Contre la droiture des lignes ou de l`espace habitable chez Perec

Contre la droiture des lignes ou de l`espace habitable chez Perec
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 1
Contre la droiture des lignes
ou de l’espace habitable chez Perec
Oleksandr Vynogradov
Université Taras Chevtchenko de Kyïv
La question de l’espace chez Perec a été abordée par plusieurs chercheurs et on la
considère à juste titre comme un des thèmes principaux de son œuvre. Le problème de
l’espace est tout de même un peu trop souvent rattaché au corpus de l’infra-ordinaire,
même si ces deux domaines ne sont pas toujours compatibles. Par exemple, quand Perec
écrit au début du prière d’insérer d’Espèces d’espaces que « l’espace de notre vie n’est
ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope », ou quand il parle de l’emboîtement des
espaces, il dépasse bien la question du quotidien et traite de sujets plutôt philosophiques
que sociologiques, quoique d’une manière assez fragmentaire. À mon avis, on peut
parler d’un discours perecquien sur l’espace relativement indépendant de celui sur
l’infra-ordinaire, même si les deux ont de nombreux points d’intersection, voire des
zones communes.
Ce discours traite de plusieurs aspects de l’espace, tels que le statut des limites et
des frontières, l’espace vide, qui est lié au problème du manque déjà bien élaboré par les
chercheurs, des questions concernant le mouvement dans les livres de Perec, etc. Ce
discours sur l’espace perecquien reste toujours à être étudié et systématisé d’une
manière ou d’une autre. Dans la présente recherche je voudrais me concentrer sur un
seul aspect de ce discours, qui est la passion de Perec pour les tours et les détours —
s’écarter du mouvement rectiligne, en somme, notamment dans Espèces d’espaces.
J’essayerai de démontrer que ces virages perecquiens peuvent avoir une signification
philosophique.
Dans ses entretiens, Georges Perec mentionne à plusieurs reprises la notion de
pas de côté, empruntée au film L’An 01, où l’un des protagonistes dit : « Il faut faire un
pas de côté et tout change ». Il s’agit pour Perec « de regarder les choses un peu de
biais, de manière oblique [...] pour voir le monde apparaître de manière un peu
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 2
détournée. C’est alors qu’il apparaît avec un grand relief »1. Ce pas de côté est donc une
méthode pour regarder la réalité quotidienne autrement. Nous sommes ainsi en plein
discours de l’infra-ordinaire, mais il suffit de s’en abstraire un peu et de faire usage
d’une métaphore pour voir que ce pas de côté est plus qu’une technique d’observation.
Car qu’est-ce que ce pas de côté sinon un détour hors du sentier bien battu, un écart par
rapport au cours ordinaire ?
On connaît un autre écart utilisé dans l’écriture de Perec — qui est bien
évidemment le clinamen. Rappelons que la notion vient de Lucrèce et des atomistes
anciens pour qui le clinamen signifiait un écart, une déviation (littéralement une
déclinaison) spontanée des atomes par rapport à leur chute dans le vide. Dans le cas de
Perec, une déviation de la règle est ainsi assimilée à un écart du mouvement rectiligne.
Il est à noter que parmi tous les Oulipiens, Perec fut le promoteur le plus actif de ce
principe. Christelle Reggiani a montré dans Rhétoriques de la contrainte que le
clinamen explicite une coprésence ambiguë « dans les écrits oulipiens d’un rejet de
l’« expressionisme » et d’une thématique du choix conçu comme une intervention du
sujet créateur »2. Cette ambiguïté est manifeste dans plusieurs textes de Perec qui, d’une
part, renonçait à l’inspiration et attribuait la création au travail du langage seul, et
d’autre part, opposait l’œuvre à l’exercice et parlait de l’importance égale de contraintes
et de liberté3. Enfin, Perec accompagnait souvent ses réflexions sur le clinamen d’une
citation de Paul Klee : « Le génie, c’est l’erreur dans le système »4. C. Reggiani en tire
la conclusion que le clinamen se trouve chez Perec rattaché à la notion romantique de
génie, une notion clairement rejetée par Oulipo. Ceci montre que Perec utilise la notion
de clinamen dans un sens plutôt original — un sens qui est le sien, tout comme la
logique de l’écart, ce que l’on va voir ensuite.
