906 Comptes rendus Michel Dobry (dir.), Le mythe de l`allergie

906 Comptes rendus Michel Dobry (dir.), Le mythe de l`allergie
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Comptes rendus
Michel Dobry (dir.), Le mythe de l'allergie française au fascisme, Paris,
Albin Michel, 2003, 463 p. ; R o b e r t Soucy, Fascismes français ?
1933-1939. Mouvements antidémocratiques, traduit de l'anglais, Paris,
Autrement, 2004, 474 p. ; R o b e r t O . Paxton, Le fascisme en action,
traduit de l'anglais, Paris, Éd. du Seuil, 2004, 437 p.
Qu'est-ce que le fascisme ? Cette salve éditoriale nous pose une même question. Un auteur la détourne ; un autre la croit superflue ; le dernier l'affronte avec
brio, sans la clore.
Le politologue Michel Dobry titre l'ouvrage collectif qu'il dirige en prenant le
contre-pied d'un article de Serge Berstein, « La France des années 1930 allergique
au fascisme » (in Vingtième siècle, n° 2, 1984). Perpétuant une polémique insinuante,
il entend rassembler les contestations contre les tenants présumés d'une « thèse
immunitaire » : Serge Berstein, Pierre Milza, Michel Winock, Philippe Burrin, qui
auraient, à l'école de René Rémond et à des degrés divers, minimisé l'importance
du fascisme en France. Son ignorance des recherches récentes qui ont renouvelé la
connaissance des droites françaises découle-t-elle d'une indifférence aux travaux
des historiens ? A l'en croire, ils ne pensent pas leur objet. On regrettera qu'il les
éclaire peu : malgré le titre bruyant, il faudrait « prendre son parti du flou du mot
"fascisme" » ; toute définition restreindrait son historicisation : ce concept désigne là
simplement l'étude des influences et connivences, et des événements qui ont ou
non entravé leur aboutissement. Les auteurs critiqués n'ont pourtant pas négligé ce
que l'un d'eux a appelé « le champ magnétique des fascismes ». Mais Dobry leur
reproche de le restreindre en prenant discours et dénégations pour argent comptant au lieu de les passer au crible d'un soupçon méthodique. Le mode d'emploi
qu'il en donne est influencé par Pierre Bourdieu : les différences ne sont que positionnements, entre opportunité et démarcation. Ce fil conducteur insuffle son unité à
des chapitres souvent discursifs. Seul Robert Paxton reste en retrait, esquissant la
problématique de son nouveau livre. Sa contribution a une fonction de prestige,
comme celle, plus impliquée, de Zeev Sternhell. Ce dernier replace le fascisme
dans deux siècles d'une histoire qu'il fait remonter aux premières contestations des
Lumières.
Que vaut la méthode de Dobry ? Appliquée à un enjeu affiché, elle semble
moins un doute ouvert qu'un principe unilatéral. Une question est jugée « plus
décisive » et martelée par la majorité des auteurs : celle des Croix-de-Feu et du
Parti social français (PSF) de La Rocque qui en est la mutation politique
après 1936. Le million d'adhérents du second en fait un test de l'hypothétique
influence du fascisme, selon qu'il en était proche ou pas du tout. Sur ce sujet,
Didier Leschi commet des inexactitudes. Il fait un long contresens sur une sociabilité
militaire qu'il connaît mal, sème incongrûment des noms « notoires », inventant au
passage un parrainage de La Rocque par Pétain. Cité comme référence par
Dobry, il réduit tout choix politique en général et modéré en particulier à une tactique, et cherche un antirépublicanisme honteux dans des mots confus sollicités
hors texte et contexte. En annexe, un document de janvier 1943 est amputé de ce
qui conduirait à discuter cette lecture (entre autres, les développements que La
Rocque titre « République nouvelle » et où il se défend d'un antiparlementarisme
qui n'eut guère besoin de circonlocutions à cette date)... Mais que veut-on suggérer exactement quand le refus des définitions nous laisse dans le sous-entendu ?
