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La couleur des sentiments
de
Kathryn Stockett
(Titre original : The Help)
Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Girard
À papy Stockett, de loin le meilleur conteur.
AIBILEEN
Chapitre 1
Août 1962
Mae Mobley, elle est née de bonne heure un dimanche matin d’août 1960. Un
bébé d’église, comme on dit. Moi je m’occupe des bébés des Blancs, voilà ce que je
fais, et en plus, de tout le boulot de la cuisine et du ménage. J’en ai élevé dix-sept de
ces petits, dans ma vie. Je sais comment les endormir, les calmer quand ils pleurent
et les mettre sur le pot le matin, avant que les mamans aient seulement le temps de
sortir du lit.
Mais un bébé qui hurle comme Mae Mobley Leefolt, ça j’en avais jamais vu. Le
premier jour que je pousse la porte je la trouve toute chaude et toute rouge à éclater
et qui braille et qui se bagarre avec son biberon comme si c’était un navet pourri. Miss
Leefolt, elle a l’air terrifiée par son propre enfant. « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
Pourquoi je ne peux pas arrêter ça ? »
Ça ? Tout de suite, je me suis dit : il y a quelque chose qui cloche ici.
Alors j’ai pris ce bébé tout rouge et hurlant dans mes bras. Je l’ai un peu
chahuté sur ma hanche pour faire sortir les gaz et il a pas fallu deux minutes pour que
Baby Girl arrête de pleurer et me regarde avec son sourire comme elle sait faire. Mais
Miss Leefolt, elle a plus pris son bébé de toute la journée. Des femmes qui attrapent
le baby blues après l’accouchement, j’en avais déjà vu des tas. Je me suis dit que ça
devait être ça.
Mais il y a une chose avec Miss Leefolt : c’est pas juste qu’elle fronce tout le
temps les sourcils, en plus elle est toute maigre. Elle a des jambes tellement fines
qu’on les dirait poussées de la semaine dernière. À l’âge de vingt-trois ans, la voilà
efflanquée comme un gamin de quatorze. Même ses cheveux bruns sont tellement
fins qu’on voit au travers. Elle essaie de les faire bouffer, mais ça les fait seulement
paraître plus fins. Et sa figure, elle ressemble à celle du diable rouge sur la
bonbonnière, avec le menton pointu et tout. Pour tout dire, elle a le corps tellement
plein de pointes et de bosses qu’il faut pas s’étonner si elle arrive jamais à calmer ce
bébé. Les bébés, ils aiment les grosses. Ils aiment fourrer la tête sous votre bras pour
s’endormir. Ils aiment les grosses jambes, aussi. Ça, je peux vous le dire.
Mae Mobley, à un an, elle me suivait déjà partout où j’allais. Quand arrivait cinq
heures elle se cramponnait à mes Scholl, elle se traînait par terre et elle bramait
comme si j’allais jamais revenir. Après, Miss Leefolt me regardait de travers, à croire
qu’il aurait pas fallu décrocher ce bébé qui criait à mes pieds. Je pense que c’est le
risque qu’on prend, quand on laisse quelqu’un d’autre élever ses enfants.
Elle a deux ans maintenant, Mae Mobley. Et des grands yeux noirs, et des
boucles blondes comme du miel. Mais la plaque chauve derrière son crâne, ça gâche
un peu. Elle a la même ride que sa mère entre les sourcils quand elle est pas
contente. Ça leur plairait plutôt à ses parents, sauf que Mae Mobley est trop grosse.
Ça sera pas une reine de beauté. Je crois que ça embête Miss Leefolt, mais Mae
Mobley, c’est mon bébé.
J’ai perdu mon garçon, Treelore, juste avant de commencer chez Miss Leefolt.
Il avait vingt-quatre ans. Le plus bel âge de la vie. Ça lui faisait pas assez de temps
passé en ce monde, c’est tout.
Il s’était pris un petit appartement dans Foley Street. Il sortait avec Frances,
une gentille fille, et je pense qu’ils auraient pas tardé à se marier, mais il était un peu
lent pour ces choses-là, Treelore. C’était pas qu’il voulait trouver mieux, mais plutôt
qu’il était du genre qui réfléchit. Il avait des grosses lunettes et il lisait tout le temps.
Même qu’il avait commencé à écrire son livre, sur comment les gens de couleur
vivaient et travaillaient dans le Mississippi. Mon Dieu, que ça me rendait fière ! Mais
un soir il est resté tard à la scierie de Scanlon Taylor pour charger des grosses
poutres sur le camion, pleines d’échardes qui vous rentraient dans la peau à travers
les gants. Il était trop petit pour ce travail, trop maigre, mais il en avait besoin. Il était
fatigué. Il a glissé du quai de chargement et il est tombé dans le passage. Le type qui
conduisait le semi-remorque l’a pas vu et il lui a écrasé les poumons avant qu’il ait fait
un geste. Quand je l’ai su, il était mort.
C’est ce jour-là que tout est devenu noir. L’air était noir, le soleil était noir. Je
me suis couchée et je suis restée à regarder les murs noirs de ma maison. Minny
venait tous les jours pour voir si je respirais encore, me faire manger et me garder en
vie. Il s’est passé trois mois avant que je regarde par la fenêtre et que je voie que le
monde était toujours là. J’en revenais pas de m’apercevoir qu’il s’était pas éteint,
comme ça, parce que mon garçon était mort.
Cinq mois après l’enterrement, je me suis levée. J’ai mis mon uniforme blanc et
ma petite croix en or autour du cou et je suis entrée au service de Miss Leefolt parce
qu’elle venait d’accoucher de sa petite fille. Mais j’ai pas tardé à comprendre que
quelque chose avait changé. On m’avait planté dedans une graine d’amertume. Et
j’acceptais plus les choses comme avant.
« Finissez le ménage et ensuite vous préparerez la salade de poulet », dit Miss
Leefolt.
C’est le jour du club de bridge. Chaque quatrième mercredi du mois.
Évidemment, j’ai déjà tout préparé - j’ai fait la salade de poulet ce matin, j’ai repassé
le linge de table hier. Miss Leefolt m’a vue faire tout ça. Elle a que vingt-trois ans,
mais elle aime bien s’entendre me donner des ordres.
Elle a déjà mis la robe bleue que j’ai repassée ce matin, celle avec les
soixante-cinq plis à la taille, tellement petits que je suis obligée de lorgner à travers
mes lunettes pour les aplatir. Il y a pas beaucoup de choses que je déteste dans la
vie, mais cette robe et moi, on n’est pas faites pour s’entendre.
« Et débrouillez-vous pour que Mae Mobley ne vienne pas nous embêter. Je
suis tellement furieuse contre elle ! Elle a déchiré mon papier à lettres en mille
morceaux, et j’ai quinze mots de remerciements à écrire pour la Ligue… »
J’arrange tout bien pour ses copines. Je sors le cristal et l’argenterie. Miss
Leefolt met pas des jolies petites cartes comme font les autres dames. On dresse le
couvert sur la table de la salle à manger, on met une nappe pour cacher la grosse
fente en forme de L et on pousse le centre de table garni de fleurs rouges sur le côté
à l’endroit où le bois est tout abîmé. Miss Leefolt, quand elle invite à déjeuner, elle
aime que ça soit chic. C’est peut-être que la maison est petite, alors elle essaye de
compenser. Ils sont pas riches, ça je le sais. Les riches, ils en font pas tant.
J’ai l’habitude de travailler pour des jeunes couples, mais je crois que cette
maison, c’est la plus petite où j’aie été. Rien qu’un rez-de-chaussée. La chambre de
Miss et Mister Leefolt, au fond, est assez grande, mais celle du bébé est toute petite.
La salle à manger et le salon se touchent. Il y a que deux w.-c., et ça, ça me va bien,
vu que j’ai déjà travaillé dans des maisons avec cinq ou six. Une journée, il fallait, rien
que pour nettoyer les toilettes. Miss Leefolt me donne que quatre-vingt-quinze cents
de l’heure, moins que ce que je gagne depuis des années. Après la mort de Treelore,
j’ai pris ce que j’ai trouvé. Mon propriétaire voulait plus attendre. Mais même si c’est
petit, Miss Leefolt fait ce qu’elle peut pour que ça soit joli. Elle se débrouille bien à la
machine à coudre. Quand elle peut pas acheter du neuf, elle trouve du tissu bleu et
elle fait elle-même.
On sonne à la porte et j’ouvre.
« Bonjour, Aibileen, dit Miss Skeeter, parce qu’elle est du genre qui parle à la
bonne. Comment ça va ?
- Bonjour, Miss Skeeter. Ça va. Mon Dieu, il fait chaud dehors ! »
Miss Skeeter est très grande, et maigre, avec des cheveux jaunes coupés court
au-dessus des épaules parce que sans ça ils frisent. Elle a dans les vingt-trois ans,
pareil que Miss Leefolt et les autres. Elle pose son sac sur la chaise, se secoue un
peu dans ses vêtements. Elle porte un chemisier blanc qu’elle boutonne jusqu’en haut
comme une bonne sœur et des souliers plats, pour pas être trop grande je suppose.
Miss Skeeter, on dirait toujours que c’est quelqu’un d’autre qui lui dit comment
s’habiller.
J’entends Miss Hilly et Miss Walters, sa maman, qui s’arrêtent devant la maison
avec un petit coup de klaxon. Miss Hilly habite à deux pas, mais elle vient toujours en
voiture. Je la fais rentrer, elle me passe devant, et je me dis que c’est le moment de
réveiller Mae Mobley de sa sieste.
Dès que j’entre dans sa chambre Mae Mobley me sourit et tend ses petits bras
grassouillets.
« Déjà debout, Baby Girl ? Pourquoi tu m’as pas appelée ? »
Elle rit, elle est toute contente et elle gigote en attendant que je la prenne. Je la
serre bien fort dans mes bras. Ça doit pas lui arriver souvent, je pense, quand je suis
pas là. Des fois, quand je viens prendre mon service, je la trouve en train de brailler
dans son petit lit pendant que Miss Leefolt est occupée à sa machine à coudre et
qu’elle lève les yeux au ciel comme si il y avait un chat sauvage accroché à la porte.
Parce que Miss Leefolt, c’est tous les jours qu’elle s’habille chic. Elle est toujours
maquillée, elle a un garage pour la voiture, un Frigidaire à deux portes avec
distributeur de glaçons. Quand on la voit à l’épicerie Jitney 14, on se douterait jamais
qu’elle est sortie en laissant son bébé crier dans son berceau. Mais la bonne, elle, le
sait toujours.
Mais aujourd’hui, c’est un bon jour. La petite sourit.
Je dis : « Aibileen ? » Elle dit : « Aib-i ! »
Je dis : « Amour. »
Elle dit : « Amour ! »
Je dis : « Mae Mobley. »
Elle dit : « Aib-i ? » et elle rit, elle rit ! Elle est trop contente de parler, et je dois
lui dire, allons, c’est l’heure maintenant ! Treelore, jusqu’à l’âge de deux ans il disait
rien lui non plus. Mais quand il est entré en troisième année de la petite école, il parlait
mieux que le président des États-Unis et il revenait à la maison en disant des mots
comme conjugaison ou parlementaire. Quand il a commencé le lycée on s’est mis à
jouer à un jeu où je lui donnais un mot vraiment facile et lui devait trouver des mots
bizarres qui voulaient dire la même chose. Je disais chat et lui disait félin domestiqué,
je disais mixer, et il disait rotor motorisé. Un jour j’ai dit Crisco1. Il s’est gratté la tête. Il
pouvait pas croire que j’avais gagné avec un mot aussi simple. C’est devenu une
1
Marque de margarine. (Toutes les notes sont du traducteur.)
plaisanterie secrète entre nous, pour parler de quelque chose qu’on peut pas appeler
autrement. Et on s’est mis à appeler son papa Crisco parce qu’on peut pas rêver sur
un homme qui a abandonné sa famille. Et qui est en plus le plus minable vaurien que
la terre ait jamais porté.
J’emmène Mae Mobley à la cuisine et je l’assois sur sa chaise haute, en
pensant aux deux corvées qui me restent avant que Miss Leefolt fasse une crise :
mettre de côté les serviettes de table qui commencent à s’effilocher et ranger
l’argenterie dans le buffet. Mon Dieu, il va sûrement falloir faire ça pendant que ces
dames sont là.
J’apporte le plateau d’œufs mimosa dans la salle à manger. Miss Leefolt est
assise au bout de la table avec Miss Hilly Holbrook à gauche et à côté la maman de
Miss Hilly, Miss Walters, que Miss Hilly traite pas avec le respect qu’elle devrait. Et à
droite de Miss Leefolt, c’est Miss Skeeter.
Je fais tourner les œufs, en commençant par Miss Walters puisque c’est la plus
vieille. Il fait chaud là-dedans, mais elle garde un gros pull marron sur les épaules.
Elle prend un œuf avec la cuillère et elle manque de le laisser tomber vu qu’elle
commence à avoir la tremblote. Après je passe à Miss Hilly et elle sourit et en prend
deux d’un coup. Miss Hilly a une figure ronde et une choucroute de cheveux bruns.
Elle a la peau couleur olive, avec des taches de rousseur et des grains de beauté. Elle
porte souvent des tissus écossais rouges. Et elle a un gros derrière. Aujourd’hui qu’il
fait chaud, elle a mis une robe rouge sans manches et sans ceinture. Une de ces
robes pour les dames qui continuent à s’habiller comme des petites filles avec des
nœuds-nœuds et des chapeaux assortis et tout. Miss Hilly, c’est pas ma préférée.
Je m’approche de Miss Skeeter, mais elle me regarde en fronçant le nez et elle
dit : « Non merci », parce qu’elle mange pas d’œufs. Je le dis à Miss Leefolt chaque
fois qu’elle reçoit le club de bridge et elle me fait faire quand même des œufs mimosa.
Elle a peur que Miss Hilly soit déçue, sinon.
Et je finis par Miss Leefolt. Vu que c’est elle qui reçoit, c’est à elle de se servir
en dernier. Dès que j’ai fini, Miss Hilly dit : « Permettez », et elle attrape encore deux
œufs, ce qui m’étonne pas du tout.
« Devinez sur qui je suis tombée au salon de beauté ? demande Miss Hilly aux
autres dames.
- Sur qui donc ? demande Miss Leefolt.
- Celia Foote ! Et vous savez ce qu’elle m’a demandé ? Si elle pouvait aider
pour la vente de charité, cette année.
- Bien, dit Miss Skeeter. On en a besoin.
- Pas tant que ça. Je lui ai répondu : « Celia, il faut être membre de la Ligue ou
donatrice pour participer. » Qu’est-ce qu’elle s’imagine ? Elle croit que c’est ouvert à
n’importe qui ?
- On n’acceptera pas de non-membres cette année ? Puisque la vente marche
si bien ? demande Miss Skeeter.
- Ma foi, oui, dit Miss Hilly. Mais ce n’était pas à elle que j’allais le dire !
- Je ne comprends toujours pas comment Johnny a pu épouser une fille aussi
ordinaire, dit Miss Leefolt, et Miss Hilly hoche la tête. Elle se met à distribuer les
cartes.
Je sers la salade en gelée et les sandwiches au jambon, et je peux pas
m’empêcher d’écouter leur bavardage. Ces dames-là ont trois sujets de conversation,
pas plus : leurs gosses, leurs toilettes et leurs amis. J’entends le nom de Kennedy,
mais je sais qu’elles discutent jamais de politique. Elles parlent de la robe que Miss
Jackie portait à la télé.
Quand j’arrive à Miss « Walters, elle prend qu’une petite moitié de sandwich.
« Maman ! crie Miss Hilly, prends un autre sandwich, tu es maigre comme un
clou ! » Miss Hilly regarde les autres dames. « Je ne cesse de le lui dire, si cette
Minny ne sait pas cuisiner il faut tout simplement la renvoyer. »
Je tends l’oreille. Elles parlent de la bonne. Minny, c’est ma meilleure amie.
« Minny cuisine très bien, dit la vieille Miss Walters. Mais je n’ai plus le même
appétit, c’est tout. »
Minny, c’est peut-être la meilleure cuisinière du comté de Hinds, ou même du
Mississippi. La vente de la Ligue a lieu tous les ans à l’automne et elles vont bientôt
lui demander de faire dix gâteaux au caramel pour les mettre aux enchères. Une
bonne comme elle, normalement, tout le monde devrait se la disputer. Sauf que
Minny, c’est une grande gueule. Faut toujours qu’elle réponde. Un jour, c’est au
patron blanc de l’épicerie Jitney Jungle, le lendemain à son mari, et tous les jours à la
Blanche chez qui elle travaille. Si elle est depuis si longtemps chez Miss Walters, c’est
uniquement parce que Miss Walters est sourde comme un pot.
« J’estime que tu es mal nourrie, maman ! lui crie Miss Hilly dans l’oreille. Cette
Minny ne te fait pas bien manger et elle te vole le peu d’argenterie qui me reste ! »
Miss Hilly se lève, elle a l’air énervée. « Je vais au petit coin. Surveillez-la, au cas où
elle tomberait d’inanition. »
Dès que Miss Hilly est sortie, Miss Walters dit très fort dans son dos : « Ça te
ferait trop plaisir ! » Elles font toutes comme si elles avaient rien entendu. Je ferais
bien d’appeler Minny ce soir, pour lui répéter ce que Miss Hilly a dit.
Dans la cuisine, Baby Girl est bien droite sur sa chaise haute avec du jus violet
plein la figure. Dès qu’elle me voit arriver, elle sourit. Elle fait pas d’histoires si je la
laisse ici toute seule, mais j’aime pas que ça dure trop longtemps. Je sais qu’elle reste
sans rien dire à surveiller cette porte en attendant que je revienne.
Je lui donne une petite tape sur son petit crâne tout doux et je repars pour
servir le thé glacé. Miss Hilly est revenue s’asseoir et elle a l’air renfrognée, elle a
trouvé autre chose pour faire la tête.
« Oh, Hilly, tu devrais plutôt aller aux toilettes de la chambre d’amis, dit Miss
Leefolt, en battant les cartes. Aibileen ne fait pas celles du fond avant le déjeuner. »
Hilly lève le menton. Puis elle fait : « Hum, hum. » C’est sa façon d’attirer
délicatement l’attention pour que tout le monde se tourne vers elle sans savoir
pourquoi.
« Mais les toilettes de la chambre d’amis, c’est là que va la bonne », elle dit.
Il y a un silence. Alors Miss Walters hoche la tête comme si elle avait tout
compris et elle dit avec sa grosse voix : « Elle est contrariée parce que la négresse va
dans les mêmes toilettes que nous. »
Mon Dieu, ça va pas recommencer avec ça ! Elles me regardent toutes
pendant que je range les couverts en argent dans le tiroir de la desserte et je
comprends que je dois sortir maintenant. J’en suis à la dernière cuillère. Miss Leefolt
me lance un coup d’œil et dit : « Il nous faut encore du thé, Aibileen, allez en
chercher. »
Je fais ce qu’elle dit, même si leurs tasses sont encore pleines à ras bord.
Je traîne un moment dans la cuisine, mais j’ai plus rien à y faire. C’est dans la
salle à manger qu’il faut que j’aille, pour finir de ranger les couverts. Et je dois aussi
m’occuper du placard à linge, mais il est dans le couloir, juste à côté de la salle à
manger. Je vais pas me mettre en retard parce que Miss Leefolt joue aux cartes,
quand même !
J’attends quelques minutes en essuyant le comptoir. Je donne encore un peu
de jambon à Baby Girl et elle l’avale. Finalement, je me glisse dans le couloir en priant
le ciel qu’on me voie pas.
Elles ont chacune une cigarette à la main et les cartes dans l’autre. J’entends
Miss Hilly qui dit : « Elizabeth, si vous aviez le choix, vous ne préféreriez pas qu’elles
fassent leurs besoins dehors ? »
J’ouvre le tiroir à serviettes, tout doucement. J’écoute, mais j’ai surtout peur
que Miss Leefolt me voie. Cette histoire de toilettes, c’est pas nouveau pour moi. Tout
le monde, en ville, a des toilettes réservées aux gens de couleur. Mais je lève les
yeux, je vois Miss Leefolt qui me regarde et je me fige. Je vais avoir des ennuis.
« Je joue cœur, dit Miss Walters.
- Je ne sais pas… dit Miss Leefolt, en se frottant les sourcils. Il n’y a pas six
mois que Raleigh a créé son entreprise, et on ne roule pas sur l’or en ce moment. »
Miss Hilly parle lentement, comme si elle étalait le glaçage sur un gâteau. « Tu
n’as qu’à dire à Raleigh qu’il récupérera chaque penny dépensé pour ces toilettes le
jour où il vendra sa maison. » Elle hoche la tête, elle s’approuve toute seule.
« Comment a-t-on pu construire toutes ces maisons sans toilettes pour les
domestiques ? C’est carrément dangereux. Tout le monde sait que ces gens ont
d’autres maladies que nous. Je double. »
Je prends une pile de serviettes. Je sais pas pourquoi, mais je suis curieuse,
tout d’un coup, d’entendre ce que Miss Leefolt va répondre à ça. C’est ma patronne.
Je crois qu’on a tous envie de savoir ce que les patrons pensent de nous.
« Ce serait bien, dit Miss Leefolt, en tirant une petite bouffée de cigarette, si elle
pouvait aller ailleurs. J’annonce trois piques.
- C’est pour cette raison, justement, que je présente une proposition de loi pour
promouvoir les installations sanitaires réservées aux domestiques comme une mesure
de prévention contre les maladies », dit Miss Hilly.
J’ai la gorge serrée, tout d’un coup, que j’en reviens pas. Ça fait trop longtemps
que j’ai appris à me taire.
Miss Skeeter a pas du tout l’air de comprendre. « Une proposition de loi… pour
quoi ?
- C’est un projet qui vise à rendre obligatoire la présence de toilettes séparées
à l’usage des domestiques de couleur dans toute maison occupée par des Blancs. Je
l’ai même adressé au directeur général de la Santé du Mississippi pour qu’il dise s’il
est prêt à soutenir cette idée. Je passe. »
Miss Skeeter regarde Miss Hilly et sa figure se crispe. Elle pose ses cartes à
l’envers sur la table et elle lâche, calme comme pas deux : « C’est peut-être pour toi
qu’on devrait construire des toilettes à l’extérieur, Hilly. »
Après ça, je vous dis pas le silence dans la pièce.
Miss Hilly répond : « Tu ne devrais pas plaisanter à propos du problème noir.
Pas si tu tiens à rester rédactrice en chef de la Lettre, Skeeter Phelan. »
Miss Skeeter rit, enfin, ça y ressemble, mais je vois bien qu’elle trouve pas ça
drôle. « Quoi, tu… me renverrais ? Pour ne pas être de ton avis ? »
Miss Hilly hausse les sourcils. « Je ferai ce que j’aurai à faire pour protéger
cette ville. À toi d’annoncer, maman. »
Je repars dans la cuisine et j’y reste jusqu’au moment ou j’entends la porte de
la maison qui se referme sur le derrière de Miss Hilly.
Quand je suis sûre que Miss Hilly est partie, je mets Mae Mobley dans son parc
et je sors la poubelle pour le camion qui passe aujourd’hui. Au bout de l’allée, Miss
Hilly et sa folle de mère manquent de me passer sur le corps en marche arrière, et
puis elles se font tout aimables pour me crier des excuses. Je rentre dans la maison,
trop contente d’avoir encore mes deux jambes.
Je trouve Miss Skeeter dans la cuisine. Elle s’appuie au comptoir et elle a un
air sérieux, encore plus sérieux que d’habitude. « Miss Skeeter, je peux faire quelque
chose pour vous ? »
Elle regarde vers l’allée où Miss Leefolt est en train de parler à Miss Hilly pardessus la vitre de la portière. « Non. Je… j’attends. »
J’essuie un plateau avec un torchon. Je la vois du coin de l’œil qui continue à
regarder par la fenêtre avec son air tracassé. Elle est pas comme les autres dames, à
cause de sa grande taille. Elle a aussi des pommettes très hautes. Et des yeux bleus
toujours baissés qui lui donnent l’air timide. On entend rien dans la pièce, sauf les
crachotements de la petite radio posée sur le comptoir qui est branchée sur la station
de gospel. Je voudrais bien qu’elle sorte.
« C’est le sermon du pasteur Green que vous écoutez ? Elle demande.
- Oui, ma’am, c’est ça. »
Miss Skeeter fait un genre de sourire. « Ça me rappelle ma bonne, quand
j’étais petite.
- Ah, je l’ai connue, Constantine » je dis.
Miss Skeeter laisse la fenêtre pour me regarder. « C’est elle qui m’a élevée,
vous le saviez ? »
Je fais oui de la tête, mais je regrette d’avoir parlé. Je connais trop bien cette
situation.
« J’ai cherché à me procurer l’adresse de sa famille à Chicago, dit Miss
Skeeter, mais personne n’a pu me renseigner.
- Je l’ai pas moi non plus, ma’am. »
Miss Skeeter regarde encore par la fenêtre la Buick de Miss Hilly. Elle secoue
la tête, à peine. « Aibileen, cette discussion tout à l’heure… Ce qu’a dit Hilly. Enfin… »
Je prends une tasse à café et je me mets à la frotter bien fort avec mon
torchon.
« Vous n’avez jamais envie de… changer les choses ? » elle demande.
Et là, c’est plus fort que moi. Je la regarde bien en face. Parce que c’est une
des questions les plus idiotes que j’aie jamais entendues. Elle a l’air perdue,
dégoûtée, comme si elle avait mis du sel au lieu du sucre dans son café.
Je me remets à frotter, comme ça elle me voit pas lever les yeux au ciel. « Oh,
non, ma’am, tout va bien.
- Mais cette discussion, là, au sujet des toilettes… »
Et pile sur ce mot, Miss Leefolt arrive dans la cuisine.
« Ah, tu étais ici, Skeeter ! » Elle nous regarde d’un drôle d’air. « Excusez-moi
si je vous ai interrompues… » On reste plantées toutes les deux à se demander ce
qu’elle a entendu.
« Il faut que j’y aille, dit Miss Skeeter. À demain, Elizabeth. » Elle ouvre la porte
sur le jardin. « Merci, Aibileen, pour ce déjeuner. » Et la voilà partie.
Je file dans le salon et je commence à débarrasser la table de bridge. Et tout
comme prévu, voilà Miss Leefolt qui arrive derrière moi avec son sourire contrarié. À
la voir comme elle tend le cou je sens qu’elle va me demander quelque chose. Elle
aime pas que je parle avec ses amies quand elle y est pas, et ça date pas d’hier. Faut
toujours qu’elle sache ce qu’on s’est dit. Je lui passe devant pour filer dans la cuisine.
Je mets Baby Girl sur sa chaise haute et je commence à nettoyer le four.
Miss Leefolt me suit. Elle voit une boîte de Crisco, la soulève et la repose. Baby
Girl tend les bras à sa maman pour qu’elle la prenne, mais Miss Leefolt ouvre un
placard et fait comme si elle avait rien vu. Ensuite elle referme le placard en claquant
la porte, et elle en ouvre un autre. Et finalement elle reste là sans rien faire. Moi je
suis à quatre pattes, la tête dans le four comme si je voulais la faire cuire ou me
suicider au gaz.
« Vous sembliez avoir une conversation des plus sérieuses, Miss Skeeter et
vous ?
- Non, ma’am, c’était juste qu’elle… m’a demandé si je voulais des vieux
habits », je dis, et ma voix sort comme du fond d’un puits. J’ai déjà du gras jusqu’aux
épaules. Ça pue le dessous de bras là-dedans. Je laisse la sueur me couler du nez et
chaque fois que je gratte j’ai des saletés plein la figure. Il y a pas de pire endroit au
monde que dans un four. Quand on y est, c’est pour cuire ou pour nettoyer. C’est sûr
que cette nuit je vais encore rêver que je suis coincée là-dedans et que quelqu’un
ouvre le gaz. Mais je laisse ma tête dans ce truc de cauchemar parce que je préfère
être n’importe où plutôt que de répondre à Miss Leefolt au sujet de ce que Miss
Skeeter cherchait à me dire en me demandant si je voulais pas changer les choses.
Au bout d’un moment, Miss Leefolt s’en va du côté du garage. Je parie qu’elle
cherche où elle va mettre ces nouvelles toilettes pour la bonne.
AIBILEEN
Chapitre 2
On s’en douterait jamais quand on vit ici, mais on est deux cents milles à
Jackson, Mississippi. Je lis ces chiffres dans le journal et je finis par me demander, où
ils habitent, tous ces gens ? Sous terre ? Parce que moi, je connais presque tout le
monde de mon côté du pont, et un tas de familles blanches, et ça fait tout de même
pas deux cents milles, ça j’en suis sûre.
Six jours par semaine, je prends le bus pour traverser le pont Woodrow Wilson
et aller à l’endroit où habitent Miss Leefolt et ses amis, dans le quartier blanc de
Belhaven. Juste à côté de Belhaven, c’est le centre-ville et la capitale de l’État.
L’immeuble du Capitole est vraiment grand, joli du dehors, mais j’y suis jamais entrée.
Je me demande combien ils paient pour le ménage, là-dedans.
Après Belhaven en suivant la route il y a Woodland Hills, après ça on traverse
la forêt de Sherwood et des kilomètres de grands chênes avec la mousse qui pend.
Personne habite cette forêt pour le moment, mais elle est là pour le jour où les Blancs
seront prêts à s’installer ailleurs. Après c’est la campagne, là où Miss Skeeter habite
sur sa plantation. Elle le sait pas, mais j’y cueillais le coton pendant la Dépression,
quand on n’avait plus rien à manger que du faux fromage.
Jackson, donc, c’est rien que des quartiers blancs les uns après les autres, et il
en pousse encore le long de la route, plus la partie noire de la ville, notre grosse
fourmilière entourée de terrains qui appartiennent à l’État et sont pas à vendre. On est
de plus en plus nombreux, mais on peut pas s’étendre. Alors on s’épaissit.
Cet après-midi je prends le 6, qui va de Belhaven à Farish Street. Il est plein de
bonnes qui rentrent chez elles dans leur uniforme blanc. On bavarde et on se sourit
comme si le bus était à nous, pas parce que ça nous gêne si il y a des Blancs - on
s’assoit où on veut maintenant grâce à Miss Parks 1 -, c’est juste un sentiment
agréable.
J’aperçois Minny à l’arrière. Minny est petite et grosse, avec des boucles
brunes qui brillent. Elle allonge les jambes et croise ses gros bras. Elle a dix-sept ans
de moins que moi et elle pourrait probablement soulever ce bus au-dessus de sa tête
si elle voulait. Pour une vieille dame comme moi, c’est une chance de l’avoir comme
amie.
Je m’assois devant elle, je me retourne et j’écoute. Tout le monde aime bien
écouter Minny.
« … alors je lui ai dit, Miss Walters, les gens ont pas plus envie de voir votre cul
blanc que de voir mon cul noir. Alors, rentrez dans la maison, mettez votre culotte et
habillez-vous !
- Devant chez elle ? Toute nue ? demande Kiki Brown.
- Avec ses fesses qui lui pendent sur les mollets ! »
Le 1er décembre 1955 à Montgomery, Alabama, Rosa Parks, une mère de famille
noire, a refusé de céder sa place à un Blanc dans un bus. Arrêtée et emprisonnée,
elle a été condamnée à une amende de 10 dollars, plus 4 dollars de frais de justice.
Un jeune pasteur du nom de Martin Luther King a lancé pour sa défense un boycott
des bus de plusieurs mois, jusqu’à ce que les juges de la Cour suprême cassent le
jugement et déclarent inconstitutionnelles les lois ségrégationnistes.
1
Le bus tout entier glousse et rigole et secoue la tête.
« Seigneur, elle est folle cette bonne femme ! dit Kiki. Je sais pas comment tu
fais, mais faut toujours que tu tombes sur des cinglées.
- Oh, ça vaut bien ta Miss Patterson, pas vrai ? dit Minny à Kiki. Celle-là, ma
parole, elle pourrait faire présidente au club des patronnes foldingues ! »
Et maintenant le bus rigole parce que Minny aime pas qu’on dise du mal de sa
patronne blanche, sauf quand c’est elle. C’est son boulot et elle a le droit.
Le bus traverse le pont et fait un premier arrêt dans le quartier noir. Une
douzaine de bonnes descendent. Je vais m’asseoir à la place libre à côté de Minny.
Elle sourit, me salue d’un coup d’épaule. Puis elle se laisse retomber contre le dossier
de son siège et se détend, vu qu’elle a pas besoin de se la jouer avec moi.
« Comment ça va ? T’avais pas de robe à plis à repasser ce matin ? »
Je ris et je hoche la tête. « Ça m’a pris une heure et demie.
- Qu’est-ce que t’as donné à manger à Miss Walters aujourd’hui, pendant la
partie de bridge ? J’ai travaillé toute la matinée pour faire un gâteau au caramel à
cette vieille folle et elle a pas voulu en manger une miette. »
Ça me rappelle ce que Miss Hilly a dit à table tout à l’heure. Si ça venait de
n’importe laquelle de ces patronnes blanches, tout le monde s’en ficherait, mais si
c’est Miss Hilly qui nous attaque, on veut le savoir. Le problème, c’est que je sais pas
comment lui répéter ça.
Je regarde passer l’hôpital des Noirs derrière la vitre, puis l’étal de fruits. « Je
crois bien que j’ai entendu Miss Hilly dire quelque chose à ce sujet, à cause de sa
mère qui maigrit. » J’y vais aussi prudemment que possible. « Elle a dit que peut-être
elle était mal nourrie. »
Minny me regarde. « Ça ? Elle a dit ça ? J’ai vu ses yeux se rétrécir rien que
d’entendre le nom. Qu’est-ce qu’elle a dit encore, Miss Hilly ? »
Autant aller jusqu’au bout maintenant. « Je crois qu’elle t’a à l’œil, Minny.
Juste… fais très attention avec elle.
- C’est Miss Hilly qu’a intérêt à faire très attention avec moi ! Qu’est-ce qu’elle
raconte ? Que je sais pas cuisiner ? Que ce vieux sac d’os mange pas parce que je la
nourris mal ? » Minny se lève, remonte le sac sur son épaule.
« Désolée, Minny, je te le dis pour que tu te méfies…
- Eh bien, qu’elle me le dise à moi, rien qu’une fois, et elle aura du Minny pour
son déjeuner ! » Elle descend du bus en râlant.
Je la regarde à travers la vitre pendant qu’elle fonce à grands pas vers sa
maison. Miss Hilly, c’est pas quelqu’un à qui se frotter. Seigneur, j’aurais peut-être
mieux fait de me taire.
Quelques jours après, je descends du bus le matin et je vais à pied jusqu’au
pâté de maisons de Miss Leefolt. Il y a un vieux camion avec du bois de charpente et
deux Noirs à l’intérieur, un qui boit un café et l’autre qui dort assis à côté du premier.
Je passe à côté et j’entre dans la cuisine.
Mister Raleigh Leefolt est encore à la maison ce matin, c’est rare. Quand il est
là, il a toujours l’air de compter les minutes avant de retourner à son travail de
comptable. Même le dimanche. Mais aujourd’hui il fait une scène pour quelque chose
qui l’a énervé.
« C’est ma maison, bon sang, et je paie pour tout ce qui s’y passe ! » il crie.
Miss Leefolt essaye de rester calme derrière lui avec son sourire des mauvais
jours. Je vais me planquer dans la buanderie. Voilà deux jours qu’on parle de ces
toilettes et j’espérais que c’était fini. Mister Leefolt ouvre la porte du fond pour jeter un
coup d’œil au camion qui est toujours là, et il la referme de toutes ses forces.
« Je passe sur tes achats de vêtements, sur tes foutus voyages à La NouvelleOrléans avec tes copines de club, mais là, c’est le pompon !
- Mais ça va donner de la valeur à la maison. C’est Hilly qui le dit ! »
Je suis toujours dans la lingerie, mais c’est comme si je voyais la tête de Miss
Leefolt qui veut à tout prix garder le sourire.
« On n’a pas les moyens ! Et c’est pas les Holbrook qui commandent ici ! »
Il y a un grand silence pendant une minute. Et puis j’entends le tap-tap de pieds
nus d’une petite fille en pyjama.
« Pa-pa ? »
Je passe de la buanderie à la cuisine, vu que Mae Mobley, c’est mon boulot.
Mister Leefolt est déjà à genoux devant elle. « Tu sais quoi, mon cœur ? »
Mae Mobley lui sourit. Elle s’attend à une bonne surprise.
« Figure-toi que tu n’iras pas à la fac pour que les amies de ta maman ne
soient pas obligées de se soulager dans les mêmes toilettes que la bonne ! »
Il se précipite vers la porte et la fait claquer tellement fort que Baby Girl cligne
des yeux.
Miss Leefolt la regarde et secoue sa main, le doigt en l’air. « Mae Mobley, tu
sais bien que tu ne dois pas sortir de ton lit ! »
Mais Baby Girl regarde la porte que son papa vient de claquer, puis sa maman
qui lui fait les gros yeux. Mon bébé… Elle ravale sa salive, elle fait un gros effort pour
pas pleurer.
Je passe devant Miss Leefolt et je prends Baby Girl. Je dis doucement :
« Allons dans le salon jouer avec le jouet qui parle. Qu’est-ce qu’il dit, cet âne, déjà ?
- Elle ne cesse de se relever ! C’est la troisième fois que je la recouche depuis
ce matin !
- Moi, je crois qu’il y a une petite fille qui a besoin qu’on la change », je dis.
Et Miss Leefolt : « Ah, je ne m’en étais pas rendu compte… »
Mais elle regarde déjà le camion par la fenêtre.
Je vais derrière la maison, tellement en pétard que je tape du pied. Baby Girl
est dans ce lit depuis hier soir huit heures, évidemment qu’elle a besoin d’être
changée ! Qu’elle essaye de rester douze heures dans sa couche sale, Miss Leefolt !
Je couche Baby Girl sur la table à langer et j’essaye de garder ma colère pour
moi. Elle me regarde pendant que je lui enlève sa couche. Puis elle tend ses petites
mains. Elle touche mes lèvres tout doucement.
« Mae Mo vilaine, elle dit.
- Non, bébé, t’as pas été vilaine. » Je lui caresse les cheveux.
« T’as été gentille. Très gentille. »
*
J’habite dans Gessum Avenue, où je loue depuis 1942. On peut dire que
Gessum manque pas de personnalité. Les maisons sont petites, mais les jardins,
devant, sont tous différents - certains sont pelés sans un brin d’herbe comme le crâne
d’un vieux chauve, d’autres avec des massifs d’azalées, des roses et de la pelouse
épaisse et bien verte. Chez moi, j’avoue, c’est entre les deux.
J’ai quelques massifs de camélias rouges devant la maison. La pelouse, c’est
plutôt clairsemé, et il y a encore une grande plaque jaune à l’endroit où la camionnette
de Treelore est restée pendant trois jours après l’accident. J’ai pas d’arbres. Mais
derrière, maintenant, c’est le jardin d’Éden. C’est là qu’Ida Peek, ma voisine, fait son
potager.
Elle a plus de terrain libre derrière sa maison, Ida, avec toutes les saletés de
son mari - des moteurs de voitures, des vieux frigos, des pneus… Des trucs qu’il doit
toujours réparer et il le fait jamais. Alors j’ai dit à Ida de planter de mon côté. Comme
ça j’ai pas besoin de tondre et elle me laisse cueillir tout ce qu’il me faut, et ça
m’économise deux ou trois dollars chaque semaine. Elle fait des conserves avec ce
qu’on mange pas et elle me garde des pots pour l’hiver. Des beaux navets, des
aubergines, des gombos en quantité, des tas de sortes de courges. Je sais pas
comment elle fait pour protéger ses tomates des bestioles, mais elle y arrive. Et en
plus elles sont bonnes.
Ce soir, il pleut fort. Je prends un bocal de chou et de tomates d’Ida, et je le
mange avec ma dernière tranche de pain. Après je m’installe pour jeter un coup d’œil
à mes finances, vu qu’il s’est passé deux choses : le bus a augmenté de quinze cents
par trajet et mon loyer est monté à vingt-neuf dollars par mois. Je travaille chez Miss
Leefolt de huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi, six jours par semaine
sauf le samedi. On me paye trente-trois dollars chaque vendredi, ce qui fait cent
soixante-douze dollars par mois. Ça veut dire que quand j’aurai payé l’électricité,
l’eau, le gaz et le téléphone, il me restera treize dollars et cinquante cents par
semaine pour la nourriture, les vêtements, le coiffeur et la quête à l’église. Sans
compter la pièce que ça va coûter rien que pour poster toutes ces factures. Et les
souliers que je mets pour travailler sont tellement usés qu’ils ont l’air de mourir de
faim. Comme les neufs vont me coûter sept dollars, faudra se nourrir de chou et de
tomates en attendant de redevenir millionnaire. Bénie soit Ida Peek, sans elle je
mangerais rien du tout.
Mon téléphone sonne et je saute dessus. J’ai même pas le temps de dire allô
que j’entends Minny. Elle finit tard ce soir.
« Miss Hilly va mettre Miss Walters à la maison de retraite des vieilles dames.
Va falloir que je me trouve une place. Et tu sais quand elle part ? La semaine
prochaine !
- Oh, non, Minny !
- J’ai commencé à chercher aujourd’hui, j’ai appelé une dizaine de dames.
Rien ! »
Je regrette de le dire, mais ça m’étonne pas. « Je demanderai à Miss Leefolt
demain matin en arrivant si elle connaîtrait pas quelqu’un qui aurait besoin d’une
bonne.
- Attends », dit Minny.
J’entends la vieille Miss Walters qui parle et Minny qui répond : « Vous me
prenez pour qui ? Pour votre chauffeur ? Je risque pas de vous emmener au country
club avec ce qui tombe ce matin ! »
À part d’être voleuse, il y a rien de pire pour une bonne que d’avoir une grande
gueule. Tout de même, quand on cuisine aussi bien que Minny, ça peut compenser.
« T’en fais pas, Minny. On va t’en trouver une qui sera sourde comme un pot,
genre Miss Walters.
- Miss Hilly me fait des avances pour que je vienne chez elle.
- Quoi ? Je dis, aussi sévèrement que je peux. Écoute-moi bien, Minny, je
préfère te nourrir et te loger moi-même plutôt que te laisser travailler pour ce suppôt
de Satan !
- Tu sais à qui tu parles, Aibileen ? Tu me prends pour une idiote ? Je pourrais
aussi bien travailler pour le Ku Klux Klan. Et tu sais bien que je prendrais jamais sa
place à Yule May.
- Excuse-moi, pour l’amour de Dieu. » Ça me fait tellement peur dès qu’on
parle de Miss Hilly… « Je vais appeler Miss Ruth à Honeysuckle pour voir si elle
connaît pas quelqu’un. Et Miss Ruth, elle est tellement gentille que ça me touche au
cœur. Elle s’appuyait le ménage tous les matins pour que j’aie rien d’autre à faire qu’à
lui tenir compagnie. Elle a perdu son mari de la scarlatine, la pauvre.
- Merci, Aibi. Allons, Miss Walters, faites-moi plaisir, mangez un peu de
haricots ! »
Minny me dit au revoir et elle raccroche.
Le lendemain matin, le vieux camion vert est encore là. Il y a déjà un boucan
d’enfer, mais Mister Leefolt est pas dans les parages. Il a sûrement compris qu’il avait
perdu cette bataille avant qu’elle commence.
Miss Leefolt est assise à la table de la cuisine dans son peignoir de bain bleu
matelassé et elle parle au téléphone. Baby Girl a la figure toute rouge et poisseuse,
elle se cramponne aux genoux de sa maman pour qu’elle la regarde.
« ’Jour, Baby Girl ! » je dis.
Elle essaie de grimper sur les genoux de Miss Leefolt. « Maman ! Maman !
- Non, Mae Mobley, dit Miss Leefolt en la repoussant. Maman est au téléphone.
Laisse maman parler.
- Maman, prends-moi, chouine Mae Mobley, en tendant les bras. Prends Mae
Mo !
- Chut ! » dit Miss Leefolt à voix basse.
Je ramasse Baby Girl vite fait et je la porte jusqu’à l’évier, mais elle continue à
tourner la tête et à crier : « Maman ! Maman ! » pour attirer son attention.
« Comme tu me l’as dit. » Miss Leefolt hoche la tête au téléphone. « Le jour où
on partira, la maison aura plus de valeur.
- Allons, Baby Girl, mets tes mains sous le robinet. » Mais Baby Girl gigote
comme une folle. J’essaye de mettre du savon sur ses doigts et elle se tortille et elle
finit par m’échapper. Elle se précipite vers sa maman, attrape le fil du téléphone, tire
de toutes ses forces. Le téléphone glisse des mains de Miss Leefolt et tombe par
terre.
« Mae Mobley ! » je dis.
Je veux la prendre, mais Miss Leefolt l’attrape avant. Elle a les lèvres
retroussées sur ses dents et ça lui fait une espèce de sourire effrayant. Elle donne
une claque sur les jambes de Baby Girl, si fort que je sens la brûlure.
Puis Miss Leefolt attrape Mae Mobley par le bras et elle le lui secoue à chaque
mot qu’elle prononce : « Ne touche plus jamais ce téléphone, Mae Mobley ! » Après
ça elle se tourne vers moi. « Aibileen, combien de fois devrai-je vous dire de la tenir
quand je suis au téléphone !
- Excusez-moi. » Je soulève Mae Mobley et je veux la serrer contre moi, mais
elle braille encore plus fort, elle est toute rouge et elle se débat.
« Allons, Baby Girl, ça va, c’est tout… »
Mae Mobley me regarde méchamment, elle se recule et pan ! Elle me frappe
sur l’oreille.
Miss Leefolt montre la porte du doigt et elle hurle : « Aibileen, sortez toutes les
deux, immédiatement ! »
Je sors avec Baby Girl. Je me mords la langue tellement je suis furieuse contre
Miss Leefolt. Si cette folle faisait un peu attention à sa fille, ça arriverait pas ! Une fois
dans la chambre de Mae Mobley, je m’assois dans le rocking-chair. Elle sanglote sur
mon épaule et je lui frotte le dos, trop contente qu’elle voie pas la colère sur ma figure.
Je voudrais pas qu’elle croie que c’est contre elle.
Je dis doucement : « Ça va maintenant, Baby Girl ? » J’ai l’oreille chaude à
cause du coup qu’elle m’a donné avec son petit poing. Je suis contente qu’elle m’ait
frappée plutôt que sa maman, je sais pas ce que cette femme lui aurait fait. Je baisse
les yeux et je vois les marques de doigts rouges sur ses mollets.
« Je suis là, mon bébé, elle est là, Aibileen ! » Je la berce et la console, la
berce et la console.
Mais Baby Girl pleure, et pleure, et pleure, et pleure.
Vers le déjeuner, à l’heure où mon feuilleton passe à la télé, ça se calme du
côté du garage. Mae Mobley est sur mes genoux et elle m’aide à enlever les fils des
haricots. Elle est encore énervée à cause de ce matin. Je crois que moi aussi, mais
j’ai tout renvoyé quelque part où j’ai plus à m’en faire pour ça.
On va dans la cuisine et je lui fais son sandwich à la mortadelle. Dehors dans
l’allée, les ouvriers se sont installés dans leur camion pour déjeuner. Ça me plaît, ce
silence. Je souris à Baby Girl, je lui donne une fraise, bien contente d’avoir été là
pendant la bagarre avec sa maman. J’ose pas penser à ce qui serait arrivé sinon. Elle
fourre la fraise dans sa bouche, et elle me sourit. Je crois qu’elle a senti ça elle aussi.
Comme Miss Leefolt est pas là, je pense à appeler Minny chez Miss Walters,
pour savoir si elle a trouvé du travail. Mais au dernier moment on frappe à la porte qui
donne sur le jardin. J’ouvre et me voilà face à face avec un des ouvriers. Il a une
salopette sur une chemise blanche.
« Bonjour, ma’am. Je pourrais avoir un peu d’eau, sans vous déranger ? » Je le
reconnais pas, celui-là. Il doit habiter quelque part dans le quartier sud.
« Mais oui, bien sûr », je dis.
Je prends un gobelet en carton dans le placard. Il en reste des deux ans de
Mae Mobley et il y a des ballons de joyeux anniversaire dessus. Je sais que Miss
Leefolt voudrait pas que je lui donne un vrai verre.
Il siffle tout d’un seul coup et il me rend le gobelet. Il est fatigué pour de bon, ce
type. Et seul aussi, ça se voit dans son regard.
« Ça se passe bien ? Je demande.
- C’est du travail, il dit. On a pas encore mis l’eau. Je pense qu’on va tirer un
tuyau de la rue jusqu’à là-bas.
- Et le collègue, il veut pas boire un coup lui aussi ?
- Ça serait vraiment gentil. » Il hoche la tête, et je vais remplir un autre gobelet
de fête pour son copain.
Il le lui porte pas tout de suite.
« Excusez-moi, il dit, mais où… » Il reste planté un moment, à regarder ses
pieds. « Vous savez où on pourrait aller pour se soulager ? »
Il me regarde et je le regarde et ça dure comme ça une minute. Je sais pas,
moi… ça fait partie des choses drôles. Pas drôle au sens « ha ! Ha ! », mais des
choses qui vous font penser, aïe ! On en a deux dans cette maison, ils sont en train
d’en construire d’autres à côté, et cet homme, il a pas un endroit où aller pour faire
ses besoins.
« Ma foi… » J’avais jamais été dans cette situation. Robert, le jeune qui vient
tous les quinze jours faire le jardin, je crois qu’il prend ses précautions avant. Mais
celui-là, c’est plus un jeune homme. Il a des grandes mains toutes ridées. Et dans les
plis de la figure, soixante-dix années à se faire du souci - on croirait une carte routière.
« Je crois qu’il va falloir aller dans les fourrés derrière la maison, je m’entends
dire, mais je voudrais pas que ça soit moi. Il y a des chiens là-bas, mais ils vous
embêteront pas.
- Bon. Merci. »
Je le regarde qui repart doucement avec le gobelet d’eau pour son collègue.
Et ils se remettent à creuser et à taper du marteau pour le reste de l’après-midi.
Pendant toute la journée du lendemain ça creuse et ça tape dans le jardin. Je
pose pas de questions à Miss Leefolt et Miss Leefolt me donne pas d’explications.
Elle va juste jeter un coup d’œil à la porte de temps en temps pour voir où ils en sont.
À trois heures le vacarme s’arrête et les deux hommes remontent dans leur
camion et s’en vont. Ensuite elle prend sa voiture et s’en va je sais pas où, faire ce
qu’elle fait quand elle est pas inquiète parce qu’il y a deux Noirs qui traînent autour de
sa maison.
Au bout d’un moment, le téléphone sonne.
« Résidence de Miss Leef…
- Elle dit partout que je vole ! C’est pour ça que je trouve pas de travail ! Cette
sorcière me fait passer pour la reine des voleuses !
- Attends, Minny, respire…
- Avant de prendre mon service ce matin je suis allée chez les Renfroe et Miss
Renfroe m’a presque chassée de chez elle. Elle a dit que Miss Hilly lui avait parlé de
moi, et que tout le monde savait que j’avais volé un chandelier à Miss Walters ! »
Je la sens qui serre le téléphone comme si elle voulait l’écraser dans sa main.
J’entends Kindra qui crie et je me demande pourquoi Minny est déjà chez elle.
Normalement, elle finit jamais avant quatre heures.
« J’ai rien fait que m’occuper de cette vieille et lui donner des bonnes choses à
manger !
- Minny, je sais bien que t’es honnête. Dieu sait que t’es honnête. »
Elle prend une voix grave, ça fait un bruit comme des abeilles sur un rayon de
miel. « Quand je suis arrivée chez Miss Walters, Miss Hilly était là et elle voulait me
donner vingt dollars. « Prenez-les, elle fait, je sais que vous en avez besoin », et moi,
encore un peu et je lui crache à la figure ! Mais je l’ai pas fait. Ah, que non ! » Je
l’entends qui respire vite, elle halète, et elle dit : « J’ai fait pire.
- Qu’est-ce que t’as fait ?
- Je le dirai pas. Je parlerai plus de cette tarte à personne. Mais elle a eu ce
qu’elle méritait. » Elle gémit maintenant et j’ai une peur bleue. On touche pas comme
ça à Miss Hilly. « Je trouverai plus jamais de travail, Leroy va me massacrer… »
Kindra recommence à crier derrière elle. Minny raccroche sans dire au revoir.
Je sais pas ce qu’elle racontait avec cette tarte. Mais connaissant Minny, ça peut rien
être de bon.
Ce soir-là, je me cueille une salade et une tomate dans le potager d’Ida. Je fais
frire un peu de jambon pour avoir de la sauce et tremper mon pain. J’ai brossé ma
tignasse et j’ai mis du gel et j’ai mes rouleaux roses sur le crâne. Je m’en suis fait tout
l’après-midi en pensant à Minny. Il faut que je me sorte ça de la tête si je veux dormir
cette nuit.
Je m’assois à ma table pour manger et j’allume la radio de la cuisine. Le petit
Stevie Wonder chante Fingertips. Ce gamin, ça le gêne pas d’être noir. Il a douze ans,
il est aveugle, et on entend plus que lui à la radio. Quand il a fini sa chanson je
change de station pour le pasteur Green qui dit son sermon, et après je me mets sur
WBLA. Ils passent du juke joint blues.
J’aime bien ces sons qui sentent l’alcool et la fumée de cigarettes, quand la nuit
tombe. Ça me donne l’impression que ma maison est pleine de monde. Je les vois
presque, ils se balancent sur les hanches dans ma cuisine, ils dansent avec le blues,
je m’imagine qu’on est au Raven. Il y a des petites tables avec des lumières rouges
tamisées. On est en mai ou en juin et il fait bon. Je vois Clyde, mon homme, qui me
lance son sourire, et ses dents blanches qui brillent. Chérie, tu prends un verre ? Je
réponds, un Black Mary sec, et je me mets à rire toute seule dans ma cuisine, parce
qu’avec un nom pareil, ce truc violet est la chose la plus raciste que j’aie jamais vue.
Maintenant c’est Memphis Minny qui chante à la radio que la viande maigre, ça
frit pas, et en fait c’est pour dire que l’amour dure pas. Par moments, je pense que je
devrais me trouver un autre homme, quelqu’un de mon église. Le problème, c’est que
j’ai beau aimer le Seigneur, les hommes qui vont à l’église me disent pas grandchose. Ceux qui me plaisent sont pas du genre à rester une fois qu’ils ont claqué tout
votre argent. C’est la bêtise que j’ai faite il y a vingt ans. Quand Clyde, mon mari, m’a
quittée pour cette traînée de Farish Street, celle qu’on appelle Cocoa, je me suis dit
que je ferais mieux de tirer le rideau sur ces affaires-là.
Une chatte se met à hurler dehors et ça me fait redescendre dans ma cuisine
bien fraîche. Je coupe la radio, je rallume la lumière et je plonge dans mon sac pour
prendre le cahier de prières. Mon cahier de prières, c’est rien qu’un carnet bleu que
j’ai trouvé à la boutique Ben Franklin. J’écris au crayon, comme ça je peux effacer.
Mes prières, je les écris depuis ma deuxième année d’école. Quand je suis arrivée en
septième j’ai dit à la maîtresse que je reviendrais plus parce que je devais aider ma
maman. Miss Ross, elle a failli en pleurer.
« Tu es la plus intelligente de la classe, Aibileen, elle a dit, et si tu veux le rester
il n’y a qu’une façon : tu dois lire et écrire tous les jours. »
Alors je me suis mise à écrire mes prières au lieu de les réciter. Mais personne
m’a plus jamais dit que j’étais intelligente.
Je tourne les pages du cahier pour voir qui j’ai ce soir. Cette semaine, j’ai
pensé deux ou trois fois à mettre Miss Skeeter dans ma liste. Je sais pas très bien
pourquoi. Elle est toujours gentille quand elle vient. Ça m’inquiète, mais je peux pas
m’empêcher de me demander ce qu’elle voulait dire dans la cuisine de Miss Leefolt
quand elle m’a demandé si je voulais pas changer les choses. Sans compter sa
question pour avoir des nouvelles de Constantine, sa bonne de quand elle était petite.
Je sais ce qui s’est passé entre Constantine et la maman de Miss Skeeter, et cette
histoire-là, je risque pas de la lui raconter.
Le problème, c’est que si je commence à prier pour Miss Skeeter, je sais que la
conversation reprendra la prochaine fois que je vais la voir. Et la suivante et encore la
suivante. Parce que c’est comme ça avec la prière. C’est comme l’électricité, ça fait
marcher les choses. Et cette histoire de toilettes, c’est quelque chose dont je veux pas
parler, et puis c’est tout.
Je relis ma liste. Ma Mae Mobley est en premier, après il y a Fanny Lou, de
l’église, qui a mal à ses rhumatismes. Après, mes sœurs Inez et Mable à Port Gibson
qui ont dix-huit gosses à elles deux et six qui ont attrapé la grippe. Quand la liste
diminue, j’ajoute ce vieux Blanc tout crasseux qui habite derrière le magasin
d’alimentation, celui qui a perdu la boule à force de boire du cirage liquide. Mais la
liste est bien pleine ce soir.
Et regardez qui j’ai mis encore : Bertrina Bessemer, rien que ça ! Tout le monde
sait qu’on s’aime pas beaucoup, Bertrina et moi, depuis qu’elle m’a traitée de
négresse il y a je sais pas combien d’années de ça, parce que j’avais épousé Clyde.
« Minny, j’ai dit, l’autre dimanche, pourquoi Bertrina me demande à moi de prier
pour elle ? »
On rentrait chez nous après le service. Minny a répondu : « Paraît que t’as un
genre de pouvoir quand tu pries, et que ça marche mieux quand c’est toi.
- Hein ?
- Eudora Green, quand elle s’est fracturée la hanche, tu l’as mise sur ta liste et
une semaine après elle marchait. Et quand c’est Isaiah qui est tombé du camion de
coton, le soir il était sur ta liste et le lendemain il a repris le travail. »
En entendant ça je me demande pourquoi j’ai jamais eu l’occasion de prier pour
Treelore. C’est peut-être pour ça que le Seigneur l’a rappelé si vite. Il voulait pas se
disputer avec moi.
« Merde alors ! elle fait, Minny. Et Lolly Jackson ! Tu l’as mise sur ta liste et
deux jours après elle sautait de son fauteuil roulant comme si elle avait touché Jésus !
Dans le comté de Hinds, tout le monde connaît cette histoire.
- Mais c’est pas moi ! Je dis. C’est la prière, et voilà tout.
- Et Bertrina… » Minny se met à rire et elle dit : « Tu te rappelles Cocoa, la fille
avec qui ton Clyde est parti ?
- Pff ! Tu sais bien que je risque pas de l’oublier, celle-là.
- Eh ben, une semaine après le départ de Clyde, j’ai entendu dire que Cocoa,
un matin, s’était réveillée aussi raplapla qu’une huître pas fraîche. Il a fallu trois mois
avant que ça aille mieux. Bertrina, c’est la grande copine de Cocoa. Elle sait que tes
prières, elles marchent. »
J’en reste la bouche ouverte. Pourquoi elle me l’avait jamais dit ? « Alors
d’après toi, les gens croient que je fais de la magie noire ?
- Je savais que ça allait t’inquiéter si je t’en parlais. Les gens pensent que t’as
une meilleure liaison. On a tous le téléphone, mais toi, t’as la ligne directe. »
Ma théière commence à siffler sur le feu et ça me fait redescendre sur terre.
Seigneur, je crois que je vais mettre Miss Skeeter sur ma liste, mais comment ça
marche, j’en sais rien. Et ça me ramène à ce que je veux me sortir de la tête, les
histoires de Miss Leefolt qui veut construire des toilettes pour moi parce qu’elle pense
que j’ai des maladies, et de Miss Skeeter qui me demande si je voudrais pas changer
les choses. Comme si changer Jackson, Mississippi, c’était aussi simple que de
changer une ampoule.
J’épluche les haricots dans la cuisine de Miss Leefolt et le téléphone sonne.
J’espère que c’est Minny pour me dire qu’elle a trouvé quelque chose. J’ai appelé tous
les gens où j’ai déjà travaillé et ils m’ont tous répondu la même chose : « On prend
personne. » Mais en vrai, ça voulait dire : « On prend pas Minny. »
Minny est chez elle depuis trois jours, mais la vieille Miss Walters l’a appelée
en cachette hier soir pour lui demander de venir aujourd’hui parce que la maison a
l’air trop vide. Ça, maintenant que Miss Hilly a emporté presque tous les meubles… Je
sais toujours pas ce qui s’est passé entre Minny et Miss Hilly. Je crois que j’ai pas
envie de savoir.
« Résidence Leefolt…
- Hum, bonjour. C’est… » La dame se tait. « Bonjour, pourrais-je… pourrais-je
parler à Elizabeth Leefolt s’il vous plaît ?
- Miss Leefolt ? Elle est pas là pour le moment. Je peux lui faire un message ?
- Ah ! » Elle a l’air tout excitée, allez savoir pourquoi.
« C’est de la part de qui ?
- C’est… Celia Foote. Mon mari m’a donné ce numéro et je ne connais pas
Elizabeth, mais… bref, il m’a dit qu’elle était au courant pour la vente de charité et
pour la Ligue des dames. »
Je connais ce nom, mais j’arrive pas à la remettre. À l’entendre parler on dirait
qu’elle vient du fond de la campagne et qu’elle a encore du blé qui lui pousse dans les
souliers. Mais elle a une voix douce tout de même, et haut perchée. En tout cas, elle
parle pas comme les dames d’ici.
« Je lui ferai le message. C’est quoi votre numéro de téléphone ?
- Je suis assez nouvelle, ici, enfin… pas vraiment, ça fait tout de même un
moment, mince, plus d’un an maintenant ! Mais je ne connais personne. Je… je ne
sors pas beaucoup. »
Elle recommence à se racler la gorge et je me demande pourquoi elle me
raconte tout ça. Je suis la bonne, et c’est pas en me parlant à moi qu’elle va se faire
des amis.
« Je me disais que je pourrais peut-être donner un coup de main pour la
vente », elle dit.
Ça y est, je me rappelle ! Miss Hilly et Miss Leefolt lui cassent tout le temps du
sucre sur le dos parce qu’elle a épousé l’ancien petit copain de Miss Hilly.
« Je vais faire le message. C’est quoi, déjà, votre numéro de téléphone ?
- Ah, mais je me prépare à sortir pour aller à l’épicerie. À moins que je reste
pour attendre…
- Si elle vous trouve pas, elle laissera un message à votre bonne.
- Je n’ai pas de bonne. En fait, je voulais lui demander ça aussi, si elle pouvait
m’indiquer quelqu’un de bien.
- Vous cherchez une bonne ?
- J’ai du mal à trouver quelqu’un qui accepte de venir jusque dans le comté de
Madison. »
Qu’est-ce que vous dites de ça ! « Je connais quelqu’un de très bien, Miss
Foote. Elle sait cuisiner et elle peut s’occuper de vos enfants, aussi. Elle a même une
voiture pour aller chez vous.
- Ah, bien… Je voudrais tout de même en parler avec Elizabeth. Je vous ai
donné mon numéro ?
- Non, ma’am. » Je soupire. « Allez-y. »
Miss Leefolt voudra jamais recommander Minny, après tous les mensonges de
Miss Hilly sur elle.
Elle dit : « C’est Mrs Johnny Foote et le téléphone, c’est Emerson deuxsoixante-six-zéro-neuf. »
Je dis quand même, au cas où : « Son nom c’est Minny, et son téléphone,
Lakewood huit-quatre-quatre-trois-deux. C’est bon, vous l’avez ? »
Baby Girl tire sur ma robe et elle dit : « Mal au bidon ! » en se frottant le ventre.
J’ai une idée. Je dis : « Attendez, c’est Miss Leefolt qui arrive ? Hum, hum,
attendez, je lui en parle. » Je laisse passer un petit moment, je rapproche le téléphone
de ma bouche et je dis : « Miss Leefolt vient d’arriver et elle dit qu’elle se sent pas
bien, mais que vous pouvez appeler Minny. Elle dit qu’elle vous téléphonera si elle a
besoin d’aide pour la vente.
- Oh ! Remerciez-la de ma part. Et j’espère qu’elle va aller mieux. Qu’elle
m’appelle quand elle voudra.
- Donc, c’est Minny Jackson, Lakewood huit-quatre-quatre-trois-deux. » Je
prends un biscuit et je le donne à Mae Mobley, et c’est un plaisir de me sentir aussi
mauvaise. Je mens et ça me gêne même pas.
Je dis à Miss Celia Foote : « Elle vous demande de dire à personne qu’elle
vous a recommandé Minny, parce que toutes ses amies veulent l’embaucher et elles
seraient vraiment pas contentes si elles savaient qu’elle a donné le tuyau à quelqu’un
d’autre.
- Je garderai son secret si elle garde le mien. Je ne veux pas dire à mon mari
que je prends une bonne. »
Ma foi, si c’est pas parfait, ça, je me demande ce qui l’est !
Dès qu’on a raccroché je me dépêche d’appeler Minny. Juste au moment où
Miss Leefolt pousse la porte.
C’est la tuile. J’ai donné le numéro de Minny à cette femme, mais Minny
travaille aujourd’hui pour que Miss Walters reste pas seule. Alors si la femme appelle
chez elle, cet idiot de Leroy va lui donner le numéro de Miss Walters. Si c’est Miss
Walters qui décroche le téléphone quand Miss Celia appellera, tout tombe à l’eau.
Miss Walters répétera à cette femme toutes les horreurs que Miss Hilly a racontées
sur elle. Faut absolument que j’aie Minny ou Leroy avant.
Miss Leefolt file dans sa chambre et première chose, comme prévu, elle se met
à téléphoner. D’abord elle appelle Miss Hilly. Après, le coiffeur. Après, elle appelle un
magasin pour un cadeau de mariage. Et elle parle, elle parle. Et à peine elle
raccroche la voilà qui me demande ce qu’ils vont manger le soir cette semaine. Je
sors le cahier et je lui lis le menu. Non, elle veut pas de côtes de porc. Elle essaye de
faire maigrir son mari. Elle veut du steak grillé et des haricots verts. Et ces meringues,
ça fait combien de calories à mon avis ? Et cessez de donner des biscuits à Mae
Mobley parce qu’elle est trop grosse, et patati et patata…
Seigneur Dieu ! Cette femme qui me dit jamais rien que faites ci ou faites ça et
allez dans ces toilettes et pas dans celles-là, la voilà qui me parle maintenant comme
si j’étais sa meilleure copine. Mae Mobley fait une petite danse pour que sa maman la
regarde. Et juste au moment où Miss Leefolt se penche pour s’occuper d’elle, hop !
Elle sort en courant parce qu’elle a oublié qu’elle avait une course à faire et que ça fait
déjà une heure de passée.
Mes doigts vont pas assez vite sur ce cadran de téléphone.
« Minny ! J’ai une place en vue pour toi. Mais faut que tu téléphones…
- Elle a déjà appelé, dit Minny. » Elle a la voix blanche. « C’est Leroy qui lui a
donné le numéro.
- Et alors c’est Miss Walters qui a répondu, je dis.
- Elle est sourde comme une marmite et aujourd’hui, miracle, elle entend
sonner le téléphone ! Moi je trafiquais dans la cuisine sans faire attention et tout d’un
coup j’entends mon nom. Après ça Leroy m’a appelée et j’ai compris ce que c’était. »
Elle a l’air au bout du rouleau, Minny, elle qui est jamais fatiguée.
« Ah. Miss Walters a peut-être pas répété les mensonges de Miss Hilly ? On
sait jamais ? » Mais je suis pas bête au point de croire ça.
« Même si elle a rien dit, Miss Walters sait très bien ce que j’ai fait à Miss Hilly.
Tu le sais pas, toi, la Chose Abominable Épouvantable que je lui ai fait. Je veux pas
que tu le saches, jamais. Je suis sûre que Miss Walters a dit à cette femme que j’étais
le diable en personne. » Elle a une voix bizarre, vraiment. Comme un disque qui
tourne pas assez vite.
« Je suis désolée. Je regrette de pas t’avoir appelée plus tôt pour que tu
décroches ce téléphone.
- T’as fais ce que t’as pu. C’est moi. Personne peut rien pour moi.
- Je prie pour toi.
- Merci, elle dit, et puis sa voix se casse. Je te remercie d’avoir essayé de
m’aider. »
On raccroche et je donne un coup de balai. La voix de Minny me fait peur.
Minny, elle a toujours été forte, toujours à se battre. Après la mort de Treelore,
elle m’a porté tous les soirs à dîner pendant trois mois. Et tous les soirs elle me disait :
« Non, non, non, tu vas pas me laisser toute seule dans cette vallée de larmes ! »
Mais moi, je peux vous dire que j’y pensais.
J’avais la corde toute prête quand Minny l’a trouvée. Elle était à Treelore, il
avait fait un projet en cours de sciences avec des anneaux et des poulies. Je sais pas
si je m’en serais servie, sachant que c’était pécher contre le Seigneur, mais j’avais
plus toute ma tête. Elle a pas posé de question, Minny, elle l’a tirée de sous le lit et
elle l’a mise dans la poubelle et elle est sortie avec. En revenant elle se frottait les
mains comme toujours quand elle nettoie. Elle est comme ça, Minny, elle fait pas
d’histoires. Mais là, rien qu’à sa voix, elle a pas l’air bien du tout. Je ferais bien d’aller
jeter un coup d’œil sous son lit, ce soir.
Je pose le seau plein de nettoyant Sunshine qu’on voit tout le temps à la télé
avec des dames trop contentes de récurer leur maison. Faut que je me calme. Miss
Mobley arrive en se tenant son petit ventre et elle dit : « Enlève-moi le mal ! »
Elle se colle contre ma jambe. Je lui caresse les cheveux, longtemps, et à la fin
on croirait qu’elle ronronne. Elle sent l’amour dans ma main. Et moi je pense à toutes
mes amies, à tout ce qu’elles ont fait pour moi. À tout ce qu’elles font tous les jours
pour les Blanches chez qui elles travaillent. À cette souffrance dans la voix de Minny.
À Treelore qui est sous la terre. Je regarde Baby Girl et je sais, au fond de moi, que je
pourrai pas l’empêcher de devenir comme sa mère. Et tout ça me tombe dessus en
même temps. Je ferme les yeux, je récite la prière au Seigneur. Mais je me sens pas
mieux après.
Que Dieu me vienne en aide, mais il va falloir faire quelque chose.
Baby Girl s’accroche à mes jambes tout l’après-midi et je manque plusieurs fois
de tomber. Miss Leefolt nous a plus rien dit depuis ce matin, ni à moi ni à Mae
Mobley. Elle a pas quitté la machine à coudre dans sa chambre. Elle veut encore
recouvrir quelque chose qui lui plaît pas dans la maison.
Au bout d’un moment on va dans le salon, avec Mae Mobley. J’ai un tas de
chemises à repasser pour Mister Leefolt, et après je mettrai un rôti à cuire. J’ai déjà
nettoyé les toilettes, j’ai changé les draps et j’ai passé les tapis à l’aspirateur. Je finis
toujours de bonne heure et comme ça on peut jouer, Baby Girl et moi.
Miss Leefolt rentre et elle me regarde repasser. Elle fait ça de temps en temps.
Elle fronce les sourcils et elle regarde. Et puis elle se dépêche de sourire si je lève les
yeux. Elle se tapote les cheveux derrière la tête pour les faire bouffer.
« Aibileen, j’ai une surprise pour vous. »
Un grand sourire maintenant. On voit pas ses dents, elle sourit qu’avec les
lèvres, alors faut bien regarder. « Mister Leefolt et moi, nous avons décidé de
construire de nouvelles toilettes rien que pour vous. » Elle claque des mains et me fait
signe avec son menton. « C’est dehors, dans le garage.
- Oui, ma’am. » Où elle croit que j’allais, depuis tout ce temps ?
« Donc, dorénavant, au lieu d’aller dans les toilettes de la chambre d’amis,
vous irez chez vous là dehors. Ce sera bien, non ?
- Oui, ma’am. » Je continue à repasser. La télé est allumée et ça va être l’heure
de mon émission. Mais elle reste plantée à me regarder.
« Vous utiliserez celles du garage maintenant, vous comprenez ? »
Je la regarde pas. Je vais pas faire d’histoires, j’essaie même pas, mais c’est
plus fort qu’elle, faut qu’elle insiste.
« Vous ne voulez pas prendre du papier et aller les essayer ?
- Miss Leefolt, j’ai pas vraiment envie, tout de suite. »
Mae Mobley tend la main dans son parc. « Jus Mae Mo ?
- Je vais t’en donner, baby, je dis.
- Ah. » Miss Leefolt se passe la langue sur les lèvres, plusieurs fois. « C’est là
que vous irez maintenant, et plus dans les autres je veux dire… n’est-ce pas ? »
Elle se maquille beaucoup, miss Leefolt, avec une crème grasse et épaisse, et
un peu jaune, et comme ça déborde aussi sur les lèvres on dirait qu’elle a pas de
bouche. Je dis ce que je sais qu’elle a envie d’entendre : « J’irai dans mes toilettes
pour Noirs à partir de maintenant. Et je vais bien nettoyer celles des Blancs à l’eau de
Javel.
- Oh, ça ne presse pas, Aibileen. Quand vous voudrez. » Mais vu comme elle
reste là, à tripoter son alliance, elle veut que j’y aille tout de suite.
Je pose mon fer sans me presser et je sens cette mauvaise graine qui grossit
dans ma gorge, celle qui s’est plantée après la mort de Treelore. J’ai chaud aux joues,
et la langue qui me démange. Je sais pas quoi lui dire. Tout ce que je sais, c’est que
je le dirai pas. Et je sais qu’elle dira pas ce qu’elle a envie de dire elle non plus, et
c’est vraiment bizarre ce qui se passe ici parce que personne parle et on arrive quand
même à avoir une conversation.
MINNY
Chapitre 3
Sous le porche de cette Blanche, je me dis, tiens-toi bien, Minny. Ferme ta
bouche à tout ce qui pourrait t’échapper, et le restant aussi. Tâche d’avoir l’air d’une
bonne qui fait ce qu’on lui dit. En fait, je suis tellement inquiète en ce moment que je
suis prête à plus jamais répondre si c’est la condition pour garder ma place.
Je tire sur mes bas pour qu’ils me tombent pas sur les pieds - l’éternel
problème de toutes les petites grosses de par ce monde. Et puis je me répète ce que
je dois dire, et ce que je dois garder pour moi. Je m’avance et j’appuie sur la sonnette.
Ça fait un long tintement aigu, pas fort du tout et qui paraît bizarre dans cette
grande maison au milieu de la campagne. On dirait un château avec ses murs en
brique grise qui montent vers le ciel à gauche et à droite. La forêt entoure la pelouse
de tous les côtés. Si on était dans un conte, il y aurait des sorcières sous ces arbres.
Celles qui dévorent les enfants.
La porte s’ouvre et voilà Miss Marilyn Monroe. Ou quelqu’un de sa famille.
« Bonjour ! Vous êtes à l’heure ! Moi, c’est Celia. Celia Rae Foote. »
La dame me tend la main et je la regarde. Elle est peut-être faite comme
Marilyn, mais pas prête pour le bout d’essai. Elle a de la farine plein ses cheveux
jaunes, sur ses faux cils aussi et sur son vilain tailleur-pantalon rose. Et à la voir dans
ce nuage de poussière avec ce tailleur qui la serre à éclater, on se demande comment
elle respire encore.
« Oui, ma’am. Je suis Minny Jackson. » Je passe la main sur les plis de mon
uniforme blanc au lieu de serrer la sienne. Je veux pas de ces trucs-là. « Vous étiez
en train de cuisiner ?
- C’est une recette de gâteau renversé qui était dans le journal, elle soupire. Ça
ne marche pas très bien. »
Je la suis à l’intérieur et je constate que Miss Celia Rae Foote a été que
légèrement touchée dans l’accident avec la farine. Mais toute la cuisine a morflé. Il y
en a un bon centimètre sur les plans de travail, le frigo à deux portes, le mixer et les
autres ustensiles. Un désastre à me rendre folle. J’ai pas encore la place, et je suis
déjà en train de chercher une éponge du côté de l’évier.
Miss Celia dit : « Je crois que j’ai quelques petites choses à apprendre.
- Pour ça oui », je réponds. Mais je me mords la langue. Commence pas à faire
l’insolente avec cette dame comme t’as fait avec l’autre. T’as pas arrêté d’être
insolente, jusqu’à la porte de la maison de retraite.
Mais Miss Celia sourit. Elle rince la pâte qui lui colle aux mains dans un évier
plein de vaisselle sale. Je me demande si je suis pas encore tombée sur une sourde
comme Miss Walters. Espérons.
« Apparemment, je n’arrive pas à maîtriser la cuisine », elle dit, et malgré la
petite voix qui chuchote à la Marilyn, je sais tout de suite qu’elle vient de très loin dans
le pays. Je baisse les yeux et je vois que cette folle est pieds nus, comme n’importe
quelle clocharde blanche. Les Blanches comme il faut se promènent jamais pieds nus.
Elle doit avoir dix ou quinze ans de moins que moi - ça lui fait vingt-deux ans
peut-être, et elle est vraiment jolie, mais elle a besoin de se mettre tout ça sur la
figure ? Elle en a deux fois plus que les autres dames. Et pour les seins, c’est pareil.
En fait, elle est presque aussi grosse que moi, sauf qu’elle est maigre partout où je le
suis pas. J’espère qu’elle mange bien, parce que moi, je sais cuisiner, et c’est pour ça
qu’on m’embauche.
« Vous voulez une boisson fraîche ? Asseyez-vous donc, je vous l’apporte. »
Je m’en doutais : il s’en passe de belles dans cette maison.
« Celle-là, Leroy, elle doit être timbrée, j’ai dit quand elle m’a appelée il y a trois
jours pour proposer qu’on se voie. Tout le monde, en ville, croit que j’ai volé de
l’argenterie à Miss Walters. Et je sais qu’elle le sait puisqu’elle a appelé Miss Walters
pendant que j’étais chez elle.
- Les Blancs, ça change d’avis, a répondu Leroy. Qui sait, elle a peut-être dit du
bien de toi. »
Je la regarde fixement. C’est la première fois de ma vie qu’une Blanche me
demande de m’asseoir pendant qu’elle m’apporte un rafraîchissement. Mince, je
commence à me demander si cette cinglée pense vraiment à embaucher une bonne
ou si elle m’a fait me traîner jusqu’ici juste pour s’amuser.
« Avant, on devrait peut-être jeter un coup d’œil à la maison, ma’am. »
Elle sourit, comme si l’idée de me montrer la maison que je vais peut-être
nettoyer lui serait jamais venue sous ses cheveux laqués.
« Oh, bien sûr ! Venez, Maxie. Je vais vous montrer la belle salle à manger
pour commencer.
- C’est Minny, mon nom », je dis.
Elle est plus folle que sourde, si ça se trouve. Ou idiote, simplement. Un petit
espoir revient.
Et nous voilà parties à travers cette grande et vieille baraque, elle qui marche
devant et qui parle, et moi qui suis. En bas il y a dix pièces, dont une avec un ours
empaillé qui a l’air d’avoir dévoré la dernière bonne et d’attendre la suivante. Un
drapeau de la Confédération à moitié brûlé dans un grand cadre accroché au mur. Et
sur la table, un vieux pistolet en argent tout décoré avec Général confédéré John
Foote gravé dessus. Je pense que l’arrière-grand-père Foote a dû faire peur à
quelques esclaves avec ce truc-là.
On continue et ça commence à ressembler à n’importe quelle maison de
Blancs. Sauf que celle-là est la plus grande où je suis jamais rentrée, avec des
parquets crasseux et des tapis pleins de poussière - les ignorants vous diraient que
c’est tout à jeter, mais je sais reconnaître un meuble ancien quand j’en vois un. J’ai
travaillé dans quelques belles maisons. D’accord, elle vit à la campagne, mais
j’espère qu’elle a quand même un aspirateur.
« La mère de Johnny ne me laisse rien décorer. Si ça ne tenait qu’à moi, il y
aurait de la moquette blanche avec une bordure dorée et c’est tout. Je me
débarrasserais de ces vieilleries.
- D’où vous venez ? Je lui demande.
- Je suis de… Sugar Ditch. » Elle baisse un peu la voix. Sugar Ditch, c’est aussi
loin qu’on peut aller dans le Mississippi, et peut-être les États-Unis. C’est dans le
comté de Tunica, presque à Memphis. J’ai vu des photos une fois dans le journal,
avec les bicoques des gens. Même les petits des Blancs, là-bas, avaient des têtes de
gamins qui ont plus rien mangé depuis une semaine.
Miss Celia essaye de sourire et elle dit : « C’est la première fois que
j’embauche une bonne.
- Ça, il vous en faut une, pas de doute. » Attention, Minny.
« J’ai été très contente de la recommandation de Mrs Walters. Elle m’a
longuement parlé de vous. Elle a dit que vous étiez la meilleure cuisinière de la ville. »
J’y comprends rien. Après ce que j’ai fait à Miss Hilly, sous les yeux de Miss
Walters ? « Elle a dit… elle a rien dit d’autre sur moi ?
Mais Miss Celia grimpe déjà le grand escalier qui tourne. Je la suis à l’étage
jusqu’à un long couloir où le soleil entre par des fenêtres. Il y deux chambres jaunes
pour des filles et une verte pour un garçon, mais on voit bien que personne les
occupe. Sauf la poussière.
« Nous avons cinq chambres et cinq salles de bains dans la maison
principale. » Elle montre les fenêtres et j’aperçois une grande piscine bleue et
derrière, une autre maison. J’ai le cœur qui bat.
« Et voici la piscine, en bas », elle dit, avec un soupir.
Je suis prête à prendre n’importe quelle place au point où j’en suis, mais dans
une grande maison comme celle-là ça doit bien payer. Il y a beaucoup à faire, mais ça
m’est égal. Le travail me fait pas peur. « Quand c’est que vous aurez des enfants,
histoire de remplir un peu tous ces lits ? » Je tâche de sourire, d’avoir l’air aimable.
« Oh, nous allons en avoir ! » Elle se racle la gorge, elle hésite. « Les enfants,
c’est la seule raison de vivre. » Elle regarde à ses pieds et elle reste quelques
secondes comme ça avant de repartir vers l’escalier. Je la suis, et je remarque sa
façon de serrer très fort la rampe pour descendre, comme si elle avait peur de tomber.
De retour dans la salle à manger, Miss Celia secoue la tête. « C’est vraiment
beaucoup de travail, elle dit. Toutes les chambres, et les sols…
- Oui, ma’am, c’est grand. » Je pense que si elle voyait comment c’est chez
moi, avec un lit dans le couloir et des toilettes pour six, elle partirait sûrement en
courant. « Mais je manque pas d’énergie.
- … et il y a toute cette argenterie à astiquer ! »
Elle ouvre un placard à argenterie grand comme mon salon. Elle arrange une
bougie qui penche sur un chandelier et je comprends pourquoi elle fait cette drôle de
tête.
Après les mensonges que Miss Hilly a racontés sur moi en ville, trois dames
m’ont raccroché au nez en entendant mon nom. Je me prépare à encaisser le coup.
Dis-le, madame. Dis à quoi tu penses à propos de ton argenterie. J’en pleurerais,
quand je vois comme cette place m’aurait plu et que je pense à ce que Miss Hilly a fait
pour que je l’aie pas. Je regarde par la fenêtre et j’espère, et je prie le ciel que la visite
s’arrête pas là.
« Je sais, ces fenêtres sont affreusement hautes. Je n’ai jamais essayé de les
nettoyer. »
Je respire. Je préfère parler de fenêtres que d’argenterie, et de loin. « Les
fenêtres, ça me fait pas peur. Je nettoie celles de Miss Walters de haut en bas une
fois par mois.
- Elle n’a que le rez-de-chaussée, ou un étage elle aussi ?
- Que le rez-de-chaussée… mais il y a beaucoup à faire. Ces vieilles maisons
vous savez, c’est plein de coins et de recoins. »
On revient dans la cuisine. On regarde toutes les deux la table du petit
déjeuner, mais on s’assoit pas. Ça me rend tellement nerveuse de me demander ce
qu’elle pense que je commence à transpirer de la tête.
« Vous avez une grande et belle maison, je dis. En pleine campagne comme
ça, c’est beaucoup de travail. »
Elle se met à tripoter son alliance. « Je suis sûre que celle de Mrs Walters était
plus facile à entretenir. Enfin, nous ne sommes que tous les deux pour le moment,
mais quand les enfants vont arriver…
- Hum. Vous avez d’autres bonnes… en vue ? »
Elle soupire. « Il y en a beaucoup qui sont déjà venues. Mais je n’ai pas encore
trouvé… la bonne. » Elle se ronge les ongles, détourne les yeux.
J’attends qu’elle m’annonce que je fais pas l’affaire moi non plus, mais on reste
sans rien dire, à respirer de la farine. Alors j’abats ma dernière carte, doucement,
parce que c’est bien la dernière.
« Vous savez, j’ai quitté Miss Walters parce qu’elle partait à la maison de
retraite. Elle m’a pas renvoyée. »
Mais elle fixe ses pieds nus, qui sont noirs maintenant après avoir marché dans
cette vieille baraque qu’on a pas dû nettoyer depuis qu’elle y habite. Et c’est clair, la
dame veut pas de moi.
« Bon, elle dit. Je vous remercie d’être venue jusqu’ici. Puis-je au moins vous
donner quelque chose pour l’essence ? »
Je ramasse mon sac à main et me le coince sous le bras. Elle me fait un
sourire joyeux que j’ai envie d’effacer d’un revers de main. Maudite soit cette Hilly
Holbrook !
« Non, ma’am, vous pouvez pas.
- Je savais que j’aurais toutes les peines du monde à trouver quelqu’un,
mais… »
Je la regarde avec son air désolé et je pense, Vas-y, ma’am, que je puisse dire
à Leroy qu’il faut partir au moins jusqu’au pôle Nord, là où il y a Santa Claus, et où
personne aura entendu les mensonges de Miss Hilly sur moi.
« … si j’étais vous, je n’aurais pas envie, moi non plus, de faire le ménage dans
cette grande maison. »
Je la regarde bien en face. Elle s’excuse un peu trop maintenant, avec l’air de
croire que Minny aura pas la place parce que Minny veut pas la place.
« Vous m’avez entendue dire que je voulais pas faire le ménage dans cette
maison ?
- Je comprends, vous savez. Cinq bonnes m’ont déjà répondu que c’était trop
de travail. »
Je regarde mes soixante-quinze kilos et mon mètre soixante, tout ça pas loin
d’éclater dans l’uniforme blanc. « Trop ? Pour moi ?
Elle me fixe en battant des paupières. « Vous… le feriez ?
- Vous croyez que je suis venue jusqu’ici pour le plaisir d’user de l’essence ? »
Ferme-la, Minny ! Tu vas pas tout gâcher maintenant ! T’as vu ce quelle te propose ?
Une place !
« Miss Celia, ça me ferait plaisir de travailler pour vous. »
Elle rit, cette folle, et elle s’avance pour me serrer dans ses bras, mais je recule
un peu pour qu’elle comprenne que c’est pas une chose à faire.
« Attendez, on a deux ou trois choses à voir avant de commencer. Faut me dire
quels jours vous voulez que je vienne et… des trucs comme ça. » Combien tu payes,
par exemple.
« Eh bien… quand vous voulez, elle dit.
- Chez Miss Walters je travaillais du dimanche au vendredi. »
Miss Celia se ronge encore un petit bout d’ongle rose. « Vous ne pourrez pas
venir ici le week-end.
- Très bien. » J’ai besoin de travailler, mais peut-être que plus tard elle me
demandera de venir servir pour des soirées ou autres. « Du lundi au vendredi, alors.
Et le matin je dois être là à quelle heure ?
- À quelle heure voulez-vous venir ? »
J’ai jamais eu le choix. Je ferme les yeux pour réfléchir. « Si on disait huit
heures ? C’était le moment où je prenais mon service chez Miss Walters.
- Très bien, huit heures, c’est parfait. » Elle se lève, et on attend qui va pousser
le prochain pion.
« Il faut aussi me dire à quelle heure je peux partir le soir.
- À quelle heure ? » Demande Miss Celia.
Je lève les yeux au ciel. « Miss Celia, à vous de me dire. C’est comme ça que
ça marche ! »
Elle tend le cou, comme si elle avait du mal à avaler ça. Moi, j’ai qu’une idée :
en finir au plus vite, avant qu’elle change d’avis.
« Pourquoi pas quatre heures ? Je dis. Je peux travailler de huit à quatre, avec
un peu de temps pour déjeuner.
- C’est parfait.
- Bon… il faut parler du salaire, aussi. » Mes doigts de pied gigotent dans mes
chaussures. Ça doit pas faire lourd, si cinq bonnes ont déjà refusé.
On reste toutes les deux sans rien dire.
« Allons, Miss Celia. Votre mari vous a pas dit combien vous pouviez payer ? »
Elle regarde le Veg-O-Matic 1 qu’elle doit même pas savoir faire marcher à mon
avis, et elle dit : « Johnny n’en sait rien.
- Bon. Demandez-lui ce soir combien il veut payer.
- Non, Johnny ne sait pas que je vais prendre une bonne. »
Je reste la bouche ouverte, le menton sur la poitrine. « Comment ça, il sait
pas ?
- Je ne vais pas le dire à Johnny. » Elle écarquille ses grands yeux bleus
comme si elle avait une peur terrible de ce Johnny.
« Et si Mister Johnny rentre après son travail et qu’il trouve une Noire dans la
cuisine ?
- Désolée, mais je ne peux pas…
- Je vais vous dire, moi, ce qui va se passer. Il va prendre ce pistolet et il tirera
une balle dans la tête de Minny et il la laissera raide morte sur ce parquet même pas
ciré. »
Miss Celia secoue la tête. « Je ne vais pas le lui dire.
- Alors, j’ai plus qu’à m’en aller. » Merde ! Je me suis doutée qu’elle était folle à
la seconde où j’ai passé la porte.
« Ce n’est pas pour lui mentir. Mais j’ai besoin d’une bonne…
- Bien sûr que vous avez besoin d’une bonne. Si la dernière a pris une balle
dans la tête.
- Il ne revient jamais pendant la journée. Vous n’aurez qu’à me montrer
comment on fait le ménage à fond, et comment préparer à dîner. Ça ne durera que
quelques mois… »
J’ai le nez qui pique. Il y a quelque chose qui brûle. Je vois de la fumée qui sort
du four. « Et alors, vous me renverrez au bout de quelques mois ?
- À ce moment-là, je… le lui dirai. » Elle fronce les sourcils rien que d’y penser.
« Je vous en prie, je veux qu’il me croie capable de me débrouiller toute seule. Je
veux qu’il pense… que je vaux la peine.
- Miss Celia… » Je secoue la tête. J’arrive pas à croire que je suis en train de
me disputer avec cette dame alors que je travaille pas ici depuis deux minutes. « Je
crois que vous avez laissé brûler votre gâteau. »
Elle attrape un torchon, se précipite sur le four et sort le gâteau. « Oh ! Zut
alors ! »
Je pose mon sac à main et j’écarte Miss Celia. « Faut jamais prendre un plat
chaud avec un torchon humide. »
1
Ustensile à trancher, couper, râper, très en vogue dans les années 1960.
J’attrape le gâteau noirci avec un chiffon sec et je le pose sur le comptoir en
ciment.
Miss Celia regarde sa main brûlée. « Mrs Walters m’a dit que vous étiez une
excellente cuisinière.
- Cette vieille-là, quand elle avait mangé deux haricots elle disait qu’elle en
pouvait plus. Elle était impossible à nourrir !
- Combien vous payait-elle ?
- Un dollar de l’heure », je réponds, et j’ai un peu honte : c’était même pas le
salaire minimum après cinq ans à son service.
« Alors je vous en donnerai deux. »
Je sens que j’en perds ma respiration.
« Il part quand le matin, Mister Johnny ? » je demande, en essuyant le beurre
qui a fondu sur le comptoir - elle avait même pas mis une assiette dessous.
« À six heures. Il ne traîne jamais ici très longtemps, il a horreur de ça. Et il
rentre de son agence immobilière vers cinq heures de l’après-midi. »
Je calcule très vite dans ma tête. Même avec moins d’heures, je gagnerai plus.
Mais si c’est pour me faire tirer dessus… « Je quitterai à trois heures, alors. Ça me
laissera deux heures de battement pour pas que Mister Johnny tombe sur moi en
rentrant.
- Bien. » Elle hoche la tête. « Il vaut mieux être prudent. »
Miss Celia ouvre la porte qui donne dehors et fourre le gâteau dans un sachet
en papier. « Je vais mettre ça à la poubelle et il ne saura pas que j’en ai encore brûlé
un. »
Je lui prends le sachet des mains. « Mister Johnny verra rien. Je vais le jeter
chez moi.
- Oh, merci. » Miss Celia secoue la tête comme si personne avait jamais rien
fait d’aussi gentil pour elle. Elle serre ses jolis petits poings sous son menton. Je
retourne à ma voiture.
Je m’assois sur le siège défoncé de la Ford que Leroy continue à payer douze
dollars par semaine à son patron. Soulagée. J’ai trouvé une place, finalement. J’aurai
pas besoin de partir au pôle Nord. C’est Santa Claus qui va être déçu.
« Pose tes fesses, Minny, que je t’explique les règles qu’on doit respecter pour
travailler chez une patronne blanche. »
J’avais quatorze ans le jour même. Je me suis assise devant la petite table
dans la cuisine de ma mère en jetant des regards en coin vers le gâteau au caramel
qui refroidissait sur une étagère avant de recevoir son glaçage. Le jour de mon
anniversaire, je pouvais manger autant que je voulais. C’était le seul de l’année.
Bientôt je quitterais l’école et je commencerais à travailler pour de bon. Maman
aurait voulu que j’aille jusqu’à la neuvième - elle aurait bien aimé elle aussi devenir
maîtresse d’école au lieu d’être placée chez Miss Woodra. Mais avec le problème
cardiaque de ma sœur et mon ivrogne de père, il restait plus que nous deux. Je
savais déjà tout faire dans une maison. En rentrant de l’école, je préparais à manger
et je faisais le ménage. Mais si j’allais travailler chez quelqu’un, qui s’occuperait de
chez nous ?
Maman m’a pris par les épaules et m’a fait tourner sur ma chaise pour que je la
regarde elle et pas le gâteau. Maman, c’était une dure. Elle avait des principes. Elle
s’en laissait conter par personne. Elle m’a claqué des doigts à la figure si près que ça
m’a fait loucher.
« Règle numéro un pour travailler chez une Blanche, Minny : c’est pas tes
affaires. T’as pas à mettre ton nez dans les problèmes de la patronne, ni à pleurnicher
sur les tiens - t’as pas de quoi payer la note d’électricité ? T’as mal aux pieds ?
Rappelle-toi une chose : ces Blancs sont pas tes amis. Ils veulent pas en entendre
parler. Et le jour où Miss Lady Blanche attrape son mari avec la voisine, tu t’en mêles
pas, compris ?
« Règle numéro deux : cette patronne blanche doit jamais te trouver assise sur
ses toilettes. Ça m’est égal si t’as tellement envie que ça te sort par les tresses. Si elle
en a pas pour les bonnes, tu trouves un moment où elle est pas là.
« Règle numéro trois… » Elle me remet le menton de face parce que je me suis
encore laissée attirer par le gâteau. « Règle numéro trois, donc : quand tu cuisines
pour des Blancs, tu prends une cuillère rien que pour goûter. Si tu mets cette cuillère
dans ta bouche et qu’après tu la remets dans la marmite et qu’on te voit, c’est tout bon
à jeter.
« Règle numéro quatre : Sers-toi tous les jours du même verre, de la même
fourchette, de la même assiette. Tu les ranges à part et tu dis à cette Blanche qu’à
partir de maintenant ça sera tes couverts.
« Règle numéro cinq : tu manges à la cuisine.
« Règle numéro six : tu frappes pas ses enfants. Les Blancs aiment faire ça
eux-mêmes.
« Règle numéro sept : C’est la dernière, Minny. Tu écoutes ce que je te dis ?
Pas d’impertinence !
- Maman, je sais, je sais…
- Oh, je t’entends, tu sais, quand tu t’en doutes pas et que tu râles dans ta
barbe parce qu’il faut nettoyer le tuyau de la cuisinière, ou parce qu’il reste plus qu’un
morceau de poulet pour la pauvre Minny ! Mais si tu parles mal à une Blanche le
matin, tu iras mal parler dehors l’après-midi. »
Je voyais bien comment elle était, ma mère, quand Miss Woodra la faisait venir
chez elle, et « oui ma’am » par-ci, et « non ma’am » par-là, et « merci ma’am »…
Pourquoi il faudrait que je sois comme ça ? Je sais comment tenir tête aux gens, moi !
« Maintenant approche et fais-moi un gros baiser pour ton anniversaire.
Seigneur, tu pèses aussi lourd qu’un éléphant, Minny !
- J’ai rien mangé de la journée. C’est quand que j’aurai mon gâteau ?
- On dit pas c’est quand que, Minny. Parle correctement. Je t’ai pas élevée pour
que tu parles comme un âne. »
Premier jour chez ma patronne blanche. J’ai mangé mon sandwich au jambon
dans la cuisine, rangé mon assiette dans mon coin de placard. Quand sa petite
morveuse de fille m’a fauché mon sac à main et l’a planqué dans le four, je lui ai pas
crié après.
Mais quand la patronne blanche a dit : « Je tiens à ce que tu laves tous les
mouchoirs à la main d’abord, puis que tu les mettes dans la machine », j’ai dit :
« Pourquoi laver à la main alors que le lave-linge fait le travail ? Comme perte de
temps, on fait pas mieux ! »
La patronne blanche m’a souri, et cinq minutes après j’étais dehors.
Si je travaille pour Miss Celia, je pourrai emmener mes gamins à l’école le
matin et l’après-midi en arrivant à la maison j’aurai encore du temps à moi. J’ai plus
fait la sieste depuis la naissance de Kindra en 1957, mais avec mes nouveaux
horaires - de huit heures du matin à trois heures de l’après-midi - je pourrai la faire
tous les jours si ça me chante. Comme il y a pas de bus pour aller chez Miss Celia, il
me faudra la voiture de Leroy.
« Dis donc, tu vas pas me la prendre tous les jours ? Si jamais j’ai besoin…
- Ils me payent soixante-dix dollars tous les vendredis, Leroy.
- Je peux peut-être prendre le vélo de Sugar. »
Le mardi, lendemain de la rencontre avec Miss Celia, je gare ma voiture tout au
bout de sa rue, derrière un virage, pour qu’on la voie pas. Et je remonte la rue déserte
jusqu’à son allée.
« Je suis là, Miss Celia ! » Je passe la tête à la porte de sa chambre et elle est
assise sur son lit, parfaitement maquillée et serrée dans sa tenue du vendredi soir
alors qu’on est mardi, en train de lire les cochonneries du Hollywood Digest comme si
c’était la Sainte Bible.
« Bonjour, Minny ! Je suis vraiment contente de vous voir ! »
D’entendre une Blanche me dire ça, j’en ai la chair de poule.
Je regarde tout autour de la chambre, histoire d’évaluer le travail à faire. C’est
grand, avec un tapis crème, un grand lit jaune à baldaquin, deux gros fauteuils jaunes.
Et c’est bien rangé, sans vêtements par terre. Le lit est fait sous elle. La couverture
bien pliée sur un fauteuil. Mais je regarde, j’observe, et je le sens : il y a quelque
chose qui cloche.
« À quand notre première leçon de cuisine ? Elle demande. On pourrait
commencer aujourd’hui ?
- Dans quelques jours, je crois. Quand vous aurez fait les courses pour acheter
ce qu’il nous faut. »
Elle réfléchit une seconde et elle dit : « Vous devriez peut-être y aller vousmême, Minny, puisque vous savez ce qu’il faut acheter. »
Je la regarde. Les Blanches, en général, préfèrent s’occuper des courses.
« Très bien, j’irai dans la matinée, alors. »
Je remarque une carpette rose qu’elle a mise par-dessus le tapis devant la
porte de la salle de bains. Je suis pas décoratrice, mais je sais qu’une carpette rose
dans une chambre jaune, ça va pas.
« Miss Celia, avant de me lancer, j’ai besoin de savoir. Vous allez lui dire
quand, que je suis ici, à Mister Johnny ? »
Elle regarde le magazine sur ses genoux. « Dans quelques mois, je pense.
D’ici là, il faudra que je sache cuisiner, et tout ça.
- Quelques mois, c’est combien ? »
Elle se mord les lèvres par-dessus le rouge. « Je pensais quatre… au moins. »
Quoi ? Je vais pas travailler quatre mois comme une bête en cavale ! « Vous
voulez rien lui dire jusqu’en 1963 ? Non ma’am. Avant Noël. »
Elle soupire. « D’accord. Mais juste avant, alors. »
Je compte. « Ça fait cent… seize jours. Vous lui direz dans cent seize jours. »
Elle me lance un regard inquiet. Je crois qu’elle s’attendait pas à avoir une
bonne aussi calée en maths. Dès qu’elle sort, j’inspecte la chambre pour voir si elle
est si bien rangée que ça. J’ouvre un placard, très doucement, et comme prévu je
reçois cinquante trucs sur la tête. Après je regarde sous le lit, et vu la quantité de linge
sale, elle a pas dû faire la lessive depuis des mois.
Dans chaque tiroir c’est le bazar, il y a des vêtements sales et des chaussettes
en boule dans tous les coins. Je trouve quinze boîtes de chemises à Mister
Johnny - comme ça il peut pas deviner qu’elle sait ni laver ni repasser. Finalement, je
soulève cette carpette bizarre. Dessous, il y a une grande tache couleur de rouille. Je
frissonne.
Cet après-midi-là, Miss Celia et moi on fait la liste des plats à préparer pendant
la semaine, et le lendemain matin je vais aux courses. Mais ça me prend le double de
temps, vu que je dois aller en voiture au Jitney Jungle, en ville, plutôt qu’au Piggly
Wiggly de ma rue parce que je me dis qu’elle voudra pas manger des choses
achetées dans un magasin de Noirs. Et d’ailleurs je lui reprocherai pas, quand on voit
les pommes de terre avec des yeux de trois centimètres et le lait presque tourné.
J’arrive au travail prête à lui balancer toutes les raisons qui expliquent mon retard,
mais je la retrouve au lit, et elle sourit avec l’air de dire que ça fait rien. Toute
pomponnée pour aller nulle part. Elle y reste cinq heures à lire des magazines. Elle se
lève pour aller pisser ou pour se servir un verre de lait, et c’est tout. Mais je me pose
pas de questions. Je suis la bonne.
Quand j’ai nettoyé la cuisine, je vais dans le salon. Je m’arrête sur le seuil et je
reste un bon moment à regarder ce grizzli. Il fait deux bons mètres de haut et il
retrousse les babines. Il a des griffes longues et crochues comme les sorcières. Et à
ses pieds, un grand couteau avec le manche sculpté dans l’os. En m’approchant, je
vois que sa fourrure est pleine de poussière. Et une araignée a tissé sa toile entre ses
mâchoires.
Je commence par chasser la poussière avec mon balai. Mais ça fait que la
déplacer. Je prends un chiffon et j’essaye de l’essuyer, mais je pousse un cri chaque
fois que ce crin touche ma main. Les Blancs… Franchement, j’ai déjà nettoyé toutes
sortes de choses, de leurs réfrigérateurs à leurs derrières, mais qu’est-ce qui fait
croire à cette femme que je sais comment nettoyer un foutu ours ?
Je vais chercher l’aspirateur. Je dépoussière les beaux livres que personne lit
jamais, les boutons de vareuse du confédéré, le pistolet en argent. Je vois sur une
table dans un cadre doré une photo de Miss Celia et Mister Johnny à l’autel et je la
regarde de près pour savoir quel genre d’homme c’est. Je l’espérais petit et gros pour
le cas où il faudrait courir, mais c’est tout le contraire. Il est costaud, et grand, et large
d’épaules. Et c’est pas un inconnu non plus. Seigneur… c’est lui qui sortait avec Miss
Hilly pendant mes premières années chez Miss Walters ! J’ai jamais fait sa
connaissance, mais je l’ai vu assez souvent pour en être sûre. Je frissonne, la peur
me reprend. Parce que ça m’en dit déjà plus sur cet homme que n’importe quoi
d’autre.
À une heure de l’après-midi, Miss Celia rentre dans la cuisine en disant qu’elle
est prête pour sa première leçon. Elle s’assoit sur un tabouret. Elle porte un pull rouge
moulant avec une jupe rouge et assez de maquillage pour faire peur à une pute.
« Qu’est-ce vous savez déjà faire ? » je lui demande.
Elle réfléchit en plissant le front. « On pourrait peut-être commencer par le
commencement ?
- Vous savez forcément faire quelque chose… Qu’est-ce que votre maman
vous a appris quand vous étiez gamine ? »
Elle regarde le motif de ses collants à ses pieds et elle dit : « Je sais cuire le
maïs. »
Je peux pas m’empêcher de rire. « Et à part le maïs ?…
- Les pommes de terre bouillies. » Elle baisse la voix, on l’entend à peine. « Et
je sais faire le porridge, aussi… On n’avait pas l’électricité là où j’habitais avant. Mais
je suis d’accord pour apprendre. Sur une vraie cuisinière. »
Seigneur. J’avais jamais rencontré un Blanc pire que moi à part ce fou de
Mister Wally qui loge derrière le magasin d’alimentation de Canton et qui mange de la
pâtée pour chats.
« Vous donnez tous les jours du maïs et du porridge à votre mari ? »
Miss Celia hoche la tête. « Mais vous allez m’apprendre à bien cuisiner, n’estce pas ?
- Je vais essayer », je réponds, mais j’ai jamais dit à une Blanche ce qu’elle
devait faire et je sais vraiment pas par où commencer. Je tire sur mes bas, je
réfléchis. Et puis je me décide. Je montre la boîte de margarine sur le comptoir.
« Je crois que la première chose que vous devez savoir, c’est ça.
- Ce n’est que de la graisse, non ?
- Non, c’est pas juste de la graisse. C’est ce qu’on a inventé de plus important
pour faire la cuisine depuis la mayonnaise.
- Qu’est-ce qu’il y a de particulier dans… - elle fronce les narines - … la graisse
de porc ?
- Ça vient pas du porc, c’est de la graisse végétale. » Qui connaît pas le
Crisco ? « Vous avez pas idée de tout ce qu’on peut faire avec cette boîte. »
Elle hausse les épaules. « De la friture ?
- Ça sert pas seulement pour la friture. Vous vous êtes jamais collé quelque
chose dans les cheveux, du chewing-gum par exemple ? » Je montre la boîte du
doigt. « Crisco ! Vous pouvez en étaler sur les fesses de votre bébé et fini les
irritations ! « J’en mets trois cuillerées dans la poêle. » Figurez-vous que j’ai déjà vu
des femmes comme vous s’en frotter sous les yeux et aussi sur les pieds de leur mari
pour enlever la corne.
- Voyez comme c’est joli ! Elle dit. On dirait du sucre à glacer les gâteaux.
- Avec ça, vous pouvez enlever les traces de colle laissées par les étiquettes
de prix, graisser une porte qui grince. En cas de panne de courant, vous y mettez une
mèche et ça vous fait une bougie. »
Je fais tourner la poêle au-dessus de la flamme et on regarde la graisse qui
fond. « Et après, vous pouvez encore y mettre votre poulet à frire.
- Très bien », elle dit. Elle se concentre. « Et ensuite ?
- Le poulet a bien trempé dans le babeurre. On va mélanger tout ça
maintenant. » Je verse de la farine, j’ajoute du sel, du poivre, du paprika et une pincée
de cayenne dans un sachet en papier.
« Voilà. Maintenant, mettez les morceaux de poulet dans le sachet et secouez
bien. »
Miss Celia met les cuisses de poulet cru dans le sachet et secoue. « Comme
ça ? Comme dans la publicité Shake’n Bake à la télé ?
- C’est ça », je réponds, et je tourne ma langue dans ma bouche pour pas en
dire plus, parce que si ça c’est pas une insulte, je sais pas ce que c’est. « Allez-y,
comme à la télé ! » Et tout d’un coup, je me tais. J’entends un bruit de moteur sur la
route. Je bouge plus et je tends l’oreille. Je vois que Miss Celia écoute elle aussi. On
pense à la même chose. Où je vais me cacher si c’est lui ?
La voiture s’éloigne. On respire.
« Miss Celia ? » Je grince des dents. « Pourquoi vous pouvez pas parler de
moi à votre mari ? Vous croyez qu’il se doutera de rien quand il va commencer à bien
manger ?
- Ah, je n’avais pas pensé à ça ! On devrait peut-être laisser brûler le poulet, un
petit peu… »
Je lui lance un regard en coin. Pas question de brûler le poulet. Elle a pas
répondu à la question, mais je finirai par savoir.
Je pose bien doucement les morceaux dans la poêle. Ça se met à grésiller, une
vraie musique, pendant qu’on regarde les pattes qui brunissent dans la friture. Je lève
les yeux et je vois Miss Celia qui me sourit.
« Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai quelque chose sur la figure ?
- Non », elle dit, avec des larmes aux yeux. Elle pose la main sur mon bras.
« Je suis vraiment heureuse que vous soyez là. »
Je retire mon bras. « Miss Celia, vous avez beaucoup d’autres raisons d’être
heureuse.
- Je le sais. » Elle regarde sa belle cuisine avec une petite grimace comme si
elle avait un mauvais goût dans la bouche. « Même en rêve, je n’aurais jamais cru
avoir tout ça un jour.
- Eh bien, vous avez de la chance.
- Je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. »
Je préfère en rester là pour le moment. Il y a autre chose là-dessous et elle a
beau dire, je lui trouve pas l’air si heureuse que ça.
*
Le soir, j’appelle Aibileen et elle me dit : « Miss Hilly était chez Miss Leefolt hier.
Elle a demandé si quelqu’un savait où tu travailles.
- Bon Dieu, si elle me trouve là-bas, c’est foutu. » Il s’est passé deux semaines
depuis la Chose Abominable Épouvantable que j’ai fait à cette femme. Je sais qu’elle
serait trop contente de me faire virer.
« Et Leroy, qu’est-ce qu’il a dit quand il a su que tu avais la place ?
- Il s’est mis à tourner dans la cuisine comme un coq plumé parce qu’il y avait
les enfants. Il fait toujours comme si il était seul à nourrir la famille pendant que moi je
travaille pour passer le temps. Mais après, une fois au lit, j’ai cru que cette grande
vieille carcasse allait se mettre à pleurer. »
Aibileen éclate de rire. « Il a beaucoup d’orgueil, Leroy.
- Oui. À moi de me débrouiller maintenant pour que Mister Johnny me tombe
pas dessus.
- Et elle t’a pas dit pourquoi elle veut pas qu’il te voie ?
- Tout ce qu’elle m’a dit, c’est qu’elle voulait lui faire croire qu’elle était capable
de cuisiner et de tenir la maison toute seule. Mais c’est pas ça. Elle lui cache quelque
chose.
- C’est une drôle d’histoire, quand même. Miss Celia peut rien dire à personne
de peur que ça revienne aux oreilles de son Johnny, et du coup, Miss Hilly pourra rien
savoir non plus. Ça pouvait pas mieux tomber, pour toi ! »
Je fais « Hum », et c’est tout. Je voudrais pas avoir l’air ingrate avec Aibileen,
vu que c’est elle qui m’a trouvé cette place. Mais je peux pas m’empêcher de penser
que maintenant j’ai deux problèmes, un avec Miss Hilly et l’autre avec ce Johnny
Foote.
« Minny, je voulais te demander… dit Aibileen. Tu connais Miss Skeeter ?
- La grande, celle qui venait toujours aux parties de bridge de Miss Walters ?
- Oui. Qu’est-ce que t’en penses ?
- Je sais pas… C’est une Blanche comme les autres. Pourquoi ? Elle a dit des
choses sur moi ?
- Non, non. Elle a juste… ça fait déjà un moment et je sais pas pourquoi, mais
j’y pense encore, elle m’a posé une drôle de question. Elle m’a demandé si je
voudrais pas changer les choses. Jamais une Blanche a demandé… »
Mais à ce moment Leroy sort de la chambre et réclame son café avant d’aller
prendre son service de nuit. « Zut, il est levé, je dis. Dépêche-toi.
- Non, ça fait rien. C’est sans importance, dit Aibileen.
- Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
- C’était juste pour parler. Des mots en l’air. »
Chapitre 4
Pendant ma première semaine chez Miss Celia je nettoie la maison de fond en
comble jusqu’à ce qu’il reste plus un chiffon à poussière ni un vieux drap ni un vieux
bas pour frotter et faire briller. La deuxième semaine je recommence parce qu’on dirait
que la crasse est revenue. La troisième je suis contente de mon travail et je
m’organise pour la suite.
