C`est une Question de Temps

C`est une Question de Temps
C'est une Question de Temps
une nouvelle de
Georges Zadrozynski
Introduction
Beaucoup de gens sont collectionneurs. Certains
collectionnent les timbres, d'autres les minéraux précieux.
Certains, même, collectionnent des canettes de soda vide. Hé
bien, voyez-vous, les problèmes, c'est comme les timbres, les
pierres ou les canettes : ça se collectionne. Et Eric était un
grand collectionneur. Vous l'avez compris, Eric est le genre de
personne à qui il n'arrive pas de pépin que lorsqu'il est
couché. Et encore …
Sa femme est une fille magnifique. Un canon, même. Un top !
Si c'est pas de la malchance, ça ? ! A chaque fois qu'il met les
pieds avec elle quelque part, elle se fait draguer. Et en plus,
elle se laisse faire. Qu'est-ce que vous voulez qu'il lui dise ? Il
passerait sa vie à l'engueuler. A quoi bon ?…
Dernièrement, lui et sa femme ont rencontré un homme assez
distingué, quelqu'un d'assez sympathique au demeurant. Il se
disait psychiatre. Allez comprendre comment, il a convaincu la
femme d'Eric de suivre des séances de psychiatrie. Et comme
ils leur semblaient être en phase, il leur a fait une petite
réduction de 20% sur les prix de consultation, ce qui ramène
cette consultation à quatre cent francs... quand même. Ainsi,
le Mardi et le Vendredi, elle va seule à ses séances de
psychologie. C'est Eric qui paie, bien évidemment. Ca fait, en
gros, a modique somme de trois mille six cent francs par mois;
c'est quand même bien payé, pour un psychiatre pas très
consciencieux qui passe les séances à faire bien autre chose
que de la psychologie avec sa patiente... Mais Eric le sait. Du
moins, il s'en doute. Et puis alors ? Ce ne serait pas la
première fois que sa femme le trompe. De toute façon, il s'en
fout.
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Hé non ! On ne peut pas dire qu'Eric soit le plus heureux des
hommes, même loin de là. Il se sent seul, bien seul, au milieu
d'un monde de monstres, qui, peut-être, ne pensent qu'à le
pigeonner, à le tromper. Perdu au milieu d'une île déserte,
entourée de requins affamés. De requins qui ne demandent
qu'à se nourrir du naufragé. Mais le naufragé n'a plus aucune
chance de s'en sortir, et il le sait bien. Pourquoi résister, alors
? Il ne voit plus ses parents, sa sœur est décédée il y a dix
ans dans un accident de voiture. Pas de famille. Et sa femme
le trompe. Il fait des petits boulots par-ci, par-là, juste
suffisants pour survivre - et pour, accessoirement payer les
séances de psychologie de sa femme. Une vie de rêve.
Mais qu'est-ce qui le retient dans ce bas monde ? Pourquoi se
traîne-t-il lamentablement dans la rue, pourquoi ne décide-t-il
pas d'en finir avec une fois pour toute avec sa pitoyable
existence ? Lui même ne le sait pas. Peut-être n'en a-t-il pas
le courage.
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I - Une montre
Ah ! Les puces ! Ca, c'est un endroit sympa. Même quand on
a rien acheter, c'est toujours un plaisir de regarder dans les
bacs. Par ici, des vieux 45 tours, des LP 33 tours, des
compact-disc qui datent du début des années 80; quelques
DVD au rabais, et par là, des objets tous plus inutiles les uns
que les autres, des verroteries grotesques, des faux bijoux qui
paraissent être un métal précieux, des cravates kitsch, des
posters de groupes anglais des nineties, de vieux couteaux,
des Laguiole, des Opinel, des Victorinox. Là bas encore, un
vendeur de machines électroniques, des vieilles HewlettPackard, des Texas Instruments qui tombent en miettes, des
Casio archaïques. Et bien sûr, les inévitables vendeurs de
montres à dix francs.
Eric sort du métro et se dirige vers les étalages. Il passe
rapidement devant les bacs qui ne l'intéressent pas. Il flâne ça
et là, près des vendeurs de disques pirates et autres
introuvables. Des dizaines de disques défilent devant ses yeux
; Total Eclipse, ou Focus des Pink Floyd, quelques
enregistrements pirates des Dire Straits, ou encore le concert
privé des Rolling Stones à Chicago d'il y a six mois. Hé oui, les
Stones ! C'est qu'ils sont encore en forme, les jeunes. A
soixante ans, ni eux, ni leur musique n'a pris un poil blanc.
