Agone 37

Agone 37
LA JOIE DE SERVIR
LA JOIE DE SERVIR • AGONE 37, 2007
9 782748
900583
La revue Agone est publiée avec le concours du CNL, de la
Région Provence-Alpes-Côte d’Azur & de la Ville de Marseille
Prix du numéro :  €
issn - — isbn ----
“Le soussigné, Jacob von Gunten,
fils de parents honorables, né le tant,
élevé à tel endroit, est entré ici
comme élève afin d’acquérir les
quelques connaissances nécessaires
pour être mis au service de n’importe
qui. Le même souhaite recevoir un
traitement sévère afin d’apprendre ce
que signifie être obligé de se ressaisir.
Les von Gunten sont une vieille
famille. Dans les temps anciens, ils
étaient guerriers, mais leur humeur
batailleuse s’est assagie, et le cadet
de la famille, objet de ce rapport, a
décidé d’en finir pour de bon avec
toute cette tradition d’orgueil. Il veut
être éduqué par la vie et non par un
quelconque principe aristocratique.
Sans doute il est fier, mais il entend la
fierté en un sens tout à fait nouveau,
conforme, d’un certain point de vue, à
l’époque dans laquelle il vit. Il espère
être moderne, assez doué pour
l’accomplissement de ses obligations
de service, pas complètement idiot ni
inutile. Il a un caractère rebelle mais il
demande à être rappelé à l’ordre
quand il regimbera, et, si cela ne sert
à rien, à être châtié, car il pense
qu’alors cela ne sera pas inutile. Du
reste, on saura sûrement quel
traitement lui réserver. Sa modestie
ne connaît pas de limites quand on
flatte son courage. La satisfaction de
celui qui l’engagera sera son ciel.
Cette ferme conviction lui donne le
courage d’être ce qu’il est.”
Isabelle Kalinowski
Trois personnages de domestiques
Frédéric Junqua
“Les oreilles dans les pieds”
Tassadit Yacine
Servir les hommes
Bendy Glu
Portrait de l’artiste en réformiste
Pascal Martin
Solidarité bien ordonnée
Paul Dirkx
Le service littéraire
Jean-Pierre Faguer
Le “relationnel” comme pratique
& comme croyance
Joël Laillier
L’art, la joie, l’effort
Christel Coton
Au service du mythe
Manuel Schotté
Le “lièvre” en athlétisme
Vanessa Pinto
Servir au fast-food
Julián Gorkin
Situation du mouvement
ouvrier & du socialisme
AGONE
n° 37, 2007
En couverture : Krisis, Gerd Arntz, 1931
(Nous utilisons pour la deuxième fois une illustration de Gerd Arntz
– Amerikaans (1924), en couverture de la revue Agone n° 34, 2005 –, sans avoir
trouvé auprès de qui en demander l’autorisation.)
REVUE A GONE
NUMÉRO COORDONNÉ PAR
Isabelle Kalinowski, Camille Joseph & Gérard Rimbert
RÉDACTEUR EN CHEF
Benoît Eugène
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
Thierry Discepolo
RUBRIQUE « HISTOIRE RADICALE »
Charles Jacquier
COMITÉ DE RÉDACTION
Héléna Autexier, Michel Caïetti, Miguel Chueca, Frédéric Cotton,
Thierry Discepolo, Benoît Eugène, Charles Jacquier,
Gilles Le Beuze, Jean-Jacques Rosat, Anne-Lise Thomasson
© Éditions Agone, BP 70072, F-13192 Marseille cedex 20
Les auteurs qui publient dans la revue développent librement une opinion qui n’engage qu’eux-mêmes.
http://agone.org
ISBN 978-2-7489-0058-3 • ISSN 1157-6790
Couverture Kaï & Faber • Maquette Gilles Le Beuze
AGONE
Histoire, Politique & Sociologie
numéro 37, 2007
LA JOIE DE SERVIR
« S’il ne fait aucun doute que des révoltes ont existé, ce qui
appelle manifestement une explication, c’est plutôt le fait
qu’elles n’aient pas été beaucoup plus fréquentes. » Cette
remarque de Max Weber – tirée d’Hindouisme et bouddhisme
où elle est appliquée aux castes « impures » et à leur rapport
avec le système social hindou – pose le problème que traitent,
chacun à leur façon, les articles rassemblés dans ce numéro.
Une première réflexion sur la « Joie de servir » avait été amorcée dans un
colloque organisé à l’École normale supérieure les 20 et 21 mai 2005, à
l’initiative d’Isabelle Kalinowski et Gérard Rimbert. Certaines contributions
sont présentées ici, à côté d’autres articles venus relancer par la suite la
réflexion sur ce thème qui ne cesse de nous résister.
9. La joie de servir. Trois personnages de domestiques
Isabelle Kalinowski
À partir de trois œuvres littéraires, ce sont trois modèles d’analyse de la position servile qui peuvent être décrits : l’inconscience et l’adhésion au rôle (Un
cœur simple, Gustave Flaubert) ; la rationalisation et la justification de la
vocation domestique (Les Vestiges du jour, Kazuo Ishiguro) ; la disposition au
service et son principe « transcendant » (Jacob von Gunten, Robert Walser).
— 31 — George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres
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LA JOIE DE SERVIR
33. « Les oreilles dans les pieds ». Les philosophes & le service
des tyrans, Frédéric Junqua
La vie, aurait répondu Pythagore au tyran de Phlionte, est comme une panégyrie : il y a ceux qui s’y rendent pour remporter des couronnes et acquérir
la gloire, ceux qui viennent pour faire du commerce et gagner de l’argent, et
une troisième catégorie, la plus noble et la plus sensée : celle des spectateurs,
qui viennent là pour observer ce qui se passe. « Philosophes » est le nom
que l’on donne à ceux qui appartiennent à cette troisième catégorie. Est-ce
aussi simple ? Car la figure du philosophe conseiller du prince est courante
dans l’Antiquité. Cet article évoque trois figures significatives et contemporaines qui nous paraissent incarner trois postures représentatives des relations
entre les philosophes antiques et le pouvoir.
53. Servir les hommes ou L’art de la domination déniée
Tassadit Yacine
De nombreuses femmes venant de régions dominées croient en la double
supériorité de l’Européen (et surtout de l’intellectuel français) : tout se passe
comme si la culture française ne pouvait être suspectée en aucune façon
d’être porteuse d’une inégalité sexuelle. Dans ce contrat, tout n’est pas dit ;
une lutte oppose deux systèmes, deux visions du monde. Si le système dominant (celui de l’espace culturel) se fonde sur ses propres normes (explicites),
il n’en demeure pas moins qu’une partie des règles édictées sont largement
implicites. Le contrat qui lie le candidat à l’institution s’inscrit dans ce lien.
Le hiatus réside dans la méconnaissance de l’histoire des institutions et cette
méconnaissance contribue à une terrible déception chez celui qui croit
pouvoir bénéficier un jour d’une promotion méritée.
71. Portrait de l’artiste en réformiste, Bendy Glu
Le succès de quelques stars de la scène de l’art contemporain sur un marché où les profits sont très concentrés et où n’existe presque aucun mécanisme de redistribution contribue à occulter une réalité par ailleurs souvent
déniée par les intéressés. La grande masse des artistes issus majoritairement
de l’enseignement artistique sont des « précaires comme les autres » tributaires des minima sociaux et des « petits boulots », frappés comme les autres
par le changement du rapport de force sur le marché du travail. Cette évolution a des effets sur la production artistique en limitant les possibilités
pour les artistes de s’assurer une autonomie financière minimale, de garder
du temps pour la création et finalement de « durer », condition sine qua
non de la consécration artistique.
SOMMAIRE
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97. Le service littéraire. Les écrivains belges de langue « française »
Paul Dirkx
Depuis cinq siècles, et de manière exclusive depuis 1650, l’État français
diffuse un modèle politico-culturel qui, en dépit de toutes les mutations de
l’histoire, n’a cessé de lier à une nation une langue unique, censée en
véhiculer les valeurs, ainsi qu’une culture, et d’abord une littérature, censées les célébrer. L’imposition inséparablement armée et juridique de ce
modèle s’est accompagnée d’une rhétorique relative à sa vocation à l’universalité (« rayonnement », « génie », etc.) et à une sorte de droit d’aînesse
de la nation française, celle-ci jouissant d’une antériorité qui lui confère un
droit naturel à l’éducation politique et morale des autres nations (« mission
civilisatrice », etc.). La Belgique occupe une position spéciale du point de
vue de cet impérialisme de l’universel…
111. L’art, la joie, l’effort… Entretien avec une danseuse de l’Opéra
de Paris, par Joël Laillier
« Lorsque ma copine s’était arrêtée, je lui ai organisé un pot de départ. Elle,
sa hanche a lâché, justement parce qu’on lui avait tellement dit ces histoires
de régime qu’elle n’a pas mangé de gras pendant tellement d’années qu’elle
a fait des carences très importantes, et que là, à trente-cinq ans, elle prenait
des médicaments que prennent les vieilles personnes pour refaire ses os.
C’était l’Opéra qui lui avait dit : “Tu dois être maigre.” Mais après, ils s’en
moquent du reste. Une fois, j’ai fait une dépression. J’ai téléphoné pour dire :
“Aujourd’hui, je ne pourrai pas venir à l’Opéra.” Et on m’a répondu : “Ce
n’est pas grave, tu sais, il y en a un qui part, il y en a un qui revient, on s’en
sort toujours.” Eux, ils ont une entreprise. »
131. Au service du mythe. Récit d’un capitaine de l’armée de terre
Christel Coton
Prochainement affecté dans un grand état-major, le capitaine Vernon ne cesse
d’en déplorer le caractère inhumain et bureaucratique. En stage pour cinq
mois à l’école d’état-major, il revient sur tout ce qui a pu accompagner son
engagement dans l’armée. Devenu un informateur privilégié, il ne cesse de
parler du « mythe de pur milouf » dont il se sent traversé, de ce côté
« mytho » forgé en école de formation il y a bientôt dix ans, mais dont il ne
peut se démarquer aujourd’hui. Tout ce qui le sépare du jeune saint-cyrien
tout juste consacré – « un peu con et un peu grave » – qu’il était autrefois
ne l’empêche pas de toujours vouloir activer dans ses pratiques, tant sociales
que professionnelles, des traits faisant écho aux valeurs qu’il entend incarner par sa position d’officier et de soldat.
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LA JOIE DE SERVIR
151. Le « lièvre » en athlétisme. Conditions d’adhésion à un rôle
relégué dans un univers vocationnel, Manuel Schotté
Le rôle de « lièvre » consiste à favoriser la performance d’un champion en
l’« emmenant » en début de course. S’il existe de longue date sous la forme
de services rendus entre coureurs, il s’est institutionnalisé à compter des
années 1980, quand l’athlétisme est devenu officiellement professionnel.
Dans un contexte qui voit triompher un mode de structuration privé basé
sur la mise en spectacle des prestations compétitives, apparaissent des coureurs qui se spécialisent dans cette tâche. Ces conditions d’émergence et les
débats qui les entourent permettent de mettre en évidence que la question
de la servitude volontaire se pose avec une acuité particulière en athlétisme.
163. Solidarité bien ordonnée. Un accueil moderne dans une
Caisse primaire d’assurance maladie, Pascal Martin
Une Caisse primaire d’assurance maladie propose deux formes d’accueil :
physique et téléphonique. Pour le premier, c’est un regard qui classe les
individus. L’agent d’accueil se construit une représentation de l’usager à
partir de la personne physique puis des éléments contenus dans son dossier. Certaines personnes qui bénéficient de la CMU sont-elles suspectées
de ne pas déclarer l’ensemble de leurs ressources ? À la question posée,
l’agent répond : « Ça se voit. » Il décrit la tenue vestimentaire, les bijoux
portés, le véhicule dans lequel l’usager circule. À la dimension visuelle vient
parfois s’ajouter une dimension « olfactive » – mieux vaut « être en odeur
de sainteté »… Le dispositif mis en œuvre sépare et classe les individus
selon leur origine sociale.
— 181 — Daniel Martinez, Carnets d’un intérimaire
185. Le « relationnel » comme pratique & comme croyance
Jean-Pierre Faguer
La notion de « relationnel » tend à s’imposer dans le monde du travail
pour indiquer ce qui, dans un poste, est susceptible de « valoriser » la personne qui l’occupe. Elle sert à nommer ce qu’un salarié doit savoir faire
lorsqu’il n’y a rien dans l’emploi de particulier à valoriser, par exemple
lorsqu’il s’agit d’emplois mal payés, sans qualification précise. C’est souvent
une manière de rappeler que les employés subalternes se doivent, avant
tout, « d’être au service » (d’un patron, des collègues, des clients, etc.).
Mais c’est aussi le « presque rien » qui, attaché aux qualités de la personne,
agit comme les zéros ajoutés à la droite d’un nombre : il en est le pouvoir
multiplicateur, il confère au poste même le plus humble une dimension
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SOMMAIRE
sociale, « relationnelle », attachée à la personne. Il souligne l’importance
des manières de faire et des qualités qui « vont avec » la personne : la
confiance, les qualités morales, la présentation, l’éducation, etc. ; bref, tout
ce qui ne peut pas faire l’objet d’un contrat de travail mais qui est impliqué, au-delà de la formalisation du contrat, dans le processus de sélection
de la main-d’œuvre.
205. Servir au fast-food. « Petit boulot » & engagement dans le travail
Vanessa Pinto
Dans le secteur des « services », certaines entreprises recourent de façon
massive à la main-d’œuvre étudiante. Parmi les emplois concernés, celui
d’« équipier » en fast-food conduit à s’interroger sur les modalités de l’investissement dans un travail souvent exercé de façon temporaire et à temps
partiel. Il peut en effet sembler paradoxal que l’exercice du « petit boulot »
puisse être vécu sur le mode d’un véritable engagement, d’autant plus que,
intense et éprouvant, ce travail peu qualifié recouvre des activités non valorisées (comme les tâches d’entretien) et fait l’objet d’un dénigrement selon les
stéréotypes courants (« Bosser chez McDo »). L’enquête ethnographique met
en évidence des formes d’investissement qui ne peuvent être la simple application de prescriptions managériales mais dépendent aussi des dispositions
et des trajectoires des jeunes recrutés.
HISTOIRE RADICALE
223. Situation du mouvement ouvrier & du socialisme (1943),
par Julián Gorkin ; présentation Charles Jacquier ;
traduction de l’espagnol Miguel Chueca
Germaniste et sociologue, Isabelle Kalinowski est chercheuse CNRS, rattachée
au laboratoire « Pays germaniques : histoire, culture, philosophie » (ENS,
Paris). Auteure des Leçons wébériennes sur la science et la propagande (Agone
2005), elle a publié plusieurs traductions commentées de Max Weber, dont la
dernière est Sociologie de la religion (Champs-Flammarion, 2006). Elle anime
depuis six ans un séminaire sur Max Weber et sa sociologie des religions.
ISABELLE KALINOWSKI
9
La joie de servir
Trois personnages de domestiques
«
P
ENDANT UN DEMI-SIÈCLE,
les bourgeoises de Pont-l’Évêque
envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. » Dans Un cœur
simple, Flaubert fait le portrait d’une domestique modèle, dont
le zèle confine à la bêtise et à une certaine forme d’animalité. C’est
d’ailleurs à un perroquet (Loulou) que cette bonne voue sa seule vraie
passion, tardive. S’il est une « félicité » dans le service, elle se confond,
à en croire ce récit, avec une forme de conscience opaque et sans recul
par rapport au travail.
« Elle se levait dès l’aube, pour ne pas manquer la messe, et
travaillait jusqu’au soir sans interruption ; puis, le dîner étant fini,
la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche
sous les cendres et s’endormait devant l’âtre, son rosaire à la main.
Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d’entêtement.
Quant à la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des
autres servantes. Économe, elle mangeait avec lenteur, et recueillait
du doigt sur la table les miettes de son pain – un pain de douze
livres, cuit exprès pour elle, et qui durait vingt jours. […]
Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui
en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus
aucun âge ; – et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes
mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d’une
manière automatique. »
AGONE, 2007, 37 : 9-29
10
LA JOIE DE SERVIR
Cette servante gratifiant sa maîtresse d’un « dévouement bestial » et d’une
« vénération religieuse » ne présente pas l’esprit malicieux et alerte qui
caractérisera, quelques décennies plus tard, la Françoise de la Recherche
du temps perdu : Félicité, la « femme en bois », est d’un bloc, et la linéarité de son destin, que Flaubert accentue à plaisir en le résumant à une
série rigoureusement monochrome, entre l’infortune de la naissance,
l’échec des projets amoureux, la dureté de la vie professionnelle et le deuil
des êtres chers, semble avant tout remplir une fonction de faire-valoir.
L’auteur a besoin d’un « cœur simple » pour mettre en relief ses audaces
de créateur ; Flaubert préfigure son projet fétiche, le « livre sur rien », en
écrivant ce récit sur personne. Consacrer un morceau de littérature à une
domestique atone, qui ne dit rien et sur laquelle il n’y a rien à dire, c’est
démontrer les pouvoirs de l’art et son « autonomie » par rapport à la
valeur sociale de ses objets. La littérature, suggère Flaubert, est capable
d’inverser les hiérarchies, de déplacer vers le centre les êtres de la périphérie, de lancer ses projecteurs sur une boniche obscure, et de décréter
ses propres échelles de valeurs. Tout au long du récit, on sent combien
l’écrivain s’enorgueillit d’appartenir à un groupe particulier, celui des
artistes, et d’être, comme tous les artistes et surtout les meilleurs d’entre
eux, en rupture avec les préjugés.
Les préjugés relatifs à l’art et à ses convenances, s’entend ; car, pour
le reste, le regard de misanthrope de Flaubert ne cherche en rien à bousculer les représentations convenues. Une bonne est une bonne, tout
comme, au siècle suivant, un urinoir sera un urinoir 1 : les révolutions
restent internes à la sphère artistique et n’affectent la perception du réel
que dans la mesure où celui-ci est regardé à travers le filtre de l’art. Le
réel, dans les tourbillons des avant-gardes, est paradoxalement un repère
stable. Mais peut-être n’est-ce pas là un paradoxe, peut-être cette stabilité
1. Cette question a récemment été au cœur d’une controverse juridique. En janvier 2006, un artiste « activiste » qui avait aspergé André Malraux de peinture
rouge dans les années 1970 a « tailladé » le Fountain de Marcel Duchamp présenté dans une exposition du Centre Georges Pompidou. Lors du procès qui s’est
ensuivi, l’avocat de l’accusé a fait valoir que « l’urinoir » en lui-même n’était pas
« une œuvre d’art mais un simple objet, multiple qui plus est, conceptualisé par
Marcel Duchamp » ; dans la logique de cette plaidoirie, seul l’objet avait subi un
préjudice, et non le concept, ce qui était susceptible de réduire d’autant les frais
de réparation (voir Harry Bellet, « Le vandale de l’urinoir de Duchamp échappe
à une lourde condamnation », Le Monde, 10 février 2007).
ISABELLE KALINOWSKI
11
est-elle nécessaire pour faire ressortir, par contraste, la mobilité effrénée
et créative de l’art.
Les « joies » de Félicité, telles que les dépeint Flaubert, ne peuvent
être que des joies serviles : elle est encline aux vénérations excessives, à
l’idolâtrie, et adore indifféremment des êtres humains (la fille de sa maîtresse, Virginie, une enfant poitrinaire), animés (le perroquet) et inanimés (le perroquet empaillé, le portrait du comte d’Artois). En somme, la
bassesse de sa condition lui interdit non seulement de faire l’expérience
de la grandeur mais aussi de discerner le grand du petit, l’essentiel de l’accessoire, le sacré du profane. Tout juste sait-elle conserver une juste
conscience de son insignifiance, et se réserver le pain « qui durait vingt
jours », ou encore les objets dont Mme Aubain s’est lassée et ne supporte plus la vue. La docilité de cette domestique passe celle de l’animal : comparé à Félicité, le perroquet Loulou est un rebelle, un insolent.
Bien qu’elle l’ait éduqué à « servir » comme elle (« Elle entreprit de l’instruire. Bientôt il répéta : “Charmant garçon ! Serviteur, Monsieur ! Je
vous salue Marie !” »), il connaît, lui, les joies de la moquerie : « La figure
de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu’il l’apercevait, il
commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l’écho les répétait, les voisins se mettaient à leurs
fenêtres, riaient aussi ; et, pour n’être pas vu du perroquet, M. Bourais
se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau,
atteignait la rivière, puis entrait par la porte du jardin : et les regards qu’il
envoyait à l’oiseau manquaient de tendresse. »
Le rire du perroquet est capable d’infléchir l’itinéraire du visiteur qui
le suscite ; celui-ci prend cette hilarité très au sérieux, et la tient même
pour une conséquence naturelle de son « profil » : il est persuadé que
les éclats de rire de l’oiseau vont s’interrompre s’il dérobe à sa vue cette
partie de son anatomie, en la « dissimulant avec son chapeau ». C’est
l’animal, dans ce conte de Flaubert, qui renvoie l’humain à sa « naturalité », à la part de lui qui lui semble irréductible et sur laquelle il croit
n’avoir aucune prise. L’adhésion ou l’adhérence au rôle, au destin, est
plus forte chez M. Bourais, chez Félicité ou chez n’importe quel personnage de Flaubert que chez le perroquet Loulou, comme si la servilité
était un trait spécifiquement humain.
12
LA JOIE DE SERVIR
*
* *
Le personnage du perroquet, figure de l’humour et de la distance au rôle,
figure positive qui n’est pas sans analogie avec celle de l’écrivain narquois,
remplit une fonction d’autant plus décisive dans la dernière partie d’Un
cœur simple qu’il autorise la clôture du récit : sans lui, comment terminer
l’histoire d’une héroïne sans histoire ? La figure de Félicité a besoin de l’oiseau Loulou pour devenir un véritable personnage littéraire : c’est ce qui
ressort de la structure du conte. L’ajout d’un nouveau protagoniste humain
n’aurait pas permis d’achever l’histoire de Félicité, elle n’aurait fait que l’allonger d’un épisode ; ce qui manquait, et qui revient en force à travers
l’intervention hilare du perroquet, c’est l’intelligence, la dimension de la
réflexion et de la critique. Avec Loulou, Flaubert reconnaît implicitement
qu’un personnage borné comme celui de Félicité n’était qu’une abstraction,
et que, dans la littérature pas davantage que dans la vie, on ne peut avoir
affaire à une adéquation aussi massive entre la position et la façon de voir
le monde, ni à un assentiment aussi compact à une destinée sans éclat.
Ainsi, le ressort traditionnel des figures de valets et de servantes dans
les comédies, « l’esprit », ne disparaît jamais tout à fait de la peinture
littéraire de la domesticité. La « joie de servir » peut même procéder d’un
exercice quotidien de la spéculation intellectuelle, qui rapproche en un
sens le métier de serviteur de la condition des contemplatifs 2. Le plus
2. Depuis l’Antiquité, on a observé des liens entre les conditions d’exercice de
certains métiers manuels, en particulier artisanaux, et celles de la pensée spéculative. À Athènes, Socrate fréquentait assidûment l’échoppe d’un cordonnier
nommé Simon, transformée en salon de philosophie. Max Weber remarque encore,
dans la Sociologie de la religion : « L’artisan […] a le temps et la possibilité de se livrer
à ses réflexions pendant son travail, du moins dans certains métiers particulièrement liés au cadre d’une échoppe, sous nos climats – ainsi, les artisanats textiles,
qui sont par suite, en tous lieux, particulièrement propices à la religiosité sectaire.
Cette remarque s’applique encore dans certains cas, quoique dans une moindre
mesure, au travail du tissage moderne sur des machines, mais elle vaut surtout
pour le métier à tisser de l’ancien temps. » (Max Weber, Sociologie de la religion,
traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski, Flammarion, 2006, p. 235-236.) La
représentation de « l’aliénation » liée aux métiers manuels, parée de toute l’autorité de la sollicitude politique, est souvent une représentation d’intellectuels ne songeant guère que la pensée puisse être associée à un autre geste que celui de
l’écriture – ou, à la rigueur, de la marche du promeneur oisif.
ISABELLE KALINOWSKI
13
souvent, cette option concerne des hommes, comme dans la paire
fameuse du philosophe et du garçon de café. Celui qui sert ne parle
guère, mais il observe ; il n’est pas dupe et n’en pense pas moins. Le
roman de Kazuo Ishiguro Les Vestiges du jour, écrit comme le récit à la première personne d’un majordome anglais, M. Stevens, explore cet univers de la réflexion en pointillés, noué à la pratique professionnelle et
qui devient le corrélat de son exercice alors que celui-ci semblait au premier abord l’exclure. Dans les urgences de sa fonction, le domestique ne
peut évidemment s’adonner à la spéculation, qui se trouve alors suspendue ; mais M. Stevens « enregistre » les scènes dont il est le spectateur ou l’acteur et garde la mémoire des images et des paroles échangées.
Celles-ci viennent nourrir un interminable monologue intérieur dont Les
Vestiges du jour présentent un extrait choisi 3.
Tout à l’opposé du conte de Flaubert, ce roman ne présuppose aucunement que la condition de serviteur ne puisse être assumée qu’au prix
d’une mise en suspens de la réflexion et du raisonnement. Bien au
contraire : ici, l’attachement au service domestique exige un travail permanent de justification sans lequel il ne serait guère durable. M. Stevens
observe à plusieurs reprises, dans le cours du roman, que les cas où des
membres du personnel de maison abandonnent brutalement leur charge
sont fréquents. Ceux qui restent sont ceux qui ont surmonté leurs doutes
et qui peuvent formuler des raisons positives pour légitimer la pratique
de leur métier. Par suite, selon Les Vestiges du jour, le modèle de la « vocation » peut tout aussi bien s’appliquer à l’activité d’un majordome qu’à
celle d’un artiste ou d’un homme d’État. L’idée de la « grandeur » de la
fonction ne marque plus, dès lors, une frontière entre des professions
routinières et des activités davantage inspirées : c’est plutôt au sein de
chaque métier que se dessine une polarité entre la « dignité » de ses
meilleurs représentants et le dilettantisme de ceux qui le prennent à la
légère, ne voient en lui qu’un gagne-pain et peuvent troquer celui-ci
contre un autre. Le roman de Kazuo Ishiguro présente le plaidoyer d’un
homme mûr ayant exercé toute sa vie le métier de majordome et
convaincu du bien-fondé de cet investissement professionnel. M. Stevens
construit un argumentaire serré, dont la rigueur logique évoque le
3. Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour, traduit de l’anglais par Sophie Mayoux,
10/18, 1990. Je remercie ici Jean-Pierre Faguer de m’avoir fait découvrir cet
extraordinaire roman.
14
LA JOIE DE SERVIR
raisonnement philosophique, pour démontrer la « grandeur » de l’activité qu’il a exercée. Il précise que ce point a fait l’objet de discussions
animées et de « débats stimulants » « au sein de la profession », lors de
soirées passées dans la salle commune du personnel.
En désaccord avec un de ses collègues estimant que la « grandeur » de
certains majordomes est une qualité « innée », M. Stevens rejette ce point
de vue « défaitiste » et définit celle-ci comme une propriété acquise par
le biais d’un véritable apprentissage :
« Si l’on regarde les personnes qui sont de l’avis général de
“grands” majordomes, […] il me semble bien que le facteur qui les
distingue d’autres majordomes, simplement compétents au plus
haut point, trouve sa meilleure définition dans le mot “dignité”.
Évidemment, cela ne fait que déboucher sur la question
suivante : de quoi est formée cette “dignité” ? Et ce fut sur ce
point que j’eus avec des hommes comme M. Graham certains de
nos débats les plus intéressants. M. Graham soutenait toujours
que cette “dignité” était analogue à la beauté d’une femme, et qu’il
était donc vain d’essayer de l’analyser. Quant à moi, j’estimais que
dresser ce parallèle revenait à rabaisser la dignité de personnes
comme M. Marshall. De plus, ce que je reprochais surtout à la
formule de M. Graham, c’était de laisser entendre que la “dignité”
était une qualité dont on était doté ou non par un caprice de la
nature ; dès lors, au cas où on ne l’aurait pas possédée, il serait
aussi futile de chercher à l’acquérir que pour une femme laide de
chercher à devenir belle. Or, si la plupart des majordomes, je suis
prêt à le concéder, risquent de découvrir en dernière instance que
la capacité d’y parvenir leur manque, je crois profondément que
cette “dignité” est un objectif que l’on peut viser avec profit tout
au long d’une carrière. Les “grands” majordomes du genre de
M. Marshall qui la possèdent l’ont acquise, j’en suis sûr, au fil de
longues années de formation personnelle, en s’imprégnant
attentivement des leçons de l’expérience. » (p. 42-43)
Les convictions « méritocratiques » du majordome Stevens s’opposent à
la vision du monde de son collègue Graham, c’est-à-dire à l’idée qu’il
existe entre les hommes des hiérarchies naturelles. Tout comme il se refuse
à admettre que la « grandeur » d’un majordome soit une qualité innée,
ISABELLE KALINOWSKI
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M. Stevens considère que cette « grandeur » ne dépend en rien de la position sociale et peut parfaitement définir en propre un domestique, tout
en faisant résolument défaut aux individus au service desquels il se trouve
placé. Lui-même fils de majordome et soucieux de perpétuer l’héritage
d’un père exemplaire, M. Stevens relate une anecdote illustrant selon lui
la conception que ce « grand » majordome se faisait de la « dignité ». Un
jour, son père doit servir de chauffeur à un proche de son maître,
M. Charles, ainsi qu’à deux invités ayant abusé de la boisson. Ces derniers
tiennent des propos insultants.
« Soudain, à la suite d’une insinuation particulièrement haineuse
à l’égard de son employeur, mon père arrêta brusquement
l’automobile. […]
La portière arrière de la voiture fut ouverte et l’on vit mon père
debout à quelques pas du véhicule, le regard fixé sur l’intérieur.
D’après le récit de M. Charles, les trois passagers semblèrent
découvrir d’un seul coup et à leur stupeur la stature physique
imposante de mon père. C’était en effet un homme qui ne
mesurait pas loin de deux mètres, et si sa mine était rassurante
lorsqu’on le savait empressé à rendre service, elle pouvait paraître
intimidante à l’extrême lorsqu’on l’envisageait dans d’autres
contextes. D’après M. Charles, mon père ne fit montre d’aucune
colère visible. Il s’était, à ce qu’il semblait, contenté d’ouvrir la
portière. Mais il se dégageait de cette silhouette qui les dominait
une telle puissance, une telle sévérité et en même temps quelque
chose de si inattaquable que les deux compagnons ivres de
M. Charles semblèrent se recroqueviller comme des petits
garçons surpris par le fermier à voler des pommes. […]
Mon père continua à rester là en silence, sans imposer à
personne de descendre et sans donner le moindre indice sur la
nature de ses désirs ou de ses intentions. J’imagine aisément son
apparence ce jour-là, encadré par la porte du véhicule, sa présence
sombre et grave gommant complètement la douceur du paysage
de l’Hertfordshire qui s’étendait derrière lui. Ces moments, tels
que M. Charles se les remémore, furent étrangement
déconcertants, et bien qu’il n’eût pas pris part aux errements de
ses compagnons, il se sentit lui aussi submergé par un sentiment
de culpabilité. Le silence sembla se prolonger indéfiniment,
16
LA JOIE DE SERVIR
jusqu’au moment où M. Smith, à moins que ce ne fût M. Jones,
trouva le courage de marmonner : “Je crois bien que nous avons
parlé à tort et à travers. Cela ne se reproduira pas.” » (p. 49-50)
La « dignité », comme M. Stevens le souligne en rapportant cette scène
saisissante, est une propriété qui semble émaner du corps, être attachée
à un corps en l’absence même de tout geste. Non seulement le père de
M. Stevens ne prononce pas une parole, mais il conserve également une
parfaite immobilité ; toutes les impressions qu’il produit sur les personnes
présentes paraissent se « dégager » de son physique même, en être le produit tout naturel, si naturel que ce corps n’avait pas eu, jusque là, à se
faire remarquer. C’est, très exactement, cette alliance de « puissance » et
de discrétion qui définit en propre la « dignité ». Si M. Stevens père avait
fait usage de sa force physique au lieu de « se contenter d’ouvrir la portière », il aurait perdu toute dignité : c’est justement parce que le majordome ne tombe pas dans le piège de la violence physique, stigmate
populaire (du moins chez un majordome), qu’il tient en respect ses interlocuteurs. Inversement, la « dignité » n’est pas l’antithèse de la force brute,
elle ne se confond pas avec une autorité entièrement spiritualisée ; elle
s’incarne dans un corps plein, imposant et solide. La « grandeur » est ici
associée à une « grande » stature, dont elle apparaît comme le corrélat
naturel, mais c’est là un équilibre subtil qui aurait tout aussi bien pu basculer : la haute taille du majordome est identifiée en fin de compte comme
l’expression de son élévation morale, mais elle éveille dans un premier
temps le soupçon que le prévenant M. Stevens dissimulait une brute, un
géant prêt à assommer sans façons ceux qui ont suscité sa colère. La
« dignité » correspond ainsi, dans la scène qu’on vient de lire, à une compétence virtuose d’intériorisation de la puissance, qui engage des ressources physiques en les exposant physiquement comme des dispositions
morales, ou impose des dispositions morales en les investissant d’une
énergie toute physique. C’est grâce à cette compétence précise que
M. Stevens se trouve en mesure d’opérer un véritable renversement des
hiérarchies sociales et de toiser de toute sa hauteur ceux qui sont statutairement ses « supérieurs » mais « se recroquevillent » en face de lui
« comme des petits garçons ».
On le voit ici, la conception de la domesticité défendue par M. Stevens
fils se situe aux antipodes de celle que Flaubert campait dans Un cœur
simple. Dans Les Vestiges du jour, l’engagement dans le métier de serviteur
ISABELLE KALINOWSKI
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n’est pas le produit d’une condition dans laquelle serait enfermé un être
privé de conscience mais une « vocation » qui se réalise idéalement chez
celui qui parvient à détourner sa fonction dans le sens d’une compétition
avec les « maîtres » sur leur propre terrain, celui de la « dignité ». Vivant
dans l’intimité des « grands », le majordome est très bien placé pour se
défaire, paradoxalement, du « point de vue des valets de chambre » et
échapper à l’alternative de l’idéalisation ou de la caricature de ses
« employeurs ». Loin de penser que « nul n’est grand », il tire au contraire
de ses permanentes observations la conclusion qu’un domestique peut et
doit l’être. La « dignité » se révèle à ses yeux non comme une propriété
conférée par la naissance mais comme une pratique sans cesse réactivée,
ou, ce qui revient au même, une qualité susceptible d’être perdue par ceux
qui en sont communément regardés comme les dépositaires. M. Stevens
va même plus loin : selon lui, la dignité d’un domestique ne se mesure
pas seulement à son attitude personnelle mais aussi au choix de son
employeur, dont il a à apprécier la « distinction » et la valeur 4. Ce n’est
pas à ce dernier qu’il appartient de juger des siennes : le domestique possède une échelle de valeurs autonome qui peut coïncider avec celle de son
maître mais n’est en rien inféodée à cette dernière. Ainsi, dans Les Vestiges
du jour, l’intensité de l’investissement dans le service apparaît comme d’autant plus grande qu’elle ne procède pas seulement de la nécessité mais
4. « Là où nos aînés se seraient peut-être souciés de savoir si un employeur était
ou non titré, ou si du moins il était d’une “vieille” famille, nous avons eu tendance à nous intéresser bien davantage au statut moral d’un employeur. Cela ne
signifie pas que nous nous préoccupions de la vie privée de nos employeurs.
Non ; mais nous avions l’ambition, qui aurait été insolite une génération auparavant, de servir des personnes qui contribuaient, si l’on peut dire, au progrès de
l’humanité. […] Dans la pratique, évidemment, bien des personnes issues des
familles les plus nobles ont cherché à résoudre les grands problèmes de notre
époque, de sorte qu’au premier coup d’œil il se peut que les ambitions de notre
génération ne paraissent pas très dissemblables de celles de nos prédécesseurs.
Mais j’affirme qu’il existait une différence d’attitude capitale, qui se reflétait non
seulement dans les propos que pouvaient échanger les collègues mais aussi dans
les motifs qui poussèrent parfois certaines des personnes les plus capables de ma
génération à quitter une place pour une autre. De telles décisions n’étaient plus
prises simplement en fonction des gages, de l’importance du personnel dont on
disposait ou de la splendeur d’une famille ; pour ma génération, je crois qu’il est
juste de le dire, le prestige professionnel était essentiellement lié à la valeur morale
de l’employeur. » (Les Vestiges du jour, p. 130-131)
18
LA JOIE DE SERVIR
peut se fonder sur des arguments logiques formulés par le serviteur luimême. La « joie de servir » n’a plus rien, alors, des satisfactions épaisses
d’une Félicité ; elle ne se réduit pas à la conscience de l’accomplissement
du devoir. Elle procède de la conviction qu’il est possible d’acquérir, par
la voie du service, une grandeur qui peut faire défaut aux « grands ».
*
* *
Cependant, bien que le majordome Stevens se plaise à souligner la tournure volontariste qu’il confère à l’exercice de sa profession, il ne perd pas
le sentiment que cette « vocation » ne s’est pas présentée à lui de manière
fortuite. Il a su faire sien un métier au choix duquel le prédisposaient fortement sa naissance et les attentes d’un père qui l’exerçait avant lui. Ce dernier lui a inculqué un modèle dont il n’entend pas s’écarter. Un épisode
des Vestiges du jour illustre bien les limites dans lesquelles M. Stevens tient
à contenir sa propre « grandeur ». Au cours d’une semaine de congé
durant laquelle son employeur lui a suggéré de faire usage à sa guise du
véhicule luxueux dont il n’était ordinairement que le chauffeur, M. Stevens
tombe en panne d’essence dans un petit village de campagne, Moscombe,
où il est contraint de passer la nuit. Il devient aussitôt l’attraction du
hameau, dont les habitants commettent tous la même méprise : son automobile, son costume (reçu en cadeau de son ancien employeur) et ses
manières le font prendre pour un lord. Seul le médecin du village, qui le
reconduit le lendemain matin dans le chemin où il avait dû abandonner
sa voiture, comprend le malentendu dont il a fait l’objet :
« Nous échangeâmes quelques plaisanteries en gravissant une
route étroite bordée de grands arbres ; il me demanda si j’avais
bien dormi chez les Taylor, et ainsi de suite. Puis il me dit à
l’improviste :
— Dites donc, j’espère que vous n’allez pas me trouver
terriblement impoli. Mais vous ne seriez pas une sorte de
domestique, par hasard ?
Je dois l’avouer, j’éprouvai par-dessus tout à ces paroles un
sentiment de soulagement.
— C’est exact, monsieur. En fait, je suis le majordome de
Darlington Hall, près d’Oxford. » (p. 226)
ISABELLE KALINOWSKI
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Loin d’être froissé par la mise au point cavalière du docteur Carlisle,
M. Stevens éprouve cet acte d’objectivation comme bénéfique : il apprécie d’être « remis à sa place » et perçu pour ce qu’il est, un « domestique ».
Bien entendu, la déférence qui lui avait été manifestée la veille n’avait
guère de prix, puisqu’il la savait reposer sur une erreur de jugement ;
mais le « soulagement » qu’il évoque est plus profond : fondamentalement, il ne souhaite pas occuper dans la société une autre place que la
sienne. La conception qu’il se fait de sa propre « grandeur » est toute intérieure et n’induit en rien l’espoir d’une ascension sociale effective. Il aspire
à être un « grand » majordome, mais un grand « majordome ». Dans
d’autres épisodes du récit, il lui arrive d’être traité d’égal à égal par des
personnages de haute condition, et il ne peut alors attribuer cette attitude
à une méprise sociale, comme au cours de la soirée passée parmi les villageois de Moscombe : cependant, sa réaction est alors identique, il
éprouve un « sentiment de soulagement » à l’instant où il revient à l’esprit de ses interlocuteurs qu’il est un « domestique ». M. Stevens se représente comme dotés d’une « dignité » égale des individus de rang social
variable, mais il ne tient pas à ce que cette représentation se traduise, dans
la réalité, par une égalisation de leurs conditions. Plus précisément, il
existe une corrélation directe, chez lui, entre la souplesse de la pensée et
la rigidité du cadre social dans lequel il est pris. La stabilité de son état n’est
pas en contradiction avec ses idées, elle est bien plutôt le fondement
inébranlable de sa construction conceptuelle de la « grandeur ». Il est à
même de percevoir la sienne dans la mesure où il est assuré de la fixité
de sa condition de domestique : celle-ci n’est pas la limite fâcheuse de ses
théories « démocratiques », elle en est le soubassement.
À un certain point de son récit, et à l’occasion de son passage à proximité du lieu de fabrication d’un produit ménager appelé la « pâte Giffen »,
M. Stevens évoque les changements intervenus, entre la génération de
majordomes à laquelle appartenait son père et la sienne, dans les modes
d’entretien de l’argenterie.
« Certes, il n’est pas question de laisser entendre que l’entretien
de l’argenterie, en particulier des pièces que l’on met sur la table,
n’a pas toujours été considéré comme une tâche importante.
Mais on peut avancer sans se montrer injuste que de nombreux
majordomes de la génération de mon père, par exemple, n’y
voyaient pas une question clef, et la preuve en est qu’en ce
20
LA JOIE DE SERVIR
temps-là il était rare qu’un majordome supervisât directement le
nettoyage de l’argenterie ; généralement, il se contentait de
laisser ce soin au bon vouloir du majordome adjoint et
n’effectuait que des inspections intermittentes. Ce fut, on en
convient généralement, M. Marshall qui, le premier, comprit
toute la signification de l’argenterie : à savoir qu’aucun autre
objet n’est à ce point susceptible d’être examiné de près par des
personnes extérieures à la maison, au cours d’un repas, et que de
ce fait, l’argenterie est un véritable critère public de la bonne
tenue d’une maison. Et ce fut M. Marshall qui, le premier,
provoqua la stupéfaction des dames et des messieurs en visite à
Charleville House en mettant sous leurs yeux une argenterie
dont le brillant atteignait un degré inimaginable jusqu’alors.
Bientôt, naturellement, aux quatre coins du pays, les
majordomes durent, sous la pression de leurs employeurs, se
consacrer à la question de l’entretien de l’argenterie. On vit
surgir, je m’en souviens, différents majordomes qui affirmaient
tous avoir découvert des méthodes leur permettant de surpasser
M. Marshall ; méthodes dont ils proclamaient le caractère secret,
comme les chefs français protègent jalousement leurs recettes.
Mais je suis convaincu, comme je l’étais déjà à l’époque, que les
procédés mystérieux et complexes utilisés, par exemple, par
M. Jack Neighbours n’avaient guère d’effet réel sur le résultat
final. […] La pâte Giffen, à l’époque, était le produit commandé
par les majordomes éclairés, et pour peu que l’on utilisât cette
pâte comme il fallait, on n’avait pas à craindre de voir son
argenterie éclipsée par une autre. » (p. 150-151)
À travers une telle description, M. Stevens donne à voir la représentation
qu’il se fait du changement social et des ruptures entre « générations » :
à ses yeux, il s’agit là de phénomènes exclusivement superficiels. La surenchère de brillant qui, à compter d’une certaine époque, met en concurrence les différentes maisons n’induit aucune variation dans la répartition
des pièces d’argenterie ; la structure de la propriété de ce type de biens
reste parfaitement stable, et aucune compétition ne s’engage pour l’accroissement quantitatif ou qualitatif du capital d’argenterie. Il s’agit seulement de mieux mettre en valeur ce qui est déjà acquis, et c’est dans ce
domaine que le personnel domestique joue un rôle clé. L’émulation des
21
ISABELLE KALINOWSKI
majordomes a pour effet de renforcer le prestige de ceux qui les emploient,
non le leur. Ils peuvent rendre d’excellents services dans cette « politique
d’image », mais pas au point de substituer à l’ancienne hiérarchie des
argenteries une configuration nouvelle dont ils pourraient fixer la norme :
ils ne font briller que ce qui est déjà là. Le domestique ne peut sortir de
sa fonction qui est de lustrer l’existant.
*
* *
Le serviteur, le domestique, « l’homme à tout faire » ou le « commis »
sont au cœur de l’œuvre d’un écrivain suisse qui présente la particularité
d’avoir réellement exercé ces métiers, Robert Walser (1878-1956). Avec
lui, l’élaboration littéraire de la condition domestique atteint un de ses
sommets. La vocation à la domesticité devient une véritable option existentielle, comparable, si on la transpose dans le domaine religieux, au
vœu monastique de pauvreté : embrasser « par choix » l’état le plus
humble, c’est renverser dès cette terre les hiérarchies du monde, et rechercher une complétude dans l’abaissement. Tandis que, pour le majordome
Stevens, la « grandeur » et la dignité sont à la portée des serviteurs aussi
bien que de leurs maîtres, la perspective développée dans les œuvres de
Robert Walser est tout autre : il s’agit, cette fois, de se défaire de toute
prétention à la « grandeur », d’explorer l’insignifiant, le petit, le minime,
afin de s’affranchir de toute subordination aux échelles de valeur socialement admises. Les employés de service que Walser place au centre de
ses romans ne sont pas domestiques par nécessité. Certes déclassés ou
marginaux, ils ne sont cependant pas de condition servile par la naissance, comme M. Stevens : la découverte du métier de serviteur constitue même pour eux une forme de rupture avec leur famille, un acte
paradoxal d’indépendance par rapport aux attentes sociales de leurs
proches et du milieu dans lequel ils ont grandi. L’un des romans de Robert
Walser, Jacob von Gunten, présente le récit à la première personne du personnage éponyme, un jeune homme de bonne famille qui décide de suivre
une scolarité dans une école de domestiques, l’Institut Benjamenta.
« Curriculum vitæ.
Le soussigné, Jacob von Gunten, fils de parents honorables, né
le tant, élevé à tel endroit, est entré comme élève à l’Institut
22
LA JOIE DE SERVIR
Benjamenta afin d’acquérir les quelques connaissances
nécessaires pour entrer au service de n’importe qui. Le même est
loin de fonder des espoirs sur la vie. Il souhaite recevoir un
traitement sévère, afin d’apprendre ce que signifie être obligé de
se ressaisir. Jacob von Gunten ne promet pas beaucoup mais il
prend la résolution d’adopter une conduite bonne et honnête.
Les von Gunten sont une vieille famille. Dans les temps anciens,
ils étaient guerriers, mais leur humeur batailleuse s’est assagie, et
ils sont aujourd’hui grands conseillers et négociants, et le cadet
de la famille, objet de ce rapport, a décidé d’en finir pour de bon
avec toute cette tradition d’orgueil. Il veut être éduqué par la vie
et non par des principes héréditaires ou par un quelconque
principe aristocratique.
Sans doute il est fier, car il lui est impossible de renier sa nature
innée, mais il entend la fierté en un sens tout à fait nouveau,
conforme, d’un certain point de vue, à l’époque dans laquelle il
vit. Il espère être moderne, assez doué pour l’accomplissement de
ses obligations de service, pas complètement idiot ni inutile, mais
il ment, il ne se contente pas de l’espérer, il affirme qu’il l’est et il
le sait. Il a un caractère rebelle, en lui vivent encore un peu les
esprits indomptés de ses ancêtres, mais il demande à être rappelé
à l’ordre quand il regimbera, et, si cela ne sert à rien, à être châtié,
car il pense qu’alors, cela ne sera pas inutile. Du reste on saura
sûrement quel traitement lui réserver. Le soussigné croit pouvoir
s’adapter à toutes les situations, en conséquence il n’a
qu’indifférence pour ce qu’on lui ordonnera de faire, étant
fermement convaincu que n’importe quel travail exécuté avec
soin sera pour lui un honneur plus grand que de demeurer chez
lui au coin du feu, dans l’oisiveté et l’angoisse. Un von Gunten ne
reste pas assis au coin du feu. Si les aïeux du dévoué soussigné
ont porté l’épée des chevaliers, leur descendant se conforme à la
tradition en désirant ardemment se rendre utile d’une manière
quelconque. Sa modestie ne connaît pas de limites quand on
flatte son courage, et son zèle à servir n’a d’égal que son ambition,
qui lui commande de mépriser tous les sentiments relatifs à
l’honneur comme autant d’entraves et de nuisances. Chez lui, le
même a rossé son professeur d’histoire, l’honorable Dr. Merz, une
infamie qu’il regrette. Aujourd’hui, il aspire à gagner le droit de
ISABELLE KALINOWSKI
23
briser l’orgueil et l’arrogance qui l’animent peut-être encore en
partie sur le roc impitoyable d’un dur travail. Il parle peu et ne
répètera jamais une confidence. Il ne croit ni au royaume des
cieux ni à l’enfer. La satisfaction de celui qui l’engagera sera son
ciel, et le triste contraire sera son enfer et son néant, mais il est
convaincu qu’on sera content de lui et de son travail. Cette ferme
conviction lui donne le courage d’être ce qu’il est. 5 »
Dans le roman, bien entendu, Robert Walser se garde bien d’imaginer
que tous les domestiques soient, comme l’auteur de ce « curriculum
vitæ », des héritiers aux allures un peu masochistes. Cette institution de
formation au service accueille des jeunes gens de différentes conditions,
et la contrainte économique est évidemment la motivation la plus fréquente de l’entrée à l’école Benjamenta. Jacob est d’ailleurs fasciné par l’un
de ses camarades, du nom de Kraus, qui incarne à ses yeux le serviteur
par excellence, issu d’une famille modeste et « comme né pour cela 6 ».
Si le héros du roman est Jacob von Gunten et non pas Kraus, ce n’est
5. Robert Walser, Jakob von Gunten. Ein Tagebuch, Suhrkamp, [1909] 2004, p. 50-52.
Les extraits de Robert Walser reproduits ici été traduits de l’allemand par Isabelle
Kalinowski. Une édition française existe dans une traduction de Marthe Robert :
L’Institut Benjamenta, Grasset, 1960.
6. « Kraus a vraiment eu la vie dure avant de venir ici. Lui et son père, qui est
batelier, remontaient et descendaient l’Elbe sur de lourdes péniches de charbon. Il
lui a fallu travailler dur, vraiment dur, et il a fini par tomber malade. À présent, il
veut être le serviteur, le vrai serviteur d’un maître, et de fait, avec son bon cœur et
toutes les qualités qui s’ensuivent, il est comme né pour cela. Il fera un serviteur
tout à fait exceptionnel, car il a non seulement le physique adéquat pour ce métier
d’humilité et de dévouement, mais aussi l’âme qu’il faut, toute sa nature, tout l’être
de mon camarade a quelque chose de servile au meilleur sens du mot. » (p. 31)
Bien que ce personnage puisse paraître présenter certaines analogies avec la Félicité
d’Un cœur simple, le regard porté sur lui ne se confond en rien avec celui du conte
de Flaubert : « Quel que soit le lieu où la vie le mènera, Kraus sera toujours regardé,
plus tard, comme un homme utilisable, mais inculte ; à mes yeux, en revanche, il
est parfaitement cultivé, et la raison en est principalement qu’il forme un tout,
solide et bon. Voilà précisément ce que j’appelle une humanité cultivée. Kraus
n’est pas tout vibrant de connaissances, de références et d’allusions, mais il y a en
lui quelque chose de posé, il est posé et repose sur quelque chose. On peut se fier
à lui par l’âme. Jamais il n’abusera ni ne calomniera quelqu’un, et c’est avant tout
cela, cette répugnance à bavarder, que j’appelle culture. Ceux qui bavardent sont
des imposteurs. » (p. 79)
24
LA JOIE DE SERVIR
pas parce que le premier est plus représentatif que le second, mais parce
que l’histoire de Jacob fait ressortir une dimension de la vocation à la
domesticité qui reste occultée dans le cas de Kraus et de ses semblables,
mais joue néanmoins dans tous les cas un rôle fondamental.
La singulière vocation de Jacob von Gunten dévoile une structure de
contraintes dont les composantes économiques et sociales semblent s’exercer « à l’envers ». À la différence d’un Kraus, qui souhaite occuper une
place de serviteur pour « gagner sa vie », Jacob est motivé dans le même
projet par la perspective de « perdre » la sienne, ou du moins de sacrifier
les avantages matériels auxquels ses origines pouvaient légitimement lui
permettre de prétendre. De la même façon, tout l’argumentaire qu’on
vient de lire met l’accent sur le lien qui unit paradoxalement la « fierté »
des von Gunten et « l’ambition » qui anime Jacob de devenir un domestique. Cette famille noble est peut-être déclinante, mais ce n’est pas la
pente d’une décadence que Jacob a le sentiment de suivre en entrant à
l’Institut Benjamenta ; bien au contraire, il tient cette initiative pour parfaitement conforme à l’héritage de ses ancêtres qui ont « porté l’épée des
chevaliers ». Pour comprendre cette apparente inversion des déterminations matérielles et sociales, il faut souligner ici l’effet de repoussoir
qu’exerce sur Jacob la situation de son frère Johann, un aîné toujours
« élégant », qui a « réussi », mais qui veut bien lui avouer, lorsqu’il se
laisse aller à lui parler avec sincérité, qu’il est en proie à une incurable
mélancolie. « Reste pauvre et méprisé, cher ami », lui déclare cet homme
établi. « Ôte toi de l’esprit l’idée même de l’argent. Le plus beau, le plus
grand triomphe est de n’être qu’un pauvre diable. Les riches, Jacob, sont
très insatisfaits et très malheureux. Les gens riches d’aujourd’hui n’ont
plus rien. Les voilà, les vrais affamés. 7 » (p. 68) Dans un autre texte fortement autobiographique, la nouvelle Une vie de peintre, Robert Walser
décrit subtilement comment deux frères partageant dans leur jeunesse les
mêmes valeurs « artistes » en viennent insensiblement à s’engager dans
des voies divergentes, l’aîné se laissant prendre au piège du succès et
7. Lire aussi cet autre passage de Jacob von Gunten : « Et alors ? Oui, il y a maintenant en moi quelque chose de non-bourgeois, quelque chose d’absolument
opposé à la bienséance, et il possible que mon frère repose en plein milieu du
goût mondain le plus beau et le plus somptueux. […] J’imagine des femmes qui
tendent la tête dans l’entrebâillement de la porte et qui demandent avec un petit
air pincé : « Qui est-ce encore ? Comment ? Un vagabond ou quoi ? » (p. 54)
ISABELLE KALINOWSKI
25
perdant son inspiration de peintre, tandis que le second garde intacte sa
vocation de poète mais reste un vagabond errant et désocialisé 8. Un épisode fameux de la vie de Robert Walser, son recrutement comme domestique dans un château de Haute-Silésie, intervint précisément au moment
où l’écrivain, accueilli à Berlin par son aîné Karl Walser, devenu un
peintre à succès, commençait à goûter à son tour les premiers fruits de
la reconnaissance et de la notoriété. Il prit alors la fuite.
Dans le regard de Jacob von Gunten, l’argent comme l’aisance sociale
ne valent que dans la mesure où ils peuvent être dilapidés :
« Si j’étais riche, je ne voudrais pas du tout faire le tour du
monde. […] Je n’achèterais pas de propriétés. Des vêtements
élégants, du linge fin, un haut-de-forme, de modestes boutons de
manchette dorés, des chaussures vernies à bout allongé, ça serait
à peu près tout, et je me mettrais ensuite en route. Pas de maison,
pas de jardin, pas de valet, ah, si, quand même, un valet,
j’engagerais un brave Kraus très digne. Alors, on pourrait y aller.
J’irais dans la rue nimbée de brouillard. […] Et soudain, je
saluerais quelqu’un, très poliment, et je le verrais, ce serait un
homme. Je regarderais cet homme très gentiment et je verrais
qu’il ne va pas bien. […] À présent, cet homme me demanderait
ce que je veux et cette question montrerait de l’éducation. […]
J’ouvrirais mon portefeuille, j’en tirerais dix mille marks, dix
billets de mille, et je lui donnerais cette somme. Après quoi je
soulèverais mon chapeau aussi aimablement que tout à l’heure, je
dirais bonsoir et je m’en irais. […] J’aurais donné mon argent à
un artiste crevant la faim, je le saurais avec certitude. […] Je
pourrais par exemple donner aussi des festins d’une richesse folle,
voués à tous les plaisirs, et organiser des orgies d’un genre inouï.
Je pourrais dépenser pour cela des centaines de mille. À coup sûr,
il faudrait dépenser l’argent de façon affolante, car seul l’argent
vraiment gaspillé aurait de la beauté – en aurait eu. Et un jour,
j’irais mendier, et le soleil brillerait, et je serais si joyeux, de quoi,
je ne chercherais pas du tout à le savoir. Et alors maman viendrait
et se jetterait à mon cou… » (p. 75-77)
8. Robert Walser, « Une vie de peintre », Seeland, traduit par Marion Graf, Zoé,
2004, p. 11-36.
26
LA JOIE DE SERVIR
La possession de capital ne donne en elle-même aucune indication sur
l’usage qui peut être fait de ce dernier : gestion rationnelle et avisée, multiplication par la spéculation, dépense somptuaire, perte instantanée, etc.
Il est tout à fait possible d’imaginer, comme Jacob von Gunten le fait ici,
un rapport entièrement négatif (ou « affolant ») au capital, aussi bien au
capital économique qu’au capital social. Cette représentation ne correspond pas à la situation réelle de Jacob, lui-même désargenté ; cependant,
le jeune homme fait valoir à juste titre que le facteur pertinent n’est pas
la quantité de richesse détenue mais une certaine disposition négative à
l’égard de cette richesse, dont il constate l’activation en lui alors même
qu’il est privé de toute fortune. Il se sait animé d’un désir de don illimité,
disproportionné, dépourvu de contrepartie : don de dix-mille marks à
un artiste affamé dans le passage qu’on vient de lire, mais surtout don de
soi, éperdu et absolu. À la différence du majordome Stevens, pour lequel
l’engagement dans le service est corrélé à un « contrôle » de la valeur
morale de l’employeur, Jacob von Gunten regarde l’abandon au maître
comme une fin en soi. La question de savoir si ce maître est ou non un
homme de qualité est complètement éclipsée par le souci de parvenir à
un don de soi inconditionnel. Telle est la compétence précise qui fait tout
l’objet de la formation reçue à l’école Benjamenta : la radicalité dans la
remise de soi. Elle seule accrédite l’apprenti serviteur et fait de lui un valet
accompli. Dans le texte cité, le fait que le don soit transmis de la main à
la main à un individu rencontré dans la rue, dans le visage duquel le donateur croit discerner le pli des soucis d’argent, est un élément central : il
est décisif que ce geste de prodigalité instantanée, loin de poser les bases
d’un bénéfice d’image ultérieur (comme dans la relation philanthropique
ou le mécénat), s’adresse à un inconnu, au premier venu, à « n’importe
qui » et n’attende rien en retour.
« Le visage de Kraus est fait pour donner un certain ton, une
manière, et sa tenue et sa conduite feront la fierté de celui qui le
louera. Louer ? Oui, c’est comme ça que l’on dit. Un jour, Kraus
sera loué à quelqu’un, ou loué par n’importe qui. Il s’en réjouit à
l’avance, et voilà pourquoi il s’emploie aussi assidûment à faire
entrer du français dans sa tête un peu obtuse. » (p. 32)
Robert Walser en fit lui-même abondamment l’expérience pendant la
première partie de sa vie, où il exerça quantité de tâches subalternes au
service de différents employeurs, dans la librairie, la banque ou encore
ISABELLE KALINOWSKI
27
la domesticité d’un particulier : à chaque fois, la relation de service dans
laquelle il s’engageait avant de l’interrompre au bout d’un laps de temps
assez court (entre une semaine et trois mois) et d’en retrouver une autre
quelque temps plus tard ne se définissait pas, structurellement, par le
rapport plus ou moins harmonieux entretenu avec un patron doté d’une
individualité spécifique. Ce n’est pas l’employeur qui déterminait la tournure adoptée par la relation de service, puisque celle-ci demeurait toujours identique quel que fût le poste occupé ; c’était Walser lui-même
qui reproduisait une certaine forme d’investissement dans le service dont
ses employeurs pouvaient, le cas échéant, tirer profit, mais qu’ils n’avaient
pas le pouvoir d’infléchir. Walser se plaçait au service d’un maître mais
ce dernier n’avait pas la maîtrise de cette relation de service, dont il ne
pouvait fixer que le contenu et non la forme fondamentale. En prédisant que « Kraus sera engagé chez n’importe qui », Jacob von Gunten ne
fait pas autre chose qu’énoncer ce primat de la disposition au service sur
chacune de ses actualisations. Dans une telle relation, au demeurant, ce
n’est pas seulement le maître qui se trouve confiné dans un rôle passif,
mais aussi le serviteur lui-même, qui n’est pas davantage que le précédent en mesure de détourner de sa trajectoire invariable la courbe de sa
servitude. En fin de compte, le serviteur est moins placé au service d’une
individualité (celle du maître ou la sienne) qu’au service du service.
Corrélativement, les conflits qui peuvent l’opposer à tel ou tel de ses
employeurs ont peu de chances de déboucher sur une rupture substantielle : il peut se révolter contre un maître, mais cette rébellion ne remet
aucunement en cause sa disposition à être au service du service.
Que faut-il entendre par là ? Dans les cas de vocations religieuses, par
exemple celles des ascètes ou des moines mendiants, le renoncement aux
avantages terrestres se fait au nom du service de Dieu ou d’une divinité.
Les sacrifices consentis sont justifiés par l’existence d’une entité transcendante : ces formes radicales de service ne sont pas concédées à un
bénéficiaire humain. Dans sa version laïque, l’engagement dans le service présente une structure comparable, au sens où il se légitime toujours par la référence, implicite ou explicite, à un principe transcendant
par rapport à la série des maîtres qui ont effectivement été servis. Le
domestique ne sert pas un dieu, mais il ne sert pas non plus exclusivement son employeur humain, puisque la finitude de ce dernier n’a pas
pour conséquence l’abandon des fonctions serviles. Un maître remplace
l’autre. Ou plutôt, le serviteur est au service d’un « Maître » qui ne se
28
LA JOIE DE SERVIR
confond pas avec ses maîtres réels, et ce « Maître » exerce d’autant plus
sûrement son empire sur lui que le serviteur croit servir tel ou tel maître
et ne peut jamais prendre le « Maître » pour cible de ses éventuelles rébellions. Elles sont ainsi condamnées à un échec systématique. Tel est le
modèle qui se dégage de Jacob von Gunten (et que l’on retrouvera chez
Kafka, un des premiers admirateurs de Robert Walser) : la relation de
service est d’autant plus pérenne et difficile à dépasser qu’elle ne se
construit pas comme une relation avec un maître effectif mais comme un
asservissement à un tiers absent, le « Maître » qui n’est jamais identifié
comme tel et reste perpétuellement inaccessible et inassouvi.
*
* *
À partir des trois œuvres littéraires qui ont été évoquées ici, trois modèles
d’analyse de la position servile ont pu être abordés :
— l’inconscience et l’adhésion au rôle (Un cœur simple)
— la rationalisation et la justification de la vocation domestique (Les
Vestiges du jour)
— la disposition au service et son principe « transcendant » (Jacob von
Gunten).
Ces trois modèles s’opposent sur bien des points, mais ne sont pas systématiquement exclusifs les uns des autres : il arrive qu’ils se recoupent,
se superposent et se brouillent. L’esquisse de comparaison qui a été proposée dans ce qui précède n’a permis de mettre l’accent que sur un très
petit nombre d’éléments, aux dépens de bien d’autres :
— le caractère plus ou moins inconscient de l’asservissement : le premier
modèle postule que la « joie de servir » ne peut procéder que d’une erreur,
d’un aveuglement et d’une aliénation à une situation qui ne suscite l’adhésion du domestique que par défaut de conscience ; le second affirme au
contraire que l’investissement dans le service présuppose un travail logique
de légitimation et de justification, nécessaire au maintien de la vocation ;
le troisième, enfin, constate l’existence d’un tel exercice permanent de rationalisation de la vocation, mais induit malgré tout que les motivations les
plus puissantes de l’engagement servile restent inconscientes ;
— le rôle des déterminations économiques et sociales : les deux premiers modèles soulignent l’importance des facteurs de reproduction
sociale et mettent en avant le lien qui unit la modestie des origines à la
ISABELLE KALINOWSKI
29
condition servile ; le troisième modèle, métaphoriquement résumé dans
la référence au recrutement social varié d’un établissement scolaire,
l’Institut Benjamenta, admet le rôle prédominant des contraintes économiques dans la genèse des vocations au service mais s’emploie néanmoins
à dégager, en se focalisant sur un personnage d’héritier décadent, une
variable plus écrasante encore que les facteurs économiques et sociaux,
à savoir la disposition psychologique à la dette, au sacrifice et au don de
soi, qui se conjugue dans chaque cas avec les précédents, soit directement lorsque le domestique reproduit une incapacité à s’enrichir, soit
négativement lorsqu’il est engagé dans une dynamique de dépense et de
dilapidation des biens familiaux ;
— la position de l’auteur : dans le premier modèle (narrateur omniscient), la position servile est nettement construite comme antithétique à
celle de l’artiste, qui surplombe son personnage ; dans le second, le domestique s’exprime à la première personne et la position de l’auteur est ambiguë, même si elle épouse avec fascination la logique interne de la vocation
du majordome ; dans le troisième, enfin, le plus autobiographique, l’écrivain suggère une équivalence sur un certain plan entre la vocation artistique,
la vocation au service et la vocation d’un cadet de famille.
Ces trois modèles, mouvants et labiles, se prêtent a posteriori à des opérations de synthèse et d’abstraction qui permettent de les faire intervenir
dans une réflexion sur les modalités du service et la genèse des dispositions à l’asservissement. La possibilité de les « faire travailler » selon différents axes et de construire à partir d’eux différentes configurations
systématiques ne fait que découler d’un moment premier qui n’est pas
celui de la décomposition analytique mais plutôt celui de la saisie globale
de « personnages » qui, lorsqu’ils accèdent au degré de qualité littéraire
d’une Félicité, d’un M. Stevens ou d’un Jacob von Gunten, n’en finissent
jamais de livrer ensuite leur vivante cohérence.
ISABELLE KALINOWSKI
Ce qui fait marcher un hôtel, envers et contre tous,
c’est l’amour-propre véritable que chaque employé porte à son travail, aussi
stupide et inhumain soit-il. […]
Indubitablement, la catégorie d’employés la plus attachée à cette notion
de travail bien fait – et la moins servile en même temps – est celle des cuisiniers. Ils ne gagnent pas autant d’argent que les garçons, mais leur prestige est plus grand et leur emploi mieux assuré. Le cuisinier ne se considère
pas comme un domestique, mais plutôt comme un artisan très qualifié, un
spécialiste dans sa partie. Parlant de lui, on dit généralement « un ouvrier »,
titre auquel ne saurait prétendre un garçon. Il est conscient de son pouvoir,
il sait que de lui dépend le bon ou le mauvais renom d’un restaurant et que
tout risque de partir à vau-l’eau pour peu qu’il ait seulement cinq minutes
de retard. Il méprise tout ce qui n’est pas cuisinier et traite on ne peut plus
cavalièrement tout ce qui a rang au-dessous de maître d’hôtel. Et c’est en
artiste qu’il exerce son métier, un métier qui requiert une habileté consommée. Ce qui est difficile, ce n’est pas tant la cuisine elle-même, mais bien
le fait que tout doit être prêt en temps voulu. […]
Le profil d’ensemble du garçon est tout autre. Il a, lui aussi, la fierté de
son métier, mais il s’agit ici d’un métier essentiellement servile. Son travail
lui confère une mentalité non pas d’ouvrier mais de snob. Il vit en permanence au contact des riches, s’approche de leurs tables, surprend leurs
conversations, flatte leur amour-propre à grand renfort de sourires et de
discrètes plaisanteries. Il a la satisfaction de dépenser par personne interposée. De plus, il nourrit le secret espoir de devenir un jour riche à son tour
car, si la plupart des garçons meurent pauvres, beaucoup connaissent au
cours de leur vie de longues périodes fastes. […] Il se donnera beaucoup de
peine pour servir dans les règles parce qu’il se sent presque assis à la même
table que ceux qu’il sert. […] Il est tout entier voué à l’assouvissement d’un
plaisir qu’il comprend et qu’il admire. C’est pourquoi les garçons sont rarement socialistes, ne disposent d’aucun syndicat digne de ce nom et font
des journées de douze heures – on en voit même, dans certains cafés, qui
travaillent quinze heures d’affilée, sept jours par semaine. Ce sont des snobs,
qui se complaisent plutôt dans la servilité inhérente à leur métier.
Si l’on se tourne vers les plongeurs, c’est encore une nouvelle chanson.
Ils sont astreints à un travail épuisant, qui n’offre aucune perspective d’avenir, qui ne requiert aucune qualification spéciale et qui n’est guère propre
à susciter l’enthousiasme. Le type de travail que l’on confierait volontiers
à des femmes, si celles-ci étaient assez résistantes pour le faire. […]
L’horizon est pour eux parfaitement bouché car il leur est impossible d’économiser un centime sur ce qu’ils gagnent, et quand on travaille de soixante
à cent heures par semaine, on n’a guère le temps de songer à apprendre
un vrai métier. […]
Aussi peu enviable que soit leur condition, les plongeurs ont malgré tout
leur fierté. C’est la fierté du trimardeur, de l’homme de peine qu’aucune
quantité de travail ne saurait abattre. À ce niveau, la seule vertu dont on
puisse se prévaloir est d’être capable de trimer comme une bête de somme.
Débrouillard, voilà ce que tout plongeur aimerait qu’on dise de lui. […] Et
il n’est pas rare d’entendre un plongeur affirmer fièrement : « Je suis dur »
– comme s’il faisait un métier de soldat et non de femme de ménage.
GEORGE ORWELL
Extrait de Dans la dèche à Paris et à Londres
Traduit de l’anglais par Michel Pétris, Ivréa, 1982
FRÉDÉRIC JUNQUA
33
« Les oreilles dans les pieds »
Les philosophes & le service des tyrans
O
c’est au cours d’une conversation avec Léon,
tyran de Phlionte, que Pythagore utilisa pour la première fois
le mot de « philosophe », pour répondre à la question du
monarque qui lui demandait « ce qu’il faisait dans la vie ». La vie, répondit Pythagore, est comme une panégyrie 1 : il y a ceux qui s’y rendent
pour remporter des couronnes et acquérir la gloire, ceux qui viennent
pour faire du commerce et gagner de l’argent, et une troisième catégorie, la plus noble et la plus sensée : celle des spectateurs, qui viennent là
pour observer ce qui se passe. « Philosophes » est le nom que l’on donne
à ceux qui appartiennent à cette troisième catégorie 2.
Nous n’avons, bien entendu, aucune garantie de la vérité historique de
cette anecdote – et c’est le cas pour la plupart des faits et dits des grandes
figures de la philosophie antique, qui, une fois tombées dans le domaine
public, ont fait l’objet de traditions mêlant inextricablement la légende et
l’histoire. Elle a du moins le mérite de mettre en scène la naissance de la
philosophie dans le contexte d’une rencontre entre l’« intellectuel » (pour
employer un terme anachronique mais parlant) et le pouvoir. Et de fait,
N RAPPORTE QUE
1. Les panégyries étaient les grandes fêtes religieuses du monde grec au cours
desquelles se déroulaient des concours athlétiques, musicaux ou dramatiques.
2. Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres (noté [DL] par la suite),
I, 12 et VIII, 8 ; Cicéron, Tusculanes V, 3 ; Jamblique, Vie de Pythagore, 58.
AGONE, 2007, 37 : 33-52
34
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
en dépit de ce que semble dire Pythagore, les philosophes antiques se sont
rarement contentés d’être de simples spectateurs, et la figure du philosophe conseiller du prince (ou du « philosophe de cour », pour ses détracteurs) est une figure courante dans l’Antiquité. La question de savoir si,
dans cette association, le pouvoir se mettait au service de la philosophie
ou le philosophe au service du pouvoir est une question qui, du V-IVe siècle
avant notre ère jusqu’à la période de la domination romaine, a fait l’objet
d’un débat constant entre écoles philosophiques.
Nous voudrions, dans cet article, évoquer trois figures significatives et
contemporaines, trois « cas d’espèce » qui nous paraissent incarner trois
postures représentatives dans ce débat.
—I—
La première de ces figures est la plus connue, en tout cas celle qui vient
d’abord à l’esprit quand on aborde la relation entre le philosophe et le tyran :
Platon fit trois voyages en Sicile, au cours desquels il fut l’hôte des tyrans
de Syracuse, d’abord de Denys l’Ancien (Denys I), puis, à deux reprises,
de son fils Denys le Jeune (Denys II). Tous les trois se terminèrent fort mal.
Le premier séjour de Platon en Sicile fut, d’après la tradition, la conséquence circonstancielle d’un voyage que le philosophe, alors âgé d’une
quarantaine d’années, avait entrepris de faire en Italie du Sud pour y rencontrer des collègues pythagoriciens, et au cours duquel il se serait trouvé
plus ou moins contraint de rentrer en relation avec le tyran Denys I.
Comme le rappelle Brisson dans son introduction aux Lettres de Platon,
« l’existence de la tyrannie est indissociable d’une politique de prestige qui
se matérialise à l’intérieur par la construction de temples et d’édifices
publics, par le mécénat, par l’organisation de fêtes et par une cour brillante,
et, à l’extérieur, par la participation aux principales fêtes du monde
grec » 3. Denys I, qui comptait déjà à sa cour un certain nombre
d’« intellectuels » (poètes, écrivains, philosophes), avait apparemment
des prétentions philosophiques – ses trois filles s’appelaient Dikaiosynè,
Sophrosynè et Arétè (autrement dit : Justice, Sagesse et Vertu) et on a de
lui un fragment poétique dans lequel il semble manifester son intérêt pour
la doctrine platonicienne –, et on peut supposer que c’est pour cela qu’il
3. Luc Brisson, Platon. Lettres, GF, 1987, p. 27.
FRÉDÉRIC JUNQUA
35
voulut faire venir Platon à sa cour. Pourquoi Platon accepta-t-il l’invitation du tyran, et dans quelle mesure y fut-il « contraint » ? En fait, lorsque,
dans la Lettre VII, Platon évoque son premier voyage en Sicile, il ne dit rien
des raisons qui l’amenèrent à se retrouver à la cour de Denys. Mais le
contexte dans lequel il fait état de ce premier séjour peut laisser penser
qu’il s’y rendit non seulement de son plein gré, mais aussi avec un projet
politique : Platon commence en effet sa lettre par le récit des événements
qui le conduisirent à échafauder sa théorie du philosophe-roi ; il y explique
comment, dégoûté par la politique athénienne, il en arriva à la conclusion
que toutes les cités actuelles avaient un mauvais régime politique, et que
le genre humain ne serait délivré de ses maux que lorsque les véritables
philosophes auraient accédé au pouvoir, ou que les gouvernants se seraient
convertis à la philosophie. « C’est avec cette idée en tête que je vins en
Italie et en Sicile, lors de ma première visite » (Lettre VII, 326 b).
Ce premier séjour, comme on l’a déjà dit, se termina fort mal. Selon la
tradition, Platon échappa de peu à la mort et fut renvoyé par Denys I, qui
le livra à un ambassadeur lacédémonien afin que ce dernier le vende
comme esclave. Racheté par un admirateur, un certain Annicéris de Cyrène,
il put retourner à Athènes, où il fonda l’Académie [DL III 19-20]. Quelque
légendaire que puisse être cet épisode (Platon n’en dit rien dans la
Lettre VII), il a en tout cas le mérite d’être lisible sur un plan symbolique :
le philosophe qui se rend à la cour d’un tyran ne peut en revenir qu’esclave.
L’expérience, toutefois, ne fut pas totalement stérile : elle permit à Platon
de se lier avec le jeune beau-frère du tyran, Dion, qui, converti à ses vues
philosophiques et politiques, le pressera de revenir à Syracuse vingt plus
tard, lorsque, Denys I étant mort et laissant le pouvoir à son jeune fils
Denys II, il verra là l’occasion pour Platon de mettre en pratique ses plans
législatifs et politiques.
Pour quelles raisons Platon accepta-t-il de retourner en Sicile, malgré
le souvenir cuisant qu’avait dû lui laisser son premier séjour ? C’est ce
qu’il explique dans la Lettre VII, sur le mode de l’apologie. Conscient en
effet de la suspicion qui pouvait peser sur ses motivations réelles, Platon
va s’attacher à se laver de tout soupçon d’intéressement et se présenter
comme une victime du devoir 4. S’il a accepté, dit-il, cette invitation de
4. Lire le passage de La République (347 d) où il est dit que, dans une cité
d’hommes de bien, loin de lutter pour accéder au pouvoir, on ne s’y rendrait
que contraint et forcé.