1
« Georges Perec, romanzi e cruciverba » in Entretiens et Conférences, édition critique établie par Dominique Bertelli et
Mireille Ribière, Nantes, Joseph K., 2003, t. II, p. 328.
2
Christelle Reggiani, Rhétoriques de la contrainte. Georges Perec – l’Oulipo, Saint-Pierre-du-Mont, Éditions
InterUniversitaires, 1999, p. 46.
3
Georges Perec, « La chose » (texte inédit, préface par Hans Hartje), Magazine littéraire, n° 316, décembre 1993, p. 56-63.
4
Par exemple, voir « La maison des romans », in Entretiens et Conférences, t. I, p. 241.
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On retrouve des virages et des détours partout dans l’œuvre de Perec. Bernard
Magné l’a brillamment démontré dans son article « Le biais », où il a rapproché
l’esthétique du « regard oblique » perecquien et son amour des diagonales aux niveaux
de l’espace d’écriture, de la stratégie énonciative et comme un biographème5. Magné a
commenté plusieurs passages de W, de La Boutique obscure, de La Vie mode d’emploi
et d’autres textes ; quant à moi, je m’arrêterai sur Espèces d’espaces. Je ne vais citer que
quelques exemples de pas de côté et de détours présents dans le texte. Perec dit dans
l’avant-propos que « vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus
possible de ne pas se cogner »6. Passer d’un espace à un autre signifie la nécessité du
mouvement, et ce mouvement ne peut pas être rectiligne si l’on essaye de ne pas se
cogner.
La ligne droite est absente d’Espèces d’espaces. Quand le narrateur trace une
ligne « assez strictement horizontale », il aboutit à une diagonale7. Ce passage, repris
par Magné, n’est pas sans rappeler la « fonction oblique » du groupe Architecture
Principe de Paul Virilio, le créateur de la collection « Espace critique ». On reviendra à
cette idée plus tard.
Dans le chapitre intitulé « Sur les lignes droites », où Perec cite un extrait de
Tristram Shandy de Laurence Sterne, énumérant des vertus de la ligne droite qui
prouvent son excellence, il finit par dire : « Mais un auteur tel que moi, et tel que bien
d’autres, n’est pas un géomètre ; et j’ai abandonné la ligne droite »8. Curieusement,
cette phrase ne figure pas dans le texte sternien original et donc a été inventée par Perec.
Cette manipulation est une déclaration de la position personnelle de Perec, qui renonçe à
la ligne droite.
Un autre exemple que je citerai est celui qu’on retrouve dans le chapitre « Le
monde », où Perec mentionne un détour qu’il a fait se rendant de Forbach à Metz, pour
aller voir le lieu de naissance du général Éblé à Saint-Jean-Rorbach. Hormis les virages
et détours au sens littéral, Perec suggère aussi des exemples de pas de côtés plus
5
Bernard Magné, « Le biais », Le Cabinet d’amateur, n° 2, 1993, p. 37-53.
Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, coll. « L’Espace critique », 2000, p. 16.
7
Ibid., p. 21.
8
Ibid., p. 161.
6
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abstraits et métaphoriques. Telle la liste des « choses que, de temps à autre, on devrait
faire systématiquement », par exemple prendre « l’escalier B au lieu de l’escalier A » ou
monter « au 5e alors que l’on habite au second »9. Telle la tentative d’imaginer « sous le
réseau des rues, l’enchevêtrement des égouts, le passage des lignes de métro, la
prolifération invisible et souterraine des conduits... »10.
Quel est le sens de ces virages ? Ont-ils tous la même fonction ? Bien sûr, il y a
dans des fragments comme celui de la ligne strictement horizontale un élément
humoristique. L’humour, d’ailleurs, peut être compris comme une déviation de l’ordre
normal des choses, et donc comme un écart. Ces fragments ont aussi un côté ludique, et
on peut parler d’Espèces d’espaces comme d’un jeu avec des idées et des mots sur
l’espace. Mais le jeu n’est jamais innocent chez Perec. Et dans le cas présent il me
semble adéquat de citer une réplique de Perec à propos du jeu, tirée de son entretien
avec Alain Hervé en 1978 :
Le jeu, ça commence avec le développement des extérocepteurs, c’est-à-dire
de la relation entre l’enfant et le milieu extérieur. [...] Ça commence quand il
commence à voir, quand il commence à connaître, à s’habituer à un espace. [...] On
sent que le jeu est une activité d’exploration. C’est une tentative en vue de réaliser
toutes les potentialités du corps par rapport au monde qui l’entoure11.
