Extrait

Extrait
Elena Botchorichvili
seulement attendre
et regarder
Roman
Roman
Boréal
Extrait de la publication
Les Éditions du Boréal
4447, rue Saint-Denis
Montréal (Québec) h2j 2l2
www.editionsboreal.qc.ca
Extrait de la publication
seulement
at t e n d r e
et regarder
Extrait de la publication
du même auteur
Le Tiroir au papillon, roman, Boréal, 1999.
Opéra, roman, Les Allusifs, 2001.
Faïna, roman, Boréal, 2006.
Sovki, roman, Boréal, 2008.
La Tête de mon père, roman, Boréal, 2011.
Extrait de la publication
Elena Botchorichvili
seulement
at t e n d r e
et regarder
roman
traduit du russe par
Bernard Kreise
Boréal
Extrait de la publication
© Les Éditions du Boréal 2012
Dépôt légal: 1er trimestre 2012
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Diffusion au Canada: Dimedia
Diffusion et distribution en Europe: Volumen
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Botchorichvili, Elena
Seulement attendre et regarder
Traduit du russe.
isbn 978-2-7646-2155-4
I. Kreise, Bernard. II. Titre.
ps8553.o749s4814
2012 c891.73’5
c2011-942496-7
ps9553.o749s4814
2012
isbn papier 978-2-7646-2155-4
isbn pdf 978-2-7646-3155-3
isbn epub 978-2-7646-4155-2
Extrait de la publication
De temps à autre le frère du professeur Dubé avait
une crise. Il se mettait tout nu, il grimpait sur un
arbre et chantait. Les femmes se précipitaient
dans le jardin afin de le lorgner, les yeux écarquillés. Pour la première fois peut-être, ou la dernière, elles contemplaient un bel homme tout nu.
On peut passer sa vie entière sans jamais voir
un homme pareil.
Vanetchka entourait l’arbre de ses bras
enfantins et pleurait. Il appelait Andro, mais ce
dernier ne réagissait pas.
—Andro, regarde-moi, l’implorait-il,
regarde-moi au moins!
Andro ne le regardait pas. Il chantait. Les
nuages et les oiseaux filaient au-dessus de sa
tête.
—Mon printemps, mon amour…
Il se tenait debout sur les branches, les jambes
écartées; en dessous de lui s’étalait la ville de
Montréal, et un seul de ses pieds, celui de droite,
était enveloppé d’une chaussette.
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Extrait de la publication
—L’âme réside dans le pied droit, il faut toujours le garder au chaud! avait un jour expliqué
Andro à son frère, le professeur Dubé.
Le colonel aux dents d’acier qui avait servi à
la frontière méridionale de son pays ex-postcommuniste apparaissait alors à une fenêtre et éclatait
de rire:
—Et tout ça à cause d’une bonne femme! Tu
parles d’un pédé!
Parfois aussi il se mettait en rogne:
—Descends de là, mon petit oiseau couillu,
sinon c’est moi qui vais te dégommer vite fait de
ta branche!
Et en s’appuyant au châssis, il ne manquait
pas non plus de vociférer contre ceux qui restaient
là:
—Qu’est-ce que vous avez à le lorgner?
Apportez un tapis! Sinon il va se tuer!
Et il ne desserrait pas les doigts des montants
pour ne pas tomber lui-même.
Vanetchka courait chercher une échelle, mais
il n’y avait pas d’échelle.
Tous ceux qui se trouvaient en contrebas,
sous les pieds d’Andro, continuaient à glisser sur
la neige sale et à vilipender le maire de Montréal.
Le maire en personne, n’est-ce pas, aurait dû sortir au petit matin avec une pelle pour enlever la
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neige boueuse. Les grands-mères emmitouflées
dans leur manteau de fourrure morte clopinaient
avec circonspection: elles donnaient l’impression
de marcher sur des tessons. Elles craignaient de se
casser la figure et de ne plus pouvoir se remettre
debout. Des élèves boutonneuses au visage blême
et au nez rouge se dépêchaient d’aller au collège,
pieds nus dans leurs bottes. Quand le froid était le
plus mordant, elles considéraient comme du dernier chic de ne pas porter de collants ni même,
dit-on, de petite culotte. Partout, tels des parapluies oubliés, étaient plantées des pancartes
annonçant des maisons à vendre: la ville entière
avait vraisemblablement envie de déménager. Sur
les pancartes, les visages des agents immobiliers
étaient blancs et transis.