36
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
Dion, alors que la vie syracusaine, comme il l’a rappelé lors de l’évocation
de son premier séjour, lui avait déplu absolument et semblait être l’antithèse parfaite de la vie qui lui convenait 5, c’est d’abord pour éviter une
double trahison : en refusant de faire le voyage, il trahirait à la fois l’amitié de Dion et la cause de la philosophie. « Comme je réfléchissais et me
demandais avec hésitation s’il fallait ou non me mettre en route et céder
aux sollicitations, ce qui pourtant fit pencher la balance, c’est la pensée
que, si jamais on pouvait entreprendre la réalisation de mes plans législatifs et politiques, c’était le moment d’essayer : il n’y avait qu’à persuader suffisamment un seul homme et tout était gagné. C’est dans ces
dispositions d’esprit que je m’aventurai à partir, non pour les motifs que
certains me prêtaient, mais de peur surtout de passer à mes propres yeux
pour un beau parleur qui ne veut jamais mettre la main à l’oeuvre, et
parce que je risquais d’abord de trahir l’hospitalité de Dion et ma solidarité à son égard, dans un moment où il courait des dangers assez sérieux.
[…] Je suis donc parti pour des motifs raisonnables et justes, autant que
peuvent l’être des motifs humains, abandonnant à cause d’eux mes occupations habituelles, qui n’étaient pas sans gloire, pour aller vivre sous une
tyrannie qui ne paraissait convenir ni à mes enseignements ni à ma personne. En me rendant chez vous, je m’acquittais envers Zeus Hospitalier
et je libérais de reproche le philosophe qui aurait été flêtri en moi, si, par
amour des aises et par timidité, je m’étais déshonoré. » (328 b-d)
Acte de courage, donc, violence faite à soi-même, sacrifice au nom de
la philosophie et de l’amitié, mais aussi occasion unique de prouver qu’il
n’était pas qu’un simple beau parleur et occasion unique de réaliser ses
plans : tels sont les motifs qui auraient motivé ce deuxième voyage.
Si l’on fait abstraction de la partie circonstancielle, amicale, de cette justification 6, la position de Platon rejoint celle que soutenait aussi l’orateur
5. Platon, Lettre VII, 326 b-c. Sur les « banquets siciliens », Platon, La République
III, 404 d ; Gorgias 518 b ; Athénée XII, 527 C-E [sur les Sybarites] ; CPG, t. I,
Diogénien VIII, 7, p. 306, Grégoire de Chypre III, 68, p. 373, etc.
6. Comme il le dit ailleurs dans la Lettre VII, Platon se sent responsable de Dion :
en ayant fait naître en lui le désir d’un gouvernement juste, il a semé les graines
de la révolution à venir, dont Dion prendra la tête : « Dans mes relations avec
Dion qui était encore jeune, lui exposant mes vues sur ce qui me paraissait le
meilleur pour les hommes et l’engageant à les réaliser, je risque fort de ne m’être
pas rendu compte que d’une certaine façon, je travaillais inconsciemment à la
chute de la tyrannie. Car Dion, très ouvert à toutes choses et spécialement aux
FRÉDÉRIC JUNQUA
37
Isocrate (contemporain de Platon, qui fut lui aussi en relation avec le tyran
Denys), et qui sera reprise et résumée plusieurs siècles plus tard par
Plutarque dans un traité au titre programmatique : Le philosophe doit surtout s’entretenir avec les puissants. Plutarque y compare les effets de la philosophie aux propriétés étranges d’une plante appelée « barbe de chèvre »
(èryggion) : « On prétend, écrit-il, qu’il suffit qu’une seule chèvre la prenne
dans sa bouche pour qu’elle se trouve clouée sur place et, après elle, le reste
du troupeau, jusqu’à ce que le chevrier vienne la lui ôter, si prompts sont
les effluves qui véhiculent la propriété spécifique de cette plante : tout
comme un incendie, ils gagnent de proche en proche et se répandent dans
toutes les directions 7 ». De la même manière, si l’enseignement du philosophe « touche un magistrat (archontos andros), un homme d’État (politikou), un homme d’action (praktikou), et qu’il le comble de vertus, il sert
beaucoup d’hommes en un seul 8 ». (Une opinion que soutenait déjà
Isocrate : « Les maîtres qui font l’éducation des particuliers ne rendent
service qu’à leurs élèves ; mais quiconque inclinerait vers la vertu les
maîtres de la masse rendrait service à la fois aux uns et aux autres, à ceux
qui détiennent la puissance et à ceux qui sont sous leur autorité. 9 »)
C’est en quelque sorte au nom du bien de l’humanité que le philosophe
philanthrope a donc le devoir, et pas seulement le droit, de faire l’éducation des puissants. Et celui qui se refuserait à entreprendre cette tâche est
taxé par Plutarque de lâcheté et de vanité : « On cherche la popularité 10
discours que je lui tenais, me comprenait admirablement, mieux que tous les
jeunes gens que j’ai jamais fréquentés. Il décida de mener désormais une vie différente de celle de la plupart des Italiens ou Siciliens en faisant beaucoup plus de
cas de la vertu que d’une existence de plaisir et de sensualité. Dès lors, son attitude devint de plus en plus odieuse aux partisans du régime tyrannique, et cela
jusqu’à la mort de Denys I. » (327 a-b)
7. Plutarque, Maxime cum principibus philosopho esse disserendum, traductino Marcel
Cuvigny, 776 E-F.
8. Ibid., 777 A.
9. Isocrate, A Nicoclès, 8, trad. Émile Brémond ; lire également Dion Chrysostome,
Discours XLIX et XXXII, 19-20.
10. Comprendre : « On cherche à se faire remarquer, à se faire un nom. » L’adjectif
utilisé par Plutarque est « philodoxos » – littéralement « qui recherche la gloire » –,
avec lequel leurs détracteurs qualifiaient les philosophes en relation avec les puissants. (Lire notamment Lucien, Hermotimos, 16 – où les platoniciens sont philodoxoi ; Sur ceux qui sont aux gages des grands ; Nigrinos, 24 ; Piscator, 34 ; Dion
Chrysostome, Discours LXXVIII, 34 sq.)
38
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
et l’on fait preuve de pusillanimité lorsque l’on refuse et que l’on appréhende de passer pour le courtisan assidu des gens en place » (776 B).
Quant à ceux qui ne fréquenteraient les tyrans que pour en tirer leur
propre avantage, « ceux qui travaillent continuellement à corrompre l’âme
des gouvernants, des rois, des tyrans, les calomniateurs, les délateurs et
les flatteurs, tout le monde les chasse et les châtie comme des gens qui jettent une drogue mortelle non pas dans une coupe, mais dans une fontaine
publique dont ils voient bien que tous se servent » (778 D).
À supposer toutefois que le philosophe qui se rend à la cour d’un tyran
s’y rende avec le désir sincère de faire son éducation et de servir, à travers
lui, l’intérêt général, ce noble but est-il à sa portée ? et ne court-il pas le
risque de se retrouver à n’être que la caution impuissante d’une politique
décidée par le seul tyran ? En d’autres termes, à supposer que le philosophe ne soit pas nuisible, en est-il pour cela utile ?
Dans La République (écrite après son premier séjour syracusain), Platon
faisait dire à Socrate que la foule avait raison, et que les philosophes
étaient, comme elle le prétendait, inutiles et pervers – mais que la faute ne
leur en revenait pas à eux ni à la philosophie. Inutiles, les philosophes
l’étaient parce que la cité refusait de faire appel à leurs services : « Ajoute
que tu ne te trompais pas en déclarant que les plus sages d’entre les philosophes sont inutiles au plus grand nombre, mais fais observer que de
cette inutilité ceux qui n’emploient pas les sages sont la cause, et non les
sages eux-mêmes. Il n’est pas naturel, en effet, que le pilote prie les matelots de se laisser gouverner par lui, ni que les sages aillent attendre aux
portes des riches. L’auteur de cette plaisanterie a dit faux. La vérité est
que, riche ou pauvre, le malade doit aller frapper à la porte du médecin,
et que quiconque a besoin d’un chef doit aller frapper à celle de l’homme
qui est capable de commander : ce n’est pas au chef, si vraiment il peut être
utile, à prier les gouvernés de se soumettre à son autorité. » (VI 489 b-c)
Et pervers, ils l’étaient parce que l’éducation dispensée par l’État, la
famille et les sophistes détournant les « naturels philosophes » de leur
vocation, la place restait libre pour des imposteurs qui déshonoraient le
nom de la philosophie (VI 489 e-496 a). Cela pourrait sembler contradictoire avec le projet politique qui était celui de Platon lorsqu’il se rendit pour la deuxième fois à Syracuse. Mais son idée, et celle de Dion,
était que Denys II, de par son jeune âge, n’avait pas encore eu le temps
d’être corrompu par son entourage, qu’il était par conséquent encore
« éducable », et que, par ailleurs, le régime tyrannique avait cet avantage
FRÉDÉRIC JUNQUA
39
sur le régime démocratique qu’il suffisait de convertir un seul homme
pour faire le bien de tous les autres.
En dépit de ces bonnes intentions, la tentative d’« éducation » de Denys
II tourna au désastre. Dès son arrivée, Platon ne trouve que dissensions
à la cour et calomnies sur le compte de Dion. « Je le défendis de tout
mon pouvoir, mais mon pouvoir était mince » (Lettre VII, 329 c). Accusé
de conspirer contre le régime, Dion est banni, ses biens sont confisqués,
et Platon, après que le bruit de sa mise à mort eut circulé, est mis en résidence surveillée dans la citadelle du tyran, sur l’île d’Ortygie. « De là, pas
un capitaine de navire ne m’eût emmené, je ne dis pas contre la volonté
de Denys, mais même à moins d’un ordre exprès d’embarcation émané
de lui. Des marchands ou des chefs préposés aux frontières, il n’en est pas
un non plus qui, me surprenant en train de quitter seul le pays, ne m’eût
aussitôt arrêté et ramené à Denys, d’autant qu’alors se répandait un bruit
nouveau et tout contraire au précédent : Denys, disait-on, s’était pris
d’une belle amitié pour Platon. En fait, qu’en était-il ? Il faut bien dire la
vérité. Avec le temps, il m’aimait sans doute toujours davantage à mesure
qu’il se familiarisait avec mes manières et mon caractère, mais il voulait
me voir montrer pour lui plus d’estime que pour Dion et croire à son
amitié beaucoup plus qu’à celle de Dion. Il est merveilleux comme il y
mettait son point d’honneur. Mais il hésitait à prendre pour cela le moyen
qui eût été le plus sûr, si cela eût dû se faire, c’est-à-dire à me fréquenter
en qualité de disciple et d’auditeur de mes leçons philosophiques : il craignait, suivant les propos des calomniateurs, que cela ne diminuât de
quelque façon sa liberté et que ce ne fût Dion qui eût tout machiné. Pour
moi, j’endurais tout, fidèle au premier dessein qui m’avait amené, au cas
où le désir de la vie philosophique viendrait à s’emparer de lui. Mais ses
résistances l’emportèrent » (Lettre VII 329 e-330 b).
On voit comment Platon arrive à tourner son impuissance en endurance et en fidélité à son projet initial ; privé de sa liberté, soumis aux
caprices d’un tyran exclusif qui lui demande de renoncer à l’amitié qui
avait motivé son voyage, instrumentalisé à des fins de propagande, il
persiste à espérer : n’est-ce pas là la preuve de son dévouement absolu
à la cause de la philosophie ?
Platon est finalement libéré, grâce au déclenchement d’une guerre entre
la Sicile et la Lucanie, qui détourna de lui les préoccupations du tyran.
Mais il reviendra une troisième fois à Syracuse, « sous la pression de ses
amis », d’un chantage de Denys subordonnant à sa venue le règlement
40
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
des affaires de Dion, et sur la foi du bruit selon lequel le désir de la philosophie s’était enfin emparé de Denys : « Il fallait donc vérifier soigneusement ce qu’il en était, ne pas me dérober et ne pas assumer la
responsabilité d’une telle offense, car c’en serait effectivement une, si on
m’avait dit la vérité » (339 e). Courage, encore, philanthropie et fidélité
inconditionnelle à la philosophie ! Soyons juste : dans le récit rétrospectif que constitue la Lettre VII, Platon avoue juste après : « Je partis, en
me fermant les yeux par ce raisonnement. » Et de fait, ce dernier séjour
se déroulera lui aussi dans les pires circonstances : Denys ne tiendra pas
ses promesses au sujet de Dion, Platon se retrouvera de nouveau en résidence surveillée et risquera de nouveau la mort – quant à la subite vocation du tyran pour la philosophie, elle s’avèrera dès le début n’être que
poudre aux yeux. Autorisé finalement à partir, il croisera Dion, à Olympie,
au moment des Jeux ; ce dernier lui fera part de son projet d’expédition
armée pour renverser Denys mais Platon refusera de s’y joindre et prêchera la conciliation, en vain. La suite appartient à l’histoire, et on peut
lire chez Plutarque (Vie de Dion) comment tournèrent les affaires de Sicile
et le sort de Dion en particulier.
Ce qui nous paraît significatif, dans cette aventure exemplaire, c’est que,
bien que le seul succès dont Platon puisse se targuer dans son projet soit
de s’en être sorti sain et sauf à chaque fois, il ne remet jamais en cause les
motivations théoriques qui l’ont plongé dans ce marasme. S’il y a échec,
la faute en revient à Denys et à son entourage, mais à aucun moment il
ne suppose que cet échec était inéluctable : quoi qu’il maudisse sa « course
aventureuse » et son insuccès en Sicile (350 d), il n’en continue pas moins
de prôner la conciliation à un Dion qui a décidé de passer à la lutte armée ;
et il reprendra dans les Lois (sa dernière œuvre, inachevée, rédigée en
347-346, soit treize ou quatorze ans après son dernier voyage en Sicile)
l’idée que le régime tyrannique est le plus adapté à la mise en application
de son projet politique et législatif, à condition que le tyran soit jeune,
qu’il ait bonne mémoire, de la facilité à apprendre, qu’il soit courageux et
magnanime, et ajoute à toutes ces qualités la modération 11 ; autrement
dit, à condition qu’il possède le « naturel philosophe », tel qu’il était déjà
défini dans La République.
11. Lois IV 709 e-710 a.
41
FRÉDÉRIC JUNQUA
— II —
À l’opposé de cette attitude se trouve celle de Diogène le Cynique.
Sur le mouvement cynique, nos sources sont toutes assez problématiques, dans la mesure où, aucun texte du fondateur n’ayant été conservé,
elles sont toutes relativement tardives. Il n’en reste pas moins qu’une image
cohérente de ce que fut le cynisme peut être dégagée des textes qui nous
donnent à connaître les faits et dits du « Chien ». De fait, « cynisme » est
l’un de nos rares mots en -isme servant à désigner une école philosophique
qui ne soit pas une création des Modernes. En effet, nous parlons de « platonisme », d’« aristotélisme », de « stoïcisme » ou d’« épicurisme » alors
que les Anciens disaient : l’Académie, le Lycée, le Portique ou le Jardin, se
référant par là au lieu d’enseignement de la doctrine. En revanche, le nom
de « kynismos » se rencontre dès le IIe siècle de notre ère, et ce néologisme
est significatif de la nature du mouvement cynique, qui ne fut jamais attaché à un lieu institutionnel mais se résuma tout entier dans une pratique
d’imitation de son fondateur, le Kuôn, le « Chien », surnom de Diogène.
Être cynique, c’est donc avant tout « kynizein » – c’est-à-dire « faire le
chien » ou, plutôt, « imiter le Chien ». Philosophie non systématique et
non dogmatique, tout entière résumée dans le comportement de son fondateur, le cynisme est présenté par les doxographes de l’Antiquité comme
un « raccourci » vers le bonheur ou vers la vertu : rejetant la « voie longue »
et plus fréquentée que préconisaient les autres philosophies, voie qui passait par l’étude et l’acquisition de connaissances théoriques, le cynisme
prétendait mener au bonheur par la seule pratique de l’ascèse 12. Aussi
12. L’ascèse cynique se distinguait, d’une part, de l’intellectualisme socratique et,
d’autre part, à la fois des « exercices spirituels » du stoïcisme et de la « double
ascèse » (spirituelle et physique) prônée par les stoïciens de l’époque impériale :
sa singularité est d’être fondée sur un entraînement essentiellement corporel (le
terme « askèsis » désigne d’abord l’entraînement des athlètes) à finalité spirituelle.
Il consiste pour le cynique à s’exercer aux « ponoi » (terme qui désigne à la fois la
douleur et l’effort qu’on fait pour la surmonter) : en le rendant autarcique et insensible aux circonstances extérieures, il le délivre en même temps des passions et
confère au cynique la liberté nécessaire pour atteindre le bonheur, qui consiste en
la transformation subjective des peines (ponoi) en plaisirs (hèdonai), plaisirs supérieurs à ceux que l’opinion commune tient pour tels (Marie-Odile Goulet-Cazé,
L’Ascèse cynique. Un commentaire de DL VI, 70-71, coll. « Histoire des doctrines de
l’Antiquité classique », 10, 1986.) Il ne faut toutefois pas réduire l’ascèse cynique
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« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
s’est-il vu reprocher simultanément sa facilité (parce qu’il rejetait apparemment l’« effort » intellectuel 13) et sa difficulté (parce qu’il avait la prétention de commencer par ce qui passait pour le plus dur : la mise en
pratique de la théorie 14) ; et on lui a même souvent refusé, dès l’Antiquité,
le statut de « philosophie » pour lui attribuer celui de « mode de vie ».
Quel était ce mode de vie ? Le cynisme peut se résumer dans l’accoutrement et l’apparence extérieure du cynique : pieds nus, cheveux et barbe
non entretenus, besace sur l’épaule contenant tout ce dont il a besoin –
voire davantage 15 – et bâton de marche à la main (faisant occasionnellement office de massue), la vie qu’il mène est une sorte d’ensauvagement
(pour reprendre l’expression de Plutarque) de la vie civilisée. Le cynique
mange, défèque, urine, se masturbe ou s’accouple en public, non par
exhibitionnisme mais parce qu’il se veut la preuve vivante que la vie est
facile, que les conventions sociales sont des peines inutiles et que ce qui
est véritablement honteux n’est pas ce qu’on croit. La devise de Diogène,
qu’on traduit « Falsifier la monnaie » par commodité, se traduirait plus
à une ascèse corporelle. On peut aussi parler d’une ascèse « sociale », consistant
à endurer la mauvaise réputation, l’exil, les insultes, le mépris, à vivre dans la
pauvreté et l’obscurité, à pratiquer la mendicité ; et non seulement à endurer ces
« maux » mais à les devancer et à les rechercher joyeusement. Le cynique ne lutte
pas uniquement contre les « faux plaisirs », mais aussi contre les « fausses peines »,
celles qu’impose la société.
13. Pour ne pas se laisser troubler par des sophismes et garder « la maîtrise de
ses représentations », le stoïcien Épictète soulignait la nécessité pour le sage d’être
un habile dialecticien. Mais, confronté par exemple au « syllogisme du cornu »
(« Ce que tu n’as pas perdu, tu l’as ; or tu n’as pas perdu de cornes ; donc tu as
des cornes »), Diogène ne perdait pas son temps à démonter logiquement le
sophisme : il se touchait le front et disait : « Moi, je ne les sens pas » (DL, VI 38).
De même, quand un philosophe prétendait que le mouvement n’existe pas, il se
contentait de se lever et de se mettre à marcher (DL, VI 39).
14. « Les philosophes nous exercent d’abord à la théorie, ce qui est plus facile, puis
ils nous acheminent ainsi à des exercices plus difficiles. Dans la théorie, en effet,
rien ne nous détourne de tirer les conséquences des enseignements donnés, tandis
que, dans la vie, bien des influences agissent sur nous en sens contraire. Il est donc
ridicule celui qui prétend vouloir d’abord s’exercer à bien vivre, car il n’est point aisé
de commencer par ce qui est plus difficile. » (Épictète, Entretiens, I, 26, 3-4)
15. À la vue d’un enfant qui buvait dans le creux de ses mains, Diogène aurait
jeté le gobelet que contenait sa besace, parce qu’il lui avait paru dès lors inutile
(DL, VI 37).
FRÉDÉRIC JUNQUA
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exactement par « Mettre la monnaie hors circulation 16 » : pour Diogène,
Prométhée est le plus grand malfaiteur de l’humanité.
Le terme de « falsification » demeure toutefois pertinent pour rendre
compte de la manière avec laquelle le cynique assume sa totale liberté.
Un des reproches couramment adressés aux cyniques, surtout à l’époque
impériale, était de prétendre rechercher l’autarcie tout en pratiquant la
mendicité, et plusieurs anecdotes mettent en scène ce reproche. Or, ce
qui est frappant, c’est la façon qu’a Diogène de ne jamais chercher à justifier rationnellement cette contradiction, « falsifiant » d’une certaine
manière le discours philosophique lui-même 17. Deux chries 18 nous paraissent particulièrement significatives à cet égard. La première rapporte un
syllogisme que Diogène aurait forgé pour justifier sa mendicité : « Tout
appartient aux dieux ; or, les dieux sont les amis des sages ; par ailleurs,
tout est commun entre amis ; donc tout appartient au sage. » (DL, VI 72)
Les lettres apocryphes de Diogène tirent la conclusion pratique de ce
16. « Nomisma », la « monnaie en cours », partage sa racine avec « nomos », la
« loi », la « convention » ; quant au verbe « paracharattein », qu’on traduit par
« falsifier », il renverrait plutôt à un geste technique : donner un coup de burin
aux pièces qu’on désire mettre hors circulation. Selon la tradition, c’est parce que
Diogène se serait livré de sa propre initiative à cet acte dans sa patrie de Sinope
– avec ou sans son père, qui était « trapezitès », c’est-à-dire à la fois prêteur, changeur et banquier, et qui gérait la banque publique de Sinope (et, à ce titre, s’occupait de l’émission de la monnaie) – qu’il aurait été exilé et serait parti à Athènes,
où il aurait commencé sa carrière de cynique. Notons que d’autres cyniques ont
commencé leur carrière en s’en prenant, littéralement, à la monnaie : Cratès, premier et plus célèbre disciple de Diogène, convertit ses biens en argent et les jeta
à la mer – il était d’une riche famille de Thèbes (DL, VI 87) ; Monime de Syracuse,
disciple moins connu, simula la folie et se mit à jeter de tous côtés l’argent du banquier de Corinthe dont il était le serviteur (DL, VI 82). Ces épisodes peuvent évidemment s’interpréter comme ayant une portée symbolique (rejeter la monnaie
en cours, c’est rejeter les conventions, les opinions communes), mais il nous
semble qu’il faut aussi les prendre plus littéralement, comme un rejet de la civilisation : dans La République qu’il aurait écrite, Diogène proposait de remplacer
l’argent par des osselets.
17. « À qui lui disait “Tu ne sais rien, et tu philosophes !”, Diogène rétorqua
“Même si je simule la sagesse, cela aussi, c’est philosopher.” » (DL, VI 64)
18. Courte anecdote, rudimentaire dans son élaboration littéraire, choisie pour son
« utilité » (chreia en grec), qui rapporte un acte ou une parole d’un philosophe en
situation.
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« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
syllogisme : Diogène ne mendie pas (aitein), il « réclame son dû » (apaitein). La deuxième frappe encore davantage par son mélange de désinvolture et de profondeur : « Comme on reprochait à Diogène de demander
l’aumône en lui disant que Platon, lui, ne la demandait pas, il répondit :
“Mais si, lui aussi il demande l’aumône, mais “il demande à l’oreille, pour
que vous autres n’en sachiez rien 19”. » (DL, VI 67)
La posture cynique vis-à-vis du pouvoir est elle aussi déterminée par
cette revendication de liberté absolue, d’action et de parole : la fameuse
parrhèsia cynique 20 – assimilée par ses détracteurs à des aboiements
agressifs ou à une grossièreté choquante mais qu’Antisthène, précurseur
du cynisme, considérait comme « la plus belle chose au monde ». Cette
liberté de tout dire semblerait déplacée à la cour d’un tyran, où c’est précisément la première chose que perd le philosophe. Ainsi Platon, avant
même de se voir privé de sa liberté de mouvement, le fut de sa liberté de
parole : Dion et lui ne pouvaient dispenser leurs conseils à Denys qu’« à
mots couverts » – parler ouvertement aurait été dangereux (Lettre VII,
332 d). On peut donc comprendre aisément qu’un cynique ne saurait
s’associer à un pouvoir qui le priverait de cette liberté.
Si l’on s’en tenait à cette seule raison, et si le cynique refusait de se joindre
au tyran pour le seul motif qu’il craindrait d’y perdre sa parrhèsia, il
s’exposerait aux reproches d’un Plutarque, qui accuse les philosophes
« tyrannophobes » de lâcheté et de vanité. Par ailleurs, la tradition est
19. Citation d’Homère, Odyssée I 157 et IV 70.
20. La parrhèsia était d’abord un droit fondamental du citoyen de l’Athènes démocratique, qu’Isocrate définit en ces termes : « La permission explicitement accordée aux amis de s’adresser des reproches et aux ennemis de s’attaquer les uns les
autres pour les fautes commises. » (À Nicoclès, 3) Défini par Aristote, il devient une
qualité aristocratique associée à la figure du « magnanime [megalopsychos] »,
l’homme dont la caractéristique est « la grandeur d’âme » : « Son devoir impérieux
est de se montrer à découvert dans ses haines comme dans ses amitiés, la dissimulation étant la marque d’une âme craintive. Il se soucie davantage de la vérité
que de l’opinion publique, il parle et agit au grand jour, car le peu de cas qu’il fait
des autres lui permet de s’exprimer avec franchise. C’est pourquoi aussi il aime à
dire la vérité, sauf dans les occasions où il emploie l’ironie, quand il s’adresse à la
masse. » (Aristote, Éthique à Nicomaque, IV, 8, 1124b)
Sur la liberté comme valeur centrale du cynisme, lire Robert Bracht-Branham,
« Diogenes’ Rhetoric and the invention of Cynicism », in Marie-Odile GouletCazé & Richard Goulet (dir.), Le Cynisme ancien et ses prolongements, Paris, PUF,
1993, p. 445-474.
FRÉDÉRIC JUNQUA
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unanime à montrer les cyniques continuer à user de leur parrhèsia même,
et peut-être surtout, en présence des puissants – comme s’il y avait là,
finalement, un terrain particulièrement favorable à l’exercice cette vertu 21.
Pour un cynique, invoquer la nécessité de conserver sa parrhèsia comme
motif pour refuser l’invitation du tyran à se joindre à sa cour (ainsi que
le fait Socrate dans la première des lettres apocryphes qui lui sont attribuées et qu’on suppose être adressée à Archélaos de Macédoine) ne serait
donc pas très cohérent. Et de fait, ce n’est pas cette justification qui est mise
en avant dans les textes que la tradition nous a conservés et qui mettent
en scène des refus cyniques à des invitations tyranniques.
Le corpus des lettres apocryphes de Diogène comporte une dizaine
de lettres adressées à des figures de pouvoir (roi, tyran, diadoques
d’Alexandre), dont plus de la moitié sont des lettres de refus 22. L’une
d’entre elles nous paraît être particulièrement significative de la position
cynique sur la question du « service des tyrans » et fournir un contrepoint
intéressant à la position platonicienne. Elle est adressée à un certain
Lacydès, qui sert d’intermédiaire entre Diogène et Alexandre. Sa brièveté
nous permet de la citer in extenso :
Diogène à Lacydès, salut
Tu m’annonces la bonne nouvelle que le roi des Macédoniens désire faire
ma rencontre, et tu as bien fait de préciser : le roi des Macédoniens. Car
tu sais que, pour ce qui nous concerne, nous sommes « inroyables ».
Quant à voir ma figure comme celle d’un invité, que personne n’y
songe : si Alexandre veut prendre part à mon mode de vie et à mes
paroles, dis-lui qu’il n’y a pas plus loin d’Athènes en Macédoine que de
Macédoine à Athènes.
Le cynique est « inroyable », il n’a que faire des rois, car sa vie ne leur
est pas soumise : il est à lui-même son seul véritable roi. Partant, son
21. C’est une chrie fameuse que celle de la rencontre de Diogène et d’Alexandre
le Grand : alors que le cynique est en train de faire une sieste au soleil, le roi survient, le réveille et lui demande : « Que peut faire pour toi Alexandre ? — Te
pousser de mon soleil. »
22. Pour une présentation de ce corpus, lire Frédéric Junqua, « Les correspondances apocryphes de Diogène de Sinope et Cratès de Thèbes », in Léon Nadjo
et Élisabeth Gavoille (dir.), Epistulae antiquae III. Actes du IIIe Colloque international « L’épistolaire antique et ses prolongements européens », Louvain-Paris-Dudley
MA, Peeters, 2004, p. 271-285.
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« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
refus tient bien davantage de l’indifférence que de la volonté de préserver sa liberté. Diogène ne s’excuse pas de ne pas répondre positivement
à l’invitation d’Alexandre : il s’en offusque et la lui retourne. En refusant
d’être considéré comme une figure « exotique », comme un simple
« invité » ou une « curiosité », Diogène affirme qu’il n’est pas un philosophe « décoratif », qu’on peut inviter à sa cour pour bénéficier de son
prestige, ni un bibelot que l’on exhiberait dans sa salle à manger 23. La
philosophie diogénienne demande un engagement total et une véritable
conversion 24. Si Alexandre a réellement l’intention de prendre part à la
vie cynique, qu’il fasse le déplacement et abandonne sa position de roi 25 ;
dans le cas contraire, qu’il ne compte pas sur Diogène pour lui apporter
une quelconque caution philosophique.
La grande originalité, et la grande force de cette réponse de Diogène
réside précisément dans ce retournement de situation, qui est aussi un
retournement hiérarchique : ici, le cynique apparaît véritablement comme
celui qui « falsifie la monnaie ». Quand Socrate déclinait l’invitation du
tyran de Macédoine Archélaos, il le faisait au nom de la mission qui le
retenait à Athènes, parce qu’il devait obéir à son démon, et parce que,
disait-il, il était incompétent pour le gouvernement et qu’à s’atteler à une
tâche qui nous dépasse on courait le risque de perdre sa parrhèsia ;
Diogène, lui, ne se justifie pas : il se contente de retourner l’invitation.
Quand Platon avait pour ambition de faire du prince un philosophe en
23. Dans Le Banquet de Xénophon (I, 4), Callias voit dans sa rencontre avec
Socrate, Critobule, Hermogène, Antisthène et Charmide l’occasion d’« orner [sa]
salle à manger de la présence d’hommes à l’âme purifiée ».
24. La même idée se retrouve dans la Lettre V de Diogène adressée à Perdiccas,
un des diadoques d’Alexandre : « Si désormais tu es en guerre contre les opinions
– je veux dire contre des ennemis plus coriaces et qui t’infligent plus de dommages que les Thraces et les Péoniens –, et que tu tentes de soumettre les passions
humaines, envoie-moi chercher : dans une guerre contre de tels ennemis, je suis
capable d’être un bon général. Mais si les affaires humaines te préoccupent encore
et que tu ne te sens pas prêt à entreprendre cette guerre, permets que nous demeurions tranquille à Athènes et mande les soldats d’Alexandre, ceux dont il se servit
lui aussi comme auxiliaires pour soumettre les Illyriens et les Scythes. »
25. Dans la Lettre XXIV que Diogène adresse à Alexandre, on lit : « Si tu désires
devenir bel et bon, jette donc ce bout de chiffon que tu as sur la tête, et viens te
joindre à nous. » Le « bout de chiffon » est une allusion probable à la tiare dont
Alexandre avait pris l’habitude de se coiffer, à la mode perse.
47
FRÉDÉRIC JUNQUA
se faisant son conseiller, Diogène consent seulement à l’admettre comme
auditeur. Telle est la portée subversive du « désengagement » cynique.
— III —
Aristippe est la troisième, et peut-être la moins connue, des figures que
nous voudrions évoquer. Contrairement à Platon et Diogène, dont les origines sociales sont connues (Platon est issu de l’aristocratie athénienne,
Diogène est le fils d’un notable de Sinope), on ne sait rien de plus
d’Aristippe que son lieu de naissance, Cyrène (une colonie grecque sur la
côte africaine), qu’il quitta pour se faire disciple de Socrate à Athènes. Tout
au plus peut-on remarquer que la tradition souligne sa sympathie pour le
fils de charcutier Eschine, dont l’origine populaire contraste avec celle de
la plupart des jeunes gens du cercle socratique, d’origine aristocratique 26.
Il fonda l’école dite « cyrénaïque », qu’on peut définir sommairement
comme un mouvement précurseur de l’épicurisme, en ce sens qu’elle définit le télos, le « souverain bien », comme étant le plaisir 27 ; et il fit partie
de ces philosophes qui se rendirent à la cour de Denys le Jeune. Diogène
Laërce le présente comme suit : « Il était capable de s’adapter au lieu, au
moment et à la personne, et de jouer son rôle convenablement en toute
circonstance ; aussi était-il auprès de Denys plus apprécié que les autres,
car il envisageait toujours du bon côté les situations qui se présentaient :
il jouissait du plaisir que lui procuraient les biens présents et il ne se donnait pas la peine de poursuivre la jouissance de ceux qu’il n’avait pas ;
c’est pourquoi Diogène lui décerna le titre de “Chien royal”. » (DL, II 66)
On voit tout de suite l’ambiguïté de la figure d’Aristippe dans ce débat :
apparemment du côté de Platon et des philosophes qui choisirent de se
26. Notons également que la tradition insiste sur le fait qu’Aristippe et Eschine
furent les premiers socratiques à se faire payer pour leur enseignement (DL, II
62 ; II 65), et que c’est Aristippe qui introduisit Eschine à la cour de Denys : « On
raconte que si Eschine vint en Sicile chez Denys, c’est à cause de sa pauvreté, et
que Platon lui prodigua son mépris, tandis qu’Aristippe l’introduisit. » (DL, II 61)
Plutarque, en revanche, fait de Platon l’intercesseur entre Eschine et Denys
(Quomodo adulator ab amico internoscatur 67 c-e).
27. À ceci près que les cyrénaïques ne reconnaissaient que le plaisir « en mouvement » et refusaient d’accorder à l’aponia, l’absence de douleur, la qualité de
plaisir – au contraire de l’épicurisme, qui en fera même le plaisir suprême.
48
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
faire conseillers des tyrans, il est néanmoins « préféré » à ceux-ci, pour
ses facultés d’adaptation ; théoriquement opposé à Diogène et aux philosophes rejetant l’association avec le pouvoir, il se voit néanmoins décerner par ce dernier un titre dans lequel on peut voir une sorte d’éloge, si
l’on considère que, attribué par un cynique, le titre de « chien » doit être
considéré comme un titre honorifique.
Cette ambiguïté est présente dans toute la tradition concernant
Aristippe, où il semble que se soit produite une contamination entre la tradition cynique et la tradition cyrénaïque : on trouve par exemple dans
les chries un certain nombre de doublets où le même comportement est
attribué tantôt à Diogène, tantôt à Aristippe 28.
On a tenté d’expliquer ces contradictions apparentes par l’existence de
deux cynismes : l’un à tendance rigoriste (auquel se rattacherait le Diogène
qui s’oppose à Aristippe sur la fréquentation des tyrans), l’autre à tendace
hédoniste (auquel se rattacherait le Diogène « s’adaptant aux circonstances », et qui rendrait compte des rapprochements avec le cyrénaïsme).
La question est assez problématique et ce n’est pas ici le lieu de s’y attarder 29. Remarquons simplement que le cynisme originel, tel qu’on peut
le dégager de la biographie des premiers représentants du mouvement,
ne prône pas l’adaptation aux circonstances : le cynique ne s’adapte pas,
il devance le sort ; la Fortune n’est pas pour lui le grand dramaturge,
distribuant les rôles, auquel il faut obéir sans rechigner : c’est un adversaire qu’il s’agit de mépriser et d’humilier. Les métaphores cyniques sur
28. Par exemple : « Quelqu’un l’ayant fait entrer dans une demeure somptueuse
et lui interdisant de cracher, Diogène, après s’être raclé la gorge, lui cracha au
visage, disant qu’il n’avait pas trouvé d’endroit moins convenable pour le faire.
D’autres rapportent l’anecdote à Aristippe » ; « Un jour que Simos, l’intendant de
Denys, lui faisait visiter des appartements somptueux, pavés de mosaïques […],
Aristippe se racla la gorge et lui envoya un crachat au visage. Comme l’autre se
mettait en colère, il dit : “Je n’avais pas d’endroit plus approprié” » (DL, VI 32 et
II 75). Ou encore : « Diogène trouvait étrange que, pour juger de la qualité d’une
marmite ou d’un plat avant de les acheter, nous prenions la peine de les faire
résonner, mais que, pour un homme, nous nous contentions seulement d’un coup
d’œil » ; « Aristippe blâmait les hommes de faire résonner les ustensiles dans les
boutiques du marché tout en se fiant au hasard pour mettre à l’épreuve les genres
de vie. D’autres attribuent ce mot à Diogène. » (DL, VI 30 et II 78)
29. Un point sur la question est fait par Marie-Odile Goulet-Cazé dans L’Ascèce
cynique, op. cit., p. 77-84.
FRÉDÉRIC JUNQUA
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les aléas de la Fortune ne sont pas théâtrales : elles sont guerrières et athlétiques. Et quand Diogène se dit « affligé de tous les maux de la tragédie : sans cité, sans maison, sans patrie, mendiant, vagabond, vivant au jour
le jour » (DL, VI 38), il le fait bien entendu ironiquement, en « falsificateur », pour bien montrer que ces maux, précisément, n’en sont pas.
Contrairement à Aristippe, le cynique ne s’adapte pas, par exemple, à la
richesse : il choisit délibérément et préventivement la pauvreté 30. Et c’est
justement au nom de cette « incapacité » à s’adapter aux circonstances
que Diogène est pris à parti par Aristippe dans une anecdote que la tradition nous a transmise plusieurs fois, avec des protagonistes différents,
et qui s’inscrit en plein dans le débat qui nous intéresse : « Un jour
qu’Aristippe passait, Diogène, qui lavait des légumes, se moqua de lui en
disant : “Si tu avais appris à manger ces légumes, tu ne ferais pas la cour
aux tyrans” ; à quoi Aristippe rétorqua : “Et toi, si tu étais capable de
vivre dans la compagnie des hommes, tu ne laverais pas des
légumes !” 31 » (DL, II 68) Le poète Horace nous a laissé un commentaire de cette anecdote, qui nous paraît valoir la peine d’être cité : « “S’il
se résignait à déjeuner de légumes, Aristippe ne voudrait plus vivre avec
les rois. — S’il savait vivre avec les rois, celui qui me blâme dédaignerait
les légumes.” Lequel de ces deux hommes, à ton avis, parlait et agissait
le mieux ? Apprends-le moi, ou plutôt, étant le plus jeune, écoute pourquoi l’opinion d’Aristippe est la meilleure. Voici en effet de quelle manière
il se dérobait, dit-on, à la dent du cynique : “Nous faisons les amuseurs,
moi pour mon profit, toi au profit du peuple. Ma conduite est, de beaucoup, la plus raisonnable et la plus relevée. J’aurai un cheval pour me
porter, un roi pour me nourrir : voilà pourquoi je fais le courtisan ; toi,
tu mendies des choses sans valeur, mais tu es, en mendiant, au-dessous
de celui qui te donne, bien que tu prétendes n’avoir besoin de personne.”
30. Précepteur de Néron, le stoïcien Sénèque s’en prendra d’ailleurs précisément,
avec la mauvaise foi du philosophe « bourgeois », aux cyniques de son époque,
qu’il jugeait « incapables de supporter la richesse ».
31. La même anecdote est rapportée à propos de Platon et de Diogène (DL, VI 58) ;
d’Antisthène (le disciple de Socrate précurseur du cynisme) et d’Aristippe
(Grammat. Lat., VI, p. 273, 15) ; du cynique Métroclès et du cyrénaïque Théodore
(DL, II 102). Signalons seulement que seule la scène entre Diogène et Platon
donne le dernier mot au cynique : les trois autres prennent clairement le parti du
« tyrannophile ».
50
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
Toute nuance de vie, toute situation, toute fortune convenait à Aristippe,
visant d’ordinaire à s’élever mais sachant s’accommoder du présent. Celui,
au contraire, que l’endurance couvre d’un lambeau plié en deux m’étonnerait fort s’il s’adaptait à un changement dans la route de sa vie. Le premier n’attendra pas un manteau de pourpre ; il se montrera, vêtu d’une
manière ou d’une autre, dans les lieux les plus fréquentés et tiendra avec
aisance les deux rôles ; l’autre se gardera d’une chlanide 32 tissée à Milet
plus que d’un chien et que d’un serpent, il mourra de froid si tu ne lui
rends pas son lambeau ; rends-le lui et laisse vivre ce lourdaud. 33 »
On peut discuter du mépris dont ce commentaire témoigne à l’égard du
cynique, (dont, au demeurant, il comprend fort bien la différence avec
Aristippe sur la question de « l’adaptation aux circonstances »), mépris
qui annonce le reproche que fera Sénèque aux cyniques de son époque.
Il ne nous en paraît pas moins extrêmement éclairant sur la posture aristippéenne : une sorte de cynisme, non plus au sens antique, mais
moderne. Faisant feu de tout bois, Aristippe se préoccupe avant tout de
lui-même : s’il se rend à la cour de Denys, ce n’est pas, comme Platon, pour
le salut de l’humanité et par philanthropie, c’est parce que – comme il le
dit en réponse à Denys qui lui demandait pourquoi les philosophes viennent aux portes des riches alors que les riches ne viennent pas à celles
des philosophes – « les uns savent ce dont ils ont besoin, tandis que les
autres ne le savent point » (DL, II 69). Et quand on lui reproche d’avoir
accepté de l’argent de Denys alors que Platon s’est contenté d’un livre, il
répond : « C’est que moi, j’ai besoin d’argent, alors que Platon a besoin
de livres. » (DL, II 81)
Aristippe ne se rend pas à la cour du tyran pour le changer et pour en
faire un philosophe mais pour l’utiliser à son profit 34. À ce titre, il a pris
connaissance du mode d’emploi et n’a aucun scrupule à y recourir, comme
le montre clairement l’anecdote à laquelle nous avons emprunté le titre
de cet article : « Un jour qu’il demandait à Denys une faveur pour un ami
sans parvenir à l’obtenir, il se prosterna aux pieds du tyran. À qui le raillait
pour son attitude, il dit : “Ce n’est pas ma faute, c’est celle de Denys : il a
les oreilles dans les pieds”. » (DL, II 79) Cette posture caractéristique se
32. Manteau luxueux de fine laine.
33. Horace, Épîtres, I, 17, vv. 13-32, traduction François Villeneuve.
34. Signalons que le même verbe grec signifie « fréquenter » (quelqu’un) et
(l’)« utiliser ».
FRÉDÉRIC JUNQUA
51
retrouve mise en scène dans une anecdote parallèle : « Comme Denys lui
avait craché à la figure, Aristippe supporta l’insulte ; quelqu’un lui ayant
reproché son attitude, il dit : “Et alors ? Les pêcheurs supportent bien
d’être arrosés par l’eau de mer pour attraper un goujon, et moi, je ne supporterais pas d’être arrosé par un crachat pour prendre une blennie ?” »
(DL, II 67) – le grec « blennos » désigne à la fois le poisson et « celui qui
bave », c’est-à-dire l’« idiot ».
L’une des conséquences de cette attitude est qu’elle permet à Aristippe
de conserver sa liberté – et peut-être est-ce à cela qu’il doit le titre de
« chien royal » dont l’aurait gratifié Diogène.
Comme Denys lui rappelait le vers de Sophocle « “Qui est venu chez
un tyran, fût-il libre, en est esclave”, […] Aristippe l’interrompit et rétorqua : “Il n’est pas esclave, s’il est venu libre”. » De la même manière, « une
fois, après boire, Denys avait invité chaque convive à mettre une robe de
pourpre et à danser. Platon refusa en disant : “Pas question pour moi de
porter une robe de femme.” Aristippe au contraire la revêtit sans façon,
et, se mettant à danser, il dit très finement : “N’est-il pas vrai qu’aux fêtes
de Bacchus / Une âme sage n’est pas corrompue ? 35 » (DL, II 77)
On le voit, Aristippe n’éprouve aucun scrupule à se comporter en bouffon parce qu’il estime conserver en toute circonstance la liberté intérieure
qu’il doit à la philosophie, qu’aucune situation ne saurait lui ôter. À l’opposé de Platon, qui s’offusque des caprices du tyran quand ils portent sur
des broutilles « d’après boire » mais qui met sa philosophie à son service,
au nom de la cause de la philosophie elle-même, Aristippe se plie sans
sourciller à ces enfantillages mais refuse en revanche de parler philosophie sous la contrainte : « Comme Denys voulait un jour le forcer à parler philosophie, il dit : “Il serait risible que tu t’informes auprès de moi
sur l’art de parler et que le moment où il faut parler, ce soit toi qui me
l’enseignes” 36 » (DL, II 73) Ce qui est une autre manière de dire : « Je
ne suis pas à ton service. » Et de fait, Aristippe semble n’avoir aucune prétention à faire l’éducation du tyran – manière de dire, en creux, que celuici est irrécupérable et que le projet platonicien d’une tyrannie éclairée est
35. Platon et Aristippe citent les Bacchantes d’Euripide, respectivement 317-318
et 836.
36. L’anecdote se poursuit ainsi : « Hautement vexé par ce propos, Denys le mit
en bout de lit [la plus mauvaise place dans un banquet]. Alors Aristippe : “Je vois
que tu as voulu donner plus d’honneur à cette place”. »
52
« LES OREILLES DANS LES PIEDS »
du domaine de l’utopie. Sur ce point, l’attitude cynique est sans doute
plus conséquente, et politiquement plus probe.
D’où vient que l’attitude d’Aristippe, qui devrait nous paraître odieuse,
force néanmoins la sympathie ? Peut-être de cette liberté qu’elle laisse percer sous son immoralité apparente et qui rejoint finalement celle du
cynisme ancien : on comparera à ce titre une dernière anecdote sur
Aristippe avec celle que nous avons rapporté plus haut sur la justification
de la mendicité cynique : « Aristippe demandait de l’argent à Denys, lequel
lui dit : “Pourtant, le sage, à t’entendre, n’est jamais dans le besoin…”
Aristippe dit en l’interrompant : “Donne, et nous examinerons la question.” Denys donna ; Aristippe dit alors : “Eh bien, tu vois ? Je ne suis pas
dans le besoin.” » (DL II 82)
FRÉDÉRIC JUNQUA
Frédéric Junqua enseigne le grec ancien à l’université Stendhal-Grenoble 3.
53
TASSADIT YACINE
Servir les hommes
ou L’art de la domination déniée
Ce n’est pas parce que le prophète (y compris le Bouddha)
aime avoir à ses pieds des femmes d’esprit et les utiliser
comme propagandistes qu’il se préoccupe de la position qui
revient à leur sexe.
MAX WEBER, Sociologie de la religion
Incline-toi devant ton maître comme si c’était un prophète.
Proverbe irakien
D
comme la Kabylie, il apparaît
clairement que les tâches sont assignées en fonction des sexes :
les petits travaux (ou perçus comme tels) sont le fait des femmes
(transport de l’eau, du bois, jardinage, tissage, ramassage du fumier, etc.) ;
par opposition aux travaux des hommes (lourds, importants et surtout
visibles). On peut montrer que cette division sexuelle du travail résulte
d’une culture faite corps, tant chez les hommes que chez les femmes. L’un
des effets de la socialisation est en effet de rendre naturelle la soumission, aussi bien au regard de ceux qui l’imposent que de celles qui la
ANS UNE SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE
AGONE, 2007, 37 : 53-69
54
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
subissent 1. Le corps dans sa fonction biologique sert d’instrument à
l’exercice du pouvoir 2, le sexe masculin étant perçu comme actif ; par
opposition au sexe féminin, mis en arrière, caché, et perçu comme passif. Cette vision du monde explique pourquoi les garçons sont éduqués
dans le sens de l’action et de l’initiative, tandis que les filles sont invitées
à y renoncer.
Cette division du travail est loin d’être spécifique aux univers traditionnels. Au sein du champ de la culture et des savoirs légitimes, le masculin s’octroie le monopole de ce qui est inhérent à l’intellect, à la
réflexion, jusqu’à croire (et faire croire) qu’il représente une super-puissance, comparable à une divinité sur terre, par opposition à l’élément
féminin, renvoyé au monde de la pratique et des tâches peu valorisées.
Certains contes appartenant à la tradition berbère, qui renvoient aux
fondements des rapports de domination entre les détenteurs de savoir et
leurs élèves, peuvent éclairer la situation que connaissent notamment et
plus particulièrement les femmes dans l’univers intellectuel. Nous en
avons sélectionné trois :
– le Maître d’arabe et ses élèves ;
– le Roi et le coffre ;
– le Chacal maître d’école.
Ces contes montrent que la transmission du savoir est problématique
et exige dans tous les cas une soumission totale du dominé (ici, l’élève,
qu’il soit homme ou femme).
Le Maître d’arabe bigame 3
Il était une fois un maître d’arabe qui avait deux femmes et avait
l’habitude de tuer ses meilleurs élèves. Au fil de la scolarité, seuls
les mauvais élèves revenaient dans leurs familles, les bons
disparaissant à jamais. Un jour le jeune Mohand, fut attiré par
l’enseignement du maître. Mohand était intelligent et très
affectueux. Orphelin, il reporta toute son affection sur le maître et
ses femmes. Au bout de quelques mois, Mohand avait beaucoup
appris. Il alla trouver les épouses et leur dit fièrement qu’ayant
1. Lire Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 354 et 358.
2. Lire Françoise Héritier, Masculin / féminin : la pensée de la différence, Odile Jacob,
1996.
3. Texte recueilli à Metchik (Kabylie) en 1981.
TASSADIT YACINE
55
bien appris sa leçon il croyait bien pouvoir devenir le favori du
maître. Au fait des pratiques de leur époux, les femmes se
concertèrent et décidèrent d’arracher le jeune garçon au triste
sort qui l’attendait.
— Écoute Mohand, ce que nous allons te dire est un secret. Si
tu ne gardes pas ce secret, il en ira de ta vie et de la nôtre. Ton
maître n’est pas celui que tu crois. Il est comme le dos d’un porcépic (qui porte des aiguilles blanches et des aiguilles noires) et
jamais tu ne reconnaîtras en lui le bien du mal. Mais attention, le
mal est plus fort que le bien. Pour t’en prémunir, il te faut mêler
au bien un tout petit peu de mal… Lorsque le maître t’appellera
pour t’interroger, ne lui montre pas que tu en sais autant que lui :
cache ton savoir.
À partir de ce jour Mohand comprit que s’il voulait vivre il lui
fallait être inférieur à son maître.
Le Roi et le coffre 4
Il était une fois, un roi qui souhaitait épouser la femme la plus
intelligente du royaume. Ses gardes parcourent tout le pays sans
parvenir à trouver une femme alliant beauté et intelligence. Le roi
fait alors le seul choix de l’intelligence jetant son dévolu sur la
fille du bûcheron du village. Préalable à la concrétisation du
mariage, la future reine doit résoudre des énigmes plus difficiles
les unes que les autres. Comblé par ses réponses, le roi en fait sa
femme. Depuis son balcon, la jeune femme jette un œil intéressé
sur les affaires du palais. Elle ne tarde pas à s’apercevoir que la
justice est très mal rendue : le roi s’amuse à soumettre les énigmes
les plus difficiles aux malheureux accusés, puis en exécute un
certain nombre. L’épouse intervient dès qu’elle en a la possibilité
en soufflant depuis son balcon les réponses aux condamnés ; elle
en sauve plusieurs. Le roi finit par se poser des questions.
Furieux, il comprend que seule son épouse peut lui faire un tel
affront. Il rentre chez lui et prie sa femme de se dénoncer, ce
qu’elle fait. Le roi la chasse lui accordant pour dernière faveur
d’emporter ce qu’elle désire. Elle jette uniquement son dévolu sur
4. Cité in Tassadit Yacine-Titouh, L’Izli ou l’Amour chanté en kabyle, Éditions de la
MSH, 1988.
56
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
un grand coffre. Après avoir déjeuné, elle prie ses esclaves de
porter le coffre jusqu’à la demeure paternelle.
Une fois installée chez son père, elle soulève le lourd couvercle
et apparaît son maître et époux en train de bailler. Celui-ci
s’éveille et se met à hurler : « Par Dieu, qu’est-il donc arrivé … ? »
La jeune femme répond alors : « Sire, vous m’avez dit de
prendre ce que je voulais. Or, dans ce palais, rien ni personne
n’avait de l’importance à mes yeux : la seule valeur c’est vous ! »
Furieux d’être une deuxième fois dupe, le roi enjoint son
épouse de retourner au palais mais de n’en plus sortir : « Toi tu
règnes sur la maison et moi sur l’extérieur. [littéralement : « Ton
intelligence doit rester confinée dedans »] Nous ne pourrons être
ensemble qu’à cette condition. »
L’école du chacal
Le chacal sortit de la mare tremblant de peur et de froid. Il trouva
un vieux tamis et, voyant venir la laie, il le tint comme un
tambourin et, en s’accompagnant, se mit à chanter :
Ce trou est percé ;
Celui-là ne l’est point !
Nous n’avons pas trouvé plus neuf !
La laie, le voyant frissonner en chantant, le crut en proie à une
transe mystique :
— Serais-tu versé dans les saintes écritures, Si Mohammed ?
demanda-t-elle.
— Mère belle-hure, mère beau-groin, répondit-il, ne sais-tu
pas que je suis lettré, fils de lettré, petit-fils de lettré ? Voilà le
mausolée de mon aïeul sur ce mamelon.
La laie le crut et décida de lui confier l’instruction et l’éducation
de ses petits, moyennant rétribution. Elle les entraîna donc tous
les douze vers la caverne-école. Ils étaient tous grassouillets (et
grognaient le plus gentiment du monde) ; lorsque la mère les
contemplait, elle sentait son cœur s’épanouir de joie et de fierté.
Si Mohammed caressa les marcassins l’un après l’autre, puis il
avertit la mère :
— Noble dame, dit-il, pour que les enfants profitent de mon
enseignement, il ne faut pas que tu viennes les déranger à
57
TASSADIT YACINE
chaque instant ; les provisions, il faudra les déposer sur le seuil,
puis te retirer.
— C’est bien, dit-elle.
Et elle repartit seule, les yeux pleins de larmes.
Puis le chacal revint vers les marcassins et les dévora. Il plaça
les os dans leurs petites dépouilles qu’il suspendit à l’intérieur de
la caverne et des essaims de guêpes et de grosses mouches vertes
vinrent bourdonner tout autour. Lorsque la laie déposait les
provisions, il lui disait :
— Écoute ce bourdonnement ! Comme les petits sont
studieux ! Écoute !
Un jour, ne pouvant plus contenir son amour maternel, elle se
précipita à l’intérieur pour voir ses petits, mais elle se trouva en
face de l’horrible réalité. Le chacal s’enfuit dans la caverne, vers
une autre issue. La laie le poursuivit dans l’obscurité et lui saisit
une patte. Il se mit à ricaner :
— Elle tient une racine et croit que c’est ma patte !
Elle crut s’être effectivement trompée. Elle lâcha prise et il s’enfuit.
CE QUE NOUS ENSEIGNENT LES CONTES BERBÈRES
SUR LA SOUMISSION DANS LE SAVOIR
Dans l’univers de l’éducation, celui qui se soumet à l’autre (se met en dessous) est souvent associé au sauvage, à l’inculte et, plus loin encore, à
l’animal (ce n’est pas un hasard si l’homme inintelligent est dit bête : de
« bestia » ; « aghyul », âne en kabyle). Seule l’intelligence distingue l’animal de l’homme. Ne dit-on pas en kabyle « lmal aâgun » : les animaux
« idiots » ou muets ?
Le maître est à son élève ce que l’officier est au simple soldat. L’inégalité
est la condition sine qua non qui fonde la relation, même si les deux protagonistes dénient les rapports de force qui sont à l’origine de cette relation et la violence qui en résulte. L’ambiguïté de Chacal maître d’école
dévorant ses élèves renvoie à ce refoulé. En dispensant le savoir, Chacal
ne cache nullement la jouissance qu’il éprouve. Comme en tout processus
initiatique, le futur candidat meurt à lui-même, à son identité primitive
pour en prendre une autre. Cette dernière est marquée du sceau de
58
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
l’initiateur. Chacal a donc non seulement la capacité d’éduquer mais aussi
de transformer les mentalités et de convertir les statuts…
TRANSMISSION DU SAVOIR & POSSESSION PHYSIQUE
En kabyle, le jeu des métaphores et de la variation linguistique qui en
découle fait que le sens figuré devient à son tour tellement explicite qu’il
est tabou. Ainsi, la relation sexuelle est rendue par le terme de « dévoration » et « tuchit », une manière de consommer avec bonheur. Un maître
« accompli » est sans doute celui qui se trouve dans une position qui le
prédispose à la domination, donc à la jouissance intellectuelle et physique. Dans les écoles religieuses d’autrefois, il incombait aux élèves de
s’occuper de la nourriture du maître (de l’apporter et de la préparer) et
des tâches ménagères (corvées d’eau et transport du bois.) Le maître
d’école est pris en charge par ses élèves comme par le village dans son
ensemble qui, en plus de son salaire, lui donne sa part de récoltes et
d’huile. Il n’y a pas si longtemps, dans le Sous marocain, les enfants étaient
également chargés d’épouiller leur maître en signe d’humilité. L’esprit et
le corps ne peuvent être dissociés, bien au contraire. On considère même
que le premier porte le second et réciproquement.
Ainsi en est-il du corps des élèves qui est supposé être incorporé à celui
de leur initiateur, donc assimilé, voire phagocyté.
Dans le premier conte, les mauvais élèves échappent à la mort ; en
revanche, les plus doués, parvenus au niveau le plus élevé de l’initiation,
sont éliminés par le maître au moyen d’une ruse 5. Le protagoniste du
récit est sauvé in extremis par les épouses du cheikh bigame, qui révèlent
au jeune garçon les pratiques coutumières de l’initiateur 6, chez lequel
5. Comme, dans un autre conte, dont les protagonistes sont Chacal et son cousin Renard. Sur les conseils de Chacal, le roi de la jungle, pris d’un rhume de cerveau, devait égorger Renard et manger sa cervelle. Renard, à son tour, enseigna
au roi qu’une cervelle de Renard sans sang de Chacal était un très mauvais remède.
Il est bien connu (chez les Kabyles en tout cas) qu’il n’y a de rivalité que s’il y a
une égalité statutaire. On ne se bat pas avec un esclave ou un être de condition
inférieure, quel qu’il soit.
6. Dans Regard blessé de Rabah Belamri (Gallimard, 1987), on retrouve ce trait
chez un cheikh éphébophile. De nombreuses anecdotes rapportent cette tendance
TASSADIT YACINE
59
appétit intellectuel et sexualité sont liés. En effet, ses femmes, comme
ses élèves, sont destinées à faire corps avec le corps du maître (corps
social mais aussi corps physique, qu’il faut régénérer). L’aspirant (concept
emprunté à la mystique musulmane) est celui qui, par son adhésion
explicite et implicite, marque son infériorité statutaire. Le savoir ne peut
s’acquérir que dans une relation de corps à corps et renvoie à une relation fusionnelle entre celui qui donne et celui qui reçoit. En absorbant
l’intellect, le maître peut, par là-même, s’emparer du corps. Comme en
un jeu de miroir, l’élève idéal est vécu et perçu comme l’œuvre personnelle du maître en ce qu’il lui renvoie sa propre image. Ce rapport de
dépendance entre l’un et l’autre peut piéger le dominant devenu tributaire de son propre jeu. La possession physique constitue sans doute une
manière de récupérer l’héritage (son savoir placé en l’autre) légué à un
être à la fois proche et différent.
Que ce soit dans une relation homosexuelle ou hétérosexuelle, le maître
se vit comme le propriétaire, le procréateur (masculin et féminin à la fois),
qui engendre en se régénérant, dans et grâce au corps de l’autre. En pratique, l’initiateur se trouve dans une position dominante dans tous les sens
du terme : il est souvent plus âgé, plus expérimenté (initié) et généralement
de sexe masculin 7. Cette position de géniteur symbolique renvoie à l’image
du père. Pour certaines candidates, cette relation revêt un caractère idéal,
car le maître peut cumuler (symboliquement s’entend) trois positions en
une : celle de l’initiateur, celle du géniteur et celle de l’homme 8.
Comme c’est le cas pour Chacal, la dévoration symbolique traduit la
difficulté, pour le maître, d’établir une distinction entre l’autre et soi. La
névrose du maître est telle qu’il a besoin de phagocyter l’autre pour se
« courante » dans les milieux où s’exerce la transmission des savoirs, comme
chez les tanneurs de Marrakech (Tassadit Yacine, Chacal ou la Ruse des dominés.
Aux origines du malaise des intellectuels algériens, La Découverte, 2001, p. 46).
7. Le féminin de maître, maîtresse, est d’ailleurs très intéressant en ce qu’il a d’ambigu : il renvoie à fois à la femme la plus légitime socialement – « l’institutrice »
qui dispense un enseignement dans la culture légitime – et à la plus illégitime
d’entre elles – celle qui entretient des relations sexuelles et affectives hors d’un
contrat social (le mariage).
8. « Tue-le, et moi je l’enterrerai ou je le dépècerai » était une formule largement
consacrée par les parents, exprimant ainsi leur adhésion aux modes d’inculcation
du savoir fondés sur des châtiments corporels. L’apprentissage doit passer par une
trace sur le corps.
60
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
réapproprier son propre savoir. L’intellectuel est souvent mis en avant
pour occulter la libido masculine.
En dévorant son élève, Chacal ne fait que se réapproprier de manière
« légitime » ce qu’il croit lui revenir de droit. Il y a donc d’une certaine
façon mort symbolique de l’élève. Lorsque le maître s’approprie le corps
de l’élève, ce dernier cesse d’exercer une domination au niveau de l’esprit, d’où la contradiction qui surgit chez celui qui dispense le savoir
– confusion entre le corps et l’esprit et confusion entre l’élève et la femme.
Ne peut-on pas penser avec les mystiques que la relation entretenue
dans ce cas relève, pour le maître, du divin puisque le maître pense qu’il
est toujours le créateur incréé et que, pour survivre, il exige (et croit être
en droit d’exiger) une relation inconditionnelle unilatérale ? De nombreux
rites sont imposés à l’élève pour obtenir de lui une soumission totale, qui
passe par l’effacement complet du corps. Au point d’ailleurs que l’aspirant
– le candidat – en arrive à une fusion totale avec l’esprit (ou si l’on veut
ce corps fait esprit ou nature faite culture).
De son côté, l’élève, dans le monde profane, est perçue comme un être
voué au renoncement et qui n’a pas d’autre besoin que celui de voir
exister le maître, à l’instar de Dieu.
LES FEMMES DANS LE MONDE INTELLECTUEL
OU LE PRIX DU SAVOIR
Le fait que les femmes servent l’intelligence est aisé à comprendre car
l’accès au savoir est, comme on le sait, très récent dans de nombreuses
sociétés.
Pour cette raison, les femmes sont portées à servir doublement l’autre,
l’homme (en tant que corps masculin) et surtout l’esprit. Être à disposition signifie par là-même se réfugier dans une vision « idéal-mythique »
susceptible de transmuer la relation de domination. L’autre ne peut en
aucun cas être un dominateur ; c’est un sauveur, un esprit à l’état pur qui
permet au monde d’avancer, à l’instar des hommes de religion.
Cette soumission béate mais niée se traduit dans le concret par des
services qui, comme ceux de l’univers familial que ces femmes ont fui,
est marqué par le sacrifice, le don de soi. Le dévouement pour le travail
du maître est plus accentué encore. Paradoxalement, les femmes se
TASSADIT YACINE
61
contraignent à effectuer des tâches – en général liées à la domesticité –
comme pour offrir un « supplément » : les tâches intellectuelles ne
suffisent pas. Elles redeviennent femmes alors que beaucoup d’entreelles se sont investies dans le savoir afin de fuir les tâches traditionnelles
assignées au monde dit féminin.
Ce comportement qu’aucune loi ne dicte est, quant au fond, une forme
de contre-don. Les femmes, hors du monde auquel elles sont normalement assignées, se sentent tenues de procéder au règlement d’une dette…
Elles doivent payer leur intégration au monde de l’esprit en commençant
par servir – de leur propre gré – l’esprit incarnant cet idéal-mythique.
Cette relation n’est pas sans rappeler le rapport que les femmes entretenaient autrefois avec les entités invisibles (saints, marabouts, génies).
Chez les Kabyles, comme dans la Grèce antique 9, les femmes offraient aux
saints de la nourriture, des animaux en sacrifice. De la même façon, elles
pouvaient offrir leur force de travail. Elles allaient chercher du bois, de
l’eau et accomplir des tâches ménagères dans le mausolée pour gagner
les faveurs du saint, en réalité servir l’esprit du saint, ce dernier pouvant
être mort ou vivant. On peut établir un rapprochement entre ces pratiques et les nôtres, celles des femmes servant des intellectuels dans nos
sociétés occidentales. Une quarantaine d’entretiens menés entre 1985 et
2000 montre les mêmes constantes : d’abord un enchantement, puis une
terrible déception, qui peut parfois aller jusqu’à la tentation du suicide 10.
Saisir des textes, offrir ses notes de terrain, traduire, assurer des heures
supplémentaires, organiser des rencontres utiles à l’échange scientifique
et intellectuel, renoncer à ses vacances, certaines femmes vont jusqu’à s’interdire toute vie familiale et personnelle 11 : tous ces faits et gestes ne sont
rien d’autre qu’une façon de procéder au règlement d’une dette d’autant
plus grande que le statut de la femme asservie est moindre.
9. Luise Bruit Zaidman, Le Commerce des dieux : Eusebia. Essai sur la piété en Grèce
ancienne, La Découverte, 2001.
10. Cette enquête non publiée regroupe des entretiens et des analyses de discours.
11. Pour se rendre disponible (et donc être à disposition), il arrive que les femmes
rompent avec leurs amitiés et/ou leurs amours.
62
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
LES MOTS DE LA DOMINATION SYMBOLIQUE
Comme un papillon vers la lumière
— Thérèse, 27 ans, d’origine sociale modeste, vient de l’étranger.
Elle a été attirée par la réputation du Maître : « De loin (d’où je
venais et par la distance géographique et sociale), je ne savais
rien des luttes et des différents enjeux de la recherche. Je suis
arrivée à Paris la bouche en cœur, sincère et prête à me livrer à
celui que je voyais comme un vrai guide, un guide dans la
recherche, mais aussi dans la vie, pour moi et pour l’humanité.
J’y croyais fermement et je ne savais pas que j’étais comme un
papillon que la lumière attirait et qui finirait par perdre ce qu’il a
de plus beau : ses ailes… »
Les dieux de l’Olympe
— Pascale, 25 ans, travaillait dans une administration.
Traductrice, elle n’avait aucune nécessité de partir… mais elle a
consenti à la conversion en croyant y gagner un peu plus de
reconnaissance sociale : « J’étais dans une administration, je crois
qu’à cette époque j’étais heureuse mais je voulais élever mon
niveau de connaissance. J’avais peur de m’enfermer pour toujours
dans un monde qui finirait par m’ennuyer… Il était évident que
je me faisais une idée haute – mais très haute ! – du monde
intellectuel… Et certains de ces intellectuels étaient semblables à
des dieux sur terre… Je ne pouvais en aucun cas penser que je
pouvais être abandonnée, ni qu’on puisse se servir de moi… Je
suis entrée là-dedans comme dans un ordre… mais un ordre
émancipé, humain, compréhensif… Avec le temps, je suis tombée
de haut… Je suis près de la retraite et je n’en reviens pas
encore… Je me souviendrai toujours de ce jeune chercheur que
j’ai accueilli et qui voulait visiter certaines institutions. En lisant
sur les portes les noms des grands intellectuels du Collège et de
l’École des hautes études, il me dit : “J’ai l’impression de
m’approcher des dioses de l’Olympo…” En l’écoutant, je crois
que je m’étais parfaitement reconnue. »
TASSADIT YACINE
63
Pas là pour réussir mais pour servir
— Tania, 25 ans, licenciée en lettres : « J’ai pu m’élever
intellectuellement, j’ai acquis des bases scientifiques, c’est
certain… mais c’est après que j’ai compris que je n’étais pas là
pour faire carrière, je n’étais pas là pour réussir mais pour
servir… Comme si ce que j’avais appris de lui devait lui être
retourné, c’était un dû ; je devais payer en acceptant le poste le
plus bas. J’étais devenue son assistante : un poste où j’étais
amenée à servir. La proximité m’a fait perdre toute autonomie de
pensée et d’action. Que veux-tu faire lorsqu’on se voit tous les
jours ? Il ne peut même pas imaginer que tu puisses publier un
article sans lui en parler. Le faire ? Ce serait de la trahison, c’est
entrer dans une guerre ouverte…. Ma prison a commencé là…
On ne peut pas échapper sans laisser sa vie au sens propre. »
L’enfermement
— Pascale, 32 ans, traductrice, actuellement titulaire d’un
doctorat en sciences sociales : « Une fois là-dedans, on n’a plus le
choix : marche ou crève… J’étais marquée au fer rouge comme du
bétail. J’étais dans le réseau et, dans cette communauté, seules les
apparences comptaient ; jamais les réalités. Après avoir été attirée,
on m’a demandé d’entrer au club… J’y suis entrée comme par
enchantement… J’ai fini dans l’aile sombre du château… Un peu
comme une favorite du temps des monarques… On doit laisser la
place à des plus jeunes… et il arrive de surcroît que les plus âgées
fassent le sale boulot… Après… On a honte… Honte de s’être fait
avoir et de ne pas pouvoir en sortir, pouvoir en parler… »
Un jeu pervers
Assia, professeur de lettres, actuellement maître de conférences en
histoire en région parisienne : « J’étais obsédée par la situation
dans laquelle je m’étais enfermée. Je faisais souvent le même
rêve : celui du gros matou jouant cyniquement avec une toute
petite souris. Une souris si jeune qu’elle n’avait pas encore de
poils. Le matou la martyrisait, il faisait mine de la dévorer puis à
la dernière minute la recrachait… sans compter les coups de
pattes qui la retournaient dans tous les sens comme une crêpe…
J’en ai fini avec le cauchemar le jour où j’ai pris la décision de
donner un coup de balai. »
64
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
Étudiante et demi-dieu
La plupart des interviews ont porté sur la dévoration symbolique
mais il n’en demeure pas moins qu’il peut y avoir des exceptions
à cette règle de la libido dominandi. Des femmes ont pu
rencontrer des maîtres à la hauteur de leur réputation, comme
dans ce récit de Françoise Héritier : « Claude Lévi-Strauss, c’est
un maître… Un grand… Le plus grand que je connaisse. J’ai
développé avec lui des rapports d’admiration et de déférence, qui
étaient ceux de la jeune étudiante que j’ai été et que je suis
toujours un peu aujourd’hui. Mais enfin j’ai vieilli, j’ai perdu de
ma naïveté première, pris de l’assurance. Pas complètement, mais
j’ai peut-être moins cette candeur que j’avais, laquelle
n’expliquait pas l’admiration mais expliquait la révérence qui
peut paraître surprenante maintenant, car ce sentiment semble
passé de mode aujourd’hui. C’était vraiment quelqu’un que
j’abordais avec un tremblement intérieur et l’impression que je
parlais véritablement à un demi-dieu. Il y avait de plus la marque
royale du Collège de France… qui a par la suite perdu son lustre
pour moi, puisque j’y suis entrée… J’ai toujours eu énormément
de respect pour lui, mais, avec le temps, j’ai développé à son
endroit des sentiments de plus grande proximité et d’affection
que je crois réciproques, et il me semble que nous avons
mutuellement une certaine connivence. 12 »
Ce qu’il prodigue à tant d’autres
— La littérature française regorge d’exemples. Prenons celui
d’Yvonne Davet, dont il est fait mention dans le journal intime de
Jean Amrouche. « La Navet », comme on l’appelle, est traductrice
et secrétaire de Gide, mais elle se vit comme une protectrice de
l’homme, de l’esprit et de l’œuvre, au point de renoncer à sa
propre vie. À plusieurs reprises, elle envisage le suicide :
« Longue conservation hier, entre le Vaneau et la rue Berthollet,
avec Jeanne Navet. Elle a découvert la nouvelle liaison de Gide.
[…] J. N. ravagée de jalousie, plus pitoyable qu’elle ne fut jamais,
obsédée par sa passion, torturée dans son âme et dans sa chair,
12. Françoise Héritier, « Entretien », Raisons politiques, novembre 2005, n° 20,
p. 121.
TASSADIT YACINE
65
songe sérieusement au suicide ; elle pleurait en me racontant la
façon dont elle avait découvert l’aventure, disant, comme une
plainte dérisoire, ensemble déchirante et ridicule : “Je ne
demande pas grand-chose. De temps en temps qu’il me donne un
peu de ce qu’il prodigue à tant d’autres : un peu de tendresse…
qu’il m’embrasse, et me prenne dans ses bras.” Les mots de
“camaraderie tendre, de désir vulgaire” reviennent souvent, et
coupent son monologue désespérant de femme assoiffée. Le
visage tragiquement pâle de Jeanne Navet, ses yeux rouges et
battus, son air égaré, me poursuivent. Gide dit, sombre et
excédé : “Elle me demande toujours de l’embrasser, de la prendre
dans mes bras. Elle dit : ‘Est-ce que je vous dégoûte ?’” Elle est
folle. Sachant qui il est – Gide ajoute : “Elle sera toujours
insatisfaite”. […] Mais j’ai peur, plus encore que l’autre jour,
qu’elle ne se suicide (12 février). 13 »
LA DOUBLE SUPÉRIORITÉ DE L’INTELLECTUEL EUROPÉEN
La trajectoire de Taos Amrouche (écrivaine, cantatrice, sœur de Jean
Amrouche) illustre la complexité de la relation qui lie les femmes aux
hommes dans un univers aussi balisé que l’univers scolastique, surtout
dans un contexte marqué par les effets de la colonisation.
C’est dans les années 1930 que Taos découvre la France, et plus particulièrement Paris : la ville de la culture et de la civilisation. Cette
ancienne colonisée (d’origine kabyle et de confession chrétienne) est persuadée que son choix ne peut la mener que vers un épanouissement
total, puisqu’elle est supposée avoir la chance d’étudier dans un espace
offrant toutes les possibilités d’ouverture et de consécration, ce à quoi
elle ne pouvait aspirer en Tunisie.
La quête du savoir participe pour Taos (et Reine puis Aména, les
héroïnes de ses romans) d’un véritable périple initiatique auquel elle se
soumet pour subir une transformation, voire une mutation ontologique.
Rebelle à toute transformation, elle repart vers l’espace d’origine et
renonce pour ainsi dire à sa carrière. Le repli sur la Tunisie correspond à
13. Journal de Jean Amrouche, inédit.
66
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
une mise en question du système d’enseignement et à une redéfinition
de Taos. Cette rupture avec le monde intellectuel la conduit vers la
recherche d’elle-même et de sa culture. C’est le chant qui lui fournit l’occasion de quitter à nouveau la Tunisie pour l’Espagne. Le travail autour
du chant la ramène inévitablement à sa propre quête existentielle. Moment
crucial : Taos se cherche aussi dans et par l’écriture. N’ayant rien à attendre
de la société, elle se livre en révélant ses tourments et la profondeur de
l’abîme qui la sépare des autres.
De nombreuses femmes venant de régions dominées croient en la
double supériorité de l’Européen (et surtout de l’intellectuel français) :
tout se passe comme si la culture française ne pouvait être suspectée en
aucune façon d’être porteuse d’une inégalité sexuelle.
Dans ce contrat, tout n’est pas dit ; une lutte oppose deux systèmes,
deux visions du monde. Si le système dominant (celui de l’espace culturel) se fonde sur ses propres normes (explicites), il n’en demeure pas moins
qu’une partie des règles édictées sont largement implicites. Le contrat qui
lie le candidat à l’institution s’inscrit dans ce lien. À ce non-dit, il faut ajouter les projections fantasmatiques caractérisant les attentes du dominé.
Le hiatus réside dans la méconnaissance de l’histoire des institutions et
cette méconnaissance contribue à une terrible déception chez celui qui
croit pouvoir bénéficier un jour d’une promotion méritée.
Dans cet ensemble où les chances sont inégalement réparties, il va de
soi que plus on est dominé et moins on a de chance de résister. Dans
L’Amant imaginaire (Morel, 1975), Aména souffre parce qu’on lui renvoie, par Marcel Arrens interposé, toute la violence sociale et politique
des institutions. Cette relation, à tout le moins ambiguë (quand elle n’est
pas cynique et sordide), n’est pas spécifique à leur histoire : elle traduit
bien les modes de domination spécifiques à l’homo intellectualis (par les
expressions et les comportements, le monde de parodie du Chacal est en
homologie structurale avec celui d’Aména et son maître).
