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Article
« Dictionnaire politique et culturel du Québec »
Collectif
Liberté, vol. 50, n° 2, (280) 2008, p. 7-31.
Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :
http://id.erudit.org/iderudit/34680ac
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Dictionnaire politique et
culturel du Québec
Adéquisme :
1 . Attitude politique des adéquistes, partisans de l'Action démocratique du Québec, parti fondé par Mario Dumont en 1994.
2. Gros bon sens. Faire preuve d'adéquisme. «Le monde, le vrai,
y sont tannés. Y veulent pus qu'on leur parle compliqué. Y veulent
qu'un chat, ben, ça continue à s'appeler un chat» (anonyme).
3. RHÉT. Stratégie oratoire qui consiste à simplifier sa pensée dans
le but d'être bien compris. Contrairement à la litote — figure de
rhétorique qui cherche à dire le moins pour faire entendre le
plus —, les différents procédés de l'adéquisme donnent l'illusion
de dire le plus, mais font entendre le moins.
Louis-Jean Thibeault
A m b i g u ï t é : État d'esprit maléfique, démobilisateur, ennemi
numéro un des planificateurs de tout acabit. Selon Freud, origine
de la maladie du siècle : « La névrose, c'est l'incapacité de supporter l'ambiguïté. »
Robert Lalonde
A n g l i c i s m e : Encore à ce jour signe incontestable de virilité.
Un homme dit à chaque fois chainsaw. La tapette, quant à elle,
emploie plutôt, comme chacun sait, le terme tronçonneuse. En
France : effort fantasmatique, et par moments aussi désespéré
que pathétique, de s'approprier quelques retailles de la grandeur
américaine.
Pierre Lefebvre
A n n é e s 1968 : Accueillis à bras ouverts par leurs aînés, qui
projetaient en eux leurs rêves de renouveau social, n'ayant pas
à combattre pour se tailler une place dans l'ordre naissant, les
garçons et les filles nés dans l'immédiat après-guerre ont pu,
durant les années 1968 — soit la période comprise entre 1967 et
1970 —, se célébrer eux-mêmes (et par extension leur musique,
leurs habitudes, leurs valeurs, leurs goûts) en croyant établir par
là une religion nouvelle, faite d'hospitalité, de simplicité et d'aspirations personnelles au bonheur. Mais, au Québec, le grand récit
de cette période a tendance à porter des lunettes roses. L'aspect
lyrique de la jeunesse des baby-boomers n'est pas toujours évident, sinon d'abord dans le grand récit construit par certains de
ses intellectuels et porte-parole. En fait, le mythe d'un monde
d'innocence, tout entier fait de beauté, de légèreté et de liberté,
résiste mal à l'analyse historique. Certes, les années 1968, dont
on fête le quarantième anniversaire, correspondent à un temps
de vives remises en question, mais il faut se garder de généraliser
à l'ensemble de la jeunesse certains traits qui étaient l'apanage
d'une minorité active.
En outre, on oublie souvent la violence de ces années fiévreuses. La liberté tant revendiquée virait parfois au saccage et
au vandalisme. Pour provoquer le réveil des masses, certains
chefaillons des années 1968 en venaient à penser que seule la terreur pouvait secouer de sa torpeur la population québécoise. Ils
voulaient la création immédiate de mouvements tapageurs, grossiers, méchants. Pour eux, le boycott arbitraire, l'intimidation, la
multiplication des situations de conflit, les sit-in impromptus, le
vandalisme, les insultes, les graffitis et les occupations physiques
d'institutions faisaient partie d'une stratégie consciente de déstabilisation politique par l'implantation de « bases rouges » et « enragées». Dans un des manifestes de cette époque, on pouvait ainsi
lire : «Contester c'est pas "critiquer", c'est "démolir"; contester
c'est pas "réformer", c'est abattre, révolutionner; contester c'est
pas bâtir ensemble pour faire mieux, c'est éliminer ce qu'il y a de
pire, "on veut vot' peau", on va l'avoir. [...] On ne veut plus de
votre Société de pourris, d'exploiteurs, de fraudeurs avec bonne
conscience [...].»
Les souvenirs d'Expo 67 donnent souvent des années 1968
une image rieuse, insouciante et gentille. «J'avais des fleurs
dans les cheveux. Fallait-tu être niaiseux.» Mais l'atmosphère
soixante-huitarde ne fut pas aussi paisible qu'on aime le répéter
aujourd'hui. Le mouvement hippie et « peace & love» a réellement
commencé à la fin de la décennie soixante, certes, mais il faut
aussi rappeler que cette décennie se termine avec l'assassinat de
Pierre Laporte et la Loi sur les mesures de guerre. Période gaie
et naïve donc, les années 1968? Naïve, certainement. Gaie? Pas
toujours.
Jean-Philippe Warren
A r t c o n t e m p o r a i n : Une machine qui produit de la merde.
Le pape frappé par un météorite. Des spectacles de tératologie
esthétique. Taquiner un coyote dans une galerie. Un lapin fluorescent. Coucher avec un collectionneur. Se masturber sous un
plancher. Se faire tirer dans le bras. Des photos qui ressemblent
à des publicités. Des photos domestiques. Filmer toutes sortes
d'affaires. Se déguiser en clown. Faire un but de soccer avec des
outils de jardin. Faire tenir des objets ensemble en un nœud. Muscler son crémaster. Marier une ex-playmate. Un tas de bonbons.
Une recette thaïlandaise. Payer ses études en passant à la télé.
Faire du narcotourisme. Jouer les révolutionnaires. Se prendre
pour un autre. Mettre sa merde en canne. Une robe de viande. Se
faire voir. Faire l'idiot. Foutre le trouble. Parodier. Fabriquer des
patentes. Reprendre un classique. Installer un plafond suspendu
en forêt. Se raconter des histoires. Jouer avec le sens des objets,
les théâtraliser. Créer un fuck entre la réalité et la fiction. Faire
des listes et inventer des systèmes de toutes sortes. Faire de la
peinture avec lucidité. Whatever. L'art contemporain, c'est n'importe quoi. C'est une bête tentaculaire qui maraude dans toutes
les formes de création; une grue dans laquelle l'artiste embarque
pour brasser et déplacer ce qui reste au sol : l'isoler, le positionner,
le dénaturer, le défoncer, le surélever, en faire une bébelle stimulante à consommer. L'art contemporain, c'est comme une boîte
de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber.