Tous les matins, Miss Celia me regarde comme si elle en revenait pas de me
revoir. Il y a rien d’autre pour troubler tout ce silence autour d’elle. Ma maison est tout
le temps pleine de monde avec les cinq gosses, les voisins, le mari. Le plus souvent,
quand j’arrive chez Miss Celia, je suis contente de retrouver le calme.
Mon emploi du temps est toujours le même, où que je travaille : le lundi, je cire
les meubles. Le mardi, je lave et je repasse les foutus draps, c’est le jour que je
déteste. Le mercredi, je récure la baignoire à fond même si je l’essuie tous les matins.
Le jeudi, je cire les parquets et j’aspire les tapis, sauf les plus vieux, je les fais au balai
pour pas qu’ils s’effilochent. Le vendredi, c’est grosse cuisine pour le week-end. Et
tous les jours serpillière, lavage du linge et repassage des chemises pour pas se
laisser déborder, et entretien général. L’argenterie et les vitres quand c’est
nécessaire. Comme il y a pas d’enfants à s’occuper, il reste largement du temps pour
les soi-disant leçons de cuisine à Miss Celia.
Vu qu’elle reçoit jamais, on prépare simplement le dîner pour elle et Mister
Johnny : côtes de porc, poulet frit, rôti de bœuf, tourte au poulet, sauté d’agneau,
jambon au four, tomates frites, purée de pommes de terre, et des légumes… Ou bien
c’est moi qui cuisine toute seule et Miss Celia me tourne autour, avec l’air d’une
gamine de cinq ans et pas de la femme fortunée qui me paye pour mes services. Dès
que la leçon est finie elle va vite se recoucher. En fait, Miss Celia fait marcher ses
pieds pour venir aux cours de cuisine ou pour jeter un coup d’œil à l’étage tous les
deux ou trois jours, dans ces pièces qui vous donnent la chair de poule, et c’est tout.
Je sais pas ce qu’elle fait là-haut pendant cinq minutes. J’aime pas trop y aller.
Ces chambres devraient être pleines d’enfants qui rient et qui crient et qui mettent tout
sens dessus dessous. Mais ce que Miss Celia fait de ses journées, ça me regarde pas
et je suis bien contente de pas l’avoir dans les pattes. Ça m’est arrivé de suivre des
patronnes avec un balai dans une main et le seau à ordures dans l’autre. Tant qu’elle
reste dans son lit, j’ai du travail. N’empêche, avec zéro gamin et rien à faire du matin
au soir, c’est la personne la plus fainéante que j’aie jamais vue. Y compris ma sœur
Doreena qui a jamais levé le petit doigt de toute son enfance parce qu’elle avait le
cœur faible, mais on a découvert plus tard que la tache sur la radio c’était une
mouche.
Et il y a pas que le lit. Miss Celia sort jamais de la maison sauf pour se faire
friser et dépointer les cheveux. C’est arrivé une fois depuis trois semaines que je suis
là. J’ai trente-six ans et j’entends encore ma mère me dire, chacun ses affaires. Mais
je voudrais savoir ce qui lui fait si peur dehors.
Les jours de paye, je fais le décompte pour Miss Celia. « Encore quatre-vingtdix-neuf jours et vous parlerez de moi à Mister Johnny. »
Elle dit : « Mince alors, que le temps passe vite ! » comme si ça lui faisait mal
au cœur.
« Le chat est passé sous le porche ce matin, et j’ai failli faire une crise
cardiaque en croyant que c’était Mister Johnny. »
Comme moi, Miss Celia est de plus en plus inquiète à mesure qu’on approche
de la date limite. Je sais pas ce que ce type va lui dire quand il sera au courant. De
me virer, peut-être.
« J’espère que ça suffira, Minny. Vous trouvez que j’ai fait des progrès ? »
Je la regarde. Elle a des jolies dents, un sourire adorable, mais c’est la pire des
cuisinières que j’aie jamais rencontrée.
Donc je fais marche arrière et je lui montre les choses les plus simples parce
que je veux qu’elle apprenne, et vite. C’est qu’il va falloir qu’elle explique à son mari
pourquoi une négresse de soixante-quinze kilos a les clés de sa maison. Il faut qu’il
sache pourquoi j’ai tous les jours les mains sur son argenterie et sur les boucles
d’oreilles en rubis de sa femme qui font je sais pas combien de millions de carats. J’ai
besoin qu’il le sache avant qu’il débarque à l’improviste et appelle la police. Ou qu’il
trouve plus économique de régler l’affaire lui-même.
« Décrochez le jambon, mettez assez d’eau là-dedans, c’est bien. Maintenant,
allumez. Vous voyez les petites bulles ? Ça veut dire que l’eau est contente. »
Miss Celia regarde dans la marmite comme si elle lisait dans son avenir. « Et
vous, Minny, vous êtes contente ?
- Pourquoi vous me demandez ça ?
- Répondez-moi.
- Bien sûr que je suis contente ! Et vous aussi. Une grande maison, un grand
jardin, un mari qui veille sur vous… » Je la regarde d’un air sévère pour qu’elle voie
que je suis contrariée, quand même. Parce que c’est pas nous, peut-être, qui sommes
tout le temps à nous demander si les Blancs sont assez contents ?
Et quand Miss Celia laisse brûler les haricots, je pense à ma mère qui me
reprochait de manquer de sang-froid. « Bon, je dis, en serrant les dents. On va en
refaire une casserole avant que Mister Johnny arrive. »
Avec toutes les femmes chez qui j’ai travaillé, j’aurais adoré faire la patronne
rien qu’une heure, pour voir si elles aimaient ça. Mais cette Miss Celia qui me regarde
avec ses grands yeux comme si j’étais la meilleure chose qui lui est arrivée depuis
l’invention de la laque à cheveux en bombe, je préférerais presque qu’elle me donne
des ordres comme elle est censée faire. Je commence à me demander si il y aurait
pas un rapport entre cette manie de rester coucher toute la journée et son refus de
parler de moi à Mister Johnny. Je crois qu’elle finit par s’apercevoir que je la regarde
d’un air méfiant quand je me pose ces questions-là, parce qu’un jour elle me dit
comme ça, tout à coup : « Je fais souvent le même cauchemar. Je suis obligée de
retourner vivre à Sugar Ditch. Voilà pourquoi je passe tellement de temps au lit. »
Après ça elle hoche la tête, très vite, comme si elle avait répété son petit discours.
« Parce que je ne dors pas très bien la nuit. »
Je lui souris d’un air niais, comme si je la croyais, et je me remets à astiquer les
miroirs.
« Ne le faites pas trop bien. Laissez des traces. »
Quand c’est pas sur les miroirs c’est sur le parquet, ou bien on laisse traîner un
verre sale dans l’évier, ou on « oublie » de vider la poubelle. Elle dit : « Il faut que ça
ait l’air vrai », et je fais cent fois dans la journée le geste de laver ce verre ou de sortir
cette poubelle. J’aime que tout soit propre et rangé, moi.
« Si je pouvais je taillerais ce massif d’azalées », dit Miss Celia, un jour. Elle est
allée s’allonger sur le canapé pendant que mon feuilleton passe à la télé et elle arrête
pas de parler. Je suis The Guiding Light depuis vingt-quatre ans, autrement dit depuis
l’âge de dix ans, quand je l’écoutais sur la radio de maman.
On passe une publicité et Miss Celia regarde par la fenêtre le Noir qui ratisse
les feuilles mortes. Elle a tellement de fourrés d’azalées qu’au printemps prochain son
jardin ressemblera à Autant en emporte le vent. J’aime pas les azalées et j’aime pas
du tout ce film qui montre les esclaves comme une bande de joyeux invités qui
viennent prendre le thé chez le maître. Si j’avais joué Mammy, j’aurais dit à cette
brave Scarlett de se coller ces rideaux verts sur son petit cul blanc et de se la faire
elle-même, sa robe provocante.
« Et je sais que je pourrais faire fleurir ce rosier en le taillant, dit Miss Celia.
Mais je commencerais par couper le mimosa.
- Qu’est-ce qu’il vous a fait, cet arbre ? » J’appuie la pointe de mon fer sur le
col de Mister Johnny. J’ai pas de massifs, moi, même pas un arbre, dans tout mon
jardin.
« Je n’aime pas ces fleurs duveteuses. » Elle a le regard qui se brouille comme
si elle allait s’endormir. « On dirait des cheveux de bébé. »
Ça me donne la frousse quand elle parle comme ça. « Vous vous y connaissez
en fleurs ? »
Elle soupire. « À Sugar Ditch, je m’occupais de mes plantes. J’avais appris à
les cultiver dans l’espoir d’enjoliver ce décor si moche.
- Allez-y alors, je dis, en essayant de rester calme. Faites un peu d’exercice.
Allez prendre l’air. » Sors, Bon Dieu !
« Non. » Elle soupire. « Je ne dois pas courir dans tous les sens. J’ai besoin de
calme. »
Elle commence à m’énerver pour de bon avec sa façon de jamais mettre le nez
dehors et de sourire le matin en voyant arriver la bonne comme si c’était le meilleur
moment de la journée. C’est la même chose qu’une démangeaison qu’on peut pas
gratter. J’essaye tous les jours et j’y arrive presque, mais jamais tout à fait. Et ça me
démange tous les jours un peu plus.
« Vous devriez peut-être faire des connaissances, je dis. Il y a des tas de
dames de votre âge en ville. »
Elle me regarde en fronçant les sourcils. « J’ai essayé. J’ai appelé ces dames
un nombre incalculable de fois pour leur proposer de les aider à leur vente de charité,
ou de faire quelque chose pour elles chez moi. Mais elles ne rappellent jamais.
Aucune. »
Je dis rien, parce que ça m’étonne pas. Avec ses seins à l’air et ses cheveux
teints « Pépite d’or »…
- Allez faire les magasins, alors. Achetez-vous des toilettes. Faites ce que font
les Blanches pendant que la bonne est à la maison.
- Non, je crois que je vais me reposer un peu. »
Et deux minutes après je l’entends qui traîne à l’étage dans les chambres
vides.
La branche du mimosa tape contre la vitre, je sursaute et je me brûle au pouce.
Je ferme les yeux pour attendre que les battements de mon cœur ralentissent. Encore
quatre-vingt-quatorze jours de ce cirque et je me demande comment tenir une minute
de plus.
« M’man, fais-moi quelque chose à manger. J’ai faim ! » Voilà ce que Kindra,
ma cadette âgée de cinq ans, m’a dit hier soir. Avec le poing sur la hanche et le pied
en avant.
J’ai cinq gosses et je suis fière de dire que je leur ai tous appris à dire oui
madame et s’il vous plaît avant qu’ils sachent seulement dire gâteau.
À tous, sauf à une.
« T’auras rien jusqu’au dîner, je lui dis.
- Pourquoi t’es tellement méchante avec moi ? Je te déteste ! » elle crie, et elle
sort en courant.
Je reste avec les yeux au plafond parce que ça, c’est un choc auquel je pourrai
jamais m’habituer, même si j’y ai déjà eu droit avec les quatre autres. Le jour où votre
enfant vous dit qu’il vous déteste, et ils passent tous par là, c’est comme un coup de
pied dans le ventre.
Mais Kindra, Seigneur ! Cette gamine me ressemble de plus en plus.
Je suis dans la cuisine de Miss Celia en train de penser à hier soir et de me
demander ce qu’on va faire avec Kindra et sa grande gueule, Benny et son asthme, et
mon Leroy qui est rentré deux fois saoul cette semaine. Il sait bien que c’est la chose
que je peux pas supporter après m’être occupée pendant dix ans de mon ivrogne de
père à l’époque où on travaillait comme des bêtes, maman et moi, pour qu’il ait sa
bouteille. Je crois que je devrais m’inquiéter de tout ça, mais hier soir, comme pour
dire excuse-moi, Leroy est rentré avec un sachet de gombos. Il sait que c’est mon plat
préféré. Je les ferai ce soir à la poêle avec de la farine de maïs et j’en mangerai
comme ma mère m’a jamais laissée en manger.
Et j’ai eu une autre bonne surprise aujourd’hui. La mère de Mister Johnny a
rapporté deux caissettes de pêches du Mexique. Elles sont mûres et sucrées et elles
se coupent comme du beurre. D’habitude j’accepte pas la charité des Blanches parce
que je sais que tout ce qu’elles veulent c’est que je leur doive quelque chose. Mais
quand Miss Celia m’a dit d’emporter une douzaine de pêches j’ai pris un sachet et j’ai
mis les douze dedans. Chez moi, ce soir, ça sera gombos frits et tourte aux pêches en
dessert.
Je regarde une longue épluchure qui se déroule et qui tombe dans l’évier de
Miss Celia, sans faire attention à ce qui se passe dans l’allée. En général, quand je
suis dans la cuisine, je prévois comment je pourrais me sauver en cas d’arrivée
surprise de Mister Johnny. La cuisine est parfaite pour ça grâce à la fenêtre qui donne
sur la rue. Il y a des grands fourrés d’azalées qui cachent mon visage, mais je vois au
travers si quelqu’un approche. Si il arrivait par l’entrée principale, je pourrais filer par
la porte qui donne dans le garage. Et si il arrivait par-derrière, je sortirais par l’entrée
principale. Mais voilà, avec le jus de pêche qui me coule sur les mains et le parfum qui
me monte à la tête, je suis perdue dans ma rêverie. Je remarque même pas le camion
bleu qui s’arrête devant la maison.
L’homme est déjà à mi-chemin dans l’allée quand je le vois. J’aperçois une
chemise blanche, de celles que je repasse tous les jours, et une jambe de pantalon
kaki comme ceux que je range dans la penderie de Mister Johnny. Je veux crier, mais
ma voix s’étrangle. Mon couteau tombe dans l’évier.
« Miss Celia ! » Je fonce dans sa chambre. « Mister Johnny est là ! »
J’avais jamais vu Miss Celia sauter aussi vite de son lit. Moi je tourne en rond
comme une imbécile. Où je vais ? De quel côté ? Qu’est-ce que j’avais prévu ? Et tout
à coup, je me décide : les toilettes de la chambre d’amis !
J’y rentre et laisse la porte entrouverte. Je m’accroupis sur le siège pour pas
qu’il voie mes pieds par-dessous la porte. Il fait noir là-dedans, et chaud. Il me semble
que j’ai la tête en feu. Les gouttes de sueur me dégoulinent sur le menton et tombent
par terre. Le parfum de savon au gardénia qui monte du lavabo me donne mal au
cœur.
Le bruit de pas s’arrête. J’ai le cœur qui saute dans la poitrine comme un chat
dans un lave-linge. Comment elle va s’en sortir, Miss Celia, si elle veut dire qu’elle me
connaît pas, histoire de s’éviter des ennuis ? Elle fera comme si j’étais une voleuse ?
Ah, je la déteste ! Je la déteste, cette idiote !
Je tends l’oreille, mais j’entends que ma propre respiration. Et le boum-boum
dans ma poitrine. J’ai mal aux chevilles et les articulations qui craquent pour soutenir
mon corps dans cette position.
Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Au bout d’un moment je me vois dans le
miroir au-dessus du lavabo. J’ai l’air malin, perchée comme une grenouille sur la
cuvette des toilettes dans la salle de bains d’une Blanche !
Regardez-moi. Regardez à quoi elle est réduite, Minny Jackson, pour gagner
sa croûte.
MISS SKEETER
Chapitre 5
Je rentre chez moi au volant de la Cadillac de ma mère, à toute allure sur la
route semée de gravier. Les petits cailloux projetés contre la carrosserie font un tel
vacarme qu’on n’entend même plus Patsy Cline qui chante à la radio. Maman serait
furieuse, mais j’accélère encore. Je ne cesse de penser à ce que Hilly m’a dit
aujourd’hui au club de bridge.
Hilly, Elizabeth et moi sommes amies depuis l’école. Sur ma photo préférée, on
nous voit toutes les trois à un match de football du lycée, serrées les unes contre les
autres, épaule contre épaule. Mais ce qui rend ce cliché remarquable, en fait, c’est
que les gradins sont déserts tout autour de nous. On se serre parce qu’on est
proches.
À la fac, j’ai partagé une chambre avec Hilly jusqu’à son mariage et j’y suis
restée toute seule jusqu’au diplôme après son départ. Je lui mettais chaque soir treize
rouleaux dans les cheveux. Et aujourd’hui elle menace de me chasser de la Ligue.
Non que j’attache beaucoup d’importance à la Ligue. Mais j’ai été blessée qu’elle
semble prête à m’exclure aussi facilement.
Je m’engage sur l’allée qui mène à Longleaf, la plantation de ma famille. Le
vacarme du gravier diminue et se tait tandis que je roule sur du sable jaune et meuble,
et je ralentis pour que maman ne me voie pas arriver aussi vite. Je m’arrête devant la
maison et sors de la voiture. Maman est dans son rocking-chair sur la véranda.
« Viens t’asseoir, ma chérie, dit-elle, en me montrant le fauteuil voisin du sien.
Pascagoula vient de faire les sols. Laisse-leur le temps de sécher.
- Oui maman. » J’embrasse sa joue poudrée. Mais je ne m’assois pas. Je
m’accoude à la rambarde de la véranda et regarde les grands chênes drapés de
mousse qui se dressent devant la maison. Nous ne sommes qu’à cinq minutes de la
ville, mais la plupart des gens nous croient à la campagne. Autour de notre jardin
s’étendent les quatre mille hectares de coton de papa, aux plants drus et bien verts
parmi lesquels je disparais jusqu’à la taille. J’aperçois de loin quelques Noirs assis à
l’ombre, immobiles, et dont le regard semble se perdre dans l’air surchauffé. Tout le
monde attend la même chose : que les cosses du coton éclatent.
Je pense à Hilly et moi. Comme les choses ont changé entre nous depuis mon
retour de la fac ! Mais laquelle de nous deux n’est plus la même ? Elle ou moi ?
« Je te l’ai déjà dit, Eugenia ? Fanny Peatrow s’est fiancée.
- Je suis contente pour Fanny.
- Moins d’un mois après avoir pris ce poste de caissière à la Farmer’s Bank.
- C’est formidable, maman.
- Je sais », dit-elle. Je me retourne et je vois le regard aux yeux exorbités qui
annonce la question. « Pourquoi ne poserais-tu pas ta candidature à la banque pour
un poste de caissière ?
- Je ne veux pas être caissière dans une banque, maman. »
Elle soupire, plisse les paupières pour fixer Shelby, l’épagneul, qui se lèche les
parties intimes. Je me tourne vers la porte et les planchers humides, tentée de braver
l’interdit. Nous avons déjà eu maintes fois cette conversation.
« Voilà quatre ans que ma fille va à la fac, et qu’est-ce qu’elle nous rapporte ?
- Un diplôme.
- Un joli bout de papier, dit maman.
- Je te l’ai déjà dit. Je n’ai rencontré personne que j’aie envie d’épouser.
Maman se lève de son fauteuil, approche tout près du mien son joli visage à la
peau douce. Elle porte une robe bleu marine qui moule sa silhouette osseuse. Elle a
mis très peu de rouge à lèvres, comme d’habitude, mais au moment où elle s’avance
sous le soleil éclatant de l’après-midi je devine des taches sombres sur le devant de
sa robe. Je cherche à voir si elles sont vraiment là. « Maman ? Ça ne va pas ?
- Si seulement tu faisais preuve d’un peu de bon sens, Eugenia…
- Le devant de ta robe est tout sale. »
Elle croise les bras. « J’en ai parlé avec la mère de Fanny, et elle m’a dit que
sa fille a eu tellement d’opportunités à partir du moment où elle a pris ce poste qu’elle
ne savait plus où donner de la tête. »
Je laisse tomber le problème de la robe. Je n’ai jamais pu dire à maman que je
voulais être écrivain. Pour elle, ce ne sera qu’une chose de plus parmi toutes celles
qui me séparent des filles mariées. Je ne peux pas non plus lui parler de Charles Gray
qui étudiait les maths en même temps que moi l’été dernier à Ole Miss 1. Je ne lui ai
pas raconté qu’un soir il a trop bu et m’a embrassée, puis m’a serré la main si fort que
j’aurais dû avoir mal, mais c’était merveilleux au contraire, la façon dont il me serrait et
me regardait au fond des yeux… Puis il a épousé cette naine de Jenny Sprig.
J’aurais voulu trouver un appartement en ville, dans une de ces maisons où
vivent des filles libres, des célibataires, des vieilles filles, des secrétaires, des
professeurs… Mais la seule fois où j’ai émis l’idée d’utiliser l’argent placé à mon nom,
maman s’est mise à pleurer - avec de vraies larmes. « Cet argent n’est pas fait pour
ça, Eugenia. Pas pour vivre dans un meublé avec des odeurs de cuisine bizarres et
des bas qui sèchent aux fenêtres. Et quand il n’y aura plus d’argent ? De quoi vivrastu alors ? » Sur quoi, elle s’est mis une serviette mouillée sur la tête et s’est couchée
pour la journée.
Et la voici maintenant cramponnée à la rambarde de la véranda, à se
demander si je vais enfin me décider à faire ce que la grosse Fanny Peatrow a fait
pour se sauver. Je vois dans le regard de ma propre mère à quel point elle est
décontenancée par mon allure, ma haute taille, mes cheveux… Dire qu’ils frisent est
un euphémisme. Ils sont obscènes, plus pubiens que crâniens, d’un blond presque
blanc et cassants comme de la paille. J’ai la peau très blanche, et si on me parle
parfois de mon teint crémeux je sais qu’il est carrément cadavérique quand je suis
sérieuse, autrement dit tout le temps. Et il y a aussi cette petite bosse cartilagineuse
sur l’arête de mon nez. Mais mes yeux sont d’un bleu très pur, comme ceux de
maman, et il paraît que c’est ce que j’ai de mieux.
« Il s’agit simplement de te mettre en situation de rencontrer des hommes,
pour…
- Maman, dis-je, pour clore le débat, ce serait si terrible si je ne trouvais pas de
mari ? »
Ses mains se referment sur ses bras nus comme si cette idée lui donnait froid.
« Non ! Ne dis jamais cela, Eugenia ! Il ne se passe pas une semaine sans que je voie
un garçon de plus d’un mètre quatre-vingt et que je me dise, Si Eugenia voulait
seulement essayer… » Elle appuie la main sur son estomac, comme si cette seule
pensée réveillait son ulcère.
Je me débarrasse de mes chaussures plates et descends les marches de la
véranda, tandis que maman me crie de ne pas rester pieds nus en me menaçant des
tiques et des moustiques porteurs de paludisme et autres maladies à virus. La mort
1
Université du Mississippi située à Oxford.
par les pieds. La mort par absence de mari. Je frissonne, avec ce sentiment
d’abandon qui ne m’a pas quittée depuis que j’ai obtenu mon diplôme, il y a trois mois.
Je me suis retrouvée dans un endroit où je me sens désormais étrangère. Comme
avec maman et papa sans aucun doute, peut-être comme avec Hilly et Elizabeth.
« … te voilà âgée de vingt-trois ans et à ton âge j’avais déjà Carlton Jr… »
Debout sous le lilas des Indes rose, je regarde maman sur la véranda. Les
marguerites ont fané. On est presque en septembre.
Je n’étais pas un beau bébé. À ma naissance à la Clinique baptiste, Carlton,
mon frère aîné, m’a regardée et a dit : « C’est pas un bébé, c’est un moustique ! » et
ce nom m’est resté : Skeeter1. J’étais tout en jambes, maigre comme un moustique et
d’une taille record de cinquante-sept centimètres. La ressemblance n’a fait que
s’accentuer au cours de mon enfance, avec ce nez long et pointu comme un bec, et
maman a lutté toute ma vie pour convaincre mes amis de m’appeler par mon nom de
baptême, Eugenia.
Mrs Charlotte Boudreau Cantrelle Phelan n’aime pas les surnoms.
À seize ans, non seulement je n’étais pas jolie mais j’étais catastrophiquement
grande. La fille qu’on voyait toujours au dernier rang avec les garçons sur la photo de
classe. La fille pour qui sa mère passait des soirées à rallonger des ourlets, à tirer sur
des manches de pulls, à aplatir les cheveux pour des bals auxquels on ne l’invitait
pas, et finissait par lui appuyer sur la tête comme si elle avait pu la rapetisser pour la
ramener aux années où elle devait sans cesse lui dire de se tenir droite. Et quand j’ai
eu dix-sept ans, maman préférait que je souffre de diarrhée apoplectique plutôt que
de rester droite. Elle-même mesurait un mètre soixante-trois et avait été finaliste à
l’élection de Miss Caroline du Sud. Elle se disait que, dans mon cas, il n’y avait qu’une
chose à faire.
Le Manuel de chasse au mari de Mrs Charlotte Phelan énonçait comme règle
numéro un : une fille petite et jolie a pour atouts supplémentaires le maquillage et la
façon de se tenir. Une grande, son compte épargne.
Je mesurais un mètre quatre-vingt-deux, mais j’avais vingt-cinq mille dollars (de
coton) sur mon compte, et celui qui n’était pas sensible à la beauté de ce nombre
n’était pas assez intelligent pour entrer dans la famille.
*
La chambre que j’occupe depuis mon enfance se trouve au dernier étage de la
maison de mes parents. On y voit des plinthes laquées blanc et des anges roses dans
les moulures. Les murs sont couverts d’un papier peint vert à motif de boutons de
roses. C’est en fait le grenier, avec de longs murs obliques, et je n’y tiens pas debout
partout. La fenêtre bombée donne l’impression d’une pièce ronde. Ma mère me
harcèle jour après jour pour que je trouve un mari, et je dors dans un lit en forme de
pièce montée.
Et pourtant, c’est mon sanctuaire. La chaleur de la maison qui monte et s’y
accumule comme dans un ballon n’a rien d’accueillant pour les visiteurs. Les parents
ne se risquent guère dans l’escalier aussi étroit que malaisé. Constantine, notre
précédente bonne, regardait chaque jour les marches abruptes comme un défi à
relever. C’était le seul inconvénient que je trouvais à vivre sous les toits : cet escalier
me séparait de Constantine.
1
Insecte volant haut sur pattes, de type moustique.
Trois jours après cette discussion avec maman sur la véranda, j’ai étalé sur
mon bureau la double page d’offres d’emploi du Jackson Journal. Maman m’avait
poursuivie toute la matinée avec un nouvel appareil destiné à lisser les cheveux
pendant que papa, planté sur la véranda, pestait et maudissait les champs de coton
qui semblaient fondre comme neige au printemps. Avec l’anthonome, ou charançon
du cotonnier, la pluie est ce qui peut arriver de pire au moment de la cueillette.
Septembre commence à peine, mais les averses d’automne sont déjà là.
Mon stylo à encre rouge à la main, je scrute la courte colonne d’annonces sous
le titre OFFRES D’EMPLOI POUR FEMMES.
Supermarché, Kennington, cherche vendeuses aguerries, bien éduquées - et
souriantes !
Cherche jeune secrétaire présentant bien. Dactylographie non exigée. App.
Mr Sanders.
Seigneur, s’il ne veut pas qu’elle tape, que veut-il qu’elle fasse ?
Percy Gray & Co. cherche jeune dactylo, sal. 1,25 dol./h.
Voilà qui est nouveau. Je trace un cercle rouge autour de l’annonce.
J’ai travaillé dur à la fac, personne ne pourra dire le contraire. Pendant que mes
amies passaient leur temps à boire des rhums-Coca et à flirter dans les soirées de
leurs associations d’étudiantes huppées, je restais en salle d’étude pour écrire
pendant des heures - des dissertations, mais aussi des nouvelles, de mauvais
poèmes, des épisodes de la série télévisée Le Jeune Docteur Kildare, des publicités
radiophoniques pour Pall Mail, des lettres de protestation, des notes, des lettres
d’amour à des garçons entrevus en cours et auxquels je n’avais pas osé adresser la
parole, toutes choses que je ne montrais ni n’envoyais jamais à quiconque. Je rêvais
bien sûr de sortir avec des joueurs de football, mais je rêvais surtout d’écrire un jour
des choses que des gens liraient pour de bon.
Au quatrième trimestre de ma dernière année de fac, je n’avais posé ma
candidature que pour un seul poste, mais un bon, puisqu’il s’ouvrait à plus de mille
kilomètres du Mississippi. Je m’étais renseignée, en glissant une pièce dans une
cabine téléphonique, sur un poste d’éditrice chez Harper & Row, 32 e Rue à
Manhattan. Ayant lu leur petite annonce dans le New York Times à la bibliothèque
d’Ole Miss, j’avais envoyé le jour même mon curriculum vitae. Et, pleine d’espoir,
j’avais aussi téléphoné à l’agence qui proposait un appartement à louer dans la 85 e
Rue Est, en réalité un studio avec cuisine équipée d’une plaque chauffante pour
quarante-cinq dollars par mois. On m’avait dit chez Delta Airlines qu’un aller simple
pour l’aéroport d’Idlewild 1 me coûterait soixante-treize dollars. Il ne m’était pas venu à
l’idée de me porter candidate pour plus d’un poste à la fois, et je n’avais même pas
reçu de réponse.
Mon regard glisse vers la rubrique des offres d’emploi HOMMES. Il y a au
moins quatre colonnes pour des directeurs, des comptables, des gestionnaires de
crédit, des régisseurs de plantation. De ce côté de la page, Percy & Gray offre
cinquante cents de l’heure de plus à de jeunes sténographes.
« Miss Skeeter, un appel pour vous ! » lance Pascagoula au pied de l’escalier.
Je descends vers l’unique téléphone de la maison. Pascagoula me le tend. Elle
a la taille et la corpulence d’un enfant - moins d’un mètre cinquante - et elle est d’un
noir d’encre. Ses cheveux bouclés encadrent son visage et on a dû retailler sa tenue
blanche à la mesure de ses petits bras et de ses jambes courtes.
1
Ancien nom de l’aéroport John F. Kennedy.
« C’est Miss Hilly qui vous demande », dit-elle, en me passant l’appareil d’une
main humide.
Je m’assois à la table en fer blanc. La cuisine est grande et surchauffée. Le
faux carrelage de linoléum noir et blanc est fendu en de nombreux endroits, et usé
jusqu’au sol devant l’évier. Le nouveau lave-vaisselle argenté trône au centre de la
pièce, relié au robinet par un tuyau.
« Il vient le week-end prochain, dit Hilly. Samedi soir. Tu es libre ?
- Mince, laisse-moi jeter un coup d’œil à mon agenda », dis-je. Il n’y a plus
trace de notre dispute le jour du bridge dans la voix de Hilly. Je suis méfiante mais
soulagée.
« Je ne peux pas croire que ça arrive enfin ! » dit-elle. Voilà des mois qu’elle
essaie d’arranger cette rencontre avec le cousin de son mari, alors qu’il est bien trop
beau pour moi, et fils de sénateur, de surcroît.
« Tu ne crois pas qu’on devrait se… voir avant ? Je veux dire, avant de sortir
ensemble officiellement ?
- Ne t’en fais pas. Nous serons là, William et moi. »
Je soupire. La rencontre a déjà été reportée deux fois. J’espère seulement
qu’elle le sera encore. Mais je trouve flatteur, tout de même, qu’Hilly croie avec une
telle confiance que quelqu’un comme lui pourrait s’intéresser à quelqu’un comme moi.
« Ah, et j’ai besoin que tu viennes récupérer ces notes, dit Hilly. Je tiens à ce
qu’on parle de ma proposition de loi dans la prochaine Lettre de la Ligue. Une pleine
page à côté des photos de nos activités. »
J’hésite. « Cette histoire de toilettes ? » Il y a seulement quelques jours qu’elle
en a parlé au bridge, mais j’espérais que ce serait oublié.
« Ça s’appelle Proposition de loi pour promouvoir les installations sanitaires
réservées aux domestiques - William Junior ; descends de là ou je t’arrache ta petite
tête de crétin ! Yule May, venez ici ! - et je veux que ça sorte cette semaine. »
Je suis rédactrice en chef de la Lettre. Mais Hilly est la présidente. Et elle
voudrait me dire ce que je dois y mettre.
Je mens : « Je vais voir. Je ne sais pas s’il reste de la place. »
Pascagoula, devant l’évier, me regarde du coin de l’œil. Comme si elle
entendait ce que dit Hilly. Je regarde vers les toilettes de Constantine, qui sont
désormais celles de Pascagoula. Elles se trouvent à l’extérieur de la cuisine. Comme
la porte est entrouverte, je vois la pièce minuscule avec la cuvette, le cordon de la
chasse qui pend au-dessus, une ampoule avec son abat-jour de plastique jauni. On
peut tout juste poser un verre d’eau sur le petit lavabo d’angle. Je n’y suis jamais
entrée, pas une seule fois. Quand on était petits, maman nous menaçait d’une fessée
si on franchissait cette porte. Constantine me manque comme rien ni personne ne m’a
jamais manqué.
« Dans ce cas, débrouille-toi pour faire de la place, dit Hilly, parce que c’est
sacrément important. »
Constantine habitait à un peu plus d’un kilomètre de chez nous, dans un petit
quartier noir appelé Hotstack, du nom de l’usine de goudron qui s’y trouvait. Pour se
rendre à Hotstack, la route longeait nos terres au nord, et d’aussi loin qu’il me
souvienne des gamins noirs y marchaient et jouaient en soulevant une poussière
rouge pour rejoindre la grande route R9 afin de trouver une voiture qui les emmène.
Petite fille, je parcourais moi aussi cette distance à pied. Quand j’avais supplié
maman et bien appris mon catéchisme, elle me permettait parfois d’accompagner
Constantine chez elle le vendredi après-midi. Après avoir marché sans se presser une
vingtaine de minutes on passait devant le bazar des Noirs, puis devant une épicerie
derrière laquelle picoraient des poules, tandis que s’étirait de chaque côté de la route
une double rangée de maisons plus ou moins délabrées avec leurs toits de tôle
ondulée et des auvents qui descendaient très bas pour donner de l’ombre aux
façades. Il y en avait une peinte en jaune dont tout le monde disait qu’on y vendait du
whisky à l’arrière. Il y avait quelque chose d’excitant à se trouver dans un monde si
différent du mien, et je voyais avec une sorte de frémissement que j’avais de bonnes
chaussures, que ma robe-tablier repassée par Constantine était d’une blancheur
immaculée. Plus on approchait de la maison de Constantine, plus elle souriait.
« Salut, Cari Bird ! » lançait-elle au marchand assis dans un fauteuil à bascule
derrière sa camionnette. Autour de lui s’entassaient, ouverts pour la vente, des sacs
de racines de sassafras ou de bâtons de réglisse et des pois yeux noirs. On s’arrêtait
pour y farfouiller une minute et Constantine se mettait à trembler de tout son corps sur
ses articulations. Non seulement elle était grande, mais elle était trapue. Elle avait
aussi les hanches lourdes et ses genoux la faisaient souffrir en permanence, d’où ces
tremblements. Parvenue à la vieille souche qui se dressait à l’angle de sa maison, elle
glissait une pincée de tabac à priser sous sa lèvre et projetait un jet de salive droit
comme une flèche. Elle me laissait jeter un coup d’œil à la poudre noire contenue
dans une petite boîte ronde en fer-blanc, mais chuchotait chaque fois : « Ne dis rien à
ta maman. »
Il y avait toujours des chiens, efflanqués et galeux, couchés sur la route. Une
jeune Noire qu’on appelait Cat-Bite 1 criait : « Miss Skeeter ! Donne le bonjour à ton
papa de ma part ! Dis-lui que je vais bien ! » Papa lui avait attribué ce surnom des
années auparavant. Il avait vu en passant en voiture un chat enragé attaquer une
petite Noire. « Ce chat était sur le point de la dévorer », m’avait-il raconté ensuite. Il
avait tué l’animal et emmené la fillette vingt et un jours de suite chez le médecin pour
son injection quotidienne de vaccin antirabique.
Puis on arrivait à la maison de Constantine. Il y avait trois pièces au sol nu et je
regardais l’unique photographie qu’elle possédait, celle d’une fille blanche dont,
m’avait-elle dit, elle s’était occupée pendant vingt ans à Port Gibson. J’étais certaine
de tout savoir sur Constantine - elle avait une sœur et avait grandi dans une métairie
à Corinth, Mississippi. Ses parents étaient morts. Elle ne mangeait pas de porc par
principe, portait une robe de taille 54 et chaussait du 43. Mais je regardais toujours
avec un peu de jalousie le sourire éclatant de cette gamine sur la photo, en me
demandant pourquoi elle n’en avait pas une de moi.
Deux petites voisines du nom de Mary Nell et Mary Roan venaient parfois jouer
avec moi. Elles étaient si noires que, faute de les distinguer l’une de l’autre, je les
appelais toutes deux Mary.
« Sois gentille avec les petites Noires quand tu seras là-bas », m’avait dit
maman, un jour, et je me souviens de l’avoir regardée avec surprise en disant :
« Pourquoi je ne serais pas gentille ? » Mais maman ne m’avait pas répondu.
Au bout d’une heure, papa arrivait, sortait de sa voiture et donnait un dollar à
Constantine. Elle ne l’invita jamais à entrer. Je comprenais déjà qu’ici elle était la
patronne et n’avait pas à se montrer aimable avec quiconque. Papa, ensuite, me
laissait pénétrer dans le bazar noir pour acheter une sucette et une boisson fraîche.
« Ne dis pas à ta maman que j’ai donné un petit pourboire à Constantine.
- D’accord, papa », disais-je. C’est sans doute l’unique secret que nous ayons
jamais partagé.
1
Littéralement : Morsure de chat.
La première fois qu’on m’a dit que j’étais laide, j’avais treize ans. C’était un ami
de mon frère Carlton, un fils de riches venu s’exercer au tir sur la propriété.
« Pourquoi tu pleures, petite ? » m’a demandé Constantine dans la cuisine.
Je lui répétai ce que le garçon venait de me dire, le visage ruisselant de larmes.
« Eh bien, tu l’es ou tu l’es pas ? »
Je cessai de pleurer pour la regarder en clignant des yeux. « Je suis quoi ?
- Bon. Approche, Eugenia. » Constantine était la seule à m’appeler de temps
en temps comme le voulait ma mère. « La laideur, on l’a en dedans. Être laid, ça veut
dire être méchant et faire du mal aux autres. Alors, t’es comme ça, toi ?
- Je ne sais pas… Je ne crois pas », sanglotai-je.
Constantine s’assit à côté de moi à la table de la cuisine. J’entendis craquer
ses articulations enflammées. Je sentis son pouce s’enfoncer dans la paume de ma
main, ce qui, nous le savions elle et moi, signifiait, Écoute. Écoute-moi bien.
« Chaque jour de ta vie, jusqu’à ce que tu sois morte et enterrée, tu devras te
poser cette question et y répondre. » Constantine était si près que je voyais la
noirceur de ses gencives. « Tu devras te demander, est-ce que je vais croire ce que
ces crétins diront de moi aujourd’hui ? »
Son pouce continuait à presser ma paume. Je hochai la tête pour dire que je
comprenais. J’étais juste assez intelligente pour me rendre compte qu’elle parlait des
Blancs. Et même si je me sentais très malheureuse et si je savais que j’étais très
probablement laide, c’était la première fois qu’elle s’adressait à moi autrement qu’à la
petite Blanche, fille de ma mère. On me disait depuis toujours ce que je devais penser
à propos de politique, de Noirs, du fait d’être une fille. Mais à cet instant, le pouce de
Constantine pressé dans ma main, je compris que je pouvais aussi penser par moimême.
Constantine arrivait tous les jours chez nous à six heures du matin, et pendant
la récolte à cinq heures. Elle pouvait ainsi préparer le petit déjeuner de papa avant
son départ pour les champs. À mon réveil, je la trouvais presque toujours dans la
cuisine où la radio posée sur la table diffusait le prêche du révérend Green. Dès
qu’elle m’apercevait, elle se mettait à sourire. « Bonjour ma beauté ! » Je m’asseyais
et lui racontais mes rêves. Elle disait toujours que les rêves annonçaient l’avenir.
« J’étais sous le toit dans le grenier et je regardais les champs en dessous, lui
disais-je. Je voyais la pointe des arbres.
- Tu seras chirurgienne et tu feras des opérations du cerveau ! Le toit de la
maison, ça veut dire la tête. »
Maman prenait son petit déjeuner dans la salle à manger, puis passait au salon
pour faire de la tapisserie ou écrire à des missionnaires en Afrique. De sa bergère
verte à oreilles, elle voyait à peu près tout ce qui se passait dans la maison. J’avais
peur de tout ce qu’elle était capable de deviner à mon apparence pendant la fraction
de seconde qu’il me fallait pour passer devant la porte. J’avais beau être la plus
rapide possible, je devenais aussitôt une cible, un grand cercle rouge dans lequel
maman lançait des fléchettes.
« Eugenia, tu sais qu’on ne doit pas mâcher de chewing-gum dans cette
maison. »
« Eugenia, va mettre de l’alcool sur cette tâche. »
« Eugenia, monte au premier et brosse tes cheveux. Si quelqu’un arrivait ? »
J’avais appris qu’on se déplace plus discrètement en chaussettes qu’en
chaussures. J’avais appris à passer par la porte arrière. J’avais appris à mettre des
chapeaux, à me cacher la figure avec mes mains en passant. Mais surtout, j’avais
appris à ne pas bouger de la cuisine.
Un mois d’été, à Longleaf, pouvait durer des années. Je n’avais pas tous les
jours des amis qui venaient me voir - nous étions trop loin de tout pour fréquenter des
voisins blancs. En ville, Hilly et Elizabeth passaient leurs week-ends à aller chez les
uns et chez les autres, et à moi on permettait seulement de sortir ou de recevoir
quelqu’un un samedi sur deux. Je m’en plaignais beaucoup. La présence de
Constantine me semblait par moments aller de soi, mais je crois que je savais tout de
même quelle chance c’était pour moi de l’avoir à la maison.
Vers l’âge de quatorze ans, j’ai commencé à fumer. Je chipais des cigarettes
dans les paquets de Marlboro que Carlton gardait dans un tiroir de sa commode. Il
avait presque dix-huit ans et nul ne se souciait de le voir fumer depuis des années,
n’importe où dans la maison ou dans les champs avec papa. Mon père allumait
parfois une pipe, mais n’était pas amateur de cigarettes, et maman ne fumait rien du
tout, contrairement à la plupart de ses amies. Elle m’avait dit que je pourrais le faire
quand j’aurais dix-sept ans.
Je me glissais donc dans la cour derrière la maison et m’asseyais sur le pneu
qui me servait de balançoire, cachée par le vieux chêne monumental. Ou bien, tard
dans la soirée, je restais à la fenêtre de ma chambre, avec une cigarette. Ma mère
avait des yeux de lynx, mais un odorat à peu près inexistant. Constantine, en
revanche, savait tout de suite. Elle plissait les yeux avec un petit sourire, mais ne
disait rien. Si maman se dirigeait vers la cour, Constantine se précipitait hors de la
maison en cognant le manche de son balai contre la rampe de la véranda.
« Constantine, que faites-vous ? lui demandait maman, mais j’avais déjà
écrasé la cigarette et fourré le mégot dans un trou de l’écorce.
- Je nettoie ce vieux balai, Miss Charlotte !
- Eh bien, tâchez de faire ça plus discrètement, s’il vous plaît. Ah, Eugenia, que
se passe-t-il ? Tu as encore pris quelques centimètres depuis hier ? Mais que vais-je
faire ? File… va mettre une robe à ta taille !
- Oui, ma’am », répondions-nous, Constantine et moi, d’une même voix, avant
d’échanger un petit sourire.
Comme c’était bon d’avoir quelqu’un avec qui partager des secrets ! Je me
disais que si j’avais eu une sœur ou un frère de mon âge ou à peu près, les choses
auraient été ainsi. Mais elles ne se résumaient pas à fumer en cachette ou à ces
escarmouches avec maman. Il y avait ce qu’on éprouve à savoir que quelqu’un veille
sur vous pendant que votre mère se désespère parce que vous êtes anormalement
grande, les cheveux trop frisés, et mal fichue. Quelqu’un dont le regard dit
simplement, sans qu’il soit besoin de paroles, moi je te trouve bien.
Pourtant, nous n’échangions pas que des mots doux. J’avais quinze ans le jour
où une nouvelle, au lycée, a demandé en me montrant du doigt : « C’est qui, la
cigogne ? » Hilly elle-même a réprimé un sourire avant de m’entraîner à l’écart
comme si nous n’avions rien entendu.
« Tu mesures combien, Constantine ? » demandai-je, incapable de retenir mes
larmes.
Constantine me regarda en plissant les yeux. « Et toi ?
- Un mètre quatre-vingt, sanglotai-je. Je suis déjà plus grande que l’entraîneur
des garçons au basket !
- Moi, je fais un mètre quatre-vingt-cinq, alors cesse de t’apitoyer sur toimême. »
Constantine était la seule femme devant laquelle j’aie jamais dû lever les yeux
pour la regarder en face.
Ce qu’on voyait d’abord chez elle, outre sa haute taille, c’étaient ses yeux,
justement. Des yeux brun clair d’une teinte miel qui tranchait sur sa peau sombre. Je
n’ai jamais vu une autre Noire avec de tels yeux. À vrai dire, on trouvait chez
Constantine toutes les nuances de brun et de noir. Ses épaules étaient uniformément
noires, avec une touche d’imperceptible poussière blanche en hiver. La chair de ses
bras, de son cou et de son visage luisait comme de l’ébène. Elle avait la paume des
mains d’un brun orangé et je me demandais si la plante de ses pieds l’était aussi,
mais je ne la vis jamais sans chaussures.
« On sera rien que toutes les deux ce week-end », me dit-elle, un jour.
Maman et papa emmenaient Carlton visiter LSU et Tulane 1. Mon frère irait à la
fac à la rentrée prochaine. Le matin, papa avait tiré le lit pliant dans la cuisine, à côté
des toilettes de Constantine. C’était là qu’elle dormait quand elle passait la nuit à la
maison.
« Va voir ce que j’ai là-dedans », dit-elle, en montrant du doigt le placard à
balais. J’allai l’ouvrir et vis, dépassant de son sac, un puzzle de cinq cents pièces
représentant le mont Rushmore. C’était notre occupation préférée dans ces
occasions-là.
Le soir, nous restions des heures à grignoter des cacahuètes tout en fouillant
parmi les pièces du puzzle éparpillées sur la table de la cuisine. Un orage grondait
parfois au-dehors, et on se sentait bien dans cette cuisine.
« C’est qui, celui-là ? » demandait Constantine, en examinant le couvercle du
coffret à travers ses lunettes à grosse monture noire.
« C’est Jefferson.
- Ah, bien sûr ! Et celui-là ?
- C’est… » Je me penchai en avant. « Je crois que c’est Roosevelt.
- Le seul que je reconnais, c’est Lincoln. Il ressemble à mon papa. »
Je m’immobilisai, une pièce du puzzle entre les doigts. J’avais quatorze ans et
je n’avais jamais eu, en classe, de note inférieure à A. J’étais intelligente, mais naïve
comme pas deux. Constantine posa le couvercle et se remit à étudier le jeu.
« Parce que ton papa était aussi… grand ? » demandai-je.
Elle partit d’un petit rire. « Parce que mon papa était blanc. Ma taille, je la tiens
de ma maman. »
Je posai la pièce. « Ton… père était blanc et ta mère était… noire ?
- Eh oui ! dit-elle, et elle souriait, en casant une pièce. Regarde ! J’en ai trouvé
une. »
J’avais tant de questions à poser. Qui était-ce ? Où était-ce ? Je savais que ce
Blanc n’était pas marié avec la mère de Constantine, parce que c’était contraire à la
loi. Je pris l’une des cigarettes que j’avais sorties de ma cachette. J’avais quatorze
ans, mais je me sentais grande, et je l’allumai.
« Ah, mon papa, il m’adoooorait ! Il disait toujours que j’étais sa préférée. » Elle
se renversa en arrière contre le dossier de sa chaise. « Il venait à la maison le samedi
après-midi, et une fois, il m’a donné une série de rubans de dix couleurs différentes. Il
les avait rapportés de Paris, c’était de la soie japonaise. Je suis restée sur ses genoux
de la minute où il est arrivé jusqu’au moment où il a été obligé de partir et où maman
a passé le disque de Bessie Smith sur le tourne-disque Victrola qu’il lui avait apporté
et où on a chanté tous les deux :
It’s mighty strange, without a doubt
LSU : Louisiana State University, à Bâton-Rouge. Tulane : université située à la
Nouvelle-Orléans.
1
Noboby knows you when you are down and out.
Je l’écoutais en ouvrant de grands yeux. Illuminée par sa voix dans la lumière
qui baissait. Si le chocolat avait été un son, ce son aurait été la voix de Constantine
quand elle chantait. Si chanter avait été une couleur, cela aurait été la couleur de ce
chocolat.
« Un jour je pleurnichais, pleine de rancœur, je pense que j’avais un tas de
raisons d’être malheureuse, la pauvreté, les bains froids, les dents gâtées, est-ce que
je sais, moi. Alors il m’a pris la tête et il m’a serrée contre lui longtemps, longtemps.
Quand j’ai levé les yeux, il pleurait lui aussi et il a fait ce que je te fais pour que tu
saches que je parle sérieusement. Il a appuyé son pouce dans ma main et il a dit…
qu’il avait de la peine. »
On restait là, immobiles, les yeux rivés sur les pièces du puzzle. Maman
n’aurait pas voulu que je sache cela, que le père de Constantine était blanc, qu’il
s’était excusé auprès d’elle parce que les choses étaient ainsi. C’était justement ce
que je n’étais pas censée savoir. J’ai eu ce jour-là le sentiment que Constantine
m’avait fait un cadeau.
J’achevai ma cigarette, écrasai le mégot dans le cendrier d’argent des invités.
La lumière était revenue. Constantine me souriait et je lui souriais à mon tour.
« Pourquoi tu ne m’avais jamais dit ça ? Demandai-je, en fixant ses yeux brun
clair.
- Je ne peux pas tout te dire, Skeeter.
- Mais pourquoi ? » Elle savait tout sur moi, tout sur ma famille. Pourquoi lui
aurais-je caché quoi que ce soit ?
Elle me regardait et je voyais dans son regard, tout au fond d’elle-même, une
tristesse profonde, absolue. Au bout d’un moment, elle dit : « Il y a des choses que je
dois garder pour moi, c’est tout. »
Quand vint mon tour d’aller à la fac, maman pleura toutes les larmes de son
corps en me voyant partir avec papa dans la camionnette. Mais je me sentais libre.
J’échappais à la maison, et aux critiques. J’aurais voulu dire à maman, N’es-tu pas
contente ? N’es-tu pas soulagée de ne plus avoir à te ronger les sangs jour après jour
à cause de moi ? Mais maman semblait affreusement malheureuse.
Personne n’était aussi heureux que moi dans le dortoir des premières années.
J’écrivais une lettre par semaine à Constantine pour lui parler de ma classe, des
cours, de la sororité1. J’étais obligée de lui écrire à la ferme car la poste ne desservait
pas Hotstack et je devais faire confiance à maman pour qu’elle n’ouvre pas mes
lettres. Deux fois par mois, Constantine me répondait sur une feuille de parchemin
repliée pour former une enveloppe. Elle avait une grande et belle écriture, même si les
lignes penchaient vers le bas de la page. Elle me racontait la vie à Longleaf dans ses
moindres détails : Mes douleurs au dos me font souffrir, mais le pire, c’est mes pieds.
Ou : le bol s’est détaché du mixer et il est parti à travers la cuisine et le chat a hurlé et
il s’est sauvé. Je ne l’ai pas revu depuis. Elle me disait que papa avait une bronchite
ou que Rosa Parks allait venir parler dans son église. Elle demandait souvent si j’étais
contente et voulait savoir pourquoi. Nos lettres étaient comme une conversation qui se
poursuivait à longueur d’année, avec questions et réponses, et que nous reprenions
de vive voix aux vacances de Noël et entre les périodes scolaires.
Sororities : clubs de filles sur les campus universitaires (Fraternities pour les
garçons).
1
Les lettres de maman disaient, Récite tes prières, Ne porte pas de talons hauts
car ils te grandissent trop, et un chèque de trente-cinq dollars y était agrafé.
Au mois d’avril de ma troisième année, je reçus une lettre de Constantine
disant, J’ai une surprise pour toi, Skeeter. Je me tiens plus tellement je suis excitée.
Et inutile de me demander ce que c’est. Tu le verras par toi-même à ton retour.
Les examens de fin d’année approchaient, la remise des diplômes aurait lieu
dans un mois. Et ce fut la dernière lettre que je reçus de Constantine.
Je me dispensai de la cérémonie de remise des diplômes à Ole Miss. Toutes
mes amies avaient arrêté leurs études pour se marier et je ne voyais pas pourquoi
obliger maman et papa à faire trois heures de route pour me regarder traverser la
scène alors que maman ne désirait qu’une chose, me voir marcher vers l’autel.
Comme j’étais toujours sans réponse de la maison Harper & Row je ne pris pas de
billet d’avion pour New York, mais rentrai à Jackson dans la Buick de Kay Turner, une
étudiante de deuxième année, coincée sur le siège avant avec ma machine à écrire à
mes pieds, et entre nous deux la robe de mariée de Kay. Elle devait épouser Percy
Stanhope le mois suivant. Je l’écoutai donc pendant trois heures m’exposer ses
doutes et ses inquiétudes à propos des parfums du gâteau de noces.
En m’accueillant à la maison, maman recula d’un pas pour m’examiner. « Eh
bien, tu as une peau magnifique, dit-elle. Mais tes cheveux… » Elle soupira, secoua la
tête.
« Où est Constantine ? Demandai-je. À la cuisine ? »
Et maman répondit, comme si elle récitait un bulletin météorologique :
« Constantine ne travaille plus ici. Va vite défaire ces valises avant que tes vêtements
ne s’abîment. »
Je me retournai vivement vers elle. Je croyais avoir mal entendu. « Qu’est-ce
que tu dis ? »
Maman se redressa en lissant les plis de sa robe. « Constantine est partie,
Skeeter. Elle est allée vivre auprès des siens à Chicago.
- Mais… enfin ! Elle ne m’a jamais parlé de Chicago dans ses lettres ! » Ce
n’était pas cela, sa surprise, je le savais. Elle ne m’aurait jamais caché une nouvelle
aussi épouvantable.
Maman prit une profonde inspiration et me regarda de toute sa hauteur. « J’ai
interdit à Constantine de te parler de son départ. Pas au milieu de tes examens de fin
d’études. Imagine que tu aies échoué, et que tu sois obligée de redoubler ? Quatre
années de fac, c’est bien plus qu’il n’en faut !
- Et… elle a accepté ? De ne plus m’écrire et de ne pas me dire qu’elle
partait ? »
Maman détourna le regard, poussa un nouveau soupir. « Nous parlerons de
cela plus tard, Eugenia. Viens dans la cuisine, que je te présente Pascagoula, la
nouvelle bonne. »
Mais je ne suivis pas maman dans la cuisine. Je restai plantée devant mes
bagages d’étudiante, terrifiée à l’idée de tout déballer ici. La maison semblait
immense, et déserte. Dehors, le moteur d’une moissonneuse-batteuse emplissait l’air
de son ronflement mécanique.
En septembre, non seulement je n’espérais plus de réponse d’Harper & Row,
mais j’avais renoncé à retrouver un jour Constantine. Où était-elle ? Personne ne
semblait capable de me fournir un indice pour la joindre. Je cessai de demander
pourquoi Constantine était partie. Elle avait disparu, et voilà tout. Je devais me faire à
l’idée que ma seule véritable alliée m’avait laissée seule pour me débrouiller face à
ces gens.
Chapitre 6
Par une chaude matinée de septembre, je me réveille dans mon lit de petite
fille, enfile les sandales huaraches que Carlton, mon frère, a rapportées de
Mexico - un modèle pour homme, bien sûr, les Mexicaines ne chaussant pas du
quarante et un. Maman les déteste et dit qu’elles font négligé.
Je passe par-dessus ma chemise de nuit une des vieilles chemises de papa et
je sors. Maman est derrière la maison, sur la véranda, avec Pascagoula et Jameso et
ils mangent des huîtres.
« On ne laisse pas un nègre et une négresse ensemble sans surveillance, m’a
chuchoté maman un jour, il y a longtemps. Ce n’est pas de leur faute, c’est plus fort
qu’eux, voilà tout. »
Je descends les marches pour voir si L’Attrape-cœurs que j’ai commandé par
la poste n’est pas dans la boîte. Je commande les livres interdits à un vendeur au
marché noir de Californie en me disant que, si cet État les a bannis, ils doivent être
bons. Quand j’arrive au bout de l’allée, j’ai les pieds et les chevilles couverts d’une fine
poussière jaune.
Face à moi, les champs de coton sont d’un vert éclatant, et chargés de graines.
Le mois dernier, à cause de la pluie, papa a perdu une partie de sa récolte dans les
champs situés à l’arrière de la maison, mais les autres ont fleuri. Les plantes
commencent tout juste à brunir sous l’effet du défoliant et je sens encore l’odeur aigre
de produit chimique. Aucune voiture sur la route. J’ouvre la boîte aux lettres.
Et là, sous le Ladies’ Home Journal de maman, se trouve une enveloppe
adressée à Miss Eugenia Phelan. On lit en lettres rouges dans le coin supérieur
gauche Harper & Row, Éditeurs. Je la déchire aussitôt, dans l’allée, oubliant ma
longue chemise de nuit et la vieille liquette Brooks Brothers de papa.
4 septembre 1962
Chère Miss Phelan,
Je réponds personnellement à l’envoi de votre curriculum vitae parce que j’ai
trouvé admirable qu’une jeune personne dénuée de toute expérience se porte
candidate à un poste d’éditrice dans une maison aussi prestigieuse que la nôtre. Un
tel poste requiert au minimum une expérience de cinq ans. Vous le sauriez si vous
vous étiez un tant soit peu renseignée sur notre activité.
Toutefois, ayant été jadis, moi-même, une jeune personne pleine d’ambition,
j’ai décidé de vous donner un conseil : rendez-vous au siège de votre journal local et
faites vous embaucher à un poste subalterne. Vous dites dans votre lettre que « vous
prenez un plaisir immense à écrire ». Quand vous ne serez pas occupée à polycopier
des papiers ou à préparer le café de votre patron, regardez autour de vous, enquêtez,
et écrivez. Ne perdez pas votre temps à des évidences. Écrivez sur ce qui vous
dérange, en particulier si cela ne dérange que vous.
Sincèrement vôtre,
Elaine Stein, éditrice, département Littérature.
Sous le texte dactylographié, quelques lignes tracées à l’encre bleue d’une
main hâtive disaient :
P.S. Si vous êtes vraiment sérieuse, je souhaiterais jeter un coup d’œil à vos
meilleures idées et vous donner mon avis. Si je fais cela, Miss Phelan, c’est tout
simplement parce que quelqu’un l’a un jour fait pour moi.
Un camion chargé de coton passe sur la route, dans un grondement de moteur.
Le Noir assis à la place du passager se penche pour regarder. J’ai oublié que je suis
une Blanche en chemise de nuit légère. Je viens de recevoir un courrier, des
encouragements peut-être, de New York, et je dis à haute voix : « Elaine Stein. » Je
n’ai jamais rencontré une personne juive.
Je repars en courant dans l’allée, en m’efforçant d’empêcher la feuille de
claquer dans ma main. Je ne veux pas la froisser. Je me précipite dans l’escalier
tandis que maman me crie d’ôter ces affreuses sandales mexicaines, et je me mets
au travail pour écrire tout ce qui me dérange dans la vie, en particulier ce qui ne
semble gêner que moi. Les mots d’Elaine Stein courent dans mes veines comme du
vif-argent et je n’ai jamais tapé aussi vite sur ce clavier. La liste se révèle
spectaculairement longue.
Dès le lendemain, je suis prête à poster ma première lettre à Elaine Stein, avec
la liste des idées que j’estime intéressantes d’un point de vue journalistique : la
prévalence de l’illettrisme dans le Mississippi ; le taux élevé d’accidents de la route
dus à l’excès de boisson dans notre comté ; le peu d’emplois offerts aux femmes.
Je respire un grand coup et pousse la lourde porte de verre. Une clochette au
timbre féminin me salue. Une réceptionniste assez peu féminine me regarde entrer.
Elle est énorme et semble mal à l’aise sur son petit fauteuil en bois. « Bienvenue au
Jackson Journal. Que puis-je faire pour vous ? »
J’ai pris rendez-vous l’avant-veille, moins d’une heure après avoir reçu la lettre
d’Elaine Stein. J’ai sollicité un entretien pour n’importe quel emploi disponible. J’ai été
surprise qu’on veuille me voir aussi vite.
« Je dois voir Mister Golden, s’il vous plaît. »
La réceptionniste disparaît vers le fond dans son ample robe. J’essaie de
maîtriser le tremblement de mes mains. Je glisse un œil par la porte restée ouverte
sur une petite pièce aux murs couverts de boiseries. Quatre hommes en completveston martèlent des claviers de machine à écrire et griffonnent avec leurs stylos.
Ils se penchent en avant, hagards, et trois d’entre eux n’ont plus sur le crâne
qu’une vague couronne de cheveux. La pièce baigne dans un épais brouillard de
fumée de cigarettes.
La réceptionniste revient, cigarette aux doigts, et me fait un signe du pouce
pour que je la suive. « C’est par ici. » La seule chose qui me vient à l’esprit est la
vieille règle de la fac : Un membre de Chi Oméga ne se déplace pas avec une
cigarette. Je la suis entre les tables des quatre hommes, et leurs regards à travers la
fumée, vers un bureau du fond.
« Refermez-moi ça ! hurle Mister Golden, à peine suis-je entrée. Ne laissez pas
cette maudite fumée entrer ici ! »
Mister Golden est debout derrière son bureau. Quinze centimètres de moins
que moi environ, l’allure nette, plus jeune que mes parents. Il a de grandes dents, un
sourire menaçant, le cheveu brun et gras du méchant.
« Vous n’êtes pas au courant ? On a annoncé la semaine dernière que les
cigarettes tuent.
- Je n’en avais pas entendu parler. » Espérons que ce n’était pas en première
page de son journal.
« Bon Dieu ! Je connais des nègres centenaires qui ont l’air plus jeunes que
ces crétins ! » Il se rassoit, mais je reste debout, faute d’un autre siège dans la pièce.
« Bon, voyons ça. »
Je lui tends mon curriculum vitae et quelques échantillons d’articles écrits à la
fac. J’ai grandi avec le Journal posé sur la table de la cuisine, ouvert à la page des
nouvelles agricoles ou à celle des sports. J’ai rarement pris le temps de le lire.
Mister Golden ne se contente pas de parcourir mes papiers, il y fait des
marques à l’encre rouge. « Trois ans rédactrice du Murray High. Deux ans du Rebel
Rouser. Trois ans au bulletin de Chi Oméga, major en anglais et en journalisme,
quatrième de la promotion… Bon Dieu, ma fille », ajoute-t-il en baissant la voix.
« Vous ne vous amusez jamais ? »
Je m’éclaircis la voix. « Est-ce… si important ? »
Il lève les yeux vers moi. « Vous êtes un peu grande, mais j’aurais parié qu’une
jolie fille comme vous était déjà sortie avec toute l’équipe de basket. »
Je le regarde fixement, en me demandant s’il se moque ou si c’est un
compliment.
« Je suppose que vous savez faire le ménage… » Il se replonge dans mes
articles, y jette de gros traits rouges.
Je sens mon visage s’empourprer. « Le ménage ? Je ne suis pas ici pour faire
le ménage. Je suis ici pour écrire. »
La fumée de cigarette rampe sous la porte. À croire que le bâtiment tout entier
est en feu. Je me sens complètement idiote d’avoir cru qu’il suffisait de se présenter
pour trouver du travail comme journaliste.
Il soupire, me tend une épaisse liasse de papiers. « Je crois que vous ferez
l’affaire. Miss Myrna nous en a fait voir de toutes les couleurs, elle a bu de la laque à
cheveux ou je ne sais quoi d’autre. Lisez les articles, rédigez des réponses à sa
façon, on n’y verra que du feu.
- Je… quoi ? » Je prends le paquet d’articles, parce que je ne sais que faire
d’autre. Qui est cette Miss Myrna ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je demande,
puisque c’est la seule question qui ne présente pas de risque : « Combien… payezvous ? »
Il m’examine d’un regard appréciateur qui m’étonne, depuis mes souliers plats
jusqu’à ma coiffure aplatie par la coiffeuse. Obéissant à quelque réflexe profondément
enfoui, je souris, passe une main dans mes cheveux. Je me sens ridicule, mais je le
fais.
« Huit dollars. Payés le lundi. »
Je hoche la tête, tout en cherchant comment lui demander sans me trahir en
quoi consiste mon travail.
Il se penche vers moi. « Vous connaissez Miss Myrna, bien sûr ?
- Bien sûr… Nous… toutes les filles sont ses lectrices », dis-je, et nous nous
regardons à nouveau, assez longtemps pour qu’un téléphone sonne trois fois quelque
part dans les bureaux.
« Alors, qu’est-ce qu’il y a ? Ce n’est pas assez ? Seigneur, femme, allez
nettoyer les toilettes de votre mari pour pas un sou ! »
Je me mords les lèvres. Mais avant que j’aie prononcé un mot, il lève les yeux
au ciel.
« D’accord, dix ! La copie est à remettre le jeudi. Et si votre style ne me plaît
pas, je ne publie pas et je paie que dalle. »
Je prends le dossier, le remercie plus chaleureusement qu’il ne le faudrait sans
doute. Il ne m’écoute pas et je ne suis pas sortie qu’il décroche déjà son téléphone et
compose un numéro. Une fois à ma voiture, je me laisse choir sur le cuir souple de la
Cadillac. Je feuillette le dossier d’articles en souriant.
Je viens de trouver du travail.
En arrivant chez moi, je me tiens plus droite qu’à l’âge de douze ans, avant que
ma croissance ne s’emballe. J’éclate de fierté. Bien que chacune des cellules de mon
cerveau me crie de n’en rien faire, je ne résiste pas à l’envie de tout raconter à
maman. Je me rue au salon et lui annonce que je serai désormais chargée de la
chronique hebdomadaire de conseils pratiques de Miss Myrna.
« Eh bien, voilà qui est cocasse ! » Son soupir dit que la vie ne vaut guère
d’être vécue dans ces conditions. Pascagoula lui apporte son thé glacé.
« Au moins, c’est un début, dis-je.
- Le début de quoi ? Donner des conseils sur la façon de tenir une maison alors
que… » Nouveau soupir, lent et prolongé comme un pneu qui se dégonfle.
Je regarde ailleurs, en me demandant si tout le monde, en ville, pensera la
même chose. Ma joie retombe déjà.
« Eugenia, tu ne sais même pas astiquer l’argenterie, comment donneras-tu
des conseils aux femmes pour leur ménage ? »
Je serre le dossier sur ma poitrine. Elle a raison, je ne saurai pas répondre à la
moindre question. Tout de même : je pensais qu’au moins elle serait fière de moi.
« Et ce n’est pas en restant assise derrière une machine à écrire que tu
trouveras quelqu’un, Eugenia. Un peu de bons sens, voyons ! »
La colère me prend. Je me redresse. « Tu crois que j’ai envie de vivre ici ?
Avec toi ? » J’éclate d’un rire qui se veut blessant.
J’aperçois l’éclair de souffrance dans son regard. Elle serre les lèvres. Mais je
n’ai pas envie de retirer mes paroles parce qu’enfin, enfin, j’ai dit quelque chose
qu’elle a écouté.
Je reste plantée devant elle, refusant de partir. Je veux entendre ce qu’elle va
répondre. Je veux l’entendre dire qu’elle a de la peine.
« Je … Il faut que je te demande quelque chose, Eugenia. » Elle tord son
mouchoir, grimace. « J’ai lu l’autre jour un article sur… certaines filles qui sont
déséquilibrées et ont des idées… contre-nature. »
Je ne vois absolument pas de quoi elle veut parler. Je regarde le ventilateur qui
tourne au plafond. On l’a mal réglé et il va trop vite. Claketi-claketi-claketi…
« Es-tu… est-ce que tu… es attirée par les hommes ? N’as-tu pas des pensées
contre-nature pour… » Elle ferme les yeux. « Des jeunes filles ou… des femmes ? »
Je la regarde et je voudrais que ce ventilateur se détache et nous tombe
dessus.
« Parce qu’on disait dans cet article qu’il existe un traitement, à base de
plantes…
- Maman, dis-je, en fermant les yeux à mon tour. J’ai autant envie d’aller avec
des filles que toi d’aller avec… Jameso. » Je tourne les talons et me dirige vers la
porte. Puis je me retourne. « À moins que ce ne soit déjà fait ? »
Maman se redresse, ouvre la bouche comme si elle manquait d’air. Je suis déjà
dans l’escalier.
Le lendemain, je classe soigneusement les lettres à Miss Myrna. J’ai trentecinq dollars dans mon portefeuille - la somme que maman m’alloue chaque mois. Je
descends avec un bon sourire chrétien. Le fait d’habiter à la maison m’oblige à
emprunter sa voiture chaque fois que je veux quitter Longleaf. Si bien qu’elle me
demande chaque fois où je vais. Et que je dois lui mentir jour après jour, ce qui n’est
pas forcément désagréable, mais quelque peu dégradant à la longue.
« Je vais à l’église, voir si elles n’ont pas besoin d’un coup de main pour
l’organisation du catéchisme.
- Oh, ma chérie, c’est formidable ! Prends ton temps avec la voiture. »
J’ai décidé, hier soir, qu’il me fallait pour ma chronique l’aide d’une
professionnelle. J’ai d’abord pensé à Pascagoula, mais je la connais à peine. Et je ne
supporterais pas, en outre, que maman mette son nez dans ce que je fais et me
harcèle de ses critiques. Yule May, la bonne de Hilly, est si timide que je la vois mal
accepter de m’aider. Hormis ces deux-là, la seule bonne que je rencontre assez
souvent est Aibileen, celle d’Elizabeth. Aibileen me rappelle un peu Constantine. Mais
elle est plus âgée, et semble avoir beaucoup d’expérience.
En allant chez Elizabeth, je m’arrête au magasin de Ben Franklin pour acheter
un bloc-notes, une boîte de crayons numéro deux et un calepin bleu. Je dois rendre
ma première chronique demain, à deux heures de l’après-midi sur le bureau de Mister
Golden.
Elizabeth m’ouvre la porte. « Entre donc, Skeeter ! »
Je crains qu’Aibileen ne travaille pas ce jour-là. Elizabeth a un peignoir de bain
bleu et de gros rouleaux qui lui font une tête énorme et un corps encore plus fluet. Ses
cheveux sont si fins qu’elle ne parvient pas à leur donner du volume malgré ces
rouleaux qu’elle porte à longueur de journée.
« Excuse-moi, je ne suis pas présentable ! Mae Mobley m’a tenu debout la
moitié de la nuit, et maintenant je ne sais pas où est passée Aibileen ! »
J’entre dans le minuscule salon. La maison a des plafonds bas et de petites
pièces. Tout semble acheté d’occasion - les rideaux à fleurs aux couleurs délavées, la
couverture jetée en travers du canapé. J’ai entendu dire que la nouvelle agence
comptable de Raleigh n’était pas une réussite. Peut-être qu’à New York ou ailleurs ça
pourrait marcher, mais à Jackson, Mississippi, les gens n’ont pas envie de faire des
affaires avec un crétin plein de suffisance comme lui.
La voiture de Hilly est garée devant la maison, mais je ne la vois pas. Elizabeth
s’assoit devant la machine à coudre qu’elle pose sur la table de la salle à manger.
« J’ai presque fini, dit-elle. Encore quelques points pour cet ourlet… » Elle se lève,
brandit une chasuble verte ornée d’un col rond et blanc. « Sois franche, murmure-telle, avec un regard qui me supplie du contraire. Est-ce que ça a l’air bricolé ? »
L’ourlet est plus long d’un côté que de l’autre. Il fronce, et l’un des poignets
s’effiloche déjà. « Ça paraît à cent pour cent acheté en magasin. Et carrément à La
Maison-Blanche », dis-je, en citant le nec plus ultra de la confection aux yeux
d’Elizabeth : cinq niveaux de vêtements hors de prix dans Canal Street à La NouvelleOrléans, tout ce qu’on ne trouverait jamais à Jackson. Elizabeth me décoche un
sourire reconnaissant.
Je demande : « Mae Mobley dort ?
- Enfin ! » Elizabeth tortille une mèche échappée d’un rouleau, dont
l’obstination lui arrache une grimace. Sa voix se fait dure, parfois, quand elle parle de
sa fille.
La porte des toilettes s’ouvre dans le couloir et Hilly en sort en disant : « Voilà
qui est bien mieux. Chacun chez soi, désormais ! »
Elizabeth s’escrime sur l’aiguille de la machine qui semble lui poser des
problèmes.
« Dis à Raleigh que j’ai dit Ne me remerciez pas », ajoute Hilly, et je suis
frappée, à cet instant, par ce que j’entends. Aibileen a désormais ses propres toilettes
dans le garage.
Hilly me sourit et je sens qu’elle va parler de sa proposition de loi. Je
demande : « Comment va ta mère ? Tout en sachant que c’est la dernière chose dont
elle désire s’entretenir. Elle est bien installée dans sa maison de retraite ?
- Je crois. » Hilly tire le bas du pull rouge sur le bourrelet de sa taille. Elle porte
un pantalon écossais rouge et vert qui semble mettre en valeur ses fesses plus
rondes et musclées que jamais. « Évidemment, rien de ce que je fais ne trouve grâce
à ses yeux. J’ai dû renvoyer la bonne à sa place, après l’avoir surprise alors qu’elle
tentait de voler de l’argenterie, pratiquement sous mon nez. » Hilly plisse un peu les
yeux comme pour affûter son regard. « Personne ne sait pas si cette Minny Jackson
travaille quelque part, par hasard ? »
Nous secouons la tête.
« Je doute qu’elle retrouve une place dans cette ville », observe Elizabeth.
Hilly hoche la tête. Je prends une profonde inspiration, pressée de leur dire ce
qui m’arrive.
« J’ai trouvé du travail au Jackson Journal. » Le silence se fait dans la pièce.
Puis soudain Elizabeth pousse un cri aigu. Hilly me sourit avec une telle fierté que je
rougis et hausse les épaules, comme si ce n’était rien de si important.
« Ils auraient été idiots de ne pas te prendre, Skeeter Phelan, dit Hilly, en levant
son verre de thé glacé pour porter un toast.
- Oui… Hum, est-ce que l’une de vous a déjà lu la chronique de Miss Myrna ?
- Ma foi, non, répond Hilly, mais je suis sûre que toutes les pauvres filles des
quartiers sud lisent ça comme si c’étaient les Évangiles. »
Elizabeth opine du chef. « Toutes ces malheureuses qui n’ont pas de bonne…
c’est certain.
- Cela ne t’ennuierait pas que j’en parle avec Aibileen, pour qu’elle m’aide à
répondre à certaines lettres ? »
Elizabeth se fige une seconde. « Aibileen ? Mon Aibileen ?
- Je ne peux pas répondre toute seule à ces questions.
- Enfin… Du moment que ça n’interfère pas avec son travail. »
Je me tais, surprise par cette attitude. Mais je me rappelle qu’Elizabeth la paie,
après tout.
« Et pas aujourd’hui, en tout cas, avec Mae Mobley qui va se lever. Il faudrait
que je m’occupe d’elle.
- D’accord. Je pourrais peut-être venir demain matin, alors ? » Je compte
mentalement les heures. Si je termine avec Aibileen en milieu de matinée, j’aurai le
temps de rentrer chez moi en vitesse pour taper le texte et revenir en ville avant deux
heures.
Elizabeth regarde sa bobine de fil vert en fronçant les sourcils. « Quelques
minutes, pas plus, n’est-ce pas ? Demain, c’est le jour où on fait l’argenterie.
- Je ne serai pas longue, c’est promis. »
Elizabeth commence à me faire penser à ma mère.
Le lendemain matin à dix heures, Elizabeth vient m’ouvrir, me salue d’un
hochement de tête comme une maîtresse d’école.
« Bon. Et pas trop longtemps. Mae Mobley va se réveiller d’une minute à
l’autre. »
J’entre dans la cuisine, mon bloc-notes et mes papiers sous le bras. Aibileen
me sourit depuis l’évier et je vois briller ses dents en or. Elle est un peu épaisse de la
taille, mais quelque chose de doux et d’amical se dégage de son physique. Et elle est
beaucoup plus petite que moi, mais qui ne l’est pas ? L’uniforme blanc immaculé fait
ressortir sa peau d’un brun profond et luisant. Elle a les sourcils qui grisonnent alors
que ses cheveux sont bien noirs.
« Bonjour, Miss Skeeter. Miss Leefolt est toujours sur sa machine ?
- Oui. » C’est bizarre, même après plusieurs mois à la maison, d’entendre
appeler Elizabeth Miss Leefolt et non Miss Elizabeth ou Miss Fredericks, son nom de
jeune fille.
« Je peux… ? » Je montre le réfrigérateur. Mais avant que je ne me serve,
Aibileen l’ouvre pour moi.
« Qu’est-ce que vous voulez ? Un Coca ? »
Je fais oui de la tête et elle ouvre la bouteille au décapsuleur fixé sur le
comptoir, la vide dans un verre.
« Aibileen… » Je respire un grand coup. « Je me demandais si vous ne
pourriez pas m’aider à faire quelque chose. » Je lui parle de la chronique, et constate
avec soulagement qu’elle sait qui est Miss Myrna.
« Donc, je pourrais peut-être vous lire quelques lettres et vous… vous
m’aideriez à répondre. Au début, et ensuite quand je comprendrai mieux… » Je me
tais. Je ne serai jamais capable de répondre moi-même à toutes ces questions.
Franchement, je n’ai aucune intention de m’initier aux tâches ménagères. « C’est un
peu injuste, n’est-ce pas, de prendre vos réponses et de faire comme si elles étaient
de moi. Ou plutôt, de Myrna… » Je soupire.
Aibileen secoue la tête. « Ça m’est égal. Mais je suis pas sûre que Miss Leefolt
dira rien.
- Elle m’a dit qu’elle était d’accord.
- Pendant mes heures de service ? »
Je fais signe que oui, mais j’entends encore le ton de propriétaire d’Elizabeth.
« Alors, ça va. » Aibileen hausse les épaules, regarde la pendule au-dessus de
l’évier. « Faudra sûrement que j’arrête quand Mae Mobley va se lever. »
Je demande : « On peut s’asseoir ? » en montrant la table.
Aibileen jette un coup d’œil en direction de la porte. « Allez-y, moi je suis bien
debout. »
J’ai passé la soirée à lire les chroniques de Miss Myrna depuis cinq ans, mais
je n’ai pas eu le temps de trier les lettres qui n’ont pas encore reçu de réponse. Je
pose mon calepin, le stylo à la main. « Voici une lettre du comté de Rankin.
« Chère Miss Myrna. Mon mari qui est un vrai cochon et qui transpire aussi
comme un cochon a des cols de chemise pleins de taches. Comment m’en
débarrasser ? »
Magnifique. Une chronique sur le nettoyage et les relations conjugales. Deux
choses auxquelles je ne connais absolument rien.
« C’est des taches ou du mari qu’elle veut se débarrasser ? » demande
Aibileen.
Je fixe la page blanche. Dans un cas comme dans l’autre, je ne saurais lui dire
comment faire.
« Du vinaigre et du savon Pine-Sol. Puis laisser un moment au soleil. »
J’écris à toute allure. « Combien de temps ?
- Une heure. Le temps que ça sèche. »
Je prends la lettre suivante et elle répond tout aussi vite. Après quatre ou cinq
lettres, je souffle, soulagée.
« Merci, Aibileen. Vous ne pouvez pas savoir combien vous me rendez service.
- Il y a pas de problème. Du moment que Miss Leefolt a pas besoin de moi. »
Je rassemble mes papiers, bois une dernière gorgée de Coca et m’accorde
quelques minutes de détente avant de filer écrire mon article. Elle prend une à une
dans un sachet de jeunes crosses de fougère. On entend en sourdine, dans le silence
de la pièce, le prêche du révérend Green à la radio.
« Vous connaissiez bien Constantine ? Vous étiez parentes ?
- On… fréquentait la même église. » Aibileen change de position devant l’évier.
Une douleur désormais familière se réveille en moi. « Elle n’a même pas laissé
une adresse. Je… Je ne peux pas croire qu’elle soit partie de cette façon. »
Aibileen ne lève pas les yeux. Elle semble examiner attentivement les crosses
de fougère. « Je suis sûre qu’elle a été renvoyée.
- Non, ma mère m’a dit qu’elle était partie. Au mois d’avril. Qu’elle était partie à
Chicago vivre avec les siens. »
Aibileen prend une nouvelle crosse, rince la longue tige qui s’enroule sur ellemême à l’extrémité. « Non, ma’am », dit-elle, après un silence.
Je mets quelques secondes à comprendre.
« Aibileen, dis-je, en cherchant son regard, vous croyez vraiment qu’on a
renvoyé Constantine ? »
Mais Aibileen m’offre un visage aussi impénétrable que le ciel bleu. « C’est
sans doute que je me rappelle pas bien », répond-elle, et je vois qu’elle pense en
avoir trop dit à une Blanche.
On entend Mae Mobley qui appelle, Aibileen s’excuse et sort. Quelques
secondes passent avant que je ne pense à m’en aller.
Quand j’entre dans la maison dix minutes plus tard, maman est en train de lire
à la table de la salle à manger.
« Maman, dis-je, en serrant le calepin contre ma poitrine. Tu as renvoyé
Constantine ?
- J’ai… quoi ? »
Mais je sais qu’elle m’a très bien entendue car elle a posé la Lettre des Filles
de la Révolution1. Il n’y avait qu’une vraie question pour l’arracher à cette captivante
littérature.
« Eugenia, je te l’ai dit. Comme sa sœur était malade, elle est partie à Chicago
vivre avec les siens. Pourquoi ? Quelqu’un t’a raconté autre chose ? »
Je ne lui dirai pour rien au monde que c’est Aibileen. « Je l’ai entendu cet
après-midi. En ville.
- Qui peut parler de ces histoires ? » Maman plisse les yeux derrière ses verres
de lunettes. « Certainement une autre négresse.
- Que lui as-tu fait, maman ? »
Elle se passe la langue sur les lèvres, me fixe longuement derrière ses doubles
foyers. « Tu ne comprendrais pas, Eugenia. Tant que tu n’auras pas eu toi-même une
bonne.
- Tu l’as virée ? Pourquoi ?
- C’est sans importance. C’est du passé pour moi et je ne veux plus y penser,
pas une minute de plus.
- Maman, elle m’a élevée ! Dis-moi tout de suite ce qui s’est passé ! »
Association des descendantes de la Révolution américaine, de tradition très
conservatrice.
1
J’ai honte de ma voix qui s’étrangle, du ton enfantin que prennent mes
questions.
Maman hausse les sourcils, retire ses lunettes. « Une histoire de nègres, c’est
tout. Et c’est tout ce que je dirai. »
Elle remet ses lunettes sur son nez et approche la Lettre des Filles de la
Révolution de ses yeux.
Je tremble. Je suis hors de moi. Je grimpe les marches quatre à quatre et
m’assois devant ma machine à écrire, stupéfaite que ma mère ait pu chasser
quelqu’un qui lui avait rendu le plus grand service de son existence en élevant ses
enfants, en m’apprenant la bonté et l’estime de soi. Je parcours ma chambre du
regard, les roses du papier peint, les œillets des rideaux, les photos jaunies si
familières qu’elles en deviennent presque irregardables. Constantine travaillait dans
notre famille depuis vingt-neuf ans.
La semaine suivante, mon père se lève chaque jour avant l’aube. Je me réveille
au bruit des moteurs de camions, des moissonneuses-batteuses qui démarrent, des
appels à se dépêcher. Les champs sont bruns et desséchés, couverts de tiges de
coton mortes, dénudées par le défoliant pour permettre aux machines d’atteindre les
graines. C’est la récolte.
Papa ne prend même plus le temps d’aller à l’église pendant cette période,
mais le dimanche soir je tombe sur lui dans le couloir plongé dans la pénombre, après
son dîner et avant qu’il ne monte se coucher.
« Papa ? Peux-tu me dire ce qui est arrivé à Constantine ? »
Il est épuisé, et soupire avant de répondre.
« Comment maman a-t-elle pu la renvoyer, papa ?
- Comment ? Constantine est partie, ma chérie. Tu sais bien que ta mère ne
l’aurait jamais congédiée. » Il semble déçu que j’ose poser une telle question.
« Sais-tu où elle est allée ? As-tu son adresse ? »
Il secoue la tête. « Demande à ta mère, elle le saura. » Il me tapote l’épaule.
« Les gens vont et viennent, Skeeter. Mais j’aurais préféré qu’elle reste ici avec
nous. »
Il traverse le hall, titubant de fatigue. Comme je le sais trop honnête pour
dissimuler quelque chose, je comprends qu’il n’en sait pas plus que moi.
Cette semaine-là et les suivantes, et parfois à deux reprises, je passe chez
Elizabeth pour voir Aibileen. Elizabeth se montre de plus en plus distante, pour ne pas
dire contrariée. Et tandis que je m’attarde dans la cuisine elle multiplie les apparitions
avec de nouvelles tâches pour Aibileen : il faut astiquer les boutons de porte, nettoyer
le dessus du réfrigérateur, couper les ongles de Mae Mobley… Aibileen est aimable
avec moi, sans plus, et je la sens inquiète. Elle reste devant son évier et ne
s’interrompt jamais dans son travail. Je ne tarde pas à avoir de l’avance dans mes
chroniques et Mister Golden semble satisfait. Je n’ai pas mis plus de vingt minutes à
rédiger les deux premières.
Semaine après semaine, j’interroge Aibileen au sujet de Constantine. Pourraitelle me trouver son adresse ? A-t-elle une idée du motif de son renvoi ? Y a-t-il eu
toute une histoire ? Je n’imagine pas Constantine disant « Oui ma’am » et quittant la
maison par l’arrière. Je vois bien ma mère lui faisant des reproches pour une cuillère
mal astiquée et Constantine lui servant des tartines brûlées pendant toute une
semaine. J’en suis réduite à laisser courir mon imagination.
Aibileen se borne à hausser les épaules en disant qu’elle ne sait rien.
Un après-midi, après lui avoir demandé comment faire disparaître de vilaines
traces noires sur une baignoire (je n’ai jamais récuré une baignoire de ma vie), je
rentre à la maison. Je passe devant le salon. La télévision marche et j’y jette un coup
d’œil. Pascagoula est debout, son visage à quinze centimètres de l’écran. J’entends
les mots Ole Miss et aperçois des Blancs en tenue sombre groupés face à la caméra,
leurs crânes chauves luisants de transpiration. Je m’approche et vois un Noir, à peu
près du même âge que moi, debout parmi les Blancs avec des soldats derrière lui.
L’image s’élargit et je découvre le bâtiment administratif de ma fac. Le gouverneur
Ross Barnett se tient debout, les bras croisés, et regarde le grand Noir dans les yeux.
À côté de lui se trouve notre sénateur Whitworth, le père de ce garçon avec lequel
Hilly tient tant à me faire sortir.
Je regarde, fascinée. Je ne suis pas excitée, ni déçue, qu’on laisse un Noir
entrer à Ole Miss - surprise, seulement. Mais Pascagoula, elle, respire si bruyamment
que j’entends son souffle à côté de moi. Elle reste figée sur place et ne voit pas que je
suis derrière elle. Roger Sticker, notre correspondant local, est nerveux. Il parle vite,
en souriant. « Le président Kennedy a donné ordre au gouverneur d’accepter James
Meredith. Je répète, le président des États…
- Eugenia, Pascagoula ! Éteignez cette télé immédiatement ! »
Pascagoula sursaute, se retourne et nous voit. Elle se précipite hors de la
pièce, les yeux au sol.
« Je ne supporterai pas ça, Eugenia, dit maman, à voix basse. Je ne te
laisserai pas les encourager comme ça !
- Les encourager ? C’est le journal national, maman. »
Elle renifle. « Elle et toi ensemble pour regarder ça, c’est malvenu. » Puis elle
change de chaîne, cherche et s’arrête sur une rediffusion de Lawrence Welk.
« Regarde, c’est beaucoup mieux, non ? »
Par une fraîche journée de septembre, une fois les champs de coton
moissonnés et déserts, papa apporte un récepteur de télévision en couleur de marque
RCA. Il installe le vieux poste noir et blanc dans la cuisine. Fier et souriant, il branche
le nouveau dans le petit salon. Le match de football inter-universités Ole Miss contre
LSU emplit la maison de son vacarme pendant tout l’après-midi.
Ma mère, évidemment, est collée à l’image en couleur, soufflant et poussant
des oh ! Et des ah ! Aux exploits des rouge et bleu de notre équipe. Elle a mis un
pantalon de laine rouge malgré la chaleur étouffante, et s’est fait un turban de la vieille
écharpe de Kappa Alpha, la fraternité de papa. Personne ne parle de James Meredith,
l’étudiant noir qu’on a laissé s’inscrire.
Je prends la Cadillac et file en ville. Maman trouve inexplicable que je ne veuille
pas regarder l’équipe de ma fac taper dans un ballon. Mais comme Elizabeth et sa
petite famille sont chez Hilly pour le match, Aibileen doit être seule chez eux. J’espère
qu’elle sera plus à l’aise en l’absence d’Elizabeth. Et j’espère, surtout, qu’elle me dira
quelque chose, aussi peu que ce soit, au sujet de Constantine.
Aibileen me fait entrer et je la suis dans la cuisine. Elle semble à peine plus
détendue que lorsque Elizabeth est dans la maison. Elle regarde la table comme si
elle voulait s’y asseoir aujourd’hui. Mais comme je l’y invite, elle répond : « Non, je
suis bien comme ça. Allez-y. » Elle s’empare d’une tomate et entreprend de l’éplucher
avec un couteau au-dessus de l’évier.
Penchée sur le comptoir, je lui pose la dernière devinette : comment empêcher
les chiens de fouiller vos poubelles à l’extérieur de la maison quand votre fainéant de
mari oublie de les sortir le jour du ramassage parce qu’il a encore bu de cette maudite
bière ?
« Mettez simplement un peu d’armoniaque dans ces ordures. Vous serez
débarrassée des chiens en un clin d’œil. »
Je note, corrige armoniaque en ammoniaque, et prends une autre lettre. Quand
je relève la tête, Aibileen semble me sourire.
« C’est pas pour vous offenser, Miss Skeeter, mais… vous trouvez pas ça
bizarre d’être la nouvelle Miss Myrna alors que vous savez rien faire dans une
maison ? »
Elle ne l’a pas dit comme maman il y a un mois. D’ailleurs j’éclate de rire, et je
lui raconte ce que je n’ai révélé à personne, à propos des appels téléphoniques et du
curriculum vitae que j’ai envoyé chez Harper & Row ; mon désir d’être écrivain ; le
conseil que j’ai reçu d’Elaine Stein. C’est vraiment bien de pouvoir parler à quelqu’un.
Aibileen hoche la tête, fait tourner son couteau autour d’une nouvelle tomate
rouge et bien mûre. « Mon fils Treelore, il aimait ça, écrire.
- J’ignorais que vous aviez un fils.
- Il est mort. Ça fait deux ans.
- Oh, je… vraiment je suis désolée… » Pendant un moment, on n’entend plus
que le révérend Green et le bruit mat des peaux de tomate tombant dans l’évier.
« Il avait rien que des A en anglais. Après, quand il a été plus grand, il s’est
trouvé une machine à écrire et il s’est mis à travailler sur une idée… » Ses épaules
s’affaissent sous les épingles qui retiennent les bretelles de l’uniforme. « Il allait écrire
un livre, il disait. »
Je demande : « Quel genre d’idée ? Enfin, si ça ne vous gêne pas d’en
parler… »
Aibileen reste silencieuse un instant. Elle continue à peler ses tomates avec
des gestes réguliers. « Il avait lu le livre qui s’appelle L’Homme invisible. Après, il
disait qu’il allait en écrire un pour montrer comment c’était d’être un Noir au service
d’un Blanc dans le Mississippi. »
Je regarde ailleurs, sachant que c’est le moment où ma mère changerait de
conversation. Le moment où elle sourirait et se mettrait à parler du prix du riz blanc ou
de l’argenterie.
« Moi aussi j’ai lu L’Homme invisible, après lui, dit Aibileen. Ça m’a bien plu. »
Je hoche la tête, mais je ne l’ai pas lu moi-même. Je n’avais jamais pensé
qu’Aibileen pouvait aussi être une lectrice.
« Il a écrit presque cinquante pages, dit-elle. Il les a laissées à Frances, sa
petite amie. »
Aibileen cesse d’éplucher. Elle déglutit avec effort et je vois sa gorge se
contracter. « S’il vous plaît, parlez-en à personne, dit-elle, doucement. Il voulait écrire
sur son patron blanc. » Elle se mord la lèvre et je suis frappée à l’idée qu’elle a encore
peur pour lui. Il est mort, mais l’instinct qui lui fait craindre pour son fils est toujours là.
« C’est bien que vous m’en ayez parlé, Aibileen. Je trouve que c’était… une
idée courageuse. »
Aibileen soutient mon regard un instant. Puis elle prend une autre tomate et
approche son couteau. Je la regarde faire, attendant de voir jaillir le jus rouge. Mais
elle s’arrête avant de trancher, regarde vers la porte de la cuisine.
« Je trouve que c’est pas juste… que vous sachiez pas ce qui est arrivé à
Constantine. Je suis… je suis désolée. Mais je me sens pas le droit de vous en
parler. »
Je ne dis rien, car je me demande ce qui la pousse à parler ainsi, et je ne veux
pas l’arrêter.
« Mais je vous le dis tout de même, c’est quelque chose qui avait à voir avec sa
fille. Après qu’elle est venue chez votre maman.
- Sa fille ? Constantine ne m’a jamais dit qu’elle avait une fille ! » Je l’ai connue
pendant vingt-trois ans. Pourquoi me l’aurait-elle caché ?
« C’était dur pour elle. Le bébé était sorti vraiment… clair. »
Je me fige, au souvenir de ce que Constantine m’a dit une fois, il y a des
années. « Qu’entendez-vous par « clair » ? Vous voulez dire… blanc ? »
Aibileen hoche la tête, concentrée sur sa tâche. « Il a fallu la cacher, la petite.
Je crois qu’on l’a envoyée dans le nord.
- Le père de Constantine était blanc ? Dis-je. Oh… Aibileen… Vous ne croyez
pas… » Une pensée terrible m’est venue à l’esprit. Le choc est si violent que je ne
peux pas finir ma phrase.
Elle secoue la tête. « Non, non ma’am. Pas… ça. Connors, l’homme de
Constantine, il était noir. Mais vu qu’elle avait du sang de son père, le Blanc, son bébé
est sorti clair. Ça arrive. »
J’ai honte d’avoir envisagé le pire. Mais je ne comprends toujours pas.
« Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? » Je n’attends pas vraiment de réponse. « Pourquoi
s’en est-elle séparée ? »
Aibileen hoche la tête pour elle-même, comme si elle comprenait. Mais moi,
non. « J’ai jamais rien vu d’aussi terrible. Elle m’a dit mille fois qu’elle attendait le jour
où elle pourrait la reprendre.
- Vous dites qu’il y a un rapport entre cette fille et le renvoi de Constantine ?
Que s’est-il passé ? »
Les traits d’Aibileen se figent. Terminé. Elle montre d’un signe de tête les lettres
de Miss Myrna, façon de me signifier qu’elle n’en dira pas plus. Pour le moment, en
tout cas.
Cet après-midi-là, je passe chez Hilly qui reçoit pour le match. Il y a de longues
Buick et des breaks garés tout le long de la rue. Je me force à entrer, sachant que je
serai la seule célibataire. À l’intérieur, le salon est plein de couples sur les canapés,
les chaises, les bras des fauteuils. Les épouses se tiennent bien droites et les jambes
croisées, et leurs maris se penchent en avant. Tous les regards sont rivés sur le
meuble télé en bois verni. Je reste en arrière, échange quelques sourires, des
salutations muettes. On n’entend que la voix du commentateur.
« Whoooooa ! » Ils hurlent, agitent les bras, les femmes se lèvent et
applaudissent à n’en plus finir. Je me ronge une cuticule.
« C’est ça, les Rebels ! Montrez-leur, à ces Tigers !
- Allez les Rebels ! » Glapit Mary Frances Truly en faisant des bonds dans son
twin-set. Je regarde la cuticule qui pend à mon doigt, rose et enflammée. Une lourde
odeur de bourbon flotte dans la pièce où je ne vois que laine rouge et alliances de
diamants. Je me demande si les femmes s’intéressent réellement au football, ou si
elles veulent seulement plaire à leurs maris. Voilà quatre mois que je suis membre de
la Ligue, et aucune ne m’a encore dit : « Que penses-tu des Rebs ? »
J’échange quelques mots avec différents couples en me frayant un chemin vers
la cuisine. Yule May, la grande et maigre bonne de Hilly, roule de minuscules
saucisses dans la pâte. Une autre Noire, plus jeune, lave la vaisselle dans l’évier. Hilly
me fait signe de la main tout en discutant avec Deena Doran.
« … les plus exquis petits fours que j’aie jamais goûtés ! Tu dois être la
meilleure cuisinière de la Ligue, Deena ! »
Et Hilly d’enfourner un dernier morceau de gâteau en hochant la tête avec des
grognements appréciateurs.
« Eh bien, merci, Hilly, ils ne sont pas faciles à faire, mais je crois que ça vaut
la peine. » Deena rayonne, quasiment au bord des larmes sous les compliments.
« Tu es d’accord, donc ? Ah, je suis si contente ! La commission Pâtisseries a
vraiment besoin de quelqu’un comme toi pour faire de bonnes ventes.
- Et il t’en faudrait combien ?
- Cinq cents, pour demain après-midi. »
Le sourire de Deena se crispe. « D’accord. Disons que je vais devoir… y
passer la nuit.
- Skeeter, te voici ! s’écrie Hilly, et Deena repart vers la cuisine.
- Je ne pourrai pas rester longtemps, dis-je, probablement trop vite.
- Écoute, j’ai du nouveau. » Hilly me sourit d’un air espiègle. « Il vient, cette
fois, c’est sûr. Dans trois semaines. »
Je regarde les longs doigts de Yule May qui détache la pâte d’une lame de
couteau et je soupire, car j’ai tout de suite compris de qui il s’agit. « Je ne sais pas,
Hilly… Tu as déjà essayé si souvent. C’est peut-être un signe. Le mois dernier, quand
il s’est décommandé la veille, je m’étais un peu monté la tête. Je ne tiens pas à
repasser par là.
- Quoi ? Ne dis pas des choses pareilles !
- Hilly. » Je serre les dents, parce qu’il est temps, enfin, que je le lui dise : « Tu
sais bien qu’il ne sera pas mon genre.
- Regarde-moi », répond-elle. Et j’obéis, parce que nous obéissons toutes à
Hilly.
« Hilly, tu ne peux pas me forcer…
- C’est ton heure, Skeeter. » Elle me prend la main, enfonce son pouce et ses
autres doigts dans ma paume aussi fort que Constantine. « Ton heure a sonné. Et
bon Dieu, je ne te laisserai pas rater une telle opportunité sous prétexte que ta mère a
réussi à te persuader que tu n’es pas assez bien pour quelqu’un comme lui ! »
Je suis frappée par la dureté des mots, et leur franchise. Mais la ténacité dont
mon amie fait preuve à mon égard m’effraie. Hilly et moi avons toujours été dans nos
rapports d’une honnêteté sans compromission, même pour des détails. Avec les
autres, elle manie le mensonge comme les presbytériens la culpabilité, mais cet
accord tacite entre nous est peut-être ce qui nous a permis de rester amies.
Elizabeth fait irruption dans la cuisine avec une assiette vide. Elle sourit, puis
s’immobilise, et nous nous regardons toutes les trois.
« Alors ? » demande Elizabeth. Elle pense, à l’évidence, que nous étions en
train de parler d’elle.
« Dans trois semaines, donc, me dit Hilly. Tu viendras ?
- Mais oui, bien sûr que tu viendras ! » S’écrie Elizabeth. Je regarde leurs
visages souriants et je n’y vois que de l’espoir pour moi. Ce n’est pas l’indiscrétion et
le harcèlement de maman, mais un espoir sans arrière-pensées, qui ne m’emprisonne
ni ne me blesse. Je suis contrariée, pourtant, que mes amies aient discuté dans mon
dos de cette soirée censée décider de mon destin. J’ai horreur de ça, et j’en suis
ravie.
Je repars vers la campagne avant la fin du match. La vitre de la portière de la
Cadillac est baissée. Dans les champs, le coton semble broyé et calciné. Voilà des
semaines que papa a achevé la récolte, mais les bas-côtés sont d’un blanc neigeux à
cause du coton qui reste pris dans l’herbe.
Sans descendre de voiture, je jette un coup d’œil à la boîte aux lettres. Il y a
L’Almanach du fermier et une lettre. Elle vient de Harper & Row. Je tourne dans
l’allée, rabats le levier de vitesses sur PARK. C’est une lettre manuscrite, sur un petit
carré de papier.
Miss Phelan,
Vous pouvez évidemment exercer vos talents d’écriture sur des questions
aussi plates et consensuelles que l’illettrisme ou la conduite en état d’ivresse. J’avais
espéré, toutefois, que vous choisiriez des sujets d’une actualité un peu plus brûlante.
Continuez à chercher. Vous pourrez m’écrire à nouveau quand vous aurez trouvé
quelque chose d’original.
Je passe furtivement devant maman dans la salle à manger, et Pascagoula
l’invisible qui époussette les tableaux dans le couloir, et je m’élance sur les marches
raides et dangereuses de mon escalier. J’ai le visage en feu. Je retiens mes larmes,
m’ordonne à moi-même de me calmer et de réfléchir. Le pire, c’est que je n’ai pas de
meilleure idée.
Je me jette dans ma prochaine chronique d’art ménager, puis je passe à la
Lettre de la Ligue. Je mets de côté le projet de loi de Hilly, pour la deuxième semaine
consécutive. Au bout d’une heure, je suis debout devant la fenêtre. Louons
maintenant les grands hommes 1, mon livre, est posé sur l’appui. Je m’approche pour
le ramasser, craignant que le soleil ne fane la couverture avec sa photo en noir et
blanc d’une humble famille de miséreux. Le livre est lourd et déjà chaud. Je me
demande si j’écrirai jamais quelque chose de valable. Un tant soit peu. Je me retourne
en entendant Pascagoula qui frappe à ma porte. C’est alors que l’idée me vient.
Non. Je ne pourrais pas. Ce serait… dépasser les limites.
Mais l’idée ne veut pas s’en aller.
1
James Agee et Walker Evans, 1941.
Chapitre 7
La vague de chaleur a fini par passer vers la mi-octobre et on a un petit dix. Il
est froid, le matin, ce siège de toilettes. Je sursaute un peu quand je m’assois. C’est
juste une petite pièce qu’ils ont construite dans le garage, avec dedans une cuvette et
un petit lavabo fixé au mur. Pour éclairer je tire sur une ficelle. Le papier, il faut le
poser par terre.
Quand je travaillais chez Mrs Caulier, le garage était collé à la maison et
comme ça j’avais pas besoin de sortir. Ils avaient un local pour les domestiques, avec
en plus ma chambre où je dormais quand je faisais la nuit. Ici, je suis forcée de passer
par dehors.
Un mardi à midi, je vais derrière sur les marches côté cuisine avec mon
déjeuner et je m’assois sur le ciment bien frais. La pelouse de Miss Leefolt vient pas
jusqu’ici. Il y a un grand magnolia qui fait de l’ombre sur toute la cour ou presque. Je
sais déjà que cet arbre, plus tard, servira de cachette à Mae Mobley. D’ici cinq ans,
pour échapper à Miss Leefolt.
Au bout d’un moment Mae Mobley arrive sur les marches. Elle a une moitié de
hamburger à la main. Elle lève la tête et elle me sourit, et elle dit : « Bon ça !
- Pourquoi t’es pas dedans avec ta maman ? » je demande, mais je le sais,
pourquoi. Elle préfère rester ici avec la bonne plutôt que regarder sa maman qui
s’occupe de tout sauf de sa fille. Elle me fait penser à ces poussins qui perdent leur
mère et suivent les canards.
Mae Mobley me montre les merles bleus qui se préparent pour l’hiver en
pépiant sur la petite fontaine en pierre grise. « Oiseaux ! » Elle tend le bras et le
sandwich tombe sur la marche. Le vieux chien Aubie, dont personne s’occupe jamais,
arrive de nulle part et l’avale d’un coup. C’est pas que j’aime tellement les chiens,
mais celui-là fait pitié, vraiment. Je lui donne une petite caresse sur le crâne. Je suis
sûre que personne l’a caressé depuis Noël.
En le voyant, Mae Mobley crie et essaie de lui attraper la queue. Elle en prend
quelques coups dans la figure avant d’y arriver. Il gémit, le pauvre, et il lui fait son
regard de chien battu en tournant carrément la tête vers son derrière, ce qui lui fait
remonter les sourcils. Je l’entends presque lui demander de le lâcher. Il est pas du
genre à mordre, Aubie.
Elle lâche et je dis : « Où elle est ta queue, Mae Mobley ? » Elle a la bouche
ouverte comme si elle en revenait pas de jamais l’avoir vue. Elle tourne comme une
toupie pour essayer de la voir.
« T’en as pas, de queue ! » Je ris et je la rattrape avant qu’elle tombe de cette
marche. Le chien renifle tout autour au cas où il resterait un peu de hamburger.
Ça m’épate toujours de voir comment ces petits croient tout ce qu’on leur dit.
L’autre jour, Ted Forrest, un de mes garçons d’il y a longtemps, m’arrête sur le chemin
de Jitney et me fait un gros baiser tellement il est content de me voir. C’est un
homme, maintenant. Moi, fallait que je retourne chez Miss Leefolt, mais il se met à rire
et à se rappeler des choses que je lui faisais quand il était petit garçon. Comme la
première fois où son pied s’est endormi et où il s’est plaint que ça le piquait. Je lui ai
répondu que son pied ronflait, et voilà tout. Et aussi quand je lui disais de pas boire de
café sinon il allait devenir tout noir. Il m’a dit qu’il buvait toujours pas de café et il a
vingt et un ans maintenant ! Ça fait toujours plaisir de revoir les gamins qui ont bien
grandi.
« Mae Mobley ? Mae Mobley Leefolt ! »
Miss Leefolt vient de s’apercevoir que sa fille était plus avec elle. Je crie : « Elle
est ici, avec moi, Miss Leefolt ! » à travers la porte-moustiquaire.
« Je t’ai dit de manger dans ta chaise haute, Mae Mobley. Pourquoi t’ai-je eue
toi, alors que toutes mes amies ont des anges, je me le demande ! »
Puis le téléphone sonne et je l’entends qui va décrocher.
Je regarde Baby Girl, et je vois son front tout ridé entre les yeux. Elle réfléchit
dur à quelque chose.
Je lui touche la joue. « Ça va, baby ? »
Elle dit : « Mae Mo pas gentille. »
Rien qu’à sa façon de le dire, comme si c’était la vérité, ça me fait mal en
dedans à moi aussi.
« Mae Mobley, je dis, parce que j’ai idée d’essayer quelque chose. T’es une
fille intelligente ? »
Elle me regarde comme si elle savait pas.
« T’es une fille intelligente », je répète.
Elle dit : « Mae Mo intelligente ! »
Je dis : « T’es une gentille petite fille ? »
Elle me regarde et c’est tout. Elle a deux ans. Elle sait pas encore ce qu’elle
est.
Je dis : « T’es une gentille fille », et elle fait oui de la tête et elle répète pour
moi. Mais avant que je continue, elle se lève et part en courant après le pauvre chien
tout autour de la cour, et elle rit et alors je me demande, qu’est-ce que ça ferait si je lui
disais tous les jours quelque chose de bien ?
À la fontaine où les oiseaux se baignent, elle se retourne et elle crie très fort :
« Hé, Aibi, je t’aime, Aibi ! » et je sens comme un frisson aussi doux qu’un battement
d’aile de papillon à la regarder jouer là dehors. Ce que je sentais quand je gardais
Treelore. Et ça me rend triste, de me souvenir.
Ensuite, Mae Mobley s’approche, elle appuie sa joue contre la mienne et elle
reste sans bouger, comme si elle savait que j’ai de la peine. Je la serre fort contre
moi, je dis tout doucement : « Tu es une fille intelligente. Tu es une gentille fille, Mae
Mobley. Tu m’entends ? » Et je le dis encore et encore jusqu’à ce qu’elle répète.
Les semaines suivantes sont vraiment importantes pour Mae Mobley. Si vous y
réfléchissez, vous avez sûrement oublié la première fois que vous avez pas fait dans
une couche. Avec tous les petits que j’ai élevés, il y en a jamais un qui est venu me
dire, Aibileen, je te dois un gros merci pour m’avoir appris à aller au pot.
C’est bizarre. Si on veut les faire aller dans les toilettes avant l’heure, ça les
rend fous. Ils peuvent pas comprendre à quoi ça sert et ça les rabaisse dans leur
esprit. Baby Girl, je sais qu’elle est prête. Et elle sait qu’elle est prête. Mais mon Dieu,
pas au moment où elle me court dans les jambes ! Je la cale bien sur son siège de
bébé en bois pour pas que son petit derrière glisse et j’ai pas le dos tourné qu’elle est
déjà partie en courant.
« T’as pas envie, Mae Mobley ?
- Non !
- T’as bu deux verres de jus de raisin. Je sais que t’as envie.
- Noooon !
- Si tu y vas, tu auras un biscuit. »
On reste un moment à se regarder. Après ça elle se tourne vers la porte.
J’entends rien dans le pot. En général, ça me prend deux semaines pour les rendre
propres. Mais ça, c’est quand leur maman m’aide. Les petits garçons ont vu leur papa
le faire debout, les petites filles ont vu leur maman le faire assise. Mais Miss Leefolt
laissera jamais sa fille approcher quand elle va aux toilettes, et voilà le problème.
« Fais un petit peu pour moi, Baby Girl. »
Elle serre les lèvres, secoue la tête.
Miss Leefolt est partie chez le coiffeur, sinon je lui demanderais encore de
donner l’exemple, même si elle m’a déjà dit non deux fois. La deuxième fois, je voulais
lui dire combien de petits j’avais déjà élevés, et elle, combien ? Mais ça s’est fini que
j’ai répondu très bien comme toujours.
« Je te donnerai deux biscuits », je dis, même, alors que sa mère me crie tout
le temps dessus parce que je la fais grossir.
Mae Mobley, elle secoue la tête et elle dit : « Fais, toi ! »
C’est pas la première fois que j’entends ça, mais d’habitude je sais m’en sortir.
Je sais qu’elle a besoin de voir comment ça se passe pour s’y mettre elle aussi. Je
dis : « J’ai pas besoin. »
On se regarde. Elle montre le pot du doigt et elle dit : « Toi, fais ! »
Puis elle se met à pleurer et à gigoter parce que le bord du pot lui a fait une
petite marque sur la fesse et je sais ce qu’il faut que je fasse. Mais comment ? Est-ce
que je dois aller au garage dans mes toilettes, ou ici ? Qu’est-ce qui se passera si
Miss Leefolt revient et qu’elle me trouve sur son trône ? Elle piquera une crise.
Je lui remets sa couche et on sort pour aller au garage. Avec la pluie, ça sent
un peu la vase là-dedans. Et même quand on allume ça reste sombre, et il y a pas un
joli papier peint comme dans les toilettes de la maison. En fait, c’est même pas des
vrais murs, mais des panneaux de contreplaqué cloués ensemble. Je voudrais pas
que ça lui fasse peur.
« Voilà, Baby Girl, c’est ici. Les toilettes d’Aibileen. »
Elle secoue la tête, elle fait sa bouche toute ronde comme pour dire au revoir.
Et elle crie : « Hoouuuuuu ! »
Je baisse ma culotte et je fais pipi à toute allure, j’essuie avec le papier et je
remonte tout avant qu’elle voie quelque chose. Et puis je tire la chasse.
« Et c’est comme ça qu’on fait », je dis.
Ma foi, elle a pas l’air étonnée. Elle reste la bouche ouverte comme si elle avait
vu un miracle. Je sors et j’ai à peine le temps de la voir qu’elle enlève sa couche et
grimpe sur le siège comme un petit singe en se tenant comme il faut pour pas tomber,
et je l’entends qui fait pipi toute seule.
« Mae Mobley ! Tu fais pipi ! C’est très bien ! » Elle sourit et je l’attrape avant
qu’elle tombe dans la cuvette. On rentre vite dans la maison et elle a droit à ses deux
biscuits.