Dans l’univers si spécifique du savoir, le don de soi n’est pas réductible
au seul rapport de sexes car le contrôle et la maîtrise de l’autre (le dominé)
sont vécues comme une nécessité à l’inculcation du savoir. Des informateurs du Sud marocain (qui ont fréquenté l’école élémentaire française
dans les années 1930) déclarent avoir subi des formes de violence qui
ont constitué pour certains de véritables traumatismes : « L’école est un
lieu de torture : on nous frappait avec des cordes de chanvre mouillées. Le
maître d’école avait un droit de vie et de mort, si bien qu’il se considérait
TASSADIT YACINE
67
comme un pilier d’éducation. Il lui arrivait de corriger les enfants (même
si ce ne sont pas ses élèves) dans la rue. »
La transmission du savoir est liée à une double violence physique et
psychique qui laisse indubitablement des empreintes indélébiles, que les
hommes ont tendance à reproduire avec les femmes (parce qu’elles sont
considérées comme des privilégiées dès lors qu’on ne touche pas à leur
corps) dès qu’ils ont atteint le niveau le plus haut de la hiérarchie sociale,
pour avoir intégré l’idée que tout savoir a un prix.
Dans des contextes d’exception comme celui de la colonisation où, précisément, la racialisation est déniée, on retrouve une relation de domination avouée, s’agissant tout particulièrement de la supériorité du civilisateur
dans le domaine de l’esprit. Pour le critique et poète Jean Amrouche, ses
maîtres occidentaux sont de véritables intercesseurs : « Ceux que je choisissais pour intercesseurs, ce n’est pas assez de dire qu’ils s’adressaient à
moi : ils écrivaient pour moi, ayant souffert à ma place les affres de la solitude et de la création. Écrivant sur leur œuvre, me reconnaissant en eux,
je leur rendais grâce en leur donnant clairement à entendre que je les avais
reconnus pour ce qu’ils étaient. L’œuvre de beauté, si accomplie qu’elle fût,
m’importait moins que son secret, à la jointure de l’âme sans forme et de
la parole formée. Au prix de cette auscultation du silence dans le chant
des paroles tout le reste : comparaisons, filiations, ouvertures historiques,
ne m’était rien. Et leur rendant grâce, je prenais secrètement part à leur
gloire. Pression cruelle de l’aveu, imminence de la confession inutile. Entre
eux et moi le même mal subi et exposé. [25 juillet 1956] »
Dans un contexte complètement différent, Mouloud Mammeri, écrivain et chercheur, s’exprimait dans les mêmes termes en 1988 lors de la
remise de la médaille honoris causa à Nanterre : « Les études pour lesquelles j’étais venu portaient un nom qui a fini par avoir parfum de vieille
dentelle : les “Humanités”. […] Les maîtres, souvent remarquables, que
j’ai eus alors portaient une foi sans problèmes aux valeurs qui fondaient
leur enseignement. Il y avait si longtemps que le terme d’humanité,
inventé par les Latins à l’apogée de leur civilisation, continuait de désigner ce qui avait été créé de plus prestigieux dans le passé. La proposition était encore plus vraie pour moi que pour mes maîtres, parce qu’à
l’idéal qu’elle impliquait j’accédais depuis un plus lointain horizon. Rien
en apparence ne semblait devoir me préparer à en assumer ou seulement
en apprécier les mérites. Au pays dont j’étais, les valeurs désintéressées,
ou seulement abstraites, étaient ou ignorées ou considérées comme une
68
SERVIR LES HOMMES OU L’ART DE LA DOMINATION DÉNIÉE
musique doucement futile. Ce qui comptait, c’était d’un côté la réalité
palpable des biens de ce monde et de l’autre leur manque. Il y avait d’un
côté la vigne, les richesses, le pouvoir, le sentiment serein d’une sorte de
supériorité de droit divin et, de l’autre, celui dont j’étais, une malédiction
d’ordre quasi ontologique, à laquelle il n’était pas possible d’échapper.
C’est pour cela qu’aujourd’hui encore je garde le souvenir vivant du sentiment
de libération que j’ai éprouvé en me trouvant dans un mode de vivre et comme
un climat entièrement différents de ceux que j’avais quittés. Après tant de
temps écoulé, je continue de penser que ces humanités-là avaient valeur
plus vivace pour moi que pour la plupart de mes condisciples. Elles
n’étaient pour eux qu’un héritage prestigieux, à qui ils manifestaient un
accord de convention ; pour moi, elles avaient gardé la neuve vertu de leur
adolescence, celles des temps où elles avaient été créées, vécues, assumées,
arborées contre l’obscurantisme, les préjugés et tout ce qui dans la vie des
hommes allait contre leur pleine humanité. 14 »
Mais il arrive que cette relation ne soit que déception et dépit : « 1949.
Mes “amis” me déçoivent. J’ai aperçu, étalée sur la table de Gide, une
lettre de Richard Heyd. J’y ai vu qu’il avait réussi à arracher à Gide un nouvel inédit, le Journal 1948. Heyd est décidément bien habile. Et Gide bien
cachottier. À moi, il n’a donné que des rognures, comme ses Notes sur
Chopin. Tant pis. À quoi servirait de m’en plaindre. J’ai choisi de le servir,
non de me servir de lui 15. Gide avait fait toilette pour dîner avec Jean
Lambert 16. Il rôdait autour quand je parlais avec Jeanne Navet : curiosité d’un caractère assez particulier. […] Ou bien prend-il soin (comme
je fais souvent moi-même) de poser des cloisons étanches entre ceux qui
l’approchent ? Ce qui lui donne toute licence de se montrer à chacun
sous un jour différent. 17 »
Force est de reconnaître que la domination participe de la féminisation des corps que l’on retrouve clairement illustrée dans le discours colonial et qu’il importe d’analyser autrement aujourd’hui 18. Parce qu’elle se
fondait sur une supériorité technique et intellectuelle, la colonisation put
14. Mouloud Mammeri, in Domenico Canciani, Le parole negate dei figli di
Amazigh, op. cit., p 200-201 (souligné par moi).
15. C’est moi qui souligne.
16. Futur gendre de Gide (1914-1999).
17. Journal de Jean Amrouche, inédit.
18. Lire Tassadit Yacine, Chacal ou la Ruse des dominés, op. cit.
TASSADIT YACINE
69
incarner la toute puissance masculine. On comprend que les femmes
ayant intériorisé ces différents modes de domination et de soumission
conjugués aient beaucoup de difficultés à saisir la violence symbolique
dont elles sont victimes.
L’intériorisation du statut du dominé est sans conteste le produit d’une
violence qui, elle, est réelle, même si elle participe d’un ordre symbolique
difficile à mettre en question. C’est tout le piège de l’ambiguïté dans
laquelle se trouvent englués tant les femmes que les colonisés. Car l’inversion de l’ordre symbolique va nécessairement avec le renversement du
monde et de ses valeurs dont le dominé est partie prenante. Aussi bien Taos
que Jeanne restent victimes d’un idéal qui les fait souffrir, voire les détruit,
car cet idéal fait corps n’est rien d’autre qu’une projection d’elles-mêmes.
TASSADIT YACINE
Tassadit Yacine est directrice d’études à l’École des hautes études en sciences
sociales à Paris, chercheuse au Laboratoire d’anthropologie sociale, directrice
de la revue Awal, Cahiers d’études berbères de la Maison des sciences de l’homme.
Elle est notamment l’auteur de Si tu m’aimes, guéris-moi. Études d’ethnologie des
affects en Kabylie (MSH, 2006). Elle a participé à des ouvrages collectifs sur et
autour de Pierre Bourdieu.
Peintre du champ, Bendy Glu vit à Saint-Gilles (Bruxelles) et travaille en particulier à rendre sensibles les structures sociales du champ artistique ; co-auteur
avec Straatman de la performance « Le Mariage d’Art et Entreprise », critique
in situ de la manifestation « Lille 2004, Capitale européenne de la culture ».
71
BENDY GLU
Portrait de l’artiste
en réformiste
La constitution d’un ensemble sans précédent d’institutions
d’enregistrement, de conservation et d’analyse des œuvres
(reproductions, catalogues, revues d’art, musées accueillant
les œuvres les plus récentes, etc.), l’accroissement du personnel voué, à plein temps ou à temps partiel, à la célébration de
l’œuvre d’art, l’intensification de la circulation des œuvres et
des artistes, avec les grandes expositions internationales et la
multiplication des galeries à succursales multiples en divers
pays, etc., tout concourt à favoriser l’instauration d’un rapport
sans précédent entre les interprètes et l’œuvre d’art : le discours sur l’œuvre n’est pas un simple adjuvant, destiné à en
favoriser l’appréhension et l’appréciation, mais un moment de
la production de l’œuvre, de son sens et de sa valeur.
PIERRE BOURDIEU, Les Règles de l’art
L
de la scène de l’art contemporain sur
un marché où les profits sont très concentrés et où n’existe
presque aucun mécanisme de redistribution contribue à occulter une réalité par ailleurs souvent déniée par les intéressés. La grande
masse des artistes issus majoritairement de l’enseignement artistique
sont des « précaires comme les autres » tributaires des minima sociaux
E SUCCÈS DE QUELQUES STARS
AGONE, 2007, 37 : 71-96
72
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
et des « petits boulots », frappés comme les autres par le changement
du rapport de force sur le marché du travail 1. Cette évolution a des
effets sur la production artistique en limitant les possibilités pour les
artistes de s’assurer une autonomie financière minimale, de garder du
temps pour la création et finalement de « durer », condition sine qua
non de la consécration artistique.
Dans le même temps, depuis les années 1980, le champ artistique a
connu une rationalisation sans précédent avec une division accrue du travail de production de la valeur artistique et de diffusion de l’art auprès de
publics de plus en plus ciblés. L’une des conséquences est notamment l’inflation d’un corps de spécialistes, le plus souvent issus de l’université. La
part du capital intellectuel certifié dans le travail de production de l’œuvre
d’art n’a cessé de croître, aboutissant à déposséder de plus en plus les artistes
des principaux moyens de production de la valeur et du sens. Cette division du travail a considérablement renforcé les possibilités d’instrumentalisation de la production artistique, sur le plan idéologique et commercial.
Celle-ci a de nombreux précédents historiques mais elle a pris une ampleur
nouvelle du fait de la massification qui découle de décennies de politiques
de « démocratisation culturelle » et des investissements du secteur économique dans la production artistique à un niveau sans équivalent historique. La reconquête d’une marge de manœuvre artistique est cependant
possible pour peu que les artistes, comme d’autres précaires 2, se donnent
les moyens politiques de rétablir un rapport de force en leur faveur.
Les exemples qui suivent constituent trois point d’un continuum. Dans
le premier cas, « L’art comme résistance à l’art », les artistes sont entièrement dépossédés des moyens de production. Dans le second, « Le jardin
d’Hamois », ils participent matériellement mais en partie inconsciemment,
faute d’une capacité à appréhender le « contexte », à la production d’une
forme qui peut s’analyser comme un pur artefact du « rapprochement de
l’art et de l’entreprise » promu par une agence de communication. Dans
1. Il faut cependant nuancer ici : en France, les études d’insertion semblent montrer que les diplômés des écoles municipales des Beaux-Arts s’en sortent plutôt
mieux sur les marchés du travail non artistiques, alors même que leur formation
n’a pas de visées « professionnalisantes ».
2. On pense particulièrement aux journalistes mais aussi aux chercheurs. Pour
une analyse de la prolétarisation intellectuelle et de ses conséquences sur la production de l’information, lire Alain Accardo, Journalistes précaires, journalistes au
quotidien, Agone, 2007.
73
BENDY GLU
« Le temps des poètes bénis ? »
Quel producteur culturel de quelque ambition ne se heurte pas, quotidiennement, à des « frontières », de mieux en mieux gardées, qui l’incitent, chaque jour un peu plus, à abandonner l’espoir de réunir « les
conditions de sa liberté » au bénéfice de celui d’une survie sociale minimale ? Les cautions sociologiques apportées au conservatisme ambiant,
pain béni pour certains responsables culturels, s’appuient sur l’occultation des conditions réelles de production et de survie des artistes. Une
sociologie du champ artistique se devrait pourtant de mettre en évidence
les « frontières » spécifiques auxquelles se heurtent par exemple les
femmes, majoritaires dans les écoles d’art, mais bien plus encore les classes
populaires, exclues dès l’école 1. Ce dont certains artistes ont une
conscience aiguë :
« Les Beaux-Arts, on y retrouve toute une frange de la population issue des
milieux aisés… Il suffit de faire une enquête sociologique, ou d’aller dans
n’importe quelle École des beaux-arts pour se rendre compte qu’il y a très
peu de gens issus des milieux populaires… ou un petit quota, de temps en
temps on prend un Arabe ou un Noir, quand même… Les gens qui sont làbas sont généralement des gens qui peuvent être portés par l’émotion […]
et qui pourraient, à travers cette sensibilité, à travers un certain refus du
cynisme, être solidaires de certaines aspirations des gens des classes populaires, être solidaires du progrès social… Et on annihile tout ça en créant des
espèces de Disneyland… C’est quelque chose qui est très profondément
lié à l’économie mondiale et à la manière dont elle se pérennise…
Aujourd’hui, nous disons que tant qu’il n’y aura pas une crise mythologique
du statut de l’art… de l’artiste en Occident, c’est-à-dire une véritable remise
en question de l’artiste maudit tel qu’il a été compris par la bourgeoisie, le
monde ne changera pas non plus. Donc nous disons : voici venu le temps
des poètes bénis. 2 »
1. Ainsi, Nathalie Heinich précise-t-elle que les artistes sont « libres dans les limites, dans les
limites des règles du jeu qu’ils contribuent à définir une fois qu’ils ont réussi à y entrer ». Mais
les barrières à l’entrée, et donc les dispositions qu’elles censurent, sont au fondement de cette
« liberté sans objet » dont l’auteure s’étonne.
2. Donze, slameur marseillais et « activiste » interviewé sur Radio Panik, le 19 octobre 2006.
74
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
le troisième cas, « les Diables roses » transgressent la division du travail
d’exposition et, en faisant prévaloir la logique artistique, parviennent à
déjouer et à mettre en exposition les forces hétéronomes qui conditionnent
les formes artistiques.
1. « L’ART COMME RÉSISTANCE À L’ART »
« Tout succès est un échec, tout échec est un succès », chantait
Bob Dylan : la victoire de la transgression artistique, obtenue
contre les réactions du sens commun et avec la complicité des
médiateurs spécialisés, est en même temps sa défaite. La notion
même de succès se trouve déconstruite, puisque la reconnaissance institutionnelle témoigne que le mouvement n’a pas réussi
à se maintenir dans la transgression, aux limites du jeu artistique, et la conquête de la liberté, ou de l’autonomie, s’accompagne de la perte de son objet : la permissivité des institutions
enferme les artistes dans une liberté indéfinie, dès lors qu’ils
n’ont plus d’autres choix que d’être libres, libres, du moins, dans
les limites, dans les limites des règles du jeu qu’ils contribuent
à définir une fois qu’ils ont réussi à y entrer. Mais comment faire
pour éprouver sa liberté en franchissant les frontières lorsque
les frontières sont niées par ceux-là mêmes qui étaient chargés
de les garder ? Jusqu’où ira la fuite en avant dans l’épreuve des
limites de l’art ? Et cette paradoxale injonction qui est faite aux
artistes de réinventer indéfiniment les conditions de leur propre
liberté – comment s’en libérer ?
NATHALIE HEINICH,
Le Triple Jeu de l’art contemporain 3
« Liberté, libertés chéries ou l’Art comme résistance à l’art » : c’est sous
ce titre que la Communauté française de Belgique présentait en 1999, à
Bruxelles, dix années d’acquisitions dans le domaine des arts plastiques.
3. Cité par Gita Brys-Schatan in Liberté, libertés chéries ou l’Art comme résistance à
l’art. Un regard posé sur dix années d’acquisitions de la Communauté française de Belgique
(1989-1998), ISELP, Botanique, Communauté française de Belgique, 1999, p. 75.
BENDY GLU
75
La commissaire de l’exposition (désignée par le ministre de la Culture
socialiste de l’époque, Charles Picqué) Gita Brys-Schatan expliquait dans
le catalogue : « La commissaire s’est trouvée confrontée à une situation difficile : celle de n’avoir aucune information visuelle concernant un certain
nombre d’œuvres pour opérer une première sélection parmi les centaines
d’acquisitions. [Ce choix] fut frustrant lorsqu’il devint actif par rapport à
l’adéquation au thème choisis. 4 » Autre façon de dire que ces œuvres
n’entretenaient en fait aucun rapport direct avec la proposition intellectuelle dans laquelle elles étaient insérées. Elles étaient par ailleurs présentées « in situ » – toujours selon les mots du catalogue – en divers lieux
d’exposition étiquetés « cabinets ». Très clairement, les artistes fournissaient la matière première et les « médiateurs culturels » le contexte et le
sens ; notamment à travers un important matériel pédagogique à destination de l’enseignement artistique, selon une division du travail de production de l’œuvre d’art qui donne la part belle aux « auteurs d’expositions »
et aux commentateurs. Cette division du travail eut pour conséquence le
conditionnement idéologique de la production artistique.
L’ « art comme résistance à l’art » prétendait ainsi ni plus ni moins « libérer les artistes du devoir de transgression », le catalogue s’appuyant sur
une longue citation de l’ouvrage de Nathalie Heinich alors tout récemment paru, Le Triple Jeu de l’art contemporain, qui reprenait, sous une forme
savante, l’antienne de « la fin des transgressions » – citation ici en
exergue 5. D’où le titre proprement orwellien de l’exposition, qui ne faisait finalement que traduire le rêve conservateur d’un ordre immuable
dans lequel quelques rares dissidents doivent être avant tout protégés
contre eux-mêmes, les artistes fournissant à leurs œuvres défendantes la
matière de la justification de leur propre domination.
La commissaire pouvait in fine contempler son œuvre à travers les catégories de perception qu’elle avait elle-même imposées : « Nous avons
pu relever, à travers le thème de l’exposition, des pistes nous conduisant
directement aux préoccupations des artistes de la fin de ce siècle. 6 »
4. Liberté, libertés chéries…, op. cit, p. 24.
5. On notera au passage que la traduction de Bob Dylan donnée par la sociologue
est inexacte : « There is no success like failure, and failure is no success at all » – c’està-dire : « Aucun succès ne vaut un échec et l’échec est loin d’être un succès. »
6. Liberté, libertés chéries…, op. cit., p. 75 (souligné par moi).
76
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
Le meilleur des mondes artistique & politique
Il n’est pas innocent qu’à plusieurs reprises le thème de « la fin de l’histoire » – qui est à la politique ce que « l’art comme résistance à l’art » est
à l’art – ait été évoqué dans le catalogue. On peut ici paraphraser Nathalie
Heinich en établissant une homologie structurale entre champ artistique
et champ politique : si la « permissivité » des institutions démocratiques
enferme les citoyens dans une « liberté indéfinie », alors la « conquête de
la liberté » démocratique « s’accompagne de la perte de son objet », grâce
à la « complicité » des professionnels de la politique. La mise en cause de
la légitimité même des luttes politiques dans le meilleur des mondes démocratiques va de pair avec les tentatives de neutralisation des potentialités
subversives du champ artistique – comme on le verra plus loin.
Le déplacement du regard des œuvres à l’exposition met en évidence
une « forme symbolique » en adéquation avec une idéologie se proclamant « fin des idéologies », dont « l’art comme résistance à l’art » – dans
sa naïveté ready made – est une sorte d’épure, en particulier parce que la
contribution des artistes au processus de production est particulièrement
réduite.
2. EXPOSER LES EXPOSITIONS
Une autre épure était fournie, toujours en Communauté française, à
Hamois, dans la région de Ciney, où un groupe de PME organisait un
symposium de sculptures sous le nom d’« Espace partenaires ». La formule proposait chaque été à des étudiants des principales écoles d’art de
travailler pendant trois semaines avec les matériaux des entreprises sur
un thème académique – ainsi, en 1998, « Tensions et vibrations ».
Le dispositif comportait une galerie, sise au rez-de-chaussée de l’entreprise la plus impliquée dans le projet, et le jardin attenant, aménagé
par l’un des « partenaires », spécialisé dans les jardins pavillonnaires.
Celui-ci avait manifestement tenu à mettre en valeur son savoir-faire :
une mare aux nénuphars peuplée de poissons rouges et entourée de
roseaux, un jeu d’échecs, un petit banc de granit ainsi que diverses compositions végétales, telles qu’on peut en observer dans les jardins pavillonnaires de la région. Cet espace était séparé du siège de l’entreprise par
une petite haie dissimulant le parking sur lequel stationnaient les engins
BENDY GLU
77
de chantier. Des allées en gravier délimitaient un parcours autour d’espaces engazonnés, équipés de spots directionnels implantés à ras du sol
et destinés à éclairer les œuvres. Tout se passait comme si cette structure
d’exposition, s’exposant elle-même, s’imposait tacitement aux artistes.
Non seulement les espaces potentiellement disponibles (parking, bureaux,
atelier, mais aussi environs immédiats et autant d’espaces de transition)
n’ont jamais été exploités, mais la grande majorité des participants se
répartissaient individuellement dans les carrés d’herbe qui avaient été dessinés et de facto qualifiés comme espaces d’exposition par les organisateurs.
L’acceptation implicite des formes du symposium par les artistes posait
ainsi la question de la surdétermination des œuvres, dont la production
était revendiquée dans le catalogue comme « acte libre ».
C’est donc sur la forme reproduite d’année en année, sur les conditions
de reproduction de cette forme et ses implications sociales que nous
adoptons ici une perspective, et non sur les travaux appréhendés pour euxmêmes – point de vue aveugle auquel invite toute la tradition artistique.
La structuration prédéfinie des espaces d’exposition semble agir le plus
souvent comme un dispositif d’attente, susceptible d’activer et dans le
même temps de renforcer, comme autant d’automatismes, les dispositions, qui doivent beaucoup aux modes de socialisation en vigueur dans
les ateliers des écoles d’art. En 1999, des étudiants travaillaient d’ailleurs
à l’ombre d’une œuvre monumentale de leur chef d’atelier, indiquant la
marche à suivre. Les interventions passées, notamment celles d’artistes
consacrés ou de professeurs, contribuent en effet à imposer les formes
légitimes d’appropriation de l’espace (physique et social) 7.
Outre la « violence symbolique » qui s’exerçait à travers la concordance
des « structures subjectives » (dispositions incorporées acquises par la
fréquentation du monde de l’art, à commencer par les écoles d’art) et les
« structures objectives » (le jardin), des raisons matérielles rendaient aussi
improbable la prise de conscience par les intervenants de l’espace formel
et social, et par conséquent des coups à jouer, des changements d’échelle
7. À une autre échelle, tout aussi pertinente, la définition légitime de l’« art contextuel » imposée autour de l’œuvre de Daniel Buren, qui exclut pratiquement tout
contexte social et politique au profit essentiellement de l’architecture et de ses
perspectives, bride dramatiquement la créativité artistique. (Lire « Quand la “liberté
de l’artiste” rencontre la “liberté de la presse” », Vient de paraître, juillet 2003,
n° 3, <http://agone.org/gazette/3.html>.)
78
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
réalisables, des dimensions sur lesquelles travailler ; bref, de tout ce qui
peut légitimement nourrir la réflexion d’un artiste. Les contacts étaient
en effet pris avec les participants très peu de temps avant le symposium,
et les commandes de matériaux justifiaient de la présentation d’un projet
et donc, en dernière analyse, d’une conception en atelier. Peu de participants prenaient ainsi la peine de s’intéresser aux lieux en tant que tels 8,
se concentrant sur la réalisation d’une tâche de construction.
Tout se passait comme si l’artiste-bâtisseur, exécutant ses projets avec
efficacité et détermination – et posant ensuite fièrement face à ses réalisations pour le catalogue –, devenait une sorte de métaphore de l’entrepreneur qui, par un jeu largement impersonnel, imposait les catégories
de perception propres aux agents économiques ; catégories qui, loin
d’être relativisées par la confrontation avec les « visions d’artistes », étaient
légitimées par une sorte d’onction artistique : dans la salle d’exposition
temporaire, les encadrements des œuvres étaient symptômatiquement
de la même facture que ceux utilisés pour les photos de pavillons affichées dans les bureaux.
Le jour du vernissage, il apparaissait clairement que les formes produites par les artistes étaient largement moulées dans celles produites par
le savoir-faire des organisateurs, ces derniers ne faisant que mettre en
œuvre leurs propres dispositions et compétences d’entrepreneurs.
« Repousser encore plus loin les supposées frontières établies
entre l’Artiste et l’Entreprise »
Au-delà de la valorisation artistique du jardin et de l’habitat pavillonnaires, c’est-à-dire des produits mis sur le marché par les entrepreneurs,
le concept de l’exposition était lui-même le produit d’évolutions politiques tendant à imposer la logique du champ économique à tous les
domaines de l’activité humaine, y compris la création artistique. La fondation d’« Espaces partenaires », à l’initiative d’un cabinet de conseil en
communication, était en en effet directement liée à l’importation en
Belgique des outils de développement du « mécénat culturel ».
8. Certains ignoraient tout des environs les plus immédiats, comme l’existence
d’un lotissement à une centaine de mètres de là ; contexte d’autant plus intéressant qu’il était en partie habité par des familles de militaires rapatriées de RFA suite
à la fermeture de bases belges ; outre le fait qu’il avait été aménagé par l’entreprise
sur le terrain de laquelle les artistes officiaient.
BENDY GLU
79
En 1986, dix ans avant que la banque Bruxelles Lambert n’organise une
exposition didactique consacrée aux collections d’entreprises, avait eu lieu
à Liège un colloque intitulé « Pour un mécénat culturel en Wallonie et à
Bruxelles », sous la présidence de Jacques Rigaud, ancien haut responsable français au ministère de la Culture, président d’Ediradio (RTL) et
d’Admical – Association française pour le développement du mécénat culturel, créée en 1979 sur un modèle américain. Ce colloque présida à la
mise en place d’une association du même type en Communauté française,
la fondation Prométhéa 9. La directrice de l’agence de communication liégeoise à l’origine du « concept Espace partenaires » en prendrait quelques
années plus tard la présidence.
Le bulletin de la fondation Prométhéa est un bon marqueur du glissement continu de l’idéologie du mécénat. Son dépouillement montre qu’on
passe en très peu d’années d’une conception traditionnelle « à la française »
– où le mécène pour tirer le plus grand profit de son mécénat doit feindre
le désintéressement – à la rationalisation économique de la culture comme
stratégie de « communication » (externe mais aussi interne), avec des
actions de plus en plus ciblées de « marketing culturel » ; et finalement
l’apparition de projets directement conçus par et pour l’entreprise 10. Les
chefs d’entreprise remplacent peu à peu les artistes sous les feux de la
rampe, au cours de galas annuels qui récompensent les meilleures actions
de mécénat, élevées au rang d’œuvres d’art (comme ce fut le cas d’« Espace
partenaires »), gratifié d’un « caïus » remis par la fondation Prométhéa.
Lors de l’une de ces cérémonies, on eut même recours, pour divertir les
chefs d’entreprise, à d’autres artistes précaires, intermittents du spectacle,
jouant le rôle de chômeurs mêlés à l’assistance et abordant les chefs d’entreprise prétendument en quête d’emploi… Le catalogue issu du symposium de sculpture proclamait la volonté de « repousser encore plus loin
les supposées frontières établies entre l’Artiste et l’Entreprise ». Ce qui
constituait sans nul doute une victoire de la « transgression » économique,
« obtenue contre les réactions du sens commun et avec la complicité des
médiateurs spécialisés ».
9. Voir <www.promethea.be>
10. L’association britannique Art & Business est de loin la plus innovante en ce
domaine. Sur ces questions, lire Bendy Glu, « Culture & propagande. Lille 2004,
capitale européenne de la culture », Agone, 2005, n° 34. Voir aussi la performance
« Le Mariage d’Art & Entreprise » : <www.mariageartetentreprise.be>.
80
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
Le local contre le pompier
« Petits objets à fort rendement scientifique » (de ceux que Pierre Bourdieu
préconisait pour faire avancer la sociologie), les terrains de ce type enferment aussi la potentialité d’un fort rendement artistique, dès lors que des
artistes, libérés de cette « paradoxale injonction » de se libérer de la nécessité de « réinventer indéfiniment les conditions de leur propre liberté »
se mettraient en tête de subvertir la division du travail d’exposition. C’est
précisément ce qui s’est produit dans le cas que nous allons examiner.
Comme les deux exemples précédents l’illustrent, le pompier se trouve
aujourd’hui moins du côté d’une production artistique académique (certes
pléthorique) que de celui des expositions et donc de l’esthétique développée par les « médiateurs spécialisés » qui s’appliquent à subordonner
la production artistique aux poncifs intellectuels et politiques du moment.
Parmi ces poncifs, la problématique « art et politique » ou « art et
société » très en vogue dans les colloques et dans les expositions fournit
un terrain de choix.
Plier ou ne pas plier…
Lors des mobilisations contre le sommet de l’Union européenne, à Laeken
en décembre 2001, une institution bruxelloise, les Halles de Schaerbeek,
avait proposé une manifestation intitulée « C.H.A.H.U.T. 1 ». Le collectif
Ne pas plier – qui y proposait une « épicerie d’art frais » destinée à fournir
des images à différents mouvements « pour qu’aux signes de la misère ne
s’ajoute pas la misère des signes » – avait subordonné la présentation de ses
travaux à l’invitation d’une association de chômeurs française, l’APEIS 2. À l’issue du vernissage de l’exposition eut lieu un débat où les deux collectifs firent
face à un public à peu près inexistant. S’ensuivit un échange orageux avec
les responsables culturels qui dit bien les limites des ambitions politiques de
la culture actuelle.
NE PAS PLIER : Là, on a la chance d’être accueilli dans un endroit de culture,
et pour nous qui sommes habitués à des luttes quelquefois plus radicales,
1. « Ateliers d’échanges, de création d’images, de supports et conférences pour manifestations », du 10 au 15 décembre 2001.
2. Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des chômeurs et travailleurs
précaires <www.apeis.org>.
BENDY GLU
81
d’être dans des lieux comme ça, de repos, c’est quand même formidable.
En même temps, je suis bien forcé de constater qu’on nous invite, et c’est
bien, mais ce sont des coquilles creuses. On nous invite dans des endroits
d’échange et nous, on n’a rien à échanger parce qu’on est entre nous. Il y
a là une contradiction. Ce monde de la culture nous bassine de luttes politiques, etc., et là, ils sont avec des gens qui sont des résistants à cette globalisation, qui sont dans la nécessité des luttes et ils n’ont même pas la
politesse d’être présents. Moi, je suis assez ulcéré de voir tous ces gens,
dont je trouve qu’ils manquent d’une décence minimale, de ne pas être présents ici pour écouter des paroles véritables. Cette parole véritable emmerde
tout le monde. Moi, j’ai bien vu des gens se barrer au fur et à mesure des
témoignages et peut-être que ce n’est pas les formes habituelles, usuelles…
RESPONSABLE CULTURELLE : Il faut comprendre pourquoi ils sont partis, c’est
parce que vous êtes entre vous…
NE PAS PLIER : Si vous venez entre nous, on sera entre nous. Je ne peux pas
accepter… Quand j’ai rencontré l’APEIS, ils étaient aussi entre eux et maintenant, on est entre nous. Je n’ai pas affaire à des gens timides, j’ai affaire
à des gens cultivés qui ont parfaitement compris ce qu’était la différence,
et rassembler les différences, c’est le rôle de la culture. Il faut que la culture
fasse son boulot parce qu’elle touche du fric pour le faire. Si elle a la timidité de penser, quand il y a des corps qui ne sont pas les mêmes, qu’elle
n’ose pas se glisser parmi ces corps, il y a un problème. On leur fait peur ?
RESPONSABLE CULTURELLE : Ça, c’est ta culture, et ta culture est faite d’individus
qui ne sont pas forcément une masse.
NE PAS PLIER : Comment vous expliquez qu’ils sont partis, on leur fait peur ou
quoi ?
RESPONSABLE CULTURELLE : Vous êtes un rassemblement… Je suis venue pour
écouter quelque chose et participer, mais je ne suis pas venue face à un
groupe. C’est tout.
NE PAS PLIER : Ce que tu poses comme problème, c’est que quand les gens sont
dans des galères, ils sont intéressants quand ils sont un ou deux et qu’on peut
aller chialer sur eux, mais quand ils sont une communauté forte, là on ne peut
plus discuter avec eux de collectif à collectif. Vous, vous êtes combien ici ?
Où ils sont tous ces culturels qui sont payés par les forces publiques ?
Pourquoi ils ne sont pas là ? […] Tu prends comme une agression le fait
qu’on ait un langage…
RESPONSABLE CULTURELLE : Ce n’est pas un langage, je n’ai pas bien vu à qui parler. Je suis venue regarder les images ? J’étais très intéressée par les images
et puis, tout d’un coup, je ne m’attendais pas à un tel rassemblement de
gens qui se connaissaient tous ! Et qui ne me permettaient pas de vous
82
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
initier discrètement, simplement. Ce que je veux dire, c’est que vous êtes
quand même un groupe, il est difficile de s’immiscer dans un groupe. Ce
que je veux dire, c’est juste remettre ça en question. C’est tout.
NE PAS PLIER : Je comprends ce que tu dis, que tu ne sois pas une précaire en
situation de détresse, tu n’aurais pas le langage, tu es une personne cultivée dans une sécurité de travail, dans un travail de culture, donc ce serait
à toi d’avoir la capacité de comprendre, y compris cet effet de groupe. À
partir du moment où les gens sont dans des luttes, ils ont tendance à se
regrouper pour être plus forts et échanger leur tendresse, leur force.
Effectivement, ce groupe est très soudé parce qu’il est soudé par une lutte
contre la misère et il ne tient que par l’amour que les gens ont entre eux
et ça se ressent sûrement dans les solidarités. On n’a empêché personne de
parler. Ne me fais pas le coup de l’intellectuelle dégoulinante de peur, ça
commence à me faire chier. Moi, je crois, et là je crois que je vais t’agresser, il faut arrêter, tu es une professionnelle, ici je suis avec des professionnels de la culture. Je ne suis pas dans un débat public au hasard de
quelqu’un qui est rentré. Or, déjà, je n’en vois qu’une qui a du courage, et
je te remercie d’être là. Mais je ne vois pas les autres et j’aimerais bien que
les gens qui nous ont invités nous disent pourquoi on est là… […]
APEIS : J’ai bien observé dans la pénombre le mouvement des gens. Je suis
désolé de le dire, mais j’ai vu des gens partir après le film. Je n’ai pas vu des
gens partir au fur et à mesure, en écoutant, en étant choqués par la violence
ou la radicalité des propos. J’ai vu beaucoup de gens partir après avoir vu
les images. Tout de suite, ça m’a gêné. Effectivement, moi je viens dans un
débat et ces gens qui nous ont invités s’en vont après le film, ils ont entendu
les commentaires, applaudi, G. en a accroché quelques-uns en nous faisant
une diatribe comme il en a l’habitude, de manière très chaleureuse et avec
beaucoup d’humour, mais après il y a encore une brochette de gens qui
sont partis. Je pense qu’il y a, comme d’habitude, comme à chaque fois
qu’on rencontre des gens, beaucoup d’incompréhension de ce que vivent
les gens qui sont dans la grande misère. Ça fait des années qu’on s’en rend
compte et ça fait des années qu’on est en quête de solidarité avec vous,
avec les autres, avec le politique, avec le syndicalisme, qui nous rejettent en
permanence. On connaît très bien les organisations de chômeurs en
Belgique, Charleroi, Liège, Bruxelles. Tous nous ont dit : nous n’avons pas
d’autonomie, nous ne pouvons pas nous battre parce que nous n’avons pas
de solidarité. Les gens qui nous payent, ce sont les syndicats et les syndicats
nous privent de ça 3. Nous, on est des oiseaux de passage, on le sera souvent,
s’il y en a ici qui veulent des solidarités, à vous de jouer !
3. En Belgique, ce sont les syndicats qui gèrent les caisses d’assurance chômage.
83
BENDY GLU
3. ART & POLITIQUE
Du 18 janvier au 5 mars 2006, le centre culturel Jacques-Frank de la
commune bruxelloise de Saint-Gilles – dont le premier magistrat préside la Région de Bruxelles-Capitale – organisait une exposition intitulée « A(rt)ctivisme ? ». Les intentions des organisateurs étaient crânement
affichées : « Certaines œuvres iront dans le sens de la dénonciation des
pouvoirs de l’argent, de l’information, de l’appareil politique,
des préjugés sociaux, ou encore
une critique du monde institutionnel de l’art. […] Ces artistes
proposeront un regard souvent
critique face au monde et à la
société ; avec l’espoir de créer un
espace de liberté étant à même de
provoquer un basculement des
mentalités et des consciences. 11 »
Les organisateurs avaient fait
appel comme à l’habitude à ce
qu’il faudrait peut-être appeler,
dans une visée objectivante un peu
brutale, des « prestataires » potentiels ; en d’autres mots des artistes
perçus comme « engagés ». Mais
l’un d’eux – peu soucieux de se
contenter d’insérer une œuvre
dans le concept et le contexte proposés par les organisateurs –
décida de négocier avec les responsables la mise à disposition de
Affiche d’Emmanuel Tête pour le comité du quartier Midi,
réalisée par PTTL
faces de panneaux publicitaires
11. Ces phrases sont en fait extraites de l’ouvrage Art et politique. Pour une redéfinition de l’art engagé (Labor, 2004) de Daniel Vander Gucht, sociologue faisant
lui-même partie de l’exposition à travers une conférence qu’il prononça dans ce
cadre sur le thème « Art & politique » le 15 février 2006.
84
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
réservés à la Commune (sur le territoire de laquelle se trouvait le lieu d’exposition) dans le cadre d’un contrat la liant à la multinationale JCDecaux.
Il initia ensuite la constitution d’un collectif qui, sous le nom de « Diables
roses », était invité à investir ces panneaux. Cela permettait de contourner
le choix discrétionnaire des artistes par les organisateurs.
Autres instruments de production également réappropriés : le choix de
la thématique – ici, « Proposer une alternative au monopole du discours
publicitaire dans l’espace public » ; et le catalogue – deux pages mises à
la disposition du collectif dans le journal édité à l’occasion de l’exposition.
L’« espace de liberté » dans l’espace public préconisé par les organisateurs
s’ouvrait dès lors dans le champ artistique lui-même…
D’entrée les propositions pour le journal furent refusées : l’une portait
sur la critique d’un projet immobilier mené par la commune de SaintGilles et la Région de Bruxelles-Capitale (les artistes étaient impliqués
dans le comité de défense du quartier 12) ; l’autre était un texte loufoque
qui jouait sur le patronyme du bourgmestre de la commune : crime évident de lèse-majesté. À cette occasion, on apprit que le directeur du Centre
culturel était lui-même un élu communal sur la liste du bourgmestre
Charles Picqué et donc incarnait un cas particulièrement aigu de conflit
d’intérêt entre « art et politique ». Trois autres affiches du comité de quartier furent refusées : elles avaient le tort d’utiliser le symbole de la Région,
l’iris – le directeur du centre culturel se justifiant ainsi auprès des artistes :
« Quand je vois l’iris, je vois la tête de Charles Picqué. »
Plutôt que de crier à la censure, les artistes décidèrent de poursuivre
l’expérience puisqu’ils disposaient de leur propre exposition à travers les
panneaux publicitaires, ce qu’ils raconteront par la suite sur leur site.
Dans les premiers cas de censure, les responsables culturels veillaient –
sans instruction directe mais tout en se ménageant une grande marge de
sécurité – à protéger le pouvoir politique local contre les initiatives des
artistes, demandant amicalement à ces derniers de « les comprendre » : en
fait, d’assumer leurs propres contradictions entre logique artistique et
logique politique en délimitant avec eux le champ des possibles artistiques.
Des limites que l’on peut résumer ainsi : dans le chef des organisateurs, seul
l’« universel » est digne d’un travail artistique, les problématiques locales
12. Voir <www.quartier-midi.be>.
Affiche ayant provoqué l'arrêt de
l’exposition suite à une menace de
plainte d’un client de JCDecaux
Affiche refusée par la Commune de
Saint-Gilles
86
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
Les Diables roses : causes et faits 1
Les deux premières semaines se passent à peu près sans problème, mis à part
le fait que Decaux perd mystérieusement cinq affiches en prétendant qu’elles
n’ont jamais été remises.
La troisième semaine, une affiche installée dans le goulet Louise déclenche les
hostilités. Il s’agit du détournement d’une publicité pour des chaussures de luxe
sur laquelle est peint le slogan « 100 % des Belges n’ont pas voté le hold-up néolibéral européen ». Bien que la marque de chaussures soit volontairement masquée, son fabricant reconnaît le visuel et menace la société Decaux de poursuites
judiciaires. Soucieux de préserver ses clients, Decaux décide alors de retirer, non
seulement l’affiche problématique mais aussi les quatorze autres. Et cela sans
demander l’avis des artistes ni des responsables de l’exposition.
Une réunion de conciliation est organisée entre Decaux, les responsables de
l’exposition, le directeur des services culturels de la commune et les artistes 2.
Decaux rappelle que la société a fixé comme règle de ne pas permettre l’affichage à caractère politique, religieux ni commercial dans les panneaux concédés à la Commune. Les responsables culturels ignoraient cette clause et semblent
embarrassés d’avoir autorisé trois semaines d’affichage à « caractère politique ».
Plutôt que de défendre l’autonomie de leur politique culturelle, les organisateurs souhaitent alors continuer le projet en acceptant le nouveau système de
contrôle qu’induit Decaux : les affiches doivent être préalablement approuvées
par le collège des échevins [l’exécutif communal] et par sa société.
C’est inacceptable pour les artistes, qui déplorent le manque d’autonomie d’une
entité publique vis-à-vis d’une multinationale telle que Decaux. En effet, comment
les artistes peuvent ils continuer à faire de « l’activisme » sans contenu politique ?
Les artistes proposent une sortie par le haut : installer les affiches de l’exposition
« Gueules d’amers » de l’Assemblée des voisins dans les emplacements communaux. Il s’agit de portraits de personnes sans-papiers, réfugiées dans l’église
Saint-Boniface, sans message politique direct (de type appel à la manifestation
ou régularisation). Le représentant de Decaux estime que les portraits de sanspapier peuvent « choquer le fédéral » et qu’il devra en référer à sa hiérarchie –
mais il ne dit pas non a priori. Le responsable des affaires culturelles doit, quant
à lui, soumettre le projet au conseil communal.
Quelques heures plus tard, les artistes sont informés par le programmateur arts
plastiques du CCJF que Charles Picqué décide d’arrêter tout affichage dans les
panneaux Decaux, que la décision est « irrévocable » et qu’il ne peut plus rien.
N’acceptant pas ce « fait du prince », les artistes envoient une lettre à Charles
Picqué demandant à le rencontrer de toute urgence pour obtenir des explications
sur cette décision et faire valoir leurs arguments. Lettre qui restera sans réponse.
1. Extrait du site <www.diablesroses.be>, sur lequel figurent de nombreux documents ainsi
que le film produit à cette occasion.
2. La transcription de cette réunion enregistrée clandestinement est consultable sur le site
<www.diablesroses.be>.
87
BENDY GLU
sont donc exclues et, le politique étant chose abstraite et générale, sa
territorialisation ne peut être que triviale.
Au contraire, dans le cas des affiches des mouvements de soutien aux
sans-papiers engagés dans une lutte politique concrète que les artistes ont
proposées pour sortir de la crise, on est face à une censure politique directe.
Une semaine plus tard, ces affiches, réunies sous le titre de « Gueules
d’amers » (présentes à la vitrine de nombreux commerces de la ville),
étaient pourtant reproduites dans un magazine semi-commercial du journal Le Soir, lui-même truffé de publicités 13. Si les responsables culturels
avaient eu à cœur de défendre leur autonomie face à une décision politique manifestement arbitraire, cet affichage aurait donc probablement pu
voir le jour. Dans le cas contraire, les censeurs auraient été obligés d’assumer au grand jour, par-delà les beaux discours sur l’humanisme ou la
culture 14, la responsabilité de politiques répressives.
Prix de la jeune censure
L’une des problématiques sous tendues par ces expositions « art et politique » tellement en vogue est que l’art constituerait une forme de sublimation du politique transcendant les luttes jugées triviales. Dans cette
perspective, ce sont les artistes qui changent le monde, pas les militants,
renvoyés au vulgaire. Cet art comme ersatz de la politique est dès lors
prédestiné à servir d’outil de dépolitisation et de délégitimation si les
artistes restent dans les limites des dispositifs d’exposition conçus par les
responsables culturels ou ne détournent pas les moyens de production
mis à leur disposition.
Alors que les auteurs les mieux intentionnés s’interrogent généralement
sur la contribution possible des artistes – supposés avoir le monopole de
la créativité – aux luttes politiques, ce sont au contraire ici des pratiques
militantes que les Diables roses ont mobilisé dans leur lutte artistique en
13. Deux affiches d’artistes retirées des panneaux Decaux furent par ailleurs
sélectionnées pour la biennale de l’affiche politique de Mons en 2007.
14. Dans sa préface au catalogue de l’exposition Liberté, libertés chéries…, Charles
Picqué écrivait : « Ces œuvres [sont réunies] autour d’une thématique universelle
et humaniste, celle de la Liberté, toujours menacée et toujours à reconquérir. […]
Ces manifestations nous rendent proches de l’artiste, celui qui, en osant s’écarter
des normes, transcende la réalité et réinterprète notre quotidien. »
88
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
réponse au « lâchage » des responsables culturels : site Internet, conférence de presse et médiatisation, enregistrement clandestin des réunions ;
et surtout occupation temporaire du centre culturel avec décrochage de
leurs œuvres, qu’ils remplacèrent par les affiches des « Gueules d’amer »,
la reproduction grand format de leur lettre au bourgmestre, improvisant
également une cérémonie de remise des « Prix de la jeune censure ».
Quand l’artiste montre le contexte, le critique d’art regarde le doigt
Après cette occupation du centre culturel, les organisateurs redoutaient
de nouvelles actions. Ils préférèrent donc laisser en place les affiches de
« Gueules d’amers » qui avaient été placardées sur un mur d’exposition,
espérant en neutraliser les effets par la requalification en « installation ».
La conférence sur « Art et politique » du sociologue Daniel Vander
Gucht, programmée au lendemain de ces événements, prit dans ce
contexte la forme d’une autre tentative de neutralisation – savante celleci – des problématiques de fond soulevées par les artistes. Loin de tirer
les enseignements sociologiques sur l’ambiguïté structurelle des « médiateurs culturels » et de détailler les obstacles sociaux s’opposant à ce que
soient tenues les ambitions de l’exposition, pourtant proclamées sur la
base de citations de son propre livre consacré à « art et politique », le
sociologue émit l’hypothèse que toute l’affaire avait en fait été préméditée
par les artistes, utilisant des recettes éculées pour obtenir un scandale et
sa médiatisation. (Il suffit pourtant de consulter les affiches des Diables
roses, disponibles sur leur site Internet, pour s’apercevoir qu’une volonté
de provoquer la censure aurait conduit à la réalisation d’une campagne
bien moins innocente.) Invitant à un regard exclusivement sur la forme,
cette « stratégie » relevait, pour le sociologue, du néo-académisme, reproduisant laborieusement des « processus » datant des années 1960. Quant
aux problèmes politiques soulevés, ils étaient tout simplement déniés :
« Que se serait-il passé si les affiches n’avaient pas été retirées des panneaux Decaux ? Rien. 15 » Autrement dit, les artistes étant condamnés,
pour exister, à provoquer, toute réaction est entièrement réductible à la
provocation. Pour mesurer l’absurdité de cette proposition – le problème
15. Conférence de Daniel Vander Gucht, centre culturel Jacques Frank, 15 février
2006.
89
BENDY GLU
étant de savoir pourquoi il s’était passé quelque chose plutôt que rien –,
on peut la remplacer par la question qui pourrait être posée aux défenseurs des sans-papiers « provoquant » le pouvoir politique : « Que se
serait-il passé si les sans-papiers avaient été régularisés ? » Et finalement,
que se serait-il passé si des artistes ne s’étaient pas donné les moyens d’expérimenter l’adéquation entre les intentions proclamées par les organisateurs et la réalité politique locale ? La réponse est simple : une exposition
d’« œuvres politiques » décontextualisées entretenant l’illusion d’une
liberté politique et artistique totale dans la commune…
Vérification expérimentale : quelques semaines après avoir célébré les
libertés politiques et artistiques par l’intermédiaire de son centre culturel,
le 6 avril 2006, la Commune se prémunissait contre le risque d’occupation d’églises par une ordonnance, manifestement illégale, interdisant
« tout rassemblement, manifestation ou cortège de plus de cinq personnes
ayant trait à la problématique des sans-papiers sur le territoire de la
Commune jusqu’au 31 mai 2006 à minuit 16 ».
Coup de baguette sociologique
Cette tentative de neutralisation esthétique était à double tranchant, car
elle avait aussi pour effet de réintégrer les artistes d’un coup de baguette
sociologique dans le champ de l’art inoffensif, de nouveau tolérés dans l’exposition du centre culturel malgré leur « esthétique activiste » fleurant
un peu trop les années 1960-1970. Ce fut l’occasion pour les artistes, lors
de la soirée de clôture, de présenter un film monté pour la circonstance,
retraçant leur parcours dans l’exposition et ce que révélait cette expérimentation. Ce film répondait parfaitement à la commande puisqu’il
dénonçait les « pouvoirs de l’argent, de l’information, de l’appareil politique, des préjugés sociaux, ou encore [proposait] une critique du monde
institutionnel de l’art ». Une démonstration d’« art contextuel » mais aussi
« processuel », présentée in situ. Ce qui répond sans aucun doute à l’inquiétude de Nathalie Heinich : « Comment faire pour éprouver sa liberté
en franchissant les frontières lorsque les frontières sont niées par ceux-là
mêmes qui étaient chargés de les garder ? »
16. Le texte de l’ordonnance est consultable sur <www.cemab.be/uploads/
2006/04/_0406153250_001-1.pdf>.
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PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
4. DESTINS CRITIQUES :
DE LA DIVISION DU TRAVAIL DANS LE CHAMP ARTISTIQUE
Comme dans Cendrillon, lorsque sonne la fin de l’exposition, les moyens
de production des artistes disparaissent en fumée. Ce n’est pas le cas pour
les « médiateurs spécialisés »…
Quelque temps après ces événements dont le détail avait difficilement
pu échapper à la critique, le bulletin officiel des arts plastiques de la
Communauté française consacrait un article prenant prétexte de cette
exposition sous le titre « Repositionnements stratégiques de l’art politique récent ». Celui-ci était illustré de deux photos, avant et après
l’occupation du centre culturel, dont le résultat était qualifié
d’« installation ». En légende, quelques lignes évoquaient le retrait des
affiches par la société Decaux mais passaient sous silence la censure des
affiches de « Gueules d’Amers ». L’arrêt de la campagne d’affichage était
attribué à l’« administration communale » et non à son premier magistrat. L’article – riche d’ambitions théoriques mais n’utilisant les visuels de
l’exposition qu’à des fins illustratives – distinguait deux types de pratiques étiquetées « politiques » dans l’art, citant à l’appui un catalogue
hétéroclite de noms propres sans pour autant s’attarder à décrire, encore
moins à analyser, les pratiques ou les œuvres en question. La première
« pratique » était celle du « nouvel activisme », qui serait né de la « radicalisation » des « pratiques militantes » dans le contexte d’« une mondialisation accentuée des échanges économiques et culturels » : « La figure
de l’artiste engagé se confond désormais avec celle de l’interventionniste,
voire de l’anarchiste poseur de bombe » – rien de moins ! Sous cette étiquette, on trouve les Diables roses, cités parmi vingt-cinq autres noms
d’artistes belges ou étrangers. Mais cette catégorie d’« interventionniste »
– sortie tout droit de l’imagination de l’auteur pour constituer un repoussoir commode sans qu’aucun critère typologique ne soit même évoqué 17
– était stigmatisée pour des raisons de forme (artistiques) qui rejoignaient
ici encore des raisons de fond (politiques). D’une part, leurs « procédés
expressifs et critiques » ne sont pas « novateurs » : ils « héritent et réitèrent
le plus souvent sous une forme réactualisée » des pratiques relevant des
17. Celui-ci ne fait en fait que reprendre la trame du livre de Daniel Vander Gucht,
Art et politique, op. cit.
BENDY GLU
91
catégories de l’histoire de l’art telles que « le dadaïsme, le situationnisme,
ou encore l’anti-esthétique punk » ; d’autre part, « ces expressions
renouent avec l’agit-prop des années 1920 et participent dès lors d’un
jugement et d’une condamnation posés a priori, soit encore d’une forme
allégée d’idéologie 18 ».
Esthétique communicationnelle & théorie de l’espace public
Quelles sont donc – selon notre « commissaire artistique » (politique ?) –
les pratiques réellement novatrices ? Pour l’auteur, qui s’appuie ici encore,
sur le livre de Daniel Vander Gucht, ce sont celles qui relèvent de « l’esthétique communicationnelle », qui « prennent pour horizon théorique
la sphère des interactions humaines et son contexte social » et « pour
matériau d’action et d’étude l’ensemble du corps social entendu comme
espace d’intersubjectivité ». Des pratiques qui « renouent avec une acceptation plus originelle de la notion de politique : à savoir celle renvoyant
à l’organisation de la vie publique et de la polis ».
Même si l’auteur n’y fait nulle référence car elle est devenue comme l’air
qu’on respire – aussi « invisible » que la structure du jardin d’Hamois –,
on peut difficilement ne pas faire le lien avec la définition de l’espace public
de Jürgen Habermas, celle-là même que Pierre Bourdieu a pointée comme
« biais intellectualiste 19 » éliminant la question des rapports de force socialement construits – ces mêmes rapports de force que l’expérience des
Diables roses rendait tangibles. On voit ici que le « verrouillage intellectualiste » du champ artistique est en parfaite adéquation avec la fermeture du champ politique autour de différentes formes de « consensus » qui
excluent les points de vue dominés de « l’espace public ».
L’auteur de l’article concluait : « À la figure de l’artiste engagé représenté
plus haut sous les traits de l’activiste se substituerait alors celle du “médiateur social”, peut-être plus apte à rendre compte actuellement de la responsabilité du positionnement de l’artiste en tant que créateur, mais aussi
en tant que citoyen. Militant de l’“impouvoir”, l’artiste engagé ne précède
plus aujourd’hui le fait social […], “il l’accompagne”, “il marche avec”. 20 »
18. « Dès lors » souligné par moi.
19. Pierre, Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 95.
20. François Danthine, « S’infiltrer pour ne plus régner. Les repositionnements
stratégiques de l’art politique récent », L’Art même, 2006, n° 30 – souligné par moi.
92
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
On ne doit pas s’étonner que la caution artistique et subversive de la
posture réformiste soit aujourd’hui si activement sollicitée. Elle correspond à un véritable besoin de légitimation de la part d’anciens militants
reconvertis dans des fonctions de « médiation sociale ». C’est ce que suggère Sylvie Tissot au sujet de militants des luttes urbaines des années 1970,
investis depuis dans la politique de la ville : « Le réformateur use des ressources rhétoriques du discours savant et manie le paradoxe pour finalement montrer que l’abandon des postures les plus radicales constitue en
quelque sorte la subversion ultime. 21 »
Une transgression spécifique dans le champ artistique
Reprendre le contrôle du sens de son propre travail artistique suppose de
transgresser dans la durée la division du travail entre pôles de production
matériel et intellectuel du champ artistique.
Le « colloque scientifique » sur « Art et société » et l’exposition organisés en parallèle par une autre institution de la Communauté française,
l’Institut supérieur pour l’étude du langage plastique, furent l’occasion
d’en faire une dernière fois la démonstration. Le budget de cet institut, prélevé sur celui des arts plastiques, est à lui seul supérieur à ceux de l’aide
à la création et de l’achat d’œuvres d’art, ce qui donne un bon indice du
rapport de forces entre artistes et « médiateurs spécialisés ». Par ailleurs,
toujours dans la même logique de division du travail et de partage inégal
des bénéfices – pas seulement symboliques : si l’entrée au colloque était
payante et les intervenants (professeurs et critiques d’art) rémunérés, l’espace d’exposition était d’accès libre et les artistes non défrayés. Invités,
les Diables roses refusèrent que leur film, La Fête au village – produit dans
le cadre de l’exposition au Centre culturel Jacques Frank peu de temps
auparavant et devenu « œuvre » –, soit objet d’exposition. Ils négocièrent d’être inscrits dans le colloque, sur la promesse de produire une
« contribution intellectuelle ». Bien leur en prit : non seulement les salles
d’exposition et les projections n’attirèrent à peu près aucun visiteur, mais
les participants au colloque n’avaient pas le temps matériel de les
21. Sylvie Tissot, « Réformer les quartiers. Enquête sociologique sur une catégorie de l’action publique », thèse sous la direction de Christian Topalov, EHESS,
Paris, 2002, chap. VI. (Lire aussi le livre issu de cette thèse : L’État et les quartiers.
Genèse d’une catégorie sociale de l’action publique, Seuil, 2007.)
93
BENDY GLU
fréquenter. Les organisateurs refusaient cependant la projection du film
des Diables roses en guise de contribution au colloque : réaffirmation que
les œuvres ne sont que matière première à commentaires savants mais ne
peuvent constituer, en elles-mêmes, des prises de position intellectuelles.
Le collectif dut feindre donc d’en présenter quelques minutes pour pouvoir ensuite les commenter. Mais une fois le film lancé, il fut projeté dans
son intégralité – quinze minutes environ – et suivi d’une analyse in situ
de cette transgression spécifique de la structure constituée par le colloque
et l’exposition, représentative de la division inégalitaire du travail entre les
artistes et les commentateurs 22.
EN GUISE DE CONCLUSION :
DU JARDIN D’HAMOIS À JEEVANJEE’S GARDENS
L’analyse des rapports de force et des mécanismes de domination internes
au champ artistique peut aussi éclairer d’autres configurations politiques.
Prenons le cas du fonctionnement actuel des Forums mondiaux, tel qu’il
est apparu de façon particulièrement critique début 2007 à Nairobi. Si
un tel Forum ne peut être réduit à une « exposition » de luttes et d’alternatives politiques 23, c’est cependant sur ce mode qu’il se donne au
visiteur appartenant à ce qu’on pourrait appeler le « grand public de
l’altermondialisme », que certains organisateurs ambitionnent semblet-il de sensibiliser « en masse » à travers un mode d’organisation de type
« événementiel ».
Ce dernier aspect était particulièrement caricatural à Nairobi puisqu’on
notait la présence envahissante du sponsoring d’une multinationale de la
téléphonie mobile et de sous-traitants spécialisés dans l’événementiel. Ce
mode d’organisation aboutissait à une structure, finalement similaire au
22. La contribution (non réellement sollicitée) des Diables roses aux actes du colloque à travers un mystérieux GRAPC (Groupe de recherches artistiques sur les
pratiques critiques) fut finalement acceptée pour publication – par une maison
d’édition dirigée par le professeur Vander Gucht –, mettant ainsi fin aux censures en série : Éric Van Essche (dir.) Les Formes contemporaines de l’art engagé.
De l’art contextuel aux nouvelles pratiques documentaires, La Lettre volée, 2007.
23. C’est notamment l’occasion pour de nombreux réseaux thématiques de se
rencontrer et de planifier leurs campagnes à l’échelle intercontinentale.
Déblocage des portes du stade Kasarani lors du Forum mondial de Nairobi
Forum parallèle du People’s Parliament à Jeevanjee’s Gardens
BENDY GLU
95
jardin d’Hamois, bien loin d’évoquer un « autre monde ». Au point que
la presse économique kenyane pouvait titrer : « La tenue du Forum social
mondial assied la place de Nairobi comme centre de réunions d’affaires. »
Un autre effet regrettable était ici encore la déterritorialisation de la politique : on pouvait très bien, au profit d’une Afrique parfaitement abstraite
et non dénuée d’exotisme, tout ignorer de la présence du deuxième bidonville d’Afrique à proximité immédiate du stade où se déroulait le forum.
Ou de l’exclusion d’une grande partie du public potentiel de Nairobi pour
cause de tarifs d’entrée prohibitifs, mais aussi de nombreuses organisations
de base kenyanes en raison des droits exorbitants exigés pour disposer
d’un espace de « séminaire ». Face aux critiques, les organisateurs firent
valoir qu’un Forum mondial n’était pas « local ». En réponse aux actions
directes non violentes 24 menées par certaines organisations kenyanes
exclues de cet « espace public » pour exiger que le Forum se mette, en
pratique, ici et maintenant, en conformité avec les valeurs affichées à
grand renfort de communication 25, la réaction la plus académique reproduisait la coupure intellectualiste analysée dans le champ artistique : « Ce
sont des idéologues, nous sommes rationnels », déclarait un professeur
d’université, comptant parmi les organisateurs kenyans du forum 26.
Non loin de là, un forum alternatif organisé par un mouvement de base
kenyan, le People’s Parliament, à Jeevanjee’s Gardens – un parc du centreville 27 – contrastait en tous points avec la démesure des moyens, l’espace
fermé évoquant les gate communities des quartiers riches et la forme académique des débats en vigueur au stade Kasarani. La critique de la mondialisation de l’économie y prenait une forme beaucoup plus concrète
24. Blocage des entrées pour obtenir la gratuité d’accès pour les Kenyans et occupation de la luxueuse tente-restaurant appartenant à la chaîne d’hôtels du ministre
de l’Intérieur qui s’était assuré le quasi-monopole de l’hôtellerie et de la restauration au détriment de la population locale.
25. Le budget de la communication s’élevait à 200 000 $ dans un pays où le
revenu moyen annuel par habitant s’élève à 300 $.
26. Réunion du Conseil international des forums sociaux, Nairobi, 26 janvier
2007.
27. Ce parc est aujourd’hui menacé par un projet de « revitalisation » soutenu
par le programme « Safer cities » de l’agence HABITAT des Nations Unies dont
le siège est à Nairobi. Ce projet s’inscrit dans un programme sécuritaire de
« reconquête » des centres-ville et prévoit notamment de transformer le parc en
pôle d’attraction touristique.
96
PORTRAIT DE L’ARTISTE EN RÉFORMISTE
puisqu’elle partait de ses effets sur la société kenyane, et prioritairement
sur les plus pauvres, qui purent partager leur expérience quotidienne,
souvent avec une éloquence et une liberté de parole impressionnantes,
avec des « délégués » venus souvent de très loin et qui, pourtant, se
reconnaissaient pleinement dans les formes « locales » d’une même expérience du « global ». Comme quoi, l’universel est bien à rechercher dans
les formes de l’expérience du local et leur mise en relation, et non dans
l’esthétique académique d’une classe transnationale.
BENDY GLU
Bruxelles-Marseille, mai 2007
97
PAUL DIRKX
Le service littéraire.
Les écrivains belges
de langue « française »
André Goosse, […] académicien, ancien Secrétaire perpétuel,
est un « maître » de la langue française […]. Cette passion
des mots rejoignit alors celle de l’amour et… il épousa MarieThérèse Grevisse.
JACQUES MERCIER
Les Maîtres de la langue française en Belgique
AD MAIOREM FRANCIAE GLORIAM 1
Depuis cinq siècles, et de manière exclusive depuis 1650, l’État français
diffuse un modèle politico-culturel qui, en dépit de toutes les mutations
de l’histoire, n’a cessé de lier à une nation une langue unique, censée en
véhiculer les valeurs, ainsi qu’une culture, et d’abord une littérature, censées les célébrer 2. L’imposition inséparablement armée et juridique de
1. « À la plus grande gloire de la France. »
2. Lire Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, Une Politique de la
langue, Folio, 2002 ; David C. Gordon, The French Language and National Identity
(1930-1975), Mouton Publishers, 1978 ; Priscilla Parkhurst Ferguson, La France,
nation littéraire, Labor, Bruxelles, 1991 ; Henri Meschonnic, De la Langue française. Essai sur une clarté obscure, Hachette, 1997 ; Astrid von Busekist, La Belgique.
Politique des langues et construction de l’État, de 1780 à nos jours, Duculot, 1998.
AGONE, 2007, 37 : 97-109
98
LE SERVICE LITTÉRAIRE
ce modèle s’est accompagnée d’une rhétorique relative à sa vocation à
l’universalité (« rayonnement », « génie », etc.) et à une sorte de droit
d’aînesse de la nation française, celle-ci jouissant d’une antériorité qui lui
confère un droit naturel à l’éducation politique et morale des autres
nations (« mission civilisatrice », etc.).
La Belgique occupe une position spéciale du point de vue de cet impérialisme de l’universel. Géographiquement la plus proche de Paris, elle
est la nation la plus exposée à subir les influences matérielles et symboliques de ce système de socialisation extraordinairement centralisé et centralisateur appelé « France ». Mais ce n’est pas tout. Chacune des « grandes
nations » s’appuie sur un dispositif historiographique visant à l’autocélébration et tendant par ricochet à inférioriser les nations rivales, à commencer par les « petites nations », résidus qui ont pour principal mérite
de mettre en valeur la force « naturelle » de la genèse et de l’expansion
des « grandes ». Ainsi, la Belgique (et, dans une moindre mesure, la
Confédération helvétique) fonctionne comme la « petite nation » de la
France. Elle subit toutes les violences symboliques destinées à celui qui
vous ressemble un peu trop – violences exercées ou non au nom de
l’« amitié » entre les peuples 3.
Cette vulnérabilité symbolique tient essentiellement à deux facteurs
que la proximité géographique ne fait que renforcer. Premièrement, les
élites bourgeoises (en grande partie intellectuelles) et aristocratiques qui
ont mis sur pied l’État belge après la révolution de 1830 l’ont fait sur des
bases largement françaises 4 : monarchie libérale une et indivisible, parlementarisme éclairé, monopole de facto d’une langue (le français) à l’exclusion des autres, principes administratifs souvent introduits sous
l’occupation française (1795-1814), etc. « Presque ma France », s’émerveille en 1853 Victor Hugo exilé en Belgique. Vers 1865, Baudelaire n’a
qu’à décrire au vitriol cette Pauvre Belgique pour pouvoir tendre à ses compatriotes un miroir bien poli. Un siècle plus tard, en septembre 1952, le
Premier ministre Antoine Pinay, en visite d’État à Bruxelles, déclare :
« Comme tout Français attaché à sa Patrie, c’est le plus beau témoignage
3. Lire Paul Dirkx, Les « Amis belges ». Presse littéraire et franco-universalisme,
Presses universitaires de Rennes, 2006.
4. Lire Els Witte, Jan Craeybeckx, Politieke geschiedenis van België sinds 1830.
Spanningen in een burgerlijke democratie, Standaard Wetenschappelijke Uitgeverij,
Anvers, 1985, p. 3-15.
PAUL DIRKX
99
que je puisse rendre à la Belgique d’éprouver le sentiment d’être encore
dans mon Pays en me trouvant dans le vôtre. 5 » Mais la confusion vient
aussi et surtout du fait que l’omniprésence de la langue française en
Belgique (jusque vers 1970) conduit spontanément un esprit français à
franciser toute une société pourtant historiquement éloignée de lui sur
les plans sociologique, politique, culturel et linguistique.
Que l’on se situe sur un plan individuel ou collectif, cette relation
d’amour-haine se révèle la plupart du temps fusionnelle et rappelle, de près
ou de loin, le maternage paternaliste d’une mère envahissante à l’égard
d’un fils clamant sa liberté. La Belgique devenue indépendante a toujours
suscité la convoitise de la France politique, laquelle n’a cessé de nourrir
à son propos des projets d’annexion totale ou partielle, en particulier sous
le Second Empire, sous Vichy et à nouveau de nos jours, depuis que le
« fédéralisme » bi-ethnique belge, loin de ses vues de l’esprit initiales des
années 1970, rend chaque jour un peu plus inéluctable la scission du
pays en deux États indépendants 6. Cette avidité, y compris territoriale,
se manifeste aussi ailleurs qu’en politique. En effet, si « le rapport des
forces politiques et militaires, entre la France et la Belgique, est celui que
chacun connaît, il en allait tout autrement dans les domaines économiques
et commerciaux, où la puissance belge, en 1913, s’était hissée jusqu’au
peloton de tête des grands intérêts mondiaux 7 » et occupait une place de
premier plan « parmi les [quatre ou cinq] principales puissances industrielles du monde 8 ». Et l’« implacable inimitié 9 » était d’autant plus forte
depuis que la Belgique de Léopold II l’avait emporté sur la France dans
5. Archives du ministère des Relations extérieures, « Série Europe / Sous-série
Belgique / Dossier 78 : Relations bilatérales Belgique-France (juillet 1949-décembre
1952) », ministère des Relations extérieures, Paris, 1986, p. 150.
6. En 1992, une étape fut franchie lorsque de nombreux leaders politiques français de droite comme de gauche (notamment le ministre de l’Intérieur de l’époque,
Jean-Pierre Chevènement) prirent position en faveur du « retour » de la Wallonie
à la France. Lire Paul Dirkx, Les « Amis belges », op. cit., et « Nationalisme flamand,
tentation “rattachiste” et médias français », Actes de la recherche en sciences sociales,
1997, n° 119, p. 82-83.
7. Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte. Résistances et collaborations 19401945, Éditions universitaires, 1986, p. 303.
8. Xavier Mabille, Histoire politique de la Belgique. Facteurs et acteurs de changement,
CRISP, Bruxelles, 1986, p. 210.
9. Jacques Willequet, La Belgique sous la Botte, op. cit., p. 303.
100
LE SERVICE LITTÉRAIRE
la course poursuite à la conquête de territoires en Afrique centrale. La
première sera toujours pour la seconde – l’idée inverse étant plus répandue – « une métropole européenne concurrente 10 ». Dans les discours
économiques, culturels, journalistiques, etc., se manifestent ainsi en permanence, sinon des tendances annexionnistes plus ou moins larvées, du
moins une réticence à traiter de la Belgique ou, variante plus fréquente,
une indifférence dont le silence est la forme la plus violente. Il en va à
peu près de même pour les discours scientifiques. Par exemple, les travaux français consacrés à l’histoire de la Belgique contemporaine, « très
rares » selon une étude de 1992, semblent bien l’être restés 11. Les sciences
sociales ne démentent pas la tendance. Pareil désintérêt intéressé doit sans
doute aussi sa constance au fait, spécifique aux disciplines concernées,
que son analyse conduirait ces disciplines à mieux identifier certaines
habitudes liées à leurs origines et modes de fonctionnement nationaux.
Quoi qu’il en soit, chaque indifférence sectorielle envers la Belgique (et,
au-delà, envers la « francophonie » tout entière dont la Belgique est
comme le poste avancé) est tacitement légitimée par une indifférence plus
générale, qui a pour elle la force de l’inconscient historique.
Mettre cette cécité structurale sur le compte des antagonismes entre
nations, tels qu’ils se trouvent médiatisés dans chaque univers social, n’est
toutefois pas suffisant. Il faudrait aussi détailler l’évolution du traitement
par la Belgique elle-même (par les intellectuels, les artistes, les décideurs
politiques, y compris au sommet de l’État, etc.) de pans entiers de son
propre passé et notamment de ses rapports avec la France. On se contentera ici de signaler que presque toutes les générations d’hommes politiques
depuis 1830 jusqu’à nos jours se sont révélées imprégnées de principes
de construction de l’État souvent plus proches du modèle français que des
structures sociales, politiques, linguistiques et culturelles des anciens PaysBas méridionaux et, a fortiori, des anciens Pays-Bas tout court. Mimant à
des degrés divers le schéma identitaire français, revu ou non par le herdérianisme 12, elles ont presque toujours connu et connaissent aujourd’hui
10. François-Xavier Verschave, La Françafrique. Le plus long scandale de la
République, Stock, 1998, p. 143.
11. Éric Bussière, La France, la Belgique et l’Organisation économique de l’Europe
1918-1935, ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, Paris, 1992, p. 5.
12. Le fonctionnement de l’État en Belgique hésite depuis cent soixante-quinze
ans entre un esprit public issu des Lumières et un communautarisme romantique
inspiré notamment de la lecture de Herder. Le lien organique, théorisé par le
PAUL DIRKX
101
plus que jamais la tentation d’un refoulement du passé « national », refoulement dont certains travaux d’histoire littéraire évoquent l’ampleur 13.
Ce qui mériterait d’être appelé un suicide d’État est pour beaucoup dans
le regard que portent sur cet État ses partenaires, à commencer par ses
partenaires les plus directs, tels que la France. On comprend qu’à pareille
nation « apparemment aussi dépourvue d’un passé propre », selon la formulation d’une historienne française 14, la curiosité française ait tendance
à préférer des nations à l’« identité » plus forte, à savoir plus exotique ou
plus aisément déchiffrable à l’aide de grilles de lecture françaises. Et il n’est
pas étonnant non plus que l’attitude dominante dans les sphères politiques parisiennes d’après 1945 ait sans doute été le mieux incarnée par
Charles de Gaulle, qui, plutôt que de soutenir ouvertement une « Wallonie
libre », préféra sagement laisser œuvrer le temps et les Belges 15.
philosopheallemand, entre la langue et la communauté nationales est déterminant pour le nationalisme flamand. Celui-ci a toujours eu pour devise « De tael
is gansch het volk [La langue, c’est le peuple [flamand] tout entier] », même s’il a
longtemps cherché à s’accommoder du cadre « biculturel » belge tout en entretenant des rapports ambivalents avec l’idée pannéerlandaise (l’union de la Flandre
et des Pays-Bas néerlandophones). Son alter ego wallon, qui s’est largement formé
par réaction contre lui, prône un nationalisme culturel dans le cadre de la région
wallonne, qu’il considère généralement comme une partie de la mère patrie française. Enfin, le nationalisme belge ne pouvant, quant à lui, prendre appui sur
aucune langue unique, il a vainement tenté de se réclamer de théories telles que
celle de l’« âme belge », génie national fait d’un mélange de racines germaniques
et latines et finalement bien plus proche de Herder que de l’abbé Grégoire.
13. Lire, par exemple, Marc Quaghebeur, Lettres belges entre absence et magie,
Labor, Bruxelles, 1990.
14. Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle,
Seuil, 1999, p. 143.
15. Le général n’acceptait pas l’existence de l’État belge, qui, à ses yeux, isolait plusieurs millions de « Français » de leur mère patrie. Mais il n’a pour autant jamais
tenté de remettre en cause ouvertement la souveraineté belge, sans doute par
souci du fragile consensus entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne,
dont la Belgique lui apparaissait comme le simple produit. Pour lui, il était inévitable que les Belges francophones, qui n’avaient de belge que le nom, prendraient
peu à peu conscience de leur appartenance naturelle à la France et se détacheraient
d’eux-mêmes de leur État artificiel. Si l’histoire semble aujourd’hui lui donner raison, en réalité, les forces centrifuges en Wallonie sont bien davantage stimulées
par les appétits toujours plus voraces des séparatistes flamands que par l’idée
« rattachiste », laquelle ne connaît toujours aucun succès populaire
102
LE SERVICE LITTÉRAIRE
LE FRANCO-UNIVERSALISME
C’est sur le terrain de la langue, particulièrement miné car chasse gardée de la France, que les deux pays se sont livré et continuent de se
livrer les luttes les plus ardentes, mais, en général, les moins retentissantes. Si l’État français, pendant comme après chacun de ses accès de
fièvre expansionniste, n’a jamais cessé de se réclamer de la vocation universelle de la langue française, il l’a toujours fait en pensant cette langue
comme la langue de la France. Cette équivoque, essentielle dans les relations entre les diverses composantes internes de la France et entre celleci et les autres pays francophones, se loge dans le terme « français »
lui-même, lequel renvoie indistinctement à une entité nationale et à une
langue internationale. Du fait que le signifiant « français », qui paraît
l’évidence et la transparence mêmes, désigne simultanément et sans
contradiction apparente une nation particulière et une langue « universelle », il fonctionne, dans les inconscients individuels et collectifs,
comme le premier vecteur aussi puissant que rarement analysé d’un universalisme fondé, comme tout universalisme, sur des intérêts particuliers,
en l’occurrence panfrançais. On propose d’associer à cet universalisme
un concept approprié : le « franco-universalisme ».
