Criez et qu`on crie! Voltaire et la justice pénale

Criez et qu`on crie! Voltaire et la justice pénale
Table des matières
Introduction........................................................................................7
Liste des abréviations........................................................................ 19
Chapitre I
Les premiers contacts avec la justice du roi.......................................21
Les lettres de cachet...............................................................22
Les procès et querelles d’un homme de lettres.......................28
Chapitre II
Les ennuis d’un seigneur de village...................................................43
Chapitre III
La critique de la justice pénale......................................................... 55
La procédure criminelle......................................................... 55
La critique .............................................................................65
Chapitre IV
Le combat commence.......................................................................81
Voltaire entre en lice..............................................................83
L’affaire Calas........................................................................87
Chapitre V
Soulevons toujours le ciel et la terre................................................ 111
L’affaire Sirven..................................................................... 111
Le tribunal de l’opinion publique.........................................120
Chapitre VI
Le choc de l’affaire La Barre...........................................................129
Chapitre VII
Voltaire et Beccaria......................................................................... 143
Le droit de punir.................................................................. 148
Les peines............................................................................154
La procédure........................................................................160
Les délits..............................................................................164
La prévention....................................................................... 171
criez et qu ’on crie !
Chapitre VIII
Ceux qui ont acheté pour un peu d’argent
le droit d’être injustes...................................................................... 175
Lally-Tollendal..................................................................... 175
Martin.................................................................................. 178
Monbailli............................................................................. 181
Lerouge ou Perra ................................................................. 189
Chapitre IX
La défense d’une brebis galeuse....................................................... 193
Chapitre X
Au delà de la justice pénale.............................................................207
La liberté de conscience : les protestants.............................209
La liberté d’expression :Bélisaire et
La philosophie de la nature.....................................................222
La liberté de la personne : les serfs
de Saint-Claude ..................................................................229
Chapitre XI
Voltaire et la réforme du droit pénal...............................................237
Servan .................................................................................240
Delacroix.............................................................................. 252
Brissot.................................................................................. 259
Quelques idées-forces...........................................................263
Conclusion......................................................................................269
Bibliographie...................................................................................275
Œuvres de Voltaire..............................................................275
Ouvrages du XVIIIe siècle et antérieurs..............................275
Monographies et articles......................................................284
Ouvrages de référence..........................................................296
Index des noms de personnes..........................................................299
Index des œuvres de Voltaire citées................................................. 311
316
Introduction

C
Qu’on s’arrange donc sur mon compte. On me croit
frondeur et flatteur, à la cour ; en ville, trop philosophe ; à
l’académie, ennemi des philosophes ; l’antéchrist à Rome,
pour quelques plaisanteries sur ses abus, et quelques
gaîtés sur le style oriental ; précepteur de despotisme au
parlement ; mauvais Français pour avoir dit du bien des
Anglais ; voleur et bienfaiteur des libraires ; libertin pour
une Jeanne que mes ennemis ont rendue plus coupable ;
curieux et complimenteur des gens d’esprit, et intolérant
parce que je prêche la tolérance1.
omment apprécier la contribution de Voltaire à la réforme
du droit pénal ? Elle a été vigoureusement critiquée par
Benoît Garnot dans C’est la faute à Voltaire… une imposture
intellectuelle. Selon cet historien du droit, auteur de nombreuses
et intéressantes études sur la criminalité dans l’Ancien Régime,
l’image que Voltaire aurait donnée de lui-même comme héros du
progrès judiciaire et avocat des causes perdues, tout comme celle
qu’il donne de la justice, est complètement fausse. Elle cache une
double imposture « celle de Voltaire lui-même, qui a présenté au
fil de ses combats un tableau inexact de la justice de son temps ; et
celle de la postérité qui, par conformité, a le plus souvent recopié
et répété aveuglément les critiques du philosophe sans en vérifier
la véracité2. » L’auteur reproche à Voltaire ses généralisations.
Il aurait présenté les scandales judiciaires dont il s’est occupé
comme représentatifs du fonctionnement de la justice pénale. La
conclusion de son Commentaire du livre Des délits et des peines en
1. Dit par Voltaire au Prince de Ligne, « Mon séjour chez M. de
Voltaire », dans Lettres et pensées du Maréchal Prince de Ligne, p. 326.
