masturbation de
l‟adolescent que Freud reconnaît de temps en temps
et décrit avec une grande finesse, comme dans son
fragment d‟auto-analyse intitulé (1899a) « Sur les souvenirs-couverture ». Ou bien dans cette importante note
ajoutée par Freud à la 4ème édition des Trois Traités sur
la Sexualtheorie (1920) et que nous avons lue ensemble
avec émerveillement tout à l‟heure [Fo 169-170].
Chez l‟adolescent (le garçon), la masturbation
est une humiliation, c‟est sa manière de se faire honte. A-t-il raté une entrevue, une interro, un exam ? at-il reçu une quelconque rebuffade ? a-t-il égaré du
fric ? s‟ennuie-t-il ? « Eh bien, allons nous branler ! », se
dit-il. Il y a un certain type de branlette lié pour l‟adolescent à une situation d‟échec. Lui, que les remontrances et les réprimandes mettent en fureur, surtout
quand elles proviennent d‟une figure institutionnelle
d‟autorité, il va se branler. Se branler équivaut alors à
une admonestation. Mieux, la masturbation est une
mortification que l‟adolescent s‟inflige. C‟est comme
s‟il se disait, et parfois il se le dit vraiment : « Pauvre
con ! Voilà tout ce dont tu es capable, espèce de vaurien, de
looser, de branleur. Tu n’es vraiment pas capable d’autre chose.
Tu n’es capable que de te branler. » Il se mortifie à contempler ce jet de sperme répandu en pure perte, qui
ne fait plaisir à personne, qui ne réjouit personne. Ce
n‟est pas pour rien que la phrase typique de l‟adolescent est : « Je m’en branle ».
Allusion au slogan publicitaire pour les chaussures de la
marque tchèque “BATA” : Pas un pas sans Bata. (NdlR)
25 Cf. Jean Laplanche (1970), Vie et mort en psychanalyse,
chap. Ier. Dans ce même chapitre Laplanche amorce une
véritable lecture des Trois Traités sur la théorie sexuelle à
l‟orientation de laquelle je suis redevable.
26
24
Les réflexions de Roger Dorey (1981) (1992) et les réflexions contradictoires de Paul Denis (1997) à propos de la
pulsion d‟emprise sont passionnantes. Il y a là un débat
métapsychologique de haute volée comme il y en a rarement chez les psychanalystes. Je me contente d‟en signaler
l‟existence, quitte à y revenir une autre fois.
29
reçoit une savate ou une taloche. On n‟a pas idée de
l‟éloquence de la savate pour les enfants. Consultez
là-dessus Quino et vous serez édifiés 27. La taloche
démultiplie le plaisir ou, plus exactement, elle le
décomplète. Le « laisser aller », le « laisser-faire » est
le plus mauvais service qu‟on puisse rendre à nos
enfants, à l‟enfant embarqué dans le cycle sans fin de
la répétition d‟un plaisir. Une ponctuation est nécessaire, et la taloche est la meilleure. Il faut dire que
depuis notre expulsion du Paradis l‟attrait du fruit
défendu n‟a pas cessé de nous hanter, enfants que
nous sommes ! Mais cela encore demeure superficiel.
Il y a quelque chose de plus profond. Reprenons
l‟exemple de tout à l‟heure. Je vous proposais de
suivre un enfant dans ses occupations ordinaires. Et
je disais que dès qu‟il en tirait une jouissance, c‟est-àdire dès que cette occupation était contaminée par la
sexualité, il allait la répéter sans cesse et que c‟est
aussi terrible que le supplice de Tantale. C‟est un
véritable service qu‟on lui rendrait, à cet enfant, que
d‟y mettre fin. Ŕ Bienvenue la taloche !
Ŕ Je me résume : Le principe de réalité donne
son sens au principe de plaisir. Il le décomplète, comme un complément d‟objet direct.
21
Le principe
de réalité
Nous sommes très en retard, Ŕ je le sais. Nous
avons dépassé le terme convenu de cette séance depuis un moment déjà. Mais je n‟ai pas achevé mon
propos improvisé d‟aujourd‟hui, et je me sens encore
inspiré pour vous retenir cinq minutes de plus, pas
davantage. Comme je n‟en ai rien préparé ni noté à
l‟avance, avouez qu‟il serait bien dommage que ce qui
me reste à dire demeurât dans les limbes. Il me reste
encore un mot à vous dire à propos du principe de
réalité. Ça viendra un peu comme un cheveu sur la
soupe, mais je m‟assure que vous ne regretterez pas
d‟avoir joué les prolongations. D‟autant que vous
aurez le fin mot de la devinette de tout à l‟heure. Le
service qu‟un adulte charitable et philanthrope peut
rendre à un enfant englué dans sa jouissance.
Qu‟est-ce donc que le principe de réalité ? Pour
commencer, cela n‟a absolument rien à voir avec la
réalité. Le principe de réalité est inculqué à l‟enfant
par l‟adulte. L‟enfant abandonné à lui-même n‟est pas
viable. Il se jette dans les précipices, enfonce les
doigts dans les prises du courant, met la main dans le
feu, boit de l‟eau de Javel, etc. Le principe de réalité
advient à l‟enfant grâce à une taloche de l‟adulte, ou
grâce à un simple froncement de sourcils. Le principe
de réalité est entièrement de l‟ordre du symbolique.
Une instance psychique particulière prendra la relève
du doigt, de l‟œil et de la voix de l‟adulte. Elle fait
partie de ce qu‟on dénomme parfois le « Surmoi », et
que je préfère nommer ici : le sournois. Tous ces
impératifs catégoriques qui nous farcissent l‟esprit et
se combattent entre eux, en nous, qui nous prennent
par traîtrise, qui frelatent nos moindres plaisirs, voilà
ce qui représente pour l‟être humain le principe de
réalité. Il n‟y en a pas d‟autre, mes amis.
Il m‟est arrivé il y a quelques temps de vous
donner la formule du sentiment de culpabilité et
j‟avais dit que la culpabilité est le sauf-conduit de la
jouissance. Aujourd‟hui j‟aimerais vous convaincre de
la vertu des taloches. Quelque chose d‟indifférent, ou
d‟agréable ou de simplement plaisant, devient absolument délicieux, irrésistiblement délicieux, lorsqu‟il
provoque une espèce de punition, lorsque l‟enfant
IV.
Coda
22
Nos tâches
Où est-ce que je veux en arriver ? Certainement
pas à flatter le bienheureux Narcisse qui ne sommeille
jamais au fond de nous. De grandes tâches nous
attendent. La sexualité infantile est un grand chantier.
Je n‟ai pas fait beaucoup plus qu‟un peu de déblayage.
Les quatre régimes de jouissance qui constituent suivant moi la sexualité infantile attendent de trouver
leur formule exacte. Et nous ne pouvons pas beaucoup nous fier aux autres. Imaginez un peu ce qu‟ils
feraient, par exemple, du régime dit de la première
floraison de la sexualité. Ils y élèveraient aussitôt un
autel à saint Œdipe, alors que nous le destinons à une
chambre ardente. La première floraison de la sexuaQuino, Mafalda, album n°5 : le monde de Mafalda, Grenoble, Glénat, 1982, pp. 8 et 11, strips réf. 724 et 735.
27
30
lité concerne la distinction des sexes (mais pas encore
l‟identité de genre), et le choix d‟objet incestueux.
Quant au rabattement du choix d‟objet incestueux
sur un quelconque complexe d‟Œdipe, c‟est là une
manœuvre qui ne concerne en rien la clinique. Le
complexe d‟Œdipe est une idéologie politique qui a
un charme fou pour les psychologues trotte-menu.
C‟est une sorte de religion domestique comme le culte des pénates et des termes 28, Ŕ mais sous une forme très dégradée. Une religion domestique que l‟on
pratique en famille, depuis que la famille nucléaire est
venue au monde, c‟est-à-dire depuis l‟Âge Classique.
Vous voyez, c‟est plutôt récent. Le complexe d‟Œdipe est une idéologie politique et il faut le traiter comme tel. Nous n‟en avons que faire en notre domaine,
si ce n‟est de le mettre entre parenthèses comme
nous le faisons de toute espèce d‟idéologie politique.
partiellement le fruit des travaux pratiques effectués
ensemble de longue date Ŕ demeurent insoupçonnées
de la part de nos collègues cliniciens pour la simple
raison qu‟ils ne se posent même pas le problème qui
nous occupe : qu‟est-ce que la Sexualtheorie de Freud
en 1905. Il y a là-dessus de la part de mes collègues
une amnésie totale. Et vous vous êtes rendus compte
par vous-mêmes que les personnes prévenues elles
non plus Ŕ par extraordinaire Ŕ n‟y échappent pas !
Le bon usage de l‟exposé que je viens de faire,
de cette parenthèse au cours de notre travail de lecture et de commentaire sur Les Gradivas (celle de
Jensen, de Freud, de Rachel Bowlby, etc.), est celui
d‟un aide-mémoire, ou, mieux encore, celui d‟une
anti-sèche. Halte-là, je n‟ai pas dit de « pense-bête » !
Il serait souhaitable que quelqu‟un se dévoue pour
transcrire cette leçon improvisée. Et, mettons, tous
les quatre matins, il faudra la relire pour secouer l‟amnésie obligée (nécessaire ?) qui vient constamment
nous fermer les yeux sur la sexualité infantile. Ŕ Merci
d‟avance à celui ou à celle qui voudra bien s‟en charger. Tenez, on lui donnera comme titre quelque chose comme : Vade-mecum sur la sexualité infantile à l’usage
des amnésiques que nous sommes ! J‟en rigole déjà !
Il me reste à vous rappeler avant de nous quitter
l‟objectif que j‟ai eu en vue. Mon 1 er pari était le suivant : si nous en savons si peu sur la psycho-sexualité, et si nous connaissons si mal la sexualité féminine, c‟est que le fondement était mal assuré. Et le
fondement c‟est la sexualité infantile. Mon 2 nd pari
était le suivant : au-delà de la vulgate psychanalytique
actuelle concernant la sexualité infantile, il fallait faire
retour aux fondements freudiens de 1905, conquis de
haute lutte sur les déboires cliniques de la décennie
antérieure. C‟est ce travail que nous avons effectué
ensemble méthodiquement et dont j‟ai voulu aujourd‟hui dresser le bilan avec vous.
À quoi sommes-nous parvenus ? Nous sommes
parvenus à une thèse fort curieuse, ou plutôt à une
double thèse. Premièrement, nous en sommes arrivés
à concevoir les psycho-sexualités infantile et adulte
comme deux niveaux totalement hétérogènes. La
sexualité adulte nous est apparue tout univoque, relevant du modèle idéal charrié par le discours courant,
alors que la sexualité infantile nous est apparue relever de l‟ordre de la jouissance des corps. Deuxième-
23
Au revoir !
Assez ! Stop ! Terminus, tout le monde descend.
Et hop, et hop ! la leçon d‟aujourd‟hui est finie. Nous
ne ferons pas autre chose. Vous voyez cependant le
nombre de choses que nous avions à dire et ce que
j‟avais à vous rappeler à propos de la sexualité infantile, Ŕ mis à part ce que croient en savoir doctement
les psychanalystes amnésiques d‟hier et d‟aujourd‟hui.
Le parcours d‟aujourd‟hui a été fort simple. Je le
résume. Il s‟agissait d‟accéder au cœur de la Sexualtheorie de Freud, ce qui ne veut rien dire d‟autre que
de pénétrer dans le laboratoire de la pensée freudienne pour lire intelligemment le 2ème Traité consacré
à la sexualité infantile tel qu‟il a été rédigé en 1905.
J‟ai préparé cette incursion dans le 2ème Traité par une
excursion dans le 1er et le 3ème. Puis nous nous sommes occupés du 2ème Traité à partir du modèle réduit
que nous en a offert Freud dans sa « Récapitulation ».
Après quoi j‟ai présenté une 1ère série de remarques
pour tenter de tirer vers le haut certaines thèses freudiennes. Cette 1ère série de remarques a été suivie
d‟une 2de série de remarques, cette fois plus critiques,
visant à dénoncer les défaillances de la pensée de
Freud en 1905. Toutes ces ‟‟découvertes‟‟ Ŕ qui sont
28
Cf. Fustel de Coulanges (1864), La Cité antique.
31
AZAR, Amine (& Co.)
2000
« La récapitulation des thèses de la Sexualtheorie de
Freud », in ’Ashtaroût, cahier hors-série n° 4, 9bre
2000, pp. 37-48.
ment, à son tour la sexualité infantile s‟est révélée à
nous de nature plurivoque, comprenant plusieurs régimes de jouissance qui se côtoient, se chevauchent,
se succèdent en ordre dispersé, et se perpétuent la vie
durant. Il a été possible de faire provisoirement l‟hypothèse de quatre types de régimes de jouissance différents. Et nous avons laissé pour un travail ultérieur
la tâche de mettre à l‟épreuve cette catégorisation et
de mettre en formules chacun de ces types.
Ŕ À samedi prochain, si vous le voulez bien.
Attention, notez-le bien, notre réunion du mercredi
est dorénavant déplacée au samedi.
AZAR, Amine, & SARKIS, Antoine
1994
Freud, parties carrées, avec un « éloge de l‟impertinence » par Jean Laplanche, Nice, Z‟éditions,
in-8°, 223p. [Pour les relations Freud-Fließ.]
BACHELARD, Gaston
1934
Le Nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, «Nouvelle
Encyclopédie Philosophique», 19669, in-12, 183p.
1938
La Formation de l’esprit scientifique, contribution à une
psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin,
19707, in-8°, 257p.
1951
L’Activité rationaliste de la physique contemporaine,
Paris, Collect. 10/18 n°1161, 1977, in-12, 311p.
___________________________
BRAY, B., & LANDY-HOUILLON, I. (dir.)
1983
Lettres portugaises [1669], Lettres d’une Péruvienne
[1747], et autres romans d’amour par lettres, Paris, GFFlammarion n°379, in-12, 407p.
RÉFÉRENCES
ABÉLARD, Pierre
1992
Lamentations, Histoire de mes malheurs, Correspondance
avec Héloïse, traduit du latin et présenté par Paul
Zumthor, note musicologique de Gérard Le Lot,
Bruxelles (Belgique), Babel n°52, in-12, 285p.
BRUSSET, Bernard
1992
Le Développement libidinal, Paris, PUF, Qsj n°2695,
in-12, 128p.
1994
« Théorie du développement et paradigme de la
névrose », in Daniel Widlöcher (dir.), Traité de
Psychopathologie, Paris, PUF, 1994, pp. 653-686.
ARBISIO-LESOURD, Christine
1997
L’Enfant de la période de latence, Paris, Dunod, «Psychismes», in-8°, 290p.
CHAMOUN, Mounir
2000
« Revendication juvénile et innovation sociale, Ŕ
réplique improvisée à l‟intervention improvisée
du Pr Gutton », in Premier Congrès International de
Psychologie : violence, addiction & adolescence (Beyrouth, Palais de l‟UNESCO Ŕ 7, 8, 9 avril 2000.
(Actes sous presse). Le début de cette conférence
est donné ici-même, in ’Ashtaroût, cahier horssérie n° 4, novembre 2000, pp. 155-157.
AZAR, Amine
1991
« Speculum vitæ sive mortis, du deuil et de quelques
états connexes, suivi d‟un dossier documentaire »,
in Annales de Psychologie et des Sciences de l’Éducation,
Université Saint-Joseph de Beyrouth, années
1991-1992, volume 7-8, pp. 17-48.
1993a « Le délire lucide de Descartes moribond », in
L’Évolution Psychiatrique, 1993, tome 58, fascicule
3, pp. 563-573.
1993b « Requiem pour Monsieur Bob‟le », in Annales de
Littérature Française, Université Saint-Joseph de
Beyrouth, années 1993-1994, volume 11-12, pp.
81-104.
1994
« Le levain de la nostalgie en fin de vie sida », in
Psychanalyse à l’Université, juillet 1994, tome 19,
n°75, pp. 3-41.
2000
« La sémiothèque de l‟hystérie », in ’Ashtaroût, cahier hors-série n° 4, novembre 2000, pp. 66-99.
DELEUZE, Gilles, & GUATTARI, Félix
1972 Capitalisme et schizophrénie : L’Anti-Œdipe, nouvelle
édition augmentée d‟un appendice, Paris, éd. de
Minuit, collection «Critique», in-8°, 1975, 496p. et
3 pl. [Réédition, Tunis, éd. Cérès, collection «Idéa»
nos 42 & 43, in-12, 2 vol., 1995, 497p.]
1980 Capitalisme et schizophrénie : Mille plateaux, Paris, éd.
de Minuit, collection «Critique», in-8°, 645p. avec
15 illustr.
32
DENIS, Paul
1997 Emprise et satisfaction, les deux formants de la pulsion,
Paris, PUF, «Le Fil Rouge», in-8°, 262p.
GOLSE, Bernard (& collab.)
1985
Le Développement affectif et intellectuel de l’enfant, Paris,
Masson, « Médecine & Psychothérapie », 3ème éd.
(1992), 6ème tirage (1998), in-8°, VIII+307p.
DOREY, Roger
1981
« La relation d‟emprise », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, automne 1981, n°24, pp. 117-140.
1992
« Le désir d‟emprise », in Revue Française de Pyschanalyse, 1992, tome LVI, pp. 1423-1432.
GUTTON, Philippe
2000
Intervention improvisée sur « L‟Adolescent &
l‟objet de l‟addiction » in Premier Congrès International de Psychologie : violence, addiction & adolescence
(Beyrouth, Palais de l‟UNESCO Ŕ 7, 8, 9 avril
2000. (Actes sous presse). Ŕ Cette intervention est
donnée ici-même, in ’Ashtaroût, cahier hors-série
n° 4, novembre 2000, pp. 145-151.
FREUD, Sigmund
1899a « Sur les souvenirs-couverture », in Névrose, Psychose, Perversion, Paris, PUF, 1967.
1900a Traumdeutung. (Trad. française, Paris, PUF, 1967).
1905d Trois Traités sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard,
Folio-Essais n°6, 1985, in-12, 215p. [= Fo]
1905e Le cas Dora, in Cinq Psychanalyses, Paris, PUF.
1908c « Les théories sexuelles infantiles », in La Vie
sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 14-27.
1908d « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », in La Vie sexuelle,
Paris, PUF, 1969, pp. 28-46.
1910c Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris,
Gallimard, collection Folio-Bilingue n°16, in-12,
1991, 287p. et pl. coul.
1911c Le cas Schreber. OCF, tome 10.
1914f « Sur la psychologie du lycéen », in Résultats, Idées,
Problèmes, tome I, Paris, PUF, 1984.
1920g Au-delà du principe de plaisir. (PBPayot)
1950a Lettres à Wilhelm Fließ. (Trad. franç. sous le titre
La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1954).
1960a Brautbriefe. (Trad. française in Correspondance, Paris,
éd. Gallimard, 1966.)
1995
La Première théorie des névroses, préf. de J. André,
Paris, PUF, «Quadrige» n°195, in-8°, XVIII+186p.
KAZAN, Élia
1951
A streetcar named desire (Un tramway nommé désir),
avec Vivien Leigh et Marlon Brando, d‟après la
pièce de Tennessee Williams, 2h02 en film.
LACAN, Jacques
1959
« D‟une question préliminaire à tout traitement
possible de la psychose », in Écrits, Paris, Seuil,
1966, pp. 531-583.
1964
Le Séminaire, livre XI : les quatre concepts fondamentaux
de la psychanalyse, Paris, Seuil, rééd. collect. PointsEssais n°217, 1990, in-12, 316p.
1972-73 Le Séminaire, livre XX : Encore (1972-1973), Paris,
Seuil, 1975, in-8°, 139p.
LAPLANCHE, Jean
1970
Vie et mort en psychanalyse, suivi de Dérivation des
entités psychanalytiques, Paris, Flammarion, Champs
n°25, in-12, 1977, 219p.
1984
« La pulsion et son objet-source, son destin dans
le transfert », repris in La Révolution copernicienne
inachevée, Paris, Aubier, 1992, pp. 227-242.
1987
Nouveaux fondements pour la psychanalyse Ŕ La
séduction originaire, Paris, PUF, «Quadrige» n°174,
petit in-8°, 1994, 207p.
1989
« Temporalité et traduction, pour une remise au
travail de la philosophie du temps », repris in La
Révolution copernicienne inachevée, Paris, Aubier, 1992,
pp. 317-335, et débat pp. 337-352.
1991
« Le temps et l‟autre », repris in La Révolution copernicienne inachevée, Paris, Aubier, 1992, pp. 359-384.
1993a « Court traité de l‟inconscient », in Nouvelle Revue
de Psychanalyse, 1993, n°48, pp. 69-96.
1993b Le Fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud,
Le Plessis-Robinson, «Les Empêcheurs de Penser
en Rond», in-12, 122p. Nouvelle éd. sous le titre :
La Sexualité humaine, biologisme et biologie, suivi de la
FUSTEL DE COULANGES, Numa Denis
1864
La Cité antique, Paris, Flammarion, coll. Champs
n°131, in-12, 1996.
GOLSE, Bernard
1995
«La naissance des représentations, conceptions
psychanalytiques», in Lebovici, Diatkine, Soulé (dir.)
1996
(1995), Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, tome Ier, chap. 12, pp. 173-188.
« La sexualité infantile », in A. de Mijola & S. de
Mijola-Mellor (dir.), Psychanalyse, Paris, PUF, collection «Fondamental», 19993, pp. 325-357.
33
conférence du 23 octobre 1997 intitulée : ’’Psychanalyse et biologie : réalités et idéologies’’, même éditeur,
collection « Déjà Classique ! », 1999, in-12, 145p.
1962
LAPLANCHE, Jean, & PONTALIS, J.-B.
1964
«Fantasme originaire, Fantasmes des origines,
Origines du fantasme», paru initialement dans les
Temps Modernes en 1964, repris en volume, précédé d‟un Post-scriptum, Paris, Hachette, «Textes
du XXe Siècle», 1985, in-12, 91p. Réimpression
in collection «Pluriel» n°945, 1998, in-12, 119p.
1967
Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, petit in-4°,
12ème éd., 1994, XIX+523p. rééd. à Beyrouth aux
éd. Delta, 1996 ; rééd. à Paris, aux PUF, in collection «Quadrige», 1997 ; la traduction arabe de
Moustapha Hijâzi a été publiée à Beyrouth en
1984, 3ème tirage en 1997.
« Le temps et le développement intellectuel de
l‟enfant », in La Vie et le temps, Rencontres internationales de Genève, Neuchâtel, éd. de La Baconnière.
PROUST, Marcel
1987
À la recherche du temps perdu, rééd., Paris, éd. Laffont, collection «Bouquins», 3 vol.
QUINO
1982
Mafalda, album n°5 : le monde de Mafalda, Grenoble,
Glénat, in-4°, 46p. coul.
ROY, Olivier
1979
Le Nouvel esprit scientifique de Bachelard, commentaire,
Paris, Éditions Pédagogiques Modernes, « Lectoguide», in-12, 176p.
SCHREBER, Daniel Paul
1903
Récits de faits mémorables d’un malade des nerfs, Paris,
Seuil, Points-Essais n°177, 1985, in-12, 391p.
MAGHERINI, G.
1990
Le Syndrome de Stendhal, Paris, Usher, in-8°.
MEHLMAN, Jeffrey
1994
« Verweile doch ! : pour l‟étayage », in Jacques
André (dir.), Colloque international de psychanalyse :
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Jean Laplanche et collaborateurs, actes du colloque de Montréal (3-5
juillet 1992), Paris, PUF, 1994, pp. 79-86.
STENDHAL, (Henri Beyle, dit)
1822
De l’amour, préface et notes de Ernest Abravel,
Lausanne (Suisse), éd. Rencontre, 1960, in-12,
559p.
SULLOWAY, Frank J.
1979
Freud, biologiste de l’esprit, traduit de l‟américain par
Jean Lelaidier, avant-propos du Pr André Bourguignon, Paris, Fayard, gd in-8°, 1981, xxv+597p.
MILLOT, Catherine
1979
Freud anti-pédagogue, Paris, Flammarion, Champs
n°389, 1997, in-12, 242p.
WIDLÖCHER, Daniel
1970
« La sexualité infantile », in ouvrage collectif du
Centre d‟Études Laënnec, Sexualité humaine, Paris,
Aubier-Montaigne, collect. R.E.S., pp. 169-191.
1984
« Le pulsionnel sans la pulsion », in Métapsychologie
du sens, Paris, PUF, collect. Psychiatrie Ouverte,
1986, chap. III, pp. 41-62.
NAVELET, Claude
1999
« Œdipe, le retour [des cuistres] », in L’Évolution
Psychiatrique, juillet-septembre 1999, vol. 64, n°3,
pp. 579-584.
PIAGET, Jean
1946
Le Développement de la notion de temps chez l’enfant,
Paris, PUF.
34
QUINO : Mafalda, album n°5, Le Monde de Mafalda, Grenoble, Glénat, 1982, pp. 8 & 11,
Strips réf. 724 & 735.
35
________________________________________________________________________________________________________________________ ___
MARCEL PROUST
« La mort de Bergotte, ou le précieux tout petit pan de mur jaune »
À la recherche du temps perdu Ŕ La Prisonnière
éd. Laffont / Bouquins, 1987, tome III, pp. 156-157
Il mourut dans les circonstances suivantes. Une
crise d‟urémie assez légère était cause qu‟on lui avait
prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans
la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La
Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu‟il
adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de
mur jaune (qu‟il ne se rappelait pas) était si bien peint
qu‟il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d‟art chinoise, d‟une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes
de terre, sortit et entra à l‟exposition. Dès les premières marches qu‟il eut à gravir il fut pris d‟étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut
l‟impression de la sécheresse et de l‟inutilité d‟un art
si factice, et qui ne valait pas les courants d‟air et de
soleil d‟un palazzo de Venise, ou d‟une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver
Meer qu‟il se rappelait plus éclatant, plus différent de
tout ce qu‟il connaissait, mais où, grâce à l‟article du
critique, il remarqua pour la première fois des petits
personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin
la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune.
Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son
regard, comme un enfant à un papillon jaune qu‟il
veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C‟est ainsi
que j‟aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres
sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches
de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse,
comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la
gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas.
Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant
l‟un des plateaux, sa propre vie, tandis que l‟autre
contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il
sentait qu‟il avait imprudemment donné la première
pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se ditil, être pour les journaux du soir le fait divers de cette
exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un
auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s‟abat-
tit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il
cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à
l‟optimisme, se dit : « C‟est une simple indigestion
que m‟ont donnée ces pommes de terre pas assez
cuites, ce n‟est rien. » Un nouveau coup l‟abattit, il
roula du canapé par terre, où accoururent tous les
visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ?
Qui peut le dire ? Certes les expériences spirites pas
plus que les dogmes religieux n‟apportent de preuve
que l‟âme subsiste. Ce qu‟on peut dire c‟est que tout
se passe dans notre vie comme si nous y entrions
avec le faix d‟obligations contractées dans une vie
antérieure ; il n‟y a aucune raison dans nos conditions
de vie sur cette terre pour que nous nous croyions
obligés à faire le bien, à être délicats, même à être
polis, ni pour l‟artiste athée à ce qu‟il se croie obligé
de recommencer vingt fois un morceau dont l‟admiration qu‟il excitera importera peu à son corps mangé
par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit
avec tant de science et de raffinement un artiste à
jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver
Meer. Toutes ces obligations qui n‟ont pas leur
sanction dans la vie présente semblent appartenir à
un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule,
le sacrifice, un monde entièrement différent de celuici, et dont nous sortons pour naître à cette terre,
avant peut-être d‟y retourner revivre sous l‟empire de
ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce
que nous en portions l‟enseignement en nous, sans
savoir qui les y avait tracées Ŕ ces lois dont tout
travail profond de l‟intelligence nous rapproche et qui
sont invisibles seulement Ŕ et encore ! Ŕ pour les sots.
De sorte que l‟idée que Bergotte n‟était pas mort à
jamais est sans invraisemblance.
On l‟enterra mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres disposés trois par trois veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n‟était plus, le symbole de sa
résurrection.
___________________________________________________________________________________________________________________________
36
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine Azar & Co.
La récapitulation des thèses de la « Sexualtheorie » de Freud
L‟exercice qui suit, et qui remonte à 1997, réclame un mot de justification. Son utilité est inapparente
et les difficultés de sa réalisation ne sautent pas aux
yeux d‟emblée.
C‟est d‟abord un exercice. Il a été accompli en
petits groupes dans un but pédagogique : initier les
participants aux thèses de Freud sur la vie sexuelle.
Ce sont les Trois Traités sur la théorie sexuelle [1905d] qui
furent choisis comme point de départ. Mais comme
l‟accès direct à cet ouvrage est pour ainsi dire hors de
question pour le non-initié, il a fallu procéder à partir
de la « Récapitulation » placée in fine.
Cette « Récapitulation » comporte deux parties
bien distinctes. La première seule (éd. Folio, pp.
179-185) mérite le nom de « Récapitulation » et nous
présente effectivement le résumé de chacun des
Traités à tour de rôle. La seconde partie est, en revanche, une sorte d‟essai original où Freud se propose de
nous présenter les différents facteurs pouvant perturber le développement psycho-sexuel conçu Ŕ tenezvous bien Ŕ comme un développement organique 29.
Nous ne nous occuperons ici que de la 1 ère
partie de la « Récapitulation ». L‟exercice pédagogique a
consisté à transformer la prose non pas en poésie
mais en thèses. Qui ne s‟est pas donné la peine d‟en
tenter l‟essai ne saurait pas même soupçonner qu‟il y
eût la moindre difficulté à le faire. Cette difficulté
tient d‟abord à ce que les littéraires appellent le
« genre ». Passer d‟un genre à un autre soulève des
résistances. La 1ère partie de la « Récapitulation » de
Freud est certes une récapitulation de thèses, elle n‟en
est pas moins un discours suivi, un ouvrage de prose
faisant appel à toutes sortes de rhétoriques argumentatives et de phraséologies formulées soit en vrille,
soit en boucle, soit par fragments enchassés. C‟est un
texte dynamique, «animé», que nous avons tenté de
réduire à l‟état statique de quasi cadavre sur une table
de dissection.
L‟opération première que nous lui avons appliquée est la mise à plat. Elle détruit le discours suivi,
brise et fragmente son unité organique. La formulation des thèses a consisté à garder l‟aspect plus ou
moins indépendant de chacune par rapport à l‟autre
selon le principe du partes extra partes, de sorte à éviter
toute incrémentation. Seul l‟enchaînement a été respecté. En d‟autres termes, on a privilégié l‟ordre au
rang, la juxtaposition à l‟intégration, tout en demeurant vigilant à réduire l‟importance (argumentative)
de l‟ordonnancement, jusqu‟à la neutraliser.
Une autre opération a consisté à expliciter ce qui
est implicite. La mise à plat y oblige, encore faut-il
repérer l‟implicite, ce qui est loin d‟être évident. C‟est
ainsi qu‟on a formulé explicitement des thèses inapparentes dans le texte de la « Récapitulation », mais
qu‟un lecteur attentif de l‟ouvrage ne saurait manquer
de repérer.
Ces procédés font violence au texte même de la
1ère partie de la « Récapitulation ». Cette violence pouvant être telle qu‟elle obligeât de recourir ici ou là à la
boîte à pharmacie. C‟est dans les « commentaires »
appendus aux thèses que les plaies ouvertes dans le
texte sont prises en charge. Non pas pour être cautérisées, mais pour être seulement nettoyées puis
laissées béantes. Le but étant de les repérer, de les
faire remarquer et de les sonder... pour essayer de les
comprendre. Nous avions dessein d‟ôter au texte de
Freud les fausses cohérences comme les fausses
fenêtres (ces dernières fort rares, il est vrai) au profit
des problèmes épistémologiques cruciaux, voire des
cohérences aventureuses.
À quoi bon ce déploiement d‟efforts ? Les trois
premiers bénéfices escomptés ont déjà été mention-
Le Bulletin volant de ’Ashtaroût a diffusé, il y a quelques
années, une édition commentée de la « Récapitulation »
également issue de notre travail de groupe.
29
37
nés chemin faisant : le souci pédagogique, l‟entreprise
de salubrité, et la préparation à la lecture directe des
Trois Traités eux-mêmes. L‟objectif visé en dernier a
été d‟établir un inventaire. Un inventaire des thèses,
des problèmes, des paradoxes, des paralogismes, des
contradictions, et... et... et... des erreurs ! Oui, des
erreurs de Freud ! n‟en déplaise à quelques thuriféraires qui se (mé)prennent pour des «Psychanalystes».
Nous en sommes avertis : «Si un homme qui se croit un
roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins»
(Lacan, Écrits, p. 170). Je veux bien croire que Freud
est infaillible lorsqu‟il se soumet à l‟«exigence
freudienne», si l‟on veut bien m‟accorder qu‟il lui est
arrivé d‟en démériter, de se trahir lui-même et de
déchoir parfois lamentablement. Lorsque Freud n‟est
pas conduit par l‟ «exigence freudienne» il est aussi
faillible que le commun des mortels, et l‟on peut
établir un inventaire de ses erreurs.
Les thèses sont numérotées alphanumériquement et alphabétiquement par traité, par strate et par
statut. Le premier chiffre indique le numéro d‟ordre
du traité. Entre parenthèses on trouvera le numéro
d‟ordre de la thèse pour chaque traité. La mention
« C » signale les thèses complémentaires ajoutées par
Freud au cours d‟un remaniement du texte de la
«Récapitulation». De celles-ci, seule la récapitulation du
2ème Traité en offre. À la suite des récapitulations des
Trois Traités on a également pensé à rassembler les
thèses omises par Freud dans ses récapitulations,
mais qu‟on trouve dans le corps du texte de ces
Traités eux-mêmes. Ces thèses supplémentaires sont
signalées par la lettre « S ». En ce qui concerne cette
dernière catégorie de thèses, l‟arbitraire ne saurait être
évité. Ŕ À l‟heure présente, ce travail reste en grande
partie à faire.
Le document qui suit est la trace d‟un cheminement, c‟est un mémorial pour certains d‟une étape
dépassée, Ŕ un aide-mémoire. À peine écrit, il faut le
réécrire. Et, tant que nous lisons et relisons Freud à la
lumière de la clinique, il faut le réécrire sans cesse. En
tant que tel c‟est un écrit voué à l‟inachèvement.
Ce document de travail est le résultat d‟exercices
collectifs que j‟ai dirigés à l‟Université et en séminaires. Carole Merheb, Nathalie Daou, Mireille Rahmé et Roula Hachem Moussallem ont mis à ma
disposition leurs notes personnelles. Roula Hachem a
également rédigé la première mouture de ce texte.
Les 10 thèses de la récapitulation du 1er Traité
Thèse 1(1) : Classification des perversions sexuelles
Les aberrations de la pulsion sexuelle sont classées en
deux groupes :
 Perversions par rapport à l‟objet
 Perversions par rapport au but
Thèse 1(2) : La méthode
La méthode utilisée pour étudier la genèse et l‟évolution des perversions sexuelles est l‟investigation
psychanalytique appliquée aux adultes névrosés.
Thèse 1(3) : Définition du symptôme
Le symptôme est l‟activité sexuelle du névrosé.
COMMENTAIRE : La définition du symptôme névrotique
n‟est pas donnée dans la Récapitulation. Il est cependant
nécessaire de la fournir ici car elle est implicite dans l‟enchaînement des thèses présentées. Cette définition du
symptôme se trouve dans le cas Dora, rédigé en grande
partie en 1901 et publié en 1905. Mais il est difficile de
prouver que cette définition du symptôme remonte à 1901.
L‟originalité de la définition psychanalytique du symptôme
passe généralement inaperçue, c‟est pourquoi elle mérite ici
d‟être soulignée.
Thèse 1(4) : Proche-parenté entre névrose et perversion
La névrose est le négatif de la perversion.
COMMENTAIRE : Le terme «négatif» ne renvoie pas aux
mathématiques mais à la photographie. Freud veut dire
que ce qui demeure chez le névrosé une mise en scène
imaginaire du désir est traduit en actes chez les pervers. La
parenté entre névrose et perversion est si accentuée chez
Freud qu‟on trouve sous sa plume (éd. Folio p. 82 et p.
180 n.1) les expressions de «perversion positive» et de
«perversion négative» pour désigner respectivement la
perversion et la névrose.
38
Mais cette thèse très célèbre, et utile à l‟aurore de la psychanalyse, a constitué un grave obstacle pour une approche psychanalytique des perversions sexuelles. Car elle
présuppose que les pervers seraient dépourvus de formations fantasmatiques et n‟auraient pas de refoulements.
Lacan date de 1919, c‟est-à-dire de l‟étude de Freud intitulée «Un enfant est battu», le tournant correctif ayant
permis une véritable approche psychanalytique des perversions sexuelles. Et il signale que Rank (1923) et Sachs
(1923) furent les premiers à engager la théorie psychanalytique dans cette voie nouvelle. → Cf. le Séminaire sur les
formations de l’inconscient, séance du 12 février 1958. Cf.
également le commentaire de la Thèse 1(10).
Georges Bataille dans son grand ouvrage sur L’Érotisme
(1957, éd. de Minuit) que l‟on trouvera exposée une véritable théorie psychanalytique du beau d‟inspiration freudienne, même si l‟auteur ne songe nullement à le reconnaître. L‟esthétique n‟a pas reçu de Freud une large attention ; elle n‟a pas été ignorée non plus. Et il existe dans le
corpus freudien une théorie esthétique larvaire qui ne
demande qu‟à être développée.
Thèse 1(8) : Les deux facteurs de déviation de la
pulsion sexuelle
Nous avons été amenés à voir dans chaque déviation
fixée de la vie sexuelle normale une part d‟inhibition
du développement et d‟infantilisme.
Thèse 1(5) : La prédisposition aux perversions
est universelle
Il y a chez les êtres humains une prédisposition originelle et universelle aux perversions sexuelles qu‟on
retrouve dans l‟enfance.
COMMENTAIRE : Cf. les Thèses 1(6) et 1(9). Pourquoi Freud
a-t-il lourdé les deux autres facteurs ? Faut-il comprendre
que ceux-ci sont moins importants à ses yeux que ceux-là ?
Thèse 1(9) : Sexualité normale et sexualité perverse
(a) La pulsion sexuelle est un assemblage de nombreux facteurs.
(b) Dans les perversions, ces facteurs se désagrègent
en leurs composantes.
(c) La pulsion sexuelle de l‟adulte naît du rassemblement de multiples motions sexuelles de la vie enfantine en une unité, en une tendance dirigée vers
un seul but.
COMMENTAIRE : C‟est là une préparation au 2ème Traité.
Thèse 1(6) : Les quatre facteurs du développement sexuel
Le comportement sexuel se développe sous l‟effet de
modifications organiques, d‟inhibitions psychiques,
de dissociations et d‟infantilisme.
COMMENTAIRE : Cette thèse prépare l‟exposé de la 2de
partie de la « Récapitulation » consacrée justement aux facteurs qui perturbent le développement psycho-sexuel.
COMMENTAIRE : La Thèse 1(9)b appartient à la «méthode
pathologique», si souvent utilisée par Freud. La Thèse 1(9)c
prépare au 3ème Traité.
Thèse 1(7) : Théorie du refoulement
Parmi les forces qui délimitent l‟orientation de la pulsion sexuelle, nous avons mis en évidence :
 la pudeur,
 le dégoût,
 la compassion,
 et les constructions sociales de la morale et de l‟autorité
Thèse 1(10) : Présentation du modèle hydraulique du refoulement névrotique
La prépondérance des penchants pervers chez les
psychonévrosés se comprend par analogie au remplissage collatéral de canaux secondaires après obstruction du lit principal par le «refoulement».
COMMENTAIRE : Encore une fois Freud omet les aspirations esthétiques. On les trouve mentionnées à la page 99
(de l‟éd. Folio), et déjà omises à la page 101. Il semble que
ce soit Donald Meltzer qui ait été le seul à avoir conduit
une réflexion consistante sur “le beau” parmi les psychanalystes, même si sa réflexion n‟a pas grand chose à voir
avec l‟inspiration freudienne. En revanche, c‟est chez
COMMENTAIRE : Dans une note ajoutée en 1915, Freud
étend ce modèle aux «perversions positives», ce qui
aboutit, selon lui, à rendre ces dernières accessibles à la
méthode psychanalytique de traitement. Cette note de
1915 prépare le «tournant» de 1919 signalé au commentaire de la Thèse 1(4).
39
COMMENTAIRE : Il faut comprendre ici que Freud prend
comme référence le développement biologique et qu‟il
conçoit ce développement selon un certain rythme, et,
semble-t-il, sous une forme progressive et continue. La vie
sexuelle est considérée par Freud comme faisant partie du
développement biologique tout en dérogeant au rythme de
développement des autres fonctions biologiques. La spécificité du développement de la fonction sexuelle par rapport aux autres fonctions biologiques est justement son
rythme alterné : après une période de floraison durant l‟enfance, succède une période de latence, suivie d‟une nouvelle floraison à la puberté, après quoi le développement
de la fonction sexuelle atteint son organisation définitive.
On notera que Freud rechignait à séparer le développement bio-sexuel du développement psycho-sexuel. Cette
confusion lourde de conséquences a été dénoncée très
vigoureusement par Laplanche. → Cf. Jean Laplanche, La
Sexualité humaine, biologisme et biologie, Le Plessis-Robinson,
Synthélabo, «Les Empêcheurs de Penser en Rond», « Déjà
Classique ! », 1999.
Thèses omises
dans la «Récapitulation» du 1er Traité :
Ŕ Thèse 1(11s) : Sur la surestimation (pp. 58 & 63)
Ŕ Thèse 1(12s) : Sur l’idéalisation (p. 74)
Ŕ Thèse 1(13s) : Sur l’autorité & l’amour (p. 58)
Ŕ Thèse 1(14s) : Sur les deux facteurs qui définissent la
perversion positive (p. 74)
Ŕ Etc.
Les 19 thèses de la récapitulation du 2ème Traité
Thèse 2(1) : Existence d’une sexualité infantile
(a) Des germes d‟activité sexuelle de la pulsion sexuelle existent durant l‟enfance. Conséquemment…
(b) …des manifestations de la pulsion sexuelle existent durant l‟enfance et ne sont pas des exceptions.
Thèse 2(4) : Définition en extension de la période de latence
Le développement sexuel s‟effectue en deux poussées : la première floraison de la sexualité durant l‟enfance et la seconde floraison à la puberté. Ces deux
poussées sont séparées par une période de latence
durant laquelle l‟activité sexuelle n‟est pas (totalement) suspendue.
Thèse 2(2) : Etayage de la sexualité sur les fonctions vitales
En même temps que l‟enfant se nourrit (au sein) il
éprouve une satisfaction sexuelle qu‟il cherche ensuite à renouveler sans cesse par l‟acte du “suçotement”.
COMMENTAIRE : Freud précisera par la suite deux choses
à propos de la première floraison de la sexualité. Il fournira
d‟une part une délimitation temporelle, et indiquera sa
fonction. En 1915, il délimite cette brève floraison entre 3
et 5 ans, ce qu‟il corrigera en 1920 par la mention de 2 à 5
ans. Quant à la fonction de cette floraison, il indiquera en
1920 que durant cette brève première floraison a lieu le
choix d‟objet infantile (autrement dit incestueux), et que ce
fut là l‟une de ses plus surprenantes découvertes, → cf. éd.
Folio p. 183.
Implicitement, il faut comprendre qu‟il s‟agit tout simplement du complexe d‟Œdipe, dont l‟histoire est d‟une
grande complexité. → Cf. le commentaire des Thèses 2(18c)
et 3(2) infra.
COMMENTAIRE : Nous avons là une théorie de l‟émergence de la fonction sexuelle chez l‟être humain, une théorie de l‟origine de la sexualité, avec laquelle plusieurs psychanalystes ces derniers temps ont rompu, à témoin John
Bowlby, Jean Laplanche, et Gérard Mendel, pour ne citer
que les cliniciens les plus marquants.
Une mention spéciale doit, peut-être, être accordée à la
conception de Laplanche (et Pontalis) qui nouent la fonction sexuelle, la fonction symbolique et la fonction fantasmatique dans le même acte d‟émergence.
Thèse 2(3) : La notion de développement est à
mettre au pluriel
L‟activité sexuelle de l‟enfant ne se développe pas au
même rythme que les autres fonctions (biologiques).
Thèse 2(5) : Définition en compréhension de la
période de latence
40
attribué aux Souabes). La thèse de Freud étant qu‟il faut
garder toujours à l‟esprit qu‟une partie, aussi réduite soitelle, de la pulsion sexuelle demande à être éconduite (ou à
être déchargée) sous forme d‟activité sexuelle directe.
Autrement dit, la sublimation et les autres transformations
de la pulsion sexuelle (par éducation, par répression, etc.)
ont des limites.
Il n‟est peut-être pas sans intérêt de donner ici le texte de
Lichtenberg, lequel était un auteur prisé de Freud, et ceci
quelle que soit la probabilité (ou le peu de probabilité) que
ce dernier eût lu et remarqué le texte suivant, extrait du
4ème cahier d‟aphorismes, daté de 1789-1793, soit de la
période qui s‟étend de la “Révolution” à la “Terreur” :
Durant la période de latence, la plus grande partie de
l‟excitation sert à des fins autres que sexuelles :
(a) Formation des sentiments sociaux
(b) Refoulement
(c) Formations réactionnelles
Ces formations se constituent aux dépens de motions
sexuelles pour la plupart perverses.
COMMENTAIRE : (b) et (c) formeront les futures barrières
sexuelles, et (a) (b) & (c) formeront ce qui s‟appellera, au
sens psychanalytique du terme, le «caractère».
Les sentiments sociaux recouvrent pour Freud les aspirations idéales des domaines de l‟esthétique et de la morale
(éd. Folio, pp. 99). D‟autre part, les formations réactionnelles sont tributaires du processus que Freud dénomme
« sublimation » (éd. Folio, pp. 100-101).
On peut considérer que cette thèse définit la fonction de la
période de latence. On peut même spécifier que la fonction dont il s‟agit est la fonction éducative, laquelle est en
connexion avec la notion de sublimation. Cf. le commentaire de la Thèse 2(6) en ce qui concerne l‟éducation, et cf. la
2de partie de la « Récapitulation », éd. Folio, pp. 189-190 au
sujet de la sublimation.
« On se moque, et avec raison, de la tentative de cet
homme qui voulait ôter à son cheval l’habitude de manger.
Malheureusement, le cheval mourut précisément le jour où
l’homme avait le plus grand espoir de lui avoir inculqué
définitivement cet art. Pour devenir malins, ce ne sont pas
seulement les souabes qui s’y prennent ainsi, mais la plupart
des hommes. »
Autre remarque : Freud assigne à l‟œuvre de l‟éducation de
suivre les lignes (prédéterminées) du développement psycho-sexuel et non pas d‟en contrarier le cours (éd. Folio,
p. 100).
Dernière remarque : Freud reprendra le thème de l‟éducation dans les Thèses 2(15) et 2(19c) ci-dessous. Il lui consacrera même tout un livre, Malaise dans la Culture. À cet
égard, il faudrait bien garder à l‟esprit l‟expression qui vient
spontanément sous la plume de Freud et qui est non pas
«éducation» tout court, mais «éducation à la culture» [cf. par
exemple la 4ème conférence américaine (1909 [1910a]), GW,
8 : 45, OCF, 10 : 42]
Thèse 2(6) : Limite de l’éducabilité des pulsions
sexuelles
Une partie (variable selon les individus) des pulsions
sexuelles infantiles échappera aux moyens d‟éducation et de répression, et demandera à être directement satisfaite en tant qu‟activité sexuelle.
COMMENTAIRE : La première remarque concerne la nature de cette partie «irréductible» des pulsions sexuelles
infantiles. On a vu plus haut que l‟éducation se faisait aux
dépens des motions sexuelles pour la plupart perverses.
Faut-il conclure que l‟autre partie, la partie restante et
irréductible serait formée de motions sexuelles pour la plupart non-perverses ? Cela a-t-il un sens de poser la question
en ces termes ? Cette question demeure ouverte.
Pour Freud, on ne peut éduquer (les pulsions sexuelles)
que durant la période de latence. On remarquera, en outre,
que la formulation de la Thèse 2(6) telle qu‟elle est présentée ici, dépasse quelque peu l‟énoncé littéral de la
récapitulation. En cette connexion, on doit se rappeler les
dernières lignes des conférences américaines de 1909
[1910a] où Freud a évoqué la vieille farce du cheval mort
de faim attribuée aux habitants de Schilda (cf. OCF.P, 10 :
55 ; quelque chose de similaire est raconté par G.C.
Lichtenberg, Aphorismes, éd. Pauvert, 1966, p. 226, et
Thèse 2(7) : Les quatre caractères de la pulsion
Quatre caractères définissent la pulsion sexuelle :
(a) La source (QUELLE)
(b) Le but (ZIEL)
(c) L‟excitation (ERREGUNG) (dénommée ultérieurement la poussée, DRANG)
(d) L‟objet (OBJEKT)
COMMENTAIRE : Cette thèse demeure implicite dans le
texte. Mais nous en avons besoin pour comprendre les
quatre thèses qui vont suivre. Les quatre caractères de la
pulsion n‟ont été définis clairement qu‟en 1915 dans l‟essai
de métapsychologie intitulé «Pulsions et destins de pulsions».
C‟est là que la notion de «poussée» (DRANG) est proposée.
41
Ici, en 1905, c‟est la notion d‟«excitation» (ERREGUNG) qui
est encore utilisée. On peut donc penser que l‟outil métapsychologique était déjà à la disposition de Freud à cette
époque (1905), et que c‟est seulement son explicitation qui
est l‟objet des essais de métapsychologie des premières
années de la guerre (WW1).
On connaît la drôle de formule avancée par Ferenczi,
suivant quoi l‟enfant ne connaîtrait de satisfaction sexuelle
qu‟au sens de la satiété (Œuvres Complètes, t. IV, p. 134). En
réalité, tout nous laisse croire que la sexualité infantile est
plutôt de l‟ordre de l‟insatisfaction ou de la répétition sans
fin, autrement dit de l‟ordre de la compulsion. Cf. également le commentaire de la Thèse 3(3).
Thèse 2(8) : La source de la pulsion
La pulsion sexuelle provient de sources multiples,
qu‟on peut regrouper en deux :
(a) Excitations exogènes du corps érogène.
Définition des zones érogènes du corps : c‟est
n‟importe quel endroit de la peau, n‟importe quel
organe des sens, voire n‟importe quel organe
interne, selon une modification ultérieure de Freud
(en date de 1915). Cependant, il existe des zones
érogènes privilégiées, en tant que dispositifs organiques prédéterminés.
(b) Excitations endogènes du corps érogène.
Elles proviennent, en tant que produit marginal, de
tout processus organique ayant atteint une certaine intensité.
Thèse 2(10) : La poussée de la pulsion
Les excitations sexuelles provenant de multiples sources poursuivent durant l‟enfance leur but chacune
isolément. Elles ne s‟assemblent que plus tard, durant
la puberté.
COMMENTAIRE : Le terme de poussée ne figure pas ici
dans le texte de Freud. C‟est le terme d‟excitation qui en
tient lieu. → Cf. le commentaire de la Thèse 2(6).
Thèse 2(11) : L’objet de la pulsion
Durant l‟enfance, la pulsion sexuelle est sans objet,
elle est auto-érotique.
COMMENTAIRE : L‟auto-érotisme d‟après Freud est la satisfaction indépendante et sur place d‟une pulsion, sans liaison
avec d‟autres lieux du corps ou d‟autres composantes pulsionnelles. Par la suite, après l‟introduction du « narcissisme » (1914), la relation entre auto-érotisme et narcissisme soulèvera de grands problèmes qu‟on aura à examiner en leur lieu.
Soulignons ce point. Dans l‟auto-érotisme, la pulsion
sexuelle ne prend pas le corps propre pour objet, car le
corps propre comme entité n‟existe pas pour l‟auto-érotisme. Dans l‟auto-érotisme, comme on vient de le dire, il
n‟existe que des lieux du corps, indépendants, autonomes.
L‟investissement libidinal du corps propre comme objet
sera dénommé par la suite (1914) «narcissisme». La confusion entre auto-érotisme et narcissisme est courante, et
remonte même à Freud.
Quant à cette Thèse 2(11), Freud la reformulera différemment en 1920. → Cf. Thèse 2(16c) infra.
COMMENTAIRE : La pulsion sexuelle en tant que Nebenproduct (produit marginal) est une thèse très moderne. On
notera que la nouvelle traduction française des Trois Traités
procurée par Philippe Koeppel (collection Folio-Essais
n°6) rate lamentablement ce point important, car on y lit
ici : «produit additionnel» (p. 182). Le malheur est grand,
car une autre fatalité malencontreuse a fait que Nebenwirkung y est traduit par «effet secondaire» (p. 138), au lieu
d‟être traduit par «effet marginal». Peu de commentateurs
de Freud y ont prêté attention, à la notable exception de
Jean Laplanche.
Thèse 2(9) : Le but de la pulsion
Le but de la pulsion sexuelle est le gain d‟un certain
plaisir.
COMMENTAIRE : La même formule est répétée au seuil
du 3ème Traité. Par la suite, Freud dira d‟une façon générale
que le but de toute pulsion est la satisfaction.
Néanmoins, Freud est toujours demeuré dans l‟embarras
quant à la nature exacte de cette satisfaction. Ce qui le
chiffonnait est de ne pas trouver un équivalent infantile
exact à l‟orgasme de la sexualité adulte. Il se rabattait alors
sur les rires et les pleurs, ou bien sur l‟angoisse (pavor
nocturnus) et l‟énurésie.
Thèse 2(12) : Stimulation de la zone génitale
La zone génitale peut être excitée de 2 manières :
(a) Soit par une stimulation sensible appropriée
(b) Ou conjointement à la satisfaction d‟autres sources érogènes.
42
COMMENTAIRE : Freud utilise ici d‟une manière interchangeable «excitation» (ERREGUNG) et «stimulation»
(REIZUNG).
Thèse 2(16c) : Les deux caractères de la pulsion
sexuelle durant l’enfance (révision) [1920]
Pendant l‟enfance la pulsion sexuelle n‟est pas centrée
et elle est d‟abord sans objet, auto-érotique.
Thèse 2(13) : Masturbation
Le caractère des manifestations sexuelles est essentiellement masturbatoire durant l‟enfance.
COMMENTAIRE : C‟est la révision de la Thèse 2(11), en y
intégrant la Thèse 2(10). Par l‟expression « pas centrée »
(nicht zentiert) il faut comprendre : pas centrée sur la fonction génitale, mais éclatée et distribuée sur une multitude
de zones érogènes. Il vaut la peine de reproduire ici la
formulation synthétique proposée par Freud au sujet de la
sexualité infantile où il se plaît à distinguer trois caractères
essentiels (éd. Folio, pp. 106-107) :
COMMENTAIRE : La notion de «masturbation» est tout un
problème en psychanalyse. Il est nécessaire de l‟étudier de
concert avec deux autres notions, «auto-érotisme» et
«narcissisme». D‟autre part, il semble également nécessaire
de vérifier si Freud distingue entre «masturbation» et «onanisme». En tout cas, voici ce que Freud disait dans sa 20 ème
Conférence d’Introduction à la psychanalyse : « Sur le sujet de la
masturbation, du reste, nous n’aurions pas fini de sitôt ; il y a là
matière à des considérations multiples. » (Payot, p. 296, Folio, p.
402). Cf. D.-J. DUCHÉ, Histoire de l’onanisme, Paris, PUF, Qsj
n°2888, 1994.
« [Elle] apparaît par étayage sur une des fonctions
vitales du corps (*) , elle ne connaît encore aucun objet
sexuel, est autoérotique et son but sexuel est sous la domination d‟une zone érogène [quelconque]. »
_________
(*) Ce n‟est que dans l‟édition de 1915 que Freud s‟est résolu à
ajouter ce caractère [déjà repéré en 1905] ; les éditions antérieures à 1915 ne mentionnent que les deux caractères suivants.
Thèse 2(14) : Effet de la séduction
Lorsque la période de latence est interrompue (par un
acte de séduction) la pulsion sexuelle de l‟enfant se
révèle polymorphiquement perverse.
Thèse 2(17c) : Les organisations libidinales durant l’enfance [1920 & 1924]
La vie sexuelle infantile comporte deux organisations
libidinales ainsi qu‟une 3ème phase :
(a) La phase la plus précoce est celle de l‟érotisme
oral [1920]
(b) La 2ème organisation est caractérisée par la prédominance du sadisme et de l‟érotisme anal. [1920]
(c) C‟est seulement au cours d‟une 3ème phase que les
zones génitales proprement dites prennent part à
la détermination de la vie sexuelle. [1920]
(d) Cette phase génitale ne se développe chez l‟enfant
que jusqu‟au primat du phallus. [1924]
COMMENTAIRE : On voudra bien remarquer que le
caractère polymorphiquement pervers de la sexualité infantile demeure invisible. Il ne se révèle, il ne se manifeste,
on ne le perçoit, on ne s‟en rend compte, autrement dit
encore dans les termes mêmes du vocabulaire de Freud
« on ne le devine avec certitude » [4ème conférence américaine
(1909 [1910a]), GW, 8:45, OCF, 10:42] que lorsque la
période de latence est interrompue, Ŕ c‟est ce qui advient
lorsqu‟un acte de séduction est perpétré sur l‟enfant.
Thèse 2(15) : L’aptitude à l’éducation
L‟activité sexuelle prématurée entrave l‟aptitude de
l‟enfant à recevoir l‟éducation.
COMMENTAIRE : La question de la méthode est ici clairement posée par Freud. Il nous prévient qu‟il est parvenu à
ces grandes découvertes sur les organisations sexuelles
grâce à l‟étude psychanalytique des troubles névrotiques de
l‟adulte et non pas grâce à l‟observation directe du développement infantile. On peut se demander sérieusement si
la part de l‟observation directe en ce qui concerne la
sexualité infantile n‟est pas réduite à la portion congrue. Il
semble vraiment que toutes les découvertes essentielles en
ce qui concerne la sexualité infantile sont dues exclusivement au travail psychanalytique avec les adultes. Freud
s‟est beaucoup préoccupé de ce problème épistémo-
COMMENTAIRE : Certains psychanalystes se sont appuyés
sur cette thèse pour élaborer une théorie de la délinquance
et de la psychopathie. On peut penser néanmoins que c‟est
une trop lourde charge pour cette thèse.