Les ambivalences du franco-universalisme concernent au premier chef
la « littérature française », dont non seulement le matériau est la langue
« française » mais qui a pour mission de glorifier cette langue. Sur le plan
institutionnel, ce mouvement est relayé par de multiples instances de
sacralisation de la langue, notamment l’Académie française, organisme étatique essentiellement composé d’écrivains chargés, depuis 1635, de veiller
à la pureté, c’est-à-dire à la « francité » de la langue « française ». Il suffit
de lire d’un peu près ce qu’en pensent les « Immortels » eux-mêmes, mais
aussi d’autres ténors littéraires comme ceux de La Nouvelle Revue française
pour se rendre compte à quel point le franco-universalisme et son cortège de contradictions presque jamais relevées imprègnent les esprits,
qu’ils soient conservateurs ou novateurs. Les discours, ici aussi, sont
doubles, dans la mesure où ils tendent à concevoir la « littérature française » comme une littérature sans frontières et, en même temps, comme
une littérature dotée de limites spatiales et temporelles, de traditions stylistiques, génériques, éditoriales, etc., bref, comme une littérature nationale. Il s’ensuit logiquement que la critique littéraire hexagonale, quand
elle ne les passe pas simplement sous silence, tend à franciser les meilleures
103
PAUL DIRKX
œuvres littéraires francophones non françaises en les universalisant et à
exotiser les autres en les régionalisant 16. Quant à la vie littéraire dont sont
issues toutes ces productions, elle semble généralement inexistante ou,
parfois, n’accède à l’existence que pour mieux servir l’« amitié littéraire
franco-belge », « franco-suisse », « franco-québécoise », etc.
Ce travail de désocialisation a été d’autant plus intense dans le cas de la
Belgique que « sa » jeune littérature nationale a récolté, après 1880, des
succès toujours plus nombreux et toujours plus internationaux. La dynamique littéraire chez le voisin du Nord fut telle qu’elle donne même parfois l’impression à la critique française que, du moins au tournant du
XIXe siècle, « le noyau de l’activité des lettres françaises se dédoubl[ait] 17 ».
En tout cas, l’on se rendit plus ou moins confusément compte, le plus
souvent en le déniant, que la France n’était pas à l’abri d’un changement
de l’ordre des choses littéraires. Il s’avérait possible de menacer, un tant
soit peu, sa position littéraire internationale. La République des Lettres ne
fut pas longue à réagir et combattit la menace moins sur le plan littéraire
que sur le front politique, en visant le talon d’Achille des écrivains belges,
à savoir la légitimité encore fragile de leur récente nationalité. Le fauteuil
que l’Académie française comptait offrir à Maurice Maeterlinck, prix Nobel
1911, à condition que celui-ci reniât sa nationalité, illustre tout l’enjeu de
la compétition littéraire permanente entre les deux pays : une question
d’« identité », c’est-à-dire de différence, donc de vie ou de mort.
LE SERVICE LITTÉRAIRE
Maeterlinck refusa le marché de dupes qu’on lui proposait. Mais la domination ne se présente que rarement sous la forme d’une injustice aussi
16. Les réactions suscitées en France par l’octroi du prix Goncourt 2005 au Belge
François Weyergans et du prix Médicis 2005 à son compatriote Jean-Philippe
Toussaint en constituent un cas de figure récent intéressant.
17. Guy Michaud, Message poétique du symbolisme, Librairie Nizet, Paris, 1947,
p. 236 et 238. Michel Décaudin fait observer que, vers la même époque, la formation de contre-légitimités régionales entre Toulouse et Aix « se rapproche par
de nombreux points de la jeune poésie belge » (Michel Décaudin, La Crise des
valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895-1914, Slatkine, Genève, 1981
[1960], p. 37).
104
LE SERVICE LITTÉRAIRE
crasse, et les écrivains belges n’échappent pas à l’intériorisation de la doxa
littéraire franco-universaliste. Celle-ci n’est pas une doctrine cynique mais
la charpente impensée d’une vision du monde dont la violence passe
d’autant plus inaperçue qu’elle se réclame de valeurs a priori acceptables
par tous. Mis à part, peut-être, certaines périodes et certains cénacles, la
littérature francophone en Belgique apparaît comme globalement très
vulnérable à cette doxa 18 ; dans ce pays, la « littérarisation » (appelons
ainsi la socialisation en matière littéraire) tend à reproduire plus fidèlement qu’ailleurs les échelles de valeurs définies en France. Que la Belgique
soit le royaume des grammairiens normatifs (Maurice Grevisse, Joseph
Hanse, André Goosse, etc. 19) – mieux, que de nombreux intellectuels
passent leur temps à revendiquer cette « originalité » en sacrifiant sans
retenue à l’orthodoxie herderiano-puriste 20 – ,n’est qu’un indice parmi
les plus frappants d’une intériorisation exceptionnelle. Les ancêtres des
fameuses Chasses aux belgicismes d’Albert Doppagne et de Joseph Hanse
se signalent dès le début du XIXe siècle. La formule consacrée, « Défense
et illustration de la langue française », héritée de l’an 1549, est au cœur
du jargon qui régit les politiques de la langue dans un pays dont les
notables francophones choisirent, en 1970, de « communautariser » l’ensemble des citoyens du même « régime linguistique », sous le signe de
la langue « française », dans la « Communauté française de Belgique » 21.
18. Les « irréguliers du langage » (Marc Quaghebeur), de Charles De Coster à
Jean-Pierre Verheggen en passant par les surréalistes belges et leurs épigones, en
sont autant d’illustrations a contrario.
19. L’idéaltype est peut-être Marc Wilmet, à la fois grammairien, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises et militant du parti « rattachiste »
Rassemblement Wallonie-France.
20. « Nous le savons : [la langue française] est le reflet de notre culture, de notre
identité » (Jacques Mercier, Les Maîtres de la langue française en Belgique, La
Renaissance du Livre, Paris/Tournai, 2003, p. 5).
21. La « fédéralisation » de l’État belge repose sur l’idée selon laquelle il existe
en Belgique trois « communautés » culturelles à base linguistique : la
« Communauté flamande » (« néerlandophone » eût été plus conforme à l’esprit
des lois de fédéralisation), la « Communauté française » (« francophone » eût été
plus approprié) et la « Communauté germanophone » (seule appellation cohérente). À ces communautés s’ajoutent les régions, définies à partir de critères de
plus en plus hétéroclites : région de Bruxelles-Capitale, région flamande (absorbée par la Communauté flamande) et région wallonne (incluant la Communauté
PAUL DIRKX
105
Tous ces outils attestent une propension massive et toujours plus institutionnalisée 22 à un autocontrôle linguistique des plus forts, qui caractérise
l’histoire culturelle et politique de la Belgique dans son ensemble (c’est-àdire aussi du « côté » néerlandophone). Nourris dans ce sérail, de nombreux écrivains, tels les prix Goncourt 1937 et 1969, Charles Plisnier 23
et Félicien Marceau de l’Académie française, affichent une déférence à la
langue dont il est étonnant ou, plutôt, dont il est compréhensible que
l’impact sur leurs écritures n’ait guère été analysé.
Le fait que l’École belge n’ait jamais imposé le moindre enseignement
en matière de littérature indigène en langue française achève peut-être de
rendre compte de ce que la propension à assimiler sur le registre admiratif la production et les règles de l’art françaises ne connaisse guère,
« outre-Quiévrain », de limites instituées ou, plus exactement, que cette
propension soit instituée de fait. Tout semble ainsi fait pour que les écrivains, au moins depuis l’école, s’ajustent aux modèles français, ne leur
laissant guère que la possibilité d’une hésitation plus ou moins assumée
germanophone). Toute l’opération est peu ou prou incompréhensible pour une
écrasante majorité de citoyens, peu étonnés du reste de n’avoir jamais été consultés en la matière par un système politique qu’ils savent profondément particratique
et qui les oblige par ailleurs à voter aux diverses élections (communales, provinciales, régionales, communautaires, fédérales et européennes). Pour l’étranger,
l’organigramme n’est généralement guère plus lisible. Ainsi, lors d’une visite d’État
en Belgique, le président François Mitterrand crut bon de demander au président
(« ministre-président ») de la « Communauté française » combien de membres
comptait son association. La « réforme » de l’État, dont les dernières « phases »
se sont déroulées dans un climat très tendu, ressemble depuis longtemps à une
formation de deux États nouveaux, à la faveur d’une grande braderie institutionnelle où l’argumentation raciste (supériorité du « peuple » flamand sur le
« peuple » wallon, etc.) a pris le pas sur le principe linguistique initial et dont la
plupart des observateurs estiment qu’elle ne prendra fin qu’avec la dislocation
complète de ce qu’elle était censée « fédérer ».
22. À travers le Conseil supérieur de la langue française (présidé lors de sa création en 1985 par Joseph Hanse, également président, de 1968 à 1991, du Conseil
international de la langue française), le Service de la langue française (1985), la
Charte de la langue française (1989), etc.
23. Lire Paul Dirkx, « 2 décembre 1937. Charles Plisnier remporte le prix
Goncourt. Création et séduction », in Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît
Denis et Rainier Grutman (dir.), Histoire de la littérature belge 1830-2000, Fayard,
2003, p. 391-400.
106
LE SERVICE LITTÉRAIRE
entre identification à ces modèles et distanciation au nom des singularités
locales. La littérature hexagonale, sinon en tant que littérature modèle, du
moins en tant que littérature pourvoyeuse de modèles, est ainsi en Belgique
un enjeu concurrent à celui que constitue la définition légitime des modes
de vie littéraire autochtones 24. Le crédit de la littérature dominante est tel
qu’il contrarie sans cesse la production de la croyance dans l’intérêt à s’investir dans la littérature locale. L’espace littéraire belge francophone ne
peut donc prendre appui sur un nomos – c’est-à-dire une loi fondamentale qui imposerait à l’ensemble des agents, au-delà de l’antagonisme de
leurs prises de position, de préserver ses spécificités fondatrices 25. Pour
être plus précis encore, cette absence engendre et institue un doute généralisé : en Belgique, les jeux littéraires sont déjà faits ou, du moins, sont
joués sans grande conviction, les écrivains étant prédisposés à n’attacher
qu’un prix tout relatif aux jugements des instances de consécration locales,
lesquelles sont elles-mêmes sceptiques à l’égard de leur propre autorité.
L’hétéronomie spécifiquement littéraire entretient ainsi un antinomos (ou
une force juridique opposée) incitant à s’investir dans un modèle universel « français ». Ce que l’on peut alors appeler l’antinomie (ou coexistence de lois constitutives concurrentes) est ce qui, à mon sens, délimite
et par conséquent définit l’espace littéraire belge francophone, sans l’unifier, mais au contraire en l’écartelant entre un pôle où prévaut un modèle
d’écrivain « belge » et un pôle où domine un modèle « français » 26.
Ce qui rend aussi instable la position de l’écrivain belge francophone
est donc bien plus qu’une forme spécifiquement littéraire d’« insécurité
linguistique » (une « insécurité littéraire ») : c’est un doute permanent
sur son statut d’écrivain, c’est-à-dire, par définition, sur son statut d’écrivain de langue « française ». En comparaison, la France littéraire est animée par une confiance hypertrophiée, du fait qu’elle repose sur une
définition-délimitation de la littérature française comme littérature universelle, puisque « française ». Dans tous les secteurs de la société belge,
24. Contradiction que la revue La Jeune Belgique, à l’origine de la « renaissance »
littéraire des années 1880, tentait de résoudre dans une devise au contenu impénétrable, car nécessairement ambivalent : « Soyons nous. »
25. Sur le nomos, lire Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du
champ littéraire, Seuil, 1992, p. 298 sq.
26. Opposition génératrice à son tour d’autres oppositions, notamment « flamand » / « wallon », « bruxellois » / « wallon », « bruxellois » / « liégeois », etc.
PAUL DIRKX
107
de nombreux observateurs, scientifiques ou non, belges ou non, se sont
étonnés de pratiques anciennes et répandues relevant de l’effacement de
soi, telles que l’autocritique, l’autocontestation, l’autodérision, etc. 27 Cellesci sont particulièrement visibles en matière littéraire. On en trouve ainsi
d’innombrables exemples dans le flux ininterrompu de textes, véritable
genre local, que suscite depuis le début du XIXe siècle la question de l’existence d’une littérature nationale. Des chercheurs allemands n’ont eu
aucune difficulté à en faire un florilège en deux tomes, qu’il suffit d’ouvrir
pour trouver l’une ou l’autre illustration de cette dévalorisation de soi 28.
En voici quelques-unes, où le doute se convertit, le temps d’une prise de
position, en affirmations symboliquement autodestructrices :
« Ceux qui portent notre étendard à l’étranger n’ont rien de belge. »
(Lambert Rulot, 1929)
« La Wallonie devrait être rattachée à la France, on ne verrait plus
d’anthologies belges réunissant des auteurs de trente-sixième ordre,
ni cette énorme et lamentable Histoire des lettres belges. » (Franz
Hellens, 1958)
« La Belgique est un pays où le langage est remplacé par une bouillie
bilingue. Notre mémoire est engluée d’à peu près et souillée d’abominables phrases affichées partout. […] Tout écrivain belge pense
avec nostalgie aux pays de grandes cultures, où la langue vient du
peuple même. » (Paul Willems, 1967)
Ce n’est nullement l’autocritique en tant que telle mais sa fréquence et
ses formes spécifiques qui méritent l’attention. Ainsi l’on observe que la
grande majorité des prises de position, auxquelles fait d’ailleurs écho une
large partie de la production savante, semblent ignorer le versant français
des rapports de force franco-belges. Pour peu qu’ils soient abordés, les
déséquilibres matériels et symboliques sont rarement examinés dans leur
dialectique. Faisant l’économie de l’analyse de « relations littéraires »
27. Lire, par exemple, Renée C. Fox, Le Château des Belges. Un peuple se retrouve,
Duculot, 1997.
28. Stefan Gross et Johannes Thomas, Les Concepts nationaux de la littérature.
L’exemple de la Belgique francophone. Une documentation en deux tomes. Tome 1 :
1815-1880. Tome 2 : 1880-1980, Alano Verlag/Rader Publikationen, Aix-laChapelle, 1989.
108
LE SERVICE LITTÉRAIRE
franco-belges qui, considérées a priori comme iréniques, prennent souvent l’allure de relations diplomatiques d’un type particulier, les auteurs
se montrent presque exclusivement préoccupés par les faits et gestes de
leurs compatriotes. Écrivains belges, éditeurs belges, libraires, diffuseurs, critiques, autorités publiques et lectorats belges : tous ces maillons
de la chaîne de légitimation manqueraient plus ou moins à leur tâche,
ne seraient pas assez ou trop ambitieux, seraient trop ou pas assez
« belges », « français », « wallons », etc. Cette tendance à la flagellation
de soi – ou du voisin : le confrère régionaliste, l’éditeur cupide, le critique accusé de parisianisme, le public béotien, etc. – concerne aussi
certaines pratiques d’« auto-surveillance 29 » scripturales, avec son cortège d’ « hypercorrectismes », ou encore la dénégation de spécificités
vécues comme des tares ou des artefacts 30. En résumé, inspirés par une
vision plutôt unilatérale que dialectique des rapports de force, la plupart
rejettent la responsabilité du déficit de reconnaissance sur telle ou telle
catégorie professionnelle, sur « les Belges » ou, dans un geste qui se veut
plus politique, sur la Belgique.
La contrepartie de cette haine de soi est l’amour du modèle, qui
comporte généralement l’amour du pays où ce modèle s’est engendré.
« J’ai été élevé dans l’adoration de cette France dont une ligne rouge
nous séparait. […] Quand il faisait beau, notre mère nous conduisait, ma sœur et moi, sur les hauteurs de Spiennes. Les champs
s’étendaient à l’infini devant nous, vers le sud, et nous ne voyions
que des blés, des blés. Mais ma mère levait la main vers ces étendues et, d’une voix toute changée par l’amour : “Regardez, mes
enfants, disait-elle, là, là, la France.” 31 »
Les écrivains belges et français, du moins ceux qui, dans le champ littéraire, se situent au pôle de la littérature « pure », ont ceci en commun
29. Lire à ce sujet Jérôme Meizoz, « Le droit de “mal écrire”. Trois cas helvétiques (XVIIIe-XXe siècle) », Actes de la recherche en sciences sociales 1996, n° 111112, p. 92-109.
30. Cette dénégation prend des formes radicales chez la plupart des très nombreux écrivains belges francophones installés en (Île-de-)France, de Francis de
Croisset à Jean-Claude Pirotte en passant par Henri Michaux.
31. Charles Plisnier, cité in Jean Roussel, La Vie et l’œuvre ferventes de Charles
Plisnier, Subervie, 1957, p. 28.
PAUL DIRKX
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que leur travail de désocialisation de leurs textes fictifs ou poétiques
contient une part d’idéalisation du rôle historique de la France. Ils tendent tous à contribuer à une littérature française, avec ou sans guillemets,
habitée par un idéal universaliste qui n’a pu se purifier complètement des
injonctions politiques du passé. En ce sens, la patrimonialisation littéraire à laquelle ils se prêtent plus ou moins involontairement crée inlassablement une dépendance politique. Il conviendrait d’étudier comment
et jusqu’à quel point la mission de l’écrivain au temps de du Bellay ou de
Racine s’est muée en un service littéraire plus ou moins « pur », selon
quel type d’écrivain, d’écriture, d’édition et de public. C’est à une histoire
littéraire renouvelée qu’il s’agirait de tendre, ou plutôt à une histoire littéraire rebranchée sur l’histoire sociale des langues dont elle n’aurait jamais
dû être déconnectée, du moins pas de la manière dont elle l’a été – et la
précision n’est pas fortuite – en France. Il en résulterait une meilleure
compréhension de la vocation d’écrivain en tant que rapportée au service
littéraire. Celui-ci se différencie notamment selon son degré de légitimation, la distribution de ses profits et les obstacles à sa légitimation, probablement plus grands à mesure que l’on s’éloigne du centre parisien et
que l’on pénètre dans des zones où la langue française s’est répandue sans
lien direct avec l’expansionnisme hexagonal, par exemple dans de larges
parties de la Belgique.
PAUL DIRKX
Enseignant à l’université de Nancy II, Paul Dirkx étudie les relations littéraires entre la France et les autres régions francophones en Europe ; il a notamment publié « Les Amis Belges ». Presse littéraire et franco-universalisme (PUR,
2006), Ceci n’est pas une poésie. Anthologie belge francophone (avec Benno
Barnard et Werner Lambersy, Atlas, 2005) et Sociologie de la littérature (Armand
Colin, 2000).
L’entretien ci-contre s’inscrit dans le cadre de la thèse (Paris I-PanthéonSorbonne) que mène Joël Laillier sur la vocation au travail des danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris.
JOËL LAILLIER
111
L’art, la joie, l’effort
Entretien avec une danseuse de l’Opéra de Paris
Claire est entrée à l’École de danse de l’Opéra en 1979, à l’âge de neuf ans, où
elle a suivi la totalité du cursus 1. Recrutée à l’Opéra de Paris en 1985, elle
occupe actuellement un poste de « sujet 2 ».
— Comment entre-t-on à l’École de danse ?
— Pour moi, personnellement, et je pense que c’est assez courant, on
arrive à l’École de danse parce que le mercredi et le samedi on n’a pas
école. Moi, je faisais danse et poterie, pour m’occuper. Il y a des enfants
qui dansent aussi parce qu’ils ont vu ça à la télé et qu’ils ont aimé. Il y a
des choses aussi dans la famille. D’autres fois, c’est pour la forme, pour
le maintien, tout ça.
1. Les danseurs et les danseuses de l’Opéra sont pour la plupart formés à l’École
de danse de l’Opéra de Paris, où l’enseignement était à l’époque divisé en cinq
divisions. Tous les professeurs sont d’anciens danseurs et danseuses de l’Opéra,
souvent étoiles. Les élèves de première division, les plus âgés, sont embauchés
dans le Ballet de l’Opéra après un concours qui leur permet d’accéder à la classe
des quadrilles.
2. Le ballet de l’Opéra est structuré en trois catégories de corps de ballet – quadrilles, coryphées, sujets – et deux catégories de solistes : premiers danseurs ou
premières danseuses et danseurs ou danseuses étoiles.
AGONE, 2007, 37 : 111-129
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L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
— C’est plus dans les activités…
— C’était les activités du mercredi et du samedi. Et là, mon professeur a
dit : « Mais cette petite, elle est douée ! Elle devrait tenter l’Opéra. »
— Vous étiez à quelle école ?
— J’étais à Rosny-sous-Bois, on était en banlieue, c’était un petit conservatoire. Mes parents ont été un petit peu affolés parce que c’est quand
même… on entre dans un truc un peu fou. Et puis j’ai fait les lettres et
tout ce qu’il faut pour présenter l’École de danse. Et là, c’est en trois
points. Premièrement, une lettre. Deuxièmement, il faut passer un examen physique : ils nous prennent un par un, ils regardent si on est souple,
comment on évolue. Maintenant, ils demandent aussi la taille des parents,
toutes les mensurations des parents pour voir comment le corps risque
d’évoluer. Maman est toute petite : chaque fois qu’elle venait à l’Opéra,
elle mettait des talons parce qu’elle était petite, alors qu’elle ne savait pas
du tout marcher avec des talons. (Comme quoi, c’est un peu faux sûrement leur truc, mais bon.) Donc il y a ça, et puis après, il y a trois mois
de stages, et encore un examen. Et c’est comme ça, en fait, qu’on entre
à l’École de danse.
— Et vous, quand êtes vous entrée dans l’École ?
— Euh… Ca remonte loin, parce qu’en 1985 je suis rentrée dans le
Ballet, j’ai fait six ans, donc en 1979. Oui, c’est ça, j’avais neuf-dix ans,
donc 1978 ou 1979.
Nous, on croisait les grandes dames, les danseuses étoiles, elles étaient
en manteau de fourrure, on faisait le salut, enfin, c’était un autre monde.
C’était peut-être too much mais c’était beau aussi, c’était la vieille école et
tout ça.
— Mais ça devait être marquant, j’imagine, de pouvoir croiser…
— Oh, oui. C’était un truc complètement… On hallucinait, quoi, on
sortait carrément d’un film pour voir une vedette, comme maintenant
on pourrait croiser une vedette de cinéma. Les étoiles de la danse, c’était
un peu ça.
— Finalement, c’est davantage une fois qu’on est entrée à l’École que la
vocation se développe, la vocation d’être à l’Opéra ?
— Oui, voilà. En fait, je me souviens que quand j’ai commencé la danse,
à Rosny-sous-Bois, j’étais déjà à fond dedans. J’aimais ça, mais par contre
je trouvais qu’il y avait beaucoup de choses dures : on devait se mettre
tous les jours à la barre et tout ça. Je pleurais en disant : « On ne va pas
JOËL LAILLIER
113
faire tous les jours la même chose ! » Donc, oui, je m’amusais beaucoup,
j’étais bien, mais c’est vrai qu’à la limite je ne me disais pas : « Je veux être
danseuse étoile. » Après, quand on m’a dit, « Tu vas rentrer à l’Opéra »,
je me suis dit, « Ouais, trop chouette, c’est trop rigolo ». Et ça, c’est après,
en effet, les premiers spectacles, tout l’apprentissage où, en effet, là commence la vocation. Je me souviens, en cinquième division on voyait les
plus grandes. Et je me souviendrai toujours, une fois on avait été coincées dans le RER avec ma mère, j’étais arrivée un petit peu en retard, et
tout le groupe était monté 3. Ça, c’était pendant le stage. Je me suis retrouvée toute seule dans la cour, complètement perdue en me disant : « Si je
rate un cours, c’est la fin du monde. » Déjà, à l’école, je sortais tous les
jours une heure plus tôt de l’école où j’étais, et je leur disais que s’ils ne
me laissaient pas partir, ils me feraient rater ma carrière.
— Parce que vous alliez encore à l’école primaire le matin ?
— Si vous voulez, ça, c’était encore le stage, les trois mois de stage 4.
— Les cours de danse étaient le soir ?
— Voilà, c’était le soir, on avait cours, je pense que c’était à dix-huit
heures. Donc, en fait, pour arriver de Rosny-sous-Bois il fallait que je
quitte l’école un petit peu plus tôt. Et je me souviens d’un professeur qui
ne voulait pas me laisser partir. À moins cinq déjà je piétinais, de cinq
heures ou de quatre heures, je ne sais plus, et il m’avait dit : « Non, non. »
Je lui avais dit : « Alors là, si je ne suis jamais prise à l’Opéra de Paris, ce
sera bien à cause de vous. »
— Dès le stage, une fois dans les locaux, vous aviez l’idée de devenir danseuse
à l’Opéra ?
— Voilà, exactement. Dès le stage, on sent qu’on rentre dans une institution, dans quelque chose de complètement, d’un peu fou, qui nous
dépasse. Vraiment, quand on est petite, ça nous dépasse, on sentait une
grande maison.
— Et tous ces couloirs, ça devait être très impressionnant ?
— En plus c’était ça, arrivée en bas, non seulement j’avais raté les autres
mais je ne savais pas comment me rendre à la salle parce que je ne
3. Les classes de danse se trouvaient au dernier étage du Palais Garnier.
4. La sélection se fait en deux temps : les élèves sont d’abord sélectionnés pour
faire un stage à l’École ; à l’issue de celui-ci, une seconde sélection isole les élèves
qui intègrent effectivement l’École.
114
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
comprenais rien aux couloirs. Et il y a une élève de l’École de danse qui
est arrivée. Elle m’a retrouvée là, dans la cour, et c’est elle qui m’a emmenée dans les couloirs. J’ai pris l’ascenseur alors qu’on n’avait jamais le
droit de prendre l’ascenseur. Elle m’a emmenée pour que je me retrouve
avec les autres, et là, je me souviens, elle avait ouvert une porte pour
voir si c’était là mon cours, et j’ai vu une classe de grands.
— À quel âge on rentrait, à huit ans ?
— Moi j’avais neuf ans et demi. Une petite copine est rentrée à huit ans,
huit ans et demi, elle était très jeune, mais on rentrait un peu dans ces
eaux-là. Donc première année, cinquième division. Et j’ai redoublé. J’étais
très cambrée, je n’avais pas les bases de danse, parce que je ne prenais
pas de cours dans Paris.
— Parce que tous les autres prenaient des cours aussi dans Paris ?
— Oui, voilà, exactement, et je me souviens justement, une fois une
maman avait attendu ma mère et lui avait dit : « Mais vous savez, elle n’y
arrivera pas si elle ne prend pas des cours un peu dans Paris. »
— Il fallait aller voir les grands professeurs ?
— Voilà, j’étais donc allée voir un grand professeur. Mais ce sont des
choses qui ont totalement changé maintenant.
— Il fallait courir après les cours alors ?
— Voilà, mais financièrement il fallait suivre, donc je ne courrais quand
même pas après les cours. J’allais prendre mon petit cours toutes les
semaines pour rester dans le truc. Et puis en fin de cinquième division,
j’ai redoublé, et là, c’était comme un film d’horreur. On a déjà une
conscience des choses parce qu’on est plongé dès neuf ans dans un monde
d’adultes où l’on doit garder notre place. C’est quand même très spécial.
Enfin bon, voilà, j’ai fait toute l’École de danse.
— Les professeurs vous expliquaient que vous étiez les futures danseuses de
l’Opéra ?
— On en rêvait. On partait déjà du principe que l’on pouvait arriver dans
le corps de ballet. Et le corps de ballet, c’était déjà tellement important.
Il fallait savoir obéir, être en ligne, faire tous la même chose.
— On accepte la discipline ?
— Oui, par exemple, je me souviens d’un truc idiot, j’étais en cinquième
division et le professeur avait montré un pas : le temps en l’air. Et tout le
JOËL LAILLIER
115
monde avait commencé à faire le temps en bas. Et moi j’avais compris
« temps en l’air ». (Nous étions dix dans la salle, ce sont des petits cours.
Au début il y a 1 500 personnes qui se présentent pour faire le stage, mais
il n’y en pas tant que ça qui sont prises. Tous les examens et tout ça fait
un ménage assez fulgurant.) J’avais continué mon truc parce que j’étais un
peu têtue. J’avais donc fait tout ça à l’envers. Et puis à la fin la prof arrête
et elle me demande : « Qu’est ce que tu as fait là ? Si tout le corps de ballet fait ça, toi tu vas faire l’inverse ? » En fait j’avais raison, elle avait montré le temps en l’air et c’est ce que j’avais fait, mais qu’est ce que j’aurais
dû faire ? J’avais neuf ans et demi !!! Elle me dit : « En effet, tu es la seule
à avoir fait ce que j’ai fait. » Maintenant qu’est ce qu’il fallait faire ? On était
dans un truc de peur quand même.
Je me souviens d’un autre truc. J’avais un collant trop petit, puisqu’on
grandit à cet âge, et je ne pouvais jamais faire les grands pliés jusqu’en
bas, et en fait j’étais terrorisée. Je n’osais pas le dire, elle m’a vue et elle me
Le Ballet de l’Opéra de Paris lors du défilé annuel à l’ouverture de la saison (photo DR)
116
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
dit : « Mais qu’est ce qui t’arrive ? » Et puis, au bout d’un moment : « Je
ne peux pas descendre, mon collant est trop petit. » Et là, elle m’a dit :
« Mais ce n’est pas grave, on verra. » Ensuite, elle a prévenu ma mère
parce que je ne voulais pas le dire à ma mère non plus, je ne voulais le dire
à personne. Mais c’est vrai aussi qu’il y a un climat de rigueur sur tout :
les cheveux, on avait toutes le même chignon, on avait le petit filet, et puis
surtout une petite bande bleue autour du chignon, c’était une petite natte
qui n’existe plus maintenant. En cinquième division, je suis partie au
Japon, et on avait tous le même uniforme. On avait tous un uniforme.
— Et quand les mères amenaient leurs filles – ou les parents, j’imagine que
souvent c’était plutôt les mères –, avaient-elles le droit de rentrer ?
— Non, les mères, elles étaient dans la cour. Mais comme la mienne était
un peu petite, elle préférait ne pas venir. C’était mon père qui venait parce
qu’il était un peu plus grand. Aujourd’hui, je ne suis pas petite mais je suis
restée longtemps à 1 mètre 60. Et la directrice de l’École m’a quand même
envoyée trois fois à l’hôpital Cochin faire le test des os pour savoir si j’allais grandir, parce que sinon on me renvoyait de l’École, parce que j’étais
trop petite pour eux.
— Pour le Ballet ?
— Pour le corps de ballet, j’étais trop petite. Alors, à chaque fois le test
disait que je ferais 1 mètre 69, mais la directrice me disait : « Non,
retournez-y, il doit y avoir une erreur. » Et en fait, j’ai grandi d’un seul
coup après. Je n’ai pas été renvoyée. Mais c’est angoissant.
— Et si vous supportiez tout ça, c’était pour pouvoir entrer un jour à l’Opéra
de Paris ?
— Oui, parce que, après, c’est la danse, le mouvement, ce qu’on ressent,
parce que comme on a un spectacle tous les ans, les petits spectacles,
même en cours…
— Et vous faisiez des remplacements dans les ballets ?
— Non, c’était vraiment deux mondes séparés. Par contre, on travaillait
tous au même endroit, et on voyait les choses. On rentrait dans un truc
de magie. Une étoile me disait : « Je me souviens de toi. » En cinquième
division, il y avait un spectacle avec les étoiles, peut-être le défilé, et elle
me disait : « Tu faisais tous les petits pas, tu apprenais tous les pas et tu
faisais tout en coulisses, comme les étoiles. » C’est vrai que les enfants
c’est ça, c’est l’espoir.
JOËL LAILLIER
117
— Mais avant de rentrer à l’Opéra, vous aviez déjà une idée de ce que représentait l’Opéra ?
— Non. J’adorais faire les spectacles à Rosny-sous-Bois, déjà la scène
me plaisait. Mais c’est vrai que quand on m’a demandé : « Tu n’aimerais
pas essayer le conservatoire ou l’Opéra ? » Je m’en souviendrai toujours,
j’ai répondu : « Ah oui, l’Opéra. » Parce que l’Opéra, on sait ce que c’est,
et, en même temps, on n’imagine pas. Je viens d’un milieu très simple,
on venait de la campagne, et donc les sorties, le théâtre, les spectacles,
on ne connaissait pas trop. Je n’avais jamais eu une culture formidable.
Mais, pour moi, l’Opéra ça représentait quand même un théâtre, un
endroit magique.
— Assez rapidement, ça devient un engagement presque total ?
— Oui. La première année, je m’en souviendrai toujours, quand on m’a
dit : « Tu redoubles. » Je me souviens même où j’étais. Quand mon père
avait téléphoné pour dire : « Elle redouble », on avait dit : « Bon, c’est la
fin du monde. » On était en bas de chez moi, je m’en souviendrai toujours, je me disais : « Ça y est. » Et je me souviens, les autres années,
quand moi je passais, je voyais des enfants pleurer quand on leur disait
qu’ils étaient renvoyés de l’Opéra, j’entendais des hurlements, je me
souviendrai toujours de ces choses. C’était comme des vies brisées.
— Tous les ans, on voit les amies, les camarades qui s’en vont, d’autres qui
reviennent. Il n’y en a pas beaucoup qui font toutes les années d’École ?
— Non, c’est vrai. Quand on regarde les photos, on se dit : « Elle, elle est
restée, pas elle. » Mais on ne pense pas tellement aux autres, enfin si, on
pense aux autres, mais ça a seulement une importance pour soi, on se dit :
« Ah, si je rate. » C’était son monde à soi qui s’écroulait, c’étaient des
choses beaucoup plus… Pour un enfant, c’est space.
— Ça doit être aussi très difficile d’accepter les choses que l’on ne contrôle pas
comme l’évolution du corps ?
— Moi, je n’ai jamais eu trop de problèmes. J’ai toujours été petite et fine
et après très maigre parce que, en première division, j’ai grandi d’un seul
coup. Donc, je n’ai jamais eu de problèmes. Mais je me souviens d’une fois
où, en première division, un jour, la prof entre, se met sur son banc,
regarde une fille qui n’est pas montée et lui dit : « Mais dis donc toi, faudrait que tu perdes 10 kilos. » Une gamine de seize ans !!! On était là…
C’était des trucs de folie. On nous empêchait de boire pendant le cours
118
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
parce qu’elle nous disait que si on buvait on gardait l’eau et on allait grossir. Donc, on n’avait pas le droit de boire, alors qu’en fait elle voulait juste
que nous ne soyons pas à nos bouteilles. Elle avait trouvé ce truc, et moi
longtemps ça m’est resté, je me disais qu’il ne fallait pas boire pendant
les cours. C’est quand j’ai vu un kiné, plus tard qu’il m’a dit : « Mais qu’est
ce que tu me racontes là ? » En fait, c’était quelque chose qui m’avait marquée depuis l’École de danse. Je me souviens aussi, en première division,
on avait une tunique blanche, un peu transparente, et donc on voulait
tout de suite se cacher.
— Mais pourquoi il y avait ces tuniques-là ? C’était l’uniforme ?
— Oui, c’était l’uniforme : par division, bleu cobalt, bleu un peu plus
ciel, bleu ciel, et puis blanc en première division. Et c’est vrai que le corps
change, mais à la limite le corps change surtout dans le corps de ballet.
On arrive à seize ans et demi, dix-sept ans, peut être des fois un peu plus
tard, mais en fait notre corps reste gamin. Par contre, dans le corps de
ballet, on vit beaucoup plus de choses.
— C’est-à-dire, que se passe-t-il après ?
— On peut grossir, maigrir, comme tous les gamins adolescents. Et puis
le corps de ballet, c’est particulier. J’ai une copine qui est rentrée en même
temps que moi, elle s’est arrêtée parce qu’elle a eu un problème de hanche
assez important, elle n’a pas pu continuer. Je me souviendrai toujours,
on venait de rentrer dans le Ballet, et il y a une fille qui arrive et qui lui
dit : « Tu vas être virée parce que, là haut, ils ne veulent pas te garder, tu
es trop grosse. »
Quand, à seize ans, dix-sept ans, on te dit : « Tu es trop grosse » !!! Par
exemple, ma copine, elle avait fait quarante régimes, elle a fait une dépression, et elle a été obligée de s’arrêter. C’est des choses que le corps ne peut
pas suivre, parce qu’on grandit.
— Mais qu’est-ce qui justifiait toutes ces choses, c’est la danse ? « Tu es trop
grosse pour la danse — Pour danser, il ne faut pas boire » ?
— Oui, mais le pire, c’est qu’on est tous assez traumatisés par la minceur
du corps. Par exemple, une fois dans le corps de ballet, il y a une répétitrice
qui est venue me voir, elle m’a pris le bras et m’a dit : « Dis donc, on mange
bien, hein ? » On est trop grosse !!! Ça, c’est un truc qui, toute la vie, nous
tourne dans la tête. C’est super dur, même si on vit assez naturellement.
— Ce sont des corps très particuliers aussi à l’Opéra ?
JOËL LAILLIER
119
— C’est vrai que nous avons tous le même physique. Mais par exemple,
il y a une petite qui est surnuméraire, et quand on a fait Le Lac des cygnes,
tout le monde disait : « Dans la salle, il y en a une que l’on repérait. » Ça
n’allait pas. Elle n’est pas longiligne comme les autres. C’est l’homogénéité
qui fait le charme du ballet aussi.
— Vous voulez dire que c’est le métier du corps de ballet qui impose cela ?
— Oui, on a tous le même corps, mais les étoiles, elles aussi doivent être
pareilles. Tous le monde doit être très fin. Et puis c’est vrai qu’on sent
mieux ses mouvements, on sent mieux son corps, c’est un bien-être aussi.
Mais ce n’est pas si simple. On nous dit qu’il ne faudrait pas manger,
mais on a envie de manger et puis il faut tenir le choc. Par contre, il n’y
a aucun suivi de tout ça. J’ai vu des choses, des filles qui sont boulimiques, qui se font vomir pour rester minces, des médicaments, les
amphétamines, des choses pour garder… pour que la fatigue ne prenne
pas le dessus si on ne mange pas. C’est comme une rigueur. Il faut avoir
le physique longiligne comme tout le monde.
— Et cette homogénéité, on l’accepte pour le corps de ballet, pour monter ?
— Voilà.
— Mais il faut savoir se différencier aussi, il ne faut pas être trop homogène ?
— Oui, mais pas physiquement. C’est vrai qu’on veut rester dans les
normes parce qu’on a envie de monter. Maintenant, ça, ce n’est plus bon
pour moi, c’est différent. Avant, on veut être dans les normes, parce qu’on
veut monter. On veut être remarqué par son travail, mais être remarqué
aussi parce qu’on a le physique, parce qu’on est dans les normes, et qu’on
aura quelque chose en plus. Mais pour eux, ça a toujours été ça. Par
exemple, je me souviens, à un moment j’avais un petit peu grossi, et puis
ensuite je ne sais pas ce qui s’est passé mais j’ai maigri. J’ai maigri d’un
seul coup mais ce n’était même pas un régime. Eh bien, il y a un danseur qui ne me disait plus bonjour, quelqu’un d’un peu fixé là-dessus,
et qui me dit un jour, alors que j’avais remaigri : « Dis donc tu as bien
minci, bonjour, ça va ? » Il m’a reparlé.
— Vous voulez dire qu’il faut être physiquement reconnu par les autres pour
exister ?
— Voilà. Je me souviens que cela m’avait marqué à ce moment-là, et je me
suis dit : « Ça va loin. On ne s’en rend plus compte parce qu’on vit comme
ça au jour le jour, mais quand on est jeune, dans le corps de ballet »…
120
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
— Ça vous est arrivé au début, quand vous étiez quadrille ?
— Même sujet, mais plus jeune. Jusqu’à trente ans, on a toujours l’espoir de monter première danseuse, on veut prouver qu’on est bien, on
veut prouver qu’on existe, que l’on peut servir. On veut tout prouver.
— Qu’est ce que ça veut dire « servir » ?
— « Servir », ça veut dire qu’on peut remplacer des rôles plus importants, qu’on est toujours là, qu’on est toujours présente, qu’on peut me
demander en deux jours : « Tu vas faire cette variation. — Ok c’est bon,
je gère » – et c’est parti.
— Il faut être toujours disponible et ne pas avoir de problèmes ?
— Voilà. « Non, non, je n’ai pas mal, je n’ai pas d’entorse, c’est bon, j’y
vais. » On veut gagner sa place. Je pense qu’au début on veut être étoile.
Ensuite, on veut que ça marche et être au moins première danseuse, ou
au moins sujet, et après, première danseuse, on se dit que ça doit être
génial, parce qu’il y a un moment où on reconnaît aussi qu’on n’a pas le
mental. On reconnaît ses limites à un moment. C’est-à-dire que, quand
on est petit, on veut être étoile. On veut être dans le corps de ballet et on
veut être étoile. Après, quand on entre dans le corps de ballet, on veut
monter. Ensuite, on veut être au moins sujet, parce que c’est déjà super,
on fait des rôles de solistes. Après, on est fait pour monter ou pas. On a
des limites, mais pas seulement le corps, c’est le mental aussi. C’est peutêtre des limites techniques aussi, c’est plein de choses qui font que…
— Cette reconnaissance, elle se réalise lors du concours annuel ou bien parce
qu’on est plus ou moins bien distribué lors des spectacles 5 ?
— Ça se joue un peu sur les deux. Mais ça se joue plus sur l’année quand
ils nous voient évoluer et quand ils nous voient dans le corps de ballet.
— On rejoint alors le fait de toujours pouvoir servir, être disponible ?
— Oui, mais ses limites, après, on les reconnaît soi-même. À un moment
je me suis battue, mais je savais que je ne pourrais pas être étoile parce
5. Pour passer d’une catégorie à l’autre, les danseurs et les danseuses doivent se
présenter à un concours annuel de promotion. Seul le titre d’étoile ne s’acquiert
pas par concours mais par nomination du directeur de l’Opéra sur proposition de
la directrice de la danse. L’encadrement des danseurs et des danseuses est assuré
par trois maîtres de ballet et quatre répétiteurs qui dirigent les répétitions. Pour
chaque soir de représentation d’un même spectacle, une distribution, établie par
la directrice de la danse et les maîtres de ballet, définit qui dansera quel rôle.
JOËL LAILLIER
121
que je n’avais pas le mental pour assurer. Je pleurais beaucoup. Je pleure
beaucoup, je suis trop émotive, pas assez douée en pirouettes. Des choses
qui font que je n’aurais jamais pu être étoile. Je n’aurais pas assumé.
— À quel moment vous êtes-vous dit cela, à quel moment vous êtes-vous dit
que vous n’aviez pas le mental pour être étoile ?
— Quand on est jeune, tous les rôles, on y va. Et en vieillissant, peu à
peu on perd ce côté innocence. Peu à peu, il y a des choses qui se
réveillent. Alors, on peut évoluer dans un autre sens, pas dans la technique mais vers un apprentissage de la danse, un sens du mouvement,
attraper la danse autrement. On fait un autre travail. Moi, j’ai dévié mon
travail après pour autre chose, pour une qualité différente. Je sais aussi que
je n’aurais jamais pu être étoile, parce que je suis trop faible. Faible de
l’esprit. Je pense que chacun a sa place dans ce monde aussi, c’est un peu,
comment dire, l’épurement naturel.
— À partir de quand avez-vous décidé de dévier le travail vers autre chose ?
— Je pense qu’à partir de trente ans il y a plein de choses qui font que
l’on se dit : « Bon, un point, un point sur la vie, qu’est ce qui se passe ? »
Et puis on donne beaucoup physiquement, comme dans tous les métiers
on donne, mais on donne aussi physiquement, on donne ses tripes. On
respire, c’est de l’art. Et ce n’est pas qu’on a envie de reconnaissance, mais
la moindre chose peut nous atteindre beaucoup plus. Là, en fait, on donne
tout, on fait tout, on donne tout ce qu’on a. On a l’impression de se vider,
de tout donner. Et tout d’un coup ils vont être là : « Mais quoi, pauvre fille,
non mais tu t’es vue ! » Et là, tu te sens perdue.
— De qui parlez vous, des répétiteurs, des maîtres de ballet ?
— Oui, les maîtres de ballet et les répétiteurs. Mais ils ne peuvent pas
faire du psychologique sur chacun. Ce n’est pas facile de dire à tout un
groupe : « Allez hop, là tu vas là. » Nous, on doit y aller donc de toute
façon. Donc, en donnant tout ça, je pense que l’on est beaucoup plus
touché par le retour. On a envie, je ne dirais pas d’une reconnaissance,
mais on a envie d’être vue. Même maintenant, je faisais les dix-huit cygnes
dans le corps de ballet, et je me souviens justement avoir demandé :
« Mais tu m’as vue quand même ? » J’ai trente-six ans, qu’est ce que ça
peut faire que l’on m’ait vue ou pas !!! Je suis là pour le ballet et je suis
très contente. C’est génial de se dire qu’on est un élément du corps de
ballet. Ça aussi, c’est la différence entre vouloir être soliste et puis le
corps de ballet. C’est extraordinaire quand on est tous ensemble et qu’on
122
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
emmène quelque chose. Mes meilleurs souvenirs, c’était La Bayadère, la
première fois que nous l’avons donnée, à l’entrée des filles, le public était
fou parce que tout l’adage ce n’est que le corps de ballet. On sait que, sans
le corps de ballet, s’il n’y a que des pas de deux, les gens s’embêtent. Et
pourtant, je me demandais si on me voyait, et c’est ridicule. Mais à cause
des douleurs, de toutes ces choses-là, on a besoin de se prouver qu’on
ne fait pas tout ça pour rien.
— Vous voulez dire que l’on est pas simplement un élément d’un groupe ?
— Oui, c’est compliqué. Mais nous ne sommes pas tous pareils, à mon
avis. Certains ont réussi à prendre beaucoup plus de recul. Mais moi,
aussi, j’ai vécu la période Rudolf Noureev 6.
— Il a fait beaucoup, lui, pour le corps de ballet ?
— Il a remis l’Opéra de Paris sur un piédestal. On est partis dans le
monde entier, c’est à ce moment là qu’on a été en Chine pour la première
fois, ainsi qu’aux États-Unis et au Japon. Il a ouvert toutes les portes et
il a remis la danse sur un plateau d’argent, avec son style. Lui, c’était le
travail, tout pour la danse. Les services supplémentaires et tout ça, il s’en
moquait, il fallait que les ballets soient prêts, et on répétait, on travaillait
tous. On donnait 100 % de notre temps et on donnait notre vie, pour la
danse, pour le résultat.
— Pour Rudolf Noureev ou bien pour la danse classique ou l’Opéra de Paris ?
— C’était un tout. Mais Rudolf demandait quelque chose qu’on voulait
tellement qu’on donnait tout pour la danse, donc pour Rudolf. Mais
c’était pour la danse, pour monter le ballet. C’est comme si on avait préparé un spectacle de fées, et on devait être une de ces fées, donc on donnait tout pour être dans ce spectacle magique. Et puis il y avait une
précision de travail, ce n’était pas du copinage. C’était vraiment le travail.
Il fallait y aller tout le temps. C’était un truc fou mais, par contre, il y
avait une telle rigueur de travail, il s’énervait, il voulait que ça soit parfait. Donc c’est vrai que je suis d’une époque où il y avait une rigueur de
travail, où j’ai tout donné, et j’ai peut-être eu du mal à me reculer un
peu de l’Opéra. Et ce n’est peut être pas forcément le mieux. Tout le
monde en parle de cette époque en disant que tous les ballets qu’il a
6. Rudolf Noureev a été directeur de la danse à l’Opéra de 1983 à 1989.
JOËL LAILLIER
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Le Ballet de l’Opéra de Paris dans Le Lac des cygnes de Rudolf Noureev (photo DR)
créés, toutes les choses qu’il a faites, ont redonné un souffle à l’Opéra.
Mais plus encore qu’à l’Opéra, c’est à la danse en France.
— Mais dans ce cas, quelle place peut-on laisser pour avoir une vie privée ?
la danse prend toute la place ?
— Oui, justement, à l’époque Rudolf Noureev, j’étais jeune, et c’est un
détail qui peut paraître idiot mais j’ai eu mon premier petit copain à vingtdeux ans. Et il a mis huit jours pour m’attraper la main. Mais j’avais tout
donné, c’était la danse. Je ne voulais rien. C’était dur aussi avec mes frères
et ma famille parce que je ne voulais rien faire. J’étais à la maison et j’étais
dans la danse.
— Vous voulez dire qu’il n’y a plus de place pour donner autre chose ?
— Voilà, exactement. Et il y a un moment où on se réveille et on se dit :
« Il faut quand même que je voie un petit peu autre chose. » On pourrait crever parce qu’il y a un moment où la danse vous lâche : il peut y
avoir un accident ou alors il y a la retraite, il y a plein de choses. Mais
justement, il y a un moment où il faut peut-être, où il faut quand même…
Et puis il est vrai qu’on faisait des horaires pas possible. Ici donc pour
sortir entre amis, c’est difficile.
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L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
— À l’époque de Rudolf Noureev ?
— Oui, mais c’est vrai même maintenant parfois. On a des horaires, avec
les soirées, les machins, on ne peut pas aller au cinéma pour changer.
Mais on est bien comme ça, il n’y a pas de souci. Donc sa vie privée on
la fait après, justement parce qu’il y a le côté Opéra et puis il y a l’autre
côté qui nous sauve aussi, qui nous fait respirer.
— Est-ce que c’est quelque chose qui se fait aussi à partir de trente ans quand
on commence à se poser des questions ?
— On l’a un peu avant parce que, forcément, on vit un petit peu avant
trente ans. On a sa petite vie, on est content d’être un peu dehors, parce
qu’on a beau tout donner ici, il y a une place pour cent personnes. Donc
il n’y a que des bons mais il n’y a qu’une place. Donc quatre-vingt-dix-neuf
personnes vont pleurer. Ce n’est quand même pas facile, c’est un groupe
d’élite, mais ils te demandent encore l’élite et donc, forcément, il y a beaucoup de perdants. Et ils jouent aussi : un jour : « Toi, t’es bien » ; le lendemain : « Pousse toi, va jouer ailleurs. » Ils ne sont pas toujours faciles.
Mais à partir de trente ans…
— Tant qu’on est dans le corps de ballet, qu’on est pas danseur étoile, on n’est
qu’un membre d’un groupe ?
— On est membre d’un groupe, et quand on voit les ballets, on se dit :
« Mais tout le monde est bien. » Donc tout le monde pourrait avoir sa
chance. Et puis il y en a un qui va avoir la courte paille, pas l’autre, c’est
très dur. Alors, c’est sûr, il y en a qui ont un talent, un truc, ils passent de
l’autre côté de la rampe. Il y a des gens qui ont ça en eux. Ils sont sur
scène et, tout d’un coup, ils ont leur place, ils devaient être solistes, ils
devaient être étoiles. Mais en même temps, on voit que s’ils préparent
quelqu’un, si tout le monde s’y préparait, chaque personne, tout le monde
pourrait donner quelque chose dans cette maison. Ce n’est même pas de
l’injustice, parce que forcément ils ne peuvent pas avoir cent cinquante
étoiles. Ce qui n’est pas bien, et là où ça pourrait se passer mieux, c’est
que les étoiles sont les étoiles, et au lieu de mettre en valeur le corps de
ballet, c’est : « Le corps de ballet, on ne leur parle pas. »
— Est-ce que c’est plus facile d’être sujet quand les étoiles sont absolument
incroyables, cela justifie davantage sa place ?
— Oui, mais au début on ne se pose pas toutes ces questions, on fait
son chemin. Et puis on danse beaucoup, donc on est content. Vers la
JOËL LAILLIER
125
trentaine, je me suis dit : « Bon, maintenant ma fille, si la danse te lâche
un peu, tu fais quoi ? Tu es dehors, tu ne peux rien faire, tu ne sais rien
faire. » Il y a un moment où il faut arriver à dire : « Moi, je ne suis pas
que de la danse, je ne suis pas qu’une danseuse. » Sinon, à quarantedeux ans ou à quarante ans, on s’en va et on peut se suicider parce qu’on
n’a plus rien, puisqu’on nous retire la danse 7. Il y a un moment où il
faut arriver à faire la part des choses.
— Mais l’Opéra n’assure-t-il pas une forme de deuxième carrière, dans les
centres chorégraphiques, dans les écoles, ou même à l’Opéra ?
— Ce n’est pas si simple. Je pense à une autre étoile, par exemple : quand
elle est partie, deux jours après le jour de sa retraite, ils lui ont dit : « Tu
vides ta loge, on va en mettre une autre. » On est quand même des pions.
— Ça veut dire que quand on ne danse plus on ne fait plus partie du groupe ?
— Non.
— Mais quand une ancienne danseuse ou un ancien danseur décède, est-ce
que l’Opéra fait quelque chose ?
— Non, sauf si c’est des grands noms de la danse, mais pas pour le corps
de ballet. Mais lorsque ma copine s’était arrêtée, je lui ai organisé un pot
de départ. Elle, sa hanche a lâché. Mais justement, sa hanche a lâché
parce qu’on lui avait tellement dit ces histoires de régime qu’elle n’a pas
mangé de gras pendant tellement d’années qu’elle a fait des carences très
importantes, et que là, à trente-cinq ans, elle prenait des médicaments que
prennent les vieilles personnes pour refaire ses os. C’était l’Opéra qui lui
avait dit : « Tu dois être maigre. » Mais après, ils s’en moquent du reste.
Une fois, j’ai fait une dépression. J’ai téléphoné pour dire : « Aujourd’hui,
je ne pourrai pas venir à l’Opéra. » Et on m’a répondu : « Ce n’est pas
grave, tu sais, il y en a un qui part, il y en a un qui revient, on s’en sort
toujours. » Eux, ils ont une entreprise.
— Est-ce que cela a été dur justement quand Noureev est parti, par rapport
à la reconnaissance du travail ? L’engagement était aussi lié à lui ?
— Oui, je me souviendrai toujours, il avait déjà quitté l’Opéra, mais je
savais qu’il était malade, et je regrette de ne jamais être allée le voir pour
lui dire merci pour tout ce qu’il avait apporté, toutes les connaissances
7. Quarante-deux ans est l’âge obligatoire de la départ à la retraite fixé par la
convention collective des danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris.
126
L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
de danse, de travail. Je n’osais pas. Je me souviendrai toujours, on était
partis pendant les vacances, on faisait un petit spectacle de danse, et je
m’en souviendrai toujours, c’était un 6 janvier, et à la fin du spectacle
ils ont dit : « Nous dédions ce spectacle à Rudolf, qui nous a quittés
aujourd’hui. » Et là, j’ai eu l’impression de perdre un père, mon père de
la danse, celui qui m’avait tout appris. Et j’étais vidée. Je me suis dit que
je ne pourrais pas continuer, parce que finalement ça devient un peu son
dieu que l’on idolâtre. Mais quand on prend un peu de recul, c’est super
parce qu’après on fait son métier pour soi. On travaille pour soi. S’il y a
des trucs qui ne vont pas, « eh bien je ferai mieux demain ». On fait tout
pour soi. Et lorsqu’on arrive aussi à ne pas faire que pour eux, parce qu’il
y a un moment où l’on donne tellement que ce n’est plus que pour eux,
pour la direction, pour ceux qui nous font répéter, on veut être bien et
on n’existe même plus. C’est pour ça d’ailleurs que lorsqu’ils disent :
« Ce n’est pas bien », tu es mort !!!
— C’est aussi pour cela que tant de personnes se présentent au concours tous
les ans ? C’est pour montrer que l’on est prêt à donner ?
— Cette année, je devais repasser le concours alors que je ne comptais
pas du tout monter première danseuse, mais pour prouver encore, pour
pouvoir dire : « Voyez, je suis encore là ! » Je ne sais même plus pourquoi
on fait tout ça, parce qu’on aime notre métier. Par exemple sur Le Lac des
cygnes, c’était assez flagrant, je trouvais le même bonheur à faire les dix
huit cygnes que les quatre grands. J’y allais vraiment dans un sens de travail, je le faisais tellement pour moi, c’était extraordinaire de faire tout ça.
En plus, pour le corps de ballet, c’est super intéressant.
— Vous voulez dire qu’accepter de ne pas monter dans la hiérarchie permet
de changer son engagement, de s’intéresser à autre chose ?
— Oui, et par exemple sur Le Lac des cygnes, je me suis beaucoup occupée des petites jeunes de l’École de danse. On doit transmettre aux jeunes.
Dans ces cas-là, s’ils aiment bien, on s’occupe des jeunes. Mais ce sont
des choses naturelles.
— Comment se passe cette transmission avec les jeunes alors ?
— Par exemple, pour Le Lac des cygnes, il manquait tellement de monde
que nous avons dû prendre des filles en première division à l’École de
danse. Ils les ont balancées comme ça, après leur avoir appris les pas.
Mais justement parce que j’avais appris sous Rudolf comment faire Le Lac
JOËL LAILLIER
127
des cygnes, je n’avais pas envie qu’elles le fassent n’importe comment. Je
voulais qu’elles comprennent. Donc je les ai prises toutes seules, et je leur
ai expliqué. Comme il y a un minimum de services, il n’y a jamais le
temps. On leur dit : « Apprends le pas, on te met là, tu es sur ta ligne, tu
te mets le bras là, voilà. » Alors que pour le haut du lac, tu dois être audessus mais on se cache les uns les autres. C’est plein de choses comme
ça. On est fait pour ou on ne l’est pas. Je ne suis pas faite pour être soliste
mais j’adore ce groupe, quand on monte quelque chose tous ensemble,
la transmission, m’occuper des jeunes aussi. J’aime beaucoup tout ça.
— Et pour Le Lac des cygnes, ça ne se passait pas très bien ?
— Ça ne se passait pas bien parce qu’on bouche des trous avec les élèves
de l’École, et on envoie Le Lac des cygnes comme ça.
— Ça doit être dur de voir ça quand on a monté ce ballet avec Noureev ?
— C’est terrible et c’est pour ça que j’ai dit : « Je préférerais m’arrêter
que de danser un Lac des cygnes comme ça. Avec Rudolf, on dansait pour
une classe, une précision de danse, et là on va faire quoi ?! » Je pense que
là, on était au summum de la catastrophe. On ne peut pas présenter un
Lac des cygnes comme ça, ce n’est pas digne. Si l’Opéra de Paris est une
institution, avec un passé de travail, de perfection, de style, alors qu’est
ce qu’on fait là ? On vend des lignes, tout le monde est en ligne, et même
si l’on n’est que neuf, c’est beau neuf filles en ligne.
— Cela pose un problème pour la transmission de la tradition alors ?
— Oui, et c’est pour ça que les petites, je les avais prises dans un coin.
Je leur avais dit : « Je ne peux pas vous laisser faire n’importe quoi, je ne
peux pas. » Rudolf nous prenait une à une pour nous mettre en pause,
pour voir si on était bien, il voulait qu’on ait une perfection du mouvement, une perfection du style. C’était pour moi et pour elles, et elles étaient
super contentes. Le jour de la dernière, elles m’ont toutes offert une boite
de chocolats, avec une photo et un mot signé pour me remercier. J’ai
trouvé ça super touchant. Je leur avais permis d’approcher quelque chose
aussi. C’est ça, en fait, la transmission.
— Même si on n’est plus dans la compétition pour monter, ce qui est important, ce pourquoi on danse, c’est pour garder la tradition, on est la preuve vivante
de la tradition française. S’il n’y a plus ça, il n’y a plus rien ?
— Oui, voilà. Et là, justement, comme il y a eu le concours en même
temps, il y avait beaucoup de filles qui étaient au bord des larmes. À un
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L’ART, LA JOIE, L’EFFORT
moment, j’avais dit à la répétitrice : « Tu ne te rends pas compte que là,
ce que tout le monde fait, c’est pour vous. On fait tellement n’importe
quoi qu’on le fait vraiment pour vous. » Mais tout le monde est à bout,
et je pense qu’on ne le faisait même plus pour la danse, on le faisait pour
leur plaire et montrer ce spectacle. Nous, nous n’avions plus envie de
montrer un spectacle comme ça. Un jour, tout le monde était à bout, et
ils lancent les distributions pour le ballet d’après. Et c’est toujours pareil,
ils vont aider toujours les mêmes. Je lui ai dit : « Tu vois là, si les filles
n’étaient pas consciencieuses, il y en aurait trois qui seraient parties. Elles
pleuraient tellement qu’elles avaient envie de tout lâcher. » Et je lui ai
demandé : « Mais pourquoi vous ne pouvez pas attendre pour donner
ces distributions ? Vous savez très bien que, de toutes manières, vous en
blessez tout le temps. » On est des pions. « Vous ne pouvez pas attendre
qu’on ait fini la semaine, qu’on ait fini la série ? Ce n’était pas urgent. Vous
ne pouvez pas penser une seconde que là on tient pour vous, pour vous
faire vos spectacles ? » Un petit coup derrière la tête !!! Ils ne comprennent pas : « Qu’est ce que tu as, tu es triste, tu pleures ? Pourquoi ? C’est
quoi ton problème ? »
— Mais pourtant, ceux qui dirigent, ils ont été danseurs avant ?
— Souvent ce sont des gens qui ont été surtout solistes, et ce n’est pas
la même chose. Ils ne comprennent pas. À partir du moment où tu as été
soliste, même premier danseur, tu n’as pas la même vie.
— Mais les répétiteurs qui étaient sur Le Lac des cygnes, ils savent le monter
quand même ?
— Ils ont tous les deux travaillé avec Rudolf. Mais le jour de la générale,
ce n’était presque plus les mêmes filles qu’aux répétitions. Donc ce qu’on
a fait en un mois et demi, il a fallu que la répétitrice le refasse en deux ou
trois jours avec d’autres. Il ne faudrait pas que ce genre de situation se
reproduise. On montre une mauvaise image de l’Opéra. L’image de l’Opéra,
c’est une chose, mais c’est encore plus dur pour nous qui avons été de
cette époque où on a demandé une telle précision. Par exemple, lorsqu’on
faisait La Bayadère avec Rudolf, il y avait quelqu’un qui filmait les pauses,
qui filmait nos jambes, pour voir si on était bien placées, pour voir si on
était exactement dans l’idéal de la position. Et tout ça, c’est un travail qui
fait aussi le style particulier de la danseuse de ballet de l’Opéra de Paris,
et de la danse française.
JOËL LAILLIER
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— Quand Noureev est parti, vous n’avez pas pensé à partir ou à aller ailleurs ?
— Un moment, j’ai voulu partir un an. Mais non, on veut garder, on veut
sauver, on reste Rudolf Noureev, et c’est là. Je suis la ligne Rudolf Noureev.
On reste très peu, mais il y a comme ça quelques éléments Rudolf Noureev.
On conduit une ligne, et là, quand on a remonté Le Lac des cygnes, les
plus jeunes, pas forcément de l’École de danse, ont demandé à certaines
danseuses, ou moi, qui avions toutes travaillé ces choses-là : « Comment ?
Pourquoi ? » Forcément, ils en avaient besoin.
— Il reste très peu de personnes qui savent encore ?
— Oui, parce qu’il y a eu un abandon aussi. On peut se battre un peu,
mais il y a des moments où c’est dur. À un moment, on remontait La
Bayadère, on était quelques-unes à avoir travaillé avec Rudolf, c’était notre
dernier ballet avec lui, et le répétiteur ne voulait pas nous écouter. Il voulait garder son territoire et donc on obéissait à sa loi. Et ce que nous
savions, qu’on aurait aimé donner, on n’en avait même plus le droit. Il
fallait qu’on se taise. C’était une période très dure parce qu’on voulait
juste aider, dire : « On se souvient de ça. » C’est le cœur qui parle.
Heureusement, il y a des gens qui garderont quand même des choses.
Entretien réalisé par Joël Laillier,
le 16 janvier 2006
Doctorante à l’université Paris VII, Christel Coton réalise une enquête sociologique sur le corps des officiers dans l’armée de terre. À la suite d’une observation participante de cinq mois à l’école d’état-major (Compiègne), elle a
rencontré le capitaine Vernon, un officier stagiaire, qui s’était montré curieux
du questionnaire qu’elle distribuait alors aux promotions successives de l’école.
Les rencontres et les entretiens se sont succédé sur plusieurs mois.
CHRISTEL COTON
131
Au service du mythe
Récit d’un capitaine de l’armée de terre
L
est officier et saint-cyrien. Âgé d’une trentaine
d’années, sa vie de militaire a pris un tournant depuis près d’une
année. Après avoir passé sept ans dans un régiment du génie militaire, au contact de ses soldats, il doit à présent retourner en école et
rejoindre les états-majors pour préparer les concours de l’enseignement
militaire supérieur et ainsi s’engager vers les grades et les fonctions dévolues aux officiers supérieurs et généraux. Il vient de rendre le commandement de sa compagnie et, dans les plis du fanion qu’il a remis à son
successeur, il voit disparaître tout ce pourquoi il dit s’être engagé : le terrain, le combat, le mythe de l’officier et du soldat habités par un idéal
proprement militaire, dont nul civil ne saurait réellement saisir la portée.
Voici un extrait du discours prononcé par Vernon lors de la remise du
fanion de sa compagnie :
E CAPITAINE VERNON
« D’ordinaire, un type qui quitte sa compagnie est triste,
descendu de son piédestal confortable, angoissé par sa nouvelle
condition beaucoup plus anonyme. Bientôt, les comptables des
unités vont arracher ma photo du panneau “Nos chefs” et la jeter
à la poubelle avec les autres choses périmées. Dès demain, je vais
me servir moi-même mon café tout seul et je vais même laver ma
tasse. Nier une certaine amertume serait futile, mais en même
temps, je ressens une sorte d’enthousiasme, car je vais pouvoir
maintenant, en spectateur, vous regarder prendre votre envol, tel
AGONE, 2007, 37 : 131-149
132
AU SERVICE DU MYTHE
l’oisillon hasardeux et maladroit à qui j’ai essayé d’apprendre à
voler. Vous connaissant, je suis serein.
Dans les plis de ce fanion, j’enterre sept ans de ma vie en
compagnie de combat. […] Je reverrai défiler en pensée vos têtes
de cinglés croquées par le terrain et la vérole devant mes yeux
nostalgiques, le regard perdu dans le vide. […] Devant mes
camarades ébahis et pétris d’admiration, [je dirai] : “On a fait
péter des tonnes d’explo, on a tout cramé au lance-flamme, on a
défouraillé dans tous les sens, on a tiré à l’obus de 142, […] on a
raflé les kalachs des Serbes, on a fouillé de nos doigts sales la terre
polluée du Kosovo, fusil à la main, camouflage sur la gueule,
grenades dans les poches, pas lavés depuis trois jours, les traits
tirés par la fatigue et les yeux brillants de fièvre. C’est ce qui me
restera pour mes vieux jours. Tout cela est à moi pour toujours,
rien ne pourra me l’enlever.” »
Prochainement affecté dans un grand état-major, il ne cesse d’en déplorer le caractère inhumain et bureaucratique. En stage pour cinq mois à
l’école d’état-major, il revient sur tout ce qui a pu accompagner son engagement dans l’armée. Devenu un de mes informateurs privilégiés, il n’a
cessé de me parler du « mythe de pur milouf » dont il se sent traversé,
de ce côté « mytho » forgé en école de formation il y a bientôt dix ans,
mais dont il ne peut se démarquer aujourd’hui : « Ça m’embête un peu
ce côté mytho. Mais j’aime bien. Je sais que ça fait un peu puéril, un peu
gamin. » La force de son idéal perdure malgré les démentis parfois douloureux et cruels des conditions et des registres de sa pratique professionnelle quotidienne. Tout ce qui le sépare aujourd’hui du jeune
saint-cyrien tout juste consacré – « un peu con et un peu grave » – qu’il
était autrefois ne l’empêche pas de toujours vouloir activer dans ses pratiques, tant sociales que professionnelles, des traits faisant écho aux valeurs
qu’il entend incarner par sa position d’officier et de soldat.
Loin de véritablement avoir les moyens institutionnels, physiques et
historiques d’incarner le « soldat de guerre » dont il rêve – issu d’une
arme de soutien (le génie), il ne peut prétendre incarner le « guerrier »
décliné dans l’institution sur le modèle des armes de mêlée 1 ; officier dans
1. Infanterie et arme blindée cavalerie, plus particulièrement quand elles s’inscrivent dans des spécialités telles que les troupes aéroportées, les troupes de
marine, les chasseurs alpins ou la Légion étrangère.
CHRISTEL COTON
133
une « armée en temps de paix », il mesure la rareté des coups d’éclat possibles « au feu » –, le capitaine Vernon bataille et donne à voir, sous la
forme d’un cas exemplaire, comment la croyance en un idéal (forgé et
entretenu tant par l’institution que par un travail collectivement mené par
l’ensemble de ses agents) contribue à poser les bases d’une philosophie
professionnelle pratique partagée entre officiers et fortement suggérée aux
jeunes soldats, où le rapport sublimé à la fonction, forgé notamment en
école, appelle avant toute chose un engagement et une disponibilité allant
au-delà des strictes obligations du service courant tel qu’il peut être défini
dans les règlements encadrant la pratique professionnelle des militaires
(réduction du temps de travail, arrêt maladie, congés, etc.).
LE TEMPS LONG DE LA SOCIALISATION AU MYTHE
Inscrit de longue date dans une institution qu’il a commencé à fréquenter dès son enfance aux côtés de son père officier, issu du corps des sousofficiers puis, dès le lycée, dans des établissements militaires explicitement
tournés vers la préparation du concours d’entrée à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, Vernon n’a cessé de me raconter combien ces années
de scolarité en internat ont contribué à forger sa culture militaire et ce
qu’il appelle aujourd’hui, comme beaucoup d’autres officiers rencontrés,
son « côté mytho ».
Nous évoquons notamment à plusieurs reprises la pratique du « bahutage », terme employé par les militaires pour désigner la forme noble
du rite d’intégration militaire qu’ils entendent toujours bien distinguer
du bizutage « idiot » des écoles civiles ou de l’université, en faculté de
médecine.
« Moi, partout où j’ai été, je me suis fait bahuter. En lycée
militaire, c’était encore autorisé. En corniche 2, ça l’était un petit
peu moins, et puis à Cyr… il ne fallait pas y compter.
L’encadrement l’interdisait, mais ça ne fait rien, il y avait quand
même du bahutage, clandestin. […] Au lycée, les élèves aimaient
se saluer dans les règles militaires : on se mettait au garde à vous,
on se présentait entre nous. Lorsque j’étais en corniche, avec mes
2. « Corniche » est le nom donné aux écoles préparatoires militaires.
134
AU SERVICE DU MYTHE
potes, on portait sous le treillis des bretelles rasta, parce qu’elles
étaient aux couleurs de la Légion. […] Si un mec qui n’était pas
carré 3 portait ces bretelles rasta, on le pourrissait. On lui
démontait la tête. C’était interdit. Moi je me suis pris des jours de
punition pour avoir pourri un mec comme ça. »
Les récits de « bahutage » tournent toujours autour de l’alcool et de la
mise à l’épreuve physique. Vernon évoque une séance imposée à ses
« bazars 4 ».
« Je revenais d’un stage en Russie et j’étais persuadé de pouvoir
descendre bien plus de vodka que les autres. Un camarade avait
une bouteille en piaule. Je la bois au goulot, un premier tiers…
tout va bien, je continue. Le deuxième tiers, puis le troisième.
Alors, j’étais en forme. Je lance l’idée qu’il faut aller faire une
petite visite aux bazars. On débarque dans leur piaule. Série de
pompes. Moi, j’alignais les pompes comme je ne les ai jamais
alignées ! Pas de soucis, je voyais les autres, effondrés, à ne plus
pouvoir remonter. Des dizaines et des dizaines de pompes. Pas de
souci pour moi. Et puis, j’arrête le truc… et… impossible de me
relever. Impossible. Alors, putain, ça craint. Je prends sur moi à
fond, un effort pas possible, j’arrive à me relever, faut rester
digne. Je sors de la piaule. Dehors, blah ! Je m’effondre
complètement. C’est mon pote Y. qui m’a ramené sur son dos
jusqu’à l’étage. Il m’a “benné” dans mon lit, avec le seau
cohésion 5. Il paraît qu’après, je lui gueulais “Ta gueule !” dès qu’il
m’adressait la parole. Je ne supportais plus le moindre bruit. Et le
lendemain, il y avait le cross de l’école ! Je vais à l’infirmerie, je
balance direct à l’infirmière que j’ai bien chouillé 6 la veille,
histoire qu’elle fasse quelque chose pour moi. Pas de problème,
elle me fait une piquouze, “avec ça, ça devrait aller”. J’ai résorbé 7
comme un malade pendant tout le cross. »
3. Est « carré » celui qui incarne la droiture de l’officier ou du vrai militaire : une
bonne façon d’être « dans l’esprit » et de bonnes façons de faire.
4. Terme d’argot officier, le « bazar » désigne le « bizu », le petit nouveau.
5. Le seau à serpillière, pour vomir.
6. Boire plus que de raison.
7. Souffrir physiquement
CHRISTEL COTON
135
Si la majorité des anecdotes évoquant la période du « bahutage » insiste
sur la dimension physique des épreuves, où il importe de tenir l’effort
autant que l’on « tient » l’alcool (que l’on soit du côté des « bazars » ou
de celui qui les commande), les récits de Vernon suggèrent aussi et surtout combien la période du « bahutage » et, plus généralement, les
périodes passées en établissements militaires, sont propices au déploiement encadré par le groupe d’un rapport sublimé et intellectualisé à la
fonction militaire, qui passe par la sollicitation de qualités perçues comme
littéraires, où il importe de poser des mots et des images partagées sur le
plaisir de tendre vers une incarnation « chic » de la figure du soldat.
UNE VERSION SUBLIMÉE DE LA FONCTION MILITAIRE
ET DU STATUT D’OFFICIER
La transmission de la culture militaire semble à première vue toujours
devoir passer par du strict apprentissage par cœur.
« Les plus anciens, ils veulent que les bazars récitent des
morceaux entiers du cahier tradi 8, impeccablement, sans
hésitation, sans pause, parce que sinon : “Plouf !” Ils disent
“Plouf”, et ça veut dire que tu dois aller te foutre à l’eau. Et en
hiver, c’est pénible. […] Et tu vois, en corniche, on apprenait des
vers par cœur. Une poésie par jour. Tu vois, je peux te balancer
des vers, là. Tiens, d’ailleurs, je le fais. Allez j’y vais. Tu n’as pas
les yeux verts, mais tant pis… » [Il me récite le premier poème de
l’année, dont il dit encore se souvenir.]
Si les techniques d’imposition scolaire du « bahutage » autorisent la
transmission d’éléments de culture institutionnalisés et consignés sous
forme de textes reproduits dans les « cahiers tradi », le passage en école
est également propice à des formes a priori moins contraignantes de transmission d’images et de représentations partagées, moins folkloriques
mais non moins efficientes : la lecture d’ouvrages spécifiques circulant,
8. Le « cahier tradi » est un recueil de textes, de gravures et de photographie
illustrant les valeurs canoniques de l’officier : le panache, la gloire, le courage,
l’honneur, la jeunesse.
136
AU SERVICE DU MYTHE
sous le manteau, entre élèves, et la découverte de films mettant en scène
la vocation militaire forgent un idéal appelé à perdurer où le fait d’arme
côtoie l’honneur de l’officier.
Des films canoniques comme La 317e Section ou L’Honneur d’un capitaine
de Pierre Schoendoerffer viennent nourrir les supports littéraires classiques
d’images et de répliques cultes dont j’ai pu apprécier la diffusion chez les
capitaines que j’ai été amené à fréquenter en école. La mise en scène d’officiers engagés « au feu » tiraillés entre impératifs opérationnels et honneur, le travail d’héroïsation d’un jeune saint-cyrien porté à bout de bras
par un adjudant un peu bourru, lui transmettant son savoir-faire de guerrier et l’enjoignant à l’humilité pour véritablement conquérir son titre de
saint-cyrien émeuvent encore les capitaines qui organisent ces séances de
cinéma collectives, le soir, autour du lecteur DVD de la salle de classe.
« Maintenant, tu as de supers effets spéciaux, c’est super réaliste.