Un peu plus tard, je la mets sur son pot et elle recommence, pour moi. C’est
toujours plus difficile les deux ou trois premières fois. Ce soir-là, j’ai vraiment
l’impression d’avoir réussi quelque chose. Pour ce qui est de parler, elle apprend vite,
et le mot du jour, on sait déjà ce que c’est.
« Qu’est-ce qu’elle a fait aujourd’hui, Baby Girl ? »
Elle dit : « Pipi !
- Alors, qu’est-ce qu’on va marquer dans notre journal aujourd’hui à côté de la
date ?
- Pipi !
- Et Miss Hilly, elle sent comment ?
- Pipi ! »
Je me tais. C’est pas charitable. Et en plus, j’ai peur qu’elle le répète.
À la fin de l’après-midi, Miss Leefolt revient avec les cheveux dressés sur la
tête. Elle a fait une permanente et elle sent l’armoniaque.
« Devinez ce que Mae Mobley a fait aujourd’hui ? Je dis. Elle est allée aux
toilettes toute seule dans la cuvette !
- Oh, c’est formidable ! » Elle prend sa fille et la serre dans ses bras, une chose
qu’elle oublie trop souvent. Je comprends qu’elle est sincère, vu qu’elle aime pas du
tout changer les couches, Miss Leefolt.
Je dis : « Il faudra faire bien attention qu’elle aille toujours dans le pot à partir
de maintenant. Sinon, ça risque de lui embrouiller les idées. »
Miss Leefolt sourit. « Très bien.
- Voyons si elle peut faire encore une fois avant que je parte. »
On va dans la salle de bains, je lui enlève sa couche et je la mets sur le siège.
Mais Baby Girl arrête pas de secouer la tête.
« Allons, Mae Mobley, tu veux pas faire pipi pour maman ?
- Noooon ! »
Finalement, je la remets sur ses pieds. « Ça va. Bravo, tu as déjà bien fait
aujourd’hui. »
Mais Miss Leefolt la regarde de travers et elle grogne. Avant que je lui aie remis
sa couche, Baby Girl part en courant de toutes ses petites jambes. Nous voilà avec un
bébé cul nu qui fonce à travers la maison. Elle traverse la cuisine, pousse la porte et
file jusqu’au garage vers la porte de mes toilettes. On lui court après et Miss Leefolt
tend le doigt. Elle peut plus parler, elle crie. « Ce ne sont pas tes toilettes ! »
Baby Girl secoue la tête. « Mes toilettes ! »
Miss Leefolt l’attrape et lui donne une tape sur la jambe.
« Miss Leefolt, elle sait pas ce qu’elle fait…
- Rentrez dans la maison, Aibileen ! »
Je voudrais pas, mais je retourne dans la cuisine. Je reste plantée au milieu, la
porte ouverte derrière moi.
« Je ne t’ai pas élevée pour que tu ailles dans les toilettes des Noirs ! » Elle
chuchote, elle croit que j’entends pas, et moi je pense, mais madame, vous l’avez pas
élevée du tout, votre fille.
« C’est sale, là-bas, Mae Mobley ! Tu vas attraper des maladies ! Non, non,
non ! » Et j’entends les claques qui tombent, encore et encore, sur les petites jambes
nues.
Au bout d’un moment, Miss Leefolt la ramène dans la maison en la traînant
comme un sac de patates. Je peux rien faire, rien que regarder. J’ai le cœur qui me
remonte à la gorge. Miss Leefolt jette Mae Mobley devant la télé, elle se précipite
dans sa chambre et claque la porte. Je m’approche de Baby Girl et je la prends contre
moi. Elle continue à pleurer et elle a l’air complètement perdue.
« Je suis vraiment désolée, Mae Mobley », je lui dis tout doucement à l’oreille.
Je m’en veux de l’avoir menée là-bas pour lui apprendre. Mais je sais pas quoi dire,
alors je la serre bien fort contre moi.
On reste là à regarder Li’l Rascals, le dessin animé, jusqu’à ce que Miss Leefolt
ressorte de sa chambre et me demande si c’est pas l’heure de m’en aller. Je fourre la
pièce pour le bus dans ma poche, je serre encore un peu Mae Mobley dans mes bras
et je lui dis à l’oreille : « T’es une fille intelligente. T’es une gentille fille. »
Une fois en route, je vois pas les grandes maisons des Blancs qui défilent
derrière la vitre, je parle pas avec les autres bonnes que je connais. Je revois Baby
Girl en train de prendre une fessée à cause de moi. Je la revois en train d’écouter
Miss Leefolt lui dire que je suis sale, que j’ai des maladies.
Le bus file dans State Street. On passe le pont Woodrow Wilson et je serre
toujours les mâchoires à m’en casser les dents. Je sens cette mauvaise graine qui me
pousse à l’intérieur, celle qui s’est plantée après que Treelore est mort. J’ai envie de
crier assez fort pour que Baby Girl m’entende, de crier que sale, c’est pas une
couleur, que les maladies, c’est pas les Noirs. Je voudrais empêcher que le moment
arrive - comme il arrive dans la vie de tout enfant blanc - où elle va se mettre à penser
que les Noirs sont moins bien que les Blancs.
Nous voilà dans Farish Street. Je me lève pour descendre au prochain arrêt. Je
prie pour que ça soit pas encore le moment pour elle. Qu’il me reste un peu de temps.
Pendant les semaines qui suivent, tout est calme. Mae Mobley met des culottes
de grande maintenant. Il y a presque jamais d’accidents. Depuis ce qui s’est passé
dans le garage, Miss Leefolt s’intéresse beaucoup à la question. Elle a même laissé
Mae Mobley la regarder sur les toilettes, histoire de lui montrer le bon exemple blanc.
Mais de temps en temps, quand sa maman est pas là, je surprends Baby Girl qui
essaie d’aller dans les miennes. Et des fois, elle y arrive avant que je l’empêche.
« Bonjour, Miss Clark. »
Robert Brown, qui fait le jardin de Miss Leefolt, arrive par la cuisine. Il fait beau
dehors, et frais. J’ouvre la porte-moustiquaire.
« Comment ça va, mon grand ? »
Je lui donne une petite tape sur le bras. « Paraît que tu fais tous les jardins de
la rue ?
- Eh oui, ma’am. J’ai deux types qui tondent pour moi. » Il sourit. C’est un beau
garçon, grand, avec les cheveux courts. Il allait au lycée avec Treelore. Ils étaient
copains, ils jouaient au base-ball ensemble. Je lui prends le bras, juste pour le plaisir.
« Et ta grand-maman, comment elle va ? » Je l’adore, Louvenia. Il y a pas plus
gentil que cette femme. Ils sont venus à l’enterrement de Treelore, Robert et elle. Ça
me rappelle ce qu’il va y avoir cette semaine. Le pire jour de l’année.
« Elle est plus costaud que moi. » Il sourit. « Je vais venir chez vous samedi,
pour la pelouse. »
Treelore passait toujours la tondeuse pour moi. Maintenant c’est Robert qui le
fait sans que je le lui demande, et il veut jamais que je le paye. « Merci, Robert. Ça
me fait plaisir.
- Si vous avez besoin de quelque chose, vous m’appelez, d’accord, Miss
Clark ?
- Merci, mon grand. »
J’entends la sonnette et je vois la voiture de Miss Skeeter devant la maison. Ça
fait un mois que Miss Skeeter vient toutes les semaines pour me poser les questions
de Miss Myrna. Elle me demande pour les traces d’eau dure sur les tissus, et je lui dis
crème de tartre. Elle me demande pour dévisser une ampoule cassée dans la douille,
et je lui dis une pomme de terre crue. Elle me demande ce qui s’est passé avec son
ancienne bonne Constantine, et je dis plus rien. Je croyais que si je lui en disais un
peu, comme l’autre fois l’histoire du bébé blanc de Constantine, après elle me
laisserait tranquille avec ça. Mais elle continue à me questionner. Je vois bien qu’elle
arrive pas à comprendre pourquoi une Noire peut pas élever un enfant blanc de peau
dans le Mississippi. Ça doit être une sale vie, et solitaire, quand on est ni d’ici ni de là.
Quand Miss Skeeter arrête de me demander comment on nettoie ceci ou cela
ou bien où est passée Constantine, on parle aussi d’autres choses. C’est pas souvent
que j’ai fait ça avec mes patronnes ou avec leurs amies. C’est comme ça que je lui ai
dit que Treelore avait jamais eu de note en dessous de B+, ou que le nouveau diacre
à l’église m’énerve parce qu’il zozote. Des petites choses, mais que d’habitude je
dirais pas à un Blanc.
Aujourd’hui j’essaye de lui expliquer la différence entre tremper l’argenterie et
l’astiquer au chiffon. Et qu’il y a que chez les gens ordinaires qu’on trempe, vu que
tremper ça va plus vite, mais ça marche moins bien.
Miss Skeeter penche la tête de côté et elle fronce les sourcils. « Aibileen, vous
vous rappelez cette idée… que Treelore avait ? »
Je fais oui de la tête, je sens un pincement quelque part. J’aurais jamais dû
raconter ça à une Blanche.
Miss Skeeter fait les petits yeux comme la fois où elle a sorti cette affaire de
toilettes. « J’y ai réfléchi. Je voulais vous en parler… »
Mais avant qu’elle finisse Miss Leefolt entre dans la cuisine et trouve Baby Girl
en train de jouer avec le peigne que j’ai dans mon sac, et elle dit qu’il faudrait peutêtre que Mae Mobley prenne son bain de bonne heure aujourd’hui. Je dis au revoir à
Miss Skeeter et je vais remplir la baignoire.
Ça fait un an que j’y pense et que j’en ai peur et le 8 novembre finit par arriver.
J’ai pas dû dormir deux heures. Je me lève au petit jour et je mets une cafetière sur le
feu. J’ai mal au dos pour enfiler mes bas. Au moment où je vais sortir le téléphone
sonne.
« Juste un bonjour. T’as dormi ?
- Oui, j’ai dormi.
- Ce soir je t’apporterai un gâteau au caramel. Et je veux que tu restes dans ta
cuisine et que tu le manges tout entier pour ton dîner. » J’essaye de sourire, mais
rien. Je remercie Minny.
Il y a trois ans aujourd’hui, Treelore est mort. Mais pour Miss Leefolt, c’est le
jour du lessivage des sols. On est à deux semaines de Thanksgiving et j’ai un tas de
choses à faire pour être prête. Je passe ma matinée à nettoyer et je rate le journal de
midi. Je rate aussi mon feuilleton parce que les dames sont dans le salon pour une
réunion en vue de leur vente de charité et j’ai pas le droit d’allumer la télé quand il y a
du monde. Et c’est bien comme ça. J’ai tous les muscles qui tremblent de fatigue,
mais je veux pas m’arrêter.
Vers quatre heures, Miss Skeeter rentre dans la cuisine. Elle a même pas le
temps de dire bonjour que Miss Leefolt rapplique derrière elle. « Aibileen, je viens
d’apprendre que Mrs Fredericks arrive demain de Greenwood en voiture et qu’elle va
rester ici pour Thanksgiving. Je veux que toute l’argenterie soit bien astiquée et toutes
les serviettes de table propres et repassées. Je vous donnerai demain la liste des
autres choses à faire. »
Miss Leefolt regarde Miss Skeeter en secouant la tête, l’air de dire que
personne a une vie de chien comme elle dans cette ville, et elle sort. Je vais chercher
l’argenterie dans la salle à manger.
Mon Dieu, je suis déjà fatiguée et il va falloir être prête pour travailler dimanche
soir pendant la vente ! Minny viendra pas. Elle a trop peur de tomber sur Miss Hilly.
Miss Skeeter m’attend toujours dans la cuisine quand je reviens. Elle tient une
lettre à Miss Myrna.
Je soupire. « Vous avez une question de nettoyage ? Allez-y.
- Pas vraiment. Je voulais seulement… Je voulais vous demander… l’autre
jour… »
Je prends la théière, un peu de crème à récurer Pine Ola sur mon chiffon et je
me mets à frotter l’argent autour du motif de rose, sur le bec et sur l’anse. Seigneur,
fais qu’on soit vite à demain. J’irai pas au cimetière. Je peux pas, c’est trop dur…
« Aibileen ? Vous ne vous sentez pas bien ? »
J’arrête de frotter, je lève les yeux. Je me rends compte que Miss Skeeter me
parle depuis tout à l’heure.
« Excusez-moi, c’est que… je pensais à quelque chose.
- Vous aviez l’air si triste…
- Miss Skeeter… » Je sens les larmes qui me montent aux yeux. Parce que
trois ans, c’est pas assez long. Et cent ans ça sera encore trop court. « Ça vous
dérangerait pas si on voyait ces questions demain, plutôt ? »
Miss Skeeter va pour dire quelque chose, mais elle se retient. « Bien sûr.
J’espère que vous irez mieux. »
Je finis l’argenterie et les serviettes et je dis à Miss Leefolt que je dois rentrer
chez moi bien qu’il reste encore une demi-heure, qu’elle me retiendra sur ma paye. Et
comme elle ouvre la bouche pour protester, je lui lâche mon mensonge à voix basse :
j’ai vomi. Et elle dit : « Allez-y ! » Parce qu’à part sa mère, il y a rien qui fasse plus
peur à Miss Leefolt que les maladies des Noirs.
« Bon. Je reviens dans une demi-heure. Je me garerai ici à moins le quart », dit
Miss Leefolt par la portière. Elle me dépose au Jitney pour que je prenne tout ce qu’il
faut encore pour Thanksgiving, demain.
« Et rapportez-nous le ticket de caisse », dit Miss Fredericks, la vieille et
méchante mère de Miss Leefolt. Elles sont assises à l’avant toutes les trois, avec Mae
Mobley coincée entre elles, et elle a l’air tellement malheureuse qu’on la dirait en
route pour sa piqûre contre le tétanos. Pauvre petite. Miss Fredericks doit rester deux
semaines cette fois-ci.
« Et n’oubliez pas la dinde ! dit Miss Leefolt. Et les deux boîtes de sauce aux
canneberges ! »
Je souris. Ça fait que depuis que Coolidge a été président que je prépare le
repas de Thanksgiving chez les Blancs.
« Cesse de gigoter, Mae Mobley, dit Miss Fredericks. Sinon je te pince.
- Miss Leefolt, laissez-moi la prendre avec moi dans le magasin. Elle me
donnera un coup de main. »
Miss Fredericks veut parler, mais Miss Leefolt lui laisse pas le temps. Elle a pas
dit : « Prenez-la », que Baby Girl est déjà en train de passer par-dessus les genoux de
Miss Fredericks et qu’elle me tend les bras pour que je l’attrape à travers la portière
comme si j’étais le Dieu sauveur. Je la cale sur ma hanche et elles repartent vers
Fortification Street, et Baby Girl et moi on rigole comme deux gamines.
Je pousse la porte en fer, je prends un chariot et j’assois Mae Mobley devant
avec les jambes à travers les trous. Du moment que je porte mon uniforme blanc, on
me laisse faire les courses au Jitney. Je regrette le bon vieux temps quand il suffisait
d’aller dans Fortification Street pour trouver les paysans avec leurs brouettes qui
criaient : « Patates douces, haricots beurre, haricots verts, gombos, crème fraîche,
lait, babeurre, fromage, œufs ! » Mais au Jitney c’est pas si mal que ça. Ils ont même
l’air conditionné depuis quelque temps.
« Allez, Baby Girl. Voyons de quoi on a besoin. »
Je prends six patates douces, trois poignées d’haricots verts, et après je vais
chercher un jarret fumé chez le boucher. La boutique est illuminée avec la
marchandise bien rangée sur les rayons. On est loin de l’ancien Piggly Wiggly avec de
la sciure par terre. Il y a surtout des Blanches, elles se sourient, elles sont déjà
passées chez le coiffeur, ça se voit à leurs cheveux raides de laque. Et quatre ou cinq
bonnes qui font leurs courses, toutes en uniforme blanc.
Mae Mobley dit : « Du violet ! » et je la laisse prendre la boîte de sauce. Elle lui
sourit comme à une vieille copine. Elle aime tout ce qui est violet. Au rayon sec, je
mets un kilo de sel dans le chariot pour faire macérer la dinde. Je compte les heures
sur mes doigts, dix, onze, douze. Comme je laisse la volaille quatorze heures dans
l’eau salée, je la mettrai dans le seau vers trois heures de l’après-midi. Le lendemain
je serai chez Miss Leefolt à cinq heures du matin et je la ferai cuire pendant six
heures. J’ai déjà fait deux fournées de galettes de maïs que j’ai mis à rassir sur le
comptoir pour qu’elles soient plus croustillantes. J’ai une tarte aux pommes prête à
cuire et je ferai mes gâteaux secs dans la matinée.
« Prête pour demain, Aibileen ? » Je me retourne et je vois Fanny Coots. On va
à la même église et elle travaille chez Miss Caroline dans Manship Street. Elle dit à
Mae Mobley : « Salut mignonne ! Regardez-moi ces petites jambes grassouillettes ! »
Mae Mobley lèche la boîte de sauce.
Fanny baisse la tête et elle dit : « T’es au courant pour ce qui est arrivé au petitfils de Louvenia, ce matin ?
- Robert ? Celui qui fait les jardins ?
- Il est allé aux toilettes des Blancs chez Pinchan Lawn and Garden. Paraît qu’il
y avait pas d’écriteau. Deux Blancs lui ont couru après et ils l’ont tabassé avec un
démonte-pneu. »
Oh, non ! Pas Robert. « Il est… »
Fanny secoue la tête. « On sait pas. Il est à l’hôpital. Il paraît qu’il va rester
aveugle.
- Mon Dieu, non ! » Je ferme les yeux. Louvenia, c’est la plus innocente, la plus
gentille personne au monde. Elle a élevé Robert après la mort de sa fille.
« Pauvre Louvenia, dit Fanny. Je me demande pourquoi c’est toujours sur les
meilleurs que ça tombe. »
Cet après-midi-là, je travaille comme une folle pour hacher les oignons et le
céleri, préparer ma farce, ma purée de patates douces, écosser les haricots, astiquer
l’argenterie. J’ai appris que les gens iraient chez Louvenia prier pour Robert à cinq
heures et demie, mais quand il faut prendre cette dinde de dix kilos pour la mettre
dans la saumure c’est tout juste si je peux encore lever les bras.
J’arrête de cuisiner à six heures, deux heures plus tard que d’habitude. Je sens
que j’aurai pas la force d’aller frapper à la porte de Louvenia. J’y passerai demain,
quand j’aurai fini de préparer la dinde. Je me traîne jusqu’à l’arrêt de bus, j’ai du mal à
garder les yeux ouverts. Il y a une grande Cadillac blanche garée devant ma maison.
Et Miss Skeeter avec une robe rouge et des souliers rouges assise sur mes
marches - un vrai drapeau à elle toute seule.
Je traverse mon jardin tout doucement, en me demandant ce qui se passe
maintenant. Miss Skeeter se lève, en serrant son sac contre elle comme si on allait lui
prendre. Les Blancs viennent jamais dans mon quartier, sauf pour chercher la bonne
et la ramener, et c’est pas moi que ça gêne, au contraire. Je passe mes journées à
m’occuper de Blancs. J’ai pas besoin qu’ils viennent regarder comment c’est chez
moi.
« J’espère que je ne vous dérange pas en venant ici, elle dit. C’est simplement
que… Je ne savais pas où on pourrait discuter sinon ici. »
Je m’assois sur la marche, et toutes mes vertèbres me font mal. Et Baby Girl a
tellement peur avec sa grand-mère qu’elle m’a fait pipi dessus, et ça sent.
La rue est pleine de gens qui vont chez Louvenia prier pour Robert, et il y a des
gamins qui jouent au ballon sur le trottoir. Tout le monde nous regarde en se disant
qu’on est sûrement en train de me renvoyer.
« Oui, ma’am, je soupire. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- J’ai une idée. Quelque chose que je voudrais écrire. Mais j’aurais besoin de
votre aide. »
Je reprends ma respiration. Je l’aime bien, Miss Skeeter, mais tout de même !
Un coup de téléphone avant, j’aurais trouvé ça mieux. Elle se permettrait jamais
d’arriver sans prévenir chez une Blanche. Mais non, faut qu’elle me tombe dessus
comme si elle avait le droit de débouler chez moi bonjour bonsoir comme si de rien
était.
« Je voudrais vous interviewer. Sur ce que c’est de travailler comme bonne
chez les autres. »
Un ballon rouge roule sur quelques mètres dans mon jardin. Le petit Jones, le
fils des voisins, traverse la rue en courant pour le rattraper. En voyant Miss Skeeter, il
s’arrête net. Après ça il s’approche et il le ramasse. Et puis il repart à toute vitesse
comme s’il avait peur qu’elle le mange.
« Comme pour Miss Myrna ? Je demande. Des trucs pour le ménage ?
- Non, pas comme Miss Myrna. Je parle d’un livre », dit Miss Skeeter. Elle me
regarde avec de grands yeux. Elle est tout excitée. « Avec des témoignages pour
montrer ce que c’est de travailler pour une famille blanche. Ce que c’est de travailler,
mettons, pour… Elizabeth. »
Je me tourne et je la regarde. C’était donc ça qu’elle essayait de me dire depuis
deux semaines, dans la cuisine de Miss Leefolt ! « Vous croyez que Miss Leefolt
serait d’accord avec ça ? Que je raconte des histoires sur elle ? »
Miss Skeeter baisse les yeux. « Ma foi… non. Je me disais qu’on ne lui en
parlerait pas. Il faut aussi que je sois sûre que les autres bonnes acceptent de garder
le secret. »
Je commence à comprendre ce qu’elle demande. « Les autres bonnes ?
- J’espérais en avoir quatre ou cinq. Pour bien montrer ce qu’être bonne à
Jackson veut dire. »
Je regarde autour de nous. On est bien en vue là dehors. Elle se rend pas
compte que c’est dangereux, de parler de ça alors que tout le monde nous voit ?
« C’est quel genre d’histoires, au juste, que vous voulez ?
- Combien vous gagnez, comment on vous traite, les toilettes, les bébés, tout
ce que vous avez vu de bien et de moins bien. »
Elle a vraiment l’air excitée, comme si c’était un jeu. Je me demande, une
seconde, si c’est elle qui est folle ou moi qui suis trop fatiguée.
« Miss Skeeter, je dis doucement, ça vous paraît pas dangereux ?
- Non, si nous sommes prudentes…
- Chut, s’il vous plaît. Vous savez ce qui se passerait si Miss Leefolt apprenait
que j’ai parlé derrière son dos ?
- Nous ne lui dirons rien. » Elle baisse la voix elle aussi, mais pas assez. « Ce
seront des entretiens privés. »
Je la regarde un moment sans rien dire. Elle est malade, ou quoi ? « Vous
savez ce qui est arrivé ce matin à ce jeune Noir ? Vous savez qu’ils l’ont frappé à
coups de démonte-pneu parce qu’il était allé par erreur dans les toilettes des
Blancs ? »
Elle continue à me regarder et elle cligne un peu des yeux. « Je sais que les
choses ne sont pas faciles, mais…
- Et ma cousine Shinelle dans le comté de Sauter, vous en avez entendu
parler ? Ils ont mis le feu à sa voiture parce qu’elle était allée au bureau de vote ! »
Elle dit tout bas : « Personne n’a encore écrit un livre comme celui-ci », et je
crois qu’elle commence à comprendre, enfin. « Nous pourrions explorer un territoire
inconnu. Ouvrir une nouvelle perspective. »
Il y a un groupe de bonnes qui vient vers ma maison. Elles ont toutes leur
uniforme blanc. Elles me voient assise devant la porte avec une Blanche. Je grince
des dents. Je sais déjà que ce soir, mon téléphone va chauffer.
« Miss Skeeter, je dis, lentement, pour lui faire comprendre que c’est sérieux, si
je fais ça avec vous, autant mettre tout de suite le feu à ma propre maison. »
Miss Skeeter commence à se ronger un ongle. « Mais j’ai déjà… » Elle se tait
et ferme les yeux. Je vais pour lui demander, vous avez déjà quoi ? Mais j’ai peur de
ce qu’elle va répondre. Elle fouille dans son sac, sort un bout de papier et écrit son
numéro de téléphone dessus.
« Je vous en prie, vous voudrez bien, au moins, y réfléchir ? »
Je soupire, je regarde le jardin, et je dis aussi gentiment que possible : « Non
ma’am. »
Elle pose le bout de papier entre nous sur la marche, elle se lève et retourne à
sa Cadillac. Je suis trop crevée pour me relever. Je reste là sans bouger, à la
regarder pendant qu’elle roule doucement jusqu’au bout de la rue. Les gamins qui
jouent au foot s’écartent pour la laisser passer, sans rien dire et sans faire un geste,
comme si c’était un fourgon mortuaire.
MISS SKEETER
Chapitre 8
Je longe Gessum Avenue dans la Cadillac de ma mère. Devant moi, un petit
Noir en salopette me regarde avec de grands yeux, un ballon rouge serré contre sa
poitrine. Je jette un coup d’œil au rétroviseur. Aibileen est toujours sur les marches de
son porche dans son uniforme blanc. Elle ne m’a même pas regardée en disant « Non
ma’am » et continue à fixer une plaque d’herbe jaunie dans son jardin.
Je m’étais sans doute imaginé que les choses allaient se passer comme au
temps où j’allais chez Constantine, quand les Noirs me saluaient de la main et me
souriaient, amicaux et contents de voir la petite Blanche dont le père possédait la
grande plantation. Mais ici, des regards silencieux me suivent au passage. En voyant
ma voiture approcher, le petit Noir tourne les talons et se sauve derrière une maison
voisine de celle d’Aibileen. Cinq ou six personnes de couleur sont rassemblées devant
cette maison, avec des sacs et des plateaux. Je me masse les tempes. Je cherche ce
que je pourrais dire d’autre pour convaincre Aibileen.
Il y a une semaine, Pascagoula est venue frapper à la porte de ma chambre.
« On vous appelle au téléphone, Miss Skeeter. Ça vient de loin. C’est une
certaine Miss… Stern, elle dit ?
- Stern ? » Ai-je demandé, en réfléchissant à haute voix. Puis j’ai compris. « Ce
ne serait pas Stein, plutôt ?
- Je… peut-être. Elle est pas facile à comprendre. »
J’ai dévalé les marches à la suite de Pascagoula. Je tirais comme une idiote
sur mes cheveux trop frisés, comme s’il s’agissait d’une rencontre et non d’un coup de
téléphone. En arrivant dans la cuisine, j’ai attrapé au vol l’appareil qui pendait contre
le mur.
J’avais tapé la lettre trois semaines plus tôt sur du beau papier blanc filigrané.
Trois pages exposant l’idée, les détails, et le mensonge : je disais qu’une bonne noire,
respectée et dure à la tâche, avait accepté que je l’interroge afin de montrer dans tous
les détails ce qu’était une vie de domestique au service d’une patronne blanche dans
notre ville. Il semblait beaucoup plus intéressant de présenter les choses ainsi plutôt
que de dire que j’avais l’intention de demander son aide à une Noire.
J’ai déroulé le fil jusque dans la réserve et j’ai allumé l’unique ampoule qui y
donne de la lumière en tirant sur le cordon de l’interrupteur. Mon vieux truc de
lycéenne pour téléphoner en toute tranquillité.
« Allô ? C’est Eugenia à l’appareil.
- Ne raccrochez pas s’il vous plaît, je vous passe la communication. » J’ai
entendu une série de déclics, puis une voix lointaine, presque masculine, qui disait :
« Elaine Stein.
- Allô ? C’est Skeet… Eugenia Phelan, dans le Mississippi.
- Je le sais, Miss Phelan. C’est moi qui vous appelle. » J’ai entendu le bruit sec
d’une allumette qu’on craque, suivi d’une brève inspiration. » J’ai reçu votre lettre la
semaine dernière. Je veux vous en parler.
- Oui, ma’am. » Je me suis laissée choir sur un bidon de farine King Biscuit. Le
cœur battant, j’ai tendu l’oreille. Les communications avec New York étaient toujours
noyées dans un océan de parasites, comme si elles arrivaient de milliers et de milliers
de kilomètres.
« Qu’est-ce qui vous a donné cette idée d’interroger des bonnes à tout faire ?
Je suis curieuse de le savoir. »
Je suis restée une seconde paralysée. Elle ne disait pas bonjour, ne cherchait
pas à échanger quelques banalités avant d’entrer dans le vif du sujet. J’ai compris que
le mieux était de lui répondre aussi directement qu’elle semblait le souhaiter. « C’est…
enfin, j’ai été élevée par une femme de couleur. J’ai vu combien cela pouvait être
simple, et combien cela pouvait être compliqué entre les familles et leurs
domestiques. » Je me suis éclairci la voix. J’étais crispée, comme si j’avais parlé à un
professeur.
« Continuez.
- Eh bien… » J’ai pris une seconde pour respirer. « Je voudrais écrire ceci en
prenant le point de vue des bonnes. Les Noires d’ici. » J’essayais de me représenter
les visages de Constantine et d’Aibileen. « Elles élèvent un enfant blanc, et vingt ans
après l’enfant devient leur employeur. Le problème, c’est qu’on les aime, et qu’elles
nous aiment, et pourtant… » J’avais la gorge sèche et ma voix tremblait. » Nous ne
les autorisons même pas à utiliser les toilettes de la maison. »
À nouveau le silence.
Je me suis sentie obligée de continuer. « Chacun sait ce que nous, les Blancs,
nous en pensons. On a chanté la figure magnifique de la Mammy qui se dévoue toute
sa vie pour une famille blanche. Margaret Mitchell a traité de cela. Mais personne n’a
jamais demandé à la Mammy ce qu’elle en pensait. » La sueur ruisselait sur ma
poitrine, tachait mon chemisier en coton.
« Vous voulez donc montrer un aspect des choses dont personne n’a jamais
rendu compte, a dit Mrs Stein.
- Oui. Parce que personne n’en parle jamais. Personne ne parle de quoi que ce
soit, ici. »
Le rire d’Elaine Stein était une sorte de grognement, et elle avait un accent
yankee prononcé. « Miss Phelan, j’ai vécu à Atlanta. Pendant six ans, avec mon
premier mari. »
C’était comme une perche qu’elle me tendait et je l’ai saisie. « Alors… vous
savez comment c’est.
- Assez pour en être partie, a-t-elle dit, et je l’ai entendu souffler la fumée de sa
cigarette. Écoutez, j’ai lu votre projet. C’est sans aucun doute… original, mais ça ne
marchera pas. Quelle domestique dotée de bon sens acceptera jamais de vous dire la
vérité ?
J’ai vu passer sous la porte les chaussons roses de maman. J’ai tenté de les
ignorer. Je ne pouvais pas croire que Mrs Stein ait déjà deviné que j’avais bluffé. « La
première que je veux interviewer est… impatiente de tout raconter.
- Miss Phelan, a dit Elaine Stein, et j’ai compris que ce n’était pas une question.
Cette Noire a vraiment accepté de vous parler en toute franchise ? Sur ce qu’est sa
vie de domestique au service d’une famille blanche ? Parce que ça semble rudement
dangereux dans une ville comme Jackson, Mississippi. »
Je suis restée un moment interdite, en battant des paupières. Je sentais
l’inquiétude me gagner à l’idée qu’Aibileen ne serait peut-être pas aussi facile à
convaincre que je l’avais imaginé. Je ne pouvais pas prévoir ce qu’elle me dirait dans
une semaine sur les marches de son porche.
« Je les ai vus à la télé quand ils ont tenté d’occuper un arrêt de bus, chez
vous, a repris Mrs Stein. On a entassé cinquante-cinq Noirs dans une cellule prévue
pour en contenir quatre. »
J’ai serré les lèvres. « Elle m’a donné son accord. Oui, elle est d’accord.
- Bien. C’est étonnant. Mais vous croyez vraiment qu’après elle d’autres
domestiques voudront bien vous parler ? Que se passera-t-il si les patronnes
l’apprennent ?
- Les entretiens auront lieu en secret. Étant donné que, comme vous le savez,
les choses sont un peu dangereuses ici, en ce moment. » À vrai dire, je n’en savais
pas grand-chose. Je venais de passer quatre ans enfermée derrière les murs de
l’université, à lire Keats et Eudora Welty et à me concentrer sur mes dissertations de
fin de trimestre.
« Un peu dangereuses ? » Elle a ri. « Les marches à Birmingham, Martin
Luther King, les chiens lancés sur des enfants noirs… Ma chère, il n’y a pas de sujet
plus brûlant dans l’actualité. Mais, je suis désolée, ça ne marchera jamais. Pas pour
un article, parce qu’aucun journal du Sud ne voudra le publier. Et encore moins pour
un livre. Un livre d’entretiens ne se vendra pas. »
Je me suis entendue faire : « Ah… » Et j’ai fermé les yeux. Toute mon
excitation retombait d’un coup. J’ai encore fait : « Ah…
- Je vous ai appelée parce que, très franchement, c’est une bonne idée. Mais…
je ne vois pas comment on pourrait en faire un livre.
- Mais… Si… » Mon regard errait à travers la réserve, à la recherche de
quelque chose pour susciter à nouveau son intérêt. Peut-être devrais-je en parler
dans un article, peut-être pour un magazine…
« Eugenia, à qui parles-tu là-dedans ? » La voix de maman à travers la porte.
Elle l’a entrouverte de quelques centimètres et je l’ai vivement refermée. J’ai mis ma
main sur l’appareil pour dire à voix basse : « Je suis avec Hilly, maman…
- Dans la réserve ? Te voilà à nouveau comme une ado ?
- Enfin, a dit Mrs Stein avec un petit claquement de langue sceptique, voire
désapprobateur. Je suppose que je pourrai toujours lire ce que vous obtiendrez. Dieu
sait si l’industrie du livre est friande de bavardages.
- Vous feriez cela ? Oh, Mrs Stein…
- Je ne promets rien. Mais… faites vos interviews, et je vous dirai si c’est la
peine de continuer. »
J’ai émis quelques sons inintelligibles pour finir par : « Merci, Mrs Stein, vous
ne pouvez pas savoir à quel point je vous suis reconnaissante.
- Ne me remerciez pas encore. Et appelez Ruth, ma secrétaire, si vous avez
besoin de me joindre. »
Et elle a raccroché.
Ce mercredi, j’arrive avec une vieille sacoche à la réunion du club de bridge
chez Elizabeth. Elle est rouge. Elle est affreuse. Et pour aujourd’hui, elle fera l’affaire.
C’est le seul sac assez grand pour contenir les lettres à Myrna que j’ai pu
trouver dans la maison de maman. Le cuir est râpé et craquelé, l’épaisse bandoulière
laisse une trace marron sur mon chemisier à l’endroit où elle frotte. C’était le sac de
jardinière de grand-mère Claire. Elle y mettait ses outils et il reste encore des graines
de tournesol au fond. Il ne va avec rien de ce que je porte, mais je m’en fiche.
« Deux semaines ! dit Hilly, deux doigts levés. Il vient ! » Elle sourit, et je souris.
« Je serai là », dis-je, et je file à la cuisine avec ma sacoche rouge.
Aibileen est devant l’évier. « ’Jour », dit-elle, d’un ton calme. On ne s’est plus
vues depuis la semaine dernière, quand je suis allée la trouver chez elle.
Je reste une minute sans rien dire, à la regarder préparer le thé glacé. Je sens
à son attitude qu’elle est mal à l’aise, qu’elle redoute peut-être le moment où je vais lui
demander une nouvelle fois de m’aider à écrire mon livre. Je sors une liasse de lettres
de ménagères et, voyant cela, elle se détend un peu. Tandis que je lui lis une
question sur le moyen d’éliminer des taches de moisissure, elle verse un peu de thé
dans un verre, le goûte, et ajoute du sucre dans le pichet.
« Ah, avant que j’oublie : j’ai la réponse à la question sur les auréoles. » Elle
presse un demi-citron au-dessus du pichet. « Minny dit qu’il faut les frotter avec un
peu de mayonnaise. Et ensuite, mettre ce mari qui vaut rien à la porte. » Elle remue
encore un peu et goûte. « Minny et les maris, ça fait deux.
- Merci, je note. » Je sors, de l’air le plus détaché possible, une enveloppe de
mon sac. « Voici. Je voulais vous donner ceci. »
Aibileen se crispe à nouveau, comme à mon entrée dans la cuisine. « Qu’estce que c’est ? » dit-elle, en regardant l’enveloppe sans y toucher.
« Pour votre aide, dis-je, à mi-voix. J’ai compté cinq dollars par chronique. Ce
qui fait trente-cinq dollars en tout. »
Son regard retourne aussitôt se fixer sur le pichet de thé. « Non merci, ma’am.
- Prenez-les, je vous en prie, vous les avez gagnés. »
J’entends des raclements de chaises dans le living-room, et la voix d’Elizabeth.
« S’il vous plaît, Miss Skeeter. Miss Leefolt va faire une crise si elle apprend
que vous me donnez de l’argent, murmure Aibileen.
- Elle n’a pas à le savoir. »
Aibileen relève la tête et me regarde. Elle a le blanc des yeux jaune, le regard
fatigué. Je sais ce qu’elle pense.
« Je vous l’ai déjà dit, je regrette, mais je ne peux pas vous aider pour ce livre,
Miss Skeeter. »
Je pose l’enveloppe. Je sens que je viens de commettre une terrible erreur.
« S’il vous plaît. Trouvez-vous une autre bonne de couleur. Une jeune.
Quelqu’un… d’autre.
- Mais je n’en connais aucune assez bien ! » Je suis tentée d’employer le mot
amie, mais je ne suis pas si naïve. Je sais que nous ne sommes pas des amies.
Hilly passe la tête à la porte. « Viens, Skeeter, je vais distribuer ! » Et elle
disparaît.
« Je vous en supplie, dit Aibileen. Rangez cet argent, que Miss Leefolt ne le
voie pas ! »
Je hoche la tête, affreusement gênée, et je remets l’enveloppe dans mon sac.
C’est pire que jamais, je le sais. Elle pense qu’il s’agit d’un pourboire pour qu’elle se
laisse interviewer. Un pourboire déguisé en geste de bonne volonté et de
remerciement. J’ai attendu d’arriver à une certaine somme pour la lui donner, mais
c’est vrai, c’est délibérément que j’ai choisi de le faire aujourd’hui. Et maintenant, elle
a pris peur pour de bon.
« Chérie, essaie-le un peu sur ta tête. Ça coûte onze dollars. À ce prix-la, ça
doit marcher ! »
Maman m’a coincée dans la cuisine. Je regarde vers la porte qui donne sur le
couloir, puis vers celle qui donne sur la véranda. Maman s’approche, la chose à la
main, et je suis frappée par la fragilité de ses poignets, par la minceur de ses bras qui
portent le lourd appareil en métal gris. Elle me pousse sur une chaise - elle n’est pas
si fragile, finalement - et presse avec un vilain bruit un tube de matière gluante audessus de mon crâne. Voilà deux jours qu’elle me poursuit avec son applicateur de
gel défrisant.
Elle frotte à deux mains dans mes cheveux. Je sens quasiment l’espoir dans
ses doigts. Aucune crème ne pourra redresser mon nez ni me raccourcir de trente
centimètres. Aucune ne donnera du caractère à mes sourcils presque transparents, ni
des rondeurs à ma charpente trop osseuse. Et mes dents sont déjà parfaitement
régulières. C’est donc tout ce qu’il lui reste à rectifier : mes cheveux.
Elle recouvre mon crâne dégoulinant d’un bonnet en plastique, y ajuste un
tuyau relié à l’appareil.
« Il y en a pour combien de temps, maman ? »
Elle prend le mode d’emploi entre ses doigts poisseux. « Ils disent : « Recouvrir
du Bonnet miraculeux, mettre l’appareil en marche et attendre le miracle. »
- Dix minutes ? Un quart d’heure ? »
J’entends un déclic, l’appareil se met à vrombir de plus en plus fort et une
chaleur intense m’enveloppe la tête. Mais il y a soudain un pop, le tuyau se détache et
se met à sauter en tout sens comme une lance à incendie échappée de sa citerne.
Maman pousse un cri, veut l’attraper et le manque. Elle finit tout de même par y
arriver et le remet en place.
Elle prend une profonde inspiration, rouvre le mode d’emploi. « Le Bonnet
miraculeux doit être maintenu sur la tête pendant deux heures.
- Deux heures ?
- Je vais dire à Pascagoula de t’apporter une tasse de thé, ma chérie. »
Elle me donne une petite tape sur l’épaule et sort de la cuisine.
Pendant deux heures, je me plonge dans Life et fume des cigarettes. J’achève
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Puis je feuillette le Jackson Journal. En page
quatre, je lis, Le jeune homme battu pour avoir utilisé des toilettes réservées restera
aveugle. Des suspects interrogés. Cela me dit quelque chose. Puis je me souviens.
C’est certainement le voisin d’Aibileen.
Je suis allée deux fois chez Elizabeth cette semaine, avec l’espoir qu’elle n’y
serait pas et que je pourrais discuter avec Aibileen, trouver un moyen de la
convaincre. Mais Elizabeth était à sa machine à coudre, très affairée, en train de se
faire une nouvelle robe pour les fêtes de fin d’année. Une robe verte, légère et bon
marché comme les précédentes. Elle a dû tomber sur un coupon de tissu vert en
courant les soldes. Je ferais bien une descente à la boutique Kennington pour lui
acheter quelque chose d’autre, mais un tel cadeau la mettrait terriblement mal à l’aise.
« Alors, m’a demandé Hilly à ma seconde visite, tu sais ce que tu vas mettre
pour ton rendez-vous de samedi ? »
J’ai haussé les épaules. « Il faut que j’aille faire les magasins. »
À cet instant, Aibileen est entrée avec du café et a posé le plateau sur la table.
« Merci », a dit Elizabeth, avec un hochement de tête.
« Oui, merci, Aibileen, a dit Hilly, en mettant du sucre dans sa tasse.
Permettez-moi de vous dire que vous faites le meilleur café de la ville.
- Merci, ma’am.
- Dites-moi, Aibileen, a continué Hilly, que pensez-vous des nouvelles toilettes
qu’on a construites dehors ? C’est tout de même mieux d’avoir un endroit rien que
pour soi, n’est-ce pas ? »
Aibileen regardait fixement une fente du bois dans la table de la salle à manger.
« Oui, ma’am.
- Vous savez, c’est Mister Holbrook qui a fait faire ces toilettes, Aibileen. Il a
envoyé les ouvriers et le matériel. »
Hilly souriait. Aibileen restait immobile et silencieuse et j’aurais voulu ne pas
être là. S’il te plaît, ai-je pensé, s’il te plaît ne dis pas merci.
« Oui ma’am. » Aibileen a ouvert un tiroir et y a plongé la main, mais Hilly ne la
lâchait pas du regard. On voyait bien ce qu’elle attendait.
Quelques secondes sont passées sans que personne ne fasse un geste. Hilly
s’est éclairci la gorge et finalement, Aibileen a baissé la tête et a lâché : « Merci,
ma’am », d’une voix à peine audible. Puis elle est repartie dans la cuisine. Il ne faut
pas s’étonner qu’elle ne veuille plus me parler.
À midi, maman retire le Bonnet miraculeux de ma tête, rince le gel pendant que
je me penche sur l’évier de la cuisine. Elle place rapidement une dizaine de rouleaux
et m’installe dans sa salle de bains sous le casque sèche-cheveux.
J’émerge une heure plus tard, le visage congestionné, le cuir chevelu
douloureux et morte de soif. Maman m’installe face au miroir pour défaire les
rouleaux. Puis elle passe la brosse.
Nous regardons, stupéfaites. « Ça alors ! » dis-je. Je n’ai qu’une seule pensée :
Le rendez-vous. C’est pour le week-end prochain.
Maman sourit, choquée. Elle ne me réprimande même pas pour le juron. Mes
cheveux sont magnifiques. Le gel défrisant a tenu ses promesses.
Chapitre 9
Le samedi, jour de mon rendez-vous avec Stuart Whitworth, je passe encore
deux heures sous la machine à défriser (l’effet, apparemment, ne résiste pas au
lavage). Une fois mes cheveux séchés, je vais chez Kennington où j’achète les
chaussures les plus plates que je peux trouver et une robe moulante en crêpe de
Chine. Je déteste faire les magasins, mais c’est une façon d’oublier Mrs Stein et
Aibileen pendant un après-midi. Je fais mettre les quatre-vingt-cinq dollars sur le
compte de maman, qui me supplie toujours d’acheter de quoi m’habiller. (« Quelque
chose de flatteur pour ta taille. ») Je sais qu’elle ne serait absolument pas d’accord
avec le décolleté de cette robe. Je n’en ai jamais eu de semblable.
Au moment de quitter le parking de Kennington, une douleur fulgurante à
l’estomac m’oblige à m’arrêter. Je m’agrippe au volant gainé de blanc, en me disant
pour la énième fois que je suis ridicule de croire à quelque chose qui ne m’arrivera
jamais. De m’imaginer qu’il a les yeux bleus alors que je n’ai vu de lui qu’une photo en
noir et blanc. Mais la robe, avec ma chevelure transformée, me va vraiment bien. Et je
ne peux m’empêcher d’espérer.
Il y a maintenant quatre mois que Hilly m’a montré cette photo, un jour au bord
de sa piscine. Hilly se faisait bronzer au soleil et je m’abritais à l’ombre. Mes boutons
de chaleur étaient sortis en juillet et n’avaient pas disparu.
« J’ai un tas de choses à faire », ai-je répondu. Hilly était assise sur la margelle
avec tous les kilos pris pendant sa grossesse, inexplicablement sûre d’elle dans son
maillot de bain noir. Elle avait encore du ventre, mais ses jambes restaient fines et
jolies.
« Je ne t’ai même pas dit quand il venait, a-t-elle poursuivi. Et il est d’une
excellente famille. » Elle parlait bien sûr de la sienne, Stuart étant le cousin de
William. « Il faut que tu le voies pour te faire une idée. »
Je regardai à nouveau la photo. Il avait les yeux clairs, les cheveux châtain et
c’était lui le plus grand dans un groupe de garçons photographiés devant un lac. Son
corps était à demi caché par les autres. Il devait être handicapé.
« Il n’y a rien qui cloche chez lui, a dit Hilly. Demande à Elizabeth, elle l’a
rencontré à la vente de l’année dernière, pendant que tu étais à la fac. Sans compter
qu’il est sorti très longtemps avec Patricia van Devender.
- Patricia van Devender ? Celle qui a été Miss Ole deux années de suite ?
- Et il a créé sa propre entreprise à Vicksburg. Donc si ça ne marche pas, tu ne
le rencontreras pas tous les jours en ville.
- D’accord », ai-je fini par dire, surtout pour me débarrasser d’Hilly.
Il est trois heures passées quand je rentre à la maison avec mes achats. Je
dois être chez Hilly à six heures pour y rencontrer Stuart. Je me regarde dans le
miroir. Les boucles commencent à se défaire aux extrémités, mais le reste tient.
Maman a été enchantée que je lui demande à utiliser de nouveau le défrisant miracle,
et ne s’est doutée de rien. Elle ne sait pas que je sors avec un garçon ce soir, et si
jamais elle l’apprenait j’en aurais pour trois mois de questions épouvantables du
genre : « Il n’a pas appelé ? » et « Qu’as-tu fait de mal ? » au cas où ça n’aurait pas
marché.
Maman est en bas dans le petit salon et hurle avec papa devant la télévision
qui transmet le match de basket des Rebels. Carlton, mon frère, est sur le canapé
avec sa ravissante nouvelle petite amie. Ils sont arrivés de LSU en voiture cet aprèsmidi. Elle est brune, avec une queue de cheval et un chemisier rouge.
Carlton me rejoint dans la cuisine. Il rit et me tire les cheveux comme quand on
était gamins. « Alors, sœurette, comment ça va ? » Je lui parle de mon travail au
journal, et lui apprends que je suis également rédactrice en chef de la Lettre de la
Ligue. Je lui dis aussi qu’il devrait revenir à la maison après ses études de droit. « Tu
mérites que maman s’occupe aussi de toi. J’en prends plus que ma part ici », dis-je
entre mes dents.
Il rit d’un air entendu, mais peut-il réellement comprendre ? Il a trois ans de plus
que moi et c’est un grand et beau garçon aux cheveux blonds qui achève sa dernière
année à LSU, protégé par trois cents kilomètres de mauvaises routes.
Tandis qu’il rejoint sa petite amie, je cherche les clés de la voiture de maman
mais je ne les trouve nulle part. Il est déjà cinq heures moins le quart. Je m’avance sur
le seuil de la pièce et m’efforce d’attirer son attention. Je dois attendre qu’elle cesse
de bombarder Queue de cheval de questions sur sa famille et l’endroit où elle habite,
et elle ne cessera pas tant qu’elle n’aura pas trouvé qu’elles ont au moins une
connaissance en commun. Elle veut ensuite savoir à quelle sororité de Vanderbilt la
jeune fille appartient, et elle conclut l’interrogatoire en lui demandant ce qu’elle a
comme motif d’argenterie. C’est mieux qu’un signe astrologique, dit-elle.
Queue de cheval répond que sa famille a un motif Chantilly, mais qu’elle
prendra son propre motif quand elle sera mariée. « Puisque je me considère comme
un esprit indépendant et tout. » Carlton lui caresse les cheveux et elle se blottit contre
lui comme une chatte. Ils me regardent en souriant.
« Quelle chance tu as, Skeeter, me lance Queue de cheval à travers la pièce,
de descendre d’une famille qui a un motif François I er ! Tu le garderas une fois
mariée ?
- J’adore le François Ier, dis-je. Je sors tout le temps ces fourchettes, rien que
pour les regarder. »
Maman me lance un regard dubitatif. Je lui fais signe de me rejoindre dans la
cuisine, mais elle met dix minutes à arriver.
« Où sont tes clés, maman, pour l’amour du ciel ? Je suis en retard. Je vais
dormir chez Hilly ce soir.
- Quoi ? Mais Carlton est ici ! Que va penser sa nouvelle amie si tu t’en vas
parce que tu as mieux à faire ailleurs ? »
Je ne lui ai encore rien dit, sachant que, Carlton ou pas Carlton, on finirait par
se disputer.
« Et Pascagoula qui a fait un rôti, et papa qui a préparé du bois pour la
cheminée du petit salon !
- Il fait trente degrés dehors, maman.
- Écoute. Ton frère est ici et j’entends que tu te conduises comme une vraie
sœur. Tu ne partiras pas avant d’avoir reçu cette jeune fille longuement et
gentiment. » Elle regarde sa montre pendant que je me rappelle que j’ai vingt-trois
ans. « Je t’en prie, ma chérie », dit-elle. Je soupire et retourne au salon avec un de
ses maudits plateaux de mint juleps1.
« Maman, dis-je, en revenant dans la cuisine à cinq heures vingt. Je dois y
aller. Où sont tes clés ? Hilly m’attend !
- Mais on n’a même pas eu les saucisses en chemise !
1
Long drink bourbon-menthe fraîche, spécialité du Sud.
- Hilly a… mal au ventre. Et sa bonne ne vient pas demain. Elle a besoin de
moi pour garder les enfants. »
Maman pousse un soupir. « Ce qui veut dire, je suppose, que tu iras à l’église
avec eux. Moi qui pensais qu’on s’y rendrait en famille. Et qu’on dînerait tous
ensemble !
- Maman, s’il te plaît, dis-je, en fouillant dans le panier qui lui sert à ranger ses
clés. Je ne trouve pas tes clés !
- Tu ne peux pas prendre la Cadillac ce soir. C’est notre voiture du dimanche
pour aller à l’église. »
Il sera chez Hilly dans dix minutes. J’ai prévu de m’habiller et de me maquiller
là-bas pour que maman ne se doute de rien. Je ne peux pas prendre la nouvelle
camionnette de papa. Elle est pleine d’engrais et je sais qu’il en aura besoin demain
de bonne heure.
« Très bien. Je prendrai donc la vieille camionnette.
- Je crois qu’elle a une remorque. Demande à ton père. »
Mais je ne peux pas le demander à papa parce que je ne peux pas lui en parler
devant trois personnes qui vont faire des mines désolées parce que je m’en vais. Je
prends donc les clés de la vieille camionnette en disant : « Ça ne fait rien. C’est
simplement pour aller chez Hilly », et je me précipite dehors pour m’apercevoir que
ladite camionnette a non seulement une remorque, mais qu’on a chargé sur cette
remorque un tracteur d’une demi-tonne.
Je me rends donc en ville pour ma première sortie avec un garçon depuis deux
ans au volant d’une Chevrolet rouge 1941 à quatre vitesses au plancher, flanquée
d’une niveleuse John Deere. Le moteur pétarade et donne des à-coups et je me
demande s’il ne va pas me lâcher. Des mottes de terre volent derrière moi. Puis le
moteur cale, projetant ma robe et mon sac sur le plancher malpropre, et je dois
redémarrer à deux reprises.
À cinq heures quarante-cinq, une forme sombre surgit devant moi et je perçois
un choc sourd. Je veux m’arrêter, mais on ne freine pas si facilement avec cinq
tonnes de machinerie à l’arrière. Je pousse un gémissement et descends de l’engin. À
mon grand étonnement, le chat se relève, regarde autour de lui, sonné, et disparaît
dans le sous-bois aussi vite qu’il en était sorti.
À six heures moins trois, après une course folle à grands coups de klaxon
saluée par les cris des gamins, je m’arrête dans une rue proche de celle de Hilly, étant
donné que l’impasse dans laquelle elle habite ne permet pas de garer des machines
agricoles. J’attrape mon sac et me rue à l’intérieur sans prendre le temps de frapper,
transpirante et hors d’haleine, et ils sont là tous les trois, y compris mon chevalier
servant, en train de siroter leur whisky dans le salon.
Je me fige sous leurs regards. William et Stuart se lèvent. Mon Dieu, il est
grand, il me dépasse d’au moins dix centimètres ! Hilly ouvre de grands yeux et me
prend par le bras. « Les garçons, on revient tout de suite. Profitez-en pour parler de
base-ball en nous attendant ! »
Elle m’entraîne dans son dressing et on gémit de concert. C’est vraiment trop
affreux.
« Skeeter, tu n’as même pas de rouge à lèvres ! Et tu es coiffée comme un
épouvantail !
- Je le sais, regarde-moi ! » Les effets du défrisant miracle ne sont plus qu’un
souvenir. « Il n’y a pas de climatisation dans le camion. J’ai été obligée de rouler avec
les vitres baissées. »
Je me lave le visage et Hilly me fait asseoir. Elle se met à me peigner comme
ma mère, en tordant les mèches sur des rouleaux géants avant de les fixer à la laque.
« Alors ? Que penses-tu de Stuart ? » Demande-t-elle.
Je soupire et ferme mes yeux. « Il a l’air beau. »
Je commence à me maquiller, ce que je sais à peine faire. Hilly me regarde,
essuie tout avec un mouchoir et refait tout. J’enfile la robe noire au grand décolleté,
glisse mes pieds dans les Delman noires ultraplates. Hilly me brosse les cheveux
sans rien dire. Je me rince les aisselles avec une serviette humide et elle lève les
yeux au ciel.
« J’ai failli écraser un chat, dis-je.
- Il a déjà bu deux verres en t’attendant. »
Je me lève, lisse les plis de ma robe. « Bon, dis-je. Combien tu me donnes ?
Sur dix ? »
Hilly m’examine rapidement des pieds à la tête, s’arrête au décolleté. Elle
hausse les sourcils. Je n’ai jamais, de toute ma vie, montré mon décolleté. J’avais
plus ou moins oublié que j’en possédais un.
« Six », dit-elle, comme si elle n’en revenait pas elle-même.
On se regarde une seconde sans rien dire. Hilly pousse un petit cri
d’étonnement et me sourit. Elle ne m’avait jamais donné une meilleure note que
quatre.
Au moment où on entre dans le salon, William pointe son doigt sur Stuart. « Je
vais me présenter à cette élection, et avec l’aide de ton père…
- Stuart Whitworth, dit Hilly, je te présente Skeeter Phelan. »
Il se lève, et un parfait silence se fait dans ma tête pendant une minute. Je
m’offre à son regard, comme on s’inflige une torture à soi-même, tandis qu’il
m’examine.
« Stuart a fait ses études à l’université d’Alabama, dit Williams, et il ajoute :
fraternité Roll Tide.
- Enchanté. » Stuart m’adresse un bref sourire. Puis il boit longuement, jusqu’à
ce que j’entende le choc des glaçons contre ses dents. « Alors, on va où ? »
demande-t-il en se tournant vers William.
Nous prenons l’Oldsmobile des Holbrook jusqu’à l’hôtel Robert E. Lee. Stuart
m’ouvre la portière et s’assoit avec moi à l’arrière, mais se penche aussitôt vers
l’avant pour parler de la saison de la chasse au daim avec William pendant toute la
durée du trajet.
On se met à table. Il me présente ma chaise et je m’assois, souris, dis merci.
« Vous voulez boire quelque chose ? demande-t-il, sans me regarder.
- Non merci. De l’eau, seulement. »
Il se tourne vers la serveuse et dit : « Un double Old Kentucky et une carafe
d’eau. »
Je pense qu’il en est à son cinquième bourbon, au moins, et je me lance. « Hilly
m’a dit que vous étiez dans le pétrole ? Ça doit être intéressant.
- Ça gagne bien. Si c’est ce que vous voulez savoir.
- Oh, je ne… » Mais je me tais, car il tend le cou pour regarder quelque chose.
Une femme qui vient d’arriver, une blonde platine au rouge à lèvres écarlate, moulée
dans une robe verte.
William pivote sur son siège pour suivre le regard de Stuart, mais se retourne
très vite. Il secoue imperceptiblement la tête à l’intention de Stuart et je vois qu’il s’agit
de Johnny Foote, l’ancien petit ami de Hilly, accompagné de Celia, sa nouvelle
femme. Ils ressortent et William et moi échangeons un regard de connivence,
soulagés que Hilly ne les ait pas vus.
« Eh bien, en voilà une qui a chaud aux fesses », dit Stuart entre ses dents, et
c’est à partir de là, je crois, que je commence à me moquer éperdument de ce qui
peut arriver.
À un moment, Hilly me regarde pour savoir si tout va bien. Je souris comme si
tout allait pour le mieux et elle sourit à son tour, rassurée.
« William ! dit Stuart. Le lieutenant-gouverneur vient d’arriver. Allons lui dire un
mot avant qu’il ne s’assoie. »
Ils se lèvent d’un même mouvement, nous laissant attablées côte à côte
comme deux potiches, et nous regardons les couples qui festoient dans la salle de
restaurant.
« Alors, dit Stuart en se rasseyant, vous avez déjà vu jouer l’équipe de foot
d’Alabama ? » C’est à peine s’il a tourné la tête vers moi pour me parler.
Je n’ai jamais mis les pieds au stade qui se trouve à moins de cinq cents
mètres de la maison. « Non, je ne suis pas une fanatique de football. » Je jette un
coup d’œil à ma montre. Il est à peine sept heures et quart.
« Ah. » Il pose un regard concupiscent sur le verre que le serveur vient de lui
apporter. On le sent prêt à le vider d’un trait. « Donc, vous faites quoi de vos
journées ?
- J’écris… une chronique de conseils ménagers pour le Jackson Journal. »
Il fronce les sourcils, puis se met à rire. « Des conseils ménagers ! Vous voulez
dire… pour faire le ménage ? »
Je réponds d’un hochement de tête.
« Seigneur ! » Il secoue son verre. « Je ne vois pas de pire occupation que de
lire une chronique sur la façon de récurer sa maison ! » Je note qu’il a une dent de
devant légèrement de travers. J’ai très envie de le lui faire remarquer, mais il ajoute :
« Sauf peut-être de l’écrire ! »
Je me contente de le regarder.
« C’est un truc pour trouver un mari, non ? Devenir spécialiste en art
ménager ?
- Eh bien, vous êtes un génie. Vous m’avez percée à jour.
- C’est le genre de diplôme qu’on fait passer aux filles à Ole Major ? Doctorat
de chasse aux maris ? »
Je le regarde, stupéfaite. Il se prend pour qui ?
« Excusez-moi, mais vous n’êtes pas tombé sur la tête quand vous étiez
bébé ? »
Il me fixe en clignant des yeux, puis se met à rire franchement pour la première
fois de la soirée.
« Je suppose que vous vous en fichez, dis-je. Mais il fallait bien que je
commence par quelque chose si je veux être journaliste. »
Je crois que je l’ai impressionné, mais il siffle son bourbon et son regard se
brouille.
Nous mangeons, et comme je le vois de profil je remarque qu’il a le nez un peu
pointu, que ses sourcils sont trop épais et que ses cheveux châtains semblent très
rêches. On ne se dit plus grand-chose, en tout cas. Hilly bavarde, fait des tentatives
dans notre direction du genre : « Stuart, Skeeter habite sur une plantation tout près de
la ville. Je crois que le sénateur est né dans une plantation d’arachide, lui-même ? »
Stuart commande un autre verre.
Je me retrouve aux toilettes avec Hilly, et elle m’adresse un sourire plein
d’espoir. « Alors, qu’en penses-tu ?
- Il est… grand », dis-je, étonnée qu’elle n’ait pas vu que mon chevalier servant
n’est pas seulement d’une grossièreté inexplicable, mais fin saoul par-dessus le
marché.
Le repas s’achève enfin et les deux garçons partagent l’addition. Stuart se lève,
m’aide à enfiler ma veste. Il a des manières, au moins.
« Seigneur, je n’ai jamais vu une fille avec des bras aussi longs, dit-il.
- Et moi, je n’ai jamais vu personne qui tenait aussi mal l’alcool.
- Votre veste sent… »
Il se penche, renifle, fait une grimace.
« L’engrais. »
Il se dirige d’un pas raide vers les toilettes. Je voudrais qu’il se volatilise.
Le retour en voiture ne prend que trois minutes, mais dans un silence
insupportable, et dure une éternité.
On entre chez Hilly. Yule May surgit dans son uniforme blanc et dit : « Tout va
bien, ils sont couchés », avant de repartir dans la cuisine. Je m’excuse et file aux
toilettes.
« Skeeter, tu ne veux pas raccompagner Stuart chez lui ? me demande William
quand je réapparais. Je suis claqué. Pas toi, Hilly ? »
Hilly se tourne vers moi avec l’air de se demander ce que je veux faire. Je
croyais avoir répondu d’avance à cette question en restant dix minutes dans les
toilettes.
Je me tourne vers Stuart sans le regarder. « Votre… Vous n’avez pas votre
voiture ?
- Mon cousin ne me paraît pas en état de conduire » dit William en riant. Tout le
monde se tait à nouveau.
« Je suis venue en camionnette, dis-je. Je crains que vous…
- Allons donc ! rétorque William, en donnant une claque dans le dos de Stuart.
Il n’a rien contre les camionnettes ! N’est-ce pas, mon vieux ?
- William, intervient Hilly, tu pourrais conduire, toi, et Skeeter rentrerait seule.
- Pas moi, j’ai trop picolé aussi » dit William, alors qu’il vient de nous ramener
du restaurant.
Finalement, je me dirige vers la porte. Stuart me suit sans rien dire et ne
semble pas s’étonner que je ne me sois pas garée devant la maison de Hilly ou dans
sa rue. En arrivant devant la camionnette, on s’arrête tous les deux et on contemple la
remorque accrochée à mon véhicule et le tracteur de cinq mètres qui se trouve
dessus.
« Vous êtes venue toute seule avec ça ? »
Je soupire. D’accord, je suis une grande personne et je ne me suis jamais
sentie petite, ni particulièrement féminine, mais ce tracteur… c’est trop.
« Jamais rien vu d’aussi rigolo ! » dit-il encore.
Je m’écarte de lui. « Hilly peut vous raccompagner », dis-je.
Il se tourne vers moi et me regarde attentivement pour, je pense, la première
fois de la soirée. Je reste là à subir cet examen, et mes yeux s’emplissent de larmes.
Je suis trop fatiguée, c’est tout.
Il dit : « Et merde ! » et quelque chose dans ses traits, dans tout son corps,
semble s’affaisser. « Écoutez, j’ai dit à Hillary que je n’étais pas prêt pour sortir avec
une fille, quelle qu’elle soit.
- Ne vous excusez pas », dis-je, en tournant les talons pour repartir vers la
maison.
Dimanche matin je me lève de bonne heure, avant Hilly et William, avant les
enfants et avant le départ pour l’église. Je rentre à Longleaf avec le tracteur qui
brinquebale derrière moi.
L’odeur d’engrais me donne la gueule de bois alors que je n’ai bu que de l’eau
pendant la soirée.
La veille, je suis revenue chez Hilly, Stuart toujours sur mes talons. J’ai frappé
à la porte de la chambre et j’ai demandé à William, qui avait déjà la bouche pleine de
dentifrice, de bien vouloir raccompagner son cousin chez lui. Puis j’ai pris l’escalier
pour monter à la chambre d’amis sans lui laisser le temps de répondre.
J’enjambe les chiens de papa affalés sur le porche et entre dans la maison de
mes parents. Dès que je vois maman, je me précipite pour la serrer contre moi. Elle
tente de se dégager, mais je ne peux plus la lâcher.
« Qu’y a-t-il, Skeeter ? Tu n’as pas attrapé le mal au ventre de Hilly, au moins ?
- Non, je vais très bien. » J’aimerais lui raconter ma soirée. Je m’en veux de ne
pas avoir été gentille avec elle, de n’avoir besoin d’elle qu’aux moments où tout va
mal dans ma vie. Je me sens coupable parce que je voudrais tant que Constantine
soit ici, plutôt qu’elle.
Maman tapote mes cheveux ébouriffés par le vent et qui doivent me grandir de
cinq ou six centimètres. « Tu es sûre que tu n’as rien ?
- Ça va, maman. » Je suis trop épuisée pour résister. J’ai mal partout, comme
si quelqu’un m’avait donné des coups de pied dans le ventre. Avec des bottes. Cela
ne passera pas facilement.
« Tu sais, dit-elle, en souriant. Je crois que pour Carlton, cette fois, c’est la
bonne.
- Tant mieux, maman. Je suis contente pour lui. »
Le lendemain matin à onze heures, le téléphone sonne. Par chance, je suis
dans la cuisine et je décroche.
« Miss Skeeter ? »
Je me fige, puis je regarde maman qui examine son chéquier sur la table de la
salle à manger. Pascagoula est en train de sortir un rôti du four. Je file dans la réserve
et referme la porte sur moi.
Je dis à voix basse : « Aibileen ? »
Elle reste silencieuse quelques secondes, puis lâche d’un trait : « Et si… si ce
que je vais vous raconter vous plaît pas ? Au sujet des Blancs, je veux dire ?
- Je… Je… Il ne s’agit pas de mon opinion. Ce que je pense n’a pas
d’importance.
- Mais comment je peux savoir que vous allez pas vous mettre en colère et
vous retourner contre moi ?
- Je ne… Je crois qu’il va falloir… me faire confiance, c’est tout. » Je retiens ma
respiration. J’espère, j’attends. Il y a un long silence.
« Dieu me pardonne, je crois que je vais le faire.
- Aibileen… » Mon cœur bat follement dans ma poitrine. » Vous ne pouvez pas
savoir à quel point je vous suis reconnaissante…
- Miss Skeeter, il faudra qu’on soit très prudentes.
- Nous le serons. Je vous le promets.
- Et il faudra changer mon nom. Le mien, celui de Miss Leefolt, et tous les
autres.
- Bien sûr ! » J’aurais dû le lui dire. « Quand peut-on se voir ? Et où ?
- On peut pas faire ça dans le quartier blanc, c’est sûr. Je pense que… Il va
falloir venir chez moi.
- Connaissez-vous d’autres bonnes qui pourraient être intéressées ? »
Mrs Stein n’a donné son accord que pour lire un témoignage. Mais je dois être
prête, s’il y a la moindre chance que cela lui plaise.
Aibileen reste silencieuse un instant. « Je crois que je pourrais proposer à
Minny. Mais elle tient pas tellement à parler des Blancs.
- Minny ? Vous voulez dire… l’ancienne bonne de Mrs Walters », dis-je,
soudain consciente de la tournure dangereuse que prennent les choses. Je ne
voudrais pas mettre mon nez dans la vie privée d’Elizabeth, mais pas non plus dans
celle de Hilly.
« Elle a des histoires à raconter, Minny. Alors, allons-y.
- Aibileen, merci. Oh, merci !
- Oui, ma’am.
- Je… Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? »
La réponse fuse, sans une hésitation. « Miss Hilly. »
Je n’insiste pas. Je pense au projet de loi de Hilly pour les toilettes des
domestiques, à ses accusations de vol à l’encontre de sa bonne, à ses discours sur
les maladies des Noirs. Aibileen a lâché son nom comme on crache une noix de
pécan véreuse.
MINNY
Chapitre 10
Je vais au travail avec une seule idée en tête. C’est le 1 er décembre
aujourd’hui, et pendant que le reste des États-Unis nettoie ses crèches et sort les
vieilles chaussettes puantes des Noëls d’avant, j’ai un nouvel homme à m’occuper. Et
c’est pas ce vieux Santa Claus et c’est pas le Petit Jésus. C’est Mister Johnny Foote
Jr, qui va apprendre le soir de Noël qu’il a Minny Jackson comme bonne.
J’attends le 24 comme un rendez-vous d’amoureux. Je sais pas ce que Mister
Johnny va faire quand il découvrira que je travaille ici. Peut-être qu’il dira, très bien,
viens quand tu voudras nettoyer ma cuisine, voilà un peu d’argent ! Mais je suis pas si
bête. Cette histoire de secret, si on se met à sa place, c’est bien trop louche pour qu’il
me la joue comme un gentil Blanc qui demande qu’à me donner une augmentation.
Pour Noël, j’ai une bonne chance de me retrouver sans boulot.
Ça me mine, de pas savoir, mais je suis sûre d’une chose, c’est que depuis un
mois j’ai décidé qu’il y avait une meilleure façon de mourir que d’avoir une attaque
cardiaque à se percher sur la cuvette dans les toilettes d’une Blanche. Surtout que
finalement c’était même pas Mister Johnny qui arrivait chez lui ce jour-là, mais le
bonhomme qui venait relever le compteur d’électricité.
Mais j’ai pas été vraiment soulagée quand il est reparti. C’est Miss Celia qui
m’a fait peur, après, pendant la leçon de cuisine. Elle avait tellement la tremblote
qu’elle arrivait même pas à mesurer une cuillerée de sel sans en renverser tout
autour.
*
C’est lundi et j’arrête pas de penser au petit-fils de Louvenia Brown. Il est sorti
de l’hôpital ce week-end et il est allé habiter chez Louvenia, vu qu’il a plus ses parents
et tout. Hier soir, quand je leur ai apporté un gâteau au caramel, Robert avait le bras
dans le plâtre et un pansement sur les yeux. J’ai rien pu dire que « Oh, Louvenia ! »
quand je l’ai vu. Il dormait sur le canapé. Ils lui avaient rasé la moitié du crâne pour
l’opération. Et Louvenia, avec tous ses malheurs, elle voulait encore savoir si tout le
monde allait bien chez moi. Et quand Robert a commencé à remuer elle m’a demandé
si ça me ferait rien de repartir parce que chaque fois qu’il se réveille il se met à crier. Il
a peur et tout d’un coup il se rappelle qu’il est aveugle. Elle voulait pas que ça
m’impressionne. Résultat, j’arrête pas d’y penser.
« Je vais aller aux commissions », je dis à Miss Celia. Je lui montre la liste. On
fait ça tous les lundis. Elle me donne l’argent pour les courses et quand je rentre je lui
montre le ticket de caisse. Je veux qu’elle voie qu’il manque pas un penny. Miss Celia
hausse juste les épaules, mais je garde tous ces tickets dans un tiroir au cas où il y
aurait des questions.
Minny :
1.Jambon à l’ananas
2.Pois yeux noirs
3.Patates douces
4.Tarte aux pommes
5.Biscuits
Miss Celia :
1.Haricots beurre
« Mais j’ai déjà fait des haricots beurre la semaine dernière !
- Une fois qu’on sait bien cuisiner ça, le reste vient tout seul.
- Ça m’arrange, de toute façon. Je peux m’asseoir et rester tranquille pendant
que je les écosse. »
Ça fait bientôt trois mois et cette empotée est toujours pas fichue de faire un
café. Je sors ma pâte pour préparer la tarte avant d’aller faire les courses.
« Si on faisait une tarte au chocolat, cette fois ? J’adore la tarte au chocolat. »
Je serre les dents. « Je sais pas faire la tarte au chocolat. » C’est un
mensonge. Jamais. Jamais plus après Miss Hilly.
« Vous ne savez pas ? Zut alors, moi qui croyais que vous saviez tout faire ! On
devrait peut-être chercher une recette.
- Vous avez une autre idée ?
- Eh bien, pourquoi pas cette tarte aux pêches que vous nous avez faite une
fois ? Elle dit, en se versant un verre de lait. C’était rudement bon, ça !
- J’avais des pêches du Mexique. Chez nous en ce moment, c’est pas la
saison.
- Mais j’ai vu une publicité dans le journal ! »
Je soupire. C’est jamais facile avec elle, mais au moins elle a laissé tomber le
chocolat. « Il y a une chose que vous devez savoir, Miss Celia. Les fruits et les
légumes, c’est meilleur quand c’est de saison. On cuisine pas des courges en été, ni
des pêches à l’automne, quand on peut pas en acheter au bord de la route. Faisons
plutôt une bonne tarte aux noix de pécan.
- Et Johnny s’est régalé avec les pralines que vous aviez faites. Ce jour-là, il a
pensé que j’étais la fille la plus intelligente qu’il ait jamais rencontrée ! »
Je me penche sur ma pâte pour qu’elle voie pas ma tête. Ça fait deux fois en
une minute qu’elle arrive à m’énerver. « Vous voyez pas autre chose qu’on pourrait
faire à Mister Johnny comme si c’était vous ? » J’ai peur de mal lui parler, et j’en ai
marre de cuisiner et de faire croire que c’est quelqu’un d’autre. Ma cuisine, à part mes
gosses, c’est la seule chose dont je suis fière.
« Non, c’est tout. » Miss Celia sourit, elle voit même pas que j’ai tellement tiré
sur la pâte à tarte qu’il y a cinq grands trous dedans. Encore vingt-quatre jours de
cette comédie… Je prie le Seigneur et le diable pour que Mister Johnny s’amène pas
avant.
Tous les deux jours, j’entends Miss Celia qui téléphone dans sa chambre aux
dames de la société. Ça fait à peine trois semaines qu’elles ont fait leur vente de
charité et elle vise déjà celle de l’année prochaine. Ils y sont pas allés, Mister Johnny
et elle, j’en aurais entendu parler.
J’ai pas travaillé à la vente cette année, pour la première fois depuis dix ans.
C’est pas que j’avais pas besoin d’argent, mais je voulais surtout pas tomber sur Miss
Hilly.
« Vous voudrez bien lui dire que Celia Foote a encore appelé ? Je lui ai laissé
un message il y a quelques jours… »
Miss Celia prend une petite voix pointue, comme si elle était dans un jeu à la
télé. Ça me donne envie de lui arracher le téléphone des mains et de lui dire qu’elle
arrête de perdre son temps. D’accord, elle a l’air d’une dévergondée, mais c’est pas la
question. À la seconde où j’ai vu cette photo de Mister Johnny, j’ai compris pourquoi
elle avait pas de copines. J’ai servi assez de déjeuners du club de bridge pour tout
savoir ou presque sur les Blanches de cette ville. Par exemple, que Mister Johnny a
laissé tomber Miss Hilly pour Miss Celia quand ils étaient à la fac, et que Miss Hilly a
jamais pardonné.
Mercredi soir, j’entre dans l’église. C’est à moitié plein parce qu’il est que sept
heures moins le quart et que le chœur commence pas à chanter avant la demie. Mais
Aibileen m’a dit de venir de bonne heure. Je me demande de quoi elle veut parler. En
tout cas Leroy était de bonne humeur et il s’amusait avec les gosses, alors j’ai pensé
si il les veut, qu’il en profite.
J’aperçois Aibileen sur notre banc habituel au quatrième rang côté gauche,
juste sous le ventilateur. Comme on est des bonnes paroissiennes, on a droit aux
bonnes places. Elle a coiffé ses cheveux en arrière avec un petit rouleau sur la nuque.
Elle porte une robe bleue à gros boutons que je lui avais encore jamais vue. Aibileen
met des choses que les Blanches veulent plus. Ces dames adorent donner leurs
vieilleries. Comme d’habitude, elle a l’air grassouillette et comme il faut, mais avec
son allure proprette et respectable elle peut toujours vous sortir une grosse blague
bien dégueulasse à se pisser dessus.
En remontant l’allée entre les bancs je la vois qui regarde quelque chose et
fronce les sourcils. Pendant une seconde je vois la quinzaine d’années qui nous
séparent. Après ça elle sourit et sa figure redevient toute lisse et jeune.
« Seigneur, je dis, dès que je suis assise.
- Je sais. Faudrait que quelqu’un lui dise. »
Aibileen s’évente la figure avec son mouchoir. C’était au tour de Kiki Brown de
faire le ménage ce matin et toute l’église empeste le désodorisant au citron qu’elle
fabrique et qu’elle essaye de vendre à vingt-cinq cents le flacon. On tient une feuille
de service pour le nettoyage de l’église. Moi, je trouve que Kiki devrait la signer moins
souvent et les hommes un peu plus souvent. C’est simple, on a encore jamais vu un
homme mettre son nom.
À part l’odeur, l’église a l’air pimpante. Kiki a tellement astiqué les bancs qu’on
a mal aux yeux rien qu’à les regarder. L’arbre de Noël est déjà là, à côté de l’autel,
avec un tas de guirlandes et une étoile dorée à la pointe. Il y a des vitraux aux
fenêtres - la naissance du Christ, Lazare ressuscité d’entre les morts et le sermon à
ces crétins de Pharisiens -, mais il en reste sept avec des vitres ordinaires. On
continue à ramasser de l’argent pour ceux-là.
« Comment va Benny, avec son asthme ? demande Aibileen.
- Il m’a fait une petite crise hier. Leroy va me l’amener avec les autres dans un
moment. Pourvu que le citron les tue pas !
- Leroy ! » Aibileen secoue la tête et elle se met à rire. « Dis-lui qu’il a intérêt à
bien se tenir. Sinon, je le mettrai sur ma liste de prières.
- Tu devrais. Malheur, planquez tout ce qui se mange ! »
C’est cette bêcheuse de Bertrina Bessemer qui s’amène. Elle se penche et elle
sourit par-dessus le banc devant nous, et elle a un grand chapeau ridicule avec un
oiseau bleu sur la tête. Bertrina, c’est celle qui traite Aibileen d’idiote depuis des
années.
« Minny, elle dit, ça m’a fait plaisir de savoir que tu avais trouvé une place.
- Merci, Bertrina.
- Et Aibileen, merci de m’avoir mis sur ta liste de prières. Mon angine va bien
mieux. Je t’appellerai ce week-end pour qu’on se voie. »
Aibileen sourit, hoche la tête. Bertrina repart.
« Tu devrais mieux choisir les gens pour qui tu pries, je dis.
- Bof, je lui en veux plus, dit Aibileen. Et regarde, elle a un peu maigri.
- Elle dit à tout le monde qu’elle a perdu vingt kilos.
- Grâces à Dieu !
- Sauf qu’il lui en reste encore une centaine à perdre. »
Aibileen essaie de garder son sérieux en s’éventant encore plus fort comme
pour chasser l’odeur de citron.
« Alors, pourquoi tu m’as fait venir si tôt ? Je demande. Je te manquais, ou
quoi ?
- Non, c’est rien de grave. C’est juste pour quelque chose qu’on m’a dit.
- Quoi ? »
Aibileen respire un grand coup, regarde autour de nous si on nous écoute pas.
On est comme des reines, ici. Il y a toujours des gens pour nous coller.
« Tu la connais, Miss Skeeter ? Elle demande.
- Je t’ai dit que je la connaissais, l’autre jour. »
Elle baisse encore la voix. « Tu te rappelles, la fois où j’ai trop parlé et où je lui
ai dit que Treelore écrivait des histoires sur les Noirs et les Blancs ?
- Oui, je me rappelle. Elle veut te faire un procès pour ça ?
- Non, non. Elle est gentille. Mais elle a eu le culot de me demander si j’avais
pas des copines chez les autres bonnes qui voudraient raconter comment ça se
passe quand on travaille chez les Blancs. C’est pour mettre dans un livre.
- Et alors, qu’est-ce que t’en dis ? »
Aibileen hoche la tête et elle hausse les sourcils. « Hum.
- Tsss ! Eh bien, réponds-lui que c’est tous les jours fête. Qu’on rêve de passer
le week-end chez elles à astiquer l’argenterie.
- Je lui ai répondu qu’il fallait laisser les gens qui écrivent des livres d’histoires
raconter ces trucs-là. C’est depuis la nuit des temps que les Blancs empêchent les
Noirs de dire ce qu’ils pensent !
- C’est vrai. Dis-lui ça.
- Je lui ai dit. Et qu’elle était cinglée. Je lui ai demandé, et si on disait la vérité ?
Si on disait qu’on a trop peur pour demander le salaire minimum ? Que personne
paye la Sécurité sociale pour nous ? Et ce que ça nous fait quand la patronne nous
traite partout de… »
Aibileen secoue la tête. Je suis contente qu’elle ait pas prononcé le mot.
Elle continue : « Et qu’on adore leurs gamins quand ils sont petits… puis qu’ils
deviennent tout comme leur mère ! »
Je baisse les yeux et je la vois qui se cramponne à son sac comme si c’était la
dernière chose au monde qui lui restait. Aibileen, elle change de place quand les
bébés deviennent trop grands et commencent à voir qu’il y a des Blancs et des Noirs.
On en parle jamais entre nous.
Elle fait une grimace. « Même si elle change les noms des bonnes et des
patronnes…
- Elle est folle si elle s’imagine qu’on va faire quelque chose d’aussi dangereux.
Pour elle !
- On va pas déballer tout ça ! »
Aibileen s’essuie le nez avec son mouchoir. « On va pas dire la vérité à tout le
monde !
- Non, sûrement pas », je dis. Mais je m’arrête. Ce mot de vérité… Depuis l’âge
de quatorze ans, j’essaye de dire la vérité aux Blanches sur mon travail chez elles.
« On veut rien changer ici », dit Aibileen, puis on se tait toutes les deux, en
pensant à toutes ces choses qu’on veut pas changer. Puis Aibileen me regarde bien
en face et elle dit : « Alors. Ça te paraît complètement fou comme idée ?
- Je… c’est juste que… » Et alors, je comprends ce qui se passe. Ça fait seize
ans qu’on est amies, depuis le jour où j’ai déménagé de Greenwood pour m’installer à
Jackson et où on s’est rencontrées à l’arrêt du bus. Aibileen, je vois au travers. Je la
connais comme si je l’avais faite. « T’es en train d’y réfléchir, pas vrai ? T’as envie de
parler à Miss Skeeter. »
Elle hausse les épaules et je comprends que j’ai raison. Mais avant qu’elle
avoue, le révérend Johnson s’approche, s’assoit derrière nous et se penche entre nos
épaules. « Minny, excuse-moi, je n’ai pas eu l’occasion de te féliciter pour ta nouvelle
place. »
J’arrange ma robe. « Ma foi, merci, révérend.
- Tu devais être sur la liste de prières d’Aibileen, il dit, en lui donnant une petite
tape sur l’épaule.
- C’est sûr ! Je lui ai dit que si ça continue, elle pourra faire payer ! »
Le Révérend éclate de rire. Il se lève et repart lentement vers la chaire. Tout le
monde se tait. Je peux pas croire qu’Aibileen a envie de dire la vérité à Miss Skeeter.
La vérité.
Ce mot-là, ça me rafraîchit, comme de l’eau qui coulerait sur mon corps tout
collant de sueur. Qui refroidirait la chaleur qui m’a brûlée toute ma vie.
La vérité, je me répète dans ma tête, juste pour sentir ça encore une fois.
Le révérend Johnson lève les mains et se met à parler d’une voix douce,
profonde. Le chœur commence à fredonner derrière lui Parler à Jésus et on se lève
tous. Trente secondes plus tard je suis en nage.
« Tu crois que ça t’intéresserait ? Chuchote Aibileen. De parler à Miss
Skeeter ? »
Je regarde derrière moi et je vois Leroy et les enfants, en retard comme
toujours. « Qui, moi ? » je dis, et ma voix résonne dans la musique comme si j’avais
parlé dans le silence. Je baisse le ton, mais pas trop.
« Pas question, c’est de la folie ! »
*
Sans raison, sauf pour m’embêter, on a une vague de chaleur en décembre.
Quand il fait cinq degrés, je transpire déjà comme un verre de thé glacé en plein mois
d’août, et ce matin au réveil il fait vingt-neuf. J’ai passé la moitié de ma vie à essayer
de moins transpirer : crème Dainty Lady, patates gelées dans les poches, sac de
glace sur le crâne (j’ai payé un docteur pour cette prescription idiote), et je continue à
mouiller mes habits. Je vais jamais nulle part sans mon éventail des pompes funèbres
Farley. Ça marche bien et je l’ai eu gratuit.
Miss Celia, elle profite de l’été en plein hiver. Elle s’installe à côté de la piscine,
en peignoir de bain, avec ses affreuses lunettes de soleil à monture blanche. Dieu
merci elle reste pas dans la maison. D’abord, je me suis demandé si elle était pas
malade de quelque part, et maintenant je me demande si c’est pas de la tête. Pas
comme les vieilles dames qui parlent toutes seules, genre Miss Walters, et on sait que
c’est rien qu’une maladie de vieillesse, mais du genre folle avec un grand F, à vous
faire enfermer à Whitfield avec une camisole de force.
Je la surprends presque tous les jours à traîner dans les chambres vides de
l’étage, maintenant. Je l’entends quand elle passe comme un fantôme sur ses petits
pieds à l’endroit où le plancher grince dans le couloir. Ça m’est égal - elle est chez
elle, après tout. Mais un jour, elle fait ça, et puis elle recommence, et c’est cette façon
sournoise qu’elle a d’attendre le moment où je suis occupée avec l’aspirateur ou en
train de faire un gâteau, qui me rend méfiante. Elle reste six ou huit minutes là-haut et
puis elle passe sa petite tête à la porte de la cuisine pour vérifier que je l’ai pas vue
redescendre.
« Te mêle pas de ses affaires, dit Leroy. Débrouille-toi seulement pour qu’elle
dise à son Mister Johnny que tu fais le ménage dans sa maison. » Ça fait deux jours
que Leroy passe la soirée dans sa saleté de bistrot derrière l’usine électrique, à
picoler après le boulot. Il est pas fou, pourtant. Il sait bien que si je suis virée, la paye
tombera pas du ciel.
Après son petit tour en haut, Miss Celia vient s’asseoir à la table de la cuisine
au lieu de retourner dans son lit. Si elle pouvait sortir ! Je suis en train de désosser un
poulet, j’ai mis le bouillon sur le feu et les boulettes sont prêtes. Je veux pas qu’elle
essaye de m’aider pour ça.
« Plus que treize jours et vous direz tout à Mister Johnny », je dis, et comme
prévu Miss Celia se lève et file dans sa chambre. Mais avant qu’elle sorte je l’entends
qui marmonne entre ses dents : « Faut-il que tu me le rappelles chaque jour que Dieu
fait ? »
Je me redresse. C’est la première fois qu’elle se fâche contre moi. Je fais :
« Hum, hum », sans même lever la tête, vu que je le lui rappellerai tant que Mister
Johnny m’aura pas serré la main en me disant : « Enchanté de vous connaître,
Minny. »
Puis je m’aperçois que Miss Celia est encore là, debout à la porte. Elle est
blanche comme un linge.
« Vous avez encore fait des folies de poulet cru ? »
« Non, je suis… fatiguée, c’est tout. »
Mais les gouttes de sueur qui dégoulinent sur son maquillage - ça vire au gris,
maintenant - me montrent qu’elle va pas bien du tout. Je l’aide à se mettre au lit et je
lui apporte la lotion de Lady Pinkam pour les douleurs féminines. Sur l’étiquette rose
on voit la vraie lady avec son turban sur la tête et elle sourit avec l’air de se sentir
mieux. Je tends la cuillère à mesurer à Miss Celia, mais elle me prend le flacon et elle
boit au goulot, comme une mal élevée qu’elle est.
Après, je me lave les mains. Je sais pas ce qu’elle a, mais espérons que ça
s’attrape pas.
Le lendemain de cette matinée où Miss Celia a changé de couleur, c’est le jour
des draps et celui que je déteste le plus. Les draps, c’est quelque chose de trop
personnel qu’on a pas envie de tripoter quand on est pas de la famille. C’est plein de
poils et de croûtes et de bave et de traces de copulation. Mais le pire, c’est les taches
de sang. Quand il faut frotter ça à la main, ça me donne envie de dégobiller sur ma
planche à laver. Et c’est pareil pour tout ce qui y ressemble. Une fraise écrasée, et me
voilà sur la cuvette des toilettes pour le reste de la journée.
Miss Celia connaît le programme du mardi et elle retourne dans son lit pour me
laisser travailler. Comme on a une vague de froid depuis ce matin elle peut pas aller à
la piscine, et ils ont annoncé que ça allait être encore pire. Mais neuf heures passent,
et puis dix, et puis onze, et la porte de sa chambre est toujours fermée. À la fin, j’y
vais et je frappe.
« Oui ? Elle répond, à travers la porte.
- Bonjour, Miss Celia !
- Bonjour, Minny.
- C’est mardi ! »
Non seulement Miss Celia est encore au lit, mais elle est en chemise de nuit,
recroquevillée sur les couvertures, et elle a pas un gramme de maquillage sur la
figure.
« J’ai les draps à laver et à repasser et faudra ensuite que je m’occupe de cette
vieille chemise que vous avez sur le dos. Et après on a cuisine !
- Pas de leçon de cuisine aujourd’hui, Minny. » Elle sourit pas du tout, comme
elle fait d’habitude quand elle me voit.
« Vous vous sentez pas bien ?
- Apportez-moi un peu d’eau, s’il vous plaît.
- Oui ma’am. » Je vais à la cuisine et je remplis un verre au robinet. Elle doit se
sentir mal pour de bon, elle m’avait jamais demandé de lui servir quelque chose.
Mais quand je reviens dans la chambre Miss Celia est plus dans son lit et la
porte de la salle de bains est fermée. Pourquoi elle m’a demandé de l’eau, alors, si
elle était capable de se lever et d’aller dans la salle de bains ? En tout cas je l’ai pas
dans les pattes. Je ramasse le pantalon de Mister Johnny par terre et je le jette sur
mon épaule. M’est avis que cette femme manque d’exercice à rester comme ça toute
la journée enfermée. Bon, maintenant, Minny, laisse tomber, c’est pas tes oignons. Si
elle est malade, elle est malade.
« Vous êtes malade ? Je demande, à travers la porte de la salle de bains.
- Je… ça va.
- Pendant que vous êtes là-dedans, je vais changer les draps.
- Non, je préfère que vous partiez. Rentrez chez vous pour aujourd’hui,
Minny. »
Je reste où je suis et je tape du pied sur sa moquette jaune. Je veux pas rentrer
chez moi. On est mardi, le jour où on change ces foutus draps. Si je le fais pas
aujourd’hui, faudra le faire demain.
« Et si Mister Johnny rentre et qu’il trouve toute la maison en l’air ?
- Il est à la chasse au cerf ce soir. Minny, j’aurais besoin que vous me passiez
le téléphone… » Elle a la voix qui tremble et je l’entends à peine. » Tirez le fil jusqu’ici
et allez chercher mon répertoire que j’ai laissé dans la cuisine, s’il vous plaît.
- Ça va pas, Miss Celia ? »
Mais elle répond pas, alors je vais chercher le carnet et le téléphone. Je pose
tout devant la porte et je frappe.
« Laissez-le là. » On dirait qu’elle pleure, maintenant. « Et rentrez chez vous.
- Mais je dois…
- J’ai dit, rentrez chez vous, Minny ! »
Je recule devant la porte fermée. Je sens la chaleur qui me monte à la figure.
Et si ça brûle, c’est pas parce qu’on m’avait jamais crié dessus. C’est juste que Miss
Celia m’avait encore jamais crié dessus.
Le lendemain matin, Woody Asap qui annonce la météo sur Channel 12 fait
des moulinets tout autour de la carte avec ses mains pleines d’os. Jackson,
Mississippi, est complètement givré. D’abord il a plu, après ça a gelé, et puis tout ce
qui fait plus de trois centimètres est tombé par terre ce matin. Les branches des
arbres, les fils électriques, les auvents des maisons se sont écroulés comme si on les
avait plombés. Tout brille comme si on avait balancé dessus des seaux de laque
transparente.
Mes gamins collent leurs figures toutes pleines de sommeil contre la radio, et
quand ils entendent la boîte annoncer que les routes sont verglacées et l’école
fermée, ils se mettent à sauter et à siffler et à pousser des cris de sauvages, et ils se
précipitent dehors sans souliers et à moitié nus pour toucher la glace.
Je hurle à la porte : « Rentrez tout de suite et mettez des souliers ! » Personne
obéit. J’appelle Miss Celia pour la prévenir que je peux pas conduire sur le verglas et
pour savoir s’ils ont du courant là-bas. On pourrait croire que je me fiche pas mal
d’elle, après qu’elle m’a crié dessus comme si j’étais une négresse des grands
chemins.
Mais j’appelle. Et j’entends une grosse voix qui répond : « Aaallô… »
Aïe, j’ai le cœur qui saute.
« Oui ? Qui est à l’appareil ? »
Je raccroche tout doucement le téléphone. C’est sans doute que Mister Johnny
travaille pas lui non plus aujourd’hui. Je sais pas comment il a fait pour rentrer chez lui
avec la tempête. Ce que je sais, c’est que, même un jour où j’y vais pas, je peux pas
m’empêcher d’avoir peur de cet homme. Mais dans onze jours, ça sera fini.
Toute la ville ou presque a dégelé en un jour. Miss Celia est pas couchée
quand j’arrive. Elle s’est assise à la table blanche de la cuisine et elle regarde par la
fenêtre, et rien qu’à voir sa tête je l’entends qui pense que sa pauvre petite vie vaut
pas la peine d’être vécue. C’est le mimosa qu’elle regarde dehors. Il a bien gelé. Il a la
moitié des branches cassées et ses longues feuilles pointues sont déjà marron et
toutes ramollies.
« ’Jour, Minny », elle dit, sans me regarder.
Moi je réponds juste de la tête. J’ai rien à lui dire, après la façon qu’elle m’a
traitée avant-hier.
« Finalement, on va pouvoir couper cette affreuse vieille chose, elle dit.
- Allez-y, coupez tout. » Comme moi, coupez-moi sans la moindre raison.
Miss Celia se lève et s’approche de l’évier. Elle me prend le bras. « Je suis
désolée pour l’autre jour. »
Je vois les larmes qui lui montent aux yeux.
« Hum.
- J’étais malade et je sais que ce n’est pas une excuse, mais je me sentais
vraiment mal et… »
Et la voilà qui se met à sangloter, comme si de crier après sa bonne était la pire
chose qu’elle avait jamais faite.
« Bon, je dis. On va pas en faire une montagne. »
Alors elle me met les bras autour du cou et elle me serre contre elle de toutes
ses forces. Je lui donne des tapes dans le dos et je me dégage et je lui dis : « Allons,
asseyez-vous. Je vais vous faire un café.
Faut croire qu’on devient tous un peu hargneux quand on se sent pas bien.
Le lundi d’après, les feuilles du mimosa ont noirci comme si il avait brûlé au lieu
de geler. J’arrive dans la cuisine pour dire à Miss Celia combien de jours il nous reste,
mais elle est en train de regarder cet arbre et elle le déteste avec les yeux comme elle
déteste la cuisinière. Elle est toute pâle et elle mange rien de ce que je mets devant
elle.
Pendant toute la journée, au lieu de rester au lit, elle s’escrime dans l’entrée
pour décorer l’arbre de Noël de trois mètres et moi je passe une journée d’enfer à
aspirer les aiguilles de pin qui se mettent partout. Après ça elle sort dans le jardin
derrière la maison et elle se met à tailler les rosiers et à planter des bulbes de tulipe.
Je l’avais jamais vue autant se remuer, jamais. Ensuite elle rentre pour la leçon de
cuisine avec les ongles noirs pleins de terre, mais elle sourit toujours pas.
« Encore six jours avant de parler à Mister Johnny », je dis.
Elle reste un moment sans me répondre et puis elle fait, d’une voix plate
comme une poêle à frire : « Vous êtes sûre que je dois lui parler ? Je me disais qu’on
pourrait peut-être attendre. »
Je reste sans bouger avec le babeurre qui me coule des doigts.
« Redemandez-le-moi un peu, si je suis sûre !
- D’accord, d’accord. »
Elle sort et elle se remet à son passe-temps préféré, qui est de regarder ce
mimosa avec sa hache à la main, mais sans jamais y toucher.
Le mercredi soir je pense qu’à une chose : plus que quatre-vingt-seize heures.
Et j’ai mal au ventre à l’idée qu’après Noël je serai peut-être sans travail. J’aurai plus
peur de mourir d’un coup de fusil, mais j’aurai bien d’autres soucis. Miss Celia est
censée lui parler le soir de Noël après mon départ et avant qu’ils aillent chez la
maman de Mister Johnny. Mais elle est tellement bizarre, Miss Celia, que je me
demande si elle va pas se dégonfler. Non, ma’am, j’arrête pas de me dire. J’ai
l’intention de rester avec elle comme le poil qui colle à la savonnette.
Mais le jeudi quand j’arrive, Miss Celia est même pas là. Je peux pas croire
qu’elle est partie. Je m’assois à la table et je me verse une tasse de café.
Je vais dans le jardin. Il fait beau, le soleil brille. Il est affreux ce mimosa tout
noir, c’est sûr. Je me demande pourquoi Mister Johnny se décide pas à le couper.
Je m’approche de la fenêtre et je me penche un peu. « Tiens, qu’est-ce que je
vois ? » Autour du pied, des petites pousses vertes qui pointent au soleil.
« M’est avis qu’il fait le mort, ce vieil arbre ! »
Je prends le carnet qui me sert à noter tout ce qui reste à faire et je le mets
dans ma poche, pas pour Miss Celia, mais pour moi. Courses à l’épicerie, cadeaux de
Noël, choses à acheter pour les gamins. L’asthme de Benny, ça va un peu mieux,
mais Leroy est encore rentré hier soir en puant l’alcool. Il m’a poussée un peu fort et
je me suis cogné la cuisse contre la table de la cuisine. Si il rentre encore dans cet
état ce soir il aura mon poing sur la gueule pour dîner.
Je soupire. Encore soixante-douze heures et je serai libre. Virée peut-être, ou
morte quand Leroy le saura, mais libre.
J’essaye de me concentrer sur la semaine qui vient. Demain, il y a un tas de
choses à cuisiner, samedi le repas de l’église et dimanche la messe. Et le ménage
chez moi, je vais le faire quand ? Et la lessive des gosses ? Sugar, mon aînée, a
seize ans et elle s’en sort bien avec les tâches ménagères, mais j’aime bien lui donner
un coup de main pendant les week-ends comme ma maman l’a jamais fait. Et
Aibileen… Elle m’a encore appelée hier soir pour me demander si j’allais les aider,
Miss Skeeter et elle. Je l’adore, Aibileen. Vraiment. Mais je crois qu’elle fait une
énorme bêtise en donnant sa confiance à cette Blanche. Et je lui ai dit. Elle risque sa
place, sa sécurité. Et puis, pourquoi on aiderait une copine de Miss Hilly ?
Seigneur, je ferais mieux de m’occuper de mon travail.
Je coupe l’ananas pour le jambon et mets tout au four. Après ça je fais la
poussière sur les étagères de la salle de chasse, je passe l’aspirateur à l’ours qui me
regarde comme si j’étais un serpent. « On est que tous les deux aujourd’hui », je lui
dis. Il répond pas, comme d’habitude. Après je prends ma cire et mon chiffon et
j’attaque l’escalier en astiquant chaque barreau de rampe au passage. Une fois en
haut, je rentre dans la chambre numéro un.
Le ménage du haut me prend environ une heure. Il fait plutôt frisquet. Je frotte,
en avant en arrière, en avant en arrière, sur tout ce qui est en bois. Entre la deuxième
et la troisième chambre, je redescends pour faire celle de Miss Celia avant qu’elle
rentre.
Ça me fait vraiment drôle d’être seule dans cette maison vide. Où elle est
passée ? Depuis le temps que je travaille ici elle est sortie trois fois, et en me disant
chaque fois où elle allait, et pourquoi, comme si ça m’intéressait de le savoir. Et la
voilà maintenant qui file en douce. Ça devrait me faire plaisir. Je devrais être contente
de pas avoir cette cinglée dans les pattes. Mais toute seule ici, j’ai comme une
impression que je devrais pas y être. Je regarde la petite carpette rose qui cache une
tache de sang devant la salle de bains. Aujourd’hui je devais essayer encore une fois
de la nettoyer. Je sens un courant d’air, comme si un fantôme traversait la pièce. Je
frissonne.
Peut-être que je m’occuperai de cette tache un autre jour.
Le lit est tout en désordre, comme d’habitude. Les draps sont entortillés. On
dirait toujours un champ de bataille. J’arrête de me poser des questions. Si on
commence à se poser des questions sur les gens dans leur chambre à coucher, on
finit par se mêler de ce qui nous regarde pas.
J’enlève une taie d’oreiller. Le mascara de Miss Celia a laissé plein de petits
papillons noirs. Je fourre dedans les vêtements qui sont par terre, c’est plus facile à
porter. Je ramasse le pantalon de Mister Johnny sur le fauteuil jaune.
Comment je le sais, moi, si c’est propre ou si c’est sale ? Je mets le pantalon
avec le reste de toute façon. Ma devise, quand je fais le ménage, c’est : en cas de
doute, on lave.
Je traîne mon ballot jusqu’au bureau. Le coup que j’ai reçu à la cuisse me fait
mal quand je me baisse pour ramasser une paire de bas de soie de Miss Celia.
« Qui êtes-vous ? »
Je lâche mon ballot.
Je recule et je finis par rencontrer le bureau. Il est debout dans le couloir et il
me regarde. Je baisse les yeux, lentement, et je vois qu’il a une hache à la main.
Oh Seigneur ! Je peux pas aller jusqu’à la salle de bains, il est trop près et il y
rentrerait avec moi. Je peux pas filer dans le couloir en lui passant devant sans le
bousculer, et il a une hache. Le sang me cogne dans la tête tellement j’ai peur. Je suis
coincée.
Mister Johnny me regarde de toute sa hauteur. Il balance un peu la hache. Puis
il penche la tête de côté et il sourit.
Je fais la seule chose que je peux faire. Je prends mon air le plus méchant, je
tire sur mes lèvres pour montrer les dents et je crie : « Vous feriez mieux de vous
pousser de là, avec votre hache ! »
Mister Johnny regarde la hache, comme si il avait oublié qu’elle était là. Puis il
me regarde. On reste comme ça une seconde. Je bouge plus, je respire plus.
Il jette un coup d’œil au paquet de linge que j’ai laissé tomber. La jambe de son
pantalon kaki dépasse. « Écoutez, je dis, et les larmes me montent aux yeux. Mister
Johnny, j’ai demandé à Miss Celia de vous parler de moi. J’ai dû le lui demander mille
fois… »
Mais il se met à rigoler. Il secoue la tête. Il va me découper en tranches et il
trouve ça drôle.
« Écoutez-moi. Je lui ai dit… »
Mais il continue à rigoler doucement. « Calmez-vous, ma fille. Je ne vais pas
vous sauter dessus. Vous m’avez surpris, c’est tout. »
J’halète, en marchant tout doucement vers la salle de bains. Il continue à
balancer cette hache.
« Au fait, vous vous appelez comment ?
- Minny », je réponds, mais je sais pas si il entend. Il me reste moins de deux
mètres.
« Vous venez ici depuis combien de temps, Minny ?
- Pas longtemps, je dis, et je fais non de la tête.
- Combien de temps ?
- Quelques… semaines, je dis, en me mordant la lèvre. Trois mois… »
Maintenant c’est lui qui secoue la tête. « Allons ! Je sais qu’il y a plus
longtemps ! »
Je regarde la porte de la salle de bains. Ça me servirait à quoi, de m’enfermer
là-dedans alors que la serrure marche même pas ? Et alors que ce type a une hache
pour démolir la porte ?
Il dit : « Je vous assure que je ne vous en veux pas.
- Et cette hache ? » je dis, entre mes dents.
Il lève les yeux au ciel, puis il la jette sur la moquette et l’envoie valser d’un
coup de pied.
« Allons discuter tranquillement dans la cuisine. »
Il me tourne le dos et il part. Je regarde la hache, en me demandant si je
devrais pas la prendre. Mais rien qu’à la voir, je tremble. Je la pousse sous le lit et je
le suis.
Dans la cuisine, je me mets à côté de la porte qui donne sur le jardin et je
vérifie qu’elle est pas fermée à clé.
Il dit : « Minny, je vous assure, ça ne me dérange pas que vous soyez ici. »
Je regarde ses yeux pour voir si il ment pas. C’est un grand costaud, un mètre
quatre-vingt-dix, au moins. Il a un peu de ventre, mais on sent la force.
« Je suppose que vous allez me virer, maintenant.
- Vous virer ? Vous êtes la meilleure cuisinière que j’aie jamais connue.
Regardez le résultat ! » Il baisse les yeux sur son ventre en fronçant les sourcils. « Ma
parole, je n’avais pas mangé aussi bien depuis l’époque de Cora Blue. Elle m’a
pratiquement élevé. »
Je respire un grand coup. Qu’il connaisse Cora Blue, ça détend un peu
l’atmosphère. « Ses gamins allaient à la même église que moi. Je la connais, je dis.
- Elle me manque, c’est sûr. » Il se tourne, ouvre le frigo, regarde dedans,
referme.
« Quand Celia revient-elle ? Vous le savez ?
- J’en sais rien. J’ai pensé qu’elle était allée chez le coiffeur.
- Je me suis posé des questions, en mangeant les repas que vous aviez
préparés. J’ai pensé qu’elle avait bel et bien appris à cuisiner. Jusqu’à samedi dernier,
quand elle a voulu faire des hamburgers… »
Il s’appuie au rebord de l’évier et soupire. « Pourquoi veut-elle me cacher que
vous êtes ici ?
- J’en sais rien. Elle a pas voulu me le dire. »
Il secoue la tête, regarde la trace noire qui est restée au plafond depuis que
Miss Celia a laissé brûler la dinde. « Minny, je me fiche que Celia passe toute sa vie
sans lever le petit doigt. Mais elle dit qu’elle veut faire des choses pour moi. » Il
hausse les sourcils. « Enfin… vous imaginez ce que je mangeais avant votre arrivée
ici ?
- Elle apprend. En tout cas… elle essaye. »
Mais j’ai du mal à dire ça, il le voit à mon air. Il y a des choses sur lesquelles on
peut pas mentir.
« Je me fiche qu’elle sache faire la cuisine ou pas. Je veux qu’elle soit ici, c’est
tout - il hausse les épaules -, avec moi. »
Il s’essuie le front avec sa manche et je comprends pourquoi ses chemises
sont toujours si sales aux poignets. Et effectivement il est plutôt pas mal, dans son
genre. Pour un Blanc, je veux dire.
« Elle n’a pas l’air heureuse, et voilà tout. Est-ce à cause de moi ? De la
maison ? Sommes-nous trop loin de la ville ?
- Je sais pas, Mister Johnny.
- Mais alors, que se passe-t-il ? » Il serre le bord du comptoir à deux mains
derrière lui. « Dites-moi. Est-ce… » Il a du mal à avaler sa salive. « … Est-ce qu’elle
voit quelqu’un d’autre ? »
Je voudrais pas, mais j’ai de la peine pour lui, je crois qu’il est aussi paumé que
moi.
« Mister Johnny, ça me regarde pas, tout ça. Mais je peux vous dire que Miss
Celia voit personne en dehors de cette maison. »
Il hoche la tête. « Vous avez raison. C’était idiot de ma part, de vous poser
cette question. »
Je regarde vers la porte. Elle va pas rentrer ? Je me demande ce qu’elle fera si
elle trouve Mister Johnny ici.
« Écoutez, Minny. Ne lui dites pas que vous m’avez vu. Je préfère qu’elle m’en
parle quand elle sera prête à le faire. »
J’arrive à sourire, pour la première fois. « Vous voulez que je continue comme
si de rien ?
- Il faut veiller sur elle. Je n’aime pas la savoir toute seule dans cette grande
maison.
- Bon. Comme vous voudrez.
- Ce matin, je suis venu pour lui faire une surprise. Je voulais couper ce
mimosa qu’elle déteste tant, puis l’emmener déjeuner en ville… Lui acheter un bijou
pour fêter Noël. » Il s’approche de la fenêtre pour regarder dehors, et il soupire. « Je
crois que je vais aller manger ailleurs.
- Je peux vous préparer quelque chose. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? »
Il se retourne, il sourit comme un gamin. J’ouvre le frigo et je sors deux ou trois
choses.
« Vous vous rappelez ces côtes de porc qu’on a eues l’autre jour ? » Il se ronge
un ongle. « Vous pourriez nous en refaire cette semaine ?
- Ce soir pour dîner, si vous voulez. J’en ai dans le congélateur. Et demain
vous aurez du poulet avec des boulettes.
- Oh ! Cora Blue nous en faisait aussi !
- Mettez-vous à table et je vais vous donner un bon sandwich au bacon et à la
salade que vous prendrez avec vous dans la camionnette.
- Avec du pain grillé ?
- Bien sûr. Si on fait pas griller le pain, c’est pas un vrai sandwich. Et cet aprèsmidi, je ferai mon célèbre gâteau au caramel. Et la semaine prochaine, vous aurez du
poisson-chat en friture… »
Je sors le bacon pour le sandwich de Mister Johnny et je prends la poêle. Il me
regarde faire avec de grands yeux. Il a un sourire qui lui prend toute la figure.
J’emballe le sandwich dans du papier ciré. Enfin quelqu’un pour qui je suis contente
de faire à manger.
« Minny, il faut que je vous demande si vous… que fait Celia toute la
journée ? »
Je hausse les épaules. « J’ai jamais vu une Blanche rester sans rien faire
comme elle. D’habitude elles sont tout le temps à courir partout comme si elles
avaient plus de travail que moi.
- Il lui faudrait des amis. J’ai demandé à mon copain Will de lui envoyer sa
femme pour lui apprendre à jouer au bridge, la faire participer à un groupe d’activités.
Je sais que Hilly anime ces trucs-là. »
Je le regarde fixement. Peut-être que si je fais plus un geste, ça sera pas vrai.
Puis je demande : « C’est de Miss Holbrook que vous parlez ?
- Vous la connaissez ?
- Hum. » Je ravale le démonte-pneu qui s’est coincé dans ma gorge à l’idée de
Miss Hilly débarquant dans cette maison. De Miss Celia apprenant la vérité au sujet
de la Chose Abominable Épouvantable. Ces deux-là pourront jamais être amies. Mais
Miss Hilly ferait n’importe quoi pour Mister Johnny, c’est sûr.
« Je vais appeler Hilly ce soir pour le lui redemander. » Il me donne une tape
sur l’épaule et moi j’ai ce mot qui me revient, la vérité. Et je pense à Aibileen qui veut
tout raconter à Miss Skeeter. Si on apprend la vérité sur moi, je suis foutue. Je suis
tombée sur la mauvaise personne, et voilà tout.
« Je vais vous donner le numéro de mon bureau. Vous m’appelleriez si les
choses se passaient mal, n’est-ce pas ?
- Mais oui », je dis. Aujourd’hui je commençais à me sentir soulagée, mais voilà
la peur qui revient et qui efface tout le reste.
MISS SKEETER
Chapitre 11
En principe, c’est encore l’hiver dans la plus grande partie du pays, mais on
grince déjà des dents et on se tord les mains dans la maison de ma mère. Les signes
du printemps sont arrivés trop tôt. Papa, pris d’une frénésie de semailles, a dû
engager des ouvriers supplémentaires pour labourer et conduire les tracteurs qui
mettent les graines de coton en terre. Maman a étudié L’Almanach du fermier, mais
elle n’est guère concernée par les travaux des champs. Elle me donne les mauvaises
nouvelles, une main sur le front.
« Ils disent qu’on va avoir l’année la plus pluvieuse depuis très longtemps. »
Soupir. (Le défrisant miracle n’a plus donné grand-chose après les premiers essais.)
« Je vais passer chez Beemon pour acheter de la laque en aérosol, leur nouvelle
formule extra-forte. »
Elle lève les yeux au-dessus de son Almanach, me regarde attentivement.
« Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? »
J’ai ma robe la plus noire sur un collant noir. Avec le foulard noir qui recouvre
mes cheveux, je dois plus ressembler à Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie qu’à
Marlene Dietrich. La hideuse sacoche rouge pend à mon épaule.
