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SOCIÉTÉ
REPORTAGE
LA SEMAINE DES QUATR
DU TEMPS POUR SOI, DU
PAR CANDICE VANHECKE
PAR
CANDICE
VANet HECKE
(*)
Centre
de recherche
d’informations sociopolitiques
20 / Marianne Édition belge / 7 au 13 décembre 2013
I
l faut passer à quatre jours, 32 heures, sans étape
intermédiaire. C’est le seul moyen d’obliger les
entreprises à créer des emplois. » Devinette :
quel est donc le drôle de coco qui a bien pu
proférer pareille hérésie économique ? JeanLuc Mélenchon, haranguant le prolo lors de sa
dernière manif ’ parisienne ? Tine Van Rompuy,
pour clouer le bec aux frangins Eric et Herman
lors d’un repas familial ? Ou votre allumée de
belle-sœur, qui a toujours l’air de débarquer de la
planète Marx ? Aucun d’entre eux, puisque l’auteur de
cette saugrenue envolée, qui date de 1993, n’est autre
qu’Antoine Riboud, le fondateur du groupe Danone,
aujourd’hui décédé.
La citation nous est rapportée par Pierre Larrouturou et Michel Rocard(*), deux des personnalités françaises qui ont fondé, en 2012, le collectif Roosevelt,
lequel vient de se constituer en parti politique - sous
le nom de « Nouvelle Donne » - pour les élections européennes. Lors du premier congrès « Roosevelt », qui
s’est tenu l’an dernier à Bruxelles, Larrouturou exposait l’une des mesures-phares de son mouvement : le
passage à la semaine des quatre jours pour résorber
le chômage. « Grâce à la technologie moderne, les gains
de productivité ont explosé au cours des quarante dernières années… sans que notre contrat social ait connu
la moindre évolution. D’une part, le rôle des robots dans
la chaîne de production est allé croissant, remplaçant
de plus en plus la main-d’œuvre humaine. De l’autre, la
population active n’a cessé d’augmenter, avec notamment un boom de la natalité et l’arrivée des femmes sur
le marché de l’emploi. Résultat, nous sommes arrivés
à un partage du temps de travail qui tient du non-sens
total, avec une partie de la population qui se retrouve au
chômage complet et une autre qui travaille plein pot, au
risque de mettre en péril équilibre familial et personnel. »
C’est un fait : ceux qui ont la chance de pouvoir
partir au travail tous les matins ne sont pas forcément
plus épanouis que ceux qui se désespèrent de dégoter
un CDI à temps plein. Comme le révèle le dernier
Belga
Les études et enquêtes
d’opinion publiées dans le
dernier Courrier hebdomadaire
du CRISP (*) sont formelles : les
horaires de travail chargés ont
un impact négatif sur la santé
et la vie familiale de nombreux
Belges. Pour y remédier, un
nouveau parti politique français
prône une réduction drastique
du temps de travail, aussi pour
lutter contre le chômage. Mais
est-ce bien réaliste ?
E JOURS :
TRAVAIL POUR TOUS ?
ÉPUISÉ, LE TRAVAILLEUR
BELGE ! Surtout quand il s’agit
d’une femme. En moyenne,
la gent féminine en activité
consacre 36 h/semaine aux
tâches domestiques et aux soins
des enfants, contre seulement 22
pour les hommes.
7 au 13 décembre 2013 / Marianne Édition belge / 21
SOCIÉTÉ
REPORTAGE
2000
2012
TEMPSPLEIN
Courrier hebdomadaire du CRISP, ils sont ainsi 49 %
à revenir trop fatigués du travail pour effectuer les
tâches domestiques et 28 % à éprouver des difficultés
à accomplir leurs devoirs familiaux à cause de leurs
horaires de travail. Des situations qui se répercutent
aussi sur leur emploi, puisque 12 % connaissent des
problèmes de concentration liés aux responsabilités
familiales.
Niveau santé, non plus, ce n’est pas la grande joie.
Stress, hypertension et insomnie sont le lot commun
des gros bosseurs. Et on ne vous parle même pas du
travail de nuit - responsable, entre autres, de maladies
cardiovasculaires et d’un vieillissement accéléré - ni
des horaires irréguliers, première cause d’absence pour
maladie chez les ouvriers de plus de 40 ans. « Le travail,
c’est la santé », un dicton qu’il vaut donc mieux éviter
de balancer aux 39 % d’hommes et 16 % de femmes qui
boulottent plus de 38 heures par semaine en Belgique.