C'est dans ces moment là qu'on se dit que celui qui les a
découvert et a prédit qu'ils seraient un des plus grands
groupes du monde, était, quand même un visionnaire.
Certaines mauvaises langues prétendent qu’ils auraient vendu
leur âme au diable pour l’éternelle jeunesse… pleased to meet
you, hope you guessed my name !
Après, ce sont les T-Shirts débiles, à inscriptions non moins
idiotes. "Homer is a Dope", "I work only the 30th February",
"My teacher got a BIG noze", "Check my home page at :
http://www.Gezzed.com/The.personal.pages/Mypages/Root/M
ainfiles/Script-cgi.bin/Noframes.specification/index27.diml8" (
Hé puis, à tous les coups, cette adresse est bidon...). Viennent
les cravates pas cher, les vieux pulls, les objets divers qui
peuvent sortir de n'importe quels greniers, des MO5 soldés à
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50 francs, un bac rempli de vieux processeurs 80486 à huit
francs pièce... enfin, rien de considérablement digne
d'attention.
Puis, son oeil est irrémédiablement attiré vers l'étalage du
vendeur de montre à dix francs. Eric aime bien les montres. Il
les collectionne. Il a, dans son appartement, une petite pièce
réservée à sa passion. Il doit en avoir au moins trois cents de
toutes sortes : goussets, coucous, bracelets, bague, collier, et
tout ce qu'il est possible de faire de loufoque et d'original avec
une montre. Eric scrute d'un oeil entraîné les quelques
montres étalées sur le tissus rouge vif. Puis, il s'arrête sur une
montre bracelet, relativement imposante qui paraissait avoir
plus de vingt ans. Mais ce n'est pas ce qui avait choqué Eric.
Ce qui était étonnant, c'était que cette montre avait quatre
boutons : trois à droite, disposés à quarante cinq degrés, et un
à gauche, à neuf heures.
Eric prend la montre et la manipule un peu. Il la tourne dans
tous les sens, la regarde, la met à l'heure. Assez smart,
comme montre. Hé puis... dix francs. C'est rien du tout !
- Je la prend, dit Eric.
Le vendeur lui répondit :
- Excellent choix ! Je sais pas si elle marche encore. Heu...
'fin, j'vous dis ça comme ça, quoi, mais vous feriez bien de
changer la pile. Y'a plutôt longtemps que je l'ai en étalage, et
j'men suis pas occupé. D'ailleurs, je me souviens même pas
d'où elle vient... Bon, pour la pile, jetez un coup d'oeil, en tout
cas. Elle est pas mal, finalement, c'te montre. Ca s'rait
dommage de la bousiller.
- D'accord, répondit Eric. Je verrai.
Il régla le marchand et s'en alla. En chemin, il sortit son
Victorinox de sa poche.
C'était un petit couteau suisse sans prétention, mais solide,
aiguisé, et utile. Tout en se dirigeant vers la station de métro, il
tentait d'enlever le couvercle inférieur de la tocante, dans
l'espoir d'y trouver une pile, ou tout du moins une référence,
pour pouvoir en acheter une dès que possible.
Il se dirigea vers une boutique Kodak située à quelques
mètres de l'entrée de la station du métropolitain. Malgré tous
ses efforts, il lui avait été impossible d'ouvrir le couvercle et de
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voir si une quelconque pile pouvait, éventuellement, être
changée. Le photographe, un vieil homme asiatique l’accueillit.
Il dit avec un petit accent :
- Bonjour, monsieur. Que puis-je faire pour vous ? Tirage de
photo ? Agrandissements ? Photo-DVD ? Développement
ultra-rapide ? Vous cherchez un appareil photo ? Nikon ?
Canon ? Seiko ? Polaroïd ? un APS, alors ? Ou peut-être
voulez vous des pellicules Agfa Asa400, des Basf, des
Fujicolor ? non ? Qu'est-ce que vous voulez ?
- Hé bien, répondit Eric, je voudrais faire changer la pile de ma
montre.
- Ah ? C'est tout ? répondit le bonhomme d'un air déçu...
- Mais... je ne sais pas ce que c'est, reprit-il, et je n'arrive pas
à ouvrir cette satané tocante.
- Faites moi donc voir ça, dit le vieil homme.