« J’ai des courses à faire cet après-midi. Ensuite je dois retrouver… quelques
filles. À l’église.
- Un samedi soir ?
- Maman, Dieu se fiche bien du jour de la semaine », dis-je, et je file en vitesse
vers la voiture pour couper court à l’interrogatoire. Ce soir, je vais chez Aibileen pour
un premier entretien.
J’ai le cœur qui bat. Je roule à toute allure sur les routes poussiéreuses, vers le
quartier noir de la ville. Je ne me suis jamais assise à une table avec une Noire qui
n’était pas payée pour cela. L’entretien a été repoussé de plus d’un mois. D’abord, à
l’approche de Noël, Aibileen travaillait tous les soirs très tard pour emballer les
cadeaux et préparer le repas de fête d’Elizabeth. En janvier, je me suis affolée quand
elle a attrapé la grippe. Je crains qu’après si longtemps Mrs Stein ne s’intéresse plus
à mon projet ou ait complètement oublié qu’elle a accepté de me lire.
La Cadillac roule dans l’obscurité jusqu’à Gessum Avenue, où habite Aibileen.
J’aurais préféré prendre la vieille camionnette, mais maman aurait eu des soupçons,
et papa en avait besoin. Je m’arrête devant un bâtiment abandonné qui a des airs de
château hanté, à trois maisons de celle d’Aibileen comme convenu entre nous. La
véranda menace de s’effondrer et il n’y a plus de vitres aux fenêtres. Je sors de la
voiture. Il fait noir. Je verrouille les portières et m’éloigne rapidement. Je marche tête
baissée, et mes talons claquent désagréablement sur les pavés.
Un chien aboie, mes clés tombent par terre. Je jette un coup d’œil alentour
avant de les ramasser. Il y a deux groupes de Noirs sur leurs porches, qui observent
en se balançant. On ne peut guère me voir en l’absence de réverbères. Je continue à
avancer, avec l’impression d’être aussi voyante que ma voiture : grande et blanche.
J’arrive au numéro 25, la maison d’Aibileen. Regarde une dernière fois autour
de moi, en regrettant d’avoir dix minutes d’avance. La partie noire de la ville semble si
loin alors qu’elle n’est qu’à quelques kilomètres de la partie blanche.
Je frappe doucement. J’entends des pas, une porte qui claque. Aibileen ouvre.
« Entrez », dit-elle à voix basse, avant de refermer très vite derrière moi et de donner
un tour de clé.
Je n’ai jamais vu Aibileen autrement que dans son uniforme blanc. Ce soir, elle
porte une robe verte ourlée de noir. Je ne peux m’empêcher de remarquer que, chez
elle, elle se tient plus droite.
« Mettez-vous à l’aise. J’en ai pour une minute. »
Malgré l’unique lampe allumée, la pièce est obscure, envahie par les ombres.
Les rideaux sont tirés et retenus par des attaches pour ne pas laisser passer la
lumière. Je ne sais pas si c’est toujours comme ça, ou seulement pour moi. Je
m’assois sur l’étroit canapé. Il y a une table basse recouverte d’un napperon brodé à
la main. Le sol est nu. Je m’en veux d’avoir mis une robe aussi chère.
Après quelques minutes Aibileen revient avec sur un plateau une théière, deux
tasses dépareillées et des serviettes en papier pliées en triangle. Je sens le parfum de
cannelle des biscuits qu’elle a faits elle-même. Le couvercle de la théière glisse
dangereusement quand elle verse le thé.
« Désolée, dit-elle, en le rattrapant. C’est la première fois que j’ai une personne
blanche chez moi. »
Je souris, même si je sais qu’elle n’essayait pas d’être drôle. Je bois une
gorgée de thé. Il est fort et amer. « Ce thé est excellent », dis-je.
Elle s’assoit, croise les mains sur ses genoux et me regarde, attendant la suite.
« J’ai pensé que nous pourrions commencer par quelques éléments de votre
itinéraire avant de passer aux questions qui m’intéressent », dis-je. Je prends mon
calepin et parcours les questions que j’ai préparées. Chacune me paraît soudain
tellement bateau, avec un côté terriblement amateur.
« Bien », dis-je. Elle se tient très droite sur le canapé, tournée vers moi.
« Bon. Pour commencer, hum… quand et où êtes-vous née ? »
Elle déglutit, hoche la tête. « En 1909. Sur la plantation Piedmont, dans le
comté de Cherokee.
- Saviez-vous, petite fille, que vous seriez bonne un jour ?
- Oui, ma’am. Oui, je le savais. »
Je souris, attendant qu’elle continue. Rien ne vient.
« Et vous le saviez… parce que… ?
- Maman était bonne. Ma grand-maman était esclave chez des gens.
- Esclave chez des gens. Hum », dis-je. Mais elle se contente de hocher la tête.
Elle garde les mains croisées sur ses genoux. Regarde les mots que je jette sur la
page.
« Avez-vous déjà… rêvé de faire autre chose ?
- Non, dit-elle. Non, ma’am. Jamais. » Le silence est tel que je nous entends
respirer.
« Bien. Que ressent-on quand on élève un petit Blanc pendant que son propre
enfant est chez soi… » J’hésite, gênée par la question. « … et que quelqu’un d’autre
s’occupe de lui ?
- Ce que je ressens… » Elle se tient si droite qu’elle semble souffrir. « Hum…
On pourrait peut-être… passer à la question suivante.
- Ah. Bon. » Je regarde mes questions. « Qu’est-ce que vous préférez en tant
que bonne, et qu’est-ce qui vous plaît moins ? »
Elle lève les yeux et me regarde comme si je lui demandais d’expliquer un gros
mot.
« Je… je crois que ce que je préfère, c’est m’occuper des petits », dit-elle, dans
un murmure.
« Vous ne voulez… rien… ajouter à cela ?
- Non, ma’am.
- Aibileen, vous n’avez pas à m’appeler ma’am. Pas ici.
- Oui ma’am. Oh, pardon… » Elle porte la main à sa bouche.
On entend des voix fortes dans la rue et nos deux regards se tournent vers la
fenêtre. Que se passerait-il si quelqu’un, si des Blancs apprenaient que j’étais ici un
samedi soir en train de parler avec Aibileen et qu’elle ne portait pas sa tenue de
domestique ? Appelleraient-ils la police pour signaler une rencontre suspecte ? J’en ai
soudain la certitude. On nous arrêterait, parce que c’est ce qu’ils font dans ces cas-là.
On nous accuserait d’avoir violé la loi sur l’intégration - je lis cela tous les jours dans le
journal. On méprise les Blancs qui se réunissent avec des Noirs pour soutenir le
mouvement en faveur des droits civiques. Ceci n’a rien à voir avec l’intégration, mais
pour quelle autre raison nous rencontrerions-nous ? Je n’ai même pas pensé à
apporter quelques lettres à Miss Myrna pour me couvrir.
Aibileen a peur et ne cherche pas à le cacher, je le vois sur son visage. Les
bruits de voix diminuent peu à peu en s’éloignant dans la rue. Je pousse un soupir de
soulagement, mais Aibileen reste tendue. Elle ne quitte pas des yeux les rideaux qui
masquent la fenêtre.
Je me penche sur ma liste de questions, à la recherche de ce qui pourrait
dissiper la tension que je sens chez elle, et la mienne. Et je ne cesse de penser à tout
le temps que j’ai déjà perdu.
« Et que… qu’est-ce qui vous déplaît dans votre travail, disiez-vous ? »
Elle fait un effort pour parler, mais rien ne vient.
« Voulez-vous qu’on parle de la question des toilettes ? Ou d’Eliz… de Miss
Leefolt ? Du salaire qu’elle vous donne ? Est-il arrivé qu’elle vous réprimande
durement devant Mae Mobley ? »
Aibileen prend une serviette en papier et s’éponge le front. Elle fait à nouveau
mine de dire quelque chose, puis se tait.
« Nous avons souvent parlé, Aibileen… »
Elle met une main sur sa bouche. « Je regrette, je… » Elle se lève et sort en
courant. Une porte se ferme, les tasses tremblent sur le plateau.
Cinq minutes passent. Quand elle revient, elle presse une serviette sur son
front, comme maman quand elle a vomi et qu’elle n’est pas arrivée aux toilettes à
temps.
« Je regrette. Je croyais que j’étais… prête à parler. »
Je hoche la tête. Je ne sais que faire.
« C’est juste que… Je sais que vous avez dit à cette dame de New York que
j’allais… mais… » Elle ferme les yeux. « Désolée. Je crois pas que je pourrai. Je crois
que j’ai besoin de m’allonger.
- Demain soir. Je… je vais trouver une meilleure façon de… Essayons encore
une fois, et… »
Elle secoue la tête, la main crispée sur sa serviette.
Je reprends ma voiture. Je voudrais me frapper. Pour avoir cru qu’il me suffirait
de pousser sa porte et d’exiger des réponses. Pour avoir cru qu’elle allait cesser de se
penser comme une bonne sous prétexte que nous étions chez elle, et qu’elle ne
portait pas son uniforme.
Je jette un coup d’œil à mon calepin sur le siège de cuir blanc. À côté de son
lieu de naissance, j’ai noté une douzaine de mots. Dont un oui ma’am et un non
ma’am.
La voix de Patsy Cline diffusée par Radio WJDX m’accompagne sur la route.
Elle chante Walking After Midnight. Quand je m’engage dans l’allée de Hilly, on est
passé à Three Cigarettes in an Ashtray. L’avion de Patsy Cline s’est écrasé ce matin
et, de New York à Seattle en passant par le Mississippi, on la célèbre et on diffuse ses
chansons. Je gare la Cadillac et regarde la maison blanche de Hilly et son
architecture délirante. Il y a quatre jours qu’Aibileen a vomi au beau milieu de notre
entretien et je suis sans nouvelles depuis.
J’entre. La table de bridge est prête dans le salon de style ancien avec son
horloge à la sonnerie assourdissante et les rideaux à festons dorés. Elles sont toutes
assises - Hilly, Elizabeth et Lou Anne Templeton qui remplace Mrs Walters. Lou Anne
fait partie de ces filles qui affichent en permanence un grand sourire plein d’entrain.
Cela me donne envie de lui planter une épingle quelque part. Et quand on ne regarde
pas, elle continue à vous fixer avec ce sourire niais et tout en dents. Et dès que Hilly
ouvre la bouche, elle est d’accord avec elle.
Hilly brandit un numéro de Life pour nous montrer une maison en Californie.
« Ils appellent ça une tanière, comme l’endroit où vivent les bêtes sauvages !
- Ah, quelle horreur ! » S’exclame Lou Ann, tout sourire.
On voit sur la photo le sol recouvert d’un mur à l’autre par un tapis de laine à
longues mèches, des canapés bas au dessin aérodynamique, des fauteuils en forme
d’œufs et des postes de télévision semblables à des soucoupes volantes. Dans le
salon de Hilly est accroché le portrait de presque trois mètres de haut d’un général
confédéré du temps de la guerre de Sécession. Il trône comme s’il était le grand-père
et non un lointain cousin au troisième degré.
« Voilà. C’est exactement comme ça chez Trudy ! » Dit Elizabeth. J’étais
tellement préoccupée par l’interview d’Aibileen que j’ai presque oublié le voyage qu’a
fait Elizabeth la semaine dernière pour rendre visite à sa sœur aînée. Trudy est
mariée à un banquier et ils viennent de s’installer à Hollywood. Elizabeth est allée y
passer trois jours pour voir la nouvelle maison.
« Eh bien, c’est du mauvais goût caractérisé, laisse tomber Hilly. Sans te vexer,
Elizabeth.
- C’était comment, Hollywood ? demande Lou Anne.
- Oh, c’était comme un rêve ! Et la maison de Trudy… la télé dans toutes les
pièces, un mobilier ultramoderne avec des sièges sur lesquels on ose à peine
s’asseoir… On est allés dans tous les grands restaurants fréquentés par les stars, on
a bu des Martini et du vin de Bourgogne. Et un soir, Max Factor en personne est venu
à notre table et il s’est mis à parler avec Trudy comme s’ils se connaissaient depuis
toujours ! » Elle secoue la tête. « Comme s’ils se rencontraient en passant à l’épicerie
du coin ! » Elle soupire.
« Eh bien, à mon avis, c’est tout de même toi la plus jolie de la famille, dit Hilly.
Je ne dis pas que Trudy est moche, mais tu es plus gracieuse et c’est toi qui as le
plus de classe. »
Elizabeth sourit, puis elle fronce à nouveau les sourcils. « Et en plus, elle a une
bonne à demeure, chez elle, à toute heure de la journée. Je n’avais même pas à me
préoccuper de Mae Mobley ! »
Je tressaille intérieurement à ces mots, mais personne ne semble y réagir. Hilly
regarde Yule May, sa bonne, qui nous ressert du thé. Grande et mince, presque
altière, elle a une silhouette qui l’emporte de loin sur celle de sa patronne. Sa vue
réveille mon inquiétude au sujet d’Aibileen. J’ai appelé deux fois chez elle pendant la
semaine, sans réponse. Je suis certaine qu’elle m’évite. Il faudra sans doute que j’aille
la voir chez Elizabeth, que ça plaise ou non à celle-ci.
« Je me disais que l’an prochain on pourrait prendre Autant en emporte le vent
comme thème de notre vente, dit Hilly. Et on pourrait peut-être louer l’habitation
Fairview pour l’occasion ?
- Quelle bonne idée ! s’exclame Lou Anne.
- Ah, Skeeter, continue Hilly, je sais que tu as été bien malheureuse de rater
l’événement, cette année. » J’opine de la tête, l’air navrée. J’ai prétendu que j’avais la
grippe pour ne pas y aller seule.
« Et croyez-moi, dit Hilly, je ne prendrai plus ce groupe de rock-and-roll qui ne
joue que des airs trop rapides pour danser. »
Elizabeth me donne une tape sur le bras. Elle a son sac sur les genoux.
« J’allais oublier de te remettre ceci. C’est de la part d’Aibileen - pour votre truc de
Miss Myrna, je suppose ? Je lui ai tout de même dit que vous ne pourriez pas passer
du temps à piapiater là-dessus aujourd’hui, elle a été trop souvent absente en
janvier. »
Je déplie la feuille qu’elle me tend. C’est écrit à l’encre bleue, d’une très jolie
cursive.
Je sais comment empêcher la théière de trembler.
« Mais qui, au nom du ciel, se soucie d’empêcher une théière de trembler ? »
demande Elizabeth. Elle a lu, évidemment.
Il me faut deux secondes et un verre de thé glacé avant de comprendre. « Tu
ne peux pas savoir comme c’est difficile », lui dis-je.
Deux jours plus tard, je suis assise dans la cuisine de mes parents et j’attends
que la nuit tombe. Je capitule et allume une nouvelle cigarette, bien que le ministre de
la Santé soit venu hier soir à la télévision pointer un doigt accusateur sur tous les
fumeurs et tenter de nous convaincre que le tabac allait nous tuer. Mais maman m’a
dit un jour que les baisers avec la langue me rendraient aveugle et j’en viens à croire
que ma mère et le ministre de la Santé sont partie prenante d’un vaste complot ourdi
pour que personne n’ait jamais ni plaisir ni amusement.
À huit heures, ce soir-là, je m’avance en trébuchant dans la rue d’Aibileen,
aussi discrètement que possible, mais chargée d’une machine à écrire Corona de
vingt-cinq kilos. Je frappe doucement, mourant déjà d’envie d’une autre cigarette pour
calmer mes nerfs. Aibileen vient ouvrir et je me glisse à l’intérieur. Elle porte la même
robe verte et les mêmes sévères chaussures noires que la dernière fois.
J’essaie de sourire, comme si j’étais certaine que cela va marcher cette fois,
malgré l’idée dont elle m’a fait part au téléphone. « On pourrait peut-être… s’asseoir
dans la cuisine, cette fois ? Si cela ne vous dérange pas ?
- D’accord. Il y a rien à voir, mais venez. »
La cuisine est deux fois plus petite que le salon, et il y fait plus chaud. Un
parfum de thé et de citron flotte dans l’air. Le linoléum noir et blanc est usé à force
d’être frotté et le plan de travail, juste assez grand pour la théière et les tasses en
porcelaine.
Je pose la machine à écrire sur une table rouge au plateau rayé, sous la
fenêtre. Aibileen commence à verser l’eau bouillante dans la théière.
« Oh, pas pour moi, merci, dis-je, en attrapant ma sacoche. Je nous ai apporté
quelques bouteilles de Coca - si ça vous dit ? » J’ai réfléchi aux moyens de la mettre à
l’aise. Règle numéro un : qu’elle ne se sente pas obligée de me servir.
« C’est gentil. Je ne bois jamais mon thé si tôt, d’ailleurs. » Elle prend un
décapsuleur et deux verres. Je bois directement au goulot. En me voyant elle
repousse les verres de côté et fait de même.
J’ai appelé Aibileen après qu’Elizabeth m’a transmis son mot, et je l’ai écoutée,
pleine d’espoir, m’exposer son idée : elle propose d’écrire elle-même et de me
soumettre ensuite ce qu’elle aura écrit. J’ai tenté de me montrer excitée. Je sais qu’il
me faudra tout récrire, et donc perdre encore beaucoup de temps, mais j’ai pensé qu’il
serait peut-être plus facile de lui expliquer que ce n’était pas la bonne méthode si elle
voyait son texte en caractères d’imprimerie.
On échange un sourire. Je bois une gorgée de Coca, lisse mon chemisier.
« Donc… » Dis-je.
Aibileen a un cahier à spirale devant elle. « Vous voulez… que je lise ?
- Bien sûr. »
On prend chacune une profonde inspiration et elle commence à lire d’une voix
ferme et assurée.
« Le premier bébé blanc dont je me suis occupée s’appelait Alton Carrington.
C’était en 1924 et je venais tout juste d’avoir quinze ans. Alton était un bébé grand et
maigre avec des cheveux aussi fins que la soie sur un épi de maïs… »
Je tape pendant qu’elle parle et sa parole est rythmée, plus claire que dans les
échanges ordinaires. « Toutes les fenêtres de cette maison crasseuse avaient des
vitres qu’on pouvait pas ouvrir parce qu’elles étaient collées par la peinture alors que
c’était une grande maison avec une grande pelouse autour. Je savais que l’air y était
mauvais, et moi-même j’avais mal au cœur…
- Attendez », dis-je. J’ai tapé une grande palouse. Je recouvre de liquide
effaceur, souffle pour faire sécher et retape le mot. « Bien. Continuez.
- Quand la maman est morte de la tuberculose six mois plus tard, on m’a
gardée pour élever Alton jusqu’à ce que la famille parte s’installer à Memphis.
J’adorais ce petit et il m’adorait, et c’est alors que j’ai compris que rendre les enfants
fiers d’eux-mêmes, c’était mon truc… »
Soucieuse de ne pas offenser Aibileen, j’avais tenté de la raisonner au
téléphone : « Ce n’est pas si facile d’écrire. Et d’ailleurs vous n’en aurez pas le temps,
Aibileen, avec un travail à temps complet.
- Ça peut pas être si différent de ce que je fais tous les soirs en écrivant mes
prières. »
C’était la première chose intéressante qu’elle me disait sur elle depuis que
nous parlions de ce projet. « Vous ne priez pas à haute voix, alors ?
- Je l’ai jamais dit à personne. Même à Minny. Je trouve que je dis mieux les
choses que je pense en les écrivant.
- C’est donc ce que vous faites pendant les week-ends ? Ai-je demandé.
Quand vous avez du temps libre ? » J’aimais l’idée de rendre compte de sa vie en
dehors du travail, quand elle n’était pas sous les yeux d’Elizabeth Leefolt.
« Oh non, j’écris tous les jours pendant une heure, quelquefois deux. Il y a un
tas de gens qui souffrent, qui sont malades, dans cette ville. »
J’étais impressionnée. Une heure ou deux… Moi-même, je n’écrivais pas
autant certains jours. Je lui ai donc dit que nous allions essayer de relancer ce projet.
Elle reprend sa respiration, boit une gorgée de Coca et se remet à lire.
Elle évoque son tout premier emploi à l’âge de treize ans, quand elle astiquait
l’argenterie à la résidence du gouverneur. Elle raconte comment, dès la première
matinée, elle s’est trompée en notant la liste des pièces du service servant à vérifier
que les domestiques n’avaient rien volé.
« Je suis revenue à la maison ce matin-là, après qu’on m’a renvoyée, et je suis
restée dehors avec mes chaussures de travail toutes neuves. Les chaussures qui
avaient coûté autant à ma mère qu’un mois d’électricité. C’est à ce moment, je crois,
que j’ai compris ce qu’était la honte, et la couleur qu’elle avait. La honte n’est pas
noire, comme la saleté, comme je l’avais toujours cru. La honte a la couleur de
l’uniforme blanc tout neuf quand votre mère a passé une nuit à repasser pour gagner
de quoi vous l’acheter et que vous le lui rapportez sans une tache, sans une trace de
travail. »
Aibileen lève les yeux et me regarde pour savoir ce que je pense. Je cesse de
taper. Je m’étais attendue à des histoires tendres, joliment racontées. Je me rends
compte que je risque d’en avoir plus que pour mon argent. Elle a déjà repris sa
lecture.
« … et alors j’ai à peine eu le temps d’enfiler ma blouse, que le petit Blanc se
coupe les doigts à ce ventilateur que j’ai demandé dix fois à sa mère d’enlever de la
fenêtre. J’avais jamais vu autant de rouge sortir d’une personne. Je ramasse les
doigts, je prends le gamin et je le mène à l’hôpital des Noirs parce que je ne savais
pas où était l’hôpital des Blancs. Mais quand j’arrive, un Noir m’arrête et me dit, Il est
blanc, ce petit ? » La machine à écrire crépite comme la grêle sur un toit. Aibileen lit
vite et je laisse passer mes fautes d’orthographe, ne m’interrompant que pour changer
de feuille. Toutes les huit secondes, je renvoie le traîneau attaquer une autre ligne.
« Et moi je dis, Oui m’sieur et il dit, C’est à lui ces doigts blancs ? Et je dis, Oui
m’sieur ! et il dit, Tu ferais mieux de leur dire qu’il est métis, parce que le docteur noir
voudra jamais opérer un Blanc dans un hôpital de Noirs. Et alors un policier m’attrape
par le bras et me dit, Regarde ça… »
Elle se tait. Lève les yeux. Le crépitement des touches s’arrête.
« Quoi ? Le policier vous a dit de regarder quoi ?
- C’est tout ce que j’ai écrit. Je voulais pas rater mon bus pour aller au travail,
ce matin. »
Je pousse le chariot et la machine tinte. Nous échangeons à nouveau un
regard. Je crois que ça va peut-être marcher.
Chapitre 12
Tous les deux jours, pendant les deux semaines qui suivent, je dis à ma mère
que je vais à l’église presbytérienne de Canton pour servir un repas aux nécessiteux.
Par bonheur, nous n’y connaissons personne. Évidemment, je serais plutôt censée
aller à la première presbytérienne, mais maman n’est pas femme à ergoter sur les
choix de culte. Elle m’honore d’un hochement de tête approbateur et me recommande
de me laver les mains au savon, après.
Heure après heure, dans sa cuisine, Aibileen lit et je tape. Les détails
s’accumulent, des visages d’enfants apparaissent. Je suis d’abord déçue qu’Aibileen
monopolise l’écriture que je dois me contenter de mettre en forme. Mais si cela plaît à
Mrs Stein, il me restera à rédiger les témoignages des autres bonnes et j’aurai plus de
travail qu’il n’en faut. Si ça lui plaît… Je me surprends à répéter indéfiniment ces mots
dans ma tête, avec l’espoir d’en faire une réalité.
L’écriture d’Aibileen est claire, franche. Je le lui dis.
« Eh oui, mais vous savez bien à qui j’écris… » Elle glousse. « À Dieu ! »
Avant ma naissance, elle cueillait le coton à Longleaf, la plantation de ma
famille. Elle s’est laissée aller un jour à parler de Constantine sans même que je le lui
demande.
« Mon Dieu qu’elle chantait bien, Constantine ! Comme un ange du ciel, debout
devant l’autel. Ça nous donnait la chair de poule quand on entendait cette voix comme
de la soie, puis elle a plus voulu chanter après qu’on l’a obligée à donner son bébé
à… » Elle se tait. Me regarde.
Elle dit : « Bon… »
N’insiste pas, me dis-je. Je voudrais entendre tout ce qu’elle sait au sujet de
Constantine, mais j’attendrai que nous ayons achevé ces entretiens. Je ne veux
mettre aucun obstacle entre nous.
« Des nouvelles de Minny ? Si ça plaît à Mrs Stein, dis-je, en psalmodiant
quasiment ces mots familiers, je voudrais bien être prête pour le prochain entretien. »
Aibileen secoue la tête. « J’en ai parlé trois fois à Minny et elle continue à dire
qu’elle le fera pas. Je pense qu’il faut la croire, maintenant. »
Je m’efforce de cacher mon inquiétude. « Vous pourriez peut-être demander à
d’autres ? Voir si elles ne seraient pas intéressées ? » Je suis certaine qu’Aibileen
aura plus de chances que moi de convaincre quelqu’un.
Elle hoche la tête. « Il y a en encore quelques-unes à qui je pourrais demander.
Mais il va lui falloir combien de temps, à cette dame, pour vous dire si ça lui plaît ? »
Je hausse les épaules. « Je n’en sais rien. Si on poste tout la semaine
prochaine, on aura peut-être de ses nouvelles vers la mi-février. Mais je ne peux pas
le garantir. »
Aibileen serre les lèvres, regarde les pages couvertes de son écriture. Il y a
chez elle quelque chose que je n’avais pas encore remarqué. De l’anticipation, un
petit frémissement d’excitation. J’étais tellement enfermée en moi-même qu’il ne m’est
pas venu à l’idée qu’elle pourrait être sensible au fait qu’une éditrice de New York lise
son histoire. Je souris et respire à pleins poumons tandis que mon espoir grandit.
À la cinquième séance, Aibileen lit ce qu’elle a écrit sur la mort de Treelore. Elle
raconte comment le contremaître blanc a jeté son corps brisé à l’arrière d’une
camionnette. « Et ils l’ont laissé tomber en arrivant à l’hôpital des Noirs. C’est une
infirmière qui me l’a dit. Elle était dehors. Ils l’ont fait rouler sur le plateau de la
camionnette, il est tombé par terre, et le Blanc est reparti. » Aibileen ne pleure pas,
elle laisse simplement passer un instant pendant que je fixe les touches noires dont la
peinture s’écaille sur le clavier de ma machine à écrire.
À la sixième séance, elle me lit le récit de la mort de Treelore. « Je suis entrée
chez Miss Leefolt en 1960 quand Mae Mobley avait deux semaines. » Je sens qu’elle
commence à être en confiance. Elle raconte l’installation des toilettes dans le garage,
reconnaît qu’elle est contente de les avoir là désormais. C’est toujours mieux que
d’entendre Miss Hilly se plaindre parce qu’elle doit partager les toilettes avec la
bonne. Elle m’a entendue, un jour, déclarer que les Noirs allaient trop à l’église. Cela
l’a frappée. Je frémis intérieurement en me demandant ce que j’ai pu dire encore sans
me douter que la bonne écoutait, ou que cela pouvait la toucher.
Un soir, elle dit : « J’étais en train de penser… » Puis elle se tait.
Je lève les yeux au-dessus de la machine, j’attends. Il a fallu qu’elle vomisse
pour me faire comprendre que je devais la laisser prendre son temps.
« Je me disais que je devrais un peu plus lire. Ça m’aiderait pour écrire.
- Allez donc à la bibliothèque de State Street. Ils ont des salles entières
d’écrivains du Sud. Faulkner, Eudora Welty…
- Vous savez bien qu’on admet pas les Noirs dans cette bibliothèque. »
Je me sens idiote. « Comment ai-je pu l’oublier ? » La bibliothèque des Noirs
ne doit pas valoir grand-chose. Ils ont manifesté pacifiquement en s’asseyant devant
celle des Blancs voici quelques années, et les journaux en ont parlé. À leur arrivée, la
police s’est contentée de lâcher ses bergers allemands. En regardant Aibileen je
pense une fois de plus aux risques qu’elle prend en me parlant. « Je me ferai un
plaisir d’y prendre des livres pour vous », dis-je.
Aibileen se précipite dans la chambre et revient avec une liste. « Je préfère
marquer ceux que je voudrais. Voilà trois mois que je suis sur la liste d’attente pour
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur à la bibliothèque Carver. Voyons… »
Je la regarde mettre des marques à côté des titres : Les Âmes du peuple noir
de W.E.B. Du Bois, Poèmes d’Emily Dickinson (n’importe lesquels), Les Aventures de
Huckleberry Finn.
« Il y en a que j’ai lus en classe, mais je suis pas arrivée à les finir. » Elle
continue à marquer, en s’arrêtant pour réfléchir à ceux qu’elle voudrait ensuite.
« Vous voulez un livre… de Sigmund Freud ?
- Ah, les fous… dit-elle. J’adore lire des choses sur la tête et comment elle
fonctionne. Vous êtes déjà tombée dans un lac en rêve ? Il dit que c’est une façon de
rêver de sa naissance. Miss Frances, chez qui je travaillais en 1957, avait tous ses
livres. »
Au douzième titre, je n’y tiens plus : « Aibileen, depuis combien de temps
vouliez-vous me demander cela ? De sortir ces livres pour vous ?
- Ça fait un moment. » Haussement d’épaules. « Je crois que j’osais pas en
parler.
- Vous pensiez que… je pourrais refuser ?
- Avec toutes ces règles des Blancs… Comment savoir lesquelles vous suivez
et lesquelles vous suivez pas ? »
On se regarde une seconde. « Les règles, j’en ai marre », dis-je.
Aibileen rit doucement et jette un coup d’œil vers la fenêtre. Je me dis que cette
révélation doit être bien peu convaincante pour elle.
Je reste quatre jours de suite dans ma chambre face à la machine à écrire. Les
vingt pages que j’ai remplies, bourrées de ratures et de passages barrés ou cerclés
de rouge, donnent trente et un feuillets proprement dactylographiés sur du beau
papier Strathmore blanc. Je rédige une courte biographie de Sarah Ross, nom
emprunté par Aibileen à son institutrice décédée depuis plusieurs années. J’indique
son âge, le métier de ses parents. Et je complète avec ses récits, exactement comme
elle les a écrits elle-même, dans son style clair et direct.
Au troisième jour, maman m’appelle du bas de l’escalier pour savoir au nom du
ciel ce que je fais là-haut toute la journée et je réponds sur le même ton, c’est-à-dire
en criant, que je tape juste quelques notes sur l’étude de la Bible. J’écris tout ce que
j’aime en Jésus. Je l’entends dire à papa dans la cuisine, après le dîner : « Elle nous
mijote quelque chose. » Je me promène à travers la maison avec la Bible blanche de
mon baptême, pour faire plus vrai.
Je lis et relis, puis j’apporte les pages à Aibileen dans la soirée et elle fait de
même. Elle sourit en hochant la tête aux bons passages quand tout va bien pour tout
le monde, mais quand elle arrive aux moins bons, elle ôte ses grosses lunettes à
monture noire et dit : « Je sais bien que c’est moi qui l’ai écrit, mais vous tenez
vraiment à garder ça, à propos de… »
Et je réponds : « Oui, j’y tiens. » Mais je suis moi-même surprise par tout ce
qu’on trouve dans ces récits, depuis les réfrigérateurs séparés dans la résidence du
gouverneur jusqu’aux Blanches faisant des crises dignes de gamines de deux ans
pour un faux pli sur une serviette de table, et aux bébés blancs appelant Aibileen
« maman ».
À trois heures du matin, après seulement deux marques blanches de
corrections sur ce qui compte maintenant vingt-sept pages, je glisse le manuscrit dans
une enveloppe jaune. La veille, j’ai appelé le bureau de Mrs Stein. Ruth, sa secrétaire,
m’a dit qu’elle était en réunion. Elle a noté mon message : l’entretien avance bien.
Mrs Stein n’a pas rappelé aujourd’hui.
Je serre l’enveloppe sur mon cœur et je pleure presque de fatigue, et de doute.
Je la poste le lendemain matin. De retour chez moi je m’étends sur mon vieux lit de
fer, dévorée d’inquiétude. Que va-t-il se passer… si ça lui plaît ? Et si Elizabeth ou
Hilly nous surprenait ? Si Aibileen était renvoyée, jetée en prison ? J’ai l’impression de
tomber dans un tourbillon obscur et sans fin. Mon Dieu, est-ce qu’ils la battraient
comme ils ont battu le jeune Noir surpris dans les toilettes des Blancs ? Qu’ai-je donc
fait ? Pourquoi l’avoir exposée à un tel risque ?
Je vais me coucher. Les quinze heures suivantes ne sont qu’un long
cauchemar.
Il est treize heure quinze. Hilly et Elizabeth attendent à la table de la salle à
manger que Lou Anne veuille bien se montrer. Je n’ai encore rien avalé de la journée
hormis la tisane de maman contre les sexualités déviantes et je suis nerveuse, au
bord de la nausée. Je tape du pied sous la table. Je suis ainsi depuis dix jours, depuis
que j’ai envoyé le témoignage d’Aibileen à Elaine Stein. J’ai rappelé Ruth, une fois, et
celle-ci m’a dit qu’elle avait transmis le manuscrit à Mrs Stein quatre jours plus tôt et
n’avait encore aucune nouvelle.
« Vous ne trouvez pas que c’est un peu fort ? » Hilly consulte sa montre et
fronce les sourcils. C’est la deuxième fois que Lou Anne est en retard. Elle n’en a plus
pour longtemps à faire partie de notre groupe, on peut compter sur Hilly pour cela.
Aibileen entre dans le salon et je m’efforce de ne pas trop la regarder. J’ai peur
que Hilly ou Elizabeth ne surprenne quelque chose dans mes yeux.
« Cesse de taper du pied, Skeeter. Tu fais trembler la table », dit Hilly.
Aibileen va et vient à travers la pièce, la démarche calme et l’air posé dans son
uniforme blanc, et on serait bien en peine, à la voir, de deviner qu’il s’est passé quoi
que ce soit entre nous deux. Je pense qu’elle a appris depuis longtemps à ne rien
laisser paraître de ses sentiments.
Hilly bat les cartes et les distribue pour une partie de gin rummy. J’essaie de
me concentrer sur le jeu, mais de petites choses ne cessent de me venir à l’esprit
chaque fois que je regarde Elizabeth - Mae Mobley allant aux toilettes dans le garage,
l’interdiction faite à Aibileen de mettre son déjeuner dans le réfrigérateur des Leefolt…
Des petits détails dont j’ai connaissance.
Aibileen m’offre un biscuit sur un plateau d’argent. Elle me verse du thé glacé
comme si nous étions les étrangères que nous étions destinées à être. Je suis allée
chez elle à deux reprises depuis que j’ai expédié le manuscrit à New York, pour lui
apporter des livres de la bibliothèque. Elle porte toujours sa robe verte gansée de noir.
De temps en temps, elle glisse les pieds hors de ses chaussures sous la table. La
dernière fois, elle a sorti un paquet de Montclair et s’est mise à fumer en ma
présence, ce qui n’est pas rien, surtout avec ce naturel. J’en ai pris une aussi. Et la
voici maintenant qui balaie délicatement les miettes devant moi avec l’ustensile en
argent que j’ai offert à Elizabeth et Raleigh pour leur mariage.
« Eh bien, en attendant, j’ai une nouvelle à vous annoncer », dit Elizabeth, et
rien qu’à son air et à la main qu’elle pose sur son ventre en baissant modestement la
tête j’ai déjà deviné.
« Je suis enceinte. » Elle sourit, sa bouche tremble un peu.
« C’est formidable ! » dis-je. Je pose mes cartes et lui touche le bras. Elle
semble vraiment prête à pleurer. « C’est pour quand ?
- Octobre.
- Eh bien, il était temps ! dit Hilly, en la serrant dans ses bras. Mae Mobley est
pratiquement élevée. »
Elizabeth allume une cigarette, pousse un soupir. Elle regarde ses cartes.
« Nous sommes vraiment très contents. »
Pendant qu’on joue quelques parties sans noter le score, Hilly et Elizabeth
discutent prénoms. Je m’efforce de participer à la conversation. « J’opte pour Raleigh
si c’est un garçon », dis-je. Hilly en vient à la campagne de William. Il se présente aux
sénatoriales de mars prochain, bien qu’il n’ait aucune expérience politique. À mon
grand soulagement, Elizabeth dit à Aibileen de servir le déjeuner.
Quand Elizabeth revient avec la salade en gelée, Hilly se redresse sur son
siège. « Aibileen, j’ai un vieux manteau pour vous et un sac de vêtements de
Mrs Walters. » Elle se tamponne la bouche avec sa serviette. « Vous irez chercher
tout ça dans ma voiture après le déjeuner, d’accord ?
- Oui, ma’am.
- Et n’oubliez pas. Je ne tiens pas à repartir avec.
- Oh, c’est vraiment gentil de la part de Miss Hilly, n’est-ce pas, Aibileen ? »
Elizabeth hoche la tête. « Allez chercher ces vêtements dès qu’on aura fini.
- Oui ma’am. »
La voix de Hilly s’élève de trois octaves quand elle s’adresse à des Noirs.
Elizabeth sourit comme si elle parlait à une enfant, mais certainement pas au sien. Je
commence à remarquer certaines choses.
Quand Lou Anne Templeton arrive enfin, nous avons fini les crevettes et la
purée de maïs et attaquons le dessert. Hilly est d’une indulgence renversante. Lou
Anne s’est mise en retard, après tout, parce qu’elle avait quelque chose à faire pour la
Ligue.
Je félicite une nouvelle fois Elizabeth et repars vers ma voiture. Aibileen est
sortie pour récupérer le manteau usé de 1942 et les autres vêtements que, pour une
raison que j’ignore, Hilly ne veut pas donner à Yule May, sa propre bonne. Hilly me
rattrape à grandes enjambées, une enveloppe à la main.
« Pour la Lettre de la semaine prochaine. Tu n’oublieras pas de le passer ? »
Je fais signe que non et Hilly retourne à sa voiture. Au moment de rentrer dans
la maison, Aibileen se retourne et me regarde. Je forme le mot « rien » avec mes
lèvres. Elle répond d’un imperceptible signe de tête et disparaît à l’intérieur.
Ce soir-là, je travaille à la Lettre de la Ligue, en regrettant de ne pas travailler
plutôt à mon projet. Je parcours le compte-rendu de la dernière réunion et tombe sur
l’enveloppe de Hilly. Je l’ouvre. Elle contient un seul feuillet, couvert de l’écriture
grasse et contournée de mon amie :
Hilly Holbrook présente sa proposition de loi pour des installations sanitaires
réservées aux domestiques. Une mesure de prévention des maladies. Installation de
toilettes à bon marché dans votre garage ou dans un appentis extérieur pour les
maisons ne disposant pas encore de cet important équipement.
Mesdames, savez-vous que :
- 99 % des maladies des Noirs sont transmises par l’urine.
- Nous pouvons être handicapés à vie par la plupart de ces maladies, faute
d’être protégés par les facteurs d’immunité que les Noirs possèdent en raison de leur
pigmentation plus foncée.
- Les Blancs sont porteurs de certains germes qui peuvent également être
nocifs pour les Noirs. Protégez-vous. Protégez vos enfants. Protégez votre bonne.
Ne nous remerciez pas ! Signé : Les Holbrook.
Le téléphone sonne dans la cuisine et je manque de tomber en me précipitant
pour décrocher. Mais Pascagoula a été plus rapide.
« Résidence de Miss Charlotte. »
Je vois la minuscule Pascagoula qui hoche la tête et dit : « Oui ma’am, elle est
là », et me tend le récepteur.
« Eugenia à l’appareil ! » dis-je, très vite. Papa est aux champs et maman avait
rendez-vous en ville chez son médecin. Je tire le cordon noir et entortillé du téléphone
jusqu’à la table.
« Elaine Stein. »
Je reprends ma respiration. « Oui ma’am. Vous avez bien reçu ce que je vous
ai envoyé ?
- Oui, dit-elle, et elle respire quelques secondes dans l’appareil.
- Cette Sarah Rose. J’aime bien ses histoires. Sa façon de râler sans trop se
plaindre. »
Je hoche la tête. C’est plutôt positif, il me semble.
« Mais je continue à penser qu’un livre d’entretiens… ne devrait pas marcher,
normalement. Ce n’est pas de la fiction, mais ce n’est pas non plus de la non-fiction.
C’est peut-être de l’anthropologie, mais c’est affreux d’être classé sous cette étiquette.
- Mais vous… cela vous a plu ?
- Eugenia, dit-elle, en soufflant la fumée de sa cigarette dans le téléphone.
Avez-vous vu la couverture de Life cette semaine ? »
Je n’ai pas vu de couverture de Life depuis un mois, tellement j’étais occupée.
« Martin Luther King, ma chère. Il vient d’annoncer une marche sur Washington
et il appelle tous les Noirs d’Amérique à le rejoindre. Tous les Blancs aussi, d’ailleurs.
On n’avait pas vu autant de Noirs et de Blancs ensembles depuis Autant en emporte
le vent.
- Oui, j’ai entendu parler de… cet événement. » Je mens. Je regrette de ne pas
avoir lu le journal ce week-end. J’ai l’air idiote.
« Alors écrivez, et écrivez vite, c’est le conseil que je vous donne. La marche
aura lieu en août. Il faudrait que vous ayez terminé début janvier. »
Je reprends mon souffle. Elle veut que j’écrive ! Elle veut… « Vous voulez dire
que vous allez le publier ? Si je peux finir avant…
- Je n’ai rien dit de tel, réplique-t-elle sèchement. Je le lirai. J’examine une
centaine de manuscrits par mois et je les refuse presque tous.
- Excusez-moi, c’est simplement que… Bon, je vais l’écrire. Ce sera terminé en
janvier.
- Et quatre ou cinq entretiens ne feront pas un livre. Il vous en faudra une
dizaine, peut-être plus. Vous en avez déjà prévu d’autres, je présume ?
- Quelques-uns…
- Bien. Alors allez-y. Avant que cette affaire de droits civils ne retombe. »
Ce soir-là, je vais chez Aibileen. Je lui remets trois nouveaux livres figurant sur
sa liste. J’ai mal au dos pour être restée trop longtemps courbée sur ma machine à
écrire. J’ai noté cet après-midi les noms de toutes les personnes ayant une bonne
(c’est-à-dire toutes mes connaissances) et les noms de leurs bonnes. Mais je ne me
souviens pas de tous.
« Merci. Ah, regardez-moi ça ! » Elle sourit en tournant la première page de
Walden, comme si elle était prête à le lire séance tenante.
« J’ai eu Mrs Stein au téléphone cet après-midi », dis-je.
Les mains d’Aibileen se figent sur le livre. « Je savais qu’il y avait un problème.
Je l’ai vu à votre tête. »
Je prends ma respiration. « Elle dit qu’elle aime beaucoup ce que vous avez
écrit. Mais… elle ne dira pas si elle veut le publier tant que nous n’aurons pas tout
écrit. » Je m’efforce de paraître optimiste. « Et il faut qu’on ait fini d’ici la nouvelle
année.
- Mais c’est bien, non ? »
Je hoche la tête, essaie de sourire.
« Janvier », murmure Aibileen. Elle se lève et sort de la cuisine. Elle revient
avec un calendrier mural, le pose sur la table et fait défiler les mois.
« Ça paraît loin, mais il y a que… deux… quatre… six… dix pages avant d’y
arriver. On y sera avant de s’en rendre compte. » Elle sourit.
« Elle dit aussi qu’il nous faut interroger au moins dix bonnes avant qu’elle
prenne une décision. » Il y a dans ma voix une tension que je ne peux plus dissimuler.
« Mais… vous n’avez pas d’autre bonnes à interroger, Miss Skeeter. »
Je serre les poings, ferme les yeux. « Je n’ai personne à qui demander,
Aibileen », dis-je. Je parle de plus en plus fort. Je viens de passer quatre heures sur
ce problème. « À qui pourrais-je m’adresser ? Pascagoula ? Si je lui en parle, ma
mère le saura. Ce n’est pas moi qui connais les autres bonnes ! »
Aibileen évite mon regard avec une telle promptitude que j’ai envie de pleurer.
Bon Dieu, Skeeter ! Toutes les barrières que j’ai abattues entre nous depuis des mois
viennent de ressurgir en quelques secondes, et par ma faute. « Ne m’en veuillez pas,
dis-je précipitamment. Ne m’en veuillez pas d’avoir crié.
- Non, non, c’est normal. C’était à moi de trouver les autres.
- Pourquoi pas… la bonne de Lou Anne ? Dis-je calmement, en prenant ma
liste. Comment s’appelle-t-elle… Louvenia ? Vous la connaissez ? »
Aibileen hoche la tête. « J’ai déjà demandé à Louvenia. » Elle garde les yeux
baissés. « Son petit-fils est devenu aveugle. Elle dit qu’elle regrette, mais qu’elle doit
penser à lui d’abord.
- Et Yule May, la bonne de Hilly ? Vous lui avez parlé ?
- Elle dit qu’elle a déjà trop à faire parce qu’elle veut envoyer ses deux garçons
à la fac l’année prochaine.
- Et les autres bonnes qui fréquentent votre église ? Vous ne leur avez pas
demandé ? »
Aibileen lève enfin les yeux. « Elles ont toutes des excuses. Mais en fait, elles
ont peur, c’est tout.
- Mais combien en avez-vous sollicité ? »
Elle prend son carnet, le feuillette un instant. Je vois ses lèvres remuer tandis
qu’elle compte en silence.
Trente-deux.
J’expire. Je ne m’étais pas rendu compte que je retenais mon souffle.
« C’est… beaucoup », dis-je.
Aibileen, enfin, me regarde bien en face. « Je voulais pas vous le dire. » Son
front se plisse. « Avant qu’on ait des nouvelles de cette dame… » Elle ôte ses
lunettes. Je lis une profonde inquiétude sur ses traits. Elle tente de la cacher sous un
sourire tremblant.
« J’ai plus qu’à leur redemander, dit-elle, penchée en avant.
- Bien. » Je soupire.
Elle déglutit avec effort, hoche plusieurs fois la tête pour me faire comprendre
qu’elle parle sérieusement. « S’il vous plaît, me laissez pas tomber. Laissez-moi
encore m’en occuper avec vous. »
Je ferme les yeux. Je ne veux plus voir ce visage dévoré par l’inquiétude.
Comment ai-je pu élever la voix ? « Aibileen, ça va aller, nous sommes… ensemble,
sur ce projet. »
Quelques jours plus tard, je suis dans la cuisine par une chaleur étouffante, en
train de fumer une cigarette - une chose dont je semble incapable de me passer ces
temps-ci. Je dois être une « droguée ». C’est un mot que Mister Golden emploie
souvent. « Ces idiots sont des drogués ! » Il me convoque de temps en temps à son
bureau, épluche les articles du mois, armé d’un stylo à encre rouge, et souligne, et
barre, avec force grognements.
« Ça va, dit-il. Et vous, ça va ?
- Ça va.
- Tout va bien, alors. » Avant que je ne m’en aille, la réceptionniste obèse me
tend mon chèque de dix dollars, ce qui n’est pas mal du tout pour le travail que fait
Miss Myrna.
On étouffe dans cette cuisine, mais je ne peux pas rester dans ma chambre où
je n’ai rien d’autre à faire que me miner parce qu’aucune bonne n’accepte de travailler
avec nous. En outre, cette cuisine est la seule pièce dans laquelle je peux fumer
parce que c’est la seule à ne pas posséder un ventilateur qui fait voler la cendre
partout. Quand j’avais dix ans, papa a tenté d’en installer un sans consulter
Constantine. En arrivant elle a montré l’objet du doigt comme s’il avait accroché une
Ford au plafond.
« C’est pour que vous n’ayez pas trop chaud dans cette cuisine où vous passez
beaucoup de temps, Constantine.
- Ça, pas question. Je travaille pas dans une cuisine avec un ventilateur, Mister
Carlton.
- Mais si ! Il n’y a plus qu’à le brancher sur le courant. »
Papa est grimpé sur l’échelle. Constantine était en train de verser de l’eau dans
une bassine.
« Allez-y, a-t-elle dit, avec un soupir. Branchez-le. »
Papa a pressé l’interrupteur. Après quelques secondes, le temps qu’il fallait à
l’appareil pour se lancer, la farine a quitté le saladier dans lequel Constantine
s’apprêtait à faire sa pâte à gâteau et s’est répandue à travers la pièce, les recettes se
sont envolées au-dessus du comptoir et l’une d’elles a pris feu en retombant sur la
cuisinière. Constantine a rattrapé d’une main le papier enflammé et l’a jeté dans la
bassine d’eau. Il y a toujours un trou dans le plafond à l’endroit où le ventilateur est
resté accroché dix minutes.
Dans le journal, le sénateur Whitworth montre le terrain vague qui doit accueillir
le chantier de la nouvelle salle de spectacle de la ville. Je tourne la page. J’ai horreur
de tout ce qui me rappelle ma sortie avec Stuart Whitworth.
Pascagoula va et vient dans la cuisine. Je la regarde découper de petits ronds
de pâte à sablés avec un verre à liqueur qui n’en a jamais contenu une goutte.
Derrière moi, des catalogues de Sears, Roebuck & Co maintiennent les volets de la
fenêtre ouverts. Des images de fouets à deux dollars, mixers et autres ustensiles de
cuisine à acheter par correspondance tremblent au vent, gaufrées et tachetées par
une décennie d’intempéries.
Je devrais peut-être solliciter Pascagoula. Maman n’en saurait rien. Mais qui
suis-je en train de tromper ? Maman surveille le moindre de ses mouvements et de
toute façon Pascagoula a peur de moi, comme si elle risquait en permanence une
réprimande. Il faudrait des années pour vaincre cette peur. Le simple bon sens me
commande de laisser Pascagoula en dehors de ça.
Le téléphone sonne comme une alarme d’incendie. Pascagoula laisse tomber
sa cuillère dans l’évier, mais j’attrape le récepteur avant elle.
« Minny va nous aider », dit Aibileen à voix basse.
Je me glisse dans la réserve et me laisse choir sur mon bidon de farine. Je
reste cinq secondes sans pourvoir articuler un mot. « Quand ? Quand veut-elle
commencer ?
- Jeudi prochain. Mais elle pose… des conditions.
- Lesquelles ? »
Aibileen marque une pause. « Elle dit qu’elle veut pas voir votre Cadillac de ce
côté du pont Woodrow Wilson.
- Très bien. Je pense que je pourrai… prendre la camionnette.
- Et elle dit… elle dit que vous devez pas vous asseoir à côté d’elle. Elle veut
vous voir toujours de face.
- Je… m’assiérai où elle voudra. »
La voix d’Aibileen se fait plus douce. « C’est qu’elle vous connaît pas, c’est
tout. En plus, il lui est arrivé une sale histoire avec des Blanches.
- Je ferai tout ce qu’il faudra. »
Je ressors de la réserve, radieuse, raccroche le téléphone au mur. Pascagoula
m’observe, le verre à liqueur en suspens au-dessus de la pâte. Elle baisse vivement
les yeux et reprend sa tâche.
Deux jours plus tard, j’annonce à maman que je vais chercher un nouvel
exemplaire de la Bible du roi Jacques parce que le mien est trop abîmé. J’ajoute que
je me sens coupable de rouler en Cadillac alors que tant de bébés meurent de faim en
Afrique et que j’ai décidé de prendre aujourd’hui la vieille camionnette. Son regard me
suit du fond de son fauteuil à bascule. « Où comptes-tu acheter cette nouvelle Bible,
au juste ? »
Je cligne des yeux. « On en a commandé une pour moi à l’église. »
Elle hoche la tête et ne me quitte pas des yeux pendant tout le temps que je
mets à démarrer.
Je vais jusqu’à Farish Street avec une tondeuse à gazon derrière la vieille
camionnette au plancher mangé par la rouille. Je vois filer le bitume à travers les
trous. Mais cette fois, au moins, je ne tire pas un tracteur.
Aibileen vient m’ouvrir et j’entre. Minny est debout à l’angle le plus reculé du
salon, les bras croisés sur son ample poitrine. Je l’ai vue à quelques reprises, les
rares fois où Hilly laissait Mrs Walters recevoir le club de bridge chez elle. Minny et
Aibileen ont gardé leurs uniformes blancs.
« Bonjour, dis-je, de l’autre extrémité de la pièce. Contente de vous revoir.
- Miss Skeeter. » Minny fait un signe de tête. Elle s’assoit et la chaise en bois
qu’Aibileen est allée chercher à la cuisine grince sous son poids. Je m’assois le plus
loin possible, à l’autre extrémité du canapé, et Aibileen entre nous deux.
Je m’éclaircis la voix, tente un timide sourire. Minny n’y répond pas. Elle est
petite, grosse, et musclée. Sa peau est nettement plus foncée que celle d’Aibileen,
tendue et luisante comme le cuir d’une paire de chaussures neuves.
« J’ai déjà expliqué à Minny comment on fait pour écrire les témoignages, me
dit Aibileen. Vous m’avez aidée à écrire le mien. Et elle va vous raconter des histoires
pendant que vous écrirez.
- Et, Minny, dis-je, tout ce que vous dites restera confidentiel. Vous lirez ensuite
tout ce qu’on…
- Pourquoi vous croyez que les Noirs ont besoin de votre aide ? » La chaise
grince et elle se lève brusquement. « Qu’est-ce que ça peut vous faire tout ça ? À
vous, la Blanche ? »
Je regarde Aibileen. Jamais une Noire ne m’a parlé sur ce ton.
« On travaille toutes pour la même chose, ici, Minny, dit Aibileen. On parle,
c’est tout.
- Et c’est quoi, cette histoire ? Si ça se trouve, vous voulez me faire parler pour
m’attirer des ennuis ! » Elle montre la fenêtre du doigt. « Medgar Evers, le type de la
NAACP1 qui habite à côté, ils lui ont fait sauter sa bagnole pendant la nuit ! Parce qu’il
avait parlé »
J’ai le visage en feu. Je dis lentement : « Nous voulons montrer les choses de
votre point de vue… De cette façon les gens comprendront peut-être comment c’est
de votre côté. Nous… nous espérons que certaines choses pourront changer autour
de nous.
- Qu’est-ce vous croyez changer avec ça ? Vous allez changer la loi pour qu’on
soit gentil avec sa bonne ?
- Attendez, dis-je. Je ne veux pas changer de loi. Je parle seulement de
comportement et…
- Vous savez ce qui va arriver si on se fait prendre ? Vous savez ce qui m’est
arrivé la fois où je me suis trompée de cabine d’essayage chez McRay ? Ils m’ont
braquée chez moi avec leurs pistolets !»
Un silence tendu règne dans la pièce pendant un instant, troublé par le seul
bruit de la pendule Timex marron posée sur l’étagère.
« On ne te force pas à faire ça, Minny, dit Aibileen. Tu peux changer d’avis. »
Lentement, avec lassitude, Minny se rassoit sur sa chaise. « Je vais le faire. Je
veux être sûre qu’elle comprend que c’est pas un jeu, c’est tout. »
Je jette un coup d’œil à Aibileen. Elle me répond d’un hochement de tête. Je
prends une profonde inspiration. J’ai les mains qui tremblent.
National Association for the Advancement of Colored People : Association de
défense des droits civiques des Noirs.
1
Je commence par les questions sur ses antécédents et on en vient à parler du
travail de Minny. Elle répond sans quitter Aibileen des yeux, comme si elle voulait
oublier ma présence dans la pièce. Je note tout ce qu’elle dit et mon stylo court sur le
papier aussi vite que je le peux. Nous avons pensé que ce serait moins
impressionnant que d’utiliser la machine à écrire.
« … Ensuite j’ai eu une place où je travaillais tard tous les soirs. Et vous savez
ce qui s’est passé ? »
Je demande : « Quoi ? » bien qu’elle s’adresse toujours à Aibileen.
« Ah, Minny, elle disait tout le temps, tu es la meilleure bonne qu’on ait jamais
eue. Ma grosse Minny, on te gardera toujours ! Et puis un jour elle m’annonce qu’elle
va me donner une semaine de congés payés. J’avais jamais eu de congés, payés ou
pas payés, de toute mon existence. Et quand je reviens une semaine après pour
reprendre le travail, ils étaient plus là ! Ils étaient partis à Mobile. Elle a expliqué à
quelqu’un qu’elle m’avait rien dit de peur que je trouve une autre place avant qu’elle
s’en aille ! Elle pouvait pas vivre un seul jour sans une bonne pour s’occuper d’elle,
Miss Poil-dans-la-main ! »
Elle se lève soudain, attrape son sac. « Faut que j’y aille. Vous me donnez des
palpitations, à me faire parler de ça. » Et la voilà qui sort dans un claquement de
porte.
Je lève les yeux, essuie la sueur à mes tempes.
« Et encore, elle était de bonne humeur aujourd’hui », dit Aibileen.
Chapitre 13
Pendant les deux semaines suivantes, nous occupons toutes les trois les
mêmes sièges dans le petit salon chaleureux d’Aibileen. Minny pique des colères et
se calme alternativement en racontant son histoire, puis met brutalement fin à
l’entretien et repart encore plus furieuse qu’elle n’est arrivée. Je prends un maximum
de notes.
À part sa fureur envers les Blancs, Minny aime bien parler de nourriture.
« Alors, je commence par mettre les haricots verts, puis je lance la cuisson des côtes
de porc parce que les côtes de porc, vous voyez, je les aime bien chaudes. »
Un jour, après avoir dit : « … j’avais un bébé blanc au bras, les haricots verts
dans la marmite, et… » Elle se tait soudain. Me regarde. Tape du pied.
« La moitié de ce que je raconte a rien à voir avec les droits des Noirs. C’est
des trucs de tous les jours. » Elle m’examine de la tête aux pieds. « On dirait que c’est
la vie, que vous écrivez. »
Mon stylo reste en suspens au-dessus de la feuille. Elle a raison. Je comprends
que c’est exactement ce que je voulais. Je lui réponds : « J’espère bien. » Elle se lève
et déclare qu’elle a d’autres choses à faire, et bien plus importantes, que de se
soucier de ce que j’espère.
*
Le lendemain soir, alors que je travaille dans ma chambre, penchée sur la
Corona, j’entends soudain maman qui monte l’escalier en toute hâte. Deux secondes
plus tard, elle entre. « Eugenia », dit-elle à voix basse.
Je me lève si brusquement que ma chaise manque de tomber. J’essaie de
cacher mon travail. « Oui ?
- Ne t’affole pas, mais il y a en bas un homme - très grand - qui te demande.
- Qui ?
- Il dit qu’il s’appelle Stuart Whitworth.
- Comment ?
- Il dit que vous avez passé une soirée ensemble il y a quelque temps, mais
comment est-ce possible ? Je n’en savais rien !
- Bon Dieu !
- N’invoque pas le nom du Seigneur en vain, Eugenia Phelan. Mets plutôt un
peu de rouge à lèvres.
- Crois-moi, maman, dis-je, en mettant tout de même du rouge à lèvres. Le Bon
Dieu n’aimerait pas ça non plus. »
Je me brosse les cheveux, ils sont affreux. Je nettoie même les taches d’encre
et de liquide correcteur sur mes mains et mes coudes. Mais je ne changerai pas de
tenue, pas pour lui.
Maman m’examine rapidement dans ma salopette et la vieille chemise blanche
de papa. « C’est un Whitworth de Greenwood ou un Whitworth de Natchez ?
- C’est le fils du sénateur. »
La mâchoire de maman tombe si brusquement qu’elle heurte son rang de
perles. Je dévale l’escalier, passant devant notre galerie de portraits d’enfants. Il y a
une série de photos de Carlton, dont certaines qui semblent dater d’avant-hier. Les
photos de moi s’arrêtent à mes douze ans. « Maman, laisse-nous un peu seuls. » Je
la regarde qui bat lentement en retraite vers sa chambre, avec un dernier coup d’œil
en arrière avant de disparaître.
Je sors. Il est là. Trois mois après notre rencontre. Stuart Whitworth en
personne, debout sur ma véranda en pantalon kaki, veste bleue et cravate rouge
comme pour un dîner du dimanche.
Crétin.
« Que faites-vous ici ? » je ne souris pas. Pas à lui.
« Je… je passais.
- Ah. Je vous offre un verre ? À moins que vous ne préfériez toute la bouteille
d’Old Kentucky ? »
Il se rembrunit. Il a le front et le nez rouges, comme quelqu’un qui travaille en
plein soleil. « Écoutez, je sais que… qu’il y a déjà un certain temps, mais je suis venu
vous faire mes excuses.
- Qui vous envoie ? Hilly ? » Il y a huit rocking-chairs inoccupés sur la véranda.
Je ne lui propose pas de s’asseoir.
Il regarde le champ de coton sur lequel le soleil commence à descendre à
l’ouest, plonge les mains dans ses poches comme un gamin de douze ans. « Je sais
que j’ai été… grossier, ce soir-là, j’y ai beaucoup pensé depuis et… »
Je ris. Je suis gênée. Pourquoi venir me rappeler cela ?
« Écoutez, dit-il. J’avais dit cent fois à Hilly que je n’étais pas prêt pour sortir à
nouveau avec une fille, quelle qu’elle soit. J’en étais même très loin… »
Je serre les dents. Je n’en reviens pas, mais les larmes me montent aux yeux ;
c’était il y a des mois. Pourtant, je me souviens de l’humiliation que j’ai éprouvée à me
sentir comme un produit de remplacement après m’être emballée de façon aussi
ridicule. « Pourquoi êtes-vous venu, alors ?
- Je ne sais pas… » Il secoue la tête. « Vous savez comment c’est, avec
Hilly. »
Je reste figée, à me demander ce qu’il veut. Il passe la main dans ses cheveux
châtains. Il a l’air fatigué.
Je regarde ailleurs parce qu’il est plutôt mignon avec ses airs de petit garçon et
ce n’est pas le moment d’avoir ce genre d’idées. Je veux qu’il s’en aille - je ne veux
plus de ces sentiments-là, c’est trop affreux. Mais je m’entends demander :
« Qu’entendez-vous par « je n’étais pas prêt » ?
- Je n’étais pas prêt, c’est tout. Pas après ce qui m’était arrivé. »
Je le regarde. « Vous voulez que je devine ?
- Avec Patricia van Devender. On s’était fiancés l’année dernière, et… Je
croyais que vous étiez au courant. »
Il se laisse tomber dans un rocking-chair. Je ne m’assieds pas à côté de lui.
Mais je ne lui demande pas de s’en aller non plus.
« Quoi, elle vous a laissé tomber pour un autre ?
- Ah ! » Il baisse les yeux, se prend la tête à deux mains et murmure : « Si ce
n’était que ça. »
Je me retiens pour ne pas lui dire ce que j’ai sur le bout de la langue, à savoir
qu’il méritait certainement ce qu’elle lui a infligé, mais il fait vraiment peine à voir.
Maintenant que son côté hâbleur, buveur et grande gueule a disparu, je me demande
s’il est toujours aussi pitoyable.
« On sortait ensemble depuis l’âge de quinze ans. Vous savez ce que c’est,
quand on est resté aussi longtemps avec quelqu’un. »
En tout cas, je ne sais pas pourquoi j’accepte d’écouter cela, sinon parce que je
n’ai rien à perdre. « À vrai dire, je l’ignore. Je ne suis jamais restée longtemps avec
quiconque. »
Il me regarde, et il a une sorte de rire. « Eh bien, ça doit être ça, alors.
- Quoi, « ça » ?
- Vous êtes… différente. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui dise
exactement ce qu’il pense. Aucune fille, en tout cas.
- Croyez-moi, j’aurais pu en dire beaucoup plus. »
Il soupire. « Quand j’ai vu votre visage, là-bas, dans la camionnette… Je ne
suis pas celui que vous croyez. Je ne suis pas ce pauvre type. »
Je regarde ailleurs, gênée. Je commence à comprendre ce qu’il voulait dire :
que si je suis différente, ce n’est pas forcément au sens d’anormale, comme une
géante. Mais peut-être dans le bon sens.
« Je suis venu voir si vous accepteriez de m’accompagner en ville pour dîner.
On pourrait discuter, dit-il, et il se lève. On pourrait… je ne sais pas, moi, on pourrait
s’écouter l’un l’autre, cette fois. »
Je ne bouge pas, sous le choc. Il me fixe de ses yeux bleu clair comme s’il
attendait vraiment quelque chose de ma réponse. Je reprends ma respiration, prête à
dire oui - pourquoi refuserais-je ? -, et il attend en se mordant la lèvre inférieure.
Puis je me rappelle la façon dont il m’a traitée comme une moins que rien. Au
point de se saouler à mort tellement il se sentait mal avec moi. Je l’entends encore me
dire que je sentais l’engrais. Il m’a fallu trois mois pour oublier ce moment.
« Non, dis-je, d’une traite. Merci. Une soirée avec vous ? Je ne peux rien
imaginer de pire. »
Il hoche la tête, regarde ses pieds. Puis il descend les marches de la véranda.
« Je regrette. » La portière de sa voiture est restée ouverte. « C’est ce que
j’étais venu dire. Eh bien, c’est fait. »
Je suis debout sur la véranda et j’écoute les bruits du soir, le crissement du
gravier sous les pas de Stuart, les chiens qui vont et viennent dans le demi-jour. Je
pense à Charles Gray, à qui je dois le premier et unique baiser de mon existence. Je
me rappelle comment je l’avais repoussé, avec le sentiment confus que ce baiser ne
m’était pas destiné.
Stuart entre dans la voiture et la portière claque. La vitre est descendue. Mais il
garde les yeux baissés.
Je lance : « Laissez-moi une minute, je vais passer un pull ! »
On ne nous dit pas, à nous les filles qui ne sortons jamais avec des garçons,
que le souvenir peut être aussi délicieux que ce qui s’est réellement passé. Maman
grimpe jusqu’au troisième étage et se campe à côté de mon lit, me dominant de toute
sa hauteur, mais je fais semblant de dormir. Parce que je veux me souvenir encore un
peu.
Hier soir, nous sommes allés au Robert E. Lee pour dîner. J’avais passé un
petit pull bleu pâle et une jupe blanche moulante. J’avais laissé maman me brosser
les cheveux avec des gestes fébriles tandis que les instructions pleuvaient.
« Et n’oublie pas de sourire. Les hommes n’aiment pas les filles qui ont tout le
temps l’air de broyer du noir, et ne t’assieds pas comme une Indienne sous sa tente,
croise les…
- Attends. Les jambes ou les chevilles ?
- Les chevilles. Tu as donc tout oublié des cours de savoir-vivre de
Mr Rheimer ? Et n’aie pas peur de lui mentir, dis-lui que tu vas tous les dimanches à
l’église, et surtout, ne croque pas les glaçons quand tu bois, c’est affreux. Ah, et si la
conversation retombe, parle-lui de ton cousin qui est conseiller municipal à
Kosciusko. »
Tout en brossant et aplatissant, brossant et aplatissant, maman ne cessait de
me demander comment j’avais fait sa connaissance et ce qui s’était passé à notre
premier rendez-vous, mais j’ai réussi à lui échapper et à filer dans l’escalier, en proie
à mes propres inquiétudes et à ma propre nervosité. Quand Stuart et moi sommes
arrivés à l’hôtel et nous sommes assis en dépliant les serviettes sur nos genoux, le
serveur nous a annoncé qu’ils ne tarderaient pas à fermer. On pouvait seulement
nous servir un dessert.
« Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, Skeeter ? » m’a demandé Stuart et je me
suis crispée, espérant qu’il n’avait pas l’intention de se saouler à nouveau.
« Un Coca avec des glaçons.
- Non, a-t-il dit en souriant. Je veux dire… dans la vie. Qu’attendez-vous ? »
J’ai poussé un profond soupir, sachant ce que maman m’aurait conseillé de
répondre : avoir de beaux enfants pleins de santé, m’occuper de mon mari, une
cuisine bien équipée pour préparer des repas sains et néanmoins savoureux. « Je
veux être écrivain, ai-je répondu. Journaliste. Romancière, peut-être. Ou les deux. »
Il m’a regardée droit dans les yeux.
« J’aime ça, a-t-il dit, et il a continué à me regarder. J’ai beaucoup pensé à
vous. Vous êtes intelligente, vous êtes jolie, vous êtes… » Sourire. « Grande. »
Jolie ?
Nous avons mangé des soufflés à la fraise et bu un verre de chablis chacun. Il
m’a expliqué comment on faisait pour détecter du pétrole sous un champ de coton et
je lui ai dit que la réceptionniste et moi étions les seules femmes à travailler pour le
journal.
« J’espère que vous écrivez quelque chose de vraiment bien. Quelque chose…
qui vous tient à cœur.
- Merci. Je… je l’espère aussi. » Je n’ai pas parlé d’Aibileen ni de Mrs Stein.
J’avais rarement eu l’occasion de regarder de près un visage d’homme. J’ai
remarqué qu’il avait la peau plus épaisse que la mienne et d’une belle couleur pain
brûlé ; les poils blonds et drus semblaient pousser à vue d’œil sur ses joues et sur son
menton.
Il sentait l’amidon. La résine de pin, plutôt. Et il n’avait pas du tout le nez pointu.
Le serveur bâillait dans un coin de la salle, mais nous l’avons ignoré et sommes
restés encore un peu pour discuter. Et j’en étais à regretter d’avoir pris un bain le
matin sans me laver les cheveux et à me dire avec un immense soulagement qu’au
moins je m’étais brossé les dents, quand soudain il m’a embrassée, lentement, à
pleine bouche, et mon corps tout entier - ma peau, ma clavicule, mes genoux,
absolument tout en moi - s’est éclairé.
Un lundi après-midi, quelques semaines après ma soirée avec Stuart, je passe
à la bibliothèque avant la réunion de la Ligue. À l’intérieur, ça sent l’école - ennui,
colle, produit désinfectant. Je suis venue chercher des livres pour Aibileen et essayer
de savoir si quelqu’un avait déjà écrit quelque chose sur la condition des bonnes.
« Tiens ! Skeeter ! »
Seigneur. C’est Susie Pernell. Au lycée, on aurait pu l’élire Miss Commère.
« Salut… Susie. Qu’est-ce que tu fais ici ?
- Je travaille pour la commission lecture de la Ligue. Tu ne te rappelais pas ?
Tu devrais vraiment t’y mettre toi aussi, Skeeter, on s’amuse bien ! On doit lire les
derniers magazines et les derniers dossiers et on plastifie même les cartes de
bibliothèque ! » Elle pose devant l’énorme appareil comme si elle animait une
émission de télé-achat.
« C’est formidable.
- Alors, qu’est-ce que je peux vous proposer, ma’am ? Nous avons des romans
policiers, des romans d’amour, une série Apprenez à vous maquiller, Apprenez à vous
coiffer, etc. » Elle se tait un instant, sourit. « Comment cultiver ses rosiers, réussir son
jardin, décorer son intérieur…
- Je veux simplement jeter un coup d’œil, merci. » Je me sauve, je préfère me
débrouiller toute seule. Pas question de lui dire ce que je cherche. Je l’entends déjà
chuchoter dans les réunions de la Ligue, je savais qu’il y avait quelque chose de pas
catholique chez cette Skeeter Phelan, rien qu’à sa façon de chercher des livres sur
les Noirs…
J’épluche les fiches rangées dans les boîtes, parcours les rayonnages, mais ne
trouve rien sur les domestiques. Au rayon des ouvrages documentaires, je tombe sur
Frederick Douglass, un esclave américain. Je le prends, très contente de pouvoir
l’apporter à Aibileen, mais je m’aperçois en l’ouvrant que la partie centrale a été
arrachée. Et quelqu’un a écrit LIVRE DE NÈGRE au stylo sur la page de garde. Je
suis moins choquée par les mots que par l’écriture, qui est visiblement celle d’un
gamin. Je jette un coup d’œil autour de moi et fourre le livre dans ma sacoche. Mieux
vaut cela, me semble-t-il, que de le remettre sur l’étagère.
Dans la salle consacrée à l’histoire du Mississippi, je cherche quelque chose
qui évoque de près ou de loin les relations interraciales. Je ne trouve que des
ouvrages sur la guerre de Sécession, des cartes et de vieux annuaires téléphoniques.
Je me dresse sur la pointe des pieds pour inspecter la plus haute étagère et j’aperçois
une plaquette posée en travers du Mississippi River Valley Flood Index. Une personne
de taille normale ne l’aurait pas vue. C’est une mince plaquette imprimée sur du
papier pelure qui rebique, retenu par des agrafes. On lit sur la couverture Recueil des
lois Jim Crow pour le Sud. Je l’ouvre à la première page et le papier crisse sous mes
doigts.
Il s’agit simplement d’une liste de lois fixant ce que les Noirs peuvent faire et ne
pas faire dans une série d’États du Sud. Je parcours la première page, stupéfaite de
trouver cela ici. Les lois n’ont rien de menaçant ni d’amical. Elles sont purement
factuelles :
Nul ne doit demander à une femme blanche d’exercer le métier d’infirmière
dans un pavillon ou dans une salle où se trouvent des hommes noirs.
Il est illégal pour une personne de race blanche d’épouser une personne de
race noire. Tout mariage contrevenant à cette loi sera déclaré nul.
Aucun coiffeur de race noire ne peut coiffer des filles ou des femmes de race
blanche.
Le préposé aux inhumations ne doit pas enterrer de personnes de race noire
dans un terrain servant à l’inhumation de personnes de race blanche.
Les livres ne doivent pas être échangés entre écoles blanches et écoles noires,
mais continuer à servir à la race qui les a utilisés en premier.
Je lis rapidement quatre pages, stupéfaite par le nombre de lois qui n’existent
que pour nous séparer. Les Noirs et les Blancs n’ont pas le droit de boire aux mêmes
fontaines, de fréquenter les mêmes salles de cinéma, les mêmes toilettes publiques,
les mêmes terrains de jeux, les mêmes cabines téléphoniques, les mêmes spectacles
de cirque. Les Noirs n’ont pas le droit d’entrer dans la même pharmacie que moi ou
d’acheter des timbres au même guichet. Je pense à Constantine, le jour où mes
parents l’avaient emmenée à Memphis avec nous. La route avait presque disparu
sous l’inondation, mais il avait fallu continuer coûte que coûte parce que nous savions
qu’aucun hôtel ne voudrait l’accepter. Et je me souviens que personne, dans la
voiture, ne s’était décidé à le dire. Nous connaissons tous ces lois, nous vivons ici,
mais nous n’en parlons jamais. C’est la première fois que je les vois écrites.
Buffets de fêtes, foires, tables de billard, hôpitaux… Je dois lire deux fois
l’article 47, tant il paraît absurde :
La direction devra maintenir un bâtiment séparé sur un terrain séparé pour
l’instruction de toutes les personnes aveugles de race noire.
Après quelques minutes, je cesse de lire et je m’apprête à remettre la plaquette
en place, en me disant que je n’écris pas un livre sur la législation dans les États du
Sud et que c’est une perte de temps. Mais soudain je me rends compte, comme si
quelque chose cédait dans mon esprit, que rien ne sépare ces lois de la volonté de
Hilly de construire des toilettes pour Aibileen dans le garage, sinon les dix minutes
nécessaires pour apposer quelques signatures au bas d’un document dans la capitale
de l’État.
Je vois sur la dernière page la mention Propriété de la bibliothèque de Droit du
Mississippi. Quelqu’un s’est trompé et a rapporté cette plaquette au mauvais endroit.
Je griffonne ma révélation sur un bout de papier que je glisse entre les pages : Jim
Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes séparées, quelle différence ?
Et je fourre la plaquette dans ma sacoche. À l’autre extrémité de la salle, Susie
éternue derrière son bureau.
Je fonce vers la sortie. J’ai une réunion de la Ligue dans dix minutes. Je salue
Susie d’un sourire un peu trop amical. Elle parle au téléphone, à voix basse. J’ai
l’impression que les livres volés, dans mon sac, dégagent de la chaleur.
« Skeeter ! Appelle Susie, avec des yeux comme des soucoupes, c’est vrai ce
qu’on m’a dit, que tu étais sortie avec Stuart Whitworth ? » Elle appuie un peu trop sur
le tu pour que je continue à sourire. Je fais celle qui n’a rien entendu et me hâte de
sortir. Le soleil brille. Je n’avais jamais rien volé de toute mon existence. Je ne suis
pas mécontente de l’avoir fait au nez et à la barbe de Susie Pernell.
Mes amies et moi avons toutes notre place de prédilection. Elizabeth, penchée
sur sa machine à coudre, s’efforce de faire de sa vie un vêtement de confection sans
coutures apparentes. Je tape à la machine des phrases bien senties que je n’aurais
jamais le culot de prononcer à haute voix. Et Hilly, sur une estrade, explique à
soixante-cinq femmes que trois boîtes par personne ne suffiront pas à rassasier tous
ces PEAA - traduisez pauvres enfants africains affamés. Mary Joline Walker,
toutefois, trouve que trois, c’est beaucoup.
« Et ça ne coûte pas un peu cher, d’expédier ces conserves jusqu’en Éthiopie à
l’autre bout du monde ? demande Mary Joline. Il ne serait pas plus raisonnable
d’envoyer un chèque, tout simplement ? »
La séance n’est pas encore ouverte officiellement, mais Hilly est déjà sur son
podium, une lueur d’excitation dans le regard.
Ce n’est pas l’heure habituelle de nos soirées, mais une séance exceptionnelle
convoquée par elle. En juin, nombre de membres quittent Jackson pour les vacances
d’été. Elle va devoir faire confiance à toute une ville pour fonctionner correctement en
son absence, et ce ne sera pas facile.
Hilly lève les yeux au ciel. « On ne peut pas donner d’argent à ces tribus, Mary
Joline. La chaîne des Jitney 14 n’a pas de magasins d’alimentation dans le désert ! Et
comment saurions-nous s’ils donnent à manger à leurs enfants avec ce qu’on leur
enverrait ? Ils seraient capables de prendre notre argent pour s’offrir un tatouage
satanique sous la tente du prêtre vaudou du coin !
- Bon… » Mary Joline bat en retraite. Ses traits se sont décomposés, elle a
soudain la tête de quelqu’un qui émerge d’un lavage de cerveau. « Je suppose que tu
sais mieux que moi ce qu’il faut faire, Hilly. » C’est ce regard qui tue qui fait le succès
de Hilly comme présidente de Ligue.
Je me fraie un chemin à travers la salle pleine à craquer et une sensation de
chaleur m’accompagne comme si on braquait un projecteur sur ma tête pour attirer
l’attention générale. Autour de moi on mange des gâteaux, on fume des cigarettes, on
boit des sodas basses calories. Toutes ces femmes sont à peu près du même âge
que moi. J’en vois qui discutent à voix basse en me lançant des regards en coin.
« Skeeter, dit Liza Presley au moment où je passe devant les pichets de café,
on m’a dit que tu étais au restaurant du Robert E. Lee la semaine dernière ?
- C’est vrai ? Tu sors vraiment avec Stuart Whitworth ? » Enchaîne Frances
Greenbow.
La plupart du temps, ces questions sont plutôt amicales, contrairement à celle
de Susie à la bibliothèque. J’essaie tout de même de ne pas penser que lorsqu’une
fille comme les autres sort avec un garçon, c’est de l’information, mais quand il s’agit
de Skeeter Phelan, cela devient un événement.
C’est pourtant vrai. Je sors avec Stuart Whitworth, et depuis trois semaines
maintenant. Deux fois au Robert E. Lee si on compte le désastre du premier soir, et
trois fois sur ma véranda pour prendre un verre avant qu’il ne reparte chez lui à
Vicksburg. Mon père est même resté jusqu’à huit heures pour bavarder avec lui.
« Bonsoir, mon garçon. Vous direz au sénateur qu’on a été très contents qu’il
démolisse cette taxe sur la propriété agricole. » Et Maman ne cesse de trembler,
partagée entre la terreur que je gâche tout et le bonheur de constater que, finalement,
j’aime les hommes.
Le projecteur blanc de l’étonnement général me suit tandis que je rejoins Hilly.
« Quand allez-vous vous revoir ? » C’est Elizabeth, maintenant, qui m’interroge
en tordant une serviette de table, les yeux écarquillés comme si elle voyait un
accident de voiture. « Il te l’a dit ?
- Demain soir. Dès qu’il pourra venir.
- Bien. » Hilly a le sourire d’un gros gamin devant les cornets de glace dans la
vitrine de Seale-Lily. Le bouton qui retient la veste de son tailleur rouge menace de
craquer sous la pression. « On pourrait sortir à quatre, alors ? »
Je ne réponds pas. Je ne veux pas d’Hilly et William avec nous. Je veux rester
tranquille avec Stuart, tandis qu’il me regarde, et moi seulement. Il a par deux fois,
alors que nous étions seuls, repoussé en arrière la mèche qui me tombait sur les
yeux. Il ne repoussera plus ma mèche s’ils sont là.
« William appellera Stuart ce soir. Allons au cinéma ensemble !
- D’accord, dis-je dans un soupir.
- Je meurs d’envie de voir Un monde fou, fou, fou, fou. C’est certainement très
drôle ! dit Hilly. Allons-y tous les quatre, toi et moi, et William et Stuart. »
Cette façon de regrouper les noms me paraît suspecte. Comme s’il s’agissait
d’assembler William et Stuart plutôt que Stuart et moi. D’accord, je fais de la paranoïa.
Mais je suis tout le temps sur mes gardes en ce moment. Il y a deux soirs, un policier
m’a arrêtée sitôt franchi le pont du quartier noir. Il a inspecté la cabine de la
camionnette avec sa torche, en arrêtant le faisceau sur la grande sacoche rouge. Il a
voulu voir mon permis de conduire et m’a demandé où j’allais. « J’apporte un chèque
à ma bonne… Constantine. J’ai oublié de la payer. » Un autre policier s’est arrêté à
son tour et s’est approché de la portière. « Pourquoi m’avez-vous arrêtée ? Ai-je
demandé, d’une voix un peu trop stridente. Il s’est passé quelque chose ? » J’avais le
cœur qui cognait dans ma poitrine. Allaient-ils fouiller mon sac ?
« Des petites ordures de Yankees viennent semer le trouble. Mais on va les
attraper, ma’am, a répondu le policier, en caressant sa matraque. Faites ce que vous
avez à faire, et évitez de revenir par ici. »
En arrivant dans la rue d’Aibileen, je me suis garée plus loin de chez elle que
d’habitude. J’ai contourné la maison pour entrer par l’arrière et éviter de me montrer
sur le porche. Je tremblais tellement pendant la première heure que j’avais du mal à
lire les questions que j’avais préparées pour Minny.
Hilly frappe du marteau pour annoncer la fin imminente de la réunion. Je
retourne à mon siège, m’assieds avec la sacoche sur les genoux. Je la tâte à la
recherche de la plaquette des lois Jim Crow que j’ai dérobée à la bibliothèque. La
sacoche, en fait, contient tout le travail que nous avons fait - les témoignages
d’Aibileen et de Minny, le cahier avec le plan des questions, une liste des bonnes à
contacter, une réponse cinglante et jamais postée à la proposition de loi de Hilly sur
les toilettes - tout ce que je ne peux pas laisser chez moi de peur que maman ne
vienne fouiller dans mes affaires. Je garde le tout dans une pochette à fermeture
éclair qui fait une bosse à travers la toile du sac.
« Skeeter, ce pantalon en popeline est absolument ravissant. Pourquoi ne
l’avais-je jamais vu ? » S’exclame Caroll Ringer, assise quelques chaises plus loin. Je
lève les yeux et lui souris en pensant Parce que je n’ose pas plus que toi porter de
vieux vêtements aux réunions. Maman me harcèle depuis des années avec ces
histoires de chiffons, et elles m’agacent toujours autant.
Je sens qu’on me touche l’épaule, me retourne et vois Hilly qui plonge la main
dans mon sac, le doigt pointé sur la plaquette. « As-tu tes notes pour la Lettre de la
semaine prochaine ? C’est ça ? »
Je ne l’ai même pas vue approcher.
« Non, attends ! Dis-je, en repoussant la plaquette dans mes papiers. J’ai
besoin de… j’ai quelque chose à corriger. Je vais te les apporter. »
Je respire.
Sur le podium, Hilly consulte sa montre, joue avec le marteau comme si elle
mourait d’envie de s’en servir. Je glisse la sacoche sous mon siège. La réunion
commence enfin.
Je note les rendez-vous de la Ligue, les noms de celles qui sont en retard de
cotisation, de celles qui n’ont pas encore apporté leurs boîtes de conserve. Le
calendrier des activités est plein de réunions de commissions et de fêtes de
naissance, et je m’agite sur ma chaise en bois, en espérant que la réunion s’achève
bientôt. Je dois rapporter la voiture à mère avant trois heures.
Il est déjà moins le quart lorsque, une heure et demie plus tard, je rejoins en
courant la Cadillac. On va me regarder comme une mauvaise élève pour m’être
éclipsée avant la fin, mais qu’y a-t-il de pire, le courroux de maman ou celui de Hilly ?
J’arrive à la maison avec cinq minutes d’avance, en fredonnant Love Me Do, et
en pensant que je devrais m’offrir une jupe courte comme celle que portait Jenny
Foushee aujourd’hui. Elle m’a dit qu’elle l’avait achetée à New York chez Bergdorf
Goodman. Maman risque de se trouver mal si elle me voit arriver avec une jupe audessus du genou, samedi, quand Stuart viendra me chercher.
Je crie dans l’entrée : « Maman, je suis là ! »
Je prends un Coca dans le frigo, je souris, je soupire, je me sens bien, je me
sens forte. Je me dirige vers la porte pour prendre ma sacoche, prête à rédiger les
dernières histoires de Minny. Je devine qu’elle brûle de parler de Celia Foote, mais
elle s’arrête toujours in extremis et change de sujet. Le téléphone sonne et je
décroche, mais c’est pour Pascagoula. Je note un message sur le cahier. De la part
de Yule May, la bonne de Hilly.
« Au revoir, Yule May, dis-je, tout en pensant que nous sommes décidément
dans une petite ville. Je le lui dirai dès son retour. »
Je m’adosse un instant au comptoir. Je voudrais tant que Constantine soit ici,
comme avant. Je voudrais tant lui parler, partager avec elle chaque instant de mes
journées !
Je pousse encore un soupir, achève mon Coca et vais chercher la sacoche.
Elle n’est pas là. Je sors pour regarder dans la voiture, mais elle n’y est pas non plus.
Allons bon. Je réfléchis et me dirige vers l’escalier. Je me sens plus jaune que rose,
soudain. Suis-je déjà montée ? J’inspecte ma chambre, en vain. Je reste plantée au
centre de la pièce silencieuse tandis que la panique remonte le long de mon épine
dorsale. Il y a tout dans cette sacoche.
Je pense Maman ! Et dévale les marches pour regarder dans le petit salon. Et
je comprends soudain que ce n’est pas elle qui l’a : la réponse vient de jaillir à mon
esprit, et tout mon corps en est paralysé. J’ai laissé la sacoche au siège de la Ligue.
Je ne pensais qu’à ramener sa voiture à maman. Et quand le téléphone se met à
sonner contre le mur, je sais déjà que c’est Hilly qui appelle.
J’arrache le récepteur à son support. Maman me lance un au revoir sur le seuil
de la maison.
« Allô ?
- Comment as-tu fait pour oublier ce truc qui pèse si lourd ? » Demande Hilly.
Fouiller dans les affaires des autres ne lui pose aucun problème. À vrai dire, elle
adore ça.
Je crie à travers la cuisine : « Maman, attends une seconde !
- Pour l’amour du ciel, Skeeter, qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? » Demande Hilly.
Il faut absolument que je rattrape maman, mais la voix de Hilly est étouffée, comme si
elle était déjà penchée pour ouvrir la sacoche.
« Rien ! Seulement… toutes les lettres à Miss Myrna, tu sais.
- Eh bien, je l’ai rapportée chez moi. Viens la récupérer quand tu pourras. »
Dehors, maman fait ronfler le moteur.
« Merci de… Garde-la-moi. J’arrive dès que possible. »
Je me précipite dehors, mais maman est déjà dans l’allée. Je cherche la vieille
camionnette des yeux, mais elle n’est plus là non plus, elle doit semer le coton dans
quelque champ. J’ai la peur au ventre, telle une brique plate et dure, chauffée au
soleil.
Je vois la Cadillac qui ralentit, puis s’arrête avec une secousse. Puis repart.
Puis elle fait demi-tour et remonte l’allée en zigzaguant. Par la grâce d’un dieu que je
n’ai jamais aimé vraiment, et auquel à plus forte raison je n’ai jamais cru, ma mère est
en train de revenir.
« C’est incroyable, mais j’ai oublié la cocotte de Sue Anne… »
Je bondis sur le siège du passager et attends qu’elle revienne. Elle pose les
mains sur le volant.
« Amène-moi chez Hilly, j’ai quelque chose à y prendre. » Je me presse le front
des deux mains. « Vite, maman, je vais être en retard ! »
La voiture ne bouge pas. « Skeeter, j’ai un million de choses à faire
aujourd’hui… »
La panique me serre la gorge. « Maman, s’il te plaît, démarre… »
Mais la DeVille reste sur le gravier, cliquetant comme une bombe à
retardement.
« Écoute, dit maman. J’ai certaines affaires personnelles à régler et je ne tiens
pas à te traîner avec moi.
- Tu en auras pour cinq minutes. Avance, maman ! »
Elle laisse ses mains gantées de blanc sur le volant, et serre les lèvres.
« Il se trouve que j’ai quelque chose d’important et de confidentiel à faire. »
Je ne vois pas ce que mère pourrait avoir à faire de plus important que ce qui
me jette dans un tel affolement. « Quoi ? Une Mexicaine essaie d’entrer chez les
Filles de la Révolution ? On a surpris quelqu’un en train de lire le New American
Dictionary ? »
Maman soupire et dit : « Bon… » Elle prend son temps pour mettre le levier des
vitesses sur DRIVE. « Bon, on y va. » On descend l’allée à moins de dix à l’heure
pour éviter que le gravier ne frappe la carrosserie. Arrivée au bout de l’allée, elle met
son clignotant comme si elle opérait quelqu’un du cerveau et s’engage sur la route. La
Cadillac se traîne. Je serre les poings. J’écrase un accélérateur imaginaire. Quand
maman conduit, c’est chaque fois la première fois.
Elle grimpe à vingt-cinq kilomètres-heure, cramponnée au volant comme si elle
faisait du cent soixante-dix.
« Maman, dis-je. Laisse-moi conduire. »
Soupir. À ma grande surprise, elle s’arrête dans l’herbe haute du bas-côté.
Je sors et fais le tour de la voiture pendant qu’elle se glisse du côté passager.
Je mets le levier sur DRIVE et monte à cent vingt, en priant, S’il te plaît, Hilly, résiste
à la tentation de fouiller dans mes affaires personnelles…
« Alors, c’est quoi ce grand secret, qu’as-tu donc de si important à faire
aujourd’hui ?
- Je… je vais vois le Dr Neal pour des tests. Ce sont des examens de routine,
mais je ne veux pas que ton père le sache. Il s’affole chaque fois qu’on va chez le
médecin, comme tu le sais.
- Quelle sorte de tests ?
- C’est comme chaque année, on mesure le taux d’iode que j’ai dans le sang,
pour mon ulcère. Tu n’as qu’à me déposer à la Clinique baptiste, et tu pourras aller
chez Hilly avec la voiture. Je n’aurai pas de problème pour stationner, au moins. »
Je la regarde pour savoir si elle m’a tout dit, mais elle se tient bien droite dans
sa petite robe bleu pâle impeccablement repassée, les jambes croisées aux chevilles.
Je ne me souviens pas qu’elle ait subi des tests l’an passé. Même si je me trouvais à
la fac, Constantine m’en aurait informée dans ses lettres. Maman nous les a sans
doute cachés.
Nous arrivons à la Clinique baptiste. Je fais le tour de la voiture et l’aide à sortir.
« Eugenia, je t’en prie. Ce n’est pas parce que ceci est une clinique que moi, je
suis invalide. »
J’ouvre la porte vitrée et elle entre, la tête haute.
« Maman, veux-tu… tu ne veux pas que je t’accompagne ? »
Je sais que je n’en ferai rien, je dois m’occuper de Hilly, mais j’ai du mal,
soudain, à l’abandonner ainsi.
« Je t’ai dit que c’était de la routine. Va chez Hilly et reviens ici dans une
heure. »
Je la regarde qui s’éloigne en serrant son sac contre sa poitrine, de plus en
plus petite dans le long couloir, et je sais que je devrais tourner les talons et m’en
aller. Mais avant de m’y décider je m’étonne de voir à quel point ma mère est devenue
frêle et fragile. Elle à qui il suffisait de respirer pour emplir une pièce de sa présence
semble aujourd’hui… moins qu’elle-même. Elle tourne à un angle et disparaît derrière
les murs jaune pâle. Je me retourne une dernière fois avant de rejoindre la voiture en
courant.
Une minute et demie plus tard, je sonne à la porte de Hilly. En temps normal, je
lui parlerais de maman. Mais je ne veux pas détourner son attention. Ce premier
contact me dira tout. Hilly est une menteuse hors pair, sauf à l’instant où elle va parler.
Elle ouvre la porte. Bouche close, les lèvres serrées. Je regarde ses mains.
Elles sont serrées aussi, les doigts noués comme des cordes. J’arrive trop tard.
« Eh bien, tu as fait vite », dit-elle, tandis que je la suis à l’intérieur. Mon cœur
bat follement dans ma poitrine. Je ne sais plus si je respire encore.
« Voilà cet horrible machin. J’espère que tu ne m’en voudras pas, j’ai dû vérifier
quelque chose dans le compte-rendu de la réunion. »
Je regarde ma meilleure amie, je cherche à deviner si elle a lu et ce qu’elle a lu.
Mais son sourire est professionnel sans être éclatant. Le moment de vérité est passé,
elle ne se trahira plus.
« Je t’offre à boire ?
- Non, ça va. »
Puis j’ajoute : « Tu ne voudrais pas échanger quelques balles au club, tout à
l’heure ? Il fait si beau dehors.
- William a une réunion pour sa campagne, et ensuite on ira voir Un monde fou,
fou, fou, fou »
Je l’observe. Ne m’a-t-elle pas proposé, il y a une heure, une sortie à quatre
demain soir pour aller voir ce film ? Je me glisse à l’extrémité de la table de la salle à
manger, lentement, comme si je craignais qu’elle ne se jette sur moi en me voyant
bouger trop vite. Elle prend une fourchette en argent dans le buffet, agace les dents
de son index.
« Oui. Hum… Il paraît que Spencer Tracy y est divin », dis-je. Je fourrage, l’air
détaché, entre les papiers qui sont dans mon sac. Les notes des interviews d’Aibileen
et de Minny sont toujours au fond de la poche latérale, couvercle rabattu sur le
fermoir. Mais le projet « Toilettes » de Hilly est bien en vue au milieu du sac avec la
feuille sur laquelle j’ai écrit Jim Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes
séparées - quelle différence ? À côté se trouve le brouillon de la Lettre, dont Hilly a
déjà pris connaissance. Mais la plaquette - les lois ? Je fouille à nouveau. Elle a
disparu.
Hilly penche la tête de côté, son regard me scrute. « Tu sais, je pensais à
l’instant que le père de Stuart était avec Ross Barnett quand ils ont manifesté pour
empêcher cet étudiant noir d’entrer à Ole Miss. Le sénateur Whitworth et le
gouverneur Barnett sont très proches. »
J’ouvre la bouche pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais William Jr,
deux ans, entre en titubant sur ses petites jambes.
« Te voilà, toi ! » s’écrie Hilly. Elle le prend dans ses bras, l’embrasse dans le
cou. « Tu es parfait, mon garçon parfait ! » William Jr me regarde et se met à crier.
« Alors, bon film ! Dis-je, en me dirigeant vers la porte.
- C’est ça », dit-elle. Je descends les marches. Hilly, sur le seuil, agite la main
de William en signe d’au revoir. Elle claque la porte alors que je n’ai même pas atteint
ma voiture…
AIBILEEN
Chapitre 14
Des situations tendues, j’en ai connu. Mais avec Minny d’un côté de mon salon
et Miss Skeeter de l’autre en train de parler de ce que ça fait d’être une Noire qui
travaille chez une Blanche… Seigneur, c’est un miracle qu’il n’y ait eu personne de
blessé.
On est pas passé loin, tout de même.
La semaine dernière par exemple, quand Miss Skeeter m’a expliqué pourquoi
Miss Hilly veut des toilettes séparées pour les Noirs.
« On se croirait au Ku Klux Klan », j’ai dit à Miss Skeeter. On était dans mon
salon et les soirées commençaient à être chaudes. Minny était allée dans la cuisine et
elle s’était plantée devant le frigo. Elle arrête jamais de transpirer, Minny, sauf cinq
minutes en janvier, et encore pas toujours.
« Hilly veut que je publie ce texte dans la Lettre de la Ligue, a dit Miss Skeeter,
en secouant la tête d’un air dégoûté. Je suis désolée, sans doute que je n’aurais pas
dû vous le montrer. Mais je n’ai personne, à part vous, à qui en parler. »
Une minute après, Minny revient de la cuisine. Je lance un regard à Miss
Skeeter, et elle glisse la feuille sous son calepin. Minny avait pas vraiment l’air
calmée. En fait, elle était plus en pétard que jamais.
« Minny, il vous arrive de parler des droits civiques avec Leroy ? demande Miss
Skeeter. Quand il rentre du travail ? »
Minny avait un gros bleu au bras, à cause de ce que fait Leroy en rentrant du
travail. Il la bouscule, disons.
« Non », a répondu Minny. Elle aime pas qu’on se mêle de ses affaires.
« Vraiment ? Il ne vous dit pas ce qu’il pense des marches et de la
ségrégation ? Peut-être qu’à son travail, le patr…
- Laissez tomber Leroy. » Minny a croisé les bras pour qu’on voie pas son bleu.
J’ai fait du pied à Miss Skeeter. Mais elle faisait cet air qu’elle prend quand elle
a plus qu’une chose en tête.
« Aibileen, vous ne croyez pas qu’il serait intéressant de montrer un peu le
point de vue des maris ? Vous, Minny, peut-être que… »
Minny s’est relevée si brusquement que l’abat-jour a tremblé. « J’arrête ! Ça
devient trop personnel ! J’ai pas envie de dire aux Blancs tout ce que je pense !
- Minny, d’accord, excusez-moi, a dit Miss Skeeter. Nous ne sommes pas
obligées de parler de votre famille.
- Non ! J’ai changé d’avis. Trouvez quelqu’un d’autre pour vendre la mèche ! »
C’était pas la première fois. Mais ce jour-là, Minny a pris son sac à main, elle a
ramassé son éventail qui était tombé sous la chaise, et elle a dit : « Je regrette, Aibi.
Mais je peux pas continuer. »
À ce moment, la panique m’a pris. Elle allait vraiment partir. C’est pas possible
que Minny laisse tomber. C’est la seule bonne, à part moi, qui a accepté de parler.
Alors je me suis penchée pour tirer une feuille cachée sous le calepin de Miss
Skeeter. Je l’ai mise sous le nez de Minny.
Elle l’a regardée sans la toucher. « Qu’est-ce que c’est ? »
J’ai pris un air idiot et j’ai haussé les épaules. Je voulais qu’elle lise, mais je
devais surtout pas le montrer, sinon elle refuserait.
Elle a pris la feuille. L’a parcourue. Bientôt, j’ai vu toutes ses dents de devant.
Mais elle souriait pas.
Puis elle a regardé Miss Skeeter, longtemps, en silence. Et elle a dit : « Bon.
On va peut-être continuer. Mais vous vous mêlez pas de mes affaires, d’accord ? »
Miss Skeeter a fait oui de la tête. Elle apprend, à force.
*
Je prépare mes œufs en salade pour Miss Leefolt et pour le déjeuner de Baby
Girl, et j’ajoute des petits cornichons sur le côté pour faire joli. Miss Leefolt se met à la
table de la cuisine avec Mae Mobley, elle commence à lui parler du bébé qui va
arriver en octobre et elle dit qu’elle voudrait pas être à la clinique pour le tournoi de
rentrée d’Ole Miss, et que Mae Mobley aura peut-être un petit frère ou une petite
sœur à ce moment-là, et qu’elle se demande comment on va l’appeler. Ça fait plaisir
de les voir parler comme ça. Miss Leefolt a passé la moitié de la matinée à cancaner
au téléphone avec Miss Hilly, et Baby Girl, c’est à peine si elle l’a regardée. Quand le
bébé sera là, faudra pas que Mae Mobley attende grand-chose de sa maman, à part
des taloches.
Après le déjeuner, j’emmène Mae Mobley dehors et je remplis la petite piscine
en plastique vert. Il fait déjà trente-cinq dans le jardin. Dans le Mississippi, on a le
temps le plus impossible de tout le pays. En février, on aura moins dix degrés et on
priera pour que le printemps arrive, et le lendemain il se mettra à faire trente pour les
neufs mois suivants.
Il y a du soleil. Mae Mobley est assise au milieu de la piscine avec son maillot
de bain. Elle commence par enlever le haut. Miss Leefolt sort et elle dit : « Alors, on
s’amuse bien ? Je vais appeler Hilly pour qu’elle nous amène Heather et son petit
William. »
Et en moins de temps qu’il en faut pour le dire, me voilà avec trois petits qui
jouent à s’éclabousser et qui s’amusent comme des fous.
Heather, la fille de Miss Hilly, elle est bien mignonne. Elle a six mois de plus
que Mae Mobley et Mae Mobley l’adore. Elle a des boucles brunes qui brillent tout
autour de la tête et des petites taches de rousseur, et elle parle tout le temps. Elle fait
penser à une Miss Hilly en miniature, sauf que chez un enfant ça rend mieux. William,
Jr, lui, il a deux ans, les cheveux presque blancs et il dit rien. Il se contente d’aller et
venir en se dandinant comme un canard et de suivre les filles dans l’herbe de l’autre
côté du jardin, jusqu’à la balançoire qui penche d’un côté quand ça monte trop haut et
ça me fait une peur mortelle, puis il revient, et plouf, dans la piscine.
Je dois dire une chose de Miss Hilly, c’est qu’elle adore ses enfants. Elle
embrasse Will sur la tête toutes les cinq minutes. Ou elle demande à Heather : « Tu
t’amuses bien ? Viens dans les bras de maman ! » Elle lui dit tout le temps qu’elle est
la plus belle fille du monde. Et Heather adore sa maman, elle aussi. Elle regarde Miss
Hilly comme si c’était la statue de la Liberté. Cet amour-là, moi, ça me donne toujours
envie de pleurer. Même quand c’est pour Miss Hilly. Parce que ça me rappelle
Treelore, et comme il m’aimait. Un enfant qui adore sa maman, je sais ce que ça veut
dire.
Nous les adultes, on reste à l’ombre du magnolia pendant que les petits jouent.
Je laisse quelques mètres entre les dames et moi, c’est plus convenable. Elles ont
des serviettes sur leurs fauteuils en fer forgé qui deviennent brûlants au soleil. Moi je
me trouve bien sur le fauteuil pliant en plastique. Ça me garde les jambes au frais.
Je regarde Mae Mobley qui fait la nudiste et qui saute par-dessus le bord de la
piscine. Mais je garde un œil sur les dames, aussi. J’ai remarqué que Miss Hilly est
toute gentille et contente quand elle parle à Heather ou à William, mais qu’elle a un
sourire méprisant dès qu’elle se tourne vers Miss Leefolt.
« Aibileen, apportez-moi encore du thé glacé, vous voulez bien ? » demande
Miss Hilly. Je me lève et je vais chercher le pichet dans le réfrigérateur.
En m’approchant, je l’entends qui dit : « C’est ce que je ne comprends pas,
vois-tu. Personne n’a envie de s’asseoir sur des toilettes qu’il faut partager avec eux !
- Ce n’est pas faux, dit Miss Leefolt, puis elle lui fait signe de se taire en me
voyant approcher pour remplir leurs verres.
- Merci », dit Miss Hilly. Après ça elle me regarde d’un air vraiment perplexe.
« Aibileen, vous êtes contente d’avoir vos propres toilettes, n’est-ce pas ?
- Oui ma’am. » Elle parle encore de ces chiottes, alors qu’elles sont là depuis
six mois.
« Séparés, mais égaux, dit Miss Hilly en se tournant vers Miss Leefolt. C’est ce
que prône le gouverneur Ross Barnett, et on ne discute pas avec le gouvernement. »
Miss Leefolt se tape sur la cuisse comme si elle avait la chose la plus
intéressante du monde à dire, histoire de changer de sujet. Je pige. Parlons d’autre
chose. « Je t’ai raconté ce que Raleigh a dit l’autre jour ? »
Mais Miss Hilly secoue la tête. « Aibileen, vous ne voudriez pas aller dans une
école pleine de Blancs, n’est-ce pas ?
- Non ma’am », je marmonne. Je me lève pour retirer le machin qui tient la
queue de cheval de Baby Girl. Ces boules en plastique vert s’emmêlent quand elle a
les cheveux mouillés. Mais c’est surtout pour lui mettre les mains sur les oreilles et
l’empêcher d’entendre ce qu’elles disent. Et, pire, moi qui approuve. Alors je me dis :
Pourquoi ? Pourquoi il faudrait que je reste là et que j’approuve ? Et si Mae Mobley
doit entendre, elle entendra quelque chose de bon sens. Je prends ma respiration.
J’ai le cœur qui bat. Et je dis aussi poliment que je peux : « Pas dans une école avec
seulement des Blancs. Mais dans une école où les Blancs et les Noirs sont
ensemble. »
Miss Hilly et Miss Leefolt me regardent. Je regarde les enfants.
« Mais Aibileen - le sourire de Miss Hilly est glacial -, les Noirs et les Blancs
sont si… différents ! » Elle fronce le nez.
Moi, je sens mes babines qui se retroussent. Bien sûr qu’on est différents ! Tout
le monde le sait, que les Noirs et les Blancs se ressemblent pas. Mais on est tous des
humains ! Enfin, j’ai jamais entendu dire que Jésus était noir ou qu’il était blanc quand
il était là-bas dans son désert !
Mais c’est pas grave, vu que Miss Hilly pense déjà à autre chose. C’est rien,
pour elle. Elle a repris ses messes basses avec Miss Leefolt. Un gros nuage qu’on
attendait pas cache le soleil. On pourrait bien avoir une averse.
« … le gouvernement a mieux à faire, et si Skeeter s’imagine qu’elle peut s’en
sortir avec ces stupidités au sujet des N…
- Maman ! Maman ! Regarde-moi ! crie Heather au bord de la piscine. Regarde
mes nattes !
- Je te vois ! Et si William se présente aux élections l’année proch…
- Maman, donne-moi ton peigne ! Je veux jouer à la coiffeuse !
- … je ne peux pas me permettre qu’on nous découvre des amis qui
soutiennent les Noirs…
- Mamaaaan ! Ton peigne ! Je veux ton peigne !
- Je l’ai lu. Je l’ai trouvé dans son sac et ça ne va pas se passer comme ça. »
Puis Miss Hilly se tait pendant qu’elle cherche le peigne dans son sac à main.
On entend le tonnerre au-dessus des quartiers sud et plus loin la cloche qui annonce
l’orage. J’essaie de comprendre ce que Miss Hilly vient de dire. Miss Skeeter. Son
sac. Je l’ai lu.
Je sors les petits de la piscine, je les emmitoufle dans des serviettes. L’orage
arrive à grands coups de tonnerre.
La nuit vient de tomber. Assise dans ma cuisine, je tourne et retourne le stylo
entre mes doigts. Mon exemplaire de Huckleberry Finn, sorti de la bibliothèque des
Blancs, est posé devant moi, mais j’arrive pas à le lire. J’ai un mauvais goût dans la
bouche, amer comme le marc de café qu’on avale avec la dernière gorgée. Il faut que
je voie Miss Skeeter.
J’ai jamais appelé chez elle, sauf les deux fois où j’avais pas le choix, la
première pour lui dire que je travaillerais avec elle pour son livre, et après pour lui dire
que Minny allait venir aussi. Mais si c’est sa maman qui décroche ? Ou son papa ? Je
suis sûre que leur bonne est déjà partie depuis des heures. Et comment Miss Skeeter
pourrait lui expliquer qu’une Noire l’appelle au téléphone ?
Miss Skeeter est venue il y a trois jours pour discuter avec Minny. Tout avait
l’air d’aller bien. Pas comme la fois où les policiers l’ont arrêtée, il y a quelques
semaines. Elle a pas parlé de Miss Hilly.
Je reste un moment sur ma chaise, à ressasser. Je voudrais que le téléphone
sonne. Puis je me lève d’un bond pour courir après un cafard que j’essaye d’écraser
avec ma chaussure de travail. C’est le cafard qui gagne. Il file sous le grand sac de
supermarché plein de vêtements que Miss Hilly m’a donné et qui est là depuis des
mois.
Je regarde le sac, je recommence à tripoter mon stylo. Il faut faire quelque
chose pour ce sac. J’ai l’habitude que les dames blanches me donnent des
habits - j’en ai ras le bol, des habits de Blanches, ça fait trente ans que je me suis rien
acheté. Il me faut toujours un moment avant de m’y sentir à l’aise. Quand Treelore
était petit je mettais un vieux manteau à une dame chez qui je travaillais, et Treelore, il
me regardait d’un drôle d’air et il se sauvait. Il disait que je sentais la Blanche.
Mais ce sac, c’est différent. Il y a peut-être des choses qui m’iraient là-dedans,
mais je pourrais pas les mettre. Ni les donner à des amies. Tout - les culottes, la
chemise à petit col blanc, la veste rose avec une tache de gras sur le devant, même
les bas - est marqué HWH en jolies petites lettres rouges. C’est sûrement Yule May
qui les a brodées. Si je portais ça, j’aurais l’impression d’être carrément la propriété de
Hilly W. Holbrook.
Je me lève et je balance un coup de pied dans le sac, mais le cafard sort pas.
Alors je prends mon carnet, avec l’idée de me remettre à mes prières, mais voilà, je
suis trop inquiète au sujet de Miss Hilly. Je me demande ce qu’elle a voulu dire par :
« Je l’ai lu. »
Au bout d’un moment, mes pensées m’emmènent où je voulais pas aller. Je
sais très bien ce qui se passerait si les patronnes blanches découvraient qu’on écrit
sur elles, et qu’on dit la vérité sur ce qu’elles sont vraiment. Les femmes, c’est pas
comme les hommes. Une femme vous battra pas à coups de bâton. Miss Hilly prendra
jamais un pistolet pour me tirer dessus. Miss Leefolt viendra pas mettre le feu à ma
maison.
Non, elles veulent se garder les mains propres, les Blanches. Alors, elles ont
une trousse de petits outils brillants et coupants comme des ongles de sorcières, bien
propres et bien rangés comme sur la tablette du dentiste. Et quand elles s’en servent,
elles prennent tout leur temps.
La patronne blanche commence par vous mettre à la porte. Vous êtes bien
embêtée, mais vous vous dites que vous trouverez toujours une nouvelle place quand
les choses se seront calmées, quand la dame finira par oublier. Vous avez un mois de
loyer de côté. Les voisins vous apportent des gratins de courge.
Mais une semaine après le renvoi, vous trouvez une petite enveloppe jaune
glissée sous la porte. Il y a un papier dedans qui dit AVIS D’EXPULSION. À Jackson,
tous les propriétaires sont des Blancs et ils ont tous une femme blanche qui a des
amies. Vous commencez à vous affoler. Les jours passent, et toujours pas de travail
en vue. Partout où vous vous présentez, on vous claque la porte au nez. Et
maintenant, vous avez plus d’endroit où habiter.
Après ça les choses s’accélèrent.
Si vous avez une facture qui traîne pour la voiture, on vous la saisit.
Si vous avez oublié de payer une contravention, vous allez en prison.
Si vous avez une fille, vous pourrez peut-être aller vivre chez elle. Elle est
placée chez des Blancs. Mais au bout de quelques jours, elle rentre en disant :
« Maman ? On vient de me renvoyer. » Elle a l’air choquée, elle a peur, elle comprend
pas. Vous êtes bien obligée de lui dire que c’est à cause de vous.
Au moins, votre mari a encore du travail. Vous pouvez encore nourrir le bébé.
Puis on met votre mari à la porte. Un autre petit outil brillant et bien coupant.
Ils vous accusent tous les deux, ils pleurent, ils se demandent ce que vous
avez fait. Vous vous rappelez même pas. Les semaines passent et rien, pas de
travail, pas d’argent, pas de maison.
Un soir, tard, un coup à la porte. Ça sera pas une dame blanche. Elle fait pas
elle-même ce genre de chose. Mais pendant le cauchemar, avec les torches, ou les
couteaux, ou les coups de pied et les coups de poing, vous comprenez quelque chose
que vous avez su toute votre vie : la Blanche oublie jamais.