1 841 623 1 825 722
887 384
987 694
2 729 007 2 813 416
TEMPSPARTIEL
105 907
200 803
575 739
841 363
681 646 1 042 166
TOTAL
1 947 530 2 026 525
SEMAINE DES 4 JOURS CONTRE LE CHÔMAGE
1 463 123 1 829 057
Pour sortir de cette société duale, où une partie de la
population sacrifie santé et vie familiale, tandis que
l’autre se morfond dans l’inactivité totale, le collectif
Roosevelt a fait de la semaine des quatre jours l’un de
ses principaux combats. Le principe en est simple,
comme l’expliquait Pierre Larrouturou à Bruxelles :
« Les entreprises qui réduisent la durée de travail hebdomadaire à 32 heures doivent engager de nouveaux
travailleurs pour pouvoir maintenir leur niveau de productivité. Si elles embauchent, en CDI, un minimum de
10 % d’effectifs supplémentaires et acceptent de ne pas
toucher aux salaires les plus bas, elles peuvent bénéficier
3 410 653 3 855 582
d’une réduction des cotisations sociales de 8 %. Cette
baisse correspond à la part de cotisation pour le chômage.
Or, si une entreprise crée un nombre suffisant d’emplois
stables, il est normal qu’elle n’ait plus à participer au
financement de ce type d’allocations. »
Un raisonnement simpliste ? Un peu, si l’on en croit
le professeur d’économie Robert Plasman (ULB) :
« Même si une telle mesure est effectivement créatrice
d’emplois, toutes les études sur la question montrent
qu’une réduction du temps de travail
ne s’accompagne pas d’une baisse du
chômage proportionnelle. »
En effet, comme le mentionne le
dossier du CRISP, la mise en place
une allocation au travailleur sous
des 35 heures en France n’a entraîné
respect de certaines conditions.
qu’une baisse de 0,5 % du chômage
• LE CONGÉ PARENTAL : le salarié
(soit 200 000 chômeurs en moins) sur
peut suspendre ses prestations de
la période 1998-2002. La raison ? Plus
travail durant maximum quatre mois,
qu’aux chômeurs de longue durée,
travailler à mi-temps durant huit mois,
ou à 4/5èmes temps durant vingt mois.
les emplois créés par les 35 heures
• LE CONGÉ POUR ASSISTANCE
ont surtout bénéficié aux personnes
MÉDICALE À UN PROCHE :
qui avaient récemment perdu leur
12 mois pour une interruption complète,
emploi, aux jeunes diplômés, ainsi
24 mois si l’on reste à mi-temps,
qu’aux nouveaux arrivants sur le
idem pour un 4/5èmes temps.
marché du travail (principalement
• LE CONGÉ POUR SOINS PALLIATIFS
des femmes et des travailleurs immiÀ UN TIERS : un mois, renouvelable une
grés). Au total, les 35 heures auront
fois un mois, tant pour une interruption
permis de créer entre 300 000 et
complète que pour un passage à
350 000 emplois. Un bilan globalemi-temps ou à 4/5èmes temps.
LE SYSTÈME DE PRÉPENSION À
ment positif, donc.
MI-TEMPS : celui-ci est en cours
Pour l’économiste et président
d’extinction suite aux mesures
du CPAS de Namur Philippe Defeyt
gouvernementales prises en 2012. n
(Ecolo), une réduction importante
du temps de travail et la création
BOSSER MOINS : MODE D’EMPLOI
S
i la semaine des quatre jours
n’est pas encore pour demain,
les Belges ont déjà la possibilité
de s’arrêter de travailler, en
tout ou en partie, durant une
période donnée. Voici les mécanismes
qui permettent de lever le pied :
LE CRÉDIT-TEMPS : il offre la
possibilité aux salariés du secteur
privé d’interrompre leur carrière
durant maximum un an, de travailler
à mi-temps durant deux ans, ou à
4/5èmes temps durant cinq ans. Sous
certaines conditions, le travailleur peut
obtenir une allocation de l’ONEM.
L’INTERRUPTION DE CARRIÈRE
concerne les salariés du secteur public.
Elle est très semblable au crédit-temps.
LES CONGÉS THÉMATIQUES :
Même principe que pour le crédittemps. Ici encore, l’ONEM verse
22 / Marianne Édition belge / 7 au 13 décembre 2013
LE TRAVAIL À TEMPS
PARTIEL EN BELGIQUE :
QUELQUES DONNÉES…
Belga
• EN 2012, 46 % DES
FEMMES TRAVAILLAIENT
À TEMPS PARTIEL, contre
seulement 10 % des hommes.
• LORSQU’UN HOMME PRESTE
UN TEMPS PARTIEL, il est
souvent âgé de 50 ans et plus.
