L`AUTRE PRATIQUE CLINIQUE

L`AUTRE PRATIQUE CLINIQUE
L'AUTRE PRATIQUE
CLINIQUE
PSYCHANALYSE ET INSTITUTION THÉRAPEUTIQUE
ALFREDO ZENONI
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POINT HORS LIGNE
éres
Comment s’orienter dans le transfert! ?
Le theme « Des réponses au transfert » nous introduit 4
un autre abord de la clinique des psychoses et de la pratique
qui en dérive, que le theme « Symptóme et lien social * ».
Comparée a la notion de sinthome, qui se situe plus dans la
perspective d'une solution que dans celle d'un probleme, la
« réponse au transfert » nous ramène à un aspect plus problé-
matique de la clinique comme de la pratique.
Freud considérait que le traitement psychanalytique avec
les sujets psychotiques était inopérant ou n’avait encore pu
trouver une méthode satisfaisante °. Il était dans une posi-
tion d'attente et de recherche *. Lacan a repris l’essentiel du
point de vue freudien quand il a posé sa « Question prélimi-
naire a tout traitement possible de la psychose ° ». Cepen-
dant, concernant le transfert, il a avancé une proposition,
même s'il s'agit d’une simple indication, qui peut nous être
utile pour aborder la question de la pratique. À la fin du
texte, 1l évoque une modification ou un déplacement de la
position de l'analyste, qu’il désigne comme « manœuvre du
transfert © ». En dehors de cette allusion, dans la « Question
préliminaire », nous n'avons pas d’autres développements. Par
contre, la question du transfert est reprise dans la « Présenta-
tion des Mémoires dun névropathe » quelque dix ans plus
tard, lorsque Lacan précise que, dans la psychose, « le clini-
1. Reprise d’un exposé tenu au foyer de l’Équipe en vue de la journée 2006 du
« Réseau 2».
2. Voir à ce propos A. Zenoni, « Symptôme et lien social », Mental, n° 17, 2006,
p. 127-132.
3. S. Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 1970, p. 41.
4. J.-C. Maleval, La forclusion du Nom-du-Père, Paris, Le Seuil, 2000, p. 349.
3. J. Lacan Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.
6. J. Lacan, ibid, p. 583.
[ autre pratique clinique
Fa
ba
o
cien doit s'accommoder à une conception du sujet, d'où il
ressort que comme sujet il n'est pas étranger au lien qui le mec
[…] en position d'objet d’une sorte d'érotomanie morti-
fiante © ». Lindicarion concerne cette fois-ci la spécificité du
transfert qui est en jeu dans la psychose. De là, nous pouvons
tenter de déduire le type de manœuvre ou de réponse qui
convient au traitement.
LE TRANSFERT DE L'AUTRE
Or, il apparaît que la question des « réponses au trans-
fert », en ce qui concerne la psychose, doit, dans un premier
temps, être prise à l'envers. Car les réponses qui y sont mises
en acte sont d'abord ceiles du sujet. C'est d'abord à un trans-
ferr qui le précède en quelque sorte, celui qui pourrait être
désigné comme le transfert de l'Autre, que le sujet psycho-
tique répond. Dans la psychose, il s'agit moins d'un transfert
qui serait plus passionnel ou plus emballé que celui qui est en
jeu dans la névrose, que d'un transfert de structure différence.
Concevoir et traiter le transfert dans la psychose comme une
exagération du transfert, pour ainsi dire courant, est unc
erreur. N'est-ce pas ce que l’on serait porté à comprendre, par
exemple, de la description qu'en donne P-L. Assoun lorsque,
en parlant de l'érotomanie, 1l dit qu'e 11 y a quelque chose au
principe de l'analyse qui contient la possibilité de I'emballe-
ment érotomaniaque®* » ? « Celui que je suppose comme
analysant, me savoir, celui-là je suis porté à l'aimer, Celui qui
me confronte avec l'objet premier de la demande me porte à
une boulimie amoureuse, susceptible de déteindre sur sa
personne, fût-elle modeste. » Certes, les phénomènes de la
relation au thérapeute, positifs ou négatifs, peuvent étre
perçus comme similaires dans les deux cas, au caractère
excessif près. Mais, dans la psychose, plus fondamentalement.
il s'agit d'une /rverszon de la supposition : c'est l'Autre qui est
7.0). Lacan, Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 217.
8. P-L. Ássoun. + Eroromanie de wanstert », dans Penserfrèver, Mercure de France
printemps 2004, p, 27-28,
Traitement 223
porté à maimer, c'est l'Autre qui me suppose être son objet
premier. Dans la névrose, le sujet sæppose que l’Autre sait ou
que l'Autre veut (sa castration, par exemple”), Dans la
psychose, par contre, le vouloir de l’Autre s7mpose, son appétit
de savoir simpose, Le transfert est certes présent dans la
psychose. Mais, à l'état spontané, hors analyse, il comporte
une inversion structurelle de la place de l’objet. Le fait d’être
dans la position de cause première de l’intérêt de l'Autre est
ce qui caractérise la structure du lien psychotique à l'Autre.
LE TRANSFERT COMME ACTUALITÉ
Tout d'abord, rappelons ce que l'enseignement de Lacan
à apporté comme transformation à la conception du transfert
en général. Par rapport à Freud, et surtout par rapport à ce
qu'est devenue la doctrine freudienne du transfert chez les
postfreudiens, Lacan a toujours voulu souligner ce qui relève
de l'actuel dans le transfert : actualité, par exemple, de la
relation symbolique entre le sujet er l'Autre, par opposition à
la relation imaginaire où sont censées se reproduire les rela-
tions anciennes, celles de l'enfance ; actualité de ce que le
sujet demande à l'Autre du simple fait de lui parler : demande
d'amour ; actualité de la satisfaction pulsionnelle incons-
cliente que l'analysant retire de l'expérience même de l’ana-
lyse. En somme, le transfert est conçu par Lacan comme étant
avant tout unc « mise en acte » d'une structure actuelle
(demande d'amour, fantasme, « réalité de linconscient »), et
non comme une répétition du passé. Dans la psychose égale-
ment, le transfert est une mise en acte, à ceci près que la
structure de ce qui est mis en acte est inversée,
Prenons la question selon la perspective du transfert
comme amour, par exemple, plus précisément, comme
demande d'amour adressée à l’Autre. Une telle demande
suppose que cest dans l'Autre que réside la raison de mon
existence, Elle transpose dans l'Autre ce qui manque au savoir
9. ]. Lacan, + Subversion du sujet er dialectique du désir +. Ferre, ep. cit,
p- 826,
174 L'anire pratique clinique
que j'ai de moi-même, ce qui manque à ma satisfaction.
