Le concepteur et les matériaux de construction.

Le concepteur et les matériaux de construction.
Le concepteur et les matériaux de construction
Éléments de réflexion pour une reconfiguration des circuits de
l'économie matérielle par les pratiques architecturales contemporaines
Michaël GHYOOT
(aspirant du FRS-FNRS)
Membres du Jury
Thèse présentée en vue de l'obtention du grade académique
de Docteur en Art de bâtir et urbanisme, sous la direction du
Prof. Jean-Louis GENARD
Messieurs et Mesdames Professeur Jean-François COTÉ
(UQAM), Lionel DEVLIEGER (Rotor), Professeur Doina
PETRESCU (University of Sheffield), Professeur Marcelle
STROOBANTS (ULB), Judith LE MAIRE (ULB).
Année académique 2013-2014
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Le concepteur et les matériaux de construction.
Éléments de réflexion pour une reconfiguration des
circuits de l'économie matérielle par les pratiques
architecturales contemporaines
Michaël GHYOOT
Thèse réalisée au sein de la Faculté d'architecture La Cambre/Horta de l'Université libre de
Bruxelles, dans le centre de recherche de niveau 2 Clara (Centre des Laboratoires Associés pour
la Recherche en Architecture) et dans les laboratoires de niveau 3 Sasha (Architecture et
Sciences Humaines) et hortence (Histoire, Théorie, Critique).
Remerciements
Remerciements
Ce travail doit énormément aux conseils avisés et à l'accueil toujours chaleureux de mon
promoteur, Jean-Louis Genard. Il a également bénéficié du suivi précieux des membres de mon
comité d'accompagnement, Lionel Devlieger, Judith le Maire et Marcelle Stroobants. Leur rôle
était d'autant plus délicat qu'ils ont marqué leur accord initial sur base d'un projet qui s'est énormément modifié en quatre ans.
Je suis particulièrement heureux que les lecteurs externes de mon jury aient pu suivre mon
projet à différentes phases de son élaboration. Je voudrais remercier Jean-François Côté, pour
ses conseils bienveillants lors de nos rencontres et la confiance qu'il a accordé à ce projet ; et
Doina Petrescu, pour tous nos échanges et son support depuis maintenant quelques années mais
aussi pour l'excellent accueil qu'elle m'a réservé à l'université de Sheffield à l'hiver 2012.
Cette recherche doit aussi beaucoup aux projets menés au sein de l'association sans but lucratif (a.s.b.l) Rotor. L'émulation intellectuelle de toute l'équipe est un vrai stimulant et un
complément de premier choix face à certaines rigueurs du monde académique. Merci à Koen
Berghmans, Tristan Boniver, Lionel Devlieger, Maarten Gielen, Renaud Haerlingen, Benjamin
Lasserre, Mélanie Tamm et Adeline Van Hoof, avec qui j'ai eu l'occasion de collaborer sur l'un
ou l'autre projet.
J'ajoute un merci tout particulier à Lionel Billiet, qui a toujours porté un regard de grande
valeur sur mon travail, depuis bien avant l'aventure Rotor ; et à Benedikte Zitouni, qui m'a
convaincu de tenter l'entreprise du doctorat et m'a ouvert beaucoup de portes dans cette voie.
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Remerciements
Je voudrais aussi remercier mes collègues de la Faculté d'architecture de l'Université libre de
Bruxelles, en particulier les membres des centres de recherche Sasha et hortence. D'année en
année, ces centres deviennent des terrains de plus en plus fertiles pour mener nos recherches.
Puisse cette dynamique perdurer.
Un merci tout spécial à Ariane d'Hoop, Giulietta Laki et Pauline Lefebvre, pour leur curiosité et leurs conseils à diverses étapes du travail. C'est un très grand plaisir de travailler (et de
voyager) avec vous.
Merci à toutes les personnes qui m'ont accordé un entretien lors de mes recherches.
Merci également à Vincent Brunetta et Jean-Didier Bergilez, qui m'ont permis de m'épanouir dans cet étrange milieu que sont les études d'architecture ; à Christine Schaut et JeanLouis Genard, qui ont rendu les sciences humaines particulièrement attirantes à mes yeux ; à
toute l'équipe de la bibliothèque de la Faculté d'architecture, et spécialement Anne-Sophie
Daout et Anne-Sophie Marechal, qui font de la bibliothèque un outil de travail non seulement
performant mais aussi – et c'est inestimable – fort agréable ; et à Cécile Stas, grâce à qui la plupart des questions administratives se transforment aussitôt en solutions.
Merci à tous les proches qui m'ont suivi et soutenu dans ce travail, en particulier à mon père,
Jean-Michel Ghyoot, pour ses relectures attentives et ses suggestions pertinentes.
Merci à Grégory d'Hoop, pour nos discussions et nos échanges nourris depuis toujours.
…Et merci à Sophie Ghyselen et à Mina, évidemment !
Table des matières
Table des matières
REMERCIEMENTS........................................................................................................................5
TABLE DES MATIÈRES................................................................................................................7
INTRODUCTION.........................................................................................................................11
Objet et objectifs de la recherche..................................................................................................12
Passer du trouble à la question : quelques ingrédients...............................................................15
L'injonction politique.................................................................................................................15
Le formatage des matériaux de construction.........................................................................18
Rencontres théoriques.............................................................................................................27
Plan de la recherche.......................................................................................................................29
SECTION 1 – TRAJECTOIRES : LES CIRCUITS DE L'ÉCONOMIE MATÉRIELLE......................35
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle.....................................36
Les acteurs de l'industrie cimentière.............................................................................................37
<biodiversité>...........................................................................................................................37
<combustibles de substitution>...............................................................................................40
Peupler—Tracer.............................................................................................................................42
<écologie>.................................................................................................................................42
<politique>.................................................................................................................................44
Rendre compte de l'expérience de la responsabilité...................................................................46
Approche de l'économie matérielle par les règlements...............................................................49
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Table des matières
<tuyauterie>..............................................................................................................................50
<inertie>.....................................................................................................................................52
<se déconnecter des circuits>.................................................................................................54
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! ».................................................................................56
Histoire d'une poutre.......................................................................................................................57
<un cachet qui en dit beaucoup>............................................................................................58
<problèmes de dénominations>..............................................................................................60
<classes de résistances et protocoles de contrôle (1)>........................................................61
<garantir la conformité des performances>...........................................................................64
<comités de normalisation>.....................................................................................................66
<sous les processus d'harmonisation, la disparité des intérêts>.........................................70
Des déchets inertes aux granulats................................................................................................70
<sur les pas d'un container>....................................................................................................70
<transferts de technologie>.....................................................................................................73
<passer du statut de déchet à celui de produit>....................................................................76
<récits fondateurs>...................................................................................................................78
<positionnements concurrentiels>..........................................................................................80
<protocoles de contrôle (2)>....................................................................................................82
Trajectoires, passages et frictions................................................................................................85
<la marchandise dans tous ses états>...................................................................................85
<frictions>..................................................................................................................................88
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent.................................................................91
Les matériaux de réemploi.............................................................................................................92
<démantèlement>.....................................................................................................................94
<produit = production industrielle ?>......................................................................................96
<exploiter les articles dérogatoires ?>....................................................................................98
<transactions entre acteurs du réemploi>............................................................................101
<des modes d'organisation hybrides>..................................................................................104
Différents dispositifs – différents débouchés..............................................................................107
<caractéristiques embarquées (1) : attractivité et qualités techniques>...........................110
<caractéristiques embarquées (2) : garantie>.....................................................................114
<caractéristiques embarquées (3) : être descriptible>........................................................117
Dispositifs médiateurs..................................................................................................................122
<médiateurs stabilisés>.........................................................................................................122
<un dispositif médiateur plutôt rare>....................................................................................124
SECTION 2 – NŒUDS : INVESTIR LES DISPOSITIFS D'ARTICULATION...............................131
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs........................................................132
L'élaboration mobilise des acteurs tiers......................................................................................134
<l'enrôlement des crinoïdes>................................................................................................135
<harmonisation des documents prescriptifs>......................................................................136
<critères techniques – critères esthétiques>........................................................................139
<mutualiser les centres de recherche et développement>.................................................140
<la NIT 220 : une complexification des critères de sélection>...........................................141
Table des matières
<changer de méthode : recourir aux normes>.....................................................................143
<harmoniser la terminologie>................................................................................................145
<produire une définition de la pierre…>.................................................................................147
<…pour pouvoir ensuite l'invoquer>......................................................................................148
<aux marges de la définition>................................................................................................149
L'élaboration mobilise des acteurs en prise directe avec les matériaux..................................153
<terre-paille>...........................................................................................................................154
<pierre massive>....................................................................................................................156
Le potentiel politique des dispositifs médiateurs.......................................................................159
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation.....................................................164
Et si les standards de l'économie matérielle s'adaptaient aux matériaux alternatifs, et pas
l'inverse ?.......................................................................................................................................165
<reconnaître la pluralité des intérêts…>................................................................................168
<…mais aussi leur caractère contradictoire…>.....................................................................172