Et elle continuera tant que vous serez pas morte.
*
Le lendemain matin, Miss Skeeter arrête sa Cadillac dans l’allée de Miss
Leefolt. J’ai des morceaux de poulet plein les mains, quelque chose sur le feu et Mae
Mobley qui hurle parce qu’elle meurt de faim, mais j’y tiens plus et j’arrive dans le
salon avec mes mains sales en l’air.
Miss Skeeter est en train de demander à Miss Leefolt une liste de femmes qui
font partie d’une commission et Miss Leefolt dit : « Mais la présidente de la
commission Gâteaux secs, c’est Roxanne », et Miss Leefolt répond : « Non, Roxanne
est vice-présidente des Gâteaux secs et c’est Eileen la présidente », et ce pia-pia-pia
pour des gâteaux secs, ça me démoralise tellement que je tends mon doigt plein de
poulet pour toucher Miss Skeeter mais j’ose pas. Elles parlent pas de la sacoche, en
tout cas.
Et avant que j’aie fait un autre geste, Miss Skeeter est dehors.
Seigneur.
Ce soir-là après le dîner, on se regarde, le cafard et moi, chacun de notre côté
du plancher de la cuisine. C’est un gros, presque quatre centimètres. Et noir. Plus noir
que moi. Il fait du bruit avec ses ailes. Je prends ma chaussure à la main.
Le téléphone sonne et on sursaute tous les deux.
« Allô, Aibileen ? dit Miss Skeeter, et j’entends une porte qui se ferme.
Excusez-moi d’appeler si tard. »
Je respire. « Je suis bien contente que vous appeliez.
- Je voulais simplement savoir si vous aviez… des nouvelles. Des autres
bonnes, je veux dire. »
Elle a une drôle de voix, Miss Skeeter. Tendue, et elle parle en dedans. Ces
derniers temps, elle brillait comme une libellule tellement elle était amoureuse. J’ai le
cœur qui bat. Mais je ne commence pas tout de suite par les questions. Je sais pas
très bien pourquoi.
« J’ai demandé à Corrine qui est placée chez les Cooley. Elle a dit non. Et à
Rhonda, et aussi à sa sœur qui sert chez les Miller… mais elles ont refusé elles aussi.
- Et Yule May ? L’avez-vous… vue, récemment ? »
Je me demande si c’est pour ça que je trouve Miss Skeeter bizarre. En fait, je
lui ai raconté un bobard. Il y a un mois, je lui ai dit que j’avais parlé à Yule May mais
c’était pas vrai. D’accord, je la connais pas bien, Yule May. Mais surtout, elle est
bonne chez Miss Hilly Holbrook, et tout ce qui a à voir avec ce nom m’inquiète.
« Pas récemment. Peut-être… Je vais encore essayer. » Je mens, je déteste
ça.
Je recommence à tripoter mon stylo. Je vais lui parler de ce que Miss Hilly a dit.
« Aibileen… » Sa voix tremble, maintenant. « Je dois vous dire quelque
chose. »
Miss Skeeter se tait. C’est ce silence qu’on a juste avant que l’orage éclate.
« Qu’est-ce qui se passe, Miss Skeeter ?
- J’ai… oublié ma sacoche. À la Ligue. Hilly l’a ramassée. »
Je ferme les yeux, comme si j’entendais mal. « La rouge ? »
Silence.
« Ah… Mon Dieu ! » Je comprends. Ça commence à sentir mauvais.
« Les interviews étaient à l’intérieur dans la pochette. Sur le côté, dans une
chemise. Je crois qu’elle n’a vu que les lois Jim Crow, un… livre que j’avais pris à la
bibliothèque, mais… je n’en suis pas sûre.
- Oh, Miss Skeeter ! » je dis, et je ferme les yeux. Dieu me protège, Dieu
protège Minny…
« Je sais, je sais », dit Miss Skeeter. Et la voilà qui se met à pleurer dans le
téléphone.
« Allons, allons… » Je fais ce que je peux pour ravaler ma colère. C’était un
accident, je me dis. C’est pas de la frapper qui nous aidera.
Mais quand même.
« Aibileen, je suis tellement désolée… »
Quelques secondes passent. Rien que le cœur qui bat. Mon cerveau se met en
marche, doucement, si doucement que ça fait peur, pour trier ce qu’elle m’a dit et ce
que je savais déjà.
« Ça s’est passé quand ? Je demande.
- Il y a trois jours. Je voulais savoir ce qu’elle avait trouvé avant de vous en
parler.
- Vous avez vu Miss Hilly ?
- Très vite, quand je suis allée récupérer la sacoche. Mais j’ai vu Elizabeth et
Lou Anne et trois ou quatre autres filles qui connaissent Hilly. Personne n’a fait la
moindre allusion. C’est… c’est pour cette raison que je vous ai parlé de Yule May. Je
me disais qu’elle avait peut-être entendu quelque chose en travaillant. »
Je respire un grand coup, je suis malade de ce que j’ai à lui dire. « Moi, j’ai
entendu. Hier. Miss Hilly parlait de ça à Miss Leefolt. »
Miss Skeeter ne dit rien. J’ai l’impression d’attendre la brique qui va passer à
travers ma fenêtre.
« Elle parlait de Mr Holbrook qui veut se présenter aux élections, et de vous qui
soutenez les Noirs, et elle a dit… qu’elle avait lu quelque chose. »
Rien que de le dire, je tremble. Et le crayon dans ma main, je le torture.
« Elle n’a pas parlé de bonnes ? demande Miss Skeeter. Je veux dire, c’était
seulement à moi qu’elle en voulait, ou elle a cité Minny, ou vous ?
- Non, rien… que vous.
- Bon. » J’entends Miss Skeeter souffler dans le téléphone. Elle a l’air embêtée,
mais elle sait pas ce qui risque de nous arriver, à Minny et à moi. Elle sait rien des
petits outils bien aiguisés des dames blanches. Du coup à la porte, tard, le soir. Elle
sait pas qu’il y a des Blancs qui attendent avec leurs matraques et leurs allumettes
qu’on leur signale un Noir qui a manqué à un autre Blanc. N’importe quoi fera l’affaire,
même si c’est une dispute de rien du tout.
« Je… je ne peux pas l’affirmer à cent pour cent, dit Miss Skeeter, mais si Hilly
savait quelque chose au sujet du livre ou de vous et surtout de Minny, elle l’aurait déjà
dit à tout le monde. »
Je réfléchis, je voudrais bien la croire. « C’est vrai que Minny Jackson, elle
l’aime pas beaucoup.
- Aibileen », dit Miss Skeeter, et je sens qu’elle va encore craquer. Elle parle
lentement, pour se calmer, et ça fait encore plus peur. « On peut tout laisser tomber.
Si vous voulez arrêter, je le comprendrai tout à fait. »
Si je dis que je veux plus le faire, tout ce que j’ai écrit et que j’ai encore à écrire
existera jamais. Je pense, non. Je veux pas qu’on arrête. Je le pense si fort que j’en
reviens pas moi-même.
« Si Miss Hilly est au courant, elle est au courant, je dis, et c’est pas d’arrêter
maintenant qui nous sauvera. »
Je vois pas et j’entends pas Miss Hilly pendant deux jours. Même quand je
tiens pas un crayon, mes doigts le tripotent, dans ma poche, sur le comptoir de la
cuisine, je tape comme avec une baguette de tambour. Il faut que je sache ce qu’il y a
dans la tête de Miss Hilly.
Miss Leefolt laisse trois messages pour Miss Hilly à Yule May, mais Miss Hilly
est tout le temps au bureau de Mister Holbrook - le QG de campagne, elle l’appelle.
Miss Leefolt soupire, raccroche le téléphone comme si elle savait plus comment son
cerveau va fonctionner si Miss Hilly vient pas pousser le bouton PENSER. Baby Girl
demande dix fois de suite quand Heather va venir s’amuser avec elle dans la piscine
en plastique. Je pense qu’elles deviendront bonnes copines en grandissant, avec
Miss Hilly pour leur apprendre la vie. Pendant l’après-midi on va traîner dans le jardin,
main dans la main, en se demandant quand Miss Hilly va revenir.
Au bout d’un moment, Miss Leefolt va au magasin de tissus. Elle dit qu’elle veut
recouvrir quelque chose. Quoi, elle le sait pas. Mae Mobley me regarde et je crois
qu’on pense la même chose : cette femme nous recouvrirait toutes les deux si elle
pouvait.
Je suis obligée de rester très tard ce soir-là. Je fais manger Baby Girl et je la
mets au lit, vu que Mister et Miss Leefolt sont allés voir un film au Lamar. Mister
Leefolt avait promis à sa femme de l’amener et elle lui a rappelé, alors qu’il restait plus
que la dernière séance. Quand ils reviennent, ils bâillent et dehors les criquets
criquettent. Chez d’autres patrons j’aurais dormi dans la chambre de bonne, mais ici il
y en a pas. Je traîne un peu en me disant que Mister Leefolt va proposer de me
ramener chez moi en voiture, mais il file tout droit se coucher.
Dehors, dans le noir, je vais jusqu’à Riverside, à environ dix minutes à pied,
parce qu’il y a un bus qui passe pour ramasser les ouvriers de l’usine à eau. Le vent
souffle assez fort pour chasser les moustiques. Je m’assois dans l’herbe sous un
réverbère en bordure du jardin public. Le bus arrive. Il y a que quatre personnes
dedans, deux Noirs et deux Blancs. Tous des hommes. J’en connais aucun. Je
m’assois contre la vitre derrière un Noir tout gringalet. Il a un costume marron et un
chapeau marron, et il est à peu près de mon âge.
On traverse le pont, direction l’hôpital des Noirs, où le bus repart dans l’autre
sens. Je sors mon carnet de prières pour écrire deux ou trois choses. Je me
concentre sur Mae Mobley et j’essaye de chasser Miss Hilly de mon esprit. Montremoi Seigneur comment apprendre à Baby Girl à être bonne, à s’aimer elle-même, à
aimer les autres, tant que je suis avec elle…
Je lève les yeux. Le bus est arrêté au milieu de la chaussée. Je me penche
dans la rangée pour voir vers l’avant. Il y a un peu plus loin des lumières bleues qui
clignotent dans le noir, des gens debout tout autour, un barrage.
Le chauffeur blanc regarde devant lui. Il coupe le moteur et mon siège arrête de
trembler, ce qui fait une impression bizarre. Il enfonce sa casquette sur son crâne,
saute de son siège. « Bougez pas. Je vais voir ce qui se passe. »
On bouge pas, on dit rien, on attend. J’entends un chien qui aboie. Pas un
chien comme on en a chez soi, mais un de ces molosses qui ont toujours l’air de vous
aboyer dessus même quand ils se taisent. Au bout de cinq minutes, le chauffeur
revient dans le bus, remet le contact. Il donne un petit coup de klaxon, fait un signe de
la main par la fenêtre et part très lentement en marche arrière.
« Qu’est-ce qui se passe là-bas ? » lui demande le Noir assis devant moi.
Le chauffeur répond pas. Il continue à reculer. Les lumières bleues rapetissent,
bientôt on entend plus le chien aboyer. Le chauffeur fait demi-tour dans Farish Street.
Au coin de rue suivante il s’arrête et il gueule sans se retourner : « Les Noirs, terminus
pour vous ! » Puis : « Les Blancs, vous me dites où vous voulez aller. Je vous
rapprocherai le plus possible. »
Le Noir se retourne vers moi. Je crois qu’on a tous les deux un mauvais
pressentiment. Comme il se lève, je me lève aussi. Je le suis vers l’avant. Il y a un
silence effrayant. On entend que le bruit de nos pieds.
Un Blanc se penche vers le chauffeur. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Je descends du bus derrière le Noir. J’entends le chauffeur qui dit derrière moi :
« Je sais pas. C’est un nègre qui a pris une balle. Vous allez où ? »
La porte se referme en soufflant. Oh Seigneur, fais que ce soit pas l’un des
miens !
Pas un bruit dans Farish Street, personne à part nous deux. Le type me
regarde. « Ça va ? Vous êtes près de chez vous ?
- Ça va aller, je suis pas loin. » Ma maison est à sept rues d’ici.
« Vous voulez que je vous accompagne ? »
Plutôt, oui. Mais je secoue la tête. « Non, merci. Ça va aller. »
Là-bas, un fourgon de la télé traverse à toute allure le carrefour où le bus a fait
demi-tour. Je vois WLBT-TV en grosses lettres sur la portière.
« Mon Dieu, j’espère que c’est pas aussi grave que… » Mais le type est plus là.
Me voilà seule, pas un chat en vue. Les gens disent qu’ils ont senti quelque chose
comme ça juste avant de se faire agresser. En deux secondes, mes bas frottent si vite
l’un contre l’autre que ça fait un bruit de fermeture Éclair. J’aperçois trois personnes,
devant, qui marchent aussi vite que moi. Elles bifurquent toutes les trois, entrent dans
des maisons, ferment la porte.
Vrai, j’ai pas envie d’être seule une seconde de plus. Je coupe entre la maison
de Mule Cato et l’arrière d’un atelier de mécanique auto, puis à travers le jardin Oney
Black. Je trébuche sur un tuyau d’arrosage dans l’obscurité. Je me sens comme une
voleuse. Je vois des lumières allumées dans les maisons, des têtes qui se penchent,
des lampes qui devraient être éteintes à cette heure. Je sais pas ce qui se passe,
mais tout le monde en parle, ou écoute.
Je vois enfin la maison de Minny avec la cuisine allumée. La porte de derrière
est ouverte, mais la porte-moustiquaire fermée. Elle grince quand je la pousse. Minny
est assise à la table avec les cinq gamins : Leroy Junior, Sugar, Felicia, Kindra et
Benny. Je suppose que Leroy Senior est parti au travail. Ils ont tous les yeux sur la
grosse radio au milieu de la table. Une onde de parasites rentre avec moi.
« Qu’est-ce que c’est ? » je demande. Minny fronce les sourcils, tripote le
bouton des stations. Je regarde autour de moi et en une seconde je vois tout : une
tranche de jambon rouge ratatinée dans sa poêle. Une boîte de conserve sur le
comptoir, son couvercle relevé. Des assiettes sales dans l’évier. Je reconnais pas la
cuisine de Minny.
Qu’est-ce qu’il y a ?
On entend tout d’un coup le type de la radio qui braille : « … presque dix ans
comme secrétaire de la section locale de la NAACP. L’hôpital n’a encore communiqué
aucune information, mais les blessures seraient apparemment…
- Qui c’est ? » Je demande.
Minny me regarde comme si j’avais plus toute ma tête. « Medgar Evers. Où
t’étais ?
- Medgar Evers ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » J’ai rencontré Myrlie Evers, sa
femme, à l’automne dernier, quand elle est venue à notre église avec les parents de
Mary Bone. Elle avait une belle écharpe rouge et noir autour du cou. Je me rappelle
qu’elle m’a regardée dans les yeux, en souriant comme si elle était vraiment contente
de me voir. Medgar Evers, c’est un peu une célébrité dans le coin, vu son importance
à la NAACP.
« Assieds-toi », dit Minny. Je m’assois sur une chaise en bois. Ils ont tous des
têtes lugubres, et ils quittent pas la radio des yeux. Le poste est gros comme la moitié
d’un moteur de voiture, tout en bois, avec quatre boutons. Même Kindra se tait, sur les
genoux de Sugar.
« C’est le KKK qui l’a descendu. Devant sa maison. Il y a une heure. »
Je sens un picotement dans ma colonne vertébrale. « Il habite où ?
- Dans Guynes Street, répond Minny. Les docteurs l’ont transporté à notre
hôpital.
- Je… j’ai vu », je dis, en pensant au bus. Guynes Street est à cinq minutes d’ici
en voiture.
« … les témoins parlent d’un seul homme, un Blanc, qui est sorti des fourrés.
La rumeur parle du Ku Klux Klan… »
Tout le monde se met à parler en même temps dans la radio, il y a des gens
qui crient, toute une agitation. Je me crispe comme si quelqu’un nous regardait de
dehors. Quelqu’un de blanc. Le KKK était ici, il y a quelques minutes, pour traquer un
Noir. J’ai envie de fermer cette porte.
« On m’annonce à l’instant, dit le journaliste, essoufflé, que Medgar Evers est
mort.
« Medgar Evers… » On dirait qu’on le bouscule, qu’il a du monde autour de lui.
« On vient de me l’apprendre. Est mort »
Oh, mon Dieu !
Minny se tourne vers Leroy Junior. Elle dit à voix basse, et calme : « Emmène
tes frères et tes sœurs dans la chambre. Mettez-vous au lit. Et restez-y. »
Ça fait toujours peur quand quelqu’un qui crie tout le temps se met à parler
doucement.
Je vois bien que Leroy Junior voudrait rester. Il la regarde et ils disparaissent
tous, vite et sans un mot. Le type de la radio se calme lui aussi. Le poste, pendant
une seconde, est plus qu’un tas de bois et de fils. Le type dit encore « Medgar Evers,
et on a l’impression que sa voix recule dans le fond, secrétaire de la section locale de
la NAACP, est mort » Un soupir. « Medgar Evers est mort. »
J’avale une pleine bouche de salive et je regarde les traces de graisse de
bacon, de mains de bébés et de fumée des Pall Mall de Leroy qui jaunissent sur le
mur de Minny. Pas de photos ni de calendriers, ici. J’essaye de pas penser. Je veux
pas penser à des Noirs qui meurent. Ça me rappelle Treelore.
Minny serre les poings. Et les dents. « Ils l’ont descendu devant ses enfants,
Aibileen !
- On va prier pour Evers, on va prier pour Myrlie… » Mais ça sonne tellement
creux que je me tais.
« À la radio, ils ont dit que toute la famille s’est sauvée de la maison en
entendant les coups de feu. Qu’il saignait et qu’il titubait, que les enfants étaient pleins
de sang… » Elle tape du poing sur la table et ça fait trembler la grosse radio.
Je retiens ma respiration, mais j’ai la tête qui tourne. C’est à moi d’être forte. Il
faut les empêcher de craquer.
« Ça changera jamais dans cette ville, Aibileen. On vit dans un enfer, on est
pris au piège. Nos gosses sont pris au piège ! »
Le type de la radio se remet à parler fort. « …partout des policiers, qui bloquent
la rue ! Mr Thompson, le maire, devrait donner sous peu une conférence de presse. »
J’étouffe. Les larmes coulent. Ce qui me tue, c’est tous ces Blancs autour du
quartier noir. Des Blancs avec des armes à feu pointées sur les Noirs. Qui va protéger
les nôtres ? Il y a pas de policiers noirs.
Minny fixe la porte par laquelle les enfants viennent de sortir. La sueur
dégouline de chaque côté de sa figure.
« Et à nous, qu’est-ce qu’ils nous feront, Aibileen ? S’ils nous attrapent… »
Je reprends ma respiration. Elle parle du livre. « Tu le sais comme moi. Ça se
passera mal.
- Mais qu’est-ce qu’ils nous feront ? Ils nous attacheront derrière une
camionnette pour nous traîner ? Ils me tireront dessus dans mon jardin sous les yeux
de mes enfants ? Ou ils nous feront crever de faim ? »
On entend la voix du maire à la radio, il dit qu’il est désolé pour l’épouse et les
enfants d’Evers. Je regarde la porte ouverte sur l’arrière de la maison et j’ai encore
l’impression qu’on nous observe, avec cette voix de Blanc dans la pièce.
« C’est pas… nous, on s’occupe pas des droits civiques. On raconte comment
les choses se passent vraiment, c’est tout. »
Je coupe la radio et je prends la main de Minny dans la mienne. On reste
comme ça, Minny qui regarde le papillon de nuit marron collé au mur, moi la tranche
de viande rouge qui se dessèche dans la poêle.
Au fond des yeux de Minny, toute la solitude du monde. Elle murmure : « Je
voudrais que Leroy soit là. »
Je crois pas que ces mots aient déjà été prononcés dans cette maison.
Pendant des jours et des jours, Jackson, Mississippi, est comme une casserole
d’eau bouillante. À la télé, chez Miss Leefolt, des foules noires défilent dans High
Street le lendemain des obsèques de Mister Evers. Trois cents arrestations. Le journal
des Noirs dit que des milliers de gens sont venus assister au service funèbre, mais les
Blancs se comptaient sur les doigts d’une main. Les policiers savent qui a fait le coup,
mais ils donneront son nom à personne.
J’apprends que les Evers veulent pas enterrer Medgar dans le Mississippi. Son
corps va aller à Washington et il reposera au cimetière d’Arlington, et je pense que
Myrlie en est très fière. Il y a de quoi. Mais je préférerais qu’il soit ici, plus près. Je lis
dans le journal que même le président des États-Unis a dit à Thompson, le maire, qu’il
devait faire mieux. Nommer une commission avec des Noirs et des Blancs pour
arranger les choses. Mais le maire a répondu - au président Kennedy : « Je ne
nommerai pas de commission biraciale. Ne nous racontons pas d’histoires. Je crois à
la séparation des races, et ça sera comme ça et pas autrement. »
Quelques jours plus tard, le maire revient parler à la radio. « Jackson,
Mississippi, est ce qu’il y a de plus proche du paradis, il dit. Et ça le restera pour le
reste de notre existence. »
C’est la deuxième fois que Jackson, Mississippi, est dans Life. Mais cette fois,
on fait la couverture.
Chapitre 15
Pas un mot sur Medgar Evers dans la maison de Miss Leefolt. Je change de
station quand elle rentre de son déjeuner en ville. On fait comme si c’était un bel
après-midi d’été comme les autres.
Le lendemain des obsèques d’Evers, la maman de Miss Leefolt nous rend
visite. Elle habite à Greenwood, Mississippi, et elle se rend à La Nouvelle-Orléans en
voiture. Elle rentre toujours sans frapper, Miss Fredericks, et elle déboule dans le
salon où je suis en train de repasser. Elle me lance un sourire au citron. Je vais
prévenir Miss Leefolt.
« Maman ! Tu es en avance ! Tu as dû te lever à l’aube ce matin, j’espère que
tu n’es pas fatiguée », dit Miss Leefolt, en se précipitant dans le salon pour ramasser
tout ce qui traîne aussi vite qu’elle peut. Elle me jette un regard qui dit, vraiment ! Je
remets les chemises froissées de Mister Leefolt dans la corbeille et je prends un
mouchoir pour débarbouiller la figure pleine de confiture de Baby Girl.
« Et comme tu as l’air fraîche et chic ce matin, maman ! » Elle sourit tellement,
Miss Leefolt, que les yeux lui sortent de la tête. « Tu es contente de venir faire les
magasins ? »
À voir la Buick qu’elle conduit et ses jolies chaussures à boucle, je pense que
Miss Fredericks a beaucoup plus d’argent que Mister et Miss Leefolt.
« J’avais besoin d’une halte. Et j’espérais que tu m’emmènerais déjeuner au
Robert E. Lee », dit Miss Fredericks. Je sais pas comment cette femme peut se
supporter elle-même. J’ai entendu Mister et Miss Leefolt se disputer parce que
chaque fois qu’elle vient, elle se fait emmener dans les meilleurs restaurants de la ville
et quand l’addition arrive elle bouge pas et laisse Miss Leefolt payer.
« Et si on demandait à Aibileen de nous préparer à déjeuner ici ? J’ai un
jambon excellent, vraiment, et aussi…
- Je me suis arrêtée pour aller déjeuner. Pas pour manger ici.
- Très bien. Très bien, maman. Laisse-moi le temps de prendre mon sac. »
Miss Fredericks regarde Mae Mobley qui joue par terre avec sa poupée
Claudia. Elle se penche pour l’embrasser et elle dit : « Alors, Mae Mobley, elle te plaît,
cette robe à smocks que je t’ai envoyée la semaine dernière ?
- Ouais », fait Baby Girl à grand-maman. J’ai été obligée de montrer à Miss
Leefolt qu’elle la serrait à la taille. Elle se fait rondelette, Baby Girl.
Miss Fredericks fait les gros yeux à Mae Mobley. « Tu dois dire Oui, ma’am,
jeune fille. Tu m’entends ? »
Mae Mobley, fait une tête sinistre et elle dit : « Oui, ma’am. » Mais je sais ce
qu’elle pense : Formidable. J’avais bien besoin de ça aujourd’hui. Encore une qui
m’aime pas dans cette maison.
Elles s’en vont. En sortant, Miss Fredericks pince le bras de Miss Leefolt parderrière. « Tu ne sais pas choisir tes bonnes, Elizabeth. C’est son travail aussi, de
veiller à ce que Mae Mobley ait de bonnes manières.
- Oui, maman, on va s’en occuper.
- Tu ne peux pas embaucher n’importe qui en comptant sur la chance. »
Au bout d’un moment, je prépare pour Mae Mobley ce sandwich au jambon que
Miss Fredericks est trop bien pour manger. Mais Mae Mobley prend une bouchée,
puis elle le repousse.
« Je me sens pas bien. J’ai mal à la gorge, Aibi. »
Je sais ce que c’est, et je sais comment ça se soigne. Baby Girl a attrapé un
rhume. Je fais chauffer un peu d’eau avec du miel, et quelques gouttes de citron pour
parfumer. Mais ce que cette petite fille veut surtout, c’est une histoire pour l’aider à
s’endormir. Je la prends aux bras. Mon Dieu, elle se fait lourde ! Trois ans dans
quelques mois, et ronde comme un potiron.
Tous les après-midi on s’assoit dans le fauteuil à bascule, Baby Girl et moi,
pour qu’elle fasse sa sieste. Je lui dis, tu es gentille, tu es intelligente, tu es
importante. Mais elle grandit et je sais que bientôt, ces mots-là suffiront pas.
« Aibi ? Tu me lis une histoire ? »
Je cherche dans le livre celle que je vais lui lire. Je peux pas lire une fois de
plus Georges le petit curieux parce qu’elle veut plus l’entendre. Pas plus que Chicken
Little ou Madeline.
Alors on se balance un moment dans notre fauteuil. Mae Mobley pose la tête
sur mon uniforme. On regarde la pluie qui tombe dans un reste d’eau au fond de la
piscine en plastique vert. Je dis une prière pour Myrlie Evers. J’aurais voulu pouvoir
m’absenter de mon travail pour assister aux funérailles. Je pense à son fils de dix ans.
Quelqu’un m’a dit qu’il avait pleuré en silence du début à la fin. Je me balance et je
prie, je suis affreusement triste, et tout d’un coup, je sais pas comment, les mots me
viennent.
« Il était une fois deux petites filles. L’une avait la peau noire, l’autre la peau
blanche. »
Mae Mobley lève les yeux vers moi. Elle écoute.
« La petite fille noire dit à la petite fille blanche : « Pourquoi as-tu la peau si
claire ? » La petite fille blanche répondit : « Je n’en sais rien. Pourquoi ta peau est-elle
si noire ? À ton avis, qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Mais aucune de ces petites filles ne connaissait la réponse. Alors, la petite
fille blanche dit : « Eh bien, voyons. Tu as des cheveux, j’ai des cheveux. » J’ébouriffe
un peu les cheveux de Mae Mobley.
« La petite fille noire dit : « J’ai un nez, tu as un nez. » Je lui pince doucement
le nez. Elle tend la main et me fait pareil.
« La petite fille blanche dit : « Tu as des doigts de pied, j’ai des doigts de
pied », et je chatouille les doigts de pied de Mae Mobley, mais elle peut pas me faire
la même chose parce que j’ai mes chaussures de travail blanches.
« Donc, on est pareilles ! On n’est pas de la même couleur et c’est tout », dit la
petite fille noire. La petite fille blanche dit qu’elle était d’accord et elles devinrent
amies. Fin. »
Baby Girl se contente de me regarder. Seigneur, c’était une histoire triste ou je
m’y connais pas. Même pas une histoire d’ailleurs, il s’y passe rien. Mais Mae Mobley
sourit et elle dit : « Raconte-la encore. »
Alors je recommence. La quatrième fois, elle s’endort. Je lui dis tout doucement
à l’oreille : « J’en aurai une meilleure la prochaine fois. »
« C’est tout ce que nous avons comme serviettes, Aibileen ? Celle-ci est bien,
mais je ne peux pas prendre ce vieux chiffon, j’aurais trop honte ! Je crois que nous
nous contenterons de celle-ci. »
Miss Leefolt est dans tous ses états. Ils sont pas au Club de natation, Mister
Leefolt et elle, même pas à celui de la vieille piscine de Broadmore. Miss Hilly a
appelé ce matin pour lui demander si elle voulait venir se baigner au Jackson Country
Club avec Baby Girl, et une invitation comme celle-là, Miss Leefolt a dû en avoir une
ou deux fois, pas plus. Je crois que j’y suis allée plus souvent qu’elle.
On donne pas d’argent, là-bas. Il faut être membre du club, et on fait tout
marquer sur son compte. Et je sais que Miss Hilly, elle aime pas payer pour les
autres. Je suppose qu’elle a d’autres amies avec qui elle vient à la piscine et qui sont
toutes membres.
On a toujours pas entendu parler de la fameuse sacoche. Et ça fait cinq jours
que j’ai pas vu Miss Hilly. Miss Skeeter l’a pas vue non plus, ce qui va pas du tout. En
principe, elles sont très amies. Miss Skeeter a fini le premier chapitre de Minny hier
soir. L’histoire de Miss Walters comme on l’a racontée, c’est pas rien, et si Miss Hilly
la lisait je sais pas ce qui nous arriverait. Tout ce que j’espère, c’est que si Miss
Skeeter apprend quelque chose elle aura pas peur de me le dire.
Je mets son bikini jaune à Baby Girl. « Il faut garder ton haut, aujourd’hui. On
accepte pas les bébés tout nus au Country Club. » Ni les Nègres, ni les Juifs. J’ai été
placée chez les Goldman. Les Juifs de Jackson vont se baigner au Colonial Country
Club, les Nègres au lac May.
Au moment où je donne une tartine de beurre de cacahuète à Baby Girl, le
téléphone sonne.
« Résidence de Miss Leefolt.
- Aibileen, bonjour, c’est Skeeter. Elizabeth est là ?
- Bonjour Miss Skeeter », je dis, et je me tourne vers Miss Leefolt pour lui
passer l’appareil, mais elle agite sa main au lieu de le prendre et je lis sur ses lèvres
Non, je ne suis pas là !
Je réponds : « Elle… est sortie, Miss Skeeter » en regardant Miss Leefolt droit
dans les yeux pendant que je dis son mensonge. Je comprends pas. Miss Skeeter est
membre du club, elle pourrait l’inviter sans problème.
À midi, on grimpe toutes les trois dans la Ford Fairlane bleue de Miss Leefolt. À
côté de nous sur la banquette arrière, j’ai un thermos de jus de pomme, du fromage
en tranches, des cacahuètes et deux bouteilles de Coca - on les boira comme du
café, vu qu’elles seront brûlantes. Miss Leefolt doit se douter que Miss Hilly insistera
pas pour nous amener au snack. Dieu seul sait pourquoi elle l’a invitée aujourd’hui.
Baby Girl grimpe sur mes genoux. Je descends la vitre et l’air chaud nous
souffle à la figure. Miss Leefolt arrête pas de se recoiffer dans le rétroviseur. Elle
conduit à coups de freins et d’accélérateur, ça me donne mal au cœur, et je voudrais
bien qu’elle laisse ses mains sur le volant.
On passe devant le grand magasin Ben Franklin Five and Dime, puis devant le
Seale-Lily où on achète des glaces sans descendre de voiture - pour nous les Noirs,
ils ont un guichet avec vitre coulissante à l’arrière. Je transpire des jambes avec Baby
Girl sur moi. Au bout d’un moment on roule sur une route pleine de bosses avec des
pâturages de chaque côté et des vaches qui chassent les mouches à coups de
queue. On en compte trente-six, mais Mae continue à crier « Dix ! » parce qu’elle sait
pas compter plus loin.
Un quart d’heure plus tard à peu près, on s’engage sur une allée pavée et on
s’arrête. Le club est un bâtiment bas tout en longueur avec des buissons épineux
autour, pas du tout aussi luxueux que les gens disent. Il y a un tas de places de
parking libres devant, mais Miss Leefolt réfléchit une seconde, puis elle se gare
beaucoup plus loin.
En posant le pied sur le bitume on sent la chaleur qui nous enveloppe. Je tiens
le sachet en papier d’une main, Mae Mobley de l’autre, et on traverse le parking qui
fume au soleil. Avec les lignes qu’on a peintes par terre pour guider les voitures, on a
l’impression d’être sur un gril et de rôtir comme des épis de maïs. Je sens la peau de
ma figure qui brûle et qui tire. Baby Girl se fait traîner, elle a l’air sonnée comme si elle
venait de prendre une gifle. Miss Leefolt avance en soufflant et en fronçant les
sourcils sans quitter la porte des yeux - elle est encore à vingt mètres, et je me
demande pourquoi elle s’est garée si loin. J’ai le cuir chevelu qui cuit à l’endroit de la
raie, puis ça me démange, impossible de me gratter vu que j’ai les deux mains prises,
et tout d’un coup, psshhtt ! Quelqu’un éteint la flamme. On est à l’ombre, il fait frais,
c’est le paradis.
Comme Miss Leefolt regarde autour de nous, aveuglée et tout intimidée, je
montre une porte sur le côté. « La piscine, c’est par là, ma’am. »
Elle a l’air contente que je connaisse, ça lui évite de demander comme une
pauvresse.
On pousse la porte, et on reprend le soleil dans les yeux, mais c’est joli et il fait
moins chaud. La piscine est d’un bleu éclatant. Les tentes à rayures noires et
blanches ont l’air propres. Ça sent la lessive. Il y a des gamins qui rient et qui sautent
dans l’eau en faisant des éclaboussures et des dames allongées tout autour avec
leurs maillots de bain et leurs lunettes de soleil, et qui lisent des magazines.
Miss Leefolt met la main devant ses yeux et regarde tout autour si elle voit Miss
Hilly. Elle a un chapeau blanc avec les bords qui pendent, une robe noire et blanche à
pois, et des claquettes aux pieds qui font une pointure de trop. Elle fronce les sourcils
parce qu’elle se sent pas à sa place, elle sourit parce qu’elle veut pas que ça se
sache.
« La voilà ! »
On suit Miss Leefolt autour de la piscine jusqu’à l’endroit où Miss Hilly attend
dans son maillot rouge sur une chaise longue. Elle regarde nager ses enfants. Je vois
deux bonnes que je connais pas avec d’autres familles, mais pas Yule May.
« Vous voilà tous, dit Miss Hilly. Eh bien, Mae Mobley, tu es un vrai patapouf
avec ce bikini ! Aibileen, les enfants sont au petit bain. Vous pouvez vous asseoir à
l’ombre pour les surveiller. Ne laissez pas William lancer de l’eau sur les filles. »
Miss Leefolt se met sur une chaise longue à côté de Miss Hilly et moi à la table,
sous un parasol, pas très loin des deux dames. Je me dépêche d’enlever mes bas
pour avoir moins chaud aux jambes. Je suis assez bien placée pour entendre ce
qu’elles se disent.
« Yule May… » Miss Hilly secoue la tête. « Elle a encore pris sa journée. Croismoi, cette fille exagère. »
Bon, voilà déjà un mystère d’expliqué. Miss Hilly a invité Miss Leefolt à la
piscine parce qu’elle savait qu’elle viendrait avec moi.
Miss Hilly remet du beurre de cacao sur ses jambes grassouillettes déjà bien
bronzées, et l’étalé soigneusement. Elle a la peau tellement grasse qu’elle brille. « Je
suis si contente d’aller sur la côte, elle dit. Trois semaines de plage !
- Je voudrais bien que les Raleigh aient une maison là-bas », dit Miss Leefolt
en soupirant. Elle remonte un peu sa jupe pour mettre ses genoux tout blancs au
soleil. Comme elle est enceinte, elle peut pas porter de maillot de bain.
« Évidemment, nous devons payer le bus pour avoir Yule May là-bas pendant
les week-ends. Huit dollars ! Je devrais les retenir sur sa paie. »
Les gamins crient pour aller dans le grand bassin. Je prends la bouée de Mae
dans le sac, je la gonfle et je la passe autour de son petit ventre. Miss Hilly m’en
donne deux autres pour William et Heather. Ils sautent dans le grand bassin et ils
flottent comme trois bouchons au bout d’un fil de pêche. Miss Hilly me regarde et dit :
« Ils ne sont pas mignons ? » et je réponds en hochant la tête. Bien sûr qu’ils sont
mignons. Même Miss Leefolt a l’air de le penser.
Elles parlent et j’écoute, mais pas de Miss Skeeter ni de la sacoche. Au bout
d’un moment, Miss Hilly m’envoie au snack chercher du Coca à la cerise pour tout le
monde, même pour moi. Les criquets se mettent à chanter dans les arbres, l’ombre se
rafraîchit et je sens que mes yeux, qui ne quittent pas les gamins dans l’eau,
commencent à se fermer.
« Aibi, regarde-moi, regarde-moi ! » Je ferme à moitié les yeux pour me
concentrer sur Mae Mobley qui barbote.
Et voilà que j’aperçois Miss Skeeter, de l’autre côté du bassin, derrière la
clôture. Elle a sa jupe de tennis et sa raquette à la main. Elle regarde Miss Hilly et
Miss Leefolt en penchant la tête de côté comme si elle cherchait à comprendre
quelque chose. Miss Hilly et Miss Leefolt, elles la voient pas, elles continuent à parler
de vacances à Biloxi. Je vois Miss Skeeter qui s’approche de la clôture, puis qui fait le
tour de la piscine. Elle se plante devant elles et elles ne la voient toujours pas.
« Salut, vous deux ! » dit Miss Skeeter. Elle a de la sueur qui lui coule sur les
bras et la figure rouge et un peu gonflée à cause du soleil.
Miss Hilly lève les yeux, mais elle reste sur sa chaise longue sans lâcher son
magazine. Miss Leefolt saute sur ses pieds.
« Salut Skeeter ! Tu sais, je ne… on voulait t’appeler… » Elle sourit à s’en faire
sauter les dents de devant.
« Salut, Elizabeth.
- Tu étais au tennis ? demande Miss Leefolt, en hochant la tête comme une
poupée sur un tableau de bord. Tu joues avec qui ?
- J’ai fait quelques balles toute seule contre le mur d’entraînement », dit Miss
Skeeter. Elle souffle pour chasser une mèche sur son front, mais la mèche est collée.
Elle reste quand même debout au soleil.
« Hilly, dit Miss Skeeter, Yule May t’a dit que j’avais appelé ? »
Hilly sourit, mais un peu crispée. « Elle n’est pas venue aujourd’hui.
- Je t’ai appelée hier, aussi.
- Écoute, Skeeter, je n’avais pas le temps. Depuis mercredi je ne quitte pas le
quartier général de campagne. J’ai rempli des enveloppes pour tout ce que Jackson
compte de Blancs, à peu de chose près.
- D’accord », fait Miss Skeeter, en hochant la tête. Puis elle regarde Miss Hilly
en face et elle dit : « Hilly, est-ce qu’on est… Est-ce que j’ai… fait quelque chose qui
t’a déplu ? » Je sens mes doigts qui recommencent à tripoter cette espèce de stylo
invisible.
Miss Hilly referme son journal, le pose sur le ciment pour pas y mettre de gras.
« On discutera de ça plus tard, Skeeter. »
Miss Leefolt se rassoit vite. Elle prend le Good Housekeeping1 de Miss Hilly et
elle se met à lire comme si elle avait jamais rien vu d’aussi important.
« Très bien, dit Miss Skeeter, en haussant les épaules. Je me disais
simplement qu’on pourrait parler… enfin… de ce qui ne va pas, avant que tu ne partes
en vacances. »
Miss Hilly a l’air de vouloir protester, mais elle pousse un soupir long d’un
kilomètre. « Si tu me disais simplement la vérité, Skeeter ?
- La vérité ? À quel sujet ?
- Écoute. J’ai trouvé ce truc. »
J’ai la gorge serrée. Miss Hilly essaye de parler doucement, mais c’est pas son
fort.
Miss Skeeter la quitte pas des yeux. Elle est vraiment calme, elle me regarde
pas. « Quel truc ?
1
Sur l’art de bien tenir son intérieur.
- Dans ta sacoche, en cherchant le procès-verbal de la réunion. Et, Skeeter… »
Elle lève les yeux au ciel et elle les rabaisse. « Je n’arrive pas à y croire. Je ne sais
plus…
- Hilly, de quoi parles-tu ? Qu’as-tu vu dans ma sacoche ? »
Je cherche où sont passés les petits, mon Dieu, j’ai failli les oublier ! Il me
semble que je vais tourner de l’œil à écouter ça.
« Ces lois que tu trimballais ? Sur… » Miss Hilly se retourne vers moi. Je
regarde la piscine et rien d’autre. « … ce que ces gens peuvent et ne peuvent pas
faire, et franchement - elle parle pas, elle siffle - je trouve que c’est vraiment stupide
de ta part si tu te crois plus maligne que notre gouvernement. Plus maligne que Ross
Barnett.
- Quand ai-je dit ne serait-ce qu’un seul mot au sujet de Ross Barnett ? »
Miss Hilly tend le doigt comme pour l’accuser. Miss Leefolt regarde toujours la
même page, la même ligne, le même mot. Je vois toute la scène du coin de l’œil.
« Tu n’es pas une femme politique, Skeeter Phelan.
- Ma foi, toi non plus, Hilly. »
Et voilà Miss Hilly qui se lève. « Je devrais devenir sous peu femme de
politicien, si tu ne t’en mêles pas. Comment William sera-t-il jamais élu à Washington
si on nous découvre des amis intégrationnistes ?
- À Washington ? » Miss Skeeter roule des yeux. « William se présente au
sénat de cet État, Hilly. Et il n’est pas sûr de l’emporter. »
Oh, mon Dieu ! Je regarde Miss Skeeter. Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi
vous la cherchez ?
Malheur, elle est furieuse maintenant, Miss Hilly. Elle redresse la tête d’un coup
sec. « Tu sais aussi bien que moi qu’il y a dans cette ville d’honnêtes citoyens, des
Blancs, qui paient leurs impôts et qui te combattront à mort là-dessus. Tu voudrais
laisser ces gens se baigner dans nos piscines ? Mettre leurs pattes sur tout dans nos
épiceries ? »
Miss Skeeter regarde Miss Hilly, longtemps, avec insistance. Puis elle me
regarde une demi-seconde et elle voit la prière dans mes yeux. Ses épaules
retombent un peu. « Oh, Hilly, ce n’est qu’une brochure ! Je l’ai trouvée à la
bibliothèque. Je n’essaie pas de changer les lois. Je l’ai prise pour la lire, c’est tout. »
Miss Hilly comprend tout de suite. « Mais à partir du moment où tu t’intéresses
à ces lois - elle fait claquer l’élastique de son maillot qui lui est remonté sur les
fesses -, je suis bien obligée de me demander ce que tu fais d’autre »
Miss Skeeter regarde ailleurs et se passe la langue sur les lèvres. « Hilly. Tu es
la personne au monde qui me connaît le mieux. Si j’étais engagée dans quelque
chose, tu le saurais à la seconde. »
Miss Hilly se contente de la regarder. Alors Miss Skeeter lui prend la main et la
serre dans les siennes. « Je m’inquiète pour toi. Tu disparais toute une semaine, tu te
tues au travail pour cette campagne. Regarde. » Elle retourne la main de Miss Hilly.
« Tu t’es fait une ampoule avec ces enveloppes. »
Alors, tout doucement, le corps de Miss Hilly a l’air de se ramollir, c’est comme
si elle retombait sur elle-même. Elle jette un coup d’œil à Miss Leefolt pour voir si elle
écoute pas, et elle dit entre ses dents : « On a mis tellement d’argent dans cette
campagne… si William ne gagne pas… je travaille jour et nuit et… »
Miss Skeeter met la main sur l’épaule de Miss Hilly et lui dit quelque chose.
Miss Hilly fait oui de la tête et elle lui sourit d’un air épuisé.
Puis Miss Skeeter leur dit qu’elle doit s’en aller. Elle repart en zigzaguant entre
les serviettes et les chaises longues. Miss Leefolt regarde Miss Hilly avec des yeux
ronds, comme si elle avait peur de lui poser des questions.
Je retombe sur ma chaise et je souris à Mae Mobley qui fait la toupie dans l’eau
avec sa bouée. J’essaye de chasser le mal de tête en me frottant les tempes. De
l’autre côté du bassin, Miss Skeeter me regarde. Autour de nous, tout le monde se
prélasse et rit et discute en fermant les yeux au soleil, et personne se doute que la
Noire et la Blanche à la raquette de tennis pensent la même chose : on est folles de
se sentir un peu soulagées ?
Chapitre 16
Un an après la mort de Treelore, à peu près, j’ai commencé à assister aux
réunions de paroissiens à mon église. Au début, je pense, c’était pour passer le
temps. Pour être moins seule le soir. Même si Shirley Boon m’énerve un peu avec son
grand sourire de Madame Je-sais-tout. Minny, elle aime pas Shirley non plus, mais
elle vient quand même parce que ça la sort de chez elle. Mais ce soir Benny a son
asthme et elle sera pas là.
Ces derniers temps, on parle plus des droits civiques que de garder les rues
propres ou de qui va s’occuper de la bourse aux vêtements. Il y a rien d’agressif, on
discute, on prie. Mais depuis qu’on a tué Mr Evers, il y a une semaine, la colère
gronde chez beaucoup de Noirs de cette ville. En particulier chez les jeunes, qui sont
pas résignés et sont pas près de l’être. Il y a eu des rassemblements toute la
semaine. On m’a dit que les gens étaient furieux, qu’ils criaient, qu’ils pleuraient. C’est
la première fois que je reviens à l’église depuis le meurtre.
Je descends au sous-sol. D’habitude il y fait moins chaud qu’en haut, mais ce
soir c’est pas le cas. Les gens mettent des glaçons dans leur café. Je regarde autour
de moi si je connais quelqu’un, avec l’idée de demander à d’autres bonnes de venir
nous aider pour le livre maintenant qu’on a feinté Miss Hilly, à ce qu’on dirait. Ça en
fait déjà trente-cinq qui disent non et j’ai l’impression de vendre quelque chose que
personne veut acheter. Quelque chose de gros et qui pue, comme Kiki Brown avec sa
cire soi-disant parfumée au citron. Mais là où on se ressemble vraiment, avec Kiki,
c’est que moi aussi je suis fière de ce que je vends. C’est plus fort que moi. On
raconte des histoires qui ont besoin d’être racontées.
Je voudrais que Minny puisse m’aider. Elle sait s’y prendre pour embobiner le
client. Mais on l’a décidé depuis le début, personne doit savoir que Minny est sur ce
coup-là. C’est trop risqué pour sa famille. Par contre, on s’est mises d’accord pour dire
que c’est avec Miss Skeeter. Personne voudrait marcher sans savoir qui est la
Blanche, elles se demanderaient toutes si elles la connaissent ou si elles ont pas
travaillé pour elle. Mais Miss Skeeter, elle peut pas se mettre en avant. Elles
prendraient peur avant qu’elle ait ouvert la bouche. C’était donc à moi d’y aller, et il a
pas fallu plus de cinq ou six bonnes pour que toutes les autres soient au courant et
sachent ce que je vais leur demander avant que je sorte trois mots. Elle disent que ça
vaut pas la peine. Elles me demandent pourquoi je prends des risques pareils alors
qu’il peut rien en sortir de bon. Je crois que les gens commencent à se dire que cette
brave Aibileen a fini par perdre la boule.
Toutes les chaises pliantes sont occupées ce soir. On est plus d’une
cinquantaine, surtout des femmes.
« Assieds-toi à côté de moi, Aibileen, dit Bertrina Bessemer. Goldella, laisse ta
chaise aux anciens. »
Goldella se lève en vitesse et me fait signe de m’asseoir. Bertrina, au moins,
elle me traite pas comme si j’étais folle.
Je m’installe. Ce soir, Shirley Boon est assise et le diacre est debout devant
nous. Il dit qu’il nous faut une séance de prière tranquille. Il parle de cicatrice,
d’apaisement. Ça me fait plaisir. On ferme les yeux et le diacre nous emmène dans
une prière pour Myrlie, pour ses fils. Il y en a qui murmurent, qui parlent doucement à
Dieu, et une force tranquille remplit la salle, comme le bourdonnement des abeilles
au-dessus du miel. Je dis mes prières pour moi-même. À la fin, je respire un grand
coup et j’attends les autres. En rentrant chez moi, j’écrirai mes prières. Ça vaut le
temps qu’on y passe.
Yule May, la bonne de Miss Hilly, est assise devant moi. On la reconnaît
facilement, même de dos, avec ses cheveux magnifiques.
Il paraît qu’elle est instruite, qu’elle a presque fini la fac. C’est vrai qu’on a un
tas de gens intelligents avec des diplômes d’université dans notre église. Des
docteurs, des avocats, et Mr Cross, le propriétaire du Southern Times, le journal des
Noirs qui sort une fois par semaine. Mais Yule May, c’est probablement la bonne la
plus instruite de la paroisse. De la voir, ça me fait penser à tout ce qui va pas chez
moi et que je dois corriger.
Le diacre rouvre les yeux et nous regarde très calmement. « Les prières que
nous dis…
- Diacre Thoroughgood ! » Crie une grosse voix en plein dans le silence. Je me
retourne - tout le monde se retourne - et c’est Jessup, le petit-fils de Plantain Fidelia,
debout sur le seuil. Il a vingt-deux ou vingt-trois ans, de grandes mains, et il serre les
poings.
« On veut savoir que qu’on va faire pour ça ! »
Le diacre prend un air contrarié, comme si il avait déjà discuté avec Jessup.
« Ce soir, nous allons élever nos prières vers le Seigneur. Nous marcherons
pacifiquement dans les rues de Jackson mardi. Et en août, je vous emmènerai à
Washington pour marcher avec le Dr King.
« Ça suffit pas ! dit Jessup, en se frappant la main de son poing. Ils lui ont tiré
dans le dos, ils l’ont abattu comme un chien !
- Jessup ! » Le diacre lève la main. « Ce soir, on prie. Pour les siens. Pour les
avocats qui s’occupent de l’affaire. Je comprends ta colère, mon fils, mais…
- On prie ? Vous croyez qu’on va se contenter de s’asseoir et de prier ? »
Il nous regarde tous sur nos chaises.
« Vous croyez tous que la prière va empêcher les Blancs de nous tuer ? »
Personne répond, même pas le diacre. Jessup se retourne et s’en va. On
entend ses pas dans l’escalier, et quand il traverse l’église au-dessus de nous.
La salle est complètement silencieuse. Le diacre fixe quelque chose au-dessus
de nos têtes. C’est bizarre. Thoroughgood n’est pas homme à ne pas vous regarder
en face. Tout le monde a les yeux sur lui, tout le monde se demande ce qu’il pense
qui fait qu’il peut pas nous regarder. Puis je vois Yule May qui secoue la tête, à peine,
mais quand même, et je me dis que le diacre et Yule May sont en train de penser la
même chose. Ils pensent à la question qu’a posée Jessup. Et Yule May, elle, elle y
répond.
La réunion se termine à huit heures. Ceux qui ont des petits à la maison s’en
vont, et les autres, on va se servir du café dans la pièce du fond. Ça parle pas
beaucoup. Les gens sont calmes. Je prends mon élan et je vais rejoindre Yule devant
le percolateur. Je veux juste me débarrasser de ce mensonge qui me colle et qui brûle
comme une piqûre d’ortie. J’ai demandé à aucune autre pendant la réunion. Je
passerai la pommade à personne, ce soir.
Yule May me salue de la tête et elle sourit poliment. Elle a dans les quarante
ans, mais elle reste grande et mince avec une jolie silhouette, la taille bien prise dans
son uniforme blanc. Elle porte toujours des boucles d’oreilles, des petits anneaux d’or.
« On m’a dit que les jumeaux iront à l’université de Tougaloo, l’an prochain ?
Félicitations.
- J’espère. Il faut qu’on mette encore un peu d’argent de côté. Deux à la fois,
c’est beaucoup.
- T’es allée à l’université toi-même, non ? »
Yule May hoche la tête. « À Jackson.
- Moi, j’ai adoré les études. Lire, écrire… sauf les maths. C’était pas mon truc. »
Yule May sourit. « Moi, c’était l’anglais ma matière préférée. L’écriture.
- J’écris… un peu, moi aussi. »
Yule May me regarde dans les yeux et je comprends qu’elle sait ce que je vais
lui dire. Je vois en une seconde la honte qu’elle subit tous les jours en travaillant dans
cette maison. Et la peur. Je suis trop gênée pour continuer.
Mais Yule May attend pas que je continue. « Je suis au courant de ce que vous
faites avec cette amie de Miss Hilly.
- C’est bon, Yule May, je sais que tu peux pas…
- C’est… un risque que je ne peux pas prendre en ce moment. On est tout près
d’avoir assez d’argent.
- Je comprends. » Je souris, pour qu’elle sache que je vais pas insister. Mais
elle bouge pas.
« Les noms… Vous changez les noms, on m’a dit ? »
C’est la question qu’elles posent toutes, parce qu’elles veulent savoir.
« Bien sûr. Et aussi le nom de la ville. »
Elle regarde à ses pieds. « Donc, si je lui racontais mes histoires de bonne
chez des Blancs, elle les écrirait ? Et elle les publierait ? »
Je hoche la tête. « Ce qu’on veut, c’est avoir toute sorte de témoignages. Avec
les bonnes choses, et les mauvaises. On travaille avec… une autre bonne, en ce
moment. »
Yule May se passe la langue sur les lèvres, comme si elle se voyait déjà en
train de raconter sa vie de bonne chez Miss Hilly.
« Est-ce qu’on pourrait… en reparler ? Quand j’aurai un peu de temps ?
- Bien sûr », je dis, et je vois dans ses yeux qu’elle cherche pas seulement à
être aimable.
- Excuse-moi, mais Henry et les garçons m’attendent. Je peux t’appeler ? Pour
en parler discrètement ?
- N’importe quand. Quand tu voudras. »
Elle pose la main sur mon bras et me regarde encore une fois droit dans les
yeux. J’arrive pas à y croire. C’est comme si elle attendait depuis longtemps que je lui
demande.
Elle est déjà à la porte. Je reste encore une minute dans mon coin, à boire ce
café trop chaud par la chaleur qu’il fait. Je ris et je baragouine toute seule, et tant pis
si tout le monde me croit encore plus folle que je suis.
MINNY
Chapitre 17
« Sortez d’ici, que je nettoie ! »
Miss Celia tire les draps sur sa poitrine comme si elle avait peur que je la jette
du lit. Voilà neuf mois que je suis ici et je sais toujours pas si elle est malade dans son
corps ou si elle est cramée dans sa tête à force de se teindre les cheveux. Elle a pas
l’air d’aller mieux que quand j’ai commencé. Elle a pris un peu de ventre, elle a les
joues moins creuses qu’avant quand elle se laissait mourir de faim et Mister Johnny
avec elle.
À un moment, Miss Celia passait son temps à travailler au jardin, mais
maintenant elle recommence à traîner au lit comme une cinglée qu’elle est. Moi, ça
m’allait qu’elle reste planquée dans sa chambre. Mais depuis que j’ai fait
connaissance avec Mister Johnny, je suis prête à travailler pour de bon. Et bon Dieu,
je suis prête aussi à remettre Miss Celia sur ses pieds.
« Vous me rendez folle à traîner dans cette maison vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Debout ! Allez couper ce pauvre mimosa que vous détestez tant », je dis,
parce que Mister Johnny y a toujours pas touché.
Mais comme Miss Celia bouge pas de son matelas je comprends qu’il est
temps de sortir l’artillerie. « Alors, qu’est-ce que vous attendez pour parler de moi à
Mister Johnny ? »
Ça, ça la fait bouger. De temps en temps, je le lui demande rien que pour
m’amuser.
J’arrive pas à croire que cette comédie continue depuis aussi longtemps, avec
Mister Johnny qui sait que je suis ici, et Miss Celia qui tourne et qui vire comme une
marionnette et qui se croit toujours dans son histoire à dormir debout. On avait dit
qu’elle lui parlerait à Noël dernier délai, et quand Noël est arrivé ça m’a pas étonnée
qu’elle me supplie de lui laisser un peu plus de temps. Oh, je l’ai traitée de tous les
noms, mais cette idiote s’est mise à pleurnicher alors j’ai arrêté juste pour qu’elle la
ferme et je lui ai dit que c’était son cadeau de Noël. Elle devrait avoir une chaussette
pleine de charbon au pied du sapin pour tous les mensonges qu’elle a dits.
Dieu merci, Miss Hilly est pas venue jouer au bridge, malgré que Mister Johnny
a encore essayé il y a deux semaines. Je le sais parce qu’Aibileen m’a dit qu’elle avait
entendu Miss Hilly et Miss Leefolt qui riaient en parlant de ça. Miss Celia est devenue
sérieuse comme tout et elle m’a demandé ce qu’elle pourrait faire à manger si elles
venaient. Elle a commandé un livre par la poste pour apprendre à jouer, Le Bridge
pour les débutants. Elle aurait mieux fait de demander Le Bridge pour les cervelles de
moineau. Le livre est arrivé ce matin au courrier et elle l’avait pas lu deux minutes
qu’elle demandait déjà : « Vous m’apprendrez à jouer, Minny ? Ce manuel de bridge
est complètement idiot.
- Je sais pas jouer.
- Mais si, vous savez !
- Comment vous savez si je sais ? »
Je me suis mise à faire tout un raffut de casseroles tellement cette couverture
rouge m’énervait. J’ai plus à m’en faire pour Mister Johnny et maintenant j’ai peur que
Miss Hilly s’amène et qu’elle me débine. Elle dira à Miss Celia ce que j’ai fait, c’est
sûr. Zut ! Je me retrouverai à la porte à cause de ça.
« Je le sais parce que Miss Walters m’a dit que vous faisiez des parties avec
elle le samedi matin, pour l’entraîner. »
Je me jette sur une grosse marmite pour la nettoyer. Ça fait un boucan d’enfer.
« Jouer aux cartes, c’est jouer avec le diable, je dis. Et j’ai déjà bien assez à
faire comme ça.
- Mais je n’y arriverai jamais, avec toutes ces dames qui vont vouloir
m’apprendre. Si vous me montriez juste un peu ?
- Non. »
Miss Celia pousse un petit soupir. « C’est parce que je suis une si mauvaise
cuisinière, n’est-ce pas ? Vous me croyez incapable d’apprendre quoi que ce soit.
- Qu’est-ce que vous ferez si Miss Hilly et les autres dames disent à votre mari
que vous avez pris une bonne ? Vous avez pas peur de vous retrouver toute nue ?
- J’y ai déjà pensé. Je dirai à Johnny que je fais venir quelqu’un une journée
pour que tout soit propre et rangé quand ces dames arrivent.
- Ah.
- Ensuite je lui dirai que vous me plaisez tellement que je veux vous prendre à
plein temps. Enfin, c’est ce que je pourrai lui dire d’ici… quelques mois. »
Je me suis mise à suer. « Vous savez quand elles vont venir, ces dames, pour
jouer au bridge ?
- J’attends que Hilly me rappelle. Johnny avait prévenu son mari que j’allais
téléphoner. J’ai laissé deux messages, elle devrait donc me rappeler d’un moment à
l’autre. »
On en reste là et je me demande comment empêcher ça. Je regarde le
téléphone en priant le ciel pour qu’il sonne plus jamais.
Le lendemain matin, quand j’arrive pour prendre mon service, Miss Celia sort
de sa chambre. Je me dis qu’elle va traîner dans les pièces du premier comme elle a
recommencé à faire depuis quelque temps, et puis je l’entends qui parle au téléphone
dans la cuisine et demande Miss Hilly. Je me sens mal pour de bon.
« Je voulais simplement savoir si on pourrait se retrouver pour une partie de
bridge », elle dit, toute joyeuse, et je reste sans bouger jusqu’à ce que je comprenne
que c’est pas à Miss Hilly qu’elle parle, mais à Yule May, sa bonne. Elle dicte son
numéro de téléphone comme si elle faisait de la publicité à la radio pour une
serpillière miracle : « Emerson deux-six-six-zéro-neuf ! »
Et trente secondes après elle appelle un autre numéro qu’elle lit au dos de ce
foutu journal, comme si elle avait l’habitude de faire ça un jour sur deux. Je sais ce
que c’est, c’est la Lettre des dames de la Ligue, et à voir dans l’état qu’elle est je parie
qu’elle l’a ramassée par terre dans le parking de ce club. La feuille est râpeuse
comme du papier de verre et toute décolorée comme si elle était restée sous une
averse après être tombée de la poche de quelqu’un.
Pour le moment, personne l’a encore rappelée, mais elle saute sur le téléphone
comme le chien sur le nègre chaque fois qu’il se met à sonner. C’est toujours Mister
Johnny.
« Très bien… dites-lui… que j’ai encore appelé », dit Miss Celia.
Je l’entends qui raccroche tout doucement. Si je m’en fichais pas, mais
justement je m’en fiche, je lui dirais que ces dames valent pas la peine. « Ces dames,
elles valent pas la peine, Miss Celia », je m’entends lui dire pour de bon. Mais elle fait
comme si de rien. Elle retourne dans la chambre et elle ferme la porte.
Je me dis que je vais frapper pour voir si elle a besoin de rien. Mais j’ai autre
chose à faire que m’inquiéter pour Miss Celia et ses problèmes de popularité. Il y a
Medgar Evers qu’ils ont descendu sur le porche de sa maison, et Felicia qui réclame
son permis de conduire depuis qu’elle a ses quinze ans - c’est une bonne fille, Felicia,
mais moi j’étais pas beaucoup plus vieille quand je suis tombée enceinte de Leroy
Junior, et je me rappelle d’une certaine Buick qui a été pour quelque chose dans cette
affaire. Et par-dessus le marché, il y a Miss Skeeter et ses histoires.
Vers la fin du mois de juin, une vague de chaleur à trente-huit degrés nous
tombe dessus et elle reste. C’est comme si on avait versé une bouteille d’eau chaude
sur le quartier noir pour le chauffer à dix degrés de plus que le reste de Jackson. Il fait
tellement chaud que le coq de Mister Dunn rentre chez moi pour se mettre sous le
ventilateur de la cuisine. Quand j’arrive il me regarde avec l’air de dire, Je bougerai
pas de là, madame. Il préfère prendre des coups de balai plutôt que retourner dans la
fournaise.
Du côté du comté de Madison, la chaleur fait officiellement de Miss Celia la
personne la plus paresseuse des États-Unis d’Amérique. Elle va même plus chercher
le courrier à la boîte, c’est moi qui dois le faire. Elle a même trop chaud pour se traîner
jusqu’à la piscine. Et ça me pose un problème.
Vous voyez, je pense que si le Bon Dieu avait voulu que des Blancs et des
Noirs restent aussi longtemps ensemble et aussi près pendant la journée, il nous
aurait fait incapables de voir la couleur. Et pendant que Miss Celia y va de ses
« bonjour », et « contente de vous voir » et tout ça, je me dis, comment elle a fait pour
arriver à son âge sans savoir qu’il y a des limites à pas dépasser, et où elles sont, ces
limites ? Déjà, quand on est une poule de luxe, on appelle pas tout le temps comme
ça les dames de la société au téléphone. Et elle s’assoit avec moi pour déjeuner
depuis mon premier jour ici. Je veux pas dire dans la même pièce, mais à la même
table. La petite, sous la fenêtre. Les Blanches chez qui j’ai travaillé, elles mangeaient
dans la salle à manger le plus loin possible de la bonne. Et ça m’allait très bien.
Miss Celia, elle dit : « Mais pourquoi ? Je ne veux pas aller là-bas toute seule
alors que je peux manger ici avec vous. »
C’est incroyable tout ce qu’elle sait pas.
Les autres Blanches savent toutes qu’il y a un moment dans le mois où on doit
pas parler à Minny. Même Miss Walters savait quand la chaudière commençait à
bouillir. Elle sentait l’odeur de brûlé et elle filait direct vers la porte avec sa canne. Elle
laissait même pas Miss Hilly venir.
La semaine dernière, alors qu’on est en pleine chaleur de juin, ça sentait le
sucre et le beurre comme à Noël dans toute la maison de Miss Celia. J’étais crispée
comme toujours quand je tourne mon sucre pour le caramel. Je lui ai demandé trois
fois, très poliment, si je pourrais pas le finir sans elle, mais rien à faire. Elle voulait
rester avec moi. Elle disait qu’elle se sentait trop seule dans sa chambre à longueur
de journée.
J’ai essayé de faire comme si elle était pas là. Le problème, c’est que j’ai
besoin de me parler à moi-même quand je fais un gâteau au caramel, sinon je
m’énerve.
J’ai dit : « C’est la journée de juin la plus chaude de l’histoire. Quarante degrés
à l’ombre. »
Et elle a dit : « Vous avez la climatisation chez vous ? Nous, nous l’avons, Dieu
merci. Moi qui ai grandi sans, je sais ce que c’est que la chaleur. »
Et j’ai répondu : « On a pas de quoi se payer la clim’. Ces machins-là, ça vous
bouffe du courant comme la vermine le coton. » Je me suis mise à tourner plus vite
parce que le sucre commençait à roussir et c’est le moment où il faut bien faire
attention, et j’ai dit comme ça sans réfléchir : « On est déjà en retard pour la facture
d’électricité », et vous savez ce qu’elle a répondu ? Elle a dit : « Oh Minny, je voudrais
bien vous prêter l’argent, mais Johnny m’a posé un tas de questions récemment », et
j’ai voulu lui expliquer que chaque fois qu’un Noir se plaignait du prix de la vie ça
voulait pas dire qu’il mendiait de l’argent, mais avant que j’aie dit un mot j’avais brûlé
mon foutu caramel.
Dimanche à l’église, Shirley Boon se lève devant la congrégation. Quand elle
parle elle a les lèvres qui claquent comme un drapeau, et elle nous rappelle que la
réunion Préoccupations de la Communauté aura lieu mercredi soir pour discuter d’un
sit-in au snack Woolworth d’Amite Street. Et cette grosse commère me montre du
doigt en disant : « C’est à sept heures, alors soyez pas en retard. Pas d’excuse ! »
Elle me fait penser à une institutrice blanche, grosse et moche. Du genre que
personne a jamais voulu épouser.
« Tu viendras mercredi ? » me demande Aibileen. On rentre à pied à trois
heures, en pleine chaleur. J’ai mon éventail à la main. À voir comment je l’agite, on
croirait qu’il a un moteur.
« J’ai pas le temps, je réponds.
- Tu vas encore me laisser y aller toute seule ? Allez, j’apporterai du pain
d’épice et…
- Je te dis que j’ai pas le temps. »
Aibileen hoche la tête. « Bon. » Et elle continue à marcher sans rien dire.
« C’est Benny… il risque de me faire encore une crise d’asthme. Je veux pas le
laisser.
- Hum. Fais-moi signe quand tu seras prête à me dire la vraie raison. »
On prend Gessum Street, on passe devant une voiture morte d’un coup de
chaleur au milieu de la chaussée. « Ah, dit Aibileen, j’allais oublier. Miss Skeeter
voudrait venir plus tôt mardi soir. Vers sept heures, ça te va ?
- Seigneur, je dis, et je recommence à m’énerver. Qu’est-ce que je fais ? Faut
pas être folle pour dire comme ça tous les secrets de la race noire à une Blanche ?
- C’est Miss Skeeter. Elle est pas comme les autres.
- J’ai l’impression de parler dans mon dos ! Je l’ai déjà rencontrée au moins
cinq fois, Miss Skeeter. C’est pas plus facile pour ça.
- Tu préfères arrêter ? demande Aibileen. Je veux pas que tu te sentes
obligée. »
Je réponds pas.
« Tu m’entends ?
- C’est que… je voudrais bien que les choses s’arrangent, pour les gosses, je
dis. Mais c’est malheureux que ça soye une Blanche qui fasse ça.
- Viens à la réunion avec moi mercredi. On en reparlera », dit Aibileen, avec un
petit sourire.
Je savais qu’elle allait pas laisser tomber. Je soupire. « Je vais avoir des
ennuis, hein ?
- Avec qui ?
- Shirley Boon. À la dernière réunion, tout le monde se tenait la main en priant
pour qu’on laisse les Noirs aller dans les toilettes des Blancs, et s’asseoir sur un
tabouret au snack de Woolworth, et ils souriaient comme si le monde allait être tout
neuf et tout brillant et moi… j’ai craqué. J’ai dit à Shirley Boon que, de toute façon, son
cul tiendrait jamais sur un tabouret du Woolworth.
- Ah, bon ? Et qu’est-ce qu’elle a répondu, Shirley ? »
Je prends ma voix d’institutrice. « Si t’as rien de plus aimable à dire, tu ferais
mieux de rien dire du tout ! »
On arrive chez Aibileen. Je la regarde. Elle est violette tellement elle se retient
de rire.
« C’est pas drôle, je dis.
- Je suis contente de t’avoir comme amie, Minny Jackson ! »
Et elle me serre dans ses bras jusqu’à ce que je lève les yeux au ciel en disant
que je dois y aller.
Je continue et je tourne au coin de la rue. Je voulais pas qu’Aibileen le sache.
Je veux pas qu’on sache à quel point j’ai besoin de ces histoires de bonnes de Miss
Skeeter. Maintenant que je peux plus aller aux réunions de Shirley Boon, c’est à peu
près tout ce qui me reste. Et je dis pas que les séances avec Miss Skeeter sont un
plaisir. Chaque fois qu’on se retrouve, je gémis, je me plains, je me mets en pétard et
je fais des crises. Mais voilà : je parle de moi, du travail, et je raconte mes histoires.
J’ai l’impression que ça servira à quelque chose. Quand je repars, le bloc de ciment
que j’ai sur l’estomac s’est un peu ramolli, ou il a fondu, et je peux respirer pendant
quelques jours.
Et je sais qu’il y a un tas d’autres choses que je pourrais faire en plus de
raconter mes histoires ou d’aller aux réunions de Shirley Boon - les grandes
manifestations en ville, les marches à Birmingham, les rassemblements pour faire
voter les gens… Mais la vérité, c’est que voter, ça me fait pas trop envie. Ni manger à
un comptoir avec des Blancs. Mais je voudrais que, dans dix ans, une Blanche traite
pas mes filles de garces en les accusant de voler l’argenterie.
Chez moi ce soir, je mets les haricots à bouillir et le jambon dans la poêle.
Je dis à ma fille de six ans : « Kindra, appelle-les tous. On va manger. »
Elle hurle « À taaaaaaaaaaable ! » sans bouger d’un centimètre.
« Appelle ton papa poliment ! Je crie. C’est depuis quand qu’on crie comme ça
dans ma maison ? »
Elle me regarde et elle lève les yeux au ciel comme si on lui demandait la
chose la plus bête au monde. Puis elle va jusqu’à l’entrée en tapant des pieds et elle
crie : « À taaaaaaaaaaaaaaable !
- Kindra ! »
La cuisine est le seul endroit de la maison où on tient tous ensemble. Leroy et
moi on a notre chambre au fond, à côté il y en a une petite pour Leroy Junior et
Benny, et on a transformé le devant du salon en chambre pour Felicia, Sugar et
Kindra. Alors il reste la cuisine. Sauf quand il fait un froid mortel, la porte est toujours
ouverte et la moustiquaire rabattue pour laisser les mouches dehors. Et on entend
tout le temps les gosses qui crient, et les voitures, et les voisins, et les chiens qui
aboient.
Leroy arrive et s’assoit à côté de Benny, qui a sept ans. Felicia remplit les
verres avec du lait ou de l’eau. Kindra apporte une assiette d’haricots et de jambon à
son papa, et elle revient à la cuisinière en chercher une autre. Je la lui donne.
« Pour Benny, celle-là, je dis.
- Benny, lève-toi et aide ta maman ! dit Leroy.
- Benny a son asthme. Il a rien besoin de faire. »
Mais mon gentil petit garçon se lève et prend l’assiette pour Kindra. Et ils
savent travailler, mes gosses.
Tout le monde est à table sauf moi. Ils sont que trois à la maison ce soir. Leroy
Junior, qui finit son lycée cette année, fait les paquets au Jitney 14. C’est le magasin
d’alimentation des Blancs dans le quartier de Miss Hilly. Sugar, ma fille aînée, qui est
en neuvième, garde le bébé de notre voisine Tallulah qui travaille tard. Quand Sugar
va finir, elle rentrera à pied à la maison et elle conduira son papa à l’usine de tuyaux
où il fait la nuit, puis elle ira chercher Leroy Junior au magasin. Et Leroy Senior
rentrera de l’usine à quatre heures du matin avec le mari de Tallulah. Tout roule.
Leroy mange, mais il a les yeux sur le Jackson Journal posé à côté de son
assiette. On peut pas vraiment dire qu’il ait bon caractère au réveil. Je jette un coup
d’œil et je vois que le sit-in au Drug Store est en première page. C’est pas le groupe
de Shirley, c’est des gens de Greenwood. On voit une bande d’ados blancs debout
derrière les cinq manifestants qui restent perchés sur leurs tabourets pendant qu’ils
leur donnent des coups et leur versent du ketchup, du sel et de la moutarde sur la
tête.
« Mais qu’est-ce qu’ils font ? » Felicia montre la photo. « Ils se laissent attaquer
sans répondre ?
- C’est ça qu’ils sont censés faire, répond Leroy.
- J’ai envie de cracher quand je vois cette photo, je dis.
- On en parlera plus tard. » Leroy replie le journal en quatre et le coince sous
sa cuisse.
Felicia dit à Benny, assez fort pour qu’on l’entende : « Heureusement que
maman était pas sur un de ces tabourets. Il leur resterait plus une dent, à ces Blancs.
- Et maman serait à la prison de Parchman », dit Benny, pour tout le monde.
Kindra met le poing sur sa hanche. « Non, non ! On mettra pas maman en
prison ! Je les frapperai à coups de bâton, ces Blancs, jusqu’à ce qu’ils saignent ! »
Leroy pointe le doigt sur elle, puis sur Benny. « Je veux pas entendre un seul
mot là-dessus en dehors d’ici. C’est trop dangereux. Vous m’entendez ? Benny ?
Felicia ? » Puis il se tourne vers Kindra. « Tu m’entends ? »
Benny et Felicia, ils font oui de la tête, le nez dans leur assiette. Je suis bien
embêtée d’avoir provoqué ça et je lance un regard à Kindra pour lui dire tais-toi. Mais
mademoiselle fait claquer sa fourchette dans son assiette et se lève. « Je les déteste,
ces gens ! Et je le dirai à tout le monde si ça me fait plaisir ! »
Je lui cours après, je la rattrape dans l’entrée et je la ramène sur sa chaise
comme un sac de patates.
« Je regrette, papa, dit Felicia, parce qu’elle a un caractère à toujours s’accuser
pour tout le monde. Et je me charge de Kindra. Elle sait pas ce qu’elle dit. »
Mais Leroy donne un coup de poing sur la table. « Personne ira se fourrer làdedans ! Vous m’entendez, tous ? » Et il regarde ses enfants. Je me tourne vers la
cuisinière pour qu’il voie pas ma tête. Que Dieu me protège, si jamais il découvre ce
que je fais avec Miss Skeeter.
Pendant toute la semaine, j’entends Miss Celia qui téléphone dans sa chambre
et laisse des messages chez Miss Hilly, chez Elizabeth Leefolt, chez Miss Parker, aux
deux sœurs Caldwell et à dix autres dames de la société. Elle appelle même chez
Miss Skeeter, ce qui me plaît pas du tout. Je l’ai dit à Miss Skeeter : la rappelez pas,
surtout. C’est déjà assez embrouillé comme ça.
Et ce qui m’énerve le plus, c’est après. Quand elle a fini d’appeler tout le
monde comme une idiote, elle raccroche puis elle décroche tout de suite pour écouter
la tonalité. Elle veut être sûre que ça marche.
« Mais il marche, ce téléphone ! » je dis. Elle continue à me sourire comme elle
fait maintenant depuis un mois, comme si elle avait les poches pleines de billets de
banque.
« Qu’est-ce qui vous met de si bonne humeur ? Je lui demande, à la fin. C’est
Mister Johnny qui est gentil avec vous, ou quoi ? » Je me prépare pour la suite :
« Vous allez lui parler de moi ? » Mais elle me prend de vitesse.
« Oh oui, ça, il est gentil ! Et je vais bientôt lui parler de vous.
- Très bien », je dis, et je le pense. J’en ai marre de cette comédie. J’imagine
qu’elle sourit à Mister Johnny en lui apportant mes côtes de porc, et que ce brave
homme est obligé de faire comme si il était fier d’elle alors qu’il sait très bien que c’est
moi qui fais la cuisine. Elle se rend ridicule, elle rend son mari ridicule et elle fait de
moi une menteuse.
Elle demande : « Minny, vous voulez bien aller me chercher le courrier ? » alors
qu’elle est toute habillée et que j’ai les mains pleines de beurre et le mixer qui tourne.
Elle est comme les Philistins qui comptent leurs pas le dimanche. Sauf qu’ici, c’est
tous les jours dimanche.
Je me lave les mains et je vais à la boîte, un demi-litre de sueur aller-retour. Il
fait jamais que trente-sept degrés dehors, si vous voyez ce que je veux dire. Il y a
deux paquets dans l’herbe au pied de la boîte aux lettres. Je l’ai déjà vue avec ces
gros cartons marron, je suppose que c’est des produits de beauté qu’elle commande.
Mais quand je les soulève, ça me paraît bien lourd. Et ça tinte dedans, comme si je
portais des bouteilles de Coca.
« Quelque chose pour vous, Miss Celia ! » Je pose les cartons par terre dans la
cuisine.
Je l’ai jamais vue se lever aussi vite. Pour tout dire, la seule chose qu’elle fait
vite c’est s’habiller. « Ah, c’est mon… » Elle bredouille quelque chose, soulève la
boîte, file jusqu’à sa chambre et j’entends claquer la porte.
Une heure plus tard, je vais dans la chambre pour aspirer les tapis. Pas de
Miss Celia dans le lit ni dans la salle de bains. Je sais qu’elle est pas non plus dans la
cuisine ni dans le living-room ou à la piscine et je viens juste de passer l’aspirateur
dans le petit salon et dans le bar. Ça veut dire qu’elle est quelque part en haut. Dans
ces pièces qui me filent la chair de poule.
Avant qu’on me vire parce que j’avais accusé le directeur de porter une
perruque, je faisais le ménage des salles de bal à l’hôtel Robert E. Lee. Ces grandes
salles désertes avec les serviettes tachées de rouge à lèvres sur les tables et des
restes de parfum dans l’air me donnaient la frousse. Comme les pièces du haut dans
la maison de Miss Celia. Il y a même un berceau ancien avec le vieux bonnet de bébé
de Mister Johnny et un hochet en argent que j’entends tinter tout seul des fois, parole
d’honneur. Et c’est en pensant à ce petit bruit que je me demande s’il aurait pas un
rapport avec les colis et sa manie de monter en douce tous les deux jours dans les
pièces du haut.
Je me dis qu’il est temps d’y aller voir par moi-même.
Le lendemain, je surveille Miss Celia du coin de l’œil et j’attends le moment où
elle va monter. Vers deux heures de l’après-midi, elle passe la tête à la porte de la
cuisine et elle me fait un drôle de sourire. Une minute plus tard, j’entends des
craquements au-dessus de ma tête.
Je file tout doucement vers l’escalier. J’ai beau marcher sur la pointe des pieds,
les assiettes tremblent dans le buffet, le plancher grince… J’attaque les marches,
lentement, et j’entends ma respiration. Une fois en haut, je prends le long couloir. Je
passe devant des portes de chambres ouvertes, une, deux, trois. La quatrième, celle
du fond, est tirée, mais il reste une fente de deux ou trois centimètres. Je m’approche.
Et je la vois à travers la fente.
Elle est assise sur un des lits jumeaux jaunes à côté de la fenêtre et elle sourit
plus du tout. Le carton que j’ai rapporté de la boîte aux lettres est ouvert et je vois sur
le lit une dizaine de bouteilles pleines d’un liquide foncé. Je sens comme une brûlure
qui me prend par-derrière et me remonte lentement jusqu’au menton et dans la
bouche. Ces bouteilles plates, je les connais. J’ai passé douze ans à m’occuper d’un
bon à rien buveur de bière et quand mon père, ce fainéant qui me bouffait la vie, est
enfin mort, j’ai juré devant Dieu avec des larmes plein les yeux que j’en épouserais
jamais un comme lui. Et pourtant c’est ce que j’ai fait.
Et m’y revoilà, avec une ivrogne sur les bras. Ces bouteilles-là viennent même
pas d’un magasin, elles sont bouchées à la cire rouge comme celles que mon oncle
Toad prenait pour son eau-de-vie de contrebande. Maman me disait toujours que les
vrais alcooliques, comme mon papa, boivent de la bibine faite maison parce que c’est
plus fort. Je sais maintenant qu’elle est aussi dingo que mon papa et que Leroy quand
il va à l’Old Crow, sauf qu’elle, elle me court pas après avec la poêle à frire.
Miss Celia prend une bouteille et elle la regarde comme si elle voyait JésusChrist en personne dedans et qu’elle pouvait pas attendre une seconde de plus pour
être sauvée. Elle la débouche, elle boit une gorgée et elle soupire. Puis elle siffle trois
grandes gorgées d’affilée et elle retombe sur ses beaux oreillers.
Je me mets à trembler de tout mon corps en voyant comment sa figure se
détend. Elle était tellement pressée d’avoir sa dose qu’elle a même pas fermé la
porte. Je serre les dents pour pas lui crier dessus. Finalement, je me force à
redescendre.
Quand Miss Celia arrive en bas dix minutes après, elle s’assoit à la table de la
cuisine et me demande si je suis prête à manger.
« Il y a des côtes de porc dans le frigo. Moi je déjeune pas aujourd’hui », je
réponds. Et je sors.
Ce jour-là Miss Celia passe l’après-midi dans sa salle de bains, assise sur les
toilettes. Elle a posé le sèche-cheveux derrière elle sur le réservoir de la chasse et
elle a branché le casque. Elle a fait une décoloration. Avec ce machin sur la tête, elle
entendrait pas exploser une bombe A.
Je remonte avec ma cire et mes chiffons et j’ouvre le placard. Il y a deux
douzaines de flasques de whisky planquées derrière deux mauvaises couvertures que
Miss Celia a dû rapporter avec elle du comté de Tunica. Pas d’étiquette sur les
bouteilles, juste la marque OLD KENTUCKY sur le verre. Il en reste douze pleines,
prêtes pour demain. Et douze vides de la semaine dernière. Comme ces foutues
chambres. Pas étonnant qu’elle ait pas d’enfant, cette idiote.
Le premier jeudi de juillet, à midi, Miss Celia se lève et descend pour sa leçon
de cuisine. Elle a mis un pull blanc tellement moulant qu’elle est toute boudinée.
Aucun doute, de semaine en semaine elle est de plus en plus serrée dans ses
vêtements.
On reste chacune à sa place, moi à la cuisinière, elle sur son tabouret. Je lui ai
à peine dit un mot depuis que j’ai vu ces bouteilles la semaine dernière. Je suis pas
en colère. Je suis hors de moi. Mais je me suis juré six fois pendant les six jours qui
sont passés depuis d’appliquer la règle numéro un de maman. Si je lui en parle, ça
voudra dire que je m’en fais pour elle, et je m’en fais pas. C’est pas mes affaires si
cette folle est une fainéante et une ivrogne.
On pose le poulet cru sur la plaque. Faut maintenant que je rappelle pour la je
sais pas combientième fois à la folle du logis qu’elle doit se laver les mains avant de
nous tuer toutes les deux.
Je regarde grésiller le poulet en essayant d’oublier qu’elle est là. Le poulet frit
me redonne toujours goût à la vie, un peu. J’oublie presque que je travaille pour une
saoularde. Quand c’est cuit, j’en mets la plus grande partie au réfrigérateur pour le
repas du soir. Et le reste dans une assiette pour notre déjeuner. Elle s’installe en face
de moi à la table de la cuisine, comme d’habitude.
« Prenez le blanc », elle dit, en me regardant avec ses gros yeux bleus.
« Je mange la patte et la cuisse », je réponds, en les prenant. Je feuillette le
Jackson Journal jusqu’à la page des informations locales. Puis je le lève devant moi,
comme ça pas besoin de la regarder.
« Mais il n’y a presque pas de chair dessus !
- C’est bon. Bien gras. » Je continue à lire en essayant de l’ignorer.
« Eh bien, elle dit, je crois que nous sommes faites pour manger du poulet
ensemble. » Et au bout d’une minute, elle ajoute : « Vous savez, Minny, c’est une
chance pour moi de vous avoir comme amie. »
Je sens un gros haut-le-cœur qui me remonte dans la gorge. J’abaisse mon
journal et je la regarde. « Non, ma’am. On est pas des amies.
- Enfin… bien sûr que si ! » Elle sourit comme si elle me faisait un grand
cadeau.
« Non, Miss Celia. »
Elle me regarde en battant de ses faux cils. Arrête, Minny, me dit la petite voix
dans ma tête. Mais je sais déjà que je vais pas pouvoir. Je serre les poings, preuve
que je tiendrai pas une minute de plus.
« C’est… » Elle baisse les yeux sur son poulet. « Parce que vous êtes noire ?
Ou parce que… vous ne voulez pas être amie avec moi ?
- Il y a tellement de raisons, que vous soyez blanche et moi noire ça en fait
partie. »
Elle sourit plus du tout. « Mais… pourquoi ?
- Parce que l’autre jour quand je vous ai dit que j’étais en retard pour ma
facture de courant c’était pas pour vous demander de l’argent.
- Oh, Minny…
- Parce que vous me faites même pas la politesse de dire à votre mari que je
travaille ici. Parce que ça me rend folle de vous voir traîner dans cette maison vingtquatre heures sur vingt-quatre.
- Vous ne comprenez pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas sortir.
- Mais tout ça, c’est rien à côté de ce que je sais maintenant. »
Sa figure pâlit d’un cran sous le maquillage.
« Moi qui vous croyais en train de mourir du cancer, ou malade de la tête !
Cette pauvre Miss Celia !
- Je sais que ce n’est pas facile.
- Je sais que vous êtes pas malade. Je vous ai vue là-haut avec ces bouteilles.
Vous m’avez bien eue, mais c’est fini maintenant.
- Des bouteilles ? Oh mon Dieu, Minny, je…
- Je devrais toutes les vider dans le lavabo. Je devrais le dire tout de suite à
Mister Johnny… »
Elle se lève en renversant sa chaise. « Si jamais vous…
- Vous dites que vous voulez des gosses mais avec ce que vous picolez on
pourrait empoisonner un éléphant !
- Si vous le lui dites, je vous mets à la porte, Minny ! » Elle a les larmes aux
yeux. « Si vous touchez à ces bouteilles, je vous renvoie immédiatement ! »
Mais le sang m’est monté à la tête et je peux plus me taire. « Me renvoyer ?
Qui d’autre viendra travailler ici en secret pendant que vous vous bourrez la gueule à
longueur de journée ?
- Vous croyez que je ne peux pas vous renvoyer ? Vous finissez votre service
aujourd’hui, Minny ! » Elle crie en pointant le doigt sur moi. « Mangez votre poulet et
rentrez chez vous ! »
Elle ramasse son assiette de blanc et elle se précipite dehors. J’entends
l’assiette qui claque sur la belle table de la salle à manger, les pieds de la chaise qui
raclent par terre. Je me laisse retomber sur la mienne parce que j’ai les genoux qui
tremblent, et je regarde mon poulet.
Je viens encore de perdre ma place.
Le samedi matin je me réveille avec le mal au crâne et la langue à vif. J’ai dû
me la mordre toute la nuit.
Leroy me jette des regards en coin parce qu’il sait qu’il se passe quelque
chose. Il l’a deviné hier soir au dîner et il l’a senti en rentrant à quatre heures du
matin.
« Qu’est-ce qui te tracasse ? T’as des ennuis au boulot, c’est ça ? Il me
demande, pour la troisième fois.
- J’ai rien qui me tracasse à part cinq gosses et un mari. J’en peux plus, de
vous tous ! »
J’ai sûrement pas besoin qu’il apprenne ce que j’ai dit à une patronne blanche,
et que j’ai encore perdu une place. J’enfile ma robe de maison violette et je file dans la
cuisine. Je la nettoie comme jamais.
« Maman, où tu vas ? crie Kindra. J’ai faim !
- Maman va chez Aibileen. Elle a besoin d’être avec quelqu’un qui lui demande
pas quelque chose toutes les cinq minutes ! » Je passe devant Sugar assise sur les
marches. « Sugar, va donner un casse-croûte à Kindra !
- Elle a déjà mangé. Il y a une demi-heure.
- Eh bien, elle a encore faim ! »
Je traverse Tick Road et je prends Farish Street. Aibileen habite à deux rues de
chez nous. Il fait une chaleur d’enfer et la toile goudronnée du toit fume déjà, mais il y
a des gosses dans la rue qui jouent au ballon, qui tapent dans des boîtes de conserve
et qui sautent à la corde. Et tous les trois pas quelqu’un me dit : « Salut, Minny ! » Je
réponds d’un signe de tête, mais je fais pas l’aimable. Pas aujourd’hui.
Je coupe par le jardin d’Ida Peek. Chez Aibileen, la porte de la cuisine est
ouverte. Je la trouve assise à sa table en train de lire un des livres que Miss Skeeter
lui apporte de la bibliothèque. Elle lève la tête en entendant la porte-moustiquaire. Je
crois qu’elle voit tout de suite que je suis furieuse.
« Seigneur, qu’est-ce qui se passe, Minny ?
- Celia Rae Foote. » Je m’assois en face d’elle. Elle se lève pour me verser du
café.
« Qu’est-ce qu’elle a fait ? »
Je lui raconte l’histoire des bouteilles. Je sais pas pourquoi je lui en avais pas
parlé, depuis une semaine et demie que c’est arrivé. Je voulais peut-être pas qu’elle
sache quelque chose de si affreux sur Miss Celia. Peut-être que j’étais embêtée parce
que c’est Aibileen qui m’a trouvé cette place. Mais aujourd’hui j’en ai tellement plein le
dos que je lâche tout.
« Et alors elle m’a virée.
- Oh, mon Dieu, Minny !
- Elle a dit qu’elle allait trouver une autre bonne. Mais qui va aller travailler chez
elle ? Une gamine de la campagne qui habite dans le coin, qui saura même pas qu’on
sert à gauche et qu’on débarrasse à droite…
- T’as pensé à t’excuser ? Tu devrais peut-être y aller lundi matin et parler à…
- Je m’excuse pas à une ivrogne. Je me suis jamais excusée à mon papa et je
vais pas m’excuser à elle. »
On se tait. Je repousse mon café et je regarde un taon qui bourdonne contre la
porte-moustiquaire en cognant sa vilaine tête de plus en plus fort, whap, whap, whap,
jusqu’à ce qu’il tombe sur la marche. Il se met à tourner sur lui-même à toute vitesse
comme un imbécile.
« Je dors plus. Je mange plus.
- Cette Celia, à mon avis, c’est la pire que tu as jamais eue.
- Elles sont toutes pires les unes que les autres. Et elle, c’est la championne.
- Tu te rappelles la fois où Miss Walters t’a fait payer un verre en cristal que tu
avais cassé ? Dix dollars de retenue sur la paye ? Et après tu t’es aperçue qu’on les
vendait trois dollars pièce chez Carter ?
- Hum.
- Et tu te rappelles ce cinglé de Mister Charlie, celui qui te traitait de négresse
avec l’air de trouver ça drôle ? Et sa femme, celle qui te faisait déjeuner dehors en
plein mois de janvier ? Même le jour où il a neigé ?
- J’ai froid rien que d’y repenser.
- Et… » Aibileen rigole et essaie de parler en même temps. « Miss Roberta ?
Celle qui t’a fait asseoir dans la cuisine pour essayer une nouvelle teinture sur tes
cheveux ? » Aibileen s’éponge les yeux. « Seigneur, une Noire avec des cheveux
bleus, j’avais jamais vu ça ! Leroy disait que t’avais l’air d’une créature de l’espace !
- Il y a pas de quoi rire. Ça m’a pris trois semaines et vingt-cinq dollars pour
ravoir mes cheveux bruns. »
Aibileen secoue la tête, reprend sa respiration avec un dernier « Hiiiiiiiiii ! » et
boit une gorgée de café.
« Mais cette Miss Celia, elle dit, comment elle te traite ? Combien elle te paye
pour que tu supportes Mister Johnny, et pour les leçons de cuisine ? Moitié moins que
toutes les autres, sûrement !
- Tu sais bien qu’elle me paye double.
- Ah, c’est vrai. Mais bon, avec tous ses amis qui viennent, et toi qui passes ton
temps à nettoyer derrière… »
Je la regarde et je dis rien.
« Et leurs dix gamins ! » Aibileen met une serviette sur sa bouche pour cacher
son rire. « Ils doivent te rendre folle à crier toute la journée, à mettre du désordre
partout dans cette vieille baraque…
- Je crois que tu t’es fait comprendre, Aibileen. »
Elle sourit et me donne une petite tape sur le bras. « Excuse-moi, ma chérie.
Mais tu es ma meilleure amie. Et je crois que tu tiens quelque chose de pas mal du
tout, là-bas. Alors, qu’est-ce que ça peut faire si elle boit un ou deux petits coups pour
passer le temps ? Tu vas aller la voir lundi. »
Je sens toute ma figure qui se crispe. « Tu crois qu’elle va me demander de
revenir ? Après tout ce que j’ai dit ?
- Personne voudra aller chez elle. Et elle le sait.
- Oui. C’est une abrutie. Mais elle est pas idiote. »
Je rentre chez moi. Je dis pas à Leroy ce qui me tracasse, mais j’y pense toute
la journée et tout le week-end. J’ai été virée plus de fois que j’ai de doigts. Je prie
Dieu pour que lundi je retrouve ma place.
Chapitre 18
Le lundi matin, je pars au travail et je répète en conduisant pendant tout le
trajet. Je sais que j’ai été insolente… J’entre dans la cuisine. Et je sais que c’était
déplacé… Je pose mon sac sur la chaise, et… et… Là, c’est le plus dur. Excusezmoi.
Je rassemble tout mon courage en entendant Miss Celia qui arrive à travers la
maison. Je sais pas à quoi m’attendre, si elle va être furieuse, ou froide, si elle va me
re-renvoyer comme si elle avait rien entendu. Tout ce que je sais, c’est que je dois
parler la première.
« ’Jour », elle dit. Elle est encore en chemise de nuit. Elle s’est même pas
brossé les cheveux, ni maquillée.
« Miss Celia, j’ai… quelque chose à vous dire… »
Elle pousse un gémissement, se passe les mains sur le ventre.
« Vous… êtes pas bien ?
- Non. » Elle met une galette et un peu de jambon dans une assiette, puis elle
enlève le jambon.
« Miss Celia, je voulais vous dire… »
Mais elle ressort pendant que je parle et je comprends que mes affaires vont
pas s’arranger.
Je me mets au travail. Peut-être que je suis idiote de faire comme si j’étais
toujours employée ici. Peut-être qu’elle me payera pas ma journée. Après le déjeuner
j’allume la radio et j’attaque le repassage. D’habitude Miss Celia vient me regarder
faire, mais pas aujourd’hui. Quand l’émission de Miss Christine, Le monde comme il
va, est finie, je l’attends un moment dans la cuisine, mais elle vient pas pour sa leçon.
La porte de la chambre reste fermée, c’est deux heures et je vois pas ce que je
pourrais faire à part le ménage dans leur chambre, justement. J’ai tellement la frousse
que ça me fait mal au ventre. Je regrette de pas lui avoir sorti mon petit discours ce
matin pendant que je pouvais.
Finalement, je file au fond de la maison et je regarde la porte fermée. Je frappe.
Pas de réponse. Je me décide à ouvrir.
Mais le lit est vide. Me voilà devant la porte de la salle de bains.
« Je dois faire le ménage là-dedans ! » Pas de réponse, mais je sais qu’elle est
là. Je la sens derrière cette porte. Je transpire. Je veux en finir avec ces foutues
excuses.
Je fais le tour de la chambre avec mon sac à linge et je ramasse un week-end
de linge sale. La porte est fermée et on entend pas un bruit. Je sais que cette salle de
bains est un vrai foutoir. Je tends l’oreille, je guette un signe de vie tout en faisant le
lit. J’ai jamais rien vu d’aussi moche que ce traversin jaune bourré d’un seul côté
comme un gros hot-dog prêt à éclater. Je le bats et je l’aplatis comme je peux sur le
matelas et je tire bien sur le couvre-lit pour le défroisser.
J’essuie la table de nuit, je range les Look en pile de son côté, avec le manuel
de bridge qu’elle a commandé. J’arrange les livres du côté de Mister Johnny. Il lit
beaucoup. Je prends Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et je le retourne.
Tiens ! Un livre avec des Noirs. Ça me fait penser qu’un jour je verrai peut-être
le livre de Miss Skeeter sur une table de nuit. Pas avec mon vrai nom, c’est sûr.
Enfin, j’entends du bruit, quelque chose qui frotte contre la porte. « Miss Celia !
Je suis là ! Je voulais vous dire… »
Rien.
Je me dis que ce qui se passe là-dedans, ça me regarde pas. Puis je crie : « Je
suis venue pour faire mon travail et m’en aller avant que Mister Johnny arrive avec le
pistolet ! » J’espère que ça va la faire sortir. Mais non.
« Miss Celia, il y a un peu de sirop de Lady-a-Pinkam sous le lavabo. Buvez-le,
et sortez pour que je puisse faire mon travail ! »
Finalement, je me tais et je fixe la porte. Je suis virée ou pas ? Et si je le suis
pas, qu’est-ce que je dois faire si elle est tellement saoule qu’elle m’entend pas ?
Mister Johnny m’a dit de m’occuper d’elle. Je suis pas sûre qu’il sera content de moi
quand il va la trouver raide bourrée dans la baignoire.
« Miss Celia, dites quelque chose, si vous êtes toujours vivante !
- Je vais bien. »
Mais rien qu’à sa voix, elle a pas l’air.
« Il est presque trois heures ! » J’attends, plantée au milieu de la chambre.
« Mister Johnny va pas tarder à rentrer ! »
Faut que je sache ce qui se passe là-dedans. Si elle est ivre morte. Et si je suis
pas virée, j’ai besoin de faire le ménage, sinon Mister Johnny pensera que la bonne
secrète se la coule douce et il me virera une deuxième fois.
« Allons, Miss Celia ? Vous avez encore raté votre coloration ? Je vous ai aidée
à la refaire l’autre fois, vous vous rappelez ? On l’a bien rattrapée. »
La poignée tourne. Tout doucement, la porte s’ouvre. Miss Celia est assise par
terre. Elle a les genoux pliés sous sa chemise de nuit.
J’avance un peu. Elle a le teint blanc bleu, la même couleur que l’adoucisseur
de linge.
Et je vois aussi le sang dans la cuvette des toilettes. Beaucoup de sang.
« Vous avez mal au ventre, Miss Celia ? » je demande tout doucement. Je
sens mes narines qui se soulèvent.
Miss Celia se retourne. Le bas de sa chemise de nuit blanche est rouge tout
autour, comme s’il avait trempé dans la cuvette.
« Vous voulez que j’appelle Mister Johnny ? » J’ai beau essayer, je peux pas
m’empêcher de regarder tout ce sang plein la cuvette. Parce qu’il y a quelque chose
qui flotte là-dedans. Quelque chose… de solide.
« Non ! dit Miss Celia en fixant le mur. Apportez-moi… mon répertoire. »
Je fonce jusqu’à la cuisine, j’attrape le carnet sur la table, je reviens à toute
vitesse. Mais quand je le tends à Miss Celia, elle le repousse avec la main.
« S’il vous plaît, appelez, elle dit. À T, pour le Dr Tate. Je ne peux pas le faire
moi-même. »
Je cherche dans les pages du carnet. Je sais qui c’est, le Dr Tate. Il soigne
presque toutes les femmes chez qui j’ai travaillé. C’est aussi lui qui donne à Elaine
Fairley son « traitement spécial » tous les mardis pendant que sa femme est chez le
coiffeur. Taft… Taggert… Tann. Voilà Tate, merci mon Dieu.
J’ai la main qui tremble sur le clavier. Une Blanche répond.
« Celia Foote, route 22, comté de Madison, j’arrive à lui dire tout d’une traite.
Oui ma’am, beaucoup, beaucoup de sang qui coule… Il va savoir venir ici ? » Elle
répond que oui bien sûr et elle raccroche.
« Il va venir ? demande Miss Celia.
- Il arrive. » Je sens la nausée qui me reprend. Il va me falloir un bon moment
avant que je puisse nettoyer ces toilettes sans avoir des haut-le-cœur.
« Vous voulez un Coca ? Je vais vous chercher un Coca. »
Je vais à la cuisine et je prends une bouteille dans le frigo. Je reviens, je la
pose sur le carrelage et je me recule le plus loin que je peux de ce truc plein de sang,
mais sans laisser Miss Celia toute seule.
« Si je vous aidais à vous recoucher, Miss Celia ? Vous croyez que vous
pouvez vous mettre debout ? »
Miss Celia se penche en avant, essaye de se lever. Je m’avance pour l’aider et
je vois tout le sang qui a coulé sous sa chemise de nuit et qui fait une espèce de
soupe rouge et épaisse entre les carreaux bleus. Ces taches-là seront pas faciles à
enlever.
Au moment où je l’aide à se remettre sur ses pieds Miss Celia glisse dans la
flaque de sang, se rattrape au bord de la cuvette. « Laissez-moi. Je veux rester ici.
- D’accord. » Je recule dans la chambre. « Le Dr Tate va pas tarder à arriver.
On l’a prévenu chez lui.
- Venez ici, restez avec moi, Minny, s’il vous plaît ! »
Mais une bouffée d’air tiède et puant sort de cette cuvette. Après avoir un peu
réfléchi je m’assois par terre avec une fesse dans la salle de bains et l’autre dans la
chambre. Et d’où je suis, je le sens. Ça pue la viande, le hamburger qui décongèle sur
le comptoir. À le dire comme ça, la panique me prend.
« Venez par ici, Miss Celia, il vous faut un peu d’air frais.
- Je ne veux pas mettre de sang sur le tapis… Johnny le verrait. » Les veines
ont l’air noires sous la peau de Miss Celia. Sa figure est encore plus blanche.
« Vous avez mauvaise mine. Buvez un peu de Coca. »
Elle boit une gorgée, et elle dit : « Ah, Minny…
- Ça fait combien de temps que vous saignez ?
- Depuis ce matin, elle répond, et elle se met à pleurer sur son bras.
- C’est bon, ça va aller mieux », je dis, et ça semble bien calme et bien
rassurant à entendre, mais en dedans j’ai le cœur qui bat. C’est sûr, le Dr Tate va
soigner Miss Celia, mais la chose dans la cuvette ? Qu’est-ce que je dois faire ? Tirer
la chasse ? Et si ça reste coincé dans les tuyaux ? Faudra que ça passe. Oh, Dieu,
comment je pourrais me forcer à faire une chose pareille ?
« Il y a tellement de sang, elle gémit, en s’appuyant sur moi. Pourquoi tant de
sang cette fois ? »
Je lève le menton et je regarde, juste un peu, dans la cuvette. Mais je suis
obligée de vite baisser les yeux.
« Il ne faut pas que Johnny le voie, Minny. Oh Seigneur, quand… quelle heure
est-il ?
- Trois heures moins cinq. On a encore un peu de temps.
- Qu’est-ce qu’on peut faire ? » demande Miss Celia.
On. Dieu me pardonne, mais je voudrais bien qu’on mette moins de « on »
dans tout ça.
Je ferme les yeux et je dis : « Je crois qu’une de nous deux va être obligée de
tout lui dire. »
Miss Celia me regarde avec ses yeux bordés de rouge. « Et vous allez le
mettre… où ? »
Je peux pas la regarder. « Dans… la poubelle, je pense.
- Je vous en prie, faites-le tout de suite ! » Miss Celia se cache la figure sur les
genoux comme si elle avait honte.
Même plus de on maintenant. Maintenant c’est faites-le… Commencez par
repêcher mon bébé mort dans la cuvette des toilettes.
Est-ce que j’ai le choix ?
J’entends un gémissement qui sort de moi. J’ai mal aux fesses, assise comme
ça sur le carrelage. Je bouge, je me racle la gorge, j’essaye de penser à autre chose.
Tout de même, j’ai déjà fait pire que ça, non ? Je cherche, je trouve rien, mais il y a
forcément quelque chose !
« Je vous en prie, dit Miss Celia. Je ne peux plus… le regarder.
- Très bien. » Je hoche la tête comme si je savais ce que je fais. « Je vais
m’occuper de ça. »
Je me lève et j’essaye de penser pratique. Je sais où je vais le mettre - dans le
seau qui est à côté de la cuvette. Puis je jetterai tout dehors. Mais avec quoi je le
sors ? Avec les mains ?
Je me mords la lèvre, je veux rester calme. Je ferais peut-être mieux d’attendre
et c’est tout. Peut-être… peut-être que le docteur voudra l’emmener ! L’examiner. Si je
peux faire que Miss Celia pense à autre chose pendant quelques minutes, je serai
peut-être débarrassée du problème.
« On va s’en occuper, je réponds, avec mon ton rassurant. Vous étiez à
combien, d’après vous ? » Je me rapproche de la cuvette, mais j’ose pas m’arrêter de
parler.
« Cinq mois ? Je ne sais pas… » Miss Celia se cache la figure avec une
serviette. « J’étais en train de prendre ma douche et j’ai senti que ça tirait vers le bas.
Ça faisait mal, aussi. Alors je me suis assise sur les toilettes et il a glissé. Comme s’il
voulait être hors de moi. Elle se remet à sangloter, je vois ses épaules qui se
secouent.
J’abaisse doucement le couvercle de la cuvette et je me rassois par terre.
« Comme s’il avait préféré mourir plutôt que de rester en moi une minute de
plus !
- Attendez, c’est la volonté de Dieu et c’est tout. Vous avez quelque chose qui
va pas à l’intérieur, mais ça s’arrangera, c’est la loi de la nature. La deuxième fois
vous y arriverez. »
Mais je pense aux bouteilles et je sens la colère qui revient.
« C’était… la deuxième fois.
- Oh Seigneur Dieu !
- On s’est mariés parce que j’étais enceinte, dit Miss Celia. Mais… il a glissé
aussi. »
J’y tiens plus. « Mais alors, ma parole, pourquoi vous buvez comme ça ? Vous
savez bien que vous pouvez pas garder un bébé avec une pinte de whisky dans le
ventre !
- Du whisky ? »
Ah, pitié ! Je peux même pas la regarder avec ses yeux qui disent « quel
whisky ? » Ça sent moins mauvais, en tout cas, avec le couvercle rabattu. Il arrive
quand, ce foutu docteur ?
« Vous avez cru que je… » Elle secoue la tête. « C’est de la lotion tonique. »
Elle ferme les yeux. « Préparée par un Indien Choctaw du côté de la paroisse de
Feliciana Parish.
Un Choctaw ? Je cligne des yeux. Elle est encore plus abrutie que je croyais.
« On peut pas se fier à ces Indiens ! Vous savez qu’on leur a empoisonné leur maïs ?
Qui vous dit qu’il essaye pas de vous empoisonner vous ?
- Le Dr Tate dit que c’est rien que de l’eau et du sirop. » Et elle repart à pleurer
dans sa serviette. « Mais il fallait bien que j’essaie. Il le fallait. »
Ma foi, j’en reviens pas, c’est tout mon corps qui se détend tellement je suis
soulagée. « Vous pouvez prendre votre temps, Miss Celia, y a rien de mal à ça. Vous
pouvez me croire, j’ai eu cinq gosses.
- Mais Johnny en veut tout de suite. Oh, Minny… » Elle secoue la tête.
« Qu’est-ce qu’il va faire de moi ?
- Il s’en remettra, et puis voilà. Il se rappellera plus de ces bébés, les hommes
sont très forts pour ça. Il aura qu’à attendre le suivant.
- Il n’était pas au courant, pour celui-ci. Ni pour le précédent.
- Vous m’avez dit qu’il vous avait épousé à cause de ça.
- La première fois, oui. » Miss Celia pousse un gros soupir. « Mais aujourd’hui
c’est… la quatrième. »
Elle s’arrête de pleurer et j’ai plus rien de gentil à lui dire. On reste une minute à
se demander pourquoi les choses sont comme elles sont et pas autrement.
Elle parle à voix basse comme pour elle-même : « Je me disais toujours que si
je prenais quelqu’un à la maison pour le ménage et la cuisine je pourrais peut-être le
garder. » Et elle pleure dans la serviette. « Je voulais qu’il ressemble à Johnny, ce
bébé !
- Il est bel homme, Mister Johnny. Il a de beaux cheveux… »
Miss Celia abaisse la serviette. Je fais un geste avec la main, je me rends
compte de ce que je viens de dire.
« Vous le connaissez ? »
Je regarde autour de moi, je cherche un mensonge, mais finalement je me
contente de soupirer. « Il est au courant, Mister Johnny. Il est venu ici et il m’a vue.
- Quoi ?
- Oui, ma’am. Il m’a demandé de rien vous dire et comme ça vous continuez à
penser qu’il est fier de vous. Il vous aime tellement, Miss Celia, je l’ai vu sur sa figure.
- Mais… il sait depuis quand ?
- Quelques… mois.
- Des mois ? Il était contrarié que j’aie menti ?
- Ma parole, pas du tout. Il m’a même appelée chez moi plus tard pour être sûr
que j’avais pas l’idée de partir. Il m’a dit qu’il avait peur de mourir de faim si je m’en
allais.
- Oh Minny ! Je m’excuse. Vraiment, je m’excuse pour tout.
- J’ai connu pire. » Je pense au coup de la teinture bleue pour les cheveux. À
l’époque où je mangeais dehors en plein hiver. Et à maintenant. Il y a toujours un
bébé dans la cuvette et il va falloir que quelqu’un s’en occupe.
« Je ne sais pas quoi faire, Minny.
- Le Dr Tate vous a dit de pas vous décourager, alors je pense qu’il faut pas
vous décourager.
- Il crie ! Il dit que je perds mon temps au lit. » Elle secoue la tête. « C’est un
méchant homme, il est affreux. »
Elle se tamponne les yeux avec la serviette. « J’en peux plus ! » Et plus elle
pleure, plus je la vois blanchir.
J’essaye de lui faire boire quelques gorgées de Coca mais elle refuse. C’est à
peine si elle arrive à lever la main pour dire non.
« Je vais… je ne me sens pas bien. Je… »
J’attrape la poubelle et je regarde Miss Celia vomir dedans. Puis je sens
quelque chose d’humide, je regarde et je vois le sang qui coule tellement fort
maintenant qu’il est arrivé jusqu’à l’endroit où je suis assise. Chaque fois qu’elle veut
se lever, le sang coule plus fort. Il lui faudrait une ambulance, mais depuis vingt-cinq
ans que je travaille chez les autres personne m’a jamais dit ce qu’il fallait faire quand
votre patronne blanche tourne de l’œil et vous tombe dessus.
Je crie : « Allons, Miss Celia ! », mais elle est en boule à côté de moi dans sa
chemise blanche et je peux rien faire que trembler et attendre.
Les minutes passent. Puis j’entends la sonnette. Je pose la tête de Miss Celia
sur une serviette, je retire mes chaussures pour pas laisser des traces de sang dans
toute la maison et je me précipite sur la porte.
« Elle s’est évanouie ! » je dis au docteur, et l’infirmière me bouscule au
passage et file au fond de la maison avec l’air de savoir où elle va. Elle sort les sels
pour les mettre sous le nez de Miss Celia et Miss Celia sursaute, pousse un petit cri et
ouvre les yeux.
L’infirmière m’aide à lui enlever sa chemise de nuit pleine de sang. Elle a les
yeux ouverts, mais elle tient pas debout. Je mets des vieilles serviettes sur le lit et on
l’allonge. Je vais dans la cuisine où le docteur se lave les mains.
« Elle est dans la chambre », je dis. Pas dans la cuisine, espèce de serpent. Il
va vers la cinquantaine, le Dr Tate, et il me dépasse d’un bon demi-mètre. Il a la peau
vraiment blanche et une figure en lame de couteau qui laisse jamais voir quelque
chose qui ressemble à un sentiment. Il va dans la chambre.
Au moment où il ouvre la porte, je le prends par le bras. « Elle veut pas le dire à
son mari. Il saura rien, d’accord ? »
Il me regarde comme une négresse et il répond : « Vous ne croyez pas que ça
le regarde ? » Puis il entre dans la chambre et il me claque la porte au nez.
Je descends et je marche de long en large dans la cuisine. Une demi-heure se
passe, puis une heure, et j’ai une peur affreuse que Mister Johnny rentre et découvre
tout, que le Dr Tate l’appelle, qu’ils laissent le bébé dans la cuvette pour que je me
débrouille avec. J’en ai le sang qui me bat dans la tête. Finalement, le Dr Tate pousse
la porte.