L'amour transpose dans l’Autre, de qui j'espère l'obtenir ec à
qui ma demande s'adresse, ce qui touche à mon manque le
plus intime, à ce qui me manque de plus réel. Le transtert
désigne précisément ce mouvement qui va du manque
subjectif vers le recel de l’Autre, vers l'Autre dont le désir est
supposé receler la réponse à la question de ma vie.
Or, la première chose qui frappe dans le transfert à
l'œuvre dans la psychose est qu'il s'agit, non pas d'une
demande d'amour, mais bien d'une réponse d amour, pour
prendre ici l'amour comme le nom générique des diverses
formes que le désir de l’Autre peut prendre. Que ce désir
prenne la forme de l'attention, de l'impossibilité à se passer
de vous, de la curiosité, de l'indiscrétion, voire de la
malveillance, il est en tout état de cause essentiellement
motivé par vous, vous croyez qu'il nest concerné que par
vous 19. Ce nest pas votre être qui se trouve dans l'Autre,
dans son désir ; c’est son être à lui, l'être qui lui manque que
l'Autre trouve en vous. Au fond, la « réponse au transfert » est
d'abord, dans la psychose, une réponse à ce que l'Autre veut
du sujet, soit que cette volonté soit masquée, cachée, soit
qu’elle soit manifeste, dévoilée (comme dans le cas, relate par
Sérieux et Capgras, de l’homme que la comédienne regarde
tous les soirs du haut de la scène où elle joue). Dès lors, la
notion de « manœuvre du transfert », dans l'esprit de Гапа-
lyste où du chérapeute, tient compte de cette inversion du la
demande immanente au transfert. Elle ne peut faire fi de
cette inversion du rapport libidinal à l'Autre.
DESTINS DE LA LIBIDO
Un petit rappel s'impose ici concernant la libido, que
nous prenons désormais dans le sens que la notion lacantenne
de jouissance permet de préciser. En effet, en soulignant les
traits qui distinguent, chez Freud, la satisfaction libidinale «e
10. J. Lacan, « Conférences er entretiens dans des universités nord-uméricannes
Herficet 617. Paris, Le Seuil, 1976, р. 9.
Trattewment
[ad
Pa
fl
la simple satisfaction des besoins nécessaires à la survie de
l'organisme, Lacan isole, avec la notion de jouissance, ce qui,
dans la satisfaction « libidinalc », ne relève pas de l'expérience
animale et caractérise, au contraire, une expérience qui se
spécifie d'être immergée, pour le meilleur et pour le pire,
dans les langues et les civilisations.
jouissafice « plus-de-jouir »
a
Y
Or, cette jouissance, liée à [a condition parlante de l'être
humain, peut trouver deux destins, peur prendre deux statuts.
Dans un cas, elle est cffacée, négativée, ou, selon une autre
version, impossible. Son annulation ou sa déperdition opère
alors, sous la forme d'« objets perdus », les objets (2), comme
la cause d'un mouvement de recherche et de récupération qui
donne à l'expérience humaine, observée cliniquement, l'al-
lure d’un ratage récurrent. Perdue, la jouissance se situe
désormais dans le registre de la réalité, à savoir dans la dimen-
sion sociale, culturelle, politique, professionnelle, artistique,
etc, où elle est active — dans les diverses modalités de ce que
Lacan désigne par « discours ». Sa négativacion est équivalente
à sa transposition dans le symbolique, dans la dimension de
l'Autre, au titre de motivation inconsciente, au titre de
« cause du désir » enchâssée dans un fantasme : (a). Ou
encore, elle est le « plus de jouir » qui se faufile entre les
éléments de la réalité et les mailles du lien social. Elle se dit
désormais entre les lignes, elle s'« inter-dit ». Son « transfert »
vers le discours, vers les semblants, est donc l’autre face de sa
perte ou de son effacement sur le plan du réel.
Cependant, dans d'autres cas, cette substance libidinale
H'est pas effacée et transférée à l'Autre sous la forme de (a).
Lobjet a n'est pas sectionné du sujet, n'est pas « extrait !! ».
11. J, Lacan, Ferits, OP. cit, p. 534 (note).
326 Lattre pratique clinique
Lorsque le transfert de (a) n’a pas lieu, le symbolique n'opère
pas comme « meurtre de la chose », comme négativation du
réel. Au contraire, le réel prend le pas sur le symbolique, au
point de « réelliser » le symbolique lui-même : d'une part, le
symbolique tend à se rabattre sur le réel ct à devenir, à la
limite — limite schizophrénique, déjà signalée par Freud—
lui-même réel ; d'autre part, la libido, au lieu de se localiser
dans les « zones érogènes », dans le fantasme inconscient,
tend à sortir des limites du semblant et à passer du côté du
réel.
De cette deuxième configuration de la libido, il peur
résulter soit une absence ou un évitement du transfert, et c'est
le versant schizophrénique de la psychose (encore que nous
ne rencontrions que rarement une schizophrénie pure >,
mais le plus souvent des formes mixtes, qui comportent
également, à des degrés différents, un affrontement avec
l’Autre) : soit, sur le versant paranoïaque ou paranoide, unc
présence évidente du transfert, mais dont la structure est celle
de l'inversion : inversion du sens de la libido, qui va du
symbolique vers le réel ou de l’Aurre vers le sujet-jouissance,
indiqué par la flèche sur le schéma.
jouissance Autre
Ici, I'« objet perdu » ne fonctionne pas dans la trame de la
réalité comme cause du désir pour le sujet, comme pôle de ses
motivations, mais il fonctionne, /nséparable du sujet, comme
l’« objet perdu » de l'Aucre. C’est le sujet qui réalise et incarne
13, Dans les formes les plus autisciques de la psychose, la dimension de Aur
paraît souvent se limiter à la personne de lu mère. Sil arrive a1 sujet ade DE
au-delà de la mère, c'est tour au plus pour v dénoncer. rroniquemient, be vice de
tout sens, l'inexistence de l'Autre. Voir [.- A. Miller, + Clinique ironique + Fad dies
freudienne, n° 23. 1993.
Traitement 77
>
ce qui manque à l'Autre comme jouissance, La réalité se met à
graviter autour du sujet, elle se polarise sur lui.