2. C’est la faute à Voltaire, 2009 ; la citation se trouve en quatrième de
couverture
7
criez et qu ’on crie !
témoignerait : « De quelque côté qu’on jette les yeux, on trouve la
contrariété, la dureté, l’incertitude, l’arbitraire. » Or, de récents
travaux d’archives ont montré que la réalité n’était pas si sombre
que cela.
L’étude de la deuxième imposture, celle de la postérité, relève
d’une démarche tendant à « dégager l’événement de son devenir
commémoratif ultérieur » qui ne peut s’effectuer sans l’analyse
de ce devenir3. Elle sort du propos de cet ouvrage qui se borne à
examiner le reproche fait à Voltaire d’avoir volontairement donné
une idée fausse du droit pénal de son temps.
S’il existe maints ouvrages traitant des « grandes affaires »,
surtout de l’affaire Calas4, ce protestant accusé sans fondement
d’avoir assassiné son fils, les analyses systématiques de ses opinions
sur la procédure pénale et des combats qu’elle lui a inspirés sont
rares5. Ces quelques études, si intéressantes soient-elles, isolent
le juridique du contexte politique, social et personnel. Par
conséquent, elles tendent à mesurer l’action et les opinions de
Voltaire à l’aune de sa connaissance du droit de son temps6 et du
3. Éric Walter, « L’affaire La Barre et le concept d’opinion publique »
dans Le journalisme d’Ancien Régime, p. 364.
4. Voir l’ « Essai bibliographique » que John Renwick consacre à
l’affaire dans Nicholas Cronk (dir.), Études sur le Traité de la tolérance de
Voltaire, p. 230-247.
5. Outre l’ouvrage de Benoît Garnot, il faut signaler deux travaux
anciens : Eduard Herz, Voltaire und die französische Strafrechtspflege, 1887
et Ernest Masmonteil, La législation criminelle dans l’œuvre de Voltaire,
1901. Parmi les ouvrages plus récents, on peut citer Marcello Maestro,
Voltaire and Beccaria as Reformers of Criminal Law, 1975, et Rémy Bijaoui,
Voltaire avocat, 1994.
6. Il est intéressant de constater que cette connaissance est jugée
excellente par l’avocat (Bijaoui) et mauvaise et biaisée par l’historien
(Garnot). Un autre avocat, Me Dominique Inchauspé, L’intellectuel
fourvoyé. Voltaire et l’affaire Sirven, 2004, se limite à une seule affaire
tout en critiquant vivement le rapport de Voltaire à la justice pénale.
8
introduction
progrès de nos recherches concernant ce même droit, ce qui aboutit
à un point de vue quelque peu réducteur. Marc Bloch disait :
« Le droit, au sens strict du mot, est donc l’enveloppe formelle de
réalités en elles-mêmes beaucoup trop variées pour fournir, avec
profit, l’objet d’une étude unique, et il n’épuise aucune d’elles7. »
Il importe donc de remettre le combat de Voltaire contre
les abus du système judiciaire dans un contexte plus large. Son
action dans les affaires Calas, Sirven, La Barre et autres sont des
manifestations d’une lutte pour la tolérance qui dépasse de loin
le cadre juridique. Au-delà des cas particuliers, Voltaire lutte
pour l’obtention d’un statut plus favorable pour les protestants.
Il consacre à cet aspect des œuvres aussi variées que le bref essai
intitulé Du protestantisme et de la guerre et sa tragédie Les Guèbres.
Ses attaques contre certains aspects de la procédure criminelle
ne sont pas dénuées d’un arrière-plan politique. Une brochure
telle que Les peuples aux parlements, qui semble traiter de procès
particuliers, fait partie d’une série de pamphlets politiques destinés
à soutenir la réforme parlementaire de Maupeou. Il vole au secours
de son disciple et ami, Marmontel, dont le Bélisaire avait provoqué
les foudres de la Sorbonne, particulièrement à propos du chapitre
qui plaidait pour la tolérance. Il mobilise ses amis et connaissances
pour tirer de prison Deslisles de Sales, un obscur philosophe auteur
d’une Philosophie de la nature, épaisse et touffue. D’autres causes,
très diverses, retiennent son attention. Il essaie d’améliorer le
statut des comédiens qui risquaient la prison s’ils ne remplissaient
pas les devoirs de leur profession et l’excommunication s’ils les
remplissaient8. Il protège les paysans de ses terres contre des impôts
L’auteur atteint des sommets de virtuosité dans l’anachronisme en se
servant de l’ignorance et de la mauvaise foi qu’il attribue à Voltaire pour
établir des parallèles moins que flatteurs avec des personnalités du monde
judiciaire et politique français.