Le volume de Soucy est le deuxième d'une revue, après Fascisme français,
1924-1933 (PUF, 1989). Critiquant Sternhell, il ancre sans ambiguïté le fascisme à
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droite, dans une lutte économique de classe, lut-elle sublimée en révolte contre la
décadence. Qui plus est, il ne lui perçoit pas de frontière tranchée avec les droites
classiques. Des trois mouvements désignés comme les fascismes majeurs de la
période 1933-1939, la Solidarité française n'a eu qu'une existence météorique et
le PPF de Doriot est traité surtout par compilation. En dehors de quelques écrivains, l'objet principal est donc encore le PSF. Sur ce parti, le plus éloigné du fascisme, le procès à charge est une caricature. Le moindre est son traitement dans
un fourre-tout avec les Croix-de-Feu sous le sigle « C F - P S P », sans autre interrogation sur une mutation ni sur une différence de nature entre ligue et parti. A l'instar
de Dobry, Soucy minimise comme tactique le recentrage du PSF contre le bloc
hostile du PPF et des droites conservatrices : son parti pris souligne la méconnaissance des profondeurs du pays politique, les rapports au ministère de l'Intérieur,
qu'il mythifie, ne remplaçant pas des sources directes. « Ce qu'il y avait d'hitlérien
chez La Rocque... » donne le ton du reste : on ne peut redresser l'avalanche
démonstrative des déformations - de faits, de textes et de perspective - dressant le
tableau d'une milice antirépublicaine et d'un chef antisémite retenus par les seules
circonstances. Soucy cite les mots « collaboration continentale » dans un livre de
La Rocque de 1941 en ajoutant hors guillemets un «avec les Allemands» qui en
viole délibérément le sens : la phrase et le chapitre où elle s'insère évoquent en fait
une reconstruction d'après guerre, que le colonel envisageait en termes européens
dès 1939. La litanie des erreurs factuelles souligne le manque d'une familiarité de
première main avec l'objet PSF. Les travaux cités par l'auteur et tributaires de sa
problématique y suppléent mal. Entre bien d'autres exemples, selon le Ph.D. de
Samuel Goodfellow (Fascisms in Interwar Alsace, Northern Illinois University Press,
1999), le PSF aurait apposé à Mulhouse des affiches accusant les Juifs de crimes
fantasmatiques lors de la campagne électorale de 1936 (trois mois avant sa création...). On s'étonne de l'absence de discernement entre cette démonologie et le
discours authentiliable du PSF alsacien, certes non indemne d'antisémitisme malgré
la ferme répression de cette tendance par La Rocque ; mais l'intermédiaire a
consulté les archives du Service d'Alsace et de Lorraine en ignorant les dossiers
concernant ce parti. Les enjeux d'un débat historique méritaient un meilleur
traitement.
Robert Paxton nous ramène à l'histoire en partant de la distinction de cinq
étapes dans le fascisme pour faire la synthèse de sa diversité et de ses limites. Leur
maîtrise repose sur une étude fonctionnelle en relation avec des lignes de force nationales en mouvement. Le protofascisme ne préjuge pas de la suite : il naît des
insatisfactions d'un monde déjà démocratique, ce pourquoi l'auteur voit aux
États-Unis les précurseurs des courants étudiés par Sternhell dans une
France 1900. Vient ensuite un fascisme de masse. Ses terres d'élection furent des
pays plongés dans une impasse politique, nationale ou sociale ; mais il ne put accéder au pouvoir, dans sa troisième phase limitée à l'Italie et à l'Allemagne, que par
compromis avec les forces conservatrices. Son cours ultérieur en fut tendu entre
ses clans et les corps institutionnels, avant une ultime radicalisation conclue dans
l'entropie. Un tel Protée appelle les comparaisons : c'est aussi celle des complices,
alliés, situations. Au contraire de Dobry, Paxton ne se dispense pas de les appuyer
sur la définition de ce qu'on appelle le minimum fasciste. Il en tire des conclusions
fermes, dont la différence de nature entre régimes fascistes et autoritaires, y compris Vichy - qui n'est pas exonéré de ses turpitudes pour autant. Il tranche moins
en relativisant la notion du totalitarisme par crainte d ' « interprétations conflictuelles », alors qu'elle désigne d'abord un principe radical et une méthode. Si leur
paroxysme apparaît dans la dernière phase du fascisme, une violence extrême,
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assumée dans l'idéologie, les annonce bien avant son arrivée au pouvoir. Elle est
parfaitement soulignée dans les chapitres descriptifs de Paxton : ce irait cardinal
aurait pu le rendre plus incisif, dans son essai bibliographique.
On est ramené aux limites de la méthode comparative de Dobry qui est sélective. Au contraire, Paxton décrit justement le PSF : mettant « l'accent sur la réconciliation nationale et la justice sociale... sous l'égide d'un dirigeant fort mais élu ».
Il ajoute qu'une vague d ' « adhésions enthousiastes ratifia ce virage vers le
centre ». Est-ce fortuitement que viennent sous sa plume des mots rappelant les
formules d'un de Gaulle, qui renvoyait droite et gauche dos à dos en prônant « un
État juste et fort » ? On est loin des analogies que certains voudraient traquer dans
un éventail fascisant quand elles sont souvent d'une universelle banalité.
Jean-Paul
THOMAS.
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