UNE ÉROTOMANIE GÉNÉRALISÉE
Sur la base de cette inversion, nous pouvons alors étendre
la logique, mise spécialement en évidence par le phénomène
érotomaniaque, à tous les phénomènes transférentiels de la
psychose. En effet, sous une forme ou l'autre, te transfert dans
la psychose comporte toujours un Autre qui cherche et qui
poursuit le sujet, qui lui veut quelque chose. Que cette volonté
de l'Autre prenne la forme de l’amour, de l’admiration et de la
protection, ou quelle prenne la forme de la moquerie, de l’in-
sulte et de l'exploitation, le sujet en est, de tourc manière, la
cible et la cause. Certes, il ne faut pas négliger le fait que sur le
plan du supportable, l’érotomanie au sens restreint, soit
l'amour de l'Autre, peur être considérée comme une sorte de
« traitement » spontané de ce qu'a de persécutif la convoitise de
l'Autre. Et, de ce point de vue, se réaliser ou tendre à se réaliser
comme « La femme » de l'Autre peuc être également envisagé
comme une variante de ce même traitement, fût-elle délirante,
dans la mesure où elle revienc à voiler d’un semblant ce qu'a de
réel la condition d'objet de jouissance de l’Aucre, Mais, à la
racine, les deux formes ont la même structure, bien qu’elles
soient de signe opposé.
Soit l'intérêt que le sujet suscite lui est agréable, la curiosité
dont il fair l’objet est légitime, l'attention qu'on lui porte justi-
fide, puisqu'à juste titre, l'Autre trouve en lui, prioritairement,
de quoi être heureux ; soit l'intérêt de l'Autre lui apparaît
malveillant, sa curiosité une intrusion, sa gentillesse une mani-
pulation, car, de toute façon, ce qu’il veut, c'est jouir à ses
dépens : le sujet évolue donc dans un environnement qui peut
prendre deux colorations, deux styles différents, parfois en
même temps, mais dont il est, en tour cas, le pôle d'attraction.
[d'une part, le sujet a affaire à un entourage admiratif,
favorable, désireux de l’avoir comme /eader ou comme amant.
Ainsi, il se vit et il se présente dans le lien social comme étant
228 L'autre pratique clinique
effectivement le centre d’un intérêt qui va de soi ou qui lui
est dú. Des lors, son attitude est déjà une réponse à ce qui
s'impose à lui comme un constat : « Nous nous atmons », « 1ls
me veulent ». L'indistinction par rapport à l’objet peut ainsi
amener le sujet à vouloir constamment concerner l'Autre,
comme si l'Autre ne pouvait, et ne devait, penser à autre
chose qu’à lui. À travers ce que nous appelons parfois, dans
notre langage courant, « un transfert massif » ou « une
demande massive », s'exprime en réalité la conviction massive
— à savoir la certitude, qui est moins psychologique qu'« onto-
logique » — d’être la cause de ce qui mobilise l'Autre, la cause
de son intérêt. C'est ainsi que l'adresse peut prendre la forme
de l'intransigeance de la demande ou de l'exigence de la
réponse immédiate, qui donne souvent aussi l'impression que
le sujet ne peut se concevoir que dans un statut d'exception
au regard des conventions ec des règles implicites qui régis-
sent la vie en commun. Lors de la réunion communautaire
dans l'institution, par exemple, il s'y met au centre, au sens
où tout ce qui y est débattu : les questions d'organisation, les
projets d'activité, les changements dans le personnel, le rappel
des règles, etc, trouve tout de suite chez lui une sorte d'écho
personnel, comme si l'institution devait prioritairement ou
centralement compter sur lui ou avec lui. Ce constat nous
amène, d'ailleurs, à éviter de confier des fonctions de respon-
sabilité à l’égard d’autres résidents à l’un d'entre eux, de
manière à ne pas lui infliger une position qu'il ne peut
assumer dans ie semblant. Parfois, c'est à des formes de
« générosité » ou de disponibilité illimicées que certe cotnci-
dence avec l’objet de l'Autre peut donner licu. En étant, par
définition, ce dont l’Autre manque, toute manifestation du
besoin, de l'infirmité ou de l'incapacité de l'Autre aspire le
sujet vers la place de ce qui les comble, dans une sorte
d’« impossibilité à dire non », comme nous le disons volon-
tiers, qui l'expose sans défense à satisfaire les souhaits ou les
ordres des autres. Néanmoins, cadrée par un role, calée dans
une profession ou dans un bénévolat où le lien social consis-
terait à soigner, aider, assister, cette position pourrait consti-
Traitement 329
tuer, pour certains sujets, une manière de s'y inscrire sans
avoir à sc confronter sans défense à la volonté de l'Autre.
Parfois, enfin, c'est plus imperceptiblement que l'attente de
l'Autre se manifeste, notamment sous la forme discrète d’une
inversion de la demande. Ainsi, tel sujet peur s'adresser au
thérapeute sous la forme d’un « vous voulez me parler ? Vous
avez besoin de moi ? », là où il serait plutôt attendu que ce
sort lui, le sujet, qui formule une demande : « Est-ce que je
peux vous parler ? » ou « je voudrais vous voir ».
Aussi, cet « attachement » à l'Autre comporte un envers,
qui manque rarement de se manifester. Pour peu que le théra-
peute ou lc partenaire s'absente, vaque à ses occupations ou
sentretienne avec quelqu'un d'autre, le sujet a le sentiment,
qu'il exprime parfois violemment, d’être rejeté ou d’être
abandonné, C’est pourquoi aussi, même si le lien n’est pas
engagé, le sujet peut continuer à postuler qu'il est toujours ce
dont l'Autre a à être concerné. « C’est insupportable qu'elle
puisse continuer à vivre sa vic sans être tracassée par ce qu’elle
provoque en moi, sans être consciente de la responsabilité
qu'elle a envers moi », déclare, par exemple, un homme à qui
une femme a refusé de répondre. Comment l’Autre peut-il à
ce point ne pas être concerné par mot ?
D'autre part, lorsque son être d'objet-cause n’est pas suffi-
samment habillé d'amabilité, le sujet peut se vivre comme étant
au centre d'un environnement hostile ou menaçant. Souvent, il
s'agit moins de quelque chose qu'il observe dans le comporte-
ment d'autrui que d'une intention cachée qu'il y détecte. C’est
pourquoi, comme le déclare un patient, il vaur mieux avoir
affaire à des critiques qu’à des compliments, car, dans le cas des
premières, on est sûr au moins que l'autre n'a pas « une idée
derrière la tête », tandis que, dans l’autre cas, on ne sait pas très
bien ce qu'il vous cache. Ainsi, même des sentiments amoureux
de la part d'une autre personne peuvent être expérimentés par
le sujet comme recelant quelque chose d’inquiérant. « Que
veut-elle de moi ? » s'interroge, inquict, un patient.
Sur ce versant, « le transfert de l'Autre » est perçu d'une
manière négative, puisque c’est à son propre détriment que le
230 L'autre pratique clinique
sujet l'intéresse. L'activité essentielle de l'Autre consiste à 5 oc-
cuper du sujet, certes, mais pour se payer sa tête, profiter de
lui, jouer avec ses pieds, faire de la magie noire à son encontre.