« Elle va mieux ?
- Elle est en pleine crise de nerfs. Je lui ai donné un cachet pour la calmer. »
L’infirmière nous passe devant et sort par la cuisine avec une boîte en ferblanc. Je respire, il me semble que c’est la première fois depuis des heures.
« Surveillez-la demain, il dit, et il me tend un sachet blanc en papier. Donnez-lui
un autre cachet si elle est trop agitée. Elle va encore saigner. Mais ne m’appelez que
si c’est grave.
- Vous direz rien à Mister Johnny, n’est-ce pas, docteur Tate ? »
Il siffle d’un air dégoûté. « Veillez à ce qu’elle ne rate pas son rendez-vous
vendredi. Je ne prendrai pas ma voiture pour venir jusqu’ici sous prétexte qu’elle est
trop paresseuse pour se déplacer. »
Et il s’en va en faisant claquer la porte.
Cinq heures à la pendule de la cuisine. Mister Johnny sera là dans une demiheure. J’attrape l’eau de Javel, les chiffons et un seau.
MISS SKEETER
Chapitre 19
Nous sommes en 1963. L’Ère de l’espace, dit-on. Un homme a tourné autour
de la Terre dans un vaisseau spatial. On a inventé une pilule pour que les femmes
mariées ne tombent pas enceintes. On ouvre les boîtes de bière d’un seul doigt et non
au décapsuleur. Mais la maison de mes parents est aussi chaude qu’en 1899, année
où mon arrière-grand-père l’a construite.
Je demande : « Maman, s’il te plaît, quand aurons-nous l’air conditionné ?
- Nous avons vécu jusqu’ici sans fraîcheur électrique et je n’ai aucune intention
de mettre ces affreux appareils à mes fenêtres. »
Et c’est ainsi qu’en cette fin du mois de juin je suis forcée de quitter ma
chambre sous les toits pour un divan sur la véranda qui se trouve à l’arrière de la
maison. Quand Carlton et moi étions petits, Constantine y dormait avec nous pendant
l’été chaque fois que papa et maman se rendaient à de lointains mariages.
Constantine mettait une antique chemise de nuit blanche qui la couvrait des orteils au
menton, même quand il faisait une chaleur accablante. Elle chantait pour nous
endormir. Sa voix était si belle que je ne comprenais pas pourquoi elle ne prenait pas
de leçons. Maman disait toujours qu’on ne pouvait rien apprendre sans leçons. Je ne
parviens pas à croire qu’elle était là, sur cette véranda, et qu’elle n’y est plus. Et on ne
veut rien me dire. Je me demande si je la reverrai un jour.
À côté de mon lit, la machine à écrire trône sur une table de toilette émaillée,
mais rouillée. Ma sacoche rouge est dessous. Je prends le mouchoir de papa et
m’essuie le front, presse de la glace salée sur mes poignets. Même sur cette véranda
à l’ombre, la température passe de trente et un à trente-trois degrés avant d’atteindre
trente-sept. Heureusement, Stuart ne vient pas pendant la journée, au pire de la
chaleur.
Je regarde fixement le clavier et je n’ai rien à faire, rien à écrire. Le témoignage
de Minny est terminé et déjà dactylographié. C’est une impression désagréable. Il y a
une quinzaine de jours, Aibileen m’a annoncé que Yule May, la bonne de Hilly, allait
peut-être se joindre à nous, qu’elle semblait de plus en plus intéressée chaque fois
qu’Aibileen lui parlait. Mais après le meurtre de Medgar Evers, les arrestations de
Noirs et les passages à tabac par les policiers, je suis certaine qu’elle est morte de
peur.
Je devrais peut-être aller chez Hilly pour en parler moi-même à Yule May. Mais
Aibileen a raison, je risque de lui faire encore plus peur et de compromettre nos
chances.
Sous la maison, les chiens bâillent et gémissent dans la chaleur. Il y en a un
qui aboie faiblement quand les ouvriers de papa, cinq Noirs, arrivent sur le plateau
d’un camion. Les hommes sautent à terre par l’arrière en soulevant de la poussière.
Ils restent un instant sans bouger, le visage figé, hagard. Le chef d’équipe a noué un
tissu rouge qui protège son front noir, ses lèvres, sa nuque. Je me demande comment
il font pour tenir debout en plein soleil par cette chaleur.
La couverture de Life frémit au passage d’un maigre courant d’air. Audrey
Hepburn sourit sans la moindre gouttelette de sueur sur sa lèvre supérieure. Je
prends la revue et feuillette les pages froissées, m’arrête sur l’histoire de la
cosmonaute soviétique. Je sais déjà ce qu’il y a après : au verso de sa photo, celle de
Cari Roberts, un instituteur noir de Pelahatchie, à une quarantaine de kilomètres d’ici.
« En avril dernier, Cari Roberts a dit à des journalistes de Washington ce qu’était la
condition d’un Noir dans le Mississippi, en décrivant le gouverneur comme « un
personnage pitoyable doté d’une morale de prostituée ». On a retrouvé Roberts pendu
à un pacanier, son corps marqué au fer rouge. »
On a tué Roberts parce qu’il avait parlé. Quand je pense combien il me
semblait facile, il y a trois mois, de trouver une dizaine de bonnes pour les faire
parler… Comme si elles avaient attendu sans raison depuis si longtemps pour
raconter leurs histoires à une Blanche. Quelle idiote j’étais !
Quand la chaleur me devient insupportable, je me réfugie dans le seul endroit
frais de Longleaf. Je mets le contact, remonte ma robe sur mes sous-vêtements et
règle la ventilation à la puissance maximum. La tête renversée en arrière, je laisse le
monde s’éloigner dans les odeurs mêlées du fréon et du cuir de la Cadillac. J’entends
une camionnette qui s’arrête dans l’allée, mais n’ouvre pas les yeux. Une seconde
après, la portière du passager s’ouvre.
« Bon Dieu qu’il fait frais là-dedans ! »
Je rabats précipitamment ma robe. « Que fais-tu ici ? »
Stuart referme la portière, pose un baiser rapide sur mes lèvres. « Je n’ai
qu’une minute. Je file sur la côte pour une réunion.
- Et pour combien de temps ?
- Trois jours. Je dois y retrouver un type du conseil d’administration de la
Mississippi Oil and Gas. Je regrette de ne pas l’avoir su plus tôt. »
Il me prend la main et sourit. On sort ensemble deux fois par semaine depuis
deux mois, et je ne compte pas l’horrible soirée de la première fois. C’est sans doute
une histoire courte pour les autres filles, mais c’est la plus longue que j’aie jamais
vécue, et pour le moment, la meilleure.
« Tu veux venir ?
- À Biloxi ? Maintenant ?
- Maintenant », dit-il. Il pose la main sur ma jambe et je sens la fraîcheur de sa
paume. Comme toujours, je sursaute un peu. Je baisse les yeux sur sa main, puis les
lève pour m’assurer que maman n’est pas en train de nous épier.
« Allons, on crève de chaud ici ! Je vais loger à l’Edgewater, juste sur la
plage. »
Je ris et c’est bon de rire après m’être tant inquiétée ces dernières semaines.
« Tu veux dire à l’Edgewater… ensemble ? Dans la même chambre ? »
Il hoche la tête. « Tu crois que tu pourrais te sauver ? »
Elizabeth serait horrifiée à l’idée qu’on puisse partager une chambre avec un
homme avant le mariage. Hilly me dirait que je suis idiote de seulement y penser.
Elles se sont cramponnées à leur virginité avec l’énergie d’un enfant qui refuse de
partager son jouet. N’empêche, j’y réfléchis.
Stuart se rapproche de moi. Il sent le pin, le tabac blond et les savonnettes de
luxe qu’on n’a jamais vues dans ma famille. « Maman ferait une crise, Stuart, et j’ai du
travail… » Mais Dieu qu’il sent bon ! Il me regarde comme s’il allait me manger toute
crue et je frissonne au souffle du ventilateur de la Cadillac.
« C’est sûr ? » murmure-t-il, et il m’embrasse, sur la bouche, moins poliment
cette fois. Sa main repose toujours sur le quart supérieur de ma cuisse et je me
demande une fois de plus s’il était le même avec son ex-fiancée Patricia. Je ne sais
même pas s’ils ont couché ensemble. La seule pensée de ces deux-là se touchant me
donne mal au cœur et je m’écarte de lui.
« Je ne peux pas… C’est tout, dis-je. Tu sais que je ne pourrais pas dire la
vérité à ma mère. »
Il pousse un long soupir désolé, et j’adore la tête qu’il fait à cet instant, la
déception qui se peint sur ses traits. Je comprends maintenant pourquoi les filles
résistent, pour le plaisir que leur donnent ces mines déconfites.
« Ne lui mens pas, dit-il. Tu sais bien que j’ai horreur du mensonge.
- Tu m’appelleras de l’hôtel ?
- Bien sûr. Je regrette d’avoir à m’en aller aussi vite. Ah, et j’ai failli oublier !
Maman et papa vous invitent tous à dîner samedi soir dans trois semaines. »
Je me redresse sur la banquette. Je n’ai encore jamais rencontré ses parents.
« Que veux-tu dire par « tous » ?
- Toi et tes parents. Venez en ville faire connaissance avec ma famille.
- Mais… pourquoi nous tous ? »
Il hausse les épaules. « Mes parents veulent les connaître. Et je veux qu’ils te
connaissent.
- Mais…
- Désolé, baby, dit-il, en repoussant une mèche derrière mon oreille. Il faut que
j’y aille. Je t’appelle demain soir ? »
Je fais oui de la tête. Il replonge dans la fournaise, rejoint sa camionnette et
démarre, en saluant de la main papa qui arrive sur l’allée poussiéreuse.
Je reste seule dans la Cadillac, et je m’inquiète. Un dîner chez le sénateur du
Mississippi. Avec maman posant un millier de questions. L’air désespérée par mon
attitude. Parlant de mon compte épargne…
Après trois nuits étouffantes et interminables, sans nouvelles de Yule May ni
d’aucune autre bonne, Stuart revient, directement de sa conférence sur la côte. Je
n’en peux plus de rester assise devant cette machine à écrire à ne taper que la Lettre
pour la Ligue et les chroniques de Miss Myrna. Je me précipite dans l’escalier et il me
serre entre ses bras comme si on ne s’était pas vus depuis des semaines.
Stuart tout bronzé sous sa chemise blanche froissée dans le dos après une
longue route, les manches retroussées… Il arbore un sourire perpétuel, presque
diabolique. Assis bien droits, face à face dans le petit salon, nous nous regardons.
Nous attendons que maman aille se coucher. Papa est déjà monté, à la tombée de la
nuit.
Stuart ne me quitte pas des yeux pendant que maman parle, parle, de la
chaleur, de Carlton qui a enfin trouvé LA femme de sa vie.
« Et nous sommes positivement enchantés à l’idée de dîner avec vos parents,
Stuart. N’oubliez pas de le dire à votre mère.
- Oui, ma’am. Soyez certaine que je le lui dirai. »
Il me sourit à nouveau, à travers la pièce. Il y a chez lui une foule de choses
que j’adore. Il me regarde dans les yeux quand nous discutons. Il a la paume des
mains calleuse, mais les ongles propres et coupés ras. J’adore le contact un peu
rêche de sa main sur ma nuque. Et je mentirais si je ne disais pas que j’apprécie
énormément d’avoir quelqu’un pour m’accompagner aux mariages et aux soirées. De
ne plus avoir à supporter le regard de Raleigh Leefolt quand il comprend que je vais
encore sortir avec eux. Ses airs maussades et ahuris quand il doit se charger de mon
manteau avec celui d’Elizabeth, ou m’apporter un verre.
Et j’adore Stuart quand il vient à la maison. À la seconde où il entre, je suis
protégée, exemptée de tout. Maman ne peut me critiquer devant lui de crainte qu’il ne
remarque lui-même mes défauts. Elle ne peut me harceler en sa présence car elle sait
que je me conduirais mal, que je me plaindrais. Au risque de compromettre mes
chances. Tout le jeu consiste pour elle à ne montrer qu’un côté de sa fille, afin que les
autres côtés ne se révèlent que lorsqu’il sera « trop tard ».
À neuf heures et demie, enfin, maman lisse sa jupe, replie lentement et
impeccablement une couverture comme une lettre précieuse. « Bon, je crois qu’il est
temps d’aller au lit. Je vous laisse, jeunes gens. Eugenia ? » Elle me regarde. « Pas
trop tard, n’est-ce pas ? »
Je souris gentiment. J’ai vingt-trois ans, bon Dieu ! « Bien sûr, maman. »
Elle sort et on se rassoit, en souriant, sans se quitter des yeux.
On attend.
Maman inspecte une dernière fois la cuisine, ferme une fenêtre, fait couler de
l’eau. Un instant plus tard nous entendons la porte de sa chambre qui se referme.
Stuart se lève et dit : « Viens. » Il traverse la pièce en deux enjambées, plaque mes
mains sur ses hanches et prend ma bouche comme si j’étais la source à laquelle il a
attendu de boire toute la journée. J’ai entendu des filles dire qu’elles se sentaient
fondre. Mais moi j’ai l’impression de m’élever, de devenir encore plus grande et
d’apercevoir au-delà d’une haie des paysages et des couleurs que je n’avais jamais
vus.
Je suis obligée de m’écarter. J’ai des choses à dire. « Viens. Assieds-toi. »
Nous voilà côte à côte sur le canapé. Il veut encore m’embrasser, mais je
tourne la tête. J’essaie de ne pas m’attarder sur l’éclat que prennent ses yeux bleus
sur une peau hâlée. Ni sur le fait que, sur ses avant-bras, les poils blonds ont doré.
« Stuart… » Je m’éclaircis la voix, prête pour la question redoutée entre toutes.
« Quand tu as rompu tes fiançailles, tes parents ont-ils été déçus ? Quoiqu’il se soit
passé avec Patricia ? »
Je vois aussitôt une crispation autour de sa bouche. Il me regarde bien en face.
« Maman a été déçue. Elles étaient proches. »
Je regrette déjà de m’être lancée, mais j’ai besoin de savoir. « Proches
comment ? »
Il parcourt la pièce d’un bref regard. « Tu n’aurais pas quelque chose à boire ?
Du bourbon ? »
Je vais dans la cuisine et je remplis un verre avec le flacon que Pascagoula
utilise pour ses recettes, et beaucoup d’eau. Stuart m’a fait clairement comprendre
dès le premier jour où il est venu sur la véranda que sa fiancée n’était pas un bon
sujet de conversation. Mais je veux savoir ce qui s’est passé. Pas seulement par
curiosité. Je ne suis jamais sortie avec un garçon. J’ai besoin qu’on me dise ce qui
provoque une rupture définitive. Combien de règles on peut enfreindre avant de se
faire répudier, et même, pour commencer, quelles sont ces règles.
« Donc, elles étaient amies ? »
Je vais rencontrer sa mère dans quinze jours. La mienne a déjà prévu que
nous irions demain faire des achats chez Kennington.
Il boit longuement, fronce les sourcils. « Elles s’enfermaient pour prendre des
notes sur la décoration florale, et parler de qui épousait qui. » Il n’y a plus trace du
sourire espiègle. « Maman a été assez secouée quand tout a… foiré.
- Et donc… elle va me comparer à Patricia ? »
Il me regarde une seconde en clignant des yeux. « Sans doute.
- Formidable. Je brûle d’impatience.
- Maman est seulement… protectrice. Elle craint que je ne sois blessé à
nouveau.
- Où est Patricia maintenant ? Elle vit toujours ici, ou… ?
- Non. Elle est partie. Elle s’est installée en Californie. On ne pourrait pas parler
d’autre chose, maintenant ? »
Je soupire, me laisse retomber contre le dossier du canapé.
« Tes parents savent-ils ce qui s’est passé ? Autrement dit, suis-je censée le
savoir ? » Je sens monter une bouffée de colère devant sa réticence à me parler d’un
sujet aussi important.
« Skeeter, je te l’ai déjà dit, je déteste parler de… » Mais il serre les dents,
baisse la voix. « Papa ne connaît qu’une partie de l’histoire. Maman sait tout, comme
les parents de Patricia. Et elle, bien sûr. » Il vide son verre. « Elle sait ce qu’elle a fait,
ça c’est sûr.
- Stuart, je voudrais seulement être au courant, pour ne pas faire la même
chose. »
Il me regarde et tente de rire, mais émet plutôt un grognement. « En un milliard
d’années, tu ne ferais jamais ce qu’elle a fait.
- Quoi ? Qu’a-t-elle fait ?
- Skeeter. » Il soupire et pose son verre. « Je suis fatigué. Je ferais mieux de
rentrer chez moi. »
En entrant dans la cuisine le lendemain matin, je redoute la journée qui
s’annonce. Maman est dans sa chambre et se prépare pour notre tournée des
magasins. Il s’agit de nous habiller pour le dîner chez les Whitworth. J’ai mis un jean
et un chemisier par-dessus.
« ’Jour, Pascagoula.
- ’Jour, Miss Skeeter. Vous voulez votre petit déjeuner comme d’habitude ?
- Oui, s’il vous plaît. »
Pascagoula est petite et vive. Je lui ai dit en juin dernier que j’aimais le café fort
et les toasts très légèrement beurrés et elle ne m’a plus posé la question. De ce point
de vue, elle ressemble à Constantine qui n’oubliait jamais rien pour nous. Je me
demande combien de petits déjeuners de Blanches elle a imprimés dans sa mémoire.
Je me demande ce que cela doit être de passer sa vie à essayer de se rappeler
comment tel ou tel veut le beurre sur ses toasts, la quantité d’amidon sur ses cols de
chemise, et à quelle fréquence il faut changer ses draps.
Elle pose le café devant moi. Elle ne me le tend pas. Aibileen m’a dit que cela
ne se faisait pas, car alors les mains risquent de se toucher. Je ne me rappelle pas
comment faisait Constantine.
« Merci, dis-je, beaucoup. »
Elle me regarde une seconde, cligne des yeux, sourit légèrement. « De…
rien. » Je me rends compte que je viens de la remercier sincèrement pour la première
fois. Elle paraît gênée.
« Skceter, tu es prête ? » Maman m’appelle du fond de la maison. Je crie que
oui, je suis prête. J’avale mon toast en souhaitant que cette expédition soit la plus
courte possible. J’ai dix ans de trop pour que ma mère vienne encore avec moi
acheter mes vêtements. Je lève les yeux et surprends le regard de Pascagoula qui
m’observe de l’évier. Elle tourne la tête.
Je parcours le Jackson Journal posé sur la table. Ma prochaine chronique de
Miss Myrna ne sortira pas avant lundi, pour dévoiler les mystères des taches de
calcaire. On parle dans les pages d’informations générales d’une nouvelle pilule,
appelée Valium pour aider les femmes à affronter les problèmes du quotidien.
Seigneur, j’en prendrais bien tout de suite une dizaine.
Je lève les yeux et, surprise, vois Pascagoula juste à côté de moi.
« Vous… vous voulez quelque chose, Pascagoula ?
- Il faut que je vous dise, Miss Skeeter. Au sujet de…
- Tu ne peux pas aller chez Kennington en salopette ! » Lance maman, du seuil
de la pièce. Pascagoula disparaît comme par enchantement. Elle a repris sa place
devant l’évier et tire un tuyau en caoutchouc noir du robinet au lave-vaisselle.
« Monte et mets quelque chose de plus convenable.
- Maman, c’est comme ça que je m’habille. Il faudrait se mettre en grande
tenue pour aller acheter des vêtements ?
- Eugenia, s’il te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont
déjà. »
Maman repart dans sa chambre, mais je sais que je ne suis pas quitte. Le
whoooouchhh du lave-vaisselle emplit la cuisine. Le sol vibre sous mes pieds nus et je
trouve ce bruit apaisant, assez fort pour recouvrir une conversation. Je regarde
Pascagoula à l’évier.
Elle jette un coup d’œil vers la porte. Elle est minuscule, la moitié de moi
pratiquement. Et ses manières sont timides. Je baisse la tête pour lui parler. Elle se
rapproche un peu.
« Yule May c’est ma cousine, dit-elle, par-dessus le bruit de la machine. Elle
murmure maintenant, mais le ton n’a rien de timide.
« Je… je ne le savais pas.
- On est proches parentes et elle vient chez moi tous les quinze jours pour
savoir si tout va bien. Elle m’a dit ce que vous faites. »
Elle ferme à demi les yeux, et je pense qu’elle va me demander de laisser sa
cousine tranquille.
« Je… nous changeons tous les noms. Elle vous l’a dit, n’est-ce pas ? Je ne
veux pas attirer d’ennuis à quiconque.
- Samedi elle m’a dit qu’elle va vous aider. Elle a essayé d’appeler Aibileen
mais elle a pas pu l’avoir. Je voulais vous prévenir plus tôt mais… » Nouveau regard
vers la porte.
Je suis stupéfaite. « Elle va… ? Vous dites qu’elle veut… ? » Je me lève. Je ne
peux m’empêcher de demander : « Pascagoula, vous… vous ne voulez pas m’aider
vous aussi ? »
Elle me regarde longuement, avec calme. « Vous voulez dire… que je vous
raconte comment ça se passe avec… votre maman ? »
Nous nous regardons, avec sans doute la même pensée. La gêne, pour elle, de
raconter, et ma gêne à écouter.
« Pas avec maman, dis-je, très vite. Dans vos autres places, avant celle-ci.
- C’est la première fois que je travaille dans une famille. J’ai commencé en
servant le déjeuner à la maison de retraite. Avant qu’ils déménagent à Flowood.
- Et maman a accepté de vous prendre alors que c’était votre première place
chez des particuliers ? »
Pascagoula fixe le linoléum. Sa timidité a repris le dessus. « Personne veut
travailler chez elle, dit-elle. Depuis ce qui s’est passé avec Constantine. »
Je pose lentement la main sur la table. « Qu’avez-vous pensé de… ça ? »
Pascagoula m’offre un visage totalement inexpressif. Elle cligne plusieurs fois
des yeux, elle a une longueur d’avance. « Je sais rien là-dessus. Je voulais juste vous
prévenir de ce que Yule May a dit. » Elle va vers le réfrigérateur, l’ouvre et s’y plonge.
Je pousse un long et profond soupir. Une chose à la fois.
La virée dans les magasins avec maman est moins insupportable que
d’habitude, probablement parce que je suis de bonne humeur après avoir eu des
nouvelles de Yule May. Maman s’assoit dans un fauteuil du salon d’essayage et je
choisis le premier tailleur Lady Day que j’essaie, en popeline bleu pâle avec une veste
à col rond. On le laisse au magasin pour faire rallonger l’ourlet de la jupe. Je suis
étonnée que maman n’essaie rien. Au bout d’une demi-heure à peine elle se déclare
fatiguée et je nous ramène à Longleaf. Maman file directement à sa chambre pour
faire un somme.
Sitôt rentrée j’appelle chez Elizabeth, le cœur battant, mais c’est Elizabeth qui
répond. Je n’ose pas demander Aibileen. Après le cauchemar de la sacoche, je me
suis juré de redoubler de prudence.
J’attends donc jusqu’au soir, et j’appelle Aibileen en espérant qu’elle sera chez
elle. Assise sur un tonneau de farine, les doigts triturant un sac de riz. Elle décroche à
la première sonnerie.
« Elle va nous aider, Aibileen. Yule May, oui, elle l’a dit !
- Qu’est-ce que vous dites ? Depuis quand vous le savez ?
- C’est Pascagoula qui me l’a répété cet après-midi. Yule May n’est pas arrivée
à vous joindre.
- Seigneur, mon téléphone était coupé parce que je suis un peu en retard ce
mois-ci. Vous avez parlé à Yule May ?
- Non. J’ai pensé préférable que vous lui parliez d’abord.
- Ce qui est bizarre, c’est que j’ai appelé chez Miss Hilly cet après-midi, de chez
Miss Leefolt, mais elle a dit que Yule May travaillait plus là et elle a raccroché. J’ai
essayé de me renseigner dans le quartier en demandant aux uns aux autres, mais
personne ne sait rien.
- Hilly l’a renvoyée ?
- Je sais pas. C’est peut-être elle qui est partie… J’espère.
- Je vais appeler Hilly et je le saurai. Mon Dieu, j’espère qu’il n’y a rien de
grave.
- En tout cas, mon téléphone remarche. Je vais continuer à appeler Yule
May. »
J’appelle chez Hilly, quatre fois, mais le téléphone sonne dans le vide. J’appelle
Elizabeth, qui me dit que Hilly est à Port Gibson pour la soirée. Le père de William est
malade.
« Il n’y aurait pas eu un problème… avec sa bonne ? Dis-je, du ton le plus
détaché possible.
- Oui, elle a dit quelque chose au sujet de Yule May, mais elle était en retard et
devait encore charger la voiture. »
Je passe le reste de la soirée sur la véranda, à l’arrière de la maison, à
ressasser mon inquiétude quant aux histoires que Yule May pourrait raconter sur Hilly.
Malgré nos différends, Hilly reste l’une de mes amies les plus proches. Mais le livre,
maintenant qu’il avance à nouveau, est plus important que tout.
Je m’étends sur le divan à minuit. Les criquets chantent derrière l’écran
grillagé. Je laisse mon corps s’enfoncer dans le mince matelas, contre les ressorts.
Mes pieds qui dépassent à l’extrémité dansent et s’agitent pour exprimer le
soulagement, c’est la première fois depuis des mois. Ce n’est pas une douzaine de
bonnes, mais c’est une de plus.
Le lendemain à midi je m’assois devant la télévision pour regarder les
informations. Charles Warring est à l’écran. Il m’annonce que soixante soldats
américains ont été tués au Vietnam. Quelle tristesse. Soixante hommes sont morts
loin de ceux qu’ils aimaient. C’est à cause de Stuart, je pense, que cela me touche à
ce point, mais le plus effrayant, c’est l’excitation du journaliste à nous faire part de ce
malheur.
Je prends une cigarette et la repose. J’essaie de ne pas fumer, mais je suis
inquiète pour ce soir. Maman me harcèle pour que je renonce au tabac et je sais que
je devrais arrêter, mais je n’ai pas l’impression de risquer ma vie à cause de cela. Je
voudrais interroger Pascagoula à propos de Yule May et en savoir plus sur ce que
celle-ci lui a dit, mais Pascagoula a appelé ce matin pour prévenir qu’elle avait un
problème et ne viendrait que l’après-midi.
J’entends maman qui aide Jameso à faire de la glace sur la véranda de la
cuisine. Même quand je suis dans l’autre véranda à l’avant de la maison j’entends
encore le bruit des glaçons et du sel que l’on broie. C’est un bruit délicieux qui me
donne envie d’en avoir tout de suite, mais ce ne sera pas prêt avant des heures.
Personne, évidemment, ne se lance dans une telle opération en pleine journée et par
une chaleur pareille, mais maman en a décidé ainsi, elle veut de la glace à la pêche et
tant pis pour la température.
Je sors par la cuisine pour les regarder faire. La grosse sorbetière en argent est
froide et transpirante. Le plancher de la véranda vibre. Jameso, assis sur un seau
retourné, maintient l’engin entre ses genoux et tourne la manivelle en bois avec des
mains gantées. De la vapeur s’élève au-dessus.
« Pascagoula est arrivée ? demande maman, en ajoutant de la crème.
- Pas encore. » Maman est en nage. Elle repousse une mèche derrière son
oreille. « Je vais verser la crème, maman. Tu as trop chaud. »
À la télévision Roger Sticker est planté devant la poste de Jackson avec le
même sourire idiot que le reporter de guerre. « … ce système moderne d’adresse
postale a pour nom de code z-z-zip, je dis bien z-z-zip, qui consiste en cinq chiffres à
inscrire au bas de votre enveloppe… »
Il brandit une lettre pour nous montrer où inscrire le fameux code. Un homme
en salopette et à la bouche édentée dit : « Y a personne qui se servira de ces lettres.
Les gens savent toujours pas se servir du téléphone ! »
J’entends la porte d’entrée qui se referme. Une minute passe et Pascagoula
entre dans le petit salon.
« Maman est derrière sur la véranda », dis-je, mais Pascagoula ne sourit pas,
ne lève même pas les yeux. Elle se contente de me tendre une petite enveloppe.
« Elle voulait la mettre à la poste, mais je lui ai dit que je vous la donnerais. »
Mon nom figure sur l’enveloppe, mais il n’y a aucune mention de l’expéditeur au
verso. Et certainement pas de code ZIP. Pascagoula sort sur la véranda arrière.
J’ouvre l’enveloppe et déplie la lettre. Elle est écrite à l’encre noire sur les
lignes bleues d’un papier d’écolier.
Chère Miss Skeeter,
Je veux que vous sachiez combien je suis désolée de ne pas pouvoir vous
aider pour votre projet de livre. Mais maintenant je ne peux pas et je voulais dire
pourquoi. Comme vous le savez, j’étais placée chez une amie à vous. Je n’aimais pas
travailler chez elle et j’ai souvent voulu la quitter, mais je n’osais pas. J’avais peur de
ne plus trouver de travail à cause de ce qu’elle dirait ensuite.
Vous ignorez sans doute qu’après le lycée je suis allée à la fac. J’aurais obtenu
mon diplôme si je n’avais pas décidé de me marier. C’est l’un de mes rares regrets
dans l’existence, de ne pas avoir eu ce diplôme. Mais j’ai des jumeaux grâce
auxquels cette vie mérite d’être vécue. Mon mari et moi avons économisé pendant dix
ans pour les envoyer à l’université de Tougaloo mais, bien qu’on ait travaillé dur lui et
moi, on n’avait pas encore assez pour les deux. Mes garçons sont aussi intelligents et
aussi avides de s’instruire l’un que l’autre. Mais nous n’avions assez d’argent que
pour un, et je vous le demande, comment choisir lequel de vos fils ira faire des études
et lequel devra se mettre au travail et étaler du goudron sur les routes ? Comment
dire à l’un des deux que vous l’aimez autant que l’autre, mais que c’est à celui-ci que
vous avez décidé de donner sa chance ? Vous ne pouvez pas faire cela. Il faut
trouver un moyen. N’importe lequel.
Je crois que vous pouvez considérer cette lettre comme un aveu. J’ai volé cette
femme. Une affreuse bague ornée d’un rubis, avec l’espoir que son prix couvrirait ce
qui nous manquait pour inscrire nos deux fils à la fac. Elle ne la portait jamais et
j’avais le sentiment qu’elle m’était redevable pour tout ce que j’avais subi à son
service. Maintenant, bien sûr, aucun de mes fils ne pourra faire d’études. L’amende
fixée par le tribunal représente presque toute la somme que nous avions économisée.
Sincèrement vôtre,
Yule May Crookle
Quartier des femmes no 9, pénitencier d’État du Mississippi
Le pénitencier. Je frissonne. Je cherche Pascagoula des yeux, mais elle a
quitté la pièce. Je veux lui demander quand cela s’est passé, comment cela a-t-il pu
arriver aussi vite ? Mais Pascagoula est sortie pour aider maman. Nous ne pouvons
pas parler ici. Je me sens malade, au bord de la nausée. J’éteins la télévision.
Je pense à Yule May, je l’imagine dans sa prison en train d’écrire cette lettre.
Je crois même savoir de quelle bague il s’agissait - la mère d’Hilly la lui avait offerte
pour ses dix-huit ans. Hilly l’avait fait estimer quelques années plus tard, pour
découvrir que la pierre n’était même pas un rubis, tout juste un grenat, et ne valait
pratiquement rien. À dater de ce jour, elle ne l’avait plus jamais portée. Je serre les
poings.
Le bruit obstiné de la sorbetière me donne l’impression qu’on broie des os
derrière la maison. Je vais dans la cuisine pour attendre Pascagoula, et avoir des
réponses à mes questions. J’en parle à papa et lui demande s’il peut faire quelque
chose, s’il connaît des avocats qui seraient prêts à assister Yule May.
À huit heures du soir, je suis sur le porche d’Aibileen. Nous avions fixé ce
rendez-vous pour un premier entretien avec Yule May. L’entretien n’aura pas lieu,
mais j’ai décidé de venir de toute façon. Il pleut, le vent souffle fort, je serre mon
imperméable autour de moi et tiens ma sacoche d’une main ferme. Je me suis dit
toute la journée que j’allais appeler Aibileen pour discuter de la situation, mais je ne
me suis pas résolue à le faire. Au lieu de cela, j’ai quasiment traîné Pascagoula dans
l’escalier pour que maman ne nous entende pas parler et je l’ai interrogée. « Yule May
avait un très bon avocat, m’a-t-elle répondu, mais tout le monde a dit que la femme du
juge était une amie de Miss Holbrook. Pour un petit vol comme celui-là, la peine est
d’habitude de six mois, mais Miss Holbrook a réussi à obtenir quatre ans. Le procès
était bouclé avant d’avoir commencé.
- Je pourrais en parler à mon père. Il pourrait essayer de lui trouver… un avocat
blanc. »
Pascagoula secoue la tête. « C’était un avocat blanc. »
À l’instant où je frappe à la porte d’Aibileen, une bouffée de honte m’envahit. Je
ne devrais pas penser à mes propres problèmes alors que Yule May est en prison,
mais je sais ce que cela signifie pour le livre. Hier les bonnes avaient peur de nous
aider, mais je crois que désormais elles seront terrifiées.
La porte s’ouvre et je me trouve face à un Noir. Le col de sa chemise
d’ecclésiastique brille. J’entends Aibileen dire : « Ça va, révérend. » Il a une brève
hésitation, mais s’écarte pour me laisser entrer.
Je m’avance d’un pas et découvre une bonne vingtaine de personnes
entassées dans le minuscule salon et jusque dans l’entrée. Aibileen est allée chercher
les chaises de la cuisine, mais la plupart sont debout. J’aperçois Minny dans un angle.
Elle a gardé son uniforme. Je reconnais à côté d’elle Louvenia, la bonne de Lou Anne
Templeton, mais toutes les autres me sont inconnues.
« Bonjour, Miss Skeeter », murmure Aibileen. Elle a son uniforme blanc et ses
chaussures orthopédiques.
« Je… » Je me retourne vers la porte. « Je peux revenir plus tard. »
Aibileen secoue la tête. « Il est arrivé quelque chose de terrible à Yule May.
- Je sais », dis-je. Le silence règne dans la pièce, à part quelques toux vite
étouffées. Il y a des cahiers de cantiques empilés sur la petite table en bois.
« Je l’ai appris seulement aujourd’hui, dit Aibileen. Elle a été arrêtée lundi, et
mise en prison mardi. Il paraît que le procès a duré quinze minutes.
- Elle m’a fait passer une lettre, dis-je. Elle me parle de ses fils. C’est
Pascagoula qui me l’a remise.
- Elle vous a dit qu’il lui manquait soixante-dix dollars pour inscrire ses fils ?
Alors elle a demandé un prêt à Miss Hilly, vous voyez. Elle la rembourserait en lui
donnant une certaine somme toutes les semaines. Mais Miss Hilly a refusé. Elle lui a
dit qu’un vrai chrétien faisait pas la charité à ceux qui sont valides et bien portants.
Elle lui a dit qu’il valait mieux qu’ils apprennent à se débrouiller par eux-mêmes. »
Seigneur, j’imagine Hilly en train de débiter ces horreurs. J’ai du mal à regarder
Aibileen en face.
« Mais les églises se sont mises ensemble pour envoyer les gosses à la fac. »
Le même silence règne, et je discute à voix basse avec Aibileen. « Vous croyez
que je pourrais faire quelque chose ? Aider d’une manière ou d’une autre ? De
l’argent ou…
- Non. L’église organise une collecte pour payer l’avocat. Et pour qu’il continue
à la défendre. » Aibileen garde la tête basse. Je suis certaine qu’elle a de la peine
pour Yule May, mais elle sait aussi que c’en est fini du livre. « Ils seront en troisième
année quand elle sortira. Le tribunal l’a condamnée à quatre ans et à quatre cents
dollars d’amende.
- Je suis tellement désolée, Aibileen ! » Je parcours du regard les gens massés
dans la pièce, qui baissent les yeux comme s’ils craignaient de se brûler en me
regardant. Je les baisse à mon tour.
« Elle est mauvaise, cette femme ! » lance Minny, de l’autre côté du canapé, et
je tressaille, en espérant qu’elle ne parle pas de moi.
« Hilly Holbrook nous a été envoyée par le diable pour détruire des vies et faire
le plus de mal possible ! » continue Minny. Puis elle s’essuie le nez d’un revers de
manche.
« Minny, c’est bon, intervient le révérend. On trouvera quelque chose à faire
pour elle. » Je regarde tous ces visages aux traits tirés en me demandant ce que ça
pourrait bien être.
Le silence retombe, insupportable. L’air est brûlant et sent le café. Je ressens
quelque chose comme une profonde singularité dans cet endroit où j’avais fini par être
presque à l’aise. Je sens la chaleur de l’antipathie et de la culpabilité.
Le révérend au crâne chauve s’essuie les yeux avec un mouchoir. « Merci,
Aibileen, de nous avoir accueillis dans ta maison pour prier. » Les gens commencent
à s’agiter, à se dire bonsoir avec des hochements de tête solennels. On ramasse les
sacs, on remet les chapeaux. Le révérend ouvre la porte, laissant s’engouffrer un air
chargé d’humidité. Une femme aux cheveux blancs bouclés, vêtue d’un imperméable
noir, le suit de près, mais s’arrête soudain à l’endroit où je me tiens avec ma sacoche
rouge. Son imperméable s’entrouvre sur l’éclat de l’uniforme blanc.
« Miss Skeeter, dit-elle, sans un sourire, je vais vous aider pour ces
témoignages. »
Je regarde Aibileen. Elle hausse les sourcils, ouvre la bouche. Je me retourne
vers la femme, mais elle se dirige déjà vers la porte.
« Euh, merci… à vous, dis-je.
- Moi aussi, Miss Skeeter. Je vais vous aider. » Une femme en manteau rouge
s’éloigne très vite, sans même croiser mon regard.
À la cinquième, je commence à compter. Cinq. Six. Sept. Je hoche la tête
chaque fois, incapable de dire autre chose que merci. Merci. Oui, merci, à chacune.
Mon soulagement a un goût amer. Il aura fallu que Yule May soit emprisonnée pour
en arriver là.
Huit. Neuf. Dix. Onze. Aucune ne sourit en m’offrant son aide. La pièce se vide,
à l’exception de Minny. Elle se tient dans l’angle le plus éloigné, debout et les bras
croisés. Quand tout le monde est sorti elle lève les yeux et son regard croise le mien
une fraction de seconde avant de dévier vers les rideaux marron tendus en travers de
la fenêtre. Mais je vois dans le frémissement de ses lèvres comme une douceur sous
la colère. C’est grâce à Minny, tout cela.
Comme tout le monde est en voyage notre groupe ne s’est plus réuni depuis un
mois pour jouer au bridge. Nous nous retrouvons le mercredi chez Lou Anne
Templeton, avec force « comment vas-tu », « comme je suis contente de te voir » et
autres petites tapes amicales.
« Ma pauvre Lou Anne, avec ce chapeau et ces manches longues par une
chaleur pareille ! C’est encore ton eczéma ? » Demande Elizabeth à Lou Anne qui
nous reçoit dans une grande robe de laine grise.
Lou Anne se regarde en baissant la tête, visiblement embarrassée. « Oui, c’est
de pire en pire. »
Je ne parviens pas à approcher Hilly jusqu’à ce qu’elle vienne vers moi. Je
recule sous son étreinte, mais elle ne semble pas le remarquer. Pourtant, pendant la
partie, elle ne cesse de me regarder avec attention.
« Que vas-tu faire ? demande Elizabeth à Hilly. Tu peux amener les enfants
n’importe quand, mais… enfin… » Avant la réunion du club de bridge, Hilly a laissé
Heather et William chez Elizabeth pour qu’Aibileen les garde pendant que nous
jouerions. Mais je connais déjà le message contenu dans le sourire un peu amer
d’Elizabeth : elle vénère Hilly, mais ne tient pas à partager sa bonne avec quiconque.
« Je le savais. J’ai su que cette fille était une voleuse le jour où elle a
commencé chez moi. » En racontant l’histoire de Yule May, Hilly décrit un grand
cercle avec son index pour indiquer une grosse pierre, et la valeur inestimable de ce
« rubis ».
« Je l’ai surprise en train de prendre le lait après la date de péremption, et c’est
toujours comme ça que ça commence, vous savez. D’abord la poudre à laver, puis on
passe aux serviettes de table et aux vêtements. Le temps de vous en apercevoir et ce
sont les bijoux de famille qu’elles vont mettre au clou pour se payer à boire. Dieu sait
ce qu’elle aura pris d’autre ! »
Je lutte contre l’envie de casser l’un après l’autre ces doigts qui volettent, mais
je tiens ma langue. Laissons-lui croire que tout est pour le mieux. C’est plus sûr pour
tout le monde.
La partie finie, je me précipite chez moi pour me préparer à repartir ce soir chez
Aibileen. Je suis contente qu’il n’y ait pas âme qui vive dans la maison. Je feuillette
rapidement les messages que Pascagoula a notés pour moi. Patsy, ma partenaire au
tennis, Celia Foote, que je connais à peine… Pourquoi la femme de John Foote
m’appelle-t-elle ? Minny m’a fait jurer de ne jamais la rappeler, et je n’ai pas le temps
d’y penser. Je dois me préparer pour les entretiens.
À six heures du soir je suis assise à la table dans la cuisine d’Aibileen. Nous
sommes convenues que je viendrais plus tôt jusqu’à ce que nous ayons terminé. Tous
les deux jours une nouvelle Noire viendra frapper à la porte d’Aibileen, s’asseoir à
cette table avec moi et me livrer son témoignage. Onze bonnes ont accepté de nous
parler, sans compter Aibileen et Minny. Ce qui nous en fait treize alors que Mrs Stein
en a demandé douze, donc je pense que nous avons de la chance. Aibileen écoute,
debout au fond de la cuisine. La première des bonnes s’appelle Alice. Je ne demande
pas les noms de famille.
J’explique à Alice qu’il s’agit d’un recueil de témoignages authentiques sur les
bonnes et leur travail dans des familles blanches. Je lui tends une enveloppe qui
contient quarante dollars provenant de ce que j’ai économisé sur mes piges en tant
que Miss Myrna, sur l’argent que je reçois chaque mois et sur celui que maman m’a
mis de force dans la main pour des rendez-vous à l’institut de beauté auxquels je ne
suis jamais allée.
« Il y a un risque que ça ne soit jamais publié, dis-je à chacune. Et même si ça
l’est, ça ne rapportera que très peu d’argent. » Je parle les yeux baissés, honteuse
sans savoir pourquoi. Comme si j’avais, en tant que Blanche, le devoir de les aider.
« Aibileen nous l’a bien dit, répondent plusieurs. C’est pas pour ça qu’on le
fait. »
Je leur répète ce qu’elle ont déjà décidé entre elles. Elles doivent garder
secrète leur identité auprès de toute personne ne faisant pas partie du groupe. Leurs
noms seront changés. Comme celui de la ville et ceux des familles pour lesquelles
elles ont travaillé. Je voudrais bien glisser, en guise de dernière question : « Au fait,
connaissiez-vous Constantine Bates ? », mais je suis pratiquement sûre qu’Aibileen
me dirait que ce n’est pas une bonne idée. Elles ont assez peur comme cela.
« Eula, elle va rester fermée comme une mauvaise huître. » Aibileen me
prépare avant chaque entretien. Elle craint autant que moi que je les effraie avant
même de commencer. « Vous énervez pas si elle dit pas grand-chose. »
Eula, la mauvaise huître, ne s’est pas encore assise qu’elle est déjà en train de
parler, avant que je ne lui explique quoi que ce soit, et continue ce soir-là jusqu’à
minuit.
« Je leur ai demandé une augmentation et ils me l’ont donnée. Quand j’ai eu
besoin d’une maison, ils m’en ont acheté une. Le Dr Tucker est venu chez moi en
personne pour retirer une balle dans le bras de mon mari parce qu’il avait peur que
Henry attrape quelque chose à la clinique des Noirs. Je travaille depuis quarantequatre ans chez le Dr Tucker et Miss Sissy. Ils ont été vraiment bons avec moi. À elle,
je lui lave la tête tous les vendredis. J’ai jamais vu cette femme se laver la tête toute
seule. » Elle se tait pour la première fois de la soirée, semble inquiète et solitaire. « Je
sais pas comment elle fera pour ses cheveux si je meurs avant elle. »
J’essaie de ne pas trop sourire. Je ne veux pas non plus avoir l’air méfiante.
Alice, Fanny Amos et Winnie sont timides, ont besoin qu’on les guide, parlent les yeux
baissés. Flora Lou et Cleontine laissent les portes grandes ouvertes et les mots se
bousculent tandis que je tape aussi vite que je peux, en leur demandant toutes les
cinq minutes : « S’il vous plaît, moins vite, ralentissez ! » Mais il y a aussi un nombre
surprenant de témoignages positifs. Et toutes, à un moment, se tournent vers Aibileen
comme pour demander, Tu en es sûre ? Je peux vraiment dire ça à une Blanche ?
« Aibileen ? Qu’est-ce qui arrivera si… si c’est publié et que des gens
découvrent qui on est ? demande la timide Winnie. Qu’est-ce que tu crois qu’on nous
fera ? »
Nos regards dessinent un triangle dans la cuisine. Je respire un grand coup,
prête à la rassurer en lui expliquant notre prudence.
« Le cousin de mon mari… ils lui ont coupé la langue. Il y a déjà un bon
moment. Parce qu’il avait parlé du Klan à des gens de Washington. Vous croyez qu’ils
nous couperont la langue ? Pour vous avoir parlé ? »
Je ne sais que répondre. La langue… Mon Dieu, ce n’était pas exactement ce
qui m’était venu à l’esprit. Je n’avais pensé qu’à la prison, des fausses accusations
peut-être, des amendes… « Je… nous sommes extrêmement prudentes », dis-je,
mais le ton est faible et peu convaincant. Je regarde Aibileen, elle paraît inquiète elle
aussi.
« On peut pas savoir à l’avance, Winnie, dit-elle doucement. Mais ça sera pas
comme ce qu’on voit à la télé. Une Blanche agit pas comme un Blanc. »
Je regarde Aibileen. Nous n’avons jamais vraiment parlé de ce qui pourrait
arriver, elle ne m’a jamais dit comment elle voyait les choses, concrètement. Je veux
changer de sujet. À quoi bon évoquer cela.
« Non. » Winnie secoue la tête. « Je crois que non. C’est vrai qu’avec une
Blanche ça risque d’être pire. »
« Où vas-tu ? » me lance maman depuis le petit salon. J’ai ma sacoche et les
clés de la camionnette.
Je réponds sans m’arrêter : « Au cinéma !
- Tu y es déjà allée hier soir ! Viens ici, Eugenia. »
Je rebrousse chemin et me campe sur le seuil. L’ulcère de maman s’est
réveillé. Elle n’a pris qu’un bouillon de poule au dîner et elle me fait de la peine. Papa
est allé se coucher depuis une heure, mais je ne peux pas rester avec elle. « Excusemoi, maman, mais je suis en retard. Veux-tu que je t’apporte quelque chose ?
- Quel film et avec qui ? Tu es sortie presque tous les soirs, cette semaine.
- Je sors avec… des filles. Je serai de retour à dix heures. Comment te senstu ?
- Ça va. » Elle soupire. « Eh bien, vas-y. »
En allant prendre la camionnette je me sens coupable de la laisser seule alors
qu’elle ne va pas bien. Dieu merci, Stuart est au Texas : je ne vois pas comment je
pourrais lui mentir aussi facilement. Il est venu passer la soirée il y a trois jours, et
nous sommes restés sur la véranda à écouter les criquets. J’avais travaillé très tard la
nuit précédente et je luttais pour garder les yeux ouverts, mais je ne voulais pas qu’il
parte. Je me suis allongée et j’ai posé la tête sur ses genoux. Il a pris ma main et l’a
passée sur son visage contre la barbe naissante.
« Quand me feras-tu lire quelque chose de toi ? A-t-il demandé.
- Tu peux lire la dernière chronique de Miss Myrna. Il y a un beau passage sur
les traces de rouille. »
Il sourit, secoue la tête. « Non, je veux lire… ce que tu penses. Et quelque
chose me dit que ça n’a rien à voir avec les tâches ménagères. »
Je me suis demandé à cet instant s’il ne se doutait pas que je lui cachais
quelque chose. J’avais affreusement peur qu’il ne découvre le projet de livre de
témoignages, et j’étais en même temps ravie qu’il s’intéresse à ce que je fais.
« Quand tu seras prête. Je ne veux pas te forcer.
- Un jour, peut-être… » Je sentais mes yeux se fermer.
« Dors, baby, a-t-il dit, en écartant les cheveux de mon visage. Laisse-moi
seulement rester là un moment, avec toi. »
Stuart étant maintenant absent pour les six prochains jours, je peux me
concentrer sur les entretiens. Je vais chaque soir chez Aibileen, et je suis chaque soir
inquiète comme au premier jour. Les femmes sont grandes, petites, la peau d’un noir
de geai ou d’un brun caramel. Quand on est trop claire, m’explique-t-on, on n’a
aucune chance de trouver une place. Plus on est noire, mieux c’est. La conversation
devient par moments très terre-à-terre, on se plaint des salaires misérables, des
horaires, des gamins insupportables. Mais il y a aussi des histoires de bébés qu’on a
vu mourir dans ses bras. Et le souvenir de ce regard vide et en même temps très doux
dans leurs yeux bleus soudains éteints.
« Olivia, elle s’appelait. Un tout petit bébé avec des mains minuscules qui
s’accrochaient à mes doigts, et elle respirait très fort, dit Fanny Amos. Il y avait même
pas sa maman, elle était partie acheter du Mentholatum. Il restait que le papa et moi.
Il a pas voulu que je la pose et il m’a demandé de la garder en attendant le docteur.
Le bébé s’est refroidi dans mes bras. »
Il y a une haine clairement affichée pour les Blanches, et il y a aussi un amour
inexplicable. Faye Belle, qui a le teint gris et souffre de tremblements, ne se souvient
plus de son âge. Elle raconte ses histoires comme on déplie une étoffe délicate. Elle
se revoit cachée dans une malle-cabine avec une petite fille blanche tandis que les
soldats yankees vont et viennent à travers la maison. Il y a vingt ans, la même petite
fille devenue une vieille femme est morte dans ses bras. Chacune parlait d’amour et
de meilleure amie. La mort n’y pouvait rien changer. La couleur ne comptait pas. Le
petit-fils de la Blanche verse toujours une pension à Faye Belle. Quand elle se sent
d’attaque, elle va parfois chez lui pour nettoyer la cuisine.
Le cinquième entretien a lieu avec Louvenia. C’est la bonne de Lou Anne
Templeton et je la connais parce qu’elle me sert lors des réunions du club de bridge.
Louvenia me raconte que son petit-fils, Robert, a perdu la vue après avoir été battu
par un Blanc qui l’avait surpris dans les toilettes des Blancs. Je me souviens d’avoir lu
cela dans le journal tandis que Louvenia attend en hochant la tête que j’aie fini de
taper. Pas la moindre trace de colère dans sa voix. J’apprends que Lou Anne, que je
trouve ennuyeuse et sans saveur et à qui je n’ai jamais prêté attention, lui a offert
deux semaines de congés payés pour qu’elle puisse s’occuper de son petit-fils. Elle lui
a apporté à sept reprises des plats tout préparés pendant cette période. Sitôt
prévenue de ce qui était arrivé à Robert, elle a conduit Louvenia à la clinique des
Noirs où on l’avait amené et y est restée six heures avec elle pour attendre la fin de
l’opération. Lou Anne n’a jamais parlé de cela à aucune d’entre nous. Et je comprends
parfaitement pourquoi.
Il y a de la colère aussi, quand elles parlent des Blancs qui ont essayé de les
toucher. Winnie a été forcée maintes et maintes fois. Cleontine raconte qu’elle s’est
défendue avec tant de rage que l’homme a eu le visage en sang et n’a plus jamais
essayé. Mais c’est la dichotomie affection-mépris qui m’étonne toujours. La plupart de
ces femmes sont invitées au mariage des enfants, mais seulement dans leur uniforme
blanc. Je savais déjà tout cela, mais l’entendre de la bouche de ces Noires est comme
l’entendre pour la première fois.
Nous restons plusieurs minutes incapables de prononcer un mot après le
départ de Gretchen.
« Continuons, dit Aibileen. Celle-là… on ne va pas la compter. »
Gretchen est la cousine de Yule May. Elle était présente à la séance de prière
chez Aibileen la semaine dernière, mais elle fréquente une autre église.
« Je ne comprends pas pourquoi elle a accepté, si… » J’ai envie de rentrer
chez moi. J’ai la nuque raide et les doigts qui tremblent à force de taper, et après avoir
entendu Gretchen.
« Je suis désolée. Je ne me doutais pas qu’elle allait dire ça.
- Ce n’est pas votre faute, Aibileen.
En fait, je voudrais lui demander ce qu’il y a de vrai dans ce qu’a dit Gretchen.
Mais je ne peux pas. Je ne peux pas la regarder en face.
J’ai expliqué les « règles » à Gretchen, exactement comme je l’ai fait avec
toutes les autres. Elle m’a écoutée et s’est calée contre le dossier de sa chaise. J’ai
pensé qu’elle réfléchissait à une histoire qu’elle voulait me raconter. Mais elle a dit :
« Regardez-vous. Encore une Blanche qui essaye de se faire du fric sur le dos des
Noirs ! »
Ne sachant trop que répondre, j’ai jeté un coup d’œil à Aibileen. N’avais-je pas
été claire sur la question de l’argent ? Aibileen penchait la tête de côté comme si elle
doutait d’avoir bien entendu.
« Vous croyez que tout le monde va lire ce truc ? » Gretchen s’est mise à rire.
Elle avait un air bien net dans son uniforme blanc. Elle avait mis du rouge à lèvres du
même rose que le mien et celui de mes amies. Elle était jeune. Elle parlait d’un ton
calme et détaché, comme une Blanche. Je ne saurais dire pourquoi, mais cela m’a
mise mal à l’aise.
« Elles ont été bien gentilles, n’est-ce pas, toutes les Noires que vous avez fait
parler ?
- Oui, ai-je dit. Très gentilles. »
Gretchen m’a regardée droit dans les yeux. « Elles vous détestent. Vous le
savez, n’est-ce pas ? Elles détestent tout ce que vous êtes. Mais vous êtes tellement
bête que vous croyez leur rendre service.
- Vous n’êtes pas obligée de faire ça. Vous avez librement accepté…
- Vous voulez savoir ce qu’une Blanche a jamais fait de plus gentil pour moi ?
Elle m’a donné son quignon de pain. Les Noires qui viennent ici, elles se fichent de
vous, et c’est tout. Elles ne vous diront jamais la vérité, ma petite demoiselle.
- Vous n’avez pas la moindre idée de ce que les autres m’ont dit. »
J’étais surprise par la violence de ma réaction et par sa promptitude.
« Dites-le, dites-le, ce mot qui vous vient à l’esprit chaque fois que vous en
voyez entrer une. Négresse ! »
Aibileen s’est levée de son tabouret. « Ça suffit, Gretchen. Rentre chez toi.
- Et toi, Aibileen, tu veux que je te dise ? Tu es aussi bête qu’elle !
- Sors de chez moi », a sifflé Aibileen, en montrant la porte.
Gretchen est partie, mais elle m’a jeté à travers la moustiquaire un regard de
colère qui m’a glacé le sang.
Deux jours plus tard, je m’assieds face à Callie. Ses cheveux bouclés sont
presque entièrement blancs. Elle a soixante-sept ans et a gardé son uniforme. Elle est
carrée d’épaules et si corpulente que son corps déborde de la chaise. Je suis encore
nerveuse après l’incident avec Gretchen.
J’attends qu’Aibileen ait préparé son thé. Il y a un sac d’épicerie dans un coin
de la cuisine. Il est plein de vêtements et un pantalon blanc est posé dessus. La
maison d’Aibileen est toujours impeccablement propre et rangée. J’ignore pourquoi
elle ne fait rien de ce sac.
Callie se met à parler, lentement, et je commence à taper. Elle regarde au loin
comme si elle voyait un film défiler derrière moi avec les scènes qu’elle décrit.
« J’ai travaillé trente-huit ans chez Miss Margaret. Sa fille a eu la colique quand
elle était bébé et il fallait la porter pour qu’elle ait plus mal, c’était la seule façon. Alors
je me suis mis un tissu autour de la taille et je l’ai portée toute l’année comme ça. Ça
me cassait le dos. Je mettais des glaçons tous les soirs pour me soulager, et encore
aujourd’hui. Mais cette petite, je l’adorais. Et j’adorais Miss Margaret. »
Elle boit une gorgée de thé pendant que je tape ses derniers mots. Je lève les
yeux et elle reprend.
« Miss Margaret, elle me faisait toujours mettre un foulard sur la tête, soi-disant
qu’elle savait que les Noirs se lavaient pas les cheveux. Quand elle est morte de
problèmes de femmes quelques années après, je suis allée aux obsèques. Son mari
m’a serrée dans ses bras, il a pleuré sur mon épaule. À la fin, il m’a donné une
enveloppe. J’ai trouvé dedans une lettre que Miss Margaret avait écrite et qui disait :
« Merci d’avoir empêché mon bébé de souffrir. Je ne l’ai jamais oublié. »
Callie ôte ses lunettes à grosse monture et s’essuie les yeux.
« Si les Blanches lisent mon histoire, je veux qu’elles sachent ça. Dire merci
quand on le pense pour de bon, quand on se rappelle que quelqu’un a vraiment fait
quelque chose pour vous - elle secoue la tête, baisse les yeux sur la table au plateau
rayé et écorché -, ça fait tellement de bien. »
Callie lève les yeux vers moi, mais je ne peux pas croiser son regard.
« J’ai besoin d’une minute », dis-je. Je me presse le front. Je ne peux pas
m’empêcher de penser à Constantine. Je ne l’ai jamais remerciée, pas comme je
l’aurais dû. L’idée que je ne le pourrai peut-être pas toujours ne m’a jamais effleurée.
« Ça va, Miss Skeeter ?
- Ça… va, dis-je. Reprenons. »
Callie entame une autre histoire. La boîte à chaussures jaune Scholl est posée
derrière elle sur le comptoir, pleine d’enveloppes. À part Gretchen, toutes les femmes
ont demandé que l’argent serve à financer les études des jumeaux de Yule May.
Chapitre 20
La famille Phelan, tendue, attend sur les marches en brique de la maison du
sénateur Whitworth. C’est en plein centre-ville, dans North Street, une grande bâtisse
à la façade ornée de colonnes, entourée de parfaits buissons d’azalées. Des
lanternes à gaz clignotent malgré le soleil brûlant de dix-huit heures.
Je ne peux pas m’empêcher de répéter à voix basse et pour la énième fois :
« Maman, s’il te plaît, n’oublie pas ce que je t’ai dit.
- Je t’ai promis que je ne n’en parlerais pas, ma chérie. » Elle effleure les
épingles qui retiennent ses cheveux. « Sauf à bon escient. »
Je porte la jupe Lady Day bleu pâle avec la veste assortie. Papa a le complet
bleu qu’il met pour les enterrements, maman, une robe blanche toute droite. Je me
trouve l’air d’une fille de la campagne qui a ressorti sa tenue de noces et je pense
soudain, affolée, que nous sommes tous trop habillés pour la circonstance. Et maman
va ressortir l’affreux compte épargne de sa fille comme une paysanne en visite à la
ville.
« Papa, desserre ta ceinture, ça fait remonter ton pantalon. »
Il se tourne vers moi en fronçant les sourcils, regarde son pantalon. Je n’ai
jamais dit à mon père ce qu’il devait faire. La porte s’ouvre.
« Bonsoir. » Une Noire en uniforme blanc. « Vous êtes attendus. »
Nous pénétrons dans le hall d’entrée et je vois d’abord le grand chandelier qui
brille de toutes ses lumières. Je suis du regard la courbe majestueuse de l’escalier
monumental. Nous sommes à l’intérieur d’une coquille Saint-Jacques géante.
« Eh bien, bonsoir ! »
Je sors de ma contemplation. Mrs Whitworth vient vers nous, les bras tendus,
accompagnée par le claquement de ses talons. Elle porte le même ensemble que
moi, mais, Dieu merci, en rouge foncé. Quand elle hoche la tête, ses cheveux blonds
grisonnants ne bougent pas d’un millimètre.
« Bonjour, Mrs Whitworth. Je suis Charlotte Boudreau Cantrelle Phelan. Merci
de nous avoir invités.
- Tout le plaisir est pour moi, dit Mrs Whitworth, en serrant la main de mes
parents. Moi, c’est Francine. Soyez les bienvenus ! »
Elle se tourne vers moi. « Et vous devez être Eugenia ? Eh bien, je suis
contente de vous connaître enfin ! »
Elle me prend le bras et me regarde dans les yeux. Les siens sont bleus, très
beaux, comme de l’eau glacée. Le visage est charnu. Elle est presque aussi grande
que moi sur ses talons gainés de soie.
Je dis : « Enchantée de faire votre connaissance. Stuart m’a beaucoup parlé de
vous et du sénateur Whitworth. »
Elle sourit et sa main descend le long de mon bras. Quelque chose de pointu,
sur sa bague, m’écorche dans ce mouvement et je retiens ma respiration.
« La voilà donc ! » Derrière Mrs Whitworth, un individu de haute taille, au torse
épais, se précipite vers moi. Il m’empoigne, me serre violemment contre sa poitrine et
me rejette aussitôt. « J’ai dit à Little Stu il y a un mois de nous amener sa copine. Mais
pour tout dire… » Il baisse la voix. « … il n’est pas très vaillant, depuis l’autre. »
Je le regarde en clignant des yeux. « Enchantée de vous connaître. »
Le sénateur part d’un grand rire. « Je vous taquine, n’est-ce pas ! » dit-il, et me
revoilà écrasée contre sa poitrine en même temps qu’il me donne une claque dans le
dos. Je souris, tente de reprendre ma respiration. Je me rappelle qu’il n’a que des fils.
Il se tourne vers maman, s’incline cérémonieusement et tend la main.
« Bonjour, sénateur Whitworth. Je suis Charlotte.
- Enchanté de vous connaître, Charlotte. Et appelez-moi Stooley. Tous mes
amis m’appellent comme ça.
- Sénateur, dit papa, en lui secouant vigoureusement la main, nous vous
remercions pour votre intervention au sujet de cette loi agricole. Ça fait une sacrée
différence.
- Et comment ! Ce Billups voulait s’essuyer les pieds dessus et je lui ai dit,
Chico, si le Mississippi n’a plus de coton, le Mississippi n’a plus rien du tout ! »
Il donne une grande claque sur l’épaule de papa, qui me paraît soudain tout
petit à côté de lui.
« Venez donc, dit le sénateur. Je ne peux pas parler de politique si je n’ai pas
un verre à la main ! »
Il s’achemine lourdement vers le salon. Papa le suit et je frémis en voyant le
mince trait de boue à l’arrière de sa chaussure. Il aurait suffi d’un coup de chiffon pour
l’éliminer, mais papa n’a pas l’habitude de porter des mocassins le samedi.
Maman le suit et je ferme la marche en jetant au passage un dernier coup d’œil
au formidable chandelier. Je surprends le regard de la bonne qui m’observe de la
porte. Je lui souris et elle hoche la tête. Puis elle hoche à nouveau la tête et baisse les
yeux.
Ah. Je pense elle sait, et ma nervosité monte de plusieurs crans. J’ai la gorge
serrée. Je reste sans bouger, pétrifiée de constater que ma vie n’est plus que
duplicité. Cette femme va peut-être venir chez Aibileen et me parler de sa vie au
service du sénateur et de son épouse.
« Stuart n’est pas encore rentré de Shreveport ! dit la voix puissante du
sénateur. Je crois qu’il a une grosse affaire qui s’annonce, là-bas. »
J’essaye de ne plus penser à la bonne, je prends une profonde inspiration et je
souris comme si tout allait bien, très bien. Comme si j’avais déjà rencontré mille fois
les parents de mes petits amis.
Nous entrons dans une pièce de réception décorée de moulures compliquées.
Il y a des canapés de velours vert et une telle accumulation de gros meubles qu’on
voit à peine le sol.
« Que puis-je vous offrir à boire ? » Mister Whitworth sourit comme s’il
proposait des bonbons à des enfants. Il a le front large et les épaules d’un joueur de
foot sur le retour. Ses sourcils sont épais et broussailleux. Ils s’agitent quand il parle.
Papa demande une tasse de café, maman et moi du thé glacé. Le sourire du
sénateur retombe, il se retourne et, d’un regard, demande à la bonne de servir ces
boissons tristement banales. Puis il va dans un angle de la pièce emplir deux verres
d’un liquide ambré pour lui et pour sa femme. Le canapé en velours grince sous son
poids quand il revient s’asseoir.
« Votre maison est absolument ravissante. On m’a dit que c’était le clou de la
visite ? » Dit maman. C’est la phrase qu’elle rêve de prononcer depuis qu’elle a reçu
cette invitation à dîner. Elle fait partie depuis toujours du Conseil des bâtiments
historiques du comté de Ridgeland, mais elle parle toujours de leur visite guidée du
Jackson historique comme du « nec plus ultra » comparée à celle qu’organise son
comité. « Est-ce que vous faites des démonstrations en costume dans ces
occasions ? »
Le sénateur et Mrs Whitworth échangent un regard. Puis Mrs Whitworth sourit.
« Nous nous sommes retirés du programme cette année. C’était… trop, tout
simplement.
- Vous n’y êtes plus ? Mais c’est l’une des demeures les plus importantes de
Jackson ! Le général Sherman aurait déclaré qu’elle était trop jolie pour qu’on la
brûle. »
Mrs Whitworth se contente de hocher la tête. Elle a dix ans de moins que ma
mère, mais paraît plus vieille, surtout quand ses traits s’allongent et qu’elle prend,
comme maintenant, un air revêche.
« Vous devez certainement vous sentir des obligations vis-à-vis de l’histoire… »
insiste maman, et je lui lance un regard qui dit, laisse tomber.
Tout le monde se tait un instant, puis le sénateur éclate d’un gros rire. « Il y a
eu une embrouille, dit-il. La mère de Patricia van Devender est présidente du conseil,
alors après tout ce… grabuge avec les enfants, on a décidé d’arrêter les visites. »
Je regarde la porte en priant pour que Stuart arrive vite. C’est la deuxième fois
qu’elle surgit dans la conversation. Mrs Whitworth fusille le sénateur du regard.
« Mais enfin, qu’est-ce qu’on doit faire, Francine ? Ne plus jamais prononcer
son nom ? » Il se tourne vers nous. « Rendez-vous compte, on avait fait construire un
pavillon dans le jardin spécialement pour le mariage ! »
Mrs Whitworth laisse échapper un long soupir excédé et je me souviens de
Stuart me disant que son père ne savait pas tout. Ce qu’elle sait, elle, doit être bien
plus grave qu’un simple « grabuge ».
« Eugenia, Mrs Whitworth sourit, je crois savoir que vous voulez devenir
écrivain. Quelle sorte de choses aimez-vous écrire ? »
Je remets mon sourire. Voilà un autre bon sujet de conversation. « Je rédige la
chronique de Miss Myrna dans le Jackson Journal. Elle paraît le lundi.
- Ah, je crois bien que Bessie lit cela, n’est-ce pas, Stooley ? Il faudra que je le
lui demande quand j’irai à la cuisine.
- Ma foi, même si elle ne la lit pas elle doit la connaître ! dit le sénateur en riant.
- Stuart nous a dit que vous vouliez traiter des sujets plus sérieux. Il y en a un
en particulier ? »
Tous m’observent maintenant, y compris la bonne, une autre que celle qui nous
a ouvert la porte, en me tendant un verre de thé. J’évite de regarder son visage, trop
effrayée de ce que je pourrais y voir. « Je travaille sur… plusieurs sujets.
- Eugenia écrit sur la vie de Jésus-Christ », intervient soudain maman, et je me
rappelle le mensonge que j’ai fait récemment en parlant de « recherches » à propos
de mes sorties quotidiennes.
« Bien, dit Mrs Whitworth en opinant gravement du chef. Voilà un sujet tout à
fait sérieux. »
Je tente de sourire, honteuse de ma propre voix. « Et tellement… important,
n’est-ce pas ? » Je jette un coup d’œil à ma mère. Elle rayonne.
La porte d’entrée claque, faisant tinter tous les verres des lampes et des
lustres.
« Excusez-moi, je suis en retard ! » Stuart s’approche à grandes enjambées en
enfilant sa veste bleue sur sa chemise froissée après le trajet en voiture. Nous nous
levons tous et sa mère tend les bras, mais il vient directement vers moi, pose les
mains sur mes épaules et m’embrasse sur la joue. « Désolé », murmure-t-il, et je
respire car je commence un peu à me détendre. Je me retourne et vois sa mère qui
sourit comme si je venais de lui arracher sa plus belle serviette de table pour y
essuyer mes mains sales.
« Sers-toi un verre », dit le sénateur. Après s’être exécuté, Stuart s’assoit à
côté de moi sur le canapé, me prend la main et ne la lâche plus.
Mrs Whitworth regarde nos mains enlacées et dit : « Charlotte, voulez-vous que
je vous fasse visiter la maison à toutes les deux ? »
Je suis pendant un quart d’heure Mrs Whitworth et maman à travers une
succession de pièces trop richement meublées. Dans le grand salon, maman reste
sans voix devant un trou à l’intérieur duquel on a laissé la balle incrustée dans le bois.
Des lettres de soldats confédérés sont posées sur un bureau du XVIII e siècle, ainsi
que des lunettes et des mouchoirs de l’époque. Nous sommes dans un musée dédié
à la guerre de Sécession et je me demande ce qu’a été l’enfance de Stuart dans cette
maison où l’on ne peut rien toucher.
Au deuxième étage, maman s’extasie devant le lit à baldaquin dans lequel
Robert E. Lee a dormi. Nous redescendons enfin par un escalier « dérobé » et je
m’attarde devant les photos de famille qui décorent le couloir. Stuart tout petit tenant
un ballon rouge, en compagnie de ses deux frères. Stuart dans sa robe de baptême
aux bras d’une Noire en uniforme blanc.
Maman et Mrs Whitworth s’éloignent dans le couloir, mais je continue à
regarder car il y a quelque chose de terriblement attachant dans le visage de Stuart
petit garçon. Il avait les joues pleines et les yeux bleus de sa mère, et les cheveux
blond paille. Le revoici, à neuf ou dix ans, posant avec un fusil et un canard.
À quinze ans, à côté d’un cerf abattu. C’est déjà un beau garçon à l’air décidé.
Dieu fasse qu’il ne voie jamais mes photos d’adolescente.
Un peu plus loin, c’est une cérémonie de remise de diplômes. Stuart très fier
dans son uniforme du lycée militaire. Je remarque au centre du mur un espace vide
avec un rectangle de papier peint légèrement plus foncé. On a retiré un cadre.
J’entends la voix tendue de Stuart : « Papa, ça suffit avec… » Et tout de suite
après, le silence.
« Le dîner est servi », annonce une bonne, et je retourne dans le salon, puis je
passe dans la salle à manger où nous nous retrouvons tous autour d’une longue
table. Les Phelan sont assis d’un côté, les Whitworth de l’autre. Je suis placée en
diagonale par rapport à Stuart, aussi loin de lui que possible. Autour de la pièce, les
panneaux lambrissés offrent des scènes de la vie quotidienne avant la guerre de
Sécession : nègres cueillant gaiement le coton, chevaux tirant des charrettes, hauts
personnages à barbe blanche sur les marches de notre Capitole. Nous attendons le
sénateur qui s’attarde dans le salon. « J’arrive, commencez sans moi ! » J’entends
tinter les glaçons et le bruit de la bouteille qu’il repose à deux reprises avant de venir
enfin s’asseoir en bout de table.
On sert la salade Waldorf. Stuart regarde dans ma direction et me sourit toutes
les deux minutes. Le sénateur Whitworth se penche vers mon père et dit : « Je suis
parti de rien, vous savez. Mon père faisait sécher des cacahuètes pour onze cents la
livre dans le comté de Jefferson, Mississippi. »
Papa secoue la tête. « Il n’y a pas plus pauvre que le comté de Jefferson. »
Je regarde maman qui coupe dans son assiette un minuscule morceau de
pomme. Elle hésite, le mâche longuement et réprime une grimace en l’avalant. Elle ne
me permettrait pas de dire aux parents de Stuart qu’elle souffre de l’estomac. Au
contraire, elle accable Mrs Whitworth de compliments sur la cuisine. Pour maman, ce
dîner marque une étape importante dans le jeu qui a pour nom : « Ma fille parviendrat-elle à mettre le grappin sur votre fils ? »
« Ces jeunes gens se plaisent beaucoup ensemble, dit-elle en souriant. Stuart
vient nous voir au moins deux fois par semaine.
- Vraiment ? dit Mrs Whitworth.
- Nous serions enchantés si vous acceptiez de venir dîner à la plantation et
faire un tour dans le verger, un de ces jours. » Je regarde maman. Elle aime employer
ce mot désuet pour parler de la ferme. Et le « verger » consiste en un pommier stérile
et un poirier attaqué par le ver.
Mais j’ai vu le sourire de Mrs Whitworth se crisper. « Deux fois par semaine ?
Stuart, je ne me doutais absolument pas que tu allais là-bas aussi souvent ? »
La fourchette de Stuart s’arrête à mi-course. Il jette un regard craintif à sa mère.
« Vous êtes bien jeunes, sourit Mrs Whitworth. Amusez-vous. Vous avez tout le
temps d’être sérieux. »
Le sénateur s’appuie des deux coudes sur la table. « Et celle qui vous dit ça a
quasiment fait elle-même la demande en mariage la dernière fois, tellement elle était
pressée !
- Papa ! » dit Stuart, les dents serrées, en reposant bruyamment sa fourchette
dans son assiette.
Tout le monde semble se figer dans le silence, mais maman continue à mâcher
méthodiquement pour réduire les aliments solides en purée. Je tâte l’écorchure qui a
laissé une marque rose sur mon bras.
La bonne dépose dans nos assiettes du poulet en gelée surmonté d’une bonne
quantité de mayonnaise et nous sourions tous, enchantés de cette diversion. Pendant
que nous mangeons, papa et le sénateur parlent prix du coton, parasites du coton. Je
vois à sa tête que Stuart en veut encore à son père d’avoir parlé de Patricia. Je le
regarde toutes les dix secondes, mais sa colère ne retombe pas. Je me demande si
c’est de cela qu’ils discutaient un peu plus tôt, pendant que j’étais dans le couloir.
Le sénateur se renverse contre le dossier de son siège. « Vous avez vu cet
article dans Life ? Avant celui sur Medgar Evers, sur - c’était quoi, son nom - Cari…
Roberts ? »
Je lève les yeux, surprise, car c’est à moi que le sénateur a posé la question.
Je bats des paupières pour cacher ma confusion, et j’espère qu’il en parle à cause de
mon travail au journal. « Ils… on l’a lynché. Pour avoir dit que le gouverneur était… »
Je m’arrête, non parce que j’ai oublié les mots, mais parce que je me les rappelle.
« Un individu lamentable, complète le sénateur, avec une morale de putain. »
Je respire. L’attention générale s’est détournée de moi. Je regarde Stuart,
curieuse de sa réaction. Je ne lui ai jamais demandé sa position sur les droits
civiques. Mais je crois qu’il n’a même pas écouté la conversation. C’est une colère
froide que je lis maintenant sur ses lèvres serrées.
Mon père s’éclaircit la voix. « Je vais être franc, dit-il. Ça me rend malade
quand j’entends parler de ce genre de brutalités. » Papa a posé sa fourchette sans
faire de bruit. Il regarde le sénateur Whitworth bien en face. « J’ai vingt-cinq nègres
qui travaillent dans mes champs et si quelqu’un posait seulement la main sur eux, ou
sur leur femme ou sur leurs gosses… » Le regard de papa ne lâche pas celui du
sénateur. Puis il baisse les yeux. « J’ai honte, parfois, sénateur. Honte de ce qui se
passe dans le Mississippi. »
Maman le regarde avec de grand yeux. Je suis sidérée par ce que je viens
d’entendre. Et encore plus sidérée qu’il ait exprimé son opinion à la table de ce
politicien. Chez nous, les journaux sont pliés et posés de manière à cacher les photos,
on change de chaîne quand la télévision aborde les questions de race. Je me sens
fière de mon père, soudain, pour plusieurs raisons. Et je jurerais même que, l’espace
d’une seconde, maman l’est aussi, malgré sa crainte qu’il n’ait compromis mon avenir.
Je regarde Stuart. Il y a de l’inquiétude sur ses traits. Mais la nature de cette
inquiétude, je ne la connais pas.
Le sénateur se tourne vers papa en clignant des yeux. « Je vais vous dire une
chose, Carlton. » Il fait tinter les glaçons dans son verre. « Bessie, apportez-m’en un
autre, s’il vous plaît ! » Il tend son verre à la bonne. Elle revient très vite avec un verre
plein.
« C’était pas très malin de dire ça de notre gouverneur, continue le sénateur.
- Là-dessus, je suis tout à fait d’accord, répond mon père.
- Mais ces derniers temps, je me suis posé la question. Est-ce que c’était vrai ?
- Stooley », siffle Mrs Whitworth. Mais elle se remet aussitôt à sourire. « Voistu, Stooley, dit-elle, comme on s’adresse à un enfant, nos hôtes n’ont que faire de tes
histoires de politique pendant…
- Laisse-moi dire ce que je pense, Francine. J’en ai pas le droit de neuf heures
du matin à cinq heures du soir, alors laisse-moi dire ce que je pense dans ma propre
maison ! »
Le sourire de Mrs Whitworth demeure, mais ses joues se colorent légèrement
de rose. Elle regarde fixement les fleurs du centre de table. Stuart contemple son
assiette avec la même colère froide. Il ne m’a pas regardée une seule fois depuis
l’arrivée du poulet. Puis quelqu’un rompt le silence en parlant du temps et la
conversation repart.
Le repas achevé, on nous invite à nous rendre sur la véranda pour le café.
Stuart et moi restons en arrière dans le couloir. Je lui touche le bras, mais il s’écarte.
« J’étais sûr qu’il allait se saouler et parler à tort et à travers !
- Tout va bien, Stuart », dis-je, en pensant qu’il fait allusion aux propos du
sénateur sur la politique.
Mais Stuart est en nage et semble fiévreux. « Patricia par-ci et Patricia par-là
pendant toute la soirée ! Il en a parlé combien de fois ?
- Oublie ça, Stuart. Ça ne fait rien. »
Il se passe la main dans les cheveux et regarde tout sauf moi. Je commence à
sentir que pour lui, je ne suis peut-être pas là moi-même. Et je comprends soudain ce
que je savais depuis le début de la soirée. Il me regarde, mais c’est à elle qu’il pense.
Elle est partout. Dans la colère que je vois dans son regard, sur la langue de Mr et
Mrs Whitworth, sur ce mur d’où l’on a retiré sa photo.
Je lui dis que j’ai besoin d’aller à la salle de bains.
Il m’accompagne dans le couloir. « Retrouvons-nous derrière la maison », dit-il,
mais sans un sourire. Je me regarde dans le miroir de la salle de bains et me dis que
ce n’est que l’affaire d’un soir. Tout ira bien quand nous serons sortis de cette maison.
En revenant je passe par le salon, où le sénateur est en train de se servir un
autre verre. Il parle tout seul, se tamponne le menton, regarde autour de lui si
quelqu’un l’a vu renverser sa boisson. Je tente de passer sur la pointe des pieds
avant qu’il m’aperçoive.
« Vous voilà ! » Je me croyais tirée d’affaire. Je recule sur le seuil et son visage
s’éclaire. « Qu’y a-t-il ? Vous êtes perdue ? » Il me rejoint dans le couloir.
« Non monsieur, j’allais simplement… retrouver les autres.
- Venez par ici, petite. » Il m’entoure de ses bras et les effluves de bourbon me
brûlent les yeux. Le plastron de sa chemise en est trempé. « Alors, vous vous amusez
bien ?
- Oui monsieur. Merci.
- Écoutez, faut pas avoir peur de la maman de Stuart. Elle est un peu trop
protectrice, c’est tout.
- Oh, non, elle a été… très gentille. Tout va bien. » Je regarde à l’autre bout du
couloir, d’où leurs voix nous parviennent.
Il soupire, suit mon regard. « Ça a été vraiment dur, avec Stuart. Je suppose
qu’il vous a dit ce qui s’était passé. »
Je fais oui de la tête. J’ai des picotements sur la peau.
« Ah oui, dur. Très dur ! » Et soudain, il sourit. « Regardez ! Regardez qui vient
nous dire bonjour ! » Il se baisse pour ramasser un minuscule chien blanc qu’il drape
autour de son bras comme une serviette éponge. « Dis bonjour, Dixie ! dit-il d’un ton
câlin. Dis bonjour à Miss Eugenia ! » Le chien se débat, détourne la tête pour
échapper à l’odeur qui se dégage de la chemise.
Le sénateur me fixe d’un regard inexpressif. Je crois qu’il a oublié ce que je fais
ici.
« J’allais les retrouver dans le jardin, dis-je.
- Venez, venez par ici. » Il me tire par l’épaule, me fait passer à travers une
porte lambrissée. Je pénètre dans une petite pièce en partie occupée par un bureau
massif et dans laquelle une lumière jaune éclaire faiblement des murs vert sombre. Il
pousse la porte qui se referme derrière moi et je me sens immédiatement dans une
atmosphère confinée, étouffante.
« Voilà. Ils disent tous que je parle trop quand j’ai un peu bu, mais… » Il me
regarde avec attention. « Je veux vous dire une chose. »
Le chien, calmé par les émanations, a renoncé à lutter. J’ai soudain une folle
envie de voir Stuart, de lui parler, comme si chaque seconde que je passe loin de lui
me le faisait perdre un peu plus. Je recule.
« Je crois… que je devrais aller retrouver… » Je tends la main vers la poignée
de la porte, consciente d’être affreusement malpolie, mais je ne peux pas rester plus
longtemps dans cette odeur d’alcool et de cigare.
Le sénateur pousse un soupir, hoche la tête tandis que je saisis la poignée.
« Ah. Vous aussi, hum… » Il s’appuie au bureau, l’air vaincu.
Je commence à ouvrir la porte, mais il a le même air que Stuart le jour où celuici est arrivé sur la véranda de mes parents. Je me sens obligée de demander : « Que
voulez-vous dire, sénateur, par « vous aussi » ? »
Le sénateur regarde, sur le mur du bureau, le portrait géant et glacial de
Mrs Whitworth qui semble le surveiller. « Je le vois. Je le vois bien. À votre regard. » Il
part d’un petit rire amer. « Et moi qui espérais que vous auriez peut-être un peu de
sympathie pour le vieux. Enfin, si vous faites un jour partie de cette vieille famille… »
À mon tour de le regarder tandis que ses mots vibrent encore à mes oreilles…
si vous faites partie de cette vieille famille.
« Je… vous ne m’êtes pas antipathique, monsieur, dis-je, en pivotant sur mes
talons plats.
- Je ne veux pas vous accabler avec nos problèmes, mais les choses se sont
assez mal passées ici, Eugenia. Nous étions malades d’inquiétude l’année dernière
après cette histoire. Avec l’autre… » Il secoue la tête, baisse les yeux sur le verre qui
n’a pas quitté sa main. « Stuart… Il est carrément parti en laissant son appartement
de Jackson, il a tout emporté dans la maison de campagne de Vicksburg.
- Je sais qu’il a été très… bouleversé, dis-je, alors qu’en vérité je ne sais rien
du tout.
- La mort n’est pas pire. Bon Dieu, je prenais la voiture, j’allais le voir et il restait
assis devant la fenêtre à casser des noix de pécan ! Il les mangeait même pas, il les
jetait dans la poubelle. Il parlait pas, il nous a rien dit à sa maman et à moi pendant…
des mois. »
Il se recroqueville sur lui-même, cette espèce de géant au torse de taureau, et
je suis partagée entre l’envie de fuir et celle de le consoler tant il me semble pitoyable.
Mais il relève la tête, me fixe de ses yeux injectés de sang et dit : « Il me semble que
c’est hier que je lui apprenais à charger son premier fusil, à étrangler sa première
tourterelle. Mais depuis l’histoire avec cette fille, il… n’est plus le même. Il ne veut rien
me dire. Et moi je veux savoir, c’est tout. C’est mon fils, non ? Enfin, je crois. Mais
franchement, je n’en suis pas si sûr. »
Il fixe le vide. Je commence à me dire que je ne connais pas Stuart. Si ceci lui a
fait tellement mal, et s’il ne peut même pas m’en parler, alors que suis-je pour lui ?
Une simple diversion ? Quelque chose qui l’accompagne pour l’empêcher de penser à
ce qui le mine réellement de l’intérieur ?
Je regarde le sénateur, cherche ce que je pourrais lui dire pour le
réconforter - ma mère saurait faire cela. Mais un sinistre silence s’éternise.
« Francine m’arracherait les yeux si elle savait que je vous ai parlé de ça.
- Ça ne fait rien, monsieur. Je ne vous en veux absolument pas. »
Il semble épuisé par tout cela, mais tente de sourire. « Merci, ma chère. Allez
rejoindre mon fils. On se retrouvera dehors dans un moment. »
Je fais le tour de la maison à la recherche de Stuart. Des éclairs strient le ciel,
nous offrant des visions étranges du jardin saisi dans une lumière éclatante aussitôt
remplacée par l’obscurité.
On aperçoit, tel un squelette, la charpente du fameux pavillon au fond d’une
allée. Le verre de sherry que j’ai bu après le dîner m’a donné mal au cœur.
Le sénateur sort. Curieusement, il paraît moins ivre dans une chemise propre,
plissée et repassée exactement comme la précédente. Maman et Mrs Whitworth font
quelques pas dans le jardin et admirent un rosier d’une variété rare qui grimpe sur la
véranda. Stuart pose la main sur mon épaule. Il a l’air d’aller mieux, moi je vais plus
mal.
« On pourrait peut-être… ? » Je montre la porte et il me suit à l’intérieur. Je
m’arrête dans le couloir au pied de l’escalier dérobé.
« Il y a beaucoup de choses de toi que j’ignore, Stuart. »
Il montre, derrière moi, le mur couvert de photographies avec son espace vide.
« Eh bien, tout est là.
- Stuart, ton père m’a dit… » Je cherche mes mots.
« Quoi ?
- Il m’a dit à quel point tu avais souffert. À cause de Patricia.
- Il ne sait rien du tout. Il ne sait pas de qui il s’agissait, ni de quoi, ni… »
Il s’adosse au mur, croise les bras, et je vois la colère qui revient, s’empare à
nouveau de lui et l’enferme dans sa violence.
« Stuart. Tu n’es pas obligé de tout me dire maintenant. Mais il faudra bien, tôt
ou tard, qu’on discute de tout ça. » Je suis surprise de m’entendre parler avec tant
d’assurance alors que je ne suis pas du tout sûre de moi.
Il me regarde longuement dans les yeux, hausse les épaules.
« Elle a couché avec un autre. Voilà.
- Quelqu’un… que tu connaissais ?
- Personne ne le connaissait. C’était l’un de ces parasites qui traînent à la fac et
qui harcèlent les profs à propos des lois d’intégration. Bref, voilà ce qu’elle a fait.
- Tu veux dire… que c’était un activiste ? Pour les droits civiques ?
- C’est ça. Tu le sais, maintenant.
- Il était… noir ? » J’ai la gorge qui se serre à l’idée des conséquences, car
même pour moi ce serait quelque chose d’affreux, de catastrophique.
« Non, il n’était pas noir. C’était un petit salopard, un Yankee venu de New York
comme ceux qu’on voit à la télé avec leurs cheveux longs et leurs insignes pour la
paix. »
Je cherche désespérément la question à poser maintenant, mais ne trouve
rien.
« Et tu sais ce qu’il y avait de plus insensé, Skeeter ? J’aurais pu passer
l’éponge. Elle me l’a demandé, elle m’a dit combien elle regrettait. Mais je savais que
si jamais on apprenait qui était ce type, et que la belle-fille du sénateur Whitworth
avait couché avec un putain d’activiste yankee, il ne s’en relèverait pas. » Il claque
des doigts. « Terminée, sa carrière !
- Mais ton père, à table tout à l’heure, a dit qu’à son avis Ross Barnett avait tort.
- Tu sais bien que ce n’est pas si simple. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il
pense, c’est ce que le Mississippi pense. Il se présente au sénat des États-Unis cet
automne, et pour mon malheur, je le sais.
- C’est donc à cause de ton père que tu as rompu avec elle ?
- Non, j’ai rompu avec elle parce qu’elle m’avait trompé. » Il regarde ses mains
et je vois la honte qui le ronge. « Mais je n’ai pas renoué à cause… de mon père.
- Stuart… es-tu encore amoureux d’elle ? » Je m’efforce de sourire comme s’il
s’agissait d’une question anodine alors que j’ai l’impression de me vider de tout mon
sang, et peur de m’évanouir en prononçant ces mots.
Il se tasse un peu, adossé au papier peint à motifs dorés. Sa voix se fait plus
douce.
« Tu ne ferais jamais cela, toi. Mentir. Ni à moi, ni à quiconque. »
Il ne se doute pas du nombre de personnes auxquelles je mens. Mais c’est un
autre problème.
« Réponds-moi, Stuart. Tu l’aimes encore ? »
Il se frotte les tempes, les paupières. Je me dis qu’il ne veut pas me laisser voir
son regard.
« Je crois que nous devrions faire une pause », dit-il.
Je tends la main vers lui malgré moi, mais il se recule. « J’ai besoin de temps,
Skeeter. Et d’espace, sans doute. J’ai besoin de travailler, d’extraire du pétrole et…
de remettre de l’ordre dans ma tête. »
Je sens ma bouche qui s’ouvre toute seule. J’entends les voix assourdies de
nos parents qui nous appellent sur la véranda. Il est temps de repartir.
Je lui emboîte le pas. Les Whitworth s’arrêtent dans le grand hall d’entrée
tandis que les Phelan se dirigent vers la porte. Je les écoute les uns et les autres,
dans un semi-coma, promettre de se revoir, la prochaine fois chez les Phelan. Je leur
dis bonsoir, merci, et ma voix sonne étrangement à mes oreilles. Stuart agite la main
et me sourit sur les marches du perron pour que nos parents ne se doutent de rien.
Chapitre 21
Nous sommes dans le petit salon, maman, papa et moi, et nous regardons la
boîte métallique argentée fixée à la fenêtre. C’est gros comme un moteur de camion,
étincelant de chromes, rutilant comme l’espoir des temps modernes. Le nom du
fabricant figure dessus : Fedders.
« Qui sont-ils, ces Fedders ? demande maman. D’où viennent-ils ?
- Vas-y, tourne le bouton, Charlotte.
- Ah, je ne peux pas. C’est trop moche !
- Bon Dieu, maman, le Dr Neal a dit que tu en avais besoin. Recule. » Mes
parents me fusillent du regard. Ils ne se doutent pas du soulagement que j’attends de
cet appareil, comme ils ignorent que Stuart a rompu avec moi après le dîner chez les
Whitworth, et qu’il ne se passe pas une minute sans que je sente cette blessure qui
me consume. Il me semble que je pourrais prendre feu.
Je mets le bouton sur 1. Au-dessus de nos têtes, le lustre clignote. Le
ventilateur monte lentement en puissance, comme s’il gravissait une pente. Je
regarde quelques petites mèches qui se soulèvent sur la tête de maman.
« Oh, mon Dieu… » dit maman en fermant les yeux. Elle est très fatiguée ces
derniers temps et son ulcère empire. Le Dr Neal a déclaré qu’en maintenant de la
fraîcheur dans la maison on lui apporterait au moins un meilleur confort.
« Il n’est même pas au maximum », dis-je, et je mets le bouton sur 2. L’air
souffle un peu plus fort, devient un peu plus frais et nous sourions tous les trois tandis
que la sueur s’évapore sur nos fronts.
« Eh bien, essayons jusqu’au bout », dit papa. Il tourne jusqu’à 3, qui est le
maximum, le plus froid, le plus merveilleux des réglages, et maman laisse fuser un
petit rire. Nous sommes plantés devant la chose, la bouche ouverte comme prêts à la
manger. La lumière retrouve toute son intensité, le vrombissement se fait plus fort,
nos sourires s’élargissent, puis tout s’arrête d’un coup. Plus rien. L’obscurité.
« Que… mais que se passe-t-il ? » demande maman.
Papa regarde au plafond. Il va dans l’entrée. « Cet engin de malheur a fait
sauter les plombs ! »
Maman s’évente la gorge avec son mouchoir. « Pour l’amour du ciel, Carlton,
remets-le en marche ! »
J’entends pendant une heure papa et Jameso qui vont et viennent sur la
véranda, actionnent des interrupteurs et ferraillent avec divers outils. La réparation
effectuée, et après avoir écouté un laïus de papa nous recommandant de ne jamais
régler l’appareil sur 3 sinon il ferait sauter toute la maison, maman et moi regardons
une brume glacée recouvrir les fenêtres. Maman s’assoupit dans son fauteuil bleu
après avoir tiré une couverture verte sur sa poitrine. J’attends qu’elle s’endorme en
guettant le moment où son front se plisse tandis qu’elle se met à ronfler en sourdine.
Je vais sur la pointe des pieds éteindre toutes les lampes, la télévision et tout ce que
le rez-de-chaussée compte de dévoreurs de courant à l’exception du réfrigérateur. Je
me mets devant la fenêtre, déboutonne mon chemisier, et tourne lentement le bouton
jusqu’à 3. Je ne veux plus rien sentir. Je veux geler à l’intérieur. Que le froid me
frappe directement au cœur.
Il se passe environ trois secondes avant que le compteur ne saute.
Pendant les deux semaines qui suivent, je me plonge dans le travail sur les
entretiens. Je laisse ma machine à écrire sur la véranda arrière où je dors et travaille
pratiquement toute la journée et une partie de la nuit. À travers le fin grillage, le jardin
et les champs prennent un aspect brumeux. Je me retrouve par moments en train de
contempler les champs, mais je ne suis pas là. Je suis dans les vieilles cuisines de
Jackson avec les bonnes qui étouffent de chaleur et transpirent sous leur uniforme
blanc. Je sens les petits corps des bébés blancs et leur respiration tout contre moi. Je
ressens ce qu’a ressenti Constantine le jour où maman m’a ramenée de la clinique et
m’a tendue à elle. Je laisse leurs souvenirs de Noires me sortir de mon existence
misérable.
« Skeeter, voilà des semaines que nous sommes sans nouvelles de Stuart, me
dit maman pour la énième fois. Vous n’êtes pas fâchés, n’est-ce pas ? »
Je rédige ma chronique de Miss Myrna. Après avoir eu trois mois d’avance, j’ai
failli louper cette semaine la date limite de remise de la copie. « Il va bien, maman. Il
n’est pas obligé d’appeler toutes les cinq minutes ! » Mais j’adoucis ma voix. Elle
semble plus maigre de jour en jour. La vue de sa clavicule décharnée suffit à tempérer
l’agacement que provoquent ses remarques. « Il voyage, maman, c’est tout. »
Cela paraît la calmer pour le moment et je dis la même chose à Elizabeth,
comme à Hilly en y ajoutant quelques détails et en me pinçant le bras pour supporter
son sourire insipide. Mais à moi-même, je ne sais que dire. Stuart a besoin
d’« espace » et de « temps » comme s’il s’agissait de sciences physiques et non
d’une relation humaine.
Aussi, plutôt que de m’apitoyer sur moi-même à longueur de journée, je
travaille. Je tape. Je transpire. Qui aurait cru qu’un cœur brisé pouvait vous brûler à
ce point ? Quand maman va se reposer dans son lit, j’approche mon fauteuil du
climatiseur et je le contemple. En juillet, il se transforme en sanctuaire. Je surprends
Pascagoula qui feint de passer le chiffon à poussière d’une main tout en offrant de
l’autre ses tresses au courant d’air. Les climatiseurs ne sont pas tout à fait une
invention récente, mais tous les magasins qui en ont un le signalent dans leur vitrine
et dans leur publicité. Je fais une affichette pour la maison Phelan et l’accroche à la
poignée de la porte d’entrée : MAISON CLIMATISÉE. Maman sourit, mais prétend
qu’elle ne trouve pas ça drôle.
Un soir, l’un des rares où je suis à la maison, je m’attable pour dîner avec mes
parents. Maman chipote dans son assiette. Elle a tenté tout l’après-midi de me cacher
qu’elle vomissait. Elle se pince l’arête du nez pour lutter contre son mal de tête. « Je
me disais que le 25, peut-être… ce serait trop tôt, à votre avis, pour les inviter ici ? »
Je ne peux toujours pas me résoudre à lui dire que Stuart et moi avons rompu.
Mais je devine à son teint que maman est au plus mal ce soir. Elle est blême et
je vois les efforts qu’il lui en coûte pour rester assise. Je lui prends la main.
« Voyons… Je suis certaine que le 25 serait parfait, maman… » Elle sourit pour la
première fois de la journée.
*
Aibileen, dans sa cuisine, sourit à la pile de feuilles posée sur la table. Trois
centimètres d’épaisseur de texte en interligne double. Cela commence à ressembler à
quelque chose qui pourrait être posé sur une étagère. Aibileen est aussi épuisée que
moi, certainement plus, même, car elle travaille toute la journée et rentre chez elle
chaque soir pour les entretiens.
« Regardez ça, dit-elle. C’est presque un livre ! »
Je hoche la tête, essaye de sourire, mais il reste beaucoup de travail. On est
début août et, même si nous ne devons rendre le manuscrit qu’à la fin janvier, il nous
reste cinq entretiens avant de finir. J’ai, avec l’aide d’Aibileen, mis en forme, raccourci
et rédigé cinq chapitres dont celui de Minny, mais ils ont encore besoin d’être revus.
Celui d’Aibileen, heureusement, est terminé. Il fait vingt et une pages. C’est simple, et
magnifiquement écrit.
Il y a plusieurs dizaines de faux noms, de Blancs comme de Noirs, et par
moments on a du mal à s’y retrouver. Depuis le début, Aibileen est Sarah Ross. Minny
a choisi Gertrude Black pour une raison que j’ignore. J’ai choisi Anonyme, mais Elaine
Stein ne le sait pas encore. Notre ville s’appelle Niceville, Mississippi, parce qu’elle
n’existe pas, mais nous avons décidé qu’un véritable nom d’État susciterait plus
d’intérêt. Et comme le Mississippi se trouve être le pire, nous nous sommes dit que
son choix s’imposait.
Une petite brise entre par la fenêtre et les dernières feuilles de la pile se
soulèvent. Nous plaquons la main dessus toutes les deux en même temps.
« Vous croyez… qu’elle voudra le publier ? demande Aibileen. Quand on aura
fini ? »
Je voudrais sourire à Aibileen, me montrer confiante. « Je l’espère bien, dis-je,
avec tout l’enthousiasme dont je suis capable. L’idée avait l’air de l’intéresser et elle…
enfin, avec la marche qui doit avoir lieu et… »
J’entends ma propre voix qui baisse. Je ne sais absolument pas si Mrs Stein
voudra publier cela. Mais ce que je sais, c’est que la responsabilité de ce travail
repose sur mes épaules et que, je le vois à leur détermination, à leurs traits émaciés,
les bonnes veulent que ce livre soit publié. Elles tremblent, elles regardent vers la
porte toutes les cinq minutes de crainte d’être surprises à parler avec moi. Elles ont
peur qu’on ne les frappe comme on a frappé le petit-fils de Louvenia, ou qu’on ne les
abatte devant chez elles comme on a abattu Medgar Evers. Les risques qu’elles
prennent prouvent qu’elles désirent être publiées et qu’elles le désirent ardemment.
Je ne me sens plus protégée sous prétexte que je suis blanche. Je jette
souvent des regards en arrière quand je me rends en camionnette chez Aibileen. Le
policier qui m’a arrêtée voici quelques mois est mon aide-mémoire : désormais, je suis
une menace pour toutes les familles blanches de cette ville. Même si beaucoup de
ces histoires sont belles, ce seront les autres qui retiendront leur attention. Elles leur
échaufferont le sang et leur feront serrer les poings. Nous devons garder là-dessus un
secret absolu.
J’ai fait exprès d’arriver cinq minutes en retard à la réunion de la Ligue, ce lundi
soir. C’est la première depuis un mois : Hilly étant en vacances sur la côte, elle
n’aurait jamais pris le risque de laisser une réunion se tenir sans elle. Elle est bronzée
et fin prête pour présider. Elle tient son marteau comme une arme. Autour de moi, les
femmes se sont assises et fument des cigarettes en les secouant au-dessus des
cendriers posés sur le sol. Je ronge mes ongles pour me retenir d’en prendre une. Je
ne fume plus depuis six jours.
Outre l’absence de cigarette entre mes doigts, les visages des femmes qui
m’entourent me rendent nerveuse. J’en ai vite repéré sept qui ont un lien avec
quelqu’un dans le livre, quand elles n’y figurent pas elles-mêmes. Je veux sortir d’ici
au plus vite et me remettre au travail, mais deux longues et pénibles heures se
passent avant que Hilly n’abatte enfin son marteau. À ce stade, elle semble ellemême fatiguée d’entendre sa propre voix.
Toutes se lèvent et s’étirent. Quelques-unes sortent aussitôt, pressées de
rejoindre leurs maris. D’autres s’attardent - celles qui ont des cuisines pleines
d’enfants et dont la bonne est repartie chez elle. Je me hâte de rassembler mes
affaires, espérant que je n’aurai pas à parler à quiconque, en particulier à Hilly.
Mais avant que je n’aie pu m’échapper, Elizabeth croise mon regard et me fait
signe. Je me sens coupable de ne pas être allée la voir. Elle s’agrippe au dossier
d’une chaise pour se relever. Elle est enceinte de six mois et tient mal sur ses jambes
à cause des tranquillisants qu’on lui fait prendre.
« Comment te sens-tu, Elizabeth ? »
Son corps est exactement le même, hormis le ventre énorme et dilaté. « Ça se
passe mieux cette fois ?
- Non, mon Dieu, c’est affreux, et j’en ai encore pour trois mois ! »
Nous nous taisons toutes deux. Elizabeth laisse échapper un léger renvoi, jette
un coup d’œil à sa montre. Puis elle ramasse son sac, prête à s’en aller, mais me
prend soudain la main et dit en baissant la voix. « J’ai appris, pour Stuart et toi. Je
suis vraiment désolée. »
Je baisse les yeux. Je ne m’étonne pas qu’elle sache, mais plutôt qu’il ait fallu
aussi longtemps pour que tout le monde soit au courant. Je n’ai rien dit à quiconque,
mais Stuart a sans doute parlé. Ce matin encore, j’ai dû mentir à maman et lui
expliquer que les Whitworth ne seraient pas en ville le 25, jour où elle voulait les avoir.
« Excuse-moi de ne pas te l’avoir dit, Elizabeth. Mais je n’aime pas en parler.
- Je comprends. Ah, zut, il faut que j’y aille, Raleigh est seul avec la petite, il est
sûrement en train de piquer une crise. » Elle lance un dernier regard à Hilly. Hilly
sourit et l’excuse d’un hochement de tête.
Je rassemble prestement mes notes et me dirige vers la sortie. À la seconde où
je vais passer la porte, je m’entends appeler.
« Une seconde, tu veux bien, Skeeter ? »
Je soupire, me retourne et fais face à Hilly. Elle porte un ensemble marin bleu
foncé, le genre de chose qu’on achète pour une gamine de cinq ans. Les plis bâillent
autour de ses hanches comme un soufflet d’accordéon. La salle s’est vidée, il ne reste
plus que nous.
« Si nous parlions de ceci, ma’am ? » Elle brandit la dernière Lettre et je devine
ce qui va suivre.
« Je n’ai pas le temps. Ma mère est malade…
- Je t’ai dit il y a cinq mois de publier ma proposition de loi, et tu n’as toujours
pas suivi mes instructions. »
Je la regarde, en proie à une colère aussi violente que soudaine. Tout ce que je
refoule depuis des mois me remonte à la gorge.
« Je ne publierai pas cette proposition de loi. »
Elle soutient mon regard sans broncher. « Je veux la voir dans la Lettre avant
les élections. » Elle pointe le doigt vers le plafond. « Sinon, j’en référerai à qui de droit,
ma chère.
- Si tu essayes de me faire expulser de la Ligue, j’appellerai moi-même
Genevieve von Hapsburg à New York », dis-je, d’une voix sifflante, car il se trouve
que je connais cette Genevieve qu’elle admire beaucoup. C’est la plus jeune
présidente de l’histoire de la Ligue, et peut-être la seule personne qui inspire de la
crainte à Hilly. Mais Hilly ne semble pas prête à céder.
« Pour lui dire quoi, Skeeter ? Que tu ne fais pas ton boulot ? Que tu te
promènes avec de la propagande des activistes noirs ? »
Je suis bien trop furieuse pour me laisser démonter par ces propos. « Tu vas
me rendre ce que tu m’as pris, Hilly. Ça ne t’appartient pas.
- Bien sûr que je te l’ai pris. Tu n’as pas à avoir de telles choses sur toi. Si
quelqu’un l’avait vu ?
- Qui es-tu pour me dire ce que je dois avoir ou ne pas…
- C’est mon devoir, Skeeter ! Tu sais aussi bien que moi que les gens
n’achèteront même pas une tranche de quatre-quarts à une organisation qui accueille
des intégrationnistes parmi ses membres !
- Hilly. » J’ai besoin de l’entendre le dire. « À qui va exactement cet argent, de
toute façon ? »
Elle lève les yeux au ciel. « Aux enfants d’Afrique menacés par la famine. »
Je lui laisse le temps d’apprécier l’ironie de la chose : elle envoie de l’argent
aux Noirs d’Afrique, mais pas dans notre propre ville. Mais je pense à autre chose.
« Je vais appeler tout de suite Genevieve et je lui dirai quelle hypocrite tu es. »
Hilly se redresse. Je songe, une seconde, que j’ai peut-être fendu sa cuirasse
avec ces mots. Mais elle se passe la langue sur les lèvres, prend bruyamment son
inspiration et lâche : « Pas étonnant que Stuart Whitworth t’ait laissée tomber. »
Je serre les dents pour ne pas lui laisser voir l’effet de ces paroles sur moi.
Mais à l’intérieur, je m’effondre lentement et inexorablement. Tout m’échappe et se
désintègre. « Je veux récupérer ces textes, dis-je d’une voix tremblante.
- Alors, mets cette proposition de loi dans la Lettre. »
Je tourne les talons et sors, balance ma sacoche dans la Cadillac et allume une
cigarette.
La lumière est éteinte chez maman quand j’arrive à la maison, et j’en suis
soulagée. Je traverse le hall sur la pointe des pieds jusqu’à la véranda arrière et
referme en douceur la porte-moustiquaire qui grince. Puis je m’assieds devant ma
machine à écrire.
Mais je ne peux pas taper. Je regarde les minuscules carrés gris du grillage. Je
les regarde si intensément que je passe au travers. Je sens quelque chose qui cède
en moi. Je suis vaporeuse. Je suis folle. Et sourde. Sourde à ce téléphone imbécile
qui reste muet.
Sourde à ma mère qui vomit quelque part dans la maison. À sa voix qui me
parvient par la fenêtre ouverte : « Ça va, Carlton, c’est passé ! » J’entends tout et
pourtant, je n’entends rien. Rien qu’un bourdonnement strident dans mes oreilles.
Je prends mon sac, en sors la proposition de loi de Hilly Holbrook. La feuille
pend, déjà ramollie par l’humidité de l’air. Une mite se pose dans un angle et repart
aussitôt, la poudre de ses ailes laissant une petite trace brune.
Je commence à taper les textes de la Lettre en frappant lentement, brutalement
sur chaque touche : Sarah Shelby épouse Robert Pryor ; vous êtes invitées au défilé
de vêtements d’enfants de Kathryn Simpson ; un thé en l’honneur de nos fidèles
donateurs. Puis je tape la proposition de loi de Hilly. Je le mets en page deux, face
aux photos des dernières activités de la Ligue. Là, chacun la verra après s’être admiré
soi-même au cours de la kermesse d’été. Tout en tapant, je ne pense qu’à une
chose : Et Constantine, que penserait-elle de moi ?
AIBILEEN
Chapitre 22
« Quel âge tu as aujourd’hui, grande fille ? »
Mae Mobley est encore au lit. Elle me tend deux doigts, à moitié endormie, et
elle dit : « Mae Mo deux !
- Eh non, c’est trois aujourd’hui ! » Je redresse un de ses doigts et je récite ce
que mon père me disait à mes anniversaires : « Trois petits soldats sortent de bon
matin… »
Elle est dans un lit de grande parce qu’on prépare la nursery pour l’arrivée du
nouveau bébé. « L’année prochaine, on dira quatre petits soldats ! »
Elle fronce le nez parce qu’il va falloir qu’elle se rappelle de dire Mae Mobley
trois, alors qu’elle a dit toute sa vie à tout le monde Mae Mobley deux. Quand on est
petit, on vous pose deux questions, toujours les mêmes, comment tu t’appelles et quel
âge tu as. Alors vous avez intérêt à répondre juste.
Elle dit : « Je suis Mae Mobley trois », puis elle saute du lit avec sa tignasse en
bataille. Cette tache sans cheveux qu’elle avait bébé est en train de revenir. Je peux
la cacher quelques minutes en brossant, mais pas plus longtemps. Elle les a fins et ils
restent pas bouclés. Le soir, ils sont raides. Ça me dérange pas si elle est pas jolie,
mais j’essaye de bien l’arranger pour sa maman.
« Viens dans la cuisine, je dis. On va te faire un petit déjeuner d’anniversaire. »
Miss Leefolt est chez le coiffeur. Ça la gêne pas de pas être là le matin où sa
fille se réveille pour le premier anniversaire qu’elle se rappellera. Au moins, Baby Girl
a ce qu’elle voulait. Miss Leefolt m’a appelée dans sa chambre pour me montrer une
grande boîte posée par terre.
« Elle va être contente, non ? Elle marche, elle parle et elle pleure, même. »
C’est une boîte à pois roses avec de la cellophane sur le devant, et dedans une
poupée grande comme Mae Mobley. Nom, Allison. Elle a des boucles blondes et les
yeux bleus. Et une robe rose à fanfreluches. Chaque fois que la publicité passe à la
télé Mae Mobley se précipite dessus, attrape les deux côtés de l’écran, met sa figure
tout près et regarde, sérieuse comme un pape. En regardant ce jouet, Miss Leefolt fait
une tête comme si elle allait se mettre à pleurer. Je crois que sa mère lui a jamais
donné ce qu’elle voulait quand elle était petite.
Je vais dans la cuisine pour préparer un peu de purée de maïs et je pose des
petits marshmallows dessus. Je mets tout ça au four pour que ça soit un peu
croustillant, et j’ajoute une fraise coupée en morceaux. C’est tout ce que c’est le maïs,
un support. Pour tout ce qui se mange.
Les trois petites bougies roses que j’ai apportées de chez moi sont dans ma
poche. Je les sors et je défais le papier ciré que j’ai mis autour pour pas qu’elles
arrivent toutes tordues. Quand c’est prêt, je pose l’assiette sur la petite table
recouverte de linoléum blanc au milieu de la pièce et j’avance le mini fauteuil de Mae
Mobley.
Je dis : « Bon anniversaire, Mae Mobley deux ! »
Elle rit et elle dit : « Je suis Mae Mobley trois !
- Et comment ! Souffle les trois bougies maintenant, Baby Girl. Sinon elle vont
fondre dans ton petit déjeuner. »
Elle regarde les petites flammes, en souriant.
« Souffle, grande fille ! »
Elle les éteint d’un coup. Elle suce le maïs collé sur les bougies et elle se met à
manger. Au bout d’un moment, elle me sourit et elle dit : « Quel âge t’as ?
- Aibileen a cinquante-trois ans. »
Elle ouvre de grands yeux. Je pourrais aussi bien en avoir mille.
« T’as… des anniversaires ?
- Oui ! » Je ris. « C’est malheureux, mais j’en ai. C’est la semaine prochaine,
mon anniversaire. « Je peux pas croire que je vais avoir cinquante-quatre ans. Ils sont
passés où ?
« Et des bébés ? T’as des bébés ? »
Je ris. « J’en ai eu dix-sept ! »
Elle sait pas encore compter jusqu’à dix-sept, mais elle comprend que c’est
beaucoup.
« On pourrait remplir toute la cuisine avec », je dis.
Elle ouvre tout ronds ses grands yeux marrons. « Où ils sont, les bébés ?
- Dans toute la ville. Tous les bébés que j’ai eu à m’occuper.
