Alain Nadaud rend hommage à l`auteur de Penser

Alain Nadaud rend hommage à l`auteur de Penser
PEREC
Sur le champ de bataille
Alain Nadaud rend hommage à l'auteur de Penser/Classer »
L'édition ces jours-ci de textes de Georges Perec, publiés entre 1976 et 1982 et regroupés sous
le titre ï( Penser/Classer » (1), confirme à bien
des égards l'impression que donne aujourd'hui
,la relecture de l'ensemble-de son oeuvre, à savoir
celle d'un véritable champ de bataille où, avec
ses victoires et ses défaites, un homme a tenté de
faire, face à ce surgissement de l'écrit, de le
susciter même, autant qu'il aura lutté au corps à
corps pour le contenir, sinon parfois l'éviter.
Car l'intérêt de l'oeuvre de Perec réside bien
dans cette contradiction qui la traverse et qui, du
même coup, la garde vivante, qui l'empêche de
se refermer sur elle-même, mais qui aussi la
laisse béante, vulnérable, « suspendue à un ina-
chevé désignant l'indicible vers quoi tend désespérément le désir d'écrire » (1). Contradiction résumée par cette course de vitesse qui est
ainsi menée, de livre en livre, et à l'intérieur de
chacun d'eux, entre cette irrésistible poussée de
l'écriture qui porte avec elle Perec jusqu'à une
certaine logique de l'aveu et le recours à un
programme formel composé de « textes à
contraintes dures (oulipiennes) » (2), par lesquels il n'a de cesse de juguler cette poussée.
Perec était d'ailleurs conscient de cette « alter-
native sans fin entre la sincérité d'une parole à
trouver et l'artifice d'une écriture exclusivement préoccupée de dresser ses remparts » (3).
Situation qui pourrait être illustrée par le heurt,
à quelques lignes de distance, entre cette affirmation posée avec assurance et presque une
sorte de défi : «Je n'ai pas de souvenirs d'enfance. » Et cette autre, plus nuancée et qui traduit bien les menées sourdes que Perec se devait
d'affronter : Une fois de plus, les pièges de
l'écriture se mirent en place. Une fois de plus, je
fus comme un enfant qui joue à cache-cache et
qui ne sait pas ce qu'il craint ou désire le plus :
rester caché, être découvert. » (3)
même temps s'y refuser ? Toute l'articulation
de l'oeuvre est là.
De cela il découle qu'on a bien affaire à une
entreprise qui tenterait d'en savoir plus sur cette
absence d'où procède l'écriture et à laquelle
seule cette écriture justement — et là, c'est redoutable — pourrait conduire. Nostalgie qui
n'est pas sans beauté des « Je me souviens... »
(4). Mais, bizarrement, cette volonté d'en appeler au souvenir se découvre instantanément
opaque, inséparable de cette autre volonté de
n'en rien savoir. Comme si les souvenirs qui
étaient ainsi ramenés à la surface n'avaient d'autre fonction, sous leur fausse abondance horizontale et leur caractère anecdotique, que de
propager l'oubli, de masquer la réelle poussée
d'un souvenir plus ancien.
De façon tout aussi pathétique et non sans
humour, « la Disparition'> (5) s'entretient de
cette lutte que mène l'écriture pour éviter
l'asphyxie. Contrainte terrible que se donne
Perec, car la lettre e, absente du roman, n'estelle pas la plus employée des lettres de l'alphabet, celle par laquelle justement la langue respire ? Soubresauts de cette écriture se débattant
de façon forcenée autour de cette partie d'ellemême, centrale, qui lui manque. On ne peut
guère, à mon sens, approcher au plus près ici
d'une vérité qui en dit aussi long sur l'écriture et
en même temps produire un tel effet d'aveuglement qui en obture de façon aussi brutale les
résultats. Et, pour compenser, on voit bien cette
écriture se renforcer de cet « oubli colossal »,
devenir boursouflure vide, bétonner tout
autour de l'orifice, de ce « puits sans fond », puis
finalement monter trop vite en graine à force de
suffoquer, justifiant chez Perec « son goût, son
.
(4)« Je me souviens... », Hachette/P.O.L. (5)« La Disparition », Denoël. Voilà, tous les enjeux que cette oeuvre semble
avoir parfois hésité à assumer, la raison de cet
étrange mélange de pages émouvantes où l'on
sent la « chose » venir et presque être saisie, et
d'autres qui, par leurs fastidieuses énumérations, comme autant de « refuges ratiocinants », paraissent avoir tenu l'écriture à distance ou joué le rôle de cette « écriture carapace
derrière laquelle [il] masquait [son] désir d'écriture » (1). Car très tôt, en effet, Perec a su que
cette écriture était inséparable _d'une certaine_
quête de l'origine et, pour ce faire, d'une plongée dans la verticalité d'un passé : « Le projet
d'écrire mon histoire s'est formé presque en
même temps que mon projet d'écrire. » (3) Mais
jusqu'où Perec pouvait-il se soumettre à une
telle exigence ? Et comment pouvait-il dans le
(I) « Penser/Classer, » Textes du xx siècle, Hachette.
(2)Entretien avec J.-.11. Le Sidaner, « l'Arc » n° 76.
(3)« W ou le Souvenir d'enfance », Denoël.
,
80 LE NOUVEL OBSERVATEUR /LIVRES
Georges
Perec
amour, sa passion pour l'accumulation, pour la
saturation » (5).
D'où le recours à la pseudo-érudition ou encore
à ces interminables descriptions qui jalonnent
« la Vie mode d'emploi » (6), comme pour se
masquer cet insensible effondrement que propage l'écriture et tenter d'évacuer ce « pourquoi
j'écris auquel je ne peux répondre qu'en écrivant » ou « renvoyer la pensée à l'impensé qui la
fonde, le classé à l'inclassable (l'innommable,
l'indicible) qu'il s'acharne à dissimuler » (1).
Par là aussi Perec cherche-t-il à s'assurer qu'il a
bien pris en compte tout le réel, qu'il n'en surgira plus rien qui puisse ou surprendre ou inquiéter. Quitte à suggérer, à force d'en rajouter,
qu'on est déjà passé dans le camp du subterfuge,
tout aussi vrai et tout aussi dérisoire puisque
l'écrivain ne se connaît déjà plus d'autre réalité
que celle de l'écriture, elle-même éphémère,
toujours à entretenir et à poursuivre...
On en reconnaîtra sans doute la voix sourde et
apparemment sans origine (car pas encore advenue) dans le tutoiement qui s'adresse à « Un
homme qui dort » (7). Long accompagnement
qui suscite à la fois le non-vouloir absolu et
l'attention la plus aigus aux gestes infimes qui
balisent le quotidien. Kafka lui aussi veille,
simplement en exergue. Tout cela pour arriver
à cette évidence que rceuvre procède du désoeuvrement. Ecrire, c'est encore « se déprendre »
(terme cher à Perec). Une phrase à elle seule
laisserait ainsi percevoir la fonction de ces remparts de mots, mais dressés contre quelles puissances, bon sang ! quels démons ? « Comme si,
à tout instant, tu avais besoin de te dire : "C'est
ainsi parce que je l'ai voulu ainsi, je l'ai voulu
ainsi ou sinon je suis mort." » (7) Alain Naciaud
(6) «La Vie mode d'emploi », Hachette/P.O.L.
(7) « Un homme qui dort», Denoël.
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