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Compte rendu
« Nulle part la clarté ou L’Art d’écrire labyrinthique : Les deux soeurs de Gilles Valais / Contes
intemporels d’Hélène Ouvrard »
Marie José Thériault
Lettres québécoises : la revue de l'actualité littéraire, n° 42, 1986, p. 27-29.
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http://id.erudit.org/iderudit/39701ac
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Document téléchargé le 16 novembre 2015 08:59
CONTES ET NOUVELLES
Marie José Thériault
Nulle part la clarté
ou
L'Art d'écrire labyrinthique
S'il y a quelque part là-haut (ou en bas)
un dieu des critiques, et s'il est clément
et miséricordieux, il pardonnera la dureté de mes paroles, car il aura été témoin des efforts considérables que j'ai
déployés — mais en vain — pour percer
le sens des contes d'Hélène Ouvrard et
pour comprendre pourquoi on a cru bon
de faire un livre des deux récits de Gilles
Valais. Il m'aura vue, ce dieu des critiques, peiner crayon en main, lire et relire
plusieurs fois chaque phrase (souvent
longue de plus d'une page) des Deux
soeurs, rétablissant d'abord la syntaxe,
corrigeant les fautes de concordance et
les mauvais emplois, reprenant la ponctuation et soulignant les impropriétés de
termes... Bref, que sa clémence m'accompagne dans cet article, car il m'a vue
faire le travail qui devrait normalement
échoir à l'écrivain, puis à l'éditeur. Et il
m'a vue (bis) quelques jours plus tard,
au plus haut période de l'exaspération,
sur le point de rédiger des fiches pour
essayer d'isoler un chemin ou tout au
moins des séquences dans les dédales
onirico-poétiques des Contes intemporels d'Hélène Ouvrard, en dépit de l'introduction explicative qu'elle y signe. J'ai
ensuite beaucoup hésité devant le compte
rendu à faire: en parler? me taire? Mais
j'ai fini par me dire qu'en littérature,
l'approximation et le manque de rigueur
sont des maux très graves puisque de les
publier revient à les entériner et à les
rendre contagieux en leur conférant une
valeur d'exemple. J'ai donc convenu (et
pas de gaîté de coeur) d'essayer de démontrer pourquoi ces deux recueils ne
sont pas des modèles à suivre, au risque
(mais j'ai la couenne dure...) de me créer
de nouveaux ennemis dans un domaine
où l'on en a toujours trop.
L'essentiel de ce que j'ai à dire porte
sur la forme, car dans les deux cas la
forme constitue le premier et le principal
obstacle. Le fond ne se livre (s'il se livre
Les deux soeurs
de Gilles Valais
Contes intemporels
d'Hélène Ouvrard
jamais) qu'au prix de terrifiantes expéditions dans une jungle de confusion,
d'inexactitudes et de boursouflures. À
trop vouloir faire du style, on s'empêtre
dedans.
Les deux soeurs1: Gilles Valais est le
pseudonyme d'un auteur qui préfère garder l'anonymat. Respectons ce voeu.
Son livre est fait de deux récits plutôt
longuets que Procuste aurait pu, cette fois
sans atteinte à l'essence, raccourcir aux
dimensions de son célèbre lit. «Les deux
soeurs», premier récit, relate sous forme
de souvenirs la vie de Gemma et Martine, et fait à travers elles le portrait d'un
petit groupe social, «dans un cadre semirural en mutation» qu'un certain nombre
de déductions nous conduisent à situer
sur la basse Côte-Nord d'il n'y a pas si
longtemps. «Les boîtes à cadran et à
boutons installées sur certains réfrigérateurs des cuisines de la Pointe» (p. 69),
outre qu'elles donnent de vagues indications d'époque et de lieu, montrent bien
ce qu'une plume trop zélée peut faire d'un
poste de radio qui n'en demandait pas
tant. Dans cet exemple, le sens n'est pas
obscurci ou rendu grotesque par l'enflure, mais ce n'est pas toujours le cas.