7. Apologie pour l’histoire, p. 130.
8. Lettre du 15 mai 1765 à Richelieu, C VIII, p. 55.
9
criez et qu ’on crie !
abusifs. Vers la fin de sa vie, il entame une campagne vigoureuse
pour l’affranchissement des serfs de Franche-Comté.
Du point de vue strictement juridique, le contexte est aussi
crucial. Voltaire s’inscrit dans un mouvement de réforme du
droit pénal, amorcé avant lui, continué après lui, dont il n’est
pas le prophète, vrai ou faux, mais bien un puissant catalyseur.
À partir de cas qui lui permettent de pourfendre le fanatisme,
d’« écraser l’infâme », comme de se mettre lui-même sur le devant
de la scène, il va se familiariser jusqu’à un certain point avec la
procédure pénale, mais aussi avec les critiques et les souhaits de
réforme existant depuis l’adoption de l’Ordonnance criminelle de
1670. Il les fait siens, en formule d’autres ; surtout, il les présente
de façon percutante, imagée, accessible. Ils seront repris par une
génération de juristes dont certains collaboreront au Dictionnaire
de jurisprudence de l’Encyclopédie méthodique 9.
La stratégie de Voltaire est en soi un sujet digne d’intérêt. Il
contribue fortement « au développement et à la validité d’une
opinion publique s’intéressant à la justice10 ». Il est un des premiers,
avant Necker, à comprendre l’impact de l’opinion publique, lequel
peut être positif ou négatif. Il manie la campagne – dirons-nous
le battage – médiatique avec une rare maîtrise, d’une façon
étonnamment moderne par la variété des moyens : collecte de
9. Commencé en 1782, cet immense ouvrage de quelque 200 volumes
est la plus ambitieuse entreprise éditoriale du XVIIIe siècle, dont la
publication s’étendra sur 50 années. Au lieu de faire une encyclopédie
par ordre alphabétique comme celle de Diderot et de d’Alembert,
l’éditeur Panckoucke désirait que les différentes disciplines soient traitées
séparément. Son objectif était que chaque dictionnaire alphabétique
puisse être consulté non seulement comme un dictionnaire, mais comme
un traité, grâce à l’indication que donnerait chaque auteur de l’ordre dans
lequel les articles devaient être lus. Le Dictionnaire de jurisprudence, en dix
volumes, fut publié de 1782 à 1791. Les deux derniers volumes forment
le Dictionnaire de police et municipalités, œuvre du seul Jacques Peuchet.
10. Benoît Garnot, Histoire de la justice. France XVIe-XXIe siècle, p. 83.
10
introduction
renseignements, campagne de presse, avis d’experts, interventions
auprès de personnes en place, recours à l’opinion étrangère,
collecte de fonds. Tous les éléments ne sont pas nécessairement
présents chaque fois, mais le modèle est bien rodé et la technique
remarquable. Ses lettres surtout, privées ou destinées à être
diffusées dans les salons, voire imprimées, sont un « vecteur
unique de diffusion de mots d’ordre et de consignes, le relais
fondamental de la diffusion des œuvres ou de leur mode d’emploi,
et la scène privilégiée où Voltaire dirige son personnage public11 ».
Voltaire est auteur et acteur dans sa campagne médiatique. Il se
sert admirablement de son personnage, se présentant comme une
victime accablée de maux – « le vieux malade », « le mourant ».
C’est une défense : comment, presque aveugle, aurait-il pu écrire
le Dictionnaire philosophique qu’il n’est même pas en mesure de
déchiffrer ? C’est un argument : comment peut-on s’en prendre à
un vieillard, à un paisible agriculteur12 ? Un autre aspect technique
de cette campagne est l’effacement derrière une pluralité de voix,
celles des Calas, celle du « peuple », celles d’auteurs supposés, qui
donnent une impression de foule.
Ses campagnes tendent à mobiliser « son » public, les « gens
qui pensent ». Mais il est pleinement conscient de la force que
peut avoir la voix de ceux qu’il nomme « la populace », prompte à
accuser le protestant, le pauvre, le voisin gênant, celui qui diffère
des autres. Voltaire évalue lucidement l’influence de cette opinion
publique sur l’autorité qui punit. Le phénomène existe encore
aujourd’hui. Il se manifeste par la montée de l’opinion sur des
11. Christophe Cave, « La représentation de soi comme arme de
combat dans la correspondance de Voltaire, ou ‘Croyez-vous que je
puisse tromper quelqu’un dans l’état où je suis ?’ » dans Ulla Kölving et
Christiane Mervaud (dir.), Voltaire et ses combats, I, p. 231.