C’est bien pour rendre l’action. Mais c’est pas ce qui me fait
chialer. Moi, je pense toujours à Fort Saganne : le mec qui est
dans son fort, et c’est Depardieu qui le joue. Il sait que le
prochain assaut sera le dernier. Alors, il va chercher une caisse
qu’il avait gardé fermée jusque-là. Il sort sa plus belle vareuse,
avec les insignes et les décorations. Et il la passe. Il veut mourir
avec… Alors, là, je verse une larme. »
À l’occasion d’une de nos rencontres, Vernon me présente son
« Anthologie du mythe », une compilation, qu’il a réalisée lui-même, d’extraits de textes littéraires l’ayant marqué au cours de sa scolarité. Y figurent notamment des passages d’Ernst von Salomon, un auteur dans lequel
il se reconnaissait particulièrement en école, et dont il a patiemment recopié des pans entiers pour m’en donner une version numérique satisfaisante. Il me les lira à haute voix visiblement ému et ravi, en cherchant le
ton le plus à même de retranscrire et d’identifier les émotions que ces lectures lui inspiraient à l’époque. Il me présente certains passages comme
des « trucs qui pourraient servir à l’instruction des soldats ». Mais il précise toujours très vite que les simples « sapeurs 9 » font le plus souvent
preuve d’un faible intérêt pour la littérature ou l’histoire. Il me raconte
dans le détail les trames romanesques de ces récits de von Salomon où l’on
9. On désigne par « sapeur » les soldats servant dans le Génie militaire.
CHRISTEL COTON
137
voit notamment un jeune cadet intégrer l’école militaire vers neuf ou dix
ans. Il m’explique que, compte tenu de son âge, ce « gamin » ne pourra
être mobilisé que la veille de l’armistice de 1918. Il insiste sur cette date
fatidique faisant de « ce gosse » un combattant qui ne pourra pas participer aux combats, point d’ancrage d’une blessure qui le poursuivra toujours. Il est difficile de ne pas comprendre comment, aujourd’hui, cet
auteur peut ressurgir avec autant de force chez Vernon, un capitaine ayant
terminé son temps de commandement et n’ayant de cesse d’évoquer son
désarroi à n’avoir jamais vraiment été au feu. Il m’évoque dans le détail
une suite d’ouvrages de von Salomon et d’Ernst Jünger, ainsi que des biographies de généraux allemands dont il a progressivement eu connaissance grâce à l’intense travail collectif de transmission pris en charge par
les élèves officiers, des plus anciens vers les plus jeunes.
« Ah, mais ce n’était pas du tout au programme de l’école ! Tu
rigoles ! C’est trop… C’est pas politiquement correct ! Si ça se
savait ! Si les journalistes savaient que les élèves officiers lisent
des bio de généraux allemands !… Non, parce que, les corps
francs d’Ernst von Salomon, il y en a qui disent que ça a un peu
été le terreau du nazisme, tu vois. Mais Ernst von Salomon, il n’a
pas été nazi. Mais dedans, évidemment qu’il y en a eu… Alors ça
ne peut pas être au programme, surtout pas ! […] Mais je peux
te dire que tous les officiers, ils connaissent ça, hein. Tu vois, la
semaine dernière, on avait un repas de groupe avec le colonel
[leur enseignant]. La discussion est partie là-dessus. À la fin, on
a passé tous les bouquins en revue. “Et ça, tu as lu ?” Et, tu sais,
quand tu vois un mec que tu ne connaissais pas plus que ça
avant, qui te dit qu’il a lu un bouquin qui t’a marqué, et que lui,
c’est pareil… tu vois, même si a priori on est loin, il se passe un
truc ! Vous avez quelque chose en commun ! Tu te dis que lui
aussi ça l’a fait triper ! »
Les récits de Vernon font apparaître ces années d’école comme un
ensemble autonome, que tout semble opposer à celles passées ultérieurement en régiment. Cette période est marquée par des lectures au travers
desquelles on forge le mythe, où il peut arriver qu’on glisse un bulletin
pour Le Pen dans l’urne – « Aujourd’hui, je ne vote pas » –, où l’on
contemple les « intégrants », ces « anciens » qui reviennent triomphants
138
AU SERVICE DU MYTHE
pour une soirée prestige au lycée, parés du « casoar » tant convoité par tous
les « cornichons » 10.
Si l’on veut comprendre l’intensité et la raison d’être de ce que cet officier présente comme le « côté mytho » du « boulot » de l’officier, il faut
bien mesurer que, dans son cas – qui est loin d’être unique puisqu’il fait
écho à un parcours relativement canonique pour un saint-cyrien –, son
inscription dans l’institution s’est avant tout faite en école, où il a passé
dix de ses dix-huit premières années en milieu militaire : trois ans en
lycée militaire, trois en classes préparatoires militaires, trois en école d’officier, puis une année en école d’application pour, au final, ne compter
que sept ans de métier en régiment. Si les écoles militaires amènent progressivement leurs élèves officiers à se familiariser au métier et au travail
effectif qui leur sera demandé en régiment – c’est notamment le rôle des
écoles d’application –, l’arrivée en corps de troupe sonne souvent comme
une confrontation avec la réalité des pratiques, des conditions de travail
et le profil social des subordonnés. Engagés dans un métier dont ils ont
avant tout cultivé une version sublimée et intellectualisée, ils se heurtent
et disent parfois devoir composer avec une réalité, qualifiée, à mots couverts, de décevante. Sans avoir, et de loin, le monopole d’un rapport
sublimé à leur pratique et à leur métier – le terme « mytho » circule et
travaille également les pratiques et les attitudes de leurs subordonnés –,
les saint-cyriens tendent à se décrire comme « seuls face à leur mythe ».
La forme et les espaces de déploiement de leur mythe, très intellectuels
et livresques, tranchent avec les formes et les incarnations du mythe de
leur subordonnés ou de leurs collègues non saint-cyriens, plus rigoureusement pratiques – chez eux le « terrain » et la figure du guerrier sont
plus volontiers déclinés dans des usages langagiers doublés d’un travail
de personnalisation du treillis rendu plus saillant ou « ops’ », opérationnel : exagération du recours au vocabulaire guerrier importé des échanges
radio, usage outrancier d’un argot de combattant, valorisation des accessoires faisant « mili » (couteau, béret et treillis retaillés façon commando).
Les saint-cyriens emploient bien sûr eux aussi pareils registres. Il n’en
reste pas moins qu’ils ne peuvent, une fois esseulés en régiment, où ils
ne représentent qu’une minorité des officiers, manipuler et user de leur
version livresque du mythe, sans se voir taxer d’« intellos » et d’« officiers
10. Le casoar est la coiffe cérémoniale des saint-cyriens ; et on nomme « cornichons » les élèves des classes préparatoires militaires.
139
CHRISTEL COTON
de salon » 11. Vernon m’explique comment, aujourd’hui encore, il se sert
de ses références littéraires pour « donner un certain cachet… mine de
rien » aux nombreuses productions écrites qu’il réalise pour le service
courant (notes de service, cahier d’ordre).
Le récit des années passées en « corniche » reste marqué par la force
d’un idéal se déployant tout à la fois dans la déclinaison d’une version
sublimée du statut d’officier et dans une tension vers le « terrain », le
combat, que Vernon se présente comme près à engager et à mener dès
son plus jeune âge.
« Quand on était en corniche, on était allé visiter un régiment de
Spahis. Ils rentraient tout juste [de la première guerre] du Golfe.
C’est à peine si ils avaient défait les paquetages. Il y avait encore
du sable au fond des caisses. Ça sentait l’Irak, je te jure ! ça
sentait le désert ! Moi, on m’aurait demandé de signer à la sortie,
je signais comme première classe… Comme première classe, je
signais d’entrée, sans problème !… Mais j’ai bien fait de ne pas le
faire parce qu’ils ne sont pas repartis. »
LES DÉCONVENUES PROFESSIONNELLES
Les souvenirs recomposés et mobilisés à l’occasion de nos rencontres – où
il s’engage dans un processus d’introspection rétrospectif l’amenant à
rechercher dans ses archives des photos et des documents qu’il me confie,
mais aussi à recontacter des camarades perdus de vue à la sortie de l’école –
évoquent simultanément le poids du mythe et les prémices des déconvenues à venir. En faisant de ces années en école un espace-temps autonome traversé par une forme de croyance pure, il n’a de cesse de souligner
combien l’entrée dans la vie active militaire, notamment en régiment,
menace tout autant qu’elle déçoit les principes forgés dans les enceintes
closes des écoles militaires.
11. Exhiber trop brutalement des ressources littéraires peut être stigmatisant :
en régiment, un jeune lieutenant saint-cyrien me confie son « cahier tradi » après
un entretien – « pour voir ». Surpris « en flagrant délit » par un vieil adjudantchef, il subit alors une volée de remarques acerbes stigmatisant la stérilité des
réflexions sur l’engagement et la vocation.
140
AU SERVICE DU MYTHE
Le poids du quotidien menace tout d’abord l’attention au corps caractéristique des années passées en école :
« À Coët 12, et aussi en corniche, on était des vrais athlètes.
Dans les douches, je faisais mes dix-neuf tractions, d’entrée de
jeu. Le sport, c’était coef’ dix pour le concours. […]
Aujourd’hui, je ne tente plus les tractions, ça me ferait trop mal
de voir que je ne peux plus en faire autant. Tu sais, au fil des
ans, il y a la visite médicale. Et la courbe de poids grimpe
doucement. Le toubib, il te le dit : “Attention, il faudrait faire
attention.” Mais tu ne fais pas gaffe. »
Par ailleurs, les conditions d’emploi de l’armée française aujourd’hui laissent peu entrevoir les espaces possibles de véritables combats où l’on
pourrait donner à voir ses qualités de guerrier pour enfin soumettre l’engagement sublimé à l’épreuve de la pratique. Les « récits de campagne »
de Vernon font toujours écho au drame de ne pas avoir personnellement
connu l’épreuve du feu et, par extension, ils soulignent la dimension peu
guerrière de l’armée française.
« Et je sais que maintenant, c’est fini. C’est trop tard. Pour la
dernière guerre du Golfe, avec l’offensive américaine sur Bagdad,
la moitié de l’armée française était en alerte. Il fallait se tenir prêt
pour un engagement. Nous, on a été en alerte un mois. J’étais
devenu “à fond pro-Bush” ! Finies les considérations sur la
politique étrangère américaine, hein ! Ah, j’étais à fond ! Il fallait
qu’on parte ! Alors j’ai monté mon truc, j’allais voir le colonel
avec la liste des effectifs et des qualifications des mecs. “C’est
bon, on n’aura pas un mec non qualifié sur un poste. On ne
risque pas de nous poser des problèmes si on a des pertes.
— Oui, c’est bien, merci.” Et tu remballes. J’ai vite compris
qu’on n’irait pas dans le Golfe. Déjà, l’offensive était finie. Moi,
aller en Irak après la bataille, c’est pas intéressant. Récupérer le
merdier… faire du contrôle de zone, du check point. Je me
doutais que ça n’irait pas plus loin parce qu’on ne repeignait pas
12. Diminutif désignant la ville de Coëtquidan et, par extension, l’École spéciale
militaire (Saint-Cyr) qui y réside.
CHRISTEL COTON
141
les VAB 13. Pour le désert, il faut les peindre en beige. Or, on ne
faisait rien de tout ça ».
On évoque la première guerre du Golfe et sa passion initiale pour la
division (française) Daguet alors qu’il était encore en « corniche ».
« On les suivait à fond ! Ils avaient toute notre considération ! À
l’époque, j’étais à fond ! J’avais une chemise cartonnée pour
ranger mes cours. C’était plein de graffitis, des trucs de mytho,
des citations, des trucs comme ça, genre : « La guerre est sacrée
car elle ne relève pas du droit. » J’étais fier d’appartenir à la
grande coalition occidentale, aux côtés des Anglais et des
Américains. [Il rit de sa fougue à l’époque.] Mais, vendredi dernier,
après t’avoir appelée, je suis entré dans une maison de la presse,
m’acheter une revue. Dedans, ils avaient reproduit l’ordre
d’opération, tu vois, avec toutes les missions, pour tous les pays
engagés. Alors, pour les Anglais c’était : “ATK EN FORCE. 14” Les
autres, c’était : “DETRUIRE” ou “ATK EN FORCE”. Et pour la
division Daguet ?… Tu vois le petit drapeau bleu-blanc-rouge ?
C’était : “FLANC-GARDE”… En gros : « Si vous voyez quelque
chose, s’il y a un souci, vous faites signe. » Ça n’a pas de gueule.
Ah putain, ça m’a foutu un coup. “Flanc-garder”… Ah, j’étais
déçu, ça casse le mythe. »
MAINTENIR L’IDÉAL : UNE PRISE DE DISTANCE AVEC LES RÈGLES
ET LES NORMES DE L’INSTITUTION
En l’absence de perspectives « au feu », Vernon me parle de ses quatre
OPEX 15, toujours en Yougoslavie.
« À la fin, j’avais l’impression d’être à la maison. Tu arrives, c’est
déjà la routine. Tu connais par cœur. La première fois que je suis
13. Véhicule de l’avant blindé : petit véhicule pouvant contenir quatre à cinq
personnes, composant une équipe.
14. C’est-à-dire « Attaque en force ».
15. Opération extérieure, d’une durée moyenne de quatre mois.
142
AU SERVICE DU MYTHE
parti, j’étais lieutenant. À Coët, je m’étais acheté un ordinateur
portable. Je ne l’avais pas emmené parce que je me disais qu’il
prendrait la boue, l’humidité. Moi, je me voyais déjà dans ma
tranchée… Mais je ne l’ai jamais vue ma tranchée. On avait des
conditions de vie, tu n’imagines pas ! […] On arrive, et moi je
voulais déminer. C’est le rêve, tu sors d’appli 16, tu vas déminer.
Et moi j’ai pris le Génie pour ça, pour les sections de combat. Pas
pour les grands travaux de terrassement, le génie BTP ça ne
m’intéressait pas. J’arrive. Et là, pour le détachement français, il
n’était plus question de déminer. Il fallait remplir des sacs de
sable. […] Ou alors, on avait des missions un peu gestapistes, tu
vois. Des missions de police. On débarquait chez les gens. On
encerclait un village dans la nuit. En position à 4 heures. Et à
6 heures – c’est aussi l’heure légale de l’huissier de justice quand
il vient saisir tes biens –, à 6 heures, on frappe à la porte des
habitants : “KAFOR, open the door !” On cherchait les planques
d’armes dans les enclaves serbes. Dans chaque maison, il y a une
kalach. On embarquait des mecs, avec toute la famille qui pleure
sur la porte, à la musulmane, tu vois. Y a des mecs qui abusaient.
Moi je n’aime pas trop ça. C’est très gestapo. Si j’avais voulu faire
des opérations de police, je serais rentré dans la police. C’est pas
pour ça que je me suis engagé. »
À défaut de pouvoir me raconter une « campagne » digne de ce nom,
Vernon entreprend de me raconter une de ses mésaventures au CENTAC,
un camp militaire d’entraînement sur le terrain. Il m’explique comment
il a « posé » ses mines toute la nuit, et comment au dernier moment, alors
que la section ne disposait plus que d’une heure de travail, il a envoyé
son adjudant poser une mine à tel endroit :
« Je sais pas, c’est le flair. J’ai dit à mon adjudant d’aller poser une
mine là-bas. Le lendemain, le commandant de la FORAD [force
adverse] part tout seul avec un VAB, il voulait faire sa guerre, tu
vois. Il part à 8 h 00, en tête. Et à 8 h 02, sa guerre était finie. Il
avait sauté sur ma mine. Sur cette mine. Ah il était fou ! “Vous
faites chier, Vernon ! — Désolé mon commandant.” [Sourire en
coin.] Il était dégoûté. Et ça, c’est des trucs qu’on raconte au bar. »
16. École d’application.
CHRISTEL COTON
143
LES RÉCITS DE CAMPAGNE COMME PRATIQUES DE DISTINCTION :
ALLER AU DEVANT DE SOI.
Ces « trucs qu’on raconte au bar » ne sont pas seulement anecdotiques :
ils font écho à une pratique collective récurrente entre militaires (officiers,
sous-officiers et soldats), qui perdure malgré le soupçon permanent que
ces récits évoquent entre soi, où chacun sait que les véritables « coups de
feu » sont rares.
« De toutes façons, il y a des mecs, moi je ne les crois pas. Ils te
racontent leur OPEX, ça tirait de tous les côtés… S’il s’était passé
quelque chose de sérieux, il y aurait eu des RETEX 17 ! Ça aurait
inondé les régiments, hein ! Y en a un que je crois, quand même.
Il était en Côte d’Ivoire en 2002. J’ai vu les images. Tu vois les
mecs qui reviennent, ils transportent un blessé. Il y en a un qui a
l’épaule en sang. Ça tire à côté… Mais bon, même ça ! C’est quoi,
c’est quand même qu’une escarmouche avec une bande
d’Africains mal organisés ! Je le sais, moi aussi je l’ai fait ! »
Si les récits véritablement opérationnels sont souvent entachés de soupçons, notamment lorsqu’ils émanent d’unités réputés peu combattantes,
il n’en reste pas moins que les coups d’éclat sur le terrain, en exercice,
tout comme le récit d’interactions « fameuses » avec tel ou tel collègue –
« Je l’ai mouché » –, s’inscrivent dans une forme concurrentielle de présentation de soi, où il importe d’attester du fait que l’on a été ou que l’on
s’attache à toujours aller au-delà des limites définies dans les règles d’engagement ou dans les règles de convenance militaires. Lorsque Vernon
me fait le récit d’exercices mémorables (c’est-à-dire dignes de figurer dans
la chronologie officielle de son temps de commandement), il ne cesse de
mobiliser des épisodes attestant de son inscription au pôle de la démesure,
une démesure entendue comme une forme de « service minimum » qu’il
importe d’endosser si l’on veut tendre vers le pôle « mili » de la fonction
militaire, et non vers le pôle « stratif 18 », stigmatisé et tenu à distance :
17. Fiche détaillant les processus et les conditions des opérations menées en réel,
censée nourrir l’expérience collective des opérationnels de l’institution.
18. Est rangé sous « stratif » tout ce qui relève de l’administratif, du bureaucratique.
144
AU SERVICE DU MYTHE
« On était en exercice, sur le terrain, et il s’est mis à tomber de la
neige. Mais carrément à l’horizontale, tu vois ! On n’y voyait que
dalle. Alors, un de mes lieut’ vient me voir : “Mon capitaine, pour
des raisons de sécurité, il faudrait peut-être… — M’en fous. On
continue.” Et ça tombe de plus en plus fort. Les mecs, ils en chient
tu vois, on en chie, il fait froid. “Mon capitaine, pour des raisons
de sécurité, il faudrait rappeler les camions. — Rien du tout !” et
je lui dis : “Avec la neige, pour des raisons de sécurité, on ne les
fait pas revenir. On continue.” Une nuit entière ! Et après le matin,
les mecs rentrent, gelés, ils filent à la douche. Et moi, je les
regarde rentrer, je reste dehors, la gueule qui dégouline avec le
camouflage et la neige. C’est terrible ! […] Mais après, les mecs, ils
sont contents. Un adjudant vient me voir après : “Alors, mon
capitaine, il paraît que vous avez fait un truc de fou avec votre
compagnie. — Ouais [ton satisfait], c’est la meilleure
compagnie.” »
Si Vernon se montre aussi prolixe et disponible dans les récits de ce qu’il
présente comme des « faits d’armes » personnels, c’est parce que ces
épisodes ont déjà fait l’objet d’une narration entre collègues, mais également, en l’occurrence, dans le cadre d’une production proprement littéraire, écrite et lue à l’ensemble du régiment lors de son discours de
passation de commandement. Il faut savoir reconnaître dans les paroles
adressées au sociologue un registre de discours qui, entre pairs, autorise
le classement et la distinction de soi. La pratique des récits de campagne
et de leur évaluation à l’aune de critères « mili » est récurrente, et il s’y
joue bien plus qu’un travail collectif d’entretien d’une vigueur guerrière
que l’on saurait menacée. Les récits fonctionnent comme des espaces
d’évaluation entre soi, où il importe de briller et ce même au prix de
mensonges peu avouables.
« Y en a pas beaucoup à qui je peux parler sans masque. Les mecs
de ma promo, y en a, je leur mens ! […] Forcément ! Forcément
que tu en rajoutes !… Quand j’étais au Kosovo, quand j’écrivais
j’en rajoutais. Forcément !… Oui, “Je t’écris à la lueur des balles
traçantes !” [Rires]… Forcément !… Tu vois, tiens je vais te le dire
à toi hein… en Yougo… Ah c’est bizarre de te raconter ça… Mais
bon, faut que j’aille au bout… En Yougo, on est partis sur un
CHRISTEL COTON
145
terrain, pour déminer. Alors on fait tout notre truc, avec le stress,
et tout… Mais au final, il n’y avait pas de mine… La mine, elle
n’était pas là… Bon. Eh bien, tu vois, je sais que quand j’ai raconté
tout ça après… tu vois, au bar… eh bien, la mine, elle était là…
Ouais, ça fait un peu con, quand même… Mais en même temps,
on avait eu le stress, pour nous elle était là cette mine… mais, il se
trouve qu’elle n’y était pas. Alors bon, je sais pas. »
Ces stratégies romanesques dont personne n’est dupe font écho à la malhonnêteté supposée de l’institution en matière de reconnaissance opérationnelle. Les médailles restent elles aussi entachées de soupçons qui
viennent nourrir l’âpreté de débats sans cesse renouvelés sur la valeur des
décorations que l’institution octroie et que chacun affiche à son poitrail.
Encore une fois, pour Vernon, le panache ultime consiste à jouer avec les
cadres légaux de l’institution en refusant le port trop ostentatoire de décorations dont on suppose qu’elles ne récompensent en rien des qualités et
des faits d’armes avérés, c’est-à-dire en conformité avec leur déclinaison
« mytho » et mythique.
Nous évoquons la première guerre du Golfe. Il me raconte que son père
y est allé, mais seulement quelques temps, avant les débuts de l’opération
elle-même. Il était présent en tant que conseiller « aéromobile », pour
tester l’emploi d’un certain type de missiles. L’opération permettait de tester ce dispositif en grandeur nature. Il me raconte, non sans fierté, que son
père a fait en sorte, à l’époque, de ne rester que vingt-sept jours sur le
théâtre d’opération pour que ses hommes ne puissent pas se voir octroyer
des médailles : une rafale de quatre, attribuées à tous, sous réserve de
rester plus de vingt-huit jours sur le terrain. « Il a dû se faire des ennemis. “Mais, mon colonel, pour un jour de plus… un jour de plus et on
avait nos décorations !” Lui, comme on était avant l’engagement, il pensait que ce n’était pas juste de donner des médailles à ses mecs étant
donné qu’ils n’avaient pas fait la guerre. “Y a peut-être des mecs qui vont
mourir pendant l’engagement. Eux, ils les mériteront. Pas nous”. »
Nous discutons de ces quatre médailles, que l’on reconnaît aisément :
« Il y en a une avec un palmier. Un mec qui a fait le Golfe, on le voit
tout de suite. » Il me dit : « Ça le fait quand même, un mec qui a fait le
Golfe… Il a quand même fait le Golfe, hein. Même si chacun sait que le
conflit n’était tout de même pas en haute intensité. » Alors que je lui
évoque un officier de mon groupe qui avait fait le Golfe, il m’interrompt
146
AU SERVICE DU MYTHE
brusquement avant que je poursuive. « Quand on parle d’un mec qui a
fait le Golfe, il y a toujours un “mais” qui suit. » Il me suggère ainsi qu’aucun engagement effectif ne semble pouvoir réellement être à la hauteur
de ce que l’on peut se forger dans les mythes.
« Je ne sais pas si c’est vrai, mais en tout cas, c’est ce qui se dit…
Il y a eu des croix de guerre distribuées dans le Golfe. Un jour, un
mécano était en train de travailler sur une Gazelle 19 au sol, et il
fait un fausse manip’. Le missile part alors que l’appareil était au
sol. Il se perd dans le désert – putain ! Heureusement qu’il n’y
avait personne en poste dans ce coin. Hé bien, ce mec, il a eu la
croix de guerre parce que, la croix de guerre, elle est automatique
quand tu fais feu en territoire ennemi ! »
Vernon se moque gentiment des « mecs » qui remettent tous les jours
leur barrette de décorations quand ils changent de chemise, en ajustant
leurs « brevets para » et toutes les distinctions qu’ils ont pu obtenir dans
leur carrière. « Moi, je n’aime pas cette logique d’affichage, au quotidien.
Je préfère me réserver pour les grandes occasions. » Alors même que le
règlement de l’école impose le port d’une tenue complète, Vernon affiche
sa réserve et critique la prétention supposée usurpée de ses camarades.
« Bon, le mec qui a la rouge, quand il est capitaine, je comprends 20… et
encore… parce les conditions d’attributions sont floues… D’abord il y a
la chance : “Être là au bon endroit au bon moment” ; et puis il paraît qu’il
y en a qui ont simulé des prises de poste, des prises à partie… alors. Ou
alors, on récompense la première unité entrant sur un théâtre, mais on ne
récompense qu’un certain pourcentage de ses officiers, de ses sous-officiers, ou de ses soldats… il y a des quotas… donc, ça ne veut plus dire
grand-chose. “Il a fait quoi, ce mec, pour obtenir sa VM 21 ?” Déjà, tu mets
en doute, toujours… bon, moi, je ne l’ai pas… mais je crois que le mieux,
c’est d’en avoir des tas mais de ne pas les montrer. Ça c’est la classe. Mais
attention ! Personne ne s’en fout des médailles. Faut pas croire les mecs
19. Hélicoptère de combat français.
20. « La rouge » désigne la Légion d’honneur : si elle s’obtient « aux points » et
« au grade » chez les officiers supérieurs, elle peut signaler, chez un capitaine, un
fait d’arme reconnu par l’institution.
21. Médaille de la valeur militaire.
CHRISTEL COTON
147
qui disent le contraire. »
TENIR SON RANG : LA DÉMESURE ÉRIGÉE COMME NORME GUERRIÈRE
En déployant toutes les raisons justifiant une attitude de réserve vis-à-vis
des consécrations institutionnelles, Vernon valorise une fois de plus la
nécessité d’une prise de distance et d’une rupture avec les cadres définis
par l’institution elle-même, pour véritablement triompher comme « mili ».
Si le juste rapport aux décorations doit se décliner sous les traits de la
réserve, le mouvement est inversé quand il s’agit de déployer ailleurs,
notamment dans la pratique professionnelle et les interactions courantes
avec les pairs ou les subordonnés, les gages d’une inscription valable au
« pôle terrain ». Si la figure du guerrier, omniprésente dans les déclinaisons « mytho » de la fonction, rencontre peu d’espaces institutionnels et
historiques pour véritablement se matérialiser dans les corps, elle semble
pouvoir être touchée du doigt dans le témoignage d’un investissement personnel fort au service de l’institution. On dénie en quelque sorte à l’institution elle-même le pouvoir de véritablement consacrer ; et lorsqu’il s’agit
de différencier, entre soi, le bon grain de l’ivraie, c’est dans la définition et
la construction d’un engagement « sans réserve », au service de celle-ci,
que se décline la bonne version du « soldat de guerre », qualification et
reconnaissance tant convoitée par tout un chacun. C’est bien en attestant
d’un engagement ultime au service de l’institution, et ce malgré elle, malgré les règlements encadrant les heures et les conditions légales de travail,
que Vernon entreprend d’apparaître à ses yeux, comme aux yeux de ses
pairs, comme un « pur milouf ». À défaut de pouvoir véritablement se targuer d’un capital « terrain » se faisant rare au regard de son arme d’appartenance et, plus largement, au regard des conditions d’emploi de l’armée
française aujourd’hui, il engage une opération de traduction où le valeureux guerrier ne se décline plus uniquement sous le feu d’un âpre combat
mais bien également à l’aune d’une mobilisation plus directement quotidienne, où il importe de dépasser les bornes fixées par l’institution ellemême, une institution jugée frileuse, « stratif » et pervertie par l’importation
de normes civiles de régulation du cadre de travail.
22. Évaluation du niveau physique et sportif des militaires en activité, comptant
pour la notation annuelle.
148
AU SERVICE DU MYTHE
Ainsi, lorsque Vernon organise une marche commando au régiment,
il refuse d’intégrer cette dernière dans les épreuves comptant pour les
COVAPI 22 ; et, dans son récit de l’épisode, il tend à placer la « sueur
versée gratuitement » au rang du sang qu’il ne lui a pas été donné de
verser comme combattant : « Nous savions que notre véritable identité
de soldat était là, parce que nous n’avons pas le droit de valoir moins
que les 775 morts du régiment. 23 »
À travers le cas exemplaire du capitaine Vernon, on comprend comment
le surinvestissement dans l’activité tend à s’affirmer comme une véritable
norme professionnelle venant concurrencer les règles établies par une institution n’autorisant pas le plein déploiement d’un prestige proprement
militaire. Loin de simplement renvoyer à une spécificité endossée en
propre par Vernon, ces dispositions et les injonctions à la disponibilité
extrême traversent les normes implicitement partagées par le groupe dans
son ensemble. En régiment, il importe de donner à voir son engagement
total et sans limites, sous peine de se voir taxer de « vieux crabe » et de
« parasite de l’institution ».
On voit ici que le poids du mythe et de l’idéal guerrier dans une institution dont on ne reconnaît que partiellement le pouvoir de consécration – et dans laquelle on n’a pas la possibilité de se conformer aux
déclinaisons canoniques du « soldat de guerre » (surtout quand on est
officier) – tend à rencontrer de nouveaux espaces et registres de déploiement. C’est dans une prise de distance avec les gages et les cadres institutionnels que se joue la réhabilitation « guerrière ». Déprécié au regard
de la version sublimée de la fonction qu’il s’est patiemment construit tout
au long de son initiation en école, l’officier retraduit dans une philosophie professionnelle particulière ce dont il se sait déjà privé : la valorisation par le feu et le fait d’arme. C’est dans une forme d’investissement
professionnel sans compter qu’il retraduit les traits effacés du guerrier vers
lequel il tend. Et c’est en érigeant la démesure et l’excès comme norme
d’évaluation proprement militaire qu’il dessine ses pratiques et qu’il
enjoint ses subordonnés à agir dans le même sens. Qu’importent les dispositifs sociaux encadrant le statut et les conditions de travail des agents
23. Extrait du texte, rédigé par Vernon et affiché au régiment, rappelant le succès
et le bon déroulement de la marche commando.
CHRISTEL COTON
149
de l’institution, un « pur milouf » ne compte pas ses heures et doit s’efforcer de tenir à distance les facilités mises à disposition par l’institution.
Le point de départ pour conquérir la place de « vrai mili » prend alors
ses racines dans la disponibilité et l’engagement outre mesure, et plus
précisément par-delà la mesure institutionnelle.
C’est dans une certaine forme de négation de l’institution que l’on
construit la spécificité et la grandeur propres de la fonction militaire et de
ses véritables serviteurs. Il faut toujours en faire plus, sous peine de ne pas
vraiment être militaire, sous peine de se voir qualifier de « pékin », d’élément étranger venant parasiter la valeur du groupe des plus dignes
porteurs de l’uniforme.
CHRISTEL COTON
Maître de conférences à l’université de Lille 2, Manuel Schotté mène actuellement
(en collaboration avec Sébastien Fleuriel) une enquête sur la reconversion des
sportifs de haut niveau français.
MANUEL SCHOTTÉ
151
Le « lièvre » en athlétisme
Conditions d’adhésion à un rôle relégué
dans un univers vocationnel
L
« LIÈVRE » en athlétisme consiste à favoriser la performance d’un champion en l’« emmenant » en début de course. S’il
existe de longue date sous la forme de services rendus entre coureurs, il s’est institutionnalisé à compter des années 1980, quand l’athlétisme est devenu officiellement professionnel. Dans un contexte qui voit
triompher un mode de structuration privé basé sur la mise en spectacle
des prestations compétitives, apparaissent en effet des coureurs qui se
spécialisent dans cette tâche. Rémunérés par les organisateurs de meetings, ils ont pour fonction de sacrifier leurs propres chances au profit
d’un champion qu’ils lancent sur des bases chronométriques élevées, permettant à ce dernier de réaliser la performance qui fait sa notoriété et celle
de l’épreuve à laquelle il concourt. La généralisation de ce rôle ne s’est
toutefois pas faite sans heurts. De nombreuses voix s’y sont opposées sous
prétexte qu’il faussait les règles de la compétition en favorisant certains
concurrents et en amenant à faire figurer sur la ligne de départ des participants dont on savait par avance qu’ils abandonneraient aux environs
de la mi-course, une fois leur tâche accomplie.
Ces conditions d’émergence et les débats qui les entourent permettent
de mettre en évidence que la question de la servitude volontaire se pose
avec une acuité particulière en athlétisme. Et ceci en vertu du fait, d’abord,
qu’il s’agit d’un espace investi sur le mode de la vocation, ce qui semble
a priori mal s’accorder avec l’acceptation d’un lien de subordination
E RÔLE DE
AGONE, 2007, 37 : 151-162
152
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
conduisant à abandonner ses propres possibilités d’épanouissement. Cette
particularité est redoublée par la forme professionnelle propre à l’athlétisme : ce sport s’étant structuré sur le modèle de l’athlète entrepreneur
de sa propre carrière 1, il peut paraître étonnant que des coureurs sacrifient leurs chances au profit d’autres concurrents 2. Enfin, les carrières
sportives étant éminemment courtes, accepter durablement ce rôle relégué revient à compromettre son devenir athlétique – à l’inverse d’autres
espaces sociaux où se placer dans l’ombre d’un supérieur peut être une
stratégie payante à long terme.
Fondé sur l’observation de l’Institut national d’athlétisme (INA), au
Maroc, ce texte étudie les conditions qui sous-tendent l’adhésion à la fonction de lièvre. Si ce centre d’entraînement (qui regroupe tous les meilleurs
coureurs du territoire marocain) s’avère particulièrement propice pour un
tel questionnement, c’est que ce rôle y est généralisé, certains stagiaires
étant au service continu de leur leader dans le cadre de la préparation aux
compétitions. Alors qu’accepter d’être lièvre lors d’une épreuve peut être
vu comme une stratégie ponctuelle par laquelle un coureur de second rang
monnaye beaucoup plus efficacement ses capacités sportives que s’il courait pour lui – à niveau égal, le lièvre est mieux rémunéré en compétition
que celui qui court « pour sa peau » –, on doit se demander pourquoi et
comment certains membres de l’INA s’installent durablement dans ce rôle.
UNE HIÉRARCHIE « NATURELLE » : À CHACUN SON RANG
Pour comprendre comment est vécue la position de lièvre permanent, partons de la manière dont ceux qui en font l’expérience la définissent. Voilà
comment Saïd, partenaire d’entraînement d’un champion, s’exprime sur ce
dernier : « Il était trop fort lui, pfff… toujours il était devant nous, tout seul
devant… si t’essaies de le suivre, bah c’est pas la peine, tu meurs… [Rires.]
1. Manuel Schotté, Destins singuliers. La domination des coureurs marocains dans
l’athlétisme français, thèse de doctorat, université Paris X-Nanterre, 2005.
2. Ce point différencie, par exemple, l’athlétisme du cyclisme où les rôles d’équipier ou de leader sont contractualisés entre le coureur et son employeur. Sur ce
point : Nicolas Lefevre, « Qualifications, compétences et accès au marché du
cyclisme professionnel », Deuxième congrès de l’Association française de sociologie, Bordeaux, 2006.
MANUEL SCHOTTÉ
153
Lui, c’était autre chose que nous. Franchement, c’était pas la peine d’essayer
de courir avec lui. […] C’est là que j’ai vu que c’est pas la même chose, que
nous, on n’était pas des champions comme lui. Alors je l’aidais parce que,
lui, il fait des trucs oh-la-la… des trucs à l’entraînement… trop forts ! C’est
pour ça après j’ai commencé à le tirer [faire lièvre pour lui]. »
Comme le suggère cet extrait, les différences entre athlètes semblent
surgir spontanément du terrain. Celles-ci étant perçues comme relevant
de l’évidence, la répartition des coureurs qui s’ensuit est d’autant mieux
acceptée qu’elle découle d’un critère – le degré de compétence athlétique
– reconnu par tous comme juste et incontestable, et que les jugements
que portent les athlètes entre eux correspondent à ceux émis par les dirigeants à leur égard. Conçues selon les mêmes grilles d’appréciation qui
portent à naturaliser les différences constatées, ces hiérarchisations
convergentes ont alors toutes les chances d’être acceptées par tous.
C’est sur la base de cette prime catégorisation que se distribuent les
rôles et les possibles attenants réservés aux différents stagiaires de l’INA,
à commencer par la définition de leur spécialité athlétique, laissée à la
discrétion des entraîneurs qui affectent les coureurs dans les différentes
disciplines en fonction des qualités qu’ils leur prêtent. Ayant le monopole
dans l’organisation des entraînements, ce sont ces mêmes dirigeants qui
définissent la fonction de chaque athlète selon un mode d’ordonnancement simple : d’un côté les leaders, de l’autre ceux qui sont amenés à les
servir. Chaque groupe d’entraînement est alors organisé autour d’un champion (ou à défaut autour du coureur perçu comme le plus performant du
groupe), à la préparation duquel celle de ses compagnons est assujettie.
Une donnée d’enquête illustre de façon éloquente cet état de fait : l’entraîneur d’un coureur internationalement consacré ignorait les dates
exactes des championnats du monde en salle auxquels devait participer
un autre athlète dont il avait la charge, alors même que cette compétition
avait lieu moins d’une semaine plus tard et que le coureur en question
était loin d’y aller en figurant puisqu’il y a finalement conquis une
médaille. Ce fait, nullement isolé, traduit une focalisation, au sein de
l’INA, sur le seul sort des champions reconnus de tous. D’une certaine
manière, tous les autres membres d’un groupe ne servent qu’à accompagner le leader, et ce au détriment de leur propre progression. Cette
situation est tenable parce que c’est au nom d’un critère tenu comme
légitime (la capacité de performance) qu’est stratifiée la population et
qu’est défini le pouvoir relatif de chaque athlète ; mais aussi parce que
154
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
toute l’institution est organisée sur la base d’une partition fondée sur le
niveau sportif, assurant une cohérence générale dans tous les domaines
de l’existence. Ainsi, le réfectoire est-il divisé en deux : d’un côté, une
salle de restaurant à la décoration distinguée et dont le personnel sert les
athlètes ayant déjà réalisé une performance de niveau mondial ; de l’autre,
un self-service avec des murs uniformément peints en bleu pastel où sont
cantonnés les autres stagiaires.
Cette cohérence dans l’organisation de l’INA – où tout est régi par une
même logique de stratification homogène de la population – amène à ce
que chacun intériorise le sens de sa propre place et accepte le rôle qui lui
est assigné. Si certaines individualités émettent ponctuellement des velléités d’affranchissement, c’est l’accord collectif quant au bien-fondé de
cette catégorisation qui vient remettre les insoumis à leur place. C’est ce
qu’a connu Ismail, athlète « mal adapté » qui ne respectait pas toujours
les hiérarchies et à qui il arrivait parfois de dépasser son leader à l’entraînement. Il fut mis au ban du groupe par son entraîneur et par ses collègues, qui le jugeaient « bizarre » comme l’évoque un athlète qui a côtoyé
Ismail à l’INA : « Il n’entraîne pas bien, pas régulier. Il y a des jours, il
dépasse [son leader], mais ça c’est pas bon parce qu’après le lendemain
t’entraîne pas bien. Le bon entraînement, c’est tous les jours comme ça
[il trace une ligne horizontale avec son doigt]. »
L’organisation institutionnelle ne serait donc rien sans la complicité et
la pression d’un groupe accordé à ses principes. C’est cette pression de tous
sur chacun, fondée sur la certitude que les athlètes sont de valeur inégale,
qui permet d’expliquer pourquoi de nombreux athlètes brillants acceptent de compromettre plusieurs années de leur propre carrière en se soumettant aux intérêts d’un leader. Ce fut le cas notamment d’Adil El
Kaouch, ancien champion du monde junior, qui se sacrifia en finale des
championnats du monde senior pour emmener El Guerrouj 3 et dont une
athlète sortie de l’INA me raconta comment on l’avait « déformé psychiquement pour qu’il fasse lièvre… toujours on lui dit “Toi, tu n’es pas assez
fort, tu dois faire le lièvre” 4 ».
3. Double champion olympique, multi-recordman du monde, El Guerrouj fut
considéré comme le meilleur coureur de demi-fond mondial de 1997 à 2004.
4. Aux championnats du monde de 2005, après avoir fini par s’affranchir,
El Kaouch a terminé deuxième sur 1 500 mètres, distance sur laquelle régnait El
Guerrouj, son ancien leader alors retiré.
MANUEL SCHOTTÉ
155
Ce fonctionnement basé sur la valeur différentielle accordée aux divers
athlètes découle du mode de structuration propre à l’espace athlétique.
Fondé sur un refus des barrières statutaires, ce dernier ne reconnaît pas
d’autres critères que celui de la valeur athlétique. Et c’est précisément
parce que le jeu semble ouvert et que ses règles paraissent égales pour
tous que les réussites sportives successives d’un coureur tendent à le faire
reconnaître comme différent : là où, dans les univers dotés d’une hiérarchie statutairement définie, un subordonné peut être amené à ne voir dans
le poste occupé par un supérieur qu’un effet de position et non la résultante d’un plus grand niveau de compétence, en course à pied, où la preuve
de son niveau est toujours à refaire 5, le fait de briller de façon répétée ne
peut être interprété que comme le résultat d’une supériorité « naturelle 6 »,
principe de hiérarchisation admis par tous et conférant à l’élu l’assurance
nécessaire à ses accomplissements sportifs présents et futurs.
Situant ce qui détermine le degré de réussite des différents coureurs à
l’interface entre les « qualités qu’on [leur] prête et d’autres qu’ils possèdent effectivement 7 », il s’agit alors de placer au cœur de l’interprétation
les « dynamiques de valorisation 8 » qui conduisent tel athlète à être
perçu et à se percevoir comme exceptionnel, et tel autre à se satisfaire du
rang inférieur auquel il est cantonné. Si ce jeu de définition mutuelle –
par lequel chacun se voit sans cesse rappeler la valeur qu’on lui accorde
et le type de performance que l’on attend de lui 9 – a une telle importance, c’est qu’il contribue à modifier l’image que l’athlète a de lui-même.
5. Voir les deux formes limites de domination décrites par Pierre Bourdieu dans
« Les modes de domination », Actes de la recherche en sciences sociales, 1976,
n° 2-3.
6. Étant entendu que la compétence athlétique est une forme de capital qui parvient à « combiner le prestige de la propriété innée avec les mérites de l’acquisition », Pierre Bourdieu, « The forms of capital », in Richardson J.G. (dir.), Handbook
of theory and research for the sociology of education, Greenwood Press, 1986, p. 245.
7. Marcel Mauss, « Esquisse d’une théorie générale de la magie », Sociologie et
Anthropologie, PUF, 1978 [1950], p. 19.
8. Jean-Claude Combessie, « Marché du travail et dynamique des valeurs. La
cueillette du coton en Andalousie », Actes de la recherche en sciences sociales, 1982,
n° 41.
9. Voir les parties de bowling décrites par William Foote Whyte, où les résultats
correspondent toujours à la hiérarchie du groupe qu’il étudie (Street Corner Society.
La structure sociale d’un quartier italo-américain, La Découverte, 2002).
156
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
Doté de la légitimité à occuper la place qu’on lui attribue, le coureur
consacré est alors disposé à se montrer à la hauteur du rôle qui lui est collectivement alloué. À l’inverse, lorsque qu’un coureur « se trouve durablement confiné dans des positions […] subalternes, tout un processus
d’intériorisation des limites le dissuade peu à peu d’élargir ses compétences, restreint le champ de ce qu’il pense pouvoir s’approprier, et le
conduit finalement à abandonner une part du gouvernement de sa vie à
d’autres 10 ». On comprend comment, dans ces conditions, le jeu des
relations interindividuelles vient relayer et redoubler les logiques d’assignation propres à l’institution marocaine, conduisant à ce qu’un coureur
de second rang accepte de devenir lièvre au service de son leader, tâche
alors perçue comme valorisante par laquelle celui qui en vient à douter
de ses capacités à réussir au plus haut niveau se restaure une raison d’être.
PARTAGER LA GRÂCE
Les nouveaux venus à l’INA acceptent d’autant mieux le sort qui leur y
est réservé qu’ils perçoivent leur entrée dans l’institution comme une
chance. À la fois produit de leur mérite antérieur, consécration présente
et promesse de leurs succès futurs, l’arrivée à l’INA est vécue sur un mode
enchanté : le champion qu’ils côtoient journellement matérialise ce qu’ils
aspirent à être. L’approcher c’est s’approcher du devenir rêvé, qui, au
contact du sportif d’exception, prend la forme d’une réalité palpable.
Cette proximité spatiale se couple dans le même temps d’une grande distance sociale : croisant le champion au quotidien, ils peuvent mesurer
tout ce qui les sépare de lui, sportivement certes, mais aussi et surtout en
termes d’importance conférée.
Au moment de l’enquête, l’athlète le plus unanimement consacré à l’INA
était Hicham El Guerrouj. C’est à ce titre que de nombreux stagiaires
acceptaient avec fierté – la chose étant perçue comme un privilège – de
jouer pour lui le rôle de lièvre. Il disposait ainsi de son propre « sparringpartner », qui l’accompagnait dans tous ses entraînements sans jamais
concourir dans la moindre épreuve. Si, dans ce cas, la soumission à
10. Olivier Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, PUF,
2002 [1990], p. 201.
MANUEL SCHOTTÉ
157
l’athlète dominant prenait une forme officielle et contractuelle, elle se
manifestait généralement de manière plus subtile, notamment par le fait
que, dans un univers aussi propice au culte des grands hommes que l’est
le monde sportif, il est bon de se lier à un leader, ne serait-ce que pour
bénéficier d’une partie du prestige et de la baraka qui lui sont associés.
Interprétation culturellement enracinée du pouvoir symbolique prêté à
un individu, la croyance en la baraka du champion semble d’autant plus
compatible avec les prouesses qui fondent son autorité que ce pouvoir,
défini comme surnaturel, tend à s’incarner dans des personnes dont l’énergie spirituelle peut s’exprimer sous différentes formes, notamment dans
ce que Rabinow nomme les « exploits d’endurance physique et psychique ». Et comme le note l’auteur, « lorsqu’un homme démontre l’efficacité de sa baraka de par le monde (et que la reconnaissance sociale de
ses pouvoirs lui est acquise), il attire souvent des disciples prêts à suivre
sa “voie”, dans l’espoir de distraire en leur faveur un peu de la grâce
divine 11 ». On retrouve ce genre d’attitudes chez les stagiaires de l’INA.
Nombre d’entre eux scellent ainsi leur destin à celui d’El Guerrouj pour
profiter des effets de rayonnement de son prestige. Le journal de l’enquête menée à leur côté regorge d’épisodes où ces coureurs racontent,
subjugués, se sentir pousser des ailes quand ils accompagnent le champion à l’entraînement, comme si le simple fait de l’approcher permettait
de capter un peu de son pouvoir.
Loin d’être enclos dans le seul temps de course, cette aura traverse tous
les moments de la vie à l’INA. De même que les coureurs acceptent de
se soumettre au champion pour que celui-ci diffuse sur eux et en eux un
peu de sa grâce, tous les cadres de la fédération (entraîneurs, médecins
ou kinésithérapeutes) s’écartent de leurs prérogatives officielles pour privilégier les soins et attentions prodigués au champion. « Je suis le kiné
d’Hicham » ; « Je suis le médecin d’Hicham » : voilà comment certains
d’entre eux se présentaient spontanément à moi, se dépossédant euxmêmes de leur propriété individuelle la plus élémentaire, à savoir leur
nom, pour lier entièrement leur existence sociale à celle du champion
auprès duquel ils puisaient leur importance. Chercher à identifier si cette
reconnaissance était feinte (par intérêt) ou sincère (par croyance) est
11. Paul Rabinow, Un ethnologue au Maroc. Réflexions sur une enquête de terrain,
Hachette, 1988 [1977], p. 55.
158
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
secondaire, sinon dénué de sens : ce qui importe, c’est de voir que, caractérisée par une situation d’allégeance généralisée, la position dominante
d’El Guerrouj à l’INA assurait la servitude de tous ceux qui l’entouraient.
Suggérer que l’acceptation de la domination du champion puisse procéder d’une stratégie intéressée évite de laisser entendre qu’elle relève de
la seule fascination, supposée unanimement partagée, de tous les coureurs de l’INA à l’égard de leur leader. Contre cette idée d’une propension homogène à être séduit par ce dernier 12, il faut souligner que
l’adhésion des seconds-couteaux au rôle relégué auquel ils sont assignés
renvoie aussi à un travail manifeste du champion grâce auquel celui-ci
affirme sa puissance sur le terrain quotidien et assujettit ses subordonnés. Parmi les procédures de ralliement dont le leader peut user figurent
les actes de générosité ostentatoire par lesquels il oblige ceux qui en
bénéficient. En même temps qu’elles génèrent des dettes – avec d’autant
plus de force qu’elles ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une relation marchande –, ces « dépenses de prestige 13 » conduisent à assurer la valeur
morale du donateur. Contribuant à légitimer une domination fondée sur
la servitude de ceux qui la subissent, ces dons assurent tout à la fois
l’obligation d’un retour pour ceux qui les reçoivent et la grandeur de
celui dont ils émanent.
Qu’ils renvoient à une économie matérielle ou symbolique, les échanges
entre le champion et ceux qui l’entourent sont d’autant plus efficaces qu’ils
procèdent de relations personnalisées. Sans qu’il s’agisse de réduire les
rapports entre le leader et ses obligés à des relations d’ordre purement
psycho-sociologique 14, il importe de rapporter cette forme de domination à son contexte de production et à la proximité qu’il induit. En l’occurrence, si un athlète comme El Guerrouj est doté d’une telle autorité sur
ses congénères de l’INA, c’est qu’il les côtoie et les contraint au quotidien.
Ayant rencontré l’un de ses proches dans l’institution marocaine puis à
l’occasion d’une de ses venues en France, j’ai pu observer de sensibles
12. Sur ce point, lire Michel Dobry, « Charisme et rationalité : le “phénomène
nazi” dans l’histoire », in Jacques Lagroye (dir.), La Politisation, Belin, 2003.
13. Norbert Elias, La Société de cour, Flammarion, 2002, p. 43.
14. Cela conduirait à oublier qu’à ces deux rôles correspondent des positions
différentes dans l’espace athlétique (cf. Pierre Bourdieu, « Une interprétation de
la théorie de la religion selon Max Weber », Archives européennes de sociologie,
1971, vol 12, n° 1.)
159
MANUEL SCHOTTÉ
divergences de comportement : tandis que le rapport de cet athlète à son
leader est fait d’allégeance quand il est au Maroc au contact de ce dernier,
il le met à distance lorsqu’il séjourne à l’étranger. D’où l’idée que l’autorité du champion ne s’impose pas d’elle-même. Elle a besoin, pour s’installer dans la durée, de l’appui de dispositifs instituant la croyance qui la
sous-tend en astreignant les coureurs à se fondre dans un cadre de relations accordé à ses principes 15. À l’INA, cette efficacité procède, on l’a
vu, des logiques de surveillance mutuelle induites par l’institution.
LES PROTECTIONS DE LA SERVITUDE
Si l’enracinement à l’INA est une situation qui contraint à la soumission,
c’est aussi parce qu’il rend possible toute une série de sanctions ordinaires
qui récompensent la docilité à l’égard d’un coureur reconnu. Cela est d’autant plus nécessaire que, s’agissant d’une pratique vécue sur le mode de
la vocation, abandonner ses chances à un autre entre en opposition avec
l’espoir de réussite individuelle. Le cas d’Aziz incarne ce tiraillement entre
les attitudes qu’encourage l’institution et la force des espérances que
chaque athlète porte en lui. Coureur performant sur le plan international,
Aziz était à ce point soumis à son leader qu’il accepta de faire lièvre pour
lui en finale de l’épreuve phare du calendrier international. Il me confia
pourtant, à chacune de nos entrevues, qu’il en avait assez de servir les
intérêts d’un autre. D’un ton plein d’amertume et de rancœur (associé à
et contre-balancé par une admiration manifeste à l’égard du champion
en question), il se disait prêt à émigrer et se croyait capable de briller au
plus haut niveau mondial s’il trouvait enfin des conditions lui permettant
de se consacrer pleinement à son propre devenir sportif. Ne connaissant
que le mode de fonctionnement très assisté de l’INA – où tout est pris en
charge par la fédération marocaine –, il n’est pourtant jamais parvenu à
en sortir alors même qu’il était persuadé que sa progression passait par là.
S’il me sollicita bien pour me demander de lui trouver un club en France,
tout se passait comme s’il lui était impossible de franchir le pas : tenaillé
entre le désir de partir et la confiance dans les structures marocaines qui
15. Lire Isabelle Kalinowski, « Leçons wébériennes sur la science & la propagande »,
in Max Weber, La Science, vocation & profession, Agone, 2005.
160
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
lui ont permis d’atteindre son niveau, entre le caractère forcément aventureux d’un départ en Europe (où il sait que les athlètes sont davantage
laissés à eux-mêmes) et la sécurité d’un mode de relations auquel il était
habitué, il n’a jamais entrepris de démarche personnelle auprès de clubs
européens – alors qu’au regard de son niveau de performance (il a fait
partie des vingt meilleurs mondiaux de sa spécialité), ces derniers auraient
sans doute été tout à fait disposés à s’intéresser à lui.
Paradoxalement, c’est sans doute sa réussite – incomplète à ses yeux mais
néanmoins palpable sur les plans chronométrique et matériel 16 – qui l’a
retenu à l’INA, freiné dans le suivi de la voie qui semblait nécessaire à son
évolution, et disposé à se fondre dans les principes de hiérarchisation qui
régnaient dans l’institution marocaine. Et ce d’autant plus qu’il devait sa
situation de relatif confort à la position qu’il était parvenu, de haute lutte,
à y occuper. Placé, à son arrivée à l’INA, en situation d’extériorité par rapport aux pouvoirs, et donc de fragilité maximale, Aziz n’avait conquis son
maintien dans l’institution qu’au prix d’une totale subordination à son leader, gage nécessaire pour bénéficier de la protection que ce dernier assurait. Et ce n’était que très progressivement (le cheminement ayant duré près
de cinq ans) qu’il avait fini par devenir proche de son champion. De sorte
que la longueur et la difficulté du chemin qu’il lui avait fallu parcourir pour
accéder aux avantages associés à cette position qui le sécurisait l’ont ensuite
dissuadé d’abandonner ces modestes acquis locaux chèrement conquis
contre la tentation de profits extérieurs potentiellement supérieurs mais
toujours incertains. Bien qu’émettant de réelles velléités d’individualisation
de son devenir, il se trouvait contraint, parce qu’entièrement dépendant
du cadre de relations dans lequel il était inscrit au Maroc, de rester à l’INA
alors que cette situation ne le satisfaisait pas pleinement.
Cette rapide étude de cas invite à ne pas se contenter d’évoquer l’importance de la pression symbolique pour comprendre pourquoi et comment certains coureurs acceptent de leur plein gré d’entrer dans une
relation de servitude. Il importe de s’attarder dans le même temps sur
les conditions matérielles qui sous-tendent le plein rendement de cette
16. N’ayant aucun frais à sa charge en tant que stagiaire permanent à l’INA, ses
gains en course – après avoir accompagné son leader durant toute la période de
préparation, Aziz courait pour lui sur le circuit européen lors de la saison compétitive – apparaissaient comme des bénéfices nets, ce qui lui permit de s’acheter
une voiture, lui conférant une importance certaine dans l’institution.
MANUEL SCHOTTÉ
161
configuration idéelle. Issus de milieux populaires, les stagiaires de l’INA
sont complètement dépendants de la structure à laquelle ils doivent tout,
à commencer par la possibilité de (se) vivre comme coureurs. En découle
que tous sont structurellement conduits à accepter de se conformer aux
exigences de cette dernière, et notamment de se soumettre à un champion reconnu qui, en même temps qu’il oblige à la sujétion, assure aussi
son soutien à ses plus fidèles serviteurs. Nombre de stagiaires à l’INA
voient ainsi leur vie dans l’institution facilitée et prolongée par le simple
fait qu’ils bénéficient de l’onction d’un leader.
Quand bien même ce qu’elle assure sur ce plan est fondamental, la protection offerte par le champion n’est pas seulement matérielle. Elle prend
aussi la forme de gratifications symboliques comme celle qui consiste
pour un lièvre à se réaliser à travers les performances de celui qu’il assiste.
Cet effet de compensation – qui consiste pour Aziz à aimer en son leader
ce dont il n’est pas capable lui-même – est sans doute ce qui explique
l’ambiguïté de sa perception à l’égard du champion qu’il sert, oscillant
sans cesse entre ferveur et ressentiment. Tour à tour capable de la plus
grande admiration et de la critique la plus virulente, Aziz finit toujours
par pencher du côté de la fascination et des servitudes qu’elle autorise.
Reprochant à son leader d’être ce qu’il n’est lui-même pas devenu, Aziz
déteste surtout en l’autre ses propres manquements qui apparaissent en
creux. Tout en imputant au champion la responsabilité de son échec personnel – « Si je ne suis pas devenu un champion, c’est parce que j’ai été
obligé de faire lièvre » –, Aziz ne peut véritablement le rejeter car il constitue en quelque sorte son prolongement, l’incarnation de ce que lui-même
espérait et qu’il n’a pas réussi à concrétiser. Ferment négatif du regard
qu’il porte sur lui-même, les réussites de son leader sont aussi, de façon
indissociable, une source positive pour Aziz, qui s’approprie une partie
des succès qu’il contribue à rendre possibles chez celui qu’il sert.
Les formes d’interdépendances qui lient le lièvre au champion relevant
de l’articulation du matériel et du symbolique 17, c’est donc, au final, à la
seule condition de voir comment ces deux dimensions s’enchâssent que l’on
peut comprendre véritablement ce qui sous-tend l’adhésion intéressée des
lièvres au principe de leur propre soumission.
17. Sur cette nécessaire articulation, lire Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit
du capitalisme, Flammarion, 2002.
162
LE
« LIÈVRE » EN ATHLÉTISME
Miroir grossissant de la relation généralisée entre les coureurs de second
rang et les « dieux du stade », le cas des lièvres constitue, plus généralement, une voie d’entrée pour comprendre ce qui régit l’économie des
investissements athlétiques. La pratique étant conçue sur le mode de la
vocation, les athlètes ordinaires sont disposés à ne pas voir qu’ils ne sont
qu’un rouage d’une organisation hiérarchique qui n’a pour but que de
soutenir une élite, leur passion sportive étant ce médiateur spécifique
qui transfigure leur situation de domination objective en une « glorieuse
incertitude » vécue positivement et érigée en moteur subjectif.
MANUEL SCHOTTÉ
PASCAL MARTIN
163
Solidarité bien ordonnée
Un accueil moderne dans une
Caisse primaire d’assurance maladie
D
EPUIS SA CRÉATION EN 1945, l’assurance maladie du régime général de sécurité sociale revêt un caractère ambivalent. Elle intègre
en effet des éléments issus de l’assistance (réservée aux plus
pauvres) tout en promouvant une assurance maladie étendue à l’ensemble
de la population, dont le financement est essentiellement assuré par des
cotisations prélevées sur les salaires. L’institution est fondée sur le principe de solidarité pour mettre chaque individu à l’abri de l’insécurité
sociale. À terme, l’assistance était censée disparaître.
À partir du milieu des années 1970, on observe un effritement de l’État
social. Depuis cette date, les pouvoirs publics n’ont de cesse de proposer
des réformes censées garantir l’avenir de la sécurité sociale.
De manière un peu trop consensuelle, la création, en 1995-1996, de la
Couverture maladie universelle (CMU) a été présentée comme le parachèvement de l’édifice conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il tombait quasiment sous le sens que la mise en œuvre de la CMU
marquait une confirmation voire une consolidation du système français
de protection sociale.
Cependant, depuis l’annonce de sa création, sa mise en œuvre concrète
(de 1997 à 2000) et la « réforme » d’août 2004, des transformations substantielles semblent entrer en dissonance avec le chœur unanime célébrant l’avènement de la CMU. Son objectif avoué est de permettre à
l’ensemble de la population présente sur le territoire d’avoir accès à une
AGONE, 2007, 37 : 163-179
164
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
couverture sociale ; or, elle cible les personnes les plus démunies en réservant l’accès à une partie des prestations sous condition de ressources. Ce
dernier principe relève non plus de la logique de l’assurance mais bien de
celle de l’assistance. De plus, à la différence de l’assurance maladie, la
CMU est prise en charge par l’État.
Après le plan Juppé de 1995, la loi du 13 août 2004 marque une étape
importante dans la réforme de l’assurance maladie. Un processus d’individualisation des prestations (et de décollectivisation de la protection
sociale) s’articule à la mise en place d’un véritable dispositif disciplinaire.
La CMU induit une logique d’individualisation et de rationalisation soustendue par la mise en œuvre d’un « bio-pouvoir libéral » 1.
On décrira ici, plus particulièrement, la restructuration de l’accueil physique des assurés dans un centre de sécurité sociale de la banlieue parisienne au sein d’un département très touché par le chômage et la précarité.
Cette restructuration est présentée officiellement comme une réponse à
l’afflux des bénéficiaires de la CMU ; la direction s’enorgueillit d’avoir su
éviter la stigmatisation de ces publics.
L’INDIVIDUALISATION EN MARCHE
Les premières conséquences directement visibles de la réforme d’août 2004
concernent la mise en œuvre du parcours de soins coordonné. À partir
de janvier 2005 est instauré le forfait de un euro par acte médical : non
remboursable, il reste à la charge du patient. Mis à part les cas d’exonération (dont font partie les bénéficiaires de la CMU), cela signifie que,
plus le bénéficiaire a recours au système de santé, plus la part restant à sa
charge augmente.
À cette même date est mis en œuvre le dispositif du « médecin traitant ». Tout bénéficiaire de l’assurance maladie (à partir de seize ans) est
invité à choisir un médecin traitant qu’il s’engage à consulter en première instance avant de se rendre chez un médecin spécialiste 2. À défaut
1. Au sens de Michel Foucault, le bio-pouvoir libéral instaure une gestion à
distance des conduites et des vies des individus au service de l’économie.
2. Sont exclus les pédiatres, les ophtalmologistes, les gynécologues et les
psychiatres pour les patients jusqu’à vingt-six ans.
PASCAL MARTIN
165
d’opter pour cette procédure et d’en respecter scrupuleusement les modalités, les assurés encourent des pénalités financières appliquées à dater
du 1er janvier 2006 3. Par opposition aux ménages à faibles ressources
économiques, les assurés aisés peuvent sans doute plus facilement se passer de tout ou partie du remboursement si, en échange, leur demande de
soins est satisfaite plus rapidement ou plus complètement. Au moment
des discussions sur ce projet, certains syndicats de médecins généralistes
avaient souligné un effet pervers de ce système susceptible de creuser les
inégalités en terme d’accès aux soins : les spécialistes concernés pourraient privilégier, au moment de la prise de rendez-vous par les patients,
les assurés susceptibles d’accepter les majorations d’honoraires les plus
importantes. Ce phénomène a été observé dès 2005 dans un certain
nombre de cabinets dentaires où étaient relégués à des dates très éloignées – voire complètement exclus – les patients bénéficiaires de la CMU,
pour lesquels la dispense d’avance des frais 4 est prévue et le dépassement
d’honoraires proscrit (dans la mesure où il n’est pas pris en charge par
l’assurance maladie.) Ces dérives dévoilent les risques inhérents à la prédominance d’une logique marchande, où la priorité est accordée aux assurés solvables économiquement. Le praticien participe ainsi à l’instauration
d’un système de santé à plusieurs vitesses.
De fait, ces réserves se sont avérées fondées. Le constat est aujourd’hui
accablant : une récente enquête révèle que 41 % des médecins spécialistes discriminent les bénéficiaires de la CMU, le taux de refus de soins
à l’égard de ces derniers étant le plus élevé chez les médecins spécialistes
et les dentistes – le maximum étant enregistré chez les psychiatres 5.
3. L’application de ces pénalités, entrée en vigueur en 2006, se traduit par une
majoration de 10 % du ticket modérateur et d’un dépassement d’honoraires
consenti aux médecins (jusqu’à sept euros). De plus, ces majorations sont prévues
pour demeurer à la charge exclusive de l’assuré : elles ne seront pas prises en
charge par les mutuelles.
4. La dispense d’avance des frais permet au patient de ne pas payer les honoraires. Ceux-ci sont remboursés directement aux professionnels de la santé sur
inscription de leurs honoraires sur une feuille de soins.
5. DIES - fond CMU, synthèse du rapport final, mai 2006.
166
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
L’ACCUEIL PHYSIQUE : UN DISPOSITIF DISCIPLINAIRE
Il existe, au sein de l’organisme, deux formes distinctes d’accueil : physique et téléphonique. Les éléments d’enquête rassemblés ici ne portent
que sur le premier. Les motifs les plus fréquents des déplacements à l’accueil sont, hormis les demandes de renseignements relativement simples
à traiter, le paiement des indemnités journalières pour les personnes en
arrêt de travail (pour cause de maladie, maternité ou accident du travail)
et la CMU/aide médicale de l’État (AME).
Pour l’accueil physique, c’est la perception visuelle qui prévaut, un regard
qui classe les individus. L’agent d’accueil se construit une représentation de
l’usager à partir de la personne physique et des éléments contenus dans le
dossier de l’assuré. Ce n’est qu’après avoir réclamé à l’intéressé sa carte
Vitale 6 que le guichetier peut consulter le dossier informatique.
Un agent suspecte certaines personnes qui bénéficient de la CMU de ne
pas déclarer l’ensemble de leurs ressources. Lorsqu’on lui pose la question de savoir comment il peut être aussi sûr de lui, il répond : « Ça se
voit. » Il décrit la tenue vestimentaire, les bijoux portés, le véhicule dans
lequel l’usager circule.
À la dimension visuelle vient parfois s’ajouter une dimension « olfactive » – mieux vaut « être en odeur de sainteté »… – qui, dès lors qu’elle
est mentionnée par les agents d’accueil, est immanquablement un attribut négatif : sentir « mauvais », l’alcool ou le tabac – ce que l’agent juge
incommodant.
Dans la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) où se déroule cette
enquête de terrain, on observe une sur-représentation des positions
sociales les plus basses parmi les usagers qui se rendent à l’accueil. La
proportion d’étrangers ou d’usagers issus de l’immigration est très importante, notamment pour la CMU et l’AME. Le dispositif mis en œuvre
sépare et classe les individus selon leur origine sociale.
6. Carte à puce contenant les informations administratives relatives aux bénéficiaires de l’assurance maladie. En projet, la carte Vitale 2 prévoit d’intégrer la
photographie et le dossier médical du bénéficiaire. Ainsi, les antécédents médicaux du patient seraient enregistrés et consultables par tout médecin appelé à
dispenser des soins.
167
PASCAL MARTIN
DRESSAGE DES CORPS
Le préaccueil, un partage signifiant
Journal de terrain, jeudi 18 novembre 2004
(Voir ci-après le schéma reproduisant l’espace accueil du centre)
L’entrée s’effectue par la cour adjacente à l’immeuble, qui tient aussi lieu
de parking privé pour les agents. Le bâtiment contient un centre d’assurance maladie, le centre de risques professionnels (accidents du travail et
maladies professionnelles), le service du contrôle médical. Il est
9 heures 15. Déjà, une trentaine de personnes forment une file d’attente
qui déborde à l’extérieur du centre. Elles sont silencieuses – comme si
elles se résignaient à ce qui les attend.
L’entrée du bâtiment est matérialisée par un sas vitré. L’entrée dans le
sas s’effectue par le côté droit (paroi n° 1 sur le schéma). La porte vitrée
automatique est bloquée en position ouverte. Sur la vitre extérieure du
sas, une affiche imprimée signale que le centre est fermé le mercredi
toute la journée.
À l’intérieur du sas, la file d’attente serpente depuis l’extérieur. Pour
pénétrer dans le hall d’accueil, il faut se faufiler sur le côté gauche en
longeant la vitre du sas (paroi n° 1).
L’accès dans le hall d’accueil s’effectue par la porte vitrée située à l’extrémité gauche de la paroi n° 2. Autrement dit, les deux ouvertures par
lesquelles il faut passer sont placées à deux points diamétralement opposés – ce qui donne une forme précise à l’alignement des corps. Le sens de
la marche est indiqué par une flèche orange dessinée au feutre sur une
feuille blanche, scotchée sur la vitre intérieure du sas (paroi n° 2). La file
d’attente prend corps et prend les corps.
En arrivant dans le hall d’accueil, il faut encore remonter sur le côté
droit du sas (paroi n° 2) pour pouvoir emprunter, en effectuant une rotation sur la gauche, la dernière ligne droite bordée par un serpentin : deux
cordes parallèles gainées de velours peau-de-pêche rouge reliant des plots
métalliques dorés. La file d’attente s’étend jusqu’à la « ligne d’arrivée »,
matérialisée au sol par une bande autocollante (environ cinquante centimètres) zébrée rouge et blanc dont les couleurs sont usées par les piétinements. « À vos marques !… Prêts !… Accueil ! » Le guichet du
préaccueil est situé à cinq ou six mètres.
168
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
PASCAL MARTIN
169
À l’entrée du hall à droite trône une borne verte pour la mise à jour des
cartes Vitale. À gauche se présentent deux portes grises, fermées, réservées
au personnel. Un peu plus loin, un escalier conduit à l’étage où se trouve
le centre de risques professionnels (interdit au public). En face, les portes
du centre d’assurance maladie sont insolemment grandes ouvertes.
La file d’attente du public est décalée sur la droite par rapport à l’entrée du centre, comme tenue à l’écart, maintenue à distance de cette
ouverture béante donnant sur la salle d’attente. Avant d’être invités à y
pénétrer, le cas échéant, les usagers doivent, en premier lieu, alterner piétinement et stationnement pour s’acheminer patiemment et silencieusement jusqu’à la ligne d’arrivée, dans l’attente d’une sèche invitation
cependant libératrice : « La personne suivante… »
Cette première étape obligatoire constitue ce que l’on nomme « le préaccueil ». Il est prévu pour satisfaire des demandes ou des renseignements
simples, c’est-à-dire ne nécessitant pas une recherche approfondie. Une
durée d’entretien spécifique est impartie à chaque niveau d’accueil. Pour
le préaccueil, trois agents du centre sont assis derrière un haut comptoir.
Ce dernier est installé en biais, à droite au fond du hall. Autrement dit,
les agents d’accueil ne sont pas placés en face du public, si bien que,
lorsque l’agent appelle « la personne suivante », il ne la voit généralement
pas. L’agent dispose d’un ordinateur et de différents outils informatiques
pour une consultation rapide du dossier de l’assuré. Parmi ceux-ci, un
logiciel « gère » la file d’attente. Dès que l’agent est prêt, il déclenche ce
logiciel : « La personne suivante » – top chronomètre.
L’usager se présente et reste posté debout derrière le comptoir face à
l’agent qui a lancé « La personne suivante » (un « Au suivant ! » à peine
euphémisé). L’agent lui demande avant toute chose sa carte Vitale.
Les agents sont assis le dos quasiment contre le mur du fond. Faïza
(26 ans, technicienne accueil) décrit cet emplacement comme un « coin
sombre », « mal éclairé ». Le grand comptoir jaune forme une sorte de
mur – ou encore une carapace – où sont encastrés les ordinateurs comme
dans un tableau de bord. Une grande tablette horizontale est prévue
comme support pour les claviers d’ordinateurs et pour l’écriture. Entre
le deuxième et le troisième poste informatique, un distributeur de tickets,
jaune lui aussi, est posé comme un gros insecte qui produit un son strident avant de cracher un ticket comportant le numéro d’inscription de
l’usager dans la file d’attente dès lors que sa demande a été « jugée » par
l’agent à l’accueil comme justifiant le passage à l’accueil de second niveau.
170
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
Cette étape étant franchie, soit l’assuré peut s’en aller ; soit il doit, muni
de son ticket, contourner un pilier rectangulaire placé dans son dos pour
franchir le seuil de la salle d’attente où il pourra enfin s’asseoir.
Le second niveau d’accueil
Les guichets A à F sont disposés tout le long du côté gauche dès l’entrée
dans la salle d’attente. Ils sont consacrés à l’accueil de second niveau.
L’accueil CMU s’effectue dans les boxes G à I placés au fond de la salle.
Les boxes A et B sont des espaces fermés ainsi que les boxes G et H : ils
forment comme des abris. Les autres sont des espaces ouverts séparés
par de fines cloisons. À l’intérieur, un bureau avec un ou deux sièges
réservés au public.
L’appel des numéros correspondant aux tickets s’égrène sur un écran
lumineux placé au-dessus des boxes. À chaque nouvel appel, un signal
sonore nasillard retentit. L’appel est déclenché par un des agents d’accueil
à partir d’une commande du logiciel qui affiche sur l’écran de l’ordinateur :
le numéro appelé, les nom et prénom de l’assuré.
Derrière les boxes se trouvent les coulisses du centre. Les expressions
indigènes pour qualifier cet espace – « travailler à l’arrière » ou « derrière »
– sont remplacées par le terme de « back office » en langue managériale.
Le reste de la salle est occupé par des chaises de bureau réparties sur
quatre lignes et placées de façon à faire face aux boxes. C’est ici que viennent se poser et se reposer – de l’épreuve du préaccueil notamment – les
personnes à accueillir en attendant que leur numéro s’affiche sur l’écran.
Ce qui est frappant au préaccueil, c’est la présence incontournable des
corps. Après le dressage inaugural, l’alignement discipliné des corps,
c’est leur aspect figé et leur silence qui surprend. Comme si ces corps
ressentaient qu’ils sont indésirables, qu’ils doivent se montrer dociles,
se tenir et se contenir, pour ainsi dire se rendre invisibles, inodores. Faïza
m’a dit qu’il fallait régulièrement aérer la salle « à cause des odeurs » qui
rendraient sinon l’atmosphère irrespirable.
Quant à la longueur de la file d’attente, elle varie considérablement d’un
centre à l’autre ; mais elle est, ici, impressionnante : en moyenne 600 personnes par jour. Pierre (44 ans, référent technique à l’accueil) compare la
file d’attente du centre à celle d’Eurodisney.
Le fait que la file d’attente soit comme recroquevillée sur la partie la plus
en marge et proche du dehors constitue, dans l’espace, un élément de
PASCAL MARTIN
171
construction de la distance sociale. Cette distance (sociale et spatiale)
s’articule à un quadrillage systématique du temps qui a pour effet de la
redoubler.
CLASSEMENT DES « CLIENTS » & QUADRILLAGE DU TEMPS :
UNE TENSION ENTRE ASSURANCE ET ASSISTANCE
L’accueil physique distingue trois niveaux avec une durée limitée d’entretien. Appelé préaccueil, le premier est limité à trois minutes par assuré.
Tous les usagers qui se sont déplacés passent immanquablement par le
préaccueil. Si la demande de l’intéressé peut être traitée dans ce laps de
temps, l’agent d’accueil s’exécute prestement. À ce stade, seules les
demandes les plus simples peuvent obtenir satisfaction.
Dès que l’agent pressent que le cas présenté excédera le temps imparti,
il l’oriente vers le deuxième niveau, dont la durée totale (attente comprise) ne doit pas excéder vingt minutes. C’est la raison qui conduit maints
guichetiers à considérer qu’ils ne disposent, en réalité, que de dix minutes
d’entretien. Les assurés reçus au deuxième niveau relèvent quasiment
tous de la logique « assurancielle ». Autrement dit, ils ont travaillé et
cotisé suffisamment pour pouvoir bénéficier d’une ouverture de droits à
la sécurité sociale.
Le troisième niveau est spécifique aux demandeurs de la CMU. Cette
couverture sociale s’inscrit dans une logique « assistantielle » : elle s’adresse
aux personnes privées de protection sociale (de base et/ou complémentaire)
et elle est soumise à des conditions de ressources. L’accueil CMU se déroule
essentiellement sur rendez-vous. Ces rendez-vous peuvent se prendre soit
au préaccueil soit en contactant la plate-forme téléphonique. Suivant les
centres, l’amplitude de cet accueil peut varier de deux à quatre jours par
semaine avec une fréquence de rendez-vous fixée toutes les trente minutes.
Cette durée inclut en principe l’instruction complète du dossier jusqu’à la
décision d’accord ou de refus de la CMU pour l’intéressé.
L’organisation actuelle tend à généraliser l’accueil sur rendez-vous pour
remplacer, à terme, l’accueil de deuxième niveau : des consignes sont
données pour inciter les usagers à prendre rendez-vous.
À ce stade, la plupart des centres pratiquent l’accueil sur rendez-vous,
en moyenne un jour dans la semaine. Généralement, il n’y a pas alors
d’accueil de second niveau. Sa suppression a pour effet d’exiger du pré-
172
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
accueil de suppléer à cette lacune. Le préaccueil et l’accueil deuxième niveau
fonctionnent les autres jours. Cependant, certaines unités ont directement
substitué l’accueil sur rendez-vous à l’accueil second niveau.
L’accueil sur rendez-vous a pour effet de différer la réception de l’assuré
et, ainsi, la satisfaction de sa demande. Les délais d’obtention d’un rendezvous (en remplacement du second niveau) sont variables mais, pour l’instant, semblent limités à trois ou quatre jours. Autrement dit, la pratique
du rendez-vous instaurée pour la CMU est étendue à une partie plus large
des assurés qui se déplacent à l’accueil. Toutefois, les délais de rendezvous pour les premiers sont relativement plus longs que pour les seconds.