<…et leur difficulté à être bien représentés>.........................................................................173
Un point d'inflexion du travail.......................................................................................................175
<assumer la normativité>......................................................................................................175
<une orientation épistémologique critique>.........................................................................177
<le versant subjonctif de la critique>....................................................................................179
Caractériser le régime normatif dominant de l'économie matérielle.........................................182
<rendre générique le spécifique>..........................................................................................182
<les intérêts prédateurs : des voix qui en font taire d'autres>............................................185
<la rationalité des indicateurs>.............................................................................................188
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre................................................................195
Des hackeurs tacticiens : un détour par les principes de l'open source..................................196
Négocier les dimensions réglementaires : règles de l'art vs. normes techniques...................199
<définition juridique des règles de l'art>...............................................................................200
<les règles de l'art : un outil contractuel malléable>............................................................201
<les normes techniques : une précision à double tranchant>.............................................203
<distribution des compétences (1)>.....................................................................................204
<un bref flash-back>..............................................................................................................205
<distribution des compétences (2)>.....................................................................................207
<les règles de l'art de l'expérimentation>.............................................................................208
<horizontalités des relations entre acteurs>........................................................................212
Les effets sur le type de responsabilité en jeu............................................................................214
<les substrats linguistiques de la responsabilité>...............................................................215
<accentuations objectivantes>..............................................................................................217
<répondre de ce à quoi l'on se connecte>............................................................................219
SECTION 3 – POSITIONS : LES CONCEPTEURS EMBARQUÉS DANS L'ÉCONOMIE
MATÉRIELLE............................................................................................................................227
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs...............................................228
Rotterdam—New York, via Yaoundé..........................................................................................228
<divisions du travail>.............................................................................................................228
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Table des matières
<protéger microberlinia bisulcata>.......................................................................................230
Correspondances.........................................................................................................................231
<faire se correspondre tous les états du zébrano>.............................................................232
<parcourir les maillons>.........................................................................................................233
<des chaînes trop efficaces ?>..............................................................................................235
Diluer ou concentrer la responsabilité.........................................................................................237
Chapitre 8. Prescripteurs......................................................................................................242
Une facette de l'activité des concepteurs...................................................................................243
<sollicitations>........................................................................................................................245
<une complexification du métier…>.......................................................................................247
<…qui appelle de nouvelles approches>..............................................................................249
Monopoles disciplinaires et prescription.....................................................................................251
<le lourd héritage de la professionnalisation>......................................................................251
<professions mutilantes>.......................................................................................................254
<professions mutilées>..........................................................................................................257
<rôles partagés>.....................................................................................................................259
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées.............................................................261
Prescriptions usuelles..................................................................................................................262
<investissements>..................................................................................................................262
<une attention aux agencements>........................................................................................264
Quelques pistes pour des pratiques prescriptives plus attentives...........................................267
<1ère piste : la pratique est risquée, l'échec toujours possible>........................................268
<2ème piste : surmonter les divisions disciplinaires>.........................................................270
<3ème piste : des prescriptions rusées>..............................................................................275
<4ème piste : reproduire des réussites locales>.................................................................280
Une figure composite du prescripteur responsable...................................................................283
CONCLUSION : LA RESPONSABILITÉ À L'AUNE DU DÉPASSEMENT NATURE-CULTURE....287
INDEX......................................................................................................................................297
BIBLIOGRAPHIE......................................................................................................................299
TABLE DES ILLUSTRATIONS..................................................................................................317
REMARQUE
Si les citations rédigées en français dans le texte font référence à des ouvrages qui ne sont pas écrits en français, cela signifie que les traductions ont
été effectuées par mes soins. Dans la mesure du possible, j'ai essayé de me
procurer les traductions françaises mais cela n'a pas toujours été possible.
Introduction
Introduction
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Introduction
Objet et objectifs de la recherche
« Write to please just one person. If you open a window and
make love to the world, so to speak, your story will get pneumonia. »
Kurt Vonnegut.
Cette recherche s'intéresse aux matériaux de construction et aux architectes. Elle explore les
circuits le long desquels circulent les matériaux et étudie les dispositifs dont ils sont munis pour
rendre cette circulation possible. Elle se penche sur les rôles que jouent et sur ceux que pourraient jouer les concepteurs au sein de ces circuits et en regard de ces dispositifs.
Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une réflexion sur la pratique de l'aménagement de l'espace
bâti. Au cours de son trajet entre son site de production et celui de sa mise en œuvre (c'est-àdire le chantier de construction) – et même au-delà, lorsqu'une transformation libère des éléments constructifs – un matériau passe par de nombreuses étapes. Parmi toutes celles-ci, le passage par le moment de la conception est un élément central de cette recherche (même si d'autres
étapes seront également explorées au fil de pages de ce travail). Quels rôles les concepteurs
jouent-ils au sein de ces vastes assemblages d'acteurs et de dispositifs qui se déploient le long
des trajectoires des matériaux de construction ? Comment les concepteurs sont-ils affectés par
ces assemblages et comment peuvent-ils les affecter en retour ?
Répondre à ces questions engage une exploration des principales trajectoires des matériaux
de construction et un examen attentif des dispositifs dont ils sont munis au fil de ce processus.
C'est ce à quoi s'attache la première moitié de cette recherche, dont la portée est plutôt descriptive. Mais elle ne s'arrête pas à ce stade. Elle comporte également une dimension plus prospective et critique. Cette recherche propose en effet d'explorer certaines pistes de reconfiguration au
sein de ces assemblages. Elle examine plusieurs questions touchant aux limites des circuits de
l'économie matérielle :
Par quelles modifications faudrait-il en passer pour que des matériaux actuellement exclus
des circuits les plus courants de l'économie matérielle puissent malgré tout y circuler ? Se pourrait-il que les concepteurs aient un rôle à jouer dans ces processus de reconfiguration ? Et si oui,
comment ?
D'autres arrière-plans axiologiques pourraient-ils être mis en jeu dans les circuits de l'économie matérielle ? Si oui, comment envisager leur instauration à partir, ou plutôt autour, de la position des concepteurs ?
La présente recherche repose sur l'hypothèse que les concepteurs peuvent effectivement
contribuer à la transformation progressive des circuits de l'économie matérielle. Ils ont vraisemblablement un rôle à jouer dans la possibilité d'ouvrir ces circuits à de nouveaux matériaux, et
de contribuer ainsi à établir des pratiques plus à même de répondre aux enjeux écologiques et
politiques auxquels sont confrontés notre planète et ses habitants. Bien sûr, les concepteurs n'ont
Introduction
pas l'exclusivité de tels changements. D'autres acteurs peuvent, et même doivent, participer à de
tels efforts. Ce sont pourtant principalement les concepteurs qui retiendront l'attention de cette
recherche. Il s'agit dans ce cadre d'explorer les conditions d'un tel changement, et ce tant d'un
point de vue méthodologique que d'un point de vue pratique.
Le choix de se focaliser sur les concepteurs plutôt que sur d'autres acteurs tient en partie à
l'ancrage de cette recherche, élaborée au sein d'une faculté d'architecture. Ce positionnement la
place pourtant dans une position potentiellement inconfortable, qui serait celle du manuel ou du
guide directif élaboré en milieu universitaire et adressé à des praticiens – avec toutes les questions et les écueils qui en découlent : quelle serait la légitimité d'un tel manuel ? Comment opérer le passage entre ces deux milieux qui ont un certain nombre de choses en commun mais aussi beaucoup de différences voire de divergences ? Comment éviter les postures dissymétriques
qui institueraient ou entérineraient un fossé entre, d'un coté, des pratiques de concepteurs professionnels et, de l'autre, des pratiques situées dans le milieu académique ? Pour désamorcer ces
potentiels obstacles, il semble nécessaire d'opérer d'emblée quelques mises au point.
Il s'agit premièrement de ne pas considérer ces différentes positions comme exclusives. Si
chaque pratique est bien sûr spécifique et soumise à des exigences et des critères qui lui sont
propres, rien ne devrait empêcher que ces différents milieux puissent établir des transactions
mutuellement favorables. Au contraire, cette recherche fait le pari que des échanges entre ces
différents pôles peuvent s'avérer bénéfiques pour chaque pratique. Il semble toutefois nécessaire
d'apporter un certain soin au tissage de ces liens qui, de fait, ne coulent pas nécessairement de
source.
Il y a plusieurs moyen de tisser des liens entre ces différents milieux. Dans certains cas, ils
peuvent passer par les acteurs eux-mêmes. Il arrive en effet que ceux-ci combinent plusieurs
pratiques, de façon chronologique ou simultanée dans leur parcours. Dans une certaine mesure,
c'est mon cas dans le cadre de cette recherche : il apparaîtra au fur et à mesure du texte que certains éléments qui y sont évoqués relèvent d'une série d'expériences de première main que j'ai
eu l'occasion d'effectuer. Les quelques incursions que j'ai menées en tant qu'acteur dans les circuits de l'économie matérielle constituent une ressource importante de cette recherche.
Les échanges peuvent aussi passer par des zones de friction, des sortes d'interfaces où se rencontrent des personnalités porteuses de pratiques diverses. Les écoles d'architecture constituent
à cet égard – et à des degrés divers en fonction de leurs traditions et de leurs orientations présentes – des nœuds d'échanges potentiellement féconds. Le présent travail a très clairement bénéficié de discussions et d'observations menées au sein de la Faculté d'architecture de l'Université libre de Bruxelles, mais aussi à l'école d'architecture de Sheffield où j'ai séjourné quelques
mois. Ce type d'échange ne se limite pas aux écoles d'architecture. Cette recherche repose également sur la rencontre, à diverses occasions et dans divers contextes, de praticiens venant d'horizons différents. Qu'ils soient formalisés ou non, ces moments d'échanges résonnent d'une fa-
13
14
Introduction
çon ou d'une autre dans les pages de ce travail, notamment sous la forme d'un relativement large
corpus de cas d'études.