Ce qui est important dans cette citation est que le jeu est perçu par Perec comme
un lien entre notre corps et l’espace qui nous entoure. Cette idée doit nous interdire de
considérer Espèces d’espaces comme un jeu purement textuel n’ayant aucun rapport
avec la réalité. Bien au contraire. Les « Travaux pratiques » proposés par Perec
suggèrent non seulement le dépassement de l’univers strictement littéraire, mais aussi
un message à visées sociale et politique.
Il y a évidemment dans les écarts de Perec un défi au rythme accéléré de la vie
contemporaine et à l’utilitarisme de notre société et, de ce point de vue, le projet
perecquien se rapproche de celui des situationnistes. Les détours et virages perecquiens
ressemblent beaucoup à la dérive. Guy Debord, dans sa « Théorie de la dérive », note
que « une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus
9
Ibid., p. 87.
Ibid., p. 106.
11
« La vie : règle du jeu », in Entretiens et Conférences, t. I, p. 277.
10
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ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent
généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se
laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent »12. Cette
démarche rappelle les travaux pratiques de Perec dont le but est de ressentir
« l’impression d’être dans une ville étrangère »13. Perec lui-même confirmait dans
plusieurs entretiens qu’il faisait « un peu comme les situationnistes »14.
Un tel écart par rapport aux itinéraires habituels est une forme de protestation
contre les conventions de la société contemporaine. Debord cite dans son article un
ouvrage de Paul-Henry Chombart de Lauwe intitulé Paris et l’agglomération parisienne
(1952), où le sociologue trace tous les parcours effectués en une année par une étudiante
du XVIe arrondissement. Ces parcours ont dessiné un triangle de dimension réduite, sans
échappées, dont les trois sommets sont l’École des Sciences Politiques, le domicile de la
jeune fille et celui de son professeur de piano. Une ligne droite est la ligne la plus
courte, dit Archimède, que l’on puisse tirer d’un point à un autre. Il est clair que le
triangle formé par l’itinéraire de l’étudiante parisienne est fait des lignes les plus courtes
possible, qui doivent lui économiser le temps. Faire un détour ou même un petit pas de
côté, sans mentionner une longue dérive, c’est perdre du temps. Plus on découvre
l’espace, moins de temps on a. Mais quelle est la qualité de ce temps dépourvu de
découvertes, et vaut-il la peine de l’économiser ? Dans un autre entretien, Perec
stigmatise notre société « qui broie, qui anesthésie, qui homogénéise, qui tue toute
curiosité... »15. Cette déclaration de 1979 sonne comme un écho du « Formulaire pour
un urbanisme nouveau » de Ivan Chtcheglov, qui commence son article de 1958 par la
déclaration : « Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil »16. La
fonctionalité et la méchanicité de nos mouvements quotidiens, dictés par la nécessité,
rendent la vie fade et routinière.
12
Guy Debord, « Théorie de la dérive », Internationale Situationniste, n° 2, décembre 1958, p. 19.
Espèces d’espaces, op. cit., p. 105.
14
« Georges Perec. Les Paris d’un joueur », in Entretiens et Conférences, t. II, p. 129.
15
« En dialogue avec l’époque », ibid., p. 61.
16
Ivan Chtcheglov, « Formulaire pour un urbanisme nouveau », in Écrits retrouvés, Allia, 2006, p. 7.