Cela illustre bien comment la CMU peut servir à enclencher un nouveau dispositif qui est ensuite étendu à un public plus vaste. Néanmoins,
la distinction entre assurés et assistés connaît une translation qui reproduit les mêmes écarts entre les deux groupes. À cet égard, il paraît très
significatif que l’instruction des dossiers des demandeurs de l’AME (étrangers en situation irrégulière) soit exclue de l’accueil alors que ses bénéficiaires comptent sans doute parmi les plus précaires. En effet, seule la
liste des documents à fournir leur est remise au préaccueil. L’instruction
et la gestion du dossier sont centralisées au siège, et il faut compter deux
à trois mois pour obtenir une réponse.
Le premier niveau d’accueil a pour objectif de traiter 80 % des
demandes. Cette contrainte pèse très lourdement sur l’activité à l’accueil,
d’autant que tous les temps d’entretien sont mesurés par le logiciel informatique prévu pour la « gestion de la file d’attente ». Si la norme des
80 % au préaccueil n’est pas respectée, cela a des répercussions sur le
deuxième niveau. Pour une durée d’attente maximale fixée à vingt
minutes, avec dix minutes par entretien, sitôt que plus de deux assurés
attendent pour le deuxième niveau, les délais ne peuvent être tenus.
Il existe une distinction entre les « bons » clients : les assurés qui ont
suffisamment travaillé et cotisé pour relever de l’assurance ; et ceux que
l’État assiste : les « mauvais » clients, qui ne travaillent ni ne cotisent – les
« inutiles au monde » décrits par Robert Castel.
Il y a, pour ainsi dire, un renversement de l’ordre des priorités, où l’économique supplante le social. Celui qui travaille et cotise est servi plus
rapidement que celui qui, ne disposant pas de ces attributs, est relégué vers
les formes d’accueil dont les délais d’attente sont les plus importants alors
même que sa situation sociale et/ou médicale justifierait souvent une
réponse immédiate.
PASCAL MARTIN
173
De surcroît, le rapport au temps des personnes en grande précarité
n’est pas toujours compatible avec une gestion du temps rationalisée,
celle d’un « emploi du temps » qui induit une projection dans l’avenir et
suppose une bonne maîtrise du présent. Même la fixation d’un rendezvous peut poser problème.
L’inconfort moderne
Dans Algérie 1960, Pierre Bourdieu évoque les difficultés soulevées
par l’accès à un appartement moderne pour les anciens habitants
d’un bidonville : « L’appartement moderne est un élément d’un
système et, à ce titre, il exige de ceux qui ont à l’occuper l’adoption
d’un certain style de vie, il suppose et appelle l’adoption de tout un
complexe de pratiques et de représentations. […] L’accession à
l’habitat requiert une véritable métamorphose culturelle dont tous les
relogés ne sont pas capables parce qu’ils ne détiennent ni les moyens
économiques de l’accomplir ni les dispositions qui ne peuvent se
constituer en l’absence de ces moyens. L’appartement moderne est un
espace déjà structuré et portant dans son organisation, son étendue,
sa forme, l’indication de l’utilisation future qui pourra en être faite,
du type d’occupation qu’il réclame, etc. […] Il apparaît à la fois
comme le lieu d’exigences qu’il faut combler et aussi comme un
espace étranger qu’il s’agit de défricher, d’humaniser, c’est-à-dire de
posséder, et qui résiste. “Moderne”, fait pour un homme “moderne”,
l’appartement exige un comportement d’homme “moderne”. Pour
celui qui n’a pas les moyens de l’occuper et de l’habiter, il devient une
sorte de monde étranger auquel on ne peut imprimer sa marque et
dont on ne sait comment remplir les attentes. 7 »
De la même façon, l’accueil de la caisse d’assurance maladie est un
espace structuré dont l’organisation induit le type d’utilisation qui
peut en être fait et, de surcroît, le type de public auquel elle
s’adresse. L’accueil, dans sa configuration même, exige de la tenue,
voire de la retenue. Il induit des contraintes qui disqualifient les
individus incapables de s’y conformer.
À la valeur que les agents d’accueil sont amenés à accorder au temps de
l’assuré – qui exprime la valeur sociale que l’institution accorde à l’assuré
7. Pierre Bourdieu, Algérie 1960, Minuit, 1977, p. 107-108.
174
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
lui-même – vient s’adosser la valeur du temps passé par l’agent à l’accueil
pour servir l’assuré. Cela tend à construire des niveaux de légitimité. Eu
égard à l’utilité sociale et à la légitimité dont sont créditées les différentes
catégories d’assurés, on observe un traitement différentiel.
Parfois, un assuré sans travail, manifestant son mécontentement d’avoir
attendu pour rien (en cas de non-satisfaction de sa demande), ou rechignant pour se déplacer à nouveau ou prendre un rendez-vous, peut s’entendre répondre par l’agent : « Pourquoi, vous travaillez ?! » Ces assurés
sont censés être disponibles pour toute démarche requise par l’institution puisqu’ils ne travaillent pas (au sens de l’exercice d’une activité salariée). Le travail prend ici toute sa valeur d’utilité sociale reconnue. Ainsi,
Pierre, à propos du développement de l’accueil sur rendez-vous : « Les
gens qui bossent, tout ça, au moins ils vont pas perdre leur demi-journée
pour rien, ou leur journée, ou deux heures de leur temps pour rien. »
Ces différences de traitement dans l’accès au droit trouvent un prolongement dans la pratique de beaucoup de professionnels de santé. Une
enquête réalisée en 2002 auprès des médecins généralistes libéraux permet d’établir une corrélation entre les durées de consultation et les catégories sociales. Ainsi, la durée moyenne de la consultation tend à décroître
dès lors que la catégorie sociale est plus basse : le « record » de l’acte le
plus court est réservé aux bénéficiaires de la CMU 8.
Plus l’usager relève de la logique de l’assistance, plus le délai d’attente
d’accès au droit (prise en charge de la demande) tend à s’accroître tandis
que, à l’inverse, la durée de la consultation médicale tend à diminuer.
UN MÉCANISME DE DOMINATION
La volonté est désormais claire de contenir le nombre de visiteurs à l’accueil, de repousser vers l’extérieur pour invisibiliser la file d’attente – et,
par voie de conséquence, les corps des pauvres qui la constituent majoritairement –, en proposant de plus en plus systématiquement soit l’accueil sur rendez-vous, soit le dépôt du dossier « dans la boîte », soit
l’utilisation d’outils comme Internet. Parfois, certains guichetiers invitent
l’assuré à appeler la plate-forme téléphonique au lieu de se déplacer.
8. DREES, Études et résultats, n° 481, avril 2006
PASCAL MARTIN
175
À propos de l’élargissement de l’accueil sur rendez-vous pour les dossiers
compliqués, Fatou (26 ans, emploi-jeune) précise : « On ne veut pas avoir
de monde dans la salle. Il n’y a plus de chaises, nous avons enlevé les
chaises. Maintenant, les gens restent debout. »
L’agent de l’accueil est plus ou moins bien disposé à l’égard de l’assuré,
en fonction de la perception qu’il a de lui (comportement, élocution,
aspect physique etc.). Les conditions du préaccueil sont très inconfortables tant pour ceux qui accueillent que ceux qui sont accueillis. Ainsi
une assurée âgée à l’accueil : « Je suis contre cette queue devant. C’est des
gens… les laisser dehors comme ça ! »
L’organisation de l’espace administratif (aménagement des guichets, tickets et numéros d’attente) et les pratiques d’encadrement qu’ils autorisent
visent à placer l’individu seul face à l’administration.
Au préaccueil, les assurés parlent généralement à voix basse pour garder un peu de confidentialité. Trois assurés attendent souvent en même
temps, et se tiennent côte-à-côte. Les « récalcitrants », ceux qui se présentent devant le guichetier dès que l’usager précédent laisse la place
libre, sont fréquemment sermonnés : « Il faut patienter et attendre qu’on
vous appelle ! » L’assuré retourne, après s’être confondu en excuses, derrière la ligne zébrée. Ceux qui n’obtempèrent pas immédiatement peuvent être éconduits plus sèchement par l’agent qui les enjoint de retourner
à leur place.
Pénétré du sentiment de légitimité conférée par l’institution, l’agent d’accueil impose souvent son point de vue, même en cas d’erreur de sa part.
Une servitude implicite est imposée aux usagers, qui sont placés en situation de dépendance par rapport à l’institution (urgence sociale, problèmes
liés à la précarité etc.), renforcé par leur méconnaissance du système et/ou
du fait que le versement des prestations peut constituer une part essentielle de leurs ressources. On a ainsi affaire à une « relation inégalitaire 9 ».
Parfois, cette inégalité est redoublée par l’effet stigmatisant d’une
demande implicite à laquelle l’assuré ne peut répondre.
La scène se déroule au préaccueil : l’assuré, un Maghrébin d’environ
quarante-cinq ans, froisse son imprimé après que l’agent d’accueil (un
conseiller assurance maladie) lui a demandé de le compléter sur-le-champ.
L’assuré se plaint : « Faut toujours remplir des papiers, j’en ai marre. »
L’agent lui rétorque : « Ne soyez pas méchant. » L’assuré, excédé, préfère
9. Vincent Dubois, La Vie au guichet, Economica, 2003, p. 53-57.
176
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
se retirer : il quitte l’accueil en fulminant « Je ne veux pas être méchant. »
L’agent, triomphant, lance : « Allez, au revoir. Au revoir, monsieur. » Après
son départ, l’agent s’exclame : « Il ferait mieux d’aller se faire soigner. Il
s’énerve parce qu’il ne sait pas écrire. »
Plus tard, je demande à l’agent de m’expliquer ce qui s’est passé. Le
centre a adressé à l’assuré (victime d’un accident du travail) une déclaration de changement de situation à compléter. Mais il y a eut un problème d’adresse dans son dossier. L’assuré a donc confirmé son adresse :
« Il a même marqué “6 rue…” ; et c’est là qu’il n’a pas pu écrire. Je sais,
c’est pour ça qu’il s’énerve : parce qu’il ne sait pas écrire. Donc, il s’est
énervé : il est parti. »
Les usagers sont accueillis par des emplois-jeunes assurance maladie
(EJAM), souvent des « étrangers de l’intérieur » (une grande partie d’entre
eux sont issus de l’immigration post-coloniale), des techniciens nouvellement embauchés et des conseillers en assurance maladie (CAM). Ces
derniers, les plus anciens dans l’organisme, cherchent à se tenir à distance
– voire à se protéger - des fractions les plus démunies du public (préaccueil et accueil CMU) en cantonnant (avec l’accord de la hiérarchie) les
personnels de niveau 2 et 3 dans la position la plus exposée à la misère et
en cherchant refuge à l’intérieur du centre. Les agents les plus anciens préfèrent s’identifier aux assurés sociaux inscrits dans la « société salariale »,
qui relèvent de l’assurance. De ce fait, ils cherchent à se replier sur le
second niveau d’accueil. Les nouveaux (à la base, il s’agit d’« emploisjeunes » recrutés spécifiquement pour remplir cette mission) sont cantonnés aux niveaux d’accueil où le dispositif assistantiel est présent, avec
son lot d’« exclus », d’« inutiles au monde » et d’« assistés ».
Les usagers relevant de l’assurance sont considérés comme les usagers
légitimes, tandis que ceux qui relèvent de l’assistance sont stigmatisés et
souvent pensés comme moins légitimes, voire illégitimes. Cette partition
est reproduite au sein de l’équipe d’accueil. Les agents les mieux intégrés
professionnellement sont légitimés à traiter à l’accueil les dossiers des usagers comparativement les mieux intégrés dans la société. Le fait de travailler à l’accueil est ressenti comme un déclassement (une chute). Ce
rapprochement avec des populations déclassées s’apparente à l’expression d’une précarité dont beaucoup d’agents préfèrent se tenir à distance
pour mieux s’en différencier.
À ceux qui n’ont pas le choix, qui sont tenus de faire face à l’accueil
des assurés les plus démunis, reste la possibilité d’un retournement du
PASCAL MARTIN
177
stigmate par l’invocation de l’« utilité sociale » de leur travail. Pour ce
faire, ils revendiquent une « vocation » et s’investissent personnellement
pour les usagers en essayant de valoriser la fonction d’accueil.
Dans les deux centres visités, au sein d’une équipe accueil composée
d’environ dix personnes, deux ou trois personnes sont « blanches ».
Hormis les agents d’origine antillaise, présents dans l’organisme depuis de
nombreuses années, que nous retrouvons dans tous les pôles, les autres
agents d’origine étrangère sont presque exclusivement placés à l’accueil.
Ce qui a pour effet de les positionner comme des « étrangers de l’intérieur ». De plus, un certain nombre d’entre eux, parmi les plus jeunes, disposant d’un niveau scolaire supérieur aux plus anciens, correspondent à
ce que Pierre Bourdieu décrit, en référence au système scolaire, comme
les « exclus de l’intérieur » 10.
PERFORMANCE RATIONNELLE VS PERFORMANCE SOCIALE
Assis au préaccueil aux côtés de Juliette, agent d’accueil, j’assiste à l’arrivée d’une femme d’une cinquantaine d’années, qui demande le renouvellement de l’attestation de droits pour son fils. Elle remet à Juliette deux
documents : l’attestation Vitale expirée et un document de la caisse d’allocations familiales. Juliette lui rend immédiatement le second en disant
que ce document ne la concerne pas. La femme s’excuse pour cette
erreur : c’est parce qu’elle ne sait pas lire, dit-elle. Elle range son papier
dans un grand sac plastique portant la marque d’une grande surface.
Juliette consulte le dossier de l’assuré sur l’ordinateur. La femme explique
qu’elle vient « pour [son] fils handicapé ». Juliette voit d’anciennes fiches
de paie enregistrées. Elle demande à la femme si son fils travaille toujours. La femme confirme : il travaille dans un CAT. Juliette réclame alors
ses dernières fiches de paie pour prolonger ses droits. La femme n’a pas
apporté ces documents. La femme ayant indiqué que son fils était handicapé et qu’il travaillait en CAT, j’interviens pour que Juliette s’assure
du régime de l’assuré. Car il devrait être identifié au régime des adultes
handicapés et disposer de droits permanents sans autre justificatif. L’assuré
10. Pierre Bourdieu, La Misère du monde, Seuil, 1993, p. 912-923.
178
SOLIDARITÉ BIEN ORDONNÉE
est affilié au régime des adultes handicapés. Juliette, gênée, reconnaît
qu’elle n’a pas fait attention. Elle me demande la signification du terme
CAT : il s’agit des « centres d’aide par le travail », où peuvent travailler
les personnes handicapées.
Cet exemple montre comment le temps imparti à l’accueil conduit
l’agent à déterminer au plus vite le « problème » de l’intéressé sans prêter vraiment attention aux éléments fournis par l’usager. Le document
de la CAF présenté par la femme indiquait peut-être la perception par
son fils de l’allocation d’adulte handicapé. De plus, pendant que Juliette
consulte son écran d’ordinateur, la femme apporte des informations capitales (handicapé, CAT) qui lui échappent complètement. Cette omission atteste la prédominance des informations perçues visuellement à
l’écran sur la parole de l’usager. La consultation du dossier sur l’ordinateur capte l’attention de l’agent, qui n’écoute plus vraiment son interlocuteur. Il y a indéniablement un effet de stress, occasionné par la
limitation de la durée d’entretien à trois minutes. (Effet qui peut toutefois, dans l’exemple donné, être amplifié par ma présence : en situation
de formateur, je suis susceptible d’évaluer la qualité des renseignements
dispensés par l’agent d’accueil.)
La séparation des registres privé et public de la vie des assurés est infime.
Bon nombre de questions posées par l’agent d’accueil oscillent entre les
deux. Suivant les cas, le franchissement de cette limite ténue est le fait de
l’agent d’accueil ou de l’assuré lui-même. Pour l’usager, le récit de sa vie,
les confidences sur soi peuvent constituer des moyens de « payer » de sa
personne pour bénéficier de certains droits ou de certaines prestations.
L’exposition de son intimité, de son corps souffrant vont souvent de pair
avec la précarité, dans le sens où il s’agit de faire la preuve de sa « peine
à vivre », de payer en « monnaie vivante » 11.
L’assuré produit un récit de soi en référence à ce qu’il perçoit comme
étant attendu généralement par les services sociaux en pareille situation.
Il a intégré le fait qu’il faut dévoiler ses souffrances. À défaut d’être assuré
social après s’être acquitté de cotisations, il convient, en contrepartie, de
régler la note autrement. Ces deux formes de « paiement » renvoient
11. Monique Moulière et Numa Murard, « Le travail des uns et le souci des autres.
Approche biographique des agents et des usagers de la CAF », Recherches et
prévisions, décembre 1998, n° 54, p. 7-23.
PASCAL MARTIN
179
encore à l’opposition des deux logiques de l’assurance (cotisations sociales)
et de l’assistance (récit de soi pour apporter la preuve de sa pauvreté) :
pour être aidé et obtenir une reconnaissance sociale (être admis en tant
que « bon » pauvre), l’usager démuni doit payer du dernier bien qu’il
possède : sa personne.
PASCAL MARTIN
Doctorant en sociologie (rattaché au CSE-EHESS), Pascal Martin est également
formateur dans une caisse primaire d’assurance maladie en région parisienne ;
l’organisme en question constitue son terrain d’enquête.
www.agone.org/carnetsduninterimaire
160 pages - 12 x 21 cm - 13 €
Lorsque j’ai accepté cette mission, l’agence Bis m’avait dit qu’il ne s’agissait que
d’un nettoyage de chantier. Au départ, il n’était aucunement question d’un
quelconque transport de cloisons vitrées. Mais « les intérimaires peuvent tout
supporter »… On nous fait transporter des portes ignifugées d’un gabarit assez
impressionnant. Les vitriers utilisent des poignées avec de puissantes ventouses, que nous n’avons pas. Ils bénéficient d’un taux horaire de cinquante
francs en qualité d’ouvriers qualifiés ; nous touchons le SMIC.
Exténués, abrutis moralement et physiquement, nous débauchons à 18 heures.
Je m’empresse de téléphoner à l’agence pour réclamer la prime de risque dont
nous ont parlé les vitriers. Silence gêné. Réponses évasives. Le sous-traitant
qui nous emploie n’a pas prévu cette mesure dans son budget. J’ai besoin de fric,
j’ai besoin de bouffer. Je ne peux que fermer ma gueule. Combien ai-je côtoyé
de copains d’infortune qui travaillaient sans chaussures adéquates ou harnais
de sécurité alors que ceux-ci étaient obligatoires ? Combien en ai-je rencontré
qui conduisaient un chariot élévateur sans permis de cariste ? À quoi sert
l’Inspection du travail ?
Daniel Martinez a consigné ici son quotidien de travailleur intérimaire dans la
région de Bordeaux. Récits de chantiers, réflexions et colère devant le piège qui se
referme, ces Carnets témoignent d’une vie au risque de la précarité.
Nous atteignons aux premières fraîcheurs de l’automne,
ponctuées en Gironde par d’abondantes précipitations. De la flotte, encore
et toujours, pour ajouter à la déprime renforcée par les boulots à la con des
missions intérimaires… J’effectue depuis trois jours, en compagnie d’un
autre employé temporaire, un travail de nettoyage et de rangement au
sein des établissements Sogen, situés en aval du bourg d’Eysines. Je remplace un intérimaire qui n’a pas été au terme de cette mission, tellement
ce boulot est passionnant. C’est du moins ce qu’affirme mon collègue de
travail. Il est du genre peu loquace et m’apparaît particulièrement démoralisé par les tâches peu valorisantes que nous effectuons. Cette entreprise
de moyenne importance a pour spécialité la réparation et la remise en état
des pompes à essence. En l’occurrence, il est de notre ressort de nettoyer
les dépendances et les arrières des bâtiments de ce site dans lesquels sont
entreposées, entre autres objets hétéroclites, de vieilles pompes, tantôt
quasiment pourries, tantôt sérieusement amochées ou atteintes par la
limite d’âge. Évidemment, comme tout est prévu pour faciliter les conditions de travail, le matériel de manutention est également restreint. Même
pas un transpalette manuel à notre disposition. On nous a dégotté un
diable pour chacun. Ces appareils nous servent à déplacer les pompes à
essence afin de les ranger, les stocker et, si possible, les classer selon leur
état d’usure. Certaines seront réparées, d’autres partiront à la casse ou
bien seront récupérées par un ferrailleur.
Le cadre de notre travail est tout à fait sinistre. Nous évoluons dans une
espèce de vaste arrière-cour crasseuse où errent quantité de morceaux de
ferraille et de débris hétéroclites, parfois dans une allée centrale, parfois
empilés dans de minuscules hangars ou sous des auvents. Vieux pneus,
tôles, cornières en aluminium, boulons, vis, antiques chaînes rouillées et
panneaux de fer jonchent le sol ou sont paresseusement accoudés contre
les murs. La dernière touche glauque de ce champ de ruines a été apportée par les pluies de ces dernières semaines : tout suinte une humidité putride
et d’énormes flaques d’eau ont élu domicile dans les ornières qui rongent
le sol, établissant une cohabitation pacifique avec un épais tapis de feuilles
de chêne qui agonisent sur cette terre ingrate. Parmi ce fatras surréaliste
de pompes, quelques-unes permettront de récupérer dans leurs entrailles
des pièces susceptibles d’en dépanner d’autres. Une sorte de « don d’organes »… Laissant vagabonder notre imagination, nous voyons ces appareils totalement dénués de charme et de vie comme des robots infirmes,
rescapés d’un terrible conflit ayant pour enjeu la possession du carburant.
Un sourire narquois à la commissure des lèvres, la moustache frémissante, un éclair de vice dans la prunelle, l’épouvantail gonflé de suffisance
qui fait office de chef nous explique sur un ton emphatique, un fort accent
charentais à l’appui, que nous devons remettre « de l’ordre et de la propreté
dans tout ce capharnaüm ». Ce mec a le look du parfait adjudant de carrière. Dès notre prise de contact, je ne l’avais pas senti. Il ne souffre aucune
prise d’initiative de notre part. Nous devons exécuter ses ordres. Point final.
Cette mission sera encore une véritable partie de plaisir. Non seulement ce
travail est à chier mais, en prime, nous allons devoir supporter ce mongolien ! Une idée s’incruste peu à peu dans mon cerveau lorsque j’analyse la
nature de notre travail, le lieu où nous évoluons et tout ce qui gravite autour,
jusqu’aux éléments naturels et cette pluie qui n’arrête pas de tomber depuis
plusieurs jours. Une impression de crasse. Comment des ouvriers peuventils accepter de travailler dans de telles conditions ? Les locaux sont vétustes,
tout respire la négligence, l’abandon, la saleté, l’insalubrité. Les diverses
pièces, les anciennes pompes à essence sont stockées en dépit du bon sens.
Jusqu’à des ronces énormes qui se sont faufilées, rampant et enlaçant
caisses et poteaux… Jour après jour, nous nettoyons, trions, classons,
désherbons. Un espace non négligeable dans la grande arrière-cour se trouvait pratiquement en état de friche, envahi par une végétation des plus
hétéroclites, composée de hautes herbes sauvages, de ronciers et de cannes
de bambous qui avaient proliféré dans cet endroit particulièrement humide.
Sur notre insistance, le « chef » nous fournit des bêches et un râteau. Parmi
les matériaux, tout ce qui s’avère irrécupérable est acheminé par nos soins
dans une benne à ordures commandée par l’entreprise. Mon collègue, toujours aussi peu loquace, en convient : il s’agit là d’un des boulots les plus
dégueulasses qu’il nous ait été demandé d’accomplir.
Bien m’en a pris de m’équiper de gants de manutention, de bleus de travail et de chaussures de sécurité – fournies par l’agence intérimaire, mais
souvent au prix de quelles tractations ! Certaines boîtes d’intérim demandent
à leurs employés de les payer, mais dès qu’ils gueulent, celles-ci font marche
arrière car cet équipement doit nous être attribué en fonction des risques que
nous courons sur certaines missions. À l’inverse, mon compagnon de travail
– il ne brille pas d’un humour particulier et sa conversation a principalement
trait aux bagnoles ou à la chasse, bref le genre de conneries que je déteste
– travaille en jeans élégamment coupés et chaussé de somptueuses Adidas
pour mieux patauger dans toute cette merde. La semaine dernière, je l’ai vu
rappliquer en exhibant une paire de Nike Air Jordan – à un prix déraisonnable
pour la bourse d’un ouvrier, mais c’est celui à payer pour s’identifier au rêve
américain…
(Étrange journée. Mon esprit est traversé de pensées confuses. L’atmosphère est moite, un timide soleil tente désespérément de percer les nuages
gris. Mon dernier jour de repos… Nous sommes partis nous balader. Assis
dans une clairière, nous avons un peu lu et j’ai laissé reposer ma tête sur ses
genoux pendant qu’elle caressait mes cheveux. C’est incroyable ce qu’elle
peut m’apaiser dans ces moments-là. J’aime éperdument ma femme. Elle
sait me faire oublier le monstrueux ratage que je traverse. Pour elle, j’ai
encore très envie de me battre, de lui prouver que je ne serai pas toujours
un perdant. Dialogue. Mots simples. On peut se réfugier derrière des prétextes ou se trouver des excuses, mais on peut aussi tenter d’analyser une
situation avec plus ou moins de lucidité, penser qu’il est nécessaire, en certaines périodes difficiles de l’existence, de rentrer en soi, de réapprendre
une véritable humilité, de se dire qu’on peut ressortir grandi de douloureuses épreuves ou de cinglantes défaites. Nous sommes conscients que
l’injustice est là, quotidiennement présente, que nous la subissons en même
temps qu’une intolérable exploitation au service d’une classe de nantis.
Nous devons trop souvent nous plier aux injonctions d’une hiérarchie qui ne
possède pas une once de psychologie ni de pédagogie. Ces petits chefs ne
sont que les valets serviles d’une classe dirigeante qui daigne leur laisser
sucer les os des reliefs du festin. Un festin qui se bâtit sur notre dos, avec
les peines, l’abnégation et la sueur des classes laborieuses. Pourquoi, dans
cette période de crise – alors que « tous les experts s’interrogent pour trouver des remèdes contre le chômage » – se forcer à accomplir ces travaux
dégradants et mal payés ? Tout simplement parce que nous avons besoin
de bouffer, que les prétendues mesures appliquées par les gouvernements
successifs s’avèrent ni plus ni moins que des emplâtres sur des jambes de
bois et que les « experts » sont tout ce que l’on veut, sauf des hommes ou
des femmes de terrain ! Ils s’en contrefoutent, les « experts », que les banlieues crèvent de leur mal de vivre et que la révolte gronde, pourvu qu’ils
puissent se remplir la gueule, entre eux, dans des restaurants gastronomiques.)
[…]
Où suis-je tombé ? dans le XIXe siècle si bien décrit par Zola ? Comment peut-
on encore traiter ainsi des ouvriers ? […] J’ai beau me répéter inlassablement
que nous avons besoin d’argent et me repasser en tête toutes les sempiternelles raisons qui font que nous avons besoin de bosser afin de pouvoir
« joindre les deux bouts », je me dis que le monde du travail ne peut pas
être que « ça ». Il me semble au contraire que l’accomplissement d’une
quelconque tâche doit, au moins de temps en temps, procurer une forme
d’épanouissement, la satisfaction d’avoir accompli une action utile, d’avoir
réalisé et créé à la manière d’un artisan, d’avoir apporté avec humilité sa
contribution, sa pierre à l’édifice.
Mais ici, dans cet endroit lugubre, nous atteignons au paroxysme de l’absurde et du néant. Après la pause, l’après-midi va se dérouler sur le même
tempo. Nous serons obligés de subir les élucubrations du contremaître, ponctuées de jurons et d’un registre impressionnant de grossièretés. Tout cela
baignant dans les ferrures, les boulons, les écrous, le bruit, la poussière, la
crasse… Quatre longues heures interminables placées sous le signe de la
poésie courtoise. Lorsque je repense à ce « chef », je me dis qu’il est probablement issu de la grande muette – peut-être un adjudant de carrière à
la retraite ayant droit à un « emploi réservé » dans le civil, piquant ainsi le
travail d’un chômeur. D’un commun accord, notre groupe a décidé de ralentir le rythme de travail. Le « chef » est vert de rage. Pauvre type. Pauvre larbin. Je me dis qu’il est heureux que, dans notre équipe de quatre personnes,
je ne sois pas tombé sur des lèche-bottes asservis à la volonté de la maîtrise.
DANIEL MARTINEZ
Extrait de Carnets d’un intérimaire
Préface de Michel Pialoux, Agone, 2003
Le texte ci-contre s’appuie sur différentes enquêtes menées au Centre d’études
de l’emploi entre 1972 et 2002 dans la région parisienne et la région grenobloise. Jean-Pierre Faguer est chargé de recherches au Centre de sociologie européenne (CNRS). Il a notamment publié Khâgneux pour la vie. Une histoire des
années soixante, La Documentation française, 1995 ; et « Épouse et collaboratrice », in Pierre Bourdieu (dir.) La Misère du monde, Seuil, 1993.
JEAN-PIERRE FAGUER
185
Le « relationnel » comme
pratique & comme croyance
L
A PRÉCARITÉ CONTRIBUE à la transformation des modes de domination au travail vers plus de polyvalence et d’assujettissement. La
diffusion des nouvelles formes de management « participatif »
réactualise, dans le cadre d’un capitalisme plus « moderne » et dont la
force s’appuie sur la croyance dans le progrès technique, des formes d’exploitation économiques qui caractérisaient, dans les années 1960, le travail des jeunes sans qualification. Paradoxe qu’il faut expliquer : malgré
la « démocratisation » de l’école, les formes les plus archaïques de la
domination sont en train de se généraliser à l’ensemble du salariat, y
compris pour les emplois du monde intellectuel. Aujourd’hui, les « relations de services » ne concernent plus uniquement les emplois de
service : elles peuvent être observées sur tous les sites de travail, dans
les usines, les bureaux, les hôpitaux, les supermarchés, mais aussi à l’université et dans les médias. L’incertitude par rapport à l’avenir liée à la
multiplication des statuts précaires (et donc à la peur de perdre son
emploi) implique disponibilité et flexibilité, auto-évaluation et reconversion permanentes. Il est exigé en effet de l’ensemble des salariés, même
sans qualification, une part de plus en plus importante d’activité de service et de « communication ». Chaque poste, en même temps qu’il suppose la maîtrise d’une compétence technique spécifique, fait appel aux
qualités exigées d’un personnel de service. En devenant apparemment
plus autonome, chacun doit faire preuve des qualités contradictoires
impliquées par la maîtrise technique du poste et par la prise en compte
AGONE, 2007, 37 : 185-203
186
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
des relations entre collègues et même assumer des tâches d’encadrement.
Il faut savoir négocier son travail, s’auto-évaluer, « se vendre ».
La dévaluation des diplômes a produit à la fois une massification et une
dévalorisation des tâches intellectuelles ; la généralisation de la précarité
introduit dans le monde de la culture l’esprit du capitalisme. Mais, d’un
autre côté, la « scolarisation » des professions engendrées par la diversification de la division du travail intellectuel crée une hybridation sociale
et scolaire des candidats ; elle conduit à une « mixité » des qualités populaires et « classes moyennes » sur un même lieu de travail. Cette mise en
concurrence de candidats différents par l’origine sociale a pour effet que
l’« exploitation économique » s’accompagne ordinairement d’un travail de
rectification morale des comportements « populaires ». Exemple peutêtre le plus caractéristique, la sélection des candidats dans les emplois de
service ayant une fonction de « représentation » est inséparable d’un travail de socialisation à la fois morale et corporelle : « Les écoles spécialisées
dans la formation des “hôtesses” font subir aux jeunes filles des classes
populaires qui se sélectionnent en fonction de leur beauté “naturelle” une
transformation radicale dans leur manière de marcher, de s’asseoir, de
rire, de sourire, de parler, de s’habiller, de se maquiller, etc. 1 »
La vision du monde du travail véhiculée par les enquêtes sur l’insertion
professionnelle risque de faire oublier que la notion de « marché » reste
une abstraction aussi longtemps que l’analyse économique refuse de
prendre en compte les rapports de forces qui sont au principe de la relation entre employeurs et employés. Le monde économique s’organise
comme un champ de luttes qui se hiérarchise selon les qualités sociales des
personnes mises en concurrence dans chacun des univers sociaux : « Quant
à ces qualités, rappelle Max Weber, ce sont les conditions de la lutte et de
la concurrence qui en décident : il faudra posséder une plus grande force
physique ou une ruse dépourvue de scrupules, de plus grandes capacités
intellectuelles, ou de meilleurs poumons, ou une meilleure technique
démagogique, être plus obséquieux envers ses supérieurs ou savoir mieux
flatter les masses, être plus original dans l’organisation ou plus apte à
s’adapter socialement, posséder des qualités extraordinaires ou d’autres
qui ne dépassent pas le niveau moyen de la masse. 2 »
1. Pierre Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement, Minuit, 1979, p. 227.
2. Max Weber, « Concept de la lutte », Économie et société, Plon, 1971, t. 1, p. 74.
187
JEAN-PIERRE FAGUER
LE « RELATIONNEL » :
QUALITÉ MORALE OU COMPÉTENCE
?
La notion de « relationnel » tend à s’imposer dans le monde du travail
pour indiquer ce qui, dans un poste, est susceptible de « valoriser » la
personne qui l’occupe. Elle sert à nommer ce qu’un salarié doit savoir
faire lorsqu’il n’y a rien dans l’emploi de particulier à valoriser, par
exemple lorsqu’il s’agit d’emplois mal payés, sans qualification précise.
C’est souvent une manière de rappeler que les employés subalternes,
principalement dans le secteur des services, se doivent, avant tout,
« d’être au service » (d’un patron, des collègues, des clients, etc.). Mais
c’est aussi le « presque rien » qui, attaché aux qualités de la personne,
agit comme les zéros ajoutés à la droite d’un nombre : il en est le pouvoir multiplicateur, il confère au poste même le plus humble une dimension sociale, « relationnelle », attachée à la personne. Il souligne
l’importance des manières de faire et des qualités qui « vont avec » la
personne : la confiance, les qualités morales, la présentation, l’éducation, etc. ; bref, tout ce qui ne peut pas faire l’objet d’un contrat de travail mais qui est impliqué, au-delà de la formalisation du contrat, dans
le processus de sélection de la main-d’œuvre.
Cette notion est souvent mise en avant dans la littérature sur le management pour définir la compétence professionnelle des débutants et des
travailleurs des services les moins qualifiés, ceux qui ne peuvent faire
preuve d’aucune compétence spécifique (expérience professionnelle valorisante, diplômes, recommandations) mais qui, sans avoir de relations ni
de qualification reconnue par un diplôme ou par des conventions collectives, ont toutefois un peu de tout cela, suffisamment pour mettre en
valeur, dans certaines circonstances, sur le marché du travail, un certain
« capital de position » qui est le produit de leur histoire familiale et professionnelle, et qui correspond à ce que recherchent les employeurs quand
ils exigent des candidats, surtout non-diplômés, une bonne présentation
ou une bonne moralité.
Car cette notion a aussi un autre sens qui rend attentif à la dimension
« interactionniste » d’un emploi : le relationnel « met en relation », par
l’intermédiaire du poste, celui qui l’occupe avec l’ensemble des personnes
qui sont liées par la même activité professionnelle ; par son travail, chaque
salarié entre dans un système d’interdépendances qui le lie non seulement
à son employeur (ou, lorsque la division du travail est plus diversifiée, à
188
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
ses cadres directs, à des cadres plus éloignés, au service du personnel, etc.)
mais aussi à ses collègues, aux clients, etc. En travaillant, il est donc conduit
à faire « travailler » en même temps les liens avec les différents agents liés
par leur travail à sa propre activité. C’est en agissant sur cette « configuration », pour reprendre la formulation d’Elias, qu’il peut transformer son
poste, et, plus largement, trouver les moyens « d’évoluer » dans son entreprise (comme disent parfois les employeurs), c’est-à-dire faire preuve d’une
certaine polyvalence qui est toujours très « chargée » de relationnel.
Mais la « relation de service » implique plus encore une forme de familiarité plus ou moins distante mais indispensable entre l’employé et l’employeur, qui peut se traduire par au moins trois critères de définition de
la compétence : tout d’abord, il faut faire preuve d’une aptitude à la soumission, au moins formelle, envers une personne singulière (et, indirectement, envers ses proches, ses « relations professionnelles » ou ses clients),
aptitude à maîtriser, en particulier, la relation par rapport à ses « attentes »,
ses « imperfections », ses incompétences et ses humeurs 3. C’est, en second
lieu, un savoir qui n’est pas transmissible par l’école. Non seulement le
travail ne peut s’apprendre que sur le tas, mais, à l’exemple du travail de
la ménagère, il doit être « réappris » chaque jour. Il faut tenir compte,
enfin, de l’importance de la dimension symbolique du corps, inséparable
de la dimension physique des tâches. Le corps est l’outil primordial de
tous les employés de service, il est chargé de faire le « liant » entre la
dimension technique et la dimension morale du poste. Il faut « faire corps »
avec son travail non seulement pour accomplir un certain nombre de
tâches manuelles mais aussi pour « mettre de la distance » avec l’employeur, les collègues ou les clients. Apprendre à travailler sous le regard
des autres, c’est apprendre à contrôler ses émotions et, éventuellement, à
les rendre « expressives », à les « théâtraliser ».
La relation de service, forme euphémisée de la violence économique
Une enquête réalisée en 1971 sur les pratiques de recrutement de petits
patrons parisiens utilisateurs de jeunes sans qualification 4 – un milieu
perçu à l’époque comme « archaïque » et voué à une disparition prochaine –
3. Josiane Pinto, « Une relation enchantée : la secrétaire et son patron », Actes de
la recherche en sciences sociales, 1990, n° 84.
4. Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer, « Jeunes à tout faire et petit patronat en
déclin », Actes de la recherche en sciences sociales, 1979, n° 26-27.
JEAN-PIERRE FAGUER
189
décrivait des formes de domination, en définitive, proches de celles que
nous pouvons observer aujourd’hui jusque dans les univers professionnels les plus confrontés au progrès technique ou dans les univers culturels : malgré leur différence de statut, le personnel de service et les
travailleurs subalternes du champ intellectuel ou de production des biens
culturels sont, de plus en plus souvent, soumis aux mêmes contraintes
(par exemple, la précarité), comme s’ils constituaient les deux versants
d’un même marché du travail.
Cette enquête présentait l’intérêt d’observer un marché du travail liant
intimement les postes aux caractéristiques non seulement économiques
mais aussi personnelles des employeurs. Les critères d’embauche ainsi
que l’observation des lieux de travail montraient que les emplois proposés aux jeunes sans qualification ne correspondaient pas à des tâches techniques précises. Ces emplois étaient dans l’ensemble polyvalents et
interchangeables. Ils se résumaient au savoir-faire ordinairement attendu
d’un coursier ou d’un manutentionnaire pour les garçons, d’une vendeuse
pour les filles. Le dénominateur commun des exigences de ces employeurs,
souvent âgés et travaillant dans des branches en déclin (habillement, textile, petits métiers de l’artisanat), correspondait à l’idée stéréotypée des
qualités attribuées à la jeunesse : docilité, souplesse facilitant la polyvalence
des tâches, instabilité relative ajustée à la précarité de postes n’offrant ni
réelle formation ni avenir professionnel. Ce qui était implicitement exprimé
à travers la définition de ces emplois aux limites floues (répondre au téléphone et faire quelques paquets, assurer un peu de vente et balayer, faire
les courses et donner des coups de main au patron), mêlant étroitement
évaluation « technique » (savoir lire une facture, écrire un bordereau),
morale (sérieux, bien élevé, affable avec les clients, capable de rendre service) et physique ou ethnique 5, était l’exigence d’un rapport d’adaptabilité au patron et au milieu de travail plutôt que d’un ajustement de la
compétence à une définition précise des tâches.
Les invariants des emplois-jeunes : la polyvalence des tâches 6
La dénomination de l’emploi offert aux jeunes est secondaire.
L’intitulé varie selon les secteurs : dans les bureaux, on parlera
5. Environ une offre sur cinq précisait : « Français de France », « métropolitain
uniquement » ou « accepte étranger mais à peau blanche ».
6. Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer, « Jeunes à tout faire et petit patronat en
déclin », art. cit.
190
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
d’ « archivistes », de « grouillots », de « réceptionnistes/petites
écritures », dans le commerce de « grooms », de « commis », de
« vendeuses », de « coursiers/petits travaux », dans l’artisanat de
« manutentionnaires livreurs », d’« aides monteurs ». Mais ce sont
en fait les mêmes tâches de base qui sont désignées sous les
différentes dénominations. Ce qui est commun à tous les emplois,
c’est la diversité des tâches. L’appellation ne mentionne qu’une
partie de l’emploi, celle qui porte un nom de métier et cache ce
qu’elle exige véritablement, la partie commune à tous les emplois,
difficile à définir en termes de poste puisqu’il s’agit d’une multitude
de tâches comparables à celles d’une femme de ménage ou au
travail domestique.
Comme l’explique le gérant d’une fabrique en gros de joaillerie du
quartier des Halles : « J’ai demandé un manutentionnaire, non,
plutôt un coursier, c’est-à-dire une course dans la journée, c’est
plutôt un emploi de bureau sans l’être, un homme à tout faire,
quoi. » De même, le responsable d’un commerce important
d’épicerie fine (« On n’est pas Fauchon, mais on est au-dessus de la
grande surface ») n’emploie pas de vendeurs parce que « le travail
est trop divers pour intéresser un vendeur ; par exemple, pour les
fruits et légumes, il n’y a pas quelqu’un en permanence sur ce
rayon. Il faut apprendre au jeune à être polyvalent. […] Il remonte
les caisses de la cave, il approvisionne la boutique et fait le
nettoyage des bouteilles, il aide à la vente, je lui ai appris à se servir
d’une balance. C’est pas difficile, les prix sont marqués. »
Contrairement à la division du travail dans le secteur industriel, la
multiplicité et la confusion relative des tâches qui caractérisent le
mode de production familial impliquent qu’une même personne
occupe plusieurs postes. Dans un atelier d’articles métalliques où
travaillent le mari, la femme, le fils et une employée, on cherche un
manutentionnaire jeune « pour l’entretien du magasin, les courses
et quelques travaux d’atelier ». « Si je lui fais faire de la
manutention, explique le mari, l’adulte va dire : “Non, ce n’est pas
mon travail.” Si je l’emploie comme livreur, ça ne va pas, il faut
qu’il fasse les deux. » Autres exemples de cette multiplicité des
tâches demandées aux jeunes, une brasserie recherche un
manœuvre « pour le nettoyage, l’entretien, ainsi que la préparation
des hors-d’œuvre » ; une entreprise de tissus d’ameublement
JEAN-PIERRE FAGUER
191
demande « un manutentionnaire assez robuste, ayant une écriture
correcte » ; un commerçant d’accessoires-auto précise que « le jeune
sera formé comme employé de commerce, il sera chargé de la tenue
du stock, des écritures, du téléphone et de la réception de la
clientèle » ; un vendeur doit faire aussi « de la manutention,
quelques courses dans le quartier et des livraisons à domicile ».
Un type de relations qui s’apparente
à la famille et la domesticité
La relation à l’employeur, aux collègues, à la clientèle et au « site » de travail (le quartier, l’atelier ou la boutique, etc.) – en particulier l’aptitude
à « s’adapter » au milieu, à faire en sorte de ne pas être rejeté non seulement par le patron mais aussi par sa famille, les collègues de travail et
les clients – était la condition première de l’embauche. Une telle relation
de « service » apparente ce type d’emploi à des interactions proches de
celles de la famille et de la domesticité et s’explique par l’existence d’un
monde professionnel dans lequel la séparation entre le cadre de la vie
privée du patron (et des siens) et la boutique ou l’atelier n’est jamais totalement réalisée. Les rapports de travail entre patron et employé impliquent confiance, complémentarité, voire complicité. Ce cas limite a le
mérite de souligner l’existence d’un mode de domination qui est au
principe, aujourd’hui, de la segmentation à une plus large échelle des
marchés du travail des diplômés.
De plus en plus souvent, les caractéristiques biographiques sont utilisées, en effet, comme des critères d’embauche (les « qualités privées », la
« situation personnelle ou matrimoniale », les « expériences professionnelles »), avec ce qu’elles « annoncent » de la dimension « relationnelle »
des postes, même les plus techniques. Elles apparaissent comme l’un des
facteurs les plus déterminants de la segmentation des marchés du travail,
bien au-delà des limites de ces marchés perçus par beaucoup d’économistes comme l’état « résiduel » d’un mode de production antérieur. Des
relations de ce type sont pourtant aujourd’hui visibles dans l’ensemble
du monde professionnel, y compris dans les entreprises industrielles productrices de « technologies nouvelles », comme l’informatique, et sur les
différents marchés du travail intellectuel.
Le capital de « confiance » qui permet de construire des relations
durables dans le monde professionnel n’est réductible ni au diplôme, ni à
192
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
l’expérience professionnelle. Il n’est pas pour autant le produit de la maîtrise pratique des « nouvelles technologies » ni de la diffusion de l’ethos
professionnel des techniciens dont la « valeur sociale » dépend moins de
l’efficacité qui leur est reconnue dans l’exécution de leurs tâches que de la
« place » d’intermédiaire (« ni ingénieur, ni ouvrier ») qu’ils occupent dans
la hiérarchie des classes 7. La confiance est le produit d’un mélange de
savoir-faire et d’attitude morale facilitant les négociations, la redéfinition des
postes, des tâches, l’invention de nouveaux rôles professionnels, l’aptitude
à « exister » et à trouver sa place dans un espace professionnel ; ce que les
« experts » des théories du management appellent, lorsqu’ils évoquent la
« valorisation des tâches » mineures mais indispensables au bon déroulement du travail, la « disponibilité », « l’expérience », le « potentiel »,
bref, le « relationnel ».
« Le relationnel », c’est aussi physique 8
Les emplois de manutentionnaire pour les garçons, de vendeuse pour
les filles semblent être typiques des emplois assignés aux jeunes.
L’emploi de manutentionnaire fait référence aux tâches manuelles et
laisse dans l’ombre le surplus de qualification. Si le
manutentionnaire est effectivement un « homme à tout faire » dont
le travail de base est manuel, il peut être également chargé d’autres
travaux réclamant une qualification nettement au-dessus de celle qui
est habituellement exigée d’un manœuvre. L’emploi de vendeuse qui
se définit surtout par les tâches de service dissimule souvent un
surplus de travail, car, ainsi que l’explique une crémière d’une rue
commerçante, il comprend à la fois des tâches manuelles et non
manuelles : « Il faut qu’elle sache compter, faire une addition, une
multiplication, une division, […] il faut être aimable, propre, avoir
de la tête, savoir retenir, avoir du réflexe, savoir reconnaître les
clientes (“Un camembert comme d’habitude”, elle le veut bien fait.)
[…] Quand on lave par terre comme ça chez moi, c’est comme ça et
pas comme ailleurs, et si je veux qu’elle coupe le fromage de cette
manière, il vaut mieux qu’elle n’ait pas appris ailleurs autrement.
Vous comprenez, savoir juste vendre des œufs, ça ne sert à rien, il
7. Jean-Pierre Faguer, « Le bac E et le mythe du technicien », Actes de la recherche
en sciences sociales, 1983, n° 50.
8. Gabrielle Balazs, Jean-Pierre Faguer, « Jeunes à tout faire… », art. cit.
JEAN-PIERRE FAGUER
193
faut savoir tout vendre. » Une main-d’œuvre non définie – sinon par
l’âge, c’est-à-dire implicitement par l’origine sociale dont la
spécificité est d’être sans spécialisation – présente l’avantage d’être
adaptable à tous les types de travaux. Un jeune professionnellement
indéterminé équivaut à un travailleur étranger (usage de la force
physique, rôle masculin) ou à une femme (travail symbolique, rôle
féminin). Il est interchangeable. Perçu par les employeurs comme un
salarié ne sachant rien faire, le jeune peut donc tout faire.
Le dirty work & la division « morale » du travail
Pour comprendre toute l’ambiguïté de la notion « relationnel », il ne faut
pas oublier que la division du travail n’est jamais uniquement technique :
c’est une réalité très souvent observée que les « cadres » – à chaque échelon de la hiérarchie sociale – ont tendance à déléguer à leurs subalternes
ce que Everet Hughes appelle le dirty work, le sale boulot, c’est-à-dire le
travail à risque, à la fois le plus dévalorisé et le plus dangereux, là où sont
importants les risques d’erreurs et donc de fautes professionnelles : « Dans
une certaine mesure, en effet, nous engageons des gens pour faire des
erreurs à notre place. La division du travail dans la société n’est pas purement technique, comme on le suggère souvent. Elle est aussi psychologique
et morale. Nous déléguons à d’autres certaines choses, non seulement
parce que nous ne pouvons pas les faire, mais aussi parce que nous ne
souhaitons pas prendre le risque de faire une erreur. La culpabilité en cas
d’échec serait trop lourde. 9 » C’est pourquoi la division « morale » du
travail s’appuie sur le « tricotage » d’une collaboration unissant travail
légitime (faisant souvent l’objet de protocoles écrits) et travail relationnel :
activités niées en tant que travail, des plus conviviales, sources, pour les
supérieurs, de « perte de temps », (« bavardage », écoute des plaintes des
collègues, invitations, etc.) aux plus techniques (formation ou prise en
charge d’un débutant, remplacement momentané ou durable d’un collègue
défaillant) ; c’est le travail « invisible », en général celui des femmes, des
dominés, qui fait le « lien » (et le « liant ») entre les différentes « branches »
de la division du travail et permet de le rendre plus « collectif ». Cette
forme de travail fondée sur une compétence qui est le fruit à la fois de
9. Everet C. Hughes, Le Regard sociologique. Essais choisis, EHESS, 1996.
194
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
« l’expérience » et de « l’écoute », mêle inséparablement les qualités (et
les qualifications) du « technicien » et du « travailleur social » dans la
même personne 10. On peut observer sur chaque lieu de travail l’importance centrale de ceux qui font ce qu’on peut appeler le « travail du travail », c’est-à-dire ce processus « d’encadrement moral » du travail sans
lequel le fait de « travailler ensemble » perdrait force et efficacité : délégué syndical, infirmière « réparatrice » des effets du stress dans les entreprises où la compétition est intense 11, moniteur, assistante sociale,
employé du service du personnel ou enseignant en formation permanente.
DU DÉCLASSEMENT DES PERSONNES AU DÉCLASSEMENT DES MÉTIERS
L’histoire sociale de l’apprentissage de l’informatique sur le tas – l’un des
phénomènes les plus déterminants de la transformation de l’organisation
du travail et de la remise en question des hiérarchies professionnelles entre
le milieu des années 1980 et des années 1990 – nous enseigne que ce ne
sont ni des enseignants à temps plein ni les cadres mais les travailleurs « de
base », lorsqu’ils étaient bien intégrés à leur milieu professionnel du fait
de leurs compétences et de leur ancienneté, qui ont contribué de la manière
la plus efficace à la formation de leurs collègues ; par exemple, les secrétaires qui enseignaient le traitement de texte à d’autres secrétaires étaient
sensibles non seulement à l’aspect « technique » de l’apprentissage mais
aussi aux problèmes relationnels de leurs collègues vis-à-vis de leurs supérieurs (notamment produits par les contraintes liées au rythme de travail,
10. Les conditions biographiques nécessaires à l’accumulation de ce qui peut
être défini comme un « capital moral » évoquent les conditions d’accumulation
de la qualification religieuse. Historien spécialiste de l’histoire de l’Antiquité tardive, Peter Brown a repéré quatre propriétés biographiques qui peuvent être au
principe de l’autorité morale des « saints » dans le cadre d’une religiosité qui
reste proche de la demande populaire telle qu’elle se manifestait dans les campagnes des provinces orientales de l’Empire romain de la fin du IVe siècle : la disponibilité, le « don de soi », le pouvoir de « calmer l’angoisse », enfin le statut
d’« étranger » qui permet d’occuper une position d’arbitre a priori neutre et bienveillant dans les conflits locaux (Le Culte des Saints : son essor et sa fonction dans
la chrétienté latine, Le Cerf, 1996.)
11. Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer, « Une nouvelle forme de management,
l’évaluation », Actes de la recherche en sciences sociales, 1996, n° 114.
JEAN-PIERRE FAGUER
195
aux horaires, etc.) et donc plus susceptibles que des enseignants venus de
l’extérieur de comprendre les blocages, voire les « résistances » que l’apprentissage de techniques nouvelles pouvait susciter. Autrement dit, dans
ce cas, des autodidactes se sont révélés plus compétents que des enseignants professionnels pour former sur leur lieu de travail d’autres autodidactes 12.
L’informatique & la professionnalisation
de la sphère de la vie personnelle
La démocratisation de l’informatique a été facilitée par sa diffusion dans
le monde du travail grâce à l’invention d’ordinateurs personnels qui ont
contribué à rendre les utilisateurs plus indépendants du lieu de travail,
qui impliquait jusque-là un labeur collectif, extrêmement rigide et hiérarchisé 13. Mais, en même temps, l’informatique tendait dès lors à pénétrer le monde de la vie privée, à professionnaliser la sphère de la vie
personnelle. C’est ce qui explique que le développement de l’informatique personnelle ait été particulièrement tributaire des rapports de domination dans le travail. En revanche, elle s’est diffusée à un rythme beaucoup
moins rapide dans les ménages – vers la fin des années 1990, surtout après
1995, qui marque le début des équipements multimédia ; et la démocratisation de son apprentissage s’est effectuée très lentement dans le monde
de l’école. La littérature consacrée à l’émergence de l’informatique comme
discipline universitaire et comme pratique professionnelle traite son objet
comme s’il était « sans histoire ». De leur côté, les entreprises présentent
son apprentissage comme allant de soi – un « besoin », le « progrès technique », la soumission à la recherche du rendement ou de l’efficacité, etc.
Tout se passe comme si les politiques de formation des entreprises faisaient « l’économie » de l’évaluation du travail que représente l’appren12. François Bonvin et Jean-Pierre Faguer, « Une génération d’autodidactes »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 2000, n° 134.
13. Dans un livre qui compare les conditions de développement de l’informatique sur la côte Est des États-Unis et en Californie, Annelee Saxenian décrit comment l’invention des micro-ordinateurs a été possible dans un environnement
industriel et culturel en rupture avec les grandes unités (et programmes, militaires notamment) qui avaient permis le développement de l’informatique
« lourde » dans la région de Boston (Regional advantage, culture and competition in
Silicon Valley and Route 128, Harvad UP, 1994).
196
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
tissage en tant qu’investissement pédagogique. C’est particulièrement frappant lorsqu’on observe qu’elles confient le plus souvent cet enseignement
à des personnes dont la fonction principale n’a jamais été celle d’enseigner. Ces formateurs, qui ne disposent pas d’une grande autonomie dans
la manière d’exercer leur fonction, effectuent un travail relativement invisible, non reconnu comme tel et peu valorisé. De même, la brièveté des
formations, parfois réduites à quelques jours, signifie que l’apprentissage
n’est qu’une adaptation, un ajustement qui ne doit pas prendre de temps,
qui « se fait tout seul », et dont l’exemple le plus typique est l’apprentissage du traitement de texte enseigné à des secrétaires par des secrétaires.
La frontière entre les informaticiens et les usagers tend ainsi à devenir
moins hermétique : avec l’informatique personnelle, l’utilisateur ordinaire
a pu accéder aux savoirs des experts et être en mesure de remettre en
question la légitimité de leur autorité.
Situation paradoxale pour cette génération : comment apprendre une
discipline qui n’existe pas ? Cet enseignement ne bénéficiait alors en effet
ni d’enseignants « homologués », ni de corpus de savoirs et de savoirfaire stabilisés. Il faut revenir aux facteurs sociaux de construction d’une
croyance partagée dans les bénéfices d’un apprentissage collectif qui favorise les employés les mieux intégrés. Trois ensembles de facteurs doivent
être pris en compte pour comprendre comment les utilisateurs, surtout
les moins scolarisés, ont pu bénéficier de cet apprentissage.
Un apprentissage collectif
Tout d’abord, la maîtrise des machines s’appuie, dans leur cas, moins sur
des apprentissages théoriques que sur une mémoire gestuelle et corporelle ; le corps est « corps mémoire », les exercices s’effectuent par une
série de manipulations de touches, conditions de progrès en précision et
en rapidité, en particulier par un travail sur les « enchaînements » qui rapproche ce type de savoir de l’apprentissage musical ou de l’entraînement
sportif : le corps se soumet à la logique de la machine. Ils finissent par
travailler ensemble, à constituer un « couple » complémentaire.
Mais cet apprentissage ne se limite pas à la relation entre l’homme et la
machine. C’est avant tout, au moins jusqu’à un certain niveau, un apprentissage collectif qui s’appuie sur la pédagogie propre à tous les apprentissages mutuels ; sur un même lieu de travail, ceux qui en savent un peu
plus montrent aux autres ce qu’ils savent faire. Très souvent, les progrès
JEAN-PIERRE FAGUER
197
s’effectuent par observations plutôt que de manière discursive, à l’inverse
de ceux de l’utilisateur plus savant, qui consulte une documentation, un
mode d’emploi. Les progrès s’appuient sur les rapports amicaux entre
collègues. Ils font partie des échanges d’informations, de savoir-faire, de
services : la demande d’aide peut apparaître dans ce système comme un
rituel de confirmation de l’estime et de la confiance accumulées par un
salarié auprès de ses collègues.
Enfin, l’apprentissage s’appuie sur la reconversion de l’expérience professionnelle et du capital professionnel. L’utilisateur débutant est conduit
à reconvertir des ressources, des savoir-faire à une autre échelle, avec
d’autres moyens. Il « comprend » les usages possibles d’un logiciel, comme
un tableur ou une base de données, parce qu’il sait déjà faire ce type de
travail manuellement. Celui qui sait pour quels usages un logiciel a été créé
perçoit ce qu’il permet de faire de manière plus rapide, plus systématique
et plus sûre. Les enjeux de l’apprentissage sont appris d’autant plus rapidement que l’utilisateur sait déjà faire autrement ce que la machine propose de faire, parce qu’il avait déjà fait la preuve de la maîtrise des
catégories de pensée qui sont au principe de la maîtrise de son activité
professionnelle ordinaire.
Parce que cet enseignement est, le plus souvent, mis en place dans l’urgence, les enseignants ont des propriétés sociales singulières qui les rendent d’instinct sensibles non seulement aux difficultés techniques que
les utilisateurs doivent surmonter mais aussi aux blocages auxquels ils
ont été eux-mêmes confrontés. C’est ce qu’illustre le projet de formation
au traitement de texte mis en place, au début des années 1990, dans l’un
des établissements, en région parisienne, d’une multinationale du secteur de la chimie. La concentration des services de recherche et d’application à la fabrication (chercheurs, ingénieurs, techniciens) a conduit à
la délocalisation du conditionnement. L’enseignement décrit ici doit donc
être situé dans le cadre plus large d’un projet concernant l’ensemble des
salariés les moins qualifiés : pour les ouvriers qui ne peuvent suivre la
délocalisation, afin d’éviter leur « licenciement sec », un plan de reconversion sur place a été proposé. Ils reçoivent une formation à l’informatique qui les prépare à entrer dans le service des « petites commandes »
en cours de réorganisation et qui les met directement au service des chercheurs. Dans la même période, des actions de formations ont été rendues nécessaires pour que les ouvriers « animaliers » puissent satisfaire
aux nouvelles exigences de la législation en matière d’application des
198
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
consignes (transmission écrite) ; de même, des actions de formation à la
chimie sont proposées aux femmes de ménage afin d’améliorer leur compréhension des règles de sécurité. Selon le responsable des ressources
humaines (lui-même entré dans l’entreprise avec le niveau du bac mais
qui a suivi ensuite une formation en psychologie et en pédagogie), cette
expérience a conforté l’hypothèse que l’apprentissage des adultes nécessite une manière de faire spécifique : « Apprendre à apprendre de nouveau à des gens qui ont une expérience désastreuse de l’école, qui ont
peur de l’enseignement, qui restent muets devant l’enseignant et pensent qu’ils sont incapables. » C’est pourquoi il évite de faire appel à des
formations sous-traitées à l’extérieur qui sont fréquemment trop éloignées de l’expérience professionnelle des personnels qu’ils « mettent en
difficulté ». Le succès de la formation tient à sa prise en charge par des
enseignants qui connaissent bien le travail quotidien. En ce qui concerne
l’informatique, des « sessions de découverte », qui ont eu beaucoup de
succès auprès des diverses catégories de personnel, ont été organisées
pour faire découvrir comment cette nouvelle technologie permet de réaliser plus rapidement et plus facilement les opérations de la vie quotidienne (par exemple, modifier un budget en fonction d’une dépense
imprévue). C’est dans ce contexte qu’a été choisie comme coordinatrice
de la formation au traitement de texte une secrétaire qui a elle-même
éprouvé la relative inadaptation des stages proposés à l’extérieur et qui,
ayant plus facilement assimilé les enseignements, a été l’objet de
demandes d’aide de la part de ses collègues. Elle a elle-même proposé ses
services au responsable qu’elle a personnellement connu au cours de
multiples sessions de formation à l’expression orale ou écrite. Cette
femme qui possède un CAP de bureau exerce cette nouvelle fonction à
temps plein. Les stages qui s’adressent aux salariés des différents services
de l’entreprise, se limitent à de petits groupes homogènes de participants. Pendant l’interview, acceptée en fin de journée après les cours,
elle est interrompue à plusieurs reprises par le téléphone : il s’agit de
demandes de dépannage en urgence. Ses questions, brèves et précises,
ont pour fonction d’établir un diagnostic de manière à régler sur-lechamp les pannes ou les procédures qui bloquaient le travail en cours et
à donner rendez-vous à la personne dans la semaine pour les problèmes
de fond. Mais plus qu’une compétence technique, la force de son savoirfaire s’appuie avant tout sur sa connaissance pratique des besoins des
utilisateurs, ses anciennes collègues : sa « proximité » morale et la fami-
JEAN-PIERRE FAGUER
199
liarité non seulement avec leurs problèmes de travail mais aussi avec les
enjeux professionnels qu’ils voilent, constituent les principales ressources
qui sont au principe de sa pédagogie.
LA DIVERSIFICATION DES PRATIQUES D’EMBAUCHE
Le processus de déclassement des emplois de débutants dans les services, l’artisanat et les petites entreprises, déjà ancien, s’est accentué à
mesure que les diplômes du technique et de l’enseignement secondaire
professionnel subissaient une dévaluation par rapport à l’enseignement
général. Une enquête par entretiens auprès des employeurs de maind’œuvre jeune a été réalisée en 1979, dans une grande ville universitaire,
pour comparer la diversification des pratiques d’embauche, facteur d’une
segmentation progressive du marché du travail 14.
Les exigences étaient différentes pour des emplois apparemment identiques mais en contact avec une clientèle spécifique. Par exemple, le responsable du personnel d’une librairie « centre-ville » justifiait par les
caractéristiques d’une clientèle principalement étudiante le « profil » de
ses employés même les moins qualifiés : « Nos caissières n’ont pas du
tout la tête des caissières des hypermarchés. […] Ici, la caissière, on lui
demande d’être polie, d’être gentille, de faire un sourire, d’avoir une certaine éducation, au moins extérieure ; on ne cherche pas uniquement le
rendement à la machine. » De même, le responsable du recrutement, dans
une banque nationalisée, avait tenu à préciser « qu’à partir de la fonction
de cadre » le personnel – choisi encore à cette époque parmi les employés
de l’établissement grâce à la promotion interne – devait posséder « une
espèce de tenue et de correction qui n’est pas innée, mais qui se fait d’ellemême ». Ces « qualités de classe » pour les emplois de service sont donc
sensiblement différentes selon les milieux professionnels, elles impliquent
des modes de recrutement diversifiés qui, parfois, peuvent être facilités par
les contacts de la vie quotidienne. Dans un supermarché, une secrétaire
chargée de l’embauche des caissières, recrutées auparavant « de temps en
temps à l’ANPE », préférait s’adresser directement aux femmes qui fai-
14. Jean-Pierre Faguer, « L’embauche des jeunes en période de chômage », Cahier
du Centre d’étude de l’emploi, 1983, n° 26.
200
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
saient leurs courses dans le magasin : « On met maintenant une affiche
en bas, tout simplement. » Un système d’embauche qui fait appel aux
liens de voisinage du personnel de l’entreprise est traditionnel dans les
industries anciennes, pour les métiers de type artisanal qui s’apprennent
sur le tas : dans une tannerie, le chef du personnel, qui était aussi chef
de fabrication et directeur, avait observé que parmi les ouvriers, immigrés pour la plupart, « beaucoup venaient de la famille, des cousins. […]
Il suffit de dire dans l’usine qu’on embauche quelqu’un et il y en a dix qui
se présentent. Les gens rouspètent mais ils sont bien contents d’être là. »
Dans une papeterie située à l’extérieur de l’agglomération et qui occupait une centaine de salariés, toutes les personnes qui avaient été recrutées durant les six mois précédents étaient liées par leur famille à
l’entreprise. Le PDG avait souligné que le recrutement par l’intermédiaire
« du milieu professionnel local » était « la solution de loin la plus valable :
c’est évident, l’ANPE, c’est anonyme. »
« On est obligé malgré tout
de retomber dans la femme qui est mariée »
Pour la secrétaire responsable de l’embauche des caissières et des manutentionnaires dans un supermarché, les jeunes femmes étaient exclues de
fait : « De toute façon, chez nous, depuis un an, notre politique, c’est
toutes à temps partiel. […] Pour vivre, ça ne leur suffit pas, on est obligé
malgré tout de retomber dans la femme qui est mariée. » Profil du poste :
des femmes âgées d’environ quarante ans, ayant de grands enfants. Elles
présentent, en outre, l’avantage de ne pas « avoir d’accrochages » avec
les clients comme ça serait parfois le cas avec les jeunes. Parmi ceux-ci,
les seuls qui ne leur posaient pas de problèmes étaient les étudiants
embauchés l’été en deux vagues de quatre semaines durant les vacances
du personnel permanent.
Dans la même enquête, on pouvait constater que les caractéristiques
scolaires et sociales des débutants employés sur des postes à rotation
variaient moins en fonction des caractéristiques techniques des postes que
de la position plus ou moins dominée des entreprises dans le champ économique : faisant de la rotation permanente de la main-d’œuvre la base
de leur politique de l’emploi, beaucoup de petits patrons recrutaient uniquement des jeunes sans diplômes à la recherche à la fois d’un emploi et
d’une formation professionnelle. L’acquisition de la formation pouvait alors
JEAN-PIERRE FAGUER
201
servir d’alibi aux bas salaires et à l’absence de débouchés dans l’entreprise :
« Je forme des apprentis, après ils vont apprendre ailleurs, c’est mieux »
(patron pâtissier) ; un garagiste qui employait trois ouvriers, un apprenti
et « accessoirement » deux stagiaires en alternance justifiait ainsi la mise
en place « d’une sorte de rotation » : « Si vous conservez tous les jeunes
que vous avez formés, si vous êtes parti avec un, au bout de dix ans, vous
en avez dix. […] Le mot est peut-être un peu fort, mais c’est un peu le
rebut de la scolarité, ceux qui n’ont pu aller ni dans un CES, ni dans un
CET, ni poursuivre des études secondaires. »
Le « style étudiant »
comme justification morale du travail précaire
Les étudiants apparaissaient au contraire bien adaptés aux postes de vente
ou de contact avec une clientèle « classe moyenne ». Pour la responsable
de l’embauche, dans un grand magasin, les qualités des étudiants tenaient
à leur aptitude « à jouer le jeu », à ne pas se sentir « déclassés » par un
emploi qu’ils n’occuperaient qu’un temps limité et auquel ils n’identifiaient pas leur position sociale, mais aussi à la facilité et la rapidité avec
lesquelles ils pouvaient maîtriser leurs tâches professionnelles, surtout
« relationnelles », du fait de leur origine sociale et de leur niveau d’études :
« Les débutants sans diplôme, je crois que sans dossier on peut les reconnaître en trente secondes. C’est très visible. Je parle évidemment de la
petite fille qui a un certificat d’études et qui ne sait pas quoi faire comparée à la fille ou au garçon qui est en deuxième année de licence. […]
Vous savez, vendeuse, finalement c’est un jeu, ça les amuse à la limite. »
Les caractéristiques des postes proposés aux étudiants ne sont pas liées
spécifiquement à la condition étudiante mais plutôt au style de vie des
classes moyennes qui les conduit à accepter provisoirement des emplois
beaucoup moins qualifiés que ceux auxquels ils pourraient prétendre en
tant que « débutants » même si, pour certains, ce type d’emploi peut
devenir un emploi « à vie » – ce qui est le cas, par exemple, de ceux qui,
après avoir abandonné leurs études, peuvent rester en contact avec le
milieu étudiant en occupant des emplois dans le monde du sport, des
15. Sur la tension entre étude et pérennisation d’un emploi précaire, lire Vanessa
Pinto, « Servir au fast-food. “Petit boulot” & engagement dans le travail », infra,
p. 205-219.
202
LE
« RELATIONNEL » COMME PRATIQUE & COMME CROYANCE
loisirs, des biens culturels 15.
LA « CRISE » COMME EXPRESSION
DE LA VIOLENCE ÉCONOMIQUE REFOULÉE
La prise en compte de la transformation du mode de reproduction sociale
est inséparable de l’observation de la « dégradation » du marché. À mesure
que l’embauche devient plus sélective, les employeurs se montrent plus
exigeants du point de vue des caractéristiques sociales, y compris pour les
candidats aux postes sans qualification. Ils peuvent les sélectionner, « à
formation égale », non seulement en fonction de leur bonne volonté mais
aussi de leurs caractéristiques biographiques (jeune, femme, célibataire, etc.). Le travail précaire a ainsi pu être alimenté tout à la fois par les
efforts entrepris par les étudiants d’origine populaire pour « valoriser » leur
formation et par la multiplication des « emplois provisoires » occupés
par les déclassés de la petite bourgeoisie rejetés des filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur. La crise de l’emploi est inséparable
d’une crise du système scolaire ; c’est ce qui incite à étudier ensemble
l’école et le marché du travail, les stratégies de reconversion de la petite
bourgeoisie à capital économique vers le salariat et la prolifération des
formes d’emploi précaire ; autrement dit, les transformations du mode
de reproduction sociale avec les « dérèglements » que peut apporter au
fonctionnement du marché du travail la résistance des déclassés à leur
propre déclassement. On pourrait ainsi décrire différentes phases de l’histoire du travail précaire qui, peu à peu, a transformé une forme d’emploi
liée à l’existence d’un marché du travail relativement marginal en forme
de sélection sur le tas et surtout de pression sur les salariés pour les
contraindre à se soumettre plus facilement aux exigences de l’intensification du travail. Cantonnés dans la sphère des petits emplois artisanaux
pour les jeunes des classes populaires sans diplômes, les emplois précaires ont ensuite affecté la grande majorité des débutants qui quittaient
l’école entre seize et dix-huit ans ; aujourd’hui, ils concernent presque
l’ensemble des débutants d’une même classe d’âge. De plus, le « modèle »
de la précarité tend à justifier les nouveaux modes de management qui
s’imposent sur tous les marchés du travail comme si les qualités de la jeunesse devaient être partagées par l’ensemble des salariés quel que soit leur
âge et les effets du déclassement professionnel par rapport à leurs attentes.
JEAN-PIERRE FAGUER
203
Au début des années 2000, des menaces de licenciements sont apparues
dans le monde de l’informatique et des hautes technologies, milieu qui
échappait jusque là aux effets les plus brutaux de la crise : les salariés de ce
secteur ont découvert à leur tour que la compétition pour la recherche d’un
emploi stable ne concernait plus seulement les salariés jeunes et titulaires
des diplômes les plus dévalués mais aussi les diplômés des secteurs considérés comme les plus qualifiés et porteurs des valeurs d’avenir. Toutefois,
dans ce secteur, la lutte s’est manifestée sous des formes différentes. À la
précarité des chômeurs et des intérimaires, ou des travailleurs manuels et
des services voués aux petits boulots sans avenir, correspondaient dans les
grandes entreprises l’anxiété, le stress et l’incertitude de l’avenir de salariés
soumis à l’intensification du travail 16 ; à la violence brutale de l’usine s’opposait la « violence douce » des nouvelles formes de management.
Autrement dit, on pouvait observer la formation dans le salariat de deux
populations subissant respectivement les effets de deux logiques antagonistes de gestion du personnel : d’un côté des personnes qui n’ont pas de
travail (ou qui n’ont pas assez de travail pour vivre de leur travail) ; et, de
l’autre, des personnes qui en ont trop 17. La généralisation des formes de
management fondées sur la mise en concurrence des salariés selon leurs
caractéristiques sociales et biographiques contribue à diviser et démobiliser les salariés. Cette démobilisation dans le travail se traduit par une démobilisation politique. Si les formes peuvent être multiples – désengagement
syndical ou militant, abstention ou attirance pour les thèmes de l’extrême
droite, etc. –, elles sont le produit d’une même cause : la perte de croyance
par les familles des classes populaires ou issues de la petite bourgeoisie en
déclin dans les valeurs de l’école comme moteur de la mobilité sociale.
JEAN-PIERRE FAGUER
16. Gabrielle Balazs et Jean-Pierre Faguer, « L’évaluation : un outil au service des
politiques des entreprises », in Marie-Christine Bureau et Emmanuelle Marchal
(dir.) Au risque de l’évaluation, salariés et candidats à l’emploi soumis aux aléas du
jugement, Presses universitaires du Septentrion, 2006.
17. Pierre Bourdieu, « La précarité est aujourd’hui partout », Contre-feux, Raisons
d’agir, 1998.
VANESSA PINTO
205
Servir au fast-food
« Petit boulot » & engagement dans le travail
D
ANS LE SECTEUR DES « SERVICES », certaines entreprises recourent
de façon massive à la main-d’œuvre étudiante. Parmi les emplois
concernés, celui d’« équipier » en fast-food conduit l’enquêteur
à s’interroger sur les modalités de l’investissement dans un travail souvent exercé de façon temporaire et à temps partiel. Il peut en effet sembler surprenant, voire paradoxal, que l’exercice du « petit boulot » puisse
être vécu sur le mode d’un véritable engagement dans le travail, d’autant plus que, intense et éprouvant, ce travail peu qualifié recouvre des
activités non valorisées (comme les tâches d’entretien) et fait l’objet d’un
dénigrement selon les stéréotypes courants (« Bosser chez McDo »).
Pourtant, l’enquête ethnographique met en évidence des formes d’investissement qui ne peuvent être la simple application de prescriptions
managériales. En fait, l’implication des équipiers est requise par l’ensemble des contraintes objectives inscrites dans l’organisation des fastfoods. En fonction des dispositions et des trajectoires de ces jeunes, elle
est investie subjectivement de façon diverse : l’ajustement entre les exigences de ces postes et les caractéristiques de cette main-d’œuvre s’opère
tantôt sur un mode ludique, tantôt sur un mode où les enjeux classiques
du travail ne sont plus déniés et où les rapports de domination peuvent
être perçus et donc combattus collectivement.
AGONE, 2007, 37 : 205-219
206
SERVIR AU FAST-FOOD
SERVIR EN CADENCE
Activité de service, le travail en fast-food repose également sur des principes tayloriens 1. Si, au sein des restaurants – petites unités d’une quarantaine de salariés en général –, les relations entre salariés s’apparentent
à celles des PME de services aux particuliers, on constate aussi une organisation de type industriel. Les équipiers, dont le travail recouvre à la
fois la production, le service en caisse, le nettoyage et la manutention, sont
soumis à des contraintes qui rythment leur activité 2. Ces contraintes
proviennent d’abord des normes prescrites, définies par le siège et décrites
en détail dans des manuels : les tâches sont rationalisées, codifiées et
reproductibles d’un restaurant à l’autre. Par exemple, la fabrication d’un
hamburger doit se faire selon une procédure précise, avec des quantités
dosées et dans des délais minutés. En outre, tout en assurant le respect
des normes, les machines (telles que les diverses friteuses), programmées, impulsent une cadence au flux productif. Ensuite, chaque poste
étant dépendant des autres, tout équipier se doit de ne pas ralentir le
rythme, sous peine de mettre ses collègues en difficulté. Autre contrainte,
celle engendrée par la demande des clients, et qui détermine toute l’activité de la chaîne productive. En effet, les sandwichs sont préparés en
fonction de la demande, soit selon les commandes directes des clients
(avec parfois quelques exigences, comme l’absence d’un ingrédient), soit
par anticipation. Celle-ci doit être la plus fine possible : les « stocks tampons » que constituent les sandwichs disposés dans le « bin », sorte de
présentoir situé entre les caisses et les cuisines, doivent être les plus ajustés possibles afin de minimiser les pertes tout en réduisant l’attente en
caisse (les produits étant immédiatement disponibles). Là aussi, des délais
doivent être respectés : un sandwich ne peut, théoriquement, être vendu
au-delà de dix minutes. Ce lieu stratégique est souvent tenu par un
« swing manager 3 » qui, tout en demandant aux cuisiniers de fabriquer
certains sandwichs (en fonction de critères prévisionnels comme l’heure
1. Lire Vanessa Pinto, Damien Cartron, Guillaume Burnod, « Étudiants en fastfood : les usages sociaux d’un “petit boulot” », Travail et Emploi, juillet 2000, n° 83.
