032/lire un extrait

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DES LETTRES ET DES CHIFFRES
Banque, finance : à ces deux mots, chacun associe volontiers un univers de courbes, de tableaux, de diagrammes, de pourcentages, d’indicateurs à la hausse ou à la baisse. Bref, un univers
de chiffres, bien loin du monde des lettres. Aborder la banque et
la finance sous la forme d’un abécédaire est bien, avouons-le, une
pirouette, dans laquelle se combinent le décimal à l’alphabet.
Mettre des lettres sur des chiffres, les agences de notation apprécieront !
Jamais pourtant cette pirouette n’a été aussi nécessaire.
L’économie et la finance se sont banalisées dans notre société,
souvent par la force des choses. Il y a encore trente ans, cet univers
de l’argent diront certains, était cantonné dans de grands livres,
une presse spécialisée et quelques minutes volées « en direct de
la Bourse » sur les antennes. Les golden boys, les dérégulations,
les envolées et les crises sur les marchés sont passés par là. La
finance s’est installée sur le pas de porte, est devenue un élément
de la vie quotidienne, tout comme la météo.
Froid, chaud, krach, bulle : nous vivons avec la finance
ou, plus exactement, nous coexistons avec elle, sans en connaître
généralement les subtilités, le langage, les principes. Dépassés
quelques termes élémentaires (action, bourse, crédit, dette…),
le savoir se fait bien plus flou dès que tombent dans la conversation des notions techniques, souvent aux racines anglo-saxonnes :
credit crunch, junk bond, poison pill, stock-options…
Ces termes font pourtant partie de notre environnement
et, depuis 2008, font même partie intégrante de l’actualité, de
notre futur. Le choc Lehman Brothers et sa mise en faillite en
septembre 2008, a été le point de départ d’une période où des
notions réservées autrefois aux initiés se sont retrouvées sur le
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LA DÉSILLUSION
devant de la scène. Les subprimes se sont installés en prime-time,
sans réel mode d’emploi.
Pascal Ordonneau fait partie de ces personnes pour lesquelles ces notions techniques n’ont pas vraiment de mystère. Au
travers de sa longue expérience professionnelle dans l’univers de
la banque et de la finance, il a même appris à développer une
certaine distance, voire un esprit caustique, face à des notions aux
enjeux pourtant si « capitaux ».
Fidèle contributeur du Cercle Les Echos, l’espace de débat
des Echos ouvert à tous les internautes, Pascal Ordonneau a choisi
un jour de partager ce savoir, en expliquant – souvent avec
humour – ce jargon de la banque et de la finance. Je l’en remercie
ici. Ce qui était au départ un acte de vulgarisation avec quelques
tribunes explicatives publiées sur internet, est devenu progressivement un abécédaire, que chaque lecteur pouvait suivre pas à pas
dans sa construction, au fil des lettres.
L’histoire, déjà belle, aurait pu s’arrêter là. Et bien non :
cette œuvre bâtie semaine après semaine sur le web, devenue
même une rubrique à part entière sur Le Cercle Les Echos, connaît
désormais une deuxième vie avec cet ouvrage.
Ce qu’a livré Pascal Ordonneau, avec un total de près de
365 entrées, ce n’est pas un simple « manuel d’économie bancaire
et financière », ni surtout « un lexique des termes et expressions en
usage dans les salles de marché ». Il a bâti un document sur notre
temps, sur la vie de la banque, de la finance, de la monnaie et de
l’économie en général. Il a voulu mettre à la portée de l’honnête
homme moderne, des idées, des faits, des conflits, des prospectives et des désillusions.
LUDOVIC DESAUTEZ
Les Echos
Rédacteur en chef projets numériques
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IL ÉTAIT UNE FOIS…
UN BOULEVERSEMENT !
Abécédaire, dictionnaire « désamoureux », recueil d’histoires de banques et de finances ? Mon ambition a été de parler à
l’Honnête Homme Moderne, celui qui ne veut pas se satisfaire de
théories absconses, de fausses évidences et de déclarations tonitruantes. Je me suis assigné de lui exposer des idées, des faits,
des conflits, des prospectives afin qu’il puisse décrypter le temps
que nous vivons et la (les) désillusion(s) qui le secoue(nt).
Désillusion ? La crise de 2008 a bouleversé l’ensemble
des économies des pays développés et jeté à bas l’autosatisfaction
arrogante des partisans des marchés libres, dits aussi « purs et
parfaits ». Elle a levé le voile sur des pratiques dont personne ne
se vantait. L’effondrement de l’Empire soviétique avait entériné
l’excellence des économies de marché. La chute de la finance et de
la banque mondiale, commencée en 2008, et qui se déroule sous
nos yeux, a dissipé les illusions de l’ultralibéralisme. C’est de ce
bouleversement qu’il s’agit dans ce livre. Et s’il fallait être drôle,
critique, sévère ou partisan, je l’ai été, comme si j’avais eu avec
mes lecteurs une conversation à bâtons rompus, échangeant
directement avec eux des opinions, des informations et des exaspérations.