43
logique. En se reportant à la 21ème conférence des Conférences d’introduction à la psychanalyse (1916-1917), on trouvera
une élaboration de ce problème.
Autre remarque. On trouve dans un mémoire de Karl
ABRAHAM (1924) tout à fait contemporain du 5ème remaniement des 3TTS une systématisation (devenue classique
1ère étape : orale
2ème étape : sadique-anale
3ème étape : génitale
Etapes de l’organisation
de la libido

 Précoce (succion)
 Tardive (cannibalique)
 Précoce
 Tardive
 Précoce (phallique)
 Définitive
depuis), où les organisations indiquées ci-dessus par Freud
sont divisées chacune en deux étapes, et classées le long
d‟une échelle de stades. Dès lors, le stadisme était intronisé
définitivement dans le discours psychanalytique avec tous
les malentendus dont il est gros. Voici le tableau qu‟on
obtient à partir du mémoire d‟Abraham :
Etapes du développement
de l’amour objectal

 autoérotisme (sans objet)
 narcissisme (incorporation totale de l‟objet)
 Amour partiel et incorporation
 Amour partiel
 Amour objectal excluant les organes génitaux
 Amour objectal post-ambivalent
Stade pré-ambivalent
Stade ambivalent
Stade post-ambivalent
Thèse 2(18c) : Le choix d’objet durant l’enfance
(une révision) [1920]
Il existe bien durant l‟enfance un choix d‟objet précurseur de l‟organisation sexuelle définitive.
revenir ; ou je serais mort. Je restai pâmé de douleur une
journée entière, refusant toute nourriture. En me rappelant la violence de mon chagrin, je vois que les enfants
sont capables d‟aimer plus fortement qu‟on ne pense. »
COMMENTAIRE : Freud place cette découverte, pour le
moins tardive, sous le signe de la surprise. C‟est pourtant, il
faut bien l‟avouer, une surprenante surprise. Car s‟il est un
caractère de la sexualité infantile qui apparaisse avec une
grande netteté dans l‟observation directe de l‟enfant, c‟est
bien celui d‟un choix d‟objet (incestueux) précoce. Voici, à
l‟appui, un extrait des Mémoires de ma vie de Chateaubriand
(1817), Paris, Livre de Poche n°9691, 1994, pp. 66-67 :
Il importe de noter qu‟il fallut à Freud un quart de siècle
de pratique psychanalytique pour percevoir enfin ce que
tout le monde savait voir. C‟est que Freud n‟avait pas foi
en ses yeux. Il fallait que la clinique lui fasse voir (par les
oreilles) ce que sa méfiance touchant l‟observation directe
ne pouvait pas lui faire voir (par les yeux). Il y aurait là
quatre leçons méthodologiques à tirer :
(1) Pour Freud, l‟observation directe vient toujours
après, Ŕ éventuellement. La parole prime toujours en clinique psychanalytique.
(2) La surprise dont parle Freud n‟est pas tout à fait
celle qu‟il indique. La vraie surprise est celle de la découverte du complexe d‟Œdipe. Les hagiographes de la psychanalyse (et Freud tout le premier) tentent d‟accréditer
l‟idée de faire remonter la découverte du complexe
d‟Œdipe à l‟époque anté-Traumdeutung, tandis que la lecture
critique du corpus freudien nous la fait dater de 19081909. Par ce qu‟il avoue de « surprise », Freud trahit la
découverte tardive du complexe d‟Œdipe.
(3) Pourquoi en faire tout un plat ? c‟est qu‟il y a là
derrière un double enjeu, à la fois «politique» et épistémologique. Dans la perspective positiviste où se place généralement Freud, il s‟agit tout simplement de se dédouaner
contre l‟accusation suivant quoi le complexe d‟Œdipe
serait une invention et non pas une découverte. Si l‟Œdipe
appartient à l‟aurore de la psychanalyse, ce serait un fait
brut incontournable, une découverte. En revanche, si l‟on
« Mon premier penchant ne fut pas bien noble ; ce ne
fut point ma famille qui l‟obtint. Ceci pourra faire faire
des réflexions aux pères et mères ; j‟aimai avec fureur
celle qui prit soin de moi. C‟était une bonne fille appelée
La Villeneuve dont j‟écris le nom ici avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La
Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, tantôt bonne d‟enfants, tantôt à l‟office, tantôt à la
cuisine, me portant partout dans ses bras, me donnant à
la dérobée tout ce qu‟elle pouvait trouver, essuyant mes
pleurs, m‟embrassant, me jetant dans un coin, me
reprenant, et marmottant toujours : C‟est celui-là qui ne
sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les pauvres
gens ; tiens, petit garçon. Et elle me bourrait de vin et de
sucre. Je ne pouvais quitter cette femme ; je poussais des
cris aigus quand il fallait m‟en séparer. Ayant été une
fois renvoyée par ma mère, on fut obligé de la faire
44
ne «découvre» l‟Œdipe qu‟au bout d‟une ou de deux décennies de travail psychanalytique, il procèderait d‟une élaboration théorique et deviendrait donc une sorte d‟ «invention». → Cf. le commentaire des Thèses 2(4) et 3(1).
(4) L‟enjeu «politique» est également de taille. Lorsqu‟on veut présenter le complexe d‟Œdipe comme le Shibboleth de la psychanalyse, il faut le maintenir au-dessus de
tout soupçon. La stratégie politique de sauvegarde de
l‟Œdipe se scinde alors en trois volets :
Ŕ Sur le front extérieur, il faut réduire à néant la critique de
Malinowski et des culturalistes en maintenant contre vents
et marées l‟universalité du complexe d‟Œdipe.
Ŕ Sur le front intérieur, il faut réduire les conceptions
subversives de Melanie Klein concernant l‟Œdipe précoce
à des traficotages et des exagérations.
Ŕ Enfin, sur le front historique, il faut placer la découverte
du complexe d‟Œdipe aux aurores plutôt qu‟au zénith. Cf.
le point n°3 plus haut.
Et l‟on remarquera l‟empressement de Freud de monter
personnellement aux créneaux à chaque fois.
Ŕ Thèse 2(23s) : Sur la pulsion d’emprise (pp. 114, 121,
129)
Ŕ Thèse 2(24s) : Sur les trois phases de la masturbation
infantile (p. 115s.)
Ŕ Thèse 2(25s) : Sur l’amour parcellaire [Patialliebe], et non
pas les « pulsions partielles » dont le traducteur nous
gratifie par erreur (p. 119s.)
Ŕ Thèse 2(26s) : Sur les recherches sexuelles infantiles [ajoutées en 1915] (p. 123s.)
Ŕ Thèse 2(27s) : Sur les sources de la sexualité infantile (p.
132s.)
Ŕ Etc.
Thèse 2(19c) : La condition humaine [1920]
(a) Ce qui rend l‟être humain apte à développer une
culture supérieure est la même chose que ce qui le
rend apte à développer une névrose.
(b) Cette spécificité de la condition humaine provient
de l‟instauration en deux temps du développement sexuel.
(Q1) Le rapport entre excitation et satisfaction sexuelle
(Q2) La relation entre la zone génitale et les autres
zones érogènes
(Q3) Quelle somme d‟excitation sexuelle est normale
durant l‟enfance
Trois questions sans réponse
Dans le texte même de la « Récapitulation » Freud a
trouvé bon de mentionner trois problèmes demeurés
à ses yeux sans réponse satisfaisante. Les voici :
On remarquera à ce propos que ces trois questions
ont un point commun, elles intéressent toutes les
trois la « biologie » au premier chef. Les 3TTS ou les
tentations biologisantes de Freud ! On ne comprend
rien à cet ouvrage si l‟on perd de vue que Freud s‟y
place constamment au point de vue de Fließ, c‟est-àdire à un point de vue biologique plus que psychologique. Pourtant il était pour le moins difficile
d‟apporter à ces trois problèmes une quelconque
réponse à partir de la pratique psychanalytique. Mais
ce n‟était pas là l‟avis personnel de Freud. Celui-ci
avait foi en la puissance explicative de la psychanalyse, et il n‟avait généralement aucun scrupule pour
fictionaliser psychanalytiquement la biologie, tout
autant que n‟importe quelle autre science. On comprend alors son désappointement à ne pouvoir rien
offrir de satisfaisant à Q1, Q2 et Q3.
COMMENTAIRE : Cette thèse, qui attribue la spécificité de
la condition humaine à l‟instauration de la sexualité en
deux temps, sera maintenue par Freud jusqu‟au dernier
écrit sorti de sa plume. Cf. Abrégé de psychanalyse (1940a
[1938]), Paris, PUF, 19675, pp.13-14, et note afférente. Or,
contrairement à ce que Freud croyait, l‟instauration diphasée de la vie sexuelle n‟est nullement propre à l‟espèce humaine. Nous partageons cette caractéristique sexuelle avec
pas mal d‟animaux ! Cf. Ph. GUTTON et al., La Puberté,
Paris, PUF, Qsj n°1447, 1993, chap. 2.
Thèses omises
dans la «Récapitulation» du 2ème Traité :
Ŕ Thèse 2(21s) : Sur l’amnésie infantile & l’amnésie hystérique (pp. 95-97)
Ŕ Thèse 2(22s) : Sur la sublimation (p. 100-101)

45
Thèse 3(3) : L’acte sexuel
L‟acte sexuel complet se déroule donc dorénavant en
deux temps :
(a) Le 1er temps est celui du plaisir préliminaire provenant des zones érogènes, lesquelles étaient autonomes durant l‟enfance, et
(b) Le 2nd temps est celui du plaisir terminal qui culmine maintenant avec l‟évacuation des produits
sexuels.
Les 6 thèses de la récapitulation du 3ème Traité
Remarque préliminaire
La puberté induit plusieurs modifications dans le
développement libidinal, mais Freud nous prévient
qu‟il ne s‟est proposé d‟étudier dans ce 3ème Traité
que quelques unes d‟entre elles seulement. Et, dès la
Thèse 3(1), il annoncera qu‟il va borner ses investigations à deux d‟entre elles, celles qui sont “déterminantes”.
COMMENTAIRE : Cette thèse n‟est pas énoncée explicitement ici. Elle est présupposée dans la Thèse 3(2). On
remarquera que la sexualité infantile pourrait sembler se
réduire en quelque sorte au «plaisir préliminaire» de l‟acte
sexuel complet de l‟adulte. Mais cette vue rétrospective est
grosse d‟erreur dans la mesure où durant l‟enfance les
pulsions sexuelles autonomes trouvent leur satisfaction sur
place, au siège de chaque zone érogène. Quel type de satisfaction trouvent-elles ainsi ?
C‟est là une question fort embarrassante. Ferenczi (1933) a
cherché à lui donner une réponse en disant que l‟érotisme
infantile «ne connaît de satisfaction qu’au sens de la satiété, et non
au sens du sentiment d’anéantissement de l’orgasme» (in Postscriptum à son célèbre article sur la «Confusion de langue
entre les adultes et l‟enfant», → Cf. Œuvres Complètes, Payot,
tome 4, pp. 134-135). Il y a là un peu d‟angélisme et un
peu de redondance. Et l‟on peut prendre acte avec Otto
Fenichel et Daniel Widlöcher qu‟aucune réponse véritablement satisfaisante n‟a encore été donnée à cette question.
Cf. aussi le commentaire de la Thèse 2(9).
On notera également que la formulation de Freud dans la
Thèse 3(1) permet, dans sa neutralité, d‟éviter l‟erreur
rétrospective qu‟on vient de signaler, et cela dans la mesure
où l‟on se contenterait de dire que la subordination des
zones érogènes au primat génital est seulement «préfigurée» durant l‟enfance.
Thèse 3(1) : Les transformations de la puberté
Deux modifications de la sexualité sont déterminantes à la puberté :
(a) La subordination de toutes les zones érogènes au
primat génital, et
(b) Le processus de la découverte de l‟objet.
Ces deux modifications sont (toutefois plus ou
moins) préfigurées au cours de l‟enfance.
COMMENTAIRE : Pour bien comprendre cette thèse il est
nécessaire de la confronter à la Thèse 3(6). Alors seulement
on comprendra que la modification (a), c‟est-à-dire la
subordination des zones érogènes au primat génital, se
rapporte au développement somatique ; tandis que la modification (b), c‟est-à-dire le processus de la découverte de
l‟objet, se rapporte au développement psychique. Quant à
la question de savoir comment ces deux modifications
sont préfigurées durant l‟enfance, on se reportera aux
Thèses 3(3) et 3(5). D‟une part, c‟est le 1er temps de l‟acte
sexuel, c‟est-à-dire le plaisir préliminaire, qui est préfiguré
durant l‟enfance [Thèse 3(3)]. D‟autre part, le choix d‟objet
non-incestueux de la puberté se forme sur le modèle de
l‟objet infantile [Thèse 3(5)]. En outre, il est nécessaire de
rappeler que la découverte par Freud d‟un choix d‟objet au
cours de l‟enfance a été faite tardivement et a provoqué
une surprise. → Cf. les Thèses 2(4) et 2(18s) supra.
Thèse 3(4) : L’opérateur du devenir femme
Pour que la petite fille devienne une femme, un nouveau refoulement est requis qui frappe sa virilité infantile (clitoridienne) pour opérer un changement de
zone génitale directrice (du clitoris au vagin).
Thèse 3(2) : L’opérateur du primat génital
La subordination des sources de l‟excitation sexuelle
au primat génital s‟effectue à la puberté grâce à
l‟émergence d‟un nouveau but sexuel : l‟évacuation
des produits sexuels (plaisir terminal).
COMMENTAIRE : Du fait que Freud se réfère ici à un
«nouveau refoulement», cela suppose qu‟un 1 er refoulement a déjà eu lieu. En conséquence, il faudra comprendre
que la Thèse 3(2) équivaut à décrire un 1er refoulement.
COMMENTAIRE : Cf. la Thèse 3(4).
46
Autrement dit, le primat génital s‟instaure par le refoulement de l‟autonomie des zones érogènes.
COMMENTAIRE : Il faut noter que la confluence du développement somatique et du développement psychique ne
se fait pas à mi-chemin, l‟un allant à la rencontre de l‟autre.
C‟est au développement psychique qu‟il incombe d‟aller à
la rencontre du développement somatique et de franchir
tout le chemin qui les sépare. Le développement somatique est en quelque sorte aveugle ; la pulsion libidinale
(somatique) n‟a pas d‟objet prédéterminé. C‟est le développement psychique qui doit procurer à la pulsion somatique
son objet de satisfaction libidinale.
Thèse 3(5) : L’opérateur du choix d’objet pubertaire
Durant la période de latence s‟instaure la barrière
contre l‟inceste (refoulement), grâce à quoi le choix
d‟objet incestueux infantile se transforme à la puberté
en un choix d‟objet non-incestueux sur le modèle de
l‟objet originel.

Thèse 3(6) : L’opérateur de la confluence entre
les développements psychique et somatique
Jusqu‟à la puberté, le développement somatique et le
développement psychique restent autonomes. C‟est le
choix d‟objet de la puberté (adolescence) qui provoque leur confluence. Plus exactement : c‟est «l’irruption d’une motion amoureuse psychique intense» qui cause
l‟innervation des parties génitales et établit l‟unité de
la fonction amoureuse.
Commentaire général sur la place du
“refoulement” et de “l’amour” dans
l’organigramme de ces thèses
1. Il n‟est pas sans intérêt d‟essayer de représenter ces six thèses sous la forme d‟un organigramme. L‟on obtiendrait alors quelque chose
comme ceci :
Thèse 3(1)
↓
1er refoulement 
2ème refoulement 
Développement somatique
Développement psychique
Thèse 3(1)a
Thèse 3(1)b
↓
Thèse 3(2)
↓
Thèse 3(3)
↓
Thèse 3(4)
↓
↓
Thèse 3(5)
↓
 L’amour
 3ème refoulement
↓
Thèse 3(6)
2. On voit bien sur cet organigramme les
contre du développement somatique et qui fait
tout le chemin.
deux colonnes du «développement somatique» et
du «développement psychique» qui cheminent
côte à côte, et la manière dont elles confluent :
c‟est le développement psychique qui va à la ren-
3.
On remarque également que le seul
opérateur du développement envisagé ici par
47
4.
Freud, qu‟il soit somatique ou psychique, c‟est le
refoulement. C‟est le cas par trois fois : Thèses
3(2), 3(4), et 3(5). Que le refoulement appartienne au développement psychique, c‟est là quelque
chose qui ne saurait sans doute nous surprendre.
En revanche, que le refoulement agisse également comme un opérateur du développement
somatique, cela grève le schéma freudien d‟un
soupçon de fantasmagorie. Le biologisme freudien étant ainsi contaminé de fantasmagorie, sa
biologie se ramène à une sorte de science-fiction.
Quant à Freud lui-même, nul doute qu‟il était en
permanence tenté de concevoir le refoulement
comme un mécanisme de nature physiologique.
L‟opérateur de la confluence entre le
« développement somatique » et le « développement psychique » est, cependant, une exception
notable : la Thèse 3(6). Ce n‟est pas le refoulement
qui opère cette confluence, mais l‟amour. C‟est
cela qui est visé par cette expression rébarbative
d‟allure savante : «l’irruption d’une motion amoureuse
psychique intense». Ainsi, la doctrine freudienne
préserve sa place à l‟amour. Ŕ Freud, un « petit
romantique » qui s‟ignore ?
!
48
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine Azar
Pensée macho versus libido indomptable
I.
Du côté de
Rachel Bowlby
Leçon du samedi 7 octobre 2000,
extraite du Grand séminaire sur les Gradivas & autres divas.
Transcription intégrale de la bande sonore par
Randa Hoayek, revue par Paola Samaha.
1
Mobilisation des
distinctions tranchées
Cette séance est consacrée en partie à une présentation et
à une discussion du texte de Rachel Bowlby (1992) sur
Gradiva, dont la traduction française a été insérée dans
le précédent cahier hors-série de ’Ashtaroût,
(n° 3, septembre 2000), pp. 108-128.
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
14.
15.
16.
17.
18.
19.
Avant que nous débutions, Eddy Chouéri m‟a
proposé quelques difficultés. Et comme elles intéressent notre travail, je vais les rappeler brièvement pour
enchaîner dessus. Ces difficultés se rapportent à des
catégories tranchées, rigides, telles que certains rationalistes les aiment et les adorent. Ils tombent amoureux de la rigueur, les rationalistes. C‟est peut-être des
masochistes. Quand il y a une distinction tranchée, ils
sont contents. Quand ça coupe bien, ils sont contents. Eh bien, des distinctions tranchées font songer
à Søren Kierkegaard, elles sont du genre « ou bien... ou
bien... ». On dit par exemple : c‟est ou bien déterminé
ou bien au hasard. Autres distinctions tranchées : ou
bien c‟est scientifique, ou bien c‟est rien du tout ;
c‟est du passé ou bien du présent ; c‟est un modèle
prototypique ou bien une copie, un modèle ou un
substitut, un original ou une copie, un original ou un
faux (comme pour un tableau). Il y a en effet le
tableau original et puis il y a ce que des faussaires
imitent, copient, reproduisent et vendent comme si
c‟était l‟original alors que ce n‟est qu‟un faux.
Autre cas de figure : il peut encore exister des
originaux qui sont une reproduction. Je prends
l‟exemple de la lithographie. Vous savez bien que les
lithographies sont imprimées à un certain nombre
d‟exemplaires originaux numérotés. Vous avez, par
exemple, une lithographie originale qui porte le numéro 32/102. Cela veut dire qu‟il en a été tiré 102
exemplaires en tout, et que vous avez entre les mains
le 32ème. Pourquoi est-ce le 32ème ? Parce qu‟on impri-
I. Ŕ Du côté de Rachel Bowlby
Mobilisation des distinctions tranchées
Exorciser la pensée macho
La femme est l‟avenir de l‟homme
Rachel Bowlby versus le philosophe chagrin
Le style rébarbatif de Rachel Bowlby
Sus aux démarcations
Déterminisme & aventure dans la vie quotidienne
II. Ŕ Du côté de Freud
Freud a réinventé trois types d‟écriture
Les lettres d‟amour de Freud
La libido indomptable de Freud pour Fließ
Parenthèse : Aristote & Descartes
La sexualité est le différend entre Freud & Bowlby
III. Ŕ Du côté de Norbert Hanold
Les 2 types de tendresse & la question de l‟héritage
Investissement narcissique & relation d‟objet
Amour & investissement gémellaire
Les mouches comme double résurgence libidinale
La matérialité du signifiant
La polyvalence du symbole
Le sexuel, c‟est ce qui dérange
49
me les exemplaires manuellement l‟un après l‟autre,
ce qui donne un certain ordre, et que votre exemplaire occupe donc la 32ème place. Mais même là Ŕ c‟est
la bizarrerie de la chose Ŕ on distingue entre original
et copie, original et reproduction. Quand on a fini
d‟imprimer les lithos, on casse la pierre qui a servi à le
faire. De cette façon, on ne peut plus imprimer
d‟autres exemplaires. C‟est pour cela que nous pouvons avoir un nombre exact de reproductions Ŕ par
exemple 102 Ŕ et les 102 lithos seront réputées
“originales”. Eh bien, ce qui est encore plus bizarre,
c‟est que dans le cas où vous seriez des collectionneurs, vous n‟achèterez pas une lithographie avec un
numéro sous une barre, mais plutôt une litho marquée “épreuve d‟artiste”, parce que l‟épreuve d‟artiste
a plus de valeur... marchande ! Et finalement, c‟est
l‟épreuve d‟artiste qui est considérée comme l‟original
d‟une lithographie, les autres tombent au rang de reproductions, vous voyez donc comment les catégories : Authentique / Copie ; Authentique / Reproduction ; Prototype (ou modèle original) et Substitut,
etc. Vous voyez comme ces catégories peuvent être
fluctuantes.
L‟une des catégories les plus méchantes, c‟est la
catégorie du déterminisme. C‟est celle qui a servi à
beaucoup de gens pour embêter le monde. Ecoutez
un peu leur discours. Ils disent par exemple : « Vous
savez, moi je suis venu au monde parce que papa et maman se
sont entre-baisouillés. Et si papa est venu au monde, c’est
parce que... Et si la terre existe, c’est parce que... Donc, Dieu
existe et il faut l’adorer ! ». Voilà une manière d‟utiliser le
déterminisme qui a intéressé beaucoup de gens pendant beaucoup de siècles et qui continue peut-être à
en intéresser quelques uns...
duction a achevé la traduction la semaine dernière. Le
texte est à votre disposition. Il est long, difficile, mal
écrit. On a essayé de le mettre dans un français lisible
sans y avoir toujours réussi. Le résultat est quand
même acceptable. Et il vaut la peine de faire l‟effort
de le lire. Pourquoi ? Parce que, justement, le thème
de ce travail est la femme en mouvement. C‟est d‟abord le mouvement, mais c‟est également un mouvement initié par la femme. On peut considérer que
parmi les diverses orientations qui préparent notre
avenir, eh bien finalement, Rachel Bowlby a adopté la
position selon laquelle « la femme est l’avenir de
l’homme », Ŕ comme l‟a si bien dit Aragon. Ce n‟est
pas une mauvaise position. Elle n‟est pas nouvelle
non plus. Et elle n‟est pas le monopole des femmes.
3
La femme est l’avenir
de l’homme
Pensons à des socialistes comme Saint-Simon, le
père Enfantin, Fourier, et à bien d‟autres socialistes
du début du 19ème siècle, Ŕ à ceux à qui Marx
attribuait un “socialisme utopique” par opposition au
sien et à celui de ses amis dénommé pompeusement
“socialisme scientifique”. Pensons également à ces
derniers. Tous ces penseurs partagent cette opinion
selon laquelle la femme est l‟avenir de l‟homme. Il me
semble que c‟est chez Charles Fourier (1772-1837)
que cette idée est exprimée le plus clairement, cette
idée selon laquelle on peut mesurer le degré de civilisation d‟un pays ou d‟une époque à partir du statut
des femmes. C‟est à peine postérieur au grand manifeste de Mary Wollstonecraft (1792) sur les Revendications des droits de la femme.
La position de Rachel Bowlby est que nous devons attendre des femmes quelque chose qui irait
dans le sens d‟une évolution favorable de l‟humanité.
C‟est une position partagée par beaucoup de féministes, mais non pas par toutes. Songeons par exemple à quelqu‟un comme Betty Friedan. Cette dernière a une autre idée là-dessus. Elle considère que la
femme a conquis sa liberté de haute lutte. Depuis le
Moyen Âge jusqu‟au 19è siècle, la femme occidentale
s‟est battue et a obtenu sa liberté. Au 20 è siècle, elle a
obtenu le droit de voter, de se mêler à la vie publique,
etc. Betty Friedan considère que la femme ayant
2
Exorciser la
pensée macho
Suivant Rachel Bowlby, ces catégories dichotomiques appartiennent à une pensée typiquement masculine. J‟allais dire très macho. C‟est les machos qui
croient au déterminisme, aux distinctions rigides, à la
science et, finalement, à la férule et au fouet. C‟est
des machos masos ! Une bonne manière d‟exorciser
cette pensée “masculine”, serait de lire l‟essai de Rachel Bowlby sur Gradiva dont notre atelier de tra50
obtenu cela, ou conquis cela... Ŕ En anglais « to win »
ça veut dire gagner, ça veut dire également conquérir.
Mais c‟est un verbe actif, qui ne veut pas dire gagner
à la loterie... C‟est donc au bout d‟un long combat
que les femmes ont pu conquérir leur liberté. Eh
bien, la femme qui a mis plusieurs siècles pour
conquérir sa liberté, arrivée au 20 è siècle, elle s‟est
démise de sa liberté. Et Betty Friedan incrimine la
publicité. Sa thèse est que c‟est l‟influence de la
publicité qui a renversé la vapeur. Et elle va plus loin
jusqu‟à dire que finalement, ce renversement de la
vapeur n‟appartient pas seulement à la psychologie
féminime, mais à la psychologie humaine en général,
et s‟applique donc aux hommes aussi. Qu‟est-ce
qu‟un homme qui accepte que la femme soit démise
de sa liberté sous l‟influence de la publicité ? une
influence massive et ouverte, ou sournoise et insidieuse. Voilà la thèse de Betty Friedan. Mais Rachel
Bowlby n‟est pas d‟accord avec Betty Friedan. Rachel
Bowlby fait partie du MLF. Elle est de la mouvance
du journal m/f qui a paru, puis a cessé de paraître, et
puis s‟est remis à paraître dans une nouvelle formule.
Le propos de Rachel Bowlby est un propos selon
lequel il faudrait faire beaucoup plus crédit à la
femme.
brider la femme avec ses préjugés. Rachel Bowlby est
pour la liberté, mais une liberté totale, affranchie de
toute tutelle. Elle pense que personne (pas même
elle) n‟est dans une position autorisée pour dire vers
où se dirige la femme. Elle considère que la femme
est en mouvement et que toute notre tâche consiste à
l‟accompagner du regard pour voir vers quoi elle se
dirige, sans chercher à l‟influencer d‟une quelconque
manière, ni à entraver sa liberté, ou à infléchir
inopportunément son parcours. Est-ce que vous
saisissez la position de Rachel Bowlby ? C‟est une
position délicate, subtile, qui ne peut pas satisfaire
quelqu‟un qui serait un philosophe “chagrin”, Ŕ qui
croit en un déterminisme absolu, aux vertus de la
science, à un progrès indéfini. Nous atteindrons le
bonheur grâce à la science : c‟était une idée du 18ème
siècle, c‟était la philosophie des Lumières. Nous
serons tous heureux pourvu de laisser les savants
nous créer l‟avenir qu‟il nous faut. Ce fut, comme
vous le savez, la grande catastrophe de la bombe A et
le mea culpa des savants ayant trempé là-dedans. Trop
tard, le mal était fait. Hiroshima mon amour est venu au
monde... et c‟était fichu pour les Lumières. Au moins,
aujourd‟hui, à la fin du 20è siècle, une vieille lune a été
décrochée, celle de la croyance en un progrès constant et indéfini de la science. La science ne sait bien
faire qu‟une chose, semble-t-il : polluer.
Avec Rachel Bowlby, nous avons des attaques
très fortes contre un certain type de pensée qu‟elle
appelle “masculine”. Elle a peut-être raison après
tout, parce que depuis l‟aube des temps ce sont des
hommes qui ont prôné ce type de pensée, Ŕ les
femmes n‟ayant pas eu voix au chapitre. Peut-être
que si elles s‟étaient exprimées, cela aurait été bien
pire. Heureusement qu‟elles n‟ont pas eu la parole !
Nous avons toujours un sinistre Lacan posté derrière
nous pour nous souffler à l‟oreille : « Attention !
Méfiez-vous encore plus des femmes que des hommes ». C‟est,
je crois, un conseil salubre. « Méfiez-vous surtout des
mères ! », Ŕ c‟est peut-être ça le message le plus fort de
Lacan. Il est possible que la femme Ŕ après tout Ŕ ne
soit pas une mauvaise bête... mais dès qu‟elle devient
mère, alors là, ça ne va plus. Il semble que la maternité rende les femmes monstrueuses. C‟est quelque
chose que l‟on constate trop souvent, et il faut pas
mal d‟effort aux femmes pour ne pas devenir des
4
Rachel Bowlby versus
le philosophe chagrin
Le livre de Rachel Bowlby où se trouve l‟essai
sur Gradiva s‟intitule : Still crazy after all these years.
« Still crazy », Ŕ c‟est de la femme qu‟il s‟agit. Elle est
toujours folle après toutes ces années. Pourquoi ?
Parce qu‟on n‟est pas parvenu à lui dicter ses pensées
et sa conduite. Et le livre est consacré, essai après
essai, à dénoncer les mauvaises manières de ceux qui
veulent poser des rails à l‟avenir de la femme, qui
veulent restreindre ou canaliser cette liberté ou bien
ce mouvement qui l‟anime et la porte à aller de
l‟avant vers le nouveau, l‟inouï, l‟inconnu. Vers quoi
la femme se dirige-t-elle ? Dès que quelqu‟un s‟arroge
le droit de répondre à cette question, dès que quelqu‟un indique une orientation, fixe un sens, eh bien,
Rachel Bowlby prend sa carabine et lui tire dessus.
Elle considère que c‟est un salaud qui essaye de
51
monstres lorsqu‟elles sont devenues mères. Bien sûr
tout ce que je dis là est à prendre cum granum salis.
C‟est avec un grain de sel qu‟il faut prendre tout ça...
traduire ? Il est long et difficile, et il se peut que sa difficulté ne
recouvre que sa nullité. »
6
5
Sus aux
démarcations
Le style rébarbatif
de Rachel Bowlby
Ce n‟est que lorsque nous sommes parvenus à la
phase de mise au net, que les conceptions de l‟auteur
et ses orientations nous sont apparues clairement, et
que nous avons été rassurés. Oui, cela valait la peine
de faire l‟effort de traduire ce texte, et cela en valait
d‟autant plus la peine que cela nous permet aujourd‟hui de répondre avec plus d‟assurance à des interrogations émanant de tel ou tel “philosophe chagrin”.
Comme l‟essai de Rachel Bowlby est d‟un seul
tenant, nous l‟avons soumis à la procédure de la segmentation et nous avons pu y distinguer 18 paragraphes. Il est alors apparu que les 18 sections sont autant d‟attaques contre les catégories dichotomiques
de la pensée dite masculine. Rachel Bowlby s‟est remise 18 fois à la tâche pour attaquer une nouvelle
distinction, une nouvelle démarcation, et montrer
qu‟elle ne tient pas. Son procédé est simple : il lui
suffit d‟explorer une dichotomie en abondant dans le
sens indiqué pour qu‟à un moment ou un autre elle se
dissolve d‟elle-même, ou aboutisse à des apories et
tombe en bloc. Et de conclure à chaque fois : qu‟il
faut renoncer à la dichotomie en question pour aller
de l‟avant, sans quoi on s‟enferme dans ce qu‟elle
dénonce justement comme pensée masculine, comme
pensée macho, cette pensée qui a causé beaucoup de
tort à l‟humanité et qui continue de lui causer du tort.
Je vous incite donc à lire l‟essai de Rachel Bowlby
avec ce fil directeur, sachant que le propos de cette
femme est la liquidation des dichotomies tranchées et
la mobilisation des démarcations. Tout cela n‟apparaît
pas de prime abord parce que c‟est fait dans un style
un peu filandreux qui nous donne l‟impression de
butiner d‟un sujet à un autre sans but précis. Mais si
l‟on y prend garde, on se rend compte qu‟elle ne
passe d‟un sujet à un autre qu‟après avoir corrodé une
distinction, une opposition, une démarcation. Elle ne
passe d‟un sujet à l‟autre qu‟après avoir introduit un
doute sur la légitimité d‟une distinction, après avoir
introduit du mou, de la flexibilité, car c‟est là le mou-
L‟essai de Rachel Bowlby sur Gradiva est de
1992. Il remonte à 8 ans. Ce n‟est pas trop tard pour
que nous lui rendions hommage. Mais, ah que nous
aurions aimé qu‟elle écrive un peu mieux. Qu‟elle
formule sa pensée en des phrases moins longues,
moins filandreuses, moins contorsionnées. On nous a
toujours conseillé d‟écrire avec de courtes phrases, Ŕ
eh bien c‟est un bon conseil. N‟est pas Proust qui
veut. À force, on arrive à nous dégoûter de la lecture
pour subir la séduction des images. Car les images
viennent à nous directement. Nous les lisons très
vite. Nous ne les lisons pas bien, mais, au moins,
nous avons l‟illusion de lire les images rapidement.
Ceux qui écrivent de longues phrases finissent par
nous lasser, on ne les lit plus, et c‟est dommage.
Quelquefois il vaut la peine de fournir l‟effort de lire
un texte mal écrit. Mais qu‟on n‟abuse pas trop de
notre temps et de notre patience ! Concernant Rachel
Bowlby, nous avons fait l‟effort de la traduire et cela
a été un effort terrible, c‟était même parfois carrément cauchemardesque.
Pourquoi finalement la lecture de Freud demeure-t-elle plaisante ? C‟est que ses phrases sont de
dimension moyenne. Il sait utiliser des images comme support. Il sait nous inquiéter. Il sait ménager un
certain suspens. Il nous interpelle de temps en temps.
Le style de Freud est finalement assez reposant. Ce
n‟est pas le cas de beaucoup d‟autres psychanalystes
ou de critiques littéraires comme Rachel Bowlby.
Mais je le répète, même si son texte est difficile à lire
malgré tout, malgré nos efforts pour le rendre lisible,
il mérite d‟être lu. À un moment, durant les réunions
de notre atelier de traduction, nous étions nousmêmes désespérés. Ceux qui ont participé à cette
tâche peuvent se rappeler qu‟à un moment on a
risqué de tout balancer. On s‟est vraiment dit à un
moment : « Mince ! on s’est peut-être trompé. On a choisi un
texte difficile pour rien. Pourquoi se donner tant de peine à le
52
vement en avant de la vie, et c‟est symbolisé chez elle
par une femme.
marquis de Laplace, qui était astronome. Avant lui,
on peut estimer que Leibniz en avait eu une préconception, et puis ensuite, il y a eu un Claude Bernard
qui a élevé vers le milieu du siècle un piédestal au
déterminisme. À partir de Claude Bernard, les
savants, tous les savants, sont devenus déterministes.
Et cela jusqu‟à la première décennie du 20 ème siècle,
quand les savants se sont mis à trembler. Non seulement à cause des relations d‟indétermination, mais
également à cause de quelque chose d‟encore plus
absurde et que la physique nous a obligés à admettre.
Vous savez qu‟on a toujours considéré que la lumière
était la base de la géométrie. L‟étude de la géométrie
et l‟étude de la lumière se confondaient parce qu‟on
assimilait les rayons lumineux à des lignes droites.
L‟optique géométrique de Descartes et de Newton
est fondée là-dessus. Eh bien, on s‟est rendu compte
au début du 20ème siècle, qu‟on avait parfois intérêt à
considérer que la lumière se propage sous forme
d‟ondes plutôt que sous forme de lignes droites. Ce
qui fait que ça dépendait des cas si les physiciens
utilisaient la théorie ondulatoire ou la théorie linéaire.
N‟est-ce pas absurde ? Ça devrait être soit l‟une soit
l‟autre une fois pour toute. Un esprit étroitement
déterministe, un esprit rationnel, exigerait de choisir
l‟une ou l‟autre conception, et non pas d‟utiliser alternativement les deux selon ses besoins. Depuis cette
époque les philosophes ont démissionné. Ils avaient
commencé à discuter avec les physiciens et ils ont vu
que ça n‟aboutissait à rien. Cela se ramenait à une
question de croyance. On s‟interpelait et on se répondait chacun selon sa croyance. Et les philosophes
comme c‟est des gens bornés la plupart du temps...
Parce que vous vous figurez que les philosophes c‟est
toujours Aristote, Descartes, Spinoza ou Kant, mais
ce n‟est pas vrai. Les philosophes, ce sont des milliers
de gens partout dans le monde qui enseignent la
philosophie, qui écrivent à propos de la philosophie
et qui se prennent pour des philosophes. C‟est malheureusement ça. Alors, quand je parle des philosophes, je ne vise pas les grands philosophes mais les
petits, les philosophes qu‟on peut appeler “trottemenu”. Ce sont eux qui constituent la troupe des
philosophes. Eh bien, les philosophes trotte-menu
ont demissionné, ne sachant plus à quel saint se
vouer. Et il n‟y a pas eu de grand philosophe qui soit
7
Déterminisme & aventure
dans la vie quotidienne
Je sais que vous êtes fiers, que nous sommes
tous fiers du fait que Freud a ramassé, par exemple,
les déchets de la vie quotidienne Ŕ du genre lapsus,
rêve, oubli, des choses comme ça Ŕ qu‟il les a ramassés pour montrer le déterminisme psychique làderrière. Et nous nous sommes écriés : « Oh, comme la
science est belle ! » Eh bien, grâce à Rachel Bowlby nous
devons maintenant crier que le déterminisme absolu
n‟est pas tout. Le déterminisme de la vie psychique
peut nous servir quelque peu. Nous devons l‟utiliser
comme une canne, comme un soutien. Nous devons
y croire un moment... mais c‟est pour y renoncer
ensuite. Il est important d‟abandonner cette idée que
tout est explicable, que chaque événement relève
d‟un déterminisme propre, que l‟aventure n‟existe
pas, que l‟inconnu ou le nouveau n‟existent pas. Il
faut renoncer à cette idée que les faits ne sont pas
une création, mais une découverte, qu‟ils sont là
depuis toujours, et crac, un beau matin on les découvre. Il faut croire qu‟il y a du nouveau. J‟espère
que vous commencez à saisir un peu le propos de
Rachel Bowlby. Je vous le répète, nous ne l‟avons pas
saisi de prime abord pendant que nous traduisions
son texte. Nous avions un regard de myope, collé aux
mots, et nous n‟avions pas tout de suite aperçu
l‟orientation générale de l‟auteur, sa démarche propre,
qui est l‟invalidation des démarcations. Et je vous
assure que les dichotomies qu‟elle prend pour cible
sont méga-importantes, elles sont à égalité d‟importance avec celle qu‟a évoquée notre “philosohe chagrin”, c‟est-à-dire le déterminisme et le hasard.
La science et la vie quotidienne, ce sont des catégories très fortes et je sais quel effort il a fallu pour
beaucoup d‟entre vous pour se hisser à la hauteur de
la science d‟aujourd‟hui, une science qui a escaladé la
nature grâce au déterminisme. Certains d‟entre vous
ne savent pas que la notion de déterminisme est une
idée relativement récente. Le mot lui-même est né au
19ème siècle. Je crois que le premier qui ait parlé de
déterminisme c‟était vers le début du 19 è siècle le
53
venu nous parler du déterminisme au 20ème siècle. Le
sujet est donc resté en plan, Ŕ l‟ouvrage d‟Alexandre
Kojève est resté inédit jusqu‟à 1990.
Vidons rapidement cet abcès. Pour cela, je vous
renvoie à la conclusion du livre de Bachelard (1951)
sur L’Activité rationaliste de la physique contemporaine, qui,
comme vous le savez, traite rapidement mais magistralement de la notion de déterminisme. Je le reconnais d‟autant plus volontiers que je ne suis pas un
grand sympathisant de ce philosophe. Dans ces pages
Bachelard montre combien l‟hypothèse d‟un déterminisme universel est peu scientifique. Et il explique
que la notion de déterminisme n‟est opératoire scientifiquement que si elle respecte les trois caractères
suivants. D‟abord, la spécialisation hyper-régionale de
son champ d‟application, ensuite la discontinuité
entre cause et effet, enfin l‟intégration topologique
des fonctionalités sélectionnées comme variables.
Mon philosophe chagrin comme Rachel Bowlby et
comme Freud, je le crains, n‟ont pas égard à ces
restrictions épistémologiques élémentaires. Mais je
préfère abandonner ce terrain glissant et mal balisé
pour me concentrer sur notre problème actuel.
Aujourd‟hui, au moins du côté de la psychologie, nous devons nous rendre compte que la notion
de déterminisme est bonne à adopter, tout au moins
pendant un certain temps, après quoi il faut l‟abandonner, après quoi il faut laisser une ouverture à
l‟aventure. Comme vous le savez c‟est le message
apporté par Gérard Mendel dans son dernier livre,
dont j‟ai fait le compte-rendu à l‟avant-dernier
numéro des cahiers hors-série de ’Ashtaroût. Vous y
trouverez un exposé des idées de Mendel sur l‟acte
en tant qu‟aventure. C‟est d‟ailleurs le titre même de
son livre. Un gros pavé qui se lit comme un roman
parce que Ŕ comme vous le savez peut-être Ŕ Gérard
Mendel est trés impressionné par des auteurs comme
Alexandre Dumas ou Eugène Sue.
Élias Abi-Aad : Je pense que la manœuvre de
Rachel Bowlby a sauvé la quotidienneté. L‟acte manqué est non seulement imprévu, il n‟est pas maîtrisé.
Il n‟est pas domesticable. Parler de déterminisme
c‟est un peu le borner ou bien lui mettre des frontières, le cadrer. Rachel Bowlby le libère, elle lui préserve ses chances pour demeurer une aventure.
II.
Du côté de
Freud
8
Freud a réinventé
trois types d’écriture
Amine Azar : Oui, il est exact qu‟il y a ça dans
Freud. Freud a toujours considéré que la pulsion
sexuelle était indomptable, indomesticable, inconciliable. Et si elle est indomptable, c‟est que nous ne
pouvons pas l‟appréhender au travers d‟un déterminisme et qu‟elle nous échappera. Cela lui est même
personnellement arrivé à son corps défendant. Hier
même, j‟ai rappelé autour de cette table quelque
chose d‟assez fabuleux qui se passe dans l‟œuvre de
Freud. J‟ai souvent dit, et je le répète, qu‟il est l‟inventeur de deux nouveaux types d‟écriture.
Le 1er type, c‟est une nouvelle manière d‟écrire
ses “confessions”. La Traumdeutung, le livre sur l‟interprétation du rêve, est en fait constitué des fragments
d‟une longue confession, mais c‟est un nouveau type
de confessions. Personne avant Freud n‟avait trouvé
ce type de procédé de parler de soi strictement à travers ses rêves. Et il se révèle que ce procédé tel qu‟il a
été pratiqué par Freud plonge incomparablement
plus profondément dans la vie intime du sujet que les
autres procédés pratiqués auparavant par saint Augustin, par Montaigne, Rousseau ou Chateaubriand.
Freud a également réinventé le roman par l‟étude de
cas. L‟étude de cas n‟est pas le roman psychologique.
C‟est une manière d‟approcher la vie humaine par
fragments. Le cas Dora se nomme d‟ailleurs fragment
d‟une analyse. Le cas de l‟Homme aux loups est un
extrait d‟une névrose infantile. Le fragment c‟est
quelque chose de nouveau qui s‟oppose à la totalisation. Le roman psychologique était du temps de
Freud un roman totalisateur. On devait tout connaître des personnages. Prenez les “Rougon-Macquard” de Zola, soit vingt volumes. On devait tout
connaître des deux familles à partir de tous les individus. Et le dernier volume intitulé Le Docteur Pascal
devait révéler toute la théorie. C‟est le volume le plus
mauvais de la série. Nous baillons du début jusqu‟à la
fin. C‟est un peu pareil pour Proust. Le dernier volu54
me sur Le Temps retrouvé devait aussi exposer toute la
théorie ayant (prétendument) inspiré les volumes
précédents. Et la critique considère ce volume avec
un peu d‟indifférence, voire de sévérité. C‟est pour
vous dire qu‟on ne peut pas inventer à l‟aide d‟une
doctrine, l‟invention c‟est toujours l‟aventure de
l‟inspiration. Or, Le Docteur Pascal et Le Temps retrouvé
n‟étaient pas des aventures. Ils avaient été conçus au
départ, même s‟ils n‟ont été rédigés qu‟à la fin. Ce qui
est intéressant chez Zola ou chez Proust, c‟est quand
ils sortent de leur cadre. Lorsque Zola et Proust
s‟oublient comme doctrinaires, ils écrivent des choses
passionnantes. Mais l‟idée de totalisation qui est un
souci de doctrinaire, est l‟idée la plus mauvaise possible pour se régler sur elle dans la création.
Avec Freud, on a affaire au “romancier du
symptôme”, Ŕ selon la belle trouvaille de PaulLaurent Assoun. Notez que “symptôme” est mis au
singulier. Car d‟un symptôme à l‟autre il y a rupture,
comme d‟un rêve à l‟autre. Notre vie est fragmentée
et les fragments ne sont point reliés entre eux, ils sont
dispersés. Il n‟y a pas longtemps, si vous vous en
souvenez, c‟est encore ce que nous disait le P r
Vernant Ŕ un helléniste Ŕ dans l‟entretien à bâtons
rompus qu‟il nous a accordé au CCF 30. Alors, naturellement, le déterminisme va venir, notre “philosophe chagrin” va venir. Il va nous dire qu‟il y a une
personnalité, une sorte de noyau organisateur, polarisateur, autour duquel le nuage de fragments prendra
forme. Eh bien, on devrait l‟écouter avec dédain,
hocher la tête et se dire : « Le pauvre ». Pas n‟est besoin d‟arguties. Je veux vous donner un exemple de la
manière dont tout cela nous échappe. La sexualité, la
pulsion sexuelle, par définition nous échappe. Nous
ne pouvons pas la domestiquer, elle nous échappe
constamment.
Ŕ Bon, je disais que Freud a renouvelé ou plutôt
réinventé deux types d‟écriture : la confession et le
roman. Mais, il y a également une troisième invention
chez Freud. Je le souligne : il est également l‟inventeur d‟une nouvelle manière d‟écrire des lettres
d‟amour frénétiques.
9
Les lettres d’amour
de Freud
Quelles sont nos références pour les lettres
d‟amour ? Bien évidemment, les lettres d‟Héloïse à
Abélard viennent en premier. Ces lettres remontent
au 12ème siècle. Les lettres d‟Héloïse à Abélard sont
un électrochoc pour tout le monde. La liberté de ton
d‟Héloïse, cette femme du 12ème siècle nous laisse
cois, nous les gens du 20ème siècle finissant. Impossible de vous en rendre compte. Je vous pousse vivement à lire ces lettres.
Eh bien, une autre référence prototypique, ce
sont les Lettres de la religieuse portugaise qui datent du
17ème siècle et qui sont anonymes. On discute encore
aujourd‟hui de leur attribution. L‟auteur n‟est assurément pas une religieuse Portugaise mais un écrivain
français de beaucoup de talent. Les lettres d‟Héloïse
sont d‟authentiques lettres écrites par une femme, les
Lettres portugaises sont une œuvre de fiction rédigée
par un homme. Deux démarcations n‟ont conséquemment pas cours. On peut écrire des lettres
amoureuses de femmes qu‟on soit homme ou qu‟on
soit femme, qu‟elles soient réelles ou fictives. Les
lettres d‟Héloïse et les Lettres portugaises sont également authentiques ! Ŕ Débrouillez-vous avec ce
paradoxe.
Donc, les deux prototypes de lettres amoureuses
sont les lettres d‟Héloïse à Abélard et les Lettres de la
religieuse Portugaise. Eh bien, est-ce qu‟il existe chez
Freud des lettres d‟amour ? On connaît ses lettres à
sa fiancée et beaucoup de gens se sont écriés lorsque
cette correspondance nous a été révélée : « Ah ! les
belles lettres d’amour ! » Je vous détrompe, les lettres de
Freud à sa fiancée n‟ont rien à voir avec des lettres
amoureuses. Il suffit justement de les comparer avec
nos prototypes. Vous saurez ainsi que ces lettres-là
ne sont pas même un journal intime mais seulement
un journal de bord, où, comme vous le savez, on
note les faits et les pensées de la journée... En tout
cas ce n‟est pas une correspondance amoureuse. Ce
n‟est pas dans les lettres de Freud à sa fiancée qu‟il
faut chercher la correspondance amoureuse de
Freud. Il faut la chercher dans ses lettres à Fließ. Ce
sont les lettres de Freud à Fließ qui appartiennent à la
Cet entretien, en cours de transcription, sera inséré dans
le prochain cahier hors-série de ’Ashtaroût.
30
55
Notons d‟ailleurs qu‟une rêverie, à la différence du
rêve, ne se raconte pas. Pour la communiquer, il faut
l‟écrire, l‟écrire avec émotion, avec goût, en la revivant
d‟autant mieux qu‟on la récrit. Nous touchons là au
domaine de l‟amour écrit. La mode s‟en perd. Mais le
bienfait demeure. Il est encore des âmes pour lesquelles
l‟amour est le contact de deux poésies, la fusion de deux
rêveries. Le roman par lettres exprime l‟amour dans une
belle émulation des images et des métaphores. Pour dire
un amour, il faut écrire. On n‟écrit jamais trop. Que
d‟amants qui rentrés des plus tendres rendez-vous
ouvrent l‟écritoire ! L‟amour n‟a jamais fini de s‟exprimer
et il s‟exprime d‟autant mieux qu‟il est plus poétiquement
rêvé. Les rêveries de deux âmes solitaires préparent la
douceur d‟aimer. Un réaliste de la passion ne verra là que
formules évanescentes. Mais il n‟en reste pas moins que
les grandes passions se préparent en de grandes rêveries.
On mutile la réalité de l‟amour en la détachant de toute
son irréalité.
correspondance amoureuse. Mais ce n‟est pas encore
tout à fait là qu‟il a réinventé une nouvelle manière
d‟écrire des lettres d‟amour. Ces lettres manifestes à
Fließ sont écrites comme d‟autres lettres similaires.
Où je vois que Freud a inventé un nouvel art d‟écrire
des lettres d‟amour ?
10
La libido indomptable
de Freud pour Fließ
C‟est d‟abord dans la marge de ces lettres, dans
ce que les éditeurs ont imaginé d‟imprimer en marge
de ces lettres avec des sigles du genre : manuscrit A,
manuscrit B, etc. Comme vous le savez pertinemment,
la sexualité est essentiellement un Nebenproduct, un
produit marginal ! Le plus long de ces manuscrits a
été imprimé à part et il est connu sous le titre factice
de : Projet [Entwurf] d’une psychologie scientifique à l’usage
des neurologues. Il est intéressant de rappeler qu‟il a
commencé à être gribouillé au crayon dans le train
qui ramenait Freud à Vienne après un de ses colloques singuliers avec Fließ. Cette circonstance est tout
à fait significative et conforme à une grande intuition
de Gaston Bachelard (1884-1962). Vous savez que ce
célèbre philosophe était écartelé entre l‟épistémologie
des sciences dures et la critique littéraire. Vers la fin
de sa vie il a lancé son chant du cygne en une superbe
trilogie appartenant à l‟autre veine Ŕ la veine “souterraine” Ŕ et dont le 3ème et dernier volet nous est parvenu fracassé par l‟impitoyable Dame à la Faux :
Ŕ 1957 : La Poétique de l’espace
Ŕ 1960 : La Poétique de la rêverie
Ŕ 1959-1962 : La Poétique du feu, dont un fragment a
été publié par Bachelard lui-même sous le titre : La
Flamme d’une chandelle (1961), et d‟autres fragments
ont été publiés par sa fille Suzanne à titre posthume
sous le titre : Fragments d’une poétique du feu (1988).
Tous ces livres ont été publiés aux PUF. Et c‟est
probablement ce qu‟il y a de plus abouti dans son
œuvre, qui compte à dire vrai de nombreux chefsd‟œuvre. Je vais vous donner lecture d‟un passage de
l‟introduction à La Poétique de la rêverie qui permet de
situer exactement la signification de l‟Entwurf. Ce
n‟est pas pour rien qu‟il s‟agit d‟une remarque incidente Ŕ dans le vocabulaire de Freud d‟un Einfall Ŕ ce
que je traduis pour ma part par “pensée traversière” :
Cette citation se passe Ŕ je crois Ŕ de commentaire. Je reviens donc à mon propos. Je disais que
c‟est d‟abord en marge des lettres de Freud à Fließ
qu‟un nouvel art d‟écrire des lettres d‟amour apparaît.
Ce nouvel art d‟écrire des lettres d‟amour a ensuite
été pratiqué par Freud à plusieurs reprises. Prenons
des exemples. Vous avez tous les Trois Traités sur la
théorie sexuelle sous le coude. Eh bien, sachez que le
premier traité intitulé “Les aberrations sexuelles”,
n‟est rien d‟autre qu‟une lettre d‟amour frénétique
adressée à Fließ. Si vous lisez autrement ce Traité,
vous n‟y comprendrez rien. Il y a des gens qui commencent à lire le livre par cet essai. Ils lisent, relisent
et s‟enlisent dans des histoires de bisexualité, dans
des histoires cocasses de fliesserie. Il n‟y a rien à tirer
d‟une pareille lecture. Ce n‟est pas comme ça qu‟il
faut lire le 1er Traité. Il faut seulement le parcourir en
marquant des pauses aux points clés, aux points
féconds que je vous ai signalés dans une réunion
antérieure 31. Ce qu‟il y a d‟important dans le 1er
Traité, c‟est qu‟il est une préparation au 2ème Traité sur
la sexualité infantile, et voilà. Tout le reste, c‟est la
Cf. la leçon du 20 septembre 2000, reproduite ici-même
dans ce cahier hors-série de ’Ashtaroût sous le titre : « Vademecum sur la sexualité infantile à l’usage des amnésiques », pp.
8-36. On nous saura peut-être gré de n‟avoir point supprimé les redites. (RaH & PaS)
31
56
lettre d‟amour frénétique de Freud à Fließ. Et si vous
vous attachez à cette lecture, vous êtes indiscrets.
Qu‟avez-vous à y mettre le nez ? Sautez tout ça, Ŕ
c‟est des histoires entre hommes !
Je vais donner un autre exemple d‟une lettre
d‟amour frénétique de Freud à Fließ. L‟essai célèbre
intitulé Au-delà du principe de plaisir est en 1er lieu une
lettre de Freud à Fließ, une lettre d‟amour frénétique.
Si on lit cela autrement, on se trompe fort. Freud et
Fließ se rencontraient pour parler de sexualité. C‟est
d‟abord une lettre d‟amour, mais ce n‟est pas tout.
J‟ajoute que c‟est leur manière de faire l‟amour. C‟est
bien pour cela qu‟après leur brouille Freud a brûlé les
lettres de Fließ. Il a brûlé ce qu‟il avait de plus
précieux tellement il était déçu, tellement il était fou
d‟amour, de douleur et de rage. Jamais Freud n‟a
cessé d‟aimer Fließ. Ils se sont fâchés en 1901, et
c‟est bien pourquoi je cite Au-delà du principe de plaisir,
parce qu‟il date de 1920g. Et pourquoi je vous le
cite ? Je reprends mon idée : Freud a cru en 1906 ou
1907, après qu‟il eût brûlé les lettres de Fließ, qu‟il
avait dominé cette relation.
En 1913, je crois, il le claironnait de nouveau à
Ferenczi en une phrase devenue célèbre depuis : « J’ai
réussi là où le paranoïaque échoue ». Ce cri de triomphe de
Freud, c‟est un soi-disant triomphe sur Fließ, sur
l‟amour qu‟il lui porte. Eh bien, je vous le répète : en
1920, il est là dans le même état frénétique de l‟amoureux transi. Il n‟a pas dominé sa pulsion sexuelle qui
le déportait vers Fließ. Il n‟a rien dominé du tout,
encore qu‟il l‟ait cru. Mais en réalité, en 1920, il se
met là, à table, ouvre son écritoire et pleure. Il écrit :
je t‟aime toujours mon cher Fließ comme un fou,
pourquoi tu m‟as abandonné ? Et il publie cette
lettre-ouverte à Fließ sous le titre : Au-delà du principe
de plaisir. Lire, ce qui s‟appelle lire, ce n‟est pas épeler
et ânonner comme des enfants. Lire, c‟est lire au pied
de la lettre, c‟est-à-dire entre les lignes. Entre les
lignes d‟Au-delà du principe de plaisir ce qu‟on peut lire
c‟est quelque chose d‟assez similaire aux trois lettres
de Cordélia à Johannes placées par Kierkegaard au
début de son Journal d’un séducteur. Allez y pour y jeter
un coup d‟œil, cela en vaut la peine.
Bon, eh bien, maintenant voici la « bonne nouvelle » que je vous apporte : la pulsion sexuelle est
indomptable. Freud lui-même n‟a pas pu la dompter
malgré ses cris de triomphe à tel ou tel moment. Et
ces triomphes me paraissent d‟autant plus ridicules
qu‟ils ont donné le change à une foule de gens qui se
prétendent être des psychanalystes. Mais oui, il y a eu
de nombreux psychanalystes, que dis-je, tous les psychanalystes y ont cru. Tout à l‟heure, je me suis référé
aux philosophes trotte-menu. Mais chez les psychanalystes c‟est pareil. La masse des psychanalystes est
formée de gens médiocres. Les instituts de psychanalyse n‟ont pas d‟autre objectif de par le monde que
d‟endoctriner les impétrants des médiocrités d‟une
quelconque vulgate. Et quand il y en a un qui relève
la tête on lui demande de sortir du rang. Familiarisezvous un peu avec les déboires des Ferenczi, des Melanie Klein et autres Jacques Lacan. Les idées originales déplaisent forcément à des ânes qui braient ou
des bœufs qui ruminent.
[Interventions inaudibles de Élias Abi-Aad et
de Eddy Chouéri.]
11
Parenthèse :
Aristote & Descartes
Nous avons deux interventions, l‟une de Élias
Abi-Aad au sujet de la quotidienneté, l‟autre de Eddy
Chouéri au sujet de Descartes et Aristote. Je vais
expédier la question de Eddy Chouéri assez vite parce qu‟elle est quasi hors sujet. Je reformule d‟abord
son argument comme ceci : pourquoi donc faudrait-il
considérer qu‟Aristote et Descartes s‟opposent ? L‟un
a vécu au temps T1 dans tel contexte, l‟autre a vécu
au temps T2 dans tel autre contexte. Ils visaient la
même vérité, l‟un au temps T1 dans le contexte qu‟on
sait, l‟autre au temps T2 dans un contexte différent.
Voilà en substance l‟argumentation d‟Eddy, restituée
à ma manière. À cela, je réponds très simplement
ceci. N‟est-il pas contingent au regard du débat philosophique qu‟Aristote n‟ait pas été un contemporain
de Descartes ? Qui nous oblige à penser qu‟Aristote
et Descartes ne sont pas contemporains ? Je veux
rappeler quand même une chose. Descartes a lutté
contre la manière de penser d‟Aristote, contre la pensée aristotélicienne. Descartes était convaincu d‟avoir
trouvé la bonne méthode de philosopher, et il était
convaincu qu‟Aristote avait erré, et il a cherché à le
prouver. En gros, il a été suivi. Et lorsqu‟au 20 è
57
siècle, un philosophe de profession, pas un grand
génie philosophique, mais un travailleur probe, a
voulu revenir un peu à Aristote, ça a fait de gros
remous. C‟était un belge, et il se nommait Chaïm
Perelman. C‟est quelqu‟un qui, en plein 20 è siècle,
s‟est dit : « Mais non, Aristote n’est pas mort. Descartes
nous a trop écarté d’Aristote, et nous devons revenir à Aristote
parce qu’il nous est fort utile dans la conjoncture actuelle. » Et
il a cherché à créer un mouvement d‟opinion en
faveur d‟Aristote. Il a estimé que La Rhétorique d‟Aristote devait nous intéresser au 20è siècle parce que
notre siècle est intéressé par les débats politiques et
par les sciences humaines, et que dans les sciences
humaines au moins Ŕ par opposition aux sciences
rigoureuses ou aux sciences dures Ŕ la discussion doit
demeurer possible, car il n‟y a pas une seule vérité
comme le soutenait Descartes. Nous devons argumenter, nous devons écouter nos arguments les uns
les autres pour pratiquer la démocratie d‟aujourd‟hui.
Et ce mouvement a été un mouvement néo-aristotélicien. Pendant une vingtaine d‟années, Perelman
s‟est battu pour faire comprendre cette idée, qui a
finalement été comprise. La preuve : Aristote est de
nouveau publié en livres de poche. À l‟époque de ma
jeunesse, alors que Platon et Descartes existaient en
éditions courantes, Aristote n‟existait en librairie
qu‟en des éditions coûteuses. Il avait presque disparu
de l‟horizon culturel, et c‟est grâce à Perelman qu‟il
est revenu. Il a fallu livrer combat contre une philosophie issue de Descartes. À cette époque Descartes
était un contemporain alors qu‟Aristote était une
vieillerie. De même, au temps de Descartes, Aristote
était un contemporain pour lui et un interlocuteur.
Voilà pourquoi je ne suis pas d‟accord avec notre
“philosophe chagrin” qui soutient qu‟Aristote et Descartes ont le même combat. Ce n‟est pas du tout vrai.
Ils se combattent. S‟il n‟y a pas débat, combat, avec
des armes lourdes et des armes légères, la pratique de
la pensée devient de la gnognotte, de la mélasse. Et il
ne sert plus à rien de penser. Dans tout syncrétisme il
y a Ŕ étymologiquement parlant Ŕ du crétinisme. Le
syncrétisme est la démission de la pensée. Il est bon
d‟opposer Descartes à Aristote et Aristote à Descartes. Il est bon de ne pas chercher une synthèse
quelconque, un modus vivendi quelconque, un statu quo
quelconque dans l‟ordre de la pensée. Pour que notre
pensée demeure en bonne santé, il est bon qu‟il y ait
un combat très vif entre Aristote et Descartes... un
combat en nous-mêmes. Il est bon que nous soyons
nous-mêmes intérieurement déchirés entre eux.
12
La sexualité est le différend
entre Freud & Rachel Bowlby
Revenons au sujet qui nous importe ici et qui est
plutôt Rachel Bowlby et la quotidienneté. Je vais
demander à Élias Abi-Aad de nous reformuler son
intervention.
Élias Abi-Aad : Je voudrais retourner à ma
question de départ [cf. §7] à laquelle vous n‟avez pas
répondu tout à fait clairement. Est-ce que vous êtes
du côté de Freud ou du côté de Rachel Bowlby ? De
prime abord, Rachel Bowlby, par sa manœuvre, libère
un peu la quotidienneté d‟une soi-disant prison freudienne. Quand Freud a travaillé la quotidienneté, il a
essayé de légiférer, de lui donner des lois. Il l‟a donc
domestiquée. Il a enlevé à la quotidienneté son côté
imprévu et aventurier. Et cela relève du culte du
“déterminisme” chez Freud. Et vous avez dit en
même temps que c‟est Freud qui a parlé de la
sexualité indomptable. Où se situe alors la critique de
Freud par Rachel Bowlby exactement ?
Amine Azar : Elle se situe au niveau de la quotidienneté et non pas de la sexualité. S‟il y a un reproche éventuel à adresser au travail de Bowlby...
Non, je ne veux pas parler d‟un reproche, mais d‟une
réserve. Rachel Bowlby n‟est pas une clinicienne. Sa
réflexion prend racine dans la pratique de la littérature. Son travail est un travail de critique littéraire.
On ne peut pas lui reprocher de lire Freud comme un
texte littéraire. Elle ne fait que son boulot... à nous de
faire le nôtre. Ŕ Bon. Elle s‟intéresse à la quotidienneté comme quotidienneté. Eh bien nous, notre point
de vue donne la primauté à la pulsion sexuelle. Et si
Freud nous intéresse, nous autres psychocliniciens,
c‟est parce qu‟il a parlé, c‟est qu‟il a su bien parler de
la pulsion sexuelle. C‟est pour cela que, malgré tout
ce qu‟il y a de pertinent dans les critiques adressées à
Freud par Rachel Bowlby, malgré le discrédit qu‟elle
jette (à bon escient) sur le scientisme de Freud, sur sa
prétention à asservir la quotidienneté à des lois psychologiques, eh bien, malgré cela sa critique tombe à
58
faux. Car Freud c‟est la sexualité indomptable. Qu‟est
ce qu‟il a fait, lui, de la quotidienneté ? Il y a pisté le
sexuel. Or, Rachel Bowlby ne nous en parle pas.
Jamais elle ne fait référence à la sexualité. Elle ne sait
pas quoi faire de la sexualité parce qu‟elle est sans
expérience clinique. Nous, nous sommes forcément
de l‟autre bord. Nous sommes du côté de Freud.
Nous ne pouvons, nous ne devons pas perdre de vue
la sexualité. La sexualité est notre nord, c‟est ce qui
doit constamment nous aimanter. Nous avons des
préjugés mais, à côté de ces préjugés, nous savons
que la sexualité est indomptable. Elle est indomptable
même pour ceux qui pratiquent la psychanalyse. Et je
vous ai rapporté le cas de Freud et de ses sectateurs à
propos de sa propre relation à Fließ. Il a cru qu‟il a
dompté sa relation à Fließ, Ŕ une relation d‟ordre
sexuel, un transport amoureux authentique. C‟est là
qu‟il y a de la sexualité dans la vie de Freud et non
pas dans sa relation à sa femme. À partir d‟une certaine date, il a vécu avec sa femme de manière
unisexe, comme frère et sœur. C‟est pour cela aussi
qu‟il n‟y avait pas de difficulté pour lui à vivre également avec la sœur de sa femme sous le même toit, Ŕ
l‟une ou l‟autre c‟était devenu pareil. En revanche,
avec Fließ, nous avons un transport amoureux en
bonne et due forme. La pulsion sexuelle de Freud,
c‟est avec Fließ qu‟elle s‟exprimait sur le mode de la
passion. Et je suis assez satisfait de la phrase qui
conclut notre volume Freud, parties carrées : « Ŕ Tout
comme les grandes amoureuses, Freud n’a jamais aimé qu’un
seul homme. »
Je sais que c‟est pour vous difficile à comprendre parce que Freud n‟est pas considéré comme
un homosexuel. Mais je vous prie d‟y prendre garde :
moi non plus je ne considère pas Freud comme un
homosexuel. D‟ailleurs je ne crois même pas à l‟existence de l‟homosexualité. Pour le “ça” l‟homosexualité n‟existe pas. En clinique, l‟homosexualité est
tout à fait secondaire, elle appartient à une couche
moïque assez superficielle. N‟abondez pas dans le
mauvais sens. Je ne suis pas en train de prôner en
grand titre dans un journal à scandale : « Attention !
Freud était un homosexuel honteux ». Ce qui m‟intéresse,
c‟est de traquer sa pulsion sexuelle. Où est-elle ? Elle
est dans sa relation à Fließ. Et cette relation a perduré
toute sa vie. Hier, j‟ai évoqué le fait que lorsque
Freud a dû quitter Vienne, vieux, soucieux, sachant
qu‟il allait bientôt mourir, ayant le cancer, étant triste,
sachant que ses sœurs allaient rester sur place et
qu‟elles seront certainement gazées... sachant tout
cela, eh bien qu‟est-ce qu‟il lui a importé ? En quittant Vienne pour Londres, il lui importait de prendre
les livres de Fließ sous le bras. Fließ qui était déjà
mort depuis dix ans. Mais l‟amour que Freud lui portait n‟est jamais mort, ni quand ils se sont fâchés en
1901, ni lorsque Fließ est décédé en 1928. Jusqu‟à
son dernier souffle Freud a aimé Fließ frénétiquement. Et les livres de Fließ sont aujourd‟hui au Musée
Freud de Londres parce que c‟était son dernier domicile. Freud ne s‟est jamais séparé des livres de Fließ.
C‟était pour lui les choses les plus précieuses du
monde après les lettres que lui avait adressées Fließ et
qu‟il avait brûlées par dépit.
En somme, même si nous écoutons volontiers
Rachel Bowlby, nous ne sommes pas obligés d‟adopter entièrement son point de vue. Il faut l‟écouter,
c‟est une femme intéressante. Néanmoins, elle n‟est
pas une clinicienne. Néanmoins, elle ne touche pas au
problème qui nous intéresse, et qui est la sexualité.
Concernant la sexualité, Freud brille dans le firmament d‟une lumière inextinguible. Il avait un flair
incroyable pour pister la sexualité. Et il savait que,
quoi qu‟on fasse, elle nous échappera. Elle lui a
échappé à lui-même, elle a échappé à ses sectateurs,
elle échappe à Rachel Bowlby, elle échappera à tout le
monde. Tous ceux qui croiront l‟avoir domestiquée
étreignent du vent. C‟est très simple, ils l‟ont dans le
baba. J‟espère que c‟est devenu maintenant clair pour
vous. Freud a sa grandeur, il a ses misères. Si Rachel
Bowlby met son doigt sur certains handicaps chez lui,
nous sommes d‟accord avec elle. Mais la grandeur de
Freud se rapporte à la sexualité, à son corps défendant, c‟est-à-dire lui-même impliqué. Non seulement
en tant que théoricien, mais en tant que personne
assujettie à la sexualité. Et c‟est pour cela que je me
suis appuyé sur son cas, sur sa relation à Fließ. C‟est
une relation qui fait partie intégrante de la psychanalyse. Sa relation à Fließ n‟est pas une question d‟ordre
privé. J‟y insiste, la correspondance secrète de Freud
avec Fließ, la correspondance que matérialise des textes comme Au-delà du principe de plaisir, etc., cette correspondance-là est chiffrée. La preuve c‟est que per59
sonne n‟y a compris grand chose jusqu‟à aujourd‟hui.
Il a fallu que quelqu‟un d‟atypique s‟en vienne, avec
peu de préjugés vis-à-vis des psychanalystes et vis-àvis de Freud Ŕ dépourvu de l‟identification à Freud et
du culte du héros Ŕ pour voir effectivement ce que
l‟on ne voulait pas voir : qu‟Au-delà du principe de plaisir
est une lettre d‟amour chiffrée adressée à Fließ. Mais
si on ne sait pas que c‟est une lettre chiffrée, on ne
songera pas à la déchiffrer.
partage quelconque, mettons un héritage. Souvent
l‟héritage réactive la scène primitive. Qu‟est-ce que
c‟est qu‟une scène primitive ? C‟est là où il y a eu un
intrus. Que l‟intrus vienne après ou qu‟il ait été là
avant, ces notions avant / après n‟existent pas pour
l‟enfant. Il arrive que des parents fassent les idiots et
disent au petit bonhomme : « Mais, pourquoi es-tu
jaloux de ton frère ? il est né avant toi, il était là déjà ! »
Dans la logique de l‟enfant, ce qui vient après,
comme ce qui est venu avant lui, c‟est pareil, c‟est un
intrus. Le petit bonhomme est souvent encore plus
jaloux de son frère aîné que de son frère cadet. Et les
parents lèvent les bras au ciel et s‟écrient : « Mais
pourquoi donc il est si jaloux de son aîné ! » Il est jaloux de
l‟intrus quel qu‟il soit, aîné ou puiné. La relation fraternelle ou sororale, est une relation à un intrus. Le
complexe d‟intrusion est souvent surmonté et remplacé par une formation réactionnelle dans le genre
d‟une relation tendre.
Il y a donc deux sortes de relations tendres, ou
deux origines à la tendresse. Il y a l‟origine libidinale
et l‟origine haineuse. Il ne faut pas confondre ces
deux types de tendresse, elles ne sont pas de même
nature, elles n‟ont pas la même source. Il y a deux
tendresses : la tendresse comme formation réactionnelle par rapport à la libido, et la tendresse comme
formation réactionnelle à la destrudo, à la haine. Eh
bien, cette relation-là est importante, c‟est pourquoi
je vous en parle. Je vous rappelle le sujet de recherche
de Roula Hachem Moussallem, le travail sur l‟héritage
ou sur la transmission de biens entre vifs. La donation, l‟héritage, réactivent cette première situation de
haine, et nous avons de nouveau de violentes dissensions. Les héritiers se mettent à se battre, à se combattre, à se haïr, et tout le masque de la fraternité
craque et tombe. Voilà comment on peut comprendre ce moment très important qui se produit parfois
du vivant du donateur, mais la plupart du temps
après son décès. Quoi de plus courant ! Des frères
qui ne se parlent plus, des cousins qui ne se visitent
plus, tout simplement parce qu‟il y a eu un héritage
où ils se sont entre-déchirés comme des chiens enragés. Et pourquoi se sont-ils entre-déchirés ? Pour
une raison simple. Chacun a considéré l‟autre comme
un intrus et il voulait Ŕ lui Ŕ tout avoir. Chacun
III.
Du côté de
Norbert Hanold
13
Les 2 types de tendresse &
la question de l’héritage
Nous devons maintenant retourner au commentaire de Freud sur la Gradiva de Jensen. Nous devons
poursuivre notre tâche. Nous nous occupons actuellement des manifestations de la sexualité infantile qui
se trouvent dans la Gradiva. La dernière fois Ŕ sur une
indication imprécise fournie par Paola Samaha Ŕ
nous avions achoppé sur la scène primitive et sur
l‟inceste entre frères et sœurs. À cette occasion j‟avais
évoqué la tendresse et je vous avais dit que nous en
reparlerions. Je vais donc enchaîner sur ce que je
disais la dernière fois. Je vous avais dit que la tendresse était non seulement reliée à la sexualité, mais
qu‟elle était également reliée à la relation fraternelle,
une relation qui n‟est pas au départ une relation
libidinale. La relation frères-sœurs est une relation
d‟intrusion et de jalousie, donc au départ une relation
de violence et d‟agressivité. « Que veut cet intrus ? Ŕ Me
déloger ! » Voilà comment raisonne l‟enfant. L‟autre
enfant est toujours un intrus. Il vient là pour partager
mon gâteau. Mais notre petit bonhomme ne veut rien
partager du tout. Il veut tout pour lui. D‟où sa haine
envers l‟intrus. Et, là aussi, comme pour la sexualité
justement, à l‟étape suivante, par formation réactionnelle, cette relation de haine et d‟agressivité se mue
en relation de tendresse. Mais c‟est là une formation
réactionnelle bâtie sur un sol friable. Et ça s‟effondre
de temps en temps. Le complexe d‟intrusion Ŕ c‟est
une expression de Lacan Ŕ réapparaît quand il y a un
60
vailler, dans ses plus hautes aspirations et ses plus belles
émotions.
pensait légitime, et clamait à tour de rôle qu‟il était
légitime de tout avoir pour soi.
Ŕ Passons maintenant à autre chose. Une intervention peut-être ?
Amine Azar : Il y a donc assimilation des couples de Valentins et de Valentines à des mouches. Auguste & Grete, Valentins & Valentines, représentent
un mariage de sottise au regard des sublimes beautés
qui entourent Hanold. Eh bien, reformulons cela
dans notre vocabulaire spécialisé. Le vocabulaire qui
doit nous servir est le vocabulaire de la relation
d‟objet. Avec Norbert Hanold nous avons affaire à
quelqu‟un qui dit : « Vous, les amoureux, vous les nouveaux mariés, vous avez une relation narcissique à vousmêmes, et vous oubliez le monde, vous n’investissez plus des
relations d’objets dans le monde. » Voilà ce que nous dit
Hanold, et ce qu‟il nous dit se retourne contre lui.
Parce que Ŕ lui Ŕ il n‟investit le monde et Gradiva et
Pompéi etc., que parce qu‟il veut absolument désinvestir Zoé. La reformulation dans le vocabulaire de
l‟investissement d‟objet est intéressant, et nous ramène à Rachel Bowlby. N‟étant pas clinicienne, elle ne
pouvait pas attacher de l‟importance à cette catégorie
dichotomique : relation d‟objet et investissement narcissique. Mais il nous faut suivre son exemple et critiquer également cette distinction qui subit un renversement de valence si on va jusqu‟au bout de ses
conséquences. Je vais vous en faire la démonstration.
14
Investissement narcissique
& relation d’objet
Eddy Chouéri : Je voudrais reprendre le problème que nous avions laissé en suspens à la dernière
fois. Pourquoi Hanold a-t-il sympathisé avec le
dernier couple, celui de Gisa et son mari, alors qu‟il
détestait les tourtereaux dénommés des Auguste et des
Grete ? J‟ai essayé d‟y réfléchir, et mon enquête m‟a
mené à un passage de la page 46-47 où Jensen
esquisse le profil de Hanold, et où il nous dit qu‟il est
le fils de son père :
Depuis sa plus tendre enfance, il n‟y avait jamais eu le
moindre doute dans le cercle familial sur ceci : en tant
que fils unique d‟un professeur d‟université spécialiste de
l‟Antiquité, il était appelé à exercer plus tard la même
activité pour maintenir l‟éclat du nom paternel, voire
l‟augmenter si possible... etc.
Amine Azar : Une simple parenthèse. Freud ne
remarque pas cela. Dans son commentaire, ce qui
concerne l‟identification paternelle de Hanold n‟est
pas repris, et Rachel Bowlby lui en fait grief. Ce n‟est
pas Lacan qui aurait raté cette expression (le cercle familial) qui se réfère au discours ambiant, c‟est-à-dire à ce
qu‟il dénomme le discours de l‟Autre, ni qui aurait
raté ce commandement de maintenir voire d‟augmenter si possible l‟éclat du nom paternel !
Eddy Chouéri (Il indique un passage de la page
51) : « ...il n’y avait vraiment pas moyen de mettre en comparaison le sexe féminin contemporain avec la sublime beauté des
œuvres d’art antiques...». Personnellement, j‟ai remarqué
cette sublimation du sexe féminin vers la sublime
beauté des œuvres d‟art antiques. Inversement, les
couples d‟ Auguste & Grete sont rabaissés et comparés
à des mouches. Et voici ce que Hanold dit des mouches aussitôt après avoir comparé les Auguste & Grete
à des mouches (page 60) :
15
Amour & investissement
gémellaire
La relation amoureuse est considérée par Hanold, mais non pas seulement par Hanold, par Lacan
comme par Freud, comme étant une relation d‟objet
narcissique ou un investissement narcissique. Il faut
en effet partir de cette idée que l‟amour est narcissique. Cela heurte certains, je le sais. Vous croyez que
l‟amour consiste à aimer autrui. Pas du tout. L‟amour
est narcissique ; il n‟est pas égoïste mais narcissique.
L‟investissement de l‟autre dans l‟amour est un investissement narcissique. Ce n‟est pas une relation altruistique. Ça, c‟est la thèse très importante de Freud
que reprend Lacan et dont il lui fait à chaque fois
hommage. Chaque fois que Lacan veut parler de
l‟amour, aussitôt il nous brandit le narcissisme. L‟amour c‟est du narcissisme. La passion amoureuse est
Contre la mouche domestique commune, en revanche, il n‟y avait aucune défense possible, et elle paralysait,
bouleversait, détraquait finalement l‟homme dans son
existence morale, dans ses capacités de penser et de tra61
du narcissisme. On croit qu‟aimer son partenaire, son
conjoint, c‟est un amour d‟objet, un amour altruiste,
eh bien, on se trompe. On aime un autre soi-même.
On n‟aime que soi. On s‟aime à travers l‟autre
Dans un couple il arrive qu‟on se chamaille. Et
souvent, quand cela arrive, c‟est parce que l‟autre s‟est
démarqué de l‟image narcissique qu‟on s‟est faite de
lui. Indigné, on le rappelle aussitôt à l‟ordre. Que
l‟autre se distingue de quelque manière de l‟image
narcissique où on l‟a enfermé, Ŕ c‟est là justement ce
qu‟on ne tolère pas. C‟est un crime de lèse majesté
narcissique. La bonne formule est peut-être celle-ci :
l‟investissement amoureux est un investissement
gémellaire narcissique. Tout ce que j‟éprouve, tu dois
l‟éprouver. Pourquoi la figure des jumeaux est le
symbole de la plupart des amoureux, le symbole que
brandissent tous les Valentins & Valentines ? Qu‟estce qui les flatte le plus nos Valentins & Valentines,
c‟est qu‟on s‟écrie devant eux : « Oh, comme ils se
ressemblent ! » Dans la passion amoureuse c‟est la
figure de la gémelléité, du semblable, de la répétition,
de la reproduction qui domine. Quand on rencontre
un autre soi-même c‟est le coup de foudre, ça fait une
passion, Ŕ d‟amour ou de haine, peu importe. Lacan
qui y a été sensible a créé pour ça un néologisme par
condensation : « hainamoration ». L‟amour gémellaire
du coup de foudre c‟est de la hainamoration. Lorsqu‟on aime un autre d‟une façon altruiste, la tendresse domine la passion. Et dans la passion, ce qui
montre les dents c‟est la violence. Chaque fois que
vous constaterez de la violence, soupçonnez une
relation narcissique.
Hanold Ŕ comme tout le monde, je crois Ŕ
considère qu‟une passion est un enfermement sur soi
à deux. C‟est une “foule à deux” comme Freud l‟a dit
quelque part. Eh bien, c‟est un enfermement qui fait
qu‟on ne regarde pas le monde alentour. Hanold est
dans cette position au même titre que les ValentinsValentines qu‟il critique. Il est malade, délirant, et il
ne peut pas regarder le monde. Son cas est même
pire que celui des Valentins-Valentines qu‟il méprise,
parce que, à la base, il y a chez lui le rejet (au sens du
refoulement) de sa passion amoureuse pour sa voisine Zoé. C‟est, à la base, le rejet d‟une relation d‟objet narcissique qui fait que Hanold est aujourd‟hui
premièrement malade et que deuxièmement il “croit”
regarder le monde. Mais quel monde regarde-t-il ? En
fait, il ne regarde rien du monde d‟aujourd‟hui. Les
catégories temporelles se sont télescopées pour lui. Il
est à Pompéi (celle d‟hier ? celle d‟aujourd‟hui ?), à la
recherche d‟une Gradiva entre les colonnes ou bien
de Zoé Bertgang ?
Ainsi, que ce soit pour les Valentins-Valentines
ou pour Hanold, il y a dans les deux cas une relation
d‟objet narcissique, également renfermée et solitaire.
La question de l‟amour narcissique est essentielle. Si
l‟on se règle sur la position freudienne, il n‟y a pas un
amour narcissique, l‟amour est narcissique. Si en
amour les rebuffades font si mal c‟est qu‟elles attaquent le fondement de notre organisation narcissique : le système de l‟estime de soi, ce que Karen
Horney dénomme avec justesse le “pride system”.
16
Les mouches comme
double résurgence libidinale
La question dont nous sommes partis demeure
posée. Pourquoi les Valentins-Valentines sont pour
Hanold antipathiques alors que Gisa et son mari ne le
sont pas ? Vous avez vu que par une procédure de
renversement de valences analogue à celle de Rachel
Bowlby, j‟ai essayé de vous montrer que Hanold est
dans le même cas que les Valentins-Valentines, il est
un Valentin très ressemblant. Et pourtant ces
couples-là lui sont antipathiques ! Pourquoi ? Ŕ Vous
ne pourriez y répondre qu‟en mettant le doigt exactement sur ce qui oblige Hanold à recourir au refoulement. Les Valentins-Valentines sont comparés à des
mouches, ce sont des importuns. Ils viennent éveiller
quelque chose chez cet homme, et cet homme ne
veut rien en savoir. Donc ça l‟embête au plus haut
point... Alors ? Qui voudrait prendre la parole ?
Katia Hayek : J‟ai trouvé dans les verbes qu‟utilise Hanold à propos des mouches quelque chose de
très intéressant à relever. Il y a là toute une série de
verbes très significatifs.
Amine Azar : Bravo ! Il ne nous reste plus qu‟à
remonter à partir de ces métaphores-là à ce qui a
provoqué chez Hanold le refoulement. Notre position est celle du psychanalyste. Nous allons écouter
de la troisième oreille les verbes pour décoder les
métaphores qu‟ils recèlent.
62
vailler, dans ses plus hautes aspirations et ses plus belles
émotions.
Katia Hayek : J‟ai cru percevoir quelque chose,
mais je n‟ai pas bien saisi quoi. Je vais lire le passage
significatif et souligner les verbes (page 60) :
Remarquez s‟il vous plaît comme c‟est joliment
dit. Jensen parle de « défense » exactement comme
nous le faisons nous-mêmes en psychanalyse dans
notre vocabulaire spécialisé. Le refoulement fait partie des mécanismes de défense. Bien. Et cette fois,
quel sujet serions-nous en mesure d‟accoler aux
verbes de ce passage ? Car cette fois il est évident que
« Zoé » ne peut plus convenir. Il s‟agit cette fois non
pas de Zoé mais de la poussée sexuelle dont Hanold
est le siège. C‟est ce passage qui fournit l‟étayage le
plus solide à la thèse de Freud suivant laquelle Hanold commence à délirer à la suite d‟une poussée de
libido.
Donc les mouches l‟accueillaient là [à Pompéi] quelques mois avant la date prévue en Allemagne pour faire
de lui la victime de leur abjection ; dès son arrivée elles
l‟assaillirent par douzaine, comme une proie impatiemment attendue, lui vrombissant dans les yeux, lui bourdonnant dans les oreilles, s‟emmêlant dans ses cheveux,
lui courant sur le nez, le front, les mains en le chatouillant.
J‟ai senti qu‟il y a ici quelque chose qui concerne
la sexualité infantile. Une sexualité qui n‟est pas
d‟ordre génital. Ce sont des chatouillements, des sortes de caresses sur le front, le nez, dans les oreilles,
dans les cheveux, dans les yeux.
Amine Azar : Oui, c‟est tout à fait ça. Comme
au jeu de cache-tampon, je te dis que « tu brûles ».
Vas-y, fais un effort de plus... Non ?... Rien ne
vient ?... C‟est dommage, tu y étais presque...
Bon, écoute. Il suffit de remplacer ici « mouches » par « Zoé », la copine d‟enfance qui le chatouillait, le caressait, lui vrombissait dans les yeux, etc.
Nous savons maintenant contre quoi il lutte. Il lutte
contre les gili-gili de Zoé dans leurs jeux d‟enfants.
Les mouches rejouent sur une autre scène (à Pompéi)
les jeux d‟enfance qu‟il avait avec la petite Zoé. Tous
ces verbes que tu as soulignés à juste raison, il suffit
de leur accoler « Zoé » comme sujet au lieu des
« mouches ». C‟est exactement ce que nous faisons
comme psychanalystes quand nous écoutons de la
troisième oreille. Hanold pense parler des mouches,
et nous, nous l‟écoutons raconter ses souvenirs d‟enfance avec Zoé, qu‟il a refoulés. Les mouches le
remettent dans la même situation de la sexualité infantile avec Zoé qu‟il a refoulée non sans raison. Car
c‟est dans l‟après-coup que ces agaceries innocentes
d‟antan acquièrent maintenant une nouvelle valence
érotique.
Il est bon d‟appliquer le même procédé au passage qu‟Eddy Chouéri nous a signalé il y a un instant,
et qui se trouve plus bas à la même page. Relisons-le
en prenant garde aux verbes utilisés :
17
La matérialité
du signifiant
Élias Abi-Aad : Puisqu‟on est en posture d‟analyste, je voudrais signaler pour ma part un exemple
que Freud a cité dans son commentaire et que j‟avais
placé dans la fiche se rapportant aux rêves. Le voici :
Mais l‟image du rêve où l‟oiseau emporte le lézard
peut rappeler cette autre image d‟un rêve antérieur dans
lequel l‟Apollon du Belvédère emportait la Vénus du
Capitole.
Bon, dans cette situation, il y a deux rêves.
Freud dit qu‟il y a une image dans le premier rêve qui
rappelle une autre image dans le second rêve. Or, il y
a tout simplement dans les deux énoncés un verbe
qui se répète, c‟est le verbe “emporter”. C‟est donc là
un précepte technique généralisable. Quand on remarque un même verbe (ou un même terme) qui se
répète d‟une situation à une autre, on doit en tirer
une inférence pour l‟interprétation...
Amine Azar : C‟est cela. Notre premier concernement dans l‟écoute est la matérialité du signifiant
au sens psychanalytique, ce qui inclut non seulement
le mot en soi, mais les accentuations qui l‟affectent.
Et le matériel que tu apportes ici est au plus haut
point significatif. L‟Apollon du Belvédère qui porte la
Vénus du Capitole Ŕ c‟est évident Ŕ ça doit évoquer
comment on fait franchir le seuil du chez soi à la
mariée. Cette posture est le symbole même du mariage, exploitée à qui mieux mieux sur les écrans de
cinéma. Et c‟est aussi la représentation contre la-
Contre la mouche domestique commune, en revanche, il n‟y avait aucune défense possible, et elle paralysait,
bouleversait, détraquait finalement l‟homme dans son
existence morale, dans ses capacités de penser et de tra63
mérique d‟un déterminisme universel, j‟ai essayé de montrer comment la sexualité demeure indomptable, et j‟ai pris
mon exemple dans la relation de Freud à Fließ. Donc, 1 er
mouvement, le débat de Rachel Bowlby avec le philosophe
chagrin ; 2ème mouvement, le débat de Rachel Bowlby avec
Freud. Le 3ème mouvement amorce le retour à la Gradiva de
Jensen et à nos précédents questionnements. Cette partie
de mon propos, grâce à Eddy Chouéri et à Katia Hayek,
s‟est centrée sur le rôle et la fonction des mouches comme
signifiant et comme symbole de la libido.
quelle Hanold lutte désespérément au point qu‟elle
assiège ses rêves :
Apollon du Belvédère + Vénus du Capitole = Mariage
18
La polyvalence
du symbole
Revenons en arrière sur les mouches. Nous
avons vu d‟abord que les mouches font cause commune avec les Auguste & Grete. Nous avons vu ensuite que les mouches se substituent à Zoé. Nous
avons vu enfin que les mouches sont une figuration
de la poussée sexuelle dont Hanold est le siège. Ainsi,
en tant que signifiant, les mouches sont un symbole
polyvalents. Elles servent plusieurs maîtres et conviennent à de multiples usages. Les symboles avec
lesquels s‟exprime l‟inconscient ont la consistance
d‟une pâte feuilletée et non pas d‟un pain azyme.
Leur effet de sens est dénommé dans notre vocabulaire technique : surdétermination. Plus un symbole
est polyvalent, plus un symptôme est polyvalent, et
plus ils sont importants et s‟incrustent fortement. Le
travail psychique a égard à l‟économie des moyens.
C‟est là-dessus que je vais terminer en me répétant. Je le redis donc encore une fois : la sexualité est
dérangeante. Là où Hanold est dérangé, il est dérangé
par la sexualité. L‟idée de la sexualité, la définition de
la sexualité, quelle que soit son apparition, à n‟importe quel moment de la vie que ce soit, la sexualité nous
dérange.
Alors, pourquoi le couple formé de Gisa et de
son mari n‟embête pas Hanold ? C‟est parce qu‟il ne
croit pas qu‟ils font « des choses », même s‟ils
s‟embrassent. Alors que les Valentins & Valentines, il
en est sûr, ils passent leur temps à faire « ça », et ça
l‟embête. Un autre renversement de valence nous
attend ici. Le couple sympathique c‟est le couple qui
aide Hanold à maintenir ses refoulements. Alors que
les couples antipathiques, les mouches, etc., nous
révèlent son problème sexuel. C‟est pour ça que le
lecteur, s‟il est un lecteur normal, va sympathiser avec
Hanold, détester les mouches et les couples de
Valentins & Valentines, et aimer Gisa et son mari...
Mais nous aurions tort de sympathiser avec ce lecteur ! Nous devons être quant à nous réceptifs cliniquement à ce qui dérange. C‟est là où ça dérange qu‟il
y a sexualité, et c‟est ce que nous cherchons. Nous ne
cherchons pas autre chose. Nous ne cherchons pas le
bonheur et la sympathie. Nous cherchons les voies
par lesquelles la sexualité se fait jour malgré la
maîtrise, le refoulement, la répression, les formations
réactionnelles, les sublimations, etc.
Tenez : la sexualité émerge comme un champignon. Le champignon est une excellente représentation de la sexualité. C‟est pour cela que Freud s‟intéressait aux champignons. Il travaillait toute l‟année à
débusquer la sexualité chez ses patients et, en vacances, il adorait faire encore la même chose : cueillir
des champignons !
19
Le sexuel, c’est
ce qui dérange
Le moment de conclure est arrivé. Récapitulons
d‟abord les leçons de cette séance.
Grâce à Eddy Chouéri, j‟ai commencé par créer un
personnage que j‟ai chargé de tous les péchés de la pensée
occidentale et que j‟ai dénommé le philosophe chagrin.
C‟est un rationaliste, un passionné de distinguos, c‟est un
scientiste, et c‟est un misogyne sur les bords. J‟en ai fait le
parangon de la pensée masculine, de la pensée macho, et la
cible du propos féministe de Rachel Bowlby, propos qui va
dans le sens de la mobilisation des démarcations. Le débat
s‟est alors resserré sur le rôle et la fonction du déterminime
dans la vie quotidienne. Une intervention insistante d‟Élias
Abi-Aad m‟a amené à mettre à plat le différend entre
Rachel Bowlby et Freud. À certains égards, Freud est un
philosophe chagrin tout à fait crédible, et il tombe sous la
critique de Rachel Bowlby. Mais ce n‟est point cet aspect-là
de Freud qui nous intéresse. Notre Freud est le sourcier de
la sexualité dans les rebuts de la vie quotidienne, un aspect
auquel Rachel Bowlby (qui n‟est pas une psychoclinicienne) demeure totalement insensible. Contre l‟idée chi64
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
II. – H
YSTERIA MUNDI
(pp. 65-107)
Ŕ La sémiothèque de l‟hystérie (Amine Azar)
pp. 66-99
Ŕ Le syndrome du fil à la patte
dans l‟hystérie féminine (Amine Azar, 1989)
pp. 100-107
65
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine A. Azar
La Sémiothèque de l’hystérie