12. Par exemple, lettre du 1er janvier 1765 au pasteur Élie Bertrand,
C VII, p. 980.
11
criez et qu ’on crie !
sujets sensibles, qui réclame dans les médias des pénalités accrues
et favorise le glissement vers le « populisme pénal13 ».
Pour arriver à cerner les diverses ramifications du rapport de
Voltaire à la procédure pénale de son temps, il s’agit d’examiner
un certain nombre de questions intimement liées entre elles : Quel
était l’état de la critique de la procédure au moment où Voltaire
commença à être sensibilisé aux abus, réels ou perçus ? Quelle était
la situation juridique des protestants dans le royaume au moment
où Voltaire est prié d’intervenir en leur faveur ? Quels sont les
rapports entre les suggestions de réforme du droit pénal formulées
par Voltaire et ses espoirs de modification de la condition des
protestants ? Quels sont les juristes qui l’ont influencé ? Eut-il un
impact sur la génération des juristes dont les écrits annoncèrent
les réformes de la Révolution ? Le droit pénal révolutionnaire luimême ne sera pas abordé. Le Code pénal de 1791 ne vécut qu’une
vingtaine d’années avant de faire place au « code de fer » de 1810,
mais il mériterait une étude séparée.
En étudiant l’expression de la perception des abus chez
Voltaire, il faut procéder avec une grande prudence. Le statut de
ses divers écrits doit être pris en compte. Les affirmations, voire
les contradictions se nuancent selon qu’il s’agit d’un pamphlet,
d’une requête au roi, d’un mémoire en faveur d’un accusé ou d’une
lettre privée. Dans le jugement que l’on porte sur les opinions de
Voltaire, il faut se garder de mettre sur le même pied la fausse
confidence, le feu d’artifice d’indignation à des fins littéraires,
la grossièreté cathartique, le plan d’action et le simple exposé de
faits. Il faut en outre tenir compte des différences de niveau de
discours entre son époque et la nôtre. Le style polémique avait
envahi les batailles littéraires et politiques depuis le XVIIe siècle et
les mots employés ont souvent un sens différent de celui que nous
leur donnons. La liberté, l’honnêteté, la tolérance, l’enthousiasme
13. Expression empruntée à Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur
le populisme pénal, 2005.
12
introduction
et quantité de termes de droit n’ont pas exactement le même sens
pour lui que pour nous. L’intensité dans l’expression n’est pas
davantage identique. Une lettre dans laquelle nous assurerions
notre correspondant de nos sentiments bien cordiaux, pouvait se
terminer, au temps de Voltaire, par « je vous aime tendrement ».
En somme, il faut résister à la tentation de penser Voltaire avec des
concepts contemporains sous peine de verser dans l’anachronisme.
La lutte de Voltaire pour la défense de l’individu contre les
châtiments excessifs et les dérapages de la justice pénale de son
temps importe, quels que soient le caractère pamphlétaire de ses
écrits ou les exagérations de ses propos. Cela, parce que la dérive
punitive qui sévit à l’heure actuelle de part et d’autre de l’Atlantique
menace le droit de punir en démocratie, voire la démocratie
elle-même14. Nous assistons au développement d’une société de
surveillance, voire à la naissance d’un droit pénal d’anticipation.
La « prolifération des fichiers et mesures de surveillance traduisent
un glissement du droit pénal passant d’une réaction légitime à
l’infraction commise à une prévention exacerbée de l’infraction
redoutée15 ». Cette évolution s’accompagne de la criminalisation
d’actes autrefois neutres, de politiques de « tolérance zéro » et d’un
alourdissement progressif des peines dont témoigne l’augmentation
de la population carcérale, surtout en Amérique du Nord, mais
également dans la plupart des pays d’Europe. La durée et la
proportion excessives des détentions préventives, la notion de
dangerosité entraînant des peines indéfinies, les détentions sans
mandat de plus en plus longues en vertu de mesures antiterroristes
14. Michel Porret, « Voltaire : justicier des Lumières », Cahiers Voltaire,
vol. 8, 2009, p. 8.
15. Michel Massé, Jean-Paul Jean, André Giudicelli (dir.), Un
droit pénal postmoderne ? Mise en perspective des évolutions et ruptures
contemporaines, Prologue, p. 29.