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Perec, comme les situationnistes, sacrifie volontiers son temps en faveur de la
découverte d’espaces nouveaux, affirmant ainsi une position à la fois artistique et
politique et énonçant une critique de la société contemporaine. Comme Matthieu Rémy
le montre, un des thèmes communs à Debord et Perec est « l’aliénation, en ce qu’elle
ferait des hommes des spectateurs, des consommateurs, des individus emprisonnés dans
les compromissions de la vie quotidienne »17. La société capitaliste, pour laquelle le
temps c’est de l’argent et la meilleure voie, celle qui est la plus courte, tend à améliorer
la vie en la simplifiant. Mais plus simple ne signifie pas meilleur, et en recourant de
nouveau à la métaphore, on peut dire que des lignes droites forment une cage que Perec
s’efforce de détruire dans la plupart de ses textes. Dans cette perspective, il n’est pas du
tout étonnant que le principe du clinamen tel que Lucrèce l’utilise constitue un
fondement philosophique de l’idée de la liberté accordée sur Terre aux êtres vivants18.
L’écart, selon Lucrèce, est un résultat direct du choix, opposé à l’obéissance aveugle au
destin. D’une manière similaire, Perec préfère choisir sa propre voie, nonobstant son
utilité selon les termes de la société de consommation.
Toutes ces réflexions sont toujours du côté de l’infra-ordinaire. Mon but jusqu’ici
était de montrer que, premièrement, les pas de côté, détours et virages sont nombreux
dans les textes perecquiens, et deuxièmement, qu’ils ne sont pas un pur jeu littéraire,
mais sont en rapport avec la réalité. Ce que j’essayerai d’éclaircir maintenant est le fait
que ce rapport dépasse la sphère sociale et relève de questions philosophiques plus
profondes.
Considérons les citations suivantes de Le Corbusier :
La grande ville, phénomène de force en mouvement, est aujourd’hui une
catastrophe menaçante, pour n’avoir plus été animée d’un esprit de géométrie.
Or, une ville moderne vit de droites, pratiquement ; construction des
immeubles, des égouts, des canalisations, des chaussées, des trottoirs, etc. La
circulation exige la droite. La droite est saine aussi à l’âme des villes. La courbe est
ruineuse, difficile et dangereuse ; elle paralyse. [...] La rue courbe est le chemin des
ânes, la rue droite le chemin des hommes19.
17
Matthieu Rémy, « Georges Perec dans l’air du temps situationniste », Archives et documents situationnistes, n° 4,
automne 2004, p. 129.
18
Lucrèce, De rerum natura, II, 251.
19
Cité dans Augustin Berque, Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains, Belin, 2010, p. 120.
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Ce sont les mots d’un moderniste fervent, auquel sont clairement opposés certains
des propos de Perec aussi bien que de Paul Virilio, déjà mentionné. Ce dernier refuse
l’orthogonalité de l’espace euclidien considéré comme un micro-ghetto et développe la
théorie de la fonction oblique qui doit permettre l’enrichissement des rapports humains
par la fluidité d’un mouvement continu. On comprend bien que la droiture des lignes ne
se borne pas à la pure géométrie ; elle relève de toute une philosophie moderne.
Augustin Berque, géographe et philosophe français, analyse ce qu’il considère
comme un courant dominant de la pensée occidentale des derniers quatre siècles, qui
commence avec Descartes et consiste à réduire le monde « à la pure extensio de la chose
étendue »20. Le chercheur développe la théorie de l’écoumène, fortement influencée par
la phénoménologie heideggérienne, dont la devise peut être formulée comme suit :
« Renaturer la culture, reculturer la nature ». Berque revient au concept platonicien de
chôra et l’oppose au topos aristotélicien. Rappelons que la chôra dont Platon développe
la notion dans le Timée désigne le « troisième genre », qui lie d’une manière
inconcevable l’être absolu ou l’Idée et l’être relatif ou en devenir. S’appuyant sur
l’étymologie du mot chôra, qui signifiait en ancien grec non seulement « espace, lieu ou
pays », mais désignait aussi la campagne qui nourrissait des villes qu’elle entourait, et
se fondant sur la comparaison que fait Platon entre la chôra et une mère (dans cette
trinité l’être est assimilé à un père et le devenir à leur enfant), Berque interprète la chôra
comme une béance, « l’ouverture par laquelle adviennent à l’existence les êtres qui vont
constituer le monde »21. Ce qui importe dans cette lecture de Platon est que la chôra est
vue comme inséparable de l’être. Augustin Berque déclare que le trait décisif des lieux
de l’écoumène (dont le prototype est la chôra) est l’imprégnation réciproque du lieu et
de ce qui s’y trouve. Autrement dit : « dans l’écoumène, le lieu et la chose participent
l’un de l’autre »22.