Cette recherche esquisse à grands traits les contours d'une figure du concepteur quelque peu
différente des figures que l'on rencontre usuellement dans le domaine de la construction ou dans
celui de l'enseignement de l'architecture. Dans les grandes lignes, elle invite les concepteurs à
prendre davantage en compte toute une série d'exigences qui apparaissent dès que l'on se
penche de plus près sur ce qui rend possible la circulation des matériaux de construction. Cette
« invitation » – dont la forme n'est pas définitive – génère un impact différent en fonction des
personnes à qui elle s'adresse. C'est pourquoi elle mérite quelques précisions.
Pour certains praticiens – que leur/s pratique/s aie/nt par ailleurs à voir avec la conception,
la recherche, l'enseignement de l'architecture ou une quelconque combinaison de ces termes –,
cette invitation peut relever de l'évidence dans la mesure où leurs pratiques s'orientent d'ores et
déjà dans les directions esquissées dans ces pages. Toutes ces expériences constituent des alliées
importantes de cette recherche, ne serait-ce qu'en lui fournissant de la matière à réflexion fort
précieuse – et parfois enrichie d'une profonde épaisseur historique, lorsque les pratiques en
question s'inscrivent dans un certain continuum historique. J'ose espérer que ce travail parlera à
tous ces praticiens engagés dans ces voies et qu'ils pourront y trouver des éléments susceptibles
de renforcer leurs propres recherches.
Pour d'autres praticiens par contre, il y a de bonnes chances que cette invitation soit interprétée sur un registre plus polémique ou, du moins, comme n'allant pas de soi. Le type d'approche qui se dessine ici implique en effet des ruptures plus ou moins radicales avec les méthodes de travail et les habitudes de certains praticiens. Ces cas sont à la fois les plus délicats
mais aussi les plus stimulants. Dans ces situations, il s'agit de soigner particulièrement le caractère diplomatique de l'invitation, sous peine de couper court à toute possibilité de dialogue …et,
sans doute, à toute possibilité d'instaurer des changements effectifs. Tout en assumant pleinement le caractère alternatif – et donc nécessairement critique – des perspectives que j'élabore
dans ce travail, j'ai essayé de ne pas recourir à des postures strictement dénonciatrices. Il me
semble qu'en poussant les raisonnements de cette recherche dans ses développements les plus
aboutis, ceux-ci impliquent des changements profonds et radicaux avec toute une série de pratiques liées de près ou de loin à la conception et à la façon dont est organisée aujourd'hui l'économie matérielle. Mais je suis également persuadé que cet appel à la rupture et au changement
ne présente aucun intérêt et, surtout, n'a aucune chance d'être entendu, s'il est asséné sur le
mode impératif et catégorique – un mode pourtant dangereusement facile à adopter depuis la
position du chercheur universitaire. Aussi ai-je cherché à favoriser un mode davantage propositionnel, ou spéculatif, qui m'a semblé plus propice à l'instauration d'un dialogue avec ces interlocuteurs concernés par ces changements de pratiques. Malgré le caractère périlleux de l'entreprise et ses inévitables ratés, cette recherche gagne à être lue comme une invitation à une série
d'expériences de pensée. C'est une proposition d'exploration de trajectoires qui, à mon sens, mé-
Introduction
ritent d'être mieux connues et qui constituent aussi des voies alternatives possibles. Chaque lecteur, qu'il soit familier ou non avec les questions que j'aborde ici, qu'il se sente ou non concerné
par les circuits de l'économie matérielle, reste pleinement maître de poursuivre ces explorations
en se les appropriant ou, au contraire, de les juger totalement inopérantes et de les laisser là où
elles se trouvent actuellement (couchées sur les pages d'un gros tas de papier parmi de très nombreux autres gros tas de papier qui devraient rendre l'oubli très aisé).
Si ce travail peut susciter une ébauche de dialogue entre des postures très diverses, quitte à
ce que ce dernier se déploie sur le mode du désaccord et du conflit, il aura déjà réalisé une
bonne partie de ses ambitions.
Passer du trouble à la question : quelques ingrédients
Selon le philosophe pragmatiste américain John Dewey, tout projet d'enquête repose sur un
trouble qui appelle une clarification. Dans le cas de la présente recherche, ce trouble provient
d'une série d'expériences très concrètes. Elles peuvent sembler quelque peu disparates à première vue mais leur identification a joué un rôle clé dans le processus de clarification et de
construction de l'objet d'enquête. C'est pourquoi il me semble intéressant d'en retracer le fil,
comme une façon d'effectuer une première saisie des enjeux de l'enquête.
Le trouble à l'origine de ce travail de recherche est assez flou et raconter son histoire a posteriori relève forcément d'une certaine forme de reconstruction. Les questions développées dans
la présente recherche se sont construites peu à peu, au fur et à mesure de l'avancement des travaux en question. Le présent travail n'est pas parti d'une interrogation bien définie qui aurait
progressivement trouvé une réponse articulée par un travail d'éclaircissement harmonieux (et ce,
quoiqu'en laisse penser le format des demandes de financement, qui suppose un développement
de recherche passablement linéaire). À ce stade, il est néanmoins possible d'identifier plusieurs
ingrédients qui ont joué un rôle important dans la formulation des questions auxquelles ce travail entreprend de répondre.
L'injonction politique
Le premier de ces ingrédients touche à la question de l'engagement politique des architectes.
Loin d'être une nouveauté dans le champ de l'architecture, ce thème a donné lieu à des débats et
à des postures extrêmement variées. Leur multitude même constitue un obstacle à l'identification de réponses satisfaisantes.
L'un des points communs à beaucoup de ces postures est d'en rester souvent au stade de
grandes déclarations de principe. Dans ce ce cas, l'insatisfaction des réponses provient du fait
que ces positions peinent à prendre en compte la position de l'architecte au sein d'assemblages
complexes, caractérisés par la présence simultanée de plusieurs univers axiologiques. Dans leur
travail le plus quotidien, les architectes sont en effet amenés à répondre à une multitude d'injonctions venant d'acteurs extérieurs avec lesquels ils sont amenés à rentrer en contact ou d'eux-
15
16
Introduction
mêmes : des exigences techniques (« ça doit tenir ! »), des restrictions économiques (« c'est trop
cher ! »), des agendas personnels (« mon œuvre doit marquer les esprits ! »), des ambitions écologiques (« utilisez des matériaux recyclables ! »), des contraintes d'usages (« n'oubliez pas les
personnes à mobilité réduite ! »), des préoccupations patrimoniales (« préservez les fondations
du 17è siècle ! ») et bien d'autres encore. Les sollicitations de leurs commanditaires ne sont jamais univoques, elles s'accompagnent toujours d'une multitude d'impératifs.
Chacun de ces impératifs constitue en quelque sorte une couche qui appelle ses propres
conditions de félicité1, ses propres ordres de grandeur2 – pour utiliser un vocabulaire emprunté
aux courants pragmatistes de la philosophie et de la sociologie sur lesquels je reviendrai plus
loin. Parvenir à combiner toute ces conditions constitue un exercice de haut vol, qui amène celui
qui s'y risque à faire face à des situations potentiellement contradictoires – ce qui explique sans
doute pourquoi certains praticiens préfèrent carrément laisser tomber certaines de ces injonctions, avec des conséquences plus ou moins heureuses. Un bâtiment peut par exemple être livré
à temps, dans un état qui satisfait pleinement le commanditaire tout en ayant eu des conditions
de chantier particulièrement sordides. Ou alors le respect des nouvelles normes en matière de
performances énergétiques appelle des travaux qui ne sont pas compatibles avec les règlements
en matière de protection du patrimoine. Ou encore, l'agenda esthétique de l'architecte prend le
dessus sur des principes constructifs (comme dans ces villas célèbres qui ponctuent les anthologies d'histoire de l'architecture et qui posent souvent de nombreux problèmes constructifs 3).
Voire même, les exigences normatives en matière d'isolation combinées aux exigences budgétaires strictes obligent le concepteur à recourir à des matériaux particulièrement polluants pour
garantir la performance de l'isolation thermique. La liste de ce type de contradictions pourrait
être allongée à l'infini. En y regardant de près, il est vraisemblable que chaque bâtiment, chaque
projet aurait son lot d'anecdotes à livrer pour allonger encore l'énumération.
Si l'on prend la peine de mesurer le degré d'imbrication de ces situations il apparaît que les
architectes et les autres acteurs du secteur de la construction font finalement preuve d'un degré
1
2
3
Dewey J., La formation des valeurs, traduit par Bidet A., Quéré L. et Truc G., 1939
pour l’éd. originale en anglais, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2011 ; Austin
J. L., Quand dire, c’est faire, traduit par Lane G., 1962 pour l’éd. originale en anglais,
Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1991.
Boltanski L. et Thévenot L., De la justification : les économies de la grandeur, Paris,
Gallimard, 1991.