Marc-Antoine K. Phaneuf
Bêtise : Ce qui passe le mieux à la télévision.
Larry Tremblay
Canadiens français : Peuple francophone d'Amérique qui vécut
de 1760 à 1976 dans l'est de l'actuel Canada. Mis au monde par la
conquête britannique, dominés par leur propre clergé, les Canadiens français furent graduellement remplacés par le peuple québécois. Leur déclin s'amorça à partir de la visite du président de
Gaulle, qui fut le premier à manifester internationalement sa préférence pour la dénomination « Québec » en toute fin de sa célèbre
déclaration en crescendo : «Vive la France! Vive le Canada français! Vive le Québec! Vive le Québec libre!» Stigmatisés par les
Québécois radicaux, forcés de parler leur langue, reniés par leur
propre descendance, les derniers Canadiens français disparurent
le soir du 15 novembre 1976, emportés par les mots assassins de
leur nouveau premier ministre : «J'ai jamais pensé que je pouvais être aussi fier d'être Québécois ! »
Francis Delfour
Charité : Soyons clair, il n'y a pas de charité artistique ni littéraire. Nous ne pourrons jamais offrir aux autres ce qu'ils n'ont
pas, ce qu'ils quémandent à tout prix, l'attention qu'ils méritent,
la diffusion qu'ils souhaitent, la reconnaissance qu'ils espèrent.
Toutefois, il est possible de remplir la sébile de l'écrivain, la boîte
de conserve de l'artiste avec quelques dollars de confiance ou
quelques marques de respect. Le respect et la confiance sont des
denrées rares dans un monde où ce qui prime est l'hyperplaisir
et l'hypersatisfaction. Personne n'en a plus qu'il n'en faut. Nous
nous retournons les poches fréquemment pour sortir nos derniers surplus de confiance et nos maigres ressources de respect.
Nous jonglons plutôt avec des paquets d'arrogance à rabais et
des monceaux de dévotions factices, éphémères. Il nous arrive
par ailleurs d'offrir parfois des bribes de confiance et de respect
sincères à quelques artistes ou écrivains qui nous importent. Je
ne parle pas ici de la valse des ventes de livres, des prix littéraires
ni de celle des subventions.
Ce que j'entends plutôt est cette sorte d'appui gratuit, cette
tape sur l'épaule, ce commentaire encourageant, cette gentillesse
fortuite, ce regard foncièrement libre et respectueux, cette phrase
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empreinte d'un support moral adéquat, solide, dénué de malice,
de calcul, d'une envie enfouie ou d'une scélératesse retenue.
Je le répète, il n'y a pas de charité artistique ou littéraire, mais
il peut exister une façon d'aimer les créateurs sans les coincer
dans une pièce à malaises ou un établi à critiques.
Un bon écrivain ou un bon artiste se nourrit constamment de
ces gestes de charité morale.
Cette attitude charitable nous évoque l'image du tableau
de Corot, Homère et les bergers (1845), inspiré d'un poème de
Chénier. Trois enfants font la charité à un vieil homme que l'on
vient d'abandonner sur leur île. Les enfants apprendront qu'il
s'agit d'un poète seulement lorsqu'ils auront procédé à leur don
désintéressé. Les artistes sont en cela tous des aveugles qui attendent cette sorte de charité morale pour libérer leur chant.
Bertrand Laverdure
C o m m u n a u t é : Une communauté immigrante est un espace
de transition entre le pays d'origine et le pays d'accueil. Dans
la région de Montréal, on assiste à une cohabitation cosmopolite harmonieuse et diversifiée reflétant à la fois le vouloir-vivreensemble et l'hétérogénéité autant de la société d'accueil que de
la population immigrante. Avec le temps, il s'est développé une
italianité typiquement montréalaise de même qu'une manière de
vivre grecque, portugaise, haïtienne, etc., d'ici.
Marco Micone
C o m m u n a u t é culturelle : A-t-on remarqué que sous ce vocable
curieux se trame une drôle d'assertion, à savoir que l'autre
communauté — la québécoise! — ne serait donc pas, elle...
culturelle?
Olivier Kemeid
Compassion : vx Sentiment qui rend sensible à la souffrance
d'autrui. Remplacé aujourd'hui par l'expression populaire : C'est
pas mon problème !
Robert Lalonde
n
Confort : Vocable désignant une toute nouvelle religion, hédoniste et populaire, inspirée par Roche-Bobois. La passion du
confort.
Robert Lalonde
Couleuvre : Serpent non venimeux, au goût salé et à la texture
visqueuse, que nous fait avaler chaque soir la télévision.
Robert Lalonde
Cracher : (Voir d'abord DIRE.)
Voir PROJETER. (1*1* de CRACHER dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Critique : Du temps de Flaubert, la critique était affaire éminemment sérieuse, et le critique un pontife pontifiant (sauf le spleenétique Baudelaire et le fouineur Sainte-Beuve, qui sauvaient le
déshonneur du métier). Ainsi, pour moquer le tout-venant achalantdu métier, et la plaçant entre «criminel» et «crocodile» (deux
belles allégories, devait-il penser), l'auteur de Madame Bovary
glissa une entrée «critique» dans son Dictionnaire des idées
reçues : «Toujours eminent. Est censé tout connaître, tout savoir,
avoir tout lu, tout vu. Quand il vous déplaît, l'appeler Aristarque,
ou eunuque.»
De nos jours, dans la Belle Province, où «madame Bertrand»
se décrète romancière en affirmant inventer le monologue intérieur (à un teneur de micro de Radio-Canada, elle peut avouer
sans qu'il cille : « On sait ce que pense le personnage ! C'est nouveau, ça ! »), on pourrait, pour décrire les critiques, retourner à
l'envers la définition de Gustave : «Jamais eminent. Est censé
ne rien connaître, ne rien savoir, n'avoir rien lu, rien vu. Quand il
vous déplaît, l'appeler... (?), ou glandeur.»
...(?) : Il n'y a pas dans notre court passé provincial, un
Aristarque de Samothrace (il eut ses disciples, les Aristarchéens)
qui, par souci de grammaire, se permettait de retrancher chez
Homère des passages et des chants qu'il jugeait apocryphes, ou
seulement suspects...