- Pourquoi ils viennent pas s’amuser avec moi ?
- Parce qu’ils sont presque tous grands. Il y en a qui ont déjà des bébés à
eux. »
Ma parole, elle est perdue. Elle fait celle qui réfléchit, comme si elle voulait
compter. À la fin, je dis : « Tu en fais partie toi aussi. Tous les petits que j’ai gardés, je
les compte comme si c’étaient les miens. »
Elle hoche la tête, croise les bras.
J’attaque la vaisselle. Il y aura que la famille ce soir au repas d’anniversaire et
je dois faire les gâteaux. Je commence par celui à la fraise avec glaçage au sirop de
fraise. Ils feraient un repas rien que de fraises, si ça dépendait que de Mae Mobley.
Puis je fais l’autre gâteau.
« Faisons un gâteau au chocolat », a dit Miss Leefolt hier. Enceinte de sept
mois et il lui faut des gâteaux au chocolat.
Moi j’avais tout prévu depuis la semaine dernière. Et tout était prêt. Ces
choses-là, c’est trop important pour me tomber dessus la veille. « Hum. Et pourquoi
pas à la fraise ? C’est ce qu’elle préfère, Mae Mobley, vous savez.
- Oh non, elle veut du chocolat ! Je dois aller faire des courses demain et je
prendrai tout ce qu’il vous faut. »
Du chocolat, mon œil. Donc, j’en ferai deux. Et comme ça elle aura deux fois
trois bougies à souffler.
Je nettoie l’assiette de maïs et je lui donne un peu de jus de raisin. Elle a
apporté sa vieille poupée dans la cuisine, celle qu’elle appelle Claudia, qui a les
cheveux peints et qui ferme les yeux. Elle pousse aussi un petit gémissement à fendre
l’âme quand on la laisse tomber par terre.
« C’est ton bébé », je dis. Elle lui donne des tapes dans le dos comme pour
chasser la poussière et elle fait oui de la tête.
Puis elle dit : « Aibi, t’es ma vraie maman. » Elle me regarde même pas, elle le
dit comme si elle parlait de la pluie et du beau temps.
Je me mets à genoux à côté d’elle. « Ta maman est chez le coiffeur. Baby Girl,
tu sais bien qui est ta maman. »
Mais elle secoue la tête en serrant la poupée dans ses bras et elle dit : « Je
suis ton bébé !
- Mae Mobley, tu sais bien que c’était pour rire quand je t’ai dit que j’avais eu
dix-sept enfants, pas vrai ? C’est pas vraiment les miens. Moi, j’en ai eu qu’un. »
Elle dit : « Je sais. C’est moi ton vrai bébé. Les autres, c’est pas vrai. »
J’en ai eu, des petits perturbés. John Green Dudley : le premier mot qui est
sorti de la bouche de ce garçon était maman, et c’était moi qu’il regardait. Après quoi il
s’est mis à appeler tout le monde maman, y compris la vraie et aussi son papa. Il a fait
ça longtemps sans que ça gêne personne. Mais tout de même, quand il a commencé
à mettre les jupes plissées de sa sœur et du parfum N o 5 Chanel on s’est tous un peu
inquiétés.
J’ai servi trop longtemps chez les Dudley - plus de six ans. Son père
l’emmenait dans le garage et il le fouettait avec le tuyau d’arrosage en caoutchouc
jusqu’à en plus pouvoir pour faire sortir la fille de ce garçon. Treelore s’étouffait à
moitié tellement je le serrais fort dans mes bras en rentrant à la maison. Quand on a
commencé à chercher des histoires pour le livre, Miss Skeeter m’a demandé de lui
raconter le plus mauvais souvenir de ma vie de bonne. Je lui ai dit que c’était le jour
du bébé mort-né. Mais c’était pas celui-là. Ç’a été tous les jours de 1941 à 1947
quand j’attendais derrière la porte la fin de la raclée. Je me reproche devant Dieu de
jamais avoir dit à John Green Dudley qu’il irait pas en enfer. Qu’il était pas un monstre
de foire parce qu’il aimait mieux les garçons. Je regrette devant Dieu de pas lui avoir
mis les mots qu’il fallait dans les oreilles comme j’essaye de le faire avec Mae Mobley.
Au lieu de ça, je restais dans la cuisine en attendant de passer de la pommade sur les
marques de tuyau.
On entend Miss Leefolt qui se gare sous l’abri à voitures. J’ai un peu peur
qu’elle entende cette histoire de vraie maman. Mae Mobley aussi est inquiète. Elle se
met à battre des ailes comme un poulet. « Elle va me donner la fessée ! »
C’est donc qu’elle le lui a déjà dit, et que Miss Leefolt a pas du tout aimé ça.
Quand Miss Leefolt entre avec sa belle coiffure, Mae Mobley lui dit même pas
bonjour et elle se sauve dans sa chambre. Comme si elle avait peur que sa maman
entende ce qu’elle a dans la tête.
Le repas d’anniversaire de Mae Mobley s’est bien passé, en tout cas d’après ce
que Miss Leefolt me dit le lendemain. En arrivant ce vendredi matin, je vois les trois
quarts du gâteau au chocolat sur le comptoir. Le gâteau à la fraise est tout parti.
L’après-midi, Miss Skeeter vient pour donner des papiers à Miss Leefolt. Dès que
Miss Leefolt sort pour aller aux toilettes, Miss Skeeter me rejoint dans la cuisine.
Je demande : « Ça tient toujours pour ce soir ?
- Ça tient toujours. Je serai là. » Elle sourit plus beaucoup, Miss Skeeter,
depuis qu’ils ont cassé avec Mister Stuart. J’entends tout le temps Miss Hilly et Miss
Leefolt parler de ça.
Miss Skeeter prend un Coca dans le frigo et elle dit à voix basse : « Ce soir on
va finir l’interview de Winnie et je la mettrai en forme pendant le week-end. Mais on ne
pourra pas se voir avant jeudi. J’ai promis à maman de la conduire à Natchez lundi
pour un truc des Filles de la Révolution ». Miss Skeeter regarde au plafond comme
quand elle réfléchit à quelque chose d’important. « Je serai absente trois jours,
d’accord ?
- Très bien, je dis. Vous avez besoin de vous arrêter un peu. »
Elle repart vers le salon, puis elle se retourne et elle dit : « N’oubliez pas. Je
m’absente lundi matin pour trois jours. D’accord ?
- Oui, ma’am », je réponds, et je me demande pourquoi elle a besoin de le dire
deux fois.
C’est pas encore huit heures et demie, lundi, et le téléphone sonne déjà sans
arrêt.
« Résidence de Miss…
- Passez-moi Elizabeth ! »
Je vais chercher Miss Leefolt. Elle se lève et arrive dans la cuisine en chemise
de nuit. C’est à croire que Miss Hilly parle dans un mégaphone plutôt que dans un
téléphone, tellement j’entends tout.
« Tu es passée devant ma maison ?
- Quoi ? De quoi parles…
- Elle a mis la proposition de loi pour les toilettes dans la Lettre. J’avais dit très
exactement qu’il fallait déposer les vieux vêtements chez moi, pas…
- Laisse-moi prendre mon… courrier. Je ne sais pas de quoi tu…
- Si je la trouve, je la tue de mes propres mains ! »
J’ai l’impression que le téléphone s’écrase dans l’oreille de Miss Leefolt : Miss
Hilly a raccroché. Elle reste une seconde à le regarder, puis elle enfile une robe de
chambre par-dessus sa chemise de nuit. « Il faut que j’y aille, elle dit, en cherchant
ses clés. Je reviens tout de suite. »
Elle sort en courant, tout enceinte qu’elle est, se cale au volant de sa voiture et
démarre comme un boulet de canon. Je regarde Mae Mobley et elle me regarde.
« Me demande pas, Baby Girl. Je sais rien moi non plus. »
Tout ce que je sais, c’est que Miss Hilly, son mari et ses enfants sont revenus
ce matin de leur week-end à Memphis. Chaque fois que Miss Hilly s’en va, Miss
Leefolt parle que de ça : où elle est partie et quand elle va revenir…
Au bout d’un moment je dis : « Viens, Baby Girl, on va faire un tour pour savoir
ce qui se passe. »
On remonte Devine Street, on tourne à gauche et encore à gauche, et on prend
Myrtle Street où Miss Hilly a sa maison.
Même au mois d’août, c’est une promenade agréable vu qu’il fait pas encore
trop chaud. Il y a des oiseaux qui chantent et qui nous passent devant comme des
flèches. Mae Mobley lâche pas ma main, on balance les bras en marchant, on est
contentes toutes les deux. Un tas de voitures nous dépassent aujourd’hui, et je trouve
ça bizarre vu que Myrtle est une impasse.
On longe le dernier virage avant la grande maison blanche de Miss Hilly, et là…
Mae Mobley montre la maison du doigt et elle rit. « Regarde, regarde, Aibi ! »
J’ai jamais vu une chose pareille de ma vie. Il y en a des dizaines. Des cuvettes
de toilettes ! Au beau milieu de la pelouse de Miss Hilly. De toutes les formes et de
toutes les tailles. Des bleues, des roses, des blanches… Avec ou sans lunette, avec
ou sans réservoir pour la chasse d’eau. Des modernes, des vieilles avec la chaîne.
On dirait presque une foule de gens, à voir comment certaines se parlent avec leur
lunette relevée pendant que les autres écoutent sous leur lunette rabattue.
On descend dans le fossé parce qu’il y a de plus en plus de voitures dans cette
impasse. Les gens arrivent, tournent autour du petit rond-point de pelouse au bout de
la rue et repartent. Il y en a qui se tordent de rire et qui disent : « Regarde la maison
de Hilly ! Regarde tout ça ! » et qui s’arrêtent devant ces cuvettes comme s’ils en
avaient jamais vu avant.
« Une, deux, trois ! » Mae Mobley commence à les compter. Quand elle arrive
à douze, c’est moi qui continue. « Vingt-neuf, trente, trente et une, trente-deux
cuvettes, Baby Girl ! »
On s’approche encore un peu, et je vois qu’il y en a plein le jardin et encore
deux dans l’allée du garage, comme un couple. Et une autre sur les marches du
perron qui a l’air d’attendre que Miss Hilly lui ouvre la porte.
« Tu trouves pas qu’elle est rigolote celle-là, avec… »
Cette fois, Baby Girl m’a lâché la main, elle court dans le jardin vers la cuvette
rose et elle soulève la lunette. J’ai pas le temps de faire un geste qu’elle a déjà baissé
sa culotte et s’est assise dessus pour faire pipi, et me voilà en train de lui courir après
pendant qu’une dizaine de voitures klaxonnent et qu’un type prend des photos.
La voiture de Miss Leefolt est dans l’allée derrière celle de Miss Hilly, mais on
les voit pas. Elles sont sûrement dedans à se lamenter et à se demander ce qu’elles
vont faire avec tout ça. Les rideaux sont tirés et je vois rien qui bouge. Je croise les
doigts, pourvu qu’elles aient pas vu Baby Girl en train de faire ses besoins devant tout
Jackson ! Il faut vite repartir.
Tout le long du chemin, Baby Girl arrête pas de poser des questions au sujet
de ces cuvettes. Qu’est-ce qu’elles font là ? Comment elles sont arrivées ? Est-ce
qu’elle pourrait aller voir Heather et s’amuser encore un peu avec ?
Quand j’arrive chez Miss Leefolt, le téléphone sonne et ça dure toute la
matinée. Je réponds pas. J’attends que ça s’arrête un moment pour appeler Minny.
Mais Miss Leefolt déboule dans la cuisine en claquant la porte, elle décroche et elle
se met à parler comme une mitraillette. Moi j’écoute, et il me faut pas longtemps pour
comprendre toute l’histoire en recollant les pièces et les morceaux.
Miss Skeeter a bien mis la proposition de loi de Miss Hilly dans leur Lettre. Ça
expliquait toutes les raisons pour que les Blancs et les Noirs se servent pas des
mêmes toilettes. Et dessous, elle a mis l’appel pour la collecte de vêtements, en tout
cas ça aurait dû être ça. Sauf qu’au lieu de vieux vêtements, elle a tapé quelque
chose comme « Déposez vos vieilles toilettes au 228 Myrde Street. Nous serons
absents, mais laissez-les devant la porte. » Elle a juste mis un mot pour un autre. Je
pense que c’est ce qu’elle dira, en tout cas.
Malheureusement pour Miss Hilly, il s’est pas passé grand-chose d’autre ces
jours-ci. Rien au Vietnam, pas de manifestation contre la conscription. Les journalistes
ont déjà dit tout ce qu’ils pouvaient dire sur l’église qui a explosé en Alabama, sur le
meurtre de ces pauvres jeunes filles noires. Le lendemain, la photo de la maison de
Miss Hilly avec toutes ses cuvettes de toilettes est sur la première page du Jackson
Journal. Je dois dire que c’est assez comique. Je regrette seulement que ça soit pas
en couleur parce qu’on aurait pu s’amuser à comparer tous ces bleus et ces roses et
ces blancs. Et on aurait appelé ça la déségrégation des cuvettes de toilettes.
Le titre dit : PRENEZ UN SIÈGE ! et il y a pas d’article avec. Rien que la photo
et deux lignes de légende : « La maison de Hilly Holbrook ce matin, un spectacle à ne
pas manquer. »
Et c’est à croire qu’il y a pas qu’à Jackson qu’il se passe pas grand-chose.
C’est pareil dans tous les États-Unis. Lottie Freeman, qui travaille à la résidence du
gouverneur où on reçoit tous les journaux, m’a dit qu’elle avait vu la photo dans les
pages « Vie quotidienne » du New York Times. Et dans celui-là comme dans tous les
autres, c’était chaque fois : « La maison de Hilly et William Holbrook à Jackson,
Mississippi. »
*
On a beaucoup parlé au téléphone chez Miss Leefolt pendant ce week-end et
je l’ai beaucoup vue baisser la tête comme quand elle prend un savon de Miss Hilly.
Cette histoire de cuvettes me donne autant envie de rire que de pleurer. C’est un
sacré risque qu’elle a pris, Miss Skeeter, en se mettant Miss Hilly à dos. Elle rentre
chez elle ce soir, et j’espère qu’elle va m’appeler. Je crois que je comprends
maintenant pourquoi elle était partie à Natchez.
Le jeudi matin arrive et je suis toujours sans nouvelles de Miss Skeeter. Je me
mets à mon repassage dans le salon. Miss Leefolt arrive avec Miss Hilly et elles
s’assoient à la table de la salle à manger. J’ai l’impression qu’elle va plus beaucoup
chez elle, Miss Hilly. Je baisse le son de la télé, et j’ouvre en grand mes oreilles.
« Voilà ce dont je t’ai parlé. » Miss Hilly prend un petit livre et elle l’ouvre. Elle lit
en suivant avec le doigt. Miss Leefolt suit avec elle et elle secoue la tête.
« Tu sais ce que ça signifie, n’est-ce pas ? Elle veut changer ces lois. Pourquoi
aurait-elle eu ça avec elle, sinon ?
- Je n’arrive pas à le croire, dit Miss Leefolt.
- Je ne peux pas prouver que c’est elle qui a mis toutes ces cuvettes chez moi.
Mais ça - elle soulève le livre et le frappe avec son doigt -, c’est bien la preuve qu’elle
mijote quelque chose. Et j’ai l’intention d’en parler à Stuart Whitworth.
- Mais ils ne sont plus ensemble ?
- Peut-être, mais faut qu’il sache. Au cas où il serait tenté de se rabibocher.
C’est la carrière du sénateur Whitworth qui est en jeu.
- Mais c’était peut-être une simple erreur, dans la Lettre. Peut-être qu’elle…
- Elizabeth. » Hilly fait un grand geste du bras. « Je ne parle pas des cuvettes
de toilettes. Je parle des lois de ce grand État. Et je te pose la question : veux-tu voir
Mae Mobley à côté d’un petit Noir en cours d’anglais ? » Miss Hilly me regarde du
coin de l’œil pendant que je repasse et elle baisse la voix. Mais parler doucement,
c’est pas son fort. « Tu veux que des nègres viennent habiter à côté de chez toi ?
Qu’ils te mettent la main aux fesses quand tu passeras dans la rue ? »
Je jette un coup d’œil et je vois que Miss Leefolt commence à comprendre. Elle
se redresse avec un petit air offusqué.
« William a piqué une colère en voyant ce qu’elle avait fait chez nous et je ne
peux plus la laisser salir mon nom en la fréquentant alors que les élections
approchent. J’ai déjà demandé à Jeanie Caldwell de prendre sa place au club de
bridge.
- Tu la renvoies du club ?
- Et comment ! Et je songe à l’expulser de la Ligue, aussi.
- Tu peux faire ça ?
- Bien sûr que je peux ! Mais j’ai réfléchi, et je préfère qu’elle vienne et qu’elle
voie à quel point elle s’est rendue ridicule. » Miss Hilly hoche la tête. « Il faut qu’elle
apprenne qu’elle ne peut pas se conduire comme ça. Disons qu’entre nous, c’est une
chose, mais devant tout le monde… elle va vers de sérieux ennuis.
- C’est vrai. Il y a des racistes dans cette ville », dit Miss Leefolt.
Miss Hilly hoche la tête. « Oh oui ! Et ils ne sont pas loin. »
Au bout d’un moment, elles se lèvent et partent en voiture. Je suis contente de
plus voir leurs têtes.
À midi, Mister Leefolt revient pour déjeuner, ce qui est rare. Il s’installe à la
petite table. « Aibileen, préparez-moi quelque chose, s’il vous plaît. » Il prend le
journal et le défroisse pour lire. « Un peu de rôti.
- Oui monsieur. » Je mets un set de table et des couverts. Il est grand et
maigre, et bientôt il sera complètement chauve. Il lui reste une couronne de cheveux
bruns autour du crâne et plus rien au milieu.
« Vous comptez rester pour aider Elizabeth quand le bébé sera là ? » il
demande, tout en lisant son journal. En général, il me voit même pas.
« Oui monsieur.
- Parce qu’on m’a dit que vous changiez souvent de place.
- Oui monsieur. » C’est vrai. Les bonnes restent souvent toute leur vie dans la
même famille, mais pas moi. J’ai mes raisons pour changer quand les enfants arrivent
à huit ou neuf ans. Il m’a fallu du temps pour comprendre ça. « Je travaille mieux avec
les enfants jeunes.
- C’est donc que vous ne vous considérez pas comme une bonne. Vous êtes
plutôt une sorte de nurse pour les petits. » Il pose son journal et il me regarde. « Vous
êtes une spécialiste, comme moi. »
Je dis rien, je me contente de faire un petit signe de tête.
« Moi, voyez-vous, je m’occupe uniquement de la fiscalité des entreprises, et
pas des déclarations de revenu des particuliers. »
Je commence à m’inquiéter. Depuis trois ans que je suis ici, il m’avait jamais
parlé autant.
« Ça ne doit pas être facile de trouver une autre place chaque fois que les
enfants arrivent à l’âge d’aller à l’école.
- Il y a toujours quelque chose qui se présente. »
Il répond pas. Je sors le rôti du four.
« Il faut toujours avoir de bonnes références, n’est-ce pas, pour changer
d’employeurs comme vous le faites ?
- Oui monsieur.
- Il paraît que vous connaissez Skeeter Phelan. La vieille amie d’Elizabeth. »
Je baisse la tête et je commence à couper des tranches de viande, lentement,
lentement. J’ai le cœur qui bat trois fois plus vite.
« Elle me demande des trucs de nettoyage de temps en temps. Pour ses
articles.
- Ah bon ?
- Oui monsieur. Elle me demande des trucs, c’est tout.
- Je ne veux plus que vous parliez à cette fille, ni pour lui donner des trucs, ni
même pour lui dire bonjour, vous m’entendez ?
- Oui monsieur.
- Si j’apprends que vous vous êtes parlé, vous aurez des ennuis. C’est
compris ?
- Oui monsieur », je dis doucement. Je me demande ce qu’il sait.
Il reprend son journal. « Mettez-moi cette viande dans un sandwich. Avec un
peu de mayonnaise. Et ne faites pas trop griller le pain, je ne l’aime pas sec. »
Ce soir-là on s’assoit Minny et moi à la table de ma cuisine. J’ai les mains qui
se sont mises à trembler dans l’après-midi et ça s’est pas arrêté depuis.
« Sale crétin de Blanc ! dit Minny.
- Si seulement je savais à quoi il pensait. »
On frappe à la porte de derrière et on se regarde, Minny et moi. Je connais
qu’une personne pour frapper comme ça, toutes les autres entrent directement.
J’ouvre et c’est Miss Skeeter. « Minny est ici », je lui dis doucement, parce qu’il vaut
toujours mieux être prévenu quand on entre dans une pièce et que Minny y est déjà.
Je suis contente qu’elle soit venue. J’ai tellement de choses à lui dire que je
sais plus par où commencer. Et je suis étonnée de lui voir presque un sourire. Je me
dis qu’elle a pas encore vu Miss Hilly.
« Bonjour, Minny », elle dit en entrant.
Minny regarde vers la fenêtre. « Bonjour, Miss Skeeter. »
Avant que j’aie sorti un mot, Miss Skeeter s’assoit et elle se met à parler.
« J’ai réfléchi pendant mon absence, Aibileen. Je pense que nous devrions
commencer par votre chapitre. » Elle sort des papiers de son affreuse sacoche rouge.
« Et on mettrait celui de Louvenia à la place de celui de Faye Belle, pour ne pas avoir
trois histoires dramatiques à la suite. On verra plus tard pour le reste, mais Minny, je
crois vraiment qu’on finira avec vous.
- Miss Skeeter… j’ai des choses à vous dire, je commence.
- Je vais y aller », dit Minny, et elle fronce les sourcils comme si elle tenait plus
sur sa chaise. Elle sort, mais en passant elle donne une petite tape sur l’épaule de
Miss Skeeter, très vite, en regardant droit devant elle comme si de rien n’était. Et la
voilà partie.
« Vous étiez pas en ville, Miss Skeeter ? » Je me frotte la nuque.
Je lui raconte comment Miss Hilly a sorti ce petit livre pour le montrer à Miss
Leefolt. Et Dieu sait à combien de gens elle l’a fait voir depuis.
Miss Skeeter hoche la tête et elle dit : « Hilly, j’en fais mon affaire. Ceci ne vous
concerne pas, ni vous ni les autres bonnes, et le livre non plus. »
Alors je lui répète ce que Mister Leefolt m’a dit, comme quoi je dois plus parler
avec elle pour les articles de Miss Myrna. J’aurais pas voulu lui raconter ça, mais elle
l’entendra de toute façon et je préfère qu’elle l’entende de moi.
Elle écoute et elle pose quelques questions. Quand j’ai fini, elle dit : « Il est très
remonté, Raleigh. Il va falloir que je redouble de prudence quand j’irai chez Elizabeth.
Je ne viendrai plus vous retrouver dans la cuisine. » Je vois bien que ça la touche pas
beaucoup, ce qui se passe. Le problème avec ses amies. Le fait qu’on doit craindre le
pire. Je lui répète ce que Miss Hilly a dit, comme quoi elle voulait la voir souffrir à la
prochaine réunion de la Ligue. Je lui dis qu’elle est renvoyée du club de bridge, et
aussi que Miss Hilly va en parler à Mister Stuart au cas « où il serait tenté de se
rabibocher » avec elle.
Skeeter regarde ailleurs, elle essaye de sourire. « Rien de tout ça ne me
touche, je m’en fiche de toute façon. » Elle rit, et ça me fait mal de l’entendre. Parce
que personne s’en fiche, qu’il soit blanc ou noir. Au fond de nous-mêmes, ça nous
touche toutes.
« C’est juste que… je voulais vous le dire avant que vous l’entendiez en ville, je
dis. Pour vous prévenir. Et que vous fassiez attention. »
Elle se mord la lèvre et elle hoche la tête. « Merci, Aibileen. »
Chapitre 23
L’été roule derrière nous comme une épandeuse à goudron. Tout ce que
Jackson compte de Noirs se retrouve devant les écrans de télé pour regarder Martin
Luther King qui se dresse dans la capitale de la nation et nous dit qu’il a fait un rêve.
Je le regarde moi aussi, dans le sous-sol de notre église. Notre révérend Johnson est
monté là-bas pour la marche et je scrute la foule à la recherche de son visage. Je
peux pas croire qu’ils sont aussi nombreux - deux cent cinquante mille ! Et le plus fort,
c’est qu’il y a soixante mille Blancs là-dedans.
« Le Mississippi et le reste du monde, c’est pas la même chose », dit le diacre,
et tout le monde est d’accord parce que c’est bien vrai.
Octobre et septembre passent et chaque fois que je vois Miss Skeeter elle a
l’air un peu plus maigre et c’est un peu plus difficile de la regarder dans les yeux. Elle
essaye de sourire comme si c’était pas si dur de plus avoir d’amies.
Un jour, en octobre, Miss Hilly vient chez Miss Leefolt et elle se met à la table
de la salle à manger. Miss Leefolt est tellement enceinte qu’elle a plus les yeux en
face des trous. Et Miss Hilly a un gros col en fourrure autour du cou alors que dehors
il fait quinze. Elle boit son thé avec le petit doigt en l’air et elle dit : « Skeeter s’est crue
maligne en faisant jeter toutes ces cuvettes de toilettes devant chez moi, mais en fait,
c’est une opération qui marche bien. On en a déjà installé trois dans des garages et
dans des abris de jardin. Même William dit que, mine de rien, elle nous a rendu
service. »
Je répéterai pas ça à Miss Skeeter. Je lui dirai pas que, finalement, elle a servi
la cause qu’elle voulait combattre. D’ailleurs, je comprends que ça serait inutile quand
j’entends Miss Hilly qui dit : « J’ai décidé hier soir d’envoyer un mot à Skeeter pour la
remercier et lui dire qu’elle nous a aidés à faire avancer ce projet de loi beaucoup plus
vite que prévu. »
Avec Miss Leefolt qui passe son temps à coudre pour le bébé qui va arriver,
Mae Mobley et moi on est ensemble toute la journée. Elle devient trop lourde pour que
je la porte, ou alors c’est moi, mais je lui fais plein de câlins à la place.
Elle me chuchote à l’oreille : « S’il te plaît, mon histoire secrète ! » avec son
grand sourire. C’est comme ça maintenant, dès que je la lève elle veut son histoire
secrète. Des histoires que j’invente.
Mais Miss Leefolt arrive avec son sac au bras, prête à sortir. « Mae Mobley, je
te laisse. Viens serrer maman dans tes bras. »
Mais Mae Mobley bouge pas.
Miss Leefolt a la main sur la hanche et elle attend. « Vas-y, Mae Mobley », je
dis doucement. Je la pousse un peu et elle y va et elle la serre très, très fort, avec
comme qui dirait l’énergie du désespoir, mais Miss Leefolt est déjà en train de
chercher les clés dans son sac, et elle se dégage. Ça a pas l’air de beaucoup gêner
Mae Mobley, moins qu’avant en tout cas, et c’est bien ça qui fait peine à voir.
« Allez, Aibi, elle me dit, dès que sa maman est sortie. Mon histoire secrète,
maintenant ! »
On va dans sa chambre, où on aime bien rester. Je m’assois dans le grand
fauteuil et elle me grimpe dessus, elle sourit, elle se trémousse un peu sur mes
genoux. « Raconte, raconte l’histoire du papier cadeau marron ! » Elle est excitée
qu’elle en tient pas en place. Elle saute par terre, puis elle remonte.
C’est son histoire préférée parce que, quand je la raconte, elle a deux cadeaux.
Je prends du papier d’emballage marron de l’épicerie Piggly Wiggly et je mets un petit
quelque chose dedans, par exemple un bonbon. Puis je prends du papier blanc du
drugstore Cole qui est près de chez moi et j’y mets autre chose. Elle prend ça très au
sérieux et elle défait les paquets pendant que je lui explique que c’est pas la couleur
de l’emballage qui compte, mais ce qu’il y a dedans.
« On va en raconter une autre aujourd’hui », je dis. Mais d’abord j’écoute, pour
être sûre que Miss Leefolt est bien partie. La voie est libre.
« Aujourd’hui, je vais te raconter l’histoire d’un extra-terrestre. » Elle adore les
histoires d’extra-terrestres. Son émission de télé préférée, c’est Mon Martien favori. Je
sors les bonnets à antennes que j’ai fabriqués hier soir avec du papier alu et je nous
les attache sur la tête. Un pour elle et un pour moi. On a vraiment l’air de deux
cinglées, comme ça.
« Un jour, un Martien plein de sagesse descendit sur la Terre pour nous
apprendre une ou deux choses.
- Un Martien ? Grand comment ?
- Oh, environ deux mètres.
- Comment il s’appelait ?
- Martien Luther King. »
Elle respire un grand coup et pose sa tête sur mon épaule. Je sens son petit
cœur de trois ans qui bat comme des ailes de papillon contre mon uniforme blanc.
« C’était un très gentil Martien, ce Luther King, exactement comme nous, avec
un nez, une bouche et des cheveux sur la tête, mais les gens le regardaient parfois
d’un drôle d’air, et je crois qu’il y en avait aussi qui étaient carrément méchants avec
lui. »
Je pourrais m’attirer des tas d’ennuis, surtout avec Miss Leefolt, en lui
racontant ces petites histoires. Mais Mae Mobley sait très bien que si on les appelle
nos « histoires secrètes », c’est qu’on doit les répéter à personne.
« Pourquoi, Aibi ? Pourquoi ils étaient méchants avec lui ?
- Parce qu’il était vert. »
Le téléphone de Miss Leefolt a sonné deux fois ce matin et je l’ai laissé sonner.
La première fois parce que j’essayais de rattraper Baby Girl qui courait toute nue dans
le jardin et la deuxième parce que j’étais dans les toilettes du garage. Et vu que Miss
Leefolt a trois semaines de retard - oui, trois - sur son terme, je compte pas sur elle
pour sauter sur le téléphone. Mais elle risque pas de m’engueuler vu que je pouvais
pas y aller moi non plus. Seigneur, j’aurais dû m’en douter en me levant ce matin.
Hier soir j’ai travaillé sur les témoignages avec Miss Skeeter jusqu’à minuit
moins le quart. Je suis complètement crevée, mais on a fini le numéro huit et ça veut
dire qu’il nous en reste encore quatre. Le dernier délai, c’est le mois de janvier et je
sais pas si on va y arriver.
Comme on est déjà au troisième mercredi d’octobre, c’est à Miss Leefolt de
recevoir le club de bridge. Tout a changé depuis que Miss Skeeter a été renvoyée. Il y
a Miss Jeanie Caldwell, celle qui appelle tout le monde mon chou, et Miss Lou Anne,
qui a remplacé Miss Walters, et elles sont toutes bien polies et comme il faut et
pendant deux heures tout le monde est d’accord avec tout le monde. C’est plus très
amusant de les écouter.
Au moment où je sers le dernier thé, dring, on sonne à la porte. Je me dépêche
d’y aller, histoire de montrer à Miss Leefolt que je suis pas aussi lente qu’elle l’a dit.
J’ouvre, et le premier mot qui me vient, c’est : rose. Je l’ai jamais vue, mais j’en
ai assez souvent parlé avec Minny pour savoir que c’est elle. Vous en connaissez
beaucoup qui sont capables de mettre des pulls roses ultramoulants avec d’aussi gros
seins ?
« Bonjour », elle fait, en se passant la langue sur le rouge à lèvres. Comme elle
me tend la main je crois qu’elle veut me donner quelque chose. Je fais pareil et elle
me donne une drôle de petite poignée de main.
« Je suis Celia Foote et je voudrais voir Miss Elizabeth Leefolt, s’il vous plaît. »
Je reste tellement baba devant tout ce rose que je mets un moment à réaliser
la catastrophe que ça risque d’être pour moi. Et pour Minny. D’accord, ça commence
à faire longtemps, mais les mensonges, ça a la vie dure.
« Je… elle… » Je pourrais lui dire qu’il y a personne, mais la table de bridge
est à moins de deux mètres derrière moi. Je me retourne et je vois les quatre dames
qui regardent vers la porte, bouche bée, comme pour avaler les mouches. Miss
Caldwell dit quelque chose à l’oreille de Miss Hilly. Miss Leefolt se lève tant bien que
mal et elle y va d’un sourire.
« Bonjour Celia, elle dit. Ça faisait longtemps… »
Miss Celia se racle la gorge et elle dit un peu trop fort : « Bonjour, Elizabeth ! Je
suis venue vous voir pour… » Elle regarde les autres dames autour de la table.
« Ah, non, je dérange. Je… je repasserai. Plus tard.
- Mais non ! Que puis-je pour vous ? » Demande Miss Leefolt.
Miss Celia respire un grand coup dans son tout petit pull rose, et je crois qu’on
pense toutes que ça va craquer d’une seconde à l’autre.
« Je suis venue vous proposer mon aide pour la vente en faveur des enfants
d’Afrique. »
Miss Leefolt sourit et elle fait : « Ah. Eh bien…
- Je suis assez douée pour arranger les fleurs, enfin, c’est ce que tout le monde
disait à Sugar Ditch, même ma bonne, après avoir dit que j’étais la pire des cuisinières
qu’elle ait jamais vue. » Elle glousse un peu et je retiens ma respiration au mot bonne.
Puis elle reprend son sérieux. « Mais je peux aussi faire des enveloppes, coller des
timbres et… »
Miss Hilly se lève. « Vraiment, nous n’avons plus besoin d’aide, mais nous
serions ravies si Johnny et vous pouviez venir à la vente, Celia. »
Miss Celia sourit et elle a l’air tellement reconnaissante que ça vous fend le
cœur. À condition d’en avoir un.
« Oh, merci ! Avec grand plaisir !
- C’est un vendredi soir, le quinze novembre, à…
- … à l’Hôtel Robert E. Lee, dit Miss Celia. Je suis tout à fait au courant.
- Et nous serions ravies de vous vendre quelques billets. Johnny viendra avec
vous, n’est-ce pas ? Donne-lui des billets, Elizabeth.
- Et si je peux aider en quoi que ce soit…
- Non, non. Hilly sourit. Nous nous sommes occupées de tout. »
Miss Leefolt revient avec une enveloppe. Elle en sort deux billets, mais Miss
Hilly la lui prend des mains.
« Pendant que vous y êtes, Celia, vous pourriez en prendre quelques-uns pour
vos amis ? »
Miss Celia reste une seconde sans bouger. « Euh… D’accord.
- Je vous en mets une dizaine ? Deux pour Johnny et vous et huit pour vos
amis. Comme ça vous aurez une table rien que pour vous. »
Miss Celia a le sourire qui commence à trembler. « Je pense que deux
suffiront. »
Miss Hilly prend deux billets et rend l’enveloppe à Miss Leefolt, qui va la ranger
dans sa chambre.
« Attendez que je vous fasse un chèque. C’est une chance, j’ai sur moi ce
vieux chéquier qui prend tellement de place. J’ai promis à Minny, ma bonne, de lui
rapporter un jambon. »
Miss Celia s’escrime pour faire le chèque sur son genou. Je fais tout ce que je
peux pour rester calme, en priant le ciel que Miss Hilly ait pas entendu ce qu’elle vient
de dire. Elle lui tend le chèque, mais Miss Hilly a la figure toute chiffonnée tellement
elle réfléchit.
« Qui ? Qui est votre bonne, vous disiez ?
- Minny Jackson. Ah, zut, voilà que ça m’a échappé ! » Miss Celia met la main
devant sa bouche. « Elizabeth m’a fait jurer de ne jamais dire que c’était elle qui me
l’avait recommandée…
- Elizabeth… a recommandé Minny Jackson ? »
Miss Leefolt revient de la chambre. « Aibileen, elle est réveillée. Allez la
chercher. Je ne peux rien soulever, avec mon dos. »
Je file dans la chambre de Mae Mobley mais quand j’arrive elle s’est rendormie.
Je retourne vite dans la salle à manger. Miss Hilly est en train de refermer la porte
d’entrée.
Miss Hilly se rassoit. Elle a la tête du chat qui vient de croquer le canari.
« Aibileen, elle dit, allez préparer la salade, maintenant. Tout le monde
attend. »
Je vais dans la cuisine. Quand je reviens, les assiettes pour la salade tremblent
sur mon plateau.
« … tu veux dire celle qui a volé à ta mère tous ses couverts en argent et…
- … je pensais que toute la ville savait que cette négresse est une voleuse…
- … pour rien au monde je l’aurais recommandée…
- … vous avez vu ce qu’elle avait sur elle ? Mais pour qui elle se…
- … Je le saurai, quoi qu’il m’en coûte », dit Miss Hilly.
MINNY
Chapitre 24
Je suis devant l’évier de la cuisine et j’attends le retour de Miss Celia. Cette
folle s’est réveillée ce matin, a enfilé son pull rose le plus serré de tous, et c’est rien
de le dire, et elle a crié : « Je file tout de suite chez Elizabeth Leefolt pendant que j’en
ai le courage, Minny ! » Elle est partie dans sa Bel Air décapotable avec sa jupe
coincée dans la portière.
J’avais déjà les nerfs en pelote quand ça a sonné. Aibileen était tellement
affolée qu’elle en bégayait au téléphone. Non seulement Miss Celia a dit aux dames
que je travaille pour elle, mais elle leur a dit que c’était Miss Leefolt qui m’avait
recommandée. Et c’est tout ce qu’Aibileen a entendu. Autant dire qu’il leur faudra pas
cinq minutes, à cette bande de commères, pour tout comprendre.
Alors maintenant, j’ai plus qu’à attendre. Attendre pour savoir si ma meilleure
amie au monde va se faire virer pour m’avoir trouvé une place. Miss Hilly a raconté
tous ses mensonges à Miss Leefolt, comme quoi je serais une voleuse. Je regrette
pas cette Chose Abominable Épouvantable que je lui ai faite. Mais maintenant qu’elle
a envoyé sa bonne en prison, je me demande ce que cette dame va me faire à moi.
C’est seulement à quatre heures dix, alors que je devrais être partie depuis une
heure, que je vois arriver la voiture de Miss Celia. Elle se dépêche pour remonter
l’allée comme si elle avait quelque chose à me dire.
« Minny, elle crie, il est affreusement tard !
- Qu’est-ce qui s’est passé chez Miss Leefolt ? » J’essaye même pas de ruser.
Je veux savoir.
« Vite, allez-vous-en s’il vous plaît ! Johnny va arriver d’une minute à l’autre. »
Elle me pousse vers la buanderie où je laisse mes affaires.
« On en parlera demain », elle dit, mais pour une fois, j’ai pas envie de rentrer
chez moi. Je veux savoir ce que Miss Hilly a dit sur moi. Apprendre que votre bonne
est une voleuse, c’est comme d’apprendre que l’instituteur de votre gosse est un
pédophile. On leur laisse pas le bénéfice du doute, on s’en débarrasse tout de suite.
Mais Miss Celia veut rien me dire. Elle me fait taire parce qu’elle veut continuer
sa comédie avec Mister Johnny. Il sait que je suis ici, mais il sait pas qu’elle sait qu’il
sait. C’est complètement ridicule et à cause de ça je suis obligée de filer à quatre
heures dix et je vais passer la nuit à me demander ce que Miss Hilly a bien pu dire.
Le lendemain matin Aibileen me téléphone avant que je parte au travail.
« J’ai appelé cette pauvre Fanny ce matin parce que je savais que t’avais dû te
ronger les sangs toute la nuit. » Cette pauvre Fanny, c’est la nouvelle bonne de Miss
Hilly. On devrait l’appeler cette folle de Fanny depuis qu’elle travaille là-bas. « D’après
ce qu’elle les a entendues dire, Miss Leefolt et Miss Hilly pensent que c’est toi qui as
téléphoné à Miss Celia pour te recommander toi-même en te faisant passer pour une
autre. »
Eh bien… Je souffle. « Je suis contente pour toi, je dis. C’est pas toi qui vas
avoir des ennuis. Et maintenant, Miss Hilly peut me traiter de menteuse et de voleuse.
- T’en fais pas pour moi, dit Aibileen. Essaye seulement d’empêcher Miss Hilly
de parler à ta patronne. »
En arrivant chez elle, je croise Miss Celia qui se dépêche de sortir parce qu’elle
a des courses à faire. Elle va s’acheter une robe pour la vente du mois prochain. Elle
me dit qu’elle veut arriver la première au magasin. C’est pas comme avant quand elle
était enceinte. Maintenant elle pense plus qu’à sortir de la maison.
Je vais nettoyer les fauteuils de jardin. En me voyant arriver les oiseaux se
taisent tous en même temps et s’envolent en faisant trembler le buisson de camélias.
Au printemps, Miss Celia m’embêtait tout le temps pour que je cueille ces fleurs. Mais
je les connais, les camélias. Quand on fait un bouquet avec, même si ils sont
tellement frais qu’ils ont encore l’air de bouger, on a pas le temps de les sentir qu’on
voit qu’on a fait entrer une armée d’acariens dans la maison.
J’entends un bruit de branche cassée, puis un autre, derrière les fourrés. Je
reste sans bouger. On est à des kilomètres au milieu de rien et personne nous
entendrait crier. J’écoute. Plus rien. Je me dis que c’est encore la frousse de voir
arriver Mister Johnny. À moins que je devienne paranoïaque à force de travailler pour
ce livre avec Miss Skeeter. On s’est vues hier soir et j’en tremble encore.
Je me remets à nettoyer mes fauteuils autour de la piscine, je ramasse les
magazines de Miss Celia et les mouchoirs qu’elle laisse traîner partout. Le téléphone
se met à sonner dans la maison. Je suis pas censée répondre puisque soi-disant je
suis pas là, à cause du gros mensonge de Miss Celia à Mister Johnny. Mais ça
continue à sonner et c’est peut-être Aibileen qui a des nouvelles à me donner. Je
rentre, en refermant la porte d’un coup de pied.
« Résidence de Miss Celia. » Seigneur, j’espère que c’est pas elle qui appelle.
« Ici Hilly Holbrook. Qui est à l’appareil ? »
Mon sang fait qu’un tour, à croire qu’il me tombe jusque dans les pieds, et tout
le reste est vide pendant une seconde.
Je prends une grosse voix. « C’est Doreena. La bonne de Miss Celia. »
Doreena ? Qu’est-ce qui me prend, c’est le nom de ma sœur !
« Doreena… Je croyais que c’était Minny Jackson, la bonne de Miss Celia ?
- Elle… est partie.
- Ah bon ? Passez-moi Mrs Foote.
- Elle… est pas là non plus. Sur la côte pour… » Je réfléchis à cent à l’heure
pour trouver quelque chose à dire.
« Ah. Elle revient quand ?
- Dans looongtemps.
- Bon, quand elle rentrera, dites-lui que j’ai appelé. Hilly Holbrook, Emerson
trois-soixante-huit-quarante.
- Oui ma’am. Je lui dirai. » Dans environ cent ans.
Je me retiens au bord du comptoir pour attendre que mon cœur se calme. C’est
pas que Miss Hilly pourra pas me trouver si elle veut, elle a qu’à regarder à Minny
Jackson dans l’annuaire et elle aura mon adresse. Et même, je pourrais dire à Miss
Celia qu’elle a appelé, et que je suis pas une voleuse. Peut-être qu’elle me croirait.
Mais c’est la Chose Abominable Épouvantable qui gâche tout.
Quatre heures après, Miss Celia arrive avec cinq gros cartons sur les bras. Je
l’aide à les porter dans sa chambre et je reste derrière la porte sans faire de bruit pour
savoir si elle appelle toutes ces dames comme elle fait tous les jours. Je l’entends
décrocher le téléphone. Mais elle raccroche vite. Elle écoute la tonalité, cette idiote,
pour être sûre que ça marche au cas où on essayerait de la rappeler.
Ça a beau être la troisième semaine d’octobre, on se croirait encore dans un
sèche-linge. La pelouse du jardin de Miss Celia est bien verte. Les dahlias orange ont
l’air de sourire bêtement au soleil comme s’ils étaient bourrés. Et la nuit ces saletés de
moustiques viennent se gaver de sang, mes tampons à sueur sont passés à trois
cents la boîte, et mon ventilateur électrique est par terre dans la cuisine, en mille
morceaux.
Ça fait trois jours que Miss Hilly a appelé. J’arrive une heure plus tôt que
d’habitude. J’ai demandé à Sugar d’accompagner les petits à l’école. Le percolateur
dernier cri moud le café, l’eau coule dans le pichet. Je m’adosse au comptoir. Du
calme. C’est ce que j’ai attendu toute la nuit.
Le frigo se remet à ronronner. Je mets ma main dessus pour sentir la vibration.
« Mais vous êtes très en avance, Minny ! »
J’ouvre le frigo et j’y plonge la tête la première. « Bonjour », je dis. J’ai qu’une
phrase dans la tête : Pas encore.
Je tripote les artichauts qui me piquent les doigts. Quand je reste penchée
comme ça, j’ai encore plus mal à la tête. « Je vais faire un rôti pour Mister Johnny et
pour vous et je vais… préparer… » Mais j’ai la voix qui déraille.
« Minny ! Que s’est-il passé ? »
J’ai même pas vu que Miss Celia avait fait le tour du frigo. J’ai la figure toute
crispée. La plaie s’est rouverte, c’est du sang chaud qui coule et ça pique comme un
coup de rasoir. D’habitude, les traces de coups se voient pas.
« Asseyez-vous. Vous êtes tombée ? » Elle est debout devant moi, la main sur
la hanche, dans sa chemise de nuit rose. « Vous vous êtes encore pris les pieds dans
le fil du ventilateur ?
- Ça va », je dis, en me tournant pour qu’elle voie pas. Mais elle suit le
mouvement et elle regarde la blessure en écarquillant les yeux comme si elle avait
jamais rien vu d’aussi horrible. Une de mes patronnes m’a dit, une fois, que le sang
avait l’air plus rouge sur une personne noire. Je prends un tampon en coton dans ma
poche pour le mettre sur ma joue.
« C’est rien, je dis. Je me suis cognée dans la baignoire.
- Minny, ça saigne ! Je crois qu’il vous faut des points. Je vais appeler le Dr
Neal. » Elle attrape le téléphone sur le mur, puis elle le raccroche. « C’est vrai, il est à
la chasse avec Johnny. J’appelle le Dr Steele, alors.
- Miss Celia. J’ai pas besoin de docteur.
- Vous avez besoin de soins, Minny », elle dit, en reprenant le téléphone.
Il faut vraiment que ça soit moi qui le lui dise ? « Ces docteurs-là, ils voudront
pas venir pour une Noire, Miss Celia. »
Elle re-raccroche.
Je me retourne vers l’évier. Je pense, Ça regarde personne, fais ton boulot et
c’est tout, mais j’ai pas fermé l’œil de la nuit. Leroy a pas arrêté de me crier dessus, il
m’a jeté le sucrier à la figure, il a balancé mes habits sur la véranda. Qu’il aille boire
au Thunderbird, passe encore, mais… oh. J’ai tellement honte que j’en tomberais par
terre. Il était pas allé au Thunderbird cette fois. Il était pas saoul quand il m’a frappée.
« Sortez de la cuisine, Miss Celia. Laissez-moi faire mon travail », je dis, parce
que j’ai besoin d’être un peu seule. D’abord, j’ai cru qu’il avait découvert que je
travaillais avec Miss Skeeter. Je voyais pas d’autre raison pour qu’il me frappe comme
ça. Mais il a pas dit un mot là-dessus. Il m’a frappée pour le plaisir, c’est tout.
« Minny ? dit Miss Celia, en regardant la blessure. Vous vous êtes vraiment fait
ça dans la baignoire ? »
J’ouvre le robinet pour faire un peu de bruit. « Je vous l’ai dit. D’accord ? »
Elle me regarde avec un air de pas y croire et elle pointe son doigt sur moi.
« Bon. Mais je vais vous préparer une tasse de café, et vous prendrez votre journée,
d’accord ? »
Elle s’approche de la machine à café pour remplir deux grandes tasses. Puis
elle se retourne vers moi. « Je ne sais pas comment vous l’aimez, Minny ? »
Je lève les yeux au ciel. « Comme vous. »
Elle met deux sucres dans chaque tasse. Elle me donne mon café et elle se
plante devant la fenêtre sans rien dire pendant que j’attaque la vaisselle de la veille.
Je voudrais bien qu’elle me laisse tranquille.
« Vous savez, Minny, elle dit doucement dans mon dos. À moi vous pouvez
tout dire. »
Je continue ma vaisselle, mais je sens que j’ai le nez qui commence à enfler.
« J’ai assisté à bien des choses, avant, quand je vivais à Sugar Ditch. En
fait… »
Je relève la tête et je vais pour lui dire de se mêler de ses affaires, mais elle
fait, d’une drôle de voix : « Il faut qu’on appelle la police, Minny. »
Je pose ma tasse tellement vite que ça éclabousse tout autour. « Écoutez, je
veux pas qu’on mêle la police à… »
Elle montre quelque chose dehors. « Il y a un homme, Minny. Là ! »
Je m’approche pour regarder. Un homme. Un homme tout nu dans les azalées.
Je cligne des yeux tellement j’y crois pas. Il est grand, et blanc. Il est debout et il nous
tourne le dos, à cinq ou six mètres. Il a des cheveux bruns et longs tout emmêlés
comme un clochard. Et même de dos, je vois qu’il est en train de se toucher.
« C’est qui ? » Miss Celia me chuchote à l’oreille. « Qu’est-ce qu’il fait ici ? »
L’homme se retourne, comme si il nous avait entendues. On reste toutes les
deux bouche bée. Il tient son machin comme si il offrait un sandwich à un mendiant.
« Oh… mon Dieu ! » fait Miss Celia.
Je vois ses yeux, il regarde la fenêtre, tout droit dans les miens. Je frissonne.
On dirait qu’il me connaît, moi, Minny Jackson ! Il me fixe en retroussant les lèvres
comme si je méritais tous les jours de poisse que j’ai eus dans ma vie, toutes mes
nuits sans sommeil, tous les coups que Leroy m’a déjà donnés. Tout ça et Dieu sait
quoi encore.
Et il se met à se frapper du poing dans la paume de l’autre main, lentement.
Bang. Bang. Bang. Comme s’il savait exactement ce qu’il va me faire. La douleur
revient, ça recommence à me lancer dans l’œil.
« Il faut appeler la police », chuchote Miss Celia. Elle regarde le téléphone,
mais il est à l’autre bout de la cuisine et elle bouge pas d’un centimètre.
« Il va leur falloir trois quarts d’heure pour arriver ici, je dis. Il aura le temps
d’enfoncer la porte ! »
Je me précipite vers la porte de la maison et je la ferme à clé, en me baissant
pour passer devant la fenêtre. Puis je m’approche de la petite fenêtre carrée de la
porte qui donne sur l’arrière pour jeter un coup d’œil dehors. Miss Celia se met à côté
de la grande fenêtre pour faire la même chose.
L’homme nu avance petit à petit vers la maison. Il monte les marches. Il essaye
d’ouvrir et je regarde la poignée tourner avec le cœur qui cogne dans ma poitrine.
J’entends Miss Celia qui parle au téléphone. « Police ? Quelqu’un cherche à entrer
chez nous ! Un homme ! Un homme nu qui essaye de… »
Je saute en arrière, juste à temps pour éviter la pierre au moment où elle passe
à travers la petite fenêtre, et je reçois des éclats de verre dans la figure. Par la grande
fenêtre, je vois le type qui recule comme si il cherchait ce qu’il va encore pouvoir
casser pour rentrer. Seigneur, je prie, je veux pas faire ça, m’oblige pas à faire ça…
Il nous regarde toujours à travers la fenêtre. Et je sais qu’on va pas pouvoir
rester là à l’attendre. Il a qu’à casser une des portes-fenêtres pour entrer.
Seigneur, je sais ce que j’ai à faire. Il faut sortir. Et frapper la première.
« Restez ici, Miss Celia », je dis, avec ma voix qui tremblote. J’ai qu’à prendre
le couteau de chasse de Mister Johnny, qui est toujours dans l’étui à côté de l’ours.
Mais la lame est courte, il faudra que je m’approche, alors je prends le balai en plus.
Je jette un œil dehors. Il est au milieu du jardin et il regarde la maison. Il réfléchit.
J’ouvre la porte et je sors. Il me sourit à travers le jardin. Il a deux dents. Il
arrête de se taper dans la main et il recommence à se branler, doucement,
machinalement.
« Fermez la porte à clé, je dis, sans me retourner. Et laissez-la fermée. »
J’entends le clic dans la serrure.
Je passe le couteau sous la ceinture de mon uniforme, et je vérifie qu’il tient
bien. Puis je prends le balai à deux mains.
« Sortez d’ici, imbécile ! » je crie. Mais le type bouge pas. Je m’approche de
quelques pas. Lui aussi, et je m’entends prier, Seigneur, protège-moi de ce type à
poil…
« J’ai un couteau ! » je hurle. Je fais encore quelques pas et lui aussi. Me voilà
à trois mètres de lui. C’est moi qui souffle comme ça ? On se regarde.
« Hé, la grosse négresse ! » il crie, avec une drôle de voix aiguë, et il se branle
encore plus lentement en me regardant.
Je respire un grand coup, je fonce et je frappe avec le balai. Je le rate de
justesse et il fait un saut de côté. Je recommence et il part en courant vers la maison.
Il fonce tout droit sur la porte de la cuisine, où on voit la tête de Miss Celia à la fenêtre.
« Elle peut pas m’attraper la négresse, elle est trop grosse la négresse ! »
J’arrive sur les marches et je panique en pensant qu’il va essayer d’enfoncer la porte,
mais il file sur le côté, sans lâcher ce machin énorme qui lui pend dans la main.
« Allez-vous-en ! » je crie. Comme j’ai très mal tout d’un coup, je comprends
que ma blessure vient de se rouvrir.
Je lui cours après entre les fourrés et la piscine, j’ai la poitrine qui se soulève et
j’arrive plus à respirer. Comme il ralentit pour pas tomber dans l’eau, j’arrive à
m’approcher et je lui mets un grand coup par-derrière. Paf ! Le manche se casse et la
brosse part dans les airs.
« Même pas mal ! » Il secoue la main entre ses jambes en écartant les genoux.
« Tu veux goûter la quéquette, négresse ? Viens, viens goûter ! »
Je le repousse vers le jardin, mais il est trop grand et il va trop vite et moi je
fatigue. Je le rate à chaque coup et j’arrive même plus à courir. Je m’arrête, je me
penche en avant pour reprendre ma respiration, le manche à balai cassé à la main. Je
cherche le couteau des yeux. Il a disparu.
Dès que je me redresse, paf ! Je chancelle sous le coup. Ça se met à sonner
très fort dans ma tête et je tiens plus sur mes jambes. Je mets la main sur mon oreille,
mais ça sonne encore plus fort. Il m’a frappée du côté où j’ai cette blessure.
Il se rapproche et je ferme les yeux, je sais ce qui va m’arriver et il faudrait que
je me sauve, mais je peux pas. Où il est, ce couteau ? C’est lui qui l’a ? Cette
sonnerie, c’est un cauchemar.
J’entends une voix qui dit : « Partez d’ici ou je vous tue ! » mais ça résonne
comme si on parlait dans un bidon. Je suis à moitié sourde maintenant. J’ouvre les
yeux. Je vois Miss Celia dans sa chemise de nuit en satin rose. Elle a un tisonnier à la
main. Je le connais. Il est lourd, et pointu.
« Elle veut y goûter aussi, la Blanche ? » Il secoue son machin vers elle et elle
s’approche lentement, comme un chat. Je reprends ma respiration. Le type saute à
droite, à gauche, en rigolant et en montant ses gencives sans dents. Mais Miss Celia
continue à avancer.
Au bout d’un moment il s’arrête et il fronce les sourcils. Il a l’air déçu que Miss
Celia fasse rien. Elle court pas, elle saute pas, elle crie pas. Il regarde vers moi. « Et
toi, la négresse ? T’es trop fatiguée pour… »
Crac !
La mâchoire du type part de côté et le sang gicle de sa bouche. Il titube, il
tourne sur lui-même comme une toupie, et Miss Celia lui met autre un coup de l’autre
côté de la figure comme pour rétablir l’équilibre.
L’homme fait plusieurs pas en trébuchant sans regarder nulle part. Et il tombe à
plat ventre.
« Mon Dieu, vous… vous l’avez eu… » je dis, mais derrière ma tête j’entends la
petite voix calme qui dit, c’est vraiment en train d’arriver ? Cette Blanche est vraiment
en train de frapper un Blanc pour me sauver moi ? Ou alors c’est lui qui m’a fracassé
la cervelle et je suis morte par terre ?
J’essaye d’y voir clair. Elle montre les dents, Miss Celia. Elle lève son tisonnier
et, bang ! Sur les jambes du type.
C’est pas ça qui est train d’arriver, je me dis. C’est pas possible.
Et bang ! Sur les épaules, maintenant, et à chaque coup elle fait han !
« Vous… vous l’avez eu, je vous dis, Miss Celia ! » Mais on voit bien qu’elle me
croit pas. Même avec mes oreilles qui sonnent, j’ai l’impression d’entendre craquer
des os de poulet. Je me redresse, je me force à regarder avant que ça finisse en
assassinat. « Il est par terre, il est par terre, Miss Celia ! Je dis. D’ailleurs il… »
J’essaye de lui prendre le tisonnier. « … il est peut-être mort ! »
Je finis par le lui enlever et le tisonnier atterrit dans l’herbe. Miss Celia recule et
crache par terre. Le sang a giclé sur sa chemise de nuit en satin rose. Le tissu lui colle
aux jambes.
« Il n’est pas mort, elle dit.
- C’est tout comme, je dis.
- Il vous a fait mal, Minny ? Elle demande, mais sans le quitter des yeux. Vous
êtes blessée ? »
Je sens le sang qui me coule sur la tempe, mais je sais que c’est à cause du
sucrier et que ça vient de se rouvrir. « Pas autant que lui avec ce que vous lui avez
mis », je réponds.
Le type pousse un gémissement et on saute toutes les deux en arrière.
J’attrape le tisonnier et le manche à balai. Je préfère les avoir plutôt qu’elle.
Il roule sur le côté. Il a la figure en sang et les yeux fermés et tout bouffis. Il a
aussi la mâchoire décrochée qui pend, mais il arrive quand même à se relever. Et le
voilà qui s’en va, tout flageolant sur ses jambes que ça fait peine à voir. Il se retourne
même pas. On le regarde s’enfoncer dans les fourrés pleins d’épines et disparaître
sous les arbres.
« Il ira pas loin, je dis, sans lâcher le tisonnier, avec la trempe que vous lui avez
mise.
- Vous croyez ? »
Je la regarde. « On aurait dit Joe Louis avec un démonte-pneu ! »
Elle chasse une mèche blonde de sa figure et elle me regarde comme si elle
pouvait pas croire que je suis blessée. Tout d’un coup, je pense que je devrais la
remercier, mais rien à faire je trouve pas de mots. C’est complètement nouveau, ce
qui nous arrive.
Tout ce que je peux dire, c’est : « Vous aviez l’air drôlement… sûre de vous.
- Je savais me battre, à une époque. » Elle regarde vers la forêt, se passe la
main sur le front pour chasser la sueur. « Si vous m’aviez connue il y a dix ans… »
Elle est pas maquillée, pas coiffée, sa chemise de nuit a l’air d’une vieille robe
du temps jadis. Elle respire un grand coup par le nez et je vois ce qu’elle veut dire. Je
vois la petite Blanche, la fille des rues qu’elle était il y a dix ans. Elle était forte, cellelà. Elle se laissait pas faire.
Miss Celia repart vers la maison et je la suis. Je trouve le couteau au pied des
rosiers et je le ramasse. Seigneur, si ce type l’avait pris, on était mortes. Je vais dans
la chambre d’amis pour nettoyer la plaie et j’y mets un pansement. J’ai toujours mal à
la tête, encore plus même. En ressortant j’entends Miss Celia qui parle au téléphone
avec un policier du comté de Madison.
Tout en me lavant les mains, je me dis que c’est incroyable quand on y pense,
comme une sale journée peut le devenir encore plus. J’essaye de revenir dans la
réalité. Peut-être que j’irai dormir chez ma sœur Octavia ce soir, histoire de montrer à
Leroy que c’est fini, que je me laisserai plus faire par personne. Je vais dans la
cuisine, je mets les haricots à bouillir. De qui je me moque ? Je sais déjà que ce soir
je rentrerai à la maison.
J’entends Miss Celia qui raccroche. Puis qui fait son petit truc pitoyable pour
vérifier qu’il y a toujours la tonalité, des fois que quelqu’un voudrait l’appeler.
Cet après-midi, j’ai fait quelque chose d’affreux. J’étais dans ma voiture et j’ai
dépassé Aibileen qui allait de chez elle à l’arrêt de bus à pied. Elle m’a fait signe, et
moi, j’ai fait semblant de pas voir ma meilleure amie au bord de la route dans son
uniforme blanc.
En arrivant chez moi je me suis mis un sachet de glace sur l’œil. Les gosses
étaient pas là et Leroy dormait encore dans la chambre du fond. Je sais plus quoi faire
avec tout ça : Leroy, Miss Hilly… Que je me sois fait boxer par un Blanc à poil ce
matin, c’est pas le pire. Je m’assois et je regarde le gras qui s’est mis sur les murs
jaunes de ma cuisine. Pourquoi j’arrive jamais à les avoir propres ?
« Alors, Minny Jackson ? Tu te crois trop bien pour prendre cette brave Aibileen
dans ta voiture ? »
Je soupire et je me tourne pour qu’elle voie ma tête.
Elle fait : « Oh. »
Je me retourne vers le mur.
« Aibileen, je dis, et je m’entends soupirer. Tu vas pas me croire si je te raconte
ma journée.
- Viens chez moi. Je te ferai un café. »
Ce pansement blanc sur mon œil, on voit que ça. Avant de sortir, je l’enlève et
je le fourre dans ma poche avec le sachet de glace. Il y en a dans le voisinage pour
qui un coquard à l’œil, ça se remarque même pas. Mais j’ai de bons enfants, des
pneus à ma voiture et un congélateur. Je suis fière de ma famille et la honte que j’ai
de cet œil, c’est bien pire que la douleur.
Je suis Aibileen à travers les cours et les jardins pour éviter la circulation, et les
regards. Ça me fait plaisir qu’elle me connaisse aussi bien.
Dans sa petite cuisine, elle met le café en route pour moi, le thé pour elle.
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire pour ça ? » elle demande, et je comprends
qu’elle parle de l’œil. La question, c’est pas de savoir si je vais quitter Leroy. Chez les
Noirs, il y a beaucoup d’hommes qui abandonnent leur famille comme on jette ses
ordures à la poubelle, mais les femmes font pas ça. On doit penser aux gosses.
« Je me disais que je pourrais aller chez ma sœur. Mais je pourrais pas
prendre les enfants avec moi. Faut qu’ils aillent à l’école.
- Ils peuvent manquer quelques jours, c’est pas grave. Si c’est pour te
protéger. »
Je remets le pansement et j’appuie sur le sachet de glace pour que l’enflure se
voie moins quand mes gosses vont rentrer ce soir.
« Tu as encore dit à Miss Celia que tu avais glissé dans la baignoire ?
- Oui, mais elle a compris.
- Pourquoi, qu’est-ce qu’elle a dit ?
- C’est ce qu’elle a fait, plutôt. » Et je raconte à Aibileen comment Miss Celia a
tabassé le nudiste ce matin avec le tisonnier. Il me semble que c’était il y a dix ans.
« Si c’était un Noir, dit Aibileen, il serait déjà mort. La police aurait lancé une
alerte dans les cinquante-trois États.
- Avec ses talons hauts et ses frisettes, elle était à deux doigts de le tuer », je
dis.
Ça la fait rire, Aibileen. « Comment il appelait ça, déjà ?
- Sa quéquette. Ce crétin de Blanc ! » Je me retiens de sourire parce que je
sais que la plaie va se remettre à saigner.
« Mon Dieu, Minny, il t’en arrive des choses !
- Mais comment ça se fait ? Elle se défend sans problème contre ce fou, et en
même temps elle court après Miss Hilly comme si elle cherchait les coups ! » Je dis ça
alors qu’en ce moment c’est bien le dernier de mes soucis si Miss Celia a de la peine.
Mais ça me fait du bien de parler de la vie complètement ratée de quelqu’un d’autre.
Aibileen sourit. « On croirait presque que ça te touche.
- Elle les voit pas, c’est tout. Les limites, je veux dire. Ni entre elle et moi, ni
entre elle et Hilly. »
Aibileen boit une longue gorgée de thé. Finalement, je la regarde. « Pourquoi
t’es si calme ? Je sais bien que t’as ton avis sur tout ça.
- Tu vas me dire que je fais de la philosophie.
- Vas-y. J’ai pas peur de la philosophie.
- C’est pas vrai.
- Alors ?
- Tu parles de quelque chose qui existe pas. »
Je secoue la tête. « Non seulement il y a des limites, mais tu sais aussi bien
que moi où elles passent.
- Avant, j’y croyais. Plus maintenant. On les a dans la tête, c’est tout. C’est les
gens comme Miss Hilly qui passent leur temps à nous faire croire qu’elles existent.
Mais c’est faux.
- Je sais bien qu’elles existent, puisqu’on est puni quand on les dépasse, je dis.
Moi, en tout cas.
- Un tas de gens pensent que si on répond à son mari, on dépasse la limite. Tu
y crois, à celle-là ?
- Tu sais bien que c’est pas de ce genre de limite que je parle.
- Parce qu’elle existe pas. Sauf dans la tête de Leroy. Les limites entre les
Blancs et les Noirs, c’est pareil. Il y a des gens qui les ont tracées, il y a longtemps. Et
ça vaut pour les sales Blancs et pour les soi-disant dames de la société. »
Quand je revois Miss Celia en train de sortir de la maison avec ce tisonnier
alors qu’elle aurait pu rester cachée derrière la porte, je sais plus. Ça me fait un
pincement au cœur. Je voudrais lui faire comprendre ce qui se passe avec Miss Hilly,
mais comment expliquer ça à une folle comme elle ?
« Donc, tu dis qu’il y a pas de limite, non plus, entre une bonne et sa
patronne ? »
Aibileen secoue la tête. « C’est des positions, rien de plus, comme sur un
échiquier. Qui travaille pour qui, c’est sans importance.
- Donc, je dépasse pas la limite si je dis la vérité à Miss Celia ? Qu’elle est pas
assez bien pour Miss Hilly ? » Je reprends ma tasse.
Je fais des efforts pour expliquer ça, mais c’est pas facile de penser avec ces
élancements qui me tapent au cerveau. « Mais attends… Si je lui dis que Miss Hilly et
elle jouent pas dans la même catégorie… c’est pas une façon de dire qu’il y a une
limite ? »
Aibileen se met à rire. Elle me donne une petite tape sur la main. « Tout ce que
je dis, c’est que la bonté, c’est sans limites.
- Hum. » Je remets la glace contre ma tempe. « Bon, je vais peut-être essayer
de lui expliquer ça. Avant qu’elle aille à cette vente et qu’elle se rende ridicule tout en
rose avec ses frisettes et ses fanfreluches.
- Tu y vas cette année ?
- Si il doit y avoir Miss Celia dans la même pièce avec Miss Hilly qui lui dit des
horreurs sur moi, je veux être là. Sans compter que Sugar espère se faire un peu
d’argent pour Noël. Et ça serait bien qu’elle apprenne à servir dans les réceptions.
- Moi aussi j’y serai, dit Aibileen. Ça fait trois mois que Miss Leefolt me
demande de faire une charlotte pour la vente.
- Ce truc tout mou, encore ? Qu’est-ce qu’ils ont, les Blancs, à tellement aimer
les charlottes ? Je peux faire dix gâteaux meilleurs que ça !
- Ils trouvent que ça fait vraiment européen. J’ai de la peine pour Miss Skeeter.
Je sais qu’elle a pas envie d’y aller, mais Miss Hilly lui a dit que si elle y était pas, elle
perdrait son boulot pour la Ligue. »
Je finis le bon café d’Aibileen en regardant le soleil qui se couche. L’air qui
rentre par la fenêtre est déjà plus frais.
« Je crois que je vais y aller », je dis, mais je resterais bien ici pour le reste de
mon existence, tellement on est bien dans la petite cuisine d’Aibileen pendant qu’elle
vous explique le monde. C’est ça qui est bien avec Aibileen, elle prend les choses les
plus compliquées et en un rien de temps elle vous les arrange et vous les simplifie
tellement que vous pouvez les mettre dans votre poche.
« Tu veux venir ici avec les gosses ?
- Non. » J’enlève le pansement. « Je veux qu’il me voie, je dis, les yeux dans
ma tasse à café. Je veux qu’il voie ce qu’il a fait à sa femme.
- Appelle-moi si il s’énerve. D’accord ?
- J’ai pas besoin de téléphone. Tu l’entendras d’ici demander pitié. »
Le thermomètre qui est sur la fenêtre dans la cuisine de Miss Celia tombe de
vingt-six à douze degrés en moins d’une heure. Une vague de froid nous apporte de
l’air frais du Canada ou de Chicago ou d’ailleurs. Tout en cueillant des pois, je pense
qu’on respire le même air que les gens de Chicago ont respiré il y a deux ans. Je me
demande si quand je pense sans savoir pourquoi à Sears, Roebuck and Co ou au
Shake’n Bake ça serait pas parce que quelqu’un de l’Illinois y a pensé deux ans plus
tôt. Ça m’évite pendant cinq secondes de ressasser mes soucis.
Ça m’a pris quelques jours, mais maintenant j’ai un plan. Il est peut-être pas
formidable, mais c’est toujours ça. Je sais qu’à chaque minute qui passe Miss Celia
risque d’appeler Miss Hilly. Si j’attends encore, elles se verront à la vente la semaine
prochaine. Ça me fait mal au cœur quand je pense que Miss Celia court après ces
femmes comme si c’étaient ses meilleures amies, et je vois d’ici la tête qu’elle va faire
sous le maquillage quand elle entendra parler de moi. Ce matin j’ai vu la liste de Miss
Celia à côté de son lit. Elle a marqué les choses à penser pour la vente : se faire faire
les ongles. Aller chercher des collants. Faire nettoyer le smoking. Appeler Hilly.
« Minny, ça ne fait pas trop vulgaire, cette teinte de cheveux ? »
Je la regarde sans rien dire.
« Demain je vais chez Fanny Mae pour refaire la couleur. » Elle est assise à la
table de la cuisine et elle a étalé une poignée d’échantillons de teinture comme des
cartes à jouer. « Qu’est-ce qui est mieux à votre avis ? « Beurre frais » ou « Marilyn
Monroe » ?
- Pourquoi vous aimez pas votre couleur naturelle ? » C’est pas que j’aie la
moindre idée de ce que ça peut être, mais c’est sûrement pas le cuivre ni le blanc
maladif que je vois sur les cartes.
« Je trouve que ce « Beurre frais » fait un peu plus habillé. Non ?
- Si vous voulez vous faire une tête de grosse dinde… »
Miss Celia part d’un petit rire. Elle croit que je plaisante. « Ah, il faut que je vous
montre le nouveau vernis à ongles ! » Elle fouille dans son sac, trouve un flacon d’un
rose tellement rose qu’on en boirait. Elle l’ouvre et commence à se le passer sur les
ongles.
« S’il vous plaît, Miss Celia, faites un peu attention à la table, elle…
- Regardez, c’est joli, non ? Et j’ai trouvé deux robes qui vont parfaitement
avec ! »
Elle sort et revient avec deux robes rose vif. Elles tombent jusque par terre et
elles sont couvertes de paillettes et de sequins et fendues jusqu’en haut de la jambe,
avec des bretelles aussi fines que de la ficelle à coudre la volaille. Elles vont la
massacrer, les autres, à cette soirée.
« Laquelle vous préférez ? »
Je montre celle qui a pas le grand décolleté.
« Ah… Je choisirais plutôt l’autre, voyez-vous. Écoutez le joli sshhh qu’elle fait
quand on marche. » Elle balance la robe d’un côté et de l’autre pour que j’écoute.
Je la vois d’ici avec ça sur le dos, en train de faire sshhh à cette soirée. Elles
vont la traiter de poule ou de fille à soldats ou quelque chose du genre et elle se
rendra compte de rien. Elle entendra que le ssshhh.
« Vous savez, Miss Celia, je commence, en parlant pas trop vite comme si ça
me venait à mesure, au lieu d’appeler toutes ces dames vous feriez peut-être mieux
de téléphoner à Skeeter Phelan. Il paraît qu’elle est très gentille. »
J’en ai parlé à Miss Skeeter il y a quelques jours et je lui ai demandé comme un
service d’essayer d’être gentille avec Miss Celia et de pas la laisser entre les pattes
de ces dames. Jusqu’à présent je lui disais de surtout pas rappeler Miss Celia. Mais
maintenant, j’ai plus le choix.
« Je pense que vous pourriez bien vous entendre, Miss Skeeter et vous, je dis,
et j’y vais de mon plus grand sourire.
- Oh, non ! » Miss Celia me regarde avec de grands yeux. Elle a ses deux
robes de reine des saloons sur les bras. « Vous ne savez pas ? Les membres de la
Ligue ne peuvent pas la souffrir, cette Skeeter. »
Je serre les poings. « Vous l’avez déjà rencontrée ?
- Oh, j’en ai entendu parler chez Fanny Mae pendant que j’étais sous le
casque. Elles disaient toutes que c’était une honte pour la ville. Il paraît que c’est elle
qui a mis toutes les cuvettes de toilettes devant la maison de Hilly Holbrook. Vous
vous rappelez la photo dans le journal, il y a un mois ? »
Je serre les dents pour retenir les paroles qui me viennent. « J’ai dit, vous
l’avez déjà rencontrée ?
- Ma foi, non. Mais pour que toutes ces filles la détestent, il faut qu’elle soit…
bref, elle… » Elle baisse la voix comme si elle se rendait compte de ce qu’elle est en
train de dire.
Mal au cœur, dégoût, incrédulité… Tout ça se mélange et m’étouffe comme un
roulé au jambon. Je me retiens de finir cette phrase à sa place, et je me retourne vers
l’évier. Je m’essuie les mains si fort que ça me fait mal. Je savais qu’elle était bête,
mais je l’aurais jamais crue hypocrite, en plus.
« Minny ? dit Miss Celia, derrière moi.
- Ma’am ? »
Elle parle doucement, mais j’entends la honte dans sa voix. « Elle ne m’ont
même pas dit d’entrer. Elles m’ont laissée sur les marches comme une marchande
d’aspirateurs. »
Je me retourne. Elle a les yeux baissés.
« Pourquoi, Minny ? » elle dit, d’une si petite voix que je l’entends à peine.
Qu’est-ce que je peux répondre à ça ? Vos habits, vos cheveux, vos nichons
dans vos pulls trop petits ? Je me rappelle ce qu’Aibileen a dit au sujet des limites et
de la bonté. Et je me rappelle ce qu’Aibileen a entendu chez Miss Leefolt quand les
dames de la Ligue disaient pourquoi elles l’aimaient pas. C’est la seule raison que je
peux lui donner si je veux pas être méchante.
« Parce que la première fois que vous êtes tombée enceinte, elles l’ont su. Ça
les a énervées qu’un de leurs copains vous mette en cloque.
- Elles l’ont su ?
- Eh oui, surtout que Miss Hilly et Mister Johnny étaient ensemble depuis
longtemps. »
Elle me regarde en battant des paupières. « Johnny m’a dit qu’ils étaient sortis
ensemble… mais ça a vraiment duré si longtemps ? »
Je hausse les épaules comme si j’en savais rien, mais je le sais très bien. Il y a
huit ans, quand je suis rentrée chez Miss Walters, Miss Hilly arrêtait pas de dire que
Mister Johnny et elle allaient bientôt se marier.
Je dis : « À mon avis, c’est quand il vous a rencontrée qu’ils ont rompu. »
J’attends un moment pour lui laisser le temps de comprendre que sa vie
mondaine, elle peut faire une croix dessus. Que c’est plus la peine d’appeler les
dames de la Ligue. Mais elle fronce les sourcils, Miss Celia, elle réfléchit comme si
elle faisait des hautes mathématiques. Et la voilà qui sourit comme si elle avait trouvé
la solution.
« Donc, Hilly… doit penser que je fricotais déjà avec Johnny pendant qu’ils
étaient ensemble.
- Possible. Et d’après ce qu’on m’a dit, Miss Hilly en pince toujours pour lui. Elle
s’est jamais consolée de l’avoir perdu. » Moi, je pense qu’une personne normale,
normalement, déteste une femme qui rêve de lui piquer son mari. Mais j’ai oublié que
Miss Celia et une personne normale, ça fait deux.
« Mais alors, je la comprends si elle ne peut pas me souffrir ! Elle dit, tout
sourire. Ce n’est pas moi qu’elles détestent toutes, c’est ce qu’elles croient que j’ai
fait !
- Quoi ? Elles vous détestent parce que pour elles, vous êtes peut-être blanche,
mais vous êtes de la racaille blanche !
- Eh bien, il va falloir que je m’explique avec Hilly et qu’elle sache que je ne suis
pas une voleuse de maris. Je lui en parlerai vendredi soir, d’ailleurs, puisqu’on va se
voir à la vente. »
Elle sourit comme si elle venait de découvrir le remède contre la polio.
À ce stade, j’ai plus la force de me battre.
*
Le vendredi de la vente, je travaille tard pour faire le ménage à fond dans toute
la maison. Puis je mets un plat de côtes de porc à frire. Je me suis dit que plus les
parquets brilleraient et plus les vitres seraient propres, plus j’aurais de chances de
garder ma place. Mais aussi que ce que je pouvais faire de plus intelligent si Mister
Johnny avait son mot à dire, c’était encore de lui mettre mes côtes de porc sous le
nez.
Comme il est pas censé rentrer avant six heures ce soir, à quatre heures et
demie je donne un dernier coup d’éponge sur le plan de travail puis je rejoins Miss
Celia dans la chambre où elle se prépare depuis des heures. J’aime bien faire leur lit
et nettoyer la salle de bains en dernier pour que ça soit impeccable quand Mister
Johnny arrive.
« Mais enfin, Miss Celia, qu’est-ce qui se passe ici ? » Il y a des bas qui
pendent sur les dossiers des fauteuils, des sacs à main par terre, assez de bijoux
pour décorer une armée entière de courtisanes, quarante-cinq paires de souliers à
talons haut, des tricots de corps, des sous-vêtements, des manteaux, des culottes,
des soutiens-gorge et une bouteille de vin blanc à moitié vide sur la commode sans
rien dessous.
Je commence à ramasser tous ces trucs en soie ridicules pour les mettre en
tas sur un fauteuil. Que je puisse passer l’aspirateur, au moins.
« Quelle heure est-il, Minny ? Elle demande, dans la salle de bains. Johnny
sera ici à six heures, vous savez.
- C’est même pas cinq heures, je réponds, mais je vais être obligée de partir
bientôt. » Je dois récupérer Sugar, et être à la soirée avec elle à six heures et demie
pour le service.
« Ah, Minny, ce que je suis excitée ! » J’entends la robe qui fait ssshhh derrière
moi. « Alors, qu’en pensez-vous ? »
Je me retourne. « Oh mon Dieu ! » Je suis aveuglée. Les sequins rose vif et
argent descendent de ses nichons XXL jusqu’à ses doigts de pied rose vif.
« Miss Celia, je dis doucement. Remontez un peu tout ça avant que ça tombe
pour de bon. »
Elle se secoue pour remonter la robe. « C’est pas magnifique ? C’est pas la
plus jolie chose que vous ayez jamais vue ? Je me sens comme une vedette de
Hollywood ! »
Elle clignote des faux cils. Elle a les lèvres peintes, les joues rouges, toute la
figure plâtrée au fond de teint, sans parler de la permanente bouffante qui lui fait une
tête de loup beurre-frais. La jupe est fendue jusqu’à la cuisse, si haut que je tourne la
tête tellement ça me gêne de regarder. Tout ça suinte le sexe, le sexe et encore le
sexe.
« Où vous avez trouvé ces ongles ?
- Chez Beauty Box ce matin. Oh, Minny, je suis tellement nerveuse, j’ai le
trac ! »
Elle s’envoie une grande rasade de vin blanc et elle titube un peu sur ses
talons hauts.
« Vous avez mangé quelque chose aujourd’hui ?
- Rien. Je suis trop nerveuse pour manger ! Et ces boucles d’oreilles ? Est-ce
qu’elles bougent bien ?
- Enlevez cette robe, et je vais vous préparer quelque chose en vitesse.
- Oh non, je ne veux pas avoir du ventre. D’ailleurs, je ne pourrais rien
avaler ! »
Je tends la main vers la bouteille de vin sur la commode à cent mille dollars,
mais elle l’attrape avant moi et verse ce qui reste dans son verre. Puis elle me donne
la bouteille vide en souriant. Je ramasse son manteau de fourrure par terre. Elle s’est
bien habituée à avoir une bonne.
Quand elle m’a montré ces robes il y a quatre jours, j’ai bien vu qu’elles
faisaient mauvais genre. Et bien entendu elle a choisi celle avec le décolleté
plongeant. Mais j’avais pas idée de ce que ça allait donner avec elle dedans. Ça
éclate de partout comme un grain de maïs dans la friture. J’ai quand même douze
ventes au compteur, et je sais pas si j’y ai déjà vu un coude nu, encore moins des
seins et des épaules.
Elle va dans sa salle de bains pour ajouter du rouge sur ses joues déjà bien
rouges comme ça.
« Miss Celia, je dis, et je ferme les yeux en priant pour trouver les mots qu’il
faut. Ce soir, quand vous allez rencontrer Miss Hilly… »
Elle se sourit dans la glace. « J’ai tout prévu ! Pendant que Johnny sera aux
toilettes, j’irai lui parler. Je lui dirai qu’ils avaient déjà rompu quand Johnny et moi
avons commencé à sortir ensemble. »
Je soupire. « C’est pas ce que je voulais… C’est… qu’elle risque de vous parler
de… moi. »
Elle ressort de la salle de bains. « Vous voulez que je salue Hilly de votre part ?
Après tout vous avez travaillé des années chez sa maman ? »
Je la regarde dans sa robe rose, tellement pleine de vin qu’elle en louche
presque. Elle rote un peu. C’est vraiment pas la peine de lui dire ça maintenant, dans
l’état où elle est.
« Non ma’am. Lui dites rien. » Je soupire.
Elle me prend dans ses bras. « À ce soir ! Je suis contente de savoir que vous
y serez aussi, ça me fera quelqu’un à qui parler.
- Je serai à la cuisine, Miss Celia.
- Ah, il faut encore que je trouve cette espèce d’épingle… » Elle repart vers la
commode et farfouille dans tout ce que je viens de ranger.
Reste chez toi, idiote. C’est tout ce que j’ai envie de lui dire, mais je me tais.
C’est trop tard. Avec Miss Hilly à la barre, c’est trop tard pour Miss Celia, et allez
savoir si c’est pas trop tard pour moi.
LA VENTE
Chapitre 25
Le bal et la vente de charité annuels de la Ligue sont connus comme « La
Vente » par tous ceux qui habitent dans un rayon de dix kilomètres autour du centre
de Jackson. À sept heures, un soir du mois de novembre, les invités arrivent pour le
cocktail à l’hôtel Robert E. Lee. À huit heures on ouvre les portes de la salle de bal.
On a tendu les fenêtres de tissu vert piqué de bouquets de houx véritable.
Les listes d’objets proposés aux enchères sont posées sur les tables, le long
des fenêtres, avec leur prix de départ. Ils ont été offerts par les membres de la Ligue
et par les commerçants locaux, et on espère que la vente rapportera cette année six
mille dollars, soit cinq cents de plus que celle de l’an passé. Le produit ira aux pauvres
enfants d’Afrique victimes de la famine.
Au centre de la salle, sous un gigantesque lustre, vingt-huit tables sont
dressées pour le dîner qui sera servi à neuf heures. Une piste de danse et une
estrade pour l’orchestre se trouvent sur le côté, face au podium du haut duquel Hilly
Holbrook doit prononcer son discours.
Après le dîner, on dansera. Les maris seront parfois ivres, mais jamais leurs
épouses qui sont membres de la Ligue. Chacune d’entre elles se considère comme
une hôtesse et on les entendra se demander mutuellement : « Tout se passe bien ?
Hilly a dit quelque chose ? » Tout le monde sait que c’est la soirée de Hilly.
À sept heures précises, les couples franchissent la grande porte d’entrée de
l’hôtel. On donne les imperméables et les manteaux de fourrure aux Noirs en complet
gris. Hilly, qui est là depuis six heures, porte une robe longue en taffetas marron. Un
haut col de dentelle monte à l’assaut de sa gorge, la coupe ample dissimule ses
formes et les manches serrées recouvrent ses bras jusqu’aux poignets. On ne voit de
sa personne que le visage et les doigts.
Quelques femmes portent des robes plus osées et l’on aperçoit ici et là des
épaules nues, mais les longs gants de cuir fin indiquent clairement qu’elles n’ont qu’un
nombre limité de centimètres carrés de chair à montrer. Il y a chaque année, bien sûr,
quelques invitées assez hardies pour laisser entrevoir une jambe ou un décolleté plus
profond. Mais on ne dit rien. Celles-là ne font pas partie des membres.
Celia Foote et Johnny arrivent plus tard que prévu, à sept heures vingt-cinq. En
rentrant du travail, Johnny est venu sur le seuil de la chambre, a regardé
attentivement sa femme avant même d’avoir posé sa serviette. « Celia, tu ne crois pas
que cette robe risque d’être un peu trop… hum… dénudée ? »
Celia l’a poussé vers la salle de bains. « Oh, Johnny, vous ne connaissez rien à
la mode, vous les hommes ! Dépêche-toi de te préparer. »
Johnny a renoncé à la faire changer d’avis. Ils étaient déjà en retard.
Ils entrent derrière le docteur et Mrs Bail. Les Bail se dirigent vers la gauche,
Johnny fait un pas vers la droite, et Celia reste un instant seule sous les bouquets de
houx dans sa robe rose étincelante.
Dans la salle, l’air semble se figer. Les hommes qui sirotaient leur whisky
s’arrêtent à mi-gorgée en voyant cette apparition toute rose à la porte. Il faut une
seconde pour que l’image se précise. Ils regardent, mais ne voient pas, pas encore.
Mais comme elle s’avère réelle - réelle la peau, réel le décolleté, un peu moins réelle
peut-être la blondeur - leurs visages s’éclairent lentement. Tous semblent penser la
même chose : enfin… Mais ils se rembrunissent en sentant les ongles de leurs
épouses, qui regardent aussi, s’enfoncer dans leur bras. Une lueur de regret passe
dans leur regard (elle ne me laisse jamais m’amuser), on se rappelle sa jeunesse
(pourquoi ne suis-je pas allé en Californie cet été-là ?), on pense à ses premières
amours (Roxanne…). Tout ceci ne dure que cinq secondes, puis c’est terminé et ils
continuent à regarder.
William Holbrook renverse la moitié de son Martini-gin sur une paire de souliers
vernis. Les pieds qui occupent ces souliers sont ceux du plus gros contributeur à sa
campagne.
« Oh, Claiborne, excusez mon mari, il est tellement maladroit ! s’écrie Hilly.
William, donne-lui donc un mouchoir ! » Mais aucun des deux hommes ne bouge. Ils
sont visiblement intéressés par autre chose.
Hilly suit leurs regards et arrive sur Celia. Le centimètre carré de peau visible
sur son cou se tend.
« Vous avez vu sa poitrine, à celle-là ? s’écrie un vieux schnock probablement
sourd. J’en oublierais presque mes soixante-quinze printemps ! »
Eleanor Causwell, l’épouse, cofondatrice de la Ligue, fronce les sourcils. « Les
seins, dit-elle, une main sur les siens, sont faits pour la chambre et pour l’allaitement.
Et la dignité, ça existe aussi.
- Mais enfin, Eleanor, que veux-tu qu’elle fasse ? Qu’elle les laisse à la
maison ?
- Je-veux-qu’elle-les-couvre. »
Celia prend le bras de Johnny tandis qu’ils se fraient un chemin à travers la
salle. Elle avance d’un pas mal assuré, sans qu’on sache si c’est à cause de l’alcool
ou de ses talons hauts. Ils échangent quelques mots avec d’autres couples au
passage. Elle rougit à plusieurs reprises, en baissant les yeux pour regarder sa tenue.
« Johnny, tu ne crois pas que je fais un peu trop habillée ? L’invitation disait tenue de
soirée, mais toutes ces femmes ont l’air d’aller à l’église. »
Johnny lui adresse un sourire bienveillant. Il ne lui répondrait pour rien au
monde : « Je te l’avais bien dit. » Il se contente de chuchoter : « Tu es superbe. Mais
si tu as froid, je peux te passer ma veste.
- Je ne vais pas mettre une veste d’homme sur une robe du soir, dit-elle en
soupirant. Merci quand même, chéri. »
Johnny lui prend la main pour la presser dans la sienne, va lui chercher un
autre verre au bar - son cinquième, mais il l’ignore. « Essaye de faire des
connaissances. Je reviens tout de suite. » Il part vers les toilettes.
Celia reste seule. Elle tire un peu sur son décolleté pour remonter le corsage.
« … il y a un trou au fond du seau, chère Liza, chère Liza… » Elle fredonne le
vieil air country en tapant du pied et en cherchant du regard une tête connue. Dressée
sur la pointe de ses chaussures, elle fait soudain de grands gestes par-dessus la foule
des invités. « Bonjour Hilly ! Hou-hou ! »
Hilly, en pleine conversation à quelques mètres de là, lève la tête, sourit, fait un
signe bref. Mais à l’instant où Celia va la rejoindre, elle s’éloigne.
Celia s’immobilise, boit une gorgée. Autour d’elle, de petits groupes compacts
se sont formés et on discute, on rit, se dit-elle, de toutes ces choses dont on discute et
dont on rit quand on se retrouve dans des soirées.
Elle appelle : « Hé, Julia ! » Elles se sont rencontrées l’une des rares fois où
Johnny et elle sont sortis dans le monde aux premiers temps de leur mariage.
« Celia, Celia Foote, vous vous souvenez ? Comment ça va ? J’adore cette
robe, où l’avez-vous trouvée ? Chez Jewel Taylor ?
- Non, nous sommes allés à La Nouvelle-Orléans, Warren et moi, il y a
quelques mois… » Julia regarde autour d’elle, mais il n’y a personne à proximité pour
la secourir. « Et vous êtes vraiment… éclatante, ce soir. »
Celia se rapproche. « Euh… J’ai posé la question à Johnny, mais vous savez
comment sont les hommes. Vous ne me trouvez pas un peu trop habillée ? »
Julia rit, mais son regard fuit celui de Celia. « Oh non. Vous êtes absolument
parfaite. »
Une amie de la Ligue prend Julia par le bras. « Julia, venez par ici une
seconde, on a besoin de vous, excusez-nous. » Elles s’éloignent, leurs têtes se
rapprochent, et Celia est à nouveau seule.
Quelques minutes plus tard, les portes de sa salle à manger s’ouvrent. La foule
se déplace. Les invités cherchent et trouvent leur place grâce aux petites cartes qu’on
leur a remises, et des « Oh ! » et des « Ah ! » fusent autour des tables disposées le
long des murs. Elles sont chargées de pièces d’argenterie, de tabliers d’enfants
brodés main, de mouchoirs, de linge de table monogrammé. Il y a même un service à
thé miniature importé d’Allemagne.
Minny, tout au fond, essuie des verres. Elle dit en baissant la voix : « Aibileen,
la voilà. »
Aibileen lève les yeux et reconnaît la jeune femme qui est venue un mois plus
tôt frapper à la porte de Miss Leefolt. « Eh bien. Ces dames ont intérêt à tenir leurs
maris, ce soir », dit-elle.
Minny manie le torchon avec des gestes vifs. « Préviens-moi si tu la vois parler
avec Miss Hilly.
- Compte sur moi. J’ai fait une super prière pour toi aujourd’hui.
- Regarde, voilà Miss Walters. Une vraie chauve-souris ! Et Miss Skeeter qui
arrive. »
Skeeter a une robe de velours noir à manches longues et col montant qui fait
ressortir la blondeur de ses cheveux, et elle a mis du rouge à lèvres. Elle est venue
seule et se tient à l’écart de la foule des invités avec l’air de s’ennuyer. Puis elle
aperçoit Minny et Aibileen. Toutes les trois détournent le regard en même temps.
Clara, l’une des bonnes chargées du service, s’approche de la table et prend
un verre. « Aibileen, dit-elle à mi-voix, sans cesser d’essuyer son verre, c’est celle-là ?
- Qui, celle-là ?
- Celle qui fait parler les bonnes ? Pourquoi elle fait ça ? Pourquoi ça
l’intéresse ? Il paraît qu’elle vient chez toi toutes les semaines ? »
Aibileen baisse la tête. « Écoute, ça doit rester secret. »
Minny regarde ailleurs. Personne, en dehors du groupe, ne sait qu’elle participe
à ce travail. On ne connaît qu’Aibileen.
Clara hoche la tête. « Je dirai rien à personne. »
Skeeter jette quelques notes sur son carnet pour l’article à paraître dans la
Lettre. Elle parcourt la salle du regard, s’arrête sur les tentures, les bouquets de houx,
la gerbe de roses rouges et de feuilles de magnolia séchées qui décore chaque table
en son centre. Elle voit Elizabeth, non loin d’elle, qui cherche quelque chose dans son
sac à main. Elle a accouché il n’y a pas un mois et semble épuisée. Skeeter regarde
Celia Foote qui s’approche d’Elizabeth. En la voyant, celle-ci se met à tousser, la main
sur sa gorge, comme pour se protéger de quelque agression.
« Tu ne sais plus très bien où te tourner, Elizabeth ?
- Quoi ? Ah, Skeeter, comment vas-tu ? dit Elizabeth avec un bref sourire.
J’étais… il fait affreusement chaud ici. Je crois que j’ai besoin de respirer un peu d’air
frais. »
Skeeter suit des yeux Elizabeth qui s’enfuit et Celia Foote qui la poursuit dans
son affreuse robe. Le voilà, le véritable article, songe Skeeter. Ce n’est pas la
décoration florale ni le nombre de plis sur le derrière de Hilly Holbrook. Cette année,
ce sera Celia Foote ou la Catastrophe vestimentaire.
Quelques instants plus tard, on annonce le dîner et chacun rejoint la place qui
lui est assignée. Celia et Johnny sont assis avec des couples étrangers à la ville, des
amis d’amis qui ne sont en réalité amis avec personne. Skeeter se retrouve cette
année avec d’autres couples de Jackson, mais pas à la table de Hilly, la présidente, ni
même à celle d’Elizabeth, la secrétaire. La salle s’emplit à nouveau du bruit des
conversations. On s’émerveille sur la soirée, on s’émerveille sur le chateaubriand.
Après le plat principal, Hilly grimpe sur le podium. Les applaudissements éclatent
tandis qu’elle sourit à la cantonade.
« Bonsoir. Et merci mille fois d’être venus ce soir. Le dîner vous plaît ? »
Hochements de tête et murmures d’approbation.
« Avant d’attaquer les annonces, je voudrais remercier aussi tous ceux qui ont
œuvré pour faire de cette soirée une réussite. » Sans se retourner, Hilly fait un grand
geste vers la partie gauche de la salle, où deux dizaines de Noires sont alignées dans
leur uniforme blanc. Il y a une dizaine de Noirs derrière elles, en smoking gris et blanc.
« Applaudissons tout particulièrement les bonnes, pour le magnifique repas
qu’elles ont préparé et servi, et pour les desserts qu’elles ont préparés en vue des
enchères. » Hilly prend une carte et lit. « Elles soutiennent, à leur façon, les efforts de
la Ligue en faveur des pauvres enfants d’Afrique victimes de la famine, une cause qui
est aussi, je n’en doute pas, chère à leur cœur. »
Les Blancs attablés applaudissent les bonnes et les serveurs. Certains
serveurs sourient en remerciement. Mais la plupart regardent dans le vide par-dessus
les têtes des invités.
« Nous voudrions aussi remercier ceux qui ne sont pas membres de la Ligue et
qui sont présents ici ce soir. Merci, car vous avez donné de votre temps et de votre
peine et vous nous avez grandement facilité la tâche. »
Les applaudissements sont plus clairsemés et quelques sourires et
hochements de tête polis s’échangent entre membres et non-membres. Quel
dommage, semblent penser les membres, quel dommage que vous n’ayez pas le bon
goût de rejoindre notre ligue. Hilly continue à saluer et à remercier les uns et les
autres de sa voix musicale aux accents patriotiques. On sert le café et les maris
boivent le leur, mais la plupart des femmes ne quittent pas Hilly des yeux. « … merci à
la quincaillerie Boone… sans oublier le supermarché Ben Franklin… » Et pour
conclure : « Enfin, ne l’oublions pas, un grand merci au généreux anonyme qui nous a
offert, hum, du matériel afin de soutenir notre proposition de loi pour les installations
sanitaires réservées aux domestiques. »
Quelques rires nerveux saluent ces derniers mots, et les têtes se tournent pour
voir si Skeeter Phelan a eu le culot de venir.
« J’aurais aimé qu’au lieu d’être si timide vous vous leviez pour accepter notre
reconnaissance. Sans vous, nous n’aurions pas pu procéder à un si grand nombre
d’installations. »
Skeeter, stoïque, le visage inexpressif, ne quitte pas le podium des yeux. Hilly
achève sur un sourire bref, mais éclatant : « Et n’oubliez pas de voter Holbrook ! »
Des rires plus amicaux saluent le spot publicitaire.
« Que dis-tu, Virginia ? » Hilly se penche vers la salle en faisant mine de tendre
l’oreille, puis se redresse. « Non, je ne me présente pas avec lui ! Mais, messieurs les
membres du Congrès présents ici ce soir, sachez que si vous ne réglez pas cette
question des écoles séparées, je m’en chargerai moi-même !
Nouveaux rires. Le sénateur et Mrs Whitworth, assis à la table de la présidente,
opinent en souriant. Et à sa table au fond de la salle, Skeeter baisse la tête. Ils se sont
brièvement parlé pendant le cocktail, mais Hilly a entraîné le sénateur à l’écart avant
qu’il ne lui donne une deuxième accolade. Stuart n’est pas venu.
Le repas et le discours achevés, les gens se lèvent pour danser, les maris
prennent le chemin du bar. On se bouscule un peu devant les tables où sont exposés
les lots vendus aux enchères. Deux aïeules se disputent le service à thé ancien.
Quelqu’un a lancé une rumeur d’après laquelle il aurait appartenu à la famille royale
d’Angleterre avant d’être emporté clandestinement à travers l’Allemagne dans une
charrette tirée par un âne pour finir chez l’antiquaire de Fairview Street. Le prix grimpe
très vite de quinze à quatre-vingt-huit dollars.
Johnny bâille dans un coin à côté du bar. Celia a soudain de grosses rides sur
le front et les sourcils qui se rejoignent.
« Tu as entendu ses remerciements aux non-membres, alors qu’elle m’avait dit
qu’elles n’avaient pas besoin d’aide ? Je n’en croyais pas mes oreilles !
- Eh bien, tu pourras donner un coup de main l’an prochain », répond Johnny.
Celia aperçoit Hilly qui, à cet instant, n’a qu’un petit nombre de personnes
autour d’elle.
« Je reviens tout de suite, Johnny.
- Oui, et après on se tire. J’en ai marre de ce déguisement. »
Richard Cross, qui est membre de la même société de chasse que Johnny, lui
donne une claque dans le dos. Ils échangent quelques mots et éclatent de rire en
parcourant la salle du regard.
Celia parvient presque jusqu’à Hilly, mais celle-ci se glisse derrière le podium.
Celia recule, comme si elle craignait de l’approcher à l’endroit où elle est apparue un
instant plus tôt dans toute sa puissance.
Celia s’engouffre dans les toilettes des dames et Hilly reparaît aussitôt à l’angle
du podium.
« Alors, Johnny Foote ? dit-elle. Je suis surprise de te voir ici. Tout le monde
sait que tu as horreur des grandes soirées. » Elle lui a pris le bras et le serre.
Johnny pousse un soupir. « Tu sais que c’est demain l’ouverture de la chasse
au cerf ? »
Hilly lui décoche un sourire de ses lèvres auburn. La couleur est si parfaitement
assortie à celle de sa robe qu’elle a certainement mis des jours à la trouver.
« Tout le monde me dit ça, je suis fatiguée de l’entendre. Tu peux tout de
même te priver d’une journée de chasse, Johnny Foote ! Tu en as manqué plus d’une
pour moi. »
Johnny lève les yeux au ciel. « Celia, en tout cas, n’aurait manqué cette soirée
pour rien au monde.
- Mais où est donc passée ta femme ? » demande Hilly. Elle n’a pas lâché le
bras de Johnny et le serre un peu plus fort. « Ne me dis pas qu’elle est au jeu de
fléchettes en train de servir des hamburgers ! »
Johnny se rembrunit. C’est là qu’ils se sont connus jadis.
« Ah, je te taquine ! On est sortis assez longtemps ensemble pour se le
permettre, n’est-ce pas ? »
Avant que Johnny ne puisse répondre, quelqu’un tape sur l’épaule de Hilly et
elle se retourne en riant vers un couple d’invités. Johnny soupire en voyant Celia qui
revient vers lui. « Bon, dit-il à Richard, on va pouvoir rentrer chez nous. Je dois être
debout - il jette un coup d’œil à sa montre - dans cinq heures. »
Richard regarde fixement Celia qui approche. Elle s’arrête et se penche pour
ramasser la serviette qu’elle vient de laisser tomber, offrant une vue plongeante sur sa
poitrine. « Ça a dû te changer, Johnny, de passer de Hilly à Celia. »
Johnny hoche la tête. « Disons que je suis passé de l’Antarctique à Hawaii. »
Richard rit. « Disons que c’est comme se coucher au séminaire et de se
réveiller à Ole Miss ! » Et ils éclatent de rire ensemble.
Richard baisse la voix. « Ou comme pour un gamin manger de la glace pour la
première fois. »
Johnny le regarde. Il ne rit plus. « C’est de ma femme que tu parles, Richard.
- Excuse-moi, Johnny, dit Richard en baissant les yeux. Je ne voulais pas te
blesser. »
Celia s’approche et soupire avec un sourire désappointé.
« Salut, Celia, comment vas-tu ? demande Richard. Tu es vraiment superbe, ce
soir.
- Merci, Richard. » Elle tente d’étouffer un violent hoquet et fronce les sourcils
en mettant un mouchoir sur sa bouche.
« Tu es pompette ? demande Johnny.
- Elle s’amuse, c’est tout, n’est-ce pas, Celia ? dit Richard. D’ailleurs, je vais te
préparer quelque chose que tu vas adorer. Ça s’appelle un Alabama Slammer.
- Et après, on s’en va », dit Johnny à son ami.
Trois Alabama Slammer plus tard, on proclame les gagnants des enchères
muettes. Susie Pernell monte sur le podium tandis que les gens boivent et fument
autour des tables, dansent sur des musiques de Glenn Miller et de Frankie Valli,
discutent par-dessus le bruit du micro. Chaque gagnant reçoit son prix avec
enthousiasme comme s’il ne l’avait pas payé deux ou trois fois sa valeur marchande.
Les nappes et les chemises de nuit brodées main partent pour des sommes
astronomiques. Les vieux couverts de service en argent sont très appréciés pour aller
à la pêche aux œufs durs, séparer les piments des olives, briser les pattes des cailles
rôties. Puis viennent les desserts : gâteaux, carrés de praline, meringues… Et bien
sûr la tarte de Minny.
« … et la gagnante de la tarte au chocolat mondialement célèbre de Minny
Jackson est… Hilly Holbrook ! »
On applaudit encore un peu, non seulement parce que Minny Jackson est
connue pour ses pâtisseries, mais parce que le nom de Hilly provoque
automatiquement des applaudissements.
Hilly, qui était en pleine conversation, se retourne. « Quoi ? C’était mon nom ?
Mais je n’ai pas participé aux enchères ! »
Elle ne le fait jamais, pense Skeeter, assise à l’écart, seule.
« Hilly, vous avez gagné la tarte de Minny Jackson ! » dit une femme, à sa
gauche.
Hilly scrute la foule.
Minny, qui a entendu son nom associé à celui de Hilly, tend soudain l’oreille.
Elle tient une tasse à café sale d’une main et de l’autre un lourd plateau en argent.
Mais elle reste figée.
Hilly la voit, mais ne bouge pas non plus, se contentant d’un mince sourire.
« Bon… C’est gentil, n’est-ce pas ? Quelqu’un m’a sans doute inscrite pour cette
tarte. »
Elle ne quitte pas Minny des yeux et Minny sent ce regard sur elle. Elle finit
d’empiler les tasses sur son plateau et file à la cuisine aussi vite qu’elle peut.
« Eh bien, félicitations, Hilly, je ne savais pas que vous aimiez tellement les
tartes de Minny ! » La voix de Celia est anormalement aiguë. Hilly ne l’a pas vue
arriver derrière elle. En s’approchant, Celia accroche un pied de chaise et trébuche.
Quelques rires fusent.
Hilly la regarde venir sans faire un geste. « Celia, c’est une plaisanterie ? »
Skeeter s’approche elle aussi. Tout cela l’ennuie à mourir. Elle est fatiguée de
voir les regards fuyants d’anciens amis qui n’osent plus lui adresser la parole. La
présence de Celia aura été le seul événement intéressant de la soirée.
« Hilly, dit Celia, en saisissant le bras de la présidente. J’essaye de vous parler
depuis le début de la soirée. Je crois qu’il y a eu un manque de communication entre
nous, et je suis sûre que si je vous explique…
- Qu’avez-vous fait ? Lâchez-moi », dit Hilly entre ses dents. Elle secoue la
tête, tente de se dégager.
Mais Celia la tient par la manche et ne lâche pas. « Non, attendez ! Vous devez
m’écouter… »
Hilly s’écarte, mais Celia tient bon. Les deux femmes luttent un instant, Hilly
cherchant à s’échapper, Celia la retenant, et on entend distinctement le bruit d’une
longue déchirure.
Celia regarde le lambeau d’étoffe rouge sombre entre ses doigts. Elle a déchiré
la manche, dénudant le bras de Hilly jusqu’au coude.
Hilly regarde à son tour, porte la main à son poignet. « Que cherchez-vous ?
dit-elle, d’une voix qui n’est plus qu’un grondement. C’est cette négresse qui vous a
poussée à faire ça ? Parce que quoi qu’elle ait pu vous dire et quoi que vous ayez
répété à tout le monde… »
Plusieurs personnes se sont approchées. Les gens écoutent, regardent Hilly, et
l’inquiétude se lit sur tous les visages.
« Ce que j’ai répété ? Je ne sais pas de quoi vous… »
C’est au tour de Hilly de saisir le bras de Celia. « À qui l’avez-vous dit ? »
demande-t-elle. Elle semble prête à mordre.
« Minny m’a expliqué pourquoi vous ne voulez pas qu’on soit amies. »
Susie Pernell, qui continue à annoncer les gagnants, parle plus fort au micro,
obligeant Celia à élever elle-même la voix. « Je sais ce que vous croyez ! Vous croyez
qu’on vous a trompée dans votre dos, Johnny et moi ! » crie-t-elle. Quelqu’un, dans le
groupe des curieux, lâche un commentaire aussitôt salué par des rires. Il y a des
applaudissements à l’autre bout de la salle. À l’instant où Susie Pernell pose le micro
pour jeter un coup d’œil à ses notes, Celia s’écrie, encore plus fort : « C’est après
votre rupture que je suis tombée enceinte ! » Les mots résonnent à travers la salle,
suivis par quelques secondes d’un lourd silence.
Les femmes qui les entourent font des mines dégoûtées. Certaines se mettent
à rire. « La femme de Johnny est saoule ! » lance quelqu’un.
Celia regarde autour d’elle. Elle essuie la sueur qui perle à son front et laisse
des traînées dans son maquillage. « Je ne vous en veux pas de ne pas m’aimer, si
vous croyez que Johnny vous a trompée avec moi.
- Johnny n’aurait jamais…
- … et je m’excuse de ce que j’ai dit, pour la tarte… Je pensais que vous étiez
contente de l’avoir gagnée. »
Hilly se penche, ramasse nerveusement son bouton en forme de perle. Elle se
rapproche de Celia pour que celle-ci soit seule à l’entendre. « Dites à votre négresse
que si elle parle à quiconque de cette tarte, je m’occuperai d’elle. Vous vous êtes crue
maligne en prenant cette enchère à mon nom, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Vous croyez
qu’en me faisant chanter vous pourrez entrer à la Ligue ?
- Quoi ?
- Dites-moi immédiatement à qui d’autre vous avez p…
- Je n’ai parlé de cette tarte à personne, je…
- Menteuse ! » dit Hilly. Mais elle se redresse aussitôt et sourit. « Voici Johnny.
Johnny, je crois que votre femme a besoin de soins. » Et de fusiller du regard les
femmes qui l’entourent, comme si elles étaient toutes impliquées dans le complot.
« Celia, qu’y a-t-il ? » demande Johnny.
Celia se tourne vers lui, puis vers Hilly, l’air furieux. « Elle dit n’importe quoi,
elle me traite de… menteuse et elle m’accuse d’avoir signé à sa place pour cette tarte,
et… »
Celia se tait, cherche du regard quelqu’un de connu. Elle a des larmes plein les
yeux. Puis elle gémit, secouée par un haut-le-cœur, et vomit sur la moquette.
« Et merde ! » lâche Johnny, en la tirant en arrière.
Celia le repousse. Elle court vers les toilettes et Johnny la suit.
Hilly reste figée, les poings serrés. Elle a le visage cramoisi, presque de la
couleur de sa robe. Elle fait quelques pas pour prendre un serveur par le bras.
« Nettoyez ceci avant que ça ne sente. »
Elle est soudain entourée de femmes aux mines bouleversées qui posent des
questions, tendent les bras comme pour la soutenir.
« On m’avait dit que Celia avait un problème d’alcoolisme, mais elle ment, en
plus ? » dit-elle à l’une des Susie. C’est la rumeur qu’elle voulait lancer au sujet de
Minny, au cas où l’histoire de la tarte se répandrait. « Comment appelez-vous cela ?
- De la mythomanie ?
- Exactement. Voilà, c’est une mythomane ! » Hilly s’éloigne avec sa suite.
« Celia a forcé Johnny au mariage en lui disant qu’elle était enceinte. Je crois qu’elle
était déjà mythomane à cette époque. »
Après le départ de Celia et Johnny, la fête s’achève rapidement. Les épouses
qui font partie de la Ligue semblent épuisées à force de sourire. On parle des
enchères, des baby-sitters à raccompagner, mais surtout de Celia Foote vomissant au
beau milieu de la soirée.
La salle est presque déserte quand Hilly monte sur le podium. Elle feuillette
nerveusement les listes de noms inscrits pour les enchères. Ses lèvres remuent en
silence, et elle continue à lancer des regards autour d’elle et à hocher la tête. Elle
perd le fil, pousse une exclamation rageuse parce qu’elle est obligée de
recommencer.
« Hilly, je rentre chez toi. »
Hilly lève les yeux. C’est Mrs Walters, sa mère, plus frêle que jamais dans sa
tenue de soirée. Sa longue robe bleu ciel ornée de perles date des années quarante.
Une orchidée bleue est épinglée sur sa clavicule. Une Noire en uniforme blanc ne la
quitte pas d’une semelle.
« Écoute, maman, n’ouvre pas le réfrigérateur ce soir. Je ne tiens pas à
m’occuper de toi toute la nuit pour cause d’indigestion. Tu rentres et tu te couches,
d’accord ?
- Je pourrai tout de même avoir un peu de la tarte de Minny ? »
Hilly fixe sa mère entre ses paupières à demi fermées. « Cette tarte est dans la
poubelle.
- Mais pourquoi l’as-tu jetée ? C’est pour toi que je l’ai gagnée !
Hilly reste quelques secondes sans faire un geste. « Toi ? Tu as signé pour
moi ?
- Je ne me rappelle peut-être pas mon nom ou le pays dans lequel je vis, mais
toi et cette tarte, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais.
- Espèce de vieille… Ah, à quoi bon ? » Hilly jette les feuilles qu’elle tient à la
main et qui s’envolent autour d’elle dans toutes les directions.
Mrs Walters s’éloigne en claudiquant vers la sortie, l’infirmière noire sur ses
talons. « Eh bien, tous aux abris, Bessie. Ma fille est à nouveau furieuse contre moi. »
MINNY
Chapitre 26
Le samedi matin, je suis crevée et j’ai mal partout. J’entre dans la cuisine où
Sugar est en train de compter ses vingt-cinq dollars, l’argent qu’elle a gagné la veille à
la vente. Le téléphone sonne et elle saute dessus comme la grenouille sur le
moucheron. Elle a un petit copain et il faut pas que maman le sache.
« Oui monsieur, dit Sugar d’une petite voix, et elle me le passe.
- Allô ?