Eric lui tendit sa montre. Le vendeur la prit d'un geste brusque,
la posa sur le comptoir, et sortit de ses tiroirs une petite boîte
remplie de tournevis. Il dit malicieusement à Eric :
- Vous savez, mon jeune et honorable ami, cette montre me
fait penser à une légende de mon pays. Il paraîtrait qu'un objet
ayant d'étrange pouvoirs se réincarnerait tous les cinq cent
ans sous forme d'un objet contemporain et... OH !
Le vendeur, à l'aide de ses tournevis, venait d'ouvrir la montre.
Accolé au mécanisme, on pouvait voir un petit parchemin jauni
sur lequel était écrit d'étranges signes.
- Oh ! Regardez ça, dit-il à Eric ! Un parchemin ancien.
- Oui, bien sûr. Moi, je m’appelle Indiana Jones, et ce
parchemin est une carte au trésor. C'est classique. Mais...
non, je ne partirai pas en Tanzanie, et donc je n’achèterai pas
cet appareil photo en promotion pour faire d'excellents clichés
sur ce magnifique pays.
- ... Vous vous méprenez, mon jeune ami ....
- En tout cas, vous avez des dons de prestidigitateur
incontestables ! Je ne vous ai pas vu glisser le papelard dans
la montre. Bravo !
- Non, non ! Je n'ai rien mis ! Ce papier, ce vieux parchemin y
était déjà.
- Et c'est une carte au trésor ?
- Pas tout à fait ! C'est du Japonais ancien, et c'est un poème.
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- Ah ?
- Oui, écoutez ça, je vais vous le traduire :
Les Trois Dragons résident en paix en orient
Leur frère, le quatrième, a été éloigné
Vers le soleil couchant, en exil infini
Bien malheureux, le pauvre, l'innocent imprudent
Qui poussera le frère, le frère banni, maudit
Vers où l'astre s'est pour la dernière fois levé
- Oui, bien, écoutez, c'est bien sympa, tout ça, mais je n'ai
vraiment pas que ça à faire. Alors vous êtes cool, vous me
changez ma pile, et on en parle plus, okay ?
Le marchand ne dit plus rien. Il changea la pile. Le prix
s'inscrivit sur la caisse enregistreuse. Eric paya, et s’enfuit
vers la bouche de métro.
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II - Un déménagement
Eric arriva devant chez lui. Le camion qui bouchait le
boulevard était visiblement garé devant son appartement.
C'était un gros camion Volvo d'une entreprise de
déménagement.
- Bonjour monsieur, dit Eric à l'un des déménageurs qui se
trouvait là.
- 'Msieur !, lui répondit l'individu.
- Heu... Vous... Vous déménagez qui, là ?
- Boaf... Un gars qu'habite dans l'immeuble. Lecourt, j'crois
qu'il s’appelle. Enfin, moi, j'en fous, tout ce que je fais, c'est
porter les meubles. Le reste...
- Je vois. C'est vrai, c'est mon voisin du dessus. Il m'a dit qu'il
déménagerait un de ces jours. Mais il a un piano...
- Ch'uis au courant !
- Vous allez vous amuser, à descendre le piano, du septième,
sans ascenseur.
- Ouais ! C'est d'ailleurs tout ce qui reste. Je pense que mes
deux gars sont en train de s'y mettre, là.
- Vous avez fini, alors ?
- Ouais, dans tout au plus un quart d'heure on est parti ! Y'a
pas de problème !
- Okay ! Hé bien au revoir, alors !
- 'Msieur !
Eric quitta le sympathique déménageur. Il n'eut pas besoin de
taper son code pour entrer, la porte était grande ouverte.
Comme d'habitude, il monta les escaliers quatre à quatre, pour
arriver jusqu'au sixième étage. Il eut le temps d’entr’apercevoir
les déménageurs qui se démenaient pour sortir le piano de la
porte de Lecourt. Ils tournaient le piano dans tout les sens.
Impossible ! Il ne voulait pas sortir. On se demande, d'ailleurs,
comment ce satané piano à queue avait bien pu rentrer...
Toujours aussi crevé, Eric rentra chez lui. Les volets étaient
clos. Sa femme était visiblement partie à sa séance de soidisant-psychatrie-officieusement-sport-en-chambre. Eric, doté
d'un indéfendable sens de l'humour appelait ainsi - sauf
devant sa femme - les séances de psychiatrie au rabais du
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docteur Iksnyzordaz, le psychiatre-charlatan en question. Eric
alluma la lumière, et jeta son blouson par terre. CLING !