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Sans Aristarque au patrimoine, n'importe qui, de nos jours,
peut, par souci de ne rien faire, tout gober, cerveau clos, bouche
ouverte, œil éteint. Si les Aristarchéens allumés retranchaient,
nos n'importe qui endormis ronflent. Flaubert aurait-il préféré,
aux pontifiants sévères, les ronflants pépères, et aux eunuques,
les glandeurs?
Robert Lévesque
Critique littéraire : Activité qu'il fait bon croire pratiquer pour
éviter une promiscuité prénatale où tout le monde il est gentil sans
corps propre. Mal nécessaire (voir sale boulot). Illusion digestive
où l'on deviendrait propriétaire de ce qu'on goûte. Échec au fou.
Garde-balais.
Au Québec, la critique littéraire prend diverses formes qu'il
convient de distinguer puis de reconnaître afin de voir évoluer les
mécanismes de censure et d'autocensure pouvant s'attribuer la
bonne foi pour visage. Il y a d'abord la critique compassionnelle,
où la contemplation des infirmités soulage une secrète nostalgie
de la santé. C'est là de l'amour mal placé. Cette pratique infantile
en côtoie aisément une seconde, qu'on nommera critique transactionnelle. Celle-ci se fonde essentiellement sur l'entretien d'un
impératif circulatoire sommant que l'écrit ait pour fonctions premières la mise en vitrine et la vente rapide. C'est là prendre les
cornes par le taureau, ce pourquoi le critique peut craquer, être
atteint d'un coup au cœur, s'enthousiasmer indifféremment pour
ceci et cela sans que ceux-ci puissent primer sur le mouvement
des couvertures et des jaquettes. Une autre espèce de critique est
la phagocytaire, où un individu prend le crachoir, en vue — tantôt
par flatterie, tantôt par coup de Jarnac — de disposer les pions
de manière à accélérer sa propre progression dans un réseau où
l'évaluation par ses pairs est indispensable. À terme, et surtout
si l'on dispose d'une moustache, cette forme de critique peut
conforter l'impression d'être un écrivain apprécié dont les lecteurs se cachent encore, et pourrait même faire accéder à de prestigieuses récompenses. On dit alors que le critique a de sales
pattes et, si une majorité de coups de pied au cul se perd en route,
il pourrait même déposer un prix David sur sa cheminée. Une
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autre variété, la critique thésaurisatrice, comble le vieux besoin
de faire du ménage, et situe donc son plaisir dans le classement.
C'est une hygiène qu'il est bon d'accompagner d'un peu de sexe
et d'oubli, sans quoi l'on risque de cultiver la courbature et, surtout, de sécher. Quant à la critique rédemptrice, elle nécessite que
l'on se sacrifie un instant pour faire des plis dans la succession
de paperasses qui forme des vies. On peut alors espérer une certaine hiérarchisation des orgasmes littéraires, laquelle passe par
la création d'une crédibilité quant à notre faculté d'être parfois
dehors et parfois dedans. C'est là un désintéressement heuristique où la possibilité d'une rencontre se fait jour, mais il convient
d'y mettre à distance l'infaillibilité papale dès ses premiers symptômes. Il va sans dire que cet ensemble de modes de la critique
littéraire peut souffrir tout plein de combinaisons.
Il n'y a pas de métalangage, a dit Lacan, et là c'est moi qui
parle. Beckett a dit comment sortir, et Luca comment s'en sortir
sans sortir, ce qui sont deux ruses pour se rentrer dedans. Dehors
est d'ailleurs bien trop interminable pour nous.
Thierry Dimanche
Culture :
1. Fléau combattu par des cadres, généralement d'obédience
radio-canadienne.
2. Champ miné des basses terres laurentiennes.
Olivier Kemeid
Dire : Dire, c'est faire.
Voir PROFÉRER. (1.1* de DIRE dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Écartèlement : Position malaisée (?) où se trouve le Canadien
français quand il parle de son identité québécoise.
Par exemple, moi discourant de mon identité, tout en sachant
que les deux adjuvants qui la nourrissent sont des impossibilités : impossible d'être Canadien français aujourd'hui (mais
qu'étaient ma grand-mère et mes aïeux avant elle depuis au
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moins le XIXe siècle?); impossibilité d'être Québécois; en outre,
impossibilité d'écrire en français et impossibilité d'écrire dans
une autre langue...
Ceci et cela méritant des explications : je ne suis pas un Canadien français, non; la religion catholique qui informait si fortement le quotidien de ce peuple auquel appartiennent mes ancêtres depuis la Conquête ne règle plus ma vie ni celle de mes
enfants; leur statut politique et économique n'est plus le même,
la géographie n'est plus du tout la même; le Canada français,
pour ceux qui en doutent encore, ne s'est jamais limité aux frontières de la province de Québec! Suis-je pour autant un Québécois? Bien sûr, je suis citoyen de cette entité étrange, fruit d'une
généreuse utopie au même titre que l'Italie moderne, qui a refusé
la détermination ethnique comme fondement (quel rapport entre
un Sicilien et un Piémontais, sinon une administration centrale
commune?...).
Le Québec, on l'oublie trop souvent, est né dans les années
1960 pour tenter de refonder une identité nationale qui serait plus
en phase avec les données géopolitiques du temps : tu veux un
pays, tu préfères la linéarité géographique à l'impossible morcellement. Mais la nation est un terme infiniment retors, qui ouvre
une commode de vertigineux tiroirs.
Le Québec ne sera jamais un État national (il n'y a pas de communauté de naissance ici, «ceux qui sont nés ensemble»); mais
un amalgame d'identités diverses qui se range sous une administration hétérogène, libérale, commune, et laïque.
Et cet état de fait n'est pas le produit d'une décision événementielle, ou encore un mouvement politique ou sociologique à la
mode. La nation à l'européenne existe à la mesure de l'historicité
d'une ethnie donnée : plus vous êtes vieux comme groupe, plus
vous avez de légitimité; cette instrumentalisation de l'histoire est
très à la mode en Israël, entre autres, et dans les Caraïbes. Mais
elle ne fonctionnera jamais ici. Jamais.