Néanmoins, même lorsque les phénomènes sont négatifs,
leur ressort ultime reste le statut d’exceprion du sujet, Il est
vrai que l'Autre tend des pièges, répand des propos malveitlants,
possède les appareils émetteurs qui nuisent à son corps, Mais
l’essentiel est que toute cette agitation de l'Autre a sa cause
privilégiée dans le sujet. C’est le sujet qui est la source du
malin plaisir que l'Autre prend ou retire de ses expériences, de
ses allusions malveillantes, de ses injures. Elles prouvent bien
que l’Autre est un jouisseur pervers ec manipulateur, mais
elles prouvent aussi que, cette jouissance, l'Autre ne peut la
trouver que dans le sujer.
Parfois, les deux versants du transfert, le versant amou-
reux et le versant persécutif, se confondent dans la même
relation, ce qui montre, une fois de plus, l'identité de srruc-
ture sous la diversité des phénomènes, Ainsi, tel sujet peut
dire de la femme dont il est l'aimé — puisqu'il a bien vu
qu'elle était sensible à ses charmes, bien qu’elle refuse de !'ad-
mettre — qu'elle se four de lui et quelle mérite donc « une
bonne leçon ». Mais, ca même temps, il ne cesse pas de
vouloir lui rendre des services ou de lui faire parvenir des
cadeaux. [Dans d’autres cas, c'est la manière dont un sujet
surveille celui « qui le cherche » et veur lui nuire qui laisse
transparaître une étrange fascination pour le persécuteur,
allant même jusqu'à lui faire adopter celle ou telle caractéris-
tique de son habillement et de sa parole.
PHENOMENES ET STRUCTURE
Sous sa forme ordinaire, c'est-à-dire sous sa forme non
délirante, le « transfert de l'Autre » ne se manifeste pas néces-
sairement par la conviction que c'est l’Autre qui a commencé.
qui a fait signe le premier. Elle peut aussi se manifester, «#
niveau du phénomène, par une initiative du sujet, par un geste
de sa part, par son passage à l'acte. Téléphoner cinq fois par
Traitement 231
jour, tous les jours, à sa fille ou à son partenaire peut sembler
exprimer de l'attachement, mais traduit en fait l'attachement
à être objet-de-l'Autre, la vérification d'être ce qui lui manque.
И пе faut pas nécessairement que le sujet déclare que l'Autre
l'arme pour être dans un contexte érotomaniaque. Au niveau
du phénomène, le sujer peur très bien déclarer qu'il aime
l'Autre. Mais, au niveau de la structure, cet amour repose sur
la certitude d'être l'objet dont l'Autre ne peur se passer, l’objet
qui l'anime. Ainsi peut-on dire que l'Autre s'y réduit, fonda-
mentalement, à une coque vide, puisqu'it ne recèle pas l'ob-
jet-cause du désir. Celui-ci est, en effet, du côté du sujet,
« dans sa poche », selon une formule de Lacan. C'est pour-
quoi, parlant de l'amour dans la psychose, Lacan peut dire
aussi qu'il s'agit de un amour mort '” » ou d’« une sorte de
faillite en ce qui concerne laccomplissement de ce qui est
appelé “amour” !* ».
Que le don d’un cadeau, l'envoi d’une lettre, la proposi-
tion de rendre un service se produise dès l'instant où le sujet
fait la connaissance de telle personne, dès le jour où l’étu-
diante commence son stage dans l'institution, par exemple,
ce détail du phénomène laisse entrevoir la structure d'inver-
sion du transfert, même si le phénomène présente l'aspect de
l'amour. C'est pourquoi l'Autre serait bien malvenu de
décliner ces offres, ou de ne pas se sentir flatté par de tels
hommages, car cela voudrait dire que le sujet n’est pas à sa
hauteur, n’est pas ce dont l'Autre pourrait être en manque. Le
caractère intempestif du cadeau, l'empressement dans la
disponibilité, la note de familiarité ou de complicité soudai-
nement exprimée, sous l'apparence d'être un mouvement qui
va vers l'Autre, traduisent, en fait, une orientation inversée du
transfert : ce n'est pas l'Autre qui compte pour le sujet, mais
c'est le sujet qui compte, qui doit compter pour l'Autre.
L'Autre ne peut pas, par définition, ne pas se sentir comblé
par l'offre du sujet, comme en atteste le sentiment d'injustice
13. ]. Lacan, Le Séminaire, Livre 1, Paris, Le Seuil, 1981, p. 287-288.
14. J. Lacan, « Conférences ec enureuens dans des umiversités nord-américaines +,
ep. cit, p, 16,
232 l'autre pratique clinique
et de rejet que celui-ci éprouve devant le peu d'attention ou
le refus poli que l'Autre lui oppose.
Des passages à l'acte séducteurs peuvent ausst donner
l'impression que l'initiative vient du sujet, que le transfert va
du sujet vers l'Autre, mais leur logique montre qu'il s'agit du
contraire, Telle femme, par exemple, se sent attirée par les
gars « qui ont l'air macho », « qui ne se laissent pas faire » et
qui ne peuvent donc pas se satisfaire d'une femme quel-
conque. Ce ne sont pas tant les gars qui incarnent l'irrésistible
pour ce sujet que sa certitude d'être la femme qu'il leur faut,
celle qui fera leur bonheur. C'est pourquoi i ne faut pas lire
cette attitude comme de la provocation ou de la séduction,
destinées à éveiller ou à tenir le désir de l'Autre en haleine,
mais comme un appel qui s'impose au sujet. « Je me sens
obligée d'aller vers eux », comme elle dit. Eile va donc leur
parler dans le bus, dans la rue. Elle soffre, a partir de sa
« certitude », à partir de son être : elle réalise la jouissance qui
leur manque. C'est pourquoi la structure du transfert éroto-
maniaque ne se manifeste pas seulement dans les comporte-
ments exhibitionnistes délirants — se mettre toute nue devanc
le Palais royal, par exemple —, mais également par des passages
à l'acte discrets, irrépressibles, parfois énigmatiques pour le
sujet lui-même. Ainsi, telle patiente constate ne pas pouvoir
s'empêcher de relever ses jupes au moment de dépasser un
camion sur l'autoroute. Ou tel pere s'obstine à ne pas laisser
dormir sa petite fille ailleurs que chez lui, de crainte qu'elle
finisse par l'aimer moins qu’elle ne l’aime maintenant.