Je vous défie de savoir ce que signifient
ces «titres à saveur de fleurs matinales
ou de citerne» (p. 68) que déniche Gemma à la librairie Potvin où — tenez-vous
bien — «il devait bien y avoir une case
canadienne» (p. 68). Et que sont donc,
je vous prie, une «carrosserie qui clopine» (p. 43), ou encore «ce chemin qui
me prenait comme une main courante»
(p. 3), un «domaine incrédule» (p. 7),
ou enfin «les cabanes, ce peuple aux
planches sans couleur» (p. 23)? Jourdain, le camionneur, pourrait peut-être
me le dire, lui qui est déluré et qui, «l'été
précédent, [...] promenait son toupet roux
dans les coteaux, avec son cran au coin
de l'oreille droite» (p. 44)? Avec ce toupet et ce cran, pas étonnant que «celui
qui n'aurait pas détesté l'avoir pour
gendre, [...] lui aurait bien donné la plus
mûre de ses deux» (p. 43). Je n'invente
rien, je le jure. Pauvre Gemma. Elle
«s'accota contre une colonne» (p. 70);
auparavant, c'est un disque qu'elle a
«accoté contre le dossier» (p. 53) dans
«cet intérieur quasi vide de meubles orné
de portraits à halo» (p. 50), et «elle se
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serait
ait précipitée dans le paysage ottert
offert
par• l'artiste
l'artiste populaire
populaire s'il
s'il n'avait
n'avait pas
pas été
été
un simple carton» (p. 68) — qui? l'are?
tiste?
Le second récit, «Lettre de Maud», est
de la même eau. Prenant le prétexte d'une
lettre de Maud au premier homme qu'elle
a aimé, le narrateur évoque un certain
Manitoba francophone, «cellule militante, [...] noyau d'une survie assumée,
un groupe de guérilla pacifique» (p. 111).
Mêmes tics que dans la première nouvelle. Même emphase grotesque. Mêmes
phrases longues de deux pages où l'auteur trébuche dans les relatifs. Mêmes
fautes. Même structure boiteuse, mêmes
impropriétés de termes et ponctuation
fautive qui peuvent conduire à d'hilarants résultats: «[...] le gros paroissien et
le coffret d'osier reposant sur la commode à miroir de sa chambre à coucher»
(p. 100); «[...] avant qu'Alain eût [sic]
pincé son organe encore une fois»
(p. 157). Et, bien sûr, tant chez Hélène
Ouvrard que chez Valais, la plus joyeuse
confusion dans l'emploi des imparfaits et
plus-que-parfaits du subjonctif, passés
antérieurs et conditionnels passés de
deuxième forme, (travers commun à
quelques journalistes et correcteurs qui
voient des fautes où il n'y en a pas et pas
de fautes où il y en a).
On continue? Non. Concluons.
Ce qui est surtout désolant, c'est que
le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des Arts du Manitoba ont apporté leur
soutien financier à la publication de ce
recueil (sans doute par le biais de subventions globales accordées sans examiner en détail les programmes de publication). Pourquoi? Pour contribuer à garder les minorités francophones de l'Ouest
de l'assimilation et préserver la langue
française? QUELLE langue française? Ce
galimatias qu'on ne peut même pas considérer comme un dialecte (un dialecte
aussi obéit à des règles)? Ce charabia qui
se veut littéraire et qui n'est qu'absurde
et ridicule?
Puisqu'il ne s'agit pas ici d'un pamphlet politico-linguistique, passons aux
Contes intemporels, sous-titrés (Amours),
d'Hélène Ouvrard, et accrochons-nous à
nos baskets, car cette plongée dans la
poésie onirique de l'auteur aurait de quoi
nous faire perdre pied.