Merde, pensa-t-il ! La montre ! J'ai dû la péter ! C'est pas mon
jour, aujourd'hui ! Il ramassa son blouson, et prit en main la
montre qu'il a acheté il y avait à peine vingt minutes aux
puces.
Ouf ! Ca va ! Elle tourne encore ! Et tout en pensant et en
s'allongeant sur le divan, il regarda cette montre qui lui
paraissait de plus en plus belle, de plus en plus attrayante. Il
l'examina. Le bracelet, d'abord, en cuir solide noir, puis les
aiguilles - il était déjà quatorze heures, les chiffres, les
graduations, et enfin les bouton. Il appuya machinalement sur
chacun d'eux, pour les essayer, comme ça, pour voir.
Il poussa d'abord ceux de droite. Le premier permettait de
mettre en marche le chronomètre, et le dernier de faire une
pause. Le second, celui du milieu, servait à régler les aiguilles.
Puis, il pressa sur le bouton de gauche. Et là, les aiguilles de
la montre se figèrent.
Il pensa : " Wow ! Ca, c'est la technologie : un bouton On/Off
sur une montre. C'est complètement débile !". Et posant la
montre par terre, près de sa tête, il s'endormit sans même
éteindre la lumière.
Ce n'est que trois heures plus tard qu'il se réveilla. Il scruta la
montre qui était sur son poignet : "Déjà Cinq Heures ? J'ai trop
de trucs à faire pour rester endormi plus longtemps !" Il laissa
pendre son bras par terre. Sa main rencontra la montre qu'il
avait posée là avant de s'endormir.
"Tiens ? Elle est arrêtée ... J'ai dû oublier de la remettre en
marche." Il pressa le bouton de gauche, et les aiguilles se
remirent à tourner. Il synchronisa la montre avec celle qu'il
avait au poignet, s'étira, et sortit de chez lui. A sa grande
surprise, il croisa dans l'escaliers du troisième étage les
déménageurs qui portaient le piano de son voisin.
- Ah! vous l'avez eu, finalement, ce piano ?!
- Ouais ! Il nous a donné du fil à retordre. Pas vrai, René ?
- Pour sûr ! répondit le second porteur.
Puis, arrivé en bas, Eric recroisa le troisième déménageur.
- Alors ? Ca a été plus long que prévu, finalement ?!
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- Ouais, c'est vrai ! Mais bon... On fait s'qu'on peut, vous savez
! On est pas des machines. Y'a des gars, c'est des machines !
Regardez, mon beau-frère, par exemple ! Il arrive toujours à
l'heure à son boulot ! Je sais pas comment il fait, ce mec.
C'est un phénomène. Un extraterrestre ! Ma soeur a épousé
un extraterrestre !
- Ca doit sûrement être ça, dit Eric en riant, et en s'éloignant
du camion. Au revoir !
- 'Msieur !
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III - Une révélation
Eric se balada un peu dans les rues. " Il fait bien jour, pour
cette heure-ci, pensa-t-il !". Mais bon, qu'importe. Il allait être
en retard. Il avait rendez-vous à dix-huit heures avec un
antiquaire rue Cardinal Lemoine, qui lui avait promis qu'il
dénicherait pour lui une vieille horloge. Sa montre marquait
dix-sept heures trente. Pour prendre un raccourci, il
s'engouffra dans une petite ruelle déserte et étroite aux murs
hauts.
Après une cinquantaine de pas, il se croisa trois loubards. Il
tenta de forcer sa marche, pour s'éloigner nonchalamment.
Mais sa conduite ne passa pas inaperçue des trois blousons
noirs. C'était une bande formé de deux gorilles d'un mètre
quatre vingt dix de haut - les jambes - et d'un petit gringalet
d'un mètre soixante - la "tête" - ...
- Hé, toi, là, pas si vite !, lança l'un d'eux.
- Oui ?
- Allez, mon gars, donnes-nous ton blé et t'auras pas de
blème, dit le plus petit des trois.
- Ecoutez, les gars, je veux pas d'emmerdes, répondit Eric...
- Mais... Nous non plus, on veux pas d'emmerdes, mon vieux.
T'inquiètes pas ! On veux juste ton blé. Alors joues pas au
héros, réfléchis pas, et balance-nous ton larfeuille.
- Mais chui's comme vous, les mecs, j'ai pas un rond !