LES CONDITIONS D'UN AUTRE TRANSFERT
Certains auteurs choisissent d'aborder la question de la
réponse au transfert psychotique sous l'angle de l'analogie
existante entre la position de l'analyste ст la position du sujet
psychotique dans le transfert !*. Pour attrayante qu’elle soit
sur le plan théorique, cette correspondance néglige l'angle,
plus intéressant sur le plan de la pratique, de la différence
15. J. Alleuch, « Il у а нл CrAnsieTt psychotique n, Éittarak n° 21. 1986.
Traitement
E
lod
MA
entre le transfert dans la névrose et le transfert dans la
psychose. La référence à une « manœuvre du transfert » dans
la « Question préliminaire » laisse déjà entendre, en effet, que
la structure du transfert psychotique va devoir demander une
réponse, de la part de l'analyste ou du thérapeute cette fois-ci,
qui comporte une modalité de présence et d'intervention
différente de celle qui caractérise la réponse au transfert
névrotique. Dans les Æcrits, Lacan semble d’ailleurs utiliser
cette notion de « manœuvre » uniquement dans le contexte
de la psychose.
Dans la névrose, le désir de l'Autre — c'est-à-dire ce qui, au
lieu de l'Autre, échappe au savoir, à la prévision, à la maîtrise,
soit l'énigme de son énonciation et de son vouloir - est la cause
de la question du sujet, ainsi que l'expérimente d’une manière
paradigmatique le sujet par excellence qu'est le sujer hystérique.
La question du sujet, la question qu'est le sujet : « Est-ce qu'il
pense à mot ? », « Que veut-il de moi ? » est, en tant que telle,
un transfert, Elle transpose l'être du sujet dans le désir de
l'Autre. C'est pourquoi, dans une analyse, le désir de l'Autre
fonctionne comme cause. Dans la mesure où la présence de
l'analyste, ses dits comme son silence, suscitent la question qui
fait travailler l'analysant — « Où veur-il en venir ? Qu'est-ce
qu'il a voulu dire ? Dans quetle direction veut-il que j'aille ? »
— c'est le désir de l'Autre qui est investi, c'est dans le désir de
l'Autre qu'est transféré ce qui cause la parole analysante, qu’est
transférée la réponse attendue.
La structure du transtert dans la psychose implique, au
contraire, une inversion de la place de l’objet, dès lors qu'il ne
s'agit plus de question, mais de certitude. La question, silen-
cieuse, du sujet — « Est-ce que je lui manque un peu ? » ou
« est-ce qu'it pense à moi ? », qui vise, en somme, dans l'Autre
cette inconnue de son désir — s'inverse ici en certitude d’être
l'objet de la question de VAutre er le bur de sa recherche, que
cela flatte ou que cela menace le sujet. C’est l'Autre qui doit
se demander si le thérapeute pense à lui, s'il manque à Гапа-
lyste. La question sur l'Autre s'inverse en question de l'Autre
sur le thérapeute.
234 L'autre pratique clinique
sujet | Autre
a -+———
Cest l'Autre qui est curteux de savoir ce que pense lana-
lvste. C’est l'Autre qui cherche en ce dernier ce qui manque
à son savoir et/ou à sa jouissance. Son apparente indifférence
cache en fait son branchement sur le thérapeute, qui se
présente comme pouvant apporter la réponse qui lui manque,
autrement dit incarner, pour le bonheur ou le malheur de
l’analyste, son « objet perdu ». L'« aimé » est le sujet, l'« amant »
est l'Autre, pour évoquer ici la grande opposition qui struc-
ture le séminaire de Lacan sur Le transfert. Dès lors, cette
différence de localisation de l’objet du transfert va commander
une « manœuvre » du chérapeute qui tient compte de cette
différence même.
Mise entre parenthèses de la volonté de l'Autre
la première visée de la manœuvre doit consister à
« traiter » notre transfert, celui de l'analyste, c'est-à-dire à
nous distinguer de l’Autre qui est censé se brancher sur l'être
du sujet 16 Elle implique, bien évidemment, que nous nous
décalions par rapport à la visée de lui plaire ou de lui être
sympathique, mais aussi par rapport à la visée de lui appli-
quer, fúc-il pour son amélioration, le projet que nous aurions
—
16. On peut trouver une illustration simple, mais éclairante, de cette manœuvre
dans la petite séquence qui mét en présence une jeune résidante de l'institution et
une intervenante lors d'un atclicr maquillage, Celle-ci constate qu'« attribuer un
nom à son maquillage où à elle-mème : “maquillage de princesse, comme ça tu cs
une princesse”, ou bien lui dire “tu es belle comme ça” ne font qu'érotiser
l'activité. Flle mime alors l'acte sexuel : te rouge à lèvres devient un pénis ; elle se
roule par term Sans pouvoir s arrêter, Par contre, se centrer sur la qualité de la
réafisation du maquitlage [.]. sur la manière de faire les choses [...} evintroduire
des OPPOSITIONS est (гор, раз assez ou “la couleur de ce chemisier va très bien
avec ce pantalon”, l'apaisent ». S. Bengochea, « L'enfant qui est ce qu'elle fair =.
Les feuillets du Courtif, n° 22, 2004, р. 25.
Traitement 235
élaboré ou que nous serions même dans l’obligation d'avoir à
son propos. La célèbre phrase « Ici, ce n'est pas un hôtel », qui
tôt ou tard ne manque pas d'être prononcée à l'adresse du
patient hospitalisé, ne traduit pas, il est vrai, le désir de plaire
au sujet, mais clle laisse néanmoins entendre une nette
volonté le concernant. Ce qu'on veut de lui, c'est qu'il se
bouge, qu'il suive le programme, qu'il évolue. « Ici, ce n'est
pas un hôtel » traduit, d'une manière indirecte, ce qu’on
attend, ce qu'on veur de lui. Or, une telle volonté, même
bonne, prend dans la psychose la figure de l'Autre qui ne peut
se passer de moi, de l'Autre qui me veut quelque chose. Elle
confirme le postulat qui stipule que c'est l’Autre qui transfère
sur moi, qui puise en moi la raison d'agir et de penser. Or, si
telle est la figure de l'Autre de la psychose, il n’y a pas lieu de
la présentifier, mais plutôt d'essayer de la dégontler, en insti-
tuant un lieu d'adresse où ne se manifeste pas, sous une forme
ou l'autre, le « transfert de l'Autre ». Nous ne sommes pas là
pour vouloir quelque chose du sujet, nous sommes là pour
qu'il puisse se servir de nous.