Le printemps était déjà à portée de main
apparemment — les oiseaux et les nuages volaient
tout là-haut, en effet —, mais on ne le voyait pas
arriver. Il était peut-être bloqué, comme derrière
le mur de Berlin.
—Mon printemps, mon amour, arrive,
arrive! chantait Andro dans son arbre. Mon cœur
saigne, mon cœur est déchiré!
Appelle toujours…
Comme un fait exprès, Lilka-Zut ratait
chaque fois la chanson d’Andro. Elle se morfon9
dait ensuite de chagrin. Elle restait assise dans
l’immense cuisine et buvait un thé sans fin,
désolée.
—Ah, zut! Où est-ce que je traînais encore?
Que n’aurait-elle donné pour voir nu le frère
du professeur, avec seulement une chaussette au
pied droit. Cela revenait presque à voir nu le professeur lui-même, en fait! Lilka avait beau suivre
assidûment des cours de français, elle était incapable d’aligner deux mots. Elle aurait dû rester à
la maison et attendre qu’Andro grimpe à son
arbre.
—Ah, j’aurais tellement voulu entendre
chanter Andro! expliquait l’infortunée, vêtue
d’une des robes neuves de l’épouse grabataire du
professeur, avec ses étiquettes encore agrafées. Je
donnerais ma vie pour une belle chanson!
Pour une chanson, vraiment?
On sortait un tapis de la maison et on l’étalait
sous l’arbre, pour recouvrir la neige grise. Andro
achevait sa chanson et tombait. Il ne sautait pas, il
tombait comme un mort. Vanetchka l’enroulait
dans le tapis et l’emportait à l’intérieur. Un jour,
pour frimer, il avait transporté un piano droit sur
son dos.
Quand le spectacle était fini, le colonel refermait sa fenêtre et se précipitait à la recherche de
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Extrait de la publication
Natacha l’Africaine. Il la trouvait et lui flanquait
des baffes.
Vanetchka en larmes extirpait Andro du tapis
en le déroulant.
—Si tu veux, je te l’amènerai, j’irai au bout
du monde pour la trouver! lui promettait-il entre
deux sanglots. Tu es un père pour moi, un vrai
père…
Andro restait couché sur le tapis, avec seulement une chaussette au pied droit, il se taisait. Il
fixait le plafond de ses beaux yeux immobiles, et
comme n’importe quel cadavre, il ne chantait pas.
Des angelots dodus étaient en faction sous le plafond, mais ils ne tiraient pas: ils économisaient
leurs flèches.
—Ekaterina! s’écriait Vanetchka, s’imaginant qu’elle pouvait l’entendre. Regarde dans quel
état tu as mis cet homme! Mais enfin, qu’est-ce
que ça te coûte de l’aimer?
Ekaterina pouvait-elle aimer qui que ce soit?
Le maître des lieux, le professeur Dubé, ne
sortait jamais dans le jardin, bien qu’il entendît,
sans doute, son frère chanter. Il restait dans sa
chambre, au sous-sol, et jouait du piano. Il jouait,
d’accord, mais, disons-le, ce n’était pas Horowitz!
Cependant, Natacha l’Africaine — «Pourquoi
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Extrait de la publication
s’appelle-t-elle Natacha, puisqu’elle est noire?» —
l’informait toujours de ce qui se passait à travers
la porte close. Elle posait son balai par terre,
comme un fusil, et racontait:
—Il s’est mis tout nu, il a grimpé dans l’arbre
et il s’est mis à chanter.
Pourtant, elle ne se trouvait pas dans le jardin, sous l’arbre! Tandis qu’Andro s’égosillait, elle
gisait dans la cuisine, étalée sur le carrelage
comme un poulet rôti, les jambes affreusement
écartées. Jusqu’à ce que le colonel aux dents
d’acier qui avait servi à la frontière méridionale
tombe sur elle et lui flanque des gifles pour qu’elle
retrouve ses esprits.
—Mon printemps, mon amour, arrive,
arrive!… chantait Natacha de sa voix éraillée à
travers la porte close.
Elle imitait Andro.
Le professeur Dubé ne s’approchait pas de la
porte, il ne l’ouvrait pas. Mais cela ne dérangeait
pas Natacha.