C'est le cas de cette maison d'une starchitecte célèbre, déjà classée au patrimoine alors
que la période de garantie décennale n'était pas encore achevée. Cela a donné lieu à un
cas étrange, peut-être le premier du genre, lorsqu'il a fallu payer pour les réparations
des nombreuses fuites dans l'étanchéité. Traditionnellement, des problèmes survenant
endéans la période de garantie décennale sont attribués au concepteur (qui peut
éventuellement se décharger de sa responsabilité en mettant en cause des manquements
de l'entrepreneur). Mais dans le cas de bâtiments classés, ce sont les services du
patrimoine qui paient pour tout ou pour une partie des travaux d'entretien. Dans ce casci, finalement, ce sont eux qui ont pris en charge les travaux…
Introduction
de coordination qui force l'étonnement. Que des bâtiments puissent être érigés quotidiennement
relève à beaucoup d'égards du miracle – et de beaucoup de labeur aussi, bien sûr. C'est précisément cet aspect-là que la plupart des approches strictement critiques de la posture de l'architecte
ne parviennent pas toujours à prendre en compte. Ces approches ne font finalement qu'ajouter
une injonction supplémentaire à la longue liste des choses auxquelles les architectes sont invités,
plus ou moins brutalement, à faire attention : « soyez politiquement pertinents ! » Voila de plus
une injonction qui reste fort vague. Il n'est pas étonnant qu'une telle déclaration ait souvent pour
seul effet de tomber complètement à plat, manquant l'opportunité d'une mise au clair de ce que
peut bien signifier l'idée d'un engagement politique de la part des architectes.
Dans cette recherche, j'ai été amené à faire l'hypothèse qu'une voie d'action peut-être plus
fructueuse consiste à prendre au sérieux la façon dont certains praticiens parviennent à négocier
très concrètement avec toutes ces contraintes. En partant de ces pratiques concrètes de négociation avec divers impératifs, il y a peut-être moyen de ré-injecter une dimension politique et une
forme d'engagement dans le travail de l'architecte. Envisagé sous cet angle, la politique ne serait
pas un impératif de plus, comme une grande catégorie qui se superposerait à d'autres, mais de viendrait plutôt une manière de faire (ou de ne pas faire) certaines choses – une attitude qui imprègne l'ensemble des actions. La dimension politique du travail de l'architecte se situerait donc
dans la façon dont ce dernier négocie les heurts, les frictions, les grincements et les mécontentements que ne manque pas de provoquer la présence simultanée de tous ces univers axiologiques.
À l'image d'un conducteur habile qui négocie les obstacles qui se dressent sur sa route… à
condition toutefois de considérer que si le conducteur arrive à bon port, cela ne tient pas uniquement à son habilité, si grande soit-elle, mais aussi à une série de conditions extérieures liées par
exemple au véhicule proprement dit, à l'état de la route, au fait que d'autres sont passés par là
avant lui, aux ouvriers qui entretiennent régulièrement le revêtement, aux panneaux signalétiques, etc. Cette précision a pour objectif d'éviter de reproduire un point de vue qui placerait
l'architecte aux commandes totales d'un projet – la fameuse posture mythique de l'architecte
comme chef d'orchestre, qui provoque encore, au mieux, des petits sourires gênés et, au pire,
des soupirs de nostalgie émus de la part des praticiens actuels.
À partir du moment où l'on admet que l'architecte se trouve entouré d'une multitude d'acteurs – certains très dociles, d'autres plus revêches, certains porteurs de revendications très
claires, d'autres de motivations plus latentes, certains disposés à collaborer, d'autres pris dans
des logiques univoques, certains humains, d'autres non-humains, certains vivants, d'autres
inertes, certains puissants, d'autres beaucoup plus faibles, etc. – lorsque l'on prend la mesure de
tous ces acteurs, il en découle que le caractère politique d'un projet de construction pourrait
bien dépendre avant tout de la façon dont tous ces acteurs sont pris en compte, de la façon dont
les praticiens s'engagent ou non en leur faveur. Reste bien sûr à préciser ce qui est sous-entendu
par l'expression « prendre en compte », ce qui engage à un éclaircissement de l'horizon normatif sous-entendu derrière l'idée d'un engagement. Il sera également nécessaire de détailler quels
sont exactement les acteurs qui sont concernés par cette prise en compte.
17
18
Introduction
Cette piste ne manque pas de soulever une série de questions. Il s'agit notamment d'aborder
la possibilité d'évaluer la qualité de la composition de ces assemblages hétéroclites. S'il semble
assez logique d'admettre que certains assemblages sont plus « réussis », plus « qualitatifs », plus
« harmonieux » ou, au contraire, plus « nocifs », plus « violents », moins « satisfaisants » que
d'autres, encore faut-il pouvoir préciser les critères sur lesquels repose une telle évaluation. En
quoi exactement s'agit-il d'une réussite (ou d'un échec) ?
Et pour qui ?
Les réponses à ces questions sont multiples et obligent au minimum à clarifier d'où provient
l'évaluation. Il peut s'agir d'une évaluation externe, dans laquelle les critères d'appréciation sont
apportés par un acteur tiers, extérieur aux assemblages qu'il observe, puis commente et évalue.
C'est partiellement le cas de cette recherche, qui emprunte une bonne partie de ses horizons
normatifs aux référentiels de l'écologie politique (j'y reviendrai). Il peut aussi s'agir d'une évaluation interne, où les ordres de grandeur à l'aune desquels sont appréciées les situations sont
amenés par les acteurs directement concernés par lesdites situations. Il sera également question
dans cette recherche d'un type de réussite bien particulier qui tient à ce que différents registres
parviennent à se faire entendre au sein d'assemblages où s'imposaient des registres axiologiques
dominants. Dans ces cas, indépendamment de ce sur quoi portent les registres en question,
l'échec ou la réussite de l'agencement provient de sa capacité à prendre en compte une diversité
d'univers axiologiques. Cette orientation n'a pas pour but de mener à un pluralisme un peu plat,
duquel la critique est exclue au nom d'un relativisme mou, mais consiste plutôt en une opposition à des registres de valeurs qui construisent précisément leur grandeur sur la dévalorisation
d'autres registres – j'utiliserai à leur propos l'expression d'« intérêts prédateurs » empruntée à la
philosophe Isabelle Stengers4. Face à un intérêt prédateur, il s'agit de faire preuve d'un certaine
engagement pour faire compter d'autres intérêts, pour ne pas laisser « ce à quoi l'on tient » se
faire écraser par des arguments assénés au rouleau-compresseur.
Le formatage des matériaux de construction
Parmi tous ces acteurs que les architectes sont amenés à prendre en compte et envers lesquels ils sont susceptibles de s'engager, les matériaux de construction sont envisagés centralement dans cette recherche.
À ce propos, je ne peux pas faire autrement que d'intégrer certains éléments biographiques
pour justifier cet intérêt. Depuis la fin de mes études, je me suis en effet investi dans les activités
d'une association bruxelloise appelée Rotor. Bien que certains des membres soient architectes,
d'autres proviennent d'horizons différents et les projets qui y sont menés sont fort variés. Ils
touchent aussi bien à la conception d'aménagements spatiaux qu'à la réalisation d'études prospectives, en passant par le commissariat, la conception et le montage d'expositions, la réalisation
4
Stengers I., La vierge et le neutrino : les scientifiques dans la tourmente, Paris, Les
empêcheurs de penser en rond, 2006.
Introduction
de publications ou encore lors de missions de consultance. Ce qui relie les personnes et les projets chez Rotor est une grande curiosité pour les flux de matériaux dans l'industrie et la
construction. Les toutes premières recherches de l'association consistaient par exemple à visiter
des usines en Belgique et à l'étranger et à voir tout ce qui en sortait : les produits finis par la
grande porte mais aussi les chutes et les ratés par les containers à l'arrière des fabriques. Pour
tous les membres de l'association, ce sont ces derniers qui s'avèrent les plus passionnants parce
qu'ils posent la question d'un potentiel nouvel usage (en tout cas en principe ; dans les faits, leur
réutilisation est loin d'être toujours possible et parfois elle n'est même pas pertinente).
Peu à peu, l'association s'est aussi intéressée au monde de la construction et plus précisément
aux déchets de construction et de démolition (C&D), se rapprochant ainsi de questions plus architecturales quoique ces dernières étaient envisagées sous un angle assez inhabituel 5. Là aussi,
les principaux axes de réflexion portaient sur les possibilités de réemployer certains éléments issus de démolitions. Rotor a effectué quelques études à ce sujet pour le compte d'organisations
assez diverses – depuis des bureaux d'architectes jusqu'à l'administration de l'environnement de
Bruxelles-Capitale. À quelques reprises, l'association a mené des projets de conception impliquant ces matériaux mis au rebut et rencontrés lors des explorations à l'arrière des usines, dans
les containers des chantiers, dans les centres de tri des déchets ou dans des espaces de stockage
négligés. La plupart du temps, il s'agissait de projets à petite échelle et temporaires, ce qui per mettait d'effectuer des expérimentations qu'il aurait été impossible de mener dans le cadre de
projets à plus long terme, sur des chantiers plus contraignants ou pour des commanditaires
moins ouverts à ce type d'approche.
À d'autres reprises, Rotor a été confronté à des projets plus ambitieux. Il ne s'agissait pas nécessairement de projets à plus grande échelle mais plutôt de projets non-temporaires (ou, du
moins, supposés tenir au moins quelques années) et, surtout, de projets qui prenaient place dans
des cadres administratifs et juridiques plus contraignants.