I.  Le Principe d’une
sémiothèque de l’hystérie
1. Survol de l‟histoire de l‟hystérie
2. Questions de méthode
2a. Péripéties d‟un retour à Hippocrate
2b. Hysteria rediviva
2c. Approches classiques & modernes
2d. La perspective narrative
2e. Le principe d‟une sémiothèque
2f. Double parenthèse freudienne
II.  Les Premiers éléments
de la sémiothèque de l’hystérie
3. La grossesse innominée
4. Le fil à la patte
5. La récusation du matrimoine
III. 
6. La voix du sang
7. La palingénésie amoureuse
8. La parade virginale
Discussion / Prolongements / Correspondances
9. Une sémiothèque évolutive
10. A propos des figures de l‟imaginaire
11. L‟hystérie & les structures psychiques
12. La question du «matrimoine»
13. La clinique de la dépression
14. Correspondances
66

Dans le cas de l‟hystérie, l‟absence d‟une relation
bi-univoque entre ces deux aspects Ŕ la pratique
théorique et la pratique thérapeutique Ŕ est tout à fait
patente. Tout porte à croire qu‟il est légitime de
scinder l‟histoire de l‟hystérie en deux récits parallèles
ayant chacun sa logique propre et sans véritables
interférences. L‟histoire des thérapeutiques de l‟hystérie et l‟histoire pour ainsi dire «philosophique» de
l‟hystérie sont indépendantes l‟une de l‟autre et peuvent se raconter séparément, sans préjudice pour le
point de vue épistémologique justement.
Faut-il ou non le regretter ? Faut-il ou non se
proposer pour objectif l‟établissement d‟une relation,
la plus étroite possible, entre théorie et thérapeutique ? C‟est là, certes, un problème de fond, mais je
ne pense pas qu‟il revête le caractère de l‟urgence.
Laissons-le donc provisoirement de côté, quitte à y
revenir éventuellement au bout du parcours. Pour
l‟instant il paraît plus indiqué de prendre acte de
l‟autonomie entre théorie et thérapeutique, de sorte à
conduire l‟enquête doctrinale sans s‟encombrer des
pratiques thérapeutiques concomitantes.
Une approche pathologique compréhensive repose solidairement sur un triple fondement : la notion de santé, la classification de ses perturbations
(nosographie), et les moyens propres à son rétablissement (thérapeutique).
En écartant de notre enquête la visée thérapeutique, nous sommes dispensés d‟entrer trop avant
dans les débats autour de la notion de santé. Il suffira
là aussi de prendre acte de la plainte énoncée à
l‟adresse d‟un médecin sans qu‟il faille examiner la
légitimité du siège de son énonciation : le malade luimême ou un tiers. Historiquement, ce n‟est pas le
siège de l‟énonciation de la plainte qui a intéressé la
médecine, mais bien le siège de la maladie.
À ce titre, la science hippocratique, si hardie
dans son approche de la «maladie sacrée», autrement
dit de l‟épilepsie, a purement et simplement reconduit
l‟hystérie gynécologique des anciens égyptiens pour
les vingt-cinq siècles à venir. Il faut bien reconnaître
que l‟hystérie gynécologique a eu sur les esprits un
impact et une emprise sans pareils à tel point qu‟elle a
dépassé, d‟une part, les limites de la spécialisation
médicale, et qu‟elle s‟est, d‟autre part, tout de même
I.
Le Principe d’une sémiothèque
de l’hystérie
1
Survol de l’histoire
de l’hystérie
Depuis l‟aube des temps, l‟hystérie accompagne
l‟histoire de la médecine comme son ombre. La première mention de cette affection remonte, nous diton, à plus de vingt siècles avant J.-C., et se trouve
consignée dans un papyrus égyptien. En y ajoutant
vingt autres siècles, nous aurons à peu près la durée
que devrait couvrir une histoire de l‟hystérie.
Au cours de cette longue histoire nous constatons, à vrai dire, de longues époques stationnaires et
quelques chevauchements. Si bien que, comparée à sa
durée, l‟histoire de l‟hystérie est plutôt brève, plutôt
pauvre en péripéties, et pourrait se réduire à peu de
chose près à ses mutations tout le long des coordonnées de la pensée en pathologie.
Mentionnons d‟emblée une première réserve.
Bien que la médecine ait toujours été conçue comme
un art visant au rétablissement de la santé, ce n‟est
pas du côté de la pratique thérapeutique qu‟une meilleure connaissance de l‟hystérie peut nous être
dispensée. Toutes sortes de thérapeutiques ont été
essayées avec les hystériques avec des bonheurs divers, sans incidence directe sur les prétendues doctrines étio-pathologiques qui les auraient inspirées.
Aussi, malgré les prétentions d‟un certain discours
médical, il n‟y a pas toujours eu adéquation entre la
recherche étio-pathologique et la pratique thérapeutique. En tout cas, en ce qui concerne l‟hystérie,
toute son histoire illustre le divorce entre la pratique
théorique et la pratique thérapeutique, et il ne s‟agit
nullement là d‟une exception en histoire de la médecine. Mieux encore, à l‟encontre d‟une certaine aspiration, légitimée par des principes épistémologiques qui
demeurent à nos yeux controversés, il se pourrait fort
bien que l‟histoire de l‟hystérie doive être comprise
comme la dénonciation d‟une illusion qui serait,
justement, la nécessaire adéquation entre la pensée
étio-pathologique et la pratique thérapeutique.
67
perpétuée jusque sous nos yeux, parallèlement aux
conceptions antagonistes qui ne commencèrent à être
formulées que depuis le XVIème siècle32.
L‟identification du siège de l‟hystérie est l‟une
des coordonnées élaborées par la pensée médicale
pour le repérage de cette affection. La nosographie
en est une autre. Mais la coordonnée majeure demeure tout de même le manège de rapprochement ou
d‟éloignement de l‟hystérie par rapport à d‟autres
affections. L‟histoire de l‟hystérie pourrait se ramener, à la limite, à l‟histoire de ces couples qui se font
et se défont, puis changent de partenaire, ou se
retrouvent pour se quitter à nouveau selon la chanson bien connue : «Je t’aime, moi non plus». Les partenaires de l‟hystérie se sont nommés au fil des âges :
épilepsie, hypocondrie, mélancolie, neurasthénie,
psychasténie, ou perversion sexuelle. L‟histoire de ces
couples est intimement intriquée avec la coordonnée
nosographique et le siège de l‟affection. Et, bien que
nous disposions d‟excellentes histoires de l‟hystérie, il
y a encore place pour au moins une autre tentative
qui se donnerait pour objet de raconter l‟histoire de
l‟hystérie à travers la virevolte de ces couples. L‟un de
ces couples, le dernier en date justement, a dominé
l‟histoire moderne de l‟hystérie et continue de fasciner notre actualité. C‟est aussi celui dont nous aurons
sans doute le plus de peine à nous déprendre, Ŕ le
couple constitué d‟une hystérique et d‟un pervers.
Au point où nous en sommes, nous constatons
que le siège de l‟hystérie s‟est transporté du corps à
l‟âme, et que la nosographie des affections mentales
s‟est fixée, après de longues errances et de façon plus
ou moins instable, à la triade : névrose, psychose,
perversions. Tel est le cadre où s‟insèrent mes propres recherches. Néanmoins, avant d‟essayer de regrouper et de décrire ces recherches, il me reste encore à dire un mot sur les principes du regroupement
adopté, dont l‟aboutissement est cette conception
d‟une « sémiothèque » de l‟hystérie que je souhaiterais
en quelque sorte promouvoir. Ŕ « Sémiothèque » est
un mot-valise que j‟ai constituté à partir de « bibliothèque » et de « sémiologie ».
2
2a.  Péripéties d’un
retour à Hippocrate
Questions de méthode
La pensée moderne en psychologie pathologique a réglé son pas sur l‟évolution des idées en
médecine. A l‟exemple des médecins, les phénoménologues et les psychanalystes ont sereinement consommé le divorce avec la tradition hippocratique. Les
manuels modernes en prennent acte et présentent
quelquefois ce divorce sous des couleurs attrayantes,
faisant la part belle à l‟étiologie, aux mécanismes de
défense et à la saisie compréhensive du vécu. En
revanche, la description de symptômes et les soucis
nosographiques semblent renvoyés à une ère d‟obscurantisme dont on se félicite qu‟elle soit à présent
révolue. Les historiens des sciences, quand ils s‟en
mêlent, croient savoir à quoi s‟en tenir, et ils nous
entretiennent quant à eux d‟un «changement de
paradigme».
Reconnaissons que l‟ingratitude est une passion
équitablement partagée entre les savants. Ce sont,
parfois, ceux-là mêmes qui se targuent d‟avoir si bien
accompli le deuil d‟Hippocrate qui ne répugnent pas
à s‟essayer au jeu du «diagnostic rétrospectif» quand
ils relisent, par exemple, les écrits hippocratiques sur
les Epidémies. La leçon est pourtant claire : les doctrines médicales passent, les tableaux cliniques restent.
Laissons les manuels à leur destin plus ou moins
éphémère pour nous pencher à présent sur la science
se faisant. Considérons, par exemple, le champ des
psychoses. Les recherches étiologiques s‟y taillent
sans doute la part du lion grâce à l‟enseignement
d‟Henri Ey et à celui de Jacques Lacan. Néanmoins,
l‟œuvre de Bleuler (1911), essentiellement nosographique et symptomatologique, demeure d‟actualité et,
dans son catalogue des «paradoxes des schizophrènes», P.-C. Racamier (1980) ne manifeste guère
une préoccupation étiologique très marquée.
Ce point doctrinal mérite peut-être d‟être argumenté, car l‟exemple offert par le corpus hippocratique pour le diagnostic rétrospectif ne laisse pas de
Cf. Gladys SWAIN, «L‟âme, la femme, le sexe et le corps :
les métamorphoses de l‟hystérie à la fin du XIXème siècle»,
in Le Débat, n°24, mars 1983, pp. 107-127. Repris in
Dialogue avec l’insensé, Paris, Gallimard, 1994, pp. 215-236.
32
68
se répéter tout au long de l‟histoire de la médecine et
jusque sous nos yeux. Voici qu‟en 1983 Pierre Bonhomme publiait une monographie sur le Syndrome
psycho-organique chronique, fondée essentiellement sur
une approche clinique. D‟emblée, il définissait ce
syndrome à la suite de Bleuler « comme l’ensemble des
désordres mentaux causés par, ou associés à, une altération
diffuse de la fonction du tissu cérébral » 33. Tous les termes
sont ici précieux dans la mesure où ils soulignent
avec insistance l‟attitude désinvolte de l‟auteur envers
la perspective étiologique. Or, il se trouve que cette
monographie, rédigée avant que l‟épidémie du sida ne
se déclare, convienne comme référence pertinente
pour les manifestations d‟origine neurologique provoquées par le virus d‟immunodéficience humaine. Il
se vérifie pour ainsi dire sous nos yeux que l‟approche clinique continue d‟être fructueuse.
t-il de l‟hystérie aujourd‟hui [en 1984], se demande-til ? Ŕ Pas grand chose, affirmait-il. Il lui apparaissait
que l‟hystérie ne faisait plus que se survivre à ellemême sous le couvert de la «personnalité hystérique»,
Ŕ notion ambiguë ayant obtenu le consensus parmi
les psychiatres 35.
En fait, l‟hystérie est logée à l‟enseigne du phénix. Au moment où l‟historien désabusé reposait sa
plume, se tramait un coup d‟éclat. Différents protagonistes se sont sentis interpelés et ont réagi avec
ensemble. Israël, Maleval, Melman, Jeanneau, SamiAli, Serge André, Rosolato, et Diane Chauvelot en
sont les exemples les plus notables, et ils en sont
d‟autant plus significatifs que les points de contact
doctrinaux entre eux semblent manquer sans qu‟il
faille aucunement incriminer les appartenances d‟école. Leur exemple nous a encouragé à tenter à notre
tour un effort synthétique pour exposer nos propres
travaux de la décennie écoulée, étant entendu qu‟entrer dans la carrière ne signifie point entrer en lice.
Comparé au leur, mon propos demeure modeste
puisqu‟il sera circonscrit à l‟hystérie féminine juvénile
et que je ne saurais, tout au plus, plaider en sa faveur
qu‟une relative originalité dans la démarche.
2b.  Hysteria rediviva
En ce qui concerne le domaine de l‟hystérie,
Breuer et Freud s‟étaient résolument engagés dans
une recherche étiologique alors que l‟école de la Salpêtrière avait plutôt manifesté son attachement aux
tableaux cliniques. Chez Pierre Janet, cependant, dont
la démarche procède de l‟école de la Salpêtrière sans
solution de continuité, des soucis étiologiques se sont
progressivement mêlés à son approche de l‟hystérie.
Pour diverses raisons, sur lesquelles les historiens des mentalités auront sans doute leur mot à
dire, l‟hystérie a disparu de l‟horizon scientifique au
cours de la première décennie de ce siècle. Ce fut
tout de même une curieuse éclipse qui laissa dans
l‟embarras plus d‟un historien de la médecine. Pour
Ilza Veith (1965) l‟éclipse est totale. Sa conviction est
si ferme qu‟elle a mis fin à son récit au décours du
XIXème siècle, tout en exprimant cependant du bout
des lèvres quelques réticences. En réalité, durant les
soixante-dix années subséquentes, l‟hystérie a servi
plusieurs enjeux étrangers à sa cause, qu‟Etienne Trillat nous a restitués au dernier chapitre de son livre 34.
Sa conclusion n‟en est pas moins radicale. Que reste-
2c.  Approches classiques
& modernes
Cette démarche se fraye un passage à mi-chemin
entre l‟approche des classiques et celle des modernes,
tout en rendant hommage à leurs mérites respectifs.
L‟approche classique, préconisée par les grands
traités publiés vers la fin du siècle dernier, comme
ceux de Gilles de la Tourette (1891-1895) ou de
Pierre Janet (1892-1893), est purement symptomatique et se divise en deux volets. Le premier volet
concerne les caractères stables, les invariants de base,
le fond commun à tous les cas. Gilles de la Tourette
le dénomme «hystérie normale ou interparoxistique»,
tandis que Janet utilise à ce propos l‟expression générique de «stigmates mentaux» des hystériques, qui
rappelle non sans raison la chasse aux sorcières de
triste mémoire. L‟autre volet concerne les manifes-
Pierre BONHOMME, le Syndrome psycho-organique chronique,
Paris, P.U.F., collection «Nodules», 1983.
34 Etienne TRILLAT, Histoire de l’hystérie, Paris, Seghers, collection «Médecine et Histoire», 1986.
33
Cf. Th. LEMPERIERE et P. HARDY, « La personnalité
hystérique », in la Revue du Praticien, XXXII (13), 1er mars
1982, pp. 879-893.
35
69
tations dynamiques, variables d‟un cas à un autre et
passagères, survenant par accès ou par crises. Gilles
de la Tourette le dénomme «hystérie pathologique ou
paroxistique», tandis que Janet utilise l‟expression
d‟«accidents mentaux». L‟objectif de cette approche
symptomatique est d‟aboutir à une vue synthétique
qui serait dite l‟«état mental des hystériques».
Le traité de Gilles de la Tourette est une mine
de documentation sur l‟hystérie et sur les travaux la
concernant effectués par l‟école de la Salpêtrière. Il
est cependant d‟un maniement malaisé et l‟on s‟expose constamment à perdre le fil du propos tellement
les points de détail retiennent obsessionnellement
l‟auteur. Le traité de Janet, en revanche, manifeste
l‟agencement des œuvres classiques : clarté, ordonnance, équilibre et netteté. L‟intitulé des chapitres
fournit directement la vue d‟ensemble. Ainsi, les
stigmates dénombrés y sont-ils au nombre de cinq : les
anesthésies, les amnésies, les aboulies, les troubles du
mouvement et les modifications du caractère. Au
nombre de cinq sont également les accidents : actes
subconscients, idées fixes, attaques, somnambulisme,
et délires. Dans le volume consacré aux accidents
mentaux des hystériques, Janet cite extensivement
l‟étude de Breuer et Freud (1893) dite «Communication
préliminaire». Janet s‟y appuie en de nombreux passages, soit pour y puiser des vignettes cliniques, soit
pour y souligner des convergences théoriques. Il
n‟apporte à ce travail qu‟une seule réserve, mais une
réserve qui témoigne de sa prescience et de l‟étendue
et de la profondeur de son expérience clinique. Il
vaut la peine de le citer dans le texte :
de quelle manière : par l‟abandon de l‟hypnose et de
la méthode cathartique, par l‟invention du dispositif
analytique et l‟apprentissage douloureux de la pratique du transfert et de l‟analyse des résistances.
Qu‟on veuille ou non en convenir de bonne grâce,
toute l‟histoire de la psychanalyse semble procéder de
cette remarque.
Les approches modernes sont des héritières plus
ou moins directes des travaux de Breuer et Freud. On
y constate un déplacement assez massif de l‟accent du
pôle symptomatique vers le pôle étiologique tout
d‟abord, puis, un peu plus récemment, vers le pôle
nosographique. Le fait est que le remembrement des
psychoses schizophréniques opéré par Bleuler est
apparu avec le temps par trop étendu. La découverte
et l‟expérimentation de plusieurs familles de médicaments psychotropes, ainsi que des recherches nouvelles sur les délires paranoïaques, sensitifs ou passionnels, et les délires hystériques, de même que la
prise en compte du criterium de la forclusion du Nomdu-père promu par Lacan, ont encouragé la nouvelle
génération à opérer un réaménagement du groupe
des schizophrénies bleuleriennes en vue de le restreindre passablement. Plongés dans le débat d‟idées
et les grandes manœuvres théoriques, les auteurs
récents, à quelques notables exceptions près 36,
semblent s‟être détournés des préoccupations symptomatologiques, créditant sans doute les anciens du
mérite d‟avoir épuisé la matière.
Tout à fait récemment, des voix autorisées se
sont élevées contre cette tendance trop radicale en
prônant un retour concerté vers la clinique, au risque
de perdre la dimension humaine de la médecine et
d‟obérer tout à la fois la recherche fondamentale37.
Dans le même temps, les réserves se sont multipliées
quant au bien-fondé d‟une nosographie naturelle38.
Le retour à Hippocrate ne présente pas pour nous
d‟autre justification.
Je suis heureux de voir aujourd‟hui MM. Breuer et
Freud exprimer la même idée. «Il faut, disent-ils, rendre
conscient cet événement provocateur, l‟amener à la
pleine lumière, les accidents disparaissent quand le sujet
se rendra compte de ses idées fixes.» Je ne crois pas que
la guérison soit aussi facile et qu‟il suffira de faire
exprimer l‟idée fixe pour l‟enlever, le traitement est
malheureusement bien plus délicat, mais en tout cas, il
est certain que cette découverte des phénomènes subconscients est une opération préliminaire et indispensable.
Je pense à MALEVAL et à BERCHERIE.
Cf. Jean GUYOTAT, «Spécificité de l‟approche clinique en
psychiatrie», in Pichot et Rein (dir.), l’Approche clinique en
psychiatrie, Synthélabo, tome I, 1992, pp. 47-58.
38 Cf. Daniel WIDLÖCHER, «Pour le pluralisme des cliniques», in Pichot et Rein (dir.), l’Approche clinique en psychiatrie, tome I, 1992, pp. 59-71.
36
37
Ce texte est de 1894. Il faudra à Freud une
bonne décennie pour assimiler cette leçon, Ŕ on sait
70
ment de celles qui étaient explorées, et cela aussi bien
en ce qui concerne les moyens utilisés que par les fins
poursuivies.
2d.  La perspective narrative
Tout d‟abord, il n‟est nullement question de
marchander notre adhésion au travail de description
et de classification dont les auteurs fin de siècle nous
ont laissé tant d‟admirables monuments par l‟écrit et
par l‟image. Dans le domaine qui fut le leur on désespère de jamais pouvoir les égaler. Si nous nous
risquons, pourtant, à parler d‟une sémiothèque nouvelle, c‟est que nous avons suivi un autre principe
directeur.
Parmi les sciences humaines c‟était le structuralisme linguistique qui constituait vers le milieu du
siècle la science pilote. Mais, depuis une ou deux
décennies, la narratologie a détrôné le structuralisme
linguistique à peu près en toutes les disciplines. La
psychologie clinique n‟a pas été en reste. Et si, en
1982, l‟ouvrage de Spence pouvait être accueilli comme l‟intervention d‟un franc tireur, l‟orientation qu‟il
indiquait a rapidement creusé le lit à un courant
puissant. Pour résumer grossièrement les choses, on
pourrait dire que nous assistons au déplacement de
l‟intérêt des cliniciens de la « direction de la cure » à la
« conduite du récit », y comprises les modalités littéraires du récit de cas tel qu‟il est restitué par le
clinicien.
En France, l‟on est plutôt resté à l‟écart de ces
débats qui animaient le monde anglo-saxon, jusqu‟à
ce que tout dernièrement les études philosophiques
de Paul Ricœur sur « Temps et récit » aient donné l‟impulsion à une journée de réflexion à l‟hôpital Laënnec
où furent pris en compte les discours des déprimés et
des schizophrènes, il est vrai dans une perspective
cognitiviste 39.
Certes, les débats narratologiques et leurs domaines d‟application littéraires, psychologiques ou
psychopathologiques ne nous sont pas restés étrangers 40. Il n‟en demeure pas moins que la voie où
nous nous sommes engagés ne différât profondé-
2e.  Le principe d’une
sémiothèque
Le principe de la sémiothèque de l‟hystérie que
nous cherchons à promouvoir repose solidairement
sur trois impératifs.
Le point de départ n‟est pas le patient, mais
l‟univers culturel de formes et de contenus où il
baigne. Nous prenons, en effet, au pied de la lettre la
remarque de La Rochefoucauld selon laquelle « Il y a
des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient
jamais entendu parler de l’amour » (Maxime 136). Nous
dirions, en première approximation, que l‟univers
culturel est un magasin de prêt-à-porter au service
des symptômes de l‟hystérie. Le discours de l‟hystérique n‟est pas sui generis. Il est le produit de structures
culturelles prégnantes, décelables malgré la grande
variété de leur mode d‟affectation : par emprunts,
greffes, ou prélèvements segmentaires, par enchassements ou citations, par modélisations ou par simulations.
Le deuxième point concerne justement les
symptômes. Les unités de base qui entrent dans la
constitution d‟une sémiothèque moderne ne sont pas
au sens strict des symptômes. Le symptôme ne se
présente pas à l‟appréhension clinique ni comme une
donnée brute ni sous une forme isolée. Le symptôme
est toujours le produit d‟un effort d‟abstraction ; c‟est
un concept. Le clinicien n‟y accède qu‟au bout d‟un
long apprentissage et d‟une certaine expérience. Or,
pour les besoins de notre sémiothèque de l‟hystérie, il
paraît plus fructueux de ne pas s‟engager d‟emblée
dans la voie de l‟abstraction, Ŕ ce qu‟une écoute
librement flottante d‟ailleurs nous interdit. Le symptôme devrait être pris pour ainsi dire dans sa gangue.
De ce point de vue, il se présente dans son appartenance à un ensemble plus ou moins régional et plus
ou moins organisé nous permettant d‟envisager une
approche par syndromes. C‟est l‟exemple des folkloristes, que nous avons rencontré obligatoirement dès
l‟orée de nos recherches Ŕ on verra tout à l‟heure
dans quelles circonstances exactes Ŕ qui nous a
inspiré de franchir ce pas du symptôme au syndrome.
Cf. Quentin DEBRAY et Bernard PACHOUD (dir.), Le
Récit, aspects philosophiques, cognitifs et psychopathologiques, Paris,
Masson, 1993.
40 Ces débats ont été restitués d‟une manière magistrale par
Agnès OPPENHEIMER. Cf. « La “solution” narrative », in
Revue Française de Psychanalyse, LII (1), janvier-février 1988,
pp. 17-36.
39
71
Sans entrer dans les détails techniques d‟une
discipline parvenue rapidement à maturité, il suffira
d‟indiquer les deux grandes orientations de la recherche à partir d‟un tronc commun. L‟impulsion fut
donnée, en effet, par les archivistes dans un dessein
tout à fait pratique, celui de constituer des catalogues
régionaux, nationaux, voire internationaux de contes.
Encombrés d‟une extraordinaire profusion de matériel à classer, où abondaient tout de même des récits
apparentés, le premier effort des archivistes visa à
construire la notion de conte type, admettant versions et
variantes. Simultanément, il fallut concevoir de grandes divisions catégorielles où viendrait s‟insérer cette
typologie afin d‟aboutir à une nomenclature où
chaque conte type serait affecté d‟un numéro d‟ordre.
On pourra constater que notre DSM-IV offre quelques similitudes avec le catalogue Aarne-Thompson
des folkloristes, similitudes accusées plus avant par le
recueil de cas qui l‟accompagne.
A partir de la nomenclature Aarne-Thompson,
les recherches se sont orientées en deux directions
opposées. Thompson a poursuivi en aval, en cherchant à isoler des «motifs» qui seraient les éléments
premiers entrant dans la composition des contes.
Armé de patience et d‟obstination, il parvint à achever cet extraordinaire outil de travail qu‟est son Motifindex, totalisant plus de quatre mille pages. En sens
inverse, et comme en amont, l‟effort de Propp a visé
à construire une formule canonique pour une catégorie particulière de contes Ŕ les contes merveilleux Ŕ
répertoriés sous les numéros 300 à 749 de la nomenclature Aarne-Thompson.
On peut considérer, d‟une part, que les auteurs
fin de siècle (Charcot, Richer, Pitres, Gilles de la
Tourette, Janet, etc.) ne s‟étaient pas proposés un
autre but que celui de Thompson, et qu‟en un certain
sens leur œuvre serait à considérer comme le Motifindex de l‟hystérie. De l‟autre côté, on peut également
estimer que le travail de réflexion de Lacan, issu des
troubles de Mai 68, est calqué à son insu sur le
modèle de Propp, mais étendu à tout le champ du
discours. Car Lacan ne s‟est pas contenté de donner
la formule canonique du discours de l‟hystérique, Ŕ
un discours parmi d‟autres, Ŕ un quartier du
camembert discursif. Lacan a visé bien plus haut ; ce
n‟est rien moins que la quadrature du cercle qu‟il a
voulu atteindre. C‟est ainsi qu‟il a prétendu ramener
les discours à quatre genres (le discours universitaire,
le discours du maître, le discours de l‟hystérique, et le
discours du psychanalyste), s‟engendrant l‟un de
l‟autre par torsion d‟un quart de tour. Et, dans son
élan sublime, il a accroché l‟histoire de la philosophie
ainsi que le destin du capitalisme à son tourniquet.
Retrouvons, pour notre part, le tronc commun
des recherches des folkloristes afin d‟indiquer le lieu
exact où s‟inscrit notre propre projet. Parallèlement
au débat qui a conduit à fixer les notions de conte
type, de versions et de variantes, un autre débat s‟est
ouvert autour de la notion d’archétype, censée rendre
compte de la relation entre un conte type donné et
l‟ensemble de ses versions. L‟école finnoise avait opté
pour une conception générative voire génétique. De
l‟archétype, considéré comme forme originelle, devaient dériver toutes les versions attestées ou perdues
d‟un conte. L‟existence historique de l‟archétype était
pour cette école un article de foi. Partant, les discussions au sujet des archétypes ont fait long feu. La
position de ceux qui y songent encore est de les
concevoir avec pragmatisme comme des modèles
concrets fabriqués pour les besoins de l‟analyse.
Ce que j‟entends par syndrome dialogique est un
archétype de cette sorte. C‟est, autrement dit, une
formation discursive présentant sous une forme canonique un agencement de motifs narratifs. Et, pour
reprendre les propos d‟Aristote sur la vertu (Eth.
Nicom., 1106b), cette approche par syndromes dialogiques relève d‟une attitude moyenne qui se propose
le milieu pour but, à égale distance des deux extrêmes
que sont l‟étiologie et la symptomatologie, l‟une par
excès de présomption, l‟autre par défaut de hardiesse.
Mais je n‟oserais ajouter, toujours à la suite d‟Aristote, qu‟en l‟occurrence cette attitude moyenne est
tout à la fois le milieu et la perfection.
Il reste à expliquer notre troisième impératif en
précisant notre acception dialogique du syndrome
narratif. Par syndrome nous entendons une formation discursive reconstruite à partir du discours du
patient et qui présente les caractéristiques suivantes.
C‟est un récit (a) portant une empreinte culturelle, (b)
impliquant un ensemble de symptômes (c) dans un
paquet de relations d‟objet, (d) ayant une finalité
propre.
72
tions de Dickens et d‟Ibsen. Nous nous permettons
donc d‟y renvoyer pour plus ample informé 42.
Prenons encore un autre exemple appartenant,
cette fois, au cas de l‟Homme aux loups dont l‟enseignement est tout aussi inépuisable. Nous ne sommes plus en 1901, mais à la veille de la première
guerre mondiale. Des progrès rapides dans la maîtrise
du transfert avaient été accomplis. En particulier, les
psychanalystes étaient maintenant en mesure d‟apporter un début de réponse au reproche de Pierre
Janet cité plus haut. Du moins, les meilleurs cliniciens
d‟entre eux, comme Ferenczi, et ils se chargèrent de
l‟enseigner aux autres.
En 1912, Ferenczi publia une communication à
propos des formations de symptômes qui apparaissent passagèrement au cours du traitement et se dissipent grâce à un type spécial d‟interprétation qu‟on
appelle, dans le jargon des instituts de psychanalyse,
interpréter dans le transfert. Ferenczi a montré que
c‟est ce type d‟intervention qui emporte la conviction
de l‟opérateur et de l‟agent, là où la réflexion logique
et la compréhension intellectuelle tournent court.
Laissons-lui la parole 43 :
2f.  Double parenthèse freudienne
Avant d‟amorcer le relevé des premiers éléments
de notre sémiothèque selon le principe directeur que
je viens d‟exposer, il peut paraître utile de jeter un
regard du côté des «histoires de malades» de Freud à
des fins de clarifications supplémentaires. Prenons le
cas Dora, qui est la relation d‟une alliance thérapeutique qui faillit s‟établir mais qui, brusquement, tourna court à la déconfiture de Freud. Celui-ci se tortura
longtemps l‟esprit pour en découvrir les raisons et,
après lui, de nombreux cliniciens se sont remis martel
en tête avec autant de succès.
De ces débats, deux points sont du moins apparus essentiels. Le premier touche à cette sorte d‟homosexualité de la jeune hystérique que, dans son
embarras, Freud a dénommée «gynécophilie» et qu‟il
s‟était personnellement reproché d‟avoir mise entre
parenthèses durant le traitement de Dora. C‟est un
point théorique fondamental, auquel nous donnerons
tout à l‟heure toute son importance dans le développement consacré au «syndrome du fil à la patte».
L‟autre point essentiel, tôt identifié par Freud
également, se rapporte au transfert. Freud reconnaissait n‟en avoir pas eu la maîtrise avec Dora, tout
en restant court dans ses explications. Nous croyons
avoir réussi à démontrer dans notre premier livre 41
l‟intrusion fâcheuse des relations personnelles de
Freud avec M. et Mme Fliess au sein des relations de
Dora avec M. et Mme K... durant la cure. Mais ce
qu‟il importe de souligner, c‟est que notre analyse se
fonde sur une référence culturelle enchassée par
Freud au décours d‟une phrase à la manière d‟une
idée incidente : «Médée, disait-il, était satisfaite que Créüse
eût attiré à elle les deux enfants». Pour nous, il s‟agit là de
la clé de voûte de cette histoire de cas, et il est
significatif qu‟elle démontre du côté de l‟agent (autrement dit le thérapeute) la prégnance de l‟univers
culturel par cette évocation par la bande de la trilogie
de Grillparzer. Quant à la prégnance de l‟univers culturel du côté de l‟opérateur (c‟est-à-dire le patient),
nous avons veillé à développer longuement cet aspect
dans le même ouvrage à travers notamment les fic-
Pour le médecin comme pour le malade, la conviction du bien-fondé de l‟interprétation analytique des
symptômes névrotiques ne s‟acquiert que par le transfert. Les interprétations analytiques, même si elles
paraissent saisissantes et remarquables, ne pourront
conduire à la conviction par le seul moyen du matériel
psychique suscité par l‟association libre, même si le sujet
le désire et s‟y efforce. Une telle conviction n‟implique
pas l‟impression du caractère indispensable, exclusif de
la vérité. Tout se passe comme si la réflexion logique, la
compréhension intellectuelle ne permettaient pas, à elles
seules, d‟aboutir à une véritable conviction. Il faut avoir
vécu affectivement, éprouvé dans sa chair, pour
atteindre un degré de certitude qui mérite le nom de
«conviction».
L‟extrait suivant, tiré du cas de l‟Homme aux
loups, prend appui justement sur la précédente communication de Ferenczi. Voici le passage :
Idem, pp. 48-78.
FERENCZI, «Symptômes transitoires au cours d‟une
psychanalyse», repris in Œuvres Complètes, Psychanalyse I,
Paris, Payot, pp. 199-208, premières lignes de l‟article.
42
43
Cf. AZAR & SARKIS, Freud, les femmes, l’amour, Nice,
Z‟éditions, 1993, pp. 122-148.
41
73
II.
Le premier des «symptômes passagers» [Freud renvoie en note à Ferenczi] que le patient produisit dans le
traitement renvoyait encore à la phobie du loup et au
conte des Sept chevraux. Dans la pièce où eurent lieu
les premières séances [du traitement] se trouvait une
grande horloge murale à coffre en face du patient qui,
détourné de moi, était couché sur un divan. Je fus
frappé de ce que de temps à autre il orientait son visage
vers moi, me regardait d‟un air très amical et comme
appaisant, et détournait ensuite le regard de moi vers
l‟horloge. Je pensais alors qu‟il donnait là un signe de sa
résistance de voir l‟heure se terminer. Longtemps après,
le patient me remémora cette mimique et m‟en donna
l‟explication, en remémorant que le plus jeune des sept
chevraux trouvait une cachette dans le coffre de l‟horloge, tandis que ses six frères et sœurs étaient dévorés
par le loup. Il voulait donc me dire alors : Sois bon avec
moi ! Faut-il que j‟aie peur de toi ? Vas-tu me dévorer ?
Dois-je, comme le plus jeune chevreau, me cacher de toi
dans le coffre de l‟horloge ? 44
Les Premiers éléments
de la sémiothèque de l’hystérie
Le moment est venu de présenter les éléments
dont se compose actuellement notre sémiothèque de
l‟hystérie féminine juvénile. Dans ce qui suit, je m‟appuierai sur un certain nombre de publications auxquelles j‟ajouterai le résultat de quelques recherches
encore inédites.
3
Le syndrome
de la grossesse innominée
L‟ordre de présentation étant ici indifférent, je
choisirai au hasard le syndrome de la grossesse innominée comme première entrée.
Il convient de veiller tout d‟abord à distinguer la
grossesse innominée à la fois de la grossesse nerveuse
(la pseudocyesis) et des psychoses puerpérales à thème
de filiation 47. Non pas que cette opposition soit
radicale, mais pour éviter une confusion des genres et
des niveaux d‟analyse. Le délire de filiation des psychoses puerpérales et la grossesse nerveuse sont des
symptômes ; la grossesse innominée est un syndrome
dans l‟acception dialogique que nous avons cherché à
lui conférer.
Venons-en à la présentation de ce syndrome.
Conformément à notre impératif premier, l‟on ne
saurait mieux y introduire qu‟en citant le début Ŕ
abrupt à souhait Ŕ d‟une nouvelle de Kleist (1808)
intitulée la Marquise d’O... :
Ce passage illustre toutes les caractéristiques de
notre acception du syndrome, depuis l‟empreinte culturelle jusqu‟à la moralité de la fable. Mais il montre
également à l‟œuvre ce qu‟il nous plairait d‟appeler la
métapsychologie officieuse de Freud, qui semble avoir
échappé jusqu‟à présent même aux commentateurs
les plus perspicaces 45. La saynète finale imaginée par
Freud est une formation dialogique construite par lui
à partir du discours du patient. Les textes cliniques de
Freud abondent en pareilles saynètes sans qu‟il leur
eût jamais lui-même conféré le statut épistémologique
qui leur revient. Or, c‟est exactement à ces formations dialogiques reconstruites que notre acception
du syndrome cherche à rendre pleinement justice 46.
En ce sens, notre retour à Hippocrate peut aussi se
prévaloir d‟un détour par Freud.
Dans la ville de M..., importante cité de la HauteItalie, une dame de la meilleure réputation, la marquise
d‟O..., veuve et mère de plusieurs enfants d‟éducation
soignée, fit publier par les gazettes qu‟elle se trouvait,
sans savoir comment, en état de grossesse ; que le père
de l‟enfant qu‟elle allait mettre au monde devait se faire
connaître, et qu‟elle était décidée, pour des considérations de famille, à l‟épouser.
Sigmund FREUD, (1918b), L’Homme aux loups : à partir de
l’histoire d’une névrose infantile, Paris, P.U.F., «Quadrige», 1990,
pp. 38-39.
45 Je songe tout particulièrement à Paul-Laurent Assoun.
46 J‟avais déjà signalé l‟existence de cette métapsychologie
officieuse de Freud au cours de mon étude : «À partir de
l‟anamnèse d‟un deuil chez une anorexique», in L’Évolution
Psychiatrique, LIV (1), 1989, pp. 195-202.
44
Cf. Jean GUYOTAT (1981), Mort/Naissance et filiation,
études de psychopathologie sur le lien de filiation, et (1991) Études
cliniques d’anthropologie psychiatrique, tous deux publiés à Paris,
chez Masson.
47
74
infantile qui nie la différence sexuelle à quoi nous
avons affaire. Et c‟est bien pourquoi, en cette occurrence, la recherche en paternité est, au mieux, un
pieux mensonge (proton pseudos hystérique, a-t-on
dit...) et au pire une mascarade.
Au-delà du père, il y a la mère. La quête du
Nom-du-père conduit l‟hystérique, par des voies
inavouables, à la mère. La grossesse innominée de
l‟hystérique exprime en dernier ressort le vœu d‟obtenir un enfant de la mère.
Il n‟est pas sans intérêt de remarquer que la
première autobiographie d‟hystérique que nous possédions roule principalement autour du syndrome de
la grossesse innominée. Elle est due à Mme de
Belcier (1602-1665), en religion sœur Jeanne des Anges, supérieure des ursulines de Loudun. Plutôt que
de reprendre les cas précédemment exposés, il m‟a
paru intéressant de développer celui-ci dans la mesure où le syndrome particulier de la grossesse innominée a été passé sous silence par les auteurs modernes frottés de psychanalyse, lors même qu‟il me
paraît essentiel à la cohérence du tableau clinique.
Voici les faits.
1632 : la peste fait rage à Loudun durant le printemps et l‟été. Fin septembre, alors que les derniers
cas de peste sont signalés, les premières apparitions
fantomatiques ont lieu au couvent des ursulines. La
prieure, sœur Jeanne des Anges aborde la trentaine et
donne l‟exemple. La contagion gagne rapidement
tout le couvent. L‟identité des apparitions reste indécise pendant deux semaines. Le 7 octobre, le nom
d‟Urbain Grandier, curé de la paroisse de SaintPierre, est prononcé. Figure controversée, bel homme, beau parleur, porté sur le sexe, les ursulines ne le
connaissaient que de réputation, et il venait de
décliner l‟honneur de leur servir de confesseur. Le 11
octobre Grandier est confirmé sorcier par la voix de
tout le couvent des ursulines. Voici ce qu‟écrit Jeanne
des Anges dans sa relation :
L‟essentiel du syndrome y figure : (a) un raisonnement par induction, qui remonte de l‟effet à la
cause ; (b) un carré blanc qui frappe de nullité le
rapport sexuel ; et (c) une dénégation qui engage tout
de même la marquise dans cette carrière aventureuse
qu‟on appelle la recherche en paternité. La marquise
d‟O... a constaté l‟effet, n‟en a pas compris la cause,
mais en a tout de même tiré la conséquence qu‟il lui
fallait se mettre en quête du Nom-du-père.
Dans tous ces récits, issus de la littérature ou de
la clinique, et dont nous avons fourni un grand
nombre d‟exemples dans notre premier livre, dans
tous ces récits se manifeste un moment d‟absence, dû
à un état second, une ivresse, une faiblesse, où la
femme s‟oublie et où un homme abuse d‟elle. Qui est
cet homme ? Le matériel dont on dispose est prolixe
à souhait. Au premier plan de tous ces récits s‟affiche
le Nom-du-père. Mais nous constatons toujours en
abyme une série de masques. La première leçon à
tirer de toutes ces histoires est que le protagoniste de
l‟hystérique, quand on croit enfin le tenir, se révèle
être un tenant-lieu. Certains de ces tenants-lieu ont
des noms convenus qu‟on peut aisément passer en
revue en reculant d‟un cran à chaque fois à partir du
partenaire légitime. Derrière le partenaire légitime il y
a l‟amant ; et derrière l‟amant, Don Juan ; et derrière
Don Juan, le Commandeur, autrement dit le père.
Avec le père nous avons l‟impression d‟avoir atteint
une butée.
Il n‟est pas difficile de constater à ce sujet une
entente tacite, tous partenaires confondus, pour considérer qu‟avec le père nous atteignons le fond du
problème. Des raisons historiques, pragmatiques, déontologiques, que sais-je encore, conspirent à le persuader. Et puis, comme pour mieux égarer les psychologues, il y a ce raffinement de ruses, ces péripéties,
ces rebondissements de l‟enquête, tout ce mystère,
toutes ces résistances sournoises, qui paraissent être
des gages indiscutables d‟avoir enfin touché le fond.
Mais il y a dans cette histoire un double fond.
On y accède en scrutant le carré blanc qui
frappe de nullité le rapport sexuel. Cet examen, repris
à nouveaux frais, permet alors d‟identifier une théorie
sexuelle infantile Ŕ mais pas n‟importe laquelle Ŕ
faisant office d‟écran. C‟est à une théorie sexuelle
Notre Seigneur permit qu‟il fut jeté un maléfice sur
notre communauté par un prêtre nommé Urbain Grandier, curé de la principale paroisse de la ville. Ce
misérable fit un pacte avec le diable de nous perdre et
de nous rendre des filles de mauvaise vie ; pour cet
effet, il envoya des démons dans le corps de huit religieuses de cette maison pour les posséder. Cette histoire
75
est entièrement écrite dans les procès-verbaux qui en
ont été dressés.
Le maléfice fut tel, que toutes les religieuses de cette
communauté en furent affligées, les unes par la possession, et les autres par l‟obsession, et cela en moins de
quinze jours.
La suite de l‟histoire est passionnante à souhait.
Le père Surin, un authentique mystique, fut dépêché
auprès de Jeanne des Anges. La rencontre de l‟hystérique avec le mystique est explosive. Jeanne des
Anges résolut de mourir avec le fruit de ses entrailles.
Elle projeta de s‟ouvrir le flanc, d‟en arracher l‟enfant
et de le baptiser avant de succomber. Le 2 janvier
1635, alors qu‟elle tentait de mettre son projet à
exécution, elle fut terrassée d‟une crise convulsive. Le
père Surin dut céder la place aux exorcistes. En
cérémonie publique placée sous l‟invocation de la
Sainte-Vierge, ces derniers sommèrent le démon de
détruire lui-même son ouvrage. Donnons à nouveau
la parole à sœur Jeanne des Anges :
Les exorcistes accourent et le cycle obsessionpossession-procession s‟installe de l‟aveu même des
protagonistes suivant le modèle bien connu de l‟affaire Gaufridy d‟Aix-en-Provence (1609-1611). En
septembre 1633, Laubardemont, émissaire du roi, est
à Loudun. En décembre, Grandier est jeté dans les
fers et le 18 août 1634 il périt sur le bûcher. Pour
beaucoup d‟historiens l‟affaire est terminée. Ils ne
nous épargnent aucun détail sur ces vingt mois écoulés entre septembre 1632 et août 1634. Jeanne des
Anges n‟y consacre pas, quant à elle, deux pages. On
y chercherait même en vain une trace quelconque de
l‟exécution de Grandier. Autre chose en tient lieu sur
«l‟autre scène». A trois mois de là Jeanne des Anges
est examinée par un médecin spécialement commis à
cet effet qui atteste qu‟elle se trouve indubitablement
en état de grossesse. L‟exécution de Grandier sur le
bûcher manifeste un rapport sexuel qui ne s‟écrit
pas ; mais il s‟inscrit à même le corps sur l‟autre scène
dans ses conséquences. Voici la relation que Jeanne
des Anges a faite elle-même de cet événement où
nous retrouvons tous les ingrédients de la grossesse
innominée :
La Sainte-Vierge contraignit ce malheureux esprit
qui avait entrepris de me faire passer pour enceinte, de
déclarer dans les exorcismes ses malheureux méfaits. Il
fut contraint de me faire rendre par la bouche tous les
amas de sang qu‟il avait faits dans mon corps. Cela se fit
dans la présence d‟un évêque, des médecins et de
quantité d‟autres personnes qui en louèrent Dieu et la
Sainte-Vierge avec nous ; ainsi je demeurai entièrement
libre de toutes ces peines, et les signes extérieurs de
grossesse disparurent en même temps.
Il ne faut pas s‟y méprendre ; il ne s‟agit pas là
de la conclusion de l‟histoire. C‟est un simple relais
qui s‟instaure entre le syndrome de la grossesse
innominée et le syndrome de Lasthénie de Ferjol
(que nous retrouverons plus bas), et l‟histoire de sœur
Jeanne des Anges rebondira de plus belle vers de
nouveaux et glorieux horizons.
Concernant la grossesse innominée, il importe
ici de souligner que Jeanne des Anges ne révèle aucun
Nom-du-père et ne paraît pas directement concernée
par la recherche en paternité. Par là, elle se montre en
avance sur son temps. Le nom de Grandier ne sera
prononcé qu‟en 1886 par les éditeurs du manuscrit de
sœur Jeanne des Anges, les Drs Legué et Gilles de la
Tourette. Eux, qui dénoncèrent avec indignation le
supplice du pauvre Grandier pris au piège d‟une affaire infernale, ne réalisèrent pas que dans toute cette
affaire Grandier n‟avait représenté pour les religieuses
de Loudun qu‟un prête-nom à l‟innommable. Et par
là ils se sont montrés bien de leur temps.
Isacaaron qui était celui [des sept démons logés dans
le corps de Jeanne des Anges] qui opérait le plus en moi,
et qui ne me donnait quasi point de relâche, tirait un
grand avantage de mes lâchetés pour me donner d‟horribles tentations contre la chasteté. Il faisait une opération sur mon corps, la plus furieuse et la plus étrange
qu‟on se puisse imaginer, ensuite, il me persuada
vivement que j‟étais grosse d‟enfant, en sorte que je le
croyais fermement, et j‟en avais tous les signes qu‟on en
peut avoir.
Je savais pourtant que par la grâce de N.S. je ne
m‟étais abandonnée à personne ; il me semblait que
j‟eusse mieux aimé mourir de mille morts que de l‟avoir
fait, mais, comme j‟étais des huits jours entiers en de
continuels troubles et que le plus souvent je passais les
nuits dans notre jardin, je ne savais point si quelque
magicien ne m‟avait point abusée, hors de ma connaissance, dans mon trouble.
76
Un autre point mérite également d‟être souligné : la matérialité de la grossesse innominée. La
grossesse n‟échappe pas à la personne concernée,
encore moins à son entourage. Jusqu‟à la fin du XIXè
siècle, les récits de grossesses innominées se répéteront rigoureusement à l‟identique. Et, brusquement,
le tournant du siècle marquera une fracture dont
Freud est pour nous le témoin privilégié. Le cas
Dora, qui est de 1900-1901, recèle une grossesse innominée entièrement reconstruite durant le travail
psychanalytique. La grossesse innominée ne se joue
ici que sur l‟autre scène, à l‟insu de la personne concernée et de son entourage. N‟était l‟espace de séance, elle serait demeurée prisonnière de son chiffre.
En 1920, Freud publie un cas de (prétendue) homosexualité féminine sans attribuer de nom à sa patiente. Nous avons pris la liberté de la dénommer
«Dora II» en raison de plusieurs indices parmi lesquels la grossesse innominée figure en bonne place 48.
Là encore la méconnaissance est totale chez la personne concernée et dans son entourage. Le syndrome
ne trouve à s‟inscrire que dans l‟espace de séance.
Néanmoins, Freud s‟est laissé abuser dans les deux
cas par la recherche en paternité, comme il s‟est
conjointement abusé sur la nature très spéciale de
l‟homosexualité repérée : en s‟arrêtant à une butée
avant de toucher le fond.
Le syndrome de la grossesse innominée n‟a pas
disparu de notre horizon. Il a accompagné le mouvement de l‟histoire dans sa mutation. Il est simplement
méconnu là où il se manifeste à nu aujourd‟hui : dans
les séances d‟insémination artificielle. Avec une folle
préscience l‟hystérique sait qu‟elle trouvera toujours
des alliés indéfectibles au sein du corps médical. On
le verra encore mieux tout à l‟heure avec le syndrome
de Lasthénie de Ferjol.
manifester d‟une manière particulièrement caricaturale.
En y faisant appel en 1989, mon dessein était
d‟apporter un éclairage propice à élucider l‟embarras
de plusieurs bons auteurs Ŕ et celui de Freud au
premier chef Ŕ face à un certain type d‟homosexualité
féminine qui serait le propre des hystériques 49. Lucien Israël (1976) s‟était contenté de mettre des
guillemets au terme d‟homosexualité dans ce passage
trop bref qu‟il a consacré aux «femmes modèles» de
l‟hystérique. Serge André (1986), dans son livre du
maître, a proposé le néologisme d‟«homosexuation»,
retenu par lui à la fois pour sa proximité avec «homosexualité» et pour l‟écart qu‟il y creuse. Cette homosexualité a partie liée, nous explique-t-il, avec les
détours des identifications féminines par lesquelles
l‟hystérique doit en passer pour interroger sa propre
féminité. En somme, il s‟agirait là d‟une homosexualité qui serait en quelque sorte «connaturelle» et
différerait, par cela même, de l‟homosexualité masculine. Les mots ont leur charge d‟histoire : on se
souvient peut-être que les classiques appelaient l‟homosexualité masculine «amour anti-physique» d‟après
l‟expression grecque «   ». Tel est le paradoxe : l‟homosexualité masculine est anti-physique
tandis que l‟homosexualité féminine suit la pente
d‟une sorte de convenance naturelle.
Je m‟assure que les auteurs modernes ont ainsi
franchi un pas décisif par rapport à la position de
Freud, confronté en 1905 à la relecture du cas Dora,
où son embarras s‟était déjà exprimé par le néologisme de «gynécophilie». Car, pour bien entendre ce
néologisme, il faut se reporter à sa lettre à Fliess du 7
août 1901, qui est à peine postérieure à la première
rédaction du cas Dora. Cette lettre, que j‟appellerais
volontiers la lettre du dépit amoureux, avait été sévèrement censurée par les mains pieuses ayant préparé
l‟édition du milieu du siècle. Le passage suivant est
donc encore inédit en français :
4
Le fil
à la patte
Au sujet de Breuer, tu as certainement raison pour
ce qui concerne le frère, mais je ne partage pas ton
Le syndrome du fil à la patte tient sa dénomination d‟une très célèbre pièce de boulevard de
Georges Feydeau (1894) où ce syndrome m‟a paru se
Amine A. AZAR, «Le syndrome du fil à la patte dans
l‟hystérie féminine», in Psychanalyse à l’Université, tome XIV,
n°53, 1989, pp. 105-112, repris ici-même pp. 100-107.
49
AZAR & SARKIS, Freud, les femmes, l’amour, Nice, Z‟éditions, 1994, pp. 156-157.
48
77
mépris de l‟amitié entre hommes, probablement parce
que j‟en suis partie prenante. Dans ma vie, comme tu le
sais, la femme n‟a jamais remplacé le camarade, l‟ami. Si
le penchant masculin de Breuer n‟était pas si bizarre, si
timide, si contradictoire Ŕ comme toute chose dans sa
tournure mentale et émotionnelle Ŕ il fournirait un bel
exemple des réalisations en lesquelles le courant androphile chez les hommes peut être sublimé.
chez l‟autre, nous aurions probablement possédé de
magnifiques fresques de psychologie féminine. Au
lieu de quoi il nous faut chercher à deviner entre les
lignes cet arrière-plan escamoté où un groupe de
jeunes filles sans vergogne, dominées par le syndrome du fil à la patte, se servent d‟un homme à tour
de rôle comme d‟un ustensile. Pourvu que ce fut là
un cœur sensible, il en sera ravagé à vie. Je soupçonne chez Nerval et chez Proust quelque chose de
cet ordre que la féérie du style réussit à transfigurer
en culte du moi.
La psychologie féminine semble inclure le syndrome du fil à la patte parmi les jeux d‟adolescence. La
survivance de ce syndrome à une étape ultérieure de
la vie d‟une femme devrait toutefois être versée au
compte des «stigmates de l‟hystérie», ainsi que s‟exprimaient les anciens. Une certaine jalousie typiquement féminine en reçoit également un éclairage
approprié.
Dans l‟esprit de Freud, «androphile» et «gynécophile» se répondent de manière tout à fait symétrique. Pendant deux décennies encore Freud continuera à envisager la sexualité masculine et la sexualité
féminine de façon symétrique. L‟androphilie et la
gynécophilie resteront ainsi liées dans son esprit à un
même destin de la pulsion sexuelle où il supposait
également à l‟œuvre la sublimation. L‟asymétrie entre
la sexualité masculine et la sexualité féminine a fait
progressivement son apparition dans les années
vingt. Mais ce sont les auteurs contemporains qui ont
effectué le pas décisif d‟affranchir les manifestations
d‟homosexualité de la femme hystérique de tout recours à une prétendue sublimation.
J‟en viens à la pièce de Feydeau dont tout l‟intérêt dramatique tient, comme il se doit, à un habile
coup de théâtre. Un prétendant titré, au lourd passé
de bon viveur hypocritement déguisé en puceau, est
sur le point d‟épouser une jeune fille à particule
n‟ayant pour lui qu‟une indifférence teintée de condescendance : n‟est-elle point elle-même authentiquement sang-bleu et lui de noblesse d‟Empire ? Un malheur survient et l‟homme à femmes se découvre avec
éclat dans toute la nudité de son état. Croyez-vous
que son mariage en fut le moins du monde compromis ? Il allait épouser une jeune femme indifférente,
et il finit par épouser la même femme folle de lui. Il a
suffi qu‟il lui apparaisse dans toute la crudité d‟un
objet-de-convoitise-pour-femme, et voilà que la passion se déchaînait en elle. On a dès longtemps remarqué combien facile est la conquête de certaines femmes par les époux de leurs amies les plus chères.
Les groupes de jeunes adolescentes sont particulièrement réceptifs au syndrome du fil à la patte.
L‟institution du «flirt» en reçoit son statut de se satisfaire sans consommation. Si Nerval et si Proust
avaient été moins engoncés dans leur nombrilisme,
au demeurant si charmant chez l‟un et si instructif
5
La récusation
du matrimoine
Vers le milieu des années soixante-dix, le Collège de France, associé à l‟EHESS et au CNRS, lança
une mission ethnographique portant sur le village de
Minot en Côte-d‟Or qui donna lieu à plusieurs
publications. Notre point de départ a été l‟ouvrage de
Verdier (1979) consacré à la structuration des rôles
organisateurs de la féminité dans une société traditionnelle. En en prenant connaissance, il nous est
paru justifié de créer un néologisme 50 Ŕ le matrimoine
Ŕ propre à souligner la mise au jour de tout un
univers culturel articulé autour de faits, de dits et de
gestes ayant une cohérence propre et une quasi autonomie. À la question «Qu’est-ce qu’une femme ?», la société traditionnelle savait offrir une réponse élaborée.
À l‟étape suivante nous retrouvions une vieille
connaissance : le Petit chaperon rouge. En 1972, nous
Cf. «Le Petit chaperon rouge avait-il bon appétit ?»,
rapport ronéotypé de 62p., Archives du Collège des hautes
études psychanalytiques, 1989, et «Les pérégrinations du
Petit chaperon rouge jusqu‟aux pays du Levant», in les Cahiers de l’Orient, n° 7, 3ème trimestre 1987, pp. 213-237 (en
collaboration avec A. Sarkis).
50
78
avions approché, A. Sarkis et moi-même, le regretté
Roland Barthes pour effectuer sous sa direction à
l‟EPHE un travail commun sur le conte type 330
auquel appartient le Petit chaperon rouge. Des obstacles
institutionnels en entravèrent la réalisation, et le projet fut mis en veilleuse. Par chance, le village de
Minot se trouvait situé dans l‟aire d‟extension de ce
conte. Le fait n‟échappa pas à Yvonne Verdier (1978,
1980), qui sut en tirer d‟importantes conséquences
ethnographiques qui renouvelèrent profondément
l‟interprétation de ce conte. Notre enthousiasme fut à
son comble et nous nous décidâmes à rouvrir nos
vieux cartons pour explorer méthodiquement les
quelques points de désaccord que la démarche de
Verdier mettait à vif.
En tant que psychologues, notre préoccupation
majeure était d‟appliquer la méthode pathologique au
matériel ethnographique pour en tirer des leçons
concrètes sur la crise de l‟adolescence féminine. Nous
croyons être parvenus à démontrer que la version originaire du Petit chaperon rouge raconte un rêve de guérison ayant mis fin à une conduite anorexique51.
Parallèlement à ces recherches d‟ethnopsychiatrie était menée une clarification nosographique appréhendée au double point de vue de la clinique et de
l‟histoire de notre discipline52. Elle conduisait à rattacher l‟anorexie juvénile au tableau de l‟hystérie, à la
réserve près du repérage Ŕ en cours d‟anamnèse Ŕ
d‟un deuil précoce enkysté.
Une conception nouvelle de l‟anorexie juvénile
féminine Ŕ entendue comme une forme particulièrement sournoise et pernicieuse de récusation du
matrimoine Ŕ est issue de toutes ces recherches. Le
modèle auquel nous sommes actuellement parvenus
comporte un agencement complexe de déterminismes distribués par boucles sur trois niveaux. Pour
utiliser des catégories familières, on pourrait dire que
ces trois niveaux correspondent grossièrement au
symbolique, à l‟imaginaire et au réel. Quant aux
boucles qui les traversent, elles servent à asseoir le
circuit bien connu de l‟envie et de la gratitude. Précisons d‟emblée que le champ d‟application de ce
modèle Ŕ strictement limité à l‟hystérie Ŕ ne préjuge
rien toutefois de l‟existence éventuelle d‟autres formes possibles d‟anorexie. Voici une présentation succinte de ce modèle qui respecte l‟ordre de stratification des niveaux.
Il faut d‟abord se donner trois générations de
femmes de préférence en lignée féminine : la mère
(M), la grand-mère (GM) et la petite-fille (F). En première approximation on dira que l‟anorexie mentale
est un message qu‟une mère (M) envoie à sa propre
mère (GM) par le canal de sa petite-fille (F).
Le contenu de ce message est généralement un
reproche, un ressentiment, exprimant d‟autant plus
de rancœur qu‟il n‟avait jamais été verbalisé. En une
circonstance donnée mettant en jeu le matrimoine, la
mère (M) aurait à contre-cœur fait acte d‟allégeance à
sa propre mère (GM), laquelle l‟avait finalement frustrée de la reconnaissance et de la gratitude escomptées. Les circonstances les plus courantes en sont une
jalousie fraternelle virulente, des liaisons extra-conjugales déchirantes ou un divorce vécu dans une atmosphère de fin du monde. En cas de décès de la grandmère ou du frère, il est courant que la mère s‟engage
alors dans un deuil décompensé.
La messagère (F), marquée par le destin bien
avant de venir au monde, est ce qu‟on peut appeler
lato sensu une personnalité hystérique, présentant une
grande intolérance à la frustration avec ses crises de
rage caractéristiques, une identité féminine en équilibre instable, une estime de soi exposée à des chutes
brusques et vertigineuses, un esprit ludique passablement développé, et une tendance éventuelle à la
mythomanie. L‟anamnèse conduit souvent à un deuil
ou à une séparation précoces enkystés faute d‟élaboration. La problématique œdipienne de la crise juvénile de l‟anorexique, que les auteurs contemporains
savent décrire avec un grand raffinement de touches,
agit alors comme déclencheur à l‟occasion (ou même
dans la simple perspective) d‟un premier séjour autonome loin de la cellule familiale.
AZAR et SARKIS, « Portrait du Petit chaperon rouge en
jeune anorexique, Ŕ rêve d‟adolescente », in l’Evolution
Psychiatrique, LV (4), 1990, pp. 789-797.
52 Amine AZAR, « À partir de l‟anamnèse d‟un deuil chez
une anorexique », in l’Evolution Psychiatrique, LIV (1), 1989,
pp. 195-202.
51
79
Le poète avait renoncé à donner un nom à l‟horreur, mais le savant prit le poète à rebours. Quant à
l‟affection dorénavant ainsi nommée, il s‟agit de ces
anémies dues à des hémorragies volontaires, provoquées au moyen d‟aiguilles, de seringues, d‟éclats de
verre, etc. C‟est une pathologie peu commune qui
touche surtout de jeunes femmes exerçant une profession para-médicale. Ces patientes ont l‟art de
prendre le corps médical au piège de leur symptôme
qu‟elles enveloppent dans un mutisme obstiné.
La confiance que les savants accordent aux
poètes est toujours empreinte d‟ambivalence : envie
et ingratitude. Dans le cas présent, le savant est trop
heureux de s‟adresser au poète pour compenser le
mutisme de sa patiente avec sa locacité. Le pas est
vite franchi d‟en faire un mouchard. En l‟occurrence
l‟abus est trop flagrant. Barbey n‟a jamais prétendu se
mettre au service de la médecine et c‟est manifestement le trahir que d‟attribuer un nom à ce qui, dans
son esprit, était «sans nom», Ŕ il a pris la peine d‟y
insister tout au long de sa nouvelle et de l‟afficher
dans son titre. Prendre Barbey au mot nous aurait
plutôt conduits à parler d‟un «syndrome sans nom»
qui viendrait à la rencontre de cette déclaration bien
connue de Lacan selon laquelle le nom propre du
névrosé l‟importune et qu‟il est, au fond, un SansNom 54.
À cet égard, préparés comme nous le sommes
déjà, il n‟y a pas grand mérite à suspecter dès la
lecture du titre de la nouvelle ce que nous avons
appelé le syndrome de la grossesse innominée. À vrai
dire, il serait tout à fait possible de lire cette nouvelle
sous cet angle. Le ressort de l‟intrigue consiste, en
effet, en ce qu‟un capucin ait abusé de la petite Lasthénie durant une crise de somnambulisme.
Néanmoins, il y a dans cette histoire plusieurs
repères structuraux qui en font un cas de grossesse
innominée pour le moins atypique. En voici quelques-uns. Tout d‟abord Lasthénie est, malgré son âge
(16 ans), encore une fillette. Barbey s‟est plu à le
souligner dans l‟extrait plus haut cité. Lasthénie est
maintenue par sa mère dans l‟ignorance totale du
rapport sexuel. Le carré blanc qui frappe le rapport
sexuel dans la forme classique du syndrome de la
6
La voix du
sang
Ce syndrome a reçu son nom de baptême de la
part du Pr Jean Bernard en 1967. Il ne peut pas nous
être indifférent d‟apprendre que le Pr Bernard a choisi de lui attribuer le nom d‟une héroïne de fiction et
encore moins de savoir que Lasthénie de Ferjol est
l‟héroïne d‟une nouvelle de Barbey d‟Aurevilly intitulée « Une histoire sans nom ». C‟est au cours d‟un
voyage en Extrême-Orient, pour lequel il s‟était prémuni des œuvres romanesques de Barbey d‟Aurevilly
qui venaient de paraître dans la collection «La Pléiade»
(2 vol., 1966), que le Pr Bernard a fait le rapprochement entre l‟intuition du poète et son expérience
médicale. La bouteille jetée à la mer par le poète s‟est
donc retrouvée sur la table du savant au bout de près
d‟un siècle d‟errance.
Le passage de la nouvelle de Barbey d‟Aurevilly
qui a déclenché dans l‟esprit du médecin l‟intuition
d‟une correspondance clinique est sans doute celui
qui relate la découverte du décès de Lasthénie par la
vieille servante (Agathe) et par sa mère. Voici ce passage 53 :
A cette vue, Agathe se jeta aux genoux de sa
«chérie», qu‟elle lia passionnément avec ses bras et sur
laquelle elle roula, en sanglotant, sa vieille tête pâmée de
douleur. Mais Mme de Ferjol, qui contenait mieux l‟émotion d‟un pareil spectacle, glissa la main sous le sein de
celle qu‟elle avait appelée si longtemps de ce nom qui lui
convenait tant : «Ma fillette», pour savoir si ce faible
cœur qui battait là ne battait plus, et elle sentit quelque
chose... Ŕ « Du sang, Agathe ! » fit-elle d‟une voix
horriblement creuse. Elle en rapportait sur ses doigts
quelques gouttes. Agathe s‟arracha des genoux qu‟elle
embrassait, et, à elles deux, elles ouvrirent le corsage.
L‟horreur les prit. Lasthénie s‟était tuée, Ŕ lentement
tuée, Ŕ en détail, et en combien de temps ? Tous les
jours un peu plus, Ŕ avec des épingles.
Elles en enlevèrent dix-huit, fichées dans la région
du cœur.
Jules BARBEY D‟AUREVILLY (1882), Une Histoire sans
nom, repris in Œuvres Complètes, Paris, Gallimard, « La
Pléiade », 1966, tome II, pp.265-364. La citation est
extraite des pp. 347-348.
53
54
80
Cf. Jacques LACAN, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 826.
grossesse innominée n‟est pas même suppléé ici par
une théorie sexuelle infantile. Sur le plan fantasmatique il n‟y a rien, absolument rien qu‟un désert à
perte de vue. Lasthénie ne comprend pas ce qui lui
arrive et ne sait pas remonter de l‟effet à la cause. La
réalité demeure inassimilable pour elle. Ce n‟est pas
elle, ni même le médecin appelé à son chevet, mais sa
mère qui découvre l‟effet à ses prodromes encore à
peine perceptibles ; c‟est sa mère qui suspecte des
amours inavouables ; c‟est encore sa mère qui veut
tout savoir et qui réclame avec véhémence le Nomdu-père.
Pis encore, lorsque sa mère lui jeta sa certitude
au visage, Lasthénie n‟y vit que la cruauté d‟une
abominable injustice. Forte de son innocence outragée, elle était convaincue que sa mère se repentirait
un jour prochain de l‟avoir fait tant souffrir. Le démenti de la réalité ne constitua pas un facteur d‟évolution intérieure. Le blocage fut complet. L‟incrédulité de Lasthénie se mua en stupeur, la stupeur en
hébétude, l‟hébétitude en démence muette. Lasthénie
accoucha à terme d‟un enfant mort-né sans modification aucune de son état mental. Voici le constat du
narrateur 55 :
la grossesse innominée en quelque chose d‟autre. Ne
perdons pas de vue ces repères tandis que nous nous
tournons vers nos classiques pour y chercher conseil.
Gilles de la Tourette nous tire aussitôt d‟embarras. Il consacre, en effet, un chapitre de quarante
pages aux hémorragies de la peau, des muqueuses et
des organes des sens 56. Il nous rassure même tout à
fait par sa déclaration préliminaire : «Les stigmates
sanglants forment, nous dit-il, un ensemble clinique complet,
le plus anciennement et le mieux connu peut-être de tous les
troubles trophiques d’origine hystérique». Sa conviction est
fondée sur la confluence de deux ordres de faits. Il y
a, d‟une part, les observations recueillies à toutes époques par des témoins oculaires (clergé, magistrats,
médecins) ; et il y a, d‟autre part, la reproduction
expérimentale de toute la variété des troubles trophiques au cours des états d‟hypnotisme provoqué.
Les auteurs classiques concevaient le prototype des
stigmates sanglants à partir de la pathologie de la
sainteté dans le christianisme. Ils invoquaient notamment deux cas à l‟appui, celui de saint François d‟Assise qui remonte au XIIIè siècle et celui de Louise
Lateau qui défrayait alors la chronique 57.
Dans son Liber conformitatum frère Barthélemy
Abisi a dénombré quarante-quatre conformités entre
la vie de saint François d‟Assise (1182-1226) et celle
de Jésus. L‟habit que saint François conçut pour
l‟ordre des frères mineurs qu‟il institua en 1209
manifeste judicieusement cette conformité. La forme
de la tunique, grande ouverte, est celle d‟une croix, de
telle sorte que le Franciscain en la revêtant épouse
matériellement la croix du Christ. La conformité personnelle de saint François lui fut reconnue du TrèsHaut quand il reçut, à partir du 14 septembre 1224,
les cinq stigmates de la Passion : les quatre plaies aux
mains et aux pieds, et l‟ouverture au flanc. Il les porta
humblement pendant deux ans jusqu‟à ce qu‟il fut
appelé au Ciel.
Le coup déshonorant de l‟incrédulité de sa mère à
son innocence et l‟inexplicabilité de sa grossesse lui
avaient fait au cœur une blessure qui saignerait toujours
et dont elle ne devait jamais guérir.
On remarquera la dextérité de Barbey d‟Aurevilly à nous dévoiler le mécanisme psychologique
sous-jacent aux hémorragies provoquées de Lasthénie. La blessure au cœur est une métaphore prise au
pied de la lettre et qui s‟est traduite en conduite
suicidaire.
Les traits dissonnants de cette histoire sans nom
par rapport au syndrome de la grossesse innominée
dans sa forme canonique sont au nombre de trois :
(a) vie fantasmatique pauvre sinon bloquée chez
Lasthénie, (b) effondrement de son monde intérieure
par la rupture de la confiance aveugle liant la fille à sa
mère, et (c) totale substitution de la mère à la fille au
regard du désir de savoir. Ce sont ces trois traits
pathognomoniques qui font basculer le syndrome de
55
Georges GILLES DE LA TOURETTE, Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie d’après l’enseignement de la Salpêtrière, Paris,
Plon, 3 vol., 1891-1895, cf. tome II, chap. X, pp. 432-473.
57 La célébrité de Louise Lateau alentour 1875 était telle,
que Freud s‟y est référé dans sa lettre du 27 mars 1875 à
son camarade Silberstein. Cf. le recueil des Lettres de jeunesse,
Paris, Gallimard, 1990, p. 148.
56
Cf. BARBEY D‟AUREVILLY, op. cit., p. 338.
81
Ce n‟est pas sans perfidie que nos classiques 58,
inspirés par leur militantisme laïque, rapprochaient le
cas de Louise Lateau de celui de saint François
d‟Assise, en se drapant sournoisement du manteau de
la science. Passons sur ce procédé mesquin peu à leur
honneur, que les excès du cléricalisme justifiaient
peut-être pour une moitié, mais c‟est pour écarter du
champ de notre étude les stigmates de la Passion
apparus chez saint François. Les classiques avaient
leurs raisons de rapprocher le cas de saint François
de celui de Louise Lateau. L‟enjeu en était de donner
le droit de cité à l‟hystérie masculine à côté de l‟hystérie féminine. Notre souci est tout autre. L‟objectif est
de parvenir à une exacte compréhension des stigmates sanglants dans l‟hystérie juvénile féminine et, à cet
égard, il nous semble prudent de nous détourner des
stigmates de saint François dans la mesure où leur
signification nous semble radicalement différente.
L‟erreur qui fonde le rapprochement entre saint
François et Louise Lateau s‟étale avec toute l‟évidence désirable chez Gilles de la Tourette dans la
courte discussion qu‟il consacre à la relation entre les
stigmates sanglants et les menstrues. Que les attaques
surviennent assez souvent aux alentours de la période
menstruelle ne lui paraît pas significatif, et il est d‟avis
que les stigmates sanglants ne sont pas supplémentaires des règles ni ne constituent une interversion
des époques. L‟école de la Salpêtrière s‟était choisi en
Louyer Villermay sa cible. Aux excès auxquels Louyer
Villermay s‟était laissé aller à trop associer «hystérie»
et «utérus» répond l‟excès contraire de l‟école de la
Salpêtrière à les dissocier radicalement. Ainsi, la discussion au sujet du lien entre les stigmates sanglants
et les menstrues était-elle dénaturée par l‟interférence
d‟options idéologiques. C‟était peut-être payer trop
cher les avancées que ces mêmes options avaient permises dans l‟abord de quelques autres aspects de
l‟hystérie. Il faudrait plutôt s‟adresser à ce qu‟on peut
appeler un chercheur indépendant pour avoir une
vue compréhensive du cas de Louise Lateau. Delbœuf59, par exemple, va directement à l‟essentiel en
coordonnant quatre séries de facteurs complémentaires ayant concouru à la production des stigmates
de Louise Lateau. En premier lieu, il signale l‟empreinte spécifique de l‟éducation religieuse où fut
élevée Louise dès le berceau. Vient ensuite un certain
retard de la fonction physiologique de sorte que
Louise n‟était toujours pas réglée à l‟âge de dix-huit
ans. Il s‟y ajoute les macérations du Carême amplifiées par un état général languissant et une anorexie
persistante. Le Chemin de Croix, suivi avec ferveur,
peut être considéré comme la détermination en
dernière instance. Voici l‟enchaînement des faits réduits à leur épure chronologique.
Louise Lateau est née à Bois l‟Haine (Belgique)
le 30 janvier 1850. Début 1867 commence pour elle
une période de dépérissement maladif. Elle est languissante, elle a l‟appétit diminué et le sang appauvri.
Elle s‟affaiblit durant un an et n‟est toujours pas
réglée. Le 26 février 1868 commence le Carême. À la
mi-mars elle a de violentes névralgies et son appétit
se perd complètement. Elle est d‟ailleurs à la diète de
la mi-mars à la mi-avril. Du 29 mars au 15 avril elle
vomit du sang. Elle passe la fête de Pâques (12 avril)
au fond du lit. Son état est si alarmant qu‟on lui
administre les derniers sacrements le 15 avril. Elle
délire, a des illuminations, tient des discours élevés et
se remet complètement. Le 19 avril elle a enfin ses
premières règles. Le 21 avril elle peut se rendre à la
paroisse voisine pour la messe, puis, de vendredi en
vendredi, les stigmates sanglants apparaissent.
Le vendredi 24 avril, c‟est le premier stigmate du
flanc gauche ; le 1er mai, le stigmate du pied gauche ;
le 8 mai, le stigmate de l‟autre pied et, le lendemain
matin, les stigmates des deux mains. Le vendredi 17
juillet débutent les phénomènes extatiques. Le 25
septembre (encore un vendredi), le sang suinte du
front et, à l‟épaule droite, apparaît une plaie vive
laissant sourdre de larges gouttes de sérosité transparente à peine teintées de sang.
À l‟intention des personnes rétives, ou de celles
qui risqueraient de se méprendre sur le sens de ses
stigmates, les phénomènes extatiques de Louise Lateau fournissaient un éclairage décisif : elle dramatisait avec son corps le chemin de croix tel qu‟il figure
avec ses stations sur les vignettes latérales des églises.
Aux cinq stigmates principaux s‟ajoute donc chez elle
BOURNEVILLE et GILLES DE LA TOURETTE.
Joseph DELBŒF (1869), « Louise Lateau », repris in le
Sommeil et les rêves et autres textes, Paris, Fayard, 1993,
pp. 387-401.
58
59
82
Le saignement provoqué n‟est réellement efficace
que la toute première fois, réelle ou bien imaginaire [je
dirais plutôt pour ma part «symbolique»], après laquelle
on court ensuite désespérément sans jamais la retrouver
vraiment.
la couronne d‟épines ainsi que la marque de la croix
prenant appui sur l‟épaule. Quant aux illuminations et
aux discours élevés, ils étaient à l‟évidence prélevés
sur les prêches de la période pascale.
La sécheresse de ce tableau clinique parle pour
elle-même et il n‟y a pas lieu, je crois, de rouvrir le
débat avec Gilles de la Tourette sur le lien entre les
stigmates sanglants de l‟hystérie juvénile et la première survenue des menstrues. Par chance, un médecin a effectivement examiné Lasthénie de Ferjol en
personne, et Barbey d‟Aurevilly nous a rapporté son
diagnostic ainsi libellé 60 :
Le syndrome de Lasthénie de Ferjol se conforme à un modèle prototypique dont je reprends la
présentation à une précédente publication 62. Ce syndrome était envisagé comme un récit s‟articulant en
trois temps logiques, auxquels les catégories lacaniennes du réel, de l‟imaginaire et du symbolique semblent offrir un costume taillé sur mesure.
Il faut partir du réel. À l‟origine du récit se
trouve l’angoisse, figurée sous les traits d‟un monstre
sans foi ni loi, dévorant tout sans discrimination. À
un moment ou à un autre, le sujet se dérobe à sa
fascination exhorbitée et sort de sa léthargie. Son
entendement se met en branle, il commence à cogiter. Il pense donner le change. Il imagine de ruser
en proposant au monstre une transaction imaginaire.
Ce marché de dupes consiste à sacrifier de manière
ostentatoire une partie pour conserver le tout. Autrement dit, de faire la part du diable. Ŕ On se rappelle
peut-être que Shakespeare (1596), dans son Marchand
de Venise, a symbolisé la part du diable par une «livre
de chair».
Dans un troisième temps, les témoins (clergé,
magistrats, corps médical, hautes autorités), qui
n‟étaient jusque-là que des figurants ou de simples
spectateurs, sont pris à partie ès qualités. Leur signature est requise pour caution solidaire et ils se
trouvent érigés en garants symboliques. C‟est alors
que le récit se noue et du même coup s‟abîme dans
une répétition sans fin.
Le marché imaginaire du syndrome de Lasthénie
de Ferjol s‟énonce à peu près comme suit : « Je te
donnerai chaque jour un peu de mon sang pourvu que tu fasses
disparaître mes règles ».
L‟efficacité d‟un modèle se mesure à l‟épreuve
des cas concrets. Le nôtre avait été mis à l‟épreuve du
cas Emma Eckstein, une patiente commune de Freud
et Fliess, dont la pathologie nous est parvenue par
Il parla de l‟un de ces dérangements de santé si communs dans les jeunes personnes de l‟âge de Lasthénie,
quand leurs organes, ébranlés par la crise qui les fait
femmes, n‟ont pas encore repris leur équilibre.
Il arrive quelquefois que les patientes sortent de
leur mutisme et expliquent pourquoi elles se saignent.
Une de ces patientes d‟aujourd‟hui a même pu s‟engager dans un processus de psychothérapie et a permis
d‟acquérir de grandes lumières sur le syndrome de
Lasthénie de Ferjol. Son cas a donné lieu à plusieurs
publications. Elle est connue dans la littérature
spécialisée sous le pseudonyme de «Renée» 61. Son
thérapeute (Gérard Bonnet) rapporte d‟elle ceci : « Interrogée plus tard sur les raisons de son geste, elle explique
calmement qu’ayant eu des règles la veille, elle n’a pas supporté
que les infirmiers voient son lit tâché de sang ». La connexion entre les menstrues et le saignement provoqué
est ici nettement établie. Le matériel clinique recueilli
auprès de plusieurs patientes permet de préciser, de
plus, que cette connexion doive être comprise dans
sa référence à la première survenue des règles. Ainsi,
le même auteur note ceci :
Cf. BARBEY D‟AUREVILLY, op. cit., p. 302.
Cf. Gérad BONNET, « Du saignement des règles au
saignement provoqué, étude psychanalytique du syndrome
de Lasthénie de Ferjol », in Adolescence, 1983, I (2), pp. 259307, ainsi que « Le sang des femmes. Les saignements
problématiques dans la dynamique transférentielle », in
Revue Française de Pyschanalyse, 1994, LVIII (1), pp. 103-113.
Cf. également la IIIè partie de l‟ouvrage du même auteur,
La Violence du voir, Paris, PUF, 1996, pp. 165-255.
60
61
AZAR et SARKIS, Freud, parties carrées, Nice, Z‟éditions,
1994. Cf. la IIème Partie, consacrée au cas Emma Eckstein,
une malade (mal)traitée par Freud et Fliess.
62
83
bribes récemment mises à jour par le nouvel éditeur
de la correspondance Freud-Fliess. Ce cas se conforme assez bien à notre modèle et nous croyons avoir
également réussi à démontrer comment le processus
analytique a brisé le cercle infernal où les garants
symboliques (tous des médecins) avaient été pris au
piège du syndrome. Mais le matériel lacunaire qui
nous est parvenu ne permet pas de mettre en relation
le syndrome avec la première survenue des règles
chez cette patiente.
En revanche, le cas de Louise Lateau vérifie le
modèle à peu près parfaitement, c‟est pourquoi il m‟a
paru utile de m‟y attarder.
Le cas de Lasthénie de Ferjol, tout «fictif» qu‟il
soit, n‟en demeure pas moins hautement instructif : il
vérifie le modèle a contrario pour ainsi dire. L‟issue
fatale semble pouvoir être mise en relation avec
l‟échec de la transaction imaginaire et l‟impossibilité
conjointe de recourir à des garants symboliques. Lasthénie demeure clouée dans sa fascination exhorbitée
du monstre sans espoir d‟une quelconque évolution
psychologique. L‟auteur semble lui-même partager ce
point de vue dans la mesure où il ne manque aucune
occasion de souligner la solitude à deux de Lasthénie
et de sa mère fondée sur l‟incommunicabilité des
consciences. Il est même un passage de la nouvelle de
Barbey où il s‟élève aux hauteurs d‟une théorie générale63 :
volontariste des saignements de Lasthénie. Les stigmates sanglants de l‟hystérie ne manifestent pas ce
caractère. Mais le psychologue ne doit pas se laisser
abuser par l‟apparence des choses. Devant un acte
volontaire, il doit rester dubitatif et s‟interroger : qui
en jouit ? la volonté de qui est-ce là ? Le corps de
l‟hystérique est une scène où de nombreux protagonistes interviennent au titre de la jouissance. Le
sujet meut son bras, certes, Ŕ mais ce bras en a-t-il en
propre la jouissance durant qu‟il exécute tel geste,
mettons le geste de se saigner ? Rien n‟est moins sûr.
Dire que c‟est là un acte volontaire ne signifie pas
grand chose au regard de la réalité psychique, Ŕ le
spectre des pathomimies en témoigne64.
L‟écoute clinique écarte un autre cloisonnement
inopportun en élargissant le syndrome de Lasthénie
de Ferjol à certaines dysménorrhées et à quelques
perturbations du cycle menstruel65. L‟unité de ce large
groupe ne se révèle pas seulement dans sa conformité
avec le modèle compréhensif développé plus haut,
mais elle se manifeste également à un niveau plus
profond.
Tout comme le syndrome de la grossesse innominée, le syndrome de Lasthénie de Ferjol comporte
un arrière-plan ou une infrastructure qui ne se révèlent qu‟en séance. Gérard Bonnet l‟a démontré avec
doigté grâce à un matériel adéquat. Il nous suffira
donc de reprendre sa conclusion. Le discours de ce
syndrome raconte une histoire impossible où la fille
aspire à mettre au monde un enfant merveilleux de sa
mère tout en s‟imaginant être elle-même cet enfant
produit par auto-engendrement. C‟est un vœu confusionnel par excellence, qui ne tient compte ni de la
différence des sexes, ni de la différence des générations, ni de la différence entre soi et l‟autre. Et c‟est
ainsi que la problématique des règles manifeste l‟autre
versant de l‟homosexualité féminine dans le lien qui
relie les mères aux filles.
Elles étaient alors dans la haute salle qu‟elles ne
quittaient jamais, et où les montagnes qui faisaient une
ceinture à leur triste maison envoyaient leurs ombres et
en redoublaient la tristesse. Elles se tenaient dans leur
embrasure. Ŕ Ah ! Sait-on bien le nombre de tragédies
muettes entre filles et mères qui se jouent dans ces
embrasures de fenêtre, où elles semblent si tranquillement travailler ?...
Elles travaillaient à quoi, mère et fille, front
contre front dans l‟embrasure de la fenêtre ? Ŕ Je
vous le donne en mille : à marquer le linge et à festonner le trousseau de Lasthénie. Un détail de l‟histoire de Lasthénie semble avoir semé la confusion
parmi les cliniciens. Le Pr Bernard me paraît avoir été
déterminé dans son choix terminologique par l‟aspect
63
Cf. Jacques CORRAZE, De l’Hystérie aux pathomimies,
psychologie des simulateurs, Paris, Dunod, 1976. Cent pages
sont consacrées à une approche historique très fouillée, et
le dernier chapitre traite des stigmatisations.
65 Cf. Gérard BONNET, op. cit.
64
Cf. BARBEY D‟AUREVILLY, op. cit., p. 321.
84
constitution serait hasardeuse et de peu d‟intérêt sans
doute. Mais que Freud ait spontanément songé à la
Marion de Lorme de Hugo pour éclairer son expérience clinique est un signe de piste qui nous pousse à
relire cette pièce de notre propre point de vue, c‟està-dire à la recherche d‟un syndrome de l‟hystérie à
joindre à notre sémiothèque.
Marion de Lorme est un drame romantique dont
l‟action est située en 1638. La célèbre courtisane
parisienne Marion de Lorme est tombée amoureuse
d‟un jeune homme, Didier, qui ne connaît d‟elle que
son prénom « Marie », et elle est partie à Blois cacher
leur idylle. Le malheur voulut que Didier croise le fer
avec un ancien amant de la courtisane et qu‟en cherchant à les séparer celle-ci ameutât la garde par ses
cris. C‟était l‟époque où, par décret du Cardinal, les
duels étaient punis de mort. Afin de sauver la vie de
son Didier, dont l‟amour lui avait refait, disait-elle,
une virginité, Marion se donne à un vil espion du
cardinal. Mais son sacrifice est inutile ; Didier n‟accepte pas de devoir la vie à ce prix.
L‟intrigue appartient à un motif romanesque
bien connu. Enoncé en termes crus, il s‟agit du dilemme : «Ta boîte à bijoux ou sa vie», qui rappelle quelque peu la transaction imaginaire et le marché de
dupes mentionnés plus haut à propos du syndrome
de Lasthénie de Ferjol. Mais ce n‟est là qu‟un premier
aspect. Soyons attentifs à l‟agencement particulièrement bien imaginé de ce drame. Dès le début de la
pièce, dès la première entrevue des deux amants,
Didier n‟arrive pas à se convaincre que la céleste
Marion l‟aime vraiment, lui qui n‟a d‟autre nom que
son prénom, lui qui n‟a jamais connu ni père ni mère.
Que lui faut-il pour croire à l‟amour de Marion ? Ŕ
Une preuve ! Le mot est lâché et l‟engrenage tragique
s‟enclenche. La preuve de l‟amour, ce sera pour
Marion de mettre Didier au monde pour la seconde
fois. On peut penser que Hugo a noirci le trait à
dessein puisqu‟en fin de compte Marion procure à
Didier une courtisane comme mère et comme père
un indicateur de police.
On pénétrera l‟essentiel de ce syndrome lorsqu‟on aura compris qu‟une hystérique amoureuse
n‟est pas volage malgré les apparences. Si d‟aventure
elle prend ou reprend tel amant de passage, c‟est une
preuve d‟amour pour son compagnon qu‟elle met
7
La palingénésie
amoureuse
On n‟en finirait pas de dénombrer les richesses
révélées par la récente édition intégrale des lettres de
Freud à Fliess. En voici un exemple, appartenant à
un passage antérieurement censuré de la lettre du 21
mai 1894, qui touche directement à notre propos 66 :
N‟est-ce pas Marion Delorme un bijou ? Elle ne sera
pas incluse dans la collection avec Breuer parce que le
deuxième étage, celui du facteur sexuel, ne devra pas
être divulgué ici. L‟histoire de malade que je suis
maintenant en train de rédiger Ŕ une cure Ŕ fait partie de
mes pièces les plus difficiles. Tu pourrais l‟avoir avant
Breuer si tu me la retournes vite. Parmi mes pensées les
plus lugubres de ces quelques derniers mois il s‟en
trouve une, à la seconde place juste derrière femme et
enfants Ŕ que je n‟aurai pas le temps de prouver ma
thèse sexuelle. Après tout, on n‟a pas envie de mourir ni
tout de suite ni tout à fait.
Le contexte de cette lettre est bien connu. Freud
avait eu des troubles cardiaques et il se croyait déjà
un pied dans la tombe. Il lui était cruel de penser que
son accord éditorial avec Breuer pour les Etudes sur
l’hystérie l‟empêchait d‟exposer l‟étiologie sexuelle à
laquelle il croyait alors. Il s‟agissait de la première
théorie de la séduction qu‟on peut caricaturer d‟un
mot : « A père pervers, fille hystérique ». Breuer n‟avait
pas voulu donner sa caution à cette théorie rudimentaire, et nous n‟avons pas vraiment perdu grand
chose à ce que le prétendu « deuxième étage » n‟ait
pas été divulgué alors.
En revanche, le cas de ladite « Marion Delorme » que Freud a renoncé à inclure dans les Etudes sur
l’hystérie est certainement une perte considérable, du
même ordre sans doute que l‟exclusion du fameux
« Grand rêve » de la Traumdeutung. L‟historien des
sciences autant que le simple psychologue ne peuvent
que regretter la destruction (trop probable) de ces
documents cliniques. Je ne tenterai pas de compenser
la « Marion Delorme » de Freud par la « Marion de
Lorme » de Victor Hugo (1831). Une éventuelle reCet exemple n‟a pas fait l‟objet d‟une publication antérieure.
66
85
une nouvelle fois au monde. Le mystère de l‟histoire
incroyable du chevalier des Grieux et de Manon
Lescaut publiée en 1731 par l‟abbé Prévost n‟a pas
d‟autre clé. C‟est pourquoi la preuve de l‟amour hystériforme mériterait d‟être dénommée aussi bien le