Une parole sans am biguité
Ainsi, la manœuvre porte également sur la parole. Plus
précisément, elle porte sur la parole en tant qu'ouvrant toujours
à une dimension d'au-delà : au-delà d'elle-même, au-delà de ce
qui est dit ou énoncé, mais aussi au-delà de ce qui est perçu ou
montré. Elle porte donc sur la sorte de halo que la parole
génère toujours autour d'elle, un halo de sous-entendu, d'al-
lusif, d'implicite. Référons-nous ici au double étage du graphe
de la parole, repris 1c1 sous une forme simplifiée :
A nn
A
Le premier étage, en dessous, est l'étage de l'énoncé, de
ce qui est dit ; le deuxième étage, au-dessus, ou au-deld,
correspond à ce qui s’'évoque à l'horizon de ce qui est dit,
236 L'autre pratique cliniguc
entre les lignes, le sous-entendu, l'aflusion, l'implicite. Le
deuxième aspect de la manœuvre du transfert consiste donc
en une pratique de la parole qui tend le plus possible à mettre
pour ainsi dire entre parenthèses l'étage supérieur, à se couper
de l'« au-delà » interne de l'énoncé.
Cela exige notamment d'abandonner tout appui pris
dans la dimension de la « compréhension ». S1, dans ma
réponse, est présence l'idée que « je comprends ce qui se passe
он сс qui vous arrive » — au lieu de laisser le sujet me l'expli-
quer lui-même —, je fais valoir un au-delà de ce que le sujet
dit et, par le fait même, le savoir que j'en ai. Or, une celle
position implique une activité de pensée capable de percevoir
ce qui est intime et secret. Elle suppose une capacité d'avoir
accès à des motivations qui échappent au sujet lui-même. Se
profile alors la dimension d'un Autre qui se fait maître, qui
s'assure ou jouit d’une position de maîtrise, aux dépens de la
séparation du sujet. C'est pourquoi nous nous renons à l'écart
de tout ce qui pourrait ressembler, dans notré réponse, à une
interprétation sur la vérité du sujet. Le simple fait de souli-
gner un lapsus — celui de cette dame, par exemple, qui, au
lieu de dire « élémentaire », dit « alimentaire » — peut déclen-
cher une crise de méfiance. En interrogeant le mot du lapsus :
« Alimentaire... ? », le thérapeute laisse entendre qu'il y a la
derrière une signification qui échappe au sujet, mais non à
lui. Dans un autre cas, le patient qui a envoyé une carte à son
thérapeute pendant les vacances lui demande à la rentrée :
« Qu'avez-vous pensé de ma carte ? » Pris de court, le théra-
peute répond « il faut que j'y réfléchisse », et laisse ainsi
entendre qu'il doit se mettre au travail pour en extraire Dieu
sait quelle signification cachée. Dans la mesure même où le
thérapeute pense qu'il faut aller au-delà de ce qui est montré
et ne pas se contenter de dire « l'église est joiie, c'est un beau
village, etc. », il laisse entendre qu'il existe un au-delà du geste
d'envoyer unc carte, un au-delà à déchiffrer, et témoigne, ce
faisant, d'une faculté d'inspection perçue comme intrusive
par le patient.
Trastement 237
[Décompléter la parole de sa dimension d « au-dela » ne
vaut pas seulement pour les dits du sujet, mais aussi pour les
dits du thérapeute ou de l’équipe soignante. Car, ici aussi,
peut se manifester le besoin de dire l'au-delà de ce qui est dit,
d'expliquer ce qui se fait, de faire comprendre en somme. Le
discours qui consiste à communiquer au patient la théorie
qui exptique la thérapeutique, à lui exposer la méthode de
travail de l'équipe ou du thérapeute, constitue à cet égard
l'exemple majeur de cet idéal de complétude. Ainsi, lorsqu'une
résidente vient nous dire, par exemple, « Magda est dans sa
chambre, elle ne va pas bien », au lieu de nous contenter de
répondre : « Dites-lui qu'elle peur venir me voir dans le
bureau », nous pouvons croire utile d'ajouter que, si nous ne
montons pas dans la chambre, cest pour qu'elle puisse faire
un pas d'elle-même, pour qu'elle puisse avancer vers l'auto-
nomie. Cependant, de cette manière, nous nous engageons
dans un registre de connivence, qui pourra éventuellement
déboucher ensutte sur la supposition d'un rapport privilégié,
voire sur son exigence.
Hors du sens
Contrairement à ce qu'on peut croire de prime abord, le
registre du « sens » : comprendre, faire comprendre, trouver
un sens, faire réfléchir, etc, comporte, par définition, une
dimension de sans-limite. En effet, dans le registre du sens,
nous sommes pris dans un renvoi qui ne connaît pas de point
d'arrêt. Expliciter le sens d'une phrase suppose de recourir à
une autre phrase, laquelle doit à son tour être interprétée par
une phrase ultérieure et ainsi de suite, sans fin. Âvec le sens,
on entre dans un registre qui comporte toujours, structurel-
lement, un non-encore-compris, un non-encore-explicité,
qui laisse poindre à l'horizon une aura de flou, un halo d'obs-
curité. C'est ce qui nourrit l’« herméneutique ». Mais c'est,
dans la psychose, ce par quoi le sujet risque de se sentir
menacé. Le registre sémantique de la parole comporte
toujours cette dimension d'au-delá. Il est donc porteur d'une
238 L'autre pratique clinique
opacité, d'un malentendu, de quelque chose de pas clair, qui,
de ce fait, induit l'idée d'une signification énigmatique,
toujours prête à s’insinuer dans la parole.
La manœuvre du transfert implique, par conséquent, une
orientation de la pratique qui relativise fortement la croyance
dans les vertus thérapeutiques du « s'exprimer » et du « mettre
en mots ». Car la parole est aussi vecteur de jouissance,
comme Lacan le mettra en lumière dans une phase ultérieure
de son enseignement, en corrélant justement la notion d'éro-
tomanie de transfert à celle de « sujet de la jouissance ». En
effet, 1] apparaît que, dans la psychose — mais aussi, à partir
de la psychose, dans tour phénomène fait de langage —, le
symbolique n'est pas un pur et simple substitut du réel, mais
comporte lui-même un aspect de réel. Pour prendre un
exemple simple, il est clair que l'injure, pour être un moment
de parole, n'en comporte pas moins une dimension de réel,
une dimension de passage à l'acte. Avec l'injure, ainsi que, à
un moindre degré, avec la moquerie ou avec l'ironie, il est
sensible que la parole n'est pas simplement disjointe de la
jouissance, mais qu'elle peut aussi être vecteur de jouissance.
L'hypothèse selon laquelle la parole produirait une annula-
tion de la jouissance par le simple fait d’en parler, par le
simple fait de donner un sens à l'événement traumatique et
au passage à l'acte, doit donc être révisée, du moins dans la
psychose. Car la clinique impose le constat que ie « faire
parler » est la plupart du temps loin de constituer une source
d'apaisement. Nous savons notamment que laisser parler ou
faire parler indéfiniment de la jouissance ou de la violence
dont le sujet a été l'objet, voire de celle qu'il a lui-même
exercée, n'a pas comme effet de l'annuler, mais, d'une manière
ou dune autre, de lentrerenir.