L'un de ces projets consistait à conseiller un bureau d'architectes pour les aider
à choisir et à trouver des matériaux de réemploi. La mission pour laquelle euxmêmes avaient été sélectionnés portait sur la conception et la réalisation de petits
5
À ce moment, je participais déjà de très près aux activités de Rotor et j'ai eu l'occasion
de prendre une part active à l'élaboration de plusieurs projets à ce sujet, notamment via
une participation à deux études importantes commanditées par l'administration de
l'environnement bruxelloise : Rotor asbl (Devlieger L., Ghyoot M. et Gielen M.), Préétude en vue de la création d’une filière de matériaux de déconstruction en économie
sociale. Inventaire des matériaux, analyse des traitements et modèles logistiques
possibles., Bruxelles, Institut Bruxellois pour la Gestion de l’Environnement (IBGE) et
cabinet de Marie ARENA, ministre fédéral de l’intégration sociale, 2009 ; Rotor asbl
(Devlieger L., Billiet L. et Ghyoot M.), Ceraa asbl (Thielemans B. et Pierobon P.),
Analyse du gisement, des flux et des pratiques de prévention et de gestion des déchets de
construction et démolition en Région Bruxelles-Capitale, Bruxelles, Institut Bruxellois
pour la Gestion de l’Environnement (IBGE), 2011.
19
20
Introduction
aménagements dans l'espace public d'un quartier en cours de rénovation, à Molenbeek, l'une des dix-neuf communes de l'agglomération bruxelloise. Rotor travaillait
donc comme sous-traitant pour ce bureau. La mission consistait à aider les concepteurs à identifier des matériaux suffisamment résistants aux intempéries et à un
usage intensif dans l'espace public. Une mission d'apparence assez simple, et plutôt dans les cordes de Rotor, au vu des recherches menées jusqu'alors.
Partant de là, avec un autre membre de Rotor avec qui je portais ce projet, nous
avons orientés nos recherches vers des matériaux en pierre. Ceux-ci nous semblaient répondre techniquement à ces contraintes tout en ne présentant pas de difficulté spécifique lors de leur mise en œuvre. Au contraire, ils offraient même de
belles perspectives de formation, ce qui arrangeait bien les maîtres de l'ouvrage, en
l'occurrence ici l'administration communale, qui souhaitaient que certains travaux
puissent être réalisés par des association d'insertion socio-professionnelle et si
possible dans le cadre de l'économie sociale. Nous avions déjà quelques idées de
pistes à suivre pour se procurer de tels matériaux en seconde main : des chutes de
marbreries, des stocks communaux de bordures et de dalles de trottoir, des travaux
municipaux susceptibles de libérer des éléments intéressants, etc.
Bref, nous pensions être en terrain connu et pouvoir régler cette mission rapidement. Dans les faits, tout s'est avéré beaucoup plus compliqué que prévu. Les aspects strictement techniques n'étaient que la partie émergée de l'iceberg. Ce que
nous n'avions pas vu venir, et qui s'est pourtant avéré déterminant, c'est l'ensemble
des contraintes administratives liées à la façon dont sont menés les projets de
construction dans le cadre de marchés publics pour des maîtres de l'ouvrage tels
qu'une administration communale. Il est possible d'identifier ces contraintes a posteriori. Elles mettent en évidence quelques spécificités propres aux matériaux de
construction.
Première contrainte : le décalage conception-réalisation. Au moment de concevoir le projet, le maître de l'ouvrage n'avait pas encore choisi l'entrepreneur pour
réaliser le projet. Assez logiquement, et conformément aux règles qui encadrent les
marchés publics, la commune attendait que le projet soit élaboré avant de lancer un
appel public pour identifier l'entreprise qui prendrait en charge les travaux de réalisation. Traditionnellement, cet appel est basé sur le métré, les plans et le cahier
des charges fourni par le bureau d'architectes, qui ne peuvent être réalisés qu'une
fois le dessin du projet bien avancé. Or Rotor intervenait en pleine phase de
conception. Cela signifiait qu'il était impossible de discuter avec les entreprises qui
réaliseraient les travaux, parce qu'elles n'avaient tout simplement pas encore été
choisies. Dans la mesure où les matériaux envisagés ne présentaient pas des caractéristiques standards, il aurait pourtant été précieux de pouvoir discuter directement avec l'entrepreneur pour voir dans quelle mesure les propositions lui semblaient réalistes et réalisables.
Introduction
Deuxième contrainte : les matériaux choisis devaient être descriptibles dans le
langage d'un cahier des charges. La règle pour les appels publics est de ne pas
privilégier l'une ou l'autre marque afin de favoriser la concurrence entre tous les
producteurs susceptibles de répondre aux exigences. En ce sens, les descriptions
d'un cahier des charges pour un appel public doivent être le plus neutre possible.
Les concepteurs sont invités à formuler leurs articles de façon à mettre surtout en
avant les performances à atteindre. Les entrepreneurs sont libres de proposer ensuite la solution qu'ils jugent la plus adaptée face aux exigences ainsi précisées.
Cette manière de procéder correspond à une volonté de susciter une certaine ému lation dans un cadre de libre concurrence. Un fabricant pourrait mettre sur le mar ché de nouveaux produits, répondant aux mêmes sollicitations qu'un autre mais innovant sur certains aspects – par exemple, en utilisant un processus du production
moins coûteux. Dans le cas des matériaux de réemploi envisagés ici, la nécessité
de fournir une description générique était une contrainte lourde. Par définition, ces
matériaux sont presque toujours spécifiques, singuliers et situés et se prêtent donc
assez mal à une description standardisée et neutralisée.
Troisième contrainte : le découpage temporel des projets. La contrainte précédente semblait pouvoir être surmontée en distinguant plusieurs lots dans l'appel
d'offre. Rotor avait imaginé séparer l'appel en deux points. D'un côté, il y aurait eu
un poste pour la fourniture des matériaux et, de l'autre, un poste pour leur mise en
œuvre. Ce n'est que ce dernier point qui aurait fait l'objet d'un appel public. Le premier point aurait été à la charge de l'administration communale, qui aurait alors utilisé des matériaux déjà en sa possession (comme lorsqu'un particulier demande à
son architecte de concevoir un projet à partir d'un escalier qu'il aurait acheté sur
une brocante). Bien sûr, restreindre le champ d'investigation aux seuls matériaux
en possession de la commune limitait fortement le choix. Fort heureusement, la
commune de Molenbeek, comme beaucoup de municipalités, possède un certain
nombre de matériaux dans les bâtiments qu'elle gère ou via les travaux de voirie
qu'elle effectue. Une filon conséquent avait même été repéré au cimetière communal ! Chaque année, celui-ci se débarrasse des concessions non renouvelées et
jette donc une quantité importante de pierres tombales. Ces dalles en pierre étaient
de bons candidats pour les travaux dont il était question. Cela posait malgré tout la
question du décalage temporel : comment garantir que tous ces éléments identifiés
en phase de conception soient encore disponibles au moment où commencent les
travaux, vraisemblablement quelques années plus tard ? Et qui allait se charger de
les entreposer et les conserver ? Le fait qu'ils appartiennent à la commune ne garantit pas encore que les différents services communaux pourront se coordonner
entre eux pour gérer cette tâche. De plus, parmi toutes les sources identifiées, certaines étaient relativement prévisibles (comme les pierres tombales, dont on pouvait prévoir à l'avance et avec une certaine précision lesquelles seraient jetées, et
quand) mais aucune n'offrait de réelle certitude quant à sa disponibilité future.
21
22
Introduction
Chaque chantier est déjà un exercice compliqué de gestion des contingences. Si
l'avancement d'un chantier se met à dépendre intimement du bon déroulement d'un
autre, la tâche devient quasiment insurmontable.
Quatrième contrainte : l'appréciation des éléments de seconde main. Si tous ces
matériaux, appartenant de fait et de droit à la commune de Molenbeek, répondaient
aux attentes techniques, c'était sans compter sur les réactions parfois fort peu enthousiastes de certains interlocuteurs. Le projet pour lequel Rotor avait été appelé
se déroulait dans le cadre d'un programme de rénovation urbaine qui impliquait la
concertation des citoyens. La question de l'appréciation a émergé avec beaucoup
d'intensité à l'occasion d'une session de présentation de l'avancement des projets
devant une assemblée composée de représentants des services communaux et
des citoyens. L'idée d'utiliser les pierres tombales mises au rebut y a suscité de très
vives discussions. Certains jugeaient l'opération d'un point de vue très pragmatique, estimant qu'il y avait là une sorte de gaspillage auquel l'intervention de Rotor
apportait une solution partielle. Après tout, il est effectivement dommage que de si
grands éléments de granit poli – une finition qui s'avère par ailleurs hautement énergivore6 – finissent en gravats après seulement quinze ans de bons et loyaux services. De plus, les pierres tombales ne sont pas particulièrement sollicitées au niveau de leur usage. Elles ne jouent que très rarement un rôle structurel et subissent, somme toute, assez peu de passage et de contact. Dans l'absolu, elles
s'avèrent donc parfaitement capables de servir bien au-delà d'un usage d'une durée de quinze ou vingt ans.
Pour d'autres interlocuteurs, par contre, le caractère sacré d'une sépulture était
un élément qui comptait énormément. L'idée d'utiliser des pierres tombales déclassées a provoqué quelques réactions de rejet – parfois indirectement, comme ces
chefs d'équipe du service des travaux qui, personnellement, n'y voyaient pas d'inconvénient mais qui craignaient que leurs ouvriers refusent de manipuler de tels
matériaux (bien que ceux-ci n'aient pas été consultés). Les architectes en charge
de la conception avaient décidé de ne pas laisser d'inscriptions apparentes, afin de
minimiser ce type de réactions, qui n'étaient pas directement le propos du projet.