syndrome de Manon ou de Marion, en hommage à
ces héroïnes qui hantent notre sensibilité.
Le domaine d‟application de ce syndrome n‟est
pas restreint à l‟hystérie féminine juvénile. Ce syndrome dispose également de quelques autres lieux
d‟élection. L‟état amoureux y est, à tout âge, propice,
tout particulièrement lors des ruptures : Qui va donc
s‟occuper de son linge, maintenant ? Qui va lui préparer le petit-déjeuner ? Est-ce qu‟il, est-ce qu‟elle,
saura bien gérer ses dépenses ? Ne va-t-il pas, ne va-telle pas, se remettre à fumer ? Etc.
Un autre terrain d‟application m‟a été signalé
lors de la discussion de ce texte. Il s‟agit de ce que
Winnicott a naguère dénommé la «préoccupation
maternelle primaire», qu‟il assimilait à une «maladie
naturelle» de la parturiente67. Cet état n‟est pas susceptible d‟apprentissage. Il se développe spontanément ou ne se développe pas du tout. Une mère peut
l‟éprouver pour l‟un de ses enfants et pas pour un
autre. Il apparaît en cours de grossesse, s‟intensifie à
l‟approche de la délivrance et dure encore quelques
semaines après la naissance. A ce qu‟il semble, les
mères ne s‟en souviennent que très difficilement par
la suite, comme s‟il succombait à un refoulement. Par
cette conceptualisation, on sait que Winnicott avait
cherché à éclairer la structuration précoce du moi qui
se produit de manière silencieuse. Le «sentiment continu d‟exister» s‟enracine, chez l‟enfant, dans cette
préoccupation maternelle primordiale, par défaut de
laquelle les perturbations de l‟environnement auront
tendance à provoquer des menaces d‟annihilation fragilisantes.
Un autre lieu électif de ce syndrome nous est
rendu familier au cours des séances de supervision de
cas. En effet, l‟amour de transfert, par une dérive
pernicieuse Ŕ mais commune à toute situation de soin
quelle qu‟elle soit Ŕ conduit à ce syndrome comme
par une pente naturelle. Les meilleurs cliniciens succombent à cette tentation et nous en laissent des
témoignages compromettants dans leurs études de
cas, Ŕ surtout lorsque le patient se trouve en soins
palliatifs ou s‟il décède en cours de thérapie. On
observe alors que le travail du deuil se conjugue, chez
le thérapeute, avec la relation de soin pour mettre une
seconde fois au monde le patient au cours d‟une
séance d‟écriture. Travail du deuil, travail thérapeutique, travail de l‟écriture... soulignons ce terme de
«travail». Car jamais l‟on ne s‟approche autant de la
condition de la parturiente qu‟en cette circonstance
surdéterminée. Je ne voudrais pas m‟y attarder davantage, ayant à l‟esprit une communication particulière fondée sur le matériel étendu dont je dispose.
8
La parade
virginale
Non moins célèbre, non moins familier, est le
syndrome de la parade virginale68. La littérature en
bavarde à son aise et entretient à son sujet de telles
confusions que le clinicien s‟en trouve embarrassé,
voire entravé. Les récits qui nous en parviennent
fleurissent sur la bouche des hommes pris dans les
rêts d‟une passion exclusive. Ils nous détaillent sur
tous les tons leur «servitude sexuelle», cette fameuse
geschlechtliche Hörigkeit identifiée naguère par KrafftEbing (1892). Ils nous distraient par là de notre
tâche, ils parasitent un discours avare de paroles et
qui nous en devient ainsi à peu près inaudible.
Notre bavard, qui ne tarit pas sur sa passion, sur
les degrés de progression de sa servitude depuis
l‟humiliation à l‟opprobre et à l‟infamie, notre bavard
finit par se réfugier dans le mystère. L‟objet de sa
passion est un mystère qui lui reste personnellement
inintelligible. Laissons ces bavards se repaître des
inépuisables péripéties de leur ignominie. Ce ne sont
pas eux qui nous intéressent et ils ne sont pas
capables de nous aider à comprendre le mystère qu‟ils
se complaisent à qui mieux mieux à épaissir.
Cf. Donald W. WINNICOTT (1956), «La préoccupation
maternelle primaire», repris in De la Pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1975, pp. 168-174.
67
Cet exemple n‟a pas fait l‟objet d‟une publication antérieure.
68
86
Lorsque Pierre Louÿs (1898) s‟est attaqué à ce
sujet dans la Femme et le pantin, il avait conscience de
recueillir une longue tradition fertile en chefsd‟œuvre. La filiation est évidente entre Manon Lescaut,
Carmen et la Femme et le pantin. Le dispositif narratif est
le même. Un voyageur rencontre un homme déchu
qui lui raconte sa passion pour une jeune fille. Les
péripéties de la passion et la servitude sexuelle qui
s‟en suit sont inépuisables. La satiété est le sentiment
dominant chez le lecteur de Manon Lescaut, l‟abbé
Prévost ayant par trop traîné à sacrifier son héroïne.
Mérimée a pris en pitié son lecteur en abrégeant
beaucoup et, en particulier, en supprimant l‟épisode
de l‟Amérique que l‟abbé nous avait infligé. Louÿs, en
revanche, a renoncé à la solution de facilité de ses
prédécesseurs consistant à sacrifier l‟héroïne pour
mettre fin à un récit qui ne comporte pas de terme
naturel. Il lui a suffit d‟indiquer dans sa narration le
moment où le récit se referme sur lui-même dans une
répétition sans fin.
Concernant la figure de femme qui anime ces
récits, nos trois auteurs en parlent en termes choisis :
Manon est «incompréhensible», Carmen «démoniaque», et doña Concepcion Perez «impénétrable». Mais
ne nous laissons pas décourager à trop bon compte
par de simples adjectifs, d‟autant moins que nous
possédons en Luis Buñuel un guide de confiance.
Lorsqu‟en 1977 il tira un film du roman de Pierre
Louÿs, il eut la hardiesse de confier alternativement le
rôle de Concha Perez à deux actrices (Carole Bouquet et Angela Molina). Cette référence expresse au
dédoublement de la personnalité situe sans conteste
l‟héroïne dans le champ de l‟hystérie 69. Mais la fidélité
du scénario de Buñuel à la lettre du roman de Louÿs
est également pour nous une précieuse garantie de
cohérence et de consistance du côté de l‟intrigue.
De quoi s‟agit-il donc ? Un homme tombe
amoureux d‟une jeune fille qui se refuse à lui et
diffère constamment le moment de lui céder. Elle est
fière de sa virginité, l‟estime sans prix, et ne se fait
pas scrupule de lui accorder toute sorte de privautés,
hormis la dernière, et de consentir à être entretenue
sur un grand pied sans contre-partie. La parade virgi-
nale est, de plus, sciemment utilisée pour affoler son
partenaire, le pousser à bout, jusqu‟à le réduire au
rôle de spectateur d‟un rapport sexuel qui se révèlera
par la suite avoir été une simulation. Mais c‟en était
trop pour l‟amant abusé. Il se laissa aller à des voies
de fait tout en lui déclarant qu‟il allait la posséder de
force. En fait, il n‟eut pas à la forcer. Dès qu‟il l‟eut
battue, il se produisit en elle une révolution. A la
violence des coups elle fut persuadée de la force et de
l‟authenticité des sentiments de son Mateo. Elle lui
offrit alors avec reconnaissance cette virginité qu‟elle
lui avait précieusement gardée, et gardée rien que
pour lui.
Ils s‟établirent ensemble. Croyez-vous que ce fut
le bonheur ? Non point, ce fut un véritable calvaire
qui commença. Ce qui prit le relais de la parade
virginale ce fut une jalousie morbide ouverte sur deux
battants. Concha fut jalouse de tous les instants de
Mateo qu‟il ne lui consacrait pas, de ses amitiés, de
ses relations, de ses moindres plaisirs. Et dans le
même temps elle cherchait ingénieusement tous les
moyens de lui inspirer de la jalousie et de l‟aiguiser en
fureur au point d‟éclater en nouvelles voies de faits à
son encontre. L‟usure des moyens bénins la conduisit
progressivement à recourir à d‟autres, toujours plus
infâmes, toujours plus abjects. Elle voulait constamment avoir la preuve de son attachement pour elle
dans la violence concrète de ses emportements et de
ses coups. En viendrait-il à se tuer ? à la tuer ? c‟était
devenu là pour elle toute la question.
L‟entretien clinique est, aujourd‟hui, plutôt
pauvre en matériaux propres à élucider la signification de la parade virginale en tant que syndrome
hystérique. Les raisons en sont nombreuses. Le processus de civilisation a rendu obsolète l‟institution des
fiançailles, remplacée dans le meilleur des cas par un
mariage à l‟essai. La libéralisation des mœurs sexuelles a contribué à attribuer à la virginité une connotation négative chez les jeunes filles. Passé un certain
âge, ce n‟est plus qu‟une survivance inopportune de
l‟enfance faisant obstacle à la maturité. Une lycéenne
et à plus forte raison une étudiante encore pucelles se
distinguent de leur classe d‟âge où la défloration
semble avoir pris le statut d‟un rite de passage officieux. D‟autre part, les cliniciens attestent que le récit
et le repérage temporel de la défloration viennent
Cf. l‟ouvrage classique d‟Alfred BINET, les Altérations de la
personnalité, Paris, Alcan, 1892.
69
87
rarement à être évoqués sur le divan, à l‟inverse des
premières menstrues. De toute manière, pour l‟écoute clinique l‟évocation d‟une «première fois» ne constitue pas une butée. Toute «première fois» advient
dans le discours du patient à la manière d‟un sceau
qui scelle une lettre qu‟il faut libérer. Toute «première
fois» admet des antécédents dans une régression sans
fin, même si elle est ponctuée de stations plus ou
moins significatives.
Malgré tous ces arguments, la parade virginale
demeure et demeurera sans doute un syndrome
vivace de l‟hystérie féminine juvénile, et, malgré l‟apparente rareté des matériaux, nous ne sommes nullement dépourvus de moyens d‟exploration clinique.
Consultons une étude de psychologie amoureuse de Freud intitulée «Le tabou de la virginité»
(1918a). Le point de départ de cette étude est l‟attitude apparemment opposée des primitifs et des civilisés vis à vis de la virginité de la promise. A l‟époque
de Freud, le prétendant appréciait d‟être le premier
partenaire sexuel de sa promise. Non sans raison,
ajoute Freud. Car celui qui est le premier à apaiser le
désir amoureux d‟une jeune fille, longtemps et péniblement retenu sous l‟influence conjuguée du milieu et
de l‟éducation, a grande chance de la réduire à un état
de sujétion sexuelle lui garantissant une liaison permanente et stable. Le mariage monogame s‟étayerait
sur cette sujétion sexuelle.
Le matériel ethnographique attribue, en revanche, la concession du dépucelage à des agents institutionnalisés. Chez de nombreuses peuplades primitives la virginité de la promise est taboue pour le prétendant. L‟argumentation de Freud consistera à montrer que l‟un a raison sans que l‟autre n‟ait tort. Freud
estime avoir démontré dans un ouvrage antérieur
(Totem et tabou) qu‟une ambivalence originaire est la
condition du tabou. Il s‟ensuit que le primitif place un
tabou là où il redoute un danger. A considérer que la
défloration est un dol, le danger consisterait en représailles de la part de la personne lésée (la promise
au premier chef mais, par extension, sa famille) envers son agresseur (le prétendant). Dans les tribus
primitives, la défloration institutionnelle détourne du
prétendant le danger des représailles. Quant au dommage subi par la promise, il ne saurait être attribué à
la douleur occasionnée par la déchirure de l‟hymen ; il
consiste plutôt en une blessure narcissique. Voici les
termes de Freud :
Mais il n‟est pas juste d‟attribuer une telle signification à la douleur et il faut plutôt voir à sa place une
blessure narcissique qui naît de la destruction d‟un
organe (sic) et qui trouve un représentant rationnel dans
la conscience même d‟une diminution de la valeur
sexuelle de la femme déflorée.
Selon Freud, le premier coït actionne en fait une
série de motions dont la blessure narcissique n‟est
que la plus apparente et la plus superficielle. A un
degré plus profond, Freud attribue l‟hostilité de la
femme déflorée à la déception éprouvée au cours de
la première étreinte, car l‟attente de la jouissance et
son accomplissement n‟y coïncident pas. A un degré
plus profond encore, Freud attribue l‟hostilité de la
femme déflorée à sa conviction (inconsciente) d‟avoir
fait l‟acquisition d‟un partenaire de deuxième choix
ou d‟un lot de consolation. Car toute femme a été
marquée par son premier objet libidinal Ŕ son père Ŕ
par rapport auquel son partenaire lui paraîtra être un
substitut toujours en dessous du modèle. A un degré
encore plus profond, le premier coït ranimerait chez
la femme une vieille querelle mal cicatrisée lorsqu‟elle
s‟était rendu compte de ne pas posséder cet appendice que son frère arborait avec tant d‟outrecuidance. Et derrière cette «envie du pénis», conclut
Freud, il se pourrait bien qu‟il y eut place pour l‟hypothèse paléogénétique de Ferenczi concernant la
lutte des sexes.
En somme, le primitif qui a trouvé le moyen de
parer aux manifestations d‟hostilité de sa promise,
perd le bénéfice de la servitude sexuelle. Tandis que
le prétendant de la belle époque, qui misait sur la
servitude sexuelle pour garantir la stabilité de son
foyer, devait cependant assumer le risque d‟être la
cible de l‟hostilité de sa compagne. Le pessimisme de
Freud y trouvait son compte : frigidité et scènes de
ménage sont le lot commun des premiers mariages,
l‟épanouissement d‟une femme étant surtout atteint
avec un éventuel deuxième partenaire (Freud dit
deuxième mariage), après que les motions archaïques
eussent épuisé leur virulence sur le premier.
Le matériel sur lequel Freud s‟était appuyé en ce
qui concerne la psychologie de la femme contem88
Nous omettons à dessein de parler de la virginité,
comme le font [à tort] tous les auteurs de médecine
légale [jusqu‟à présent], pour ne pas compliquer davantage une question qui l‟est déjà assez par elle-même ; en
effet, en adoptant les idées de ces auteurs, qui définissent la virginité l’état d’une fille qui n’a point encore senti
l’approche de l’homme, il est évident que la virginité n‟existera pas chez une jeune fille dans le vagin de laquelle on
aura introduit un membre viril exigu, quoique les parties
sexuelles aient conservé la disposition, la couleur et la
tension qu‟elles présentaient avant l‟introduction. Au
contraire, la virginité existera chez les filles dans le vagin
desquelles il aura été introduit un doigt, un pessaire ou
un corps plus volumineux que le membre viril, quoique
les parties génitales offrent une disposition, une couleur
et une tension semblables à celles que l‟on remarque
chez les femmes qui ont joui des plaisirs de l‟amour. Ces
conséquences, qui découlent nécessairement de la
définition dont il vient d‟être parlé, n‟étant propre qu‟à
compliquer la question, nous avons cru devoir nous dispenser de traiter ex-professo de la virginité. 70
poraine consiste en deux vignettes cliniques rapidement esquissées et trois œuvres littéraires : un récit de
Schnitzler, une comédie d‟Anzengruber et une tragédie de Hebbel. La comédie d‟Anzengruber intitulée
le Venin de la pucelle nous rappelle par son titre, dit
Freud, que les charmeurs de serpents laissent d‟abord
les serpents venimeux mordre dans un mouchoir
pour pouvoir ensuite les manipuler sans danger. C‟est
à ce sujet que Freud cite en note la nouvelle de
Schnitzler « Le destin du baron de Leisenbohg » qui s‟y
apparente par l‟intrigue. Judith, la tragédie de Hebbel,
le retient un peu plus longuement. Il félicite le poète
des libertés qu‟il a prises avec le récit biblique en
décidant de faire du mariage de Judith avec Manassé
un mariage blanc. Après la mort de Manassé, Judith
est donc une veuve encore vierge. Aussi, pourra-t-elle
trouver dans l‟outrage que fera Holopherne à sa
virginité la force de lui couper la tête. Et Freud de
conclure : « Judith est la femme qui châtre l’homme qui l’a
déflorée, comme le voudrait aussi le rêve de la jeune mariée que
j’ai exposé ».
Réduite à son épure, l‟étude de Freud semble
manifester une grande maîtrise du sujet et offrir dans
sa démarche argumentative une sorte d‟exercice de
style. En réalité, le texte est tortueux et d‟expression
embarrassée. Sa première lecture vous plonge dans la
perplexité et les divers commentateurs qui se sont
penchés sur ce texte témoignent par leurs contresens, par leurs désaccord, mais parfois aussi par leur
accord, des difficultés de fond sur lesquelles Freud a
fait sciemment ou non l‟impasse. J‟effectuerai d‟abord un détour historique suivi d‟une visite en clinique gynécologique, puis je recourrai au témoignage
d‟une fiancée avant de tirer, pour finir, une leçon
concernant Concha Perez et le syndrome de la parade
virginale.
Lorsque Freud avait commencé ses études médicales, la question de la virginité appartenait au
domaine de la médecine légale. Tous les traités de
médecine légale lui consacraient des développements
consistants selon un modèle à peu près invariable.
Les auteurs modernes suivent, en effet, l‟acte fondateur d‟Orfila (1787-1853) instituant une rupture avec
l‟usage des anciens. Voici comment Orfila s‟est expliqué sur son geste inaugural :
Pour les médecins légistes modernes, la virginité
se ramenait à une leçon d‟anatomie. Aussi, Orfila
allait-il combattre les anciens sur deux fronts. Il prit
garde, d‟une part, d‟exclure tout débat tendant à
établir une distinction quelconque entre la virginité
morale et la virginité anatomique. Il attaqua, d‟autre
part, sans merci tous ses prédécesseurs et confrères
tentés de mettre en doute l‟existence de l‟hymen. Ces
deux points sont pour nous, hommes du XXè siècle,
totalement incompréhensibles 71. C‟est pourquoi il
faut rappeler que, parmi les grands noms, Ambroise
Paré, Buffon et les rédacteurs de l’Encyclopédie récusaient la matérialité de l‟hymen. Et il faut également
rappeler les embarras extrêmes de nos philologues à
constater que le terme grec de parthenos et le terme
latin de virgo étaient déconnectés du répondant anatomique qu‟ils leur supposent un peu trop naïvement.
Si l‟on confronte, maintenant, le texte de Freud
au paradigme scientifique institué par Orfila, force
Cf. M.J.B. ORFILA (1813), Leçons de médecine légale, 2è éd.
revue, corrigée et augmentée, Paris, Béchet Jeune, 1828, 3
vol. et un atlas. Sur l‟hymen et la défloration, cf. tome I, pp.
98-105. L‟extrait cité provient de la note pp. 103-104.
71 Cf. La belle démonstration de Giulia SISSA, in le Corps
virginal, la virginité féminine en Grèce ancienne, Paris, Vrin, 1987.
70
89
nous est de remarquer un mouvement contradictoire.
D‟une part, Freud brave le précepte d‟Orfila et
entend traiter ex-professo de la virginité. D‟autre part, il
dépasse de loin le positivisme scientifique d‟Orfila
concernant la matérialité de l‟hymen. On sait qu‟anatomiquement parlant l‟hymen est un simple repli
cutané de la membrane vaginale. Or, Freud l‟élève au
statut d‟organe, comme on a pu le constater Ŕ non
sans incrédulité Ŕ dans une précédente citation. Venant de la part d‟un médecin, il y a là une singularité
tout à fait remarquable. La solution de cette bizarrerie
n‟est pas énoncée dans le texte de Freud. C‟est à nous
de la restituer. Tout symptôme possède deux racines :
l‟une plonge dans l‟actualité (ici la défloration), l‟autre
dans l‟archaïsme (ici le complexe de castration). Si
Freud parle d‟organe c‟est par ellipse, parce que
l‟hymen tient lieu de pénis ou, en termes lacaniens,
tient lieu du voile dont se dérobe le -.
La consultation gynécologique permet de lever
une autre difficulté du texte de Freud. L‟expérience à
laquelle je songe eut lieu à Londres de 1958 à 1961
dans le cadre du Planning Familial. Le matériel, issu
de la consultation de dix gynécologues femmes, était
discuté au sein d‟un groupe-Balint animé par Michael
Balint lui-même. Une publication en est issue, rédigée
par Leonard Friedman Ŕ un médecin indépendant Ŕ
d‟après les enregistrements des séances. Mais cette
publication ne couvre pas la totalité des thèmes abordés, ni même une partie d‟entre eux. Elle est entièrement consacrée au traitement d‟un problème spécifique, celui des mariages non consommés 72.
Les femmes venant en consultation se répartissent, suivant Friedman, en trois catégories : les belles
au bois dormant, les Brunehildes et les reines des
abeilles. Les belles au bois dormant n‟appartiennent
pas au domaine de l‟hystérie. On peut même se demander si elles relèvent du tout de la pathologie, ou
d‟un simple retard de maturation. Les trois cas présentés se distinguent surtout par une atmosphère
puérile, et trouvent une solution parfaite en deux
séances, comme par magie. L‟auteur lui-même ne
semble pas convaincu de l‟existence effective d‟un
terrain morbide et nous prévient qu‟il ne s‟agit là que
d‟un «prélude».
La catégorie de la reine des abeilles, nous l‟avons
déjà rencontrée plus haut sous la dénomination du
syndrome de la grossesse innominée. Ces femmes,
nous dit l‟auteur, ont des rêveries archaïques de parthénogenèse, dénient la différence des sexes et, en
demandant à une femme médecin de les aider à avoir
un enfant, ces patientes cherchent en quelque sorte
inconsciemment à obtenir un enfant de leur mère.
Cette analyse recoupe nos précédentes conclusions
jusque dans le détail.
Est-il nécessaire de préciser que les Brunehildes
doivent leur appellation à un personnage de la saga
des Nibelungen, en référence à un épisode qui se place
au tout début de l‟épopée ? Brunehilde est une vierge
guerrière qui n‟accordera sa main qu‟à celui qui la
vaincra aux armes au risque de sa vie. Son prétendant, Gunther, doutant de sa force, s‟assure le concours de Siegfried, connu pour sa vaillance et qui a la
faculté de se rendre invisible. Effectivement, le stratagème réussit et Gunther épouse Brunehilde. Mais la
lutte se renouvela dans l‟alcôve et Gunther ne parvint
pas à consommer son mariage. Il eut de nouveau
recours à la vaillance et à l‟invisibilité de Siegfried,
lequel terrassa Brunehilde dans son étreinte amoureuse et lui céda la place derechef.
Friedman estime que la faculté de se rendre
invisible est le détail crucial de l‟épisode, celui qui
permet de l‟interpréter. Dans les rêves, en effet,
l‟homme invisible, l‟homme masqué, l‟homme non
reconnaissable, tient souvent lieu du père (et secondairement du thérapeute). L‟agressivité de Brunehilde
envers les hommes découle ainsi d‟une fixation au
père, par rapport auquel tout autre partenaire ne
représente qu‟un deuxième choix. L‟auteur se réfère
ici expressément à l‟étude de Freud sur « Le tabou de la
virginité ». Il ajoute toutefois que, malgré l‟absence de
support dans la légende sur ce point, on découvre
fréquemment chez nos Brunehildes l‟existence d‟un
attachement intense à la mère sous-jacent à leur
agressivité. Et il apparaît à l‟analyse que l‟agressivité
des Brunehildes envers les hommes est une manière
de préserver leur lien à leur mère. Cela, Freud l‟ignorait encore en 1918 au moment où il publiait son
Cf. Leonard J. FRIEDMAN (1962), Virgin wives, a study of
unconsummated marriages, forword by Michael Balint, rééd.,
Londres, Tavistock Publications, « Social Science Paperbacks », 1971.
72
90
étude. Il n‟en fut pleinement conscient qu‟à partir de
1923. De cette carence son texte porte la marque.
Un dernier point reste à élucider. Qu‟en est-il
des aspirations d‟une jeune fiancée concernant sa nuit
de noces ? Nous avons la chance de posséder un
témoignage décisif à cet égard remontant à 1911. Il
est dû à Robitsek et s‟appuie sur l‟interprétation d‟un
rêve. Ce magnifique document est aisément accessible grâce à Freud qui l‟a jugé digne d‟être incorporé
in extenso dans sa Traumdeutung 73. On peut y vérifier
que la jeune fiancée se tient prête à échanger son précieux pucelage contre un enfant.
Si l‟on revient maintenant à notre héroïne Concha Perez, on se rend compte que son cas est à la fois
proche et éloigné de tous les autres cas que nous
avons passés en revue. La virginité est surévaluée par
elle ; son attachement à sa mère est patent, puisqu‟elle vit avec elle en quelque sorte «en ménage» ;
son agressivité envers les hommes ne fait pas de
doute, et sa fixation paternelle transparaît dans son
choix d‟objet, puisque Mateo nous est présenté
comme un homme sur le retour. Ce qui, cependant,
distingue Concha Perez est justement ce que j‟ai
appelé la parade virginale, laquelle manque dans tous
les autres cas malgré leur parenté.
Allons maintenant directement à l‟essentiel. La
spécificité de la parade virginale est de se situer sur le
versant narcissique du développement libidinal. Et,
contrairement à la position de Freud qui ramène,
comme on l‟a vu, la blessure narcissique à une simple
égratignure, il faut savoir y repérer l‟impact d‟une
rupture catastrophique. Le roman de Louÿs nous y
aide efficacement. La défloration précipite Concha
Perez dans un délire de jalousie morbide. On comprend alors a contrario la fonction de la parade virginale : c‟est une défense plus ou moins efficace
contre la dépression. Tout «fictif» qu‟il soit, le cas de
Concha Perez n‟en demeure pas moins paradigmatique. A qui en douterait on pourra recommander
une observation clinique de Luisa de Urtubey qui
illustre admirablement la décompensation d‟une hys-
térie en bouffée délirante 74. Je gage que celui qui
voudra s‟y prêter ne pourra pas s‟empêcher d‟éprouver un sentiment de déjà vu.
C‟est à la parade virginale que se ramène généralement l‟exhibitionnisme de la femme. L‟expérience
montre, d‟ailleurs, que la présence ou l‟absence de
l‟hymen n‟a pas grande importance. Dans un cas
clinique bien connu 75, cette parade virginale a eu lieu
après la défloration, et cela avec le même partenaire.
Chez beaucoup d‟adolescentes de nos jours, parmi
celles qui ont été précocement déflorées, la parade
virginale succède à la défloration et peut durer de
nombreuses années. Et à n‟importe quel moment de
sa vie sentimentale la parade virginale demeure pour
la femme d‟un précieux recours dans les jeux de
l‟amour et du hasard.
La plus belle illustration dramatique de la parade
virginale se trouve, à mon sens, dans le premier
roman de Pierre Louÿs (1896), Aphrodite. Allez-y voir,
je ne déflorerai pas votre plaisir, et ce n‟est sans
doute pas sans raison que Louÿs a fait de son héroïne
une courtisane.
III.
Discussion, prolongements,
correspondances
9
Une sémiothèque
évolutive
Au terme de cette présentation, il me paraît
nécessaire de souligner qu‟il ne s‟agit pas ici d‟un
système ordonné et clos. Le choix des syndromes est
tout à fait empirique. Une expérience plus étendue
devrait sans doute permettre d‟identifier bien d‟autres
Luisa de URTUBEY, «Histoire d‟Agar servante-épouse
d‟Abraham, ou de la décompensation de l‟hystéro-phobie
en bouffée délirante», in Revue Française de Psychanalyse,
XLIX (1), 1985, pp. 457-464.
75 Gérard BONNET (1977), «Fétichisme et exhibitionnisme
chez un sujet féminin», repris in Voir, être vu, Paris, PUF,
1981, tome I, pp. 79-109. Le cas relaté met en évidence
l‟effet (thérapeutique) bénéfique qui peut parfois survenir
lors du passage du syndrome de la grossesse innominée au
syndrome de la parade virginale.
74
Alfred ROBITSEK (1911), «La question du symbolisme
dans les rêves des personnes bien portantes», incorporé tel
quel dans la 4ème éd. de la Traumdeutung [1914], chap.VI, E,
X, traduction française, Paris, PUF, 1967, pp. 321-324.
73
91
syndromes, dont je ne préjuge pas du nombre. Il faut
donc comprendre que la sémiothèque de l‟hystérie
féminine juvénile présentée ici est évolutive.
Dire que c‟est là une sémiothèque évolutive
implique de renoncer au dogmatisme et à tout essai
prématuré de réduire la diversité des syndromes à
l‟unité d‟une théorie. Il faudra prendre le temps de
laisser venir la surprise sans trouver porte close.
Plutôt que de songer à une théorie générale, il
me paraît autrement mieux indiqué d‟être attentifs à
des affinités régionales ou à des relais entre syndromes. Ainsi, une étude approfondie du cas de sœur
Jeanne des Anges pourrait servir à montrer comment
le syndrome de Lasthénie de Ferjol embraye parfois
sur le syndrome de la grossesse innominée. Une
relation dialectique semble parfois s‟instaurer entre le
syndrome du fil à la patte et la parade virginale.
L‟anorexie mentale n‟est qu‟une forme particulière de
récusation du matrimoine, mais il semble qu‟elle soit
plutôt exclusive d‟autres formes syndromiques. Ŕ Ce
sont là, néanmoins, des notations qui ne présentent
pour l‟instant d‟autre intérêt que d‟indiquer d‟éventuelles voies de recherches.
du symbolique. Cette présentation n‟a pas été appliquée systématiquement à tous les syndromes présentés ici en raison des réserves que nous formulons
vis à vis d‟un lacanisme trop excessif. Ce n‟est que
dans les cas où elle a paru s‟imposer d‟elle même que
j‟y ai eu recours. Etant bien entendu que, de toute
façon, je ne songe pas plus que mes contradicteurs à
fonder une nosographie des névroses sur les figures
de l‟imaginaire.
11
L’hystérie et les
structures psychiques
Malgré son domaine d‟application limité à
l‟hystérie féminine juvénile, cette sémiothèque ne
laisse pas d‟être en prise avec le problème fondamental de la psychopathologie, qui est de pouvoir
compter sur des entités cliniques fiables et de dégager
des structures, au sens fort du terme.
Au seuil des années soixante, on avait eu en
France l‟impression que l‟histoire naturelle de la folie
pouvait enfin s‟écrire en lettres d‟or. Malheureusement, deux scribes s‟étaient portés candidats et
s‟étaient disputé cet honneur : Henri Ey et Jacques
Lacan. Il était prévisible qu‟ils en viendraient aux
mains, comme le colloque de Bonneval de 1959 l‟a
montré. Henri Ey s‟accommodait de formes cliniques
typiques, de catégories «macroscopiques» et, pour
tout dire, de syndromes dans l‟acception traditionnelle du terme. L‟essentiel étant, pour lui, d‟identifier
le niveau de déstructuration mentale qui est à chaque
fois en jeu. Il fut en mesure de proposer une classification naturelle des hallucinations, réalisant ainsi
l‟une de ses plus anciennes attentes envers le savoir
psychiatrique. Quant à Jacques Lacan, il pensa fonder
à partir de sa relecture de Freud une nosographie psychanalytique tripartite, admettant exclusivement trois
structures : la névrose, la psychose et la perversion.
Le mouvement anti-psychiatrique ajouta au choc
entre Ey et Lacan son grain de sel, faisant pencher la
balance du côté de Lacan pour des raisons conjoncturelles. En 1966 furent publiés les Ecrits de
Lacan mais, surtout, l‟année suivante fut publié le
recueil intitulé le Désir et la perversion. Cet ouvrage
collectif était une démonstration éclatante de la fertilité de l‟approche lacanienne en psychopathologie.
10
A propos des figures
de l’imaginaire
Une objection a quelquefois accueilli l‟ensemble
de nos exposés sur les syndromes de l‟hystérie. On
nous a remontré qu‟en saine méthode il n‟était pas
possible de fonder une nosographie des névroses sur
les figures de l‟imaginaire, de même qu‟il n‟est pas
possible de fonder une nosographie des psychoses
sur le thème des délires. On assimilait par là nos
syndromes aux motifs des contes populaires, relevant
donc de l‟imaginaire. Et, adoptant sans doute un
point de vue lacanien, on disqualifiait cette démarche
en arguant de la suprématie du symbolique sur l‟imaginaire.
Notre réponse a toujours été de rappeler notre
acception dialogique et narrative du syndrome, lequel
est avant tout un ensemble de motifs articulés en
récit. De plus, et cela sans que nous fassions preuve
d‟obédience lacanienne trop poussée, certains de nos
syndromes ont été présentés conformément à la distinction lacanienne tripartite du réel, de l‟imaginaire et
92
Mais ce triomphe fut sans lendemain. Dès l‟année
suivante Lacan se chargea lui-même de miner son
système. Il déséquilibra la trilogie névrose-psychoseperversion en en retirant brutalement le discours de
l‟hystérique, sur lequel il se fonda pour concevoir son
tourniquet dit des «quadripodes». Dans le même
temps, d‟autres cliniciens remettaient en cause les
structures névrotiques et psychotiques à partir des
états limites. Plus récemment encore des plaidoyers
en faveur des névroses narcissiques (hypocondrie et
mélancolie)76 redonne une deuxième chance à des
idées freudiennes écartées par Lacan.
La structure perverse fut un champ de bataille
acharné ayant pour enjeu le fétichisme. Sur ce frontlà étaient aux prises deux camps. Il y avait d‟un côté
ceux qui voulaient démontrer l‟unité des perversions
sexuelles à partir du fétichisme 77. De l‟autre côté, il y
avait ceux qui leur remontraient, textes freudiens à
l‟appui, que l‟étude du fétichisme n‟avait pas eu pour
objectif la délimitation d‟un prétendu champ des perversions sexuelles, mais l‟instauration d‟une révolution de pensée tendant à introduire à une troisième
topique 78.
Un autre front, nullement réductible au précédent, opposait encore deux camps à propos de la
sexualité féminine. Les femmes avaient-elles autant
de droits que les hommes aux perversions sexuelles ?
Le camp du «oui» s‟est amenuisé sans disparaître tout
à fait, et il semble recevoir ces temps-ci un renfort
inattendu 79.
Revenons à présent à l‟histoire de l‟hystérie dont
nous avons donné en commençant une vue très
cavalière, mais ne remontons pas au-delà du XIXè
siècle. Louyer-Villermay servira de repère. Pour lui,
comme précédemment pour Sydenham (1681), les
maladies nerveuses (ou vapeurs) se ramenaient à
l‟hystérie et à l‟hypocondrie. On le sent désireux de
dresser symétriquement l‟une en face de l‟autre ces
deux affections pour en faire une attribution différentielle pour la femme et pour l‟homme, mais des
scrupules l‟ont constamment retenus. Comme les
choses auraient été plus simples si la femme eut été
dépourvue d‟hypocondre, nous semble-t-il parfois
marmonner en lui-même.
Dubois d‟Amiens, dont les idées sont de 1830 et
le traité de 1833, associe toujours l‟hystérie à l‟hypocondrie, mais c‟est pour les distinguer. Son tableau
différentiel était célèbre, et Briquet (1859) ne trouvait
rien de mieux que de le reproduire. C‟est après Dubois d‟Amiens et grâce à lui que des traités consacrés
indépendamment à l‟une ou l‟autre affection commencèrent à voir le jour.
Le livre de Briquet est un moment crucial de
l‟histoire de l‟hystérie. Au tableau différentiel entre
hystérie et hypocondrie de Dubois d‟Amiens il en
ajoute un autre entre hystérie et épilepsie, et cela à la
suite des études nouvelles de Delasiauve (1854) sur
cette dernière affection. L‟école de la Salpêtrière en
fera le profit que l‟on sait. Un troisième tableau différentiel est également présenté par Briquet. À la suite,
cette fois, de Whytt et de Bouchut, Briquet estime
qu‟il faut séparer de l‟hystérie, si réceptive à l‟action
morale, un certain état névropathique qui y est
réfractaire. La voie était ainsi frayée à la neurasthénie
de Beard (1879).
Si nous prenions alors comme repère le traité
d‟Axenfeld & Huchard sur les névroses Ŕ et non plus
les vapeurs Ŕ qui est de 1883, on y découvrirait une
bonne demi-douzaine d‟espèces : l‟état nerveux, la
chorée, l‟éclampsie, l‟épilepsie, la catalepsie et l‟hystérie.
Changeons de siècle.
Un autre Dubois, dit Dubois de Berne (1904),
inaugure notre siècle en arrachant définitivement les
névroses à la médecine du corps pour les attribuer à
la médecine de l‟esprit. Pour souligner cette captation, il ne parlera plus de «névroses», mais dorénavant
de «psychonévroses». Soucieux avant tout de thérapie
et ayant constaté son effet bénéfique pour toute psychonévrose, il réunifiera ce domaine, estimant qu‟il
n‟y a point de psychonévroses autonomes. Les tab-
Plaidoyers d‟Augustin JEANNEAU pour l‟hypocondrie, et
de Marie-Claude LAMBOTTE pour la mélancolie.
77 Par exemple, Guy ROSOLATO.
78 C‟était la position de Robert BARANDE.
79 C‟est la position de Gérard BONNET, ainsi que celle de
Louise J. KAPLAN (1991), in Female perversions, the temptations
of Madame Bovary, rééd., Londres, Penguin Books, 1993.
Rappelons que LACAN était un partisan décidé du «non», cf.
Ecrits, p. 823. Sur ce point, ses disciples féministes ne l‟ont
pas suivi.
76
93
leaux cliniques qui paraissent séparés par l‟ensemble
de leur symptomatologie sont, disait-il, en réalité intimement reliés par leur terrain commun constitué de
suggestibilité, de fatigabilité, de sensibilité et d‟émotivité exagérées80.
En 1909, Pierre Janet présenta pour le public
éclairé un ouvrage de synthèse de ses travaux sur les
névroses. Le volume se terminait par une discussion
riche et serrée intitulée « Qu’est-ce qu’une névrose ? ».
Combien de névroses en distinguait-il ? Il répondait à
cette question comme Spinoza l‟avait fait pour les
attributs de Dieu, disant qu‟il y en a une infinité. Et
pourtant Spinoza ne nous a entretenus que de deux
attributs de Dieu : la pensée et l‟étendue. Il en est de
même de Janet, qui a bâti tout son livre exclusivement sur deux névroses : l‟hystérie et la psychasthénie. La similitude des deux névroses est poussée
très loin. Il faut attendre les dernières pages du livre
pour apprendre à les séparer selon leurs mécanismes.
L‟hystérie se caractérisant par le rétrécissement du
champ de la conscience et la dissociation des fonctions psychiques supérieures. La psychasthénie, par la
perte de la fonction du réel et l‟abaissement de la
tension psychologique (ou psycholepsie).
Des vapeurs aux névroses, de Louyer-Villermay
à Pierre Janet, un couple se défait et se refait, mais
l‟hystérique aura seulement changé de partenaire. L‟échangisme serait-il donc dans la nature de l‟hystérie ?
Il y a quelques années j‟avais donné une conférence sur l‟institution du discours médical touchant
les perversions sexuelles, en me fondant plus particulièrement sur le cas du sadisme et du masochisme 81. J‟avais fait halte au début du siècle, juste avant
le bouleversement freudien. Quelque temps après ma
conférence je fus interpelé par le Pr Widlöcher sur la
sexualité féminine. Pourquoi les femmes ne sont-elles
pas sujettes aux perversions sexuelles au même titre
que les hommes ? Mon interlocuteur et moi-même
partagions, en effet, le présupposé de cette question :
oui, les femmes ne sont pas sujettes aux perversions
sexuelles au même titre que les hommes. Il s‟agit là
d‟un état de fait attesté massivement par la médecine
légale.
Il y a des femmes monstrueuses, des femmes
cruelles, des femmes perverses au sens de la perversité du caractère ou des mœurs. En cela elles
valent bien des hommes. Mais il n‟y a pas vraiment
des femmes perverses au sens de la perversion
sexuelle. La doctrine le justifie par le complexe de
castration et par les lignes de développement psychosexuel. Chez le garçon, le complexe de castration
constitue la porte de sortie de l‟Œdipe. Le déni de la
castration lui ouvre une seule issue de secours, Ŕ la
perversion sexuelle. Pour la fille, le complexe de
castration constitue, en revanche, la porte d‟entrée de
l‟Œdipe, en conséquence de quoi la problématique
perverse ne peut plus se poser pour elle en termes de
déni de la castration.
C‟était sans compter avec les ruses de la raison.
Il existerait, paraît-il 82, une porte dérobée livrant
passage, chez la femme, sinon à un désir pervers, du
moins à un pervertissement de son désir. Cette porte
dérobée se nomme la passion. Jouir d‟être l‟objet de
la passion de l‟autre nous est présenté comme l‟extrême pointe du pervertissement du désir. Cette jouissance suprême, on nous assure que la femme est
prête à la payer très cher. « Par amour », sa complaisance à la passion de l‟autre n‟aura pas de limite. Un
pas de plus Ŕ allègrement franchi avec la complicité
des cinéastes Ŕ fait de cette femme une hystérique et
de son compagnon un pervers.
Freud avait un moment songé à constituer un
couple orthogonal : à père pervers, fille hystérique.
Sydenham diagnostiquait une hystérie quand sa patiente épousait sans suite des maladies disparates. Le
couple moderne associe tout simplement le pervers à
l‟hystérique sous les auspices de la passion. La confu-
La continuité des idées en psychopathologie ne s‟est pas
rompue. L‟interrogation sur la psychose unique a précédé
celle de la névrose unique, et elle se continue jusqu‟à
aujourd‟hui. Cf. Henri GRIVOIS (dir.), Psychose naissante,
psychose unique, Paris, Masson, collection «Histoire et
Psychiatrie de l‟Hôtel-Dieu», 1991.
81 Cf. Amine AZAR (1989), «Emergence et accueil fin de
siècle du sadisme et du masochisme», repris in Psychanalyse
à l’Université, tome XVIII, n° 69, 1993, pp. 37-65.
80
Cf. Piera AULAGNIER-SPAIRANI, «Remarques sur la
féminité et ses avatars», in ouvrage collectif, le Désir et la
perversion, Paris, Seuil, 1967, pp. 55-79, et discussion pp.
80-89.
82
94
sion est ainsi portée à son comble, car la passion et la
servitude sexuelle ont le même ineffable attrait pour
l‟un et l‟autre sexe sans qu‟il fut nécessaire pour autant qu‟on soit hystérique ou pervers. Ce qui peut
arriver quelquefois, pourquoi donc l‟ériger en règle
générale ? La règle énonce plutôt une double disjonction : toutes les femmes ne sont pas hystériques
et toutes les hystériques ne se lient pas à des partenaires pervers. La similitude entre hystérie et perversion ne serait plus là où on le croyait. Leurs destins
ne se confondraient plus.
Nous sommes interpelés par l‟image d‟un couple
post-moderne embarqué sur la même galère, mais se
tournant le dos. Je me demande d‟ailleurs si, finalement, Lacan ne songeait pas à ce couple dépareillé
lorsqu‟il déclarait ex cathedra qu‟il n‟y a pas de rapport
sexuel. La tentation est grande de penser que, devant
l‟énigme du sexe, la même configuration de développement psycho-sexuel vous mènera en ligne brisée
soit à l‟hystérie juvénile, soit à une perversion sexuelle, selon que vous soyez homme ou femme.
Malheureusement, ce n‟est là qu‟une vue de
l‟esprit, une chimère d‟autant plus captivante que
notre imaginaire se trouve aujourd‟hui friand des
figures de la désolation. Un couple dépareillé, embarqué sur la même galère et se tournant le dos, Ŕ voilà
bien de quoi satisfaire aux exigences les plus folles de
nos idéaux ravagés. Cette chimère est un phénomène
de société qu‟il importe, sans doute, de repérer mais
ce serait une grave erreur que de se régler là-dessus
pour jeter les fondements de la psychopathologie.
En ce qui concerne l‟hystérique, tout ce qui
tombe dans la toile d‟araignée de son syndrome, aussi
hétéroclite soit-il, est dénommé «partenaire» par complaisance. N‟est-ce pas de l‟hystérique que l‟on dit par
excellence que son désir est le désir de l‟autre ! Mais
pour les besoins de la psychopathologie il y a lieu de
faire montre de plus de rigueur et de discernement.
En ce qui concerne l‟hystérie, ma proposition
est de l‟envisager comme un terme générique coiffant
des groupes diversifiés. Le groupe des hystéries féminines juvéniles, exploré ici, ne serait donc qu‟un groupe parmi d‟autres. Les hystéries de l‟enfance forment
un autre groupe, les hystéries de conversion un autre
encore, les hystéries masculines encore un autre…
Faisons encore un effort. Au même titre que
pour ses prédécesseurs, faisons le deuil du couple
post-moderne qui nous hante, Ŕ il représente un
véritable obstacle épistémologique pour la constitution et pour le développement d‟une sémiothèque
moderne de l‟hystérie.
IV.
Prolongements
12
La question du
«matrimoine»
D‟avoir mis l‟hystérie au pluriel comporte pour
moi deux sortes de prolongements qui mériteraient
que j‟en dise peut-être quelques mots. Je traiterai tout
d‟abord de la question du «matrimoine», puis de la
clinique des dépressions.
C‟est l‟étude de l‟anorexie nerveuse qui a conduit à la notion de matrimoine. L‟anorexie nerveuse
est un syndrome polyvalent qui participe à des tableaux cliniques variés. Je ne m‟y suis intéressé qu‟en
connexion avec l‟hystérie féminine juvénile, dont il
constitue, comme je l‟ai dit, une variante particulièrement pernicieuse, fondée sur une récusation en
bloc des formes traditionnelles du matrimoine. Et
pourquoi donc si pernicieuse ? C‟est que justement la
maladie elle-même, entée dans un phénomène de
mode, se substitue au matrimoine pour devenir le
critère de la féminité en soi. Aussi, tout projet thérapeutique sera-t-il appréhendé par le sujet comme une
menace directe touchant son identité de genre.
La notion de matrimoine réclame sans doute
une glose plus consistante 83. Nous nous étions flattés, A. Sarkis et moi-même, d‟avoir créé nous-mêmes
ce néologisme en 1986. Or, Hervé Bazin 84 nous avait
précédé de deux décennies dans l‟intitulé même de
Cf. Amine AZAR, « Le bon usage du “matrimoine” en
psychopathologie », in Adolescence, printemps 1997, vol. 29
(tome 15, n° 1), pp. 287-298.
84 Cf. Hervé BAZIN, le Matrimoine, Paris, Seuil, 1967. Repris
par la LGF, collection Livre de Poche n°2810, 1984, avec
de multiples rééditions.
83
95
l‟un de ses romans. Voici comme il s‟en explique
dans sa dédicace :
transmission matrimoiniale 87 n‟est pas un bien matériel qui s‟ajouterait aux possessions d‟un sujet, mais
des qualités qui façonnent son être même et lui
procurent son identité de genre.
Le processus de civilisation qui a accouché de la
configuration moderne de l‟Occident 88, a modifié
profondément l‟objet de transmission matrimoiniale.
Il n‟est pas excessif de parler d‟une grande fracture
intervenue vers le milieu du XVIIè siècle. Après une
quasi stabilité millénaire du matrimoine, il s‟est produit une désarticulation progressive de la plupart de
ses composantes, conjointement à l‟émergence de
nouveaux organisateurs de rôles. La nouvelle donne
concernant le matrimoine se distingue par une certaine instabilité et une conflictualité notable. Les
troubles de l‟identité féminine liés à la nouvelle
donne sont nombreux et s‟étendent sur les trois derniers siècles. Leur étude est encore à l‟état d‟ébauche,
et je n‟ai moi-même encore effectué que des sondages dans ce nouveau champ de recherches. Deux
études récentes en témoignent. La première est consacrée justement à la crise du matrimoine au décours
du XVIIè siècle, et se propose d‟éclairer le rôle de
Perrault en le confrontant à celui de La Fontaine et à
celui des femmes de lettres de la fin du siècle. L‟autre
est consacrée à Louise Colet, une femme de lettres du
XIXè siècle, dont le cas m‟a paru exemplaire et plein
d‟enseignements 89.
Pour fixer un peu les idées, je recourrai à une
illustration. En 1984, Danielle Flamant-Paparatti a
publié un bel ouvrage sur trois variétés de l‟image de
la femme à la fin du XIXè siècle90. Ses premiers mots,
destinés à nous présenter la genèse de son projet,
sont éloquents et méritent d‟être médités. Les voici :
J‟appelle Matrimoine tout ce qui dans le mariage
relève normalement de la femme, comme ce qui tend de
nos jours à passer de part de lion en part de lionne.
Le propos de Bazin est, par instants, celui de
l‟essayiste. L‟invasion de la belle-famille dans la cellule conjugale serait la tendance du siècle, et la fonction
paternelle s‟en trouverait altérée. C‟est pourquoi le
romancier a donné au Matrimoine une suite en 1991 à
l‟intitulé plus classique d’Ecole des pères.
Le point de vue d‟Hervé Bazin a sans doute sa
pertinence. Mais ni le mariage moderne ni l‟altération
de la fonction paternelle n‟entraient directement dans
notre propos. Si l‟emballage est le même, le contenu
est tout à fait autre.
En premier lieu, nous avons convenu pour
notre part de désigner par matrimoine un certain
nombre d‟oganisateurs de rôles féminins, aussi bien
anciens que modernes. Ce sont des manières de dire
et des manières de faire transmises de génération en
génération en lignée féminine. Yvonne Verdier en
avait magistralement analysé trois : cuisine, couture et
blanchissage 85. J‟en ai évoqué plus haut quelques
autres, comme le fil à la patte, l‟anorexie mentale ou
le trousseau. J‟avais naguère consacré à la ruse toute
une étude 86, et d‟autres recherches sont en cours,
touchant la curiosité, le contage, la parure, l‟art de
recevoir, l‟art d‟élever les enfants, l‟art de soigner les
proches avec des remèdes de grand-mère, etc.
D‟autre part, nous avions songé à créer le terme
de matrimoine sur le modèle de patrimoine, non pas
dans le dessein de parfaire une quelconque symétrie,
mais pour lui faire pièce. Le patrimoine désigne la
transmission, généralement post mortem, de biens matériels, et c‟est l‟idée de possession et de propriété qui
se trouve mise au premier plan. Le matrimoine, en
revanche, place la transmission elle-même au premier
plan, une transmission qui s‟effectue entre vifs, par
des voies extrêmement variées. De plus, l‟objet de la
Ce livre naît d‟une mort : celle de ma grand-mère,
Chantal Salliard. En me rendant dans son vieux manoir
C‟est-à-dire relative au matrimoine.
Je me réfère ici aux travaux de Norbert ELIAS, notamment à la Civilisation des mœurs (1939a) et à la Dynamique de
l’Occident (1939b), rééd., Paris, Presses Pocket, 1990.
89 On trouvera ces deux études in ’Ashtaroût, cahier horssérie n° 3, septembre 2000, pp. 60-93 et 94-106.
90 Danielle FLAMANT-PAPARATTI, Bien-pensantes, cocodettes et
bas-bleus, la femme bourgeoise à travers la presse féminine et familiale (1873Ŕ1887), Paris, Denoël, 1984.
87
88
Cf. Yvonne VERDIER, Façons de dire, façons de faire : la
laveuse, la couturière, la cuisinière, Paris, Gallimard, 1979.
86 Cf. Amine AZAR, «La ruse nuptiale de Shéhérazade», in
les Cahiers de l’Orient, n° 5, 1er trimestre 1987, pp. 160-180.
85
96
charentais pour y ranger ses effets, ses papiers, lettres et
autres documents, je découvris dans sa chambre, au
fond d‟une armoire poussiéreuse, une vingtaine de
grands livres qui m‟intriguèrent. Il s‟agissait de recueils
de revues féminines et familiales ayant appartenu à sa
belle-mère, Lucile Sellier (mon arrière-grand-mère). Ces
recueils étaient reliés en rouge ou en bleu et marqués
aux initiales de cette dernière : L.S. et L.T. (après son
mariage, elle avait troqué Sellier contre Tabuteau). Ils
couvraient une période comprise entre 1873 et 1887. Il
y avait là La Revue des familles des années 1873-74-75, La
Mode illustrée, journal de la famille des années 1874, 75 et
76. L’Illustration de 1877 à 1887 et L’Echo, accompagné
du Supplément de L’Echo auquel mon ancêtre s‟était abonnée en 1881, 82, 83 et 86. Je me mis à les éplucher et à
les décortiquer avec fièvre, à la recherche d‟images de
femmes, à la recherche d‟une hérédité, d‟une parenté,
d‟une transmission, d‟un lien.
Ainsi, c‟est le hasard et non pas un choix délibéré,
qui me fit entrer en contact avec une époque. C‟est par
le biais de mon histoire privée que j‟ai débouché sur
l‟Histoire.
de J.H. Van Den Berg sur la psychologie historique92.
Ouvrage bien oublié, demeuré en quelque sorte en
marge du mouvement des idées, mais auquel je garde
un attachement sentimental et de la reconnaissance
pour sa vertu d‟éveil. Malgré le temps écoulé depuis
ma première fréquentation de ce livre, je ne dispose
toujours pas du recul nécessaire pour le juger. J‟y
adhère trop et continue à me débattre contre l‟emprise de certaines des idées qu‟il développe. En tout
cas, je lui dois d‟avoir éveillé ma curiosité envers le
travail des historiens (en particulier d‟Ariès), et de
m‟avoir montré quel parti pouvait être tiré de nos
auteurs classiques les plus fréquentés, au regard de
l‟histoire des mentalités.
Par la suite ce fut le courant de sociopsychanalyse fondé par Gérard Mendel qui devait satisfaire
mon souci d‟un surplus de rigueur allié à un esprit
visionnaire d‟une envergure peu commune. J‟ai été
nourri et élevé au sein de ces idées exposées dans la
Révolte contre le père (1968), ou l’Anthropologie différentielle
(1972), ou encore la Chasse structurale (1977).
Le mouvement psychanalytique dominant regarde avec une certaine condescendance ce courant de
recherches jamais franchement désavoué. Le plus
surprenant a été pour moi de découvrir que Lacan y
était mêlé de près. Il s‟était fait connaître avant la
guerre comme un adepte de ce courant et, plus
surprenant encore fut pour moi de constater, grâce
au travail critique de Roudinesco, que ses idées
d‟avant guerre étaient demeurées vivaces jusqu‟au
bout. Il est, certes, de fait que Lacan n‟a pas repris
dans le recueil de ses Ecrits ses textes d‟avant guerre
sur la famille. Mais ses thèses s‟y retrouvent si l‟on
sait les y chercher, et elles s‟y trouvent avec une rare
constance. Il n‟est que de comparer, à cet égard, ce
qu‟énonce Lacan à propos du complexe d‟Œdipe à la
p. 184 et aux pp. 812-813 de ses Ecrits, en des textes
séparés de plus de quinze ans. Relisons le texte le
plus ancien :
Depuis la fracture du XVIIè siècle, les femmes
n‟ont pas cessé d‟inventer de nouvelles modalités de
transmission du matrimoine. A chaque époque la
sienne. Celle que vient d‟élaborer pour ainsi dire sous
nos yeux Danielle Flamant-Paparatti en tant que
travail du deuil n‟en est pas la moins originale. Nous
avons ainsi la possibilité d‟assister en premières loges
au passage du témoin des mains de Mlle Lhéritier (fin
du XVIIè siècle) à celles de Mme Riccoboni (XVIIIè),
à celles de Louise Colet (XIXè) et à celles de Danielle
Flamant-Paparatti, entre tant d‟autres 91.
Il est une autre manière de prolonger le questionnement autour de la démarche que j‟ai tendance à
adopter dans l‟abord de l‟hystérie. A certains égards,
cette démarche pourrait paraître s‟inspirer d‟une position «culturaliste». Il n‟en est rien. Mes références
sont en réalité tout autres. Ma première référence est
un ouvrage ancien, lu naguère avec grand soin, au
tout début de ma formation intellectuelle. C‟est celui
Je pense que le complexe d‟Œdipe n‟est pas apparu
avec l‟origine de l‟homme (si tant est qu‟il ne soit pas
insensé d‟essayer d‟en écrire l‟histoire), mais à l‟orée de
l‟histoire, de l‟histoire « historique », à la limite des cul-
Sur Mlle Lhéritier et Louise Colet, cf. mes deux études
récentes, signalées plus haut. Sur Mme Riccoboni, cf.
Colette PAU, «L‟écriture féminine ? A propos de MarieJeanne Riccoboni», in Dix-Huitième Siècle, 1984, n° 16, pp.
317-333.
91
J.H. VAN DEN BERG, Metabletica ou la psychologie historique,
Paris, Buchet / Chastel, 1962.
92
97
tures « ethnographiques ». Il ne peut évidemment apparaître que dans la forme patriarcale de l‟institution
familiale, Ŕ mais il n‟en a pas moins une valeur liminaire
incontestable ; je suis convaincu que dans les cultures
qui l‟excluaient, la fonction devait en être remplie par
des expériences initiatiques, comme d‟ailleurs l‟ethnologie nous le laisse voir encore aujourd‟hui, et sa valeur
de clôture d‟un cycle psychique tient à ce qu‟il représente la situation familiale, en tant que par son institution celle-ci marque dans le culturel le recoupement du
biologique et du social.
chanalyse et Recherches Universitaires) sous le titre
de « Le Temps du désir, ses scansions et sa suspension chez la
Princesse de Clèves », et présentée en ces termes :
Il s‟agit d‟introduire aux troubles narcissiques à
travers une approche d‟un certain type de dépression
dont la Princesse de Clèves de Mme de La Fayette nous
offre l‟exemple. Je décris d‟abord la survenue du temps
du désir par ouï-dire et ses scansions perverses polymorphes jusqu‟au moment énigmatique où l‟héroïne est
confrontée à la castration. Cela entraîne la suspension
de son désir. Elle se déprime, se pétrifie et meurt. Une
hypothèse psychogénétique, également tirée du roman,
est ensuite présentée, suivie d‟un cas clinique à l‟appui.
Pour préciser ma pensée, il me semble que la
crise du matrimoine survenue au décours du XVIIème
siècle a la même valeur de clôture d‟un cycle psychique que celle que Lacan a présumée à l‟orée de l‟histoire historique pour le complexe d‟Œdipe, et qu‟elle
lui constitue à distance une sorte de répondant.
Je n‟en dirai pas plus pour l‟instant, n‟ayant pas
encore rédigé mon intervention, ni tout à fait résolu
les problèmes afférents au secret médical dans la
communication d‟un cas clinique 93.
14
13
Correspondances
La clinique
de la dépression
En sus des références précédemment fournies,
je voudrais ajouter quelques autres encore, relatives
aux modèles ayant inspiré ma démarche. J‟ai tout
d‟abord pris en compte les mises en garde des Prs
Guyotat 94 et Widlöcher 95. J‟ai ensuite cherché à
transposer à l‟étude de l‟hystérie la perspective adoptée naguère par Bleuler 96 pour la schizophrénie et
renouvelée plus récemment par Racamier 97. Mon
acception dialogique des syndromes doit quelque
chose à Foucault 98 et à Barthes 99, mais plus encore
Un autre prolongement de la démarche précédente s‟est présenté tout récemment à moi et consiste
à étendre les principes de la sémiothèque de l‟hystérie
à la clinique de la dépression.
En premier lieu, il semble plus prometteur de ne
pas considérer la clinique de la dépression comme un
champ unitaire. Et, comme pour l‟hystérie, il semblerait plus pertinent qu‟il faille envisager également
pour la dépression une approche par secteurs, chacun
regroupant un certain nombre de syndromes dialogiques.
Au point de vue nosographique, il me paraît nécessaire de reconsidérer la catégorie freudienne de
«névrose d‟angoisse» conjointement avec un démembrement de la «psychasténie» de Janet. Et ce serait
par le biais des troubles du narcissisme et ceux de
l‟identité de genre que ce travail de refondation pourrait se révéler peut-être le plus fructueux.
En pratique, mon attention a été alertée par un
cas offrant avec le personnage de la Princesse de
Clèves, l‟héroïne éponyme du célèbre roman de Mme
de La Fayette, plusieurs repères structuraux communs. J‟en ai fait le sujet d‟une communication annoncée aux 4èmes journées d‟études de PERU (Psy-
N‟ayant pu résoudre à temps cette question j‟ai renoncé
à présenter ma communication.
94 Cf. Jean GUYOTAT, «Spécificité de l‟approche clinique en
psychiatrie», in PICHOT & REIN, dir., (1992-1993) L’Approche clinique en psychiatrie : histoire, rôle, applications, Le PlessisRobinson, Synthélabo, 3 vol., tome I, pp. 47-58.
95 Cf. Daniel WIDLÖCHER, « Pour le pluralisme des cliniques », in PICHOT & REIN, dir., (1992-1993) L’Approche
clinique en psychiatrie, op. cit., tome I, pp. 59-71.
96 Cf. Eugen BLEULER (1911), Dementia Præcox ou groupe des
schizophrénies, Paris, EPEL et GREC, 1993.
97 Cf. Paul-Claude RACAMIER, Les Schizophrènes, Paris,
Petite Bibliothèque Payot, 1980.
98 Cf. Michel FOUCAULT (1963), Naissance de la clinique, une
archéologie du regard médical, 2ème éd. revue, Paris, PUF, 1972,
93
98
aux recherches des folkloristes 100 et aux débats autour de la narrativité 101. Certaines convergences que
j‟ai cru discerner avec mes collègues Bonnet 102 et
Dor 103 ont conforté ma position.
(chap. VI, « Des signes et des cas »), et du même (1966),
« Message ou bruit », intervention au colloque sur la
pensée médicale, reprise in Dits et écrits, tome I (Gallimard,
1994), pp. 557-560, (modulation de la référence précédente. Je souscris à peu près à cette analyse hormis la
chiquenaude contre Hippocrate).
99 Cf. Roland BARTHES (1972), « Sémiologie et médecine »,
repris in L’Aventure sémiologique (Seuil, 1985), pp. 273-283.
Commentaire éclairant du chap. VI de Naissance de la clinique
de Foucault, op. cit.
100 Cf. AARNE & THOMPSON (1928) The Types of folktale, éd.
revue, Helsinki, FFC, 1961 ; Vladimir PROPP (1928), Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1970 ; et Stith THOMPSON,
Motif-Index of folk litterature, Helsinki, FFC, 4 vol.
101 Cf. Jacques ARVEILLER, « Cas paradigmatiques et monographies », in L’Évolution Psychiatrique, 1993, LVIII (3), pp.
489-503 ; DEBRAY & PACHOUD, Le Récit, aspects philosophiques, cognitifs et psychopathologiques, Paris, Masson, 1993 ;
Agnès OPPENHEIMER, « La „solution‟ narrative », in Revue
Française de Psychanalyse, 1988, LII (1), pp. 17-36 ; Wilhelm
SCHAPP (1953), Empêtrés dans des histoires, l’être de l’homme et
de la chose, Paris, Cerf, 1992.
102 Cf. Gérard BONNET, « Du bon usage des légendes :
l‟homosexualité de l‟adolescente en procès », in Adolescence,
1989, VII (1), pp. 61-73. Ce que l‟auteur dénomme
« légende » en recourant à l‟acception hagiographique
semble proche de mes propres formations dialogiques.
103 Cf. Joël DOR, Structure et perversions, Paris, Denoël, 1987.
Ce que l‟auteur dénomme (p. 39) « repères diagnostiques
structuraux » semble assez proche de mes propres syndromes dialogiques.
99
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Amine A. Azar
Le syndrome du fil à la patte
dans l’hystérie féminine
 Source
 Argument
AMINE A. AZAR : « Le syndrome du fil à la patte
dans l‟hystérie féminine », in Psychanalyse à l’Université,
1989, tome XIV, n° 53, pp. 105-112.
Cette courte étude touche au problème de la ponctuation de Freud. On estime que, s‟agissant de l‟homosexualité des femmes hystériques, ce que Freud a isolé sous le
chef de la gynécophilie ne devrait pas être mis entre parenthèses ainsi qu‟il l‟a fait lui-même en 1905 dans sa relation
du cas Dora. Je chercherai plutôt à montrer que la clinique
est intéressée à ce qu‟on mettre à l‟homosexualité en question des guillemets. Dans l‟embarras où plus d‟un fin clinicien s‟est trouvé pour caractériser cette homosexualité-là,
je propose de recourir à une expression tirée d‟une pièce
de théâtre célèbre du répertoire de Feydeau, et de la nommer tout simplement : le syndrome du fil à la patte. L‟analyse de ce syndrome me semble être un apport pertinent
pour appréhender ce qui est en jeu dans le rapport d‟une
hystérique à d‟autres femmes. Et, sur notre lancée, pourquoi ne pas mettre également des guillemets à l‟hystérie ?
Texte et bibliographie revus et mis à jour. Une erreur
de datation a été rectifiée, une remarque sur le transvestisme ajoutée, et un point de relance placé in fine.
Ce texte, devenu aujourd‟hui difficile d‟accès du fait
de la disparition de la revue Psychanalyse à l’Université,
est repris ici à titre documentaire parce que les deux
études qui suivent de Claudia Ajaimi, sur le donjuanisme autrement vu, en procèdent à certains égards.
Argument
I. Ŕ Questionnements
1. Ponctuation
2. Les trois strates du cas Dora
3. Anamnèse
I.
II. Ŕ Feydeau à la barre
4. Au théâtre ce soir
5. Un fil à la patte
6. Qui tire les ficelles ?
Questionnements
1
Ponctuation
Le grave problème de la ponctuation de Freud a
été soulevé il y a près d‟un quart de siècle, rue d‟Ulm
(1966). Loin de moi la pensée de ranimer le débat,
d‟attiser des passions mal éteintes ou d‟échauffer les
biles à nouveau. Je souhaite seulement verser à ce
dossier une pièce peut-être inattendue, puisqu‟il s‟agit
d‟une pièce de théâtre. Cette pièce reçoit son intérêt
d‟un passage justement célèbre du cas Dora de
Freud, auquel elle me paraît apporter un éclairage
bienvenu.
III. Ŕ Leçons
7. Référence à l‟éthologie
8. La « gynécophilie » des hystériques
9. L‟idéal du moi
10. Conclusion
11. Références
100
C‟est dans l‟une des notes rétrospectives de la
deuxième strate de son texte (1905) que Freud attribua les déboires de la cure de Dora à une question de
parenthèses. Ŕ Je souhaite communiquer ma propre
conviction qu‟il y aurait plutôt fallu des guillemets. Je
m‟en suis convaincu moi-même au bout d‟un cheminement sinueux, et peut-être qu‟en en faisant le récit
succint parviendrais-je à faire partager cette opinion.
2
Les trois strates
du cas Dora
Dora, de son vrai nom Ida Bauer (1882-1945), a
effectué une cure psychanalytique de trois mois avec
Freud, d‟octobre à décembre 1900, lui a signifié son
congé à la Saint-Sylvestre, et l‟a quitté en claquant la
porte. Offensé par ce procédé cavalier, Freud se mit
en devoir de se venger par la plume, et il rédigea en
quelques semaines un compte rendu de cette cure
destiné (en premier lieu) à intéresser son ami Fliess
aux derniers développements de ses recherches psychanalytiques. Freud avait l‟intention de publier son
texte aussitôt que Fließ l‟aurait discuté avec lui. En
attendant, il avait pris langue avec deux directeurs de
revue. L‟un lui avait retourné son texte alléguant le
motif d‟indiscrétion, l‟autre l‟avait accepté, et Freud
avait même envoyé son manuscrit à l‟imprimeur afin
d‟amorcer le travail de composition typographique.
Cependant, les relations entre Freud et Fließ
s‟étaient brusquement tendues aux dernières vacances
d‟été. Leur amitié fut menacée par une question de
priorité relative à la notion de bisexualité. Freud
tenait à cette amitié et minimisait l‟incident, contrairement à Fließ. À la réception du cas Dora, Fließ fit le
mort. Et Freud finit par comprendre que la rupture
de leur amitié était consommée.
Son chagrin fut immense. Il retourna alors sa
rage contre lui-même, réclama à l‟imprimeur son manuscrit et le jeta au fond d‟un tiroir. Fließ resta
inflexible et il fallut à Freud beaucoup de temps et
d‟efforts pour surmonter sa peine, encore n‟y réussitil que très partiellement. Finalement, en 1905, il sortit
son manuscrit du tiroir, le relut, y modifia quelques
phrases, lui ajouta quelques notes infrapaginales et
quelques pages d‟auto-critique in fine, et l‟expédia
derechef à l‟imprimeur. Il fut publié sous le titre de
Fragment d’une analyse d’hystérie.
Par la suite, en 1923, à l‟occasion de la traduction anglaise de son texte par Strachey, Freud ajouta
encore quelques autres notes infrapaginales. Aussi,
est-il bon de prendre soin de distinguer trois strates
dans le texte que nous possédons : celle de 1901, celle
de 1905 et celle de 1923.
3
Anamnèse
Autant je goûte le vaudeville au théâtre, autant la
lecture de cette sorte de pièces me rebute. Mon
premier véritable contact livresque avec le théâtre de
Feydeau eut lieu au séminaire de sémantique linguistique du Pr Oswald Ducrot (EPHE, transformée depuis en EHESS). Il s‟agissait d‟étudier le comportement singulier de la particule conjonctive «mais», en
en analysant les emplois dans deux scènes de Occupetoi d’Amélie (1908).
Quelques années plus tard, Le Dindon (1896)
venant à être recréé en ville, j‟y pêchai l‟expression
«pas de clerc», perdue à peu près d‟usage depuis. Je
l‟utilisai aussitôt dans le titre d‟un mémoire confidentiel sur la question scolaire, entrée une nouvelle
fois en ébullition. Ŕ Titre chatoyant ! Je n‟étais pas
peu fier des transformations sémantiques sournoises
qu‟il enveloppait, comme on en peut juger : «Pas de
clerc, pas d’école» !
C‟est à cette occasion que je m‟enquis du volume publié en 1965 au Livre de Poche, où Le Dindon
était précédé de Un fil à la patte (1894). Poussé par la
curiosité, je m‟essayai à cette dernière lecture, mais
sans grand succès. Le livre me tombait toujours des
mains au bout de peu de réparties. Le comique de
situation exige du lecteur une contention de l‟esprit
qui compromet, à mon propre point de vue, le divertissement facile escompté.
L‟année dernière (1987), avec la complicité de
mon ami Antoine Sarkis, nous avions présenté en
petits comités quelques perspectives nouvelles sur le
conte du Petit chaperon rouge dans ses rapports avec la
question de l‟anorexie mentale de l‟adolescente. Dans
certaines versions orales de ce conte, recueillies au
siècle dernier par les folkloristes, à la réplique bien
101
connue du loup Ŕ «C’est pour te manger» Ŕ , la fillette
prétexte un besoin pressant et demande à quitter la
pièce. Mais, pour rassurer le loup sur ses bonnes
intentions, elle sort avec un fil attaché au pied.
Néanmoins, une fois dehors, la fillette rompt le fil et
s‟échappe. On considère quelquefois que cet épisode
met en scène une nouvelle naissance, et que le fil en
question représente donc le cordon ombilical. Au
cours d‟une discussion, une amie attira cependant
notre attention sur l‟expression «un fil à la patte», que
cet épisode pouvait tout aussi bien représenter.
Mieux motivé cette fois, je repris la lecture de la
pièce de Feydeau, me forçant à la lire jusqu‟au bout.
J‟y parvins, tout en croyant avoir perdu ma peine, car,
sur le moment, je ne pus rien en tirer en ce qui
concerne le Petit chaperon rouge. Le bénéfice de cette
lecture ne fut pourtant pas tout à fait perdu...
il été un seul instant concevable de développer le titre
de sorte à lever toute ambiguïté ? Imaginez donc un
peu s‟il vous plaît un vaudeville porté à la scène avec
ce titre là : «Le syndrome du fil à la patte dans l’hystérie
féminine» ! Et pourtant, c‟est bien ce titre là qui aurait
été le plus approprié.
Chaque public ayant ses exigences propres,
l‟esprit de conciliation tranchera (au théâtre) en
faveur du titre ésotérique, ou (dans cette revue) en
faveur du titre exotérique, selon la circonstance. Il y a
tout de même de l‟un à l‟autre un déplacement
d‟accent que je me propose maintenant de rendre
sensible en résumant brièvement l‟intrigue.
5
Un fil à la patte
Un fil à la patte est une pièce en trois actes se
déroulant dans des décors différents mais sans changement de tableau. Le premier acte se passe dans un
salon chez Lucette Gautier, une chanteuse de caféconcert en renom, Ŕ une «divette». Celle-ci a pour
amant un certain Fernand de Bois-d‟Enghien, Ŕ
«noblesse d‟Empire», dira de lui avec mépris Viviane
Duverger sa promise.
Bois-d‟Enghien n‟avait pas revu sa maîtresse
depuis un certain temps. Sur le point de se marier, il a
pensé sacrifier à la courtoisie en décidant de retourner en informer Lucette Gautier avec tous les ménagements possibles. Son retour est compris comme un
retour d‟affection, et il est fêté avec une joie si expansive que l‟entrevue aboutit plutôt à un rabibochage
qu‟à une rupture. Par couardise, Bois-d‟Enghien se
résoud à remettre à plus tard les explications rabatjoie.
Le deuxième acte se passe dans la chambre de
Mme la baronne Duverger. Pour fêter comme il se
doit la signature du contrat de mariage entre sa fille
Viviane et Bois-d‟Enghien, la baronne s‟était assurée
(à l‟insu des deux amants) le talent de Lucette
Gautier. L‟inévitable ne fut pas évité : révélation,
scandale, esclandre, expulsion. Au tomber du rideau à
la fin du deuxième acte, le mariage de Fernand de
Bois-d‟Enghien avec Viviane Duverger paraît fichu.
Le troisième acte se passe dans l‟immeuble où
loge Bois-d‟Enghien. Le décor est divisé en deux par-
II.
Feydeau à la barre
4
Au théâtre ce soir
Tout récemment (février 1988), je tombai par
hasard sur une rediffusion de la pièce de Feydeau par
FR3, dans la mise en scène de Jacques Charon
(décembre 1961), avec l‟inénarrable Robert Hirsch
dans le rôle de Bouzin. Il suffit, en effet, d‟une bonne
interprétation pour que ce rôle secondaire et si
ennuyeux à la lecture prenne vie et s‟impose. C‟est
aussi grâce à l‟interprétation qu‟un autre personnage
(Viviane), supposé lui aussi secondaire, prenait un
peu plus de relief et d‟intérêt. Mais ce n‟est que ce
matin, après une semaine d‟incubation, que l‟idée
subite, ou la pensée traversière Ŕ par quoi j‟aimerais
rendre en français l’Einfall du vocabulaire freudien Ŕ ,
se présenta : il fallait tout simplement déplacer l‟accent. Je m‟explique.
Le titre de la pièce choisi par Feydeau attire
notre attention dans la mauvaise direction. L‟art de
l‟élision qui sert ici pour les besoins de la mise en
scène (comme nous le disons dans notre jargon)
desservirait la compréhension profonde. Mais aurait102
ties inégales. Les trois-quarts de la scène représentent
un palier, et le dernier quart un cabinet de toilette de
l‟appartement de Bois-d‟Enghien. L‟action est répartie proportionnellement à cette division : trois quarts
sur le palier et un quart au cabinet de toilette. Ŕ Il
suffira de dire que Bois-d‟Enghien rompt enfin avec
sa maîtresse et que, contre toute attente, son mariage
avec Viviane Duverger réussit à se conclure.
Examinons ce renversement complet de la situation et essayons d‟en rendre compte au niveau des
motivations profondes.
fantoche, une marionnette. Quelqu‟un d‟autre tire les
ficelles.
Il est un autre personnage qui apparaît peu sur
scène et semble manifestement n‟y jouer qu‟un rôle
secondaire. Il est même tout à fait possible de résumer l‟action en y faisant à peine la moindre allusion.
Et, à moins que le rôle ne soit tenu par un acteur
remarquable, il est probable que son souvenir soit le
premier à s‟effacer de la mémoire du spectateur. Ŕ Je
veux parler de Viviane Duverger, la promise.
Viviane Duverger apparaît principalement deux
fois sur scène : l‟une avant, l‟autre après l‟esclandre.
La première apparition se place au tout début du
deuxième acte (scènes 2 et 3). La scène 2 est un
véritable morceau d‟anthologie à verser au dossier de
l‟hystérie. N‟était la place mesurée qui m‟est impartie,
je l‟aurais volontiers donnée in extenso, d‟autant que
l‟éditeur a supprimé Feydeau de son catalogue 2.
La labilité de la vie rend dérisoires les soucis
nosographiques en clinique des maladies mentales. Il
est moins risqué d‟apposer des étiquettes psychopathologiques sur des personnages de fiction. Épingler
fiction sur fiction est peut-être un procédé voué à un
avenir florissant en clinique, aussi bizarre qu‟il puisse
encore apparaître aujourd‟hui. Conçus souvent de
manière caricaturale, les personnages de fiction vont
quelquefois au-devant de la nosographie de propos
délibéré de la part du créateur. Il est une sorte de
réussite littéraire ou artistique qui se mesure principalement à la création de types. La langue atteste
parfois de cette réussite lorsqu‟un nom propre se
substantive en nom commun. Ŕ Ne trouve-t-on pas
aujourd‟hui dans tout dictionnaire de langue une
entrée « harpagon » qualifiant le comble de l‟avarice ?
Penser à l‟hystérie à propos de Viviane Duverger ne vise pas à confondre Feydeau avec Molière. Il
y a des degrés dans la réussite, et l‟échelle en est
longue. Il n‟empêche que Viviane Duverger ne puisse
aider à comprendre la «Dora» de Freud, et peut-être
6
Qui tire
les ficelles ?
Apparemment, le personnage focal de la pièce
est Fernand de Bois-d‟Enghien. Le fil à la patte le
concerne. C‟est d‟ailleurs dans sa bouche que l‟auteur
à mis cette expression, concurremment avec
« chaîne » 1. Apparemment, c‟est une sorte de moralité
bourgoise qui serait mise en scène : on ne se marie
pas en gardant un fil à la patte, autrement dit sans
rompre avec sa maîtresse. La veulerie de Boisd‟Enghien a failli lui coûter un bon établissement.
Mais aussitôt qu‟il a rompu avec sa maîtresse, ses
affaires s‟arrangent et il est récompensé finalement
au-delà de ses espérances. La morale est sauve.
Une telle «lecture» de Feydeau est possible, mais
elle ne lui rend pas entièrement justice en l‟assimilant
à une sorte d‟Alexandre Dumas fils. Une autre
«lecture» est encore possible, qui rend meilleure
justice à l‟amoralisme cynique de Feydeau ainsi qu‟à
l‟agencement de l‟action telle qu‟elle est représentée.
Dédaignant l‟évidence sensible, il suffira de
déplacer l‟accent d‟un personnage à un autre pour
découvrir le ressort caché de l‟intrigue. Fernand de
Bois-d‟Enghien a, certes, toujours le premier rôle sur
scène, mais c‟est seulement pour amuser la galerie
avec sa rouerie et sa lâcheté. Il est certes intimement
mêlé à l‟action tout au long de la pièce, mais son rôle
est passif. Il participe à l‟action en la subissant. Il est
constamment le jouet des circonstances, des situations et des caprices de ses partenaires. C‟est un
1
La situation a rapidement changé. Au moment où je
corrigeais les épreuves de ce texte, débuta la publication de
la magistrale édition du Théâtre Complet de Feydeau par
H. Gidel aux éd. Garnier (1989). Plus récemment (1994), la
collection « Omnibus » vient de proposer un choix compréhensif du théâtre de Feydeau.
2
Un fil à la patte, acte III, scène 5.
103
au-delà de «Dora» une certaine féminité. Retrouvons
donc Viviane Duverger sur scène au début du
deuxième acte en tête à tête avec sa mère.
Le contrat de mariage va être signé tantôt. Par
sollicitude maternelle, la baronne s‟enquiert des sentiments de sa fille en ce jour de gloire, à peu près
certaine de la réponse convenue qu‟elle allait recevoir.
Mais, à son ahurissement, Viviane lui témoigne de sa
totale indifférence pour l‟événement. Une discussion
s‟engage alors entre mère et fille sur les vertus de
l‟homme idéal. Viviane en a une idée très précise. Elle
en dresse aussitôt le portrait : c‟est quelqu‟un dont on
pourrait énumérer les maîtresses, et pour qui quelques unes se seraient tuées.
Sur ces entrefaites Bois-d‟Enghien se fait annoncer. Interrogé avec anxiété par les deux femmes avec
des attentes contradictoires, il croit bien faire en niant
en bloc toute sa vie de garçon, poussant l‟outrecuidance jusqu‟à affirmer n‟avoir jamais aimé qu‟une
seule femme, Ŕ madame sa mère. La scène se termine
sur les trois répliques suivantes :
III.
Leçons
7
Référence à
l’éthologie
La virevolte de Viviane Duverger a un mobile
que nous connaissons depuis la scène 2 du deuxième
acte, et qui n‟est autre que le fil à la patte. Cet étrange
appendice arboré par quelques hommes, cause de
scandale et de rupture de mariage pour Bois-d‟Enghien, se mue finalement en un succès éclatant pour
lui. Il allait se marier avec une femme indifférente, et
le voilà qui finit contre toute attente par épouser la
même femme, folle de lui. L‟existence du fil à la patte
a soudain conféré à Bois-d‟Enghien l‟attrait de la séduction aux yeux, tout à l‟heure indifférents, de sa
promise.
La référence à l‟éthologie s‟impose ici avec tout
son poids d‟expériences péremtoires. Il y a, dans le
comportement de Viviane, une réaction automatique,
spontanée, soudaine, tout à fait caractéristique, qui
nous impose ce rapprochement. Le fil à la patte agit
sur elle à la manière d‟un déclencheur de séquences
de comportements prédéterminées.
En éthologie animale le déclencheur est un
signal. En psychologie humaine, c‟est un signifiantmaître. Le fil à la patte représente, dans la pièce de
Feydeau, le rapport d‟une femme à une autre femme,
Viviane à Lucette, Ŕ alors que Bois-d‟Enghien fait
simplement office de relais.
La Baronne : Fernand, vous êtes une perle...
Viviane : Il est encore au-dessous de ce que je croyais !...
Bois-d’Enghien (à part) : C‟est un peu canaille ce que je fais
là... mais ça me fait bien voir !...
Certes, Bois-d‟Enghien se fait bien voir ; mais il
se fait peut-être bien voir ailleurs que là où il prétend
plaire, car c‟est la baronne qui exulte alors que de la
promise l‟en méprise davantage encore.
La réapparition sur scène de Viviane se place
après l‟esclandre ayant ruiné un projet de mariage
auquel, comme on vient de le voir, elle ne tenait pas
particulièrement. Elle revient donc sur scène au
troisième acte, scène pénultième, se jeter au cou de
Bois-d‟Enghien. Et son indifférence méprisante de
tantôt a cédé la place à une passion fougueuse. Ŕ
Pourquoi ?
8
La «gynécophilie»
des hystériques
Reprenons Freud pour essayer de superposer le
cas «Dora» à celui-ci. Dans l‟histoire de Dora, il y a
deux couples croisés vivant dans une complicité
tacite. Il y a, d‟une part, le couple que forment Dora
et son père et celui de M. et Mme K... Mais il y a,
d‟autre part, la liaison adultère de Mme K... avec le
père de Dora, ainsi que le flirt poussé de M. K... avec
Dora. Sans parler des connivences inavouables ou
inavouées.
104
En 1905, dans son examen de conscience rétrospectif, Freud a estimé s‟être mépris sur l‟essentiel
dans la conduite de la cure de Dora en 1900. À cette
date, il était tout à sa découverte de l‟importance de
l‟image du Père. En conséquence, il faisait de M. K...
un relais entre Dora et son père, mettant entre parenthèses la relation de Dora à M me K... Il fait maintenant, soit cinq années plus tard, amende honorable.
Je le cite 3 :
tres terminologiques morts-nés. En attendant que la
chose soit jugée, je proposerais volontiers l‟expression de «syndrome du fil à la patte» pour le remplacer.
Le personnage de fiction (Viviane Duverger) par
rapport à un cas réel (Dora, alias Ida Bauer) offre une
situation plus épurée, dépouillée des ambiguïtés inextricables de l‟histoire d‟une vie. On remarquera que
Viviane, ne connaissant pas Lucette Gautier, ne pouvait lui porter aucun sentiment particulier, et, après
l‟esclandre, elle ne s‟est nullement intéressée à elle
non plus. Le syndrome du fil à la patte ne met donc
pas tant Viviane en relation avec Lucette, qu‟avec la
catégorie abstraite des femmes. Bois-d‟Enghien devient intéressant pour Viviane non point du fait qu‟il
soit l‟amant de telle femme particulière, mais du fait
de pouvoir être catalogué d‟objet-de-convoitise-pourfemmes. Encore que l‟on puisse supposer que Lucette, en tant que chanteuse de renom, en tant que
divette, eût pu être habilitée, aux yeux de Viviane, à
conférer à bon escient le label d‟objet-de-convoitisepour-femmes à Bois-d‟Enghien.
Le syndrome du fil à la patte a une fonction
précise chez l‟hystérique. Viviane se sent femme, ellemême, de convoiter un objet de convoitise avéré
pour d‟autres femmes. Le syndrome du fil à la patte
résout, pour un certain type de femmes, les hystériques nommément, le problème de l‟appartenance à
un sexe déterminé. Problème qui semble, finalement,
être leur problème existentiel essentiel.
Plus je m‟éloignai du temps où je terminai cette analyse, plus il me semble que mon erreur technique consista dans l‟omission suivante : j‟omis de deviner à temps et
de communiquer à la malade que son amour homosexuel
(gynécophile) pour Mme K... était sa tendance psychique
inconsciente la plus forte.
Il y a, dans ce passage, un mot sibyllin mis par
Freud entre parenthèses : gynécophile. Il est inconnu
des lexicologues comme des sexologues. Ce néologisme flagrant semble manifestement destiné, dans
l‟esprit de Freud, à préciser ce qu‟il faut entendre par
le terme d‟homosexualité.
L‟apport de la pièce de Feydeau me paraît
décisif en cela qu‟il nous indique justement la manière
dont il faut prendre ce terme d‟homosexualité,
savoir... avec des guillemets. Ainsi, Freud a-t-il eu
recours à un néologisme pour s‟opposer à un contresens dont serait gros le terme d‟homosexualité utilisé
dans ce contexte. Il est aisé de voir que la gynécophylie vient là pour écarter le lesbianisme. L‟homosexualité dont il est question est, en effet, très spéciale. Si spéciale, à vrai dire, qu‟il faudrait se demander sérieusement à la suite de Freud si le terme
d‟homosexualité lui convient à un quelconque degré.
Le terme de gynécophylie, si tant est qu‟il ait jamais
été aperçu, ne s‟est pas imposé dans le vocabulaire de
la psychanalyse. Il mérite, je crois, de rejoindre ses
confrères aphanisis (Jones), ocnophile et philobate (Balint), et anaclytique (Strachey), au cimetière des mons-
9
L’idéal du moi
Une autre remarque pourrait encore être ajoutée
touchant le point de vue métapsychologique. Dans sa
conférence sur La Féminité, qui appartient à la
nouvelle série de ses conférences d‟introduction à la
psychanalyse (1933a), Freud a souligné quelques conséquences topiques de la version féminine du (prétendu) complexe de castration. Ainsi, par rapport à ce
qui serait généralement le cas pour les hommes,
Freud a-t-il attribué à la féminité un degré plus élevé
de narcissisme, conjointement à un développement
moins marqué de l‟instance du surmoi.
L‟allusion à l‟éthologie qui s‟était imposée plus
haut permet de préciser un peu mieux le siège du
trouble dans l‟hystérie. Quelque réserve qu‟on puisse
Cf. la traduction française du cas Dora, in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, p. 90, note. [On y indique par erreur
que cette note a été ajoutée en 1923, et je m‟étais laissé
moi-même abuser par cette indication lors de la publication de mon étude en 1989. Cette erreur a été corrigée
dans les rééditions subséquentes des Cinq Psychanalyses].
3
105
faire sur la prétendue débilité du surmoi chez les
femmes en tant que représentant de la Loi et des
Prophètes, ce qui semble être en jeu pour l‟hystérique
paraît se rapporter surtout à l‟instance de l‟idéal du
moi.
L‟identité sexuelle de l‟hystérique demeure problématique. Elle n‟est jamais acquise une fois pour
toutes. À chaque instant le doute aux lèvres de vermouth resurgit par élancements, et des assurances
nouvelles sont exigées. C‟est parfois à propos d‟un
détail anatomique (le nez, les rides, etc.), et c‟est la
voie ouverte à la chirurgie plastique, sorte de transvestisme. C‟est, plus souvent encore, la coiffure, le
vêtement, le maquillage, etc., et c‟est toujours une
sorte de transvestisme. Il ne semble pas exister cliniquement parlant du féminin. À quelque genre qu‟on
appartienne, on ne peut que se travestir en femme.
Pour se rassurer sur son identité sexuelle, il faut
que l‟hystérique puisse avoir à portée de la main un
modèle féminin avéré. Le syndrome du fil à la patte
est une solution élégante et économique à cette situation critique. C‟est une sonnette d‟alarme. Grâce à la
constitution, dans l‟idéal du moi, d‟une séquence de
comportements rigides que peut déclencher un signal
particulier, il suffira à l‟hystérique de conserver le
déclencheur à sa portée.
Grâce à son mariage avec Bois-d‟Enghien, Viviane s‟assure d‟avoir le précieux appendice à sa portée.
Que le doute surgisse dans son esprit inquiet, et elle
n‟aura qu‟à tirer sur le cordon de la sonnette pour
que le bien-être s‟en revienne l‟envahir. Ce simple
appendice du fil à la patte supplée avantageusement
pour elle toute une série de modèles féminins trop
encombrants pour être convoqués en personne à son
chevet à chacune de ses crises.
Aussi, le recommanderai-je chaudement au lecteur
intéressé.
Et, plutôt qu‟une conclusion, je formulerai
maintenant une suggestion. Pourquoi ne pas continuer sur notre lancée et mettre à l‟hystérie des guillemets ? Le syndrome du fil à la patte, repéré au champ
du psychopathologique, semble de pratique courante
durant l‟adolescence. Au point qu‟on pourrait évoquer une sorte de stade du développement, ou une
sorte d‟organisateur tardif de l‟identité sexuelle féminine juvénile. On admettra alors que chez l‟hystérique
le syndrome du fil à la patte serait une survivance de
quelque chose qui n‟aurait point mûri, un jeu d‟adolescence qui se prolongerait indûment...