- Mon cul ! T'as pas un rond, toi ? Tu crois qu'on t'a pas
remarqué, avec ton cuir, ta Lacoste et ton Levi's ? Et puis,
surtout, avec ta putain de montre ? Allez, balance tout par ici !
- Mais ...
- Ta gueule , dit un des deux gorilles ! Balance tout, on te dit.
- Et commence par la montre, reprit le petit !
Un peu attristé de se défaire de la belle montre qu'il venait
d'acheter, il la défit lentement de son poignet et dit à ses
agresseurs :
- Ecoutez, cette montre, elle vaut rien ! C'est juste une bricole
que j'ai acheté aux puces. La preuve, y'a même des boutons
qui servent à rien. Vous avez déjà vu ça, vous un bouton de
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Marche/Arrêt sur une montre ?, dit il tout en appuyant sur le
bouton gauche.
Il fixait la montre tristement. Il s'attendait à une réponse
comme : "On s'en fout !", ou bien "Balance la montre !". Mais
aucune réponse ne vint. Au bout de dix secondes, Eric releva
la tête, et vit à son plus grand étonnement les trois hurluberlus
aphones, paralysés, qui ne bougeaient plus. Ils était figés. Et
autour d'eux, tout était figé. Plus rien ne bougeait, tout était
mort, mort et silencieux. Dans cette ruelle sombre, seul Eric
semblait être encore en vie.
Il ne comprit d'abord pas. Il resta sur place, deux ou trois
minutes. Puis, toujours béat, ses yeux se reposèrent sur la
montre, et il appuya de nouveau sur le bouton gauche. Les
aiguilles se remirent à tourner. Il entendit la voix de l'un de ses
agresseurs.
- On s'en contrefout! Balance la montre, sinon, tu vas en avoir,
des emmerdes !
Sans même relever la tête, Eric s'empressa d'appuyer une
troisième fois sur le bouton. Il ne releva pas la tête tout de
suite. Il attendit qu'une autre phrase arrivât. Mais rien. Les
trois loubards étaient de nouveau figés, et ne bougeaient plus.
Alors, Eric fit le tour de la ruelle, comme si il venait d'arriver
sur une nouvelle planète. Rien ne bougeait. Absolument rien.
Il était dans une photo. En trois dimensions, certes, mais dans
une photo.
Et en sortant de la ruelle, il s'aperçut bien vite que, tout le
monde, partout, dans les rues, dans les boutiques, tous les
hommes, tous les animaux, toutes les machines, tous les
objets inertes, la poussière, l'air, l'eau, les fluides, tout cela
était totalement figé. Puis, il se mit à courir, vite, très vite, en
direction de chez lui. Sur son chemin, les passants ne
bougeaient plus. Les feuilles qui tombaient des arbres
restaient en l'air. Toutes les horloges n'avançaient plus. Le
temps était complètement arrêté, et apparemment, il était le
seul à rester animé.
Eric revint chez lui. Il fut obligé d'emprunter les escaliers,
ascenseur ne fonctionnant pas. Il ouvrit sa porte, entra, et la
referma à double tours. Il réfléchit quelques minutes, puis se
rendit dans la pièce où il entreposait ses horloges. Plus
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aucune d'entre elles ne fonctionnait. Toutes étaient arrêtées
sur quinze heures dix. Eric, apeuré, commençait à
comprendre. Il prit la seconde montre dans sa poche, celle
qu'il avait avant d'aller au puces. Celle-ci fonctionnait toujours
et marquait dix-huit heures vingt.
Eric se rendit à sa fenêtre pour observer les passants dans sa
rue. Tous ceux-ci étaient, comme les autres figés. Alors, Eric
prit la montre à quatre boutons, et pressa celui de gauche.
Dans la rue, les passants et les voitures continuaient leur
marche normale. Eric avait du mal à le croire, et pourtant, il
fallait bien l'admettre : sa montre avait un bouton qui
permettait d'arrêter le temps.
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IV - Des Expériences
Vous vous êtes, peut-être, vous-même posé la question :
Qu'est-ce je ferais si je pouvais arrêter le temps... Eric n'a
jamais, pourtant, envisagé cette possibilité ! Assez plaisanté,
voyons ! Eric était un scientifique, un pur et dur. Et sa
première réaction fut de se croire fou. Le temps est une entité
qu'il est absolument impossible de stopper, c'est absurde. Si
on peut le stopper, pourquoi pas l'accélérer, voire le remonter
? Voyons, c'est de la science-fiction, se dit-il. Mais il fallait bien
se rendre à l'évidence. Il avait en sa possession un objet
extraordinaire, un objet, qu’apparemment, aucune autre
personne - à la connaissance du grand public - possédait.