A la différence de cette imprégnation du lieu et de ce qui s’y trouve, l’idée de
topos, telle que l’expose Aristote dans la Physique, manifeste une approche plus
20
Écoumène, op. cit., p. 122.
Ibid., p. 31.
22
Ibid., p. 25.
21
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abstraite, qui ouvrira les portes de la modernité. Le Stagirite est beaucoup plus précis et
plus systématique que l’auteur du Timée dans son examen du lieu. Il le perçoit comme
la limite immobile immédiate du corps enveloppant. Pour Aristote, « le lieu est
séparable de la chose, qui est mobile alors qu’il ne l’est pas ; ensuite, il la limite comme
un vase délimite son contenu. Au contraire, la chôra est un lieu dynamique, à partir de
quoi il advient quelque chose de différent, non pas un lieu qui enferme la chose dans
l’identité de son être »23. Le topos aristotélicien présuppose que les objets sont sans lien
ontologique avec leur entourage, alors que la chôra platonicienne présuppose des objets
engagés dans leur lieu. Ce qui manque au topos aristotélicien pour être tout à fait
moderne est de se situer dans un espace, notion que les Grecs ne possédaient pas.
Mais l’histoire a montré que c’était bien ce topos d’Aristote, et non pas la chôra,
qui a dominé la science occidentale depuis l’Antiquité. Berque explique, citant Koyré,
que pendant des siècles l’homme a mesuré l’espace au moyen du temps (cf. par
exemple, l’expression ancienne « à une journée de marche ») — ce qui signifiait que
l’on ne l’abstrayait ni de l’existence ni de l’action humaine concrètes. Mesurer les
champs en journaux est signe du même lien entre l’espace et la vie humaine24. « En
revanche, mesurer les champs en hectares, c’est rapporter tout uniment l’étendue à ellemême ; autrement dit, absolutiser l’espace. Au cours de l’histoire, l’espace a ainsi
acquis un rôle de plus en plus autonome »25. La pensée moderne classique a dépouillé
l’espace de toute concrétude en le faisant tout à fait abstrait. Ainsi, Descartes identifie la
matière à l’étendue (extensio), en disant : « Ce n’est pas la pesanteur, ni la dureté, ni la
couleur, etc., qui constitue la nature du corps, mais l’extension seule ». Et
réciproquement, « les mots de lieu et d’espace ne signifient rien qui diffère
véritablement du corps que nous disons être en quelque lieu, et nous marquent
seulement sa grandeur, sa figure, et comment il est situé entre les autres corps »26.
Ainsi, dans le dualisme cartésien, observe Berque, l’espace et le lieu sont la
chose, comme la chose est le lieu et l’espace. On en arrive à un espace purement
23
Ibid., p. 34.
Ibid., p. 107.
25
Ibid., p. 108.
26
Ibid., p. 109.
24
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mathématique,
celui
des
coordonnées
cartésiennes.
Cette
conception
opère,
ontologiquement, une réduction virtuelle de tout milieu humain à l’espace euclidien de
la physique moderne : cet espace homogène, isotrope, infini et purement métrique
illustré par la cosmologie newtonienne27. Selon Augustin Berque, c’est ce courant de
pensée qui a conduit aux propos de Le Corbusier qui, en traitant de la question de
l’espace dans l’architecture, parle d’une pure géométrie qui ne prend pas en
considération les liens entre l’homme et son milieu.
C’est cette attitude de l’arrêt sur l’objet, comme Berque la qualifie, que Perec
rejette complètement. Il n’est pas géomètre. Pour lui, la ligne droite de Le Corbusier
signifie l’inhumain, l’inhabitable, « le calculé au plus juste », « l’espace parcimonieux
de la propriété privée » avec ses « vue imprenable, double exposition, arbres, poutres,
caractère, luxueusement aménagé par décorateur »28, etc. Pour Perec, l’espace n’est ni
continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. L’espace de notre vie n’est pas une
abstraction mathématique précisément parce que nous y vivons. Les espaces sont bien
concrets, et ils s’emboîtent les uns dans les autres. Perec compare dans un entretien
l’espace à un oignon avec ses sphères successives29. On peut toucher, on peut se cogner
ou bien « laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes »30.