2. Lire Guillaume Duval, L’Entreprise efficace à l’heure de Swatch et de McDonald’s.
La seconde vie du taylorisme, Syros, 1998.
3. Échelon hiérarchique intermédiaire entre l’équipier et le « manager ».
VANESSA PINTO
207
ou le temps qu’il fait), garde un œil sur les cuisines et sur les caisses.
L’intensité et la fluidité des cadences, déjà largement garanties par l’astreinte des machines et l’interdépendance des équipiers, sont ainsi assurées par la surveillance hiérarchique. Plus ou moins visible, celle-ci se
fait soit directement (lorsque, au cours des « rushs », les « managers »
secondent les équipiers en faisant leur « back-up », c’est-à-dire en assemblant les produits) soit par le biais de l’informatique (qui permet de chronométrer les commandes et de mesurer le chiffre d’affaires d’un équipier)
ou des caméras reliées aux bureaux.
Essentiel dans l’organisation du processus productif, le principe du
« juste-à-temps » s’applique aussi à la gestion des horaires de travail des
équipiers, embauchés à temps partiel. Évaluer au plus juste les besoins en
main-d’œuvre représente un enjeu important pour les franchisés, puisque,
hormis dans la gestion du personnel, ils disposent de faibles marges pour
accroître leur profit 4. Les plannings sont prévus selon une hypothèse de
fréquentation basse, afin de maximiser la productivité. En cas de besoin,
l’encadrement demande aux équipiers en poste de rester plus longtemps ;
il peut aussi prêter main forte aux équipiers, ou encore faire appel à des
équipiers présents chez eux ou travaillant dans d’autres restaurants. Or,
cet ajustement de l’organisation du travail et du temps de travail à l’afflux
de la clientèle rend le travail particulièrement intense lors des heures de
pointe et laisse peu de temps morts, puisque les effectifs sont évalués au
plus juste, voire sous-évalués. En outre, la polyvalence permet l’occupation permanente des équipiers : amenés à effectuer des tâches diverses
4. D’après les chiffres de McDonald’s, au 31 décembre 2004, sur les 1 035 restaurants implantés en France, 860 sont des franchises gérées par 260 franchisés.
Selon le principe de la franchise tel qu’il est défini par McDonald’s, la firme achète
le terrain et construit le restaurant tout en proposant au franchisé un contrat de
vingt ans en location gérance. Dans le cadre du système d’obligations ainsi engendré, ce dernier prend en charge les équipements mobiliers, les frais de formation
des équipes et les frais de publicité liés à l’ouverture de son restaurant ; il finance
aussi un loyer indexé sur les ventes, 5 % de son chiffre d’affaires pour le droit à
l’utilisation de l’enseigne et 4,5 % pour les activités de publicité et de communication. Il s’engage également à respecter les normes productives et les méthodes
de gestion propres à l’enseigne. Par ailleurs, « McDo ne fabrique rien et ne vend
rien à ses franchisés » (ibid.) : il se contente de sélectionner les fournisseurs (aliments, emballages) et de négocier les prix ; de même, concernant la livraison, la
logistique est confiée à des sociétés extérieures.
208
SERVIR AU FAST-FOOD
(fabrication des produits, entretien des machines, manutention, service
en caisse, réapprovisionnement des comptoirs, nettoyage du restaurant
voire du trottoir, broyage des déchets, etc.), ils peuvent même tenir plusieurs postes lorsque l’affluence diminue. Cette définition extensive des
tâches attribuées aux « équipiers », établie dans le contrat de travail, permet d’ailleurs de restreindre l’embauche de personnel d’entretien. Par
conséquent, déterminé par un ensemble de pressions productives et temporelles, le travail d’équipier – travail de mémorisation, d’échanges fonctionnels, d’organisation, de déplacements et de gestes rapides – requiert
une certaine implication.
« SOURIRE. BONJOUR. AU REVOIR. MERCI 5 »
Au sein des fast-foods, les contraintes inscrites dans l’organisation du travail impliquent une relation de service particulière, dont le travail en
caisse est le lieu stratégique. D’une part, le principe de la polyvalence se
retrouve sur ce poste, qui, à côté de l’échange avec le client (prendre la
commande de celui-ci en l’informant éventuellement, lui servir les produits et tenir les caisses) comporte, pour une part importante, un travail
de production (frites et fritures, boissons et glaces), de nettoyage et d’approvisionnement. D’autre part, de même que la fabrication d’un hamburger, l’échange avec le client doit obéir à une procédure standardisée
(décrite dans la « fiche de poste » du service au comptoir) ; le service
doit être « fiable, amical, rapide ». Prescrite, la routinisation de la relation de vente est d’ailleurs intégrée par les équipiers en raison de son
caractère fonctionnel. Enfin, la relation de service se joue ici entre quatre
pôles interdépendants : les caissiers, les cuisiniers, les clients et les managers.
Les rapports entre cuisiniers et caissiers sont, comme on l’a vu, structurés selon les demandes des clients : les premiers dépendent des com5. On trouve chez McDonald’s une norme du type « SBAM », courante dans la
grande distribution. Le service au comptoir doit en effet respecter « les six étapes
d’un bon service », affichées près des caisses : « Accueillir le client et sourire ;
prendre la commande (conseiller un article complémentaire) ; assembler la
commande ; présenter la commande ; recevoir le paiement ; remercier le client
et l’inviter à revenir. »
VANESSA PINTO
209
mandes transmises par les seconds, tandis que les seconds dépendent
de la production des premiers (c’est-à-dire de la composition des stocks
fabriqués et de la vitesse de fabrication des sandwichs commandés directement). Les retards en cuisine engendrent ainsi des conflits fréquents
entre les cuisiniers et les caissiers, qui doivent alors faire patienter les
clients 6. Dans ce cas, les managers invoquent souvent les difficultés des
caissiers, situés en première ligne, pour accélérer les cadences des
cuisiniers compatissants.
La présence des managers est ici fondamentale pour comprendre la
relation de service, irréductible au rapport entre le caissier et le client :
soumis à la pression de la clientèle, les caissiers doivent aussi composer
avec les exigences des managers, qui les surveillent sans cesse. Or, les
attentes des uns et des autres divergent souvent, à tel point que, dans
les propos tenus par les managers aux équipiers, les clients sont plus
souvent considérés comme des éléments hostiles à « gérer » que comme
des consommateurs à satisfaire. Les demandes des clients (modifier le
sandwich inclus dans une offre promotionnelle, obtenir une sauce supplémentaire) peuvent même entrer en contradiction avec les intérêts du
restaurant tels qu’ils sont défendus par la direction. Telle équipière déclare
ainsi : « On est pris entre le client à qui tu as envie plus ou moins de
faire plaisir pour qu’il soit content de ton service, et le manager à qui il
faut que tu fasses plaisir parce que c’est ton manager. » Telle autre déplore
les « tendances radines » des managers, qui cherchent à « entuber » le
client (par exemple, en remplissant à peine les cornets de frites) ; et elle
ajoute : « Moi, j’essaie de satisfaire au plus les clients, et ça, je peux le faire
que quand les managers sont pas derrière. » Ainsi, les managers sont
paradoxalement critiqués pour leur absence de sens commercial et perçus comme une gêne dans l’accomplissement du service – « En plein
rush, ce qui nous empêche le plus de travailler vite, c’est vraiment les
managers ». En particulier, le back-up (prise en charge d’une partie de la
commande) réalisé par les managers est peu apprécié des équipiers, dont
le travail est alors désorganisé (ce qui les oblige à « s’excuser pour les
6. Les décalages entre les demandes des clients et les produits disponibles créent
également des tensions entre les caissiers, puisque ceux-ci entrent en concurrence
pour l’obtention d’un produit : le caissier qui n’est pas assez rapide pour retirer
un sandwich commandé dans le bin devra passer une nouvelle commande et faire
attendre le client.
210
SERVIR AU FAST-FOOD
managers »). En outre, cette méthode de travail permet aux managers
de contrôler de près les équipiers. Le renforcement de la surveillance
hiérarchique est d’ailleurs, avec la présence des clients (parfois agressifs), une des raisons pour lesquelles de nombreux équipiers préfèrent
les cuisines aux caisses.
En fait, la position des managers vis-à-vis des équipiers varie sensiblement selon les caractéristiques sociales des clients. Si, en cas d’accrochage avec le client, les managers peuvent octroyer des « blâmes » aux
équipiers, il leur arrive aussi de prendre la défense de ceux-ci, notamment lorsque le client est d’un statut social inférieur au leur. En voici
un exemple, relaté par Laëtitia, une équipière : « Souvent, c’est des petits
cons qui disent… Un jour j’ai eu deux petits… dix-douze ans… et ils
ont passé leur commande […], et l’un des deux me fait : “Alors, c’est
marrant de jouer à la caissière chez McDo ?” Je le regarde, je fais : “Oui,
pour voir des crétins dans ton genre y a pas de problème !” Enfin, le
jeune ça l’a mouché, il était pas content. [Suit un échange de vannes du
même genre entre Laëtitia et les deux jeunes, avant qu’un swing manager,
Tan, lui-même ancien équipier, intervienne.] Et puis Tan qui arrive derrière
moi, qui fait : “Bon maintenant tu vas te calmer… ta commande est terminée, casse-toi.” […] Le gamin était dégoûté… il était dégoûté… ça,
c’est bien fait pour lui. »
Ces accrochages offrent à l’encadrement l’occasion de se montrer protecteur vis-à-vis des salariés, ce qui contribue à masquer les rapports de
domination (déjà brouillés par le tutoiement, l’usage du prénom et la
proximité en âge) et peut favoriser l’engagement productif. Afin de se prémunir d’éventuels dérapages, les équipiers font d’ailleurs eux-mêmes
appel aux managers lorsque certains clients commencent à sortir du cadre
autorisé de la relation commerciale. Laëtitia prévient par exemple un supérieur hiérarchique lorsque certains jeunes tentent d’obtenir un produit
supplémentaire par le copinage et l’usage du prénom (visible sur les badges
portés par les équipiers, ce que ceux-ci dénoncent).
Prendre ses distances avec ce type de clientèle est aussi une façon pour
elle de valoriser son travail et de défendre son restaurant. À l’inverse, les
employés d’autres restaurants seraient, selon elle, ajustés à ces clients :
« Dans [ces] restaurants, c’est rien que de la racaille […], des Arabes, des
Noirs, […] qui viennent de la banlieue quoi. […] Et en plus, comme ils
ont une clientèle qui leur ressemble, et comme des fois ils ont des frictions,
ben il y a pas de problème, ils savent se calmer mutuellement. […] Et
VANESSA PINTO
211
puis déjà quand ils parlent… on le sent déjà quoi donc. […] C’est le
McDo qui va avec les Halles. 7 ». La relation de service ne peut être réduite
à un échange entre des individus génériques, socialement indéterminés.
Ceux qui servent peuvent se sentir mis en question à travers les propriétés sociales de ceux qui sont servis. Or, le refus de la disqualification
explique en partie l’investissement dans le travail. En effet, l’efficacité productive, issue de la rencontre entre une population particulière et un type
de travail, repose pour une part sur des facteurs extérieurs au cadre de l’entreprise, tels que les dispositions socialement constituées des travailleurs,
qui sont au principe de leur rapport au travail, aux études et à l’avenir 8.
LES CASQUETTES DES ÉQUIPIERS : ÉTUDIANTS OU SALARIÉS ?
Les équipiers sont âgés pour la plupart de dix-huit à vingt-cinq ans et,
pour 60 % d’entre eux, ce sont des filles. Ils sont d’origine plutôt populaire (parents ouvriers ou employés, faiblement dotés scolairement) et sont
fréquemment issus de l’immigration. Les équipiers étudiants – près de
60 % des équipiers au niveau national, la plupart de ceux du restaurant
parisien étudié – font souvent partie des publics les plus culturellement
7. Situé au centre de Paris, à la jonction de lignes de RER de banlieue, le quartier des Halles est non seulement un quartier touristique et commerçant mais
aussi un lieu fréquenté par des jeunes des « cités », qui constituent à la fois une
partie de la main-d’œuvre du McDonald’s local et une partie de sa clientèle. Ce
restaurant – comme ceux des Champs-Élysées et du quartier assez populaire de
Strasbourg-Saint-Denis, connus de quelques équipiers du restaurant étudié (qui
y ont travaillé auparavant) – est dénigré par certains comme un univers « rude »
(pour la relation entre les équipiers et avec les clients) et apprécié par d’autres
pour les liens amicaux qu’ils y ont noués. Le restaurant étudié est ainsi défendu
par une partie des équipiers, qui en accentue les spécificités : sa taille un peu plus
réduite et sa localisation géographique un peu moins dépréciée.
8. Lire Michel Pialoux, « Jeunes sans avenir et travail intérimaire », Actes de la
recherche en sciences sociales, mars-avril 1979, n° 26-27.
9. Selon l’enquête statistique de l’Observatoire de la vie étudiante, si les étudiants
issus des classes populaires n’exercent pas plus fréquemment une activité rémunérée que les étudiants issus des classes supérieures, les uns et les autres n’exercent pas le même type d’activités. Les étudiants issus des classes supérieures exercent
plutôt, de façon occasionnelle, des jobs au service de particuliers (baby-sitting,
VANESSA PINTO
213
démunis de l’Université, produits de sa « démocratisation » 9. « Orientés »
par défaut, ils suivent les filières les plus dévalorisées ou les plus floues
quant à leurs débouchés et font preuve d’une faible maîtrise des règles
du jeu universitaire. Ils semblent extérieurs au monde académique, du
fait à la fois de leur deuxième vie de salarié et de la faiblesse de leurs ressources culturelles héritées. Plusieurs d’entre eux entretiennent un rapport
ambivalent à leur statut provisoire d’étudiant et accordent à leur « petit
boulot » une place qui peut se révéler, avec le temps, ambiguë.
Étudiants de première génération, donc en ascension scolaire par rapport à leurs parents, au moins nominalement, la plupart revendiquent
leur statut d’étudiant et présentent cet emploi comme temporaire en l’opposant au travail qualifié (défini de manière plus ou moins précise) qu’ils
escomptent exercer. Dès lors, il s’agit pour eux de mettre à distance le
travail, ce qui engendre paradoxalement une efficacité productive. Ils
manifestent ainsi une suractivité ludique : la frénésie des rushs est appréciée et la vitesse valorisée ; de même, l’insouciance est cultivée, notamment lors de parties de rigolades. Les relations « de coulisses » (au sens
de Erving Goffman), constituées de commentaires parfois humoristiques
sur les clients ou le travail lui-même, étayent cette mise à distance. Par
ailleurs, les échanges entre caissières et cuisiniers 10 peuvent prendre la
forme de rapports amicaux, voire de séduction. En fait, il s’agit pour les
équipiers de prendre le travail comme une sorte de jeu et de s’y engager
sur ce mode : à travers les mises au défi, les blagues et les vannes, c’est
la légèreté d’un « boulot de jeunes » qui est revendiquée. Cependant, si
ce mode d’investissement dans un travail considéré comme provisoire
peut être partagé par une part importante des équipiers 11, il pose problème dès lors que cet emploi est occupé durablement. En effet, leur ave-
cours particuliers) ; avec l’avancement en âge et dans le cursus, ils bénéficient
plus fréquemment que les autres d’emplois intégrés aux études (internes, ATER).
Les étudiants d’origine populaire exercent plutôt des emplois d’ouvriers ou de
service, puis de surveillants. (Lire Claude Grignon, Louis Gruel, La Vie étudiante,
PUF, 1999.)
10. Les garçons sont en général affectés aux cuisines et les filles aux caisses, selon
l’opposition traditionnelle entre travaux de force, de production d’une part et travail relationnel, de service et d’accueil d’autre part.
11. Selon les chiffres de McDonald’s datés de décembre 2004, le turn-over serait
de 80 % et 56 % des équipiers auraient moins d’un an d’ancienneté.
214
SERVIR AU FAST-FOOD
nir professionnel peut paraître à certains salariés aussi flou et incertain que
leur réussite universitaire, surtout lorsqu’ils rencontrent des difficultés à
l’Université – qui peuvent d’ailleurs découler en partie de leur emploi
d’équipier, fatigant et dont les horaires sont parfois extensibles. L’emploi
en fast-food leur fait alors entrevoir la valeur de leurs titres sur le marché du travail et peut leur faire craindre de se voir condamnés à des
emplois déqualifiés.
C’est ainsi que Laëtitia apparaît comme l’une des équipières les moins
enjouées du restaurant étudié. Son attitude au travail, presque désabusée,
n’est justement pas sans rapport avec son parcours scolaire. Âgée de vingttrois ans au moment de l’enquête, elle est étudiante en DEUG de sociologie à l’université de Saint-Denis 12 et travaille chez McDonald’s depuis
deux ans 13. Elle se qualifie elle-même de « cancre », du moins par rapport à son frère, âgé de 21 ans, qui prépare un bac pro d’hôtellerie. Elle
présente son parcours comme une suite d’occasions manquées de travailler dans le secteur médico-social ; elle a choisi la sociologie par défaut
et parce que le « titre » était « intéressant ». Suite à des échecs répétés, elle
souhaite abandonner ce cursus, tout en ayant un vague projet de formation dans le secteur médico-social. Or, cet abandon des études et la perte
du statut symbolique qui y était associé semblent modifier son rapport au
travail chez McDonald’s, où elle souhaite désormais devenir chef d’équipe :
en perdant son caractère temporaire, son emploi perd ici sa légèreté et
une partie de son attrait. La relation de vente revêt alors un enjeu particulier à ses yeux : « Certains clients, dans leur attitude, ou dans leur pensée, ils croient que, sachant qu’on travaille chez McDo, c’est que parfois
on est des nuls, on a raté nos études. […] Moi je sais que j’en ai mouché
plusieurs, en disant : “Excusez-moi mais j’ai pas raté mon bac, je fais un
12. Pour une étude des publics différenciés de cette université, lire Brice Le
Gall et Charles Soulié, « Des usages sociaux du DEUG de Paris 8 : ségrégation
sociale, attentes pédagogiques et habitus disciplinaires », in Maria Drosile
Vasconcellos (dir.), Obstacles et succès scolaires, Editions du Conseil scientifique
de l’université Lille 3, 2006.
13. Originaire de Madagascar, son père, décédé, ne possédait aucun diplôme et
a exercé plusieurs emplois comme électricien ou ambulancier – suite à un stage
de réinsertion. Employée au service du personnel d’une grande entreprise
d’assurances, sa mère détient le brevet de fin d’études.
VANESSA PINTO
215
DEUG de socio et puis voilà…” Ben les mecs, ça les mouchait. »
Chez ces équipiers, de multiples raisons expliquent la prise au piège
de cet emploi à durée indéterminée. La nécessité financière ou le souhait
d’accéder à certains biens de consommation en pousse quelques-uns à
garder ce « job », voire à accumuler les heures complémentaires (qui ne
sont pas mieux rémunérées, d’ailleurs, que les heures contractuelles).
Tels sont les propos de Laëtitia, qui vit chez sa mère et consacre son
salaire (équivalent au Smic) à ses dépenses personnelles et à des économies pour, plus tard, passer le permis de conduire et louer un appartement : « Je pensais pas y rester mais j’y reste. […] Je pensais que ça aurait
été un petit travail temporaire et tout, juste le temps de me faire un petit
peu de thune, et en fait, ben j’y reste parce que, quand on a besoin d’argent, ben on reste où il y a de quoi trouver de la thune. » Quelques privilèges matériels et surtout symboliques de l’ancienneté, ainsi qu’une
familiarité accrue avec les managers et avec le travail lui-même renforcent également cette accoutumance. Les « anciens » ou les équipiers les
plus arrangeants (notamment pour effectuer des heures complémentaires) choisissent plus facilement leurs postes et leurs horaires, et de
petites responsabilités leur sont confiées.
Ainsi, certains étudiants « s’éternisent » malgré eux dans un travail qui
peut exercer sur eux une emprise d’autant plus grande qu’ils se sentent en
porte-à-faux à l’université. Ils se prennent au jeu de leur « petit boulot »,
de telle sorte que cet emploi, qui était pourtant censé assurer les conditions matérielles d’une réussite universitaire, réduit la place des études
dans leurs occupations et leurs préoccupations quotidiennes. Les profits
qu’ils retirent ou escomptent de leurs études leurs paraissent alors moins
importants que l’attrait du travail en fast-food. En effet, cette activité rémunérée leur apporte une rétribution immédiate (financière et éventuellement symbolique en cas de promotion), alors que les études représentent
un investissement à long terme et aux gratifications incertaines. À l’inverse
de l’université, le fast-food leur apparaît comme un lieu de sociabilité et
d’intégration – Laëtitia parle de « petite famille ». Il offre aussi un cadre
structurant, qui tranche avec le faible encadrement pédagogique et le temps
peu structuré de l’université 14. Enfin, il accorde une reconnaissance (même
implicite) de dispositions non valorisées à l’Université : la force et l’habileté
physiques, la « tchatche » et le sens de la répartie, etc.
14. Lire Stéphane Beaud, « Un temps élastique. Étudiants des “cités” et examens
universitaires », Terrain, septembre 1997, n° 29.
Photo V. Pinto
217
VANESSA PINTO
« ON N’EST PAS DES STEAKS HACHÉS ! » 15
Dès lors que leur « petit boulot » devient « travail », certains équipiers
peuvent prendre peu à peu conscience des enjeux de la relation salariale,
surtout si leurs attentes de promotion ne sont pas satisfaites ni leurs efforts
récompensés. Leur mécontentement peut alors s’exprimer dans le cadre de
mobilisations collectives, principalement menées par des « anciens » non
ou peu diplômés, équipiers ou managers. Cette résistance est toutefois
rendue difficile par le fort turn-over et la diversité des plannings, qui empêchent la constitution d’un véritable collectif de travail. Mais surtout, une
résistance, notamment syndicale, suppose de prendre le travail au sérieux,
de se sentir concerné par ses enjeux et de s’y investir durablement.
Or, des conflits parfois longs (et victorieux) ont eu lieu dans plusieurs
fast-foods 16. En décembre 2000 au McDonald’s Saint-Germain, géré par
l’enseigne, une grève de quatorze jours concerne des augmentations de
salaire et le versement d’une prime de fin d’année. En octobre 2001, au
McDonald’s franchisé de Strasbourg-Saint-Denis, les grévistes réclament,
durant quatre mois, la réintégration de cinq salariés accusés de vol et abusivement licenciés par le nouveau gérant alors qu’approchaient les élections des délégués du personnel ; ces salariés, des managers surtout,
comptent parmi eux un délégué syndical, que le franchisé avait déjà tenté
de licencier. Dans ce même restaurant, à partir de mars 2003, un an de
conflit porte sur la réintégration du sous-directeur (également délégué
syndical) et le départ d’un autre gérant contesté, arrivé en 2002.
Ces luttes s’expliquent d’abord par la constitution progressive, dans certains restaurants, d’un noyau d’anciens et par l’existence de liens forts entre
les salariés, souvent des proches ou des amis d’enfance : si l’esprit de
« bande de copains », d’ailleurs entretenu par McDonald’s, contribue à la
productivité, il peut aussi se manifester dans les luttes. C’est ainsi qu’en
15. Slogan utilisé par les grévistes de McDonald’s.
16. Lire Jean Ducange, Alexandre Mamarbachi, Étienne Pénissat, Vanessa Pinto,
« Les étudiants salariés, entre précarité et résistance », in ATTAC, Travailleurs
précaires, unissez-vous !, Mille et une nuits, 2003.
218
SERVIR AU FAST-FOOD
2001 le licenciement des cinq salariés entraîne le débrayage de la quasitotalité de leurs collègues, des équipiers aux managers du McDonald’s
de Strasbourg-Saint-Denis.
Ensuite, comme on commence à le percevoir chez Laëtitia, les
« anciens » attachent manifestement à leur travail et à leurs droits (qu’ils
ont découvert peu à peu) une importance plus grande que les étudiants
de passage. Pour eux, en effet, cet emploi n’est pas, ou plus, strictement
temporaire et parallèle aux études ; il définit quasi exclusivement leur
position et constitue leur principal horizon d’avenir. Portés par le discours
méritocratique de l’entreprise, que créditent les parcours exemplaires de
certains managers issus du rang, ils espèrent alors une promotion, possible
mais pas systématique. Or, une éventuelle stagnation au poste d’équipier
favorise le désenchantement du travail. Quant aux managers, qui effectuent des journées sans limite horaire et relativement mal rémunérées,
leur désillusion peut apparaître lorsque leur investissement n’est pas
reconnu et que leur loyauté est mise en doute.
Ainsi, l’accusation de vol, qui, en octobre 2001, déclenche au McDonald’s
Strasbourg-Saint-Denis le débrayage des salariés, a suscité chez les salariés des sentiments de dignité bafouée et de solidarité. Pour ces jeunes des
« cités », souvent issus de l’immigration, il est difficilement tolérable de se
voir stigmatisés de la sorte, alors qu’ils escomptaient de cet emploi des gratifications symboliques, une forme de reconnaissance ou de validation
morale de leur bonne conduite au travail. Par ailleurs, les méthodes peu
légales du nouveau gérant, voire de McDonald’s France – intimidations
par téléphone, tentatives de division des employés, etc. –, ont contribué à
remettre en question leur légitimité auprès de ces salariés.
Enfin, des éléments comme la présence d’un comité de soutien permettent de comprendre pourquoi ces mobilisations ont pu tenir dans la
durée et aboutir à des avancées pour les salariés. Des militants appartenant à des organisations très diverses sont mobilisés par le collectif CGT
de la restauration rapide, qui regroupe des délégués syndicaux d’autres
enseignes du secteur (comme Quick ou Pizza Hut), puis par le réseau
Stop Précarité. Au contact de ces militants expérimentés – issus notamment de différentes sections CGT, de SUD, de l’UNEF, d’ATTAC, d’AC !
et de la CNT –, les grévistes font l’apprentissage de l’action collective. Face
à une direction rigide et répressive, la présence de ces militants, qui aident,
en particulier, à reformuler les revendications, concourt à la structuration
du mouvement. Logistique et juridique, l’appui est également financier :
VANESSA PINTO
219
de nombreuses collectes en soutien aux grévistes sont effectuées à l’occasion de grandes manifestations ou d’événements comme le « Zénith
d’ATTAC ». En outre, des actions à portée à la fois financière (baisse du
chiffre d’affaires) et symbolique (atteinte à l’image de McDonald’s) sont
organisées tous les samedis avec les grévistes : occupation de restaurants,
dont celui, emblématique, des Champs-Élysées, manifestations dans des
centres commerciaux, etc. Enfin, la médiatisation de ces luttes, accentuée
par le contexte de la campagne pour les présidentielles, marqué par les
visites de plusieurs candidats, a pu, dans une certaine mesure, influer sur
le rapport de forces engagé entre les salariés et leurs employeurs.
Requise par l’organisation du travail, qui encadre et astreint l’activité
des salariés et assure une productivité maximale, l’implication des équipiers renvoie donc à différents degrés et modalités d’investissement subjectif dans le travail, si tant est qu’elle soit suffisamment acceptée pour
que le poste soit tenu, même temporairement (les départs dès les premières semaines sont fréquents). Parmi eux, certains étudiants d’origine
populaire condensent toutes les tensions et les ambivalences de l’engagement dans un « petit boulot » provisoire : s’ils (se) répètent qu’ils ne vont
pas « rester au McDo toute leur vie », ils perçoivent néanmoins confusément que cet avenir risque d’être le leur ; pris au jeu de leur travail, celuici exerce sur eux une véritable emprise, à la mesure de leur désengagement
dans des études apparemment moins attractives. Dès lors, partageant la
condition de leurs collègues non ou peu diplômés, celle de salarié « non
qualifié » et celle de jeune d’origine populaire souvent issu de l’immigration, ils peuvent, notamment à travers un engagement sur un mode syndical, se montrer solidaires de ces « anciens » attachés (au double sens)
à leur travail et ne plus jouer le jeu d’une domination déniée.
VANESSA PINTO
Doctorante à l’EHESS et ATER en sociologie à l’Université Lille 3, Vanessa Pinto
fut recrutée comme équipière durant deux mois dans un McDonald’s parisien.
Elle a mené une observation participante et réalisé conjointement des entretiens
avec des salariés rencontrés dans ce cadre ; enquête complétée ultérieurement
HISTOIRE RADICALE
Situation du mouvement ouvrier & du socialisme (1943)
par Julián Gorkin ; présentation Charles Jacquier
traduction de l’espagnol Miguel Chueca
223
JULIÁN GORKIN
223
Situation du mouvement
ouvrier & du socialisme
Julián Gómez García (1901-1987)
adopte lors de son entrée en politique le pseudonyme de « Gorkin »,
contraction des noms de Maxime Gorki et de Lénine 1. Militant des Jeunesses
socialistes de Valence, il en devient le secrétaire général en 1918 alors qu’il n’a
que dix-sept ans. Devant le refus du parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE)
d’adhérer à l’Internationale communiste, les petits groupes qui la soutiennent
en sont exclus : Gorkin participe alors à la création de la Fédération communiste du Levant, associé au parti communiste espagnol (PCE). En accord avec
son parti, il choisit de s’exiler en France au moment de la guerre du Maroc. À
Paris, il fréquente la nombreuse et diverse communauté exilée hostile au régime
de Primo de Rivera. Il est alors ce que l’on nomme un « révolutionnaire professionnel » – un agent de l’Internationale communiste chargé des divers périodiques destinés à l’émigration espagnole en Europe. Sous la pression du
gouvernement espagnol, il est expulsé vers la Belgique, où il poursuit son activité propagandiste, mais ses sympathies pour les thèses dissidentes à l’intérieur
de l’Internationale aboutissent à son exclusion en 1929.
Il se consacre alors à la littérature avec des travaux de traduction et l’écriture de pièces de théâtre social. Il travaille aussi pour Monde et publie son
premier roman, Días de bohemia, inspiré par sa vie de l’époque à Paris et
N
É DANS LA PROVINCE DE VALENCE,
1. Les informations biographiques présentées ici sont tirées du texte de Marc
Ferri Ramírez « Julián Gorkin, la vida de un luchador », in Julián Gorkin, Contra
el estalinismo, Barcelona, Editorial Laertes, 2001.
AGONE, 2007, 37 : 223-269
224
HISTOIRE RADICALE
publié en Espagne en 1930. De retour en Espagne après la chute de Primo de
Riveira, il poursuit ses travaux littéraires mais n’abandonne pas la vie politique active, participant à la fondation du groupe d’opposition Federación
Comunista Ibérica (1932), qui rejoint l’année suivante le Bloc Obrero y
Campesino de Joaquín Maurín, le principal parti communiste indépendant du
PCE. Obligé de s’exiler à nouveau à Paris pour échapper à la répression qui
suit la révolte des Asturies en 1934, il retourne en Espagne l’année suivante et
participe à la fondation du Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM)
en septembre 1935, suite à la fusion entre le Bloc Obrero y Campesino et
l’Izquierda Comunista d’Andrés Nin.
Après le 19 juillet 1936, et l’arrestation de Maurín dans la zone franquiste,
Gorkin prend en charge la direction du journal du POUM, La Batalla, tout en
s’occupant du secrétariat international du parti. Après les journées de Barcelone
de mai 1937, le POUM est dissous par le gouvernement républicain et Gorkin
arrêté, jugé, condamné et emprisonné comme membre de sa direction. Il parvient
à s’échapper lors de la chute de la Catalogne et à traverser la frontière française,
entamant dès lors un exil définitif, d’abord à Paris, puis au Mexique.
À Mexico, il dirige la revue du POUM en exil et fonde les revues Análisis
(Revista de Hechos e Ideas) et Mundo (Socialismo y libertad) ainsi que
plusieurs maisons d’édition avec Bartolomeu Costa Amic 2. Durant ces années,
il se consacre à des essais politiques visant à dénoncer le stalinisme, qui rencontre
alors la sympathie de très larges secteurs de la gauche internationale. Il publie
ainsi en 1941 Caníbales políticos (Hitler y Stalin en España), où il analyse
pour la première fois la guerre et la révolution espagnoles, et La GPU prepara
un nuevo crimen (1942), avec l’écrivain allemand exilé au Mexique Gustav
Regler, où il dénonce le climat de terreur auquel sont soumis les militants antistaliniens – lui-même est blessé l’année suivante par un groupe de communistes
durant un meeting organisé pour dénoncer l’assassinat par Staline des deux
leaders polonais d’origine juive du Bund 3.
En 1944, il publie aussi, avec Paul Chevalier, Marceau Pivert et Victor Serge,
Los problemas del socialismo en nuestro tiempo. C’est sa contribution à ce
livre collectif, traduite pour la première fois en français, que nous reproduisons
2. Sur l’itinéraire de Bartolomeu Costa Amic, lire <www.fundanin.org/costaamic.htm>
3. C’est aussi au Mexique que fut assassiné Trotski le 20 août 1940. Avec Victor
Serge, Gorkin fut le premier à entreprendre une enquête, qui aboutit à la publication, en 1948, de L’Assassinat de Trotski (Le Livre de poche, 1973).
JULIÁN GORKIN
225
ici. L’auteur s’y livre à une étude sans concessions des causes de l’échec des
grandes organisations du mouvement ouvrier (social-démocratie et bolchevisme) à partir de la Première Guerre mondiale. Mais il présente également un
bilan lucide et circonstancié de ses différentes minorités : l’impuissance d’un
trotskisme miné par le sectarisme ; l’échec de l’anarchisme malgré l’idéalisme
et le courage de ses militants. Quant au socialisme révolutionnaire indépendant, il évoque des courants politiques significatifs de la période mais totalement oubliés aujourd’hui, tout en s’illusionnant sur leur capacité d’intervention
dans l’après-guerre alors que la rivalité entre les vainqueurs du nazisme réduira
à la portion congrue l’autonomie d’un mouvement ouvrier contraint de rallier l’un ou l’autre camp, tandis que ses secteurs les plus actifs sont largement
dominés par le stalinisme. C’est d’ailleurs au début de la guerre froide que
Gorkin modifiera son orientation politique pour travailler avec le Congrès
pour la liberté de la culture en dirigeant la revue Cuadernos financée par des
« fondations américaines » – en fait la CIA –, mais c’est une autre histoire 4.
Pourquoi exhumer pareil texte aujourd’hui ? Parce qu’« il faut reprendre
l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord
désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques,
car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des
Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir 5 ».
CHARLES JACQUIER
4. Histoire en train de s’écrire loin des polémiques partisanes, comme en témoigne
le récent article de Marta Ruiz Galvete, « Cuadernos del Congreso por la Libertad
de la Cultura : anticomunismo y guerra fría en América Latina » (El Argonauta
Español, 2006, n° 3, <http://argonauta.imageson.org/mot521.html>).
5. « Les mauvais jours finiront », Internationale situationniste, avril 1962, n° 7, p. 12.
226
HISTOIRE RADICALE
I. UNE CRISE À LA FOIS CATASTROPHIQUE
& PORTEUSE DE PROMESSES
Une étude consacrée à la situation actuelle du mouvement ouvrier et du
socialisme doit commencer par cette constatation sincère : la crise profonde, presque générale, où ils se trouvent tous les deux. Je ne fais pas seulement allusion à leur collapsus physique ou organique mais à une crise
morale, doctrinale et tactique. C’est là que réside, à mon sens, l’importance
cruciale du problème. Tous ceux qui croient que, une fois la guerre terminée, le socialisme et le mouvement ouvrier se reconstruiront comme
avant, comme s’il suffisait de tourner une page et de tout recommencer
à zéro, ceux-là démontrent une cécité qui les rend incapables de tenir un
rôle progressiste et révolutionnaire à l’avenir.
Les chefs socialistes espagnols résidant au Mexique, les leaders du travaillisme anglais et ceux du socialisme français présents à Londres – pour
ne citer que ceux-là – nous offrent trois exemples significatifs de cet état
d’esprit. Après la guerre civile espagnole et l’effondrement de la
République, dont les riches expériences ont une valeur universelle, et face
à la crise – profonde quoique naturelle – que traverse le socialisme espagnol, les chefs officiels du mouvement opposent une résistance obstinée
à toute discussion, sous prétexte que le programme et les statuts du vieux
PSOE ont une valeur permanente. Ils prétendent ainsi éviter l’extériorisation et le développement naturel de la crise vers une clarification et une
différentiation de la pensée et de la tactique qui nous paraissent pourtant
absolument inévitables. Inévitables et pas seulement saines et porteuses
de progrès : salvatrices même. En effet, pendant que les socialistes de
gauche envisagent de plus en plus clairement les problèmes espagnols et
ceux du monde entier à partir d’un point de vue internationaliste et de
classe, les socialistes modérés – plus nationalistes et libéraux que socialistes – réduisent le socialisme à un problème d’assurances sociales – la
panacée Beveridge – et s’opposent à la lutte des classes, au châtiment
révolutionnaire et à la justice sociale, c’est-à-dire à la liquidation de toutes
les forces économiques, sociales et politiques qui ont rendu possible le
JULIÁN GORKIN
227
franquisme, et cela au nom d’une opposition sentimentale à toute effusion
de sang et d’une patriotique paix sociale menée sous l’égide du « socialiste » Jésus de Nazareth (Indalecio Prieto 1). Cela équivaut à ne pas comprendre que ce refus de l’effusion de sang de la part des anciens soutiens
de la monarchie des Bourbons et ces prétentions à l’établissement d’une
patriotique paix sociale dans le cadre d’une république conservatrice et
monarchisante ont ouvert la voie à la plus sanglante des guerres civiles que
connaisse l’histoire, et que ce chemin nous conduirait fatalement vers une
situation semblable, sinon pire 2.
À en juger par leur attitude, les leaders du travaillisme britannique semblent disposés à tout sacrifier à l’« intérêt » national, à l’« unité » nationale – ou plutôt impériale – et, en somme, à une « trêve » qui, si cela ne
tenait qu’à eux, pourrait ne jamais finir. Beaucoup d’entre eux tiennent
même le plan Beveridge pour trop avancé. Et ils sont d’accord, puisqu’ils
l’ont appuyé à fond, avec la politique conservatrice et impérialiste conduite
en Inde par Winston Churchill. Face aux aspirations profondes des masses
britanniques et celles des peuples colonisés, et face aux courants foncièrement transformateurs et révolutionnaires des temps présents, ces
hommes, d’une formation et d’une mentalité légalistes et conservatrices
– ils ne savent même plus être des réformistes –, ne semblent aspirer qu’à
prendre la succession des conservateurs et à être les sauveurs de l’impérialisme britannique. Une expérience tragique nous enseigne, en effet,
que ceux qui, en temps de guerre, sacrifient toute différentiation de classe
et toute politique indépendante au nom de l’« union sacrée » sont, en
temps de paix, un frein pour les masses et n’hésitent pas à sacrifier leurs
propres intérêts à l’unité et à la reconstruction de la patrie capitaliste.
De même, les chefs du socialisme français présents à Londres, faisant
montre d’une totale incompréhension des causes de l’échec de leur
1. Leader, dans les années 1930, de l’aile droite du PSOE. [ndt]
2. Indalecio Prieto a expliqué que le manque de véritables partis républicains,
avant et après la proclamation de la seconde République espagnole, a contraint le
PSOE à changer de nature en remplissant le rôle de ces partis républicains.
L’explication est juste. Mais il n’est pas moins vrai que cela a eu des conséquences
catastrophiques pour le prolétariat espagnol, en le privant – quand il en avait le plus
besoin – d’un véritable et fort parti révolutionnaire. Si le PSOE, fidèle à cet opportunisme qui le mène à changer sa nature, doit continuer à remplir le rôle des partis républicains, il faudra alors envisager l’organisation d’un véritable parti socialiste
révolutionnaire en Espagne comme une nécessité historique inéluctable. [nda]
228
HISTOIRE RADICALE
politique habituelle, de la faillite du Front populaire 3 et du collapsus historique connu par la France, ne semblent aujourd’hui se soucier que de
l’organisation des élections à venir, du fonctionnement du futur Parlement
et autres modalités de la « souveraineté populaire » dans une « France
démocratique reconquise ». C’est du moins ce qui apparaît à la lecture
des documents qu’il nous a été possible de connaître et de leur attitude
au sein du mouvement gaulliste, un mouvement – vaste et naturel – de
front unique, porteur de valeurs importantes et explosives et d’un futur
progressiste à condition toutefois que les représentants du peuple
– concrètement, les socialistes et les syndicalistes – n’y passent pas des
engagements permanents et qu’ils ne sacrifient pas demain la différentiation et l’indépendance des classes laborieuses au nom de l’unité nationale
et de la sauvegarde de l’empire. Qu’ils puissent remplir un rôle révolutionnaire ou qu’au contraire ils constituent un facteur réactionnaire, cela
dépend, en somme, de l’attitude qu’ils vont adopter dès à présent.
Tous ces personnages routiniers et sceptiques, pour lesquels les leçons
des luttes des vingt-cinq dernières années ne sont que des exemples a
contrario et qui évoluent dans un sens toujours plus conservateur et réactionnaire, sont, à côté des staliniens – et en dépit de la différence de leurs
méthodes et de la haine qu’ils éprouvent à l’égard des inqualifiables
méthodes de ces derniers –, les principaux responsables de la crise actuelle
du mouvement ouvrier et du socialisme. Ils seront un obstacle, demain,
à sa reconstruction. Il en ira de même pour tous ceux qui se sont habitués à voir dans le socialisme un idéal éternel, une sorte de religion ou de
dogme absolu, appelé à triompher fatalement, un jour ou l’autre, par la
seule force de sa raison ou de la bonté de ses principes. Face aux uns et
aux autres, ce qui s’impose surtout et avant tout est un retour à la pensée
vivante et à la dialectique, un redressement et un renforcement de cette
pensée. Cela n’est possible, à nos yeux, que par une révision ou une reconsidération profonde des principes doctrinaux et tactiques du socialisme,
menée à la lumière des expériences historiques les plus riches, de la situation réelle du monde et des perspectives qu’ouvre devant nous la période
la plus riche en problèmes et en luttes qu’ait jamais connue l’humanité.
Il s’agit là d’une révision révolutionnaire et progressiste, qui n’équivaut pas le moins du monde à tomber dans un révisionnisme vulgaire,
3. Lire Jean Bernier, « La fin misérable de l’expérience Blum » [1937], Agone, 2003,
n° 28, p. 255-258. [Sauf indication contraire, toutes les notes sont de l’éditeur.]
JULIÁN GORKIN
229
l’opportunisme ou la trahison suicidaires, dont les cinq lustres passés nous
offrent de si nombreux exemples. La première tâche qui se présente à
nous est d’en finir avec les dogmatismes bornés, les fétichismes légués
par la tradition, les préjugés liés aux appellations et même aux partis. Sans
abandonner ce qui existe ni trahir les acquis du mouvement, nous devons
rechercher audacieusement un nouveau point de départ, un cours nouveau, en ajoutant de nouvelles valeurs à ce qui possède encore une réelle
valeur historique. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons dépasser la
gravissime crise actuelle du mouvement ouvrier et du socialisme.
Il n’est pas possible de rejeter la faute de cette crise sur la guerre, comme
le font très commodément tous ceux qui se refusent à voir les causes de
l’échec en eux-mêmes et en leurs fausses positions. La crise est bien antérieure à l’ouverture des hostilités. Nous devons même proclamer que c’est
la guerre qui a été la conséquence de la grande crise du mouvement
ouvrier international et de l’impuissance du socialisme. Nulle part, à l’exception – à cause de circonstances très particulières – de l’Espagne, le
mouvement ouvrier n’a été capable d’opposer une véritable résistance aux
préparatifs puis au déclenchement de la guerre. Quant à la classe ouvrière
espagnole elle-même, privée d’une pensée révolutionnaire consciente,
d’un parti socialiste idéologiquement et physiquement puissant, abandonnée à son sort par un prolétariat international politiquement désarmé
et réduit à l’impuissance, elle n’a été capable que d’une héroïque et magnifique défaite. Cette résistance vaincue a servi à montrer au capitalisme
mondial, et en premier lieu au nazi-fascisme, qu’il pouvait impunément
entrer en guerre sans avoir à craindre une résistance immédiate de la part
du prolétariat international. La guerre n’a fait que manifester au grand
jour, de façon catastrophique, l’impuissance et l’échec du mouvement
ouvrier, et l’a détruit physiquement dans ses organisations. Mais avant,
bien avant, il était déjà dans une situation sans issue et se débattait au
milieu de contradictions tragiques, dont il ne pouvait plus sortir par luimême. En ce sens, la crise actuelle peut être regardée à la fois comme
quelque chose de catastrophique et comme une situation porteuse d’avenir. Elle est catastrophique dans ses effets immédiats, puisqu’elle a conduit
le mouvement ouvrier lui-même et toute l’humanité à la catastrophe du
nazi-fascisme et à la guerre. Mais elle est porteuse d’avenir parce que,
grâce à elle, le mouvement ouvrier et le socialisme pourront sortir du
marasme, de la putréfaction et de l’impuissance où ils se débattaient, et
entamer un nouveau cours jusqu’à la victoire.
230
HISTOIRE RADICALE
II. LES RESPONSABILITÉS HISTORIQUES DE LA SOCIAL-DÉMOCRATIE
La mise en œuvre de ce nouveau cours exige de nous, avant tout, un bilan
synthétique des erreurs et des responsabilités du passé. Il n’est pas possible, en effet, de préparer l’avenir sans prendre ses distances, de façon
sévère et claire, avec le passé.
Commençons par la social-démocratie et le socialisme réformiste. Leurs
responsabilités sont, à nos yeux, écrasantes et accablantes. Après son collapsus durant l’autre guerre impérialiste, la social-démocratie ne pouvait
plus survivre à elle-même qu’en faisant fi des intérêts du prolétariat et du
socialisme. Le bilan qu’elle présente depuis ne peut pas être plus tragique.
Il ne s’agit pas de discuter la bonne foi, les sentiments et la sincérité de
certains militants socialistes, parmi lesquels on trouve de magnifiques
exemples d’humanité : nous ne tomberons pas ici dans le travers typiquement sectaire qui consisterait à les présenter comme des types humains
personnellement odieux. Ce dont il est question ici est de juger, à la
lumière de l’expérience historique et de ses résultats pour le prolétariat
et l’humanité, de leurs positions politiques et des conséquences de ces
positions. À quelques exceptions près, ils tombèrent, au cours de l’autre
guerre, dans le piège du patriotisme et de l’union sacrée. Pendant la
période de profonde crise révolutionnaire qui suivit la guerre, ils consacrèrent leur talent et leurs énergies à étouffer la révolution prolétarienne
en Europe au nom de la reconstruction économique de leurs patries capitalistes respectives et du salut de la « démocratie » bourgeoise. Ils furent
incapables de comprendre que la reconstruction de leurs économies nationales sous le signe du capitalisme pouvait conduire au renforcement des
dictatures du grand capital sous une forme plus ou moins insolente et
cynique et, en définitive, à la réaction politique et sociale au détriment non
seulement de l’ensemble du prolétariat mais encore des partis sociauxdémocrates eux-mêmes et des organisations syndicales réformistes. Ils se
firent les champions de la démocratie bourgeoise – et des réalisations
réformistes en son sein – dans la période de liquidation de la démocratie traditionnelle et formelle, alors que le rôle progressiste de la bourgeoisie dans l’histoire avait pris fin et que celle-là ne pouvait plus subsister
qu’en tant que classe économiquement et politiquement réactionnaire,
au mépris, par conséquent, de la démocratie révolutionnaire et du progrès
social. Ils ne surent pas comprendre le clair dilemme qui se posait en
Europe et dans le monde entier : démocratie socialiste ou réaction fasciste.
JULIÁN GORKIN
231
Ils choisirent la démocratie bourgeoise, historiquement dépassée et en
pleine banqueroute, en pavant du coup la voie à la réaction fasciste.
Ils avaient commencé par adopter une attitude hostile à l’unique révolution socialiste triomphante : la révolution russe. Il est vrai qu’ils ont
quelques excuses à faire valoir là-dessus. Les conceptions, les pratiques
dictatoriales et autoritaires des bolcheviks, non seulement en URSS mais
encore au sein du mouvement ouvrier international, contribuèrent puissamment à l’adoption de fausses positions démocratico-bourgeoises et
antirévolutionnaires de la part d’un grand nombre de socialistes sincères.
La scission au sein du mouvement socialiste international, juste d’un point
de vue révolutionnaire et, en principe, porteuse d’avenir mais imposée
mécaniquement par Moscou en conformité avec les besoins et les canons
établis par les bolcheviks, suscita contre la révolution russe et le communisme le refus décidé de toute une série d’excellents militants socialistes qui sympathisaient avec l’un et l’autre. À en juger par sa polémique
avec Lénine en 1904 et par sa brochure prophétique sur la révolution
russe, écrite quelques mois seulement avant son assassinat, il est plus que
probable que Rosa Luxemburg elle-même, la figure socialiste la plus
éminente depuis Marx et Engels, n’aurait pas donné son adhésion à
l’Internationale communiste ou qu’elle y serait entrée très vite en conflit
avec les chefs bolcheviks russes. Cependant, ces considérations, aussi
justes qu’elles soient, ne peuvent faire oublier les grandes responsabilités
historiques de la social-démocratie dans son ensemble. En Allemagne,
les sociaux-démocrates furent les principaux acteurs de l’écrasement de
la révolution salvatrice, dont dépendait le destin même de la révolution
russe et de la révolution européenne, en ouvrant la voie à l’hitlérisme. Les
prolétaires allemands – à commencer par les ouvriers sociaux-démocrates
eux-mêmes – donnèrent toutefois de multiples preuves de leur volonté
de lutte. Bien que dans des circonstances différentes et moins graves, les
conséquences de la politique social-démocrate ne furent pas moins
néfastes en Autriche. Malgré tout, les ouvriers socialistes autrichiens, avec
une conscience qui fit défaut à leurs chefs, surent se battre héroïquement
en février 1934. La politique criminelle du socialisme réformiste français
durant la période du Front populaire, surtout relativement à la guerre
civile espagnole, contribua grandement non seulement à la défaite du
camp républicain mais aussi au désarmement moral et politique du
prolétariat français, à la consolidation de la bourgeoisie réactionnaire et
fascisante du pays, et, en définitive, à sa tragique défaite militaire. Et,
232
HISTOIRE RADICALE
pourtant, ce prolétariat avait donné des preuves de son désir d’en
découdre : le Front populaire ne dut d’exister qu’à cet esprit combatif et
antifasciste. Quant au socialisme réformiste espagnol, il ne sut pas se montrer à la hauteur du magnifique prolétariat qu’il était chargé de diriger et
que, comme force politique majoritaire, il aurait pu conduire vers d’importantes victoires au lieu de le mener à la déroute tragique de 1939. Et
qui peut mettre en doute la volonté révolutionnaire de ce prolétariat – et
de la masse socialiste – après les héroïques exemples d’octobre 1934 et
des trente-deux mois de la guerre civile ?
Objectivement, personne ne peut contester aujourd’hui que la politique social-démocrate ait servi la bourgeoisie, le nazi-fascisme et la guerre.
Mais, en même temps que nous proclamons cette vérité objective, et pour
dissiper toute confusion possible, nous devons nous élever ici contre le
stupide qualificatif de « social-fascistes » décerné un jour aux militants
socialistes par le stalinisme. Ces militants ont toujours haï, sincèrement,
le fascisme. Une majorité écrasante d’entre eux n’aurait jamais signé un
pacte avec Hitler, comme le fit Staline lui-même. Ce que nous jugeons
ici, c’est une politique erronée et catastrophique.
Le bilan des expériences social-démocrates a une haute valeur en matière
de leçon historique, et il a le mérite d’instruire sur ce que les socialistes
ne doivent pas faire. Autrement dit, ces expériences négatives peuvent se
transformer en positives si elles aident le prolétariat à ne pas tomber à
nouveau dans les graves et funestes erreurs du passé, la première et la
plus fondamentale étant le renoncement à l’indépendance de classe et aux
principes internationalistes, qui sont la base de toute politique vraiment
socialiste. La social-démocratie, bien au contraire, a sacrifié l’indépendance de classe à la collaboration entre les classes, et l’internationalisme
prolétarien aux visées et aux nécessités nationales. C’est ainsi qu’elle est
tombée progressivement sous la dépendance de la bourgeoisie, des différentes bourgeoisies nationales, et qu’elle s’est vue entraînée par leurs
contradictions. La dernière guerre, mais aussi la période de l’entre-deuxguerres, nous en donnent de multiples exemples. Et il n’est que d’en voir
le résultat : dans une période de crise chronique et mondiale du capitalisme, alors que seul le socialisme pouvait offrir une issue logique à l’humanité, c’est le fascisme qui a triomphé dans les pays frappés par la crise
la plus aiguë, et, par conséquent, les pays objectivement les plus révolutionnaires. Le fascisme a trouvé la seule issue qu’il pouvait trouver à la
crise capitaliste : la préparation de la guerre et la guerre elle-même.
JULIÁN GORKIN
233
Tout n’est pas négatif, toutefois, dans l’expérience de la social-démocratie.
En Allemagne, en Autriche, en Belgique, dans presque tous les pays
d’Europe, elle a su se montrer une excellente organisatrice de masses. Il
y a beaucoup à apprendre d’elle à cet égard. Ce qui est regrettable, c’est
que cette organisation ait fini par se transformer partout en une machinerie parfaite au service presque exclusif de l’électoralisme et du parlementarisme. Par ailleurs, elle a su construire, à l’intérieur de la démocratie
capitaliste, des œuvres de grande valeur pour le prolétariat, comme, par
exemple, les logements ouvriers à Vienne ou encore le réseau des maisons du peuple, de coopératives, d’écoles, de salles de spectacles en
Belgique. Mais tout cela avait pour contrepartie et pour défaut d’endormir la conscience du prolétariat et d’entretenir l’illusion qu’il était possible de résoudre ses problèmes au moyen de conquêtes partielles et
évolutives dans le cadre du régime capitaliste. Plongé dans cette illusion,
éduqué dans des pratiques réformistes et antirévolutionnaires, ce prolétariat ne soupçonnait pas le moins du monde qu’il devrait un jour défendre
ses organisations et ses conquêtes, les armes à la main, contre la réaction
fasciste. Ajoutons que, en dépit de cette éducation réformiste et antirévolutionnaire, les ouvriers socialistes ont su se battre, en passant pardessus la tête de leurs chefs, surtout en Autriche et en Espagne. Cela prouve
au moins que les masses socialistes sont généralement saines et décidées
et qu’on ne peut leur attribuer la responsabilité des défaites subies. C’est
de ces masses que resurgiront sans doute, après ces grandes et enrichissantes expériences, les meilleurs cadres socialistes et révolutionnaires et
les plus utiles pour l’avenir.
Est-ce que la social-démocratie pourra se relever, en tant que direction
politique de masses, de la situation où l’ont laissée ses tragiques erreurs ?
Il ne convient pas de se prononcer à la légère sur le sujet. Après la guerre
de 1914-1918, les bolcheviks ont parlé trop légèrement du « cadavre »
de la social-démocratie. Et pourtant, ce « cadavre » sans sépulture eut
suffisamment de pouvoir pour faire dévier le prolétariat de sa voie révolutionnaire, pour renforcer le cordon établi autour de la révolution russe
et contribuer à la préparation de la nouvelle guerre mondiale.
Il paraît difficile d’imaginer, cependant, que la social-démocratie, écrasée par le poids de ses énormes fautes, puisse relever la tête un jour. Nous
ne croyons pas que la « paix sociale », les conquêtes démocratiques dans
le cadre de la nation, les acquis sociaux, les pratiques légalistes et parlementaires soient capables de conquérir la direction des masses ouvrières
234
HISTOIRE RADICALE
et paysannes après la guerre. La période des concessions démocratiques
de la part de la bourgeoisie et des réformes sociales en régime capitaliste
est bel et bien terminée. Dans les années à venir, il sera difficile, pour ne
pas dire impossible, aux sociaux-démocrates de fonder là-dessus une politique effective. Les problèmes posés au monde par la guerre, que sa fin
ne fera qu’exacerber, sont bien trop vastes pour cela. Entre le passé et
l’avenir, il existe sur ce point un abîme infranchissable. Les échecs du
passé démontrent à satiété que les vieux programmes et les vieilles pratiques routinières ne constituaient absolument pas une solution, mais,
bien au contraire, un manque absolu de solutions. Et il faudrait être
aveugle pour ne pas s’en rendre compte.
Il est presque sûr, cependant, que les impérialismes « démocratiques »
vainqueurs – nous écartons la possibilité d’une victoire des totalitarismes
– essaieront d’utiliser à nouveau les services de ces sociaux-démocrates
endurcis et embourgeoisés auxquels la révolution fait peur, afin d’écarter
une fois de plus le prolétariat de sa mission historique. Les Henri de Man,
les Paul Faure, les Spinasse 4 – et autres variétés plus ou moins inédites –
ont l’échine on ne peut plus souple. À mon sens, la fin de la guerre représentera la fin des autarcies économiques et des nationalismes les plus
féroces, même s’il se peut que nous assistions, au début, à de fortes luttes
de type nationaliste, c’est-à-dire à des combats pour la liberté nationale
après la soumission forcée au nazi-fascisme triomphant. Dans les économies futures, de plus en plus étatisées et nationalisées alors même qu’elles
4. Ces trois hommes politiques socialistes s’illustrèrent à des degrés divers dans
la collaboration idéologique ou politique, en France et en Belgique, durant la
Seconde Guerre mondiale.
En 1940, Henri de Man (1885-1953) approuva la décision de Léopold III de
ne pas suivre son gouvernement en exil, puis il rédigea quelques jours plus tard
un manifeste, dit « du 28 juin 1940 », où il écrivait que le fascisme pouvait jouer
un rôle révolutionnaire et appelait les militants socialistes à rejoindre un parti
unique fidèle au roi afin de réaliser l’hégémonie du travail sur le capital.
Secrétaire général de la SFIO à partir du congrès de Tours jusqu’à la guerre, Paul
Faure (1878-1960) accepta sa nomination au Conseil national de l’État français
du maréchal Pétain.
Ministre de l’économie dans le gouvernement du Front populaire, Charles
Spinasse (1893-1979) vota les pouvoirs constituants au maréchal Pétain le
10 juillet 1940 puis soutint la politique de collaboration dans le journal qu’il
fonda à Paris le 1er novembre 1941, Le Rouge et le Bleu.
JULIÁN GORKIN
235
tendent à s’internationaliser, ainsi que dans les superstructures politiques
de type fédéraliste (ou avec des tendances à la fédération), les sociauxdémocrates auront sans aucun doute un rôle à jouer. Ils apporteront à
cette situation une touche socialisante et internationaliste. Contre eux,
nous avons l’inéluctable devoir de l’intransigeance. Nous devrons, plus que
jamais, démasquer leur faux socialisme et leur faux internationalisme.
Disons, pour conclure, que la social-démocratie sera plus ou moins
capable de se refaire et de remplir son rôle pour autant que, nous, les socialistes révolutionnaires, nous aurons la capacité de définir des positions
claires et justes, un programme de solutions constructives, et de conquérir
avec eux la direction révolutionnaire du prolétariat international.
III. JUGEMENT CRITIQUE SUR LE BOLCHEVISME
Considéré à la lumière de l’expérience historique et soumis à une étude
d’ensemble sereine, le bolchevisme nous apparaît comme une déviation
spécifiquement russe du socialisme, une déviation dont nous ne commençons à percevoir qu’aujourd’hui les graves caractéristiques. Nous
devons dire d’entrée que ce jugement ne se fonde pas seulement sur le fait
que la révolution russe ait conduit à la monstrueuse dictature absolutiste
et totalitaire actuelle que constitue le stalinisme. La dictature stalinienne
n’est pas seulement le produit d’une profonde dégénération, déterminée
logiquement par la situation intérieure et extérieure au sein de laquelle se
trouvait l’URSS : selon nous, ses éléments déterminants étaient déjà contenus dans le bolchevisme lui-même. Autrement dit, il nous faut aller chercher le mal originel dans les propres conceptions, politiques et organiques,
du bolchevisme. Il est indéniable que ces conceptions, dues principalement à Lénine, pouvaient se justifier du point de vue de la situation russe.
Les conditions objectives de la lutte en Russie rendaient très difficile, pour
ne pas dire impossible, le développement du mouvement ouvrier et de son
avant-garde révolutionnaire, le parti bolchevik, dans un climat de démocratie créatrice. L’autre branche de la social-démocratie russe, la fraction
menchevik – sans parler des autres organisations populaires russes –, se
trouvait soumise à la même situation. La conception du « révolutionnaire
professionnel », du « Comité central restreint et tout-puissant » ou peu
s’en faut, de la nomination ou cooptation des responsables par en haut,
ainsi que l’élaboration de la pensée collective par une minorité dirigeante
236
HISTOIRE RADICALE
au nom du parti et le caractère « conspirationniste » de celui-ci sont, du
point de vue socialiste, de la démocratie socialiste vivante, de véritables
monstruosités, qui ne sont guère possibles et relativement justifiables qu’à
partir de la réalité de la Russie tsariste. Il n’en demeure pas moins que
ces conceptions et les méthodes qui en découlent se sont révélées tragiques pour le mouvement ouvrier russe et, par extension, pour le mouvement ouvrier et socialiste international. Du point de vue des principes
généraux et de la véritable et légitime doctrine socialiste, c’est Rosa
Luxemburg qui était dans le vrai dans la polémique qui l’opposa en 1904
à Lénine 5, une polémique que les militants occidentaux de ma génération n’eurent l’occasion de connaître – de même que l’œuvre fondamentale de Rosa – qu’il y a un peu plus d’une dizaine d’années. Du point de
vue historique, le problème consiste à faire sereinement la part de responsabilité qui revient à la pensée, aux conceptions et aux méthodes bolcheviques, et celle qui incombe aux conditions spécifiques et fatales du
développement de la lutte en Russie, non seulement avant mais aussi
après la révolution d’Octobre. Quoi qu’il en soit, la première et fondamentale conclusion à laquelle on arrive est la suivante : même si le bolchevisme peut être justifié, du moins jusqu’à un certain point, du point
de vue de la réalité historique russe, il ne peut absolument pas l’être en
général, du point de vue de la doctrine et des méthodes socialistes, et on
peut encore moins justifier sa prétention à influer sur le mouvement
ouvrier et socialiste international et à s’imposer à lui.
Outre la dégénérescence de la social-démocratie, son triomphe en 1917
et les conditions qui y présidèrent ont semblé justifier, d’un point de vue
national et international, la politique des bolcheviks. Nous avons compris
aujourd’hui que le fait de vaincre ne suffit pas à justifier une direction
révolutionnaire. Il est indéniable que les bolcheviks entraînèrent derrière
eux, parfois avec fanatisme, la partie la plus jeune, la plus saine et la plus
impulsive du mouvement socialiste international. Comme le reconnut
Rosa Luxemburg dans sa brochure sur la révolution russe – et là-dessus
Lénine n’était pas fondamentalement en désaccord avec elle –, il est très
5. Il s’agit de l’article de Rosa Luxemburg « Questions d’organisation de la socialdémocratie russe », paru en 1904 dans Iskra (l’organe de la social-démocratie
russe) et dans Die Neue Zeit (la revue théorique de la social-démocratie allemande),
en réponse aux conceptions de Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière.
Consultable sur <www.marxists.org/francais/luxembur/c_et_d/c_et_d_1.htm>.
JULIÁN GORKIN
237
dommageable que la première – et seule, hélas – révolution prolétarienne
se soit produite et ait triomphé dans un pays économiquement et culturellement aussi retardé que la Russie. Il est hors de doute que, dans les
conditions où se produisit cette révolution, la seule force socialiste organisée et consciente capable de la faire triompher fut le parti bolchevik
de Lénine et Trotski. Il faut rendre à l’équipe dirigeante bolchevique
l’hommage qui lui est dû. Au milieu d’une des situations les plus chaotiques de l’histoire humaine, les bolcheviks surent être les plus énergiques, les plus clairvoyants, les plus réalistes et les plus idéalistes à la fois.
Sans eux, il est très possible – il est presque sûr – que la Russie serait
tombée à nouveau dans la plus noire des réactions. Mais, en partie à
cause de la fatalité historique et sociale et en partie à cause des conceptions traditionnelles des bolcheviks, ceux-ci ne furent pas longs à imposer
leur dictature sous l’expression impropre de « dictature du prolétariat ».
Les conceptions bolcheviques trouvèrent une justification fatale et tragique dans les événements qui leur permirent de supprimer la liberté de
pensée, de presse et de réunion, de monopoliser le pouvoir, de supprimer et de poursuivre avec acharnement les autres partis ouvriers, d’écraser violemment les milices et les organisations anarchistes et même les
propres révolutionnaires de Cronstadt, de supprimer la démocratie réelle
à l’intérieur des soviets, des syndicats et autres organes de la démocratie
ouvrière… En vérité, dès fin 1918-début 1919, autrement dit dès le début
de la guerre civile et des interventions étrangères, il n’y eut plus de véritable démocratie ouvrière, un régime soviétique plein et libre en URSS.
Cette démocratie, ce régime ont existé, en réalité, tant que les masses
mises en mouvement les ont imposés. Les bolcheviks, faisant montre
d’une grande clairvoyance et justesse de vues, surent mettre la situation
à profit pour conquérir la majorité révolutionnaire dans les soviets et les
principales garnisons. Quant à la démocratie à l’intérieur du parti bolchevik, elle expire plus ou moins à la même époque. De fait, ce parti
pouvait difficilement concéder, dans la vie sociale, une démocratie effective qu’il ne pratiquait pas en son propre sein. De la sorte, l’ankylose de
la pensée et la bureaucratisation des instances du parti étaient inévitables.
Et ce parti unique exerçant le monopole du pouvoir, ou le pouvoir
unique, l’ankylose et la bureaucratisation de tout le régime étaient inévitables. Le stalinisme n’a pas surgi du néant et comme un produit étranger au bolchevisme : à mes yeux, son défaut originel est dans les origines
du bolchevisme lui-même et dans la politique exercée par ce dernier, à
238
HISTOIRE RADICALE
partir du gouvernement, dès les premières années de la révolution. Il est,
en somme, la branche dégénérée et pourrie d’un tronc qui portait déjà
en lui la dégénération et la pourriture.
La révolution russe n’avait qu’une seule chance de salut : être relayée
et dépassée par la révolution européenne. Nous disons « dépassée » parce
que le triomphe de la révolution en Europe centrale, principalement en
Allemagne, le pays qui présentait les meilleurs conditions objectives pour
une révolution, se serait produite dans des conditions supérieures : grâce
à son grand développement technico-industriel, la supériorité de son
prolétariat – puissamment centralisé, politiquement plus cultivé, avec
des organisations plus développées et plus démocratiques, avec une
conception supérieure de la discipline –, une situation géographique
unique… La révolution allemande, venant après la russe, aurait mis à
bas tout l’échafaudage artificiel construit à Versailles et aurait sûrement
provoqué la révolution dans toute l’Europe et, par voie de conséquence,
dans les colonies, d’où il était possible d’attaquer et de détruire les impérialismes européens vainqueurs de la guerre. Cela, les bolcheviks le
savaient parfaitement. Et ils savaient également que le triomphe de la
révolution dans des pays économiquement et culturellement plus avancés aurait ôté immédiatement la direction révolutionnaire des mains d’une
Russie attardée. Malheureusement pour l’humanité, ce phénomène révolutionnaire européen n’eut pas lieu – ou, du moins, pas jusqu’au bout –,
ce phénomène sans lequel la révolution russe, au lieu d’avancer et de se
démocratiser, devait fatalement se bureaucratiser et déboucher sur un
nationalisme socialisant et une dictature totalitaire.
IV. LA DISSOLUTION DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE
L’Internationale communiste fut organisée pour impulser et diriger la révolution internationale, dont on tenait la révolution russe pour un chaînon,
le premier de tous. La scission dont elle est issue répondait à une nécessité historique et elle fut incontestablement un facteur de progrès. En tout
état de cause, elle était inévitable. Mais, plus qu’à la maturité des événements et de la conscience politique du prolétariat de chaque pays, elle
obéissait mécaniquement aux besoins et aux diktats des bolcheviks russes.
Ceux-ci y imprimèrent, dès le premier jour, leur pensée, leur mentalité,
leurs méthodes, leurs objectifs, etc. La chose était inévitable, principalement
JULIÁN GORKIN
239
pour les deux raisons suivantes : 1) parce qu’ils constituaient le seul parti
international homogène, discipliné, doté d’un corps de doctrine et de
véritables cadres dirigeants ; 2) parce qu’ils avaient mené à son terme la
première révolution prolétarienne et par l’immense répercussion qu’elle
eut. Du coup, l’Internationale ne pouvait être, en réalité, qu’une extension
du parti russe. Elle se disposait à diriger la révolution mondiale, certes,
mais selon le modèle de la révolution bolchevique russe. Ce modèle pouvait-il servir pour les autres pays ? Pouvait-il être naturellement compris
et accepté par les prolétaires allemands, français, italiens, anglais, espagnols ? La réalité a montré qu’il n’en était rien. Commençons par les
fameuses vingt et une conditions : édictées pour faire barrage aux opportunistes, un objectif juste en principe, elles finirent par établir un partage
mécanique entre ceux qui acceptaient la discipline imposée par Moscou
et ceux qui la refusaient. D’excellents militants socialistes, qui avaient
salué la révolution russe avec un enthousiasme non feint et qui étaient
fermement décidés à la défendre dans leurs pays respectifs, reculèrent
devant les rigides conditions du IIe Congrès. Leur instinct leur disait que
l’acceptation des vingt et une conditions équivalait à renoncer à la liberté
de pensée, d’initiative et de détermination dans le mouvement socialiste,
et à tirer aussi un trait sur les nécessités et les caractéristiques de chaque
pays et de chaque prolétariat. Par ailleurs, la politique gouvernementale
des bolcheviks les remplissait de doutes. Comment la persécution contre
les mencheviks et les socialistes révolutionnaires, la suppression de la
liberté de presse et de réunion auraient-elles pu attirer tous ces nombreux
socialistes allemands, autrichiens, français et italiens habitués au culte de
la liberté et de la démocratie au sein de leurs organisations et même dans
le cadre de la société bourgeoise ? Est-ce que la tuerie de Cronstadt et la
persécution contre les anarchistes pouvaient conquérir les sympathies de
l’anarchisme espagnol ? Celui-ci, dès le tout début, fit connaître son adhésion à la révolution russe, avant de se prononcer contre la dictature du prolétariat, où il vit la pire des tyrannies. Les mesures bolcheviques pouvaient
bien avoir toutes les justifications possibles, du point de vue de la stricte
défense de la révolution et du monopole de la direction révolutionnaire.
Il n’en demeure pas moins qu’une grande masse de militants socialistes
internationaux ne pouvaient ni les comprendre ni les justifier.
On peut dire que l’Internationale communiste (IC) n’a jamais joui
d’une véritable démocratie interne. Ce ne sont pas des partis, de véritables partis démocratiques, qu’on créa dans les différents pays, mais de
240
HISTOIRE RADICALE
simples sections, des filiales du parti russe. Les crises au sein de ces sections étaient rarement déterminées par des raisons intérieures au pays
concerné ou à la section elle-même, mais par des raisons extérieures.
Chaque crise à l’intérieur du parti communiste russe avait une répercussion immédiate sur tous les autres partis de l’IC. Les militants communistes étrangers étaient obligés de mieux connaître ce qui se passait
en URSS que ce qui avait lieu dans leurs pays respectifs et dans leurs
propres partis. C’est Moscou – soucieux surtout de ses besoins et de ses
convenances – qui désignait et destituait les dirigeants de chaque pays,
déterminait la ligne politique générale de chaque parti, et fournissait à
chaque parti les fonds nécessaires à sa subsistance et à sa propagande…
Ces partis n’étaient pas – n’ont jamais été – des partis libres, dotés d’une
personnalité et d’une initiative qui leur aient appartenu en propre, mais
des sections domestiquées. Le centralisme démocratique, qui aurait dû
être leur forme organique, n’a jamais été réellement appliqué, quoi qu’ait
pu en penser la masse des affiliés. Une fois liquidées peu à peu, et à la
fin avec une véritable férocité totalitaire, les oppositions à l’intérieur du
parti russe et de l’IC, la discipline bureaucratique, le monolithisme, la
« bolchevisation à cent pour cent » ont transformé l’un et l’autre en
simples instruments de domination de la dictature de Staline. La GPU
elle-même, fille naturelle de l’ex-Tcheka, est devenue un instrument policier totalitaire non seulement à l’intérieur de l’URSS mais aussi à l’extérieur. Déjà en 1929, Staline n’avait pas hésité à dire avec mépris que le
Komintern n’était qu’une boutique pourrie où il fallait tout payer. C’était
une manière brutale d’en reconnaître sa nature mercenaire, du point de
vue économique et politique.
Une telle Internationale ne pouvait en aucune manière servir les intérêts généraux du prolétariat et elle ne les a pas servis. Quand Staline proclame la « réalisation du socialisme dans un seul pays », ce qu’il proclame,
en réalité, c’est un nouveau nationalisme russe. Dès lors, il n’assigne au
prolétariat mondial – dans les limites du pouvoir que le Komintern exerce
sur lui – d’autre mission que celle de servir les intérêts du nouveau nationalisme moscovite. En 1933, quand le nazisme est sur le chemin du pouvoir, le prolétariat allemand ne considère plus l’URSS que comme un État
totalitaire en formation, fondé sur la faim et la terreur. La tactique du
Kremlin, à ce moment, consiste à soutenir indirectement l’hitlérisme, par
haine de la social-démocratie. Puisque le communisme n’avait pas été
capable de détruire la social-démocratie allemande, cette mission devait
JULIÁN GORKIN
241
échoir au nazisme ; ensuite, une fois ce dernier vaincu, la tâche incomberait au communisme. Staline regarde alors la démocratie et le fascisme
comme des « frères jumeaux ». La montée de Hitler au pouvoir ne modifie en rien la politique de Moscou à l’égard de l’Allemagne. Staline pense
même pouvoir s’entendre bien mieux avec lui qu’avec les sociaux-démocrates Ebert, Braun et Severing 6. Mais la politique agressive de Hitler, la
création du pacte anti-Komintern, par lequel il se présente au monde
comme le défenseur de la « civilisation capitaliste face au bolchevisme »
contraignent Staline à effectuer un virage à cent quatre-vingts degrés. Il
proclame alors la ligne « démocratie contre fascisme ». Ceux-ci ont cessé
d’être des « frères jumeaux » pour se transformer en « ennemis irréconciliables » bien que le fascisme n’ait pu triompher et se consolider que
grâce à la complicité directe des puissances dites démocratiques. Il signe
un pacte avec Laval en 1935, par le biais duquel il contracte un certain
nombre d’engagements au nom des communistes français. Ceux-ci
devront renoncer à leur antimilitarisme et à leur anti-impérialisme : la
nation française étant l’alliée de l’URSS, ils devront se faire les champions
du nationalisme. Au service du pacte franco-soviétique, épine dorsale de
toute la politique extérieure russe, le VIIe Congrès de l’IC proclame la
politique des Fronts populaires. Par elle, les communistes renoncent à
leur indépendance politique. Ce faisant, Moscou inaugure sa politique de
blocs avec certains impérialismes : afin d’appuyer cette politique, les
communistes doivent constituer des alliances avec des partis et des organisations qu’ils avaient toujours combattus. Le VIIe Congrès, qui enterre
l’IC comme telle, prête deux fiers services à la bourgeoisie impérialiste
mondiale : il freine habilement le mouvement des grandes grèves françaises et noie dans le sang la révolution espagnole. Ce sont là les deux
exploits du stalinisme avant la nouvelle guerre mondiale. Ces deux
6. Otto Braun (1872-1955) occupa divers postes ministériels dans le Landtag de
Prusse sous la République de Weimar. Il émigra en Suisse en mars 1933 mais ne
reprit contact avec des milieux résistants de son pays d’accueil qu’en 1943.
Friedrich Ebert (1894-1979) – à ne pas confondre avec son père Friedrich Ebert
(1871-1925), l’un des principaux responsables de la répression de la révolution
spartakiste avec Gustav Noske – forma le parti socialiste unifié (stalinien) en 1946
et devint bourgmestre de Berlin.