Mais je ne suis pas Québécois pour autant. Je suis l'héritier
de mille secrets qui appartiennent aux différents cercles d'identité qui me définissent, me brisent et me relancent tour à tour. La
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plupart de ces mystères entropiques, dont la déflagration muette
poursuit son chemin dans mon corps et mon âme, appartiennent
au Canada français. Pas au Québec.
Mais le Canada français n'existe à peu près plus. Qui se scandalise encore des taux d'assimilation ahurissants des francophones hors Québec?
Personne. Ça me met en colère des fois, et somme toute pas
trop. Pas assez?
Je suis écartelé entre ces deux pays, impossiblement en
chemin... et c'est en fin de compte agréable, la bohème !
Pour le reste, on verra.
Alexis Martin
Emotif :
1. Québécois de souche.
2. Nationaliste.
3. Artiste authentique.
4. Anti-intellectuel.
5. Falardeau, Pierre.
Olivier Kemeid
Éthique : Suivre à la lettre.
Voir DIRE et LETTRES.
Steve Savage
Faire : Faire, c'est dire. // a fait «non» en hochant la tête.
Voir DIRE. (1.9* de FAIRE dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Famille : La toute première fratrie, les célèbres Abel et Caïn, laisse
clairement entendre que quelque chose ne tourne pas rond dans
cette affaire. François Mauriac y va peut-être promptement en lançant son fameux «Famille, je vous hais», mais il n'en demeure pas
moins qu'en général, la famille s'avère bien pénible lorsqu'il s'agit
de la nôtre et fort divertissante lorsqu'il s'agit de celle d'un autre.
Pierre Lefebvre
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Festival : Manifestation où la joie déborde. Également forme de
cancer fulgurant.
Larry Tremblay
Francophonie : Effort fantasmatique, et par moments désespéré,
de la part de la France pour tenter de se convaincre qu'elle possède encore et toujours un empire. Fait important à noter, un Français n'est jamais francophone, mais chaque fois un Français.
Pierre Lefebvre
Guichet : De plus en plus automatique.
Larry Tremblay
Hérouxville : L'érouv, dans la religion juive, est une clôture qui
délimite une zone dans laquelle certaines activités normalement
interdites sont permises, une zone où les âmes sont en quelque
sorte purifiées. L'érouv peut être symbolique (un fil entre les
poteaux) ou réel (des murailles). La Cour supérieure a accepté en
2001 que la ville d'Outremont ait son érouv. Outremont est alors
devenue la première «érouv-ville».
La langue nous servira toujours à débusquer l'absurdité, mais
aussi la poésie de l'Histoire.
Olivier Kemeid
H u m o r i s t e : Personnage de premier plan. A remplacé le
philosophe.
Larry Tremblay
Humour : Arme à double tranchant. (Au Québec, beaucoup de
blessés.)
Olivier Kemeid
Identité : Aussi chiante qu'aliénante lorsque imposée par autrui.
Malheureusement non dénuée de problèmes lorsqu'on essaye de
se la bricoler soi-même.
Pierre Lefebvre
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Information : Voir NOUVELLES.
Larry Tremblay
Intégriste : Individu détestant farouchement la nudité de sa
condition humaine et qui lui préfère le clinquant de sa raison
sociale. Tantôt végétarien, tantôt musulman, tantôt homosexuel,
poète, Québécois, Canadien ou encore catholique, l'intégriste
refuse en toute occasion d'être bêtement un homme.
Pierre Lefebvre
Intellectuel : Insulte. Traiter quelqu'un d'...
Larry Tremblay
I n t e r v e n t i o n n i s m e : Manière d'outrager son semblable par
l'énoncé d'une opinion, d'un conseil ou encore d'une réserve, à la
limite de la cruauté, voire du despotisme.
Robert Lalonde
Kirpan : Pomme de discorde originaire d'Inde.
Francis Delfour
Klondike : Debord, virez-vous! Dans votre tombe! Et restez-y,
pour votre bien, Guy. Si vous reveniez, si vous vous réincarniez
en un citoyen québécois instruit qui, pour parfaire sa culture,
choisit d'écouter des émissions culturelles à la télévision d'État
ou à la radio publique (Radio-Canada, Télé-Québec, et ARTV, dont
le slogan de saison est « Chaque jour est un spectacle »), la constatation que vous aviez frappé dans le mille avec votre critique de
«la société du spectacle» vous désagrégerait les derniers bouts
d'os ! Voici les titres actuels des émissions dites culturelles : « On
fait tous du show-business», «Tout le monde en parle», «Il va
y avoir du sport», «Ça manque à ma culture», «C'est juste de
la télé», «Grandes entrevues Juste pour rire», «Je l'ai vu à la
radio», «Écoute pas ça»... En effet!
Debord, disparu en 1994, n'aura pas su que son analyse d'une
société où la représentation prime la réalité allait trouver son
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Klondike : le Québec francophone. À quand l'épuisement de ces
gisements de bêtises...
Robert Lévesque
Langue(s) : La langue n'est pas une religion. S'il est impossible
d'être à la fois musulman et catholique, on peut par contre parler
et écrire plusieurs langues en plus d'accorder à chacune une
valeur identitaire. En milieu cosmopolite, l'identité individuelle
ou collective peut difficilement être traduite par une seule langue.
Chez le polyglotte, chacune des langues contribue à la constitution de son identité complexe sans en être cependant les seules
composantes.
Marco Micone
Larmes-du-Christ : Liquide qui suinte de certaines œuvres d'art.
Ne pas confondre avec oreilles-du-Christ (aussi oreilles-de-Christ
dans certaines régions).
Larry Tremblay
L e t t r e s : Comme dans Lettres à un jeune poèfe:/Cher poète, /Ne
fais pas ce que je dis/Ne sais pas ce que je vis/Ne suis pas ce
que je vise/Ne fuis pas ce que je vire/Ne fuis pas ce que je
rive/NE cuis PAS CE QUE JE PRIVE/NE RUIS PAS CE QUE JE DRIVE/NE ROIS
PAS CE QUE JE F R I V E / N E RAIS PAS CE QUE JE F R I S E / N E CAIS PAS CE QUE JE
CRISE/Ne tais pas ce que je crie/Ne hais pas ce que je crime/Ne
sais pas ce que je rime/Ne sois pas ce que je mime/Ne sois pas
ce que je même/Ne sois pas ce que je mène/Ne vois pas ce que
je mêle/Ne bois pas ce que je gèle/NE cois PAS CE QUE JE BÊLE/NE
CROIS PAS CE QUE JE P È L E / N E CRAIS PAS CE QUE JE P Â L E / N E CRAIN PAS CE QUE
JE PARLE/NE FRAIN PAS CE QUE JE P A R K L E / N E FRAN PAS CE QUE JE C A R K L E / N E
FRUN PAS CE QUE JE C I R K L E / N E FRON PAS CE QUE JE C I R L E / N E FON PAS CE QUE
JE C I R E / N E FOIN PAS CE QUE JE P I R E / N E FOIS PAS CE QUE JE P I S E / N E FUIS PAS
CE QUE JE PIS/Ne fais pas ce que je dis.