Leur proposition n'insistait pas non plus spécialement sur la provenance de ces éléments. De même, ce n'étaient ni les architectes, ni le travail de prospection de Rotor qui était à l'origine du déclassement de ces sépultures. Il s'agissait quelque part
d'une opération opportuniste de captation d'éléments potentiellement réutilisables
dans un flux existant par ailleurs.
Finalement, l'assemblée s'est rangée à l'idée qu'il s'agissait effectivement d'une
bonne opportunité. Il faut sans doute préciser que cette décision a été quelque peu
6
Rotor asbl (Boniver T., Devlieger L., Ghyoot M., Gielen M., Lasserre B., et Tamm M.),
d'Hoop A. et Zitouni B., Usus/usures. État des lieux. How things stand, Bruxelles,
Éditions Communauté française Wallonie-Bruxelles, 2010, p. 74-75.
Introduction
forcée par l'intervention musclée du bourgmestre de l'époque, qui se trouvait par
hasard être dans le camp des personnes favorables à l'idée d'une réutilisation de
ces dalles funéraires. Quoiqu'il en soit, de telles discussions n'auraient sans doute
jamais eu lieu avec des matériaux neufs.
Illustration I: Un lot de pierres tombales évacuées par un cimetière communal lorsque les concessions arrivent
à leur terme, après 15 ans. L'idée de réemployer ces éléments dans un projet d'aménagement public a suscité
de vives discussions quant à l'appréciation de tels éléments. Ce sont finalement des raisons pratiques très
contingentes qui ont fait qu'elles n'ont pas pu être réutilisées, les différents services communaux n'étant pas
parvenu à se coordonner pour leur stockage et leur transport.
Source : Rotor asbl
Au-delà du cas des pierres tombales, la proposition d'utiliser des matériaux de
seconde main suscitait aussi quelques inquiétudes quant à l'état des éléments.
Certains interlocuteurs trouvaient inopportun que de tels matériaux soient associés
à un programme de rénovation d'un quartier déjà fragilisé au niveau socio-économique, associant ainsi matériaux déjà utilisés et pauvreté (en faisant sans doute un
amalgame un peu trop rapide entre les termes « utilisé », « usagé », « usé » et « déprécié »). Encore une fois, ce sont des formes d'appréciation que les matériaux
neufs ne suscitent pas, ou dans une bien moindre mesure.
Cinquième contrainte : la responsabilité juridique. En admettant qu'il était possible de trouver des éléments surmontant les difficultés précédentes, il restait une
grosse question en suspens : celle de la prise de responsabilité vis-à-vis de ces
matériaux. Implicitement, les éléments en pierre étaient une réponse à cette inquiétude dans la mesure où il s'agit de matériaux dont on peut voir rapidement s'ils sont
23
24
Introduction
en bon état ou non. Contrairement à l'acier, par exemple, où la présence de microfissures invisibles à l'œil nu pourrait compromettre la stabilité de l'ouvrage, la pierre
affiche généralement ses défauts. Dans le cas de la pierre, le réemploi est même
quasiment un gage de qualité. Les pierres de réemploi ont en quelque sorte fait
leurs preuves. Le fait qu'elles aient été utilisées pendant plusieurs années est finalement le meilleur argument pour se convaincre qu'elles tiendront encore quelques
années de plus. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui fait que la réutilisation des éléments en pierre est une pratique assez courante. Il n'est pas rare que des entrepreneurs conservent des pavés et des bordures lors de travaux de voirie, ou que des
éléments tels que des dalles, des seuils, des marches ou des couvre-murs en
pierre circulent dans les réseaux de matériaux de seconde main. Cependant, dans
le cadre de ce projet d'aménagement, il importait de savoir qui prendrait la responsabilité liée à la mise en œuvre de ce matériau. A priori, dans le cas d'un matériau
appartenant au maître de l'ouvrage, il semblait logique que ce soit ce dernier qui se
porte garant et puisse en répondre. Mais la division du travail au sein de l'administration communale rendait cette prise de responsabilité pour le moins compliquée.
En définitive, ce projet a été l'occasion de se rendre compte d'un fait important : à qualités
techniques égales et même parfaitement remis en état, les matériaux de réemploi soulèvent une
série de questions et posent une série de contraintes que les matériaux neufs semblent éviter.
Comme si du fait d'avoir vécu une première vie, ces matériaux avaient perdus une série de caractéristiques qui seraient par contre présentes au moment de la vente d'un matériau neuf.
Quelles seraient alors ces caractéristiques ? Sur base du cas de figure évoqué ci-dessus, il est
possible d'en dresser une rapide liste.
Les matériaux neufs sont disponibles et prévisibles dans le temps. Un magasin de matériau
possède un catalogue précis et régulièrement mis à jour. Du fait de leur standardisation, ils sont
facilement descriptibles dans le langage d'un cahier des charges. D'ailleurs, les fabricants sont
obligés de fournir une notice décrivant les caractéristiques de leur produit. Les matériaux neufs
disposent aussi généralement d'une haute crédibilité en matière d'appréciation esthétique ou hygiénique. Celle-ci tient en partie aux nombreuses publicités accompagnant les matériaux et
jouant sur ces registres. La narrativité dont ils sont porteurs est parfaitement contrôlée par les
fabricants alors que pour des matériaux usés, l'apparence tend à porter les traces plus aléatoires
du temps et de l'usage7. Enfin, les produits neufs sont fournis avec une série de garanties qui indiquent clairement où se trouvent les responsabilités en cas de problème. Usuellement, tant que
7
Dans certains cas, ces traces sont appréciées. La patine d'une vieille pierre ou d'une
poutre en chêne est fort prisée. Dans d'autres, ces traces constituent des facteurs
rédhibitoires pour les potentiels acheteurs. Qui est capable d'apprécier la céramique
oxydée d'un ancien sanitaire ? Qui peut supporter de cohabiter avec les griffes d'un plan
de travail en inox ? Sur l'usure et ses multiples appréciations, cf. Rotor asbl (Boniver T.,
Devlieger L., Ghyoot M., Gielen M., Lasserre B. et Tamm M.), d'Hoop A. et Zitouni
B., Usus/usures. État des lieux. How things stand,, op. cit.
Introduction
les instructions de montage sont respectées, le fabricant est tenu d'assumer les éventuels défauts
qui auraient échappés à ses contrôles de qualité.
En résumé : la disponibilité, la prévisibilité, la possibilité d'être décrit avec précision, l'appréciation esthétique et les garanties juridiques sont les cinq caractéristiques principales qui sont
attendues d'un matériau de construction. Il doit répondre à ces exigences pour pouvoir être employé dans les situations les plus courantes de la construction. Sauf dans le cas où d'éventuelles
traces d'usage se marquent à fleur de peau du matériau de construction, aucune de ces caractéristiques n'en affecte l'aspect, l'apparence ni même les propriétés physiques. Il s'agit de caractéristiques embarquées, qui ne se voient pas nécessairement mais qui jouent tout de même un rôle
clé dans la trajectoire des matériaux. Une grande partie des circuits de l'économie matérielle
n'existent que pour garantir le formatage des matériaux conformément à ces cinq exigences.
De fait, ces exigences pèsent assez lourd sur la circulation des matériaux de construction.
Elles ont tendance à exclure une série de matériaux qui n'y répondent pas directement. Le cas
de pierres tombales est éclairant à ce sujet. À bien des égards, leur réutilisation semble pourtant
une pratique favorable : elles constituent une alternative à l'exploitation de ressources naturelles ; elles évitent ponctuellement une forme de gaspillage (puisque les dalles évacuées finissent au concassage pour produire des gravats) ; et, dans ce cas précis, elles auraient sans
doute permis à des travailleurs en formation d'explorer d'autres modes de mise en œuvre, potentiellement plus valorisants ou, du moins, plus diversifiés (puisqu'ils auraient dû travailler avec
des éléments plus irréguliers que d'habitude, ce qui rend le travail moins répétitif). Malgré ces
caractéristiques, le fait de ne pas pouvoir répondre aux exigences fixées implicitement par les
matériaux neufs s'avère être un facteur excluant. Au-delà de leurs avantages avérés ou potentiels,
les pierres tombales évacuées du cimetière communal et les autres candidats au réemploi
n'étaient manifestement pas équipés des bons dispositifs.
Cette situation d'exclusion ne concerne pas que les éléments funéraires du cimetière de Molenbeek. De nombreux matériaux présentant pourtant une série de vertus au plan environnemental ou social – pour ne citer que ces deux perspectives – ne sont pas habilités à circuler dans les
circuits standards de l'économie matérielle. Les exigences de l'économie matérielle semblent les
exclure et les confiner à des circuits parallèles, souvent proches de l'économie informelle. C'est
cette sorte d'inadéquation entre les matériaux, les attentes qui pèsent sur eux et les horizons écologiques et sociaux qui se trouve au cœur de ce projet de recherche.
⁂
En creusant davantage le sujet, il apparaît que certaines de ces caractéristiques propres aux
matériaux neufs peuvent malgré tout être conférées aux matériaux de réemploi, ou à d'autres
candidats exclus des circuits de l'économie matérielle. Il existe par exemple des vendeurs de
briques de seconde main qui effectuent un important travail sur ces éléments. Ils les nettoient,
les inspectent et, parfois, fournissent même toutes les garanties nécessaires en matière d'intégri-
25
26
Introduction
té structurelle. Leur débit est également suffisant pour pouvoir garantir la disponibilité de leur
produit sur de longues durées. L'observation de ce qui se passe chez de tels revendeurs montre
avec précision comment on passe d'un matériau nu à un matériau qui embarque toutes ces caractéristiques invisibles. Dans le secteur du réemploi, de tels revendeurs sont plutôt l'exception
que la règle. Peu de revendeurs cherchent à concurrencer explicitement les exigences fixées par
les produits neufs, standardisés et agréés. C'est pourtant la seule manière pour que ces matériaux trouvent un usage dans le cadre de projets de construction relativement sophistiqués, c'està-dire grosso modo dès que le recours à un architecte patenté est requis.