Perec finit son chapitre sur le monde en parlant du « sentiment de la concrétude
du monde »31. Augustin Berque remonte à l’origine du mot concret, le latin concretus,
participe passé de concrescere, c’est-à-dire « grandir ensemble ». Berque note
que « dans la réalité du monde, les gens, les mots et les choses ont grandi ensemble ; ils
ont une histoire commune »32. Cette idée rappelle les propos de Perec sur « le monde
[...] comme retrouvaille d’un sens, perception d’une écriture terrestre, d’une géographie
dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs »33.
27
Ibid., p. 110.
Espèces d’espaces, op. cit., p. 177.
29
« Entretien Georges Perec / Ewa Pawlikowska », in Entretiens et Conférences, t. II, p. 203.
30
Espèces d’espaces, op. cit., p. 180.
31
Ibid., p. 156.
32
Écoumène, op. cit., p. 23.
33
Espèces d’espaces, op. cit., p. 156.
28
Le Cabinet d’amateur. Revue d’études perecquiennes / 10
Pour Perec, il n’y a pas de choses-en-soi, toute chose existe en relation avec
l’homme. « Les choses nous décrivent », dit-il à Ewa Pawlikowska34. On peut
reconstituer l’histoire du monde à partir d’un seul objet35. Il est intéressant de remarquer
que, malgré son insistance sur la neutralité de la description de l’espace et des choses
qui nous entourent dans le cadre de ses études sur l’infra-ordinaire, Perec ne choisissait
jamais pour ces études des lieux neutres pour lui-même. Au cours du colloque « Espace
et représentation » (Albi, 20-24 juillet 1981), Perec parle des difficultés énormes qu’il a
éprouvées en travaillant sur la commande d’un professeur d’UPA 6 qui consistait à
décrire un îlot parisien donné. Perec avouait :
Ce quartier ne me disait rien, parce que c’est un quartier où je ne savais
absolument pas me repérer ; l’endroit où je me trouvais ne signifiait rien pour moi36.
C’est assez curieux, mais je me rends compte que ce n’est évidemment pas par
hasard si j’ai choisi pour mes tentatives de description de quelques lieux parisiens,
uniquement des lieux très fortement attachés à mon expérience et à mon histoire37.
Le problème de l’espace, le premier problème de l’espace, c’est que, quand on
se trouve dans un espace [...], il y a un certain nombre de choses que l’on sait, que l’on
s’attend à voir, ou que l’on reconnaît, ou que l’on invente, parce qu’on les invente à
partir de quelque chose qui vous est donné. Lorsque rien ne vous est donné, un pâté de
maisons ressemble à n’importe quel pâté de maisons38.
On peut voir dans ces lignes l’amorce d’une phénoménologie perecquienne.
Malheureusement, Georges Perec n’a pas pu élaborer et approfondir ces propos, mais
même en s’en tenant aux textes publiés, on peut parler d’un certain esprit qui domine le
discours perecquien sur l’espace et s’oppose à sa géométrisation. Si, pour Augustin
Berque, le symbole de l’écoumène est un chemin des ânes, tellement méprisé par un
Le Corbusier, Espèces d’espaces, avec ses détours et ses biais, est bien un texte à visée
écouménale. On voit ainsi que les écrits de Perec sur l’espace ne se bornent pas au
discours de l’infra-ordinaire. On peut aussi constater que la question du biais et de
l’écart chez Perec dépasse largement le domaine purement esthétique et littéraire. En
renonçant à la ligne droite, Perec affirme que l’espace qui nous entoure est loin d’être
34
« Entretien Georges Perec / Ewa Pawlikowska », op. cit., p. 203.
« Entretien avec Gabriel Simony », in Entretiens et Conférences, t. II, p. 212.
36
« À propos de la description », in Entretiens et Conférences, t.II, p. 232.
37
Ibid., p. 230.
38
Ibid., p. 234.
35
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une étendue vide et stérile, mais qu’il participe de notre existence et ne doit donc pas
être négligé.
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