Faut-il choisir le silence ? Ce n'est pas à exclure, ainsi que
le suggère la thérapie de cer homme qui, après avoir déjà
connu plusieurs thérapeutes, est allé voir un de nos collègues.
À la deuxième séance, l'analyste engage l'entretien par un
discret : « Et alors ? » Il s'ensuit un arrêt des entretiens et une
lertre dans laquelle le patient apostrophe violemment
Traitement 239
« Pourquoi est-ce qué vous mc dites ça ? Vous voulez encore
minfliger ce que les autres mont fait subir ? » Instruit par
cette réaction du sujet, l'analyste se fait alors encore plus
discret et ne dit plus rien. Cependant, à une autre séance,
lorsque le patient lui dit : « It faudra que je commence à
penser à mon avenir », il le ponctue d'un simple : « C’est
sûr. » Là-dessus, nouvelle lettre et nouveau reproche. Finale-
ment, la chérapie atteindra sa forme adéquate lorsque le sujet
viendra parler à l'analyste, sans que celui-ci ne dise rien, ne
dise strictement rien, et fasse juste un certain sourire au
moment de laccueillir er de le congédier 17.
Toutefois, Pexpérience nous apprend aussi quune arti-
rude de silence ou de pure écoute est, dans la plupart des cas,
une attitude inefficace, sinon menaçante. En un sens, nous
sommes toujours un peu entre le Charybde de la conversa-
tion et le Scylla du silence, sans que nous puissions nous
référer à un mode d'emploi standard. Cependant, dans tous
les cas, s'impose la nécessité d'une certaine disciptine dans la
parole. Même lorsque nous parlons, et précisément parce que
nous ne pouvons nous tenir à une simple attitude de silence,
nous veillons à promouvoir un régime du signifiant à basse
intensité sémantique… Nous veillons à neutraliser, pour ainsi
dire, la dimension d'au-dela de la parole. Nous essayons de
réduire le plus possible le décalage entre le dit et le dire qui
en est constitutif.
UN AUTRE PARTENAIRE
Le partenaire-instrument
Comment dès lors définir plus avant cette position d'une
parole er d'une présence décomplétées ? Quel Autre devons-
nous (ncarner pour ne pas reproduire ou prolonger l'Autre du
transfert originaire ?
17. B. Porcherer, « l'homme de cristal et le point w=, dans Conversation du Cercle
ECHORCA, Pans, prin, 2004 [inédit
240 L'autre pratique chimique
Mettre l'accent sur la notion d'instrument, c'est-à-dire
sur un mode de présence qui évoque l'usage que le sujet peut
en faire, plutôt que sur celle du spécialiste et du meneur du
jeu, peut être une première façon de définir notre position.
C’est dire aussi qu’un tel mode de présence évite de situer le
sujet comme objet d’un projet, ou comme point d'applica-
tion dun programme et de normes d'évolution préétablis,
Des notions comme « témoin » ou « secrétaire de l’aliéné »,
auxquelles on peut sans doute ajouter celle de « greffier », de
« scribe » ou de « dépositaire », pour autant qu'elles ne dési-
gnent pas une position d'impassibilité mais bien une manière
d'accuser réception, d’entériner, de reconnaître, de soutenir,
etc., se rapprochent déjà de cc mode de présence, Elles
peuvent être accompagnées d’un aspect plus interact
lorsqu'elles incluent également, ainsi qu’Éric Laurent en a
évoqué la pratique ‘*, la possibilité d'introduire des ponctua-
tions et des points d'arrêt dans le travail de déchiffrage
effectué par le sujet. Ceux-ci visent à le soulager de l’obliga-
tion illimitée de comprendre, à laquelle il peut être soumis. Il
s'agit alors d'introduire des coupures et des espacements dans
son travail inlassable d'interprétation des signes, afin que
celui-ci ne débouche pas sur une concluston dans le réel, par
un passage à l'acte. Il ne s'agit pas d'annuler la jouissance,
mais d'obtenir un autre mode de la nommer qui fasse arrêt à
l'interprétation infinic, autrement dit d'en obtenir un autre
régime de traitement que celui dont le sujet est en train de
faire les frais. Car le régime de l'interprétation peuc lui-même
être ravageant, Même s'il ne présente pas les caractéristiques
dans le réel du « traitement » par Yauromutilation, la drogue
ou l'alcool, il peur également mener, faute d'un arrêt dans lé
symbolique, à une conclusion par le passage à l'acte.
ll y a donc lieu de prélever dans le discours du sujet des
moments qui puissent faire point d'arrêt, ponctuation. Pour
tel sujet qui entend les voix des morts, dont celle de sa grand-
mère, et est engagé dans des pratiques de spiritisme, on peur
18. E. Laurent, « Interpreter la psychose au quotidien uw. dans Conversation dir
Cercle еее, Ранк, 2005 (ined.
Traitement 24]
trouver une façon de reprendre le spirite du spiritisme pour
le déplacer vers le registre du spirituel et de la spiritualité. En
effet, on peut convenir avec lui que tout dans la réalité n’est
pas matériel, qu'une dimension spirituelle la caractérise aussi
bien, sans qu'elle doive nécessairement se déployer dans le
registre de certitude et de ravage qu'a été le spiritisme.
Citons aussi l'exemple d'un sujet persécuté par le fait
qu'on pense de lui qu'il est pédophile. Au fil de la conversa-
tion, le thérapeute essayera, par exemple, de trouver le moyen
d'évoquer la notion de « bisexualité », en référence à Freud
éventuellement, qui permettra au sujet de se sentir moins
persécuté par l'impression d'être observé par les autres.
Rappelons également le cas, que nous avons déjà commenté
ailleurs, de la dame qui a l'intuition d'être aimée par le fiancé
de sa sœur ‘”. Elle commence par lui téléphoner, lui envoyer
des lettres, etc. À elle, le thérapeute dira un jour : « Le fait que
X vous aime ne vous oblige pas à vous rencontrer. » Là non
plus, le thérapeute ne contrarie pas le sujet, il ne nie pas son
idée, mais il la déplace, 1l introduit un détour. Des phrases
comme « Dans la vie, chacun a son style » peuvent aussi avoir
un effet d'apaisement pour un sujet quotidiennement aux
prises avec ce qu'il perçoit comme une négligence agressive de
la part de son partenaire “. Parfois, il s'agir de se limiter a des
énoncés consistant à dire simplement que À n'est pas B, au
lieu de fournir la signification de A,
En somme, il s'agit de pratiquer un déplacement de l’ac-
cent vers la dimension syntaxique, formelle, du langage — où
la logique, la classification, la codification, et, par là même, la
lettre ec l'écriture jouent un rôle important — et de contribuer
ainsi à réduire les effets de signifié qu'entraîne la pratique
spontanée, intersubjective de {a parole.