La première section de cette recherche s'intéresse à ces processus d'équipement. Elle explore
les activités de formatage effectuées sur les matériaux afin de les rendre utilisables par les professionnels. Ces formatages ne sont pas sans conséquences : ils impliquent des modes de production et des intérêts bien spécifiques. Ainsi, en travaillant avec des matériaux standardisés,
l'architecte se trouve de facto plongé quelque part au milieu d'un intense travail mobilisant de
nombreux autres acteurs. Dans les cadres les plus courants de la production contemporaine de
bâtiments, les éléments constructifs utilisés sont bien plus qu'un amas de matière. Ils ont dû
suivre des trajectoires compliquées pour se doter de caractéristiques à même de répondre à
toutes les attentes qui pèsent sur eux. Ces trajectoires les mènent à travers une série d'actions et
d'acteurs, dont l'assemblage forme les circuits de l'économie matérielle.
Ces circuits ne sont pas figés et, surtout, ils donnent lieu à des configurations très différentes
en fonction des matériaux qu'ils concernent. Les matériaux « non-standards » (appelons-les ainsi
pour le moment) ré-apparaissent un plus loin dans la recherche. Les étudier de plus près permet
de faire sentir un contraste entre les configurations dans lesquelles ils parviennent à circuler et
celles plus « standards » des circuits « officiels ». Dans la mesure où les matériaux non-standards engagent d'autres modes de production, d'autres dispositifs de médiation et d'autres intérêts, ils donnent également lieu à d'autres formes d'engagement de la part des concepteurs.
Celles-ci sont précieuses dans la mesure où elles offrent de belles ressources pour repenser la
place et le rôle des concepteurs dans l'économie matérielle.
Le cas de figure finalement assez modeste des pierres tombales cristallise assez bien les principales questions de cette recherche. Il en montre également les enjeux : prendre au sérieux les
caractéristiques des ces matériaux non-standards oblige à repenser les pratiques de la conception
mais aussi à repenser l'économie matérielle à plus grande échelle. Telles sont bien les lignes directrices de ce travail.
⁂
Il faut tout de même achever l'histoire de ce petit projet d'aménagement urbain.
Qu'est-il arrivé à l'idée d'utiliser des matériaux de réemploi ? Finalement, tout s'est
résolu plus plus facilement que prévu, quoique d'une façon totalement imprévue.
Face aux multiples difficultés pour faire mettre en œuvre des matériaux de seconde
main, les architectes en charge du projet, conseillés par Rotor, ont fini par indiquer
Introduction
dans le cahier des charges que ce type de matériau était à privilégier. Les entrepreneurs n'étaient pas obligés de les utiliser, mais il était annoncé que ce facteur (un
parmi de nombreux autres) rentrerait en compte lors du choix de l'attribution des
travaux par la commune. Face aux difficultés de gérer ces matériaux, il semblait inutilement compliqué et prématuré d'imposer l'usage de matériaux de réemploi. Ce
qui semblait pertinent à ce stade était de favoriser leur usage. Cette stratégie semblait le meilleur compromis face aux difficultés rencontrées.
De leur côté, les architectes avaient dessiné les aménagements de telle sorte
qu'ils puissent être réalisés indifféremment avec des matériaux neufs ou de réemploi. La forme des aménagements était suffisamment ouverte pour s'adapter aux
éléments qui seraient finalement trouvés. De même, le maître de l'ouvrage avait été
sensibilisé à cette question et était supposé ne pas s'effrayer de voir soudain arriver
des matériaux potentiellement disparates.
Peu d'entreprises ont répondu à l'appel. Celle qui a remporté l'offre s'est avérée
assez ouverte à l'idée de travailler avec des matériaux pierreux de seconde main.
Elle a pris contact avec Rotor pour obtenir quelques conseils et précisions, qui lui a
alors indiqué quelques endroits où acheter des chutes de découpe de pierre à bas
prix. Les entrepreneurs n'ont pas dû chercher trop longtemps avant de tomber sur
un stock d'éléments qui présentaient les dimensions et les caractéristiques voulues.
En définitive, tous les acteurs ont fini par y gagner : l'entreprise de construction a
épargné sur le coût des matériaux (et, quoique légèrement plus compliquée que
d'habitude, la mise en œuvre est restée tout à fait dans ses cordes), le maître d'ouvrage s'est avéré globalement satisfait du résultat et les architectes ont pu réaliser
ce qu'ils souhaitaient.
Reste à voir comment ces éléments vont évoluer dans le temps et sous l'effet de
l'usage, et comment ils vont être reçus par les habitants et les usagers du quartier.
Mais ça, c'est une toute autre histoire.
Rencontres théoriques
Au-delà de ces deux ingrédients (une volonté de repenser l'engagement des architectes en
prenant davantage ou autrement en compte les acteurs avec qui ils travaillent et une curiosité in tense pour tout ce qui se passe autour du formatage des matériaux de construction ), un troisième ingrédient important à la formulation des questions de cette recherche tient à ma rencontre avec diverses références théoriques. Ces rencontres peuvent être placées dans un cadre
conceptuel qui s'étend entre trois pôles largement interconnectés : l'écologie politique, le féminisme et l'ethnographie. Dans la mesure où chacun de ces termes renvoie à de très larges corpus
et de nombreux auteurs, il est nécessaire d'éclaircir ici la façon dont ces réflexions influencent la
recherche et les auteurs qui y sont associés.
27
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Introduction
De façon très résumée, ce qui relie ces trois courants, c'est probablement un intérêt pour une
série d'êtres qui peuplent nos collectifs et avec lesquels il s'agit d'apprendre à composer et à cohabiter. Chacun de ces pôles partage avec les autres une série de préoccupations communes.
L'écologie politique de Bruno Latour8 ou de Emilie Hache9, de même que l'ethnographie proposée par la théorie de l'acteur-réseau10 ou des auteurs comme Anna Lowenhaupt Tsing11
cherchent des façons de repeupler les collectifs humains en mettant en évidence tous les êtres
qui participent à leur composition. Ces deux voies partagent entre elles une volonté de mettre en
place des dispositifs qui permettent de tracer les trajectoires et les fortunes critiques de tous ces
êtres, y compris non-humains.
Le féminisme d'une auteure telle que Donna Haraway12 et l'écologie politique des auteurs
que je viens de citer partagent une certaine volonté de transformation. Ils partent du constat que
les situations actuelles ne sont pas satisfaisantes pour une série d'êtres – parce que ceux-ci ne
sont absolument pas pris en compte ou parce qu'ils sont pris dans des rapports de domination
destructeurs. En ce sens, ces deux voies cherchent à articuler des propositions visant à se rendre
plus responsable dans nos relations avec ces êtres. C'est autour de ce pôle-là que je vais trouver
les ressources permettant d'alimenter plus précisément cette question de l'engagement par la
responsabilisation.
8
Latour B., « Moderniser ou écologiser ? À la recherche de la 7è cité », Écologie &
politique, 1995, vol. 13, pp. 5-27.
9 Hache É. et Collectif, Écologie politique : Cosmos, communautés, milieux, Éditions
Amsterdam, 2012 ; Hache É., Ce à quoi nous tenons : Propositions pour une écologie
pragmatique, Les Empêcheurs de penser en rond, 2011 ; Hache É., « Qu’est-ce qu’une
écologie politique de gauche? », Écologie et capitalisme, décembre 2011, n° 12, pp.
61-70.
10 Latour B., Reassembling the Social: An Introduction to Actor-Network-Theory,
Paperback. 2005 pour l'éd. originale, Oxford University Press, 2007. ; LAW J. et
HASSARD J., Actor Network Theory and After, Wiley-Blackwell, 1999 ; Callon M.,
« Some elements of a sociology of translation: domestication of the scallops and the
fishermen of St Brieux Bay », Law J. (dir.), Power, action and belief: a new sociology of
knowledge?, London, Routledge, 1986, pp. 196-223.
11 Tsing A. L., Friction: an ethnography of global connection, Princeton (New-Jersey,
États-Unis), Woodstock (Oxfordshire, Royaume-uni), Princeton University Press, 2005.
12 Dorlin E. et Rodriguez E. (dir.), Penser avec Donna Haraway, Paris, Presses
Universitaires de France, coll. « Actuel Marx. Confrontation », 2012 ; Stengers I.,
« Fabriquer de l’espoir au bord du gouffre », Collectif (dir.), Penser à gauche. Figures
de la pensée critique aujourd’hui, Paris, Amsterdam, 2011 ; Haraway D., Manifeste des
espèces de compagnie. Chiens, humains et autres partenaires, 2003 pour l’éd. anglaise,
Éditions de l’éclat, coll. « Terra cognita », 2010 ; Haraway D., Des singes, des cyborgs
et des femmes : La réinvention de la nature, traduit par BONIS O., 1991 pour l'éd.
originale en anglais, Actes Sud, 2009 ; Haraway D., Manifeste cyborg et autres essais.