Hé bien puisqu'on a un stoppeur de temps, autant en profiter.
Il descendit de son septième étage, et décida de se rendre au
magasin de disques, en face, pour "emprunter" quelques
disques. Le trafic du boulevard ne lui fit pas peur. Juste avant
de sortir de chez lui, il arrêta le temps d'un clic rapide. Puis, il
traversa la rue remplie de voitures lancées à plusieurs
dizaines de mètres par seconde. Mais la vitesse dépend du
temps, n'est-ce pas ? Les voitures étaient totalement arrêtées
sur le boulevard. Il entra dans le magasin de disques.
Personne ne bougeait, bien évidemment. Il prit le temps de
faire tous les rayons. Il prit un grand sac et le remplit de CD
les plus divers, du Rock au Blues en passant par le Jazz. Une
heure plus tard, une fois qu'il avait "collecté" tout ce qui
l'intéressait, il sortit du magasin sans être inquiété par le signal
d'alarme qui ne s'était pas déclenché. Puis il rentra chez lui et
cliqua de nouveau sur sa montre. Le temps se remit en
marche. Il jeta un oeil, rapidement, sur la rue, vers le magasin
de musique. Tout semblait tout à fait normal. Dans la rue, les
voitures s'étaient remises à rouler. Il était alors devant le fait
accompli. Il s'était procuré pour presque dix mille francs de
compact-discs, et ceci sans débourser un centime !
Eric écouta l'un des Discs qu'il avait pris au hasard - ce devait
être The Dream of the Blue Turtles, de Sting.
Au bout d'une quarantaine de minutes, il lui vint une nouvelle
idée. Il descendit de chez lui et prit le métro. Il se rendit dans
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un endroit qu'il jugeait assez loin... pourquoi pas à Châtelet !
Après quelques changement, il sortit de la bouche et se rendit
vers le kiosque de La Française des Jeux. Là, Madame
Boucher, qui tenait le kiosque, l'interpella.
- Vous ne voulez pas jouer au Loto, Monsieur ?
- Non merci, je ne joue jamais.
- Pourtant, ce soir, c'est la grande cagnotte !
- Non ... donnez moi plutôt une dizaine de "Banco" !
- Dix "Bancos", voilà !
- Merci, dit Eric, en prenant les petits tickets colorés.
Il se tourna sur lui-même, faisant mine de les gratter, puis il
regarda sa montre, appuya sur le bouton et...
Il gratta effectivement les tickets. Tous indiquaient un zéro.
Quelle arnaque... Alors, il fit une petite marche d'une vingtaine
de minutes dans Paris. Il prit le temps de s'arrêter dans les
magasins, de prendre deux ou trois bricoles, de mater sous
toutes leurs "coutures" les filles arrêtées dans la rue par
l'implacable montre. Puis il arriva dans un bureau de tabac. Il
se rendit immédiatement derrière le comptoir. Il prit le carton
où le buraliste rangeait les "Bancos", et il les gratta tous, un à
un, les deux cent tickets qu'il y avait. Dans le tas, il trouva
quelques uns de cinq cents, d'autres mille, un de cinq mille. Il
en prit dix, ceux qui valaient le plus cher. Et il les remplaça par
les dix tickets marquant zéro.C'est le plus tranquillement du
monde qu'il revint vers châtelet, indiscutablement attiré vers
toutes les choses qu’il ne pouvait pas approcher, toucher, voir,
sentir ou goûter lorsque le temps était maître. A présent, le
maître du temps, c'était lui, et lui seul. Et il pouvait faire
absolument tout ce qu'il désirait.
Une fois revenu devant le kiosque, il se remit dans la position
qu'il avait précédemment quittée, puis il remit le temps en
marche.
- J'ai gagné, j'ai gagné !, cria-t-il ! ; Il se retourna, les yeux
tellement lumineux, qu'ils ne pouvaient pas laisser soupçonner
qu'il avait triché.
- Faites voir ?, Dit Mme Boucher, étonnée.
- Regardez ça...
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- Quoi ? Cinq cent, mille, cinq cent, cinq mille !!! cinq cent,
mille..... mais ! Vous en avez pour plus de douze mille francs,
là !
- C'est vrai ? Qu'est-ce que je suis content !
- Bien... Je vous fais donc un chèque. C’est quoi votre nom ?
- C'est à dire que .... ( Eric se montra malin ) Je comptais vous
laisser cinq cent francs ! Je suis tellement content !
- Ah !... bien ! Je suis désolé, mais .... hé puis, tant pis, ça ne
coûte rien de transgresser un petit peu la règle... Je vous
verse tout ça en liquide !
Utopique ? Peut-être ! Mais quoi qu'il en était, Eric avait gagné
douze mille francs de manière tout à fait malhonnête, en en
plus de cela, personne ne le connaissait dans le coin, et il
n'avait laissé ni son nom, ni son prénom. Une réussite totale !
Alors, il s'engouffra nonchalamment dans les rue étroites de
Châtelet, et dès qu'il fut hors de vue pour tout le monde, il
arrêta le temps et rentra chez lui. Sa femme y était déjà. Il ne
lui dit rien de tout ce qu'il lui était arrivé le jour même. Il
détestait sa femme. Ils mangèrent, et allèrent se coucher.
Dans son lit, Eric pensa qu'il avait beaucoup mieux à faire que
de voler de misérables CD ou de tricher au jeu. Il fallait que
cette montre lui soit objectivement utile, qu'il puisse en profiter
pleinement, c'est à dire ... conquérir une supériorité sur les
autres, se rehausser dans l'échelle sociale, et accessoirement
se venger de sa femme qui le trompait avec un psychiatre de
bas étage.
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V - La dégénérescence
Le fait était là : Eric, à présent, disposait à volonté du temps. Il
avait un pouvoir extraordinaire : celui d'intervenir dans
n'importe quelle situation, et la modifier, non seulement sans
que personne ne s'en aperçoive, mais en plus de façon
totalement arbitraire, sans que quelqu'un - fut-ce sa
conscience - n'intervienne pour juger ou réprimander ses
actions. Il était le plus libre des hommes.
D’une manière scientifique et rigoureuse, il dressa une sorte
de " mode d’emploi expérimental " de sa montre. Ce dernier lui
permettrait probablement de tirer tous les avantages possibles
et imaginables que pouvaient lui procurer sa montre.
Premièrement, le bouton gauche jouait le rôle d’interrupteur de
temps : lorsque l’on appuyait une première fois, le temps
s’arrêtait. A la seconde pression, le temps redémarrait à
l’endroit exact où il s’était arrêté.
Deuxièmement, ce phénomène semblait s’appliquer à la
totalité des entités environnantes, que ce soient des être
vivants, des objets, des énergies ( comme le feu ), de la
vitesse, etc… il s’agissait réellement d’une touche " pause " du
temps.
Troisièmement, - Eric l’avait constaté -, tout ce qui se trouvait
en contact direct avec lui au moment où il arrêtait le temps
continuait à " vivre " en parallèle avec lui ; c’était le cas pour la
montre qu’il portait au poignet la première fois qu’il arrêta le
temps sans s’en apercevoir.
Quelques jours après, il décida d’utiliser sa montre pour se
venger de sa femme. Il en avait réellement marre de la voir
rentrer de chez le psychiatre les yeux dans le vague. Ce jour
là, il avait pris la décision de faire quelque chose. Il se rendit à
l’adresse du soi-disant psychiatre à l’heure de la consultation
de sa femme.
Il se cacha près de l’entrée du cabinet en attendant que la
cliente précédent sa femme en sortit. Là, il arrêta le temps et
pénétra ainsi dans le cabinet sans que personne ne l’eut vu.
Puis il se réfugia dans la salle d’attente où il remit le temps et
attendit quelques minutes. Il n’était pas sur de vouloir y aller…
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qu’allait-il trouver dans le bureau de ce docteur. Mais il était
déjà allé trop loin, et ça lui semblait idiot de reculer si près du
but. Il arrêta de nouveau le temps et pénétra en trombe dans
le bureau du docteur.
Il les trouva, sa femme et le psychiatre, complètement dévêtus
et allongés sur " le " divan, en pleine séance de " sport en
chambre ". De rage, il se dirigea vers les Post-It jaunes placés
sur le bureau du docteur, et griffonna sur l’un deux au stylo
rouge : " Je sais tout. Eric. ". Il arracha ce dernier et le colla
sur le côté gauche de la poitrine nue de sa femme, puis
s’enfuit. Il ne remit en marche le temps qu’une fois rentré chez
lui où il s’endormit paisiblement, en pensant à la tête des deux
protagonistes qui découvriraient le Post-It.
Ce fut sa femme qui le réveilla en rentrant. Sans dire un mot,
elle ouvrit la porte et avança de cinq mètres vers la fenêtre. A
ce moment précis, Eric arrêta le temps, ouvrit la porte
d’entrée, et porta sa femme immobile jusqu’à dehors, en
direction du couloir. Puis il referma la porte et remit en marche
le temps en retournant se coucher. Dans le couloir, il entendit
trois pas qui s’éloignaient, puis un petite pause, et des pas qui
se rapprochaient. Sa femme entra de nouveau dans la pièce,
l’air un peu retournée. Elle fit de nouveau cinq mètres. Eric
renouvela son opération, et laissa sa femme dans le couloir à
nouveau. Sa femme eut la même réaction, mais pénétra
beaucoup plus vite dans la maison. Eric n’eut aucun remords
à recommencer son petit jeu, cette fois en plaçant sa femme
dans le couloir, tournée vers la porte.
Un grand " bang " suivit le moment où il appuya de nouveau
sur sa montre : sa femme venait de rentrer dans la porte
d’entrée, ce qui lui fit apparemment assez mal si on se fie au "
aie " qu’elle lança au même moment.
Toute la journée fut similaire. Eric transporta sa femme d’une
pièce à l’autre toute les dix minutes. Celle ci devint presque
folle. Mais ce n’en était pas assez pour Eric. Il alla sonner à la
porte de chez son voisin, Lecourt, qui avait presque fini de
déménager. Il discuta avec lui un bon quart d’heure de tout et
de rien. Puis il arrêta soudainement le temps au beau milieu
d’une phrase de son interlocuteur…
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Eric partit chercher sa femme, et la monta par les escalier sur
le toit de l’immeuble et la plaça debout sur la corniche. Il revint
chez son voisin et remit le temps en marche.
On
entendit
un
cri
de
femme
"
AAAAAAAAAaaaaaaaaaaaaaa….. ". Eric et Lecourt se
précipitèrent à la fenêtre pour voir le cadavre de la femme
d’Eric gésir sur le trottoir. Eric venait de commettre un parfait
homicide, et il disposait d’un alibi en or.
Il n’avait plus de femme, il était vengé, il était libre.
Il passa les dix années suivantes à amasser un capital
monétaire considérable en se servant malhonnêtement de sa
montre. Il s’était remarié avec un très belle jeune femme
intelligente, et était à la tête de la société d’horlogerie la plus
importante du monde. A présent, il avait tout pour être
heureux.
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VI – La chute
Eric jubilait. Il se sentait sorcier maléfique, voire maître du
monde, et même demi-dieu. Il savait que tant qu’il aurait cette
montre dont il était seul à connaître le secret, plus rien ni
personne ne pourrait l’arrêter.
Il décida de prendre des vacances pour se reposer de ses
éreintants méfaits. Sans se soucier de rien, il partit à l’aéroport
et pénétra dans le premier avion qui se présentait. Cet avion
avait pour destination le Pakistan. Pourquoi pas, se dit-il.
Arrivé là bas, il se mit en tête d’escalader l’Everest. Le matin
du périple, il embrassa sa femme en lui disant qu’il serait de
retour dans quelques jours.
Accompagné de son guide, Eric commença l’ascension de la
plus haute montagne du monde. Au bout de deux jours
d’ascension, ils s’apprêtaient à gravir le flanc le plus raide de
la montagne. Le guide prévint Eric
- Soyez très prudent. Plus d’un on trouvé la mort ici.
- Ne vous inquiétez pas, je ferai attention.
Leur ascension durait depuis déjà deux heures, lorsque la
corde céda dans un craquement sec. Eric tombait… Sous lui,
plus de mille trois cent mètres de vide. Il eut le réflexe
d’appuyer sur le bouton gauche de sa montre afin d’arrêter le
temps et stopper ainsi sa chute. Mais il avait oublié que tout ce
qui était en contact avec la montre continuait à subir l’influence
du temps.
Eric poussa un grand cri, que personne n’entendit. Tout en
bas, le crâne d’Eric, fracassé par un rocher. A son poignet,
une montre bloquée à jamais sur dix heures vingt-quatre.
FIN
© Georges Zadrozynski, révision du 22 Août 2001
http://www.gezzed.net
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