Steve Savage
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Libraire de grande surface : Professionnel de l'industrie du
livre, aux connaissances variables, dont la tâche se décline en
trois temps : orienter le gros de la clientèle vers les piles du bestseller du jour; dépaqueter le best-seller de demain dans le but
d'en faire des piles; désempiler puis rempaqueter le best-seller
d'hier pour fins de crédit.
Éric Blackburn
Libraire d'occasion : Professionnel de l'industrie du livre, aux
connaissances variables, dont la tâche se précise selon qu'il paie
bien, ou mal, les items qu'on lui vend.
Éric Blackburn
Libraire indépendant : Professionnel de l'industrie du livre, aux
connaissances variables, dont la tâche consiste à travailler au
profit de la culture et non à la culture du profit.
Éric Blackburn
Littéréalité : Néologisme né de la contraction de littérature et
réalité. Mouvement littéraire inspiré de la téléréalité, autre néologisme né de la contraction du cerveau. La littéréalité propose
au lecteur un mode d'emploi simplifié de son existence. La littéréalité évite l'opacité et l'ambiguïté, enrobe le mal dans les voiles
d'un drame où, à chaque page, on peut entendre les applaudissements de la société. Elle arrête l'interrogation dans son mouvement et la transforme en une statue de sel bien-pensante, habile
à débiter des histoires comme une machine sophistiquée vomit
des kilomètres de saucisses. La littéréalité est pur spectacle d'ellemême, ne renvoie à aucune face cachée, à aucun mystère. Elle
réconforte l'homme blessé en lui cachant la gravité de son crime
ou de son mal. La littéréalité est le royaume de l'ego extrême. Elle
installe la bêtise sur un trône inatteignable.
Larry Tremblay
Mario D u m o n t : Légende amérindienne vivante.
Olivier Kemeid
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Moi : Énoncé premier de toute proposition visant ni plus ni moins
qu'à changer le monde. Moi, je pense que... Moi, je trouve que...
Robert Lalonde
Monarcoplatal (n. m. et adj.) :
2007; bas lat. monarchalus «royal» et anc. fra. platel «écuelle»;
québécisme.
1. vx Locataire du Plateau-Mont-Royal dont les goûts et les mœurs
sont à l'opposé de ceux de l'habitant.
2. MOD. Locataire et plus souvent propriétaire d'un appartement ou
d'un condo sur le Plateau-Mont-Royal.
— SPÉCIALT Microclimat caractérisé par une convivialité ostentatoire et obligatoire, des comportements sociaux et des préférences
culturelles, régnant sur un quartier central de Montréal où se rencontrent en nombre des escaliers et des gens très extérieurs, des
boulangeries néobretonnes, des librairies et des disquaires de
livres et de CD volés, des bars et des restaurants interchangeables ou prétentieux, et des artistes en tous genres qui confirment la
chanson : «Y a deux trois écrivains dans un coin, un comédien/On
ne voit plus très bien les étoiles » (Claude Dubois).
3. (XXIe) Zone montréalaise retranchée convoitée par les hordes
électorales tricotées pure laine d'un chef de guéguerre nommé
Mario, dont l'avant-garde, fanatisée par la lecture du Code de vie de
saint Timothée, est aux portes de la ville; pourvu que le Centre-Sud
et qu'Ahuntsic tiennent !
4 . SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE, NOTICE GÉNÉRALE D'un point de vue anthropo-
logique objectif, «le» monarcoplatal n'existe pas. Le Plateau-MontRoyal comprend en effet des uni-, bi-, tri- et quadrupèdes de toutes
les origines, de tous les formats, de toutes les classes, de toutes les
sortes, et c'est d'ailleurs bien là que réside son charme. Néanmoins,
ce n'est pas parce que je n'ai jamais vu de lynx que le lynx n'existe
pas (vieux proverbe des garennes), en sorte qu'il est possible d'inférer de quelques individualités spectaculaires rencontrées sur les
lieux un portrait-robot qui permettra au voyageur d'identifier sans
peine un(e) monarcoplatal(e) (ou son comportement). Quatre éléments majeurs le définissent, et ils peuvent être désignés comme
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suit : 1. Depuis hier; 2. Moi; 3. Qu'il est doux d'être haï; 4. De trop.
Détaillons brièvement ces catégories.
1. Depuis hier. À l'instar du monarque (Danaus plexippus),
le monarcoplatal papillonne intensément et les plus jeunes de
sa trempe ne sortent pas avant 22 h. Comme tout papillon, il
craint la brièveté de la vie. Le temps angoisse tant le monarcoplatal qu'il veut à tout prix être au goût du jour, poursuivant la
mode tel Adam son Eve et réciproquement aux premiers jours de
l'Eden. Ne compte donc à ses yeux que ce qui est là depuis hier,
que ce qui vient de naître et dont la nouveauté est en soi et pour
lui un gage d'innocence. Le monarcoplatal guette la nouvelle et
la mode. Il ne lit ni Le Monde, ni le Times, ni le New York Times,
mais bien Voir (et, plus rarement, le Wall Street Journal). Il se
jette avec volupté dans le post-ultime-futur-contemporain, dans
le bain flottant, dans la galactisation, dans le dernier speed, et ne
lit un roman de Chose que si la pub lui assure que c'est le dernier
Chose. En fait, temporellement, le monarcoplatal se devance en
permanence, ce qui le conduit à parfois trébucher.