—Ekaterina m’a dit: «Personne ne m’a
aimée comme lui, mais moi, je ne peux pas, je ne
sais pas m’y prendre…», chuchotait Natacha.
—Je ne peux pas? faisait soudain la voix du
professeur en écho derrière la porte. Je ne sais pas
m’y prendre?
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Extrait de la publication
Natacha montait alors au troisième étage, elle
s’engouffrait dans la chambre de Clara, l’épouse
grabataire du professeur, et entonnait d’une voix
théâtrale:
—Mon printemps, mon amour, arrive,
arrive, mon cœur saigne, mon cœur est déchiré…
Elle lui parlait aussi d’Ekaterina:
—«La seule personne qui m’a un jour
aimée… mais moi, je ne peux pas, je ne sais pas
m’y prendre…»
Par la même occasion, elle racontait que les
photos d’agents immobiliers qui étaient accrochées partout tels les portraits de hauts dirigeants
lui donnaient la nausée. Essaie après ça de trouver
d’autres décorations en ville: zéro! De la neige
grise, rien d’autre! Elle parlait aussi des collégiennes, qui ne mettent pas de petite culotte,
même si personne n’a vérifié, en réalité. Elle enlaçait son manche à balai, elle secouait la tête, dispersant ses cheveux noirs tout autour d’elle, et elle
continuait de raconter ses histoires.
Celles-ci faisaient couler les larmes des
femmes qui veillaient près du lit de Clara la grabataire. Même celles qui s’étaient personnellement
tenues sous l’arbre du jardin et avaient entendu de
leurs propres oreilles la chanson d’Andro. C’est
tout un art de savoir raconter des histoires comme
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Extrait de la publication
elle. Lilka-Zut estimait qu’une bonne histoire,
c’est encore meilleur que le sexe!
—Mais comment se fait-il que votre Ekaterina soit incapable de tomber amoureuse d’un
homme? se demandaient, scandalisées, ces excommunistes, toutes avec des dents gâtées, vêtues
des robes flambant neuves de la femme du professeur. Avec leurs étiquettes encore agrafées çà et là.
Ne serait-ce que pour le réchauffer! Est-ce qu’on
a le droit de rendre les gens fous comme ça?
Quelle peau de vache, tout de même!
L’épouse du professeur Dubé — cette femme
qui avait des seins impeccables — ne réagissait
pas, pas le moindre écho.
À cette époque, Ekaterina était partie depuis
longtemps de la maison du professeur; elle ne
téléphonait pas, elle ne venait plus jamais, bien
qu’elle vécût à Montréal où elle jouait dans une
pièce de théâtre. Dans la chambre qu’elle avait
naguère occupée, deux jours en tout et pour tout,
il ne restait plus que ses escarpins jaunes, et chacun à tour de rôle avait tenté de les enfiler, croyant
sans doute qu’il s’agissait de ceux de Cendrillon,
mais personne n’était parvenu à y glisser ses pieds,
pas même Vanetchka qui achetait ses chaussures
au rayon pour enfants. On ne comprenait donc
pas pourquoi Andro, le frère du professeur Dubé,
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Extrait de la publication
se mettait soudain tout nu pour grimper dans un
arbre et pousser sa chanson. À cause du printemps? Mais pourquoi l’aimait-il, elle, et pas
n’importe quelle autre émigrée qui se trouvait là?
Elles étaient si nombreuses qu’il avait l’embarras
du choix. Et comment se faisait-il qu’Andro fût le
seul qui l’aimât encore? Tous les hommes sans
exception n’étaient-ils pas tombés amoureux de
cette femme sublime?
L’amour, celui des autres, est un mystère.