- Ici Johnny Foote. Je suis à la chasse, mais je voulais vous dire que Celia ne
va pas bien du tout. Ça s’est mal passé pour elle, hier soir.
- Oui monsieur, je sais.
- Vous en avez donc entendu parler ? » Il soupire. « Alors, faites attention à elle
cette semaine, vous voulez bien, Minny ? Je ne serai pas là et… je ne sais pas…
Appelez-moi si ça ne s’arrange pas. Je reviendrai plus tôt s’il le faut.
- Comptez sur moi. Ça va aller. »
J’ai pas vu ce qui s’est passé à la soirée, mais on me l’a raconté pendant que
j’étais à la cuisine. Les bonnes et les serveurs parlaient que de ça.
« T’as vu ? M’a dit Farina. Cette grosse tout en rose chez qui tu travailles, elle
était ronde comme un Injun le jour de la paye. »
Je relève la tête au-dessus de mon évier et je vois Sugar qui me vient dessus
avec la main sur la hanche. « Oui, maman, elle a dégobillé par terre, y’en avait
partout. Et tout le monde l’a vue ! »
Puis Sugar se retourne vers les autres en rigolant. Elle a pas vu la calotte
arriver. Ça fait de la mousse de savon qui vole partout.
« La ferme, Sugar ! » Je la pousse dans un coin. « Que je t’entende plus jamais
parler comme ça de la dame qui te met le manger dans la bouche et tes habits sur le
dos ! Tu m’entends ? »
Sugar baisse la tête et je me remets à ma vaisselle, mais je l’entends qui dit
entre ses dents : « C’est ce que tu fais tout le temps. »
Je me retourne et je lui mets mon doigt tout dégoulinant sous le nez. « J’ai le
droit, moi, je le gagne tous les jours en travaillant pour cette imbécile ! »
Le lundi, quand j’arrive, Miss Celia est encore au lit avec le drap sur la figure.
« ’Jour, Miss Celia ! »
Mais elle roule sur le côté et elle me répond même pas.
À midi, je lui apporte des sandwiches au jambon sur un plateau.
« Je n’ai pas faim, elle dit, en se mettant la tête sous l’oreiller.
- Qu’est-ce que vous allez faire, rester couchée comme ça toute la journée ? »
Je demande, même si je l’ai déjà vue faire ça des tas de fois. Mais c’est pas pareil.
Elle a pas de maquillage sur la figure, ni de sourire non plus.
« S’il vous plaît, laissez-moi tranquille. »
Je commence à lui dire qu’il faut qu’elle se lève, qu’elle mette ses habits à la
noix et qu’elle oublie tout ça, mais ça fait pitié de la voir dans cet état. Je me tais. Je
suis pas psychiatre, et elle compte pas sur moi pour ça.
Le mardi matin, Miss Celia est toujours au lit. Le plateau de sandwiches est
resté par terre et elle y a pas touché. Elle a une chemise de nuit bleue minable avec le
col en dentelle tout déchiré qui doit dater du temps où elle vivait dans le comté de
Tunica. Et des traces noires comme du charbon sur le front.
« Allons, laissez-moi prendre ces draps. Le feuilleton va commencer et Miss
Julia va avoir des ennuis. Vous croirez jamais ce que cette idiote a fait hier avec le
Dr Bigmouth. »
Mais elle bouge pas.
Un peu plus tard, je lui apporte un plateau avec un peu de tourte au poulet. J’ai
envie de lui crier de se secouer et d’aller à la cuisine manger pour de bon, mais je
dis : « Miss Celia, je sais bien que c’était affreux ce qui s’est passé à la vente, mais
tout de même, vous pouvez pas rester toute votre vie à vous apitoyer sur vousmême. » Elle se lève et elle va s’enfermer dans la salle de bains. Je commence à
défaire le lit. Puis je ramasse tous les mouchoirs sales et les verres qui traînent sur la
table de nuit. Il y a une pile de courrier sur la petite table. Elle est allée à la boîte aux
lettres, au moins. Je soulève la pile pour essuyer et je vois les lettres HWH en haut
d’une carte. J’ai même pas le temps de réfléchir que j’ai déjà tout lu :
Chère Celia
Nous serions heureux à la Ligue si, plutôt que de me rembourser pour la robe
que vous avez déchirée, nous recevions une donation d’au moins deux cents dollars.
Veuillez par ailleurs, à l’avenir, vous abstenir de proposer votre aide en tant que nonmembre, votre nom figurant désormais sur une liste probatoire.
Vous voudrez bien rédiger le chèque à l’ordre du comité local de la Ligue.
Sincèrement vôtre,
Hilly Holbrook,
Présidente et directrice générale
Le mercredi matin, Miss Celia est toujours sous les couvertures. Je fais ce que
j’ai à faire dans la cuisine et j’essaye de me réjouir de pas l’avoir dans les pattes. Mais
j’y arrive pas, parce que le téléphone sonne toute la matinée et pour la première fois
depuis que j’ai commencé, Miss Celia répond pas. À la dixième fois, j’en peux plus, je
décroche.
Je vais dans sa chambre et je lui dis : « C’est Mister Johnny.
- Quoi ? Il n’est pas censé savoir que je sais qu’il sait que vous êtes là.
Je pousse un gros soupir pour lui faire comprendre que je me fiche pas mal de
faire durer ce mensonge. « Il m’a déjà appelée chez moi. C’est fini, la comédie, Miss
Celia. »
Elle ferme les yeux. « Dites-lui que je dors. »
Je reprends le téléphone, je la regarde bien en face et j’annonce à Mister
Johnny qu’elle est sous sa douche.
« Oui monsieur, ça va », je dis, sans la lâcher des yeux.
Je raccroche et je lui fais mon regard noir. « Il veut savoir comment vous allez.
- J’ai compris.
- J’ai menti pour vous, vous savez. »
Elle remet l’oreiller sur sa tête.
Le lendemain après-midi, je me dis que je supporterai pas ça une minute de
plus. Ça fait une semaine que Miss Celia a pas bougé de son lit. Elle a les joues
creuses et ses cheveux couleur beurre-frais ont l’air gras. En plus ça commence à
sentir dans la chambre, comme quand les gens sont sales. Je parie qu’elle s’est pas
lavée depuis vendredi.
« Miss Celia ? »
Elle me regarde, mais elle sourit pas, elle dit rien.
« Mister Johnny va rentrer ce soir et je lui ai dit que je m’occupais de vous.
Qu’est-ce qu’il va penser si il vous trouve couchée avec cette vieille chemise de nuit
dégueulasse que vous avez toujours pas quittée ? »
Je l’entends qui renifle, puis elle a une espèce de hoquet et elle se met à
pleurer toutes les larmes de son corps. « Rien de tout ça ne serait arrivé si j’étais
restée à ma place. Il aurait dû faire un bon mariage. Il aurait dû épouser… Hilly !
- Allons, Miss Celia. C’est pas…
- Comment elle m’a regardée, Hilly… comme si j’étais rien du tout. Un tas de
saleté au bord de la route !
- Mais ça compte pas, Miss Hilly et comment elle vous regarde. C’est pas elle
qui va décider ce que vous êtes.
- Je ne suis pas faite pour cette vie, je n’ai pas besoin d’une table pour douze
invités ! Même en les suppliant, je n’aurai jamais douze personnes ici ! »
Je secoue la tête. La voilà qui recommence à se plaindre comme si elle était la
femme la plus malheureuse du monde.
« Pourquoi me déteste-t-elle autant ? Elle ne me connaît même pas ! Elle crie.
Et ce n’est pas seulement à cause de Johnny. Elle m’a traitée de menteuse, elle m’a
accusée de lui avoir fait gagner… cette tarte ? » Elle frappe avec ses poings sur ses
genoux. « Sans ça, je n’aurais jamais vomi !
- Quelle tarte ?
- C’est Hi… Hi… Hilly qui a gagné votre tarte. Et elle m’a accusée d’avoir signé
à sa place. Pour lui… faire une farce ! » Elle gémit, elle sanglote. « Pourquoi aurais-je
fait ça ? Pourquoi aurais-je inscrit son nom sur une liste ? »
J’y mets le temps, mais je commence à comprendre ce qui se passe. Je sais
pas qui est la personne qui a signé à la place de Hilly pour cette tarte, mais je sais
pourquoi elle est prête à lui arracher les yeux.
Je regarde vers la porte. La petite voix dans ma tête me dit, Va-t’en, Minny.
Tire-toi d’ici. Mais je regarde Miss Hilly qui chiale dans sa vieille chemise de nuit, et
voilà la culpabilité qui me tombe dessus comme un bloc de béton.
« Je ne peux plus faire ça à Johnny. C’est décidé, Minny, je m’en vais. Je
retourne à Sugar Ditch !
- Vous allez quitter votre mari parce que vous avez gerbé au milieu d’une
soirée ? » Minute, je pense. Miss Celia peut pas quitter Mister Johnny comme
ça - sinon moi, qu’est-ce que je deviens ?
Seigneur, je crois que c’est le moment. Le moment de lui dire la seule chose au
monde que je veux dire à personne. Je vais perdre ma place de toute façon, alors
autant risquer le coup.
« Miss Celia… » Je m’assois dans le coin sur le fauteuil jaune. Je me suis
jamais assise nulle part dans cette maison sauf à la cuisine et dans les toilettes, mais
aujourd’hui, c’est spécial.
« Je sais pourquoi Miss Hilly vous en veut tant pour cette tarte », je dis.
Elle se mouche - un vrai coup de trompette - et elle me regarde.
« Je lui ai fait quelque chose. Quelque chose d’affreux. D’épouvantable. » J’ai
le cœur qui bat rien que d’y penser. Je peux pas rester dans ce fauteuil pour lui
raconter l’histoire. Je me lève et je m’approche du lit.
« Quoi ? » Elle renifle. « Que s’est-il passé, Minny ?
- Miss Hilly, elle m’a appelée chez moi l’année dernière, quand je travaillais
encore chez Miss Walters. Pour me dire qu’elle mettait Miss Walters à la maison de
retraite des vieilles dames. Ça m’a fait peur, j’ai cinq gamins à nourrir, vous savez. Et
Leroy qui faisait déjà les deux-huit à l’usine. »
J’ai du mal à parler, j’ai une brûlure qui me remonte dans la poitrine. « Je sais
que c’était pas chrétien, ce que j’ai fait. Mais comment on peut envoyer sa vieille mère
au milieu de gens qu’elle connaît pas ? Une femme qui fait des choses pareilles, vous
avez l’impression que c’est bien de lui faire du mal ! »
Miss Celia s’assoit sur le lit et elle s’essuie le nez. Elle a l’air de m’écouter,
maintenant.
« J’ai passé trois semaines à chercher du travail. Tous les jours. Je suis allée
chez Miss Child. Elle a dit non. Je suis allée chez les Rawley, il m’ont pas voulue non
plus. Chez les Riches, chez les Smith, et même chez les Thibodeaux, les catholiques
qui ont sept enfants. Rien !
- Oh, Minny… C’est affreux ! »
Je serre les dents. « Quand j’étais toute petite, ma maman me disait toujours
qu’il fallait pas être insolente. Mais je l’ai pas écoutée, et toute la ville savait que
j’avais une grande gueule. Je me suis dit que c’était à cause de ça si personne voulait
de moi.
« Quand j’ai vu qu’il me restait plus que deux jours chez Miss Walters et que
j’avais toujours pas de travail, j’ai commencé à avoir peur pour de bon. Avec Benny et
son asthme, et Sugar qui va encore à l’école et Kindra et… on était déjà juste,
question argent. C’est là que Miss Hilly est venue me voir chez Miss Walters.
« Venez travailler chez moi, Minny. Je vous donnerai vingt-cinq cents de plus
que maman. » C’était la « carotte », comme elle a dit, comme si j’étais une mule. Moi
en entendant ça je serre les poings. Comme si j’avais eu dans l’idée de prendre sa
place à ma copine Yule May Crookle ! Miss Hilly, elle croit que tout le monde est aussi
faux jeton qu’elle. »
Je m’essuie la figure. Je transpire. Miss Celia m’écoute avec la bouche ouverte,
elle a l’air ahurie de ce que je dis.
« Moi je réponds : « Non merci, Miss Hilly. » Alors elle dit qu’elle me payera
cinquante cents de plus et je répète : « Non ma’am, merci bien. » Alors elle me met
plus bas que terre, Miss Celia. Elle se met à dire qu’elle sait que je suis allée chez les
Child et chez les Rawley et chez tous les autres et que personne a voulu de moi. Elle
dit que c’est parce qu’elle a prévenu tout le monde que j’étais une voleuse. J’ai jamais
rien pris de ma vie, mais elle a raconté ça dans toute la ville et personne veut plus
embaucher une négresse voleuse avec une grande gueule, et je pourrais aussi bien
travailler pour elle gratuit.
« Et voilà pourquoi j’ai fini par faire ça. »
Miss Celia me regarde en clignant les yeux. « Quoi, Minny ?
- D’abord, je lui ait dit qu’elle pouvait toujours manger ma merde. »
Miss Celia a l’air de plus en plus ahurie.
« Après ça, je rentre chez moi. Je fais une tarte au chocolat. J’y mets du sucre,
du chocolat de chez Baker et de la vraie vanille que ma cousine m’a rapportée du
Mexique.
« Je retourne chez Miss Walters, parce que je sais que Miss Hilly y est
toujours. Elle attend que la maison de retraite vienne chercher sa maman et comme
ça elle pourra vendre la maison et prendre l’argenterie et tout ce qui lui revient.
« En me voyant poser la tarte sur le comptoir, Miss Hilly sourit. Elle croit que
c’est pour faire la paix, pour lui montrer que je regrette ce que j’ai dit. Je la regarde. Je
la regarde la manger. Deux gros morceaux. Elle s’empiffre comme si elle avait jamais
rien mangé d’aussi bon. Puis elle dit : « Je savais bien que vous changeriez d’avis,
Minny. Je savais que je finirais par avoir ce que je voulais. » Et elle rit, avec son air
chochotte, comme si elle s’amusait bien avec tout ça.
« Alors Miss Walters dit qu’elle a une petite faim elle aussi et qu’elle en voudrait
bien un morceau, de cette tarte. Et moi je lui dis : « Non ma’am, je l’ai faite avec une
recette spéciale pour Miss Hilly. »
« Miss Hilly dit : « Maman peut en manger un peu si elle veut. Mais seulement
un petit morceau. Qu’est-ce qui donne ce bon goût, Minny ? »
« Moi je réponds : « C’est la bonne vanille du Mexique », et je continue. Je lui
explique tout ce que j’y ai mis d’autre spécialement pour elle. »
Miss Celia continue à m’écouter et elle est muette comme une pierre, mais
j’ose pas la regarder en face.
« Miss Walters, elle en est restée la bouche ouverte ! Personne disait plus rien.
J’aurais pu sortir avant qu’elles s’aperçoivent que j’étais plus là. Mais alors Miss
Walters se met à rire. Elle rit tellement qu’elle manque d’en tomber de sa chaise. Elle
dit : « Hilly, voilà ce que tu as gagné. Et à ta place, je n’irais plus raconter partout des
horreurs, parce que tout le monde saura que tu es la patronne qui a mangé deux
tranches de merde de Minny ! »
Je regarde Miss Celia. Elle me regarde en écarquillant les yeux, dégoûtée. Je
commence à paniquer de lui avoir raconté ça. Elle aura plus jamais confiance en moi.
Je retourne m’asseoir sur le fauteuil jaune.
« Le soir de la vente, Miss Hilly a cru que vous connaissiez l’histoire, et que
vous vous moquiez d’elle. Elle vous serait jamais tombée dessus si j’avais pas fait
ça. »
Miss Celia me regarde. Elle dit rien.
« Mais vous devez savoir une chose. Si vous quittez Mister Johnny, alors c’est
Miss Hilly qui aura gagné. Elle aura gagné sur vous et elle aura gagné sur moi… » Je
secoue la tête en pensant à Yule May qui est en prison et à Miss Skeeter qui a plus
d’amis.
Miss Celia reste encore un moment sans rien dire. Après elle ouvre la bouche
pour parler, et elle la referme.
Finalement, elle dit : « Merci. De… m’avoir dit ça. »
Elle se laisse retomber sur son lit. Mais avant de refermer la porte, je vois
qu’elle a les yeux bien ouverts.
Le lendemain matin quand j’arrive, Miss Celia a réussi à se lever, elle s’est lavé
la tête et elle s’est maquillée comme d’habitude. Comme il fait froid dehors, elle a
remis un de ses pulls trop serrés.
« Contente que Mister Johnny soit de retour ? » je demande. C’est pas que ça
m’intéresse, mais je veux savoir si elle a toujours l’idée de s’en aller.
Mais Miss Celia dit pas grand-chose. Elle est fatiguée, ça se voit à ses yeux.
Elle sourit plus pour tout et n’importe quoi. Elle montre quelque chose du doigt à
travers la fenêtre. « Je crois que je vais planter une rangée de rosiers. Le long de la
clôture.
- Ça fleurit quand ?
- On devrait voir quelque chose au printemps. »
Je pense que c’est bon signe si elle pense à l’avenir. Quelqu’un qui voudrait
s’en aller se donnerait pas la peine de planter des rosiers qui fleuriront pas avant
l’année prochaine.
Miss Celia passe le reste de la journée dans le jardin à s’occuper des
chrysanthèmes. Le lendemain matin en arrivant je la trouve dans la cuisine. Elle a pris
le journal, mais elle regarde le mimosa dehors. Il pleut et il fait frisquet.
« ’Jour, Miss Celia.
- Salut, Minny. » Elle continue à regarder cet arbre, un stylo entre les doigts. Il
s’est mis à pleuvoir.
« Qu’est-ce que vous voulez pour déjeuner aujourd’hui ? On a du rôti de bœuf,
et il reste un peu de chausson au poulet… » Je m’adosse au frigo. Il faut que je
prenne une décision pour Leroy. Ou tu arrêtes de me taper, ou je pars. Et je prendrai
pas les gosses avec moi. C’est pas vrai, pour les gosses, mais c’est ça qui devrait lui
faire peur.
« Je ne veux rien. »
Miss Celia se lève, elle enlève un de ses souliers rouges à talon haut, puis
l’autre. Elle s’étire le dos, sans quitter le mimosa des yeux. Elle fait craquer ses
articulations. Puis elle sort.
Je la vois dehors par la fenêtre, puis je vois la hache. Ça me fait un peu peur,
personne aime voir une dame aussi dérangée avec une hache à la main. Elle la lève
très haut, comme une batte, et elle frappe comme au base-ball.
« Ma’am, vous allez prendre froid ! » Il lui pleut dessus, mais elle y fait pas
attention. Elle continue à donner des coups de hache. Les feuilles tombent et elles
s’accrochent dans ses cheveux.
Je pose l’assiette de rôti de bœuf sur la table de la cuisine et je regarde, avec
la peur que ça finisse mal. Elle serre les lèvres, elle essuie la pluie qui lui coule dans
les yeux. Elle a pas l’air de se fatiguer, au contraire, elle tape de plus en plus fort.
« Miss Celia, je crie, restez pas comme ça sous la pluie ! Laissez Mister Johnny
s’en occuper quand il va rentrer ! »
Mais elle en a rien à faire. Elle a déjà coupé le tronc à moitié et l’arbre
commence à bouger, saoul comme mon papa en son temps. Finalement, je me laisse
tomber sur la chaise où elle était assise pour lire son journal. Et en soulevant le
journal, je vois le mot de Miss Hilly et le chèque de deux cents dollars de Miss Celia.
Et en bas du chèque, dans la petite case réservée pour la correspondance, Miss Celia
a écrit de sa jolie écriture ronde, Deux tranches pour Hilly.
J’entends un cri de triomphe dehors et je vois l’arbre qui tombe. Elle a des
feuilles et des brindilles plein ses cheveux beurre-frais.
MISS SKEETER
Chapitre 27
Je regarde le téléphone dans la cuisine. Personne n’a appelé depuis si
longtemps que ce n’est plus qu’une chose morte fixée au mur. Il y a partout une sorte
d’attente silencieuse - à la bibliothèque quand je vais chercher maman, dans High
Street où j’achète de l’encre pour ma machine à écrire, dans notre propre maison.
L’assassinat du président Kennedy, il y a moins de deux semaines, a laissé le monde
comme abasourdi. On a l’impression que personne ne veut rompre le silence. Rien ne
semble assez important pour cela.
Les rares fois où le téléphone a sonné c’était le Dr Neal qui appelait avec de
nouveaux résultats d’analyses pour maman, toujours mauvais, ou bien des gens de la
famille qui voulaient de ses nouvelles. Et pourtant il m’arrive encore de penser Stuart
en entendant la sonnerie, alors qu’il ne s’est plus manifesté depuis cinq mois. Si bien
que j’ai fini par craquer et dire à maman que nous avions rompu.
Je prends une profonde inspiration, compose le zéro et m’enferme dans la
réserve. Je donne le numéro à l’opératrice et attends.
« Éditions Harper & Row, à qui voulez-vous parler ?
- À Elaine Stein, s’il vous plaît. »
J’attends que sa secrétaire prenne la communication, en regrettant de ne pas
avoir téléphoné plus tôt. Mais je ne me sentais pas d’appeler pendant la semaine qui
a suivi la mort de Kennedy et j’avais entendu dire que la plupart des entreprises
étaient fermées. Puis est arrivée la semaine de Thanksgiving, et on m’a dit au
standard que son bureau ne répondait pas. J’appelle enfin, une semaine plus tard que
prévu.
« Elaine Stein à l’appareil. »
Je cligne des yeux, surprise. Ce n’est pas sa secrétaire. « Mrs Stein, excusezmoi, c’est Eugenia Phelan. De Jackson, Mississippi.
- Ah… Eugenia. » Elle soupire, visiblement contrariée d’avoir décroché ellemême.
« J’appelle pour vous dire que le manuscrit sera prêt au début de l’année. Je
vous l’enverrai vers le quinze janvier. » Je souris, contente d’avoir récité d’une seule
traite les phrases que j’avais répétées.
Un silence. Je l’entends souffler la fumée de sa cigarette. Je change de
position sur mon baril de farine. « Je suis… C’est moi qui écris sur les Noires dans le
Mississippi.
- Oui, je m’en souviens », dit-elle, et je ne suis pas certaine que ce soit vrai.
Mais elle ajoute : « C’est vous qui avez écrit pour nous proposer vos services. Où en
est ce projet ?
- J’ai presque terminé. Il ne nous reste plus que deux entretiens à compléter et
je voulais savoir si je dois vous envoyer le texte directement, ou à votre secrétaire.
- Mais janvier, ça ne va pas.
- Eugenia ? Tu es là ? »
C’est maman qui appelle.
Je mets la main sur l’appareil. « Un instant, maman ! »
Je sais que si je ne réponds pas, elle entrera ici.
« La dernière réunion des éditeurs a lieu le 21 décembre, continue Mrs Stein.
Si vous voulez avoir une chance d’être lue, il faut que j’aie votre manuscrit en mains
d’ici là. Sinon, il ira sur la Pile. Vous ne voulez pas être sur la Pile, Miss Phelan.
- Mais… vous m’aviez dit janvier… » On est le 2 décembre. Ce qui ne me
laisse plus que dix-neuf jours pour tout finir.
« Le 21 décembre, c’est le jour où tout le monde part en vacances, et quand le
mois de janvier arrive nous croulons sous les projets de nos propres auteurs et
journalistes. Quand on est une totale inconnue comme vous, Miss Phelan, il faut
absolument passer avant le 21. Absolument. »
J’ai la gorge serrée. « Je ne sais pas si…
- À propos, c’est à votre mère que vous parliez ? Vous habitez toujours chez
vos parents ? »
Je réfléchis à un mensonge - elle est venue me voir, elle ne faisait que
passer… Je ne veux pas que Mrs Stein sache que je n’ai rien fait de ma vie. Mais je
réponds avec un soupir : « Oui. Je suis toujours chez mes parents.
- Et la Noire qui vous a élevée, je suppose qu’elle est toujours là ?
- Non, elle est partie.
- Hum. Dommage. Savez-vous ce qu’elle est devenue ? Je me disais à l’instant
qu’il vous faudrait un chapitre sur votre bonne. »
Je ferme les yeux. Je lutte pour ne pas me troubler. « Je… je n’en sais rien,
franchement.
- Eh bien, renseignez-vous et tâchez d’ajouter cela. Ça donnera une touche
personnelle à l’ensemble.
- Oui ma’am », dis-je, alors que je ne sais absolument pas comment je pourrai
achever les deux entretiens qui manquent encore, et à plus forte raison ajouter un
chapitre sur Constantine. L’idée d’écrire quelque chose sur elle me fait regretter une
fois de plus, douloureusement, qu’elle ne soit plus là.
« Au revoir, Mrs Phelan. J’espère que vous aurez fini à temps, dit-elle. Mais
avant de raccrocher elle murmure : Et pour l’amour de Dieu, vous êtes une femme
instruite de vingt-quatre ans. Prenez un appartement. »
Je sors de la réserve, accablée par cette affaire de délai et par l’insistance de
Mrs Stein pour inclure Constantine dans le livre. Je sais que je dois me mettre tout de
suite au travail, mais je vais d’abord voir maman dans sa chambre. Depuis trois mois,
son état ne fait qu’empirer. Elle a encore perdu du poids et il ne se passe pas un jour
sans qu’elle vomisse. Le Dr Neal lui-même a paru surpris la semaine dernière quand
je l’ai amenée à son rendez-vous.
Elle me regarde du fond de son lit. « Tu ne vas pas à ton club de bridge,
aujourd’hui ?
- C’est annulé. Le bébé d’Elizabeth a la colique. » Un mensonge. Il s’en est tant
dit ici que la pièce en est pleine. « Comment te sens-tu, maman ? » La vieille cuvette
en fer émaillé est posée à côté du lit. « Tu as vomi ?
- Je vais bien. Ne plisse pas le front comme ça, Eugenia. C’est mauvais pour le
teint. »
Maman ignore toujours que j’ai été expulsée du club de bridge, ou que Patsy
Joiner a une nouvelle partenaire de tennis. On ne m’invite plus aux cocktails, aux
fêtes de naissance, ni dans tous les endroits où Hilly risque de se trouver. Sauf aux
réunions de la Ligue. Dans ces cas-là, les conversations sont des plus brèves : elles
se limitent aux sujets concernant la Lettre. J’essaye de me convaincre que cela m’est
égal. Je me mets à ma machine à écrire et j’y passe la plupart de mes journées. Je
me dis que c’est ce qu’on gagne à déposer trente et une cuvettes de toilettes devant
la maison de la femme la plus populaire de la ville. Les gens ont tendance, ensuite, à
ne plus vous traiter de la même façon.
Il y aura bientôt quatre mois que la porte s’est fermée entre Hilly et moi, une
porte faite d’une glace si épaisse qu’il faudrait pour la faire fondre une centaine d’étés
du Mississippi. Non pas que j’aie été surprise des conséquences de mon acte. Je
n’aurais pas cru qu’elles dureraient aussi longtemps, c’est tout.
La voix de Hilly au téléphone était grave, et basse, comme si elle avait hurlé
toute la matinée. « Tu es malade, m’a-t-elle dit. Ne me parle plus, ne me regarde pas.
Ne dis plus bonjour à mes enfants.
- C’était une coquille d’imprimerie, Hilly.
- Je vais me rendre moi-même chez le sénateur Whitworth et le prévenir que tu
serais un boulet pour sa campagne à Washington. Une tache sur sa réputation, si
jamais tu devais te rapprocher de Stuart ! »
J’ai tressailli en entendant ce nom, bien qu’on ait déjà rompu depuis des
semaines. Je l’imaginais regardant ailleurs, se moquant bien de ce que je pouvais
faire désormais.
« Tu as fait de mon jardin une espèce d’attraction. Depuis combien de temps
attendais-tu l’occasion de nous humilier, moi et ma famille ? »
Ce que Hilly ne comprenait pas, c’était que je n’avais rien prémédité de tout
cela. En commençant à taper sa proposition de loi pour la Lettre, avec des mots
comme maladie, protégez-vous et ne nous remerciez pas ! J’avais senti quelque
chose céder en moi, un peu comme une pastèque qui se fend, fraîche et douce et
apaisante. J’avais toujours pensé que la folie est quelque chose de sombre et d’amer,
mais elle peut être comme une pluie bienfaisante si on s’y abandonne. J’avais offert
quarante dollars à chacun des deux frères de Pascagoula pour transporter ces
cuvettes au rebut sur la pelouse de Hilly et ils avaient peur, mais ils étaient prêts à le
faire. Je me rappelais combien cette nuit était sombre. Je me souvenais de m’être
félicitée en voyant qu’un certain nombre de vieux immeubles étaient désaffectés et
qu’il y avait une telle quantité de cuvettes à la décharge. J’avais rêvé à deux reprises,
depuis, que j’y retournais pour recommencer. Je ne le regrette pas, mais je ne me
sens plus aussi chanceuse, désormais.
« Et tu te dis chrétienne ! » a ajouté Hilly pour conclure. Et j’ai pensé : Mon
Dieu, comment en suis-je arrivée là ?
En novembre, Stooley Whitworth a été élu. Mais William Holbrook ne l’a pas
été. Je suis certaine que Hilly me tient pour responsable de cet échec. Et qu’elle s’en
veut, en outre, d’avoir déployé tant d’efforts pour me pousser dans les bras de Stuart.
Quelques heures après avoir eu Mrs Stein au téléphone, j’entre dans la
chambre de maman sur la pointe des pieds pour voir comment elle va. Papa dort déjà
à côté d’elle. Il y a un verre de lait sur la table de chevet de ma mère. Elle est assise,
adossée à ses oreillers, mais ses yeux sont fermés. Elle les ouvre à la seconde où
j’entre.
« Je peux t’apporter quelque chose, maman ?
- Je suis là uniquement parce que le Dr Neal m’a dit de me reposer. Où vas-tu,
Eugenia ? Il est presque sept heures.
- Je ne resterai pas longtemps dehors. Je vais faire un tour en voiture, c’est
tout. » Je l’embrasse, en espérant qu’elle ne posera pas d’autres questions. Quand je
referme la porte, elle s’est déjà assoupie.
Je conduis vite à travers la ville. Je redoute le moment où je vais devoir
informer Aibileen du nouveau délai. La vieille camionnette tremble et encaisse avec
fracas les trous de la chaussée. Elle est de plus en plus mal en point après les
fatigues d’une nouvelle saison du coton. Je me cogne presque la tête contre le toit
parce qu’on a trop tendu les ressorts de mon siège et je suis obligée de conduire avec
la vitre baissée et le bras à l’extérieur pour empêcher la portière de brinquebaler. Il y a
un nouvel éclat en forme de soleil couchant dans le verre du pare-brise.
Je m’arrête à un feu dans State Street, face à l’usine de papier. En levant les
yeux, je vois Elizabeth, Mae Mobley et Raleigh qui se serrent sur le siège avant de
leur Corvair, en route pour quelque dîner. Je me fige sans oser les regarder à
nouveau et de crainte qu’elle ne m’aperçoive et ne se demande ce que je fais là dans
cette camionnette. Je les laisse filer devant moi en suivant des yeux leurs feux de
position et je lutte contre l’émotion qui me serre la gorge. Il y a longtemps que je n’ai
pas parlé à Elizabeth.
Après l’affaire des cuvettes, nous avons tenté de rester amies. Nous nous
sommes téléphoné deux ou trois fois. Mais elle a cessé de me dire bonjour et
d’échanger des banalités aux réunions de la Ligue, parce que Hilly l’aurait vue. La
dernière fois que je suis passée chez elle, c’était il y a un mois.
« Quand je vois Mae Mobley aussi grande, je n’en reviens pas », ai-je dit. Mae
Mobley a souri timidement, cachée derrière les jambes de sa mère. Elle avait grandi,
mais restait grassouillette comme un bébé.
« Elle pousse comme la mauvaise herbe », a répondu Elizabeth, en regardant
par la fenêtre. Et j’ai pensé, comme c’est bizarre de comparer son enfant à de la
mauvaise herbe.
Elizabeth était encore en robe de chambre et avait retrouvé sa minceur d’avant
la grossesse. Son sourire restait crispé. Elle jetait sans cesse des coups d’œil à sa
montre et portait la main toutes les cinq secondes aux bigoudis qu’elle avait sur la
tête. Nous étions debout dans la cuisine.
« Si on allait déjeuner au club ? » ai-je proposé. À cet instant, Aibileen est
entrée dans la cuisine. J’ai aperçu de l’argenterie et une nappe en dentelle dans la
salle à manger.
« Je ne veux pas te chasser, mais… Nous devons retrouver maman chez
Jewel Taylor. » Elle a regardé à nouveau vers la fenêtre. « Tu sais comme elle a
horreur d’attendre. » De figé qu’il était, son sourire est devenu trop grand.
« Oh, excuse-moi, je m’en voudrais de te mettre en retard ! » Je lui ai donné
une petite tape sur l’épaule et me suis dirigée vers la porte. Et soudain, j’ai compris.
Comment avais-je pu être aussi bête ? C’était un mercredi, à midi. Le club de bridge.
Je suis repartie en marche arrière avec la Cadillac, désolée de l’avoir mise
dans l’embarras. En tournant au bout de l’allée, j’ai aperçu son visage écrasé contre la
vitre tandis qu’elle me regardait. Et la vérité m’est apparue : elle ne craignait pas de
m’avoir fait de la peine. Elizabeth Leefolt craignait d’être vue avec moi.
Je me gare dans la rue d’Aibileen mais à plusieurs maisons de la sienne,
sachant que nous devons redoubler de prudence. Hilly ne se risquerait jamais dans
cette partie de la ville, mais elle représente désormais une menace pour nous toutes
et j’ai l’impression qu’elle a des yeux partout. Je sais qu’elle se frotterait les mains si
elle me surprenait ici. Je sais de quoi elle serait capable afin de me punir pour le reste
de mon existence.
Les soirées sont froides en décembre et une pluie fine commence à tomber. Je
baisse la tête et presse le pas. J’ai encore à l’esprit ma brève conversation avec
Mrs Stein. J’ai tenté de faire une liste de tout ce qu’il restait à faire. Mais je dois
maintenant demander une nouvelle fois à Aibileen ce qui est arrivé à Constantine, et
c’est le plus difficile. Je ne peux pas raconter l’histoire de Constantine si j’ignore les
faits. Me limiter à une partie de l’histoire serait contraire à l’objet même du livre. Cela
reviendrait à cacher la vérité.
Je me précipite dans la cuisine d’Aibileen. Rien qu’à la tête que je fais, elle doit
se douter que quelque chose ne va pas.
« Qu’est-ce qu’il y a ? On vous a vue ?
- Non, dis-je en sortant les feuilles de ma sacoche. J’ai eu Mrs Stein au
téléphone ce matin. » Je lui dis tout ce que je sais, sans oublier le délai, et la « Pile ».
« Bon… » Aibileen compte mentalement, comme je l’ai fait moi-même tout
l’après-midi. « Ça nous laisse donc deux semaines et demie au lieu de six. Mon Dieu,
c’est pas assez ! Il faut encore qu’on finisse le témoignage de Louvenia et qu’on relise
celui de Faye Belle - et le chapitre de Minny, qui est pas encore… Miss Skeeter, on a
même pas trouvé le titre pour le moment ! »
Je me prends la tête à deux mains. J’ai l’impression de couler. « Ce n’est pas
tout, dis-je. Elle… veut que j’écrive sur Constantine. Elle m’a demandé… ce qui lui
était arrivé. »
Aibileen pose sa tasse de café.
« Je ne peux rien faire si je ne sais pas ce qui s’est passé, Aibileen. Alors si
vous ne pouvez pas me le dire… Je me demandais si quelqu’un d’autre le pourrait. »
Aibileen secoue la tête. « Sûrement, dit-elle. Mais je veux pas que quelqu’un
d’autre vous raconte cette histoire.
- Alors… ce sera vous ? »
Aibileen ôte ses lunettes aux verres fumés, s’essuie les yeux. Elle les remet, et
je m’attends à lui voir des traits fatigués. Elle a travaillé toute la journée et elle va
devoir travailler encore plus dur pour finir ce livre dans les délais, ou du moins
essayer. Je m’agite sur ma chaise dans l’attente de sa réponse.
Mais elle n’a pas l’air fatiguée du tout. Elle se tient bien droite et relève la tête
d’un air de défi. « Je vais l’écrire. Laissez-moi quelques jours. Je vous dirai
exactement ce qui est arrivé à Constantine. »
Je travaille quinze heures d’affilée sur le témoignage de Louvenia. Le jeudi soir,
je me rends à la réunion de la Ligue. Je ne me tiens plus d’impatience, il faut que je
sorte de cette maison, j’ai les nerfs en pelote et je me ronge d’inquiétude à l’idée de
ce délai à respecter. Le parfum de l’arbre de Noël commence à être entêtant, celui
des oranges qu’on met à confire m’écœure. Maman a tout le temps froid et on a
l’impression de baigner dans une cuve de beurre fondu.
Je m’arrête en haut des marches, respire à pleins poumons l’air pur de l’hiver.
C’est lamentable, mais je suis contente d’avoir gardé la Lettre. Une fois par semaine,
j’ai l’impression de participer à quelque chose. Et qui sait, ce sera peut-être différent
cette fois, avec les vacances qui commencent.
Mais à la seconde où je pénètre dans la salle les dos se tournent. Mon
exclusion est tangible, c’est un mur de béton dressé autour de moi. Hilly m’adresse un
sourire narquois et tourne la tête pour parler à quelqu’un. Je me glisse dans la petite
foule et aperçois Elizabeth. Elle sourit, je lui fais signe de la main. Je voudrais lui
parler de maman, lui faire part de mon inquiétude, mais au moment où je m’approche
elle tourne les talons, baisse la tête et s’éloigne. Je vais m’asseoir. Voilà qui est
nouveau de sa part, ici.
Au lieu de ma place habituelle à l’avant, je m’installe au fond de la salle,
furieuse qu’Elizabeth ne m’ait même pas saluée. Rachel Cole est à côté de moi.
Rachel vient très rarement aux réunions. Elle a trois enfants, prépare un diplôme
d’anglais à l’université de Millsaps. Je regrette que nous ne soyons pas vraiment
amies, mais je sais qu’elle est trop occupée pour cela. De l’autre côté, c’est Leslie
Fullerbean avec sa choucroute de cheveux laqués - elle risque sa vie chaque fois
qu’elle allume une cigarette. J’ai l’impression que si je lui pressais le crâne l’aérosol lui
sortirait par la bouche.
Elles ont presque toutes les jambes croisées et une cigarette à la main. La
fumée forme des volutes au plafond. Voilà deux mois que j’ai arrêté et la fumée me
donne mal au cœur. Hilly monte sur l’estrade pour annoncer la prochaine collecte
(vêtements, conserves, livres et argent), puis arrive son moment préféré, celui de la
liste, où elle donne les noms de toutes celles qui sont en retard pour leur cotisation,
qui ont sauté des réunions ou ont manqué à leurs obligations philanthropiques. Je
figure toujours sur la liste, ces derniers temps, pour une raison ou pour une autre.
Hilly porte une robe trapèze sous une cape à la Sherlock Holmes malgré la
chaleur étouffante qui règne dans la salle. Elle rejette de temps en temps la cape en
arrière comme si celle-ci la gênait, mais on sent avant tout le plaisir du geste. Mary
Nell, son assistante, se tient à côté d’elle et lui fait passer ses notes. La blonde Mary
Nell fait penser à un pékinois, ce petit chien dont on ne voit que les pattes minuscules
et le nez pointant sous la fourrure.
« Nous devons maintenant débattre d’un sujet passionnant, annonce Hilly en
parcourant la feuille que lui tend le pékinois. Le comité a décidé que notre Lettre
devait se moderniser.
Je me redresse sur mon siège. Ne serait-ce pas à moi d’en décider ?
« Pour commencer, la Lettre ne sera plus hebdomadaire, mais mensuelle.
Quatre numéros par mois, avec les timbres qui viennent de passer à six cents, c’était
trop. Et nous ajoutons une chronique de mode pour parler des plus belles toilettes
portées par nos membres, ainsi qu’une chronique sur le maquillage avec les dernières
tendances. Ah, et la liste, bien sûr. Elle y sera aussi. » Elle hoche la tête tandis que
son regard s’arrête tour à tour sur quelques membres.
« Et comme j’ai gardé le meilleur pour la fin, nous avons aussi décidé que cette
nouvelle Lettre s’appellerait désormais La Pipelette. Comme le magazine européen
que lisent là-bas toutes les dames de la société.
- Quel joli nom ! s’exclame Mary Lou White, et Hilly est si fière d’elle-même
qu’elle en oublie d’abattre son marteau pour lui rappeler qu’elle doit attendre son tour
pour parler.
- Bien. Il nous faut maintenant choisir une rédactrice en chef pour notre
nouveau mensuel. Y a-t-il des candidates ? »
Quelques mains se lèvent. Je ne bronche pas.
« Jeanie Price, une suggestion ?
- Je propose Hilly. Je vote pour Hilly Holbrook.
- Comme c’est gentil ! Bon, et les autres ? »
Rachel Cole Brant se tourne vers moi et me regarde comme pour dire, Je n’en
crois pas mes yeux ni mes oreilles ! Évidemment : c’est sans doute la seule, dans
cette salle, à ignorer qu’il y a un problème entre Hilly et moi.
« Des volontaires pour assister… » Hilly baisse les yeux comme si elle ne
savait plus très bien qui vient d’être proposée. « … Hilly Holbrook à la rédaction ?
- D’accord pour être numéro deux !
- Moi pour être numéro trois ! »
Bang-bang. Le marteau retombe et je ne suis plus rédactrice en chef.
« Mais, Skeeter, ce n’est pas ton poste ? demande Rachel.
- C’était mon poste. »
Je file directement vers la sortie dès la fin de la réunion. Personne ne
m’adresse la parole, personne ne me regarde en face. Je garde la tête haute.
Hilly et Elizabeth discutent dans l’entrée. Hilly rejette en arrière sa masse de
cheveux bruns et me décoche un sourire diplomatique avant de tourner les talons
pour s’adresser à quelqu’un d’autre. Elizabeth ne bouge pas. Je sens au passage sa
main qui m’effleure le bras.
« Salut, Elizabeth, dis-je à mi-voix.
- Je suis désolée, Skeeter », dit-elle. Nos regards se rencontrent enfin. Puis le
sien s’échappe à nouveau. Je descends les marches vers le parking mal éclairé. J’ai
cru qu’elle avait autre chose à me dire, mais je me trompais, sans doute.
Je ne rentre pas directement chez moi après la réunion de la Ligue. J’ai
descendu toutes les vitres de la Cadillac pour laisser l’air me fouetter le visage. Il fait
froid et chaud à la fois. Je sais qu’il me faut rentrer pour travailler sur les témoignages,
mais je m’engage sur la chaussée plus large de State Street et je roule… Je ne me
suis jamais sentie aussi vide de toute mon existence. Je ne peux m’empêcher de
penser à tout ce qui me tombe sur la tête. Je ne tiendrai jamais ce délai, mes amis me
méprisent, Stuart est parti, maman est…
Je ne sais pas ce qu’elle est, mais nous avons tous compris qu’il ne s’agissait
pas d’un simple ulcère à l’estomac.
Le Sun and Sand Bar est fermé et je ralentis pour passer devant. C’est
étonnant comme une enseigne au néon peut paraître morte une fois éteinte. Je longe
le grand immeuble de Lamar Life, passe les feux orange clignotants. Il n’est que huit
heures du soir, mais tout le monde est déjà couché. Tout le monde dort dans cette
ville, dans tous les sens du terme.
« Si seulement je pouvais partir d’ici », dis-je, et ma voix que nul ne peut
entendre rend un son étrange. Je m’imagine vue de très haut, comme dans un film.
Me voici désormais parmi ces gens qui traînent la nuit dans leur voiture. Mon Dieu, je
suis le Boo Radley de Jackson, Mississippi, comme dans Ne tirez pas sur l’oiseau
moqueur.
Je branche la radio pour avoir du bruit, du bruit plein les oreilles. It’s My Party
passe et je cherche autre chose. Je commence à détester ces chansons pour
adolescents qui parlent d’amour et de rien. Je tombe entre deux vagues de parasites
sur Memphis WKPO et j’entends une voix traînante et vaguement alcoolisée qui
chante vite dans un style blues. J’entre dans le parking du magasin ToteStore pour
écouter. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi bon.
… you’ ll sink like a stone
For the times they are a-changin’…
Une voix caverneuse m’informe qu’il s’appelle Bob Dylan, mais au moment où
la chanson suivante commence, le son disparaît. J’éprouve un soulagement
inexplicable. Comme si j’avais entendu quelque chose venant du futur.
J’entre dans une cabine téléphonique à l’intérieur du magasin, glisse une pièce
dans l’appareil et appelle maman. Je sais qu’elle va attendre jusqu’à mon retour.
« Allô ? » C’est la voix de papa à huit heures et quart du soir.
« Papa ? Que fais-tu debout ? Il s’est passé quelque chose ?
- Il faut rentrer, ma chérie. »
La lumière du réverbère paraît soudain éblouissante, la nuit terriblement froide.
« C’est maman ? Elle ne va pas bien ?
- Voilà presque deux heures que Stuart est sur la véranda. Il t’attend. »
Stuart ? C’est absurde. « Mais maman… elle…
- Oh, maman va bien. Un peu mieux, même. Mais rentre, Skeeter, et occupe-toi
de Stuart. »
Le trajet ne m’a jamais paru aussi long. Dix minutes plus tard je m’arrête devant
la maison et aperçois Stuart assis sur les marches de la véranda. Papa est dans un
rocking-chair. Ils se lèvent tous deux au moment où je coupe le contact.
« Bonsoir, papa », dis-je. Je ne regarde pas Stuart. « Où est maman ?
- Elle dort, je viens d’aller la voir. » Mon père bâille. Depuis dix ans, je ne l’ai
jamais vu debout au-delà de sept heures. « Bonsoir, vous deux, et n’oubliez pas
d’éteindre quand vous aurez fini. »
Papa rentre dans la maison et nous voici seuls, Stuart et moi. La nuit est noire
et silencieuse. Je ne vois pas les étoiles, ni la lune, pas même un chien dans le jardin.
Je m’entends demander d’une petite voix : « Que fais-tu ici ?
- Je suis venu pour te parler. »
Je m’assieds sur la plus haute marche, la tête entre les bras. « Si tu as quelque
chose à dire, dis-le vite. Je commençais à aller mieux. J’ai entendu une chanson il y a
dix minutes et je me suis presque sentie bien. »
Il se rapproche, mais pas assez pour que nous nous touchions. C’est pourtant
ce que je voudrais.
« Je suis venu te dire quelque chose. Je suis venu te dire que je l’ai revue. »
Je relève la tête. Le premier mot qui me vient à l’esprit est égoïste. Espèce de
sale égoïste qui viens ici pour me parler de Patricia.
« Je suis allé à San Francisco. Il y a deux semaines. J’ai pris ma camionnette,
j’ai roulé pendant trois jours et j’ai frappé à la porte de l’appartement dont sa mère
m’avait donné l’adresse. »
Je me couvre le visage des deux mains. Je ne vois rien d’autre que Stuart
écartant ses cheveux comme il le faisait avec moi. « Je ne veux pas le savoir.
- Je lui ai dit que mentir de cette façon, c’était ce qu’on pouvait faire de pire à
quelqu’un. Elle a complètement changé d’allure. Elle avait une robe longue à
l’ancienne avec l’emblème de la paix dessus, les cheveux longs et pas le moindre
rouge à lèvres. Et elle s’est mise à rire en me voyant. Et elle m’a traité de putain. » Il
se frotte brutalement les yeux de ses poings fermés. « Elle, elle qui s’est déshabillée
pour cet autre type, m’a dit que j’étais une putain pour mon père, une putain pour le
Mississippi !
- Pourquoi me racontes-tu cela ? » Je serre les poings moi aussi. J’ai un goût
de métal dans la bouche. Je me suis mordu la langue.
« C’est pour toi que je suis allé jusque là-bas. Je savais que je devais
m’enlever cette fille de la tête. Et c’est ce que j’ai fait, Skeeter. J’ai fait deux mille
kilomètres, et encore deux mille au retour, et je viens te le dire. Voilà. C’est fini.
- C’est bien, Stuart. Tant mieux pour toi. »
Il se rapproche encore et se penche pour que je le regarde. J’ai le cœur au
bord des lèvres, littéralement, car son haleine empeste le bourbon. Et pourtant, je
meurs d’envie de me lover tout entière entre ses bras. Je l’aime et le déteste à la fois.
« Rentre chez toi, dis-je, et je n’en crois pas mes oreilles. Je n’ai plus de place
pour toi en moi.
- Je ne le crois pas.
- Tu viens trop tard, Stuart.
- Je peux revenir dimanche ? Pour qu’on discute encore ? »
Je hausse les épaules, les yeux pleins de larmes. Je ne le laisserai pas me
rejeter une deuxième fois. J’en ai déjà trop souffert avec lui, avec mes amis. Je serais
stupide de m’y exposer une nouvelle fois.
« Ce que tu fais ne m’intéresse pas. »
Je me réveille à cinq heures du matin et me mets au travail sur les
témoignages. Il reste dix-sept jours et je travaille jour et nuit avec une rapidité et une
efficacité que je ne me connaissais pas. J’achève le chapitre de Louvenia deux fois
plus vite que les précédents et, en proie à un violent mal de tête, éteins la lumière au
moment où un premier rayon de soleil darde à la fenêtre. Si Aibileen me donne
l’histoire de Constantine au début de la semaine prochaine, j’arriverai peut-être à
boucler le tout.
Puis je m’aperçois qu’il ne me reste pas dix-sept jours. Comment ai-je pu être
assez stupide pour oublier le temps que mettra mon courrier avant d’atteindre New
York ?
J’en pleurerais, si j’avais le temps.
Je me réveille quelques heures plus tard et me replonge dans le travail. Il est
cinq heures de l’après-midi quand j’entends un bruit de moteur et vois Stuart sortir de
sa camionnette. Je m’arrache à ma machine à écrire et descends.
« Bonjour, dis-je, sans franchir le seuil.
- Skeeter… » Il hoche la tête. Il n’était pas si timide, me semble-t-il, deux jours
auparavant. « Bonjour, Mister Phelan.
- Salut, mon garçon. » Papa se lève de son fauteuil. « Je vous laisse, les
enfants.
- Reste, papa. Stuart, je regrette, mais je suis occupée aujourd’hui. Tu peux
t’asseoir et discuter avec papa autant que tu voudras. »
Je rentre dans la maison et passe devant la cuisine où maman est attablée
devant un verre de lait.
« Ce n’est pas Stuart que je viens de voir ? »
Je vais dans la salle à manger. Je me mets un peu en retrait de la fenêtre, où il
ne peut pas me voir. Je le regarde monter dans sa camionnette et partir. Et je reste là
à regarder.
Ce soir, comme d’habitude, je vais chez Aibileen. Je lui parle du délai ramené à
dix jours, et elle semble au bord des larmes. Puis je lui tends le chapitre sur Louvenia
pour qu’elle le lise - celui que j’ai rédigé à toute vitesse. Minny est attablée avec nous
et boit un Coca en regardant par la fenêtre. Je ne savais pas qu’elle serait là ce soir et
je voudrais bien qu’elle nous laisse travailler.
Aibileen repose les feuilles. « Je trouve que ce chapitre est très bon. Je l’ai lu
aussi facilement que ceux que vous avez mis plus longtemps à écrire. »
Je soupire en pensant à ce qu’il reste à faire. « Il faut trouver un titre », dis-je,
en me massant les tempes. J’y ai réfléchi et j’en ai déjà quelques-uns. Il me semble
qu’on pourrait prendre Les Domestiques noires et les familles du Sud qui les
emploient.
« Comment ? fait Minny, en me regardant pour la première fois.
- C’est assez complet, vous ne trouvez pas ?
- Ça fait manche à balai dans le cul.
- Ce n’est pas de la fiction, Minny. C’est de la sociologie. Il faut être précis.
- Ça veut pas dire assommant, dit Minny.
- Aibileen… » J’espère régler cette question ce soir. « Qu’en pensez-vous ? »
Aibileen hausse les épaules et je vois déjà qu’elle affiche son sourire de
pacificatrice. Apparemment, elle est obligée de calmer le jeu chaque fois que Minny et
moi nous trouvons dans la même pièce. « C’est un bon titre. Mais ça risque d’être
fatigant de taper ça en haut de chaque page », dit-elle. Je lui ai dit que c’était l’usage.
« Ma foi, on pourrait un peu le raccourcir… » Dis-je, en prenant mon stylo.
Aibileen se gratte le bout du nez. « Et si on l’appelait tout simplement Les
Bonnes ?
- Les bonnes… répète Minny, comme si elle n’avait jamais entendu ce mot.
- Les bonnes, dis-je à mon tour.
Aibileen hausse les épaules, baisse les yeux d’un air gêné. « C’est pas pour
vous prendre votre idée, mais… Comme vous le savez, j’aime bien simplifier les
choses, n’est-ce pas ?
- Les bonnes, je crois que ça me va », dit Minny, et elle croise les bras.
« Les bonnes, ça me plaît bien », dis-je. Et c’est vrai. « Je crois qu’il faudra tout
de même mettre le reste en sous-titre, pour qu’on sache de quoi il s’agit, mais c’est un
bon titre. Ça devrait marcher.
- Ça tombe bien, dit Minny. Vu que si ce truc est publié, Dieu sait qu’on aura
besoin que ça marche. »
Le dimanche après-midi, à J - 8, je descends de ma chambre, clignant des
yeux et mal assurée sur mes jambes après une journée à fixer les caractères
typographiques qui s’inscrivent sur ma feuille. J’étais presque contente d’entendre la
camionnette de Stuart remonter notre allée. Je me masse les paupières. Je vais peutêtre m’asseoir avec lui un moment, me changer les idées avant une nouvelle nuit de
travail.
Stuart descend de son véhicule à la carrosserie éclaboussée de boue. Il a
gardé sa cravate du dimanche et j’essaye vainement de ne pas le trouver beau.
J’écarte les bras. Il fait une chaleur ridicule, quand on sait que Noël est dans moins de
trois semaines. Maman somnole sur la véranda au fond d’un rocking-chair,
emmitouflée dans une couverture.
« Bonjour, Mrs Phelan. Comment allez-vous aujourd’hui ? » Demande Stuart.
Maman le salue d’un hochement de tête régalien. « Bien. Merci de vous en
inquiéter. » La froideur du ton me surprend. Elle se replonge dans sa lettre
d’information des Filles de la Révolution et je souris malgré moi. Maman sait qu’il est
déjà passé, mais elle n’en a pas dit un mot. Je me demande quand elle va se décider.
« Bonjour », me dit-il d’un ton calme, et on s’assied au bas des marches. Nous
regardons en silence Sherman, le chat, qui furète autour d’un arbre, sa queue
fouettant l’air, à la poursuite de quelque créature invisible à nos yeux.
Stuart me met la main sur l’épaule. « Je ne peux pas rester aujourd’hui. Je vais
à Dallas pour rencontrer des producteurs de pétrole et j’y resterai trois jours. Je
voulais te le dire.
- Très bien, dis-je, en haussant les épaules comme si je m’en fichais
éperdument.
- Très bien », dit-il, et il repart vers sa camionnette.
Il a tout juste disparu que maman, derrière moi, s’éclaircit la voix. Je ne me
retourne pas. Je ne veux pas qu’elle voie la déception sur mon visage.
« Vas-y, maman, dis-je à mi-voix. Dis ce que tu as envie de dire.
- Ne le laisse pas te rabaisser. »
Cette fois je me retourne et lui lance un regard méfiant, même si elle semble si
fragile sous la couverture de laine. Malheur à celui qui a un jour sous-estimé ma mère.
« Si Stuart ne sait pas à quel point la fille que j’ai élevée est gentille et
intelligente, il n’a qu’à s’en retourner d’où il vient. » Elle regarde au loin, les paupières
à demi closes. « Franchement, il ne me plaît pas beaucoup, ce Stuart. Il ne sait pas la
chance qu’il a de t’avoir rencontrée. »
Je laisse les paroles de maman se poser entre nous comme on laisse fondre
sur sa langue un délicieux bonbon. Puis je me force à remonter les marches. Je me
dirige vers la porte. Il y a encore tout ce travail à faire, et pas assez de temps.
« Merci, maman. » Je l’embrasse tendrement sur la joue avant d’entrer.
Je suis épuisée et irritable. Depuis quarante-huit heures, je ne fais que taper à
la machine. Je suis abrutie, la tête pleine d’histoires de vies qui ne sont pas la mienne.
L’encre me pique les yeux. J’ai les doigts striés de petites coupures provoquées par le
papier. Qui se douterait que l’encre et le papier peuvent être aussi cruels ?
À J - 6, je vais chez Aibileen. Elle s’est mise en congé un jour de semaine, au
grand déplaisir d’Elizabeth. Je vois qu’elle sait de quoi nous devons parler avant
même que je ne le lui dise. Elle me laisse dans la cuisine et revient avec une lettre à
la main.
« Avant que je vous donne ça… Je crois que je dois vous dire certaines
choses. Pour vous aider à comprendre. »
Je hoche la tête. Je suis crispée sur ma chaise. J’ai envie de déchirer cette
enveloppe et d’en finir.
Aibileen a posé son calepin sur le câble de la cuisine. Je la regarde aligner ses
deux crayons jaunes. « Vous vous rappelez, je vous ai dit que Constantine avait une
fille. Elle s’appelait Lulabelle. Elle était née blanche comme neige. Avec des cheveux
blonds comme paille. Pas bouclés comme les autres. Tout raides.
- Elle était vraiment blanche ? » C’est la question que je me pose depuis le jour
où Aibileen m’a parlé de la fille de Constantine, il y a déjà pas mal de temps, dans la
cuisine d’Elizabeth. J’imagine la surprise de Constantine découvrant que l’enfant
qu’elle a porté est blanc.
Aibileen hoche la tête. « Quand Lulabelle a eu quatre ans, Constantine… » Elle
change de position sur sa chaise. « Elle l’a amenée dans un… orphelinat. À Chicago.
- Un orphelinat ? Vous voulez dire… qu’elle a abandonné sa petite fille ? »
Sachant combien Constantine m’aimait, je ne peux qu’imaginer combien elle devait
aimer sa propre enfant.
Aibileen me regarde bien en face. Il y a dans ses yeux quelque chose que je
vois rarement - de la colère, de l’antipathie. « Beaucoup de Noires sont obligées
d’abandonner leurs enfants, Miss Skeeter. Elles s’en séparent parce qu’elles doivent
travailler chez des Blancs. »
Je baisse les yeux. Je me demande si Constantine n’a pas pu garder sa fille
parce qu’elle était chez nous.
« Mais le plus souvent, elles les confient à des parents. L’orphelinat… c’est
autre chose.
- Pourquoi n’a-t-elle pas envoyé la petite chez sa sœur ? Ou chez un autre
membre de sa famille ?
- Sa sœur… elle ne pouvait pas la prendre. Quand vous êtes noire et que vous
avez la peau blanche… dans le Mississippi, c’est comme si vous étiez de nulle part.
C’était dur pour Constantine. Elle… les gens la regardaient. Les Blancs l’arrêtaient
dans la rue pour lui demander ce qu’elle faisait avec cette petite Blanche. Les policiers
l’arrêtaient dans State Street et ils lui disaient de mettre son uniforme. Même les
Noirs… ils la traitaient comme si elle avait fait quelque chose de mal. Elle avait de la
peine à trouver quelqu’un pour garder Lulabelle pendant qu’elle était au travail. Elle a
fini qu’elle voulait plus la faire sortir.
- Elle travaillait déjà pour ma mère, à cette époque ?
- Oui, depuis quelques années. C’est là qu’elle avait connu Connor, le père. Il
était employé sur votre ferme, et il habitait à Hotstack. » Aibileen secoue la tête. « Les
gens étaient étonnés. Il y en avait à l’église qui voyaient pas ça d’un bon œil. Surtout
quand on a su que le bébé était né blanc. Même si le père était aussi noir que moi.
- Je suis certaine que maman n’appréciait pas beaucoup, elle non plus. » Elle
devait être au courant, je n’en doute pas. Elle se renseignait toujours sur les
domestiques noires et sur leur situation - elle savait où elles habitaient, si elles étaient
mariées, combien d’enfants elles avaient. Elle voulait savoir qui étaient les gens qui
allaient et venaient sur sa propriété.
« C’était un orphelinat noir ou un orphelinat blanc ? » Je me demande si
Constantine n’a pas voulu tout simplement une vie meilleure pour sa fille. Elle pensait
peut-être qu’elle serait adoptée par une famille blanche.
« Noir. Les orphelinats blancs ne l’auraient pas prise, on m’a dit. Je pense qu’ils
savaient… peut-être qu’ils avaient déjà vu des choses de ce genre.
« Il paraît que le jour où Constantine est allée prendre le train pour l’emmener à
Chicago, il y avait des Blancs sur le quai qui les regardaient et qui voulaient savoir
pourquoi cette petite Blanche montait dans le wagon des Noirs. Et quand Constantine
l’a laissée là-bas… à quatre ans on est… grand déjà, pour être abandonné…
Lulabelle criait. C’est Constantine qui l’a dit à quelqu’un, à l’église. Elle a dit que Lula
criait et qu’elle se débattait. Elle voulait sa maman. Mais Constantine, même avec ça
dans les oreilles… elle l’a laissée. »
J’écoute, et je commence à comprendre ce qu’Aibileen est en train de me dire.
Si je n’avais pas la mère que j’ai, je n’y aurais peut-être pas pensé. « Elle l’a
abandonnée parce qu’elle… avait honte ? Honte parce que sa fille était blanche ? »
Aibileen ouvre la bouche pour protester, puis elle la referme, baisse les yeux.
« Quelques années plus tard, Constantine a appelé l’orphelinat, elle leur a dit qu’elle
avait fait une bêtise, qu’elle voulait la reprendre. Mais Lula était déjà adoptée. Elle
était plus là. Constantine disait toujours que d’avoir donné son enfant, c’était la pire
bêtise qu’elle avait fait dans sa vie. » Aibileen se laisse retomber contre le dossier de
sa chaise. « Et elle disait que si Lula revenait un jour, elle la laisserait plus jamais s’en
aller. »
Je me tais. J’ai le cœur qui saigne pour Constantine. Je commence à me
demander avec anxiété, quel rapport avec ma mère ?
« Il doit y avoir deux ans, Constantine reçoit une lettre de Lulabelle. Je crois
qu’elle avait vingt-cinq ans à l’époque, et elle disait que ses parents adoptifs lui
avaient donné l’adresse. Elles commencent à s’écrire. Lulabelle lui dit qu’elle veut
venir et rester un moment avec elle. Constantine, mon Dieu, elle était tellement
nerveuse qu’elle en marchait plus droit. Trop nerveuse pour manger, même l’eau elle
en buvait pas. Elle rendait tout. Je l’avais mise sur ma liste de prières. »
Deux ans. J’étais à la fac. Pourquoi Constantine ne m’a-t-elle rien dit dans les
lettres qu’elle m’écrivait ?
« Elle a pris toutes ses économies pour acheter des nouveaux habits à
Lulabelle, des trucs pour les cheveux, elle a fait faire une parure pour le lit de Lula par
le groupe des brodeuses de la paroisse. À la prière, elle nous a dit : « Et si elle me
déteste ? Elle va me demander pourquoi je l’ai abandonnée, et si je lui dis la vérité…
elle me détestera d’avoir fait ça. » »
Aibileen lève les yeux par-dessus sa tasse de thé, sourit un peu. « Elle nous a
dit : « Il me tarde que Skeeter la rencontre, quand elle reviendra de la fac. » Je savais
pas qui c’était, Skeeter, à l’époque.
Je me souviens de la dernière lettre de Constantine. Elle écrivait qu’elle avait
une surprise pour moi. Je comprends maintenant qu’elle voulait me présenter sa fille.
Je ravale les sanglots qui me montent à la gorge. « Que s’est-il passé quand Lulabelle
est venue la voir ? »
Aibileen fait glisser l’enveloppe vers moi sur la table. « Lisez cette partie quand
vous serez chez vous, je crois que c’est mieux. »
Sitôt arrivée, je monte dans ma chambre. Je n’attends même pas d’être assise
pour ouvrir l’enveloppe qu’Aibileen m’a remise. Elle a écrit au crayon, recto verso, sur
des feuilles arrachées à un cahier.
Ensuite, je reprends les huit pages que j’ai déjà écrites : les promenades à
Hotstack avec Constantine, les puzzles qu’on faisait ensemble, la façon qu’elle avait
d’appuyer avec le pouce dans la paume ma main. Je prends une profonde inspiration
et pose les mains sur le clavier. Je n’ai plus de temps à perdre. Je dois achever son
histoire.
J’écris, comme me l’a dit Aibileen, qu’elle avait une fille et a été obligée de s’en
séparer afin de pouvoir travailler chez nous - je nous ai baptisés les Miller, en souvenir
de Henry, mon préféré parmi les auteurs interdits. Je ne dis pas que la fille de
Constantine était née blanche comme neige ; je veux seulement montrer que l’amour
que Constantine avait pour moi est né avec l’absence de cette enfant. C’est peut-être
à cela qu’il devait d’être si unique, si profond. Peu importait que je sois blanche. Elle
voulait que sa fille lui soit rendue, je voulais que maman ne soit pas déçue par moi.
Je continue à écrire pendant deux jours pour raconter mon enfance, mes
années de fac, pendant lesquelles nous nous écrivions chaque semaine. Puis je
m’arrête. J’entends maman qui tousse au rez-de-chaussée. J’entends les pas de papa
qui va auprès d’elle. J’allume une cigarette et l’écrase aussitôt, en me disant Ne
recommence pas. J’entends couler l’eau des toilettes qui emporte encore à travers la
maison un peu du corps de ma mère. J’allume une autre cigarette et la fume jusqu’au
mégot. Je ne peux pas écrire ce qui se trouve dans la lettre d’Aibileen.
Dans l’après-midi, je l’appelle chez elle. « Je ne peux pas mettre ça dans le
livre, lui dis-je. Ce qui concerne maman et Constantine… Je vais arrêter au moment
où j’entre à la fac. Je…
- Miss Skeeter…
- Je sais que je le devrais. Je sais que je devrais m’exposer comme vous avez
accepté de le faire, vous et Minny et toutes les autres, mais je ne peux pas faire ça à
ma mère.
- C’est pas ce qu’on attend de vous, Miss Skeeter. Personne. En fait, j’aurais
pas beaucoup de respect pour vous si vous le faisiez. »
Le lendemain soir, je descends à la cuisine pour me faire du thé.
« Eugenia ? C’est toi ? »
J’entre dans la chambre de maman. Papa n’est pas encore couché. J’entends
la télévision dans le salon. « Me voici, maman. »
Elle est dans son lit à six heures du soir, la cuvette blanche à côté d’elle. « Tu
as pleuré ? Tu sais bien que c’est mauvais pour ta peau, ma chérie. »
Je m’assieds sur le fauteuil en rotin à côté du lit. Je me demande par où
commencer. Une partie de moi-même comprend pourquoi maman a agi comme elle
l’a fait car, à vrai dire, qui n’aurait pas été furieux de ce qu’avait fait Lulabelle ? Mais
j’ai besoin d’entendre sa version de l’histoire. Si Aibileen a omis de mentionner
quelque chose, quoi que ce soit, qui puisse racheter maman à mes yeux, je veux le
savoir.
« Je veux parler de Constantine, dis-je.
- Oh, Eugenia… dit-elle, d’un ton de reproche, et elle me prend la main. Il y a
bientôt deux ans…
- Maman. » Je me force à la regarder dans les yeux. Elle est affreusement
maigre, l’os de sa clavicule pointe sous la peau, mais son regard reste aussi vif que
jamais. « Que s’est-il passé ? Qu’est-il arrivé à sa fille ? »
Sa mâchoire se crispe, elle est surprise, je le vois bien, que je connaisse
l’existence de cette fille. Je m’attends à ce qu’elle refuse d’en parler, comme toujours.
Elle laisse échapper un long soupir, rapproche un peu la cuvette blanche et dit :
« Constantine l’a envoyée vivre à Chicago. Elle ne pouvait pas s’occuper d’elle. »
Je hoche la tête et attends la suite.
« Ils ne sont pas comme nous, tu sais. Ces gens font des enfants et
s’inquiètent des conséquences quand il est trop tard. »
Ils, ces gens… Voilà qui me rappelle Hilly. Maman le voit à ma tête.
« Écoute. J’ai été bonne avec Constantine. Oh, il arrivait souvent qu’elle se
rebiffe, qu’elle me réponde, je m’y étais faite. Mais cette fois-là, Skeeter, elle ne m’a
pas laissé le choix.
- Je sais, maman. Je sais ce qui s’est passé.
- Qui te l’a dit ? Qui d’autre est au courant ? » Je vois dans son regard la
montée de la paranoïa. Ce qu’elle redoutait le plus est en train de se produire, et j’ai
de la peine pour elle.
« Je ne te dirai jamais de qui je le tiens. Tout ce que je peux dire c’est que ce
n’est pas de quelqu’un… d’important à tes yeux. Je ne t’aurais jamais crue capable
d’une chose pareille, maman.
- Comment oses-tu me juger, après ce qu’elle a fait ? Est-ce que tu sais
vraiment ce qui s’est passé ? Est-ce que tu étais là ? » Je vois dans son regard la
fureur ancienne d’une femme obstinée qui survit depuis des années avec un ulcère
hémorragique.
« Cette fille… » Elle pointe un doigt décharné sur mon visage. « Cette fille est
venue ici. Ce jour-là, j’avais tout le comité des Filles de la Révolution à la maison. Toi
tu étais à la fac, on sonnait sans cesse à la porte, et Constantine était à la cuisine
pour refaire le café parce le vieux percolateur, qui ne marchait plus, nous avait brûlé
deux pichets. » Maman chasse d’un geste le souvenir du café brûlé. « Elles étaient
toutes dans le salon en train de manger des gâteaux, quatre-vingt-quinze personnes
dans la maison et cette fille qui va prendre le café avec elles ! Elle parle à Sarah von
Sistern, elle se balade d’une pièce à l’autre en se goinfrant de gâteaux, et la voilà qui
remplit un questionnaire pour devenir membre ! »
Je hoche la tête. J’ignorais peut-être ces détails, mais ils ne changent rien à
l’essentiel.
« Elle avait l’air aussi blanche que n’importe qui, et elle le savait. Elle savait très
bien ce qu’elle faisait. J’ai dit, Comment allez-vous ? Elle s’est mise à rire et elle a dit,
Bien, et moi, Comment vous appelez-vous ? Et elle, Vous voulez dire que vous ne le
savez pas ? Je suis Lulabelle Bates ! Je suis grande maintenant, et me voilà revenue
chez maman, j’y suis depuis hier matin. Et hop, un autre gâteau !
- Bâtes », dis-je. Je ne connaissais pas non plus ce détail, même s’il est
insignifiant. « Elle avait donc pris le nom de Constantine.
- Dieu merci, personne ne l’a entendue. Mais je la vois ensuite qui aborde
Phoebe Miller, la présidente des Filles de la Révolution pour les États du Sud. Alors je
la pousse dans la cuisine et je lui dis, Lulabelle, vous ne pouvez pas rester ici. Il faut
vous en aller. Elle le prend de haut et elle me répond, Quoi, vous ne voulez pas de
Noirs dans votre salon sauf pour faire le ménage ? À ce moment, Constantine entre
dans la cuisine et elle a l’air aussi choquée que moi. Je dis, Lulabelle, sortez d’ici
avant que je n’appelle Mister Phelan, mais elle ne bouge pas. Elle me répond que
quand je la croyais blanche je la traitais poliment. Et qu’à Chicago elle fait partie d’un
groupe de Noirs. C’est alors que je dis à Constantine, Faites immédiatement sortir
votre fille de ma maison ! »
Maman a les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, les narines
enflammées.
« Alors, Constantine ordonne à Lulabelle de l’attendre derrière la maison et
Lulabelle répond, Très bien, j’allais partir de toute façon, mais elle va dans le salon et
je l’arrête, évidemment. Ah, non, je dis, passez par l’arrière, pas par devant avec les
invités blancs ! Je n’allais pas laisser les Filles de la Révolution découvrir tout ça. J’ai
donc dit à cette fille grossière, dont la maman recevait à chaque Noël dix dollars de
prime de notre main, qu’elle ne mettrait plus jamais les pieds dans cette propriété. Et
sais-tu ce qu’elle a fait ? »
Je pense, oui, mais je reste impassible. Je cherche toujours le chemin de sa
rédemption.
« Elle a craché. Elle m’a craché à la figure. Une négresse, dans ma maison !
Essayant de tout faire comme les Blancs ! »
Je frémis. Qui a jamais eu le culot de cracher à la figure de ma mère ?
« J’ai dit à Constantine que cette fille ferait bien de ne plus se montrer ici. Ni à
Hotstack, ni dans le Mississippi. Et que je ne tolérerais pas qu’elle reste en contact
avec Lulabelle tant que ton père paierait le loyer de sa maison.
- Mais c’était Lulabelle qui s’était mal conduite, pas Constantine ?
- Et si elle était restée, il n’était pas question que cette fille se promène dans
tout Jackson en se faisant passer pour une Blanche alors qu’elle était noire et en
disant à tout le monde qu’elle était allée à Longleaf pour une soirée des Filles de la
Révolution. Je remercie Dieu que personne n’en ait rien su. Elle a voulu me faire
honte dans ma propre maison, Eugenia. À cinq minutes près, elle se faisait accepter
comme membre des Filles de la Révolution par Phoebe Miller !
- Mais Constantine… Elle était restée vingt ans sans voir sa fille. On ne peut
pas… interdire à quelqu’un de voir son enfant ? »
Mais maman est tout à son histoire. « Constantine croyait qu’elle pourrait me
faire changer d’avis. Miss Phelan, je vous en prie, laissez-la rester, elle ne viendra
plus de ce côté, ça fait si longtemps que je l’avais plus vue…
« Et cette Lulabelle, les mains sur les hanches, disant : « Ouais, mon père est
mort et ma mère était trop malade pour s’occuper de moi quand j’étais bébé. Elle a
été obligée de m’abandonner. Vous ne pouvez pas nous séparer. »
Maman baisse la voix. Elle semble maintenant très factuelle. « Je regardais
Constantine et j’avais tellement honte pour elle… Tomber enceinte pour commencer,
et ensuite mentir… »
J’ai chaud et j’ai mal au cœur. Je voudrais en finir.
Maman ferme à demi les yeux. « Il est temps que tu voies les choses telles
qu’elles sont réellement, Eugenia. Tu idolâtres trop Constantine. Depuis toujours. »
Son doigt se tend à nouveau vers moi. « Ce ne sont pas des gens comme nous. »
Je ne peux pas la regarder. Je ferme les yeux. « Et ensuite, que s’est-il passé,
maman ?
- J’ai carrément demandé à Constantine : « C’est cela que vous lui avez dit ?
C’est comme cela que vous couvrez vos propres erreurs ? » »
Cette partie-là, j’espérais qu’elle n’était pas vraie. Qu’Aibileen s’était trompée.
« J’ai dit la vérité à Lulabelle. Je lui ai dit : « Votre père n’est pas mort. Il est
parti le lendemain de votre naissance. Et votre maman n’a jamais été malade de sa
vie. Elle vous a abandonnée parce que vous étiez trop blanche. Elle ne vous voulait
pas. »
- Tu ne pouvais pas lui laisser croire ce que Constantine lui avait dit ? Elle avait
une peur affreuse que sa fille la repousse, c’est pour ça qu’elle lui avait menti.
- Il fallait que Lulabelle sache la vérité. Et qu’elle retourne à Chicago, où était sa
place. »
Je me prends la tête à deux mains. Il n’y a pas le plus petit motif de rédemption
dans cette histoire. Je sais pourquoi Aibileen n’a pas voulu me la raconter. Un enfant
ne devrait jamais entendre de telles choses sur sa mère.
« Je n’aurais jamais cru que Constantine partirait dans l’Illinois avec elle,
Eugenia. Très franchement, j’ai été… navrée de la voir s’en aller.
- Pas du tout », dis-je.
J’imagine Constantine à Chicago, confinée dans un minuscule appartement
après avoir vécu cinquante ans ici. Comme elle a dû se sentir seule ! Et ses genoux,
dans ce froid, comme ils devaient la faire souffrir !
« Oui, j’étais navrée, Eugenia. Et bien que je lui aie demandé de ne pas t’écrire,
elle l’aurait certainement fait si elle en avait eu le temps.
- Le temps ?
- Constantine est morte, Skeeter. Je lui ai envoyé un chèque pour son
anniversaire à l’adresse que j’avais trouvée pour sa fille, mais Lulabelle… l’a renvoyé.
Avec un certificat de décès.
- Constantine… » Je pleure. « Si seulement j’avais su ! Pourquoi ne m’as-tu
rien dit, maman ? »
Maman renifle, en regardant droit devant elle. Elle s’essuie les yeux d’un geste
vif. « Parce que je savais que tu m’en voudrais alors que… ce n’était pas de ma faute.
- Quand est-elle morte ? Depuis quand était-elle à Chicago ? »
Maman rapproche encore la bassine. « Trois semaines. »
Aibileen m’ouvre la porte de sa cuisine. Minny est attablée devant son café.
Elle descend la manche de sa robe à mon entrée, mais j’ai le temps de voir le bord du
pansement blanc qu’elle porte au bras. Elle marmonne un bonjour et replonge le nez
dans sa tasse.
Je pose le manuscrit sur la table.
« Si je le poste ce matin, il restera six jours. On va peut-être y arriver,
finalement ! » Je souris à travers ma fatigue.
« Mon Dieu, c’est pas rien, ça… Regardez toutes ces pages… » Aibileen sourit
aussi sur son tabouret. « Deux cent soixante-six !
- Il ne nous reste plus… qu’à attendre », dis-je, et nous contemplons toutes les
trois la pile de feuilles.
« Enfin ! » dit Minny. Je devine sur ses traits quelque chose qui n’est pas tout à
fait un sourire, mais plutôt de la satisfaction.
Le silence envahit la pièce. Derrière la fenêtre, il fait nuit. Le bureau de poste
est déjà fermé, mais j’ai voulu leur montrer le manuscrit complet avant de l’envoyer.
Jusque-là, je n’apportais qu’un chapitre à la fois.
« Et si on apprend que c’est nous ? » demande calmement Aibileen.
Minny regarde par-dessus sa tasse.
« Si les gens s’aperçoivent que Niceville, c’est Jackson, ou si ils apprennent
qui…
- Ils trouveront jamais, dit Minny. Des villes comme Jackson, il y en a des
centaines. »
Voilà un certain temps que nous n’avons pas abordé ce sujet, et hormis la
remarque de Winnie sur les langues de vipère, nous n’avons pas vraiment discuté des
conséquences possibles, sinon du fait que les bonnes risquaient de perdre leur place.
Au cours des huit mois qui viennent de s’écouler, nous n’avons eu qu’une idée en
tête : achever ce livre.
« Minny, il faut que tu penses à tes enfants, dit Aibileen. Et Leroy… s’il
apprend… »
Le regard assuré de Minny fait place à une expression furtive, vaguement
paranoïaque. « Leroy, il sera fou de rage. Alors… » Elle tire à nouveau sur sa
manche. « Fou de rage, et puis triste, si les Blancs m’attrapent.
- Vous croyez qu’on devrait chercher un endroit où aller… si ça tourne mal ? »
Demande Aibileen.
Elles réfléchissent un instant, puis secouent la tête. « Je sais pas où on irait, dit
Minny.
- Vous devriez y penser vous aussi, Miss Skeeter. Pour vous, ajoute Aibileen.
- Je ne peux pas laisser ma mère. » J’étais debout jusque-là, et je me laisse
choir sur une chaise. « Aibileen, vous croyez réellement qu’on pourrait… nous faire du
mal ? Comme ce qu’on lit dans les journaux ? »
Elle me regarde en penchant la tête de côté, fronce les sourcils comme pour
dire qu’il y a un malentendu entre nous. « Ils nous battront. Ils s’amèneront ici avec
des battes de base-ball. Il ne nous tueront peut-être pas, mais…
- Mais… qui pourrait faire ça ? Les Blanches dont il est question… ne
pourraient pas nous attaquer. N’est-ce pas ?
- Miss Skeeter, vous ne savez pas que les Blancs adorent protéger les
Blanches dans leur ville ? »
J’ai la chair de poule. Ce n’est pas pour moi que je crains, mais je tremble
maintenant à l’idée de ce que j’ai fait à Aibileen, à Minny, à Louvenia, à Faye Belle et
aux huit autres. Le livre est devant nous sur la table. J’ai envie de le fourrer dans ma
sacoche pour le cacher.
Je me tourne vers Minny parce que, sans trop savoir pourquoi, je crois qu’elle
est la seule parmi nous qui comprenne vraiment ce qui pourrait arriver. Mais elle ne
répond pas à mon regard. Elle est perdue dans ses pensées. Son pouce passe et
repasse sur ses lèvres.
« Minny ? Qu’en pensez-vous ? »
Elle ne lâche pas la fenêtre des yeux, hoche la tête à ses propres pensées.
« Je crois qu’il nous faudrait une assurance.
- Ça, il y en a pas, dit Aibileen. Pas pour nous.
- Et si on mettait la Chose Abominable Épouvantable dans le livre ? dit Minny.
- C’est impossible, Minny, répond Aibileen. On serait repérées.
- Mais si on la met, Miss Hilly pourra plus laisser personne dire que le livre se
passe à Jackson. Personne doit savoir ce qui lui est arrivé. Et si quelqu’un commence
à s’en douter elle fera tout pour l’embrouiller.
- Mon Dieu, Minny, s’inquiète Aibileen, c’est trop risqué. On peut pas savoir ce
qu’elle fera, cette femme !
- Personne connaît l’histoire à part Miss Hilly et sa mère, dit Minny. Et Miss
Celia, mais elle a pas d’amis pour en parler. »
Je demande : « Que s’est-il passé ? C’était vraiment si abominable ? »
Aibileen me regarde. Je hausse les sourcils.
« Ce qui s’est passé, elle l’avouera jamais, dit Minny à Aibileen. Elle voudra pas
non plus qu’on vous repère, toi et Miss Leefolt, parce que ça serait trop près d’elle.
Moi je vous le dis : Miss Hilly, c’est notre meilleure protection. »
Aibileen secoue la tête, puis la hoche, puis la secoue à nouveau. Nous la
regardons et attendons.
« Si on met la Chose Abominable Épouvantable dans le livre et que les gens
apprennent que ça s’est passé entre toi et Miss Hilly, alors c’est toi qui auras des
ennuis pour de bon. » Aibileen frissonne. « Et quand je dis des ennuis…
- Il y a un risque et il va falloir que je le prenne. Je suis déjà décidée. Ou bien
vous mettez ça dans le livre, ou bien vous enlevez tout mon chapitre. »
Aibileen et Minny s’affrontent un instant du regard. Nous ne pouvons pas retirer
le chapitre sur Minny. C’est le dernier du livre. Il parle d’une femme renvoyée dix-neuf
fois dans la même ville. Et de ce que c’est d’essayer sans cesse de refouler sa colère
sans jamais y parvenir. Il commence avec les règles énoncées par sa mère quand on
travaille chez une Blanche et va jusqu’à son renvoi de chez Miss Walters. J’ai envie
de dire quelque chose, mais je m’abstiens.
Finalement, Aibileen pousse un soupir. « Très bien. Je crois qu’il vaut mieux lui
raconter, alors. »
Minny me lance un regard perçant. Je sors un stylo et mon calepin.
« Si je vous le dis, c’est seulement pour le livre, vous savez. On est pas là pour
se faire des confidences.
- Je vais nous refaire du café », annonce Aibileen.
Sur la route qui me ramène à Longleaf, je frissonne encore en pensant à
l’histoire de Minny. Je ne sais pas ce qui était le plus sûr, de l’inclure ou de l’écarter.
Sans compter que si je ne suis pas capable de l’écrire à temps pour poster le
manuscrit demain matin nous aurons encore un jour de retard. J’imagine la fureur sur
le visage de Hilly, la haine qu’elle voue toujours à Minny. Je connais bien ma vieille
amie. Si nous sommes découvertes, Hilly sera la plus acharnée de nos ennemis. Et
même si nous ne le sommes pas, le fait que nous ayons raconté cette histoire de tarte
la jettera dans la pire colère qu’on lui ait jamais connue. Mais Minny a raison, ce sera
aussi, pour nous, la meilleure des « assurances ».
Tous les trois cents mètres, je regarde derrière moi. Je respecte
scrupuleusement la vitesse limitée et je prends les petites routes. Les mots Ils nous
battront sonnent encore à mes oreilles.
Je passe la nuit à écrire, et la journée suivante, en grimaçant aux détails de
l’histoire de Minny. À quatre heures de l’après-midi, je jette le manuscrit dans une
grande enveloppe rigide que j’enveloppe à son tour de papier kraft. En général, les
courriers mettent sept ou huit jours pour parvenir à New York. Il faudrait que celui-ci y
soit dans six jours pour respecter le délai.
Je fonce jusqu’à la poste, sachant qu’elle ferme à quatre heures et demie, à
tombeau ouvert malgré ma crainte de la police, et je me précipite au guichet. Je n’ai
pas dormi depuis la veille. Je suis littéralement hirsute. Le postier me regarde avec de
grands yeux.
« Ça souffle, dehors ?
- S’il vous plaît. Pouvez-vous expédier cela aujourd’hui ? C’est pour New
York. »
Il regarde l’adresse. « Le camion est déjà parti, ma’am. Je suis obligé
d’attendre demain. »
Il met un coup de tampon sur le colis et je rentre chez moi.
Sitôt arrivée, je file dans la réserve pour appeler le bureau d’Elaine Stein. Sa
secrétaire me la passe et je lui annonce d’une voix étranglée que je viens de poster le
manuscrit.
« La dernière conférence des éditeurs a lieu dans six jours, Eugenia. Je dois
non seulement le recevoir à temps, mais le recevoir assez vite pour avoir le temps de
le lire. Je dirais qu’il y a peu de chances. »
Il n’y a rien à ajouter, et je murmure : « Je le sais. Merci en tout cas. » Et
j’ajoute : « Joyeux Noël, Mrs Stein.
- Nous appelons ça Hanoukka, mais merci tout de même, Miss Phelan. »
Chapitre 28
Après avoir raccroché, je vais sur la véranda et je regarde les champs sous le
froid. Je suis tellement fourbue que je n’ai pas remarqué la voiture du Dr Neal dans
l’allée. Il est sans doute arrivé pendant que j’étais à la poste. J’attends, adossée à la
rampe, qu’il ressorte de chez maman. De l’entrée, je vois au fond du couloir que la
porte de sa chambre est fermée.
Au bout d’un moment, le Dr Neal referme doucement et me rejoint sur la
véranda.
« Je lui ai donné quelque chose contre la douleur, dit-il.
- La… douleur ? Maman a encore vomi ce matin ? »
Le vieux Dr Neal me fixe de ses yeux bleu délavé. Longuement, comme s’il ne
se décidait pas à me dire quelque chose. « Ta mère a un cancer, Eugenia. Sur la
paroi de l’estomac. »
Je tends la main pour m’appuyer au mur de la maison. Je suis abasourdie, et
pourtant, ne le savais-je pas déjà ?
« Elle ne voulait pas t’en parler. » Il secoue la tête. « Mais comme elle refuse
d’aller à l’hôpital, il faut bien que tu le saches. Les prochains mois vont être…
difficiles. » Il hausse les sourcils. « Pour elle et pour toi.
- Quelques mois ? C’est… tout ? » Je porte la main à ma bouche et m’entends
gémir.
« Peut-être plus, peut-être moins, mon petit. » Il secoue la tête. « Encore que,
connaissant ta mère… » Il jette un coup d’œil vers la maison. « Elle va se battre
comme une enragée. »
Je suis sonnée, incapable de parler.
« Appelle-moi il n’importe quelle heure, Eugenia. Au cabinet ou chez moi. »
Je rentre, jusqu’à la chambre de maman. Papa est sur le canapé à côté du lit,
le regard dans le vide. Maman est assise, bien droite. Elle lève les yeux au ciel en me
voyant.
« Eh bien, je suppose qu’il t’a mise au courant. »
Les larmes me coulent sur le menton. Je lui prends les mains.
« Depuis quand le sais-tu ?
- Depuis deux mois environ.
- Oh, maman…
- Arrête ça, Eugenia. On n’y peut rien.
- Mais je ne peux pas… je ne peux pas rester assise à te regarder… » Je
n’arrive même pas à prononcer le mot. Tous les mots sont trop horribles.
« Tu ne vas certainement pas rester assise ici. Carlton sera bientôt avocat et
toi… » Elle secoue la main, son doigt pointé sur moi. « Ne crois pas que tu pourras te
laisser aller quand je ne serai plus là. Je vais appeler Fanny Mae dès que je pourrai
marcher jusqu’à la cuisine et fixer tes rendez-vous chez le coiffeur jusqu’en 1975. »
Je me laisse tomber sur le canapé et papa m’entoure de son bras. Je m’appuie
contre lui et je pleure.
Le sapin de Noël dressé voici une semaine par Jameso perd des aiguilles
chaque fois qu’on entre dans le petit salon. Nous sommes encore à six jours de Noël,
mais personne ne se donne la peine de l’arroser. Les quelques cadeaux que maman
a achetés et empaquetés en juillet attendent au pied du tronc. Il y a visiblement une
cravate, quelque chose de petit et de carré pour Carlton, et pour moi un lourd paquet
que je soupçonne de cacher une nouvelle Bible. Maintenant que tout le monde est au
courant du cancer de maman, c’est comme si les quelques fils qui la retenaient
avaient lâché. Les ficelles de la marionnette sont rompues, et même sa tête semble
en équilibre instable sur ses épaules. Elle peut encore, au mieux, se lever pour aller
aux toilettes ou s’asseoir sur la véranda quelques minutes chaque jour.
L’après-midi, je vais lui chercher son courrier. Le magazine Good
Housekeeping, bible de la maîtresse de maison, des lettres paroissiales, les dernières
nouvelles des Filles de la Révolution.
« Comment vas-tu ? » Je repousse ses cheveux en arrière et elle ferme les
yeux comme pour accueillir la sensation. C’est elle l’enfant désormais, et moi la mère.
« Ça va. »
Pascagoula entre. Elle pose un plateau avec du bouillon sur la table. Maman
secoue à peine la tête quand elle ressort, en fixant du regard le couloir désert.
« Ah, non, dit-elle avec une grimace. Je ne peux pas manger.
- Tu n’es pas obligée de manger tout de suite, maman. Plus tard.
- Ce n’est pas pareil avec Pascagoula, n’est-ce pas ?
- Non. Ce n’est pas pareil. » C’est la première fois qu’elle fait allusion à
Constantine depuis notre pénible discussion.
« On dit que c’est comme le véritable amour. Une bonne comme elle, on n’y a
droit qu’une fois. »
J’opine de la tête. Comme je voudrais ajouter cela au livre ! Mais il est trop tard,
bien sûr, le livre est déjà parti. Je n’y peux rien, nul n’y peut rien, il ne reste qu’une
chose à faire : attendre la suite.
Noël est sinistre, chaud et pluvieux. Papa sort toutes les demi-heures de la
chambre de maman, regarde par la fenêtre et demande : « Il n’est pas là ? » Carlton,
mon frère, arrive ce soir en voiture de la fac de droit et nous serons tous deux
soulagés. Maman a souffert toute la journée de vomissements et de haut-le-cœur.
Elle parvient tout juste à garder les yeux ouverts, mais ne peut pas dormir.
« Charlotte, c’est l’hôpital qu’il vous faut », a dit le Dr Neal cet après-midi. Et il
l’a répété je ne sais combien de fois au cours de la semaine. « Laissez-moi au moins
vous envoyer une infirmière qui restera avec vous.
- Charles Neal, a répondu maman, sans même lever la tête de son oreiller, je
ne passerai pas mes derniers jours à l’hôpital, et je ne ferai pas non plus de ma
maison un hôpital. »
Le Dr Neal s’est contenté de soupirer et a laissé de nouveaux médicaments à
papa en lui expliquant comment les administrer.
« Mais ils vont l’aider ? Ai-je entendu mon père chuchoter dans le couloir. Elle
va aller mieux ? »
Le Dr Neal lui a mis sa main sur l’épaule. « Non, Carlton. »
À six heures du soir, mon frère arrive enfin.
« Salut, Skeeter ! » Il me serre contre lui. Il est tout chiffonné après le long trajet
en voiture, mais beau dans son pull torsadé aux couleurs de l’université. Et il sent bon
l’air frais. Je suis contente d’avoir une personne de plus ici. « Jésus, pourquoi fait-il
aussi chaud dans cette maison ?
- Elle a froid, dis-je, d’un ton calme. Tout le temps. »
Je l’accompagne au fond du couloir. Il se penche pour la prendre dans ses
bras, avec douceur. Il se retourne le temps d’un regard, et je vois le choc sur son
visage. Je me détourne. Je mets la main sur ma bouche pour ne pas pleurer car si je
commence je ne pourrai plus arrêter. Le regard de Carlton m’en dit plus que je ne
voudrais savoir.
En voyant arriver Stuart le jour de Noël, je le laisse m’embrasser, mais je lui
dis : « C’est seulement parce que ma mère est mourante. »
J’entends maman qui appelle : « Eugenia ! » C’est le jour de l’An et je suis
venue chercher du thé dans la cuisine. Noël est passé et Jameso a emporté l’arbre ce
matin. Il y a encore des aiguilles de pin dans toute la maison, mais je me suis décidée
à enlever toutes les décorations et à les ranger dans le placard. C’était fatigant et
terriblement frustrant de les emballer tant bien que mal comme maman aime le faire,
afin qu’elles puissent resservir l’an prochain. Je préfère ne pas m’appesantir sur la
futilité de la chose.
Je suis sans nouvelles de Mrs Stein et j’appelle Aibileen pour le lui dire, et pour
le plaisir de parler de cela à quelqu’un. « J’arrête pas de penser à d’autres choses
qu’on pourrait mettre, dit-elle. Puis je me rappelle qu’on a déjà tout envoyé.
- Moi, c’est la même chose, dis-je. Je vous préviens dès que j’ai du nouveau. »
Je retourne à la chambre de maman. Elle est adossée à ses oreillers. Par l’effet
de la gravité, avons-nous appris, la position assise aide à lutter contre les
vomissements. La bassine blanche en fer émaillé reste posée à côté d’elle.
« Maman, dis-je. Que puis-je t’apporter ?
- Eugenia, tu ne peux pas aller chez les Holbrook pour le jour de l’An avec ce
pantalon. » Quand maman bat des paupières, elle garde les yeux fermés une
seconde de trop. Elle est à bout de forces, un squelette dans une chemise de nuit
blanche ornée d’absurdes rubans et autres dentelles empesées. Son cou flotte dans
le grand col comme celui d’un cygne. Elle ne peut s’alimenter qu’à l’aide d’une pipette.
Elle a complètement perdu le sens de l’odorat. Mais elle se doute, même sans me
voir, que ma tenue n’est pas convenable.
« Ils ont annulé leur soirée, maman. » Elle se rappelle peut-être la soirée de
Hilly l’an passé. D’après ce que m’a dit Stuart, toutes les fêtes avaient été annulées
pour cause de mort du président. Non pas qu’on m’ait invitée, d’ailleurs. Ce soir,
Stuart doit venir pour regarder Dick Clark à la télévision.
Maman met sa petite main décharnée sur la mienne. Elle est si maigre que les
articulations saillent sous la peau. À onze ans je portais des robes à sa taille.
Elle me regarde d’un air détaché. « Je crois que tu devrais mettre ce pantalon
sur la liste, maintenant.
- Mais il est confortable, et chaud, et… »
Elle secoue la tête, referme les yeux. « Excuse-moi, Skeeter. »
Il n’y a plus jamais de disputes. « Ce n’est rien », dis-je, avec un soupir.
Elle sort une liasse de papiers de quelque poche invisible - elle en a cousu
dans tous ses vêtements - dans laquelle elle garde des cachets contre les
vomissements, des mouchoirs, et ces minuscules listes dictatoriales. Je m’étonne en
voyant de quelle main ferme elle note sur la liste : « Ne pas porter : pantalon gris,
informe, de coupe masculine. » Puis elle sourit, satisfaite.
Cela peut sembler macabre, mais quand maman a compris qu’une fois morte
elle ne pourrait plus me dire comment m’habiller, elle a imaginé cet ingénieux
dispositif posthume. Elle pense qu’ainsi je n’irai pas m’acheter toute seule des
vêtements importables. Elle a probablement raison.
« Tu n’as toujours pas vomi ? » dis-je, parce qu’il est quatre heures et qu’elle a
déjà pris deux bols de soupe sans être malade une seule fois de la journée.
Habituellement, elle aurait déjà vomi trois fois à cette heure.
« Pas une fois », dit-elle. Puis elle ferme les yeux et quelques secondes plus
tard, elle dort.
Le jour de l’An, je descends pour préparer les pois yeux noirs porte-bonheur.
Pascagoula les a mis à tremper la veille au soir. Elle m’a montré comment les cuire à
feu vif avec le jarret de porc. L’opération se fait en deux temps trois mouvements,
mais tout le monde a l’air de s’inquiéter en me voyant au fourneau. Je me souviens
que Constantine venait toujours nous préparer les pois yeux noirs du 1 er janvier,
même quand c’était son jour de congé. Elle en cuisait une grande marmite, mais
posait un pois unique dans chaque assiette et vérifiait que nous le mangions bien.
Puis elle faisait la vaisselle et rentrait chez elle. Mais Pascagoula n’a pas proposé de
venir et, pensant qu’elle était en famille, je ne le lui ai pas demandé.
Nous étions tous tristes que Carlton ait dû repartir ce matin. C’était bien d’avoir
mon frère et de pouvoir discuter avec lui. Ses derniers mots avant de m’embrasser et
de prendre la route pour la fac ont été : « Ne mets pas le feu à la maison. » Puis il a
ajouté : « J’appelle demain, pour savoir comment elle va. »
Après avoir éteint la flamme de la cuisinière, je sors sur la véranda. Papa,
accoudé à la rampe, roule des graines de coton entre ses doigts. Il regarde les
champs nus qui ne seront pas ensemencés avant un mois.
« Papa, tu viens déjeuner ? Les pois sont prêts. »
Il se retourne. Le sourire est mince, les traits émaciés.
« Ce médicament qu’ils lui ont prescrit… » Il étudie ses graines. « J’ai
l’impression que ça marche. Elle dit sans cesse qu’elle se sent mieux. »
Je secoue la tête, incrédule. Il ne peut pas croire cela !
« Voilà deux jours qu’elle en prend et elle n’a vomi qu’une seule fois.
- Oh, papa ! Non… ce n’est que… Papa, elle n’est pas guérie. »
Mais il a un regard absent et je me demande s’il m’entend seulement.
« Je sais bien que tu serais mieux ailleurs, Skeeter. » Il y a des larmes dans
ses yeux. « Mais il ne se passe pas de jour sans que je remercie Dieu que tu sois
avec elle. »
J’opine, honteuse à la pensée qu’il croie à un choix de ma part. Je le serre
dans mes bras. « Moi aussi je suis contente d’être ici, papa. »
À la réouverture du club, la première semaine de janvier, je mets ma jupe et je
prends ma raquette. Je traverse le snack-bar en ignorant Patsy Joiner, mon expartenaire qui m’a laissée tomber, et trois autres filles qui fument toutes, assises aux
tables en fer forgé. Elles se penchent pour chuchoter à mon passage. Je vais sécher
la réunion de la Ligue ce soir, et je n’irai plus jamais d’ailleurs. J’ai laissé tomber il y a
deux jours en envoyant une lettre de démission.
Je fais claquer la balle contre le tableau noir et m’efforce de ne penser à rien.
Je me suis surprise à prier ces derniers temps, moi qui n’ai jamais été quelqu’un de
très religieux. J’adresse d’interminables prières à Dieu en le suppliant d’apporter un
peu de soulagement à maman, à moi des nouvelles de mon livre, et lui demandant
même, parfois, que faire avec Stuart. Je me surprends souvent à prier sans même le
savoir.
En revenant du club, je vois le Dr Neal qui s’arrête derrière moi avec sa voiture.
Je l’accompagne à la chambre de maman, où papa attend, et ils referment la porte sur
eux. Je reste plantée dans le couloir, à aller et venir comme un enfant. Voilà quatre
jours que maman n’a plus rejeté cette bile verdâtre. Elle mange tous les jours ses
céréales et en a même redemandé.
Le Dr Neal sorti papa reste sur sa chaise à côté du lit et je raccompagne le
docteur.
« Elle vous l’a dit ? Elle vous a dit qu’elle se sentait mieux ? » Il fait oui puis non
de la tête. « Il serait inutile de l’hospitaliser pour des rayons X. Ce serait trop dur pour
elle.
- Mais… est-elle… ? Se pourrait-il qu’elle aille mieux ?
- J’ai déjà vu cela, Eugenia. Les gens ont parfois une rémission. C’est un
cadeau du ciel, je crois. Ainsi, ils peuvent régler leurs affaires. Mais c’est tout, mon
petit. N’espérez pas plus.
- Mais vous avez vu sa mine ? Elle a l’air beaucoup mieux et elle garde la
nourriture…
Il secoue la tête.
« Faites ce que vous pourrez pour lui apporter un peu de bien-être. »
Ce premier vendredi de 1964, je n’y tiens plus. Je tire le téléphone dans la
réserve. Maman dort, après avoir pris un deuxième bol de porridge. Sa porte est
ouverte pour que j’entende si elle appelle.
« Bureau d’Elaine Stein.
- Bonjour. C’est Eugenia Phelan. Puis-je lui parler ?
- Je regrette, Miss Phelan, mais Mrs Stein ne prend aucun appel concernant sa
sélection de manuscrits.
- Ah. Mais… pouvez-vous me dire si elle a bien reçu le mien ? Je l’ai posté
juste avant la date limite, et…
- Un instant, je vous prie. »
Le silence. Elle revient après une minute.
« Je vous confirme que nous avons reçu votre envoi pendant les vacances.
Quelqu’un de notre bureau vous fera part de la décision de Mrs Stein quand elle l’aura
prise. Merci d’avoir appelé. »
Clic.
Quelques jours plus tard, après un après-midi épuisant à répondre aux lettres à
Miss Myrna, je m’assois avec Stuart dans le petit salon. Je suis contente de le voir et
de rompre, pour une fois, le silence qui règne dans cette maison. Nous regardons
tranquillement la télévision. Une publicité pour les cigarettes Tareyton passe à l’écran,
celle dans laquelle la fille qui fume a un œil au beurre noir : Les fumeurs de cigarettes
Tareyton sont prêts à se battre plutôt que d’en changer !
Nous nous voyons maintenant une fois par semaine. Nous sommes allés une
fois au cinéma après Noël, et une autre fois dîner en ville. Mais le plus souvent il vient
à la maison parce que je ne veux pas laisser maman. Avec moi, il se montre hésitant
et respectueux, pour ne pas dire timide. Je vois cette timidité dans son regard, et la
panique que je ressentais en sa présence a disparu. Nous n’abordons aucun sujet
sérieux. Il me parle de l’été qu’il a passé, pendant qu’il était à la fac, à travailler sur les
puits de pétrole du golfe du Mexique. On se douchait à l’eau salée. L’océan était d’un
bleu cristallin jusque dans ses profondeurs. Les hommes étaient soumis à un travail
harassant pour nourrir leurs familles, mais Stuart, fils de riches parents, retournerait
ensuite à ses études. C’était la première fois, m’a-t-il dit, qu’il avait l’occasion de
travailler vraiment dur.
« Je suis content d’avoir participé à ces forages, à l’époque. Je ne pourrais plus
le faire aujourd’hui », a-t-il ajouté. Il en parle comme si tout cela ne datait pas de cinq
ans, mais d’une éternité. Il me paraît plus vieux que je ne le pensais.
Je demande : « Pourquoi ne le ferais-tu pas aujourd’hui ? » car je m’interroge
moi-même sur mon avenir. J’aime bien entendre les autres parler des possibilités qui
s’offrent à eux.
Il me regarde en fronçant les sourcils. « Parce que je ne pourrais pas te
laisser. »
Je glisse rapidement là-dessus pour ne pas m’avouer à quel point j’ai plaisir à
l’entendre.
La publicité s’achève et nous regardons les informations. Il y a eu un
accrochage au Vietnam. Le journaliste a l’air de penser que l’affaire s’est réglée sans
trop de dégâts.
« Écoute, dit Stuart, après un silence. Je n’ai pas voulu en parler jusqu’ici,
mais… je sais ce qu’on raconte en ville. À ton sujet. Et je m’en fiche. Je voulais
seulement que tu le saches. »
Je pense aussitôt le livre. Il a entendu quelque chose. Mon corps tout entier se
crispe. « Qu’as-tu entendu ?
- Tu le sais bien. Ce canular que tu as monté pour Hilly. »
Je me détends un peu. Je n’en ai parlé à personne sauf à Hilly elle-même. Je
me demande si elle l’a appelé comme elle m’en avait menacé.
« Et je comprends très bien comment les gens ont pris ça. Ils te voient comme
une cinglée de libérale et te croient mêlée à toute cette agitation. »
Je contemple mes mains. Je reste inquiète de ce qu’on a pu lui dire, et un peu
agacée, aussi. « Comment sais-tu, lui dis-je, à quoi je suis et ne suis pas mêlée ?
- Je te connais, Skeeter, dit-il d’une voix douce. Tu es trop intelligente pour te
laisser entraîner dans ce genre de chose. C’est ce que j’ai répondu. »
Je hoche la tête, m’efforce de sourire. Quoi qu’il s’imagine « connaître » de
moi, je ne peux m’empêcher d’apprécier le fait que quelqu’un tienne suffisamment à
ma petite personne pour me défendre.
« On n’est pas obligés d’en reparler, dit-il. Je voulais que tu saches. C’est
tout. »
Le samedi soir, je vais dire bonsoir à maman. J’ai mis un long manteau pour
qu’elle ne voie pas ma tenue, et je laisse la lumière éteinte pour échapper aux
commentaires sur ma coiffure. Son état n’a guère évolué. Elle ne semble pas plus
mal - les vomissements ne sont pas revenus -, mais sa peau est grisâtre. Elle a
commencé à perdre ses cheveux. Je lui prends les mains, lui effleure la joue.
« Papa, tu m’appelles au restaurant si tu as besoin de moi ?
- Oui, Skeeter. Amuse-toi bien. »
Je monte dans la voiture de Stuart et il m’emmène dîner au Robert E. Lee. La
salle est pleine de robes multicolores, de roses, du tintement des couverts en argent.
Il y a de l’excitation dans l’air, le sentiment que les choses sont presque revenues à la
normale après l’assassinat du président Kennedy ; 1964 est flambant neuf. Les
regards qui se tournent vers nous sont nombreux.
« Tu as l’air… différente », dit Stuart. Je devine qu’il a gardé pour lui cette
remarque pendant toute la soirée, et il semble plus dérouté qu’impressionné. « Cette
robe est… tellement courte. »
Je hoche la tête et repousse mes cheveux en arrière. Comme il avait l’habitude
de le faire.
Ce matin, j’ai dit à maman que je sortais faire des achats. Puis elle m’a paru si
fatiguée que j’ai vite changé d’avis. « Je ne devrais peut-être pas sortir. »
Mais je l’avais dit. Maman m’a envoyée chercher le gros carnet de chèques.
Elle a détaché un chèque vierge, puis m’a tendu un billet de cent dollars qu’elle avait
plié sur le côté de son portefeuille. Comme si au seul mot d’achats elle s’était sentie
mieux.
« Ne regarde pas à la dépense. Et pas de pantalons. Fais-toi aider par Miss
LaVole. Elle sait comment les jeunes filles doivent s’habiller. »
Mais l’idée de l’odeur de café et de naphtaline de Miss LaVole et de ses vieilles
mains ridées sur moi m’étant insupportable, j’ai filé directement à travers le centre
pour prendre l’autoroute 51 en direction de La Nouvelle-Orléans. Je ne me sentais
pas trop coupable de laisser maman aussi longtemps, sachant que le Dr Neal devait
venir et que papa allait rester avec elle toute la journée.
Trois heures plus tard, j’entrais dans le grand magasin La Maison Blanche sur
Canal Street. J’y étais venue je ne sais combien de fois avec ma mère et deux fois
avec Elizabeth et Hilly, et j’étais fascinée par les sols dallés de marbre, les kilomètres
de gants et de chapeaux et toutes ces dames bien poudrées qui paraissaient si
heureuses, si bien dans leur peau. Sans me laisser le temps de demander quelqu’un,
un homme mince m’a dit : « Suivez-moi, tout est en haut », et m’a emmenée au
troisième étage, en ascenseur, à une salle qui annonçait VÊTEMENTS MODERNES
POUR FEMME.
« Qu’est-ce que tout cela ? » ai-je demandé. Il y avait des dizaines de femmes,
de la musique de rock-and-roll, des coupes de champagne et des lumières
scintillantes.
« Emilio Pucci, ma chérie. Enfin ! » L’homme a reculé d’un pas et a dit : « Vous
êtes venue pour la présentation de la collection ? Vous avez une invitation, n’est-ce
pas ?
- Hum, oui, je l’ai quelque part… » Mais il s’est désintéressé de moi tandis que
je faisais mine de chercher dans mon sac.
Tout autour de moi, les vêtements semblaient avoir pris racine et fleuri sur leurs
cintres. Je me suis mise à rire en pensant à Miss LaVole. Pas de costumes d’œufs de
Pâques, ici. Des fleurs ! Des rayures éclatantes ! Et des jupes ultra-courtes
découvrant la cuisse ! C’était électrisant, provoquant, ahurissant. Le nommé Emilio
Pucci n’avait pas froid aux yeux ! J’ai acheté, avec mon chèque en blanc, assez de
vêtements pour occuper le siège arrière de la Cadillac. J’ai ensuite payé quarantequatre dollars dans Morning Street pour qu’on me fasse des cheveux lisses et un ton
plus clairs. Ils avaient poussé pendant l’hiver et pris une couleur eau-de-vaissellesale. À quatre heures je repassais le pont sur le lac Pontchartrain et la radio diffusait
la musique d’un groupe appelé les Rolling Stones tandis que le vent soulevait mes
cheveux raides, et j’ai pensé, Ce soir je laisse tomber l’armure pour que tout
redevienne comme avant avec Stuart.
Stuart et moi mangeons notre chateaubriand en souriant, en bavardant. Il
regarde les autres tables, parle des clients qu’il connaît. Mais personne ne se lève
pour nous saluer.
« À un nouveau départ », dit-il, en levant son verre.
J’acquiesce, avec l’envie de lui répondre que tous les départs sont nouveaux.
Mais je me contente de sourire et d’accompagner son toast avec mon deuxième verre
de vin. Je n’ai jamais beaucoup aimé l’alcool, jusqu’à ce jour.
Après le dîner, nous apercevons en passant dans l’entrée le sénateur et
Mrs Whitworth à une table. Ils prennent un verre. Autour d’eux, on boit et on discute.
Ils sont revenus passer le week-end, m’a déjà dit Stuart, et c’est la première fois
depuis leur installation à Washington.
« Stuart, tes parents sont là. Tu ne vas pas les saluer ? »
Mais Stuart m’entraîne vers la sortie et me pousse pratiquement dehors.
« Je ne veux pas que maman te voie avec ce genre de robe, dit-il. Elle te va à
merveille, mais… » Il baisse les yeux vers la jupe. « Ce n’était peut-être pas ce qu’il y
avait de mieux pour ce soir. » Sur le trajet du retour, je pense à Elizabeth avec ses
rouleaux sur la tête, tremblant que la bande du club de bridge me voie. Pourquoi les
gens ont-ils toujours honte de moi ?
Il est onze heures quand nous arrivons à Longleaf. Je tire sur ma jupe. Stuart a
raison, elle est trop courte. Comme la lumière est éteinte dans la chambre de mes
parents, nous nous asseyons sur le canapé.
Je me frotte les yeux et je bâille. Quand je les rouvre, il tient une bague entre
ses doigts.
« Oh… mon Dieu.
- Je voulais te l’offrir au restaurant, mais… » Il sourit. « C’est mieux ici. »
Je touche la bague. Elle est froide et magnifique. Trois rubis enchâssés autour
d’un diamant. Je lève les yeux vers lui avec une brusque sensation de chaleur et
rejette mon pull en arrière sur mes épaules. Je souris et retiens mes larmes en même
temps.
« J’ai quelque chose à te dire, Stuart. Tu me promets de ne le répéter à
personne ? »
Il me regarde en riant. « Minute ! Tu as dit oui ?
- Oui, mais… » Je veux d’abord savoir quelque chose. « Tu me donnes ta
par