2. Moi. Le monarcoplatal est tout aussi inquiet de ce qu'il est
qu'il l'est du temps. C'est peut-être parce qu'il ne le sait pas, qui il
est, mais en tout cas c'est un fait : peu d'êtres humains sont aussi
angoissés de ne pas être ce qu'ils supposent qu'ils devraient être
que lui. Pour cette raison, le monarcoplatal multiplie les signes
d'individualité ostensibles : tatoué, annelé, piercingé, crête bleu
du côté de la houppette, shapé comme un gouverneur californien, rien n'est de trop, et la jeune monarcoplatale estivale arbore
avec jubilation son nombril replet quand elle arpente les trottoirs joyeux qui promènent son printemps jusqu'au Festival du
homard. Cette obsession anxiogène du moi a pour conséquence
indirecte que le roman est un genre littéraire difficilement accessible pour un écrivain monarcoplatal. Ce dernier, à l'instar de
Michel Tremblay, est plutôt doué pour écrire la chronique de sa
propre vie (laquelle peut le conduire des ruelles proches de la rue
Fabre au sept et demi avec vue sur le parc Lafontaine si l'œuvre
comporte assez de volumes). Dans une vingtaine d'années, il est
fortement probable que les Œuvres complètes de Nelly Arcan
auront pour titre général : Moi, depuis hier. Chronique.
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3. Qu'il est doux d'être haï. Par bonheur pour lui, le monarcoplatal est aujourd'hui haï. Ce n'est pas du tendre mépris rétrospectif
de ceux qui ont passé leur jeunesse sur le Plateau et qui sont un
jour partis vers des quartiers moins populeux dont il est ici question. Mais d'une vraie haine roborative (car elle rassure le monarcoplatal sur sa particularité), celle que lui réservent aujourd'hui les
idéologues les plus réactionnaires, qu'ils sévissent dans des lignes
ouvertes avilissantes de radios lointaines ou dans les colonnes
des quotidiens. Par exemple, chaque samedi, le monarcoplatal se
précipite vers Le Devoir dans l'espoir de voir une nouvelle fois
madame Bombardier exploser de délire en stigmatisant la clique
des gourous illuminés, des gauchistes conformistes, des intellectuels renégats, des étudiants irrespectueux, des féministes fourbes,
des homosexuels sans doctorat, des bobos parjures et des etc.,
cette clique qui insulte sa haute vertu en bloquant le retour du véritable humanisme au comptoir de La Binerie Mont-Royal.
4. De trop. Mais l'anthropologue qui veut véritablement saisir
l'essence du monarcoplatal doit venir observer sa présence pétulante lors d'une des deux braderies annuelles (juin et septembre)
de l'avenue du Mont-Royal. En ces occasions, le Plateau vit toutes
artères dehors, et les commerçants bradent à l'extérieur ce qu'ils
ne parviennent plus à vendre dedans. Que le chercheur laisse
errer son regard sur les étals et sur les flâneurs, et il comprendra.
Il verra que le trait commun des choses et des gens est qu'ils ont
tous et toutes quelque chose de trop : un détail, un tic, du toc,
un truc, une manière, un mot, n'importe quoi, mais un machin
de trop. Le monarcoplatal est en spectacle et il se livre. Miné par
ses angoisses coutumières, il compense en en rajoutant. Celui-là
diphtongue tellement qu'il en est à diphtonguer les consonnes.
Celui-ci a fait faire une coupe Longueuil au caniche qui l'accompagne et qui est rasé à l'os sur tout le reste de son corps. Le resto
du coin s'appelle Dans la bouche par crainte, j'imagine, que les
clients puissent manger par ailleurs. Ici, un tel propose un supplément de foie gras dans sa recette de cassoulet. Là, contrairement aux apparences, un autre ne porte pas une écharpe sur
ses deltoïdes nus surdéveloppés, mais un vrai petit boa, au cou
écailleux, auquel il a ajusté un foulard de chez Hermès. Et tout est
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à l'avenant : sur le plan métaphysique, le monarcoplatal rêve que
l'excès est une promesse de rédemption et de résurrection. Là est
sa gloire, et sa tragédie.
Pierre Popovic
M o n d i a l i s a t i o n : Phénomène augmentant la diminution du
monde.
Larry Tremblay
M u t a t i o n : Étrange phénomène, à ce jour inexpliqué, qui amène
le Canadien à se transformer en Canadien français, le Canadien
français en Québécois, le Québécois en Québécois francophone
et le Québécois francophone en Dieu sait quoi encore.
Pierre Lefebvre
Nous : Nous, les Québécois, sommes aussi diversifiés que notre
littérature, qui s'écrit aussi bien en français qu'en anglais et dans
l'une ou l'autre des langues autochtones. C'est parce qu'elle
permet de faire la jonction entre le particulier et l'universel, d'apprivoiser le pluralisme et l'hétérogène, de célébrer une langue ou
des langues, que la littérature est le miroir fidèle de l'identité.
Marco Micone
Nouvelles (n. f. pi.) : De moins en moins nouveau.
Larry Tremblay
Passe-Partout : Mythe fondateur d'une génération égarée qui,
face à un futur incertain, s'est repliée sur son enfance, qu'elle perçoit comme un âge d'or devant sans cesse être répété par le biais
de rituels télévisuels, et ce, même avec ses propres enfants, dans
le but non pas de les préparer à un avenir meilleur, mais de partager avec eux le même passé.
Francis Delfour
Patience : État de langueur, d'assujettissement, de culpabilité et
d'indifférence dont fait preuve la majorité silencieuse d'Occident.
Robert Lalonde
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Père Noël : Le père Noël fait son apparition au Québec à la fin
du XIXe siècle et, déjà à ce moment, la province est emportée
dans la grande valse du magasinage du mois de décembre.
Touchant d'abord les classes urbaines, riches et anglaises, la
culture de consommation propre à Noël percole progressivement
jusque dans les rangs des humbles familles rurales canadiennesfrançaises.
Dans cette invention d'une tradition qui comporte ses symboles (sapin décoré de guirlandes et de lumières, dinde, cartes
de vœux, etc.) et ses rites (magasinage, emballage des cadeaux,
etc.), on trouve un personnage incontournable : le père Noël, qui
débarque à Montréal aux alentours des années 1880 — soit un
demi-siècle avant les messages publicitaires de Coca-Cola.