10
Références
implicites & explicites
ANDRÉ, Serge
1986 Que veut une femme ? Paris, Navarin, «Bibliothèque
des Analytica», in-8°, 276p. (On y trouvera pp. 164
et 212 les expressions de la perplexité de l‟auteur
pour le terme d‟homosexualité.) [Rééd. in collection
«Points-Essais», chez Seuil, 1995].
AZAR, Amine A.
1997 « Le bon usage du “matrimoine” en psychopathologie », in Adolescence, printemps 1997, tome 15, n°1,
vol. n° 29, pp. 287-298.
AZAR, Amine, & SARKIS, Antoine
1987a Le Petit chaperon rouge avait-il bon appétit ? Rapport de
62p. A4 que l‟on peut consulter aux archives du
CHEP, Paris.
1987b « Les pérégrinations du Petit chaperon rouge aux pays
du Levant », in Les Cahiers de l’Orient, n°7, 1987, pp.
213-237. (La première partie de ce texte reprend,
dans leurs grandes lignes, les thèses du Rapport
précédent).
1993 Freud, les femmes, l’amour, préface de Gérard Mendel,
Nice, Z‟éditions, grand in-8°. (Dans cet ouvrage le
cas Dora est minutieusement analysé et mis en
rapport avec les démêlés de Freud avec Fließ).
10
Conclusion
Une pérégrination à travers des ouvrages récemment publiés sur l‟hystérie confirme assez la modification de ponctuation, somme toute minime, que je
préconise pour le texte de Freud. Quelques pages du
livre de Lucien Israël (1976) semblent correspondre
point par point au cas de Viviane. Mais le livre de
Serge André (1986) me paraît, à tous égards, décisif.
106
1994 Freud, parties carrées, avec un éloge de l‟impertinence
par Jean Laplanche, Nice, Z‟éditions, grand in-8°.
(La dernière partie de cet ouvrage est consacrée à la
rupture de Fließ avec Freud et aux tourments de ce
dernier durant la période où le cas Dora reposait
dans son tiroir).
in-8°, VII+254p. (Je me réfère aux pp. 77-79. On y
trouve le terme d‟homosexualité mis entre guillemets).
JONES, Ernest
1927 « Le développement précoce de la sexualité féminine », repris in Théorie et pratique de la psychanalyse,
Paris, Payot, 1969, pp. 399-411. (C‟est ici, p. 401,
qu‟apparaît pour la première fois le terme d’aphanisis).
BALINT, Michael
1959 Les Voies de la régression, Paris, Petite Bibliothèque
Payot, 1981, in-12, 192p. (Ocnophiles et philobates
font ici leur première apparition).
LAPLANCHE, Jean
1980 Problématiques I : l’angoisse, Paris, PUF, in-8°, 371p.
(L‟identité sexuelle dépend-elle de l‟idéal du moi ou
du surmoi ? Cette question est discutée aux pp.
331-363).
CAHIERS POUR L’ANALYSE
1966 n° 3 : Ponctuation de Freud.
DELARUE, Paul
1957 Le Conte populaire français..., tome I, nouvelle éd.,
Paris, Maisonneuve et Larose, grand in-8°, 1976,
396p. (Ce qui concerne le Petit chaperon rouge se
trouve pp. 373-383).
TINBERGEN, Nicos
1950 L’Étude de l’instinct, Paris, Payot, Bibliothèque Scientifique, 1971, in-8°, VII+312p. (Repris in Petite
Bibliothèque Payot, n°370, 1980).
DUCROT, Oswald, et al.
1976 « Mais occupe-toi d‟Amélie », repris in Les Mots du
discours, Paris, éd. de Minuit, 1980, pp. 93-130.
VERDIER, Yvonne
1980 « Le Petit chaperon rouge dans la tradition orale», in Le
Débat, 1980, n°3, pp. 31-61.
FEYDEAU, Georges
1894 Un fil à la patte. (La rediffusion de cette pièce sur
FR3 dans la mise en scène de Jacques Charon
[décembre 1961], à laquelle il est fait référence, eut
lieu le mercredi 17 février 1988 à 20h 30).
1896 Le Dindon.
1908 Occupe-toi d’Amélie.
1965 Un fil à la patte suivi de Le Dindon, Paris, Livre de
Poche n° 1440-1441, in-12, 448p.
1989 Théâtre Complet, éd. procurée par Henry Gidel, Paris,
Classiques Garnier, 4 forts vol. in-12.
1994 Théâtre, préface de B. Murat, Paris, Omnibus, petit
in-8°, XIII+1216p. (Comporte in fine les résumés
des intrigues).
FREUD, Sigmund
1905e [Le cas Dora] « Fragment d‟une analyse d‟hystérie »,
repris in Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1970, pp.
1-91.
1933a Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, nouvelle traduction par R.-M. Zeitlin, Paris, Gallimard,
in-12, 1984, 267p.
ISRAËL, Lucien
1976 L’Hystérique, le sexe et le médecin, Paris, Masson,
« Médecine et Psychothérapie », 4ème tirage, 1980,
107
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
III. – D
ON JUAN AUTREMENT VU (pp. 108-133)
Ŕ Claudia Ajaimi
L’échiquier de Don Juan dans l’imaginaire féminin
pp. 109-115
Ŕ Claudia Ajaimi
Les démêlés de la Princesse de Clèves avec Don Juan
pp. 116-121
Ŕ Alexandra Symonds (1971)
Les phobies post-maritales, ou la déclaration de dépendance des femmes
pp. 122-133
______________________
• La Saint-Valentin de Don Juan (RaN)
→ En visite à la Saint-Valentin... (sur l’éducation des petites filles)
(Cf. ’Ashtaroût, n° 3, septembre 2000, pp. 160-161)
108
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
CLAUDIA AJAIMI
L’Échiquier de Don Juan
dans l’imaginaire féminin singulier
1.
La situation d‟interviewée
2.
S‟informer sur Don Juan
3.
La liste
4.
Le syndrome du fil à la patte
5.
Un imaginaire en quinconce
1
La situation
d’interviewée
Dans le cadre d‟une recherche que j‟ai entreprise
sur le mythème de Don Juan 4, j‟ai interviewé une
dizaine de jeunes adolescentes libanaises. La consigne
était de décrire (ou d‟imaginer) une sorte de portraitrobot ou une sorte de caricature de Don Juan. J‟avais
au début pensé que cela allait être facile à ces jeunes
filles d‟en parler. J‟avais en effet constaté un enthousiasme considérable lorsque ce thème était évoqué
devant elles en groupe. Mais, dès que le dispositif de
l‟interview individuelle était instauré, un certain
embarras (honte ? appréhension ?) se faisait jour, et il
fallait que je recours à des encouragements pour qu‟il
soit surmonté.
La plupart d‟entre elles se comportait durant
l‟entretien comme s‟il s‟agissait d‟un examen. Elles
craignaient de ne pas réussir à bien en parler, et elles
m‟interrogeaient sans cesse pour savoir si ce qu‟elles
disaient était ou non exact. Parfois elles se mettaient à
se justifier devant moi :
Ŕ La posture du candidat
Ŕ La position hystérique
Ŕ La position phobique
Ŕ La position dépressive
Ŕ La position mégalomaniaque
6.
Conclusion
Ŕ En appendice :
La chanson « Les Don Juan », paroles de Claude
Nougaro, musique de Michel Legrand, © 1962, éd.
du Chiffre Neuf & Warner Chappell Music France.
Au seuil de ce texte, j‟ai plaisir à remercier le Dr Amine
Azar avec qui j‟ai eu de nombreux échanges autour de
mon sujet de recherche. Parallèlement à la présente étude
et à la suivante sur La Princesse de Clèves, j‟ai entrepris un
mémoire de DES en psychologie sur des thèmes connexes
sous la direction du Pr Christine Nassar (Université Libanaise Ŕ Branche 2), qui sera soutenu incessamment. Une
troisième étude Ŕ consacrée à un Don Juan libanais sur le
retour Ŕ sera insérée dans le prochain cahier hors-série de
’Ashtaroût.
4