Sciences - Fictions - Féminismes, Exils Éditeur, 2007.
Introduction
Enfin, le travail de Donna Haraway et les recherches ethnographiques que je viens d'évoquer
partagent un soucis quant à la production de récits autour de ces êtres. Il s'agit d'explorer les relations qui se tissent entre eux mais aussi entre eux et ceux qui s'en font les porte-parole. Pour
ces auteurs, la façon de rendre compte des êtres participe déjà d'une démarche éminemment politique.
Cette sorte de matrice à trois pôles fait écho aux principaux moteurs de cette recherche.
Dans le cas présent, il s'agit également de peupler une pratique (la construction d'un projet
d'architecture) en mettant en évidence les entités qui y sont impliquées. Les entités qui seront
centrales ici sont les matériaux de construction et tous les dispositifs qui les accompagnent pour
assurer leur diffusion, leur commercialisation, leur normalisation ou encore leur mise en œuvre.
De manière générale, la recherche s'intéresse à la façon dont les matériaux sont produits et
circulent mais aussi aux intérêts qu'ils véhiculent. Il s'agit de se demander comment ces intérêts
peuvent cohabiter, s'ils sont compatibles avec d'autres ou non. Partant de là, il est aussi question
d'explorer de potentielles pistes de reconfiguration au sein de ces assemblages. En ce sens, la
question de la responsabilité est au centre des préoccupations : comment les architectes peuventils se rendre plus responsable vis-à-vis des matériaux de construction ? De quel type de responsabilité s'agit-il précisément ? Et comment tisser de nouveaux circuits, de nouvelles articulations, de nouvelles affinités avec ces entités ?
Enfin, ce corpus offre aussi de ressources méthodologiques pour produire des comptes-rendus et des récits sur ces êtres mis en scène dans les pages de la présente recherche. Pour tracer
les trajectoires des matériaux au sein de l'économie matérielle mais aussi pour tracer les
contours d'une nouvelle figure du concepteur, le présent travail use d'un certain nombre de dispositifs d'écriture. Il intègre en particulier l'apport de compte-rendus issus d'une série d'expériences assez hétérogènes. Ces fragments proviennent de sources diverses (entretiens, expériences de première main, observations, etc.). Ils occupent une place importante dans le développement et l'articulation des différents points du propos. Ces « instantanés » sont signalés par
un changement de fonte : les caractères en linéales (« sans-serif ») dans le corps du texte indiquent la présence de ces compte-rendus et signalent le changement de ton qui les accompagne. Le reste du texte est composé avec des caractères à empattements, comme dans ce paragraphe.
Plan de la recherche
Le présent travail se structure comme un glissement progressif depuis un pôle à vocation
plutôt descriptive vers un pôle plus critique et propositionnel. Ce propos se développe sur trois
grandes sections recouvrant neuf chapitres. Les principales étapes du raisonnement sont les suivantes.
29
30
Introduction
Dans un premier temps, la recherche s'immerge dans un cas très concret mais aussi très
complexe, celui d'un réseau d'acteurs liés à la production du ciment en Belgique (Chapitre 1.
Immersion dans les circuits de l'économie matérielle). Cette étape est une sorte de mise en
bouche pour ce qui va suivre. Le caractère particulièrement hétérogène des éléments qui apparaissent à cette occasion (dans la partie « Les acteurs de l'industrie cimentière ») est éclairé par
les apports de la théorie de l'acteur réseau et ses prolongements en écologie politique (dans la
partie « Peupler—Tracer »). Ces éléments font également apparaître la difficulté de rendre
compte de l'expérience des concepteurs en lien avec les circuits de l'économie matérielle (partie
« Rendre compte de l'expérience de la responsabilité »), une notion qui commence à prendre
forme à la fin de ce chapitre. La façon de l'aborder consiste à l'envisager d'abord à travers les règlements qui la formatent (c'est le propos de la partie « Approche de l'économie matérielle par
les règlements »).
Cette voie réglementaire est abordée de façon plus précise dans le chapitre suivant (Chapitre
2. « Papiers, s'il vous plaît ! »). Alors que la première plongée auprès des trajectoires de matériaux donne l'impression d'une infinité d'acteurs, l'approche réglementaire montre que la quantité et le type d'acteurs effectivement habilités à circuler est en fait assez réduite et, à tout le
moins, fait l'objet d'un contrôle strict. À travers deux cas de figure, celui d'une poutre en bois de
section rectangulaire et d'un tas de gravats de démolition (respectivement dans les parties « Histoire d'une poutre » et « Des déchets inertes aux granulats »), le propos s'étend alors en détail
sur les diverses exigences qui régissent la circulation des matériaux. Celles-ci sont éclairées par
des considérations plus théoriques à propos des chaînes de circulation des marchandises et de la
façon dont celles-ci sont affectées par leur passage de maillon en maillon (dans la partie « Trajectoires, passages et frictions »).
À côté de ces matériaux hyper-formatés et particulièrement bien équipés pour traverser les
circuits standards de l'économie matérielle, il existe d'autres matériaux qui ne disposent pas de
tels dispositifs. C'est à ceux-là que s'intéresse le prochain chapitre (Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent). Il prend comme cas d'étude quelques matériaux issus du secteur du réemploi (dans la partie « Les matériaux de réemploi »). Ceux-ci permettent de faire sentir une série
de contrastes entre les exigences les plus formelles et puis les zones moins définies de l'économie matérielle. Ce contraste touche notamment aux exigences qui sont en jeu mais aussi, surtout, à la façon dont celles-ci s'incarnent dans des dispositifs très différents. En fonction de la façon dont sont équipés les matériaux, leurs débouchés s'avèrent eux aussi très contrastés. Tel est
l'objet de la partie « Différents dispositifs – différents débouchés ». Le chapitre 3, et avec lui la
section 1, s'achèvent par un examen attentif des dispositifs médiateurs qui assurent les circulation des matériaux (dans la partie « Dispositifs médiateurs »).
Cet arrêt sur un point particulier dans la trajectoire des matériaux clôture la section 1, consacrée justement aux trajectoires. C'est comme si la caméra qui faisait un travelling suivant minutieusement le déplacement d'un matériau à travers différentes étapes s'immobilisait soudain sur
Introduction
un point de détail qui retient l'attention. Pour reprendre la métaphore cinématographique, la
section 2 entame pour sa part un mouvement de zoom. Elle cesse de se déplacer pour se rapprocher de plus en plus près de nœuds particuliers des circuits de l'économie matérielle, où
semblent se jouer des articulations importantes.
Le premier chapitre de cette deuxième section revient sur ces fameux dispositifs médiateurs
sur lesquels s'achevait le chapitre 3. La question de leur élaboration est posée dans le chapitre 4.
En repartant de nouveaux matériaux (la pierre bleue de Belgique dans un premier temps, la
terre-paille et la pierre massive ensuite), il distingue deux situations quelque peu différentes. La
première concerne des matériaux dont les dispositifs d'accompagnement sont élaborés par des
acteurs tiers, tels que des centres de recherche, des fédérations, etc. La seconde concerne des situations plus proches du cas des matériaux de réemploi déjà évoqué, où ce sont les acteurs en
prise directe avec les matériaux qui mettent au point les dispositifs chargés d'assurer leur circulation. Le chapitre s'achève avec une série de considérations sur le potentiel politique d'un travail actif sur ces dispositifs et sur les différences qualitatives entre ces deux approches.
Ce faisant, le chapitre 4 s'enchaîne avec les préoccupation du chapitre suivant (Chapitre 5.
Normativités des dispositifs d'articulation). Ce dernier développe cette question des normativités
présentes dans les dispositifs d'articulation. Jusque là, toute la réflexion des premiers chapitres
portait sur l'idée de munir les matériaux de dispositifs leur permettant de rencontrer les exigences officielles de l'économie matérielle. La première partie du chapitre 5 inverse cette idée et
se demande si ce n'est pas plutôt aux standards de l'économie matérielle de s'adapter à ces pra tiques alternatives (dans la partie « Et si les standards de l'économie matérielle s'adaptaient aux
matériaux alternatifs, et pas l'inverse ? »). Ce faisant, il touche à un point d'inflexion plus général du propos. Il oblige en effet à développer une position claire vis-à-vis de tous les intérêts qui
entrent en jeu dans les dispositifs d'articulation, ainsi que vis-à-vis des effets qu'il serait souhaitable que ceux-ci produisent. Tel est le propos développé dans la partie « Un point d'inflexion
du travail ». C'est là qu'est véritablement explicitée la posture de la recherche. Il y est question
d'assumer une posture critique et normative mais celle-ci est envisagée selon un versant plus
propositionnel et attentif à relayer des réussites plutôt que strictement dénonciateur ou démystificateur (ce qui est thématisé ici comme un versant subjonctif de la critique). Le chapitre 5
s'achève avec une tentative de caractériser le régime normatif dominant de l'économie matérielle, en mettant l'accent sur sa propension à rendre générique le singulier.
Le versant plus propositionnel de la recherche commence à prendre forme dès le chapitre
suivant (Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre). Face à cette tendance à harmoniser des
situations spécifiques et situées, ce chapitre explore des voies possibles de résistance. Il s'inspire
de certaines postures des hackeurs informatiques pour imaginer des reconfigurations possibles
dans l'économie matérielle (dans la partie « Des hackeurs tacticiens : un détour par les principes
de l'open source »). Il tente ensuite de donner corps à cette hypothèse en la traduisant dans un
cