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DIX imaginaires des sciences et des techniques
Résumé : Les sciences et les techniques ont nourri de nombreux imaginaires qui façonnent la manière dont
nous nous représentons collectivement et individuellement le monde. Véhiculés par les journaux, la télévision,
l’Internet, le cinéma, les livres, etc., ces imaginaire nourrissent et se nourrissent de nombreuses productions
culturelles (informations, romans, films, etc.). Ils plongent également leurs racines dans la vie quotidienne et
ses faits d’actualité.
Certains imaginaires associés aux sciences sont positifs comme l’imaginaire de la maîtrise qui permet d’évoquer
le desserrement des contraintes naturelles, l’éradication des maladies ou de la faim, etc. D’autres sont négatifs,
comme l’imaginaire de l’apocalypse nucléaire ou celui du complot. D’autres encore sont ambivalents : ils
possèdent un côté positif qui peut se tourner en négatif, soit par les excès qu’ils peuvent produire soit par le
fait de courants de pensées ou de sensibilités différents selon les publics, comme c’est par exemple le cas pour
la mécanisation des corps.
Nous rassemblons dessous dix imaginaires associés aux sciences et aux techniques. Pour les décrire et les
illustrer, nous avons privilégié les œuvres de science-fiction — principalement des films de cinéma — sans nous
interdire toutefois de puiser dans la presse. Enfin, il nous a paru intéressant de faire apparaître le plus
clairement possible la manière dont les imaginaires décrits pouvaient parfois renvoyer à des questionnements
récurrents des cultures humaines.
Qu’est-ce que l’imaginaire ?.................................................................................................................... 2
Apocalypse : l’imaginaire de la destruction .......................................................................................... 11
Contagion, contamination, fuite & prolifération .................................................................................. 14
Immortalité............................................................................................................................................ 18
Secret, mensonge & complot ................................................................................................................ 23
Maîtrise ................................................................................................................................................. 26
Privatisation du monde ......................................................................................................................... 30
Mutation................................................................................................................................................ 33
Surhomme et sous-homme ................................................................................................................... 37
Dépendance .......................................................................................................................................... 40
La figure du médecin ............................................................................................................................. 44
Conclusion ............................................................................................................................................. 48
Bibliographie ......................................................................................................................................... 52
Ludovic.vievard@gmail.com
(FRV100)
Juin 2012
Qu’est-ce que l’imaginaire ?
Imaginaire, adj. : « Qui est créé par l'imagination,
qui n'existe que dans l'imagination »
Imaginaire, nom : « Domaine de l'imagination »
Larousse
Distinguer imaginaire et imagination
Adjectif ou nom, les deux définitions que donne le Larousse du terme imaginaire font de
l’imagination la clé de sa compréhension. Pourtant… mettons en miroir deux expressions qui
emploient, la première, « imaginaire » comme adjectif, et la seconde, « imaginaire » comme
nom. « Ville imaginaire » | « Imaginaire de la ville ». Dans la première formule, la ville
imaginaire, est bien la ville produite par la faculté de l’imagination. Mais, la seconde
expression qui désigne l’imaginaire de la ville semble porter un sens beaucoup plus vaste.
Même sans qu’une définition de l’imaginaire ait été posée, intuitivement, on sent la
différence. Il y a plus dans l’imaginaire de la ville que la seule mobilisation de la faculté
d’imagination. L’imaginaire de la ville intègre aussi des éléments de réalité ou plus
précisément des éléments de la réalité tels qu’elle est représentée. On y entend des clichés,
des images, des sons, des odeurs, des sensations, un ensemble de données mentales,
affectives et presque sensitives. Le contenu de ces éléments est différent quand on les
convoque pour illustrer notre idée de Paris plutôt que celle de Tokyo, Moscou ou New York
ou des villes génériques telles la ville industrielle ou la ville post-apocalyptique. C’est dans
cette acception là que l’on se place ici pour désigner l’imaginaire des sciences et des
techniques.
Invariance ou historicité de l’imaginaire ?
Quittons la langue courante et entrons dans le domaine du langage spécialisé. Que disent les
chercheurs de l’imaginaire ? La complexité des recherches autour de l’imaginaire ne nous
permet pas de suivre toutes les pistes. On s’en tiendra à souligner une ligne de fracture
entre deux conceptions. Des structuralistes, comme Claude Lévi-Strauss et Georges Dumézil,
des philosophes, comme Gaston Bachelard et Gilbert Durand, ou encore des psychologues,
dont Carl Jung en particulier, pour ne citer que ceux-là, ont proposé différentes conceptions
de l’imaginaire ayant en commun de renvoyer à des invariants. L’imaginaire représenterait
ainsi des archétypes ou de grandes catégories quasi-fixes de l’appropriation du monde. De
l’autre côté, des historiens, notamment venus de l’école des Annales, comme Jacques Le
Goff, intéressés à l’histoire des idées, ont proposé de comprendre les imaginaires comme les
produits d’une culture particulière et donc historiquement datés. Aujourd’hui, des auteurs
comme Lucian Boia, historien, ou Jean-Jacques Wuneburger, philosophe, proposent
d’articuler des deux aspects. Comment ? En posant que l’imaginaire est l’actualisation
particulière d’un archétype. Par exemple, la peur de la destruction qui se retrouve dans de
nombreuses époques et cultures sur la planète peut prendre des aspects très divers. Il peut
s’agir du déluge dans la culture babylonienne ou biblique, quand le 20 e siècle l’a davantage
2
représentée sous la forme d’une apocalypse nucléaire. « Fixité structurelle par-dessus les
découpages culturels et chronologiques », écrit Lucian Boia1.
Plusieurs niveaux de références
Décrire les imaginaires serait alors chercher à comprendre comment une époque ou une
culture actualise les grands archétypes qui préoccupent les sociétés depuis toujours et les
structurent fondamentalement. Ceci posé, tendons l’oreille à une distinction sémantique
que l’on peut faire quant au syntagme « imaginaire du Moyen-Âge ». Il peut désigner
l’imaginaire, tel qu’on vient de le définir, c'est-à-dire l’imaginaire qui, au Moyen-Âge,
orientait la représentation du monde et réinterprétait les grands mythes fondateurs. Il peut
également désigner la représentation que nous avons, aujourd’hui, du Moyen-Âge. Les deux
acceptions ne se situent pas sur un même plan et désignent des choses toutes différentes.
Dans le premier cas, l’« imaginaire du Moyen-âge » renvoie bien à la définition donnée plus
haut qui met en jeu des catégories interprétatives fortes comme la prégnance de Dieu, la
peur du diable, etc. Dans le second cas, l’« imaginaire du Moyen-âge » renvoie à des images
toutes faites qui nous aident à nous représenter cette époque. Citons pêle-mêle et pour
exemple des souvenirs de l’école, des images du Nom de la rose, et même du Seigneur des
anneaux et de l’heroic fantasy qui pour n’avoir rien à faire avec un Moyen-âge « réel »,
emprunte bien à ses représentations. Il s’agit de représentations communes qui forment des
codes culturels. Barthes l’évoque dans Mythologie à propos de la mèche de cheveux qui pare
le front des acteurs du Jules César de Mankiewicz : « La mèche frontale inonde d’évidence,
nul ne peut douter d’être à Rome autrefois »2. On voit que la même expression peut prendre
un sens différent selon le niveau de référence que l’on privilégie. Se placer au présent pour
évoquer le Moyen-âge ne sera pas la même chose que de tenter de se situer dans le Moyenâge pour en comprendre les structures interprétatives profondes.
Des imaginaires, plutôt qu’un seul
Plusieurs définitions de l’imaginaire mais aussi plusieurs imaginaires ! Morale, droit, valeurs,
représentations de l’autre et du monde, etc., sont autant d’éléments qui forment un
« imaginaire » entendu au sens fort, c'est-à-dire :
« un substrat commun, un fond culturel à partir duquel nous formons nos représentations
conceptuelles. Il est d’ordre collectif et déborde les frontières de la conscience individuelle. A partir
de ces données symboliques, la pensée se cristallise et construit des représentations immédiates,
spontanées, conscientes ou non, autour de sujets extrêmement divers. Ainsi, plutôt que de
l’imaginaire, ils convient de parler des imaginaires, puisque ceux-ci sont multiples et se
3
thématisent » .
L’imaginaire est pluriel parce qu’il touche des thèmes, des cultures et des individus
différents. Les thèmes d’abord. Il y a un imaginaire de la ville, des sciences, de la nature, etc.
Ces imaginaires eux-mêmes varient selon les cultures, c'est-à-dire selon les époques, les
lieux mais aussi les individus et les identités. On va par exemple parler d’imaginaire partagé
par les amateurs de science-fiction ou les passionnés de manga, etc. Il y a enfin des
1
Pour une histoire de l’imaginaire, les Belles Lettres, Paris, 1998.
Roland Barthes, Mythologies, Paris, Points essais, 1970, p. 27.
3
Marianne Chouteau, Ludovic Viévard, Le rôle et la place de l’image dans la construction de l’imaginaire,
Direction prospective et stratégie d’agglomération du Grand Lyon – octobre 2006, p. 17
2
3
imaginaires personnels, propres à la culture et la sensibilité de chaque personne. JeanJacques Wuneburger écrit : « Chaque individu expérimente une combinatoire d’imaginaires
plus ou moins socialisés et riches, qui forment un atlas pluriel d’images, images strictement
personnelles (fantasmes), images culturelles (référentiels communs à une culture) et même
images universelles, véritables archétypes qui agissent et interagissent de manière
transhistorique et transculturelle »4. On comprend alors mieux comme l’imaginaire peut être
composé de différentes « briques » articulant des niveaux très variés : archétypal, collectif,
individuel.
Dans cette variété, on peut distinguer un imaginaire de la technique et des sciences qui se
définit comme un ensemble de références plus ou moins explicites qui modèlent notre
vision de la technique, soit de manière négative, soit à l’inverse de manière positive. « Entre
imaginaire et technique, explique Anne-Françoise Garçon, la relation est certaine, attestée.
Mieux, elle est analysable historiquement, puisqu’elle se repère dans la durée, qu’elle se
rencontre au Moyen Age aussi bien que dans la seconde révolution industrielle, qu’elle évolue
en ses formes, en ses contours. »5
Les supports variés de l’imaginaire
Parce que les imaginaires que nous présentons sont des imaginaires scientifiques, nous nous
sommes naturellement tourné vers un corpus d’œuvres de science fiction. Cette forme
littéraire et cinématographique est à la fois un lieu de production — où s’élaborent de
nouveaux imaginaires des sciences — et un lieu de diffusion — jouant et relayant les codes
d’imaginaires plus anciens. Les frontières de la science fiction ne sont pas aisées à poser. Le
TLFi la définit comme un « Genre littéraire et cinématographique décrivant des situations et
des événements appartenant à un avenir plus ou moins proche et à un univers imaginé en
exploitant ou en extrapolant les données contemporaines et les développements
envisageables des sciences et des techniques ». Les spécialistes en distinguent de nombreux
sous-genre : science-fantasy, space-opera, hard-science, etc.6
Outre un mode de narration dont la caractéristique est de se projeter dans un futur possible,
un des marqueurs de la science fiction est la place qu’y tient la science. Celle-ci peut
cependant être multiple. Jean-Marc Gouanvic, professeur d’études françaises, arts et
sciences à l’université de Concordia (CA) en compte trois : 1° La science peut être le sujet du
récit et « l’on a de nombreux récit de vulgarisation scientifique, hard science […] où le récit
est l’ancilla scientiae ». 2° La science peut être « le moteur du changement socio-historique ;
c’est le cas de Jules Verne, pour lequel le progrès social est conditionné par l’effet de la
science sur la société ». 3° Enfin, « La science peut être "appliquée", techno-science propre à
jouer le rôle de make believe fictionnel ; c’est le cas, par exemple, de la machine du temps
(Wells), […] »7.
Mais la présence de la science dans le récit n’est pas une condition suffisante pour en faire
un récit de science fiction. Science et technique tiennent une place dans la quasi-totalité des
sources utilisées et toutes cependant n’appartiennent pas pleinement à la science fiction.
4
L’imagination mode d’emploi, Paris, Editions Manucius, 2011, p. 14
Anne-Françoise Garçon, « Les techniques et l'imaginaire », Hypothèses, 2005. Nous citons la version
numérique publiée sur Halshs : http://goo.gl/LVB1p. Consulté le 18 septembre 2012.
6
Voir Jean-Marc Gouanvic, La science-fiction française au XXe siècle (1900-1968), Rodopi, 1994.
7
Op. cit., p. 31.
5
4
Certaines — comme Splice, Vincenzo Natali, 2010, FR/CA —, en relèvent bien en tant
qu’elles anticipent sur un état de la science pour en tirer des conséquences
anthropologiques, sociales, éthiques, etc. D’autres — par exemple V pour vendetta (V for
Vendetta), James McTeigue, 2006, USA/GB/D —, appartiennent plus proprement à l’utopie
ou à la dystopie, elles sont alors, en quelque sorte, hors du temps, et mettent en scène un
monde idéal ou, au contraire, un monde — souvent totalitaire — qui sert de contre-modèle.
Le genre de l’utopie ne se recoupe que partiellement avec la science fiction dans la mesure
où l’utopie ne mobilise pas toujours la science dans l’élaboration de ses scénarios. D’autres
œuvres — comme Je suis une legende (I am Legend), Francis Lawrence, 2007, USA —
relèvent du genre post-apocalyptique et survivaliste qui met en scène l’épopée d’un ou
plusieurs héros dans leur lutte pour la survie dans un monde touché par le chaos et où les
règles sociales et les outils de régulation de la violence se sont effondrées. Cataclysme
nucléaire, pandémie, etc., dans ces scénarios ce n’est pas à proprement parler un état futur
de la science qui est mobilisé mais une conséquence directe des techniques
contemporaines. Il en est de même pour d’autres œuvres qui se situent dans le registre du
film d’horreur et dont l’objet est tout simplement de susciter la peur chez le spectateur ou le
lecteur — par exemple, 28 Days Later, Danny Boyle, 2002, GB. Enfin, certaines œuvres sont
issues du comics américain — comme Captain America, Joe Johnston, 2011, USA —, genre
qui se distingue de la science fiction même s’il présente très souvent des situations rendues
possibles par des technologies qui n’existent pas, tel le sérum du super soldat dans
l’exemple. Toutes ces œuvres ne relèvent pas de la science fiction mais presque toutes sont
des œuvres de fiction dans lesquelles la science joue un rôle, même ténu.
Nous sommes ici à la croisée du récit d’anticipation, de l’utopie, de la satire sociale, du récit
mythologique, etc., autant de manière de construire le récit et d’y faire vivre des
imaginaires.
De L’épopée de Gilgameš à Kazuo Ishiguro : l’étendue spatio-temporelle
S’il est vrai que l’imaginaire comporte à la fois des dimensions archétypales et
transhistoriques et d’autres ancrée dans des époques et des lieux, il n’est pas étonnant de
trouver dans nos sources à la fois des textes remontant aux sumériens, à la tradition biblique
ou encore aux tragiques grecs et d’autres très contemporains. Dans les plus anciens, on
pourra chercher à mettre en évidence des éléments d’invariance dans certaines peurs ou
espoirs collectifs. Les textes plus contemporains, eux, mettent en évidence une actualisation
particulière de ces peurs (la bombe atomique concernant la crainte de la fin du monde) ou
de ses espoirs (le clonage comme réponse à l’immortalité). Nous avons bien sûr choisi des
exemples où c’est la science qui actualise le mieux la réponse à ces invariants.
De Platon à Resident Evil : des œuvres millénaires aux effets de mode
On trouvera encore parmi nos sources des textes qui ont marqué l’histoire de la pensée,
comme le Protagoras de Platon, ou des jeux vidéos dont il n’est pas certain que la mémoire
survivra longtemps aux geek d’aujourd’hui. C’est qu’en matière d’imaginaire il n’est pas de
"petites" sources. Chaque production de la pensée a quelque chose à nous dire sur la société
dont elle est issue. Parfois, l’œuvre offre une réflexion avancée sur son objet, par exemple
sur la relation éthique de la société à la science, les moyens de contrôle de la recherche, les
5
dangers ou au contraire les espoirs suscités par la technique, etc. Parfois, l’œuvre s’inscrit
dans des genres — comme la série B ou les films de zombies — qui ne prétendent pas porter
une quelconque réflexion mais qui doivent être pris en compte comme les témoins de leur
époque et le véhicule d’un imaginaire en particulier.
Du récit mythologique à la BD : une grande variété de style et de support
En définissant l’imaginaire, nous avons souligné la variété des "briques" culturelles qui
permettent d’en rendre compte. Aussi est-il normal que les sources utilisées rendent compte
de cette variété. On trouvera donc des récits mythologiques, enracinés dans une culture
commune très largement partagée qui ne changent que lentement, et des œuvres
culturelles véhiculées par des supports variés et largement diffusés : films de télévision ou
de cinéma, bande-dessinées, romans, jeux vidéos, etc.
Du roman à l’article de presse : fiction et non-fiction
La définition de l’imaginaire a également permis de poser que l’imaginaire n’est pas
seulement le produit de l’imagination. Il se nourrit de fiction, certes, mais il puise également
dans la vie quotidienne, dans des éléments de réalités, détournés ou non, revisités ou non.
Les articles de presse et les reportages que l’on trouve dans les sources sont donc des
vecteurs d’imaginaires qu’il convenait également de convoquer.
Le rôle de la (science) fiction
Comme œuvre historique, la fiction d’anticipation au sens large traduit nos imaginaires,
teste des scénarios, anticipe sur des relations à venir entre l’homme et la technique, bref,
joue un rôle exploratoire d’un futur qui n’est pas là mais qui s’esquisse. Nous pouvons
distinguer plusieurs fonction du récit d’anticipation :
Révéler des peurs et des espoirs
« La littérature d’anticipation connaît un grand essor à partir de la deuxième moitié du XIXème
siècle ; parfois, la frontière n’est pas facile à établir entre l’utopie, la littérature d’anticipation, et ce
genre nouveau de la science‐fiction qui vise à décrire l’évolution future de la société, le plus souvent
sous l’effet du progrès technique. Ces genres coïncident avec un approfondissement de la révolution
8
industrielle, scientifique et technique pourvoyeur d’espérances et d’inquiétudes considérables » .
Ainsi la fiction d’anticipation n’est pas seulement une projection dans l’avenir, elle est aussi
la manifestation de craintes ou d’espoirs qui circulent au moment où la société accueille
l’œuvre. Dans les années 1950, aux États-Unis, la science fiction révèle clairement les
angoisses d’une société qui entretient une relation ambivalente avec le progrès. Pour une
part, elle est scientiste, exprimant la « fascination de son époque pour les nouvelles
possibilités offertes par la science, notamment avec les perspectives ouvertes par les débuts
8
Cédric Polère, La prospective, vol. 1, les fondements historiques, Direction de la prospective et du dialogue
public, Grand Lyon, 2012, p. 13. En ligne : http://goo.gl/V1N7j. Consulté le 17 septembre 2012.
6
de la conquête spatiale »9. Pour une autre part, elle révèle les craintes d’une époque
marquée par la bombe atomique. Cette crainte est davantage présente encore dans la
fiction japonaise qui met en scène l’avatar de l’atome qu’est Godzilla. Les récits sont souvent
ambivalents, montrant les aspects positifs que peut apporter la science et les techniques
(maîtrise, puissance, desserrement des contraintes naturelles, etc.), tout en attirant
l’attention sur leurs dangers (aliénation, perte de contrôle, etc.).
Expérimenter virtuellement
La science fiction peut également être le lieu virtuel où effectuer des expériences de pensée.
Là, « la science fiction est une forme d’expérimentation mentale dont on peut prendre en
compte, discuter, mettre en débat les résultats ; […] »10. La fiction pose un cadre, un décor,
puis joue avec des scénarios, teste des hypothèses, met en place des réponses à des
questions éthiques. Le sociologue Cédric Polère indique qu’elle permet d’ « identifier des
alternatives, des solutions à des problèmes. Cette fonction, sous utilisée, est mise en œuvre
par exemple à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). La Chaire de responsabilité sociale
et de développement durable a amorcé un projet qui recherche dans la science‐fiction des
pistes de sociétés alternatives capables de résoudre les défis écologiques […]. »11. De la
même manière, le philosophe Jérôme Goffette montre les possibilités ouvertes par la
fiction :
« Les œuvres de fiction nous aident à envisager et préparer un type de comportement et à
amadouer des situations problématiques. Elles sont des expériences par procuration, présentées
avec une grande finesse, notamment par le cinéma parce qu’il joue aussi sur le non-verbal. Ces
œuvres de fictions nous aident à cheminer en nous faisant voir et vivre en partie des situations,
même si nous savons qu’elles sont fictives (cf. www.cerli.org). Ce n’est pas tout à fait de la rêverie au
sens de Bachelard où l’esprit rêve aux contrées qu’il veut habiter, mais cela nous place en phase avec
des scénarios, des possibles, des mythologies, des mises en récit exploratoires. Les histoires de
robots sont un laboratoire extraordinaire parce que tout y est transformable et possible. Elles
12
facilitent la réflexion en la radicalisant » .
Tester des modes de relations
Dans ces jeux d’expérimentation, il devient possible de tester des relations entre l’homme et
son environnement, technique, scientifique, social... Cette dimension de la science fiction est
par exemple particulièrement importante, on vient de le voir, pour chercher à définir les
liens que l’homme peut entretenir avec la technique et notamment avec la figure du robot.
Natacha Vas-Deyres, chercheur au Centre d'études et de recherches sur les littératures de
l'imaginaire insiste :
« La science-fiction littéraire et cinématographique conçoit ainsi depuis le début de son histoire les
rapports ambivalents que l’homme a tissé avec ses propres inventions et projette dans ce cadre un
9
Natacha Vas-Deyres, « Mythe et science-fiction », 2008. En ligne : http://goo.gl/EHEe7. Consulté le 16
septembre 2012.
10
Cédric Polère, La prospective, vol. 2, Questions actuelles, Direction de la prospective et du dialogue public,
Grand Lyon, 2012, p. 64.
11
Cédric Polère, La prospective, vol. 2, op. cit., p. 65
12
Jérôme Goffette, « Les histoires de robots sont un laboratoire extraordinaire parce que tout y est
transformable et possible. Elles facilitent la réflexion en la radicalisant », entretien pour Millénaire3, 2011. En
ligne : http://goo.gl/yJwBU. Consulté le 17 septembre 2012.
7
imaginaire complexe élaborant une « mythologisation en devenir » de la relation homme-machine.
Questionner la nature de la machine dans un environnement technologique foisonnant, exponentiel,
et tenter de cerner les différences fondamentales existant entre l’exosquelette, l’ordinateur et
l’homme-machine (que la science-fiction identifie comme des androïdes/êtres synthétiques ou des
cyborgs /êtres hybrides) permet une réflexion morale a priori dans un domaine que la réalité
13
n’interroge pas ou peu, prise par la célérité des avancées techniques ou scientifiques » .
« Au Japon l’imaginaire science-fictif des mangas, que j’évoquerai sous la forme des films
d’animation, s’est emparé de ces interrogations éthiques et philosophiques sur le corps et son
14
devenir » .
Faire peur et jouer une fonction de précaution
De nombreux récits de science fiction, et bien sûr, plus encore appartenant au registre de
l’horreur, ont pour objet de susciter la peur. Certains de ces récits parlent des peurs
contemporaines, d’autres de celles que nous projetons dans le futur, par exemple celle du
renversement du rapport homme/machine :
« Lorsqu’un cinéaste réalise un film où les machines prennent le pouvoir - tel Matrix - on observe
deux sortes de mouvements réflexifs. D’un côté, il exorcise ses propres peurs face à une autonomie
et une prise de contrôle de la technique sur l’humain. D’un autre côté, il fait peur aux spectateurs,
testant ainsi « l’heuristique de la peur » chère à Hans Jonas (Jonas : 1979), et il les invite (parfois de
façon très implicite ou très brutale) à prendre conscience des conséquences de leurs actes et à se
positionner de façon éthique face au développement de la technique. Par son récit fictionnel,
l’auteur rend l’improbable possible. Il invite le spectateur à se projeter dans une réalité fantasmée
15
qui revêt les atours du vraisemblable.»
L’imaginaire intègre alors des éléments de crainte dont la fonction est de faire réfléchir aux
futurs possibles et aux futurs souhaitables. La peur, alors, acquiert une vraie fonction et peut
être salutaire, « dans la mesure où, comme le souligne fortement Hans Jonas, elle constitue
en quelque sorte un signal d’alerte qui permet à la société de réfléchir au problème,
d’identifier la nature exacte des risques […] et de prendre les mesures de prévention qui
s’imposent »16. Il s’agita alors de produire, par le récit, une « réflexion collective et mettre en
débat des conjectures et leurs conséquences, notamment sur le plan éthique, du
souhaitable‐non souhaitable, acceptable‐non acceptable ; […] »17.
Anticiper le futur et œuvrer en mode prospectif
D’une manière générale, ces différentes fonctions sont toutes, ou presque, une manière
d’anticiper l’avenir, d’élaborer des scénarios possibles, voire probables. Certains
représentent des futurs souhaitables, mais qu’il nous faut encore apprivoiser, d’autres
permettent de comprendre les changements à l’œuvre et les mutations qui peuvent nous
toucher, d’autres encore permettent de donner du sens à ces avenirs possibles ou d’édifier
13
Natacha Vas-Deyres, « De l’exosquelette au cyberpunk : imaginaire des rapports entre l’homme et la
machine dans la science-fiction », journée Transversales 2011, np, 13 octobre 2011, Bordeaux. En ligne :
http://goo.gl/Ncsqe. Consulté le 16 septembre 2012.
14
Natacha Vas-Deyres, « De l’exosquelette au cyberpunk », op. cit., np.
15
Marianne Chouteau, « Les récits cinématographiques sur les robots comme médiateurs éthiques ? », (en
cours de soumission à Communications et Langage), np.
16
Laurent Louis, Petit Jean-Claude 2004 : « Nanosciences : nouvel age d’or ou apocalypse ? », CEA, Juillet.
17
Cédric Polère, La prospective, vol. 2, op. cit., p. 65.
8
de nouvelles règles, etc. Ces récits contribuent à la création d’un imaginaire commun, sorte
de langue icono-verbale partagée à partir de laquelle préparer le futur. Dans ces cas là, on
peut dire que la fiction d’anticipation, et particulièrement la science fiction, est un moyen de
« se préparer à des mutations ». Cédric Polère explique ainsi :
« [La SF] permet de s’acculturer au changement, à la fois au sens le rendre acceptable et de s’y
préparer mentalement. Par exemple, la science fiction japonaise a indéniablement préparé la société
18
japonaise aux robots, et encouragé les développements dans ce domaine ; […] »
D’autres parmi ces futurs possibles n’apparaîtront pas comme souhaitables. Les œuvres de
fiction et singulièrement de science fiction, fonctionnant comme des « dispositifs
exploratoires »19 mettent alors en évidence les conséquences préjudiciables.
Pourquoi s’intéresser aux imaginaires des sciences ?
L’évolution des sociétés contemporaines est largement orientée par les avancées
scientifiques et les changements technologiques. Mais si le « progrès scientifique » est bien
un moteur, il a cependant changé de connotation et n'est plus la valeur nécessairement
positive qu'il était. L’ère industrielle se signale par des avancées techniques majeures et une
accélération sans précédant des découvertes scientifiques. Si l’époque est alors globalement
technophile et que le positivisme y culmine en une « religion du progrès », une certaine
méfiance existe déjà (Mary Shelley publie son Frankenstein en 1818 !). L’époque industrielle
est synonyme de progrès mais elle casse les corps. Cette violence du progrès va aller
croissant pour culminer dans deux événements majeurs Hiroshima et la Shoah :
« Auschwitz et Hiroshima ne sont pas sans lien. A leur manière propre, ces deux événements
accomplissent la logique de puissance qui est celle de la technoscience industrielle et se retourne,
20
comme portée à son point d’apogée, en logique de destruction. […] »
Aujourd'hui, une relation fortement ambivalente s'est constituée autour des sciences et des
techniques, à la fois symboles d'anéantissement total et d'utopies salvatrices. Cette
ambivalence se lit dans les imaginaires des sciences que véhicule notamment la littérature
d’anticipation. Certains de ces imaginaires sont fortement négatifs. Ils servent d’alerte pour
mieux maîtriser nos savoirs théoriques et leurs applications techniques, notamment en
promouvant une démocratie technique. Ils nous enjoignent à mieux équilibrer notre rapport
à l’autre et, plus largement au vivant, nous préviennent d’un possible asservissement par
l’objet technique… Bref, ils nous invitent à mettre en œuvre un principe de précaution.
D’autres au contraire ne sont que louanges adressées à la science et à la technique. Ces
imaginaires mettent en scène des mondes exempts de maladies, où la mort n’est plus une
fatalité, où le savoir rime avec sagesse et guide le monde. Ces récits optimistes nous invitent
à ne pas avoir peur de la science ni de la technique qui serait enfin dévoilée comme
l’essence de l’homme.
Déconstruire nos imaginaires pour en isoler les schèmes organisateurs est une manière de
mettre au jour nombre des présupposés qui façonnent et orientent notre compréhension du
monde. Cet effort est la condition d’un dialogue plus sain entre les parties prenantes —
chercheurs, industriels, politiques, citoyens — et permet d’ouvrir des perspectives moins
18
Cédric Polère, La prospective, vol. 2, op. cit., p. 65.
Cédric Polère, La prospective, vol. 2, op. cit., p. 64.
20
Michel Faucheux, La tentation de Faust ou la science dévoyée, L’Archipel, Paris, 2012, p. 127.
19
9
contraintes par des représentations inconscientes. Dans nos sociétés définies de plus en plus
comme des sociétés du savoir, ces pré-requis sont ceux de toute démocratie qui cherche à
partager la prise de décisions entre des citoyens informés.
Les imaginaires des sciences
imaginaire positif
imaginaire négatif
imaginaire des sciences cognitives
Imaginaire des biosciences et des biotechnologies
imaginaire des nanotechnologies
 imaginaire des sciences de l’information et de la communication
imaginaire des sciences et technologies du nucléaire
10
Apocalypse : l’imaginaire de la destruction
Apocalypse : « Catastrophe comparable à la fin du monde, telle qu'elle est décrite dans
l'Apocalypse », « écrit du judaïsme ou du christianisme ancien, et contenant, généralement
sous forme de visions, des révélations notamment sur la fin des temps » (Tlfi)
Tremblement de terre, météorite, Jugement dernier, etc., la crainte de la destruction du
monde peut prendre diverses formes et est inscrite depuis très longtemps dans l’imaginaire
collectif. Il est ainsi peu étonnant de lire dans Télérama la présentation d’un reportage de
société diffusé sur Direct8 : « Depuis des milliers d'années, divers voyants, oracles et
prophètes annoncent la fin du monde. Un jour semble revenir dans leurs prédictions : le 21
décembre 2012. Pourquoi cette date ? Selon certains spécialistes, les preuves sont évidentes
et la fin du monde aurait déjà commencé. Pourquoi autant de personnes se préparent à ce
cataclysme, construisant des bunkers ou participant à des stages de survie ? »21.
Le 20e siècle a été fortement marqué par le Projet Manhattan en charge de la réalisation de
la bombe atomique et la première utilisation de celle-ci à Hiroshima en 1945, c’est la
puissance destructrice des sciences qui est devenue la dimension incontournable de
l’imaginaire de l’apocalypse. Hautement négative, cette représentation des sciences met en
avant une science capable de produire les moyens qui causeront la perte de l’humanité.
L’homme se détruit lui-même : on est très loin d’une vision positiviste qui associe
systématiquement la recherche scientifique au progrès et à l’épanouissement de l’homme.
Dans ces représentations, la science, utilisée par les Etats et les terroristes pour réaliser leurs
fins dominatrices (voir secret, mensonge & complot), conduit à la destruction du monde
(saga Terminator, James Cameron 1984, 1991, Jonathan Mostow 2003, Joseph McGinty
Nichol 2009, USA).
L’apocalypse nucléaire : la grande peur du 20e siècle
De très nombreux films et ouvrages de fiction qui suivent ces scénarios catastrophes
utilisent la menace de l’arme nucléaire : Le Jour où la terre s’arrêta, Robert Wise, 1951, USA,
Docteur Folamour, Stanley Kubrick, 1964, USA, La Bombe (The War Game), Peter Watkins,
1965, USA, La planète des singes, Franklin J. Schaffner, 1968, USA, A boy and his dog, L.Q.
Jones, 1974, USA, Malevil, Christian de Chalonge, 1981, FR, etc.22. Dès 1954, au Japon, naît
d’ailleurs, l’une des métaphores de la bombe nucléaire incarnée par les ravages du lézard
radioactif Godzilla qu’ont réveillé et contaminé des essais nucléaires. « Nul doute qu’en
faisant de Godzilla une représentation accusatrice du fléau atomique, ses créateurs visaient
d’abord à favoriser une purge cathartique des angoisses d’un peuple marqué à jamais pas
l’holocauste nucléaire, hantise ravivée par les éléments dramatiques à la centrale de
Fukushima-Daiichi en mars 2011 »23. Si la violence des dégâts est ici représentée par un
21
Télérama.fr, 18/06/2012 : http://goo.gl/KXWIV
Cités avec bien d’autres dans Hélène Puiseux, L'apocalypse nucléaire et son cinéma, Cerf, 1987.
23 Alain Vézina, Godzilla: Une métaphore du Japon d'après-guerre, Editions L'Harmattan, 2011, p. 13.
22
11
monstre géant, au souffle radioactif, qui ravage la ville, elle peut aussi être mise en image de
façon beaucoup plus insidieuse, à travers le thème de la radiation et de la contamination*.
Ce thème de la menace atomique se renforce durant la guerre froide à mesure que les deux
camps accroissent leur armement nucléaire. Il se fonde sur la capacité affirmée dès le début
des années 60 qu’ont développé les hommes de détruire plusieurs fois (sic) la planète24. Les
quarantenaires d’aujourd’hui se souviennent tous d’avoir contemplé, dans les magazines et
les reportages télévisés, l’étalage des missiles que l’OTAN affichait face à ceux du Pacte de
Varsovie. La menace d’une apocalypse nucléaire, c’est aussi la diffusion de l’imaginaire de
« l’hiver nucléaire », comme dans le film La Jetée du français Chris Marker (1962), Threads
(Mick Jackson, 1984, GB) ou la série Jéricho (Stephen Chbosky et Jon Turteltaub, 2006-2008,
USA). Les univers post-nucléaires suivent des codes récurrents que l’on retrouve bien dans
un roman comme La route de Cormac Mc Carthy (The Road, 2006, USA) : paysages de
désolation hantés par des hommes qui se déchirent pour survirent à une civilisation
disparue. Ce sont les toiles de fonds du « survivalisme », un des imaginaires associés à
l’apocalypse.
La pandémie comme nouvel avatar de l’imaginaire de la destruction totale
Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique, l’imaginaire de
l’apocalypse atomique ne disparaît pas mais se recompose autour de la menace terroriste et
de la bombe sale, et l’armement des pays formant selon la terminologie de Georges Bush un
« axe du mal ». Dans le même temps, la crainte du nucléaire civil s’invite dans l’imaginaire et
se remarque plus particulièrement sur le thème de la fuite et de la contamination
notamment nourri par des événements comme Tchernobyl ou Fukushima (voir Contagion,
contamination, fuites*). La décomposition des pays de l’Est effraie et le cinéma accrédite
l’idée que ces anciennes puissances, comme certains Etats d’Afrique, sont de vastes
supermarchés de matière fissile où n’importe quel terroriste peut se procurer de quoi
fabriquer une bombe. Fair Game (Doug Liman, 2010, USA) développe ainsi un scénario
autour d’un supposé trafic d’uranium entre le Niger et l’Irak. Toutefois l’imaginaire de la
bombe évolue. La seconde guerre d’Irak fut déclarée dans l’intention de débarrasser le pays
des armes de destructions massives (ADM) nucléaires mais aussi chimiques et biologiques.
Ce dernier point est significatif d’un imaginaire en mutation — de l’atome vers un organisme
ou une molécule pathogène (bactérie, virus, prion...). L’affirmation de plus en plus soutenue
d’une menace bactériologique est significative et représente une tendance de fond. La
menace est ici celle de la destruction massive de populations civiles (Le Survivant (The
Omega Man), Boris Sagal, 1971, USA ; L'Armée des douze singes, (12 Monkeys, Terry Gilliam,
1995, USA) ou leur transformation, thème particulièrement exploité par le cinéma d’horreur.
Ainsi, dans Resident Evil (Paul W. S. Anderson, 2002, USA), un virus mortel, le virus T, est
libéré par malveillance dans un laboratoire souterrain et contamine la planète entière. Les
scénarios oscillent entre la motivation terroriste (Mission impossible 2, John Woo, 2000,
USA) et l’accident comme dans Virus (Fukkatsu no hi, Kinji Fukasaku, 1980, JAP) qui présente
l’accident d’un avion transportant le MM.8.08, un virus qui amplifie les effets d'autres virus
et bactéries létaux. Cette souche artificielle qui se répand sur terre décime la population à
l’exception d’une base en Antarctique, protégée par le froid de l’hiver polaire. Dans Le Fléau,
24
Voir Proceedings - Assembly of Western European Union : Actes Officiels - Assemblée de l'Union de l'Europe
Occidentale, 1963.
12
le livre de Stéphane King (1978, USA), c’est un super virus de la grippe qui s’échappe d’un
laboratoire de recherche de l’armée américaine et qui dévaste la population planétaire. 28
Days Later (Danny Boyle, 2002, GB) montrent comment des singes de laboratoires porteurs
d’un virus mortel libérés par un commando de protection animale répandent leur maladie
sur toute la planète. Infectés (Àlex Pastor et David Pastor, 2009, USA) met en scène quatre
jeunes gens qui tentent de survivre dans un univers post-apocalyptique résultant d’un virus.
Cette recomposition de l’imaginaire scientifique autour du thème de la destruction, suit les
progrès de la recherche ainsi que les événements d’actualité. En 2011 et 2012, plusieurs
articles de presse ont parlé des recherches conduites sur le virus H5N1, recherches évoquant
des scénarios de films catastrophes et d’anticipation25 et « faisant resurgir dans les médias le
fantasme d'une pandémie incontrôlable comme celle du film "Contagion" »26. Jugées
dangereuses, les publications sur la mutation du virus H5N1 de la grippe aviaire ont même
été reportées. Les chercheurs s’accordaient un délai de réflexion pour débattre de la
poursuite de leurs travaux, reconnaissant qu’ils « suscitent de grandes inquiétudes quant au
fait qu'un virus mutant "puisse s'échapper des laboratoires" et servir au bioterrorisme »27.
Ainsi l’imaginaire des fictions influence-t-il notre perception de l’actualité tandis que celle-ci
fait accroire que ce qui est posé dans les scénarios est tout à fait possible. En juin 2012, la
publication des résultats de recherche sur le « supervirus » de la grippe ont été autorisés.
L’article de La Recherche reprend le contenu de ses travaux et conclut ainsi : « Quel est alors
l’intérêt de telles expériences ? Pour François Roger, l’approche se défend, « car elle a le
mérite de sensibiliser la communauté internationale à la menace d’une pandémie humaine
de grippe ». En espérant, toutefois, qu’une expérience scientifique n’en soit pas à
l’origine »28.
25
« Une grippe de labo qui pourrait tuer des millions de personnes », slate.fr, 30/11/2011. En ligne :
http://goo.gl/szIih
26
« Le virus mutant de la grippe crée la panique dans les ministères », sudouest.fr, 11/12/2011. En ligne :
http://goo.gl/DxLWX
27
« Les recherches sur le virus H5N1 pas publiées dans l'immédiat », France Inter, 17/02/2012. En ligne :
http://goo.gl/8OUEX. Voir aussi « H5N1 : une pause dans des recherches controversées », Sciences & Avenir,
23/01/2012. En ligne : http://goo.gl/uQXlM
28
« Fin de la censure des articles sur le "supervirus" de la grippe », La recherche, 3/05/2012
13
Contagion, contamination, fuite & prolifération
La contagion, « transmission d'une maladie d'une personne à une autre » (TLFi), évoque un
mode de transmission d’une pathologie, par voie directe (contact avec le sujet infecté ; ex.
par l'intermédiaire des postillons d’une personne ayant la grippe ou la varicelle) ou par voie
indirecte (contact avec un intermédiaire porteur de l’agent infectieux ; ex. par
l’intermédiaire d'une brosse à dent, d'absorption d'eau contaminée, d'un vêtement...)
La contamination, « infection due à la propagation d'un principe nuisible » (TLFi), évoque
un état initial altéré. Il est possible d’être contaminé sans être contagieux. (ex. infection
due à une transfusion sanguine)
La fuite, « écoulement, échappement d'un liquide ou d'un gaz » (TLFi), évoque un défaut de
confinement, thème singulièrement représenté dans le nucléaire. La fuite est un des modes
possibles de la contagion ou de la contamination, mais non le seul.
La prolifération, évoque une « multiplication, normale ou pathologique » (TLFi) et renvoie à
l’imaginaire de l’invasion, de la submersion.
L’imaginaire de l’épidémie
Les quatre termes définis en encadré renvoient à des imaginaires différents mais connexes.
Le premier apparu, dans l’ordre chronologique, est celui de l’épidémie. Lèpre, peste, choléra,
variole, mais aussi sida, grippe aviaire, etc., la peur de l’épidémie est une peur récurrente.
De l’Antiquité au Moyen-âge au moins, l’épidémie est vécue comme un châtiment divin29.
Etre épargné relève de l’intercession divine. Le Vœu des Échevins — adressé à la Vierge par
les édiles de Lyon en 1643 et encore célébré — montre la prégnance de ce thème dans une
ville souvent touchée30 par des épidémies qui ont « marqué des siècles durant la mémoire
collective lyonnaise »31. Ainsi lors de la grande épidémie de peste de 1628, « Du jour au
lendemain, la ville devint une véritable cité d’Apocalypse[*], désertée par ses habitants, ses
rues jonchées de mort et de malades, laissée par ses voisins dans l’isolement le plus total »32.
Il faut attendre une meilleure connaissance des modes de propagation des virus et des
bactéries pour que ces représentations changent. La notion d’asepsie mise en place à partir
des travaux de Pasteur permet de lutter contre les épidémies d’origine bactérienne. Un
deuxième pas est franchi, toujours grâce à Pasteur, avec le vaccin qui permet de se prémunir
contre les maladies virales. Mais il s’agit d’une longue aventure scientifique : si certains
vaccins sont découverts avant le 20e siècle, bien des maladies virales demeurent mortelles et
les épidémies ne disparaissent pas. Ainsi cet imaginaire reste fortement ancré : la grippe
29
Ferenc Fodor, « L’imaginaire de l’épidémie », in Les mots de la santé (Tome 3) : Mots de la santé et
psychoses, Danièle Beltran-Vidal, François Maniez (dir.), Editions L'Harmattan, Paris, 2011, p. 15.
30
e
La lèpre, attestée dès le 6 siècle, y fut longtemps endémique au point que la ville compta jusqu’à quatre
e
léproseries. Elle disparaît au 16 siècle. La peste ravagea la ville en 1474, 1564, 1577, 1582, 1619. En 1628, elle
décime environ la moitié de la population. Citons également les grandes épidémies qui touchent la ville : la
syphilis (à partir de 1495), le typhus (1807), le choléra (1832) et la variole (1868, 1870), la diphtérie (entre 1866
et 1898), la typhoïde (1928). Dictionnaire historique de Lyon, P. Béghain, B. Benoit, G. Corneloup, B. Thévenin,
Ed. S. Blachès, Lyon, 2009. Art. « Lèpre », « Peste », « Epidémie ».
31
Idem, art. « Epidémie ».
32
Idem, art. « Peste ».
14
espagnole de 1918 (entre 30 et 100 millions de morts) demeure un composant phare de
l’imaginaire de l’épidémie. Et si la variole a été éradiquée par des campagnes successives de
vaccination, l’épidémie de Sida continue de marquer fortement les esprits.
L’un des changements majeurs de l’imaginaire est que l’épidémie est aujourd’hui moins
comprise comme une punition divine33 que comme un échec de la science à formuler des
vaccins. L’imaginaire s’est donc déplacé vers l’imaginaire scientifique et singulièrement celui
des biotechnologies. La responsabilité de l’homme est souvent engagée et signe l’origine des
catastrophes (manipulation de virus dangereux, terrorisme, accident vaccinatoire34, etc.).
Dans la plupart des scénarios de fiction, c’est bien l’homme qui est accusé d’ouvrir une boîte
de Pandore d’où sortent virus et bactéries tueuses. Parfois il s’agit d’accidents — civils
(Humain Contagion, Mark McQueen, 2012, GB) ou militaires (Stéphane King, Le Fléau (The
Stand), 1978) —, parfois il s’agit d’intentions délibérées — militaires (V pour vendetta),
James McTeigue, 2006, USA/GB/D) ou terroristes (28 jours plus tard (28 Days Later…), Danny
Boyle, 2002, GB ), 24 heures chrono (24, Joel Surnow, Robert Cochran, saison 3, 2003-2004,
USA). Un personnage du film Contagion (Steven Soderbergh, 2011, USA) exprime la crainte
que la grippe soit « militarisée » pour servir à des attaques terroristes. Ebola, Lassa, certains
noms de virus sont fortement associés à des armes bactériologiques. Dans cette peur
panique de la maladie, l’autre est potentiellement contaminé : il inspire la crainte, la
défiance. « Où qu’on aille, quoi qu’on fasse, l’épidémie peut nous rattraper et nous
anéantir », dit encore un personnage de Contagion. Ce thème peut rejoindre celui de
l’apocalypse* quand l’épidémie se fait pandémie et qu’elle menace l’humanité. Le principal
ressort de cet imaginaire est celui de la contagion, de la menace diffuse et invisible, qui
transforme l’autre en ennemi potentiel. Est-il sain ou contaminé ? Les lépreux avaient leur
crécelle ; dans les fictions contemporaines on cherche sur l’autre les stigmates de la maladie
et on porte un masque sur le visage ou on passe sous des portiques pour vérifier l’absence
de fièvre. Un des personnages du film Infectés (Carriers, Àlex Pastor, David Pastor, 2009,
USA) explique que pour survivre à la contamination virale, il faut suivre un certain nombre
de règles, dont la règle n°2 : « si vous êtes en contact avec d’autres personnes, considérez
qu’elles sont infectées ». La peur de l’autre amène les gens à recourir à des assassinats
préventifs : tuer avant d’être contaminé. Cet autre peut être pourtant tout à fait sain,
comme dans Phénomènes (The Happening, M. Night Shyamalan, 2008, USA) ou dans
Infectés. Lorsque l’autre est effectivement infecté, soit il n’est plus totalement humain et il
est moralement juste de le tuer (Je suis une légende (I am Legend), Francis Lawrence, 2007,
USA), soit est toujours humain mais il représente une telle menace que la légitime défense
est acquise. Dans Infectés, encore, une troisième règle stipule que « les malades sont déjà
morts ». Dans Alerte (Outbreak, Wolfgang Petersen, 1995, USA), les autorités décident de
bombarder une petite ville contaminée des Etats-Unis. Dans Doomsday (Neil Marshall, 2008,
GB), l’Ecosse, touchée par un virus, est mise en quarantaine et abandonnée à son sort.
Les traits de cet imaginaire, tels qu’ils ressortent des œuvres de fiction, puisent aussi à des
événements qui ont marqué l’actualité, comme la pandémie de SRAS, en 2003 ou de grippe
33
Il y cependant des survivances : l’épidémie dite de la « vache folle » a été perçue comme une « vengeance »
de la nature contre le cour duquel l’homme était allé en rendant les vaches « carnivores ». Dans les premiers
temps de l’épidémie de SIDA, lorsqu’elle touchait essentiellement la communauté homosexuelle, l’idée qu’il
s’agissait d’une punition divine, d’un type identique dans le principe à celle qui détruisit Sodome, circulait
largement.
34
En 1930, à Lübeck (Allemagne), un vaccin mal préparé contre la Tuberculose administré à 251 enfants fit 72
morts.
15
A, en 2009. La crainte est celle d’une mutation du virus, via le porc notamment 35. C’est cela
qu’exploite le film Contagion, où un virus passe d’une chauve-souris à un cochon, mute et
infecte une grande partie de la population planétaire. En mai et juin 2011, une épidémie
bactérienne d’Eceh (Escherichia coli entérohémorragique) a infecté plus de 4000 personnes
en Europe et tué 46 en Allemagne et une en Suède. « Le cauchemar de la « bactérie tueuse »
a pris des allures de film d'horreur semant le trouble dans un pays qui se croyait à l'abri d'une
telle catastrophe sanitaire. […] Des légions de médecins, de chercheurs, de statisticiens ont
été mobilisées pour trouver un remède et la cause de l'épidémie. « Il règne une impuissance
médicale comme au temps de la peste », confesse Stefan Schreiber, gastro-entérologue à
Kiel. »36 Dans ce cas, l’autre n’est pas contagieux, c’est la nourriture qui est contaminée et
suspecte. Une contamination qui a justifié l’embargo de certains pays sur les fruits et
légumes espagnols.
« gelée verte » et « gelée grise »
La prolifération est justement un thème très fort de cet imaginaire que l’on retrouve sous le
thème de la « gelée grise » et de la « gelée verte ». Ce que l’on trouve ici, c’est
l’envahissement, la submersion du monde par les nanotechnologies. C’est le thème du
roman La proie (Prey, Michael Crichton, 2002, USA) « qui popularise auprès d’un large public
la menace d’auto-réplication des nanorobots détruisant la biosphère… » 37. Cette gelée grise
est en « somme une actualisation de la figure vampirique. Comme le vampire suce le sang de
ses victimes, la gelée grise suce l’énergie vitale de l’homme et de son environnement. En se
multipliant, ses « auto-répliquants » étendent la couleur grise sur le monde, faisant
disparaître toute lumière, c’est-à-dire toute énergie, et, subséquemment, toute création. »38.
Radioactivité et No man’s land
Si le thème de la contamination apparaît dans l’imaginaire de l’épidémie, il est également
fortement lié au nucléaire. La contamination, c’est par excellence la radioactivité,
l’irradiation. Il s’agit d’un imaginaire développé après les premières utilisations des bombes
atomiques au Japon puis entretenu par les essais nucléaires. Les univers contaminés sont
des univers post-apocalyptiques (apocalypse*), comme dans Terminator où la vie est
confinée dans des sous-terrains. En 1986, après l’explosion de la centrale de Tchernobyl, cet
imaginaire a trouvé dans une géographie où cristalliser ses représentations. La zone
d’exclusion de 30 km autour de la centrale représente un no man’s land à l’intérieur duquel
l’imaginaire place volontiers des monstres issus de la radioactivité. Ici les craintes sont liées à
la mutation*. Le philosophe Bernard Andrieu explique ainsi : « Les femmes de Tchernobyl
n’ont pas eu d’autre choix que de mettre au monde des enfants hybridés et monstrueux au
regard de l’ordre régulier de la nature: des enfants humains dont le corps a su produire une
capacité de transformation suffisante pour supporter un tel degré de radiation. Mais sans
35
« Fin de la censure des articles sur le "supervirus" de la grippe », La recherche, 3/05/2012
« Bactérie tueuse : la psychose s'étend en Allemagne », Le Figaro, 3/06/2011.
37
Sylvie Catellin, « Le recours à la science-fiction dans le débat public sur les nanotechnologies : anticipation et
prospective », Quaderni, n°61, 2006, p. 14.
38
Stéphanie Chifflet, « L’imaginaire mythique de l’énergie dans les représentations du nanomonde », Alliage,
n°62. En ligne http://www.tribunes.com/tribune/alliage/62/ (consulté le 28 janv. 09).
36
16
une prise en charge médicalisée, ces hybrides du nucléaire ne peuvent vivre »39.
S.T.A.L.K.E.R.: Shadow of Chernobyl, un jeu vidéo survivaliste développé par la société
ukrainienne GSC Game World en 2007, utilise ces représentations détournées de la
monstruosités. Il a pour scène le no man’s land contaminé situé autour de Tchernobyl, « la
zone », et consiste en une immersion du joueur qui doit éliminer les monstres qu’il
rencontre. Chroniques de Tchernobyl (Chernobyl Diaries, Bradley Parker, 2012, USA) exploite
le même thème : un groupe de jeunes touristes de l’extrême se rend dans la zone
contaminée où il se trouve confronté aux fruits de la mutation. Ce type d’imaginaire autour
du nucléaire (irradiation insidieuse, contamination, impuissance, zone d’exclusion, risque de
mutation, etc.) se retrouve à Fukushima en 2011. Un des thèmes de la contamination est
très proche de ce qui est développé dans l’imaginaire de la gelée grise ou l’épidémie :
l’impuissance à éviter la propagation, la fuite. Impossibles à confiner, les radiations
s’échappent inexorablement. Il faut faire appel aux « liquidateurs » qui mettront en place le
« sarcophage » au-dessus de la centrale de Tchernobyl. Terme étrange que sarcophage qui
fait référence à l’antiquité et au sacré. Le sociologue Frédérick Lemarchand explique : « Sa
fonction principale est sans nul doute de contenir pratiquement le mal invisible constitué par
les restes fondus du réacteur et du combustible, mais il permet également la dissimulation du
cœur ouvert, de ce qui n’aurait jamais dû s’exposer au regard. […] Recouvrant et dévoilant un
mal absolu, le sarcophage de Tchernobyl nous apparaît comme une sorte d’icône postmoderne d’après l’effondrement du projet technique, où le rayonnement de la matière se
substitue à la radiance divine»40. C’est aussi un sarcophage qui recouvrira la centrale de
Fukushima. Quant au déplacement du nuage radioactif de Fukushima, il a été surveillé avec
d’autant plus de vigilance par le grand public que celui-ci s’était senti trahi par les
« mensonges[*] »41 des autorités françaises lors de l’accident de Tchernobyl.
39
« Contre la désincarnation technique : un corps hybridé ? », Actuel Marx 1/2007 (n° 41), p. 36. En ligne :
www.cairn.info/revue-actuel-marx-2007-1-page-28.htm (consulté le 1 mai 2012).
40
« Post-scriptum : mythes du monde d'après l'apocalypse », in Les silences de Tchernobyl, Galia Ackerman,
Guillaume Grandazzi, Frédérick Lemarchand, Autrement, 2006.
41
« Le mensonge radioactif », Libération, 12 mai 1986. Voir aussi Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, « Le nuage
qui s'est arrêté à la frontière », in Les silences de Tchernobyl, op. cit.
17
Immortalité

Immortalité, « Qualité, état de celui ou de ce qui est immortel » et par extension « Qualité,
état de ce qui se perpétue ou semble se perpétuer indéfiniment, à travers une succession
ininterrompue d'organismes ou d'éléments semblables » (TLFi).
Le thème de l’immortalité est un thème très ancien. Il est au cœur de l’un des plus vieux
textes connus : L’épopée de Gilgameš42. Après la mort de son ami Enkidu, Gilgameš
entreprend une quête qui le conduira à trouver, puis à se faire voler, une plante qui redonne
la vitalité et la jeunesse. Une leçon qui doit lui apprendre à accepter sa condition de mortel.
En Inde, l’amrta, comme l’ambroisie en Grèce, étaient des nectars divins qui conféraient
l’immortalité. Le mythe de la fontaine de Jouvence, au Jardin d’Eden, est encore largement
partagé par les cultures issues des religions du Livre. Boire au Graal, la coupe du Christ,
permettrait d’échapper au vieillissement et à la mort. Quant au thème de la guérison, il est
aussi très présent dans la culture occidentale chrétienne. La guérison des aveugles et des
paralytiques en sont des exemples et la résurrection de Lazare par Jésus atteste du plus
grand mystère, celui de la victoire contre la mort. En France et en Angleterre, les rois, qui ont
une proximité avec le sacré, ont longtemps été crédités d’un pouvoir de guérison. Ce sont
des thaumaturges dont le don s’exprime lors du « touché des écrouelles »43. On pourrait
multiplier les exemples avant de constater qu’aujourd’hui cet imaginaire ne relève plus du
religieux mais de la science. En 1990, Guy Rumelhard, professeur à l’INRP écrivait à propos
de l’immunologie : « Ce domaine […] a alimenté historiquement depuis Pasteur, et alimente
encore les grands mythes d'un progrès médical incessant, d'une médecine susceptible de
devenir totalement préventive, c'est-à-dire d'une médecine sans malades et d'un monde sans
maladies ! Des réussites certaines dans ce domaine ont contribué à convertir une demande
de guérison jamais assurée en une revendication d'un droit à La santé assurée pour tous.
L'enseignement doit-il, ici, donner prise à l'utopie ou à l'idéologie ? Peut-il l'éviter ? »44. Les
biosciences sont concernées au premier chef par cet imaginaire de l’immortalité qui
combine une double problématique : la guérison et une alternative au vieillissement.
Positif et négatif : un imaginaire ambivalent
Dans Time out (In time, Andrew Niccol, 2011, USA), les hommes ont été génétiquement
modifiés pour cesser de vieillir à l’âge de 25 ans. Dans Le Grand secret, roman de Barjavel
publié en 1973, c’est un virus contagieux mis au point par un savant indien qui confère
l’immortalité. Dans L'Incroyable Hulk (The Incredible Hulk, Louis Leterrier, 2008, USA), la
42
L’épopée de Gilgameš, le grand homme qui ne voulait pas mourir, trad. de l’akkadien par Jean Bottréo,
Gallimard, 1992.
43
Les écrouelles sont une maladie d’origine tuberculeuse provoquant des fistules purulentes (Wikipédia). Dans
Les Rois Thaumaturges (1923), l’historien lyonnais Marc Bloch est l’un des premiers à traiter, sous l’angle de
l’anthropologie historique, des questions du pouvoir miraculeux de guérison attribué aux rois.
44
« L'immunologie, jeux de miroirs », ASTER, n°10, 1990, pp. 6-7.
18
technologie Gama permet de s’affranchir des maladies. Ces exemples montrent que, dans
l’imaginaire contemporain véhiculé par les œuvres de fiction, les questions d’immortalité et
de guérison relèvent bien de la science. Une science un peu mystérieuse, secrète, pas
totalement maîtrisée et dont l’usage pose souvent plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Dans Le Grand secret, pour parer aux conséquences insoutenables d’une immortalité
collective à l’espèce humaine, il faut isoler les « immortels » sur une île. Dans Time out, le
temps devient une monnaie d’échange ; pour que certains puissent repousser les limites de
la mort, il faut qu’ils capitalisent l’espérance de vie des pauvres qui, eux, mourront jeunes.
Dans L’Incroyable Hulk, la technologie Gama est fortement ambivalente : si elle porte des
promesses de guérison de toute maladie, c’est aussi elle qui fabrique les monstres. Quand il
ne présente pas cette ambiguïté, l’imaginaire de la guérison ou du soin est très nettement
positif. On le voit par exemple dans Le Cinquième élément (Luc Besson, 1997, FR) où une
jeune femme, Leeloo, est entièrement reconstituée à partir de son ADN. Installée dans un
caisson étanche, la main de Leeloo, seul reste d’elle, est progressivement complétée. Dans
Star Wars, épisode III : La Revanche des Sith (Revenge of the Sith, George Lucas, 2005, USA),
Anakin Skywalker, très gravement brûlé, est placé sur une table où des robots médecins lui
posent des prothèses de jambes et de bras. La plupart des représentations montrent des
univers blancs, aseptisés, fortement éclairés, protégés de l’extérieur par une vitre. Le
matériel est lui aussi blanc et immaculé et les tables d’examen procèdent parfois ellesmêmes aux analyses nécessaires.
Le clonage comme première alternative à la disparition des corps
L’imaginaire de la guérison ou de la réparation des corps est souvent lié au clonage. Dans un
communiqué de presse présentant leurs recherches sur le clonage des rats, l’INRA et la
société lyonnaise GenOway expliquent : « Les résultats scientifiques obtenus à partir de ces
modèles contribueront au développement de nouveaux médicaments innovants pour traiter
des pathologies importantes et aujourd’hui mal traitées, telles que les maladies
cardiovasculaires, les cancers, l’obésité, le diabète et les maladies neurologiques »45. De la
même manière, le clonage des cellules souches est un thème récurrent de la bio-ingénierie
médicale. « En juin 1999, la firme de biotechnologie américaine Advanced Cell Technology
(Massachusetts) annonce avoir produit un premier clone humain, à partir d’une cellule
humaine clonée dans un ovule de vache. L’annonce de la firme précisait déjà qu’en
combinant la culture de cellules souches embryonnaires et le clonage, on pouvait espérer un
jour « faire pousser » des organes ou des tissus à fins thérapeutiques »46 Ce thème s’est
amplifié avec les fictions qui mettent en scène des clones produits en série et dont le seul
objet est de constituer des stocks d’organes. The Island (Michael Bay, 2005, USA) propose un
monde clos où des clones à la santé contrôlée en permanence sont élevés dans l’attente du
jour où leur riche propriétaire aura besoin d’un de leur organe. Never let Me Go (Mark
Romanek, 2010, USA/GB) adapté du roman éponyme de Kazuo Ishiguro, publié en 2005,
présente également un monde où de jeunes clones sont élevés dans l’attente de leur
premier « don » d’organe. Les deux films insistent sur la problématique éthique du statut
humain ou non des clones ainsi que sur la possibilité de persévérer dans cette voie
consistant à produire des réservoirs d’organes. Le thème du clonage est également présent
45
INRA, “genOway et l’INRA ont cloné les premiers rats », 26/09/2003. En ligne :
http://www.inra.fr/presse/genoway_et_l_inra_ont_clone_les_premiers_rats
46
« Le clonage humain « scientifique » démarre en Grande-Bretagne », Le Figaro, 12/08/2004.
19
dans les imaginaires non plus de la réparation mais d’une forme d’immortalité. Le corps,
reproduit à l’identique et à l’infini par clonage, devient le simple réceptacle de la mémoire.
Celle-ci, constitutive de l’identité, n’a plus qu’à être transférée d’un corps à l’autre lorsque le
précédent cesse de fonctionner. La mort est un accident qui touche la matérialité mais
n’affecte pas un esprit que l’imaginaire contemporain, à la suite de la cybernétique, a réduit
à une somme d’informations (mémoires, savoirs, expériences, etc.). C’est ce que présente le
film A l’aube du 6e jour (The 6th Day, Roger Spottiswoode, 2000, USA/CA) ou le roman de
Michel Houellebecq, La possibilité d’une île (Fayard, 2005, FR). La question soulevée dans ces
œuvres est aussi posée plus largement à travers le positionnement des pays qui doivent
légiférer sur le clonage. A partir de la règle de Gabor47 selon laquelle ce qui est
techniquement possible sera/doit être réalisé, quoi qu’il en coûte éthiquement, le travail
d’anticipation déborde le monde de la fiction pour envahir la presse. Ce faisant, il enracine
plus fermement encore cet imaginaire dans la conscience collective.
La biomécanique et l’homme augmenté
Si ce n’est par le clonage, des organes de substitution sont obtenus grâce aux progrès des
biotechnologies, comme dans le film Repo Man (Miguel Sapochnik, 2010, USA/CA). Dans ce
récit, la firme The Union a mis au point des organes bio-mécaniques (cœurs, yeux, etc.) qui
permettent de presque tout « réparer ». La prothèse, présente depuis longtemps dans
l’imaginaire, acquiert désormais une perfection inégalée. Elle ne sert plus seulement à palier
une déficience ou à réparer les corps mais à augmenter et améliorer les performances
initiales (enhancement). On passe de la main artificielle de Luke Skywalker dans L’Empire
contre-attaque (Star Wars Episode V: The Empire Strikes Back, Irvin Kershner, 1980, USA) aux
facultés exceptionnelles de Steve Austin dans L’homme qui valait 3 milliards (The Six Million
Dollar Man, Kenneth Johnson, 1974-1978, USA). « […] Le nouveau corps amélioré issu des
technologies convergentes pourrait vivre bien au-delà de cent ans. Selon le gouvernement
des É. U., les technologies qui convergent à l’échelle nano vont « améliorer les facultés
humaines » au travail, dans les sports, à l’école et sur le champ de bataille. Intelligence
téléchargée en amont, mémoire téléchargeable et corps hyperperformant : il faudra peutêtre redéfinir notre espèce, l’Homo sapiens. À moins que la nouvelle réalité technologique
entraîne la création d’une nouvelle classe d’êtres humains, l’Homo sapiens 2.0, pour décrire
l’infime partie de la population mondiale qui pourra se payer les améliorations issues des
technologies convergentes »48. Ces imaginaires ne nourrissent pas seulement la fiction. La
presse aussi s’en fait l’écho en puisant dans la vulgarisation scientifique. En janvier 2011, le
Figaro.fr écrivait : « L'homme, pour la première fois, peut modifier et créer la vie en
assemblant des molécules comme des Lego. Les perspectives sont vertigineuses : régénérer
ou modifier des organes ou en concevoir de toutes pièces. Et, au bout du chemin, l'utopie
hallucinante d'un monde de «post humains» immortels. Un rêve ou un cauchemar ? »49.
Quant au Monde diplomatique, il titrait en décembre 2009 : « Nous serons tous immortels...
en 2100 »50. Pour expliquer cette diffusion dans la presse, il faut tenir compte du
47
Physicien hongrois, Dennis Gabor (1900-1979), obtient le prix Nobel de physique de 1971.
ETC Groupn Rx nAno. Les applications médicales des nanotechnologies. Quel en sera l’impact sur les
collectivités marginalisées ?, septembre 2006, p. 14.
49
Le Figaro.fr, 08/01/2011. En ligne : http://goo.gl/U1Vdp (consulté le 8/05/12).
50
Le Monde diplomatique, 12/2009. En ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2009/12/RIVIERE/18626
(consulté le 8/05/12).
48
20
développement de deux mouvements scientistes : le transhumanisme et la convergence de
plusieurs disciplines scientifiques (dites convergence NBIC pour nano, bio, info et cognition).
Le programme américain développé par la National Science Foundation, au titre explicite de
Converging Technologies for Improving Human Performance explique que « The human body
will be more durable, healthier, more energetic, easier to repair, and more resistant to many
kinds of stress, biological threats, and aging processes »51. Quant au mouvement
transhumaniste, il s’agit désormais d’un courant bien établi qui dispose d’importants
moyens et de relais médiatiques. Déjà en 2006, Sciences et Avenir écrivait : « Dans leur
Voyage fantastique, les Américains Terry Grossman et Ray Kurzweil la mettent à toutes les
sauces. C’est leur dernier pont pour atteindre l’éternité. Des nanocapteurs détecteront les
toxines et les élimineront de l’organisme. Des nano-implants stimuleront notre cerveau pour
augmenter ses capacités, des nanorobots remplaceront les globules rouges, le tube digestif
ou le rein... Terminés le diabète ou le cancer. Et tout ça pour dans... vingt ans. Pour preuve,
les auteurs égrainent les références d’actualités scientifiques » (01/06/2006). Les
perspectives ébauchées par le courant transhumaniste sont trop nombreuses pour être
détaillées ici. On se limitera à cette citation extraite du site de l’Association Française
Transhumaniste, H+ : « La nanotechnologie moléculaire a le potentiel de créer des ressources
abondantes pour tous et de nous donner le contrôle sur les processus biochimiques de notre
corps, nous permettant d’éliminer la maladie et le vieillissement non voulu »52.
Les problèmes éthiques posés par ces représentations sont nombreux. Dans quelles limites
peut-on transformer l’homme ? Quand celui-ci cesse-t-il d’être un homme ? Comment
assurer l’égal accès à tous à des technologies coûteuses ? (surhomme et sous-homme*). Les
œuvres de fiction qui tentent d’apporter des réponses à ces questionnements forment un
imaginaire foisonnant (I, Robot, Repo Man, Robots, L’homme bicentenaire, Blade Runner,
Clones, etc.) qui montre que les conditions du changement de la nature humaine tiennent
également une place très importante.
51
Converging Technologies for Improving Human Performance Nanotechnology, Biotechnology, Information
Technology and Cognitive Science, Edited by Mihail C. Roco and William Sims Bainbridge, National Science
Foundation, June 2002, p. 5.
52
http://www.transhumanistes.com/faq.php (consulté le 21 mai 2012).
21
22
Le Figaro.fr, 08/01/2011 http://goo.gl/U1Vdp consulté le 8/05/12
Secret, mensonge & complot

Dans son sens le plus neutre, le secret est ce « qui n'est connu que d'un nombre limité de
personnes » (TLFi). Par extension, il est aussi ce « qui est hautement confidentiel, caché à
tous ; qui se traite en sous-main », rejoignant presque le mensonge. Ce dernier est une
« Affirmation contraire à la vérité faite dans l'intention de tromper » (TLFi) qui se distingue du
complot par sa portée et ses objectifs. Ainsi le complot est un « Projet […] concerté
secrètement entre deux ou plusieurs personnes » (TLFi).
Pour avoir partie liée avec le pouvoir, la question du savoir est au cœur d’enjeux qui
dépassent de beaucoup la stricte dimension de la connaissance. Comme pour d’autres
imaginaires, ce trait renvoie à des formes anciennes de la pensée que l’on trouvera par
exemple dans le chamanisme. Dans ces sociétés, celui qui possède la connaissance de la
médiation entre le monde des phénomènes et le monde des esprits est détenteur d’une
puissance magico-spirituelle qui détermine également sa place dans le monde temporel.
C’est un savoir qui manifeste sa puissance mais tient secret ses ressorts, transmis
uniquement de maître à élèves et entre initiés. Dans les sociétés contemporaines du savoir,
si les sciences sont liées à la connaissance désintéressée des phénomènes, elles sont aussi
porteuses d’enjeux de société et se trouvent au cœur d’intérêts financiers et d’enjeux de
pouvoir. Ce trait des représentations est fortement présent dans l’imaginaire contemporain :
les Etats ou les grandes firmes internationales se servent de la connaissance pour asseoir
leur position hégémonique. Malgré une transparence affichée, le secret entoure la science et
ses procédés. Secret, dissimulation, mensonge ou encore complot, autant de scénarios que
l’on trouve dans les œuvres de fictions, parfois en écho avec des faits d’actualité.
Expérimenter en secret
Le secret est une des dimensions importantes de l’imaginaire scientifique. Dans ces
représentations, la plupart des recherches sont conduites à l’abri des questions du public,
dans des laboratoires secrets eux-même hébergés dans des châteaux inaccessibles
(Frankenstein, Mary Shelley, 1818, GB), des bases militaires secrètes ou les complexes —
souvent souterrains — de grandes firmes internationales. Dans L’incroyable Hulk, un
scientifique est manipulé par l’armée qui mène des recherches secrètes sur la technologie
gama. Dans Captain America (Joe Johnston, 2011, USA), là encore, l’armée conduit des
recherches secrètes sur le sérum du super soldat. Dans l’imaginaire, la forme la plus
classique du laboratoire secret de recherche biologique est le Hive de la Umbrella
Corporation, enterré sous un vieux manoir, dans le film Resident Evil. Dans La Mutante
(Species, Roger Donaldson, 1995, USA), une créature hybride est produite en secret dans les
laboratoires de l’armée américaine à partir d’ADN extraterrestre. Dans Independance Day
(Roland Emmerich, 1996, USA), on retrouve l’incontournable base militaire de la zone 51 où
sont conduites depuis les années 50 des expériences sur les aliens et leur technologie. Dans
Splice (Vincenzo Natali, 2010, FR/CA), un couple de chercheurs conduit, en secret de la
Newstead pharmaceutical, le laboratoire qui finance leurs travaux, des recherches consistant
à mêler de l’ADN humain à de l’ADN animal. Mais ces laboratoires secrets ne sont pas
23
présents que dans l’imaginaire de la fiction. Google X est le supposé laboratoire secret révélé
par le New York Times dans lequel Google expérimente ses prochaines technologies53.
Dissimuler sa responsabilité
D’autres scénarios sont construits autour du mensonge et de la dissimulation. Ici, le plus
souvent, il s’agit de couvrir un échec, un scandale, généralement fruit d’expériences
secrètes. Un service de l’Etat, une entreprise, un salarié, cherche alors à cacher sa part de
responsabilité. C’est le cas dans Splice, toujours, où Clive Nicoli (Adrien Brody) et Elsa Kast
(Sarah Polley) essaient par tous les moyens de couvrir la transgression dont ils se sont
rendus coupables en créant Dren. Dans son roman Orages ordinaires (Ordinary
Thunderstorms, 2009), William Boyd raconte l’histoire d’Adam Kindred qui finira par
démasquer la compagnie pharmaceutique Calenture-Deutz laquelle est allée jusqu’au
meurtre pour éviter que soient connus les effets secondaires du Zembla-4, médicament
miracle contre l’asthme dont elle attend de grandes retombées financières. Cet imaginaire
de la dissimulation des erreurs, voire des escroqueries, qui nourrit très largement la fiction
n’est pas sans écho dans l’actualité. Du sang contaminé aux prothèses PIP en passant par le
Médiator, les exemples sont nombreux et alimentent également l’imaginaire collectif.
L’affaire du Médiator devrait d’ailleurs être adaptée à l’écran : « La cinéaste française
Emmanuelle Bercot […] mettra en scène un film à suspense autour de l'affaire du Médiator,
inspiré du livre « Médiator 150MG » d'Irène Frachon. Le scandale sanitaire fera l'objet d'un
thriller dans la veine de Revelations de Michael Mann, qui explorait les pratiques de
l'industrie du tabac »54.
Manipuler pour dominer
Enfin, l’une des dernières formes prises par l’imaginaire du mensonge et du secret est celui
de la manipulation et du complot. Il s’agit d’un imaginaire fort en ce qu’il possède une
dimension politique ou sociale. Ici, il ne s’agit pas simplement de dissimuler, mais d’utiliser la
dissimulation comme outil d’un projet global. Dans certain cas, le projet est mis au service
de la population comme dans Men in black (Barry Sonnenfeld, 1997, USA) où seul le
gouvernement américain est au courant de la présence d’extraterrestres sur la Terre. En cas
d’incident, les agents disposent de flash amnésiants qui les prémunissent contre toute fuite
d’information. La tranquillité publique est sauve. Même s’il est au service d’une partie de la
population, le projet est plus ambigu dans The Island. Dans ce film, une société produit des
clones destinés à servir d’organes de remplacement. Pour les maîtriser et contrôler en
permanence leur santé, les clones sont enfermés dans un complexe souterrain, à l’abri de
supposées radiations ayant ravagé la surface de la Terre à l’exception d’une île que tous
espèrent un jour rejoindre en gagnant à la loterie. Dans Soleil vert (Soylent Green, Richard
Fleischer, 1973, USA), c’est l’industrie de l’agroalimentaire qui est au cœur d’un mensonge
d’état. Au crépuscule de leur vie, les habitants d’un monde exsangue se rendent dans des
mouroirs. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que leur corps y sera transformé en nourriture. A
chaque fois il s’agit de faire complot, c'est-à-dire d’œuvrer en secret pour tromper et
conforter un pouvoir. Une représentation qui s’applique là-encore fréquemment aux firmes
53
« Google’s Lab of Wildest Dreams », NYT, 13 novembre 2011. En ligne : http://goo.gl/muyb4 (consulté le 22
mai 2012).
54
http://goo.gl/et7ip
24
pharmaceutiques, accusées de mentir pour mieux manipuler le consommateur. « En
novembre 2009, les premiers vaccins sont disponibles et le "complot" pharmaceutique bat
son plein. Des conspirationnistes prétendent que le virus a été fabriqué en laboratoire à des
fins mercantiles. Mais en janvier 2010, la polémique reprend lorsque la France se rend
compte qu'elle a commandé beaucoup trop de doses. La folie de la grippe A a effectivement
profité à l'industrie pharmaceutique. Suite aux commandes de l'Etat, le chiffre d'affaires de
Sanofi-Aventis, GlaxoSmithKline et Novartis, a bondi en 2009. L'autre complot évoqué est le
danger supposé du vaccin qui serait en fait une tentative d'attaque bactériologique contre
l'Homme. Un vrai roman de science-fiction »55. Un scénario que l’on retrouve en partie dans
Contagion, où Steven Soderbergh montre des laboratoires pharmaceutiques beaucoup plus
mobilisés par le profit que par la santé des malades. Ainsi, l’émissaire d’un laboratoire traite
dans le plus grand secret avec un blogueur afin de manipuler le public sur le traitement à
prendre et ainsi maximiser les ventes de ses médicaments.
Cet imaginaire du complot prend parfois la forme d’un avertissement nous invitant à ne pas
dépendre entièrement de la technologie (dépendance*). Le risque ? Qu’elle prenne le
pouvoir. Les machines sont ainsi à l’origine de complots visant à la domination de l’homme
dans Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999, USA), Terminator ou encore I, Robot (Alex
Proyas, 2004, USA).
Enfin, cet imaginaire du complot et de la lutte qu’il suscite trouve dans la fiction des formes
symboliques utilisées par des mouvements bien réels de contestation. Pour illustrer cela, on
renverra à l’exemple de V pour Vendetta (V for vendetta, James McTeigue, USA/GB/DE).
L’action du film se situe en Angleterre au 21e siècle. Le Norsefire, un parti de type fasciste,
prend le pouvoir. Pour parvenir à ses fins, celui-ci simule un attentat bio-terroriste
provoquant une panique qui lui permet d’obtenir les pleins pouvoirs. V, qui s’oppose à l’Etat
pour restaurer la justice, porte le masque de Guy Fawkes, un catholique anglais de la fin du
16e siècle. Auteur de la Conspiration des poudres, ce dernier avait pour projet de faire
exploser le palais de Westminster afin de s’opposer à l’intransigeance politique de Jacques
Ier, notamment en matière de religion. C’est aujourd’hui ce masque hommage à Guy Fawkes
qu’arborent plusieurs partisans des mouvements informels et contestataires comme les
Anonymous, des ainti-G8, ou encore les Indignés, Occupy Walls Street… A cet égard, la
porosité des imaginaires est exemplaire : du 16e siècle anglais à la bande dessinée puis au
cinéma et enfin aux mouvements informels de contestation planétaire contemporaine. La
fiction puise dans les récits historiques, l’actualité dans la fiction, selon une forme circulaire
assez représentative des modes de constitution et d’évolution des imaginaires.
55
« Grippe A, virus H5N1 : le complot des labos pharmaceutiques », Linternaute, http://goo.gl/DQWgu. Voir
aussi « Grippe A: Et revoilà les théories du complot », 20 minutes, 1/06/2009 : http://goo.gl/ENJtE
25
Maîtrise

La maîtrise est le « Fait, [la ] faculté de dominer les êtres ou les choses » (TLFi).
L’imaginaire de la maîtrise ou de la puissance est par excellence l’imaginaire porté par la
science prométhéenne. Prométhée, littéralement « celui qui réfléchit avant », est celui qui
anticipe. L’agriculture et la culture, qui permettent d’échapper aux aléas — au moins de les
atténuer —, comptent ainsi parmi les premières formes d’un savoir prométhéen. Ce dernier
reflète la possibilité de desserrer la contrainte de la condition d’homme pour ouvrir un autre
espace à l’humanité. Cet imaginaire de la maîtrise est également un imaginaire fortement
marqué par la Modernité. C’est ainsi à Galilée, Descartes et Bacon que l’on fait
généralement remonter une forme de volonté de maîtrise et de domination sur le monde
désormais vu comme une matière à transformer par le génie technique.
L’humanité : la sortie de l’homme
Il y a quelques années, certains chercheurs comme le biologiste Steve John annonçaient la
fin de l’évolution humaine56 : grâce à son savoir technique l’homme avait à tel point desserré
les contrainte naturelles qu’il en était parvenu à stopper le processus de sélection naturelle.
Désormais, l’évolution ne serait plus le fait du hasard, mais celui de la science et de la
volonté individuelle et/ou politique de forger un homme nouveau. Si les choses paraissent
plus complexes, des éléments d’imaginaire sont posés qui offrent une alternative à la
représentation classique de l’évolution de l’homme pour penser une « néo-évolution »57.
L’homme mécanique ou bio-mécanique, augmenté, trans-humain, voire post-humain est né.
Hors de la nécessité naturelle, ce sont les possibilités techniques qui offrent des perspectives
vertigineuses telles qu’on les voit dans le film Repo Men (Miguel Sapochnik, 2010, USA/CA)
où chaque organe défaillant peut être remplacé, à l’identique ou en plus performant. C’est
encore Tony Stark développant un « générateur ARK » miniaturisé remplaçant son cœur et
donnant à son armure toute sa puissance (Iron Man, Jon Favreau, 2008, USA).
De la puissance à la toute puissance
L’imaginaire de la maîtrise est aussi celui de la domination des éléments. On a vu comment
la maîtrise parvenait à imposer — dans l’imaginaire et aussi dans les faits — une mise à
distance des contraintes naturelles. Ce sont bien ces dernières qui sont au centre d’un enjeu
de domination. Mais du desserrement de la contrainte naturelle à la pleine maîtrise, il y a
une différence qui n’est pas seulement une différence de degré mais une différence de
56
« Evolution Of Humans May at Last Be Faltering », The New York Times, March 14, 1995. En ligne :
http://goo.gl/tuzD1.
57
Dans Hervé-Pierre Lambert, « La version française de l’imaginaire posthumain », Stella, Revue de langue et
littérature françaises, Kyushu University, Fukuoka, Japon, 2010, p. 19.
26
nature : celle qui sépare l’homme de Dieu. Docteur ès lettres spécialisée dans les recherches
sur l'imaginaire Stéphanie Chifflet commente ainsi : « Ce n’est pas anodin si, dans un journal
aussi sérieux que le Monde 2 (dont le lectorat a dans la majorité un niveau d’étude et un
statut professionnel et social assez élevé), l’auteur du dossier sur les nanotechnologies, (ellemême polytechnicienne et ingénieur de l’aviation civile) se demande en introduction, si
« l’homme n’est pas en passe de devenir l’égal de Dieu. […] »58. De fait, les gourous de la
nanotechnologie présentent un avenir dans lequel l’homme, par l’intermédiaire de la
machine, se hisse à l’égal de Dieu. Dans A la conquête de l’infiniment petit, film sur les
nanotechnologies construit autour d’une interview de Éric Drexler, Karl Feynman, fils du
pape des nanotechnologies, Richard Feynman, annonce une possible « fin de l’histoire
technologique » parce que « nous maîtriserons tout » : « Une des premières idées de Drexler
s’appelle la machine à viande, explique le film. Il est parti du principe que sur le plan
moléculaire, une vache n’est rien qu’une machine qui réarrange les atomes d’herbe en y
ajoutant un peu d’eau pour en faire un bifteck. Selon lui, il serait possible de construire une
machine qui fasse la même chose de façon bien plus efficace. Ce serait à la fois la solution
aux problèmes de nutrition et au remplacement de l’agriculture. »59 Nanomachines capables
de produire de la nourriture, fusion nucléaire offrant un accès gratuit et illimité à l’énergie,
génie génétique permettant de guérir les maladies, etc. : hautement positif cet imaginaire
d’une toute puissance technique n’a que l’imagination pour limite.
L’indépendance des technosciences contre l’imaginaire de la maîtrise
Le projet de maîtrise — et en tout cas l’imaginaire qui l’entoure — s’accompagne de l’idée
que l’homme domine la technique. Il maîtrise les décisions à prendre et les orientations
scientifiques de la recherche pour ne faire que ce qu’il pense souhaitable, techniquement et
éthiquement. Plus précisément, le chercheur maîtrise les risques éventuels de sa pratique : il
fait en sorte que l’accident n’arrive pas. Des événements marquants tels que Tchernobyl ou
Fukushima offrent cependant un démenti formel et rappellent que la catastrophe est
toujours possible. La maîtrise devient ainsi une illusion et l’imaginaire se renverse : l’homme
ne maîtrise pas la technique. Mais il y a plus encore. Non seulement la technique échappe à
tout contrôle, mais ceci ne tient pas à des raisons contingentes — défaut d’attention ou de
précaution — mais à des raisons qui relèvent de l’essence même de ce qu’est la technique,
processus autonome et indépendant selon l’analyse qu’en faisaient Martin Heidegger ou
Jaques Ellul. Michel Puech écrit ainsi : « L’« essence même de la technique », pour Ellul
comme pour Heidegger, pour tous les fondamentalistes d’une essence de la technique, est
cette démesure, une hubris inhumaine, l’autonomie de la technologie »60. Certes, il faut des
chercheurs pour faire avancer les sciences, de même que des moyens matériels et financiers,
et un cadre législatif peut contraindre les activités de recherche. Ceci n’empêcha pas Dennis
Gabor (1900-1979), physicien hongrois et prix Nobel de physique en 1971, de prophétiser
que ce qui est techniquement possible sera/doit être réalisé, quoi qu’il en coûte
éthiquement, ce qui est une version sophistiquée de l’adage populaire selon lequel : « on
58
« La pensée mythique dans les imaginaires scientifiques et techniques », in Métamorphoses du mythe :
Réécritures anciennes et modernes des mythes antiques (Broché): Réécritures anciennes et modernes des
mythes antiques, dir. Peter Schnyder, L'Harmattan, 2008, p. 72.
59
A la conquête de l’infiniment petit, documentaire, Planète, 48m, 2006. En ligne : http://goo.gl/NqQug
(consulté le 30 mai 2012).
60
Michel Puech, Sapiens Technologicus, Le Pommier, 2008, pp. 46-47.
27
n’arrête pas le progrès ». Michel Faucheux écrit ainsi : « La technique devient autonome au
fur et à mesure que l’individu perd prise sur les choses. Le pacte faustien se trouve réalisé : la
puissance ne s’obtient que par l’abdication de soi. La technique peut donc servir, sans
vraiment de contrôle, à des tueries industrielles et à des entreprises d’extermination. La
science se trouve ainsi engagée dans une voie qui la conduit à rebours d’elle-même »61. Cette
idée de l’autonomie de la technique, on la trouve aussi dans la fiction contemporaine par
exemple dans Terminator 3 : Le Soulèvement des machines (Terminator 3 : Rise of the
Machines, Jonathan Mostow, 2003, USA) : bien que connaissant le futur et l’hostilité des
machines envers les hommes, John Connor ne parviendra pas à stopper la diffusion du virus
Skynet dans le cyberespace. Un autre exemple est donné dans I, Robot (Alex Proyas, 2004,
USA). Dans le film, inspiré d’une nouvelle d’Isaac Asimov, VIKI l’unité centrale de US Robots,
inc, prend le pouvoir. Ce récit est la métaphore d’une technique asservie par l’homme qui
finit inévitablement par s’émanciper de son lien de subordination à l’homme. 62
L’imaginaire de la démesure
Un autre "contre-imaginaire" s’oppose également à l’imaginaire technophile de la toute
puissance : celui de la démesure. L’une des premières critiques faites de la démesure de la
science moderne est celle adressée par Mary Shelley dans son Frankenstein ou le Prométhée
moderne (1818). La transgression ultime qu’elle y dénonce est celle de la création de la vie,
qui plus est une vie contre-nature, obtenue à partir de morceaux de cadavres. C’est le même
type de message que formule en 1920 le tchécoslovaque Karel Čapek dans R. U. R. (Rossum's
Universal Robots). Dans sa pièce, Čapek met en scène un scientifique qui se hisse à l’égal de
Dieu en créant des hommes de synthèse. Il fait ainsi la preuve que l’homme n’a pas besoin
de poser l’hypothèse de Dieu63. La notion de démesure ou d’hybris est utilisée depuis
l’antiquité grecque pour rappeler que la confusion des ordres divins et humains ne peut se
faire impunément et « qu’un mortel ne doit pas se vouloir trop haut »64. Ce thème fort de
l’imaginaire apparaît dans de nombreuses œuvres de fictions contemporaines. Dans SpiderMan 2 (Sam Raimi, 2004, USA), le docteur Otto Octavius est à la recherche d’une source
d’énergie illimitée, une ambition dont la démesure le conduit à sa propre perte. C’est
également le thème de Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993, USA) qui met en scène l’échec
de la maîtrise scientifique. Certes il a été possible de recréer une espèce perdue, mais
l’hybris, cet orgueil qui a conduit à créer la vie est durement puni. On peut encore citer L’île
du Docteur Moreau, ouvrage publié en 1896 par H. G. Wells. La plupart du temps, c’est un
détail anodin qui bouleverse les plans du créateur. Une mouche dans le film éponyme (The
Fly, David Cronenberg, 1986, USA) ou un éclat de métal qui lors de l’explosion de son
laboratoire détruit la sécurité que le Dr Octopus avait implanté dans son cou. Parfois le
drame vient de l’homme et de la trahison — Jurassic Park ou Minority Report (Steven
Spielberg, 2002, USA) —, comme s’il fallait rappeler que cette dimension-là, à elle seule,
61
La tentation de Faust ou la science dévoyée, L’Archipel, Paris, 2012, pp. 74-75.
Sur ce renversement, voir Marianne Chouteau, Ludovic Viévard, Représentations des robots Imaginaire &
éthique, DPDP, Grand Lyon, 2011, p. 22.
63
« He (le Vieux Rossum, le scientifique) wanted, in some scientific way, to take the place of God. He was a
convinced materialist, and that's why he wanted to do everything simply to prove that there was no God
needed. That's how he had had the idea of making a human being, just like you or me down to the smallest
hair », Čapek, RUR, 1920, Introductory Scene, np.
64
Eschyle, Les Perses, 820, tr. J. Grosjean, 1967, Gallimard, p. 45.
62
28
suffisait à affirmer qu’il est impossible de contrôler l’application des sciences et des
techniques.
29
Privatisation du monde

Privatiser désigne au sens strict l’action de « Transformer en entreprise privée une entreprise
relevant du secteur public » (TLFi). Dans un sens plus large, on retiendra l’acception selon
laquelle la privatisation consiste à rendre privé ce qui était public.
S’il faut chercher une image archétypale correspondant à cet imaginaire, c’est sans doute
vers la notion d’altérité qu’il faut se tourner. Qui suis-je ? Quelle est la nature du lien qui me
lie à ce qui est autre que moi ? Le modèle ou le paradigme en jeu ici est celui d’un certain
équilibre entre l’homme et son environnement, équilibre qui interdit toute forme
d’appropriation du vivant. Si l’usage des richesses est possible, il suppose une contre-partie,
fut-elle symbolique. C’est cet équilibre qui est très tôt remis en cause à travers la vision
biblique qui accorde une primauté de l’homme sur la création. Cet imaginaire est aussi celui
de la propriété et du partage des richesses. Même dans un monde fait de richesses que
l’homme pourrait légitimement tenir pour siennes, la question du mode de partage se pose.
C’est la question classique des communaux anglais qui, de biens collectifs sont devenus des
biens privés lors du mouvement dit des enclosures. Amorcés dès le 12 e siècle, celui-ci a
consisté à fermer des espaces libres d’usage pour en faire des propriétés privées. Les
conséquences sociales furent importantes, les plus modestes se voyant privés de ressources.
S’approprier l’espace et ses richesses
Dans l’imaginaire contemporain, le même ressort fonctionne : des firmes multinationales
s’approprient le vivant et, tandis qu’elles s’enrichissent par cette privatisation, elles mettent
en danger les plus pauvres et les plus fragiles. C’est le thème du film Avatar (James
Cameron, 2009, USA) dans lequel une société intergalactique se rend sur la planète Pandora
pour y exploiter un minerai rare. Ce faisant, elle menace l’équilibre de la planète et met en
péril les Na’vis, la population autochtone qu’elle tentera de décimer aux premiers signes de
résistance. Cet imaginaire est présent dans le cinéma sous la forme d’un capitalisme
impérialiste qui légitimerait l’installation un peu partout dans l’espace de colonies minières
(Alien, le huitième passager (Alien), Ridley Scott, 1979, USA/GB, Star Wars Episode V:
L’Empire contre-attaque (The Empire Strikes Back), Irvin Kershner, 1980, USA…). Le procédé
inverse est sans doute encore plus courant dans l’imaginaire : l’arrivée d’aliens venus
s’approprier les ressources de la planète, voire nous transformer en bétail. La guerre des
mondes (The War of the Worlds, H.G. Wells, 1898, GB) en est un des plus anciens exemples.
Le personnage de Galactus, le dévoreur de mondes, qui apparaît dans Les Quatre
Fantastiques et le Surfer d'argent (Fantastic Four: Rise of the Silver Surfer, Tim Story, 2007,
USA) illustre également ce thème.
30
La création de la vie comme titre de propriété
Le thème de la privatisation du vivant est également porté par une autre dimension de
l’imaginaire de fiction : celui de manipulation génétique. Les références sont innombrables
dans le cinéma (Jurassic Park, Steven Spielberg, 1993, USA, Bienvenue à Gattaca (Gattaca),
Andrew Niccol, 1997, USA, X-Men : Le Commencement (X-Men: First Class), Matthew
Vaughn, 2011, USA, Alien, la résurrection (Alien Resurrection), Jean-Pierre Jeunet, 1997, USA,
etc.), et dans de nombreux cas, la question de la propriété de ce qui est produit est
clairement posée, comme dans Hanna (Joe Wright, 2011, USA/GB/DE). Dans ce film, Hanna
(Saoirse Ronan), une petite fille fruit d’une expérience génétique, est enlevée pour être
sauvée par un agent du centre dans lequel a été conduit un programme d’amélioration des
capacités humaines pour produire des supers soldats. Marissa Wiegler (Cate Blanchett),
responsable du programme cherche à récupérer cet être aux qualités extraordinaires qui
appartient à la CIA. La plupart des œuvres de fiction évoquant ces thèmes montrent une
chosification du vivant : le fruit de l’expérience ou l’être produit en série appartient à la
société qui dispose de droits. Il s’agit soit d’un droit « légal », qui va jusqu’au droit de mort
(Bievenue à Gattaca, The Island (Michael Bay, 2005, USA), Never Let Me Go, Mark Romanek,
2010, USA/GB), ou d’un droit arrogé (Kyle XY, Eric Bress, J. Mackye Gruber, 2006-2009, USA,
L'Incroyable Hulk (The Incredible Hulk), Louis Leterrier, 2008, USA, Hanna). La majorité de ces
œuvres de fiction dénoncent cette appropriation du vivant. Les « créatures » fruits
d’expériences du génie génétique y luttent pour l’obtention d’un statut humain qui rend
tout processus de chosification illégitime et immoral.
Il faut dire encore une certaine rupture entre l’imaginaire de la mainmise sur le vivant tel
qu’on le voit dans les œuvres de fiction et tel qu’il s’incarne parfois dans des événements
d’actualité. La propriété que confère l’acte de manipulation génétique est le plus souvent
traité à travers la question des OGM, et notamment les semences génétiquement modifiées.
Le monde selon Monsanto (Marie-Monique Robin, 2008, FR) en est un exemple. Les pirates
du vivant (Marie-Monique Robin, 2005, FR) en est un autre qui dénonce la biopiraterie : « La
biopiraterie est le pillage de ressources génétiques endémiques à des fins d’exploitation
commerciale. Depuis la chasse aux gènes jusqu’au verrouillage économique du brevet, le film
de Marie-Monique Robin nous montre les différentes étapes de ce grand pillage. Réduire la
vie à une matière première afin d’accroître la dépendance des pays pauvres du Sud vis-à-vis
des grandes entreprises du Nord voilà ce que dénonce ce film ». Selon ces représentations,
c’est la « firme multinationale » qui est désignée comme l’ennemie. C’est elle qui, poussée
par des perspectives de profits, fait du lobbying auprès des états pour autoriser la possibilité
de breveter le vivant. « Il existe une poignée de grandes sociétés multinationales des
«sciences de la vie». Toutes se sont consolidées par des fusions récentes avec d’autres
multinationales […]. Ces firmes géantes contrôlent aujourd’hui l’essentiel des applications de
la recherche en biotechnologie et pratiquement 100 % de la commercialisation des semences
transgéniques. Leur stratégie de contrôle du marché s’appuie sur l’importance de leur
portefeuille de droits de propriété intellectuelle sur les biotechnologies. Le système de brevet
appliqué aux organismes vivants permet aux firmes qui investissent massivement dans la
recherche biotechnologique de «fermer l’espèce» aux autres recherches en privatisant le
patrimoine génétique qui entoure le brevet lorsqu’il ne peut être utilisé indépendamment »65.
Ce qui est le plus souvent dénoncé est une confusion entre la découverte et l’invention. Or,
65
Privatisation du vivant, Du refus aux contre-propositions, Coordonné par Robert Ali Brac de la Perrière,
Charles Léopold Mayer, Paris, 2003, p. 53.
31
si cette distinction tombe, ce ne sont plus seulement les inventions qui bénéficient du
brevet, mais aussi les découvertes. Les débats éthiques se développent à mesure que la
pratique du brevet du vivant s’étend : concernant les semences dont les fruits ne peuvent
plus être réutilisés par les agriculteurs l’année suivante66, la brevetabilité de certaines
plantes67, ou de séquences du génome humain68.
La mise en garde d’Adam Brandejs
Terminons avec le travail de l’artiste canadien Adam Brandejs. En 2005, il a créé un concept
artistique posant la question des animaux de compagnies génétiquement modifiés. Il
confectionne de petits animaux de compagnie artificiels, les Genpets. Emballés à des fins de
commercialisation, ces produits de la société Bio-Genica (voir dessous) sont présentés
comme un véritable produit commercial et non comme une démarche artistique.
(Sources : page d’accueil du site Bio-Genica (www.genpets.com))
66
« Pour les agriculteurs, ressemer sa propre récolte sera interdit ou taxé », Le Monde.fr, 29/11/2011. En
ligne : http://goo.gl/SI21S (consulté le 25 mai 2012)
67
Sur cet exemple et d’autres, voir Blandine Laperche, L'innovation pour le développement: Enjeux globaux et
opportunités locales, Karthala Editions, 2008, p. 130.
68
Genoscope, « Le projet Génome humain », cnrs.fr. En ligne : http://goo.gl/TdIcI (consulté le 25 mai 2012).
32
Mutation
Buffon emploi dans un sens biologique le terme mutation à partir de 1766 pour décrire « un
changement dans la physiologie de l’espèce ». Le terme désigne encore dans son « sens
69
général et moderne pris dès 1903, [une] modification génétique brusque et permanente » .
Le patrimoine génétique se trouve modifié soit naturellement, par accident génétique, soit
par l’exposition à des substances mutagènes (comme la radioactivité), soit par les techniques
de génie génétique.
L’imaginaire de la mutation s’est développé au cours du 20 e siècle, en lien avec les progrès
de la biologie et en particulier ceux de la génétique. Il est donc récent. Pourtant, si on veut
bien accepter ce principe qu’un imaginaire moderne fort n’est jamais qu’une forme
renouvelée d’un thème plus ancien, on pourra faire sienne cette idée que « le mutant
semble être la forme contemporaine de la métamorphose et de la monstruosité »70. Mais
bien que renvoyant incontestablement au monstre, l’imaginaire de la mutation n’est pas que
négatif. Il est sans doute l’un des plus ambivalents tant il peut, au contraire, être positif.
Cette ambivalence reflète le caractère aléatoire de la mutation : une sorte de loterie à
laquelle on ne gagne pas à tous les coups. Parfois c’est un monstre qui sort du chapeau de
l’évolution ou de l’éprouvette, parfois c’est un héros qui naît au monde. A chaque fois
cependant, c’est bien à une rupture dans l’ordre naturel que l’on assiste, et une rupture
anthropologique majeure quand elle touche l’humain, comme dans l’univers Marvel et les XMen.
Perte d’identité et dégénérescence
La mutation peut être la conséquence de l’aléa naturel, de l’exposition à des substances
nocives — comme les rayons X, les rayons Gama (L'Incroyable Hulk (The Incredible Hulk),
Louis Leterrier, 2008, USA), les déchets bio-toxiques (Daredevil, Mark Steven Johnson, 2003,
USA), ou nucléaires (voir contamination*), etc. —, ou encore à des manipulations
génétiques. Mais quelle qu’en soit l’origine, le fruit de ces mutations renvoie souvent au
monstrueux. Monstruosité physique, comme dans Hulk, La Mutante (Species, Roger
Donaldson, 1995, USA), ou encore Splice (Vincenzo Natali, 2010, FR/CA). Monstruosité
morale, comme dans le cas des « super vilains » de la Confrérie des mauvais mutants qui
s’opposent aux super héros de l’univers Marvel. Ces « méchants » sont effectivement prêts à
exterminer l’homme pour que s’ouvre pleinement l’ère nouvelle du mutant, lequel
représente le degré supérieur de l’évolution. La mutation est un saut hors de l’espèce et
c’est en cela qu’elle présente des incertitudes. Celui qui mute est touché par une altérité
radicale, il devient l’Autre de l’homme. Ainsi Hulk est-il moins l’alias de Bruce Baner que son
Autre et la lutte schizophrénique entre l’homme et le mutant est l’un des fils conducteurs de
l’histoire créée par Stan Lee et Jack Kirby en 1962. Dans District 9 (Neill Blomkamp, 2009,
69
Olivier Grim, « Mutatis mutandis » La figure du mutant comme paradigme de la condition humaine, Enfances
& Psy, 2011/2 n° 51, p. 39.
70
Thierry Hoquet, « Adieu les monstres, vivent les mutants », Critique n°709-710, Mutants, juin-juillet 2006, p.
479.
33
ZA), des aliens sont parqués dans un camp de réfugies en Afrique du Sud. Maltraités, sousnourris, laissés aux mains des mafias et humiliés par les hommes, ils sont exploités par la
compagnie Multi-National United (MNU) pour laquelle travaille Wikus Van der Merwe.
Infecté par un fluide extraterrestre, celui-ci subit une mutation qui, au terme de quelques
jours, le conduira à se changer en alien. Ce processus de transformation physique contraint
s’accompagne d’une prise de conscience quant à la condition des aliens. On est alors témoin
d’un cheminement psychologique et moral opéré sous l’effet de la mutation physique qui
conduit le héros à se rapprocher de ceux qu’il avait mal-traité au point de risquer sa vie pour
eux. De même, l’histoire les X-Men telle que la fait évoluer Chris Clarmont à partir de 1976
est édifiante d’une lutte, non plus individuelle mais collective, pour ou contre la mutation.
Métaphore à la fois du régime de l’Apartheid et du nazisme, l’état de Genosha situé sur une
île éponyme de l’Océan indien a organisé la ségrégation entre humains et mutants. Ces
derniers sont réduits en esclavage, leur population est contrôlée. Le mutant est un autre de
l’homme qu’il faut dépouiller de toute humanité. Dans le film X-Men (Bryan Singer, 2000,
USA), l’humanité rencontre une période de mutation. De nombreux enfants présentent un
gène X qui les singularise. En arrière plan du film d’action, X-Men propose ainsi une réflexion
sur la manière de considérer l’altérité, sur l’accueil fait à une nouvelle « version » de
l’homme. « Si l’eschatologie écologique maintient le principe de la destruction de l’homme à
travers celle de son environnement, dans la plupart des narrations pessimistes l’espèce survit
mais se transforme ou se trouve remplacée par des êtres qu’elle a elle-même fabriqués. La
crainte de la destruction matérielle cède le pas à celle de la perte d’une hypothétique essence
ou identité, peur d’une humanité dénaturée dans laquelle nous, créature du début du
troisième millénaire, ne pouvons plus nous reconnaître »71.
Homo superior et régénérescence
A l’exact opposé de cette face sombre de l’imaginaire de la mutation, se trouve une face plus
lumineuse. Dans ce récit optimiste, que l’on trouve parfois dans les mêmes histoires que
celles précédemment citées, la mutation est inéluctable pour l’humanité et un possible
bonheur. Car si le sens de l’évolution est bien donné, ce qui ne l’est pas ce sont les valeurs
qui triompheront. Aussi, l’homo superior n’est-il un possible heureux que si s’imposent avec
lui les valeurs de générosité, de partage, de tolérance, etc. Dans cette version du récit, tel
qu’il se lit en particulier dans la saga X-Men, les mutants portent avec plus de conviction
encore que les hommes les valeurs humanistes. Le rêve chéri par le professeur Charles
Xavier est de protéger les hommes de leurs propres peurs pour instaurer la paix entre eux et
les mutants. Ici les mutants ne sont plus nécessairement terrifiants. Ils sont un Autre, certes,
mais ils sont « notre » Autre, l’image que le futur nous renvoie de nous-même. En définitive,
les mutants ne représentent plus une rupture mais une continuité, ils renvoient à une
version plus aboutie de l’homme et donc à un scénario cohérent avec l’idée d’évolution
entendue comme progrès. « Ange ou démon, dans les deux cas [la mutation] est considérée
par l’humanité comme une frontière à ne pas franchir, au-delà de laquelle s’étendent des
territoires où homo sapiens ne se reconnaît plus. Cette géographie relative – dont la
temporalité échappe à l’échelle d’une vie – est le signe et le fruit du lent travail
anthropologique mené par l’humanité ordinaire pour déplacer cette frontière. Labeur qui
s’inscrit dans le cadre de ce que l’on nomme aujourd’hui la théorie néodarwinienne de
71
Joseph Fahey, « Nous, posthumains : discours du corps futur », in Critique n°709-710, Mutants, juin-juillet
2006, p. 541.
34
l’évolution (Lecointre, 2009), car de génération en génération, l’humanité entière mute à bas
bruit »72.
Contrôler le principe de l’évolution
Si la mutation fait peur, c’est qu’elle est associée au hasard. Dans l’imaginaire, diminuer la
peur et apprivoiser la mutation, passe par la tentative de contrôle du processus pour qu’il ne
relève plus de la loterie mais du projet scientifique. Le philosophe des sciences Thierry
Hoquet parle à ce sujet « d’espérance de la mutation »73. Malheureusement pour
l’humanité, dit la fiction, de nombreux cas de mutations monstrueuses (Splice ou La
Mutante) sont issus de manipulations génétiques. Ces histoires nous racontent alors l’échec
du processus scientifique qui cherchait à la maîtriser la mutation et l’inconscience d’une
espèce qui se met en danger en provoquant le péril qu’elle voulait éviter. Proche de cet
imaginaire de la faillite de la maîtrise*, on trouve encore fréquemment le thème de la
mutation lié à l’accident scientifique. La fiction est riche d’exemples de virus ou de sérum
(voir contagion*) qui ont pour effet de transformer les hommes en mutants que l’imaginaire
associe cependant plus souvent aux zombies ou aux morts vivants.
Pour échapper à l’aléa naturel, l’humanité « bricole » son patrimoine génétique à tel point
que pour Thierry Hoquet : « Il se pourrait que le concept de bricolage serve de fondement à
une nouvelle utopie technique, dans la mesure où il laisse entendre que la technique, dans sa
marche, avance comme l’évolution, par petits pas aveugles, équivalents des mutations
aléatoires de la sélection naturelle »74. L’imaginaire du bricolage biotechnologique s’incarne
dans la pratique récente de ce que l’on nomme la « biologie de garage ». Le terme « désigne
les amateurs qui, sans avoir des intentions nécessairement malveillantes, cherchent - le plus
souvent en dehors des institutions officielles de recherche - à créer des organismes
biologiques par curiosité ou par souci de démontrer leur capacité. Leur motivation peut être
jugée comparable aux hackers informatiques opérant sans arrière-pensée malveillante. Aux
États-Unis, notamment, ces individus sont considérés comme faisant partie d'une
communauté informelle appelée DIY (Do It Yourself : faites-le vous-même) »75. On trouve
également des « community biotech labs » encouragées par les autorités de régulation
comme la Commissions institutionnelle de biosécurité (IBC) et de surveillance, comme le FBI,
pour favoriser le DIWO « Do it with others ». Ces laboratoires permettraient un meilleur
contrôle des activités de « bricolage » et pourraient devenir des lieux d’innovation.
L’animal mutant : du monstre sanguinaire au lapin fluo
L’animal mutant relève d’un autre imaginaire dans la mesure où il ne met pas en jeu la
continuité de l’espèce humaine. Cet imaginaire pose en revanche la question du monstre, du
droit des hommes à modifier le vivant, d’une volonté de toute puissance prométhéenne
(voir maîtrise*) et de la créature qui échappe au créateur. Ainsi dans Mimic (Guillermo del
72
Olivier Grim, « Mutatis mutandis » op. cit., p. 45.
« Bricolage. Les biotechnologies ou l’espérance de la mutation », Critique n°709-710, Mutants, juin-juillet
2006, p. 526.
74
idem
75
Rapport de l’Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques sur les enjeux de la
biologie de synthèse, Geneviève Fioraso, députée, 2012, p. 97. En ligne : http://www.senat.fr/rap/r11-3781/r11-378-11.pdf (consulté le 5 juin 2012).
73
35
Toro, 1997, USA), la généticienne Susan Tyler modifie des insectes afin qu’ils s’attaquent aux
cafards qui ravagent Manhattan. Ces derniers sont devenus résistant aux pesticides et
transmettent une maladie mortelle qui décime les enfants. Mais les insectes mutants vont
bientôt se retourner contre les humains… Dans The Host (Gwoemul, Bong Joon-ho, 2006,
KR), l’armée américaine déverse dans la rivière Han un produit mutagène qui provoque
l’apparition d’un monstre mutant. Dans Isolation (Billy O'Brien, 2005, IR), c’est un laboratoire
de biotechnologies qui fait des tests sur les animaux d’une exploitation agricole et qui
provoque la mutation d’animaux et la terreur dans la ferme. On peut encore évoquer L’Île du
docteur Moreau (The Island of Dr. Moreau, 1896), roman dans lequel H. G. Wells met en
scène des hybrides hommes-animaux. Dans Minority Report, on voit des plantes
génétiquement modifiées par le Dr. Iris Hineman devenues agressives.
Mais l’animal mutant peut aussi être un signe, celui de la contamination*. Au printemps
2011, des images qui auraient été filmées dans un rayon de 30 km autour de la centrale de
Fukusima montrant un lapin né sans oreille76 ont fait le buzz sur Internet et provoqué la
panique au Japon.
Signalons encore l’émergence du bioart77 dont l’un des représentants les plus connus est
Eduardo Kac, créateur en 2000, avec l'INRA, d’Alba, une lapine possédant un gène de
méduse qui la rend fluorescente (illustration dessous). Si son travail a suscité de nombreuses
réprobations motivées par l’éthique, il explique : « Pour moi, sur un plan symbolique, la
mutation permet de nous rappeler qu’il n’existe que de la différence, et pour aller plus loin,
avec Levinas, que cette différence n’est pas l’indifférence, mais une responsabilité »78.
76
http://youtu.be/UqVY9azhH3U (consulté le 5 juin 2012).
Voir Jean-Philippe Cointet, De la théorie scientifique à la pratique artistique, réflexions sur quelques
réalisations artistiques actuelles relevant du bio art, Mémoire de maîtrise, sous la direction d’Anne-Marie
Duguet, Université Paris I, Année 2003 – 2004. En ligne : http://jph.cointet.free.fr/download/bio%20art.pdf.
78
« Questions sur la vie qui reste à venir », Entretien avec Eduardo Kac, Critique n°709-710, Mutants, juin-juillet
2006, p. 554.
77
36
Surhomme et sous-homme

Surhomme : « Être humain aux qualités exceptionnelles, qui se situe au-dessus de l'humanité
normale. Synon. demi-dieu, génie. » (TLFi)
Sous-homme : « Être humain bafoué dans sa qualité et sa dignité de personne humaine, soit
parce qu'il est privé de sa liberté, soit parce qu'il est empêché de s'épanouir selon le respect
des droits de l'homme et du citoyen » (TLFi).
Un des dangers du développement des technosciences souvent présent dans les œuvres de
fiction est le « décrochage » d’une partie de la population. L’idée d’une humanité à deux
vitesses, l’une augmentée, l’autre reléguée, est ainsi une des craintes récurrentes de
l’imaginaire technoscientifique.
Le pouvoir des compagnies détentrices de la technologie
De nombreuses œuvres de fiction brossent l’image d’un futur où le pouvoir a changé de
mains. Il semble que le politique y ait perdu de son rôle décisionnaire alors que des grandes
firmes détentrices de la technologie prennent une place plus importante. C’est le cas du film
d’animation Robots (Chris Wedge, 2005, USA). Dans ce monde de robots le pouvoir est
détenu par un usurpateur, Phineas T. Ratchet, qui a pris les rênes de la société Bigweld
Industries. Son projet est de faire payer les pièces de rechanges et des mises à jour au prix
fort. Si les robots les plus pauvres ne peuvent y accéder, ils seront mis au rebut. La
population essaye tant bien que mal de se réparer en recyclant ce qu’elle trouve et en
bricolant pour échapper à la casse. C’est contre ce type de scénario que prévient ETC Group :
« Les nanotechnologies donnent à l’industrie pharmaceutique les moyens de transformer
chaque personne en patient et chaque patient en client rentable, par la médicalisation des
maux sociaux à coup de médicaments et de dispositifs visant l’amélioration des facultés
humaines (AFH). Les AFH issues des nanotechnologies marquent peut-être l’avènement d’une
humanité à deux vitesses : l’Homo sapiens et l’Homo sapiens 2.0 »79. C’est le même principe
qui fait le fond de Repo Men (Miguel Sapochnik, 2010, USA/CA). L’Union est une société qui
produit des organes biomécaniques permettant de remplacer les organes défaillants.
Compte-tenu de leur prix, ceux-ci sont le plus souvent vendus à crédit, crédits d’ailleurs peu
difficiles à obtenir. Mais en cas de défaut de paiement, les repo men ont pour mission de
récupérer les organes déjà implantés, les receveurs dussent-ils en mourir. Dans The Island
(Michael Bay, 2005, USA), on retrouve de même l’immense pouvoir dont dispose Merrick
Biotech, la compagnie qui produit les clones. Et de la même manière, Eldon Tyrell, fondateur
et propriétaire de la puissante Tyrell Corporation qui produit les androïdes de Blade Runner
(Ridley Scott, 1982, USA), est le seul à pouvoir les reprogrammer. On voit ainsi se créer une
élite qui tient sa puissance de la technologie, une idée qui nourrit aujourd’hui la crainte de
certains : « Chez les bioconservateurs, c’est le sentiment de peur qui domine. Ils s’inquiètent
79
ETC Group, Rx nAno. Les applications médicales des nanotechnologies. Quel en sera l’impact sur les
collectivités marginalisées ?, septembre 2006, np.
37
des risques pour la santé et des conséquences sur la justice sociale, évoquant le spectre de
l’émergence d’une "aristocratie biotechnologiquement améliorée" »80. Cet imaginaire
s’intègre plus largement à celui de l’autoritarisme caractéristique des dystopies de Le
Meilleur des mondes (Brave New World, Aldous Huxley, 1931) ou 1984 (George Orwell,
1949) à Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999, USA). Le pouvoir de type dictatorial utilise
les outils techniques au profit de la surveillance, du conditionnement ou de la maîtrise de la
population.
La naissance d’une contre-culture
Cet imaginaire de la relégation d’une partie de la population met donc en scène de fortes
inégalités. Pour survivre, une partie de l’humanité adopte un mode de vie différent de celui
de la population aisée qui a un plein accès à la technologie. C’est l’imaginaire des sousculture et contre-culture qui se développe. Clones (Surrogates, Jonathan Mostow, 2009,
USA) montre une société dans laquelle les gens ne sortent plus de chez eux mais vivent leur
vie par l’intermédiaire d’un double. C’est cette image d’eux-mêmes, lisse et aseptisée,
pilotée depuis leur domicile, qui leur permet de sortir, de travailler, etc. Les Réfractaires
refusent de vivre dans ce monde de faux-semblant et sont regroupés dans une réserve, sous
l’autorité du Prophète. Le film les représente comme un groupe survivant tant bien que mal
en récupérant les rebuts de l’autre humanité. Ces gens qui refusent d’utiliser des clones sont
comme une sous-classe, pauvre, agressive, peu éduquée, facilement manipulable et dont le
combat est assez vain. On est là dans une esthétique classique des dystopies : la rave de
Matrix Reloaded (Andy & Larry Wachowski, 2003, USA), Mad Max — en particulier Au-delà
du dôme du tonnerre (Mad Max : Beyond Thunderdome, George Miller, George Ogilvie,
1985, AU) —, ou encore les quartiers pauvres de Minority Report (Steven Spielberg, 2002,
USA) ou de Time Out (In time, Andrew Niccol, 2011, USA). Toutefois, à partir de cette
dépendance à la technique et du danger de marginalisation, le mouvement cyberpunk a créé
un imaginaire de la libération (voir Dépendance*). D’ailleurs, plusieurs des personnages clés
des films cités ont un nom qui évoque des références à la libération, au salut, au divin. On a
cité le Prophète dans Clones. Néo de Matrix est « l’élu », Tina Turner, dans Mad Max est
Entité.
Un imaginaire qui fait écho à la crainte d’une médecine à deux vitesses
Cet imaginaire trouve dans les articles de presse des éléments de réalité sur lesquels
s’appuyer. En novembre 2010, Le monde écrivait que chaque année 9 millions de Français
renonçaient à se faire soigner81 notamment concernant les soins dentaires. Dans le monde,
les populations pauvres peinent véritablement à accéder à la santé. L’exemple de la longue
lutte judiciaire qui a opposé entreprises pharmaceutiques détentrices des brevets des
médicaments contre le SIDA aux pays d’Afrique Subsaharienne82 montre à quel point
l’argent est un facteur clé de l’accès au soin. Ces difficultés de financement de la médecine
80
Jean-Noël Missa, Laurence Perbal, « "Enhancement" Introduction à l’éthique et à la philosophie de la
médecine d’amélioration », in « "Enhancement" Ethique et philosophie de la médecine d’amélioration », dir
Jean-Noël Missa, Laurence Perbal, Vrin, 2009, p. 9.
81
« Médecine à deux vitesses », Le Monde, 10 novembre 2010.
82
Voir « Enfin des génériques antisida pour l’Afrique subsaharienne », Philippe Rivière, Le Monde diplomatique,
10/12/2003. En ligne : http://goo.gl/qXMx1 (consulté le 11 juin 2012).
38
de « rétablissement » peuvent faire penser que des difficultés plus importantes encore se
poseront pour la médecine d’amélioration, ou plus largement, pour l’anthropotechnie
entendue comme « art ou technique de transformation extra-médicale de l’être humain par
intervention sur son corps »83. Là encore l’ETC Group prévient : « Quels que soient les
bénéfices du BANG, ils ne seront pas bon marché, ni impartis de manière équitable.
Qu’arrivera-t-il des non améliorés ? Imposera-t-on l’amélioration physique, tant par la loi que
par la pression sociale ? […] Dans un monde où l’amélioration devient un impératif
technologique, les personnes ayant une déficience perdront peu à peu leurs droits et la
déficience sera considérée comme un défi technologique plutôt qu’un enjeu de justice sociale.
Combien de temps faudra-t-il pour décréter que la dissidence démocratique constitue, elle
aussi, un handicap à corriger ? »84.
83
Jérôme Goffette, « Modifier les humains : anthropotechnie versus médecine », « Enhancement », op. cit.,
p. 57.
84
ETC Group, Un infiniment petit guide d’introduction aux technologies à l’échelle nanométrique… et à la
théorie du petit BANG, 2005, p. 4, 9.
39
Dépendance

Dépendance : « - [Avec l'idée dominante de solidarité physique et/ou morale] 1. Fait d'être lié
organiquement ou fonctionnellement à un ensemble ou à un élément d'un ensemble. - [Avec
l'idée dominante de causalité] Fait d'être conditionné, d'être déterminé par quelque chose »
(TLFi)
La (per)fusion technologique
La notion de réseau ouvre sur un imaginaire ambivalent. Il signifie à la fois la liberté —
notamment par la liberté de la circulation de l’information et de l’échange entre les individus
— et/ou le contrôle et la surveillance — Big Brother. Mais, positif ou négatif, le réseau
représente le plus souvent une forme d’addiction et d’aliénation et apparaît comme un
avatar de la dépendance de l’homme à la technologie. Dans sa dimension positive de
"reliance cognitive", la dépendance est symbolisée par l’émergence d’une intelligence
collective, mobilisable à chaque instant par les individus. A terme, ils pourraient ne plus
pouvoir se passer de ce lien, un peu à l’image des robots de I, Robot (Alex Proyas, 2004,
USA), connectés à VIKI, l’unité centrale. C’est ainsi que le biologiste et futurologue Joël de
Rosnay explique : « Nous entrons dans une nouvelle phase de l'humanité. Succédant à
l'Homo sapiens et à sa déclinaison en Homo economicus, qui domine et dégrade la nature,
voici l'avènement de l'Homo symbioticus, l'homme symbiotique. Les prothèses numériques
que sont les ordinateurs, interconnectés grâce au Net, constituent une sorte d'organisme
planétaire. Nous sommes en train de créer un cerveau collectif. […] Le cerveau collectif en
train de se constituer peut tout à la fois nous dissoudre ou nous rendre encore plus
humains. »85. Dans sa dimension négative de surveillance, un exemple fort est donné dans
Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999, USA) où la matrice qui abrite l’ensemble des
hommes mis en réseau les surveille en permanence pour prévenir toute anomalie. Cette
idée de la confusion entre le réel et le virtuel ou encore de l’imbrication des deux espaces
est souvent présente dans des fictions comme par exemple dans eXistenZ (David
Cronenberg, 1999, CA/GB/FR) ou Tron (Steven Lisberger, 1982, USA). Le réseau, plus souvent
nommé cyberespace, est une nouvelle dimension, celle de la fusion de l’homme et de la
technologie86. Cette fusion s’incarne dans une connexion charnelle dont la rupture peut
s’avérer dangereuse. Dans eXistenZ, c’est dans un trou percé à la base du dos du joueur que
l’on connecte un amphibien génétiquement modifié au système nerveux. Il en va de même
dans Matrix ou dans le roman Neuromancien (Neuromancer, 1984, USA) de William Gibson.
Cette fusion de l’homme et de la technologie renvoie au cyborg, homme augmenté ou
machine humanisée, dont on ne sait plus très bien ce qu’il est sinon une production où la
technique est une partie essentielle. Le manga Ghost in the shell (Kōkaku kidōtai, Masamune
85
« Nous sommes en train de créer un cerveau collectif », Interview à lire dans Le Point du 02/12/2010. En
ligne : http://goo.gl/voH9s (consulté le 13 juin 2012).
86
Voir Henri Desbois, « Le cyberespace et les imaginaires urbains de science-fiction », Géographie et cultures,
n° 61, 2006, p. 125.
40
Shirow, 1996, JAP) montre bien cette imbrication telle qu’il ne s’agit plus au final d’un
hybride mais d’un nouveau type d’être.
De la dépendance à la soumission
La dépendance ou l’addiction conduit à une dimension proche qui est la perte de contrôle
(maîtrise*). Ici, l’idée n’est plus seulement de dire que la technique est un outil tellement
important qu’elle en est devenue indispensable, mais de la montrer comme une sorte de
produit tentaculaire qui soumet l’homme à ses propres besoins. Autrement dit, c’est à un
retournement complet de situation que la fiction nous invite notamment dans un film
comme Matrix. Dans ce film, les hommes ont l’impression de vivre une vie normale alors
qu’ils ne sont en réalité qu’une source d’énergie pour les machines. De la même manière,
Terminator (James Cameron, 1984, USA) décrit un monde où les machines ont pris le pouvoir
et asservissent l’homme. Cette crainte du retournement, où l’esclave devient le maître, est
une crainte récurrente de la fiction autour du thème des robots qui symbolisent la
technique. Cette peur de l’aliénation par la technique inspire l’imaginaire des sciences et de
la technique depuis le 19e siècle.
La perte d’identité
Un autre aspect de la perte d’identité est contenu dans le pouvoir de transformation que
possèdent la technique et la science. Ainsi, parce qu’elles permettent de modifier l’humain,
elles en brouillent l’identité première. L’être nouveau doit chercher à se redéfinir en posant
la question du sens. Cela apparaît très clairement dans Never let me go (Mark Romanek,
2010, USA/GB) où les clones savent qu’à court terme leurs organes seront prélevés pour être
implantés chez des gens à qui ils sauveront la vie en perdant la leur. Les questions du sens et
du statut de leur existence sont posées. De la même manière, elles se posent dans The Island
(Michael Bay, 2005, USA) où les personnages, eux aussi réservoirs d’organes, cherchent à
échapper à la négation de leur vie. Dans ces deux exemples, le film raconte un parcours
initiatique au terme duquel les personnages vont prendre conscience de leur identité et de
leur statut particulier, en marge de l’humanité. L’aliénation est aussi une déshumanisation.
Telle est ce qui ressort également à travers Matrix. L’homme réduit au statut de bétail n’est
pas seulement dominé par une technique qui accède à la conscience, il est aussi nié dans son
humanité et chosifié.
De la même manière, la question de l’identité se pose pour les cyborgs. Elle se pose par
exemple dans une œuvre comme Ghost in the Shell à travers la question de la reproduction
et de procréation. Elle se pose encore dans l’Homme bicentenaire, film dans lequel un robot
devient progressivement « humain ». Cette crainte de la subversion de la technique et de la
perte d’identité de l’homme s’exprime au moins depuis la Révolution Industrielle dans la
fiction87. Pourtant, elle a aujourd’hui cessé d’être totalement négative. Comment ? Parce
que si l’essence de la technique est asservissante, il est cependant possible de l’utiliser
contre elle-même, de la détourner et de s’en jouer comme le fait le héros de la culture
cyberpunk : « Alors que la dystopie classique proposait une relation d’antagonisme entre
l’homme et la machine — car celle-ci risquait d’attenter à l’individualité de l’être humain —,
le cyberpunk présente une vision beaucoup plus ambiguë du rapport à la technologie : cette
87
Voir Frédéric Kaplan, Les machines apprivoisées : comprendre les robots de loisir, Vuibert, Paris, 2005, p. 132.
41
dernière devient à la fois un symbole de désolation et d’oppression, et un moyen
d’affirmation de l’identité »88.
L’homme : ce Prométhée aux pieds d’argile
Coupé de ses extensions techniques, renvoyé à son animalité, à sa nudité première,
l’homme aurait toutes les peines à survivre. Tel est le principe d’un imaginaire de l’homme
sous perfusion technique. Dans Ravage (1943), Barjavel montre l’extrême subordination de
la civilisation moderne à l’électricité et la difficulté du retour à un âge où celle-ci n’avait pas
encore été découverte. Dans le roman, « l’ultime catastrophe, qui se traduit par la
disparition soudaine de l’électricité, sépare ceux qui ont toujours su garder une certaine
indépendance face au système technicien (comme le personnage principal, François
Deschamps) et ceux qui en étaient les esclaves volontaires (comme Jérôme Seita, son
antithèse) »89. L’électricité est ici une métaphore du progrès technique, ou peut-être plus
encore, elle le symbolise parce qu’elle en constitue le principe vital. De nombreuses fictions
situées dans les univers post-apocalyptiques traitent précisément de la difficulté à survivre
dans un monde privé de recours technique. Les films Mad Max (George Miller, 1979, AU) et
La route (The Road, John Hillcoat, 2009, USA), la série TV Jéricho (Stephen Chbosky et Jon
Turteltaub, 2006-2008, USA), les récits survivalistes montent les conséquences sociales d’un
tel bouleversement. Et jusqu’à des reportages TV comme Fin du monde dans six mois : faut-il
se préparer au pire ? Il ne s’agit pas seulement de ne plus pouvoir regarder la télévision ou
faire fonctionner son micro-onde, mais d’anticiper tous les dérèglements du nouveau monde
et de comprendre comment même son voisin deviendra l’ennemi. Mad Max 3 (Au-delà du
dôme du tonnerre (Mad Max : Beyond Thunderdome), George Miller, George Ogilvie, 1985,
AU) met en image un monde qui se relève progressivement après une guerre nucléaire. La
ville de Bartertown, littéralement « la ville du troc », représente un progrès dans la
restauration des fonctions de régulation sociale puisqu’elle rétablit des échanges
commerciaux quand auparavant seul le vol avait cours. Dans cet imaginaire, coupé de la
technique, l’homme perd son humanité. Mise à mal par la violence de la contrainte, celle-ci
devient comme un trésor qu’il faut chérir. Tel est le message constamment rappelé de La
route de Cormac McCarty. Dans ce roman post-apocalyptique, l’ordre a disparu pour être
remplacé par la violence du plus fort. Des bandes écument le pays dévasté à la recherche de
nourriture et de matière première. C’est cette toile de fond que traversent un petit garçon et
son père, en quête d’un lieu épargné. Tout au long du roman, l’enfant demande à son père si
tout va bien aller et s’ils sont gentils, parce qu’ils refusent de tuer et de manger les gens et
qu’ils portent le feu, un feu symbolique qui représente la flamme vacillante de l’humanité 90.
Une société hyper technologique est donc une société fragile et l’homme du 21 e siècle
apparaît comme un Prométhée aux pieds d’argiles.
88
Hélène Taillefer, « L'utopie moderne ou le rêve devenu cauchemar. Portrait de la transformation d'un
genre », L'infect et l'odieux, Postures, n° 9, 2007, p. 124.
89
Sébastien Jenvrin, « Catastrophe, sacré et figures du mal dans la science-fiction : une fonction
cathartique », Le Portique, 22, 2009, § 11. En ligne : http://leportique.revues.org/index2203.html (consulté le
12 juin 2012).
90
Voir les pages 76, 113.
42
La technique comme essence de l’homme
Pourtant, comme souvent, un imaginaire peut cacher un contre-imaginaire. Ce sentiment de
perte d’identité, d’aliénation dans et par la technique, se tourne, dans d’autres récits, en une
nécessité quasi-anthropologique. Dans ces représentations, il serait alors vain de chercher
une nature de l’homme en dehors de la technique. C’est précisément la faculté de connaître
et de produire des artefacts qui définit l’homme. Aussi, loin de se perdre dans cette
poursuite effrénée de la technique, c’est en réalité à une quête de lui-même que cette
aventure l’invite. L’homme réaliserait alors son destin à travers la technique et se perdrait en
perdant la technique. Ainsi explique le philosophe Michel Puech, « Homo sapiens
technologicus serait l’humanité telle que nous l’avons faite à partir de l’humanité telle que
nous l’avons héritée »91. Le philosophe semble aller encore plus loin lorsqu’il écrit : « La
technique est aux côtés de l’homme depuis l’origine, elle a été au cœur de son
humanisation »92. Autrement dit, homo sapiens technologicus serait une simple prolongation
d’homo sapiens et moins vraisemblablement le fruit d’un choix. Cependant cette idée qu’un
choix se pose aujourd’hui à l’humanité comme espèce est bien présente. Il s’agit moins,
semble-t-il, de laisser penser que nous pourrions éviter de poursuivre sur le chemin de la
technique et de ne pas emprunter la voie du transhumanisme, que de poser les termes
d’une acceptation collective des conséquences pressenties : pour la première fois la
technique va permettre de modifier consciemment l’espèce humaine. C’est ce type de
discours qui est construit par les transhumanistes et selon lequel la dépendance à la
technologie n’est plus aliénation ni soumission mais le simple effet de la condition d’homme.
D’une certaine manière, cette idée est ancienne puisqu’on la reconnaît dans le Protagoras,
un des dialogues de Platon. Le sophiste Protagoras y explique que Prométhée a confié à
l’homme, laissé nu par l’insouciance de son frère Épiméthée, « le génie créateur des arts, en
dérobant le feu »93, soit le savoir technique. Voici l’origine, consubstantielle à la création de
l’homme, de « l’intelligence qui s’applique aux besoins de la vie »94.
91
Michel Puech, Sapiens Technologicus, Le Pommier, 2008, p. 6.
Idem, p. 26.
93
321d, trad. L. Robin.
94
Idem
92
43
La figure du médecin
Avant la naissance de la médecine moderne, qui remonte à Hippocrate au 5 e siècle av. J.-C.,
c’est le guérisseur qui occupe une place et une fonction particulière. L’art de guérir est alors
un art mystico-magique qui se pratique en s’assurant le concours des forces naturelles et
divines. La maladie est souvent vue comme l’œuvre de démons ou de forces obscures et
témoigne d’une punition sanctionnant une transgression morale ou rituelle. La médecine
moderne naît dans la rupture à la magie. Mais la science ou l’art médical continue souvent
de tenir lieu de magie et le médecin conserve jusqu’à une époque récente une aura
particulière. L’imaginaire du médecin est contrasté ; il fait référence à des univers divers qui
vont de celui du soldat qui combat les maladies à celui du moine qui remplit un sacerdoce,
en passant par celui du sage qui sait les gestes et les plantes salvateurs, au fou délirant
producteur de monstres ! Nous listons ici quelques-uns des imaginaires associés aux
médecins.
Le médecin missionnaire
Dans un article sur la figure du médecin au 19e siècle, Hervé Guillemain, maître de
conférences en histoire contemporaine, explique que le médecin inscrit, à l’époque, son
« imaginaire professionnel dans le sillage de celui du prêtre »95. « À l’image du prêtre dont le
sacerdoce l’identifie au Christ, le bon médecin est considéré dans la littérature
professionnelle du xixe siècle comme un individu voué au sacrifice, naturellement porté à
l’amour des autres et au soulagement des souffrances »96. La figure du médecin missionnaire
s’incarne particulièrement dans ceux des médecins qui à l’époque coloniale allèrent installer
des dispensaires à l’étranger. L’un de ceux qui incarnent le mieux cet imaginaire est sans
doute le Dr Albert Schweitzer (1875-1965), également théologien, qui fonda en 1913
l’hôpital de Lambaréné au Gabon et dont l’histoire est racontée dans le film Il est minuit,
Docteur Schweitzer (André Haguet, 1952, FR).
Avec la transformation des relations internationales, cet imaginaire s’est progressivement
transformé pour former un imaginaire de l’humanitaire. Cet imaginaire s’est notamment
forgé dans la construction du mythe fondateur des « French doctors » et la naissance de
Médecin du monde. C’est l’image d’un médecin humaniste, engagé auprès des populations
locales, compatissant. C’est dans cette filiation qu’il faut situer Charles Mérieux lorsqu’il
conduit une grande campagne de vaccination au Brésil, en 1974, quand le pays est touché
par une épidémie de méningite.
95
Hervé Guillemain, « Devenir médecin au xixe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 3/2009 (n°
116-3), § 1. En ligne : www.cairn.info/revue-annales-de-bretagne-et-des-pays-de-l-ouest-2009-3-page-109.htm.
Consulté le 14 juin 2012.
96
Idem, § 5.
44
Le médecin héroïque
Le médecin héroïque — qui peut aussi être missionnaire — représente la figue du médecin
qui accepte son destin et va jusqu’au sacrifice de sa vie pour les autres. C’est, par exemple, la
figure du Dr Fane dans Le voile des illusions (The Painted Veil, John Curran, 2006, USA) qui
lutte contre une épidémie de choléra dans un petit village de Chine. C’est également le
médecin qui se tue avec les enfants malades dans Infectés, pour leur éviter de terribles
souffrances. C’est encore le Docteur Erin Mears chargée dans Contagion d’aller enquêter sur
le terrain à la recherche du premier patient infecté par le terrible virus qui décime la planète.
Pleinement engagée dans sa mission, elle y laissera la vie, pestant en mourant de ne pouvoir
achever sa noble tâche. Cet imaginaire du médecin héroïque se retrouve également dans Le
Voyage fantastique (Fantastic Voyage, Richard Fleischer, 1966, USA) qui raconte l’épopée de
scientifiques et de médecins dans un sous-marin miniaturisé et injecté dans le corps d’un
malade.
Le médecin est enfin souvent présenté comme un héros du quotidien. La série Urgence
(Emergency Room, Michael Crichton, 1994-2009, USA) présente ainsi des hommes et des
femmes luttant contre un système de santé parfois absurde et aveugle afin d’aider des
patients démunis ou aux prises avec le drame. Jours après jours, ces médecins se donnent
corps et âme à leur travail, souvent au prix de leur vie privée.
Le champ sémantique de la guerre
Le médecin est aussi un combattant. Il lutte contre les maladies et éradique les virus. Il met
en place des plans de veille sanitaire similaires à des actions de renseignement militaire de
manière à pouvoir réagir rapidement contre toute menace épidémiologique. Parlant de
l’obésité, Lucia Daubigny explique que « pour qualifier la nouvelle épidémie, les responsables
de santé publique puisent dans le vocabulaire guerrier ; ils parlent de « menace », de
« fléau », de « bombe à retardement »… »97. Si l’idée que le médecin est un combattant
s’impose, c’est qu’il est, d’une certaine manière, le chef de troupes invisibles chargé de
lutter contre les maladies. Car la relation entre la maladie et l’état de santé relève lui aussi
du champ sémantique de la guerre comme le fait remarquer Ilana Lòwy, directeur de
recherche à l’Institut de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) : « La popularisation
du savoir immunologique passe par des images de guerre: certains globules blancs sont
présents comme des "sentinelles" guettant l’arrivée de "l’ennemi" (un micro-organisme
pathogène) et alertant d'autres cellules capables de détruire l'envahisseur, le site
d'inflammation est décrit comme un champ de bataille rangée ; il existe même l'équivalent
de services de contre-espionnage: des "lymphocytes tueurs" qui s'attaquent à "l’ennemi
intérieur" — les cellules cancéreuses. […] Les métaphores guerrières sont nées avec
I'immunologie moderne et sont inséparables de l'imaginaire immunologique »98.
97
Lucia Daubigny, « Science et bon sens. La prise en charge médicale de l’obésité », Face à face, 6, 2004, § 2. En
ligne : http://faceaface.revues.org/358 (consulté le 14 juin 2012).
98
Ilana Lõwy, « Metaphors of immunology: war and peace », História, Ciências, Saúde — Manguinhos, III (l):723, Mar.-Jun. 1996, p. 7. En ligne : http://www.scielo.br/pdf/hcsm/v3n1/v3n1a02.pdf (consulté le 14 juin
2012).
45
La figure du pionnier
Le médecin est encore souvent représenté comme un pionnier, un précurseur. A l’évidence,
cette dimension est liée au travail de recherche du médecin qui invente de nouvelles
techniques thérapeutiques, découvre des médicaments, etc. Ici, c’est sans doute la figure de
Pasteur qui est la plus marquante. Ainsi, à la question de savoir quel est son moteur
professionnel, Thierry Walzer, responsable d’un laboratoire de recherche INSERM à Gerland,
répond : « C’est avant tout la passion de la découverte, le fait d’être le premier à découvrir
quelque chose, à le publier. On a toujours en tête l’image de Pasteur qui découvre le vaccin
[…] »99.
Le médecin détective
Le médecin détective est une figure bien connue de l’imaginaire. On la trouve chez le Dr
Watson qui assiste Sherlok Holmes, mais c’est plus encore la figure de Joseph Bell, médecin
et professeur de médecine qui inspira à Conan Doyle, lui-même médecin, le personnage de
Sherlock Holmes (Arthur Conan Doyle, Une étude en rouge (A Study in Scarlet), 1887). Ici ce
qui est mis en parallèle, ce sont les méthodes déductives qui sont employées soit pour la
recherche d’un diagnostic soit pour la recherche d’un coupable. Cette analogie est
largement mise en scène dans la série télévisée Dr House (House, David Shore, 2004-2012,
USA). La proximité des deux personnages est évidente : les deux, Holmes et House,
poursuivent la vérité, confinent au génie et souffrent d’addiction à la drogue explique Susan
Rowland100. Et parce que « Tout le monde ment », House n’a d’autres moyens de découvrir
la maladie de ses patients en déchirant les voiles du mensonge.101
Le médecin fidèle
En disant qu’il est fidèle, on signifie surtout qu’il veille, inlassablement sur son partenaire ou
sur ses patients. Le premier cas est particulièrement bien illustré par la figure du Dr Watson
qui seconde Sherlok Holmes dans ses enquêtes. La deuxième figure serait représentée par le
Dr Quin, femme médecin (Dr. Quinn, Medicine Woman, Beth Sullivan, 1993-1998, USA) qui
adopte les enfants de son amie défunte et qui répond en toutes cironstances aux besoins
des habitants de Colorado Springs. De même, dans Star Trek (Gene Roddenberry, 1966-1969,
USA), le médecin de bord de l’USS Enterprise, le Dr McCoy est un infatigable partenaire du
capitaine Kirk et de Spock et l’équipage peut toujours compter sur son entier dévouement.
Cette figure du médecin de bord, à qui l’équipage peut se confier est récurrente dans la
fiction.
99
Interview conduite par Geoffrey Bing, DPDP, Grand Lyon, 2012.
« House not Ho(l)mes », House: The Wounded Healer on Television : Jungian and Post-Jungian Reflections,
Taylor & Francis, 3 févr. 2011, p. 133.
101
Thibaut de Saint Maurice, Philosophie en séries, « Greg House ou le problème de la recherche de la
vérité… », Ellipses éditions, Paris, 2009, pp. 85-97.
100
46
Le médecin criminel
La figure du « médecin criminel » rompt avec les autres figures de l’imaginaire en ce qu’elle
est négative. Il s’agit toutefois d’une représentation très largement répandue. Alors que la
mission première du médecin, son allégeance au serment d’Hippocrate dont l’un des
premiers principes est primum non nocere (au moins ne pas nuire), le médecin criminel
s’impose comme un traître à son vœu. Il est un autre, le double meurtrier de celui qui guérit
comme dans la nouvelle de Robert Louis Stevenson, L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M.
Hyde (Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, 1886). Eros et Thanatos. Les exemples de
médecins criminels sont nombreux. On peut citer un cas emblématique, celui du Dr Petiot
(1897-1946), meurtrier en série, qui inspira notamment le film Docteur Petiot (Christian de
Chalonge, 1990, FR), avec Michel Serrault dans le rôle principal. Dans la fiction, des médecins
criminels apparaissent dans Coma (Michael Crichton, 1978, USA) autour de vol d’organes.
C’est bien sûr aussi l’imaginaire des médecins nazis qui est convoqué quand on parle de
médecins criminels, tortionnaires même, à l’image du terrible Dr Christian Szell dans
Marathon Man (John Schlesinger, 1976, USA).
L’expérimentateur fou
La figure de l’expérimentateur fou est également négative. S’il n’est pas fou au sens propre
du terme, ce médecin est touché par une forme de démesure qui l’emporte au-delà des
limites de son art comme le Dr Frankenstein dans le roman éponyme de Mary Shelley
(1818). Docteur en médecine ou non, le docteur fou (Dr Folamour (Dr. Strangelove), Stanley
Kubrick, 1964, USA) ou démoniaque (Dr No, Terence Young, 1962, GB), incarne l’ennemi par
excellence. Génie du mal, il est un adversaire d’autant plus redoutable que son cerveau est
aussi brillant que malade. Dans l’univers Marvel, on retrouve de nombreux docteurs parmi
les super vilains, comme le Dr. Otto Gunther Octavius, dit Dr Octopus, ou le Dr. Curt
Connors, dit le Lézard, tous deux ennemis de Spider Man ou encore le Dr Fatalis, ennemi juré
des Quatre fantastiques (Les Quatre Fantastiques (Fantastic Four), Tim Story, 2005, USA). La
plupart d’entre eux sont devenus ce qu’ils sont par l’effet d’expériences ou d’accidents de
recherche qu’ils conduisaient.
47
Conclusion
Nous voyons aujourd'hui se dégager une dizaine d'imaginaires principaux. Le premier
manifeste la crainte millénaire de la fin du monde. Si cette crainte se matérialise de
plusieurs manières différentes (collision avec un astéroïde, millénarisme, prévision Maya,
etc.), deux avatars en lien avec les sciences sont remarquables : l’apocalypse nucléaire et la
pandémie. L’examen de cet imaginaire témoigne du recul de la peur de la bombe telle
qu’elle s’est manifestée à partir de 1945, après Hiroshima, et du retour d’un thème très
ancien dans l’histoire, celui de l’épidémie. L’imaginaire de la fin du monde est donc en lien
avec celui de la contagion, mais aussi de la fuite, de la contamination. Cet imaginaire fait une
place importante à la fois à l’atome (la radiation), au vivant (bactérie, virus, mais aussi
OGM), ainsi qu’aux nanoparticules qui pourraient envahir la planète sous la forme d’une
« gelée grise ». Cet imaginaire marque fortement la crainte d’un péril d’autant plus effrayant
qu’il est invisible. Cette menace insidieuse peut être le produit de la nature que la science,
faillant à sa fonction, ne parviendrait pas à maîtriser (bactérie, virus). Il peut également
refléter un échec plus grave encore si la menace provient d’un défaut de maîtrise et se
révèle être un produit de la science elle-même (virus conservé ou modifié en laboratoire,
OGM, etc.). Cet imaginaire de la contagion s’articule parfois à celui de la maîtrise ou — le
plus souvent, du défaut de maîtrise — et celui du secret, du mensonge et de la
manipulation. Cet imaginaire qui prend la forme d’une opposition entre les grandes firmes
de (bio-)technologies et les citoyens traduit une peur de la manipulation, des expériences
secrètes, et exprime un manque de confiance. "On nous cache tout, on nous dit rien", et en
tout cas, rien des mensonges de l’industrie qui trahit le bien commun par cupidité, rien des
outils technologiques qu’utilise le gouvernement pour nous surveiller, rien, encore, des
chercheurs plus ou moins irresponsables qui perdent la maîtrise de leurs expériences
inavouables. Maîtrise. L’envie de maîtrise sur l’environnement naît de la volonté, ancienne,
de desserrer la contrainte naturelle qui pèse sur l’homme. L’époque Moderne ouvre une
nouvelle ère, celle de la promesse que la raison peut déchiffrer le monde « écrit en langage
mathématique » pour s’en rendre « comme maître et possesseur ». L’imaginaire de la
maîtrise annonce la possibilité offerte à l’homme d’accéder à une forme de toute puissance.
En même temps, il peut se faire broyer par cette science en perdant la « maîtrise de la
maîtrise ». Sa tentative pour échapper à sa condition — y compris sa condition de mortel —
le conduit à la démesure, cet hybris qui annonce la perte de celui qui veut s’élever trop haut.
L’immortalité est bien sûr un trait de cet hybris. Elle constitue un des imaginaires que nous
avons explorés. Là encore, il s’agit d’un imaginaire très ancien, présent dans les cultures
védique, sumérienne, égyptienne, biblique, etc. Après des formes magico-religieuses, c’est la
science qui en porte désormais les espoirs : suppression des maladies, réparation des corps,
clonage, transferts de la mémoire, etc. Mais s’agit-il seulement d’espoir ? Non répondent
certains auteurs de fiction qui voient là une perspective beaucoup plus sombre et une
humanité divisée entre un "homo superior", augmenté, et l’homo sapiens. L’imaginaire de la
mutation explore un thème similaire, celui d’un changement dont la maîtrise pourrait nous
soustraire à l’action hasardeuse de l’évolution. Là, la transformation de l’homme n’est plus
le fait de la loterie naturelle mais celui de l’exercice du savoir et de la technique. Mais c’est
aussi un imaginaire qui traduit les craintes de l’altérité, de la violence eugéniste faite à notre
nature d’homme. Nous, humains, nous transformons, évoluons. Mais vers quoi ? Vers où ?
Saurons-nous maintenir la cohésion de l’humanité ? C’est aussi ce que reflète l’imaginaire du
48
surhomme et du sous-homme. D’un côté une élite née de la science, de l’autre une "sous
humanité", soumise, peinant à accéder à la médecine d’augmentation, maintenue dans la
dépendance. Car la dépendance technologique — tantôt libératrice, tantôt asservissement
—, représente, elle aussi, un imaginaire à part entière. Elle décrit une humanité qui s’est
perdue, une humanité captive de ses prothèses techniques, voire soumise à des machines
qui auront pris le pouvoir, ou une encore humanité à la merci d’un basculement de
civilisation si d’aventure ses accès à la science ou à la technologie venaient à se perdre
(tarissement des sources d’énergies, rupture des chaînes de transmission des savoirs, etc.).
Cette dépendance produit une véritable course technologique, tentative pour se prémunir
contre toute obsolescence. Car les savoirs s’approfondissent, les techniques se renouvellent,
et les enjeux industriels avec. Malgré les démarches d’open source, l’imaginaire est marqué
par la privatisation, c'est-à-dire l’appropriation des savoirs, des techniques, des ressources
du vivant (gènes, plantes, etc.), par des intérêts privés. Cet imaginaire, d’une certaine
manière, viendrait valider la vision heideggerienne de la technique qui transforme le monde
en fonds. Enfin, le dernier imaginaire que nous avons voulu proposer est celui de la figure du
médecin. Il n’est pas étonnant de la trouver ambivalente dès lors que celle-ci est incarnée
par l’homme de science. Médecin missionnaire (Albert Schweitzer) et héroïque, fantassin qui
lutte sans relâche pour guérir le monde, il est aussi un pionnier, un homme de raison à
l’immense pouvoir de déduction. Mais il est aussi le médecin fou, celui qui a versé dans la
démesure, le producteur de monstres (Frankenstein). Traite à son serment d’Hippocrate, il
incarne alors le mal absolu (Mengele).
Des imaginaires entre invariance et historicité
Plusieurs des imaginaires présentés ici montrent clairement la part des archétypes et celle
des contextes historiques. Qu’est-ce que cela signifie ? Que certains imaginaires traversent
le temps, mais que leur contenu — c'est-à-dire l’aspect particulier qu’ils prennent hic et nuc
— est marqué par les représentations propres à une culture, un lieu et une époque. La
crainte de la fin du monde, par exemple, est une peur ancestrale que partagent les sociétés.
Elle a été ressentie de manières différentes selon les époques, la plus ancienne et la plus
prégnante étant sans doute celle du déluge. Au 20 e et 21e siècles, cette peur est toujours
présente, mais d’abord sous la forme de l’apocalypse nucléaire, avant de reprendre une
forme ancienne, mais renouvelée, celle de la pandémie. Un autre exemple significatif est
celui de l’immortalité reflétant un imaginaire qui se trouve dans les sociétés les plus
anciennes. La forme contemporaine qu’il revêt n’est plus d’ordre symbolique ou magique,
mais scientifique et passe par la mécanisation du corps ou les biosciences. Cette
ambivalence entre une forme anhistorique et un contenu historique se remarque également
pour d’autres imaginaires comme ceux de la mutation, de la maîtrise ou du surhomme, qui
trouvent aujourd’hui des contenus fortement marqués par la science ou la technique.
Des imaginaires positifs/négatifs
Sur les dix imaginaires examinés ici quatre sont négatifs (apocalypse, contagion, complot,
privatisation du monde), aucun n’est totalement positif, et six sont ambivalents, contenant
des aspects positifs et d’autres négatifs. Cette répartition n’est peut être que l’effet de la
sélection des imaginaires que nous avons présentés et, plus encore, l’appréciation est sans
49
doute très subjective. Certains ne retiendront qu’un des deux aspects positif ou négatif de
ces imaginaires. Par exemple, des technophiles qui font confiance à la science pour résoudre
les problèmes de réchauffement climatique pourront penser que l’homme maîtrise les
sciences et les outils techniques. De même, les transhumanistes qui pensent que l’avenir de
l’homme passe par l’amélioration de ses capacités grâce à des moyens techniques ne
retiendront que l’aspect positif de l’augmentation. A l’inverse, d’autres seront plus sensibles
à ce qu’ils jugeront être des aspects négatifs, comme la perte de la maîtrise et, au nom du
principe de précaution, souhaiteront un changement d’orientation de la recherche ou
l’abandon de certaines technologies. C’est le cas des courants écologistes qui prônent de
démanteler la filière de l’industrie nucléaire. La plupart du temps, toutefois, les œuvres
citées pour illustrer ces imaginaires entremêlent étroitement le positif et le négatif. Elles
tracent alors une représentation de la science et de la technique qui les assimile au
pharmakon grec, à la fois médicament et poison, ou pour reprendre Heidegger citant
Hölderlin : « […] là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve »102.
De l’essence de l’homme à son aliénation
Les imaginaires reflètent deux conceptions de la technique qui racontent deux histoires
radicalement opposées. La première est celle d’une épopée héroïque, la seconde, celle
d’une tragédie.
Commençons par la première. La technique n’est pas simplement une compétence de
l’homme, elle est son essence même. C’est l’histoire que nous raconte Protagoras dans le
dialogue éponyme de Platon103. Sans la technique, l’homme n’est plus l’homme, il n’est plus
homo faber.
« Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions
strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante
de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En
définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de
fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et, d’en varier indéfiniment
104
la fabrication » .
Le destin de l’homme est alors de réaliser son essence technique. Il s’agit d’une épopée
héroïque, qui n’est certes pas sans embûches, mais qui peut le conduire, comme le pensent
les transhumanistes, à transcender sa condition.
La seconde représentation de la technique est l’histoire d’une tragédie. La technique
moderne, explique Heidegger, est « arraisonnement de l’être » en ce sens qu’elle transforme
le monde en un fonds qu’elle exploite rationnellement sous le mode violent de l’effraction.
Hors, l’homme lui-même, appartient à ce fonds. « L’homme devenu « fonds » subit donc
l’altération la plus radicale, la perte absolue de sa propre humanité. […] Être un fonds, c’est
perdre incessamment toute forme arrêtée, toute essence »105. En cela réside la tragédie et le
destin tragique de l’homme qui, sauf à entendre l’appelle de l’être, prévient Heidegger, perd
102
La question de la technique, Martin Heidegger, Extraits de Essais et conférences, Trad. André Préau, Paris,
Gallimard, 1958
103
Voir p. 43.
104
Henri Bergson, L’Évolution créatrice, Alcan, 1908 [quatrième édition], p. 151. Nous citons l’édition en ligne
sur Wikisource : http://goo.gl/xWkmC. Consulté le 18 septembre 2012.
105
François Guéry, La société industrielle et ses ennemis, Olivier Orban, 1989, pp. 36, 37.
50
toute maîtrise sur la technique. Michel Faucheux, rappelant la rupture anthropologique
profonde produite par la science et la technique depuis le 20e siècle, brosse le portrait d’une
science dévoyée qui nous conduit sur un chemin dangereux :
« L’homme est arraché à lui-même, emporté dans un processus d’artificialisation sans que nous
soyons jamais entrés en résistance contre celui-ci, sans que nous l’ayons jamais questionné. Malgré
le procès de Nuremberg, malgré les exercices convenus de mémoire, malgré les débats récurrents
sur l’éthique, nous n’osons pas affronter la réalité en face : non seulement nous ne voyons pas ce
« qui reste d’Auschwitz », mais nous ne voyons pas non plus qu’Auschwitz, loin d’être une
aberration, fut la singularité qui bouleversait notre destin et rendait possible la perspective d’une
non-humanité. Les tentatives contemporaines d’artificialiser l’être humain et la réalité de fond en
comble, d’inventer une surhumanité qui a la forme de cyborgs, sont les marques de cette entrée
106
irréfléchie dans un univers de la non-humanité »
106
La tentation de Faust, op. cit, pp. 244-245.
51
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