Ce bonhomme ventru et jovial a ceci de formidable qu'il
incarne la mondialisation avant la lettre. Être créé de toutes
pièces, fantoche des commerçants et des marchands, le père
Noël se présente néanmoins comme une figure traditionnelle. Il
fait la promotion à la fois des gadgets les plus futiles, des modes
les plus osées, alors qu'il se promène en traîneau et ne se gêne
pas pour vanter le bon vieux temps. Ce n'est pas tout. Mascotte
du cosmopolitisme, accueilli dans tous les pays en ami, fêté par
les Canadiens, autant que par les Russes ou les Chinois, le père
Noël se veut aussi un grand patriote, s'habillant, ici, à la mode
canadienne et se disant le partisan du club de hockey local. Enfin,
le père Noël peut se vautrer dans le pire matérialisme et, par
ailleurs, se présenter comme le chantre des valeurs familiales,
des joies simples et de la chaleur humaine.
Création artificielle et héritage authentique, internationaliste
et patriote, hédoniste et spirituel, le père Noël incarne tous les
contrastes. Il est le parfait ambassadeur d'une société qui n'est
plus traditionnelle ou moderne, mais postmoderne, c'est-à-dire
une société qui vit dans une sorte de Disneyland où le béton sert
de matériau à des répliques de châteaux médiévaux, où les objets
faits en Chine sont vendus comme souvenirs dans les boutiques
du Vieux-Québec, et où le bonheur personnel et unique qu'on
recherche se vend et s'achète.
Jean-Philippe Warren
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Pierre-Karl Péladeau :
1. Burqa d'argent (dixit Nelly Arcan).
2. Fils de l'un, mari de l'autre.
3. Deffence et Illustration de la culture québécoyse.
Olivier Kemeid
Pipole : Néologisme (de people). Personne dont l'importance n'a
à voir avec strictement rien.
Larry Tremblay
Premières Nations : Euphémisme désignant les nations qu'on
fait passer en dernier.
Larry Tremblay
Préparer : Voir FAIRE. (1*2* de PRÉPARER dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Proférer : Voir CRACHER. (• de PROFÉRER dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Projeter : Voir PRÉPARER. (Il* de PROJETER dans Le Petit Robert)
Steve Savage
Prolongation : Poursuite impossible de tout spectacle de théâtre
apprécié par le public, mais qui n'aurait pas pour seul but le strict
divertissement.
Robert Lalonde
Récession : Phénomène provoqué par le fait d'en parler.
Larry Tremblay
Ressource : Objet de désir dont la nature est niée dès qu'on le
nomme de la sorte. Qu'il s'agisse de charbon, de forêt, de maïs
ou de pétrole, le destin de la ressource est toujours d'être spoliée.
L'appellation s'avère singulièrement odieuse lorsqu'on la qualifie
d'humaine.
Pierre Lefebvre
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Révolte : Archaïsme datant du XXe siècle — Albert Camus serait
l'inventeur du mot — désignant un mécontentement radical de
sa condition et le désir farouche de s'en affranchir. Le terme est
remplacé aujourd'hui par la locution // faut jouer le jeu, beaucoup
plus convenable.
Robert Lalonde
Richard Desjardins :
1 . Documentariste chantant.
2. Coureur des hauts bois.
3. Abitibien consolidé.
Olivier Kemeid
ROC : Acronyme de Rest of Canada, désignant les provinces et
territoires canadiens à l'exception du Québec. Le Grand Dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française
ne mentionne pas cette acception de ROC, le Wiktionnaire, oui.
Nous n'avons pas non plus repéré d'étude ayant cherché à dater
l'arrivée de cet acronyme. Il semble être apparu au cours des
années 1990 et, chose certaine, il a été popularisé par le politologue et journaliste Antoine Robitaille dans sa chronique hebdomadaire publiée en page editoriale du Devoir au tournant du XXIe
siècle. Exemples: « Le ROC n'est pas un bloc» (Antoine Robitaille,
table ronde, UQAM, 2003); «ROC Rap» (chanson de l'album In
Vivo du groupe Loco Locass, 2003); la journaliste Manon Cornellier est la ROC-keuse de l'émission Bazzo.TV.
Si elle est courante dans la presse et les médias de langue
française, l'utilisation du terme l'est moins dans ceux de langue
anglaise. Les connotations liées à l'acronyme, toutefois, diffèrent
grandement selon la langue — française ou anglaise — du locuteur. L'utilisation francophone va du neutre à l'hostile, désignant
le ROC comme l'autre, comme un bloc anglophone étranger au
Québec francophone. Plusieurs anglophones, retournant ce qui
parfois était une insulte, emploient le terme ROC pour mettre en
valeur ce fond commun de bon sens canadien qui, malheureusement, échappe au Québec.
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On assiste ainsi à une coïncidence entre le ROC et la conception du Canada entier née du nationalisme identitaire canadien
tel qu'il s'est développé, la feuille d'érable au vent, depuis le référendum de 1995. Si le Québec a réussi à se définir sans le Canada,
le ROC réussit maintenant à se définir sans le Québec. Le hic, c'est
que le ROC ne se définit pas comme ROC, mais comme Canada.
La recherche identitaire, qui est un sport national au ROC depuis
la publication en 1965 de Lament for a Nation de George Grant,
s'est intensifiée au cours des douze dernières années, avec moult
Canadian Book of This et Best Canadian That. Et tout comme
The Unfinished Canadian d'Andrew Cohen et Canadians de Roy
MacGregor, tous deux publiés en 2007, ces nouveaux ouvrages
identitaires Canadian n'accordent aucune place réelle au fait français dans l'identité canadienne. Les francophones du Québec et
des autres provinces sont exclus de cette identité moralement
élevée, ouverte au multiculturalisme, extatique de son étendue
géographique et, parfois, béatement amnésique.
Pour qui se penche sur le ROC, il appert rapidement que
celui-ci est uni par une haine. Non, pas celle du français. Celle de
Toronto — que les Torontois, d'ailleurs, semblent partager.
Une recherche sur Google permet aussi de remarquer que
le terme ROC est depuis peu employé par les Albertains. Il ne
désigne pas dans ce cas-ci les parties du pays pauvres en français, mais celles pauvres en armes à feu et en pétrole.
Paul Lefebvre
Santé :
1. Désir ardent, manifesté par une frange importante d'une
société, pour un accès haute vitesse, immédiat, à différents services médicaux.