Carl Severing (1875-1952) était ministre de l’Intérieur de Prusse au moment de
la destitution du gouvernement de ce Land par le Reich, dirigé par Franz von
Papen ; malgré ses déclarations antérieures, Severing ne s’opposa pas à ce coup de
242
HISTOIRE RADICALE
exploits vont de pair avec un autre, pas moins criminel : l’assassinat de
sang-froid de toute la génération révolutionnaire d’Octobre 17. Contrerévolution à l’intérieur et contre-révolution à l’extérieur : les deux politiques se complètent jusqu’à n’en plus faire qu’une.
Après la liquidation politique de l’IC devait venir sa liquidation physique. Par ailleurs, l’acte d’« auto-dissolution » décrété par Staline est des
plus logiques 7. Après le pacte Hitler-Staline et l’invasion postérieure de
la Russie, qui obligea Moscou à faire alliance avec Londres et Washington,
le Komintern était devenu un obstacle pour la politique extérieure russe.
Aux yeux du dictateur du Kremlin, ses désavantages l’emportaient sur ses
avantages. Ses nouveaux et circonstanciels alliés, n’ayant jamais accepté
que le gouvernement soviétique et le Komintern puissent être deux choses
différentes, lui faisaient de continuels reproches à propos de la propagande communiste menée chez eux. Après tout, qu’a sacrifié Staline avec
cette fameuse dissolution ? En vérité, rien du tout. L’Internationale communiste n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été. Une fois disparus
presque tous les partis européens – l’allemand et le français étant les seuls
à avoir eu une force réelle –, il ne restait d’autres partis que l’anglais et
l’américain, tous deux d’une extrême faiblesse. L’anglais soumet toute sa
politique à l’entrée sans conditions dans le parti travailliste et à l’appui –
du moins pour le moment – à la coalition politico-militaire présidée par
Churchill. Le PC nord-américain s’est déclaré indépendant, il y a deux
ans déjà, pour répondre aux impératifs du moment. Parmi les latinoaméricains, seul le chilien a vu augmenter sa représentation parlementaire, en alliance avec la bourgeoisie radicale et contre le parti socialiste.
Aujourd’hui, il est en pourparlers avec ce dernier en vue d’une fusion. Le
parti cubain a signé un accord honteux avec les résidents espagnols profranquistes et a intégré un gouvernement d’« union nationale » avec un
ministre sans portefeuille. Le colombien s’est dissous dans une Avant-
force.
7. La dissolution de l’Internationale communiste fut annoncée dans la Pravda du
19 mai 1943 ; elle fait suite à un entretien de Staline, quatre jours auparavant,
avec le correspondant de Reuters à destination de la presse étrangère. La revue
Mundo, à laquelle collaborait Gorkin à Mexico, y consacra plusieurs articles et
reproduisit sur deux numéros (juillet et août 1943) les interventions d’un débat
entre les militants des divers courants socialistes et libertaires qui y participaient,
en particulier Victor Serge, qui apportait le point de vue d’un militant ayant par-
243
JULIÁN GORKIN
Garde populaire bénie par l’archevêque de Bogotá. Triste enterrement, en
vérité, pour l’Internationale de Lénine, Trotski, Zinoviev et Boukharine !
Staline pense tirer de multiples avantages de cette auto-dissolution, à
la fois contre les gouvernements démocratiques et contre le mouvement
ouvrier des pays où il peut continuer d’imposer ses manœuvres malhonnêtes. En tirer avantage aussi, comme nous le verrons plus loin, contre
l’Allemagne des années à venir. Il en tirera avantage pour autant que les
communistes des différents pays, déclarés indépendants et nationalistes,
devront assumer directement tous les méfaits et toutes les erreurs que
Moscou les obligera à commettre, puisque Moscou continuera évidemment à diriger leur politique en sous-main. Ces partis sont à ce point
bureaucratisés et domestiqués qu’il suffit d’une dizaine d’agents de la GPU
pour les diriger. Et enfin, dernier de tous ces avantages, le plus positif
d’entre eux : le stalinisme russe peut proclamer ouvertement son nationalisme et son impérialisme et avancer d’ores et déjà toute une série de
revendications territoriales et stratégiques, avant même la fin de la guerre.
Le stalinisme est la force contre-révolutionnaire la plus puissante au
sein du mouvement ouvrier. Et la plus dangereuse. Elle peut compter,
en même temps, sur le mythe d’une glorieuse révolution libératrice et
sur les moyens matériels d’un monstrueux État totalitaire. Le stalinisme
profite de la résistance héroïque du peuple russe pour sa propagande et
ses inqualifiables manœuvres. Il en profitera aussi pour préparer et pour
commettre de nouveaux crimes, personnels et collectifs. Il est aujourd’hui, et il restera demain, notre adversaire le plus tenace et le plus dangereux au sein du mouvement ouvrier. Notre meilleure arme contre lui
sera l’adoption de positions socialistes et révolutionnaires fermes et justes,
sans mépriser les armes physiques de défense.
V. L’IMPUISSANT SECTARISME TROTSKISTE
Trotski et le trotskisme n’ont jamais cessé de revendiquer, sans réserves
d’aucune sorte, les doctrines et les tactiques du bolchevisme, ainsi que la
politique générale du parti bolchevik durant les six premières années de
la révolution russe. Ils revendiquent même les actes de violence et de terrorisme commis à l’encontre des autres forces ouvrières, ce qui est en
tout point inadmissible du point de vue de la liberté et la démocratie
244
HISTOIRE RADICALE
ouvrières. La IIIe Internationale une fois dissoute dans les conditions que
nous avons vues, ils revendiquent aussi l’héritage de ses quatre premiers
congrès et prétendent que la IVe Internationale soit son fidèle successeur.
Par conséquent, le trotskisme est inclus dans les critiques que nous avons
adressées au bolchevisme.
La formule de Trotski selon laquelle « la fin et les moyens sont dialectiquement interdépendants » ne l’ont pas empêché de proclamer que,
« pour un bolchevik, le parti est tout », en plaçant, du coup, le parti pardessus sa propre conscience individuelle et les principes mêmes du socialisme (Leur morale et la nôtre) 8. Dans la pratique, le trotskisme semble
avoir adopté la formule jésuitico-stalinienne selon laquelle « la fin justifie les moyens ». Les trotskistes n’ont pas hésité à accuser de trahison des
révolutionnaires exemplaires pour le simple fait qu’ils n’étaient pas d’accord avec eux et ils utilisent des procédés polémiques en tout point inadmissibles 9. Rien de tout cela n’a, ne peut avoir, de justification ni de
défense possible du point de vue socialiste. Le socialisme répudie purement et simplement cette maxime comme étrangère à ses moyens et à ses
fins puisque accéder à des fins morales et justes par des moyens qui ne le
sont pas est une chose inconcevable. L’amoralisme politique de cette
conception ainsi que la négation des valeurs éternelles de raison, de vérité,
de justice, de droit, de dignité, de liberté ont contribué à empoisonner et
à désorienter le mouvement ouvrier depuis l’apparition du bolchevisme.
Il revient à la classe ouvrière et au socialisme d’arracher ces valeurs éternelles à la bourgeoisie afin de les revendiquer et de les assimiler pleinement.
ticipé aux temps héroïques de la fondation de l’IC.
8. On peut lire ce texte de 1938 sur <www.marxists.org/francais/trotsky/livres/
morale/morale.htm>.
Rendant compte de ce livre, Boris Souvarine écrivait : « Avec ses grands airs qui
n’en imposent à personne, Trotski se livre ici à un plaidoyer pro domo sua, tout en
gardant le style accusateur et le ton sans réplique. De toute évidence, il a été piqué
au vif par une critique de plus en plus fréquente selon laquelle “stalinisme et trotskisme se valent”, l’un et l’autre dérivés du bolchevisme de Lénine. » (Les Nouveaux
Cahiers, 15 avril 1939, n° 43.)
9. Julián Gorkin a très vraisemblablement à l’esprit l’attitude adoptée par Trotski
et la IVe Internationale à l’égard du POUM. En français, lire Ignacio Iglesias, Trotski
et la révolution espagnole, Éditions du Monde, Lausanne, 1974 ; et, du même auteur,
en espagnol, Experiencias de la revolución, Editorial Laertes/Fundación Nin, 2003
– sur ce livre, lire Miguel Chueca, « Le POUM, Trotski et l’intervention soviétique
245
JULIÁN GORKIN
Ces valeurs appartiennent à l’une et à l’autre parce qu’eux seuls pourront
leur donner un contenu légitime.
Trotski et le trotskisme ont rempli une époque pendant laquelle ils ont
mérité l’appui du socialisme révolutionnaire international : ce fut la période
de lutte contre la bureaucratisation du parti bolchevik, de toute l’organisation soviétique et de l’Internationale communiste. Mais, même à cette
époque, le trotskisme mena le combat en revendiquant tout le passé du bolchevisme, dont le stalinisme n’est que l’enfant dégénéré. De là le négativisme fondamental de Trotski et des trotskistes du point de vue de la
critique socialiste constructive. Loin de représenter une rectification fondamentale du stalinisme, le trotskisme n’est qu’un opposant et un rival du
stalinisme. Au-delà des tragiques luttes de ces dernières années, ils ne sont
l’un et l’autre que les deux faces d’une même médaille. Séparé de l’organisation communiste officielle, le trotskisme est tombé dans un sectarisme
étroit qui l’a réduit à l’impuissance. Aujourd’hui, il ne compte pratiquement
plus dans le mouvement ouvrier, ni comme organisation ni comme pensée. Il semble être, en outre, dans l’incapacité d’évoluer et de reconsidérer
les problèmes du socialisme. La démocratie socialiste ne peut se défendre
légitimement sans défendre le trotskisme comme une tendance du mouvement ouvrier, parce qu’il a été pourchassé férocement par le stalinisme,
qui est parvenu à assassiner Trotski dans les plus viles conditions. Mais
elle ne peut tabler sur lui pour faire œuvre progressiste et constructive. Au
contraire, nous, les socialistes révolutionnaires, nous trouverons toujours
le sectarisme consubstantiel du trotskisme sur notre chemin, du moins
tant que le mouvement ouvrier et socialiste ne le fera pas disparaître.
VI. LA CRISE DE L’ANARCHISME
L’anarchisme comme tel ne constitue pas aujourd’hui une tendance homogène ni, par conséquent, une force spécifique organisée dans le mouvement ouvrier international. Il existe d’excellents esprits et de magnifiques
exemplaires d’humanité qui se réclament de l’anarchisme et qui méritent
le respect et la gratitude du mouvement ouvrier et du socialisme. Ces
derniers temps, la seule force anarchiste organisée résidait en Espagne.
Elle était constituée spécifiquement par la Fédération anarchiste ibérique,
qui a été la tendance dirigeante d’une grande organisation syndicale, la
246
HISTOIRE RADICALE
CNT. Elles furent une force de choc magnifique face au franquisme. Mais
en l’absence d’un programme révolutionnaire constructif, elles ne furent
pas capables de se poser le problème du pouvoir et, collaborant avec ces
pouvoirs mixtes qui sacrifièrent progressivement la révolution, elles contribuèrent, contre l’héroïque volonté de leurs affiliés de base, à la perte de
la guerre. L’anarchisme traverse depuis une saine crise, porteuse d’espoirs.
La majorité écrasante des anarchistes espagnols – et pas seulement eux –
comprend aujourd’hui que l’anarchisme n’est pas viable sous sa forme
traditionnelle et qu’il doit se plier aux nécessités et aux méthodes de lutte
des temps actuels. Il a commencé, en somme, à se poser les problèmes
du mouvement ouvrier et du socialisme en tenant compte des expériences
historiques et des nécessités du futur. La collaboration du socialisme révolutionnaire et de l’anarchisme, dans cette nouvelle phase qui s’ouvre pour
l’un et l’autre, peut s’avérer précieuse 10. Les anarchistes apportent avec
eux deux de leurs valeurs traditionnelles les plus remarquables : leur
esprit humaniste et libertaire, leur courage héroïque dans l’action. Ces
valeurs, assimilées par une politique révolutionnaire et constructive, peuvent grandement contribuer à redresser et à enrichir le socialisme. Les
anarchistes ont beaucoup à apprendre des marxistes et vice-versa. Un
rapprochement et une meilleure intelligence entre eux, sur la base d’une
discussion libre et profonde de leurs positions traditionnelles, un objectif révolutionnaire et constructif, tout cela sera d’une grande efficacité
pour l’ensemble du mouvement ouvrier.
en Espagne », Gavroche, novembre-décembre 2004, n° 138, p. 32-34.
10. Gorkin fait ici allusion au mouvement « Socialisme et liberté », qui existait
alors dans plusieurs pays d’Amérique latine (Chili, Mexique et Uruguay) et réunissait des militants venus de l’anarchisme et du socialisme sur une base révolutionnaire et antistalinienne (lire la postface de Charles Jacquier au livre de Louis
Mercier Vega, La Chevauchée anonyme, Agone, 2006 ; et le chapitre 15 du livre de
Jacques Kergoat, Marceau Pivert, « socialiste de gauche », L’Atelier, 1994). Ainsi, à
Montevideo, l’anarchiste italienne Luce Fabbri publiait Socialismo y Libertad avec
le marxiste hétérodoxe français Julien Coffinet (de ce dernier, lire « Modestes
contributions de Julien Coffinet à l’érosion de l’imaginaire fondateur du système
capitaliste », Agone, 2005, n° 33, p. 205-231). À Mexico, la revue Mundo, fondée
en juin 1943, publiait des articles de Fenner Brockway, Dwight MacDonald, Jean
Malaquais, Marceau Pivert, Rudolf Rocker, Gaetano Salvemini, Victor Serge, et
des militants du POUM comme Gorkin lui-même, mais aussi Jordi Arquer, Enrique
Gironella, etc. La revue était illustrée par le catalan Bartolí et par Vlady, le fils de
JULIÁN GORKIN
247
VII. LE SOCIALISME RÉVOLUTIONNAIRE INDÉPENDANT
La politique de collaboration de classes de la social-démocratie et la progressive et fatale dégénérescence du communisme ont été la cause de scissions constantes dans ces deux mouvements et de la création de groupes
ou de partis socialistes et communistes indépendants au sein d’un certain
nombre de pays. Ces groupes et partis minoritaires ont permis la sauvegarde des principes du socialisme révolutionnaire et le maintien, à contrecourant, de son drapeau ; mais apparus dans la vie politique dans une
période de reflux révolutionnaire et de décadence générale du mouvement ouvrier, tant du point de vue doctrinal qu’organique, ils n’ont eu
nulle part la possibilité de jouer un rôle important. Les circonstances ont
fait que, parmi eux, ce soit le POUM (parti ouvrier d’unification marxiste)
qui ait rempli le rôle le plus important en tant qu’avant-garde de la révolution espagnole en lutte contre l’opportunisme socialiste et la politique
criminelle du stalinisme, qui le pourchassa de façon obstinée 11. Force
minoritaire, le POUM ne put rien faire d’autre que sauver l’honneur du
socialisme révolutionnaire au cours de la guerre civile, et cela au prix du
sang et de la liberté de ses principaux militants. Cependant, il ne peut pas
se vanter – et il ne se vante pas – d’avoir été, par ses positions politiques,
à la hauteur des magnifiques événements qu’il lui fut donné de vivre.
Au milieu de la guerre impérialiste actuelle, le parti chargé de tenir le
drapeau du socialisme indépendant est l’ILP anglais (parti travailliste indépendant) 12. C’est pourquoi un brillant avenir s’ouvre devant lui. Il voit
Victor Serge, devenu après-guerre un des grands peintres muralistes mexicains.
11. Le POUM fut fondé le 29 septembre 1935, près de Barcelone, par la fusion
de deux groupes communistes d’opposition, Izquierda Comunista (Gauche communiste), dirigé par Andrés Nin, et Bloque Obrero y Campesino (Bloc ouvrier et
paysan), dirigé par Joaquín Maurín. (Lire Victor Alba, Histoire du POUM. Le
marxisme en Espagne 1919-1939 [1975], Ivrea, 2000 ; Wilebaldo Solano, Le POUM :
révolution dans la guerre d’Espagne, Syllepse, 2002.)
12. L’Independent Labour Party fut fondé en 1893 par le syndicaliste James Keir
Hardie. Pacifiste pendant la Première Guerre mondiale, il se montra très critique
à l’égard des gouvernements travaillistes (1924 et 1927-1931) et se désaffilia du
Labour en 1932. Il fut l’un des principaux partis socialistes indépendants qui se
réunirent dans ce que l’on a appelé le Bureau de Londres (lire infra, note suivante).
Trente-cinq de ses membres combattirent en Espagne dans les milices du POUM
et George Orwell y adhéra brièvement en 1938 (lire John Newsinger, La Politique
248
HISTOIRE RADICALE
d’ailleurs augmenter de jour en jour son influence et ses effectifs, face à
l’opportunisme sans avenir des chefs du travaillisme et aux furieuses
attaques du stalinisme, lequel pousse l’impudeur jusqu’à s’allier contre lui
avec les conservateurs, les libéraux et les travaillistes de droite. Les autres
partis indépendants, dont la majorité constitua le Bureau de Londres,
devenu à la veille de la guerre le FOI (Front ouvrier international contre
la guerre) puis le CMRI (Centre marxiste révolutionnaire international),
ont connu un sort tragique 13.
Parmi ces partis occupe une place d’honneur le parti socialiste ouvrier
révolutionnaire de Hollande, surgi d’une scission communiste, dont le
vieux et conséquent leader, H. Sneevliet a été fusillé par les nazis 14. Le
parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), qui a surgi d’une scission dans
selon Orwell, Agone, 2006).
13. Selon Daniel Guérin, « à partir de 1932, le parti socialiste ouvrier allemand
(SAP) avait, pour sortir de l’isolement, établi des liens avec de petites organisations
similaires en Scandinavie et en Hollande. En 1934, ces contacts avaient donné
naissance à un Bureau international pour l’unification socialiste révolutionnaire,
dit Bureau de Londres. En février 1935, puis au début de novembre 1936, cet
organisme avait tenu des conférences internationales, auxquelles étaient venus
en renfort l’ILP britannique, le POUM espagnol, et divers petits groupes belge,
américain, allemand, italien, grec, etc. » (Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, François Maspero, 1976, p. 237). Toujours selon lui, après la fondation du PSOP en 1938, ce dernier suggéra la création d’un organisme
international d’unité d’action, le Front ouvrier international contre la guerre (FOI)
qui naquit à Genève le 12 septembre 1938, en pleine crise internationale. Enfin,
le Centre marxiste révolutionnaire international fut lancé à l’issue d’une conférence tenue à Paris par le FOI les 27 et 29 avril 1939 à l’initiative de Julián Gorkin
lui-même et de Leo Borochowitz, représentant en Europe de l’Independent Labor
League of America de Jay Lovestone (lire infra, note 17), provoquant débats et
controverses à la veille de la guerre, dont on trouvera le détail du point de vue de
Daniel Guérin dans son livre (ibid., p. 261-267).
14. Hendricus (dit Henk) Sneevliet (1883-1942) fut l’un des fondateurs du parti
communiste hollandais et milita en Indonésie et en Chine. Devenu oppositionnel, il créa le Revolutionair Socialistische Partij (RSP, parti socialiste révolutionnaire) en 1928, qui devint, après fusion, début 1935, avec un autre groupe
d’opposition communiste, le Revolutionair Socialistische Arbeiders Partij (RSAP,
parti ouvrier socialiste révolutionnaire). Il apporta son soutien au POUM en butte
aux critiques de Trotski et rompit avec ce dernier en 1937. En juillet 1940, il créa
l’organisation clandestine « Marx-Lenin-Luxemburg Front ». Arrêté le 6 mars
1942, Sneevliet fut exécuté le 12 avril par les nazis. (Lire Fritjof Tichelman, Henk
JULIÁN GORKIN
249
le socialisme français, n’a pas eu le temps de se consolider politiquement
et organiquement, a disparu presque complètement sous les coups de
la guerre et de l’occupation nazie 15. Le parti socialiste ouvrier (SAP) et
l’Opposition communiste allemande (KPO), issus de deux scissions successives au sein du mouvement communiste allemand, sont maintenant
réduits à l’impuissance 16. Il en va de même du parti socialiste maximaliste italien, un parti aux effectifs réduits, mais profondément socialiste,
qui a presque toujours vécu dans l’émigration. La Ligue travailliste indépendante d’Amérique (ILLA), surgie d’une scission communiste, a décidé
de s’auto-dissoudre au cours d’un congrès tenu il y a deux ans, en dépit
de l’opposition du secrétariat du CMRI et de la fraction minoritaire du
parti lui-même 17.
Les militants des partis cités à l’instant n’ont pas renoncé pour autant
à œuvrer pour le socialisme révolutionnaire, à l’instar de ceux de l’ILP
anglais mais aussi du POUM, qui poursuit une action conséquente et
Sneevliet, La Brèche, 1988.)
15. Issu de la tendance « Gauche révolutionnaire » de Marceau Pivert dans la
SFIO, le PSOP fut fondé le 8 juin 1938 par des militants socialistes exclus lors du
congrès de Royan. Il comptait entre 8 000 et 10 000 adhérents, allant du socialisme de gauche au trotskisme en passant par le luxemburgisme et le pacifisme,
mais il ne survécut pas à l’épreuve de la guerre du fait de la répression qui le
frappa, mais aussi de ses contradictions internes.
16. L’aile « droite » du KPD, dont les leaders étaient Heinrich Brandler et August
Thalheimer, avait été exclue en 1928 et avait fondé une organisation indépendante,
le Kommunistische Partei Deutschlands [Opposition] (KPO) – parti communiste
allemand oppositionnel.
17. De son vrai nom Jakob Liebstein (1898-1990), né en Lituanie et émigré aux
États-Unis à l’âge de neuf ans, Jay Lovestone fut l’un des dirigeants du premier
parti communiste américain. Exclu avec l’opposition brandlérienne favorable à
Boukharine en 1929, il fonda alors un groupe d’opposition qui publiait le journal Workers Age et connut diverses appellations, la dernière étant celle
d’Independent Labor League of America (ILLA) – laquelle fut à l’initiative du
Centre marxiste révolutionnaire international à la veille de la Seconde Guerre
mondiale. Personnage déjà controversé à l’époque (lire Daniel Guérin, Front populaire, révolution manquée, op. cit., p. 262), il devint par la suite un dirigeant de
l’AFL-CIO caractérisé par un anticommunisme virulent. (Lire sa biographie par
Ted Morgan, A Covert Life : Jay Lovestone, Communist, Anti-Communist, and
Spymaster, Random House, New York, 1999 ; également des textes, toujours en
anglais, de ce courant, pour la période 1929-1940, sur <www.marxists.org/history/
250
HISTOIRE RADICALE
organisée en Espagne, en France et en Amérique. Les cadres des autres partis continuent d’agir dans l’émigration ou dans leurs propres pays, de
manière clandestine. Ces partis n’ont pas rompu les liens de l’internationalisme prolétarien, bien qu’ils n’aient jamais constitué une Internationale.
À côté d’autres groupes socialistes révolutionnaires indépendants, ils
constituent cependant les cadres de la future Internationale socialiste révolutionnaire. Leur mission dans le moment actuel consiste à clarifier leurs
positions théoriques et tactiques à la lumière des riches expériences des
vingt-cinq dernières années, et à préparer la pensée et les bases programmatiques du futur mouvement ouvrier et socialiste international.
Nous ne doutons pas une seconde que l’avenir leur réserve un rôle brillant
dans l’histoire ouvrière et socialiste.
Ces partis ont, sans aucun doute, maintenu historiquement les positions
socialistes les plus fermes et claires. Mais ils ne peuvent commettre, par
sectarisme, l’erreur de croire qu’ils constitueront à eux seuls la base fondamentale des futurs partis socialistes révolutionnaires et de la future
Internationale. Outre la fraction de gauche de l’ex-ILLA et des dissidents
– des meilleurs d’entre eux en tout cas – du trotskisme américain 18, il
existe aux États-Unis un parti socialiste (Norman Thomas 19) avec lequel
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18. Le mouvement trotskiste américain, unifié dans le Socialist Workers Party
(SWP), est, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le parti le plus important
de la IVe Internationale. Il connaît une scission majeure en avril 1940, avec la
fondation par sa minorité du Workers Party (WP), autour de Max Shachtmann
et James Burnham, qui mettent en cause, notamment, la caractérisation de l’URSS
comme « État ouvrier dégénéré ». Durant la Seconde Guerre mondiale, le WP
appela à la formation d’un « troisième camp », celui des travailleurs et de la révolution socialiste, contre les impérialismes aux prises. Si Burnham évolue très vite
vers la droite et Shachtmann, plus lentement, vers la social-démocratie, Dwight
MacDonald se réclamera d’un anarchisme pacifiste dans la revue Politics ; tandis
que d’autres militants, tels ceux de la « tendance Johnson-Forest » (C.L.R. James
et Raya Dunayevskaya), maintiennent contre vents et marées une position révolutionnaire originale dans le mouvement trotskiste américain. Quant à Hal Draper,
il se fit le théoricien du « socialisme par en bas » et fut l’initiateur du Free Speech
Movement sur le campus de Berkeley en 1964.
19. Le pasteur pacifiste Norman Thomas (1884-1968) fut l’un des fondateurs de
l’American Civil Liberties Union après la Première Guerre mondiale. Membre du
parti socialiste, il fut son candidat au poste de gouverneur de New York, puis,
après la mort d’Eugene Debs, le candidat aux élections présidentielles de 1928,
JULIÁN GORKIN
251
il est possible et nécessaire d’établir une collaboration de plus en plus
étroite et cordiale. Le Chili dispose, incontestablement, du meilleur parti
socialiste de toute l’Amérique latine 20. Ce parti, relativement jeune et
vigoureux, a fait l’expérience d’un Front populaire. Il tend à clarifier de
plus en plus ses positions pour devenir peut-être – s’il sait du moins éviter les coups du répugnant opportunisme du parti stalinien, lequel n’a pas
hésité à appuyer contre lui le radicalisme bourgeois – le grand parti des
masses laborieuses et le centre possible de l’organisation socialiste latinoaméricaine. Il est d’autres noyaux ou partis socialistes en Amérique latine
avec lesquels il est possible d’établir un contact de plus en plus étroit, à
l’instar du parti socialiste ouvrier de Bolivie, aujourd’hui condamné à la
clandestinité 21. En tout état de cause, une organisation socialiste panaméricaine a une importance extraordinaire pour l’avenir, et il est du
devoir du socialisme international d’aider à sa formation.
Nous croyons de même possible et nécessaire une collaboration avec le
vieux Bund polonais, qui peut s’honorer d’un passé de luttes et jouit d’un
grand prestige dans les milieux juifs avancés. L’hitlérisme d’un côté et le
stalinisme de l’autre, qui se sont partagé les territoires de la Pologne, ont
décimé les cadres militants du Bund 22. De grandes luttes et de grandes
épreuves attendent encore ce parti, qui ne pourra en sortir à son avantage
1932, 1936, 1940, 1944 et 1948. Pacifiste et isolationniste avant la Seconde
Guerre mondiale, il se rallia à l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbor,
tout en maintenant ses critiques sur certains aspects du gouvernement Roosevelt
(notamment l’internement des citoyens américains d’origine japonaise et l’absence
de contrôle des industries de guerre). Très opposé à l’URSS, il n’en dénonça pas
moins après guerre la pauvreté, le racisme et l’intervention américaine au Vietnam.
20. Le parti socialiste du Chili fut fondé le 19 avril 1933 suite à la fusion de plusieurs petits partis de gauche dans le contexte de la crise économique du début
des années 1930, un parti communiste existant déjà depuis le début des années
1920. Il obtint rapidement le soutien des classes laborieuses et participa au Front
populaire qui amena à la présidence le radical Pedro Aguirre Cerda en 1938.
21. La Bolivie est le pays d’Amérique latine où le trotskisme aura, après guerre,
une très importante implantation ouvrière. Ainsi, en 1946, le congrès de la
Fédération syndicale des travailleurs des mines approuva les thèses de Guillermo
Lora, par ailleurs dirigeant d’un groupe trotskiste, le parti ouvrier révolutionnaire
(POR). Ce dernier joua aussi un rôle important dans la révolution de 1952-1953,
avec la fondation de la grande confédération syndicale du pays, la Centrale
ouvrière bolivienne.
22. Lire Henri Minczeles, Histoire générale du Bund. Un mouvement révolutionnaire
252
HISTOIRE RADICALE
que grâce au contact et avec l’appui du socialisme international. Nous ne
savons pas, en revanche, ce qu’il reste en URSS, après les sanglantes et
continuelles purges staliniennes et de longues années d’une dictature terroriste, des anciennes oppositions de tendance démocratique. Très peu
sans doute, voire rien. Cependant, la question russe reste fondamentale
pour le mouvement ouvrier international. Il sera nécessaire d’aborder très
à fond cette question. Pour l’heure, nous nous contenterons d’indiquer que
la force de l’émigration russe avec laquelle une convergence et une collaboration sont le plus envisageables est la fraction menchevik qui, au cours
de la guerre, a fermement résisté à tout opportunisme stalinisant. Nous
avons à l’esprit ce groupe inspiré par le vieux et honnête militant
Abramovitch 23. Il serait trompeur d’affirmer qu’il existe déjà une convergence fondamentale entre ses positions et les nôtres, surtout relativement
à la guerre. Toutefois, notre espoir est que cette collaboration sera possible
dans un futur proche. De notre côté, en tout cas, nous ferons tout ce qui
est en notre pouvoir pour qu’il en soit ainsi.
Enfin, on observe un sain processus de différenciation au sein des partis socialistes eux-mêmes. Après les grandes et précieuses expériences de
ces dernières vingt-cinq années, il faudrait vraiment que ces partis disparaissent pour que ledit processus avorte. Nous pensons, au contraire,
qu’il ne va faire que s’accentuer et que les événements qui s’annoncent
vont sans aucun doute le précipiter. Dans les milieux socialistes espagnols, probablement parce qu’on y a vécu des événements révolutionnaires de première importance, la tendance à la différenciation est
beaucoup plus prononcée. Il y existe un courant de gauche aux contours
de jour en jour plus nets, lequel est appelé à constituer une des bases
fondamentales du grand parti socialiste révolutionnaire de demain. Cette
même différentiation a commencé il y a longtemps déjà au sein de l’austro-marxisme, en réalité dès le lendemain de l’insurrection viennoise de
juif, Austral, 1995.
23. Militant bundiste en Russie avant 1914, puis membre du parti social-démocrate
russe en exil et de la rédaction du périodique menchevik Le Courrier socialiste,
Raphaël R. Abramovitch (1880-1963) publia The Soviet revolution. 1917-1939
(International University Press, New York, 1962). Son fils, Marc Rhein-Abramovitch,
était membre des Jeunesses socialistes françaises. Il disparut de l’hôtel Continental
de Barcelone dans la nuit du 9 au 10 avril 1937 et fut assassiné sans doute peu
après par les staliniens. (Lire Marcel Ollivier-Katia Landau, Espagne, les fossoyeurs
JULIÁN GORKIN
253
février 1934. La fraction austro-marxiste de gauche a heureusement déjà
eu le temps et l’occasion de digérer l’attrait que le stalinisme avait autrefois exercé sur elle. Il est impossible que cette différentiation ne se produise pas également au sein du socialisme français et des autres
mouvements européens. Étant donné la crise et la grande confusion des
idées, elle devra passer par toute une série de phases et de tâtonnements.
Mais, dans un avenir plus ou moins proche, l’évolution des événements
et les nécessités du mouvement ouvrier seront les plus fortes et pousseront la meilleure partie et la plus consciente du mouvement socialiste
vers des positions sainement révolutionnaires et internationalistes. Quoi
qu’il en soit, le socialisme révolutionnaire indépendant devra compter
avec elle pour la formation des futurs partis et de la future Internationale.
Le chemin du rapprochement lui sera plus aisé s’il sait adopter des positions théoriques et tactiques justes, claires, réalistes sans verser dans un
opportunisme poussant à la capitulation ni dans un sectarisme suicidaire,
et avec une vision claire des problèmes du monde actuel ainsi que des
grandes et prometteuses perspectives qui s’offrent à lui. La tâche doit être
entreprise dès aujourd’hui : soyons assurés que les événements ne nous
aideront que dans la mesure où nous serons préparés à les accueillir et
les mettre correctement à profit.
VIII. IMPORTANCE FONDAMENTALE DES SYNDICATS
Le mouvement syndical international a connu le même processus de dégénérescence que la social-démocratie et le stalinisme. D’organisations
vivantes et d’action directe de classe, elles sont devenues, dans la majorité des pays, des organisations bureaucratisées, légalistes et quasi domestiques. Nous en avons l’exemple le plus achevé avec l’organisation
syndicale allemande, incapable du moindre geste contre le développement du nazisme et son accession au pouvoir 24. De leur côté, les syndicats russes se sont pliés, dès le premier jour, aux volontés du parti
communiste 25. Numériquement très forts, ils n’ont jamais joui de la
de la révolution sociale, Spartacus, 1976, p. 58-59.)
24. Lire l’édifiant récit du déroulement du 1er mai 1933 dans le livre de Franz
Jung, Le Chemin vers le bas, traduit de l’allemand par Pierre Gallissaire, Agone, 2007.
254
HISTOIRE RADICALE
moindre indépendance ni d’aucune force réelle : de fait, ils n’ont jamais
constitué un véritable mouvement syndical. De même, l’Internationale
syndicale rouge fut toujours une succursale de l’Internationale communiste. Elle vécut grâce aux communistes, appliquant automatiquement
leurs consignes, et elle disparut quand ils le souhaitèrent. La CGT française, quoique à un degré moindre que les grands syndicats allemands,
était pourrie elle aussi par le réformisme légaliste. Elle tomba dans toutes
les erreurs politiques du Front populaire. Elle fut incapable de diriger
virilement l’action des masses travailleuses contre les provocations réactionnaires et fascistes, ni durant l’occupation des usines ni au moment de
la guerre civile espagnole. Les leaders de la CGT portent, avec les socialistes et les staliniens, la responsabilité des défaites ouvrières au cours de
cette période, la seule favorable pourtant avant la nouvelle guerre. Les
trade-unions anglaises, de même que l’AFL et le CIO américains, constituent de puissantes organisations, également bureaucratisées et semiofficielles. Elles contribuent à l’effort de guerre comme partie intégrante
de l’appareil officiel 26. En réalité, elles sont incapables de mener une politique autonome, indépendante. L’AFL et le CIO, par exemple, n’ont pas
été capables de se mettre d’accord sur autre chose que l’effort de guerre.
Nous considérons cependant que les organisations syndicales anglaises
comme les américaines sont susceptibles de se corriger et de se radicaliser dans les années à venir, par suite de la crise révolutionnaire que prépare la fin de la guerre. On peut dire que, bien qu’elles n’aient pas su
appliquer une juste politique de classe, les organisations syndicales les
plus résolues et révolutionnaires ont été la CNT et l’UGT espagnoles. Elles
ont fait de magnifiques efforts dans les luttes pour la proclamation de la
République (1931), l’insurrection d’octobre 1934 – surtout dans les
Asturies 27 – et durant la guerre civile. Le gros des troupes de choc contre
le franquisme est issu de ces deux organisations. Ce sont elles qui, durant
25. Lire Salomon Schwartz, Lénine et les syndicats, Spartacus, 1971.
26. Ainsi Dwight MacDonald écrivait-il, juste après le lancement des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, à propos du programme nucléaire américain :
« L’armée n’a-t-elle pas “chaleureusement” remercié l’AFL et la CIO pour avoir
fourni “la quantité de main-d’œuvre adéquate, ce qui à certains moments semblait
parfaitement impossible” » (« La bombe », Agone, 2005, n° 34, p. 223-236).
27. Sur ces événements, moins connus que la révolution de 1936, lire la brochure
d’Ignotus traduite par André Prudhommeaux, Asturies 1934. L’anarchisme et l’in-
JULIÁN GORKIN
255
la guerre, se chargèrent d’assurer la production sous de nouvelles formes
– la socialisation, en grande partie, des entreprises et, en grande partie
aussi, la collectivisation des terres. Avec des dirigeants capables et des
positions justes, la CNT et l’UGT, une fois alliées – et, mieux encore, unifiées –, auraient pu donner le meilleur exemple de ce que les organisations
syndicales peuvent faire dans la lutte contre le régime capitaliste et en
faveur du régime socialiste.
Les organisations syndicales sont appelées à remplir un rôle de tout
premier ordre dans les luttes à venir. Sans elles, principalement dans les
pays les plus développés, l’émancipation des classes laborieuses me
semble pratiquement impossible, pour ne pas dire tout à fait impossible.
Elles doivent toutefois réaliser les missions fondamentales suivantes :
1) l’organisation maximale des travailleurs ; 2) la défense permanente de
leurs revendications de classe ; 3) la sauvegarde de l’indépendance de
classe des producteurs et une contribution fondamentale à l’exercice du
pouvoir démocratique ouvrier ; 4) la transformation de l’économie et la
collaboration à la planification de l’économie socialiste. À cette fin, elles
devront intégrer l’appareil administratif du nouveau régime social. Mais
en même temps, elles devront maintenir leur indépendance dans la
défense permanente des intérêts des travailleurs. Les syndicats ne peuvent
accomplir cette mission que grâce à une pleine et authentique démocratie
interne et, par voie de conséquence, une totale liberté de tendances en
leur sein. Débarrassés de l’infection bureaucratique et réformiste, ils
peuvent et ils doivent être d’authentiques organes démocratiques et
révolutionnaires de classe.
Les socialistes révolutionnaires ne peuvent oublier un seul instant l’importance fondamentale des syndicats dans les luttes à venir. Et, par conséquent, ils doivent œuvrer, activement et démocratiquement, en leur sein.
L’action syndicale est, sans conteste, mille fois plus importante que l’action parlementaire : je dirais même qu’il n’est pas d’activité plus importante. Les socialistes révolutionnaires doivent consacrer leurs plus grands
efforts à transformer les syndicats bureaucratisés et réformistes en des
organisations vivantes, démocratiques et révolutionnaires. En un mot, ils
doivent contribuer à les préparer à remplir le rôle crucial qui leur revient
dans la transformation révolutionnaire de la société et la construction du
régime socialiste.
256
HISTOIRE RADICALE
IX. LA POLITIQUE DES PLANCHES POURRIES
& LES CONTRADICTIONS IMPÉRIALISTES
La guerre actuelle porte en son sein la nécessité inéluctable d’une transformation et d’une réorganisation du monde sur des bases nouvelles, c’està-dire sur des bases socialistes, libertaires et humaines. Elle doit être la
dernière guerre du régime capitaliste et déboucher, sans qu’on puisse prédire exactement à travers quelles circonstances, sur la révolution socialiste, surtout dans la vieille et mûre Europe, avec les répercussions qui en
découleront en Asie et dans le reste du monde. Le socialisme n’est pas
seulement une nécessité imposée par l’organisation même de la production – la seule qui soit rationnelle et logique – mais bien la seule façon de
sauver, en même temps, les valeurs de civilisation et de progrès, et d’éviter la chute de l’humanité dans la pire des barbaries. Il faut faire pénétrer
cette vérité non seulement dans l’esprit des ouvriers mais aussi de toutes
les couches de la société susceptibles de tenir un rôle progressiste dans
l’économie et la vie sociale. Il est nécessaire de leur démontrer à tous que,
après les terribles pertes humaines et économiques de la guerre, le moins
coûteux pour l’humanité sera de former rapidement les hommes et les
partis capables de prendre à leur compte la direction des événements qui
suivront la fin de la guerre pour les conduire vers une issue socialiste
constructive. Puisque la révolution socialiste est inévitable, nous avons
tous intérêt à ce que cette révolution soit le moins chaotique, coûteuse et
douloureuse possible. C’est là une conception qu’on peut qualifier de révolutionnaire et conservatrice à la fois, puisqu’il s’agit de conserver, au sein
de la révolution transformatrice, la plus grande quantité possible d’énergie et de valeurs sociales et humaines. Que cette conception soit une réalité ne dépend pas seulement des socialistes révolutionnaires, mais plutôt
de la quantité d’énergie et de moyens dont useront leurs ennemis naturels
pour les empêcher d’accomplir leur mission historique. Dès aujourd’hui,
nous portons à leur compte, comme antiprogressiste et antihumaine, la responsabilité de tous les obstacles qu’ils pourront mettre sur le chemin des
socialistes révolutionnaires et toutes les luttes qui en découleront.
À en juger par la politique que les Alliés ont appliquée en Afrique du
Nord et à l’égard de l’Espagne franquiste, il est évident qu’ils essaieront
de ménager une issue parfaitement réactionnaire à la guerre. Non seulement leurs intentions sont d’assigner à leurs troupes, en Europe et dans
le Pacifique, la mission de combattre l’impérialisme nazi et le japonais,
JULIÁN GORKIN
257
mais encore de tenir le rôle de gendarme, au nom de l’ordre, face aux
révolutions européennes et à celles des peuples colonisés. Pour cette politique réactionnaire, ils se proposent d’utiliser : a) les forces de choc et de
manœuvre du stalinisme, comme cela se fit en Espagne – et en France –,
lequel soumettra les intérêts des peuples européens et coloniaux à la
nécessité de reconstruire l’URSS et de sauvegarder la dictature bureaucratique et absolutiste du Kremlin ; b) les restes de la social-démocratie,
pour laquelle une révolution socialiste représenterait une condamnation
passée, présente et à venir ; c) les forces vaticanistes et celles du monde
catholique ; d) les gouvernements nationaux présents à Londres, disposés à revenir à leurs pays respectifs sous la protection des baïonnettes
britanniques et américaines ; e) tous les éléments conservateurs et réactionnaires de la vieille Europe, y compris ceux des pays totalitaires, dès
l’instant qu’ils se désolidariseraient du nazi-fascisme ou à condition qu’ils
fassent leur mea-culpa et qu’ils se montrent tout disposés à collaborer au
maintien de l’ordre ; f) les vieux généraux autoritaires, imbus d’un esprit
et d’un orgueil de caste, et les jeunes officiers sans emploi et pleins de
vie, habitués à n’accorder aucune valeur à la vie humaine… Tout ce
conglomérat apparaît d’ores et déjà comme un ennemi résolu de la révolution socialiste : on peut imaginer qu’ils s’y opposeront à coup sûr, en
formant les plus étranges combinaisons et les conglomérats les plus inattendus, et en recourant aux moyens les plus exacerbés et antidémocratiques. Ce n’est pas par hasard, en effet, s’ils se refusent tous à définir des
principes concrets et clairs pour l’après-guerre, lesquels pourraient représenter, malgré eux, un engagement auprès des peuples et des masses ; ils
préfèrent continuer de pratiquer l’opportunisme que leur dicte leur instinct de conservation, le même qui, avant la guerre, les conduisit à toutes
sortes de complicités avec le nazi-fascisme, le même qui les portera, face
à la révolution, à devenir les héritiers des formes totalitaires. On n’aura
garde d’oublier que, quand bien même les impérialismes totalitaires seront
vaincus militairement, le dilemme tranchant de l’après-guerre sera, plus
que jamais, celui-ci : révolution ou contre-révolution, socialisme ou fascisme. Les formes intermédiaires, quels que soient les sentiments et les
intentions de ceux qui les représentent, seront emportées dans la lutte,
et ceux qui ne coopéreront pas en faveur de la révolution socialiste seront
les collaborateurs, plus ou moins directs, de la contre-révolution fasciste.
Et cela même s’ils parviennent à faire disparaître le mot « fascisme » du
vocabulaire courant.
258
HISTOIRE RADICALE
L’expérience récente nous dit, cependant, que les impérialismes vainqueurs ne pourront pas faire avec les peuples ce que leur dicteront leur
volonté ou leurs convenances. Il sera bien plus difficile de diriger et de
manipuler les peuples durant la prochaine après-guerre qu’au cours des
années antérieures. Une fois qu’il eut débarqué en Afrique du Nord,
Eisenhower se hâta de traiter avec Darlan ; mais celui-ci tomba peu après
sous les balles d’un patriote. Londres et Washington ont prétendu imposer le général Giraud et les vichystes qui l’entourent, avec la ferme intention de les doter de troupes et d’un armement moderne pour qu’ils
constituent demain, aux côtés des réactionnaires restés en France – peutêtre avec Pétain lui-même –, la force organisée de la contre-révolution
(l’époque des contre-révolutions préventives est bien loin d’être terminée). Mais la vive résistance des forces populaires françaises, unies aujourd’hui sous le drapeau circonstanciel du gaullisme, est parvenue à déjouer
leurs calculs, du moins en (très) grande partie. L’expérience italienne est,
à cet égard, la plus concluante. Pour Londres et Washington, les candidats à la succession de Mussolini étaient Badoglio et Dino Grandi 28 :
ils souhaitaient, en somme, la continuation du régime fasciste sans
Mussolini 29. Deux semaines après la disparition de ce dernier, ils se
surrection des Asturies. La CNT et la FAI en octobre 1934, Cahiers de Terre libre, 1938.
28. Membre du Grand Conseil fasciste, le diplomate italien Dino Grandi (18951988) fut ministre des Affaires étrangères (1929-1932), ambassadeur à Londres
(1932-1939), puis ministre de la Justice (1939-1943). Opposé à l’entrée en guerre
de l’Italie, il chercha, au début de 1943, à convaincre Mussolini de négocier avec
les Anglo-Américains, puis, devant son refus, prit la tête d’un complot qui aboutit, le 24 juillet, à un vote du Grand Conseil fasciste exigeant la fin du pouvoir personnel de Mussolini. Dès le lendemain, le maréchal Pietro Badoglio fit arrêter le
Duce sur ordre du roi.
29. La reddition inconditionnelle de Badoglio aux Alliés, qui eut lieu peu après,
et la façon dont elle eut lieu, a permis aux nazis – et à un Duce remis en selle par
les Allemands – de déchaîner une répression féroce contre les meilleurs des combattants italiens de la liberté. D’où l’immense confusion qui s’en est suivie dans
le pays. Le peuple italien se voit dans l’obligation de choisir, pour l’heure, entre
Mussolini et Badoglio, tout en sachant que, au fond, l’un ne vaut pas mieux que
l’autre. Au lieu d’aider à la formation d’un véritable gouvernement démocratique
et libertaire, les Alliés prétendent obliger les partis et les démocrates italiens à se
regrouper autour de Badoglio. Les Alliés s’obstinent, semble-t-il, à imposer un
néo-fascisme – ou une sorte de généralisation du « darlanisme » – face au fascisme. Les peuples refuseront également l’un et l’autre pour décider librement de
JULIÁN GORKIN
259
retournaient contre Badoglio, qui suivait la même politique que Mussolini
et se servait des militaires nazis et de la Gestapo pour réprimer les manifestations populaires en faveur de la paix et de la liberté – en imitant ce
que fit Thiers en 1871 avec les Allemands pour contrer les communards.
En Italie, nous avons vu disparaître en deux jours le parti qui avait exercé
un pouvoir totalitaire pendant vingt et un ans et réapparaître à la tête
des masses les anciens partis populaires et révolutionnaires. Les calculs
des Alliés ont échoué une fois de plus. Et il en ira de même des tentatives de sauver la maison des Savoie à Rome, de remettre Otto de
Habsbourg sur le trône d’Autriche-Hongrie, de donner l’espagnol à Don
Juan et de blanchir le roi Léopold en Belgique : de former, en somme,
une sorte de nouvelle Sainte-Alliance, encore plus réactionnaire et contrerévolutionnaire que celle de 1815. Les peuples n’accepteront pas cette
politique des planches pourries. Qu’ils le veuillent ou pas, l’édifice que
les Alliés construiront de la sorte sera emporté en quelques mois ou en
quelques semaines par l’incendie révolutionnaire qu’ils vont faire bien
plus violent qu’il ne pourrait l’être.
Il convient de noter toutefois que de profondes contradictions commencent déjà à se faire jour au sein des Alliés et, en premier lieu, entre
l’Angleterre et les États-Unis. Les classes conservatrices anglaises aspirent
à sauver ce qui peut l’être de leur ancien empire. C’est ce que Churchill a
annoncé, très clairement et fermement, devant les Communes. Mais les
forces impérialistes américaines ne sont pas d’accord sur ce point. Les ÉtatsUnis ne sont pas disposés à mettre toute leur énergie dans une guerre contre
le Japon qui peut durer des années encore pour que l’Angleterre puisse
recouvrer benoîtement ses anciennes colonies et ses traditionnels points
d’accès à la mer. Si les États-Unis développent une extraordinaire flotte
navale et aérienne, ce n’est certainement pas pour qu’elle se consume ensuite
dans ses ports et ses aéroports. S’ils ont prodigieusement renforcé leur
industrie de guerre afin de répondre aux exigences militaires du moment,
ce n’est pas pour la laisser paralysée en temps de paix, en jetant à la rue
des millions d’ouvriers et d’ex-combattants. Ou l’économie américaine va
dominer les principaux marchés du monde ou elle subira un épouvantable collapsus. L’époque de l’isolationnisme est bel et bien finie pour les
États-Unis. Dans une Europe vieille et ruinée, ils essaieront d’intervenir
activement, en instaurant une sorte de colonisation économique, financière
puis politique. Ils tenteront de pénétrer dans les anciennes colonies
européennes – britanniques au premier chef – en arborant le drapeau de
260
HISTOIRE RADICALE
l’indépendance nationale et aussi, bien entendu, avec leurs millions de
dollars et la masse de leurs produits manufacturés, conscients de ce que
personne n’est en mesure de les concurrencer. Au nom d’une politique de
bon voisinage, ils essaieront de réaliser l’unité du continent américain sous
leur contrôle, en réduisant l’Amérique latine – si celle-ci se laisse faire – à
une condition semi-coloniale. La politique des « prêts et affermages » continuera après la guerre, peut-être sous un autre nom. Les États-Unis sont
appelés à être les héritiers du Nouvel Ordre prôné par Hitler : une fois
vainqueurs, ils tenteront de réaliser, sous leur contrôle, l’« unité » économique du monde. Il est évident qu’ils sont les seuls à pouvoir viser un tel
objectif. Mais, dans leur tentative, ils se heurteront non seulement à
l’Angleterre, au peuple anglais, mais aussi à tous les peuples d’Europe,
d’Amérique latine et d’Asie, pour ne rien dire de ceux du continent africain. Et la grande bourgeoisie impérialiste yankee se heurtera également à
son propre peuple, qui ne pourra se solidariser avec sa politique ni rester
inaccessible aux problèmes et à l’influence des autres peuples de la Terre.
Toutes les contradictions et toutes les luttes de l’après-guerre trouveront une
répercussion immédiate et naturelle au sein même des États-Unis.
Un autre conflit grave entre les Alliés et la Russie apparaît d’ores et déjà.
Celle-ci a accepté l’alliance de circonstances avec l’Angleterre et les ÉtatsUnis, mais elle se refuse à accepter tout engagement ferme pour l’aprèsguerre. Moscou prépare sa propre politique. Elle a des vues sur la Baltique
et la mer Noire, sur le cordon frontalier qui va de la Finlande à la
Bessarabie, sur la Pologne et l’Allemagne, et, enfin, sur l’Orient et le ProcheOrient. En cela elle reste tributaire de l’héritage des Romanov mais aussi
d’impératifs liés à l’histoire et à la géographie, et même, bien entendu, à
l’économie politique. Aucun pays ne va sortir de la guerre aussi ruiné que
la Russie. Ses populations, ses chemins de fer – plus généralement, ses
transports –, ses industries sont en pièces. La Russie ne pourra œuvrer à
sa reconstruction sans le concours de l’Allemagne super-industrialisée. Et
qui va contrôler l’Allemagne ? Tel est le problème qui se pose. Si ce contrôle
est exercé par les États-Unis et l’Angleterre, Moscou devra faire d’immenses
concessions dans tous les domaines, d’où peut découler la colonisation
économique, financière et politique de l’URSS. La bureaucratie stalinienne
se dispose à l’éviter, non pas par des moyens révolutionnaires mais dictatoriaux, nationalistes et impérialistes. Staline est prêt à annexer ou à revendiquer, selon les circonstances, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie, la Carélie,
la Bessarabie, la Moldavie et au moins une partie de la Finlande. Ce sont
JULIÁN GORKIN
261
là autant de pions nécessaires à la sécurité de son pays, de son régime.
Mais c’est la Pologne qui occupe la position centrale de cette chaîne, et
qui en est l’anneau le plus important. Napoléon avait appelé la Pologne la
« clé de l’édifice européen ». Staline a des raisons bien plus immédiates
et solides pour le croire que Napoléon lui-même. En 1941, il signa un
traité avec Sikorski 30, par lequel il s’engageait à la « création d’une Pologne
forte et indépendante ». Il y a quelques mois, cependant, il a rompu avec
le gouvernement polonais de Londres, en annulant du coup son engagement précédent. Ce qui lui convient est une Pologne faible, dépendante
de Moscou, c’est-à-dire plus ou moins identique à ce qu’elle était du temps
du tsarisme. C’est pourquoi il a écrasé en Russie même, avec une férocité
seulement comparable à celle de Hitler, une grande masse de réfugiés
polonais : militaires, intellectuels, politiques, etc. 31 ; et la diaspora a formé
l’Union des patriotes polonais, d’où doivent sortir les futurs Quisling soumis à Moscou. L’objectif de Staline est de faire de la Pologne une sorte de
pont qui lui serve d’accès à l’industrie allemande.
Staline ne se fait pas d’illusions sur une Allemagne communiste. Il est
encore moins intéressé par une Allemagne révolutionnaire, qui constituerait un véritable danger pour sa dictature bureaucratique. S’il a formé
à Moscou une Commission nationale de l’Allemagne libre, ce n’est certainement pas dans ce but. Ce qu’il souhaite, c’est une Allemagne vaguement libérale et, bien entendu, capitaliste. Il lui faut donner des garanties
aux généraux prussiens, aux capitalistes, aux catholiques, y compris aux
« repentis » du nazisme, toutes personnes qui doivent envisager déjà, dans
leur esprit, la nécessité de se défaire de Hitler en portant à son compte la
responsabilité de toutes les erreurs et de tous les crimes de la guerre. À
moins que les capitalismes alliés lui offrent plus et mieux, il est prêt à
négocier directement avec cette Allemagne, hors l’intervention et le contrôle
des autres. Cette Allemagne doit penser que, après le mouvementé régime
leurs destins. [nda]
30. Le général Wladyslaw Eugeniusz Sikorski (1881-1943) était le Premier
ministre du gouvernement polonais en exil (1939-1943).
31. Durant ces années, eut lieu en effet le massacre de Katyn, qui symbolisa la
répression subie par les Polonais en URSS ; mais aussi l’élimination de deux des
principaux dirigeants du Bund, Wiktor Alter et Henryk Erlich, arrêtés en 1941,
sous l’accusation d’être des agents de l’Allemagne nazie : le premier fut exécuté
en février 1943 ; le second mourut en prison en mai 1942. (Lire Henri Minczeles,
262
HISTOIRE RADICALE
nazi, et pour contrebalancer les rigides conditions que ne manqueront pas
de lui imposer les vaincus d’aujourd’hui et les vainqueurs de demain – des
conditions qui seront, bien entendu, pires que celles du traité de Versailles
–, il sera nécessaire de se ménager une issue. Cette issue peut être la Russie,
la Russie qui s’offre comme un marché magnifique pour ses produits manufacturés et riche en matières premières, en combustibles et en blé. Puisque
Hitler n’a pas réussi à la soumettre et à la coloniser, il faudra traiter avec
elle. Cela avait déjà été fait à Brest-Litovsk et à Rapallo à un moment où
les négociateurs, Trotski et Tchitchérine, représentaient la révolution prolétarienne. Les Allemands le feront plus volontiers avec Staline, le même
Staline qui a noyé dans le sang le souvenir de la révolution bolchevique et
qui craint presque autant qu’eux une révolution européenne.
Dans un livre consacré à l’intervention russe en Espagne, j’ai qualifié
Staline, mais Hitler aussi, de « cannibale politique » 32. C’est-à-dire un
homme capable de dévorer des hommes, des peuples, des générations
entières, du moment que cela sert sa politique dictatoriale et absolutiste.
Durant la guerre civile espagnole, il fit tout son possible pour la transformer en une guerre impérialiste européenne, dans l’espoir d’éloigner le
danger de ses frontières et de faire en sorte que l’Italie et l’Allemagne
règlent dans le sang le différend qui les opposait à la France et l’Angleterre
sur la question de la Méditerranée. C’était la parade au traité signé à
Munich, par lequel Chamberlain et Daladier essayèrent de pousser Hitler
contre la Russie, en espérant que l’Allemagne nazie et l’URSS se détruiraient l’une l’autre, la France et l’Angleterre devenant du coup les arbitres
de la situation. Par son pacte avec Hitler, Staline aida au déchaînement de
la guerre en septembre 1939. L’Europe, l’Europe capitaliste, allait enfin
être réduite en pièces et détruite, pendant que lui, resté en marge des hostilités, se préparait à jouer un rôle de puissance forte face à une Europe
ruinée. Mais la Russie a été prise à ce jeu, et elle va sortir brisée du choc
avec les armées allemandes mécanisées. Le pacte de non-agression signé
avec Tokyo en 1941 à Moscou a laissé le champ libre à l’impérialisme nippon et lui a permis de réaliser son exploit de Pearl Harbor. À présent, la
Russie se refuse à rompre le pacte signé avec le Japon, alors même qu’elle
sait que ce pays ne peut être attaqué efficacement qu’à partir de la Sibérie.
Histoire générale du Bund…, op. cit., p. 412-414.)
32. Julián Gorkin, Caníbales políticos (Hitler y Stalin en España), Quetzal,
JULIÁN GORKIN
263
Elle désire que la guerre entre le Japon et les États-Unis s’éternise jusqu’à
l’usure maximale des deux pays. Peu lui importent les millions de vies
sacrifiées ni la ruine et la misère des peuples. Elle ne se soucie, de la
manière la plus féroce, que de son seul intérêt. Et son intérêt est la consolidation de son pouvoir, de son absolutisme. Dans ce but, elle peut miser
aussi bien sur la guerre que sur la paix…
X. LA RÉVOLUTION SOCIALISTE & SES CADRES
La guerre a entraîné une saignée immense pour le prolétariat européen.
Cependant, les nécessités de la guerre, sous sa forme moderne mécanisée, contribuent grandement à l’accroissement et au développement du
prolétariat industriel. C’est là un facteur digne d’être tenu en compte.
Un autre facteur important, digne d’attention aussi, sera l’entrée en lice,
dans un élan irrésistible, des jeunes générations européennes, formées
sous le feu de ces années de guerre. Elles vont entrer dans la lutte avec un
énorme esprit de rébellion contre le régime qui a conduit leurs pères,
leurs frères, eux-mêmes aux souffrances et aux misères de la guerre. Ce
phénomène se produisit déjà après l’autre guerre : cette fois-ci, il sera sans
aucun doute beaucoup plus fort et plus précis. Dans l’Europe dominée
aujourd’hui par le totalitarisme se forment peu à peu de nouveaux instincts
et de nouvelles inquiétudes, desquelles nous avons déjà de légers signes
avant-coureurs, mais qui préparent les grandes explosions de demain.
Ces générations se disposent à juger de toute la période d’avant guerre et
de la guerre et à demander des comptes tant à ceux qui ont perdu la guerre
dans les pays occupés – précisément parce qu’ils l’ont perdue – qu’aux
vainqueurs circonstanciels – pour ce qu’ils représentent et pour la façon
dont ils ont administré leur victoire. Ce qu’on va juger est tout un régime
social, parce qu’il est responsable, dans sa totalité, de l’enfer du totalitarisme et de la guerre. Dans de nombreux pays, la première phase de la lutte
sera une lutte pour l’indépendance nationale face aux envahisseurs. Nous
devons nous efforcer, dès le tout début, de donner à ce mouvement une
conscience plus large : la conscience que, sans la solidarité internationale
des grandes masses laborieuses des villes et des campagnes, sans le socialisme, l’indépendance nationale est impossible puisque ce qui se passerait, c’est que les peuples se seraient débarrassés d’un joug pour tomber
sous un autre, quand bien même celui-ci adopterait un autre langage et
264
HISTOIRE RADICALE
des moyens apparemment différents. À côté de cet esprit d’indépendance,
il faut compter sur une profonde aspiration à la liberté de la part des
grandes masses populaires, comme réaction naturelle contre le totalitarisme dont elles ont eu l’occasion de connaître de près les méthodes et les
effets. Cette aspiration à la liberté sera, sans aucun doute, le facteur le
plus précieux et le plus positif dans les luttes à venir. Toute l’expérience
historique nous démontre que, sans un profond amour de la liberté
humaine, les révolutions conduisent fatalement à de nouvelles formes de
tyrannie. Tels sont, à nos yeux, et en lignes générales, les facteurs positifs.
La première phase de la révolution qui suivra la guerre sera, par force,
passablement chaotique. Les instincts seront supérieurs à la conscience
dans les individus et au sein des masses. Il n’est pas possible de surmonter en quelques jours ni même en quelques mois la crise morale et idéologique du mouvement ouvrier d’avant guerre dont nous avons parlé plus
haut. Cela appelle tout un processus de formation, durant lequel tous les
aventurismes politiques pourront s’en donner à cœur joie. La situation
nous impose, d’ores et déjà, une tâche fondamentale : définir une pensée
claire, des positions idéologiques et tactiques justes, un programme (ou
les éléments de base d’un programme) réaliste et valable pour l’avenir. Et,
aussi important que tout cela : la formation des cadres dirigeants. Les nombreux cadres des partis socialistes révolutionnaires, de la révolution et du
nouveau régime se formeront par la voie d’une sélection démocratique
dans la lutte (ils sont probablement déjà en formation dans la clandestinité) :
nous pensons en l’occurrence aux cadres qui viendront en premier, à ceux
qui seront chargés de sauver la pensée socialiste vivante, de la développer
et de la porter, dès le début de la lutte révolutionnaire, à la conscience des
grandes masses mises en mouvement. La révolution russe ne fut pas provoquée par les idées et les cadres bolcheviks mais par un processus qui
leur était supérieur. Cependant, les idées et les cadres bolcheviks surent
se placer à la tête du processus révolutionnaire, conquérir la direction des
grandes masses et les conduire à la victoire de la révolution. En dépit des
critiques idéologiques et tactiques que nous avons formulées plus haut sur
le bolchevisme, nous regardons son expérience historique comme un
exemple. Nous devons mettre à profit le bref laps de temps que nous réserve
l’histoire – le temps que va durer encore la guerre et les premiers mois de
l’après-guerre – pour clarifier la pensée socialiste et former autour de cette
pensée les premiers cadres dirigeants. Les événements et les forces sociales
en puissance se chargeront de compléter cette tâche.
265
JULIÁN GORKIN
Objectivement, nous sommes aujourd’hui dans des conditions extraordinairement supérieures à celles de 1918. Le temps n’est pas passé en vain
et il a œuvré pour nous. Nous possédons maintenant, en premier lieu, un
arsenal d’expériences que les militants d’alors ne pouvaient avoir. Les masses
laborieuses ont souffert et en savent bien plus, infiniment plus qu’alors.
La crise du régime capitaliste est aujourd’hui générale et bien plus profonde qu’elle l’était alors. À la suite des nécessités de la guerre, les économies ont acquis un degré de centralisation et d’étatisation qui les prépare
à leur passage décisif à une économie de type socialiste. Les chefs d’État et
les bourgeois craignent bien plus la paix que la guerre, parce qu’ils sont
conscients de ce que, face à leurs calculs et à leurs combinaisons, le socialisme s’impose comme la seule issue logique et rationnelle pour l’humanité.
Eux ne peuvent offrir aucune solution effective, aucune en tout cas qui soit
supérieure à la solution socialiste. Par ailleurs, il savent que la liquidation
des régimes totalitaires en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne, et
même dans la Russie stalinienne, ne pourra se faire sans une profonde
révolution sociale et socialiste. Les travailleurs britanniques eux-mêmes en
sont chaque jour plus conscients. Mais la révolution ne se limitera pas à
l’Europe. Elle traversera les mers et sautera par-dessus les continents. Elle
secouera profondément tous les peuples opprimés et spoliés jusqu’à aujourd’hui. Ce sera une révolution universelle. Elle ne pourra triompher qu’en
étant universelle. C’est pourquoi nos conceptions socialistes doivent avoir
une valeur universelle. L’humanité se trouve à la croisée de deux civilisations : elle devra choisir entre les deux si elle veut se sauver elle-même, si
elle veut se réaliser et retrouver pleinement ce qu’elle est.
XI. CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Nous avons déjà noté plus haut à quelles conditions la crise générale du
mouvement ouvrier et du socialisme peut être porteuse de promesses. Nous
allons soumettre à présent au critère des militants ouvriers et socialistes
quelques conclusions générales susceptibles d’être corrigées et élargies.
1. Voyons, pour commencer, la question de la désignation. Elle est
d’une importance indiscutable si nous voulons nous caractériser et nous
distinguer face aux masses. Il faut renoncer à la dénomination de « communistes », même si beaucoup d’entre nous ne renoncent pas à se considérer comme tels, parce qu’une telle dénomination a été, est toujours,
266
HISTOIRE RADICALE
déshonorée par les communistes staliniens. Il ne faut pas entretenir la
moindre confusion là-dessus. Nous ne pouvons pas, et pour une raison
similaire, nous qualifier de « socialistes » tout court. Eu égard à l’histoire,
mais aussi à l’avenir, la confusion n’est pas possible avec ceux qui, s’appelant socialistes, ont constamment trahi la classe ouvrière et le socialisme et le referont demain. Par conséquent, je propose la dénomination
de socialistes révolutionnaires et socialistes libertaires. En effet, le socialisme
ne peut être que révolutionnaire et libertaire : par la révolution il doit
réaliser la liberté de l’individu et la liberté humaine. Cette dénomination
me semble la plus juste et la plus appropriée.
2. Contre la tentative d’établir une pensée dirigée, susceptible de mener
à un totalitarisme « socialiste », il faut proclamer la nécessité d’une pensée libre au sein du mouvement ouvrier. Le socialisme est synonyme de
liberté ou il n’est pas. Et ceci n’est pas seulement valable au cours de la
période révolutionnaire mais encore, et surtout, au moment de la victoire
de la révolution, et après. Par liberté, nous entendons, selon la formule de
Rosa Luxemburg, la liberté de ceux qui ne pensent pas comme nous.
3. Nous nous déclarons ennemis absolus de la soumission du mouvement ouvrier et de la révolution socialiste aux intérêts étroits d’un parti,
quand bien même celui-ci prétendrait représenter – et pourrait représenter effectivement – la volonté majoritaire du prolétariat. Cela signifie
que nous n’admettons pas la conception du parti unique, puisque ce dernier – qui peut être, au début, le meilleur des partis – recèle les germes
fatals du totalitarisme. Au parti unique nous opposons la liberté des travailleurs à s’organiser dans les partis qu’ils voudront et le plein droit de
ces partis à l’existence, à penser et à agir comme ils le croiront approprié, dans le cadre de la démocratie ouvrière. Aux partis monolithiques
nous opposons la démocratie, la pensée libre et créatrice à l’intérieur des
partis. En leur sein existeront fatalement des majorités et des minorités :
la discipline dans l’action sera sans doute nécessaire, mais sans la suppression, aussi provisoire qu’elle soit, des droits et de la pensée libre des
tendances minoritaires ou des individus.
4. Notre socialisme est profondément humaniste, non seulement parce
qu’il défend à tout instant les droits humains – avant, pendant et après la
révolution – mais aussi parce que lui seul peut « réaliser » l’humanité sans
classes ni antagonismes de classes et comme un tout harmonieux et social.
5. Nous proposons fermement l’adoption de la formule démocratie
ouvrière et socialiste au lieu du mot d’ordre traditionnel de dictature du
JULIÁN GORKIN
267
prolétariat. Cela ne veut pas dire que nous renions la dictature du prolétariat en tant qu’elle suppose la destruction révolutionnaire du pouvoir
économique et politique de la bourgeoisie, les mesures et les moyens de
défense du nouveau régime. Même la majorité des anarchistes admet
aujourd’hui cette nécessité transitoire. Mais la dictature du prolétariat est
associée dans l’esprit des masses à l’expérience russe, qui n’a jamais été
une authentique dictature du prolétariat mais la dictature d’un parti sur
le prolétariat, même si le premier a pu interpréter la volonté majoritaire
du second. La formule « démocratie ouvrière et socialiste » nous paraît
plus complète et plus parfaite. Celle-ci a le droit, et le devoir, de se
défendre à tout instant et contre tous ses ennemis. Elle ne sera une véritable démocratie ouvrière et socialiste que du moment où elle aura détruit
politiquement et socialement ses ennemis. Mais tous les partis, toutes les
organisations, toutes les tendances et tous les individus révolutionnaires,
démocratiques et socialistes ont le droit d’intervenir dans son organisation, dans sa défense, dans son évolution progressive et son perfectionnement. On ne refusera à personne, en son sein, la liberté de penser ni
la manifestation de cette pensée, dès l’instant qu’elle ne porte pas atteinte
à l’existence même de la révolution démocratique socialiste ou qu’elle ne
la met en danger. La seule limite pourrait être la suivante : pas de liberté
pour détruire la liberté.
6. Une démocratie ouvrière et socialiste ainsi conçue pose aussitôt le
problème des organes de pouvoir. Quels seront ces organes ? Le nom
importe peu. Conseils, comités, municipalités, communes, juntes ? En
Russie, on eut des soviets. Ils auraient pu être les organes démocratiques
du pouvoir ouvrier s’ils n’avaient pas été soumis, presque automatiquement, à la dictature du parti bolchevik. Ce qui importe fondamentalement, c’est la forme d’élection de ces organes de pouvoir et les garanties
qu’ils auront quant à leur fonction. Leur forme d’élection démocratique
ne peut être autre que celle du suffrage libre et direct exercé par les individus qui constituent la masse du peuple producteur, en y englobant
tous les individus qui remplissent une fonction sociale utile. Tous les
partis intégrant la démocratie ouvrière ont le droit de présenter leurs candidats et de défendre librement leurs programmes. Le corps électoral a
un droit de contrôle sur les organes et sur les individus élus. Ce système
peut s’appliquer, de bas en haut, pour l’élection et le contrôle des organes
locaux, régionaux, provinciaux et généraux. Aucune fonction publique
ne pourra échapper au contrôle démocratique du peuple. Ce n’est qu’à
268
HISTOIRE RADICALE
ce prix qu’on pourra sauvegarder la démocratie socialiste et éviter la
bureaucratisation du nouveau régime. On ne prendra jamais trop de
mesures, à notre sens, pour enrayer ce mal.
7. En même temps que la nécessité d’organiser les partis socialistes
révolutionnaires, il faudra affronter la nécessité d’organiser une
Internationale socialiste révolutionnaire. Disons, pour commencer, que
l’ère des révolutions nationales est close. Les révolutions modernes, socialistes, ne peuvent triompher que comme des révolutions internationales.
La révolution qui a triomphé en Russie en 1917 s’est conclue par un
échec non seulement par ses défauts intérieurs mais encore et avant tout
à cause de l’absence d’une révolution internationale. Seule une révolution
internationale pouvait garantir le développement et le salut de la révolution russe. Enfermée dans ses frontières nationales, malgré les sympathies du prolétariat mondial, elle a fini par se bureaucratiser et, au bout
du compte, par perdre la partie. Seule une révolution politique intérieure
– une révolution profondément démocratique et libertaire – qui coïnciderait avec une révolution sociale internationale pourra sauver le peuple
soviétique du totalitarisme stalinien. La révolution espagnole échoua elle
aussi, en dépit de l’héroïsme populaire, à cause de l’absence de solidarité
active et révolutionnaire du prolétariat international. Ces deux exemples,
parmi beaucoup d’autres de moindre importance, suffisent à justifier
notre thèse internationaliste. Nous croyons franchement que la guerre
actuelle ouvre une crise révolutionnaire générale, c’est-à-dire un véritable
cycle de révolutions internationales. Dans n’importe quel pays du globe
où se produira la révolution socialiste – ou une révolution progressiste,
qui peut ne pas être socialiste dans sa première phase –, elle devra bénéficier immédiatement, par-dessus et contre les intérêts des bourgeoisies
nationales, de la ferme solidarité, et par tous les moyens, de la classe travailleuse internationale. Seule l’Internationale socialiste révolutionnaire
pourra diriger efficacement une telle action de solidarité. Pour son organisation, celle-ci ne devra tomber ni dans le « nationalisme » démocratique bourgeois de la IIe Internationale – en sacrifiant les intérêts
internationaux du prolétariat des autres pays à ceux de chaque parti national – ni dans le monolithisme bureaucratique de la IIIe Internationale,
laquelle a prétendu transformer les travailleurs des autres pays en une
masse de manœuvre au service de la politique extérieure de l’État russe.
C’est pour ces raisons qu’aucune d’entre elles n’a été une véritable et
authentique Internationale. L’Internationale socialiste révolutionnaire
JULIÁN GORKIN
269
devra tenir compte de la situation réelle de chaque pays et des caractéristiques particulières à chaque peuple et à chaque prolétariat, mais sans
que la détermination de sa pensée et de son action conformément aux
nécessités et aux intérêts du prolétariat ne soit un inconvénient. Elle devra
être, en même temps, une somme de partis « nationaux » et un parti
mondial du prolétariat. Nous avons déjà défini ailleurs le caractère démocratique qui doit informer les partis. Le même caractère démocratique
doit informer aussi la nouvelle Internationale.
Cet essai n’a et ne peut avoir d’autre prétention que celle d’offrir une
esquisse générale relativement à la situation du mouvement ouvrier et du
socialisme. Les grands problèmes que pose la guerre et ceux que posera
l’après-guerre sont encore à étudier. Ainsi que les nouvelles caractéristiques et tendances de l’économie mondiale. Et les nouveaux contours
des classes sociales et de leur relation entre elles. Par exemple : l’importance des techniciens et le problème de leur attraction ou conquête par
le prolétariat. Et les changements dans la question coloniale. C’est à nous
autres, socialistes révolutionnaires, que l’histoire propose ces problèmeslà. Sans leur étude préalable, il serait puéril d’essayer de traiter ici des circonstances révolutionnaires du futur et encore plus de tenter d’établir des
normes en prévision de ces circonstances. Ce que nous pouvons faire,
tout au plus, c’est d’indiquer, à la lumière des expériences vécues, des
idées et des principes généraux. C’est la révolution elle-même qui se chargera de tracer les véritables normes révolutionnaires. Ce sera là un travail de création collective, auquel la plus modeste contribution individuelle
pourra constituer un motif d’orgueil légitime.
JULIÁN GORKIN
Mexico, DF, juillet 1943
Traduit de l’espagnol par Miguel Chueca
320 pages • 22 e
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La revue Agone est publiée avec le concours du CNL, de la
Région Provence-Alpes-Côte d’Azur & de la Ville de Marseille
Prix du numéro :  €
issn - — isbn ----
“Le soussigné, Jacob von Gunten,
fils de parents honorables, né le tant,
élevé à tel endroit, est entré ici
comme élève afin d’acquérir les
quelques connaissances nécessaires
pour être mis au service de n’importe
qui. Le même souhaite recevoir un
traitement sévère afin d’apprendre ce
que signifie être obligé de se ressaisir.
Les von Gunten sont une vieille
famille. Dans les temps anciens, ils
étaient guerriers, mais leur humeur
batailleuse s’est assagie, et le cadet
de la famille, objet de ce rapport, a
décidé d’en finir pour de bon avec
toute cette tradition d’orgueil. Il veut
être éduqué par la vie et non par un
quelconque principe aristocratique.
Sans doute il est fier, mais il entend la
fierté en un sens tout à fait nouveau,
conforme, d’un certain point de vue, à
l’époque dans laquelle il vit. Il espère
être moderne, assez doué pour
l’accomplissement de ses obligations
de service, pas complètement idiot ni
inutile. Il a un caractère rebelle mais il
demande à être rappelé à l’ordre
quand il regimbera, et, si cela ne sert
à rien, à être châtié, car il pense
qu’alors cela ne sera pas inutile. Du
reste, on saura sûrement quel
traitement lui réserver. Sa modestie
ne connaît pas de limites quand on
flatte son courage. La satisfaction de
celui qui l’engagera sera son ciel.
Cette ferme conviction lui donne le
courage d’être ce qu’il est.”
Isabelle Kalinowski
Trois personnages de domestiques
Frédéric Junqua
“Les oreilles dans les pieds”
Tassadit Yacine
Servir les hommes
Bendy Glu
Portrait de l’artiste en réformiste
Pascal Martin
Solidarité bien ordonnée
Paul Dirkx
Le service littéraire
Jean-Pierre Faguer
Le “relationnel” comme pratique
& comme croyance
Joël Laillier
L’art, la joie, l’effort
Christel Coton
Au service du mythe
Manuel Schotté
Le “lièvre” en athlétisme
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Servir au fast-food
Julián Gorkin
Situation du mouvement
ouvrier & du socialisme
AGONE
n° 37, 2007
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