13
criez et qu ’on crie !
sont des exemples qui soulèvent d’épineuses questions de
protection des droits de la personne16.
L’action de Voltaire en faveur de la réforme pénale tendait à la
protection de l’individu contre les abus du système pénal – qu’il
s’agisse de l’extrême dureté des peines ou d’une procédure plus
favorable à l’accusation qu’à la défense. Les réformateurs qui l’ont
suivi ont favorisé la réhabilitation du coupable pour en arriver au
rêve révolutionnaire selon lequel le châtiment devait corriger le
coupable pour en faire un citoyen régénéré. Ce rêve s’envola avec
le code de 1810, mais la réhabilitation revint peu à peu à l’ordre du
jour, particulièrement après la deuxième Guerre mondiale. Depuis
les années 1970 et surtout depuis que le terrorisme mondialisé
a remplacé un ennemi bien localisé au-delà d’un rideau de fer
géographique ou idéologique, l’objectif du droit de punir s’est
déplacé. Il tend à punir et, si possible, à prévenir, l’insécurité et les
risques réels ou perçus que court la société. Les politiques pénales
– surtout aux États Unis – sont devenues lourdement répressives.
« La peine qui frappe l’acte et son auteur a désormais une vocation
réparatrice pour la victime et au-delà pour la société17» comme elle
était, dans l’Ancien Régime, le symbole de la vengeance du prince.
Si le mouvement s’accentue – et tout porte à croire que ce sera le
cas – les voix qui dénonceront l’injustice, la détention abusive et
l’erreur judiciaire se multiplieront, le droit de punir oscillant entre
16. Outre le renforcement des peines du Code pénal français de 1994,
on pourrait multiplier les exemples concrets allant de la loi Three strikes
out adoptée la même année en Californie et généralisée depuis (À partir
de la troisième condamnation pour un délit, même peu important - un vol
simple, par exemple - une incarcération de très longue durée s’applique
automatiquement), à la loi antiterroriste de 2001 au Canada (LC 2001,
C 41) et à la récente loi française du 25 février 2008 relative à la rétention
de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour trouble mental
(Journal officiel, 26 février 2008).
17. Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, p. 18.
14
introduction
les extrêmes qu’il a pour objet de tempérer18. Elles rencontreront,
au-delà du temps, les préoccupations de Voltaire.
Il importe de préciser ce que cet ouvrage n’est pas. Ce n’est pas
une prise de position dans la fastidieuse querelle entre ceux pour
qui les Lumières sont à l’origine des libertés fondamentales et
des vertus républicaines et ceux pour qui elles sont le berceau du
fascisme, du racisme et de multiples autres ismes également nocifs.
Il n’a pas pour prétention de formuler un jugement concernant la
criminalité et le système pénal de la France d’Ancien Régime.
Voltaire ne s’occupait pas de la criminalité en général. Il se fait
simplement qu’il s’est trouvé confronté à certaines erreurs ou
anomalies de la justice pénale de son temps. Des travaux récents
en histoire du droit19 ont montré que celle-ci ne méritait pas tout
l’odieux de l’indignation voltairienne. De là à reprocher à Voltaire
de méconnaître la situation, d’en donner une image exagérément
défavorable, de se livrer délibérément à de fausses représentations,
de se poser en théoricien du droit, il n’y a qu’un pas qui a été
trop hâtivement franchi. Voltaire ne connut que les bavures d’un
système dont un profane comme lui pouvait difficilement, avec
les moyens d’information de son temps, se faire une idée juste. Il
est évident que, luttant pour la réhabilitation de Calas, Sirven, La
Barre et d’autres, ameutant le public, usant de toutes les influences
possibles, menant un combat sans relâche pour la tolérance, il se
préoccupait peu d’évaluer objectivement l’ensemble de la justice
pénale. Mais sa perception n’était pas tellement différente de celle
des réformateurs qui l’ont précédé ou de certains juristes de la fin
du XVIIIe siècle, des praticiens, avocats ou magistrats. Ce sont
les abus perçus qui suscitent des réactions, quelle que soit la valeur
d’une institution dans son ensemble.
18. Denis Salas, La volonté de punir. Essai sur le populisme pénal, p. 16.
19. Ceux de Benoît Garnot, en particulier.
15
criez et qu ’on crie !