109
Ŕ « Je ne sais pas trop de choses sur Don Juan »,
disait une jeune fille ;
Ŕ « Je ne sais pas si ce que j‟ai dit est vrai, mais c‟est
que je n‟avais jamais pensé à Don Juan auparavant »,
disait une autre ;
Ŕ « Est-ce que ce que j‟ai dit est vrai ou non ? ça vient
de mon imagination, car jamais de ma vie je ne suis
entrée en rapport avec un Don Juan », disait encore
une troisième ;
Ŕ « Je ne sais pas si je peux ou non être utile pour toi.
Je pense qu‟il faut que tu parles avec des filles qui ont
été en contact avec Don Juan. Elles pourraient te dire
la vérité mieux que moi », me disait une quatrième.
Ŕ Une autre jeune fille me demandait : « Est-ce que
les Don Juan se marient ou pas ? Une fois mariés
sont-ils fidèles à leur femme ? ».
Ŕ « As-tu interviewé des Don Juan de mon village ?
Quel est le Don Juan le plus parfait de toute la
région ? », me demandait une troisième.
Parfois, la demande d‟information se faisait
d‟une manière indirecte ou tacite. Il y a, par exemple,
ces jeunes filles qui s‟agrègent en simples spectatrices
à des groupes de filles qui discutent du sujet, demeurant tout à fait passives, c‟est-à-dire sans participer à
la discussion, mais les oreilles aux aguets. Je citerai
encore le cas de cette jeune fille interviewée, qui,
sentant qu‟elle manquait de connaissances sur Don
Juan, me proposa de constituer un groupe de filles
pour discuter ensemble du sujet. Elle désirait beaucoup savoir comment les autres jeunes filles concevaient Don Juan et on sentait qu‟elle désirait le
connaître à travers elles. Ce cas tout à fait spécial a
immédiatement attiré mon attention, et je pense que
son comportement s‟éclairera tout à l‟heure pour
nous lorsque j‟aurai évoqué le « syndrome du fil à la
patte ».
Le comble, c‟était une jeune fille qui avait paru
intéressée par le sujet plus que de coutume. C‟est elle
qui est venue à moi pour me demander de l‟interviewer et, durant l‟entretien, elle m‟a dit : « Je ne sais
pas ce que tu souhaites savoir. On m‟a dit que tu fais
une recherche sur Don Juan. Qu‟est-ce qu‟un Don
Juan ? Est-ce un “Jagual 5 ” ? », et ainsi de suite... Les
questions se mettaient à s‟enchaîner et tombaient
drues. Les rôles s‟étaient renversés. Ŕ C‟était moi qui
devenais l‟interviewée.
2
3
S’informer
sur Don Juan
La liste
Ce qui m‟est apparu comme le plus important
c‟est que toutes les jeunes filles interviewées ont
évoqué une liste de femmes, une liste de conquêtes
qu‟elles attribuaient à Don Juan. Elles s‟intéressaient
beaucoup à cet appendice donjuanesque mais, me
semble-t-il, pour lui-même. Elles me donnaient
comme l‟impression de chercher à circonscrire une
place à occuper sur cette liste, de manière à se définir
par rapport aux autres femmes qui y figurent. Et c‟est
comme si Don Juan ne servait que de relais, un relais
à travers lequel elles cherchaient à établir un lien
entre elles, entre femmes.
Est-ce là une manifestation d‟homosexualité ?
C‟est fort douteux. En effet, les filles en question
évoquaient la plupart du temps une liste de femmes
imaginaires, Ŕ des inconnues. Elles n‟ont jamais cité
un nom de femme ou parlé d‟une femme particulière.
Au contraire, elles parlaient de femmes au pluriel. Ce
qui signifie que la relation élective que l‟on place
Bref, je peux dire que toutes ces jeunes filles,
aussi bien celles qui acceptaient que celles qui
refusaient d‟être interviewées, qui paraissaient toutes
intéressées par le sujet lorsqu‟on en parlait en groupe,
souhaitaient en réalité s’informer sur Don Juan. C‟était
dit parfois directement : elles me posaient alors
carrément les questions qui leur tenaient à cœur :
Ŕ Ainsi, une jeune fille interviewée me demandait :
« As-tu interviewé des jeunes filles seulement ou bien
as-tu parlé également avec des Don Juan? (...) Les
Don Juan racontent-ils leurs aventures amoureuses ?
N‟est-il pas vrai qu‟ils jasent beaucoup et médisent
des jeunes filles ? ».
Ce terme, naturalisé en dialecte libanais courant depuis
peu, semble procéder de « Gigolo » moyennant une légère
déformation.
5
110
couramment à la racine du transport amoureux manque totalement ici. On se demande alors comment
expliquer cet intérêt poussé pour « les femmes » si
l‟on écarte l‟homosexualité ?
Interprétant ce cas fictif, Azar pensait qu‟il peut
beaucoup aider à comprendre la “Dora” de Freud, et
peut-être au-delà de Dora une certaine féminité. Il
écarte l‟homosexualité de son interprétation, puisque
Viviane ne connaissait pas même l‟existence de cette
Lucette Gautier, et qu‟après l‟esclandre elle ne s‟est
nullement intéressée à elle. Il invoque plutôt le fil à la
patte qui met Viviane en relation avec la catégorie
abstraite des femmes. Le syndrome du fil à la patte
aurait donc une fonction précise chez l‟hystérique
écrit-il : « Viviane se sent femme, elle-même, de convoiter un
objet de convoitise avéré pour d’autres femmes. Le syndrome du
fil à la patte résoud, pour un certain type de femmes, les
hystériques nommément, le problème de l’appartenance à un
sexe déterminé. » 7 En conclusion, Azar indique que le
syndrome du fil à la patte est de pratique courante
durant l‟adolescence, mais qu‟il marque chez l‟hystérique adulte une survivance de quelque chose qui
n‟aurait point « mûri ».
On peut comprendre à partir de ce qui précède
que les adolescentes que j‟ai interviewée passent par
une étape normale du développement. Elles cherchent, à travers des identifications féminines, leur
identité sexuelle. Mais on se demande comment elles
assument cette identité ? Est-ce comme Viviane, en
cherchant à se marier avec un Don Juan ? Autrement
dit, quelles sont les attitudes assumées par elles,
quelles positions subjectives prennent-elles ?
4
Le syndrome
du fil à la patte
Cherchant à expliquer ce qui se passe dans un
contexte particulier, celui de l‟hystérie, Amine Azar a
proposé l‟expression de “syndrome du fil à la patte”.
Il est parti de l‟embarras de Freud au sujet de la
nature de la relation de Dora à Mme K... Refusant de
réduire de but en blanc cette relation à de l‟homosexualité, Freud avait proposé de parler de “gynécophilie”. Pour expliciter cette distinction entre
homosexualité et gynécophilie, Azar recourt à une
pièce de théâtre de Feydeau Un fil à la patte. L‟intrigue
de cette pièce est qu‟un jeune galant, Fernand de
Bois-d‟Enghien, est sur le point de se marier avec sa
promise Viviane Duverger. Le soir même de la signature du contract éclate le scandale de sa liaison avec
une chanteuse de café-concert en renom, Lucette
Gautier. Tout le monde aurait cru que le mariage était
fichu. Mais, contre toute attente, il réussit à se
conclure. Il apparaît que ce scandale a joué un rôle
positif inattendu.
Pour mieux comprendre l‟astuce psychologique
sur quoi repose l‟agencement de cette pièce, Azar
propose d‟abord de déplacer l‟accent du personnage
de Bois-d‟Enghien (qui est apparemment le personnage focal de la pièce) à un autre personnage qui a
plutôt un rôle secondaire sur la scène : la promise,
Viviane Duverger. Cette jeune fille éprouvait pour
son prétendant une indifférence teintée de mépris
parce qu‟il lui avait fait croire qu‟il n‟avait jamais de sa
vie connu et aimé aucune autre femme que sa mère.
À la veille même de son mariage elle avouait à sa
mère que, pour elle : « L‟homme idéal c‟est quelqu‟un
dont on pourrait énumérer toutes les maîtresses et
pour qui certaines d‟entre elles se seraient tuées » 6.
C‟est pourquoi, après l‟esclandre, son indifférence fait
place brusquement à de l‟amour.
6
5
Un imaginaire
en quinconce
De l‟étude approfondie du matériel recueilli, j‟ai
constaté que ces jeunes filles n‟assumaient pas toutes
la même position. De plus, chacune d‟elles m‟est
apparue occuper même plusieurs positions successives. À la réflexion, il me semble que, concernant le
sujet de Don Juan, l‟imaginaire féminin est disposé en
quinconce, puisque les positions typiques que j‟ai pu
déduire d‟après leurs propres discours sont au
nombre de quatre ou cinq.
Amine Azar, « Le syndrome du fil à la patte dans
l‟hystérie féminine » in Psychanalyse à l’Université, janvier
1989, tome XIV, n° 53, pp. 105-112. Repris ici-même pp.
100-107.
7
Georges Feydeau (1894), Un fil à la patte, acte II, scène 2.
111
J‟ai attribué le degré zéro à la première position,
après avoir beaucoup hésité pour me résoudre à la
fixer en tant que position, parce qu‟il s‟agit en réalité
d‟une posture qui se situe au cœur de ce quinconce.
Toutes les jeunes filles l‟ont traversée avant de se
diriger vers les autres positions. En voici le dénombrement :
0.
1.
2.
3.
4.
réussite varie d‟une femme à une autre et parfois chez
la même femme, cela va de la simple réussite à attirer
l‟attention d‟un Don Juan jusqu‟au projet de se l‟asservir en l‟attrappant au nœud coulant du mariage.
Comment se représenter les positions que
pourraient occuper nos adolescentes lors d‟une
réussite ou d‟un échec auprès de Don Juan ? C‟est ce
que je vais tenter de décrire.
La posture du candidat
La position hystérique
La position phobique
La position dépressive
La position mégalomaniaque
 La position hystérique
Certaines jeunes filles cherchent à entrer en
contact avec Don Juan avec pour seule intention d‟en
faire la connaissance. Elles ne recherchent pas son
amour. Elles espèrent tirer gloire de figurer sur sa
liste puisque c‟est un homme connu, prisé et convoité
par les femmes :
 La posture du candidat
Une interview est tout de même une épreuve. Il
ne faut donc pas s‟étonner qu‟elle soit vécue comme
une épreuve d‟examen, comme une sorte de vérification des connaissances. J‟ai déjà évoqué cet aspect
tout au début de cette étude et j‟en ai donné des
exemples caractéristiques qui montrent bien, je crois,
comment ces jeunes filles prenaient, au début de
l‟interview, la position du candidat à un examen. Elles
manifestaient toutes un désir de connaître ce qu‟est
un Don Juan, et cherchaient souvent à s‟en informer
à travers moi. Elles avaient besoin de se rassurer sur
leur statut de femme. C‟est pour cela qu‟elles considéraient qu‟il est si important de pouvoir répondre à
une question : elles se la posaient à elles-mêmes.
Question lancinante pour l‟identité féminine, une
question-test pour toutes : « Qu‟est-ce qu‟un Don
Juan ? Qui est-il ce dénommé, ce si bien nommé ou
si mal nommé “homme à femmes” ? ». Peut-être se
disaient-elles en leur for intérieur : « Je serais femme
si je savais ce qu‟est un Don Juan ». Il m‟est apparu
qu‟on ne pouvait pas être une femme au Liban sans
avoir un certain bagage qui inclut, entre autres
choses, des informations sur le maquillage, la mode,
la cuisine et, bien sûr, sur Don Juan. C‟est cela qui
peut expliquer l‟enthousiasme exprimé par certaines
jeunes filles, et l‟angoisse qu‟éprouvaient d‟autres,
lors de l‟évocation du sujet de Don Juan. Elles
paraissent chercher, à travers leur représentation de
Don Juan, à être jugées en tant que femmes. Elles
prenaient la position du candidat à un examen et
comptaient beaucoup sur leur réussite. Le critère de
Ŕ « Certaines jeunes filles souhaitent voir un Don
Juan passer à côté d‟elles pour qu‟il leur dise “bonjour”, elles s‟en vantent alors devant leurs amies...»,
disait l‟une ;
Ŕ « Toutes les filles souhaitent entrer en relation avec
Don Juan. Elles veulent lui dire “bonjour” parce qu‟il
est très connu. Quant à moi, j‟accepte d‟entrer en
contact avec un Don Juan seulement pour satisfaire
ma curiosité. Je ne pense jamais sérieusement à lui»,
disait une autre ;
Ŕ « Les jeunes filles préfèrent l‟homme qui a une
longue expérience des femmes. Si une jeune fille était
aimée par un Don Juan elle se sentirait „importante‟
car elle acquiert le statut des autres femmes qu‟il a
déjà aimées », me disait une troisième ;
Ŕ « Les filles qui aiment Don Juan sont celles qui
cherchent à devenir importantes. Elles se disent en
elles-même : s‟il m‟aime c‟est parce que je suis aussi
importante que les autres filles qu‟il a déjà aimées »,
me disait une quatrième.
 La position phobique
Certaines jeunes filles souhaitent mettre un
point final à la liste de Don Juan, mais elles se sentent
incapables d‟y réussir car elles ne font pas confiance à
son passé d‟homme à femmes. Elles refusent de figurer par souci de gloire comme un numéro parmi
d‟autres sur sa liste. Cette liste devient leur épouvantail, et elles adoptent alors une position phobique
112
à son égard. En effet, ces jeunes filles souffrent d‟un
amour-propre très cruel. Elles ne supportent pas
d‟être quittées, surtout parce qu‟elles éprouvent une
inclination pour Don Juan. Elles se sentent faibles
devant lui et cela blesse leur orgueil. Pour cela la
plupart d‟entre elles l‟évitent et préfèrent se marier
sans amour. Elles cherchent à épouser un homme qui
peut toujours flatter leur amour-propre :
ve aucune inclination mais qui m‟aime, moi ! », me
confiait une cinquième.
 La position dépressive
Certaines jeunes filles souhaitent entrer en contact avec un Don Juan, mais elles ont toujours peur,
elles manquent de confiance en elles-mêmes et se
sentent par avance incapables de le satisfaire, se
comparant toujours avec les autres femmes. Ces
jeunes filles elles évitent parfois les Don Juan, et
parfois elles acceptent d‟entrer avec eux en relation.
Celles qui évitent le contact cherchent, semble-t-il, à
écarter toute comparaison éventuelle entre ellesmêmes et les autres femmes qu‟il a « eues ». Celles qui
acceptent d‟entrer en relation avec des Don Juan
semblent ne pas craindre à avoir à partager l‟objet de
leur désir avec d‟autres femmes. Il est remarquable
comme cette position « dépressive » se combine avec
des tendances sadiques avérées. Dans le témoignage
suivant, défigurer le « traître » est le moindre des
actes de représaille que l‟on se permette :
Ŕ « Je n‟accepte pas d‟entrer en contact avec Don
Juan, parce que je n‟appartiens pas à ce genre de filles
qui cherchent seulement à s‟amuser. (...) J‟aimerais
épouser un homme généreux, qui m‟aimerait beaucoup plus que je ne l‟aimerais moi-même...», disait
l‟une d‟elles ;
Ŕ « Je n‟aime pas Don Juan car, comme je te l‟ai déjà
dit, il est instable. Il me plaît, c‟est vrai, mais je ne
pense pas à l‟aimer. Car, même si je lui plais, il ne sera
pas tout entier pour moi. (...) Le mariage ne pourra
pas l‟éloigner des autres femmes. (...) Don Juan ne
convient à aucune fille parce qu‟il est instable. Il
passe sa vie à courir d‟une femme à l‟autre, d‟une
conquête à l‟autre. C‟est son destin ! Je préfère épouser un homme qui m‟aimerait beaucoup plus que je
ne l‟aimerais moi-même », disait une autre ;
Ŕ « Don Juan ne m‟intéresse plus, car il est très
orgueilleux. (...) Il est incapable d‟aimer une fille, il se
joue seulement d‟elle. Il est très superficiel. J‟aimerais
épouser un homme beau, noble et surtout généreux
car je ne supporte pas les avares. Un homme qui me
respecte et qui m‟aime beaucoup », disait une troisième ;
Ŕ « La fille qui aime Don Juan ne pense pas sérieusement à son avenir. Elle est aveugle. Elle ne pense pas
qu‟elle va souffrir après. (...) J‟aimerais épouser un
homme qui soit beau, intelligent, bien éduqué, qui me
respecte et qui m‟aime. Je considère que la fidélité est
très importante pour un mariage réussi. Je ne supporte pas du tout l‟infidélité. (...) Il faut que la fille
soit vigilante dans ses relations avec les hommes. Il
faut qu‟elle pense à son avenir, car la plupart des
hommes ne cherchent qu‟à s‟amuser », me disait une
quatrième.
Ŕ « Je n‟accepte pas d‟entrer en contact avec un Don
Juan parce que je ne supporte pas du tout l‟infidélité.
Je préfère épouser un homme pour lequel je n‟éprou-
Ŕ Une jeune fille me disait : « J‟aimerais épouser un
homme ayant eu des relations avec d‟autres femmes.
Mais des relations non-sexuelles. Je suis sûre qu‟il
saura me dire quelle est la différence entre les autres
filles et moi. Il dira que je suis très repliée sur moimême, et que les autres filles sont plus extraverties
que moi. (...) Si, un jour, j‟épousais un homme et
qu‟après le mariage je découvrais que c‟était un Don
Juan, j‟essayerai de corriger ses fautes. (...) Il existe
deux genres de Don juan, le premier genre poursuit
les femmes, le second est poursuivi par elles. (...) Je
n‟épouserai pas un Don Juan du deuxième genre car,
la plupart du temps, il ne choisit pas lui-même sa
partenaire ou son épouse. Au contraire, c‟est la
femme qui le choisit. Mais, même s‟il me choisissait
lui-même, je ne l‟accepterai pas non plus, parce que je
ne serais jamais tranquille. Je devrais alors rester
toujours vigilante par peur des autres femmes. (...)
J‟aimerais plutôt épouser un homme qui ne soit pas
très beau pour que les filles ne le poursuivent pas.
J‟aimerais beaucoup qu‟il y ait dans son visage un
défaut quelconque. Je n‟aimerais pas du tout qu‟il
attire l‟attention par sa beauté. »
113
 La position mégalomaniaque
Cette méthode d‟approche me paraît très importante, j‟essayerais de l‟exposer à travers l‟analyse d‟un
cas. En réalité, je vais me contenter ici de montrer
seulement la démarche à suivre, laissant pour une
communication ultérieure plus ambitieuse la présentation d‟une analyse monographique plus approfondie et plus exhaustive.
Certaines jeunes filles pensent qu‟elles sont des
êtres d‟exception grâce à l‟éducation spéciale qu‟elles
avaient reçue. Elles ont une grande confiance en
elles-mêmes et se croient capables de mettre un point
final à la trop fameuse “liste” d‟un Don Juan. Ce sont
des vierges qui tiennent à leur virginité. Mieux encore, c‟est de leur virginité qu‟elles retirent leur force,
c‟est leur virginité qui les rend sûres d‟elles-mêmes.
Elles se sentent par avance capables de satisfaire
n‟importe quel homme :
Ŕ Une jeune fille me disait : «Don Juan est un jeune
homme qui se croit irrésistible, il est très orgueilleux
et fier de lui. Il croit que toutes les femmes l‟aiment
et souhaitent s‟embarquer avec lui dans une idylle.
(...) Il y avait un Don Juan très connu qui m‟admirait
beaucoup. Il m‟a poursuivie pendant deux ans. Je n‟ai
pas accepté d‟entrer en contact avec lui, mais il n‟a
pas désespéré. Il me poursuit encore jusqu‟à présent.
Pourtant il a eu, pendant ce temps, plusieurs liaisons
amoureuses. Toutes les filles l‟admirent, elles souhaitent entrer en relation avec lui. Quant à moi, je
suis différente, je suis une exception à la règle. Mais
lui, il n‟a pas pu accepter cette situation, il s‟est dit en
lui-même : « Qu‟est-ce que c‟est que cette jeune fille
qui me rejette ! Comment ose-t-elle ? ». C‟est pour ça
il n‟a pas cessé de me poursuivre, à cause de sa vanité
piquée, espérant que je cèderais moi aussi à la fin.
J‟étais très contente parce qu‟il m‟admirait et que c‟est
un jeune homme très connu. Toute jeune fille est très
contente quand un jeune homme l‟admire, surtout s‟il
s‟agit d‟un Don Juan. Après qu‟il m‟ait annoncé son
admiration, ma confiance en moi-même a beaucoup
augmenté. (...) J‟aimerais épouser un homme qui
m‟aime beaucoup plus que je ne l‟aime moi-même,
un homme généreux, qui m‟apprécie et me respecte.
(...) Le Libanais n‟évolue pas, il se prétend être à la
page, occidentalisé, il essaye de suivre la mode, mais
en réalité il est très rétrograde, conservateur et conventionnel. Malgré ses déclarations « libérales », il
n‟accepte pas d‟épouser une femme ayant déjà eu des
relations sexuelles avant de le connaître. Il préfère
toujours épouser une vierge... »
On pourrait distinguer dans ces fragments
extraits du discours de cette jeune fille les trois positions typiques suivantes :
Ŕ Une jeune fille me disait : « Je n‟aime pas le Don
Juan qui poursuit les femmes. Au contraire, je préfère
celui que les femmes poursuivent. (...) Je préfère
l‟homme aimé des femmes, à condition qu‟il m‟aime
exclusivement et qu‟il me choisisse, moi, après une
longue expérience. Après quoi il devra être tout
entier pour moi. (...) La femme ayant des relations
sexuelles avant le mariage n‟est pas acceptée dans
notre pays. Les hommes ne la choisissent pas comme
épouse. C‟est que le Libanais ne peut pas oublier le
passé de la femme. Tandis qu‟elle, c‟est-à-dire la femme libanaise, elle accepte facilement un homme ayant
eu plusieurs relations, et elle est prête à oublier son
passé pourvu qu‟il tourne définitivement la page. »
6
Conclusion
En conclusion, j‟aimerais attirer l‟attention sur la
relation qui lie ces positions entre elles et qui me
semble très importante et mériterait d‟être soulignée.
En réalité, on ne peut pas parler d‟une attitude féminine fixe mais d‟un processus qui encourt tout un
développement et qui peut parfois aboutir à un
drame. Pour arriver à expliquer ce qui se passe en de
pareils cas, on n‟aboutirait à rien si l‟on ne jetait pas
notre regard sur l‟imaginaire féminin qui transparaît
derrière ces quatre ou cinq positions. Naturellement,
il est tout d‟abord nécessaire d‟essayer de repérer les
positions pour parvenir ensuite à suivre l‟enchaînement intérieur et de pouvoir justifier le cours pris par
le développement du processus.
Ŕ La position hystérique : Avoir son nom inscrit sur la
liste de cet homme à femmes assure, semble-t-il, à
114
cette jeune adolescente une identification avec des
modèles de femmes qui l‟aident à asseoir son identité
sexuelle.
Ŕ La position mégalomaniaque : Cette jeune fille se
croyait une exception car elle a reçu une éducation
spéciale. Elle se voyait différente des autres femmes
qui acceptent afin de s‟amuser d‟entretenir une relation amoureuse avec un Don Juan. Quant à elle, elle
ne cherche pas un amant mais un mari et elle a confiance en elle-même. Elle est fière de penser qu‟elle se
mariera avec un gentleman, car elle croit que le Libanais qui cherche à se marier ne choisira jamais une
femme ayant déjà eu des relations sexuelles, mais une
vierge. Il s‟amuse avec les femmes faciles, mais il
n‟épouse qu‟une pucelle.
Ŕ La position phobique : En évitant Don Juan pendant
deux ans, cette jeune fille a voulu lui montrer à lui
comme à elle-même, qu‟elle est différente des autres
femmes. Il semble qu‟elle espérait qu‟il comprendra
un jour qu‟elle est exceptionnelle et qu‟il l‟épousera.
Entre-temps elle ne laissera, bien sûr, passer aucune
occasion de trouver un bon époux.
CLAUDE NOUGARO (1962) : « LES DON JUAN »
Ce qu‟il faut dire de fadaises
Pour voir enfin du fond de son lit
Un soutien-gorge sur une chaise
Une paire de bas sur un tapis
Nous les coureurs impénitents
Nous les donjujus, nous les Don Juan
Mais chaque fois que l‟on renifle
La piste fraîche du jupon
Pour un baiser pour une gifle,
Sans hésiter nous repartons
La main frôleuse et l‟œil luisant
Nous les donjujus, nous les Don Juan
Le seul problème que l‟on se pose
C‟est de séparer en deux portions
Cinquante-cinq kilos de chaire rose
De cinquante-cinq grammes de nylon
C‟est pas toujours un jeu d‟enfant
Pour un donjuju, pour un Don Juan
Le mannequin, la manucure,
La dactylo, l‟hôtesse de l‟air,
Tout est bon pour notre pâture
Que le fruit soit mûr ou qu‟il soit vert
Faut qu‟on y croque à belles dents
Nous les donjujus, nous les Don Juan
La méthode d‟approche que je viens d‟utiliser
pour présenter brièvement cette vignette clinique me
paraît très convenable pour aborder quelques chefd‟œuvres universels de la littérature féminine dont
certains demeurent depuis longtemps énigmatiques.
En effet, les critiques restent la plupart du temps
stériles lorsqu‟ils s‟attaquent à une œuvre littéraire à
l‟aventure, sans se prémunir d‟un cadre théorique
bien déterminé. À mon avis, les critiques qui se sont
attachés à dissiper l‟énigme de l‟œuvre très célèbre de
Mme de Lafayette La Princesse de Clèves ont tous failli
justement pour cette raison. Aucun éclairage véritable
sur la psychologie de l‟héroïne ne nous a encore été
fourni depuis la publication de ce roman voici
maintenant trois siècles. L‟énigme de la princesse de
Clèves Ŕ qui appartient à une catégorie de femmes
bien déterminée Ŕ demeure jusqu‟à présent non résolue. Je me propose de mettre prochainement les
catégories analytiques que je viens de promouvoir à
l‟épreuve de ce roman très célèbre.
Mais il arrive que le cœur s‟accroche
Aux épines d‟une jolie fleur
Ou qu‟elle nous mette dans sa poche
Sous son mouchoir trempé de pleurs
C‟est le danger le plus fréquent
Pour un donjuju, pour un don Juan
Nous les coureurs du tour de taille
Nous les gros croqueurs de souris
Il faut alors livrer bataille
Ou bien marcher vers la mairie
Au bras d‟une belle-maman
Pauvres donjujus, pauvres Don Juan
Nous tamiserons les lumières
Même quand la mort viendra sonner
Et nous dirons notre prière
Sur un chapelet de grains de beauté
En attendant le jugement
Nous les donjujus, nous les Don Juan
_____________
115
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
CLAUDIA AJAIMI
Les démêlés de la Princesse de Clèves
avec Don Juan
1/ Présentation du roman : amour & ambition
1
2/ La phase hystérique
Présentation du roman :
amour & ambition
Ŕ L‟objet du désir d‟une série de femmes
Ŕ Convoitises royales
Ŕ Parrainages royaux
Ŕ Le désir de la mère
La Princesse de Clèves est un roman qui a fait
grand bruit à sa publication en 1678. Il a été classé
parmi les romans de mœurs qui traitent de l‟amour
combattu par le devoir. Il a reçu, comme tous les
chefs-d‟œuvres ayant eu un grand succès, beaucoup
de critiques. Certains ont attribué sa réussite fulgurante à la survivance de l‟ancien mythe français de
l‟amour, celui de Tristan & Iseult, qui fait l‟éloge de
l‟amour invincible et impossible, lequel débouche sur
le renoncement ou sur la mort.
Ce roman raconte les démêlés dramatiques
d‟une adolescente rangée avec les figures du désir. À
la mort de son père quand elle n‟était encore qu‟une
enfant, sa mère s‟est consacrée à son éducation et l‟a
élevée loin de la cour. Elle avait atteint maintenant sa
seizième année, et sa mère a pensé à pourvoir à son
établissement, elle décida donc de la mener dans le
monde. Conduite par sa mère, elle fit une entrée
remarquée à la cour, à la recherche d‟un parti qui soit
par son rang digne de sa grande beauté et de
l‟éducation tout à fait spéciale à laquelle sa mère avait
donné tous ses soins. Elle y eut un grand succès.
Plusieurs gentilshommes titrés tombèrent amoureux
d‟elle, et il n‟y avait plus qu‟à choisir parmi eux celui
qui pouvait le mieux convenir. Après une longue recherche, dérangée par quelques vieilles inimitiés, elle
épousa le prince de Clèves qui, parmi les prétendants,
s‟était révélé le mieux digne d‟elle. La passion de ses
3/ La phase maniaco-dépressive : exaltation &
dépression
4/ La phase phobique
Ŕ Angoisse sans objet
Ŕ 1ère cellule phobogène & 1er mode de défense
Ŕ Surinvestissement du moi & formation d‟un autre
mode de défense
Ŕ Retour à d‟anciens modes de défense
Ŕ Recours à autrui
Ŕ Effondrement des défenses
5/ Conclusion : l‟expiation

116
prétendants pas plus que celle de son mari n‟a pourtant fait naître aucune inclination en son cœur.
On aurait pu croire qu‟elle était immunisée
contre l‟amour, si l‟on n‟avait vu sa curiosité se piquer
pour un certain duc de Nemours, marquant ainsi le
début d‟une passion interdite qui sera le sujet du roman. Ce sont deux personnes admirables qui s‟attachèrent l‟une à l‟autre par une passion très étrange.
Le jeune homme étant un “Don Juan”, il renonça à
toutes ses relations amoureuses avec d‟autres femmes
pour se consacrer entièrement à cette jeune mariée
qui manifestait envers lui une grande résistance et ne
laissait percer dans son comportement que peu de
signes de son amour. On a dit que la grande estime
qu‟elle portait à son mari, un très honnête homme et
un parfait gentilhomme, l‟a poussée à combattre son
penchant pour de Nemours avec de fermes résolutions dictées d‟ailleurs par la plus austère des vertus.
On voit bien qu‟elle ne parvient guère à surmonter son inclination. Son âme semble attachée à cet
amour en dépit de tous ses efforts. À quelques temps
de là, son mari, à qui elle avait fait la confidence de sa
passion coupable afin de mieux se prémunir contre
elle, mourût de chagrin. Devenue libre de disposer
d‟elle-même, elle refusa tout de même d‟accorder sa
main au duc de Nemours qui régnait sans partage sur
son cœur. Au contraire, après lui avoir avoué sa
propre passion, elle l‟informa également de sa décision de rompre à jamais tout contact avec lui, alléguant toutes sortes de raisons qui demeurent jusqu‟à
aujourd‟hui un objet de suspicion.
À la lecture de ce roman très attachant, très bien
mené et très bien écrit, plusieurs questions se pressent dans notre esprit :
Pour répondre à ces questions nous allons essayer de suivre à partir du début du roman, la naissance de cet amour, son cheminement et son destin,
en en relatant les différentes phases telles qu‟elles
apparaissent au cours de l‟histoire.
2
 L’objet du désir d’une série de femmes
La phase
hystérique
La curiosité de cette jeune adolescente mariée
pour le duc de Nemours débute avant leur rencontre.
Elle entend les dames de la cour parler de lui comme
de celui qui est le mieux fait et le plus bel homme du
monde. La Dauphine, surtout, sa grande amie, le lui
peint comme un héros légendaire. La rumeur lui
prête des conquêtes qui occupent toute la cour, et la
plupart des femmes souhaitent, par vanité, que leur
nom fût associé au sien dans une idylle :
Il n‟y avait aucune dame dans la cour dont la gloire
n‟eût été flattée de le voir attaché à elle ; peu de celles à
qui il s‟était attaché, se pouvaient vanter de lui avoir
résisté, et même plusieurs à qui il n‟avait point témoigné
de passion, n‟avaient pas laissé d‟en avoir pour lui.
Il s‟agit donc d‟un Don Juan, un homme traînant une LISTE à laquelle plusieurs femmes désiraient
ajouter leur nom et y obtenir un numéro d‟ordre.
La renommée cynique de cet homme à femmes
a donc fasciné cette jeune adolescente dont le désir
en fut exaspéré, et qui s‟impatienta à la fin pour le
rencontrer. Comment se l‟expliquer si ce n‟est par le
“syndrome du fil à la patte” [2] qui constitue un jeu
d‟adolescence obligé pour la psychologie féminine ?
L‟inscription de son nom sur la liste d‟un Don Juan
assure semble-t-il aux adolescentes une identification
avec des modèles de femmes qui les aident à asseoir
leur identité sexuelle.
Ŕ Pourquoi cette jeune femme, indifférente à tous les
hommes de la cour et qui, semble-t-il, ne cherchait
pas l‟amour, même dans le mariage, tombe soudain
amoureuse du duc de Nemours ?
Ŕ Qui est cet homme ? Par quelles qualités a-t-il su
toucher son cœur ?
Ŕ Comment et pourquoi cet objet ardemment désiré
est-il devenu à la fin de l‟histoire un objet à éviter, un
objet phobique ?
 Convoitises royales
Peut-on donc dire que la princesse de Clèves
cherchait à s‟identifier, à travers le duc de Nemours, à
d‟autres femmes ? lesquelles ? L‟examen de la “liste”
du duc de Nemours va aussitôt nous renseigner.
117
Cet homme a fasciné de nombreuses grandes
dames. Mise à part la Dauphine elle-même qui ne
cache pas ses soupirs pour lui, on citait en premier
lieu la reine d‟Angleterre. Devenue veuve et cherchant à se remarier, elle se trouvait fascinée par sa
renommée et espérait même de l‟épouser. Le duc de
Nemours mettait donc notre jeune adolescente en
rivalité avec des reines de toute beauté lesquelles
constituaient elles-mêmes l‟objet du désir de plusieurs
admirateurs.
aimée en retour, et qui, par respect pour elle, avait
réussi à cacher sa passion à toute la cour. Un hasard
cruel fit en sorte qu‟elle reçût le même jour l‟annonce
de la mort de son amant et celle de son mari. Elle en
conçut un terrible chagrin sans que personne eût pu
deviner la cause réelle de sa détresse où, selon nous,
se mêlait à son chagrin, le sentiment cuisant de sa
culpabilité, le châtiment, assortis de la croyance en
une Providence divine.
Qui était donc cette femme à laquelle appartenait cette histoire ? Nous n‟en savons rien. L‟auteur
a refusé de dévoiler son identité alléguant que, eu
égard à la vie vertueuse qu‟elle a menée depuis, elle
méritait qu‟on ne divulguât point son nom. Mais on
se demande quand même qui elle pouvait bien être, si
ce n‟est la mère de la princesse de Clèves elle-même ?
Quel intérêt y aurait-il eu au cours de ce roman qui
en prend ses aises avec des personnages historiques
de taire le nom d‟un personnage secondaire ? Ce n‟est
que parce que cette femme se nomme M me de
Chartres et qu‟elle est la mère de la princesse de
Clèves qu‟il devient nécessaire de nous taire son
nom !
 Parrainages royaux
On s‟accorde à dire que ce fut une rencontre
fabuleuse que la rencontre de la princesse de Clèves
et du duc de Nemours. Par ordre du roi et des reines,
sans se connaître encore et sans même avoir été présentés l‟un à l‟autre, ils dansèrent ensemble et reçurent les louanges de toute la cour, surtout celles du
roi et des reines, lesquels se souvînrent soudain que
ces deux personnes ne se connaissaient point. Ils les
présentèrent alors l‟un à l‟autre, en ne leur cachant
pas ni leur surprise ni leur admiration.
 Le désir de la mère
Cette jeune adolescente ne connaissait rien du
monde de la passion hormis ce qu‟elle en avait entendu raconter par sa mère. Celle-ci n‟avait manqué
aucune occasion pour lui parler des amours volages
et pour la mettre en garde contre l‟insincérité foncière
des hommes. Quand elle s‟aperçut que sa fille était
attirée vers un Don Juan elle ne tarda pas à empoisonner son esprit contre lui. On peut donc dire que
cette jeune fille a vécu le premier temps de son inclination pour le duc de Nemours comme une rupture
avec sa mère, aux injonctions de laquelle elle faisait
infraction. Pour la première fois de sa vie, elle se
mettait à cacher aux femmes qui l‟avaient introduite
au monde féminin, ses sentiments qui allaient en
secret vers cet homme, ce redoutable Don Juan, le
duc de Nemours
Mais il semblerait que “Don Juan” eût été jadis
tout pareillement l‟objet du désir caché de sa propre
mère. Parmi les histoires du passé que celle-ci contait
à sa fille à propos de la cour, il y avait celle de cette
jeune mariée qui était tombée amoureuse d‟un très
bel homme, le duc d‟Orléans, fils du roi, qui l‟avait
3
La phase maniaco-dépressive :
exaltation & dépression
Cette jeune adolescente favorisée de l‟amour
d‟une mère, se croyait une exception. Elle se voyait
différente des autres femmes auxquelles au demeurant elle ne ressemblait pas trop. Lorsqu‟elle rencontra le duc de Nemours et qu‟elle l‟eut elle aussi
jugé un homme exceptionnel, elle espéra qu‟il allait la
traiter de même. De la sorte, elle mettrait un point
final à sa liste de conquêtes. Cette position mégalomaniaque transparaît surtout à travers les deux premières parties du roman lorsque, par exemple, la
princesse de Clèves manifeste un grand plaisir pour
avoir éloigné les autres femmes de la vie du duc de
Nemours. Mais le comble de son plaisir fut atteint
lorsque celui-ci négligea, pour l‟amour d‟elle, les
espérances d‟une couronne. C‟était, pour cette adolescente, la victoire suprême. Elle était parvenue à
évincer la reine d‟Angleterre. Ainsi, avait-elle pu
118
inscrire sur la liste de ce Don Juan son nom plus haut
que celui de toutes les autres femmes, et elle s‟est
prouvée de la sorte à elle-même qu‟elle était exceptionnelle du fait de les avoir toutes vaincues.
Mais on se demande : est-ce la fin du combat ?
Ne surgira-t-il pas de nouvelles concurrentes.
Pour cette jeune adolescente, ce combat n‟avait
pas de fin. Elle voyait en chaque femme une nouvelle
concurrente et ne parvenait point à se reposer en
amour sur la foi jurée d‟un homme. Le passé de cet
homme, elle a pu le dominer, le présent à peine,
croit-elle, mais qu‟en est-il de l‟avenir ? Qu‟est-ce qui
peut le lui garantir ? Est-ce l‟amour ? Mais, elle n‟y
croit pas. Elle croit que l‟homme est incapable de se
lier par une passion éternelle, de même qu‟elle croit
que la femme ne peut plus être aimée quand elle a
passé vingt-cinq ans. Elle jugea donc impossible de
lier pour la vie le cœur du duc de Nemours par les
nœuds de l‟hymen, aussi préféra-t-elle pour son repos
de renoncer.
Cela se remarque bien dans l‟ambivalence affective qu‟elle éprouvait à son égard. Elle a voulu d‟une
part inscrire son nom en tête de sa liste, et y mettre
de la sorte un point final. Mais elle ne se croyait pas
capable d‟y parvenir, ce qui explique sa méfiance permanente et les doutes qui l‟assaillent après chaque
incident et provoquent chez elle des crises d‟amourpropre. Son inclination a donc menacé son narcissisme. Elle avait peur d‟être délaissée et négligée par cet
homme qui lui inspirait toute sorte de doutes et de
craintes à cause de son passé d‟homme à femmes.
Elle n‟avait pas confiance en lui justement parce
qu‟elle l‟aimait et se sentait donc faible devant lui.
Ainsi, après tous les conflits intérieurs et les
embarras, la princesse de Clèves décida pour son
repos de se débarrasser de cet objet qui l‟a longtemps
tourmentée. Afin de l‟éviter elle s‟est trouvée obligée
de quitter la cour et de s‟installer dans une autre ville,
de voyager dans un pays lointain, et, pour finir, de
passer le restant de sa vie dans un couvent.
On se demande quelles sont les étapes de la
formation de cet objet phobique, puisqu‟il s‟agit d‟un
processus qui s‟est déclenché et s‟est développé sous
nos yeux tout au long du roman ?
4
La phase
phobique
 Angoisse sans objet
Quand la princesse de Clèves s‟aperçut de son
inclination pour le duc de Nemours, elle éprouva une
grande douleur, ce qui déclencha chez elle une certaine angoisse à laquelle elle n‟accorda pas, au début,
une grande importance puisque l‟objet n‟était pas
encore beaucoup investi pour devenir menaçant.
Comme le duc de Nemours constituait l‟objet
du désir de la princesse de Clèves, il la menaçait du
fait qu‟il était trop investi par elle. Il l‟a introduite
dans le monde des passions violentes et lui a fait
pressentir tous les chagrins que pouvait causer un
amour fatal pour quelqu‟un qui, comme elle, n‟était
pas du tout prêt à s‟y affronter, et qui prit effectivement la fuite pour se sauver, montrant par là son
immaturité affective.
On se demande en quoi le duc de Nemours
pouvait la menacer ? Cette jeune adolescente avait
toujours occupé le centre de gravité dans ses relations
avec les hommes, son cœur n‟a été touché par personne. Quant à sa relation avec le duc de Nemours,
c‟était tout à fait différent. Elle l‟a identifié à l‟homme
exceptionnel auquel elle rêvait, et a projeté sur lui
tous ses désirs d‟adolescente. Cet homme est entré
dans sa vie comme par effraction, déchaînant en elle
des désirs nouveaux et effrayants.
 Injection de la 1ère cellule phobogène
et formation du 1er mode de défense
En expirant, la mère exprima à sa fille son désir
de s‟éloigner du duc de Nemours ; elle lui injecta la
première cellule phobogène. Celle-ci, se retirant à la
campagne pour accomplir ses deuils, forma son premier moyen de défense : les conseils de Mme de
Chartres, sa mère mourante, et la bonté de son mari
constituaient sa première barricade contre le duc de
Nemours devenant du coup un objet phobique.
Ce montage réussit pendant un certain temps à
calmer les angoisses intérieures de la princesse de
Clèves qui se crut guérie et revint à la cour.
119
était incapable d‟un attachement sincère et durable,
ce qui redoubla ses angoisses. Voyant que la situation
est devenue plus grave, elle se retira à la campagne de
peur de céder ou de faiblir. Mais elle trouva que ce
n‟était pas suffisant pour la garantir, elle n‟avait pas
trop de confiance en elle-même, pour cela elle pensa
à chercher un appui extérieur qui pût mieux la rassurer et elle ne trouva d‟autre solution que d‟avouer à
son mari son inclination pour un autre homme.
C‟était, semble-t-il, la dernière chance pour cette
femme de se sauver du précipice car elle se trouvait
seule à combattre ses désirs les plus ambivalents,
n‟ayant plus sa mère pour l‟en protéger.
 Surinvestissement du moi
et formation d’un autre mode de défense
Dès son retour à la cour, elle reçut un investissement de la part de l‟objet ; celui-ci cachait sa passion
à tout le monde, négligeait les espérances d‟une couronne, et flattait ainsi son amour propre. Cela rendit
inutile son moyen de défense, et la jeta dans un état
d‟ambivalence affective. Talonnée par l‟angoisse, elle
chercha un nouveau moyen de défense : l‟affaire
d‟Angleterre.
Espérant que le duc de Nemours allait épouser
la reine d‟Angleterre, la princesse de Clèves jugea que
la situation n‟était somme toute pas trop grave. Elle
continua donc à l‟investir tout en calmant ses angoisses intérieures puisqu‟elle croyait que le mariage du
duc de Nemours avec la reine d‟Angleterre allait
mettre un terme à son inclination, éliminant de la
sorte tous les dangers de faillir à sa vertu.
 Effondrement des défenses
Le moment crucial est finalement arrivé. Tous
les moyens semblent s‟effondrer à la mort de son
mari. Son deuil et la retraite qu‟il lui imposa la
protégèrent un certain temps contre les assiduités du
duc. Mais elle se trouva à la fin obligée de prendre un
parti, s‟étant rendue compte que sa passion pour cet
homme ne pouvait jamais finir. Une rencontre entre
eux eut lieu, ils se firent des aveux réciproques,
qu‟elle ponctua pour sa part de façon surprenante par
un renoncement total et irrévocable : un voyage pour
un pays lointain, une retraite dans un couvent, puis la
mort.
 Retour à d’anciens modes de défense
Les doutes qui avaient servi comme moyens de
défense pour la princesse de Clèves contre le duc de
Nemours se dissipaient d‟un coup. Il n‟y avait rien à
espérer. La vie s‟abstint de lui offrir des objets auxquels elle pût s‟accrocher pour former de nouveaux
moyens de défense. Elle se trouva soudain sans protection et obligée à avouer ses craintes devant la nouvelle situation. Comme le duc de Nemours renonça
définitivement à la reine d‟Angleterre, le fait qu‟elle
était elle-même l‟objet de son désir devint incontestable.
Que faire ? L‟angoisse réémergea, et elle ne trouva pas d‟autre moyen de la calmer que de recourir à
d‟anciens moyens de défense : les conseils de sa mère
sur son lit de mort et ceux de son mari après la mort
de celle-ci.
Mais, il apparut que ses efforts pour s‟émanciper
en régressant n‟obtenaient pas un grand résultat. Elle
tomba dans l‟embarras et fut victime d‟une ambivalence affective.
5
Conclusion :
l’expiation
La mère de la princesse de Clèves avait eu une
relation avec un Don Juan qui s‟était terminée en
drame sanglant. Elle a implanté chez sa fille un double
message [3] en lui présentant le modèle de sa relation
passée avec Don Juan : objet du désir, objet interdit,
porteur de châtiment. On se demande quel pouvait
être le destin de la fille ? Il ne paraît pas trop différent
de celui de la mère. Étant déjà mariées l‟une et l‟autre,
elles avaient eu une inclination fatale pour un Don
Juan. Elles s‟étaient bien contrôlées et avaient pu
cacher à tout le monde cette passion coupable. Mais
la mère, ayant consommé sa passion, en avait reçu le
juste châtiment. Elle avait perdu son mari et son
amant le même jour. La fille chercha à l‟imiter. À la
 Recours à autrui
Un certain incident révéla à la princesse de
Clèves pour la première fois de sa vie l‟enfer de la
jalousie. Elle fut convaincue que le duc de Nemours
120
mort de son propre mari, le prince de Clèves, elle
rompit avec son amant avec lequel elle n‟avait cependant pas consommé sa passion. Mais comme sa mère
elle porta le deuil de l‟un et de l‟autre sans que personne en ait su quoi que ce soit.
Personne, oui, personne, puisque sa décision si
paradoxale est demeurée dans ses motivations profondes une totale énigme jusqu‟à aujourd‟hui. La surprise, la déception et l‟incompréhension du duc de
Nemours ont été reconduites de génération en génération chez tous les lecteurs du roman. Et cette
énigme au cœur de cette histoire a rendu la critique
inutilement bavarde depuis plus de trois siècles.
La princesse de Clèves est demeurée prisonnière
de sa première identification dont l‟objet était sa
mère. Elle a été prise dans l‟étau du désir de sa mère,
dans la double entrave de ce désir : aimer un Don
Juan et y renoncer. Mieux encore, comme beaucoup
d‟enfants, elle s‟est proposée en thérapeute de sa
mère [6]. Elle réécrivit la biographie de sa mère en
effaçant la tache qui la maculait. Elle sacrifia sa vie
pour expier la faute de sa mère.
Pourquoi cette faute est-elle donc si grande qu‟il
faille l‟expier du sacrifice de toute une vie ? Nous
sommes ainsi amenés à penser que la princesse de
Clèves est une bâtarde, enfant adultérine du duc
d‟Orléans, l‟amant de sa mère, qui était aussi un Don
Juan. En épousant le duc de Nemours, un autre Don
Juan, c‟est une sorte d‟inceste œdipien qu‟elle eût
commis. Ŕ Mais il y fallait une force d‟âme [4] qu‟elle
n‟avait pas, ou plutôt que sa mère avait ardemment
travaillé à l‟en priver par l‟éducation “spéciale” qu‟elle
lui donna.
6
Références
[1] AJAIMI, Claudia, (1999) : «L‟échiquier de Don Juan
dans l‟imaginaire féminin», in ’Ashtaroût, cahier horssérie n° 4, novembre 2000, pp. 109-115.
[2] AZAR, Amine, (1989) : «Le syndrome du fil à la patte
dans l‟hystérie féminine», in Psychanalyse à l’Université,
janvier 1989, tome XIV, n°53, pp. 105-112 ; repris en
une version légèrement remaniée in ’Ashtaroût, cahier
hors-série n° 4, novembre 2000, pp. 100-107.
[3] BATESON, Gregory, et al., (1956) : «Towards a theory of
schizophrenia», repris in Steps to an ecology of mind,
New York, Ballantine Books, 1972, pp. 201-227.
C‟est dans cette célèbre étude que se trouve avancée
la théorie de la double entrave (double bind). Les
auteurs ont cherché cependant à la réduire à une causation dans la schizophrénie, alors qu‟elle trouve des
applications courantes en toutes sortes de troubles
psychiques, ainsi que dans la psychopathologie de la
vie quotidienne.
[4] FREUD, Sigmund, (1912d) : «Contributions à la psychologie de la vie amoureuse (2) : Sur le plus général des
rabaissements de la vie amoureuse», in La Vie sexuelle,
Paris, PUF, 1969, pp. 55-65. Cf. p. 61 : «Ce que je vais
dire est déplaisant à entendre et au surplus paradoxal, mais on
est pourtant forcé de le dire : pour être, dans la vie amoureuse,
vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le
respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation
de l’inceste avec la mère ou la sœur». Ceci dit pour les
hommes ; reste à transposer pour les femmes.
[5] LA FAYETTE, Mme de, (1678) : La Princesse de Clèves,
rééditions innombrables...
[6] WINNICOTT, Donald W., (1956) : «La préoccupation
maternelle primaire», in De la Pédiatrie à la psychanalyse,
Paris, Petite Bibliothèque Payot n°253, 1975, pp.
168-174. Sur l‟enfant thérapeute de sa mère, cf.
pp. 170-171.