• PLUS DE LA MOITIÉ DES
TEMPS PARTIELS MASCULINS
résultent de contraintes liées à
l’état du marché du travail dans
34 % des cas (impossibilité de
trouver un temps plein, emploi
désiré uniquement à temps
d’emplois qui s’ensuivrait comporterait aussi des avantages pour les entreprises : « Un passage à la semaine des
quatre jours permettrait d’étendre la durée d’ouverture
des services. Pensons, par exemple, à l’ouverture des
magasins le dimanche, réclamée par de nombreuses
enseignes. » Niveau productivité, aussi, l’impact d’une
telle mesure devrait s’avérer payant : « Sur le terrain, on
observe que les travailleurs qui prestent moins d’heures
de service sont plus détendus, plus reposés… et donc
sensiblement plus productifs. »
GRÂCE À LA
TECHNOLOGIE
MODERNE, LES GAINS
DE PRODUCTIVITÉ
ont explosé durant
ces 40 dernières
années. Remplacés
par des robots, de
nombreux travailleurs
sont tombés au
chômage, tandis
que les autres sont
obligés de bosser
plein pot.
UNE RÉVOLUTION QUI A UN PRIX
La semaine des 32 heures, une opération « win-win »
qui bénéficierait à tous sans coûter à personne ? Pas
si vite… Car pour être fructueuse, la mesure nécessite
quelques investissements publics. Dans la formation
des chômeurs, par exemple. En effet, c’est bien beau
de vouloir créer de nouveaux emplois, encore faut-il
partiel, etc.), ou, dans 20 %
des cas, à un statut particulier
(prépension, incapacité
partielle de travail, etc.).
• UNE FOIS SUR DEUX,
LE TEMPS PARTIEL DES
FEMMES découle soit de la
recherche d’un compromis
entre travail et vie personnelle/
familiale (27,5 % des cas),
soit de difficultés liées à
l’accès aux services aux
familles – garderie ou aide aux
personnes (22 % des cas). n
que les profils de ceux qui postulent répondent aux
besoins des entreprises qui embauchent… ce qui ne
sera pas forcément évident.
Les coûts pour la puissance publique ne s’arrêteraient pas là puisque, pour que la mesure soit financièrement acceptable pour les patrons, il faut leur
donner un incitant, à savoir une baisse conséquente
des cotisations sociales… qui équivalent à autant de
rentrées en moins dans les caisses de l’Etat.
Enfin, les travailleurs eux-mêmes seraient mis à
contribution, dans la mesure où une réduction du
temps de travail risquerait de s’accompagner d’une
baisse des salaires ou, tout du moins, d’un blocage
de ces derniers pendant plusieurs années. Et, selon
Robert Plasman, c’est bien là que le bât blesse : « Pour
les salariés, la priorité n’est pas tant de travailler moins
que de gagner plus. C’est ce qu’on a pu constater il y a
environ une quinzaine d’années, lorsqu’une réduction
supplémentaire des charges sociales avait été proposée
aux entreprises qui acceptaient de diminuer le temps
de travail de leurs employés. Cette mesure n’a rencontré
que peu de succès, tant du côté des patrons que de celui
des salariés. Dans une période socioéconomique où les
salaires subissent de constantes pressions à la baisse,
difficile, en effet, d’imaginer que les travailleurs accepteraient de voir encore leurs revenus comprimer. »
LE BELGES TRAVAILLENT PLUS QUE LEURS VOISINS EUROPÉENS
SI L’ON TIENT COMPTE DE LA DURÉE HEBDOMADAIRE D’UN TEMPS PLEIN, MAIS AUSSI DU NOMBRE DE CONGÉS ANNUELS ET DE JOURS FÉRIÉS LÉGAUX, le Belge devance tous
ses voisins quant au nombre d’heures de travail prestées sur une année. De quoi clouer le bec à ceux qui prétendent que nous sommes trop fainéants pour pouvoir, par exemple,
concurrencer les Allemands.
Belgique
HEURES
Allemagne
France
Pays-Bas
Royaume-Uni
Moyenne UE15 Moyenne UE27
1738,81658,81573,51699,21701,81677,91711,9
7 au 13 décembre 2013 / Marianne Édition belge / 23
SOCIÉTÉ
REPORTAGE
OPINIONS DES SALARIÉS CONCERNANT LA RÉDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL (EN %)
Mais alors quoi, on reste avec, d’un côté, une
courbe de chômage aux allures de trajectoire de
missile sol-air et, de l’autre, des travailleurs qui ne
voient plus leur famille et se shootent aux petites
pilules du bonheur pour tenir bon ? Pour Philippe
Defeyt, s’il est impératif de mieux répartir le temps
de travail au sein de la population, cela ne pourra
se faire sans une réforme profonde et radicale de la
société : « Actuellement, notre mode de vie est tout
entier basé sur la (sur-)consommation effrénée. Pour
beaucoup, le fait de pouvoir dépenser toujours plus
d’argent compte davantage que de pouvoir passer du
24 / Marianne Édition belge / 7 au 13 décembre 2013
temps avec les siens. »
Un constat qui se vérifie chaque samedi dans
les grands centres commerciaux, toujours pleins
à craquer de consommateurs en quête du dernier
I-Phone ou de la petite jupe Comptoir des Cotonniers.