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Hélène Ouvrard n'en est pas à ses premières armes. Romans, recueils de
poèmes et oeuvres dramatiques se succèdent régulièrement presque tous les ans
depuis 1965. Elle devrait donc avoir développé depuis le temps un sens critique
plus aigu que celui qui lui a permis de
publier les contes de jeunesse réunis dans
ce recueil. Retravaillés en 1969-1970, ils
ont acquis à ce moment «leur forme à
peu près définitive» (p. 8). C'est moi qui
souligne à peu près. Les Contes n'auraient pas souffert d'un élagage supplémentaire. Dans la même introduction,
Hélène Ouvrard nous prévient : «Le
symbole ne livre pas ses données.» (p. 7)
D'accord. Mais j'ajouterai que, puisque
l'écrivain ne vend pas son livre avec un
mode d'emploi, il a une responsabilité
envers le lecteur, et c'est de lui rendre
son texte — ou sa symbolique — intelligible. Sinon, pourquoi écrire? Elle dit
également ceci, qui est révélateur: «En
moi aussi le symbole, bien que jailli
spontanément, a mis beaucoup de temps
à se frayer un chemin, et c'est peut-être,
précisément, cette opacité d'une signification qui se laisse chercher et nous
amène progressivement à sa compréhension, qui fait qu'un texte nous habite,
nous nourrit, qu'on soit auteur ou lecteur.» (p. 9) L'auteur, oui, sans doute,
se sentira «habité» par un tel texte. Mais
le lecteur? Si une première, puis une
deuxième lecture ne lui révèlent pas les
secrets d'une oeuvre, quel masochisme
le poussera une troisième, une quatrième, une cinquième fois à constater
qu'il n'est peut-être pas aussi intelligent
qu'il le croyait?
L'opacité de la signification m'a paru
la plus dense dans «la Méduse et le ChatSoleil», le premier texte du recueil. Je
n'y ai strictement rien compris. L'Âme,
le Vent, la Fleur qui s'appelle Méduse,
le Grand Chat ou Chat-Soleil, Lune, Soleil, les Êtres de la Nuit, la Femme de
Flamme, Chat-Lune, l'Ange Jhamal,
Arumel, le Cheval blanc, les Chimères
d'eau, Genhi, les Ombres de la Nuit, la
Fiancée du Vent, les Chiens hurlants du
Vent, le Frère de Genhi, — l'Ange, les
Humains, les Bêtes, la Cité des Âmes,
les Manufactures de la Ville, le Château
du Vent, les Champs pluvieux du Vent,
sans parler de l'Hiver, de Terre, de la
Mort, de... mais, je m'essouffle et
m'égare à cette seule nomenclature. Tous
ces lieux et personnages évoluent, se
prennent, s'habitent, se désertent et
s'entassent dans trente-neuf pages en
exécutant un mélange de Guerre et de
Danse — à moins que ce ne soit une
Danse Guerrière qui serait aussi Amoureuse et Galactique — où la Chatte la
plus Solaire ne retrouverait pas ses Petits.
Les autres textes ne sont guère moins
excessifs et Hélène Ouvrard n'y ménage
ni les Majuscules ni l'Emphase. Jugez
plutôt:
Je parvins ainsi au bord des Étangs
sans Fond. L'indicible désolation qui
régnait en ces lieux me révéla la toutepuissance des forces qui s'étaient
dressées l'une contre l'autre aux origines de ma vie. Comme j'attendais le
signe par lequel devait m'être révélée
la présence de mes Aïeux, le feu des
Rubis, dans mes veines, décrut rapidement. De vagues humeurs envahirent l'eau pure des Émeraudes et des
Saphirs sur mon corps éclos. Une
odeur nauséabonde se répandit autour de moi et un froid mortel avait
déjà gagné mes membres, d'où la pèlerine avait déroulé ses anneaux,
quand une voix fêlée mit fin au dangereux processus. (Meredith, p. 78)
Que la pèlerine soit magique et serve
aussi parfois d'étrier, cela excuse-t-il la
construction fautive de cette fin de
phrase? Pourquoi l'éditeur, si l'auteur ne
le peut pas, ne corrige-t-il pas des abominations comme: «Elle lui remit une
fiole sur laquelle elle enleva la blanche
étiquette où était écrite la formule [...]»
(p. 37) «Comme nous finissions ces mots
[...]» (p. 20) ou «Les yeux qui échappent un éclat de lumière.» (p. 20) «Il
échappa un involontaire frémissement»
(p. 97), «(...] et la bergère, échappant
les cornes du grand Bouc» (p. 97). C'est
fou ce que les personnages d'Hélène Ouvrard «échappent» de choses...