121
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Alexandra Symonds, M.D.
(1971)
Les Phobies post-maritales,
ou la déclaration de dépendance des femmes
Source
ouvrages ultérieurs, nous avons pensé qu‟il était également utile de recourir à l‟ouvrage le plus célèbre de
Karen Horney (1937), La Personnalité névrotique de notre
temps, trad. française de Jean Paris, 1953, rééd., Paris,
L‟Arche éditeur, collection «Nouveaux Commentaires», 1973, in-12, 216p.
 ALEXANDRA SYMONDS : « Phobias after marriage :
women‟s declaration of dependence », in American
Journal of Psychoanalysis, 1971, XXXI (2), pp. 144-152.
Repris in Jean Baker Miller (dir.), Psychoanalysis and
women, Harmondsworth, Pelican, 1973, pp. 288-303.
La traduction a été faite à partir de ce dernier texte.
 On trouvera une excellente présentation de Karen
Horney par Harold Kelman en guise d‟introduction
au recueil des articles psychanalytiques classiques de
Horney sur la sexualité féminine parus entre 1923 et
1937, Ŕ Cf. Karen Horney (1966), La Psychologie de la
femme, Paris, Petite Bibliothèque Payot n°332, 282p.,
pp. 7-27. On lira également la critique de J.-B. Pontalis (1954), et l‟ouvrage extensif que lui a consacré
Yvon Brès, Freud et la psychanalyse américaine : Karen
Horney, Paris, Librairie Philosophique Vrin, collection
«Sciences de l‟Homme».
 Traduit de l‟américain par Gibran Yazigi & Paola
Samaha. Rewrité par Amine Azar, Élias Abi-Aad,
Paola Samaha & Randa Nabbout.
 Nous reproduisons la brève présentation de l‟auteur
qui se trouve en p. 287 du recueil précité :
«ALEXANDRA SYMONDS est psychanalyste, membre de la
faculté de l‟American Institute of Psychoanalysis et de la
Karen Horney Clinic de New York City, et elle est
professeur-assistant de psychiatrie à la New York University School of Medecine. Dans les années récentes elle
a consacré une attention spéciale à la stimulation de
discussions psychanalytiques concernant les idées nouvelles sur la psychologie des femmes. Dans cette même
orientation elle a également écrit des articles sur les
aspects psychologiques du Mouvement de Libération des
Femmes.»
 Nous avons placé ce texte après l‟étude de Claudia
Ajaimi sur La Princesse de Clèves pour mettre en évidence la faillite d‟une approche psycho-sociale en
clinique. Alexandra Symonds, imbue d‟idées culturalistes, ne peut soupçonner que certaines phobies
post-maritales du genre dont elle nous entretient,
sont une défence contre des pulsions sexuelles vagabondes, délivrées de la référence normative au Nom
Propre du conjoint.
 Comme Alexandra Symonds est une psychanalyste
du courant «culturaliste» de Karen Horney (18851955), nous avons cru bon de signaler en note quelques références qui expliquent cette allégeance. Et,
bien que l‟auteur se référât elle-même à deux autres
 L‟article d‟Alexandra Symonds est d‟un seul tenant,
mais pour mieux servir la lecture nous avons proposé
de le segmenter de la manière suivante :
122
I.  Présentation
1. Le problème clinique
2. Le matériel clinique : (2a) Mme A., (2b) Mme S.,
(2c) Mme M.
II.  Analyse
3. Les traits de caractère communs
3a. Eviter le conflit
3b. Recroquevillement
3c. L‟auto-contrôle
3d. Le prix à payer
3e. Le faux self
4. L‟arrière-plan commun
4a. Grandir en urgence
4b. Répression de l‟infantilisme
4c. Déclaration de dépendance
4d. Besoin d‟être prix en charge
4e. Eviter de grandir
4f. Conflits de rôles masculins & féminins
4g. À propos du traitement
5. La signification des phobies : auto-contôle &
perte de contrôle
6. Brève discussion
6a. Les rôles masculin / féminin
6b. La conduite thérapeutique
III.  Conclusion
7. Conclusion récapitulative
8. Références
9. Lexique de la traduction
_________________________________________________________________________________________
sant des voyages, conduisant des voitures, manifestant des intérêts multiples, ayant un poste de responsabilité et se rendant toute seule un peu partout,
maintenant elle n‟accomplit plus ces activités que de
manière sévèrement amoindrie, si elles ne lui étaient
pas devenues tout simplement impossibles à remplir.
Elle appréhende maintenant de voyager par avion ou
par le rail. Elle peut craindre de rester seule même
pour un instant. Généralement elle ne peut plus conduire une voiture elle-même et, dans les cas extrêmes,
elle n‟est plus capable de monter dans une voiture
même à titre de passager. Dans les cas moins dramatiques, quand ce changement se produit sans phobies
spécifiques, elle craint de prendre elle-même n‟importe quelle décision ou d‟assumer une responsabilité
quelconque. Elle se cramponne à son mari pour être
constamment soutenue ; et la personne capable,
«forte», se trouve ainsi transformée en une classique
«faible femme».
I.
Présentation
1
Le problème
clinique
Pendant de longues années j‟ai été intéressée par
le problème clinique spécifique qui se pose quand
une jeune fille qui paraissait indépendante, autonome
et compétente, change après le mariage et développe
des phobies et d‟autres signes d‟auto-constriction.
Ces changements la poussent invariablement à devenir excessivement dépendante et vulnérable. Ceci
peut parfois se produire d‟une manière soudaine et
dramatique, comme lorsqu‟une phobie se développe,
ou bien d‟une manière graduelle et insidieuse pouvant
s‟étaler sur plusieurs années. Dans les deux cas toute
sa manière de vivre est transformée. Alors qu‟avant le
mariage c‟était une jeune fille active, autonome, fai-
123
Plusieurs de ces femmes abandonnent tous leurs
intérêts antérieurs et les activités qui représentaient
une liberté d‟action ou d‟expression de soi, comme
dans le domaine de la créativité. Une de mes patientes qui, étant jeune femme, avait été à une école
de beaux arts et avait réalisé d‟excellents tableaux
dans sa jeunesse a tout à fait abandonné l‟art. Une
autre jeune femme qui avait commencé à développer
une carrière prometteuse à l‟opéra laissa tomber le
chant et ne chanta plus jamais, même pour le plaisir.
Ces changements ne se produisent pas nécessairement de manière soudaine. Souvent c‟est un processus graduel, et qui prend place sans une décision
consciente. En fait, ces patientes ne mentionnent pas
leurs intérêts, enthousiasmes et engagements antérieurs, et ne s‟y réfèrent qu‟en passant comme s‟ils
n‟étaient pas importants. Les allusions à leur vie
active et responsable d‟avant le mariage leur est
souvent arrachées par moi au cours du traitement et
ne semblent représenter pour elles aucune contradiction [avec leur vie actuelle].
Je voudrais qu‟il soit bien clair que je ne me
réfère pas à ces jeunes femmes qui, après le mariage,
transposent [shift] leurs intérêts et énergies des activités extérieures vers la famille et le foyer ainsi que le
font beaucoup de jeunes femmes. Ces femmes-là
continuent de croître et de se développer, même si
c‟est dans une sphère différente. Je me réfère, en
revanche, à un petit nombre, mais un nombre significatif de jeunes femmes, qui se ratatinent après le
mariage, et semblent perdre tout intérêt et implication, qui recroquevillent [constrict] leur vie intérieure,
et qui se dépriment, deviennent anxieuses, et excessivement dépendantes. Très souvent ces patientes ont
des problèmes psychosomatiques, et font le tour des
médecins généralistes et des gynécologues. J‟ai eu une
patiente de ce genre qui souffrait de glaucome, et une
autre de thyroïdectomie. Plusieurs souffrent de différents symptômes gastro-intestinaux, d‟insomnie, et
autres manifestations de conflits chroniques non
résolus. Les phobies ne sont que l‟un des symptômes
psychiatriques qui peuvent se développer, et elles ne
semblent attirer l‟attention que parce qu‟elles sont
dramatiques. Néanmoins, nous pouvons également
remarquer bien d‟autres signes de ce processus.
Toutes ces patientes sont plus ou moins déprimées,
et le sont quelquefois gravement.
Bien que les phobies et les autres signes de
recroquevillement ne sont pas remarquables en soi,
ce qui a attiré mon intérêt a été le fait qu‟ils se
produisent après le mariage. Au lieu que le mariage
ne représentât une expérience d‟ouverture et d‟enrichissement, il provoquait l‟effet contraire. A ce propos, notons que ces patientes ne se plaignent habituellement pas de leurs maris, ni elles ont le sentiment d‟avoir fait un mauvais mariage. Au contraire,
elles dépeignent leurs maris comme des gens gentils,
serviables, et elles désirent fortement rester mariées
avec eux.
Je me suis interrogée à propos de cet apparent
paradoxe depuis le moment où je l‟ai croisé pour la
première fois il y a de cela vingt ans. J‟ai rencontré en
ce temps-là une femme professionnellement brillante,
allant sur ses trente ans, qui paraissait assez épanouïe,
mais qui souffrait pourtant d‟une peur intense des
voyages et de la solitude. Cela me paraissait tellement
contradictoire. Elle m‟a dit que ces peurs s‟étaient
soudain développées presque un an après son mariage il y a huit ans. Elle avait très honte de ce qu‟elle
appelait sa “faiblesse”, et essayait de la maîtriser avec
le pouvoir de la volonté. Malheureusement, je ne l‟ai
vue que très brièvement et je n‟étais pas capable
d‟apprendre davantage sur sa dynamique personnelle,
mais pendant de longues années c‟est resté à l‟arrière
de mon esprit comme une énigme qui m‟intriguait.
Depuis ce temps, néanmoins, j‟ai eu l‟occasion de
travailler sur des cas similaires mais avec beaucoup
plus de détail, et je me suis rendue compte que ce
syndrome n‟était pas inhabituel. Il est souvent signalé
dans les écrits sur les phobies. Par exemple, Redlich
et Freedman (1966), dans leur chapitre sur les phobies, donnent un long compte-rendu d‟une femme
active [professional woman] qui correspond à la catégorie
que je décris.
En préparant mon matériel pour cette présentation, j‟ai parcouru mes dossiers de ces vingt dernières années. J‟ai vu dix à douze patientes qui
rentrent dans cette catégorie, certaines pour une
simple consultation, et d‟autres pour un traitement de
longue durée. J‟ai pris quatre de ces patientes en
analyse durant plusieurs années à une fréquence de
124
deux à trois sénaces par semaine. J‟ai également été
en contact avec bien d‟autres femmes de type similaire à travers mon activité de consultant auprès de
différents hôpitaux et institutions, et à l‟occasion j‟en
ai rencontré dans la vie mondaine. J‟ai sélectionné
trois de ces patientes pour les décrire en détail afin de
mettre à jour les caractéristiques qu‟elles ont en commun. (Les noms et les identités ont été déguisés).
problèmes provenaient d‟elle. Ils ne se disputaient
pas souvent. Elle admettait ses accusations et était
submergée de sentiments de culpabilité et de désespoir.
La résignation de Mme A. à admettre le blâme et
son manque d‟esprit critique envers son époux sont
caractéristiques de ces patientes. Au niveau du conscient elles n‟expriment aucun ressentiment, pas
même les empoignades ordinaires de la plupart des
gens mariés. Elles ne se plaignent jamais ouvertement
de leurs maris (ou de quiconque à ce propos). Néanmoins, elles sont impliquées dans une sorte de
dynamique interpersonnelle particulière à la personnalité dépendante avec «l‟appel du désaide» [appeal of
helplessness] décrit par Karen Horney 8. Alors que ces
personnes ne se permettent pas d‟exprimer ouvertement aucune hostilité ou critique, elles racontent à
l‟analyste ou à leur auditeur un comportement si
outrageux et si provocant de la part de leurs maris, de
manière à ce que l‟auditeur se sente obligé de prendre
leur défense et même à se fâcher avec le mari. Par
exemple, le matériel que je viens tout juste de vous
2a.  Mme A.
Mme A. était une femme d‟environ trente-huit
ans qui m‟a été adressée par un médecin généraliste
qu‟elle était allée voir parce qu‟elle se sentait faible et
fatiguée. Le généraliste reconnut qu‟elle était franchement déprimée et l‟envoya pour un traitement psychiatrique. Elle était grande et maigre, avait l‟air mal
nourrie, d‟apparence négligée, et sérieusement déprimée. Elle pleurait abondamment durant nos séances.
Il y avait dans ses manières quelques contradictions [discrepancies] marquées et tout à fait apparentes.
C‟était une femme éduquée, qui parlait d‟autorité
dans les discussions portant sur des sujets impersonnels. En revanche, en parlant de choses plus personnelles, comme de ses sentiments et de sa vie de
famille, elle devenait hésitante, fuyante et vague. Son
apparence aussi présentait des contrastes marqués.
Elle était plutôt grande et dégingandée et paraissait
son âge ou un peu plus, pourtant elle s‟habillait en
écolière, avec des chaussettes longues jusqu‟aux genoux, jupe, ou pull-over, et ses cheveux courts
avaient une coupe carrée. Il était clair qu‟elle avait de
grands antagonismes dans sa personnalité. Intellectuellement elle était bien développée et mûre, tandis
qu‟émotionnellement elle était restée une enfant
[childlike].
A la toute première séance elle avait déclaré que
son mariage était un échec parce qu‟elle pensait avoir
totalement échoué en tant qu‟épouse et en tant que
mère. Elle était mariée depuis huit ans et avait deux
enfants. Depuis qu‟elle s‟était mariée, elle avait eu peu
de rapports sexuels, peut-être une ou deux fois l‟an,
parce que son mari était habituellement impuissant.
Néanmoins, il l‟avait convaincue que c‟était de sa
faute à elle, bien qu‟il ne lui disait jamais au juste ce
qui n‟allait pas bien chez elle. Il lui répétait qu‟elle
était une femme aggressive, castratrice, et tous leurs
Voici un texte célèbre de Karen Horney (1937), La personnalité névrotique de notre temps, chap. VIII, «Les moyens de
gagner l‟affection et la sensibilité au refus», qui explicite le
contexte de sa pensée : «Quelles sont donc les voies qui
restent ouvertes au névrosé, en dépit de ses difficultés
intérieures, pour accéder à l‟affection qu‟il a dessein de
gagner ? Ce problème, en réalité, en recouvre deux :
comment obtenir l‟affection nécessaire ? et comment
justifier, à ses propres yeux comme à ceux des autres, l‟exigence qu‟on en témoigne ? Les moyens de gagner l‟affection, nous pouvons en gros les décrire ainsi : la séduction,
l‟appel à la pitié, l‟appel à la justice, et enfin les menaces.
Bien entendu, une telle classification, comme toute
énumération de facteurs psychologiques, ne constitue pas
un cadre de catégories rigides mais indique seulement des
tendances générales. Ces divers moyens ne s‟excluent pas
mutuellement. Plusieurs d‟entre eux peuvent être employés
simultanément ou alternativement, selon les circonstances,
la structure caractérielle ou le degré d‟hostilité. L‟ordre
dans lequel je les ai cités indique, en fait, un degré
d‟hostilité croissant.» (trad. française de Jean Paris, p. 104).
On notera que «appeal» peut se traduire en français par
“appel” aussi bien que par “attrait”. Il semble que Horney
l‟entende au premier sens et que Symmonds l‟infléchisse
vers le second.
8
125
présenter à propos du mari de cette patiente a pu
vous monter contre lui. Dans ce genre de communication l‟analyste ou l‟observateur se sent plus
tracassé par le comportement du conjoint que la
patiente ne semble l‟être elle-même. Elles décrivent
un comportement incongru et excessif de la part de
leur mari sans réaction Ŕ et sans protestation visible,
présentant l‟image de la femme faible et impuissance,
malmenée à la maison par un mari aggressif et sans
égard. Ce message particulier, l‟appel du désaide chez
une femme, nous parvient comme séduction. En
thérapie ou en analyse, l‟analyste-homme y est particulièrement vulnérable [vulnerable], et pourrait se trouver entraîné dans une situation contre-transférentielle
poisseuse et confuse où il se verrait constamment en
train de venir à l‟aide de sa patiente contre son mari.
En tant que femme, je ne suis pas touchée de la
même manière par ces patientes.
Les thérapies superficielles, telles que le conseil
conjugal ou l‟intervention directe, sont encore d‟usage fréquent parce que la patiente s‟externalise à un tel
degré qu‟il apparaît comme si tous ses problèmes
pouvaient se régler si seulement elle avait un autre
mari ou si seulement quelqu‟un pouvait obliger son
mari à changer. C‟est tentant, mais cela n‟apporte
d‟habitude aucun profit durable, étant donné que le
problème ne gît pas dans le mariage, ni dans le mari,
mais dans la patiente elle-même. Je pense que nous
avons tous vu des cas où les gens obtiennent le
divorce, puis se remarient avec le même genre de
partenaire qu‟avant. Il nous faut reconnaître que ces
femmes sont happées dans un état de conflit chronique, non-résolu, de nature grave, qui les paralyse, et
il faudrait des années d‟analyse avant qu‟elles ne
développent suffisamment leur sentiment de soi [sense
of self] pour prendre réellement en main leur vie. Mais
à moins qu‟elles ne le fassent elles-mêmes, ça ne
réussira pas.
cette colère réprimée. Mme S., par exemple, mentionna seulement en passant que le hobby de son
mari était de collectionner des automobiles anciennes. Il tenait à garder sur le parquet de la salle de
séjour un moteur d‟automobile démonté durant des
mois pour y bricoler. D‟autres fois, il ramenait toute
sorte de bric-à-brac et encombrait avec la maison
toute entière. Mme S. disait que cela l‟ennuyait parfois, mais elle ne s‟en plaignait jamais parce qu‟elle
sentait qu‟elle devait être plus compréhensive.
2c.  Mme M.
Quelques mots à propos de la troisième patiente, Mme M. Elle aussi est venue en traitement par
le biais d‟une recommandation médicale. Elle souffrait d‟une angoisse sévère depuis trois ou quatre
mois, avec maux de tête, palpitations, insomnies,
troubles gastro-intestinaux, et de fortes impressions
de tension. Ces symptômes devenaient tellement graves qu‟elle avait peur d‟être en train de perdre l‟esprit.
Elle allait sur la trentaine, était mariée depuis dix ans,
et avait un enfant de deux ans. Elle n‟exprimait
aucune critique ou [marque] de mécontentement envers son mari, déclarant qu‟il était extrêmement
secourable et compatissant à sa détresse. Il faisait de
son mieux pour apporter de l‟aide. Au cours des
toutes premières séances, néanmoins, elle donna
plusieurs exemples qui le faisaient paraître comme un
homme très difficile à vivre. Il avait peur des
microbes, et il avait tenu à ce qu‟ils portassent des
masques jusqu‟à ce que leur bébé atteignît l‟âge de
dix-huit mois. Ils ne permettaient à personne de
garder le bébé, de sorte qu‟ils étaient obligés de
l‟emmener partout. Il ne faisait pas confiance aux
restaurants et refusait de manger dehors, ou de
permettre à l‟enfant de le faire. Cependant, malgré les
nombreuses et nombreuses excentricités de son mari
dont elle ne partageait pas le point de vue, Mme M.
disait qu‟elle s‟inclinait devant sa volonté parce qu‟elle
le sentait très méticuleux, et qu‟il savait [ce qu‟il faisait]. Et de plus, si elle eût fait à sa tête, et que quelque chose fût arrivé à l‟enfant, elle n‟aurait pas pu le
supporter.
2b.  Mme S.
Le besoin d‟éviter la critique du mari mène
souvent à des situations incongrues à domicile, car le
mari s‟occupe allègrement de ses affaires en faisant
comme bon lui semble alors que l‟épouse édifie une
rage explosive à l‟insu des deux. Les nombreux symptômes psychosomatiques sont une expression de
126
normal parce qu‟elle était mariée, répétant qu‟elle
aimait son mari et qu‟elle avait toujours voulu se
marier et avoir une famille. Bien que cela puisse
paraître en surface comme une scène de ménage
classique et ordinaire, retenez bien qu‟il y avait là peu
de démonstrations d‟affection ou d‟amour entre eux.
Monsieur A. passait fréquemment toute sa soirée seul
dans sa chambre, et Mme A. se sentait désespérément
négligée par lui la plupart du temps qu‟ils passaient
ensemble. Si jamais elle tentait de s‟approcher de lui
tendrement, il se crispait.
II.
Analyse
3a.  Eviter le conflit
3
Traits de caractère
communs
Dans chacun de ces cas, la patiente essayait de
se construire des rationalisations afin d‟éviter toute
confrontation directe avec les excentricités de son
mari, et d‟éviter ainsi de prendre conscience de ses
sentiments d‟hostilité ou d‟agressivité. Ce n‟est pas
que les maris fussent aussi excentiques ou spéciaux
(même si c‟était parfois le cas) mais le problème était
plutôt dans l‟incapacité de ces femmes de gérer
handle les moindres frictions qui se produisent couramment entre deux personnes vivant ensemble.
3c.  Contrôle
des sentiments
Mme M. aussi avait mainte phobie qui l‟handicapait ; pourtant, elle en était plus ouvertement affectée. Elle s‟en voulait d‟être aussi «stupide», comme
elle le disait, et elle essayait désespérément de s‟attaquer à la racine par assaut direct. A l‟occasion, elle se
forçait à voyager même si ça lui donnait des envies de
vomir. Il lui arrivait fréquemment de venir à nos
rendez-vous et de commencer la séance par une
déclaration bien précise du genre :
3b.  Recroquevillement
La tentative d‟évitement des frictions franches
par la fuite provoque un rétrécissement énorme de
leur vie. Par exemple, les phobies de Mme A. se sont
progressivement développées durant les quelques
dernières années. Elle ne se rappelait d‟aucun événement brutal ni d‟un début soudain (ce qui est fréquemment le cas). Cependant, elle ne pouvait pas
prendre l‟ascenseur, ni le métro, ni conduire, ni
prendre l‟avion. Toute tentative en ce sens provoquait de la panique et une angoisse insoutenable.
Célibataire, elle avait eu sa propre voiture et aimait
voyager. Pour ses vacances, elle prenait souvent
l‟avion pour des destinations éloignées. Et maintenant elle était devenue pratiquement confinée chez
elle. Curieusement, alors que son incapacité à utiliser
le métro et l‟ascenseur réduisait ses activités, elle n‟en
fit pas tellement cas en m‟en parlant, et n‟en fit même
pas mention durant les premières séances. Elle ne
semblait pas non plus affectée par les autres signes de
recroquevillement qui s‟étaient produits depuis son
mariage. Son mari n‟aimait pas spécialement voir du
monde ni sortir, ils ne le faisaient donc pas. Ils
semblaient avoir peu d‟amis et peu d‟intérêts en
commun, et ils passaient le plus clair de leur temps à
la maison, à lire ou à écouter de la musique (chacun
dans une chambre séparée) parce qu‟il le préférait.
Tout cela, elle l‟acceptait apparemment comme
«Je n‟arrive toujours pas à trouver une seule
raison qui expliquerait pourquoi je devrais avoir
peur du métro».
Elle était hautement intelligente, diplômée de
l‟université (comme l‟étaient les trois autres patientes), et elle était exceptionnellement rationnelle.
Elle prônait le contrôle des sentiments9, et parlait de
«mettre de l‟ordre dans ses sentiments» pour qu‟ils ne
la trahissent pas. Elle avait beaucoup de rêves où les
gens portaient des masques,  d‟habitude le masque
était inoffensif et amical, alors que, en dessous, le
visage réel était effayant. Elle était terrifiée par sa
propre hostilité, et ce n‟est qu‟avec une grande
difficulté qu‟elle en est venue à en accepter une part.
De ces trois patientes, Mme M. avait l‟angoisse la
plus intime et les symptômes physiques les plus inquiétants. Dormir était très difficile pour elle, 
Cf. Karen Horney (1937), La Personnalité névrotique de notre
temps, chap. X, «La recherche du pouvoir, du prestige et de
la possession», trad. française, pp. 125-126.
9
127
souvent elle se réveillait en panique, ne se rappelant
pas ses rêves et n‟ayant aucun indice de ce qui l‟avait
dérangée. Quand elle se rappelait effectivement ses
rêves, ils étaient pleins d‟émotion,  en général de
rage, de colère, d‟angoisse, et d‟appréhension. Il y
avait aussi plusieurs rêves sexuels. En les racontant
elle semblait déconnectée du sentiment [correspondant], mais son visage révélait la tension extrême et la
pression interne qu‟elle enduraient.
Mme M. était la seule des trois à se rappeler d‟un
début soudain de ses phobies. Elles étaient survenues
environ huit ans plus tôt, durant un voyage organisé
qu‟elle faisait en compagnie de son mari. Elle s‟est
rappelée de ses détails avec une grande difficulté,
seulement après plusieurs années de traitement. Le
facteur essentiel était que Mme M. avait tenu à faire
ce voyage malgré les réticences de son mari. Pour
elle, cela représentait un acte très agressif, et quand
son mari exprima un quelconque mécontentement au
cours de ce voyage, elle ne se rappelait avoir eu qu‟un
sentiment atténué du fait qu‟il lui avait refroidi son
enthousiasme. Le lendemain, elle avait eu peur de
l‟avion qu‟ils ont pris et le restant du voyage fut un
cauchemar. Le fait d‟insister sur le voyage avait en
premier lieu une signification précise pour Mme M.
C‟était l‟une des seule fois où elle pouvait se rappeler
[le lieu] où elle s‟était obstinée à vouloir réaliser un
sien désir personnel. Elle avait toujours aspiré à
voyager et s‟attendait avec impatience [à réaliser ça]
après le mariage. Sa prise de conscience que son mari
ne partageait pas son enthousiasme fut pour elle un
désastre, bien qu‟elle ne s‟en rendît compte qu‟après
des années de thérapie.
Ces patientes, toutes les trois, avaient le même
genre de relation avec leurs maris. Chaque fois qu‟un
intervalle de différence se développait, qui aurait
conduit ordinairement à une friction entre mari et
femme, elles l‟évitaient à tout prix. Plutôt que d‟être
en désaccord, et de se battre peut-être pour leurs
idées, ou du moins de discuter, elles laissaient tomber automatiquement et inconsciemment leur point
de vue, leur besoin ou leur désir,  pour se conformer à ceux de leurs maris. Les phobies étaient l‟un
de leurs moyens de maîtriser leurs sentiments
réprimés. Comme si elles les aidaient à se figer pour
les empêcher de faire quoi que ce soit qui serait
interprété comme un acte agressif ou comme une
auto-affirmation ; en fait, c‟était exactement l‟affirmation du contraire, puisque ça les rendait vulnérables
et inoffensives.
3d.  Le prix à payer
J‟ai toujours été frappée par le prix que ces
patientes étaient disposées à payer afin d‟éviter la
moindre possibilité d‟exprimer ouvertement la colère
ou l‟hostilité10. Et elles faisaient tout ça en silence
sans que les maris ne se doutassent de rien. Ainsi
ressemblaient-ils de plus en plus à des scélérats à
mesure que le temps passait. Une partie de leur
problème est leur incapacité à communiquer clairement avec leur partenaire. Or, cela exigerait un sens
du soi plus fort et une disposition à accepter les
conséquences de ses actes. Elles devraient considérer
qu‟il vaut la peine de se battre pour leurs désirs. Mais
comme ce sont là des gens qui considèrent qu‟une
simple affirmation équivaut à un acte d‟hostilité, elles
ont une peur exagérée de ce genre d‟incident. Elles
n‟expriment pas directement leurs besoins, mais sont
irritées et blessées que leur partenaire ne les perçoivent point. Tous ces sentiments sont repoussés
hors du champ de la conscience. Une de ces patientes
a rêvé qu‟elle était suspendue à la fenêtre du cinquième étage, se tenant à peine, et son mari passa à
côté d‟elle sans la voir. Elle n‟arrivait qu‟à murmurer
dans un souffle  “au secours”.
3e.  Vrai et faux self
C‟est cela qui m‟a intéressée dès l‟origine. Pourquoi certaines femmes réagissent-elles au mariage
avec une élision aussi excessive de leur self [extreme
suppression of self], surtout lorsque cela frappait celles
Voici une autre citation de Karen Horney (1937) tirée de
la fin du chapitre VIII auquel nous avons renvoyé plus
haut : «Comme ces exemples l‟indiquent, les névrosés de
ce type sont disposés à payer le prix de leur souffrance,
même intense, parce qu‟ils peuvent ainsi exprimer leurs
accusations et leurs exigences sans avoir conscience de le
faire et donc maintenir le sentiment de leur intégrité.» (La
Personnalité névrotique de notre temps, traduction française,
p. 109).
10
128
qui paraissaient avoir été si différentes dans leur vie
pré-maritale. Sans avoir pris de décision consciente,
elles étouffent impitoyablement en elles-mêmes leur
self ; dans les termes de Horney, elles renoncent à
leur vrai self [real self] 11. L‟une de ces patientes exprimait ce brutal anéantissement du self [brutal deadening
of self] dans un rêve qu‟elle eut quand elle avait cru
qu‟elle était enceinte. Dans le rêve elle étranglait
plusieurs oisillons. Elle rêvait souvent d‟oiseaux comme symbole d‟elle-même, parfois [elle se voyait] comme un canari dans une cage. Le canari était particulièrement significatif, vu que Mme S. prenait grand
plaisir à chanter, et quand elle était jeune fille elle s‟y
était adonnée avec passion.
étaient nécessaires à la survie. Non seulement le
contrôle des sentiments était nécessaire, mais à
l‟arrière-plan il y avait très peu d‟estime pour des
intérêts infantiles. En conséquence, elles étaient obligées de grandir en urgence [they have to grow up in a
hurry]. Par exemple, les parents de Mme S. n‟autorisaient aucune conversation à table sauf si elle pouvait
intéresser les adultes. On interdisait aux enfants de
parler ensemble. Elle se rappelle que la plupart de ses
repas se passaient en silence. Les parents de Mme M.
étaient totalement inefficaces et immatures, et incapables de répondre aux besoins de leurs enfants.
Mme M. était l‟aînée, et avait à prendre soin aussi
bien de ses puînés que d‟elle-même. Elle sentait dès
son âge tendre qu‟elle ne pouvait pas faire confiance
à ses parents si jamais elle en avait besoin.
4
L’arrière-plan
commun
4b.  Répression de
l’enfant en elles
Nous devons parvenir à la conclusion que les
gens qui abandonnent aussi facilement leur propre
développement authentique sont, de deux choses
l‟une, ou bien désespérément dépendantes de ce
qu‟elles reçoivent en retour, ou bien elles s‟évaluent si
médiocrement que cela n‟avait plus d‟importance, 
ou bien les deux. Si cela est vrai, alors qu‟est-ce qui
les avait antérieurement soutenues dans la vie ? Et
que s‟était-il passé dans le mariage pour déclencher
une telle réaction négative ?
Ce besoin précoce de contrôle des sentiments et
de confiance en soi était important à la compréhension de leurs difficultés ultérieures. Dès la petite
enfance elles ont développé des aptitudes et des
qualités qui donnaient une illusion de force. Elles ont
toutes choisi un travail ou une éducation qui paraissaient les confirmer dans leur illusion, et qui donnaient aux autres l‟impression qu‟elles étaient fortes
et autonomes. Elles avaient réprimé leurs salubres besoins qu‟on s‟occupe d‟elles [to be taken care of] et
avaient également réprimé l‟enfant en elles. Elles
n‟avaient accompli que des choses «importantes». Par
exemple, quand Mme A. était une enfant elle aimait
jardiner, mais elle se rappelle avoir seulement cultivé
des légumes parce que ça sert à quelque chose et
qu‟elle pouvait les vendre, alors que les fleurs ne
servent qu‟à être regardées. Quand elles étaient adolescentes et jeunes femmes, toutes ces patientes se
comportaient avec froideur, compétence, et confiance en soi. Elles se rappellent avoir été intrépides,
et la plupart étaient réputées garçons manqués ou
casse-cou [tomboys or daredevils]. Mme A. disait qu‟elle
avait toujours aimé la mer et qu‟elle avait été dans sa
jeunesse une vraie nageuse, quoiqu‟actuellement elle
appréhende de nager où que ce soit sauf dans une
piscine. Elles n‟avaient eu aucun projet conscient de
changer après le mariage, pourtant chacune d‟entre
4a.  Grandir
en urgence
Plus j‟en savais sur elles, et mieux je comprenais
ces patientes. Elles avaient, toutes, quelques expériences similaires à l‟arrière-plan. Toutes étaient issues de
familles où la confiance en soi, l‟indépendance, et le
contrôle des sentiments étaient nécessaires, tant parce
qu‟ils étaient hautement appréciés et encouragés
(comme dans les deux premiers cas), que parce qu‟ils
On ne peut s‟empêcher de penser ici à l‟étude célèbre de
Winnicott (1960), «Distorsion du moi en fonction du vrai
et du faux “self”», repris in Processus de maturation chez
l’enfant, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1978, pp. 115-131.
En ce qui concerne Karen Horney, l‟expression “real self”
est introduite par elle dès la première page de son livre de
1950, Neurosis and human growth, et elle y est extensivement
utilisée.
11
129
elles a subi un changement radical. Mme M. était une
infirmière avant de se marier. Elle était responsable
d‟un important service dans un hôpital de grande
affluence et n‟avait aucune difficulté à remplir sa
tâche. C‟est uniquement pendant l‟analyse qu‟elle a
réalisé qu‟elle avait secrètement aspiré au mariage afin
de ne plus avoir à être une personne responsable et
de maintenir la façade de la robustesse. Ainsi pouvaitelle se décharger de l‟énorme fardeau qu‟elle a porté
sa vie durant, et devenir la petite fille dépendante
qu‟elle n‟avait jamais été auparavant. Mais elle ne
pouvait se permettre ce luxe qu‟à travers le mariage,
parce que là c‟était socialement acceptable, et personne n‟allait alors le lui reprocher.
marie, et paraît se contenter de rien d‟autre qu‟un
mariage de pure forme. Cela peut être la première
indication d‟une quête pour utiliser la relation matrimoniale pour satisfaire un énorme besoin névrotique
d‟être prise en charge. Le mariage pour ces filles
révèle un aspect d‟elles-mêmes qui n‟était pas visible
auparavant. Elles avaient exagéré et idéalisé leurs
attentes vis-à-vis de ce qu‟un mariage devait être, et
de ce qu‟un homme fort pouvait être. Peu importe à
quel point elles avaient, avant le mariage, l‟esprit large
et délié concernant le rôle de l‟homme et de la
femme, elles tendent après le mariage à devenir des
parangons de féminité Victorienne,  vulnérables,
casanières, et inefficaces.
4c.  Déclaration
de dépendance
4e.  Eviter
de grandir
Nombre de femmes reconnaissent librement
leurs besoins de dépendance, et disent sans honte
qu‟elles projettent de se marier afin d‟arrêter de travailler et d‟être prises en charge. Les besoins sains ne
sont pas insatiables et ne créent pas de problèmes.
D‟autre part, celles qui nient ces besoins toute leur
vie, qui répriment ces sentiments et en ont honte, et
dont les besoins courants n‟ont pas été gratifiés au
cours de leur croissance, ont souvent des attentes
secrètes vis à vis du mariage qui les rendent vulnérables et leur causent beaucoup de problèmes. Le
mariage leur offre une occasion unique de dépendance tout en leur évitant l‟auto-critique et la haine de
soi. Le mariage devient ainsi leur «déclaration de
dépendance». Si, pour une raison quelconque, cela
était mis en doute, ou si le mariage ne répondait pas à
toutes leurs attentes, elles sont prises de panique et se
cramponnent d‟autant plus. Leur rage d‟avoir été
frustrées est immédiatement abolie, et elles ne sont
capables ni de la reconnaître ni de l‟accepter, tellement elle leur paraît destructive.
J‟ai emprunté l‟expression «déclaration de
dépendance» au Dr Carl Binger (1961) qui l‟a utilisée
dans un article sur «Les troubles émotionnels chez les
étudiantes». Il a trouvé que, parmi la population estudiantine, la réaction de maintes filles à toute crise
était une tendance à devenir déprimées, apathiques, et
excessivement dépendantes, perdant d‟un coup leur
ancienne autonomie. Lui-même ne le mentionne pas,
mais j‟ai découvert pour ma part que ces filles se
marient souvent pour éviter de grandir, et pour se
retirer de la vie. Quand elles étaient confrontées à un
problème difficile durant leur développement, elles
recherchaient le mariage comme un refuge.
4f.  Conflits de rôles
masculin / féminin
Beaucoup de femmes, et d‟hommes aussi, assimilent dépendance morbide et désaide avec féminité.
Toutes mes patientes ont eu une certaine confusion
et une certaine incertitude concernant leur féminité et
ont entrevu dans le mariage une confirmation de leur
identité féminine. C‟était pour elles la preuve qu‟elles
étaient réellement des femmes. Elles voulaient, et
vivement, éviter tout témoignage d‟auto-affirmation,
car elles considéraient ce genre de pulsions comme
masculines. Les saines pulsions, le sentiment de mûrir
et l‟auto-affirmation, étaient rejetés par elles, car
considérés comme trop agressifs et trop masculins.
4d.  Etre pris
en charge
Nous remarquons souvent les premiers stades
de ce processus lorsqu‟une jeune femme manifestement compétente, hautement cultivée  voire une
femme active telle qu‟une femme-médecin  laisse
tomber son travail et son éducation dès qu‟elle se
130
Quand elles étaient célibataires, elles pouvaient se
développer et s‟épanouir jusqu‟à un certain point
dans la mesure où elles n‟étaient pas liées à un
homme, et qu‟il n‟était pas question d‟entrer en
conflit avec un homme avec le risque d‟en triompher.
Cependant, une fois engagées à un homme, elles
tendent à supprimer toutes leurs pulsions d‟affirmation de peur de mettre en danger leur si grand besoin
d‟union.
mis en relief par l‟un des premiers rêves fait par Mme
A. où elle m‟a vue comme pédiatre.
5
La signification des phobies :
auto-contrôle et perte de contrôle
Un mot à propos de la signification des phobies
de ces patientes. Ces femmes exprimaient les appréhensions typiques des patientes qui craignent les
espaces clos ou les voyages. Elles décrivaient leurs
appréhensions comme peur d‟être enfermées, peur
d‟être prises au piège, une peur de ne pas pouvoir
s‟en aller à leur guise (comme sur une autoroute à
péage ou dans un avion). Mme M. disait que, si elle se
trouvait jamais sur un avion, elle devait céder au
pilote le contrôle. Mme S. ne pouvait plus conduire
une voiture (bien qu‟elle eut conduit antérieurement)
parce qu‟elle avait peur que la voiture ne fît quelque
chose qu‟elle n‟eusse pas désiré qu‟elle fît. Une
patiente fut terrifiée du fait de sentir si peu que ce
soit son nez bouché, parce qu‟elle craignait de ne plus
pouvoir respirer, et d‟en mourir. Toutes ces peurs
que les patientes décrivent, Ŕ la peur d‟être enfermées, prises au piège, vulnérables et sans contrôle Ŕ ,
sont des expressions symboliques de la façon dont
ces personnes se replient sur elles-mêmes, contiennent leurs pulsions et s‟emprisonnent. Cependant,
une interprétation directe de cet ordre n‟est pas
comprise habituellement au début de la thérapie.
L‟explication traditionnelle des phobies est rapportée à la peur de perdre le contrôle. Freud
admettait que c‟était une perte de contrôle des pulsions sexuelles et agressives. D‟autres, comme Léon
Salzman (1968) dans son livre sur La Personnalité
obsessionnelle, l‟élargissent pour inclure toute perte de
contrôle pulsionnel qui serait comme une menace
contre l‟intégrité de la personnalité, ou comme le
dirait Horney, au système de l‟estime de soi [pride
system] 12. Ceci inclurait les pulsions de tendresse,
4g.  A propos
du traitement
Le traitement de ces patientes réclame un effort
lent et de longue durée. Sous-tendant la colère, la
frustration et la peur, il y a une profonde résignation.
J‟ai découvert que le mariage avait représenté pour
elles la seule issue acceptable pour leur conférer de
l‟importance ; et pour leur self profondément réprimé
et dénié, d‟avoir l‟opportunité de vivre. Elles refusent
tenacement d‟accepter le concept de la séparativité.
Par exemple, une patiente qui aimait l‟art et le théâtre
au début, n‟envisageait plus d‟aller nulle part seule ni
même accompagnée d‟une autre femme, bien qu‟elle
le faisait souvent du temps où elle était célibataire.
Elle craignait qu‟on ne la prît en pitié ou qu‟on ne la
tournât en ridicule en croyant qu‟elle n‟était pas
mariée. A mesure que le traitement progressait, elle
commença à sortir sans son mari, et à prendre du
plaisir aux choses pour son propre compte. Elle est
même partie quelquefois en vacances avec ses enfants.
Il n‟est pas trop difficile pour ces patientes de
reconnaître qu‟elles sont en colère, et cette prise de
conscience soulage beaucoup la dépression. Cependant, bien qu‟elles soient moins déprimées, il se peut
que durant une longue période de temps aucun
changement essentiel n‟intervienne dans leur vie. Elle
ont réussi à compartimenter leurs sentiments au
point d‟en acquérir une compréhension intellectualisée sans véritable insight. Nous savons que les phobies constituent des isolations et des compartimentalisations des sentiments, et qu‟elles sont par nécessité difficiles à traiter. Peut-être les longues analyses
que ces trois patientes ont eues étaient nécessaires
pour leur permettre par le biais de la relation analytique d‟être prises en charge par l‟analyste. Ceci est
Le système de l‟estime de soi [pride system] est l‟objet du
chap. x du livre de Karen Horney de 1937 (La Personnalité
névrotique de notre temps), chapitre intitulé «La recherche du
pouvoir, du prestige et de la possession», pp. 121-139. On
y trouvera même vers la fin (p. 138) un tableau récapitulatif. Mais l‟expression “pride system” n‟est forgée qu‟en
12
131
l‟énergie de puissance [power drives], les besoins de
rapprochement et de détachement, etc. La peur de
l‟humiliation est étroitement nouée à l‟angoisse impliquée.
J‟aimerais ajouter une autre dimension pour
comprendre la fonction que jouait ces phobies chez
ce type de patientes. Ces femmes avaient en fait peur
d‟être sous contrôle. Elles redoutaient les conséquences du fait de prendre en main leur propre vie,
d‟établir leur propre direction (comme conduire une
voiture), d‟agir de leur chef, d‟explorer, de jouir, de
découvrir. Elles craignaient d‟avoir affaire à l‟inconnu, elles craignaient l‟agression et l‟assurance accompagnant d‟ordinaire le développement et l‟implication. Il y a plusieurs années, Otto Rank s‟y est
référé quand il a dit qu‟il y a plus de gens ayant « peur
de la vie » que « peur de la mort ». Les existentialistes
l‟appellent la peur d‟exister. Kierkegaard (1813-1855)
affirmait en parlant de l‟angoisse que « la possibilité
alarmante d‟être compétent provoque le vertige ».
leur est-il facile d‟accepter une accusation comme
être «une femme castratrice» ou «trop agressive».
6b.  La conduite
thérapeutique
Dans la thérapie avec des patientes pareilles je
me concentre sur elles-mêmes, Ŕ et non pas sur le
mariage ou sur les époux. Lentement et avec application elles découvrent des ilôts en elles-mêmes
qu‟elles avaient ignorés, dont elles s‟étaient détournées, ou qu‟elles avaient minimisés. Progressivement
elles acquièrent assez de sentiment du soi pour faire
connaître leurs besoins à elles-mêmes et à leurs
époux, de se tenir derrière soi et de ne pas s‟abandonner elles-mêmes (comme elles en accusent les
autres). Ceci exige un long traitement, avec souvent
un succès partiel.
III.
6
Conclusion
Brève discussion
7
Conclusion
récapitulative
6a.  Les rôles
masculin / féminin
En conclusion, de quelle sorte de gens ai-je
parlé ? Ce sont des femmes qui viennent d‟un contexte où elles ont grandi en urgence. Elles ont eu peu
d‟opportunités pour une expression de soi authentique, particulièrement de sentiments chaleureux.
Elles pouvaient avoir beaucoup compati à la souffrance des autres, mais avaient une sympathie très
réduite pour la leur. Lorsqu‟elles étaient jeunes filles,
elles étaient compétentes et sûre d‟elles-mêmes, mais
elles n‟étaient pas entières. Elles considéraient le mariage comme une nécessité absolue pour accéder à un
statut et avoir une importance, et elles minimisaient
ou ignoraient totalement toute réalisation ou intérêt
pré-maritaux. Une fois mariées [elles s‟imaginaient
que] tous leurs besoins inexprimés seraient autorisés.
Lorsqu‟elles étaient confrontées aux difficultés ordinaires du mariage, ou aux nécessités de friction ou
d‟expression de soi, elles réagissaient avec une énorme rage, et un profond désespoir sous-tendait cela.
Pour ces femmes, les phobies et les autres signes
Ce problème n‟a rien à voir avec la féminité et la
masculinité. Ce ne sont que des mots-clés [catchwords]
commodes pour les gens que je décris. Ils peuvent
attacher à ces concepts leur angoisse, et trouver une
réceptivité toute prête chez les autres. Mais leur problème est plus profond et plus fondamental. C‟est la
peur qu‟éprouvent beaucoup de gens incapables d‟actualiser leur propre croissance et leur propre développement. Malheureusement, beaucoup de femmes en
souffrent à cause d‟anciens préjugés culturels qui leur
interdisent une pleine participation et une pleine
croissance, et qui leur rendent aisé d‟ajourner leur
propre développement, et de vivre par procuration à
travers les autres. De telles gens expriment leurs
peurs de réalisation de soi en termes de peur que leur
développement ne porte atteinte aux autres. Ainsi
1950 in Neurosis and human growth, chap. v, « Self-hate and
self-contempt », pp. 110 sqq.
132
d‟auto-constriction étaient le résultat final de l‟énorme bouleversement émotionnel qui gisait à l‟intérieur
d‟elles-mêmes.
9
Lexique
de la traduction
AFRAID OF : peur de, crainte de.
ANXIETY : anxiété, angoisse.
AWARENESS : prise de conscience.
CAPABLE : compétent.
CONSTRICT (TO) : compresser, se recroqueviller.
CONSTRICTION OF SELF : recroquevillement sur soi, autocompression, auto-constriction.
EXPRESS (TO), EXPRESSION : exprimer, expression.
FEAR, FEARFUL : peur, avoir peur, craindre, redouter,
appréhender, appréhension.
FEELING : sentiment.
HELPLESS : vulnérable, sans défense, en détresse.
HELPLESS FEMALE : faible femme. En fait, la meilleure traduction de helpless serait sans doute le néologisme «en désaide», créé par l‟équipe des traducteurs
des Œuvres Complètes de Freud (PUF) pour rendre le
terme allemand de HELFLOSIGKEIT rendu très fidèlement par le terme anglais HELPLESSNESS.
INSIGHT : insight.
INVOLVE (TO) : impliquer, engager.
REPRESSED, REPRESSION : réprimée, répression.
SELF : soi, self, auto-.
SELF-EXPRESSION : expression de soi.
SELF-RELIANCE : sûr de soi.
SELF-SUFFICIENT : autonome.
TAKE CARE OF (TO) : s‟occuper de quelqu‟un.
TAKEN CARE OF (TO BE) : qu‟on s‟occupe d‟elle, être pris
en charge.
8
Références
BINGER, Carl A.L.
1961 «Emotional disturbances among College Women»,
in Graham B. Baline, Jr., (dir.), Emotional problems of
the student, New York, Doubleday.
HORNEY, Karen (1885-1955)
[1937 La personnalité névrotique de notre temps, trad. française
de Jean Paris, Paris, L‟Arche, «Nouveaux Commentaires», 1973, in-12, 216p.]
1945 Our inner conflicts, a constructive theory of neurosis, New
York, Norton, in-12, 1972, 250p.
1950 Neurosis and human growth, the struggle toward selrealisation, foreword by Jeffrey Rubin and Stephanie
Steinfeld, New York, Norton, in-8°, 1991, 391p.
[1966 La Psychologie des femmes, préface de Harold Kelman,
traduit de l‟américain par Georgette Rintzler, Paris,
Petite Biblioth. Payot n°332, in-12, 1978, 282p.]
[PONTALIS, Jean-Bertrand
1954 «Les mauvais chemins de la psychanalyse, ou Karen
Horney critique de Freud», repris in Après Freud,
Paris, Gallimard, collect. Idées, 1971, pp. 203-219.]
REDLICH, F.C., et FREEDMAN, D. X.
1966 The Theory and practice of psychiatry, New York, Basic
Books.
SALZMAN, Leon
1968 The Obsessive personality, New York, Science House.
133
Hall d’entrée & Cafétéria du Palais de l’Unesco
2 Photos Ŕ Références n° 33 (en haut) et 34 (en bas)
134
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
VIII. – C
ONGRES SUR L’ADOLESCENCE (pp. 135-157)
Ŕ Eddy Chouéri & Marie Ghoussoub
Présentation du 1er Congrès International de Psychologie
en chiffres, en lettres & en images
pp. 136-144
Ŕ Pr Philippe Gutton
Intervention improvisée sur les adolescents & l’objet de l’addiction
pp. 145-151
Ŕ Pr Mounir Chamoun
Une adolescence sans solution de continuité,
réplique improvisée à l’intervention improvisée du P r Gutton
pp. 155-157
◄
Page précédente, deux prises de vue du Congrès
En haut : dans le hall d‟entrée du Palais de l‟Unesco, Élias Abi-Aad, le Pr Philippe Gutton,
Nisrine Kanj, Randa Hoayek, Claudia Ajaimi, Randa Rizk, le Dr Amine Azar,
Joe Bou-Abssi, Rima Bejjani, Nina Lahoud & Pascale Mrad
En bas : à la cafétéria du Palais de l‟Unesco, Micheline Kfoury, Randa Rizk, Joe Bou-Abssi,
Rima Bejjani, le Pr Philippe Gutton, le Dr Amine Azar & le Pr Mounir Chamoun
135
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Eddy Chouéri & Marie Ghoussoub
Des chiffres & des lettres
1er Congrès International de Psychologie : Violence, Addiction & Adolescence
Beyrouth, Palais de l‟UNESCO Ŕ 7, 8 et 9 avril 2000
Ce sont les nouvelles provenant de France qui
nous sont parvenues les premières. Le 1er Congrès
International de Psychologie allait se tenir à Beyrouth, au
Palais de l‟UNESCO, les 7, 8 et 9 avril 2000, sur le
thème : Violence, Addiction & Adolescence. Il nous fut
impossible de nous informer au Liban auprès des
autorités (pseudo) compétentes sur le déroulement
pratique de ce Congrès. Jusqu‟à la dernière minute les
chamboulements du programme se sont succédés et
la liste des intervenants et des présidents de séances a
continué à subir des modifications. Et, certes, il
n‟était pas facile de réunir en un même lieu autant
d‟intervenants venus d‟Orient, d‟Occident et du
Maghreb sans quelques couacs. Finalement, c‟est miracle que ce ne fut pas pire. Grâce aux talents d‟organisateur émérite du Pr Adnan Houbballah, grâce à ses
solides amitiés internationales, grâce aux appuis de
toute sorte dont il a su s‟assurer, ce fut un éclatant
succès.
Les premières nouvelles de France laissaient espérer la venue des Prs Fedida, Gori, Gutton, LanteriLaura et Safouan. On s‟est alors réparti la tâche en
formant de petits groupes de réflexion, chacun ayant
choisi de se réunir autour d‟un ou de deux textes
importants. Les deux textes ayant reçu le plus de
suffrages furent celui de Pierre Fedida (1969) sur la
Gradiva et celui de Philippe Gutton (1980) sur la
sexualité infantile, car ils recoupaient certains de nos
travaux de séminaire 13.
Nous eûmes par la suite la tristesse d‟apprendre
que les Prs Fedida et Lanteri-Laura s‟étaient excusés
pour des raisons de santé.
Le samedi 8 avril à 9 heures précises, la grande
salle des conférences du Palais de l‟Unesco était déjà
comble. Atmosphère feutrée, sièges profonds, sonorisation hi-tech, lumière douce. Des bouquets de
fleurs égayaient l‟ambiance plutôt sévère du lieu. Les
conférenciers pouvaient s‟exprimer soit en langue
française soit en langue arabe. Un service efficace de
traduction simultanée avait été mis à la disposition du
public. C‟est la conférence du Pr Roland Gori qui
ouvrit les travaux du Congrès. Intervention musclée,
alliant la clinique et la théorie de haute voltige. L‟intervenant ne redouta pas de s‟aventurer sur le terrain
hérissé d‟embûches du vocabulaire lacanien. Ce fut
un coup dur pour une partie du public qui manquait
visiblement de préparation. De plus, le temps de
parole imparti à chaque intervenant ayant été (comme
toujours) plutôt chichement distribué, la plupart
d‟entre eux a dû recourir à un débit précipité. Beaucoup de nouveautés nous sont ainsi passées sous le
nez parce que nous n‟arrivions à les comprendre qu‟à
retardement, alors que le train de la parole avait déjà
filé loin devant. Heureusement que nous disposerons
bientôt des Actes du Congrès, actuellement sous presse chez un imprimeur Toulousain, nous dit-on
À la pause-déjeuner, nous avons pu lier personnellement connaissance avec les Prs Gori, Gutton et
Lesourd. Nous leur lançâmes une invitation à déjeuner pour le lendemain qui fut bien accueillie. On
nous laissa espérer que les réservations d‟avion du Pr
et de Mme Gori, fixées pour le lendemain, pourront
être reportées d‟un jour ou deux, Ŕ mais il fallut
Pierre Fedida, « Le discours à double entente : interprétation, délire et vérité », in Bulletin de l’Association Psychanalytique de France, avril 1969, n° 5, pp. 51-58. Philippe Gutton, « À propos des activités libidinales de l‟enfance », in
Psychanalyse à l’Université, 1980, tome VI, n° 21, pp. 97-108.
13
136
déchanter. Le 2ème Cahier Hors-Série de ’Ashtaroût
reçut des conférenciers un accueil chaleureux qui
nous rendit fiers comme des Artabans. On se sépara
ensuite, les uns pour déjeuner, les autres Ŕ dont nousmêmes Ŕ pour un autre rendez-vous. Pour la circonstance, nous avions déplacé l‟horaire de notre séminaire hebdomadaire pour midi. La séance Ŕ un peu
écourtée Ŕ fut consacrée au Style d’Emily Brontë 14.
Après quoi, certains d‟entre nous refirent une
apparition au Palais de l‟Unesco et d‟autres vaquèrent
à d‟autres occupations. Puis, sur le coup de 20h, nous
nous dirigeâmes tous dare-dare au Théâtre de Beyrouth pour assister à la pièce de Kris Niklison : Red
Roses Red. Ce fut un grand triomphe. Vu l‟enthousiasme du public, l‟Association Shams qui gère cette
activité culturelle nous donna rendez-vous pour le
lendemain 16h au même lieu pour la projection d‟une
autre pièce de Kris Niklison Ŕ Masculin / Féminin Ŕ
suivie d‟un débat avec la comédienne 15. Nous nous
promîmes de ne pas rater cette manifestation, même
s‟il fallait renoncer à quelques conférences du Palais
de l‟Unesco, Ŕ la culture passe avant la science !
le Pr Gutton maniait les explosifs, et plus le temps
grondait et la pluie crépitait au-dessus de nos têtes.
Ce fut là sans conteste l‟intervention la plus « vivante », celle qui suscita le plus de concernement,
parce que le Pr Gutton Ŕ sur le conseil du Pr Houbballah Ŕ laissa de côté ses papiers pour intervenir
directement en style familier 16.
Le débat qui suivit ce groupe d‟interventions se
centra essentiellement sur la conférence du Pr Gutton. Mais il y eut ensuite une autre surprise de taille.
À l‟occasion d‟une question du public, le Pr Hussein
Abdel Kader (d‟Égypte) brossa un tableau complet
de la pénétration de la psychanalyse en Égypte grâce
au Dr Ziwar, à Mahmoud Sami-Ali et à Moustapha
Safouan. En dix minutes (ou quinze ?) toute la saga
défila devant nous, où l‟anecdote ne le cédait pas à la
précision chronologique. C‟était stupéfiant. Le ton
était absolument celui du Râwy (le conteur populaire).
L‟orateur semblait tout improviser et usait de cette
langue arabe mélodique qui est l‟apanage des Égyptiens. Il nous émerveilla.
À la pause-café, le Pr Gutton fut accaparé par
notre groupe. Il avait fait allusion au cours de son
intervention à un petit chef-d‟œuvre du XVIIIe siècle,
Point de Lendemain de Vivant Denon, afin de mieux
nous faire comprendre la nature essentiellement discontinue des processus d‟adolescence. Le Dr Azar le
relança là-dessus, et nous prîmes plaisir à l‟entendre
nous raconter sur les gradins de la salle l‟intrigue de
l‟œuvre et sa portée psychologique.
Après la pause-café, le Pr Christine Nassar (de
notre département) prit la parole à son tour et lut un
travail très fouillé sur « Crise d’identité et crise d’identification chez l’adolescent ». Un exposé si fouillé qu‟il
méritera sans doute d‟être lu et relu lorsque les Actes
du Congrès seront publiés.
La plupart d‟entre nous se réfugièrent alors à la
cafétéria ou dans un salon, car nous n‟étions plus en
mesure de rien absorber. À la pause-déjeuner, nous
formâmes un convoi et nous nous dirigeâmes vers le
restaurant « Georges Farah » d‟Achrafieh en compagnie
du Pr Gutton et du Dr Lesourd. Nous avions jeté
Le lendemain, les conférences reprirent au Palais
de l‟Unesco et s‟animèrent à mesure que le temps se
faisait plus menaçant. Un sociologue Libanais et un
psycho-sociologue Égyptien prirent d‟abord la parole,
relayés bientôt par le Pr Élie Karam. Celui-ci créa la
surprise. Il fit un exposé chiffré et commenté sur la
consommation des substances toxiques par la jeunesse libanaise, sans prononcer un seul mot moralisateur. C‟était de l‟inédit. Le public attendait au
moins un froncement de sourcils désapprobateur envers nos compatriotes addictés. Il l‟attendit en vain.
Le Pr Élie Karam, fort de sa science, fort de sa compétence partout reconnue, fort de son expérience
unique au Liban, parla en médecin tout simplement.
Nous l‟applaudîmes très fort.
Le ciel éclata finalement en récriminations durant l‟intervention improvisée du Pr Gutton. Et, plus
La transcription de cette séance a été insérée dans le
précédent cahier hors-série de ’Ashtaroût, n° 3, septembre
2000, pp. 6-12.
15 On en trouvera de larges échos dans le précédent cahier
hors-série de ’Ashtaroût, n° 3, septembre 2000, pp. 129s.
14
On trouvera ci-après la transcription de l‟intervention
improvisée du Pr Gutton ainsi que celle du débat qui la
suivit, pp. 145-151.
16
137
notre dévolu sur ce restaurant pour honorer nos invités avec de la bonne cuisine libanaise. On rivalisa de
soins pour leur expliquer la carte, et des bocks de
bière à réfrigération spéciale défilèrent généreusement. Le Pr Gutton fut intéressé de connaître le rôle
du coussin dans la cuisson du pain au four traditionnel dit « Le Sage » ! Un coup d‟œil jeté à la
dérobée aux cuisines fit l‟affaire. L‟ambiance était
plus que conviviale, Ŕ euphorique. Le débat scientifique a aussi eu ses droits. Le Dr Lesourd, non moins
sensible aux nourritures intellectuelles qu‟aux nourritures terrestres, se trouva au centre d‟un groupe d‟invétérés babillards, perchés sur des dos de chaises et
des tables, qui ne lui laissèrent aucun répit. Et il n‟en
paraissait nullement incommodé !
L‟heure tournait. Bientôt il fallut regagner le Palais de l‟Unesco à toute vitesse pour l‟intervention du
Pr Rassial, que le Pr Gutton et le Dr Lesourd souhaitaient ne pas rater, et qui avait pour thème : « L’adolescence comme état limite ». Nous arrivâmes très légèrement en retard. Comment parvenir à se concentrer
dans un pareil remue-ménage ? Et le Pr Rassial ne se
soucia pas un instant de ménager nos méninges. Il
nous balança du lacanisme à en veux-tu en voilà, Ŕ
mais nous n‟en réclamions pas ! Il fit si bien qu‟il finit
par incommoder son voisin. Ce voisin n‟était autre
que le maître incontesté de la psychologie au Liban, Ŕ
le Pr Mounir Chamoun. Quand ce fut son tour de
parole, il ne mâcha pas ses mots. Il y a assurément de
l‟impolitesse à jargonner lorsqu‟on s‟exprime en
public. La parole vive en sort tout ensanglantée comme si elle avait été peignée avec une herse. Le Pr Chamoun nous vengea du « lacacanisme », et enchaîna
sur une communication passionnante, largement
improvisée à partir d‟un simple canevas, selon sa
coutume 17. Après s‟en être pris au jargon lacanien, il
s‟en prit à l‟image morose de la condition humaine
véhiculée par certains psychanalystes. Iconoclaste
jusqu‟au bout, il s‟en prit encore au point de vue
revendiqué au cours de la matinée même par le Pr
Gutton, suivant quoi les processus d‟adolescence
seraient discontinus. Il affirma le contraire : que les
processus d‟adolescence ne sont pas en solution de
continuité avec l‟enfance. Il mania ensuite le paradoxe en démontrant les bienfaits de la haine, et plus
particulièrement de la haine de soi... Et tout cela débité sur le ton de la confidence. Il nous tint en haleine jusqu‟au dernier mot.
D‟autres interventions séminales devaient suivre,
en particulier l‟intervention très attendue du Dr
Gisèle Kazour (de notre département) sur les troubles identitaires chez les adolescents homosexuels,
thème qu‟elle travaille depuis de longues années. Mais
pour rien au monde nous n‟allions rater notre rendezvous avec Kris Niklison au Théâtre de Beyrouth.
Fort heureusement, nous avons pu être de retour au
Palais de l‟Unesco juste à temps pour la clôture des
travaux du Congrès. C‟était M. Moustapha Safouan
qui en était chargé. Il passa en revue une à une les
communications, distribuant « éloge » et « blâme » au
fur et à mesure.
Parallèlement au Congrès, il est bon de signaler
trois autres rendez-vous studieux :
Ŕ Une conférence-débat de M. Moustapha Safouan à
l‟Université Libanaise, Branche 1
Ŕ Une conférence-débat du Pr Rassial à l‟Université
Libanaise, Branche 2
Ŕ Une soirée mi-studieuse mi-décontractée avec le Pr
Gutton au Pinacle de Beyrouth
Nous en parlerons une autre fois.
MaG-Ed
►►►
On trouvera aux pages suivantes
des prises de vue du Congrès, dans le hall d‟entrée,
dans la grande salle des conférences et à la cafétéria
du Palais de l‟Unesco.
On trouvera la transcription du début de l‟intervention
du Pr Chamoun ci-après pp. 155-157.
17
138
Le hall d’entrée du Palais de l’Unesco
Le Pr Philippe Gutton & le Dr Amine Azar entourés de : Élias Abi-Aad, Claudia Ajaimi, Antoine Azar,
Joe Bou-Abssi, Eddy Chouéri, Souhad Felfel, Roula Hachem Moussallem, Randa Hoayek,
Micheline Kfoury, Nina Lahoud & Randa Rizk
2 Photos Ŕ Références n° 29 (haut) et 31 (en bas)
139
À la cafétéria du Palais de l’Unesco (en haut) : Les Prs Gutton & Chamoun entourés de Rima Bejjani,
Eddy Chouéri, Joe Bou-Abssi, Élias Abi-Aad, Marie Ghoussoub, Amale Houros, Randa Rizk & Micheline Kfoury
Sur les gradins de la salle de conférences (en bas) : Le Pr Gutton raconte l’intrigue de “Point de lendemain”
2 Photos Ŕ Références n° 35 (en haut) et 24A (en bas)
140
Vue perspective de l’aile gauche de la grande salle de conférences du Palais de l’Unesco
Joe Bou-Abssi, Eddy Chouéri, le Dr Azar, Randa Rizk, Nina Lahoud, Antoine Azar, Pascale Mrad,
Élias Abi-Aad, Claudia Ajaimi, Michel Tani, Tamar Harboyan, Nisrine Kanj, Marie Ghoussoub, Rima Bejjani,
Souhad Felfel, Rabih Sawma & Micheline Kfoury
2 Photos Ŕ Références n° 17 (en haut) et 16 (en bas)
141
En haut : Le Pr Moustapha Hijazi prend place
En bas : M le P Christine Nassar & le Dr Azar, entourés de Nina Lahoud, Eddy Chouéri,
Rima Bejjani, Randa Rizk, Carole Merheb, Nathalie Daou & Randa Hoayek
me
r
2 Photos Ŕ Références : 12 (en haut) et 28A (en bas)
142
Le Pr Adnan Houbballah et M. Moustapha Safouan
entourés de Michel Samaha, Eddy Chouéri, Élias Abi-Aad & Joe Bou-Abssi
2 Photos Ŕ Références n° E (en haut), et 30A (en bas)
143
Séance de Signatures
Azar & Gutton Ŕ Photos références n° 27 (en haut) et 28 (en bas)
144
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬


e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Pr Philippe Gutton
Les adolescents & l’objet de l’addiction
Ŕ conférence improvisée & débat Ŕ
Beyrouth, Palais de l‟UNESCO Ŕ Dimanche 9 avril 2000
I.
Transcription de la conférence : Pauline Balaa.
Transcription du débat : Paola Samaha.
Rewriting : Amine Azar, Pauline Balaa, Souhad Felfel,
Randa Hoayek & Paola Samaha.
Conférence improvisée
1
Philippe Gutton est professeur de psychopathologie à
l‟Université de Provence, après avoir dirigé l‟Unité de
recherche sur l‟adolescence de l‟Université Denis-Diderot
(Paris VII). Il est psychiatre, psychanalyste, fondateur et
directeur de la revue semestrielle Adolescence, qui paraît
depuis 1983.
Classe d’âge,
miroir, passage
Je vous remercie d‟être là et je vous remercie du
privilège d‟avoir prolongé mon temps de parole de
10mn à 30mn. Le Pr Houbballah m‟a conseillé, pour
l‟intervention que je vais faire, d‟insister plutôt sur un
commentaire de ce que j‟ai entendu et de ce qui a été
dit à la fois hier et aujourd‟hui. Un commentaire que
je vais développer de mon point de vue de psychanalyste d‟adolescents.
Je crois que le commentaire principal que je vais
approfondir, et dont le problème de l‟addiction pourra apparaître comme un exemple, consistera à dire
que l‟ensemble des interventions que nous avons entendues, et qui sont toutes intéressantes, porte sur
l‟adolescent et ne porte pas sur les processus d‟adolescence. C‟est là le point important que je voudrais
commencer par souligner.
Nous avons étudié Ŕ tant au champ de la violence et maintenant au champ de l‟addiction Ŕ nous
avons étudié l‟adolescent tel qu‟il se présente au plan
essentiellement sociologique comme une classe d‟âge.
Et de fait, l‟adolescence est de plus en plus aujourd‟hui dans notre société moderne comme une classe
d‟âge. Et l‟adolescence se prête donc aujourd‟hui
d‟une certaine façon plus que dans le passé à pouvoir
être étudiée en tant que telle. Lorsque je dis une
classe d‟âge, j‟entends qu‟il s‟agit d‟une entité aussi
Le Pr Gutton a donné son aval pour l‟insertion de cette
transcription sans modification.