— PSYCHOL. Tenir constamment à ses côtés un médecin pour
répondre à ses moindres besoins et à ses obsessions. «Mais
savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que
M. Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours
sans prendre soin de moi?» (Molière, Le malade imaginaire)
— ÉCON. Action de se servir d'une chose et d'en jouir en privé,
parfois au détriment du bonheur et de l'avenir des autres. Utile à
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la santé. « C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille
de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé
de son père» (Molière).
2. Désir ardent, manifesté par divers groupes de pression, d'offrir
à ceux qui le demandent un accès immédiat à des soins privés.
— PSYCHOL., ÉCON. Compter sur les besoins pressants, souvent
irrationnels, de ses clients pour effectuer des gains en argent.
Risque de paralysie émotionnelle. «Allez, Monsieur, on voit bien
que vous n'êtes pas habitué à parler à des visages» (Molière).
Satisfaire sans poser de questions.
Louis-Jean Thibault
Santé (ministère de la) : Nouveau grand ministère public globalisateur destiné à remplacer tous les anciens ministères du
gouvernement du Québec, y compris celui de la Culture.
Robert Lalonde
Solidarité : Conséquence d'un violent glissement de sens vers la
droite, désormais forme mesquine du corporatisme syndical.
Pierre Lefebvre
Souffle :
— Ne respirez plus !
Je n'étais pas chez le photographe. J'étais dans le service de
radiologie de Reykjavik. C'est le mot de toute société à ses
citoyens : «Ne respirez plus. »
PASCAL QUIGNARD, Les ombres errantes
Je me demande comment nous avons arrêté de respirer. Geste si
simple pourtant — primordial, n'est-ce pas? — que l'idée même en
effraie aujourd'hui les poètes, ceux-là qu'on imaginerait répondre
intuitivement d'une mécanique, pour ne pas dire d'une hygiène,
toute naturelle : aspirer l'air dans ses poumons, puis l'en rejeter.
Est-ce parce qu'il porte en lui la lointaine mémoire d'un terme qui,
au début du XIIIe siècle, signifiait «revenir à la vie» que le poète
répugne si souvent désormais à laisser passer l'air? Comme si le
fait d'inspirer — le plaçant devant la terrifiante éventualité d'êfre
inspiré — le condamnait à la pure passion, le confrontant ainsi à
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un irrépressible désir de sentir et de vivre plutôt qu'à cette disposition stérile et fort prisée dans certains cercles médusés par
le risque de l'abus et de la démesure, que Marguerite Yourcenar
nommait « danger de sèche élégance1 ».
La plus juste parole, croit Georges Didi-Huberman, n'est surtout pas celle qui prétend «dire toujours la vérité». Aussi ne
s'agirait-il même pas de la «mi-dire», cette vérité, en se réglant
théoriquement sur le manque structurel dont les mots, par la
force des choses, sont marqués. Il faudrait, selon lui, toujours
l'accentuer. L'éclairer — fugitivement, lacunairement — par instants de risque, décisions sur fond d'indécisions. Lui donner de
Y air et du geste. Puis, laisser sa place nécessaire à l'ombre qui
se referme, au fond qui se retourne, à l'indécision qui est encore
une décision de l'air. Écrire serait donc une question, une pratique de rythme : souffle, geste, musicalité. Serait donc une respiration. «Accentuer les mots pour faire danser les manques et
leur donner puissance, consistance de corps en mouvement 2 . »
« Sous sa forme simple, naturelle, primitive, avance un Bachelard trop vite relégué aux oubliettes, loin de toute ambition
esthétique et de toute métaphysique, la poésie serait une joie
du souffle, l'évident bonheur de respirer. Le souffle poétique,
avant d'être une métaphore, est une réalité qu'on pourrait
trouver dans la vie du poème si l'on voulait suivre les leçons de
l'imagination matérielle aérienne. Et si l'on donnait plus d'attention à l'exubérance poétique, à toutes les formes du bonheur
de parler, doucement, rapidement, en criant, en murmurant, en
psalmodiant... on découvrirait une incroyable pluralité des souffles poétiques3. »
Est-ce parce qu'il est mouvement de l'air que l'on produit en
expirant avec une certaine force que le souffle est devenu une
menace raillée par certains pour masquer leur inquiétude, hantise
de ceux qui cherchent encore, un siècle après les balbutiements
du Cercle linguistique de Moscou, à récolter les maigres fruits
de cette économie sceptique tirant les bourses d'un prosaïsme à
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1.
Marguerite Yourcenar, Feux, Paris, Gallimard, coll. « L'imaginaire », 2007 (1957).
2.
Georges Didi-Huberman, Gestes d'air et de pierre, Paris, Éditions de Minuit, 2005.
3.
Gaston Bachelard, L'air et les songes, Paris, José Corti, 1985 [1943].
peine dissimulé sous le bel argument de la sobriété? Ou est-ce
simplement parce qu'expirer consiste aussi, et peut-être avant
tout, à donner, à livrer une part inaliénable de soi ; celle qui s'articule un peu à notre insu, dont on ne contrôle pas tout à fait l'élan
et encore moins l'ivresse générée par celui-ci, propulsant le poète
dans un univers où la voix se module au gré de spasmes, de troubles, d'abandons, dans ces palais où nous conviait en 1952 un
Roland Giguère encore enivré par un lyrisme flamboyant dont
il fit son royaume, soif essentielle que nous devrions revisiter
dans une intention cavalièrement (plénièrement, dirait Gracq)
contemporaine : «Le temps est venu de passer par le feu/Doubler la flamme à l'instant fatal/Pour n'avoir des châteaux que
l'essentiel//Des châteaux de cartes la cendre/D'une main les
lignes/D'un doigt l'anneau/De la vie le souffle//Et un peu de chaleur au front/Une fièvre pour tout ranimer4. »
Catherine Morency
Tartuffe :
1 . vx Faux dévot.
2. MOD. Artiste qui trahit son art en faisant de la publicité, et cela,
de son plein gré.
Robert Lalonde
Trou-madame : Ancien jeu d'adresse, consistant à faire rouler
treize petites boules sous des arcades. Au Québec, nid-de-poule.
Larry Tremblay
Vide : Il y en a de plus en plus.
Larry Tremblay
4.
Roland Giguère, « Nos châteaux livrés au feu », L'âge de la parole, Montréal, l'Hexagone, 1965.
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