Cette étude ne se situe donc ni parmi les ouvrages tendant à
la célébration de Saint-Arouet 20, pionnier des droits de l’homme
et apôtre de la tolérance, ni à l’exorcisme du démon qui voulut
déchristianiser la France. Il importe de rester à égale distance
de l’hagiographie et de l’anathème. L’une et l’autre furent
abondamment pratiqués après la mort du philosophe et tout au
long du XIXe siècle21 et ressurgirent ensuite au gré des événements
et des commémorations. Ainsi, l’affaire La Barre, ce gentilhomme
décapité en 1766 pour une conduite de gamin mal élevé, qualifiée
de sacrilège, « est entrée dans le champ des luttes de mémoire »,
spécialement entre 1900 et 1914 autour de la séparation de l’Église
et de l’État, et a contribué « à l’élaboration conflictuelle d’un
imaginaire national tout au long de la IIIème République22 ».
Pourquoi tant de passion, tant de remous, autour d’un homme,
né il y a plus de trois siècles ? La réponse de Charles Porset est
éclairante :
c’est que l’« objet » Voltaire reste un objet « chaud » et que sa
lutte contre l’intolérance des Églises est devenue, au fil des ans,
la matrice de l’idéal laïque dont la République s’enorgueillit
depuis un siècle. Si Barruel et Jules Ferry se sont rejoints dans
une touchante unanimité c’est que plus qu’une philosophie,
Voltaire est devenu une culture23.
Le personnage réel est à ce point complexe qu’il défie toute
catégorisation. Il est possible d’étudier son action et son influence
dans des domaines précis, mais, comme le dit si bien John Renwick,
il est faux de croire que l’on puisse saisir « la réalité de Voltaire à
20. Voir le titre de l’ouvrage de Jean Goldzink, Voltaire. La légende de
saint Arouet.
21. Voir l’anthologie de Raymond Trousson, Voltaire. Mémoire de la
critique. 1778-1878.
22. Éric Walter, « L’affaire La Barre et le concept d’opinion publique »
dans Le journalisme d’Ancien Régime, p. 363.
23. Voltaire humaniste, p. 91.
16
introduction
un moment donné, la réduire à une formule et transporter cette
formule – en bloc, sans modification – à un quelconque autre
moment 24 ».
Voltaire avait déjà plus de 60 ans lorsqu’un de ses correspondants
le pria instamment d’user de son influence pour sauver un pasteur
huguenot de la pendaison. Cet incident marque le début de son
combat contre les abus de la justice pénale. S’il n’avait jusqu’alors
montré ni talent, ni amour particulier pour le droit, il n’était pas
sans expérience de l’appareil judiciaire et policier. Il avait tâté des
lettres de cachet, de la Bastille, de l’exil. De nombreux procès
lui avaient donné plus de connaissances que ses études de droit
plutôt bâclées. Lecteur insatiable, il n’était pas sans connaître
les critiques adressées à la procédure pénale, notamment par ses
collègues encyclopédistes.
Les trois premiers chapitres du présent essai sont consacrés à
cette lente évolution. Les trois suivants traitent des affaires Calas,
Sirven et La Barre, fondées sur l’intolérance religieuse. Le chapitre
VII résume la réflexion qu’inspira à Voltaire la lecture de l’ouvrage
de Beccaria, Des délits et des peines. Son intérêt pour divers procès
où la religion n’intervient pas est évoqué aux chapitres VIII et IX.
Dans le chapitre suivant, son action est envisagée dans le contexte
plus large de sa conception de la liberté. Finalement, le dernier
chapitre évoque brièvement les juristes réformateurs qu’il a pu
influencer directement ou indirectement. Il s’inscrit dans le cadre
du projet de recherche sur L’Encyclopédie virtuelle des révolutions,
entrepris sous l’égide de la Chaire Unesco d’étude des fondements
philosophiques de la justice et de la société démocratique dont la
titulaire, Josiane Boulad-Ayoub, professeure au Département de
philosophie de l’Université du Québec à Montréal, pilote le projet.
24. « Theory becomes action : toleration from Calas (1762) to Les Guèbres
(1768) », dans Ulla Kölving et Christiane Mervaud (dir.), Voltaire et ses
combats, I, p. 587.
17
criez et qu ’on crie !
Je tiens à remercier particulièrement Mme Simone Paradis et
M. Martin Nadeau qui ont procédé à la révision du manuscrit
avec autant de rigueur que de gentillesse. Les encouragements
constants de Madame la Professeure Josiane Boulad-Ayoub ont
accompagné l’ouvrage depuis sa conception.
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