Un jour, lors d’une de ses crises passionnelles,
Andro fit une tentative pour monter dans la
chambre de Clara, vêtu seulement d’une chaussette. Natacha l’Africaine l’aperçut dans l’escalier,
elle poussa un cri, lâcha son balai, s’écroula par
terre en faisant le grand écart avec ses jambes, tel
un poulet rôti! Mais elle se heurta la tête contre
une marche et se mit à saigner. Peut-être à cause
de ce spectacle sanguinolent, peut-être parce que
le chemin du troisième étage était barré par le
corps d’une femme, Andro n’y monta pas, et il
sortit dans le jardin, selon son habitude, pour
grimper dans son arbre et entonner sa chanson:
—Mon printemps, mon amour, mon cœur
se déchire…
De nouveau les oiseaux et les nuages se suc15
Extrait de la publication
cédèrent au-dessus de sa tête, de nouveau Vanetchka en larmes se démena sous l’arbre. Et comme
toujours, les agents immobiliers aux visages pâles,
les grands-mères dans des fourrures mortes
n’avaient rien à fiche de son amour. Quant aux
écolières boutonneuses qui ne portaient pas de
petite culotte… Mais quand le colonel eut fini
de se divertir, il tomba sur Natacha, la fille africaine du peuple russe: elle gisait par terre, sans un
souffle, dans une mare de sang. Alors, le colonel
aux dents d’acier arracha de sa gorge une voix
martiale comme on tire une épée de son fourreau
et il hurla que les choses ne pouvaient plus continuer comme ça.
C’est à ce moment-là précisément qu’un
autre émigré, Parmen, un petit vieux sourdingue
qui discutait en susurrant d’une voix stridente
et marchait droit devant lui en regardant vers la
gauche, fit son apparition dans la maison. On
le chargea d’avoir l’œil sur Andro le fou, alors que
tous les autres l’avaient sur madame Dubé, la grabataire.
Le professeur Dubé sortit de son sous-sol et
entra dans la cuisine; il s’assit à la table, tout au
bout de la table; il voulait présenter, semble-t-il, le
nouvel hôte de la maison. Ou dire que ça ne pouvait plus durer. Il tapota toutes ses poches, avec
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l’air de chercher un mot. Peut-être songeait-il à
dire ce qu’il avait sur le cœur? Mais pour ça, il ne
savait pas s’y prendre. Pas plus qu’il ne savait jouer
du piano: ce n’était pas Horowitz! Il resta assis
comme ça quelques minutes, sans prononcer le
moindre mot, il déclina une tasse de thé, et il sortit.
—C’est un homme beau, déclarèrent ses
pique-assiettes, mais il n’est quand même pas très
futé!
Ils ne le comprenaient pas. Pourquoi vivait-il
seul dans son sous-sol, alors que sa maison
grouillait d’étrangers? Pourquoi s’était-il entouré
d’émigrés, autrement dit de dynamite? Et si soudain ça explosait? Et pourquoi le frère du professeur avait-il vécu non pas au Canada, mais dans
on ne sait quel pays qui avait disparu? Et pourquoi le professeur se taisait-il en permanence?
Voilà un type qui connaît un tas de langues, mais
qui est incapable de communiquer! Pas comme
nous!
—Le Canada est un beau pays, mais ils ne
sont quand même pas très futés! assuraient-ils à
propos de l’endroit où ils résidaient. On nous fait
venir ici, mais on ne nous dit pas comment y
vivre. Sans mode d’emploi, nous, on ne sait pas
comment faire, on n’a pas l’habitude.
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Vous c’est vous, nous c’est nous.
Et une fois par mois, avec la régularité d’une
visite inscrite dans un agenda, comme si
quelqu’un les attendait, comme si quelqu’un avait
besoin d’eux, comme si dans cette maison il n’y
avait pas suffisamment de gens dont on commençait à confondre les noms et qui passaient leur
temps à traînasser, Ben et Liz, les grands enfants
du professeur Dubé, lui rendaient visite. Liz venait
avec son amie. Du coup, les émigrés étaient morts
de trouille: et si Andro faisait une crise? Pas
moyen de le cacher puisqu’il chantait! Et Liz risquait de dire à son père: «Je viens te voir avec ma
copine lesbienne et ton frère en profite pour pousser la chansonnette dans un arbre! Pourquoi tu
l’as fait venir ici? Est-ce qu’on n’a pas assez de dingues bien de chez nous au Canada? Et tous ces
pique-assiettes qui logent chez toi, qu’est-ce que
tu en as à faire? Les émigrés sont des débris de
bateaux qui ont sombré!»
—Elle va nous flanquer dehors, la salope,
prétendait le colonel qui avait servi à la frontière
méridionale d’un État hermétiquement clos et
était donc au courant de tout, et on va devoir
pioncer dans les arbres!