19. С. DD. Garcia, à La сариме », dans Colleceit, Dimar dins des psychoses, Paris,
Le Seuil, 2004,
20. F Biagi-Chal, « Desuns de femmes, vandeds de jouissances — da cause
freudienne, 45, 2000, p. 115.
242 L'autre pratique clinique
Désactivation du transfert de l'Autre
La position à occuper dans le transtert psychotique peut
être définie, dans les termes d'un Lacan plus classique,
comme celle d’une sorte d'Idéal du Moi « extérieur » qui vien-
drait prendre la place d'un Idéal du Moi « intérieur » non
opérant ou pas pleinement opérant. Si le thérapeute ne se
place pas dans le prolongement de l'Autre qui veut quelque
chose “!, le sujet peut rencontrer en lui une sorte de repère
symbolique externe, là où le repère interne fait défaut, au lieu
de s'affronter à sa volonté. On peur trouver dans les Écrits, à
partir de la page 573, une allusion à la possibilité d'une autre
configuration de l'Autre que celle qui risque d’être, à défaut
de Nom-du-Père, persécutive ou intrusive. Il est possible de
présentifier un Autre où la dimension du désir, et donc aussi
celle du « transfert de l'Autre », est en quelque sorte désac-
civée, L'Autre est alors plus proche de la position d'une pure
fonction signifiante, réduite au seul signifiant S1, autre façon
d'écrire la notion d'Idéal du Moi. Comme J.-A, Miller a eu
l’occasion de le noter ““, il s'agit, au fond, de la fonction un
peu bête, « mensongère », de garant de l’ordre du monde. À
partir du moment où cette nouvelle forme d'adresse à l'Autre
se fixe, devient habituelle, une certaine stabilité et des effets
d'apaisement peuvent se produire. Elle vient assurer un point
d'où le sujet parle, une écoute d'où il s'oriente, qui ne sont
plus constitués par ce que l'Autre veut de lui. Ainsi, le sujet
lui-même pourra, par exemple, témoigner du fait que, dans
telle conjoncture difficile, Il a pensé à vous ou qu'il s'est
demandé ce que vous auriez pensé de ça. Cette adresse aura
fonctionné pour lui comme une sorte de boussole.
Lorsque nous manœuvrons de manière à ne pas être dans
la position où le docteur Flechsig se tenait par rapport à
Daniel Paul Schreber, le sujet peut s'adresser à nous sur un
21. let, je ne me sens pas Jugde par vous =, < 1CL an ne veut pas me guérir malere
Miedo : autrnt de témoignages qui expriment l'émergence d'un autre lien ave
l'Autre.
22. 1-A. Miller er coll, La perejea y el amor, Barcelona, Paidos, 2003, p. 279.
Traitement 243
autre mode que celui de devoir réagir à notre transfert, positif
ou négatif. Lorsque nous mettons entre parenthèses notre
désir personnel, pour être dans une position de secrétaire-
rémoin-assistant ou équivalent, le sujet peut s'adresser à nous
sans devoir tenir compte de ce que nous avons « derrière la
tête », Un autre cranstert peur ainsi surgir, du côté du sujet
cette fois-ci — au-delà, sinon à la place, du transfert de l’Autre
auquel 1l est originairement exposé —, où la dimension de ce
qui le sollicite comme « réponse du réel » est absente ou
réduite, Il s'agit alors d'un lien social le plus possible dépourvu
d'enjeux de jouissance, essentiellement situé dans un registre
de semblant, où les vecteurs, symbolique et imaginaire, sont
mis en jeu sans être polarisés par le réel du sujer. On peut
ainsi représenter le schéma de ce nouveau transfert, qu’on
pourrait qualifier d’« anérotique », au moven de ces deux
vecteurs, orientés vers l'Autre à partir du sujet, et d'un troi-
sième, de sens contraire, tourné vers le sujet, mais désactivé et
donc, en fait, absent.
sujet Autre
> Imaginaire
—— > Symbolique
Réglage de l'Autre
Pour terminer, rappelons un autre aspect du traitement
de la parole, celui qui vise son caractère impératif. Celui-ci
est, certes, inhérent à l'articulation comme celle du signi-
flant , mais est spécialement mis en jeu lorsque, en institu-
tion notamment, la parole est celle des responsables qui
doivent assurer la possibilité d’une vic en commun vivable.
L'expérience nous a montré que ce traitement peur opérer,
23]. Lacan, Æeréts, ap. e, py. 333
244 L'autre pratique clinique
essentiellement, selon deux modalités : par une régulation et
par une pluralisation de l'Autre.
D'une part, l'Autre se présente comme réglé lorsque
l'autorité des responsables est assumée de façon à être elle-
même soumise à l'autorité supérieure d'une loi qui vaut pour
tous les responsables eux-mêmes. L'autorité est alors reconnue
plus comme un fait de responsabilité que comme un fait de
pouvoir.
La « pluralisation » de l'Autre, d'autre part, a pour bur de
favoriser une dilution de la dimension attractive ou persécutive
du transfert de l'Aucre. C'est ce qui se passe, notamment en
institution, lorsque nous élevons une nécessité pratique de
fonctionnement, celle d’être à plusieurs, au rang de principe de
travail, de style de présence, commé moyen de « traiter
l'Autre ». À ce propos, il serait intéressant d'étudier ce qui, dans
d’autres contextes théoriques ou institutionnels, s'entend par la
notion de transfert multifocal, diffracté ou fragmenté. En quoi
cette notion rejoint-elle ou ne rejoint-elle pas ce que nous
visons quand nous parlons de « pratique a plusieurs » ? La
pluralisation de l’Autre est, pour nous, une manière de traiter
notre transfert, c'est-à-dire de traiter la porentialité d'éroto-
manie ou de persécution que le « transfert de l'Autre »
comporte. En revanche, pour d'autres auteurs, la pluralisation
semble plutér congue comme une caractéristique de la clinique
du sujet, comme une caractéristique de son transfert : c'est le
sujet lui-même qui est diffracté, qui est pluriel, en référence
sans doute au morcellement schizophrénique.
Á partir de cette discussion sur pluralisation de l'Autre et/
ou pluralisation du sujet, il reste, en effet, à affronter route la
question du transfert sur le versant de la psychose où, contrat-
rement à ce qu'expérimente le sujet paranoïaque, l'Autre est
inexistant ou radicalement évité, soit sur le versant schizo-
phrénique. Cela pourrait faire l'objet d'une étude en soi.
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Thank you for your participation!

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