Doit-on, au nom de la poésie, tolérer
des arabesques comme celle-ci: «Dans
l'épaisseur des toiles, des larves étaient
engoncées dans des positions et à des
degrés divers.» (p. 46) Ou comme celleci: «L'amant de chiffon qu'elle serrait sur
son sein, révulsait vers le ciel de tempête
des yeux enfarinés.» (p. 70) Ceci, enfin,
qui comporte un très périlleux «dont» et
un «murmura ma mère» euphoniquement douteux: «Capitaine, capitaine,
murmura ma mère à celui que ses yeux,
peut-être, voyaient, tout comme le lait
empoisonne la femelle dont le petit ne
boit pas, ainsi l'amour détruit-il la femme
quand celui qui devrait la délivrer ne le
fait pas.» Le doit-on?
Trêve d'exemples. Hélène Ouvrard a
été nourrie dans le sérail de ses rêves.
Elle en connaît les détours assez pour s'y
promener toute seule. Mais si elle veut
entraîner ses lecteurs dans des découvertes littéraires intéressantes, sans doute
devrait-elle songer à leur rendre le parcours moins obscur et moins ampoulé.
Tous ces grumeaux qui font obstacle occultent vite le sens puisque le texte se
ferme à toute lecture, qu'elle soit de premier, second ou troisième degré. Nous
sommes bien loin, alors, de connaître la
même joie intellectuelle que l'auteur de
ces Contes:
Ces Contes m'ont donc énormément
appris sur moi-même. Ils m'ont précédée et guidée dans ma recherche intellectuelle, à mesure queje cherchais
à élucider leurs messages, aussi purs
et précis que ceux des rêves, puisqu'ils étaient du rêve éveillé. Maintenant qu'ils m'ont livré leur message,
je peux les offrir à d'autres, auprès de
qui ils joueront peut-être le même rôle,
afin que ces lecteurs puissent à leur
tour, s'ils le désirent, comme Meredith, «dans la dense Forêt des Ténèbres [...] errer, en proie à de profondes rêveries», et peut-être y découvrir «d'étranges fleurs de T entremonde». (Introduction, p. / / )
Hélas... Non. D
QUESTIONS
CUL TURE
Sous le titre «Questions de culture», l'Institut québécois de recherche sur la culture a entrepris de publier une série de cahiers thématiques, au rythme de deux par année. Chaque
cahier se propose de faire le point sur un thème
déterminé, non seulement en publiant des résultats de recherche, mais plus encore en ouvrant
de nouvelles perspectives de réflexion.
Chaque numéro compte environ 180 pages et est
en vente dans toutes les librairies au prix de 12,00 $.
Ces ouvrages sont
disponibles dans toutes
les librairies ou à:
tare
i alette i
/
I 7979 •
Institut québécois
de recherche sur la culture
93, rue Saint-Pierre
Québec (Québec)
G1K 4A3
Sept ou huit spécialistes de disciplines diverses, rattachés ou non à l'Institut, sont invités à
contribuer à la production de chaque numéro.
Le contenu des cahiers ne se limite pas au Québec; il inclut des articles de nature plus théorique ou générale, ainsi que des textes favorisant
la comparaison interculturelle (civilisations, nations, ethnies, régions, classes, sexes, ...).
Ces cahiers s'adressent non seulement aux
chercheurs et aux étudiants, mais à un plus large public qui s'intéresse aux divers thèmes
abordés: les communautés ethniques, les cultures parallèles, l'architecture, les régions culturelles, le vieillissement, les industries de la culture,
les jeunes artistes, la situation des femmes, les
jeunes chercheurs, la culture des organisations, ...
«Questions de culture» est sous la direction
de monsieur Fernand Dumont.
tél.: (418) 643-4695
Gilles Valais, les Deux soeurs, Saint-Boniface,
Éditions des Plaines, 1985, 170 p.
Hélène Ouvrard, Contes intemporels (Amours),
La Prairie, Éditions Marcel B roquet, 1985,
112 p.
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