Les émigrés ne s’abaissaient pas à penser que
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Liz n’avait rien à foutre d’eux. Mais qu’est-ce qu’ils
représentaient pour elle avec leurs couronnes en
acier et leurs discussions creuses à la cuisine? Et
son oncle qui se mettait à poil, et son père qui passait tout son temps à pianoter, et sa mère qui faisait sous elle mais qui avait des seins impeccables,
est-ce que cela avait la moindre importance pour
Liz! Liz, elle voulait faire un enfant. Comme au
hockey, elle devait marquer un but avant de
retourner au banc.
Liz arrivait avec sa maîtresse, une danseuse
aussi plate qu’une barge, avec des jambes robustes,
et celle-ci se mettait tout de suite au boulot. Elle
calait sa tête rasée contre le cuir du canapé et levait
bien haut ses jambes musculeuses. Liz instillait en
elle de la liqueur séminale avec une grosse
seringue, du même type que celle avec laquelle
Natacha l’Africaine arrosait de sauce les poulets.
Tout avec elles était réglé à la minute près, et les
écornifleurs de la maison auraient mieux fait de
les admirer plutôt que de les condamner. À peine
l’avion avait-il atterri que la maîtresse de Liz commençait à ovuler. Telle était l’organisation du travail qu’elles avaient mise au point, et ça n’avait
rien à voir avec le communisme.
Quant au batteur de jazz Ben, le fils cadet du
professeur, il était déjà sur place avec son maga19
Extrait de la publication
zine et un énième tatouage en plus. Il était aussi
grand que sa sœur, mais pas du style baraqué ou
armoire à glace comme elle, plutôt du genre maigrichon. Liz le rapatriait de toutes les villes où il
était en tournée. Chaque fois, il arrivait un jour
avant sa sœur. Elle avait besoin de lui, à condition
qu’il soit reposé et en bonne forme physique. Liz
avait exigé qu’il laisse tomber la drogue, et il lui
obéissait. Peut-être était-il curieux de savoir comment se passait la vie sans drogue. Les roues de
l’avion touchaient le sol, la danseuse au crâne rasé
commençait à ovuler et le batteur Ben se mettait
à l’ouvrage, puis il déversait sa liqueur magique
dans un flacon propre.
Mais dans la maison du professeur, on était
absolument incapable de calculer quand aurait
lieu la prochaine visite de Liz. Serait-ce dans une
semaine? Dans quinze jours, peut-être? Tout le
monde se réunissait dans l’immense cuisine pour
boire une tasse de thé et on tentait de deviner le
jour de sa prochaine venue, tandis que Montréal
se vautrait juste sous leurs fenêtres et retenait dans
ses bras la neige fondue. Dans vingt-huit jours
exactement, camarades communistes! Chaque
fois que Ben apparaissait à la porte, avec un Playboy à la main, toute la maisonnée était sens dessus
dessous. Personne ne l’attendait. Commençait
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Extrait de la publication
Seulement attendre et regarder
La demeure de l’ethnolinguiste Richard Dubé, au sommet
du mont Royal, est squattée par une communauté de
réfugiés qui ont réussi par miracle à s’échapper de toutes
sortes de pays ex-postcommunistes. Telles des pièces
d’échecs qui tombent dans la boîte après une partie, tous
sont égaux, même s’ils occupaient des positions fort différentes dans leurs pays d’origine. Un roi s’incline devant
un pion de l’adversaire, un fou furieux cajole une reine.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
« Le Canada est un beau pays, mais ils ne sont quand
même pas très futés ! » assurent-ils à propos du pays qui les
a accueillis. « On nous fait venir ici, mais on ne nous dit
pas comment y vivre. Sans mode d’emploi, nous, on ne sait
pas comment faire, on n’a pas l’habitude. » Vous c’est vous,
nous c’est nous.
« Et tous ces gens dont la photo est accrochée partout, ce
sont des hauts dirigeants ? » Peut-on qualifier de hauts dirigeants les agents immobiliers ? En un certain sens, certes…
Ventes-achats, ventes-achats, capitalistes de tous les pays,
quoi d’autre vous unit ?
Elena Botchorichvili est née en Géorgie et vit à Montréal. Elle
écrit en russe. Elle est l’auteur de six romans, dont, aux Éditions
du Boréal, Le Tiroir au papillon (1999) et La Tête de mon père
(2011). Son œuvre est traduite en plusieurs langues et est publiée,
en version originale, à Moscou, par la prestigieuse maison Corpus.
Extrait de la publication
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