1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
I. Ŕ Conférence improvisée
Classe d‟âge, miroir, passage
Un processus révolutionnaire
Étayage, aliénation, addiction
Changement de régime pulsionnel
Résistances & obstructions institutionnelles
Entraves aux processus d‟adolescence
Extériorisation, psychodrame, intériorisation
L‟addiction comme étayage & comme blocage
Traitement
II. Ŕ Réponse aux questions
Discontinuité & rupture de développement
De la dynamite dans la question scolaire
L‟inconnu, le sentiment d‟étrangeté
La demande de référence
145
forte que la notion de “classe” connue depuis plus
d‟un siècle, Ŕ avec son originalité, ses jeux d‟imitations, ses envies... Et également ce système de projection considérable dont l‟adolescence Ŕ plus particulièrement que tout autre âge Ŕ est l‟objet. L‟âge
d‟adolescence est électivement le lieu de projection
des problèmes de notre civilisation. Tout ce que nous
allons donc décrire en première lecture concernant
l‟adolescence, ça va peut-être être entendu comme le
miroir de ce que la société contemporaine nous donne. Ne pensons pas que les adolescents sont profondément différents de nous dans cette optique, n‟estce pas. Ils sont comme nous puisque, justement, ils
sont le miroir que nous recherchons chez eux, le
miroir de ce que nous sommes au plan social 18.
Dans cette optique également, l‟adolescence
nous apparaît comme un lieu de passage, un temps
de passage ou d‟initiation. On pourrait dire que c‟est
un passage entre l‟enfance et l‟adultité. C‟est un point
également très intéressant qui est tout à fait sociologique, ou socio-politique. Cela est très intéressant, car
cela revient à dire que l‟adolescent est celui qui
s‟avance vers la citoyenneté. Thème passionnant. On
peut aussi dire, on peut aussi rechercher sous l‟angle
statistique, que l‟adolescence serait l‟âge où le sujet
s‟engage dans des addictions. L‟engagement, autre
thème passionnant. Vous allez entendre tout à l‟heure
ce qu‟en tant que psychanalyste je pourrais dire làdessus d‟un autre point de vue.
Un mot encore sur l‟intérêt de cette orientation
sociologique de la recherche. Je pense que du point
de vue de la psychopathologie quotidienne l‟examen
statistique de l‟évolution de l‟adolescence aujourd‟hui
est tout à fait forte. Tout à l‟heure le Dr Elie Karam a
projeté derrière nous des tableaux statistiques relatifs
à la population libanaise qui sont fort intéressants et
qui présentent des résultats parallèles aux enquêtes
menées en France par l‟INSERM. Néanmoins, j‟aurais aimé pour ma part voir figurer sur ces tableaux
d‟autres tranches d‟âge. Je pense qu‟actuellement la
tranche d‟âge statistique la plus intéressante concer-
nant l‟adolescence serait plutôt celle des 12-14 ans...
12-16 ans... 12-14 ans. C‟est là vraiment la période
qui, aujourd‟hui, nous semble la plus en mouvement
dans le champ de l‟adolescence.
2
Un processus
révolutionnaire
L‟ensemble des travaux concernant l‟âge d‟adolescence passionne le clinicien, mais je pense aussi
que ces travaux Ŕ voilà la deuxième partie de mon
raisonnement Ŕ constituent un obstacle quant à examiner l‟évolution de chaque adolescent. Je veux dire
plus précisément que ces travaux constituent un
obstacle pour l‟étude des processus d‟adolescence qui
ont leur siège chez l‟adolescent. Nous entendons par
processus d‟adolescence des processus spécifiques
qui débutent à la puberté, qui sont donc résolument,
et par leur définition même, révolutionnaires. Processus de changement au moins, processus de métamorphose peut-être, qui font que le sujet entre à la
puberté dans un âge qui n‟a rien à voir Ŕ j‟insiste sur
cette nouveauté Ŕ qui n‟a rien à voir avec ce qu‟il était
enfant.
Voilà ce qui nous intéresse, voilà notre angle de
vue : c‟est cette entrée en révolution au moment de la
puberté. Ce sont ces remaniements psychiques
pubertaires qui constituaient déjà le propos de Freud
en 1905 dans son 3ème Traité sur la théorie sexuelle. Ŕ
Chapitre intitulé d‟ailleurs : « Les métamorphoses de la
puberté ». Là, Freud a présenté quelques intuitions
concernant l‟adolescence, qu‟il n‟a malheureusement
pas développées par la suite. Mais ce sont des intuitions tout à fait remarquables, un siècle ou presque
avant ce Congrès.
3
Étayage,
aliénation, addiction
Voilà donc notre point de vue. Ce que l‟adolescent a d‟abord à travailler c‟est ce changement. Il y
a à l‟adolescence un changement, le changement provoqué par la puberté. Ce changement oblige l‟adolescent à développer ce que nous appelons les processus d‟adolescence. L‟adolescent va devoir exploi-
[On consultera sur cette question l‟ouvrage publié sous
la direction de Joyce Aïn : Adolescences, « miroir des âges de la
vie », Ramonville-Saint-Agne, éd. Érès, 1995, in-8°, 200p.]
(NdlR)
18
146
ter, élaborer, perlaborer… J‟hésite sur le choix des
termes. D‟ailleurs, nous ne sommes pas là pour discuter sur les termes. Mais disons donc que ce qui
intéresse le psychanalyste c‟est ce travail psychique
d‟adolescence par lequel chaque adolescent va devoir
négocier la nouveauté qui le contraint de vivre à partir de la puberté.
Et c‟est là qu‟il va rencontrer toute une série de
phénomènes culturels, de phénomènes sociaux, qui
vont devoir être repris par lui de toute façon. Ils
devront être repris à la fois Ŕ je dis bien à la fois Ŕ
comme un étayage constant et en même temps
comme une aliénation permanente. Étayage, aliénation par l‟adulte ! L‟adultité apparaît pour l‟adolescent
à la fois comme ce sur quoi il s‟appuie, mais elle est
en même temps perçue comme un modèle persécutoire, anti-social, ou manichéen.
Ce travail psychique que tout adolescent doit
faire, Ŕ comment le fait-il ? J‟anticipe un petit peu sur
ce que je vais dire tout à l‟heure : va-t-il le faire à
l‟aide d‟un produit ? Là nous entrons dans la question
de l‟addiction. A-t-il besoin, pour négocier son adolescence, pour « faire » son adolescence aujourd‟hui,
a-t-il besoin d‟un produit ? Il est devant deux voies :
va-t-il se transformer lui-même ou bien va-t-il faire
usage d‟un produit afin de faciliter son évolution ? Je
ne suis pas porté à regarder du côté de la toxicomanie, je ne pense pas que la toxicomanie soit intéressante pour l‟adolescent. Mais je pense que l‟adolescent passe par quelque chose que je ne nommerai
même pas des conduites d‟addiction, mais plutôt des
processus d‟addiction, sachant que ces processus
d‟addiction vont éventuellement se déployer beaucoup plus tard vers des conduites d‟addiction, c‟est-àdire vers la toxicomanie.
fin. Cela peut durer toute l‟existence. On peut éventuellement très bien la négocier et avoir quand même
quelques rechutes au cours de la vie.
Un mot sur cette métamorphose. C‟est une métamorphose pulsionnelle, je le souligne : pulsionnelle.
Cette sexualité génitale qui fait irruption à l‟adolescence, rien ne permettait pour l‟enfant de la prévoir, d‟en prévoir la survenue. L‟enfance ne prépare
pas l‟adolescence. Je dirais même tout le contraire.
L‟enfance Ŕ tout dans l‟enfance Ŕ empêcherait plutôt
le développement des remaniements pubertaires.
Donc là, à la puberté, l‟enfant arrive au stade
pubertaire, autrement dit au stade génital. Je pense
que c‟est là le seuil : le stade génital. Donc, cette
révolution est d‟abord une révolution de la source et
d‟abord d‟ordre pulsionnel. C‟est un changement de
régime pulsionnel où l‟on passe par un saut brusque,
de la sexualité infantile à la sexualité génitale.
5
Résistances &
obstructions institutionnelles
Il se peut bien sûr qu‟on puisse rendre compte
de cette situation par l‟après-coup, etc. Ŕ Bien entendu ! Mais nous préférons insister sur ce côté d‟impossible négociation entre ces deux sexualités. Au fond,
c‟est sans doute pour cela que les questions de l‟adolescence n‟ont pas été un souci de Freud. Car, pour
Freud, tout est engagé du côté de la sexualité infantile, si bien qu‟il ne s‟est plus intéressé à la sexualité
génitale, laquelle survient en opposition.
Il y a dans la réflexion psychanalytique sur l‟adolescence un petit côté anti-freudien, Ŕ je le dis par
provocation ! C‟est cela qui a fait qu‟en matière de
psychanalyse de l‟adolescence, les recherches ont été
un peu retardées. Il y a même eu là-dessus une certaine opposition des sociétés psychanalytiques à l‟endroit des recherches nouvelles récentes.
Je pense même qu‟il est intéressant de le noter à
propos de la dynamique de ce Congrès. Il y a eu
beaucoup d‟apports sociologiques passionnants. Mais
l‟apport psychanalytique est demeuré sur un plan plutôt général. Au fond, nous n‟avons pas encore beaucoup entendu de la part des conférenciers émettre
4
Changement
de régime pulsionnel
Je reviens sur cette révolution pubertaire, ce
remaniement, cette métamorphose pubertaire que
l‟adolescent va devoir mettre beaucoup de temps à
élaborer et à négocier. Et quand je dis beaucoup de
temps, je veux dire par là que l‟adolescence n‟a pas de
147
cette idée que l‟arrivée de la sexualité pubertaire était
véritablement « métamorphose ». D‟une certaine façon,
dans ce Congrès même, il y a une sorte de tendance à
la fermeture Ŕ à la négation Ŕ de ce côté révolutionnaire très difficile à admettre aujourd‟hui dans la recherche psychanalytique.
ment un processus d‟adolescence en cours, et le bloquent.
7
Extériorisation,
psychodrame, intériorisation
Il y a quelque chose chez l‟adolescent qui le
mène très fortement à cette soumission aux signifiants d‟extériorisation. Je pense qu‟un grand mécanisme d‟organisation du processus de l‟adolescence,
c‟est l‟extériorisation. C‟est l‟extériorisation des conflits. L‟adolescent, au lieu de se trouver angoissé par
ce qui est interne, projette ses conflits. Il les projette
non seulement, bien entendu, sur les figures parentales, mais il les projette également sur toutes les
normes culturelles qui lui sont offertes. L‟extériorisation des conflits, cette manière de traiter au dehors ce
qui est en dedans, est, je pense, un attribut très précieux des processus d‟adolescence.
C‟est pourquoi, par exemple, la cure des adolescents par le psychodrame constitue véritablement
une technique psychanalytique très intéressante, si
elle était toujours réalisable financièrement. Le travail
d‟adolescence Ŕ qui est un travail de construction
interne Ŕ se présente paradoxalement dans des constructions externes. L‟adolescent, au lieu de résoudre
son conflit interne, va chercher à être un bon élève.
Quel paradoxe et quelle aliénation ! Quel malentendu ! Le travail de l‟analyste va être d‟intégrer l‟adolescent dans son travail psychique, dans son engagement psychique. Il faudra faciliter l‟intériorisation.
On peut aussi utiliser d‟autres concepts très intéressants, par exemple, le travail du négatif (André
Green) ou le mécanisme de dégagement (Daniel Lagache). Mais on peut aussi utiliser peut-être des
termes plus parlants. Par exemple, le travail de signature de son engagement Ŕ c‟est un terme que je
trouve très intéressant Ŕ de co-signature avec les
parents, bien sûr.
6
Entraves aux
processus d’adolescence
[Le Pr Gutton évoque brièvement le cas de deux
jeunes miliciens présentés par le Pr Houbballah. Et il
poursuit ainsi :] La question que je me pose est celleci : est-ce que le statut d‟enfant-soldat, d‟adolescentsoldat, de milicien, permet le développement des
processus d‟adolescence ? Autrement dit, est-ce que
ces deux miliciens « faisaient » leur adolescence ?
C‟étaient d‟abord des miliciens, et je pense qu‟ils
étaient dans une situation d‟adolescence impossible,
non pas interminable, mais impossible. Je dirais pour
ma part que ce n‟est que lorsqu‟ils seront sortis de
cette situation de soldats qu‟ils pourraient alors s‟engager un petit peu peut-être dans le processus d‟adolescence. C‟est également ce qu‟on remarque chez les
jeunes toxicomanes, par exemple. Ils ne font leur
adolescence qu‟après, dans la mesure où ils se seront
dégagés de leur organisation, de leur soumission à la
drogue. De mon point de vue, dans les deux cas
évoqués hier matin, le signifiant soldat vient véritablement forclore le signifiant adolescence.
Mais je crois qu‟il est tout aussi intéressant
d‟évoquer des cas plus généraux. Je crois qu‟il y a une
antinomie absolue entre le statut d‟élève et le statut
d‟adolescent. C‟est énorme évidemment de dire cela
quand on se trouve dans un milieu scolaire. Mais je
pense qu‟il y a une antinomie formidable entre l‟élève
qui doit se soumettre au pédagogue, d‟une part, et,
d‟autre part, le travail de l‟adolescence qui est de ne
pas se soumettre, mais au contraire de « monter » son
adolescence, n‟est-ce pas, de la porter, de l‟élever. En
somme, de la construire comme on élève un immeuble. Ce travail de construction est antinomique
avec bien des statuts qui sont donnés de fait à l‟adolescent : statut de citoyen, d‟élève, de délinquant, de
toxicomane, etc. Enfin, tous ces signifiants qui sont
forcément des appellations qui entravent tout simple-
8
L’addiction comme étayage
& comme blocage
J‟en ai terminé avec les commentaires. J‟aurais
voulu maintenant développer cette question des addictions si j‟avais plus de temps. Je dirais qu‟il y a
deux questions de fond qu‟il faudrait travailler en ce
148
qui concerne l‟engagement d‟adolescents dans des
processus d‟addiction.
D‟abord, je vous fais remarquer que, de toute
façon, nous sommes tous plus ou moins des addictés,
l‟adolescent comme les autres. L‟intérêt de ce terme
d‟addiction est de nous porter à étudier une structure
addictive ou une conduite addictive. Nous avons tous
nos petites addictions. C‟est justement ce qui nous a
permis dans la recherche de rapprocher les addictions
aux drogues avec les addictions aux aliments, les
addictions au jeu, et Ŕ pourquoi pas Ŕ les addictions
au travail. Toujours est-il que je pose alors cette question : dans quelle mesure, dans cette extériorisation
fondamentale de l‟adolescent, tel ou tel produit, telle
ou telle conduite, vont devoir être strictement nécessaires. Comme je le disais, il y a donc deux voies pour
la recherche, soit que l‟on réfléchisse à la conduite
addictive, ou bien au choix du produit, à l‟importance
du produit. Par exemple, le choix du produit va venir
étayer le processus d‟adolescence. Vous entendrez
énoncer quelque chose comme : « Quand je fume, je
travaille mieux à l’école ». Ou bien : « Quand je fume, je me
sens bien ». Ou bien : « Quand je fume, etc. ». Voilà des
phrases typiques d‟un adolescent qui fait appel à tel
ou tel produit comme thérapeutique. La cigarette devient un produit thérapeutique. Mais, d‟une certaine
façon, le boulimique va dire la même chose de l‟aliment. Ŕ C‟est là la première version de la clinique.
La deuxième version de la clinique est tout à fait
autre chose. L‟importance de l‟extériorisation, l‟importance de la conduite addictive est telle que l‟adolescence ne peut pas avoir lieu. Les processus d‟adolescence sont bloqués. La conduite qui projette l‟adolescent vers l‟extérieur, et plus précisément vers
l‟usage de plus en plus intense d‟un produit (en fait,
les adolescents sont rarement des usagers d‟un produit, ils sont presque toujours des usagers de produits
au pluriel), eh bien, cet usage de plus en plus intense
prend une telle importance pour le sujet que l‟élaboration adolescente ne se produit pas. C‟est le comportement addictif qui vient à sa place. Dans le
premier cas, dans ce que j‟ai appelé la première version de la clinique, le produit vient étayer le travail de
l‟adolescence. Dans le deuxième cas, la conduite
addictive vient tout à fait en opposition contrarier et
bloquer l‟élaboration de l‟adolescence.
9
Traitement
Bien entendu, dans le premier cas notre problème est simple, il nous suffit de quelques séances de
psychothérapie pour y faire face. Dans le deuxième
cas, l‟affaire est beaucoup plus complexe, et je dirais
même qu‟il est impossible qu‟un analyste seul puisse
traiter un engagement qui serait privé du travail
d‟adolescence, autrement dit de traiter un adolescent
chez qui l‟addiction a pris la place de l‟adolescence.
Que faire ? On va devoir mettre en place ce que
nous appelons des traitements bi-focaux. Ce sont des
traitements dans lesquels un analyste engage une psychothérapie d‟une part, alors que, d‟autre part, un
autre thérapeute, un thérapeute de terrain, intervient
en même temps pour prendre en charge les problèmes de la vie quotidienne auxquels l‟adolescent aura
à faire face, ainsi que tous les autres avatars avec la
réalité. Lorsque l‟adolescent a en quelque sorte décollé de son travail psychique et qu‟il a décollé de la
réalité pubertaire, il est recommandé d‟engager une
psychothérapie où il faut être à plusieurs et non pas
seul 19.
II.
Réponse aux questions
10
Discontinuité &
rupture de développement
Question : [Demande d‟explication sur « adolescence
& rupture »]
Pr Philippe Gutton : Je ne pense pas que l‟on doive
concevoir le changement pubertaire en termes de
rupture. Je préfère parler de discontinuité. J‟ai parlé
également de dégagement, mais alors de dégagement
[ Le conférencier a consacré un ouvrage entier aux problèmes de la psychothérapie de l‟adolescent, qui était encore
sous presse au moment du Congrès. Cf. Philippe Gutton,
Psychothérapie et adolescence, Paris, PUF, « Le Fil Rouge »,
achevé d‟imprimer en juin 2000, in-8°, 288p. Sur les questions abordées à la fin de cette conférence, on consultera
plus particulièrement le chap. 4 de la IIème partie, « Les
dispositifs thérapeutiques », pp. 140-147. ] (NdlR)
19
149
dans un sens dialectique. Il y a une opposition dialectique entre la sexualité infantile et la sexualité pubertaire. Et on a une approche comme ça de cette
forme, de ce travail psychique que l‟adolescent doit
faire : il doit trouver des compromis entre son passé,
la continuité du temps, et la nouveauté pulsionnelle.
L‟adolescence en tant que recherche de compromis,
de contrat : voilà un abord tout à fait intéressant !
D‟ailleurs l‟âge de l‟adolescence est d‟une certaine façon le règne de la discontinuité. L‟adolescent
est excessif et en même temps versatile. Il brûle le
lendemain ce qu‟il a adoré aujourd‟hui. Et l‟emblème
de l‟adolescence pourrait être cette nouvelle du 18ème
siècle qui porte justement pour titre : Point de lendemain 20.
En revanche, quand je parle de rupture, n‟est-ce
pas, c‟est justement à propos des cas où le pubertaire,
les remaniements pubertaires, ont rompu avec l‟infantile. Alors, retenons là une chose qu‟on a dite tout
à l‟heure. Lorsqu‟il y a une rupture comme ça, elle est
toujours au détriment de la nouveauté, c‟est toujours
le côté conservateur qui triomphe, c‟est-à-dire la
sexualité infantile. C‟est toujours la position de la
sexualité infantile et la position narcissique qui vont
se trouver consolidées. Et, d‟une certaine façon, les
remaniements pubertaires vont se trouver effacés ou
quelquefois Ŕ ou plus encore Ŕ jetés au dehors,
extériorisés. Le corps va continuer ses changements
pubertaires, et la psyché ne suit pas le somatique.
Dans ces cas-là, alors là, je parlerais non pas de travail
du négatif, non pas de dialectique, mais d‟une sorte
de coupure qui se produit. Et je reprendrai un terme
que Moses Laufer a lancé depuis un certain temps,
qui est beaucoup utilisé en France, et qui est le terme
de « rupture de développement », de cassure de
développement. C‟est le moment où, d‟une certaine
façon, le pubertaire, le remaniement pubertaire, a été
« refusé ». Il faut que vous entendiez ce terme de
« refusé » comme un cheval « refuse » l‟obstacle, Ŕ
hein !
11
De la dynamite dans
la question scolaire
Dr Amine Azar : Savez-vous qu‟ici Ŕ au Liban Ŕ
vous êtes en train de mettre le feu aux poudres avec
ce que vous avez dit du statut de l‟écolier... ?
Pr Philippe Gutton (après un temps de réflexion) : Oui,
je veux bien être accusé de mettre un peu de dynamite dans la question de l‟école ! L‟école est une affaire énorme en France en ce moment. L‟école actuelle ne tient pas. Moins les Lycées que les Collèges 21.
C‟est cette période de 12-14 ans qui est de plus en
plus difficile, de plus en plus impossible pour les enseignants. Et je crois justement que l‟un des aspects Ŕ
bien sûr qu‟il y a des aspects institutionnels majeurs,
etc. Ŕ mais l‟un des aspects est le malentendu existant
entre le principal souci d‟un garçon ou d‟une fille de
12-13 ans Ŕ qui est de négocier sa puberté Ŕ et le
statut d‟élève.
Ce que je dis, n‟est-ce pas, d‟une certaine façon
n‟est pas nouveau. Ça a été toujours comme ça. Mais
je crois qu‟actuellement où la revendication subjective ou subjectale Ŕ pour le dire mieux Ŕ est très
forte, où dans l‟espèce de libéralisation sexuelle actuelle les adolescents, des petits adolescents plutôt (il y
a des adolescents à 10 ans maintenant n‟est-ce pas),
déjà s‟engagent. Eh bien, ces manifestations sont
beaucoup plus volontaires et c‟est une bonne affaire à
condition que les adultes assument de leur côté leur
rôle d‟accompagnement, n‟est-ce pas, et qu‟ils ne se
placent pas dans une position d‟incompréhension visà-vis de l‟adolescent.
C‟est pour ça que je ne mets de la dynamite que
pour inciter les enseignants véritablement à reprendre
une certaine partie, une partie de leur formation.
C‟est très difficile. Il est très difficile de reprendre sa
formation, de modifier les stéréotypes de son métier,
mais il est nécessaire de le faire dans tout travail
auprès des adolescents.
[ Vivant Denon (1777), Point de lendemain, édition procurée par Michel Delon, Paris, Gallimard, Folio-Classique
n°2739, 1995, in-12, 221p. ] (NdlR)
20
[ Le Lycée va jusqu‟en terminale ; le Collège, de la 6ème à
la 3ème. ] (NdlR)
21
150
général. Mais là, en ce moment où la puberté survient, ces valeurs ne sont plus pertinentes. Elles sont
obsolètes. Il faut à l‟adolescent, pour qu‟il fasse ce
travail d‟adolescence, il faut qu‟il trouve des valeurs
suffisamment pertinentes, et ces valeurs doivent être
nouvelles. Il n‟est pas dit que ces valeurs nouvelles
pour la période pubertaire soient pertinentes après.
Cet adolescent a besoin de valeurs originales, et je
crois que les enseignants devraient s‟en préoccuper.
Cet adolescent qui fait appel à une véritable identité
référentielle n‟est-ce pas, eh bien il va peut-être devenir un adolescent tout à fait ordinaire. Il va devenir
tout à fait comme ses parents et satisfaire des valeurs
parentales ordinaires. Mais là, pendant cette période
de négociation, cette période révolutionnaire, tout
bascule, il a besoin d‟une sorte d‟innovation référentielle. C‟est là le danger des idéologies, parce que
là Ŕ c‟est là où on pourrait peut-être utiliser le terme
de responsabilité Ŕ c‟est là où enfin l‟adulte va chercher à imposer la bonne valeur pour l‟autre. C‟est très
dangereux. C‟est là qu‟on peut réfléchir à cette fascination des adolescents pour toutes sortes d‟idéologies, et au rôle de l‟adulte qui pourrait profiter de
cette carence et insuffler à l‟adolescent des valeurs
qu‟il croit bonnes pour lui.
12
L’inconnu,
le sentiment d’étrangeté
Question : Comment expliquer la peur que certains
jeunes de 12-13 ans avouent éprouver au seuil de
l‟adolescence.
Pr Philippe Gutton : Je répondrai tout simplement
comme ça : pour l‟enfant, ce qui se passe des remaniements psychiques de la puberté c‟est de l‟inconnu.
Et je vais utiliser un autre terme plus évocateur sur le
plan psychanalytique : ce qui se passe à l‟adolescence
pour un enfant va apparaître comme étranger, Ŕ
étranger véritablement au sens freudien. Je pense que
le sentiment d‟étrangeté est un affect qui est très
sensible dans la prime adolescence. Ce qui est non
seulement étranger au sens de l‟inconnu, mais aussi
ce qui est étranger au sens où le retour du refoulé
vient comme ça devant. Tout ce que l‟adolescent vit
au-dedans, il va le voir comme ça dans le miroir, à sa
grande surprise. D‟une certaine façon, la peur, plutôt
que la peur, je dirai plutôt... que c‟est ça, le sentiment
d‟étrangeté : ni la peur, ni l‟angoisse Ŕ on a fait des
rapprochements avec l‟angoisse du huitième mois...
Je parlerai pour ma part du sentiment d‟étrangeté
comme de quelque chose d‟assez évocateur de l‟adolescence.
13
La demande de
référence
Question : N‟est-ce pas un constat d‟échec de nos
responsabilités que de normaliser la dépendance. Ne
faudrait-il pas plutôt responsabiliser nos jeunes pour
leur permettre de s‟épanouir ?
Pr Philippe Gutton (après un long silence) : Je suis un
peu arrêté par ces termes : qu‟est-ce que ça veut dire
« responsabiliser nos jeunes » ? Ce sont des termes que j‟ai
du mal au fond à comprendre. Dans un moment
d‟étrangeté, dans l‟étrangeté que constitue l‟adolescence, il y a pour l‟adolescent une formidable demande de référence. Comme je le disais tout à l‟heure, la
période pubertaire est une période révolutionnaire.
Ce qui veut dire d‟abord ceci : les valeurs qui jusqu‟alors étaient pertinentes ne le sont plus. Ça n‟est
pas que ces valeurs ne soient pas pertinentes en
►►►
Les deux pages suivantes, prises de vues
au restaurant « Georges Farah » d‟Achrafieh
Le Pr Philippe Gutton, le Dr Serge Lesourd
& le Dr Amine Azar, entourés par
Élias Abi-Aad, Joe Bou-Abssi, Claudia Ajaimi,
Antoine Azar, Sandra Azar, Rima Bejjani, Randa Nabbout,
Eddy Chouéri, Souhad Felfel, Marie Ghoussoub,
Katia Hayek, Nisrine Kanj, Yara Kassab,
Micheline Kfoury, Nina Lahoud,
Randa Rizk & Paola Samaha.
151
Au restaurant « Georges Farah » d’Achrafieh
Photo réf. n° 8 (en haut)
Photo réf. n° 2 (en bas)
152
Au restaurant « Georges Farah » d’Achrafieh
Photo réf. n° 7 (en haut)
Photo réf. n° 13 (en bas)
153
Grande salle des conférences du Palais de l’Unesco
En haut : Nina Lahoud, Joe Bou-Abssi, le Dr Amine Azar, Pascale Mrad, Marie Ghoussoub,
le Pr Mounir Chamoun, le Pr Roland Gori, Rabih Sawma & Antoine Azar
En bas : Le Pr et Mme Gori avec le Pr Chamoun
2 Photos Ŕ Réf. n° 20A (en haut) et 23 (en bas)
154
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Pr Mounir Chamoun
Une adolescence sans solution de continuité
Ŕ Réplique improvisée à l’intervention improvisée du P r Philippe Gutton Ŕ
tence humaine, que le freudisme avait contribué à
ternir. Nous allons parler aussi de la haine et je vais
en parler moi-même tout à l‟heure. Moi aussi je
crois à ce que mon ami Houbballah a dit hier : que
c‟est parce qu‟il y avait de la haine que le Christ est
venu sur terre. Il est venu pour transformer la
haine en amour. J‟ajoute quand même que si le
Christ est venu sur terre c‟est peut-être aussi pour y
placer un surcroît d‟amour. Il y a, à côté de la
haine, de l‟amour. Donc tout cela, si vous voulez,
en guise d‟introduction pour dire que la perspective qui peut être la nôtre ne doit pas laisser l‟impression que la catastrophe est généralisée et que
nous sommes Ŕ nous, les Libanais Ŕ un peuple
traumatisé. Malgré toutes ces années de guerre,
personnellement je crois que nous avons pas mal
donné la preuve que même si nous étions partiellement traumatisés, nous avons suffisamment bien
réagi, à la fois collectivement et individuellement.
NdlR : Nous donnons ci-dessous le début de la contribution du Pr Chamoun au 1er Congrès Internationnal de
Psychologie (Beyrouth, 9 avril 2000, Palais de l‟Unesco),
car on y trouve une réplique improvisée à l‟intervention du
Pr Gutton fournie par ailleurs. Nous en donnons juste
assez pour aiguiser votre curiosité afin de vous procurer
les Actes de ce Congrès, actuellement sous presse. La
contribution du Pr Chamoun se présentait sous le titre :
« Revendication juvénile & innovation sociale ». Le titre attribué à
l‟extrait choisi est dû à la Rédaction. Le Pr Chamoun nous
a fait la faveur de contrôler la transcription faite par nos
soins à partir d‟un enregistrement de fortune, et qui a démarré avec un léger retard. Les premiers mots manquent.
Le conférencier avait commencé par exprimer son ras-lebol vis-à-vis de la logomachie lacanienne utilisée par quelques intervenants. Puis il s‟est insurgé contre l‟image morose de la condition humaine véhiculée par certains psychanalystes. On découvrira la suite ci-dessous.
Le Pr Mounir Chamoun, psychanalyste SPP, est ViceRecteur de l‟Université Saint-Joseph de Beyrouth. Son
e-mail est le suivant :
mchamoun@inco.com.lb
J‟ai tenu à donner à mon intervention un titre
résolument non-psychanalytique : « Revendication juvénile & innovation sociale ». On peut se demander
quelle place peut avoir ce titre dans une table ronde
comme celle-ci, consacrée aux troubles psychologiques à l‟adolescence. Je crois que la revendication Ŕ
dont je vais parler tout de suite Ŕ implique justement quelque chose de l‟ordre du trouble et je
prends comme titre quelque chose qui initie un
mouvement.
RaN, PaS, Aa

......dans cette position. Je citerai un autre auteur bien connu par la pertinence de ses écrits :
Tzvetan Todorov. Dans l‟un de ses derniers
ouvrages Ŕ La Vie commune justement Ŕ il s‟insurge
un peu contre une certaine psychanalyse qui a donné de l‟homme quelques images noires. Et, dans un
chapitre intitulé : « Être, vivre et exister », il insiste
beaucoup sur le côté clarté, lumière, dans l‟exis-
Dans un ouvrage collectif sur La Crise d’adolescence, publié en 1986 aux éditions Denoël, Octave
Mannoni avait écrit un chapitre. Il y disait que
« l’adolescence est un état pathologique normal ». Malgré le
155
caractère paradoxal de cette affirmation, Mannoni
voulait montrer que, si l‟adolescent passe par moments par des démesures 22, par des excès, si toute
son entreprise était de découvrir ses propres limites, ce n‟est après tout qu‟un processus continu de
croissance. Et je crois que cette idée de rupture
dont on a parlé tout à l‟heure 23, qui a été initiée
par Moses Laufer 24, est une idée qui n‟a pas vraiment de fondement. Je ne pense pas qu‟on puisse
parler de rupture en ce qui concerne les processus
psychologiques. On peut parler de remaniements,
de réorganisations. On peut parler de remodelage.
Mais il n‟y a pas vraiment de rupture. J‟ai bien aimé
le mot du Pr Rassial qui parlait de panne qui
survient. C‟est une panne provisoire. S‟il y a panne,
c‟est provisoire. S‟il y a une coupure, c‟est provisoire. Coupure n‟est pas rupture. Il y a quelque
chose qui reste, sous l‟apparence du discontinu, qui
reste continu. Et comme je le disais également
dans une réponse à une question posée ce matin,
on ne peut pas parler d‟aucune sorte de retourner à
l‟infantile. Si l‟infantile n‟est pas là, s‟il n‟est pas
constamment là avec des réapparitions nouvelles,
rien ne peut se passer. Il n‟y a pas d‟analyse, il n‟y a
pas de processus psychanalytique possible sans
infantile. Et si, comme l‟a dit le Pr Gutton ce
matin, à un moment donné, dans les propos des
adolescents, il y a une réapparition, une résurgence,
une réactivation de l‟Œdipe, Ŕ c‟est parce que
justement l‟Œdipe est toujours là. Il va réapparaître
autrement, il va faire passer l‟adolescent Ŕ comme
on le disait tout à l‟heure Ŕ du fantasmatique au
possible. C‟est vrai que l‟adolescent peut éventuellement avoir commis l‟inceste. Il peut avoir tué.
La petite fille peut avoir couché avec son père, elle
en a les moyens physiques etc. Mais, justement, si
cela réapparaît sous cette forme, c‟est parce que
c‟était conservé probablement en latence, et ça
s‟est converti ainsi. J‟aime beaucoup ce que Raymond Cahn dit à ce propos. Il parle de l‟adolescence en tant qu‟aventure de la subjectivation.
C‟est une aventure avec ses risques, avec ses aléas,
avec ses contingences. C‟est donc véritablement
une aventure, et cette aventure est continue.
Il y a ensuite quelque chose que je voulais dire
dès le point de départ, c‟est que l‟entrée en adolescence peut avoir un effet de sidération. Si, par
exemple, le pubère découvre que son propre père
ne l‟aime pas, il y a un instant ponctuel où il y a
sidération. Il peut passer effectivement par un moment d‟étrangeté. Mais ce n‟est qu‟un moment ! Ŕ
Il y a ensuite plusieurs années durant lesquelles cet
adolescent va en quelque sorte négocier avec luimême, s‟adapter. Il va quand même faire quelque
chose de cette poussée qui est en lui et construire
une subjectivité. Exactement comme un analysant.
C‟est l‟exemple de quelqu‟un qui, au moment où
on lui dit qu‟il a un cancer, il est effectivement
choqué, sidéré. Mais ensuite, il fait avec. Et s‟il fait
avec, c‟est parce que justement les puissances fondamentales qui sont là Ŕ notamment Eros plus
puissant que Thanatos Ŕ continuent à le faire exister encore. On a parlé également de révolution, et
il est vrai que l‟adolescence peut apparaître comme
un moment révolutionnaire. Mais depuis longtemps beaucoup d‟auteurs avaient déjà parlé d‟un
double mouvement possible à l‟adolescence : un
mouvement évolutionnaire, c‟est-à-dire qui se ferait
moyennant quelques crises mineures mais sans
crise majeure, et un mouvement révolutionnaire
lequel remettrait effectivement en cause les acquis
fondamentaux.
Je vais parler maintenant de la revendication
juvénile. Je crois qu‟il faut la faire partir du corps
comme on l‟a dit ce matin. Elle s‟origine dans le
corps, elle s‟origine par le corps. Et on pourrait
dire ici pour paraphraser un peu la parole Biblique,
on pourrait dire qu‟au commencement de l‟adolescence était la chair. Cette chair renouvelée n‟est pas
nouvelle, c‟est une réappropriation, c‟est la décou-
[ On pense à la Hubris des anciens Grecs.] (NdlR)
[ Allusion à l‟intervention du Pr Gutton.] (NdlR)
24 [ Moses Laufer & M. Eglé Laufer (1984), Adolescence et
rupture du développement, une perspective psychanalytique, Paris,
PUF, «Le Fil Rouge», 1989, in-8°, 255p. ] (NdlR)
22
23
156
verte d‟un corps désirant, re-sexualisé à ce qu‟il
était déjà. Et, à partir de là, tout va se mettre en
place, c‟est-à-dire qu‟il va s‟introduire dans ce que
j‟appelle une stratégie assassine. C‟est-à-dire qu‟il
va constamment se placer dans un mouvement
oscillant entre le narcissique et l‟objectal, dans une
position dans laquelle il veut exister. Et il ne peut
exister que par rapport aux autres, par rapport à
l‟Autre, et peut-être aussi dans le meurtre symbolique de l‟Autre. Hier, par exemple, à la fin de
son intervention, Adnan Houbballah résumait sa
conception de la violence fondamentale avec l‟expression : « C’est lui ou moi ». Quand on se dit « c’est
lui ou moi », on se place en fait dans une position
dans laquelle on fera absolument tout pour exister.
Et, pour exister, le premier mouvement de la revendication c‟est justement quelque chose qui
apparaît comme une haine de soi-même.
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com
’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
V. – R
ème
ENCONTRES DU 3
TYPE
(pp. 157-168)
Ŕ Le Pr Philippe Gutton
au Pinale de Beyrouth (p. 158)
Ŕ Éphémérides de l‟An 2000 (p. 159)
L‟apparition de la haine de soi est fondamentale chez l‟adolescent. Cette haine va prendre deux
formes : (1) une haine de l‟infantile en soi, Ŕ ce
qu‟il ne peut plus accepter en tant qu‟adulte est
toujours là Ŕ ; et (2) une haine de l‟infantile dans
lequel veut le replacer l‟adulte. Donc une double
haine de soi. Mais la haine est féconde, la haine est
séparatrice. C‟est la haine qui opère la défusion,
c‟est la haine qui fabrique l‟objet. Et, par conséquent, en entrant dans ce circuit de la haine, l‟adolescent va se poser. Mais justement, il y a en lui des
relents de culpabilité qui font que cette haine va lui
apparaître par moments comme insupportable et
c‟est parce qu‟elle est insupportable qu‟il peut avoir
recours à certaines conduites, ou compensatoires,
ou addictives, ou même pathologiques.......... 25
Ŕ La semaine de bonté
du Pr Jean-Pierre Vernant (pp. 160-164)
Ŕ Élias Abi-Aad
Rencontre du 3ème Type avec Roger Assaf
au Pinacle de Beyrouth (pp. 165-168)

[ Au moment de mettre sous presse, nous apprenons
avec regret que cette importante communication ne figurera pas dans les Actes du Congrès. Comme à son accoutumée, le Pr Chamoun avait entièrement improvisé son intervention à partir d‟un simple canevas, et ses lourdes responsabilités l‟ont empêché de rédiger son texte à temps. Il
faudra donc se contenter jusqu‟à nouvel ordre du fragment
que nous avons pu « sauver ». ] (NdlR)
25
157

Rencontre du 3ème Type avec le Pr Philippe Gutton au Pinacle de Beyrouth
Claudia Ajaimi, Sandra Azar, Rima Bejjani, Eddy Chouéri, Dali Haddara, Randa Hoayek, Nisrine Kanj
Randa Rizk, Michel Samaha, Paola Samaha & Michel Tani
2 Photos
En haut : le Pr Gutton de profil Ŕ Réf. n° 21
En bas : le Pr Gutton de face Ŕ Réf. n° 25
158
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Éphémérides de l’An 2000
La
saison écoulée a été fertile en rencontres
du 3ème Type. Le quart des deux derniers
cahiers hors-série de ’Ashtaroût est dévolu
à nos activités trans-culturelles d‟un seul week-end,
celui du 8-9 avril 2000. Mais nous avons hanté
d‟autres lieux que le Palais de l‟Unesco et le Théâtre
de Beyrouth. En tant qu‟habitués du Musée Gibran
de Bécharré (Liban-Nord), nous y avons rencontré à
l‟une de nos excursions le cinéaste Égyptien Youssef
Chahine, au lendemain de la sortie de son film :
« L’Autre » sur les écrans beyrouthins 26.
Au mois de mars 2000, le Musée Sursock de
Beyrouth a organisé une rétrospective Max Ernst
consacrée à ses gravures et ses illustrations d‟ouvrages. Nous y avons admiré La Brebis galante de Benjamin Péret et Le Miroir du Merveilleux de Pierre Mabille
dans leurs éditions originales numérotées. L‟exemplaire exposé du livre merveilleux de Pierre Mabille
portait le numéro 50.
Toujours au mois de mars, nous avons vécu
notre propre Semaine de Bonté. La dernière semaine de
mars a été notre Semaine des quatre dimanches, grâce à
Jean-Pierre Vernant. Professeur honoraire au Collège de France, il venait au Liban dans le cadre d‟une
tournée de promotion pour son dernier livre : L’Univers, les Dieux, les Hommes, récits grecs des origines (Paris,
Seuil, 2000). Prévenus de son arrivée par courrier
spécial, nous nous sommes rassemblés pour visionner et revisionner la vidéo-cassette qui lui a été consacrée par l‟Association pour la recherche de l‟École
des Hautes Études en Sciences Sociales, dans la série
« Savoir & Mémoire » dirigée par Marc Ferro, et enregistrée à Sèvres le 27 mars 1992. Puis :
Ŕ Le lundi 27 mars, nous avons couru à l‟Université
de Balamand (Liban-Nord) pour sa conférence sur
« Pandora ».
Ŕ Le mardi 28 mars, nous nous sommes rendus au
Centre Culturel Français de Beyrouth pour sa conférence sur « Ulysse en personne ».
Ŕ Le jeudi 30 mars, nous étions devant nos postes
radios pour l‟écouter dialoguer avec Michèle de
Freige sur la bande FM.
Ŕ Et le vendredi 31 mars, nous nous retrouvions avec
lui à la cafétéria du Centre Culturel Français, autour
d‟un pot d‟adieu particulièrement émouvant.
Le matériel passionnant recueilli durant cette
semaine est en cours de transcription, et sera présenté dans notre prochain cahier hors-série.
C‟est aussi le lundi 27 mars que les amis et
confrères de notre compatriote, l‟acteur-réalisateur
Youssef Saad (1956-1990), décédé d‟un éclat d‟obus,
nous convièrent à un hommage au Théâtre de Beyrouth. Un hommage hilarant, digne de l‟homme délicieux qu‟il fut, et dont le souvenir demeurera vivace
parmi nous.
Au mois d‟avril, en sus du 1 er Congrès International de Psychologie et des diverses manifestations
de la comédienne Kris Niklison 27, nous avons eu la
joie de recevoir au Pinacle de Beyrouth le P r
Philippe Gutton (le mercredi 12 avril 2000), et
M. Roger Assaf (le mardi 18 avril 2000).
On trouvera dans les pages suivantes quelques
traces chères de cette activité trans-culturelle extraites
de notre album 28.
Cf. ’Ashtaroût, cahier hors-série n° 3, septembre 2000,
pp. 129-138.
28 Au sommaire du prochain cahier hors-série de ’Ashtaroût
on trouvera, en sus des recherches thématiques sur les
Cycles de la vie, la transcription de nos entretiens avec le Pr
J.-P. Vernant et le Pr Ph. Gutton, ainsi que la version française d‟un sketch représentatif de la verve de Youssef Saad.
27
Cf. ’Ashtaroût, cahier hors-série n° 3, septembre 2000,
p. 168.
26
159
Le Pr Jean-Pierre Vernant dans la grande salle des conférences
du Centre Culturel Français de Beyrouth
2 Photos Ŕ Références n° 18 (en haut) et 20 (en bas)
160
Séance de signatures après la conférence du Pr Vernant sur « Ulysse en personne»,
avec Élias Abi-Aad, Randa Nabbout, Dr Azar, Eddy Chouéri, Pauline Balaa, Nisrine Kanj
Randa Hoayek, Joe Bou-Abssi, Randa Rizk, Claudia Ajaimi & Marie Ghoussoub
2 Photos Ŕ Références n° 34 (haut) 33 (bas)
161
Suite de la page précédente
2 Photos Ŕ Références n° 31 (haut) et 29 (en bas)
162
À la cafétéria du CCF
Le Pr Vernant entouré de Élias Abi-Aad, Claudia Ajaimi, Dr Azar, Joe Bou-Abssi,
Pauline Balaa, Eddy Chouéri, Souhad Felfel, Katia Hayek, Nisrine Kanj, Micheline Kfoury, Nina Lahoud,
Carole Merheb, Randa Nabbout, Sylvain Perdigon & Paola Samaha
2 Photos Ŕ Références n° 7 (en haut) et 6 (en bas)
163
Suite de la page précédente
2 Photos Ŕ Références n° 8 (en haut) et 9 (en bas)
164
‫ﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋﻋ‬

e-mail : ashtaroutte@yahoo.com

’Ashtaroût
Cahier Hors-Série n°4 (novembre 2000)
Élias Abi-Aad
Rencontre du 3ème Type avec Roger Assaf
Ŕ Homme de Théâtre Ŕ
Tout a commencé au Théâtre de Beyrouth où
nous avions été voir Red roses red de Kris Niklison
le samedi 8 avril 2000. À la fin du spectacle, le Dr
Azar vint nous annoncer qu‟il avait obtenu l‟accord
de MM. Nazih Khater (critique théâtral au quotidien Al-Nahâr), de Roger Assaf (homme de
théâtre) et de Fadi Abi-Khalil (comédien) pour une
rencontre autour des conceptions théâtrales de
Bernard Dort. Nazih Khater avait connu Bernard
Dort à Paris dans les années soixante, et avait travaillé avec lui sa thèse de doctorat. Il fut convenu
que cette rencontre aurait lieu au Pinacle de Beyrouth le mardi 18 avril à 19h. On se distribua les
tâches et les rôles par volontariat, comme à l‟accoutumée, et l‟on se quittat réjoui.
Mardi 18 avril 2000. Il était 18h45 quand je [le
soussigné] croisais le Dr Azar sur le chemin du
Pinacle. Il me demanda si je voulais l‟accompagner.
« Ŕ Où ça ? » répondis-je étourdiment. J‟avais en
effet complètement oublié notre engagement, et je
pensais me rendre comme d‟habitude à notre petit
séminaire du mardi. Et, malheureusement, je
n‟étais pas le seul dans mon cas, au moins étais-je
cette fois à l‟heure. Le Dr Azar, incrédule, me rappela notre RdV avec M. Roger Assaf à Sofil, pour
le guider jusqu‟au Pinacle. Il était visiblement de
méchante humeur. J‟arrondis le dos et chaussais
mes petits souliers.
Tout était allé de travers. Mauvaise organisation. M. Nazih Khater, contacté trop tard pour
reconfirmation, s‟était excusé. M. Fadi Abi-Khalil
n‟avait tout simplement pas été recontacté. Aucun
préparatif n‟était encore fait à cette heure car, pour
comble, la plupart de nos amis était en retard. De
toute évidence, notre initiation aux conceptions
théâtrales de Bernard Dort était fichue. Nous proposâmes à M. Roger Assaf de tout laisser tomber
et d‟aller tout simplement prendre un pot quelque
part, Ŕ naturellement au « City Café ». Il se récria, Ŕ
il détestait ça. Il préférait de loin qu‟on se rende
d‟abord au Pinacle pour faire connaissance ; et
qu‟ensuite l‟on aviserait.
De retour au Pinacle, nos amis du collectif
’Ashtaroût et quelques autres invité[e]s du monde
théâtral commencèrent à affluer. Vers 19h45, nous
étions près d‟une trentaine de personnes, réunis en
demi-cercle autour du Dr Azar et de M. Assaf. Ce
dernier souriait aux personnes qu‟il reconnaissait,
et dévisageait vaguement les autres. On pouvait
observer quelques échanges latéraux qui n‟arrivaient pas à avoir raison de la tension régnante. Le
Dr Azar estimait qu‟il y avait eu sabotage et que
notre responsabilité collective était engagée. On
commençait Ŕ oh ! très timidement Ŕ à adresser la
parole à M. Assaf, puis, au fur et à mesure, on a été
pris au jeu. Entre-temps, le Dr Azar s‟était bel et
bien éclipsé. Je présume qu‟il avait préféré filer à
l‟anglaise pour vider sa bile ailleurs, car il ne
décolérait pas.
Homme de théâtre bien connu au Liban,
M. Roger Assaf aurait pu coopérer avec M. Nazih
Khater dans sa tâche de nous initier aux conceptions de Bernard Dort. Mais, en l‟absence de
M. Nazih Khater, il ne se sentait pas à même de
remplir tout seul cette tâche. Puisque M. Nazih
Khater n‟était pas là, puisque Bernard Dort était à
jamais Bernard Dort, M. Roger Assaf se risqua
alors à être lui-même, tout à fait lui-même.
Finalement, notre rencontre ratée avec Bernard Dort allait se muer en une rencontre réussie
165
avec Roger Assaf. Je vais essayer de rendre compte
de ce happening à ma manière, en piquant çà et là
quelques « propos mémorables » que j‟ai pris le
soin d‟inscrire sur mes tablettes sur le champ.
déformé, que ce soit la religion, la politique, la
science, l‟amour, Ŕ tout ! Moi je n‟y mets rien, mais
je suis sur scène avec d‟autres. »
3
1
Le public du théâtre est
réduit aux gens de théâtre
Franchement,
je n’aime pas le théâtre !
« On voit finalement Ŕ comme vous dites Ŕ
que ceux qui font du théâtre sont les seuls peutêtre à y assister, ne fut-ce que pour voir où on en
est… Je pense que c‟est formidable ! Cette relation
au théâtre est la meilleure. »
Pour M. Assaf le théâtre est tout d‟abord un
métier. C‟est pour lui un outil et non pas un moyen
d‟expression. « C‟est le métier que je sais faire le
mieux, pas plus. À plusieurs reprises j‟ai cessé de
faire du théâtre et me suis occupé ailleurs. Je serais
même resté des années sans faire du théâtre et ça
ne m‟aurait pas gêné outre mesure ! Au contraire,
c‟est le théâtre qui me gêne et m‟ennuie ».
Roger Assaf estime que les gens s‟ennuient au
théâtre où pèse une atmosphère lourde et étouffante. « Allez au théâtre ! ? Il faut vraiment se demander qu‟est-ce qui ne va pas chez les gens qui
vont au théâtre… », s‟exclame-t-il. Il nous assure
que, par exemple, quand il se rend à Paris et qu‟il
voit toute cette pléthore d‟affiches et d‟annonces
de pièces, il est dégoûté. Il n‟a envie d‟assister à aucune. Et si cela lui prend, il a lieu chaque fois de le
regretter. L‟idée qu‟on a du théâtre en tant que valeur en soi, ou en tant que quelque chose d‟extraordinaire ou de mythique, ne le touche en rien. Et
la manière de s‟exprimer des acteurs, leur théâtralisme, lui sont répugnants… « À franchement parler », nous confia-t-il, « je n‟aime pas le théâtre,
voyez-vous ? » Ŕ On le voyait fort bien !
4
Le théâtre est une
célébration collective
« Je peux aller tout seul au cinéma. Je peux
être la seule personne à voir un film dans une salle
de cinéma. Le film me fera peut-être même rire.
Mais je ne peux être seul au théâtre. Le théâtre
n‟existe pas sans le public. Est-ce qu‟on s‟imagine
tout seul au théâtre en train de rire ! Ça ne se fait
pas. Même si la pièce fait rire, on ne rit plus du
moment où on est seul à la voir, sans public. Le
théâtre est une célébration collective, et c‟est l‟art le
plus collectif qui soit. Voilà pourquoi il ne peut
exister sans public. »
5
Le théâtre ne fait pas partie
du patrimoine culturel
« Néanmoins, l‟effet-théâtre n‟est pas dans la
masse, et le théâtre ne touche pas un public très
vaste », poursuit-il. « Il ne concurrence ni ne doit
concurrencer la télévision, par exemple, et ses plus
grands succès, qui sont dits populaires, n‟affectent
qu‟une minorité. Les gens qui vont au théâtre, on
est d‟accord, payent pour s‟amuser Ŕ et encore ! ce
n‟est pas leur passe-temps favori. Ils y vont pour le
spectacle, mais ce qu‟ils voient ne fera pas partie de
leur patrimoine culturel. Le théâtre populaire a
existé, existe, et existera, mais il ne laisse pas de
trace. Historiquement, la vulgarité reste en surface
et ne va pas en profondeur. Tout le monde se
2
M[être]
sur scène
« En revanche, j‟aime faire du théâtre, et je le
fais bien. Mais n‟est-ce pas aussi le cas de tout le
monde ? Les gens à leur tour veulent moins assister au théâtre que faire du théâtre. Vous me demandez maintenant comment je fais pour mettre
telle ou telle idée sur scène, et je vous réponds :
tout ce qui est mis ou déposé sur scène apparaît
moche de toute façon, et serait par le fait même
166
souvient de Chouchou 29. Tout le monde convient
de son génie, Ŕ mais c‟est tout. Et c‟est tout ce qui
en reste. »
6
Je n’enseigne pas,
j’improvise
M. Assaf, qui refuse par ailleurs d‟être appelé
un Maître, insiste sur le fait que l‟apprentissage est
réciproque entre lui et ses élèves. « Même quand
j‟entre en classe à l‟Université, je ne sais pas ce que
je vais enseigner, et mes élèves n‟apprennent rien
de moi s‟ils ne m‟apprennent pas eux-mêmes quelque chose. »
Par curiosité, nous lui avons demandé de nous
décrire comment, par exemple, il concevrait une
visite chez un psychologue (meubles, nombre de
personnages, etc.), et comment il mettrait tout cela
en scène ? Ŕ « Mais je vous ai dit que je ne mets
rien sur scène. Je ne fais rien ni ne conçois rien à
l‟avance. Je vous assure que quand on se réunit
pour faire du théâtre je ne sais même pas quel sera
le sujet de la pièce 30, ni ce qu‟elle sera… Nous
nous mettons d‟abord sur la scène, pendant toute
une année peut-être, et c‟est alors que le travail se
fera au fur et à mesure. Je n‟ai jamais écrit un texte
avant de monter sur scène. Agir ensemble, c‟est
fabriquer la vie ensemble. Dans la vie il y a, entre
autres choses, ceci : « faire du théâtre ». Le théâtre
n‟est ni banal ni extraordinaire. Enlevez-lui son
halo importun. Tout simplement le théâtre est. »
►►►
Page suivante
M. Roger Assaf au Pinacle de Beyrouth
entouré de : Élias Abi-Aad, Achtarout Aoun,
Joe Bou-Abssi, Sandra Azar, Caline Bernotti,
Marie Ghoussoub, Randa Hoayek, Nisrine Kanj,
Micheline Kfoury, Carole Merheb, Randa Nabbout,
Randa Rizk & Roula Rizk
Hassan Ala‟ Eddine, notre acteur-réalisateur le plus populaire et le plus doué, décédé dans la fleur de l‟âge.
30 Si l‟on a bien saisi, une pièce de Roger Assaf ne parlera
de rien. Pas de message, pas d‟intrigue, pas de morale… Il
n‟y aurait dans le théâtre de Assaf (et ce n‟est même pas
« le sien ») que des comédiens in situ.
29
167
Rencontre du 3ème Type avec Roger Assaf au Pinacle de Beyrouth
2 Photos
En haut, Roger Assaf seul Ŕ Réf. 15A
En bas, vue panoramique Ŕ Réf. 14A
168
Was this manual useful for you? yes no
Thank you for your participation!

* Your assessment is very important for improving the work of artificial intelligence, which forms the content of this project

Download PDF

advertising