On imagine sans peine le désarroi de tous ces shopaholics s’ils se retrouvaient, un jour, avec plus de
temps devant eux mais moins d’argent à dépenser.
« De toute évidence, l’avènement de la semaine des
quatre jours ne se fera pas sans un basculement vers
une société davantage axée sur les relations interpersonnelles », constate l’économiste.
TÉMOIGNAGES
Une évolution que l’on ne peut qu’espérer, tant
nombre d’études sociologiques ne cessent de nous
alerter sur les conséquences de la dégradation des
liens familiaux : gamins laissés à eux-mêmes devant
Facebook ou dans la rue, conjoints qui se croisent
à peine, petits vieux qui se morfondent dans leur
home, dans l’attente d’une hypothétique visite de
leur rejeton fantôme, etc.
Enfin, notons encore ce constat sur lequel se
conclut le Courrier hebdomadaire du CRISP : « Le
maintien des taux d’emploi actuels dans une économie moins intensive en carbone ne peut se faire qu’à
travers une réduction continue de la durée annuelle
du travail (…). En termes plus simples, pour polluer
moins tout en gardant le même standard de vie, il faut
impérativement travailler moins. » Travailler moins
pour protéger la planète ? Voilà enfin une mesure
écologique qui devrait parler à tout le monde ! n
Belga
(*) Pour le travail en partage, carte blanche parue
le 8 février 2005 dans Libération.
DREAM JOB
Après douze ans dans la « com’ », Caroline
décide de s’orienter vers un secteur
privilégiant les enfants. Son dream job
se trouve à l’International School of
Brussels. Seul hic, c’est un contrat à temps
partiel de dix-huit heures par semaine.
Elle accepte le rôle pour y « mettre un
pied », bien que ça l’oblige « à se serrer la
ceinture ». En attendant que son contrat
d’office manager devienne un temps plein,
l’optimiste maman de 39 ans complète ses
journées avec un second mi-temps d’une
durée de six mois dans la même école.
LOI
L’ATTENTE
Quinze ans que Christina travaille dans
le même salon de coiffure situé près de
Liège. Cette courageuse mère célibataire,
âgée de 32 ans, attend désespérément de
voir son contrat à temps partiel - variant
de 10 à 19 heures par semaine selon « les
besoins » de sa patronne - se transformer
à temps plein. Une situation pénible et
précaire qui lui donne le sentiment de
« régresser au lieu d’évoluer » et l’empêche
de contracter un prêt immobilier. Bien
que démoralisée et inquiète pour l’avenir,
Christina suit régulièrement différentes
formations pour changer de métier.
TRAVAILLER PLUS
C’est parce que les contrats à plein
temps sont rares chez les pharmaciens
que Ludivine a accepté en 2008 un
quatre-cinquièmes. Depuis, elle est
devenue maman de deux enfants et
« s’accommode » d’un contrat de trois jours
par semaine. Bien qu’heureuse d’avoir du
temps à consacrer à sa famille, la jeune
pharmacienne de 34 ans ne cache pas son
envie de travailler une journée de plus pour
« mettre du beurre dans les épinards ». Une
demande déjà adressée à son employeur
qui n’arrive pas à trouver les fonds
nécessaires pour accéder à sa requête.
SOUS L’EAU
Elle est cadre dans une banque qui lui prend
tout son temps, il est vendeur full time
dans un magasin de jouets. C’est parce qu’«
ils ne s’en sortaient plus » que ce papa de
42 ans a dû réduire son temps de travail
et passer à un contrat quatre-cinquièmes.
Le changement n’est pas radical en soi,
mais depuis, Vincent a cessé de faire la
course contre la montre. En sacrifiant une
journée de travail, il profite avec bonheur
de ses deux enfants mais rend aussi et
surtout la vie de tous les membres de
sa famille plus facile et agréable. n
PROPOS RECUEILLIS PAR MÉLANIE ORANG
7 au 13 décembre 2013 / Marianne Édition belge / 25
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