Me suis-je fait « pédagogue » ? Vous en jugerez ! Je n’ai
surtout pas payé le tribut habituel au jargon des spécialistes.
Notre désillusion à tous, tient aussi à la dramatique incapacité
des techniciens à prévoir. Je me suis fait reporter pour raconter la
vie qui se déroule sous nos yeux, historien car il faut parfois
retrouver, loin dans le passé, les idées ou attitudes qui expliquent
certaines contraintes ou crispations, enfin polémiste aussi, car je
n’ai pas été touché par le virus de « tout par, pour, et dans les
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LA DÉSILLUSION
marchés », pas plus que par celui des « sciences, équations, maths,
intégrales et théories du chaos » un peu rapidement appliquées à
l’économie, à la banque et à la finance.
C’est ainsi qu’est venu ce gros livre que vous pouvez
attaquer comme bon vous semble, tel un roman en le lisant de
façon continue, ou en le savourant par morceaux, au gré de vos
humeurs, de vos envies ou des soubresauts de l’actualité. Il n’y a
pas de commencement et pas de fin, même si, débutant par la
meilleure notation AAA et terminant par zone Euro, j’ai pu
donner l’impression de raconter de A à Z, un événement majeur et
les désillusions qu’il entraîne.
PASCAL ORDONNEAU
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A
… comme ARGENT
L’argent qu’on possède est celui
de la liberté ; celui qu’on pourchasse
est celui de la servitude.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU,
Les Confessions, Livre I
AAA / TRIPLE A
Il ne faut pas confondre ces « AAA » avec un autre sigle
approchant qui comporte cinq « A » bien qu’il s’agisse aussi d’excellence… mais gastronomique !
Dans la finance, l’excellence est notée trois A. Ce qui ne
réduit pas le mérite. Une obligation « triple A », c’est la version
finance d’une très bonne andouillette. De façon plus financière,
c’est le meilleur moyen pour obtenir des financements avec les
meilleurs taux d’intérêts. De la qualité de la notation dépend, en
effet, l’appétit des investisseurs pour les emprunts que les entreprises lancent sur le marché et des épargnants pour les produits
financiers inventés par les assureurs et les banquiers.
Les bonnes notes sont agréables quand on les a obtenues
et qu’on les conserve. Il y a des gradations, même dans l’excellence,
et si « AAA » est bien meilleur que « A+ », passer de « AAA » à
« A+ », d’un seul coup, ce n’est pas une simple rétrogradation,
c’est une dégradation sur le front des troupes avec arrachage des
médailles. Dire que « A+ » n’est pourtant pas une mauvaise note
et que c’est mieux que « BBB » est une évidence, pourtant c’est la
dynamique du passage d’une note à une autre qui est vraiment
indicative. Passer directement de « AAA » à « BB» est un communiqué sur une faillite annoncée. Les chances de se relever sont
minces. En tout cas, les investisseurs comprennent le message
sur le champ : les taux d’intérêts se tendent, le prix des credit
default swaps (CDS) s’envole, … les chances de lever des capitaux vite et bien s’évaporent.
Donc, « AAA » c’est top ! Enfin… ça devrait l’être !
Malheureusement, il y a des ratés dans la machine à distribuer les
notes. La crise de 2008 s’est abondamment nourrie de créances
« AAA », devenue pourries, du jour au lendemain. Ces ratés, qui
viennent directement des agences de notation, ne sont pas cantonnés aux subprimes ou à d’autres sous-jacents de produits
dérivés. Il y a longtemps maintenant, Enron, au bord de la faillite
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LA DÉSILLUSION
était notée de façon très positive. Parmi les nombreux cafouillages
de la notation d’excellence, l’Islande est emblématique. Le
6 octobre 2008, l’agence de notation Standard & Poor’s baissait
la note de ce pays la faisant passer de « A » à… « BBB ». Mais
c’est ainsi ! Les notes sont requises pour que les bilans puissent
respecter les normes comptables et que les actifs soient évalués
dans les conditions requises par l’International accounting standards board (IASB) et les régulateurs comptables.
Nous autres français devrions être fiers : « L’État français
est noté « AAA », la meilleure note possible, aucun risque de
faillite ». Comme l’Allemagne ! Même note ! Pourtant… ne dit-on
que l’Allemagne est beaucoup mieux gérée.
Selon certains auteurs, l’explication est simple. Ils jugent
que : « la France bénéficie d'un généreux donateur : le contribuable » sans penser que cette catégorie économique est présente
dans la quasi-totalité des pays ! C’est un peu court : l’Islande aussi
a des contribuables. Ce qui ne l’empêche par d’être dans les choux
en matière de notation. Et puis, certaines agences de notation
aiment faire les audacieuses pour montrer qu’elles savent parler de l’avenir : une agence chinoise, l’agence Dagong, n’a-t-elle
pas dégradé la France de « AAA » à « AA+ ». Pour faire bonne
mesure, cette agence dégradait dans le même temps la dette
publique de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Quelque temps
plus tard, la note de la dette publique des États-Unis était dégradée
en « AA » ! Début 2011, l’agence chinoise récidivait en les dégradant en « A », annonçant une crise majeure du dollar.
Plus prudente, à ce même moment, l’agence Moody’s se
contentait de menaces et annonçait qu’elle serait contrainte de
dégrader la perspective de la dette américaine si la politique
budgétaire américaine ne manifestait pas clairement une inflexion
vers plus de rigueur. Fin mai 2011, la célèbre agence Fitch, celle
qui menaçait de dégrader les États-Unis s’ils ne payaient pas leurs
dettes et qui dégradait la Grèce avant même qu’elle ait pu bouger
– selon que vous êtes petit ou gros… –, maintenait la bonne note
de la France en laissant entendre qu’il faudrait de « nouveaux
efforts de rigueur budgétaire ». Et puis, finalement, un beau jour
du mois d’août, alors que tout le monde partait en vacances… les
agences de notation dégradaient les États-Unis ! Le monde de la
finance joua alors « panique à bord » et les bourses s’effondrèrent.
Pourtant, pensez-vous que les capitaux se détournèrent de la
dette américaine ? Pensez-vous qu’ils se mirent à fuir comme les
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ABÉCÉDAIRE DÉCALÉ ET CRITIQUE DE LA BANQUE ET DE LA FINANCE
vols d’étourneaux ? Pas du tout ! Et d’abord, où donc seraient-ils
allés ? Vers des placements en dette française ou allemande ?
Mais l’Europe était au centre de la tourmente ! Eh bien… finalement, les capitaux affolés s’en allèrent se replacer sur de la dette
américaine, soit du dollar, et de la dette allemande et française, soit
de l’euro ! Vous avez dit les marchés rationnels ?
Ce n’est évidemment pas la faute des agences de notation
si les « AAA » ne pleuvent plus sur les émetteurs de dettes
comme autrefois sur le marchés des subprimes, des monolines et
des dettes souveraines. C’est à ce point que l’on pouvait lire dans
un bulletin de l’AFG : « La crise semble avoir bouleversé les
certitudes. Les obligations souveraines ne peuvent plus être considérées sans risque. »
Mais la crise n’a pas touché uniquement les États. La
cotation des entreprises a aussi souffert. À ce point que les
« acheteurs » de dettes, les prêteurs, qu’ils s’agissent de fonds de
pension, d’assureurs-vie, ou de fonds communs de placement, sont
obligés d’accepter une dérive de la qualité de leurs portefeuilles
vers des produits moins bien notés. Si les obligations « AAA »
représentent près de la moitié des portefeuilles, les simples « A » et
les « BBB » progressent à respectivement 25 % et 6 % des encours.
« AAA », c’est le rêve de tout emprunteur, qu’il s’agisse
d’un pays ou d’une entreprise. Il reste que la distribution de ces
bonnes notes a laissé beaucoup à désirer dans le passé. Il reste aussi
que les agences de notation cherchent à se disculper des notes
aberrantes qu’elles avaient distribuées au beau moment de l’euphorie financière. Les dégradations auxquelles on a assisté ces
derniers mois, ne laissent pas moins de doutes sur les méthodes qui
sous-tendent ces notations. Et elles soulèvent beaucoup de questions sur leur légitimité.
ACCÉLÉRATEUR
Ce n’est pas à proprement parler un mot très financier ou
bancaire, mais il est utile de le connaître, ne serait-ce que pour ne
pas l’employer à mauvais escient. Dans la banque ou la finance, on
ne donne que très rarement des coups d’accélérateur. Ce n’est pas
le genre. C’est un mot plutôt « économie réelle ».
Apparu au début du XXe siècle dans les travaux d'A. Aftalion (1909) et ceux de J. M. Clark (1917), puis avec les travaux de
P. Samuelson (1939) et J. Hicks (1950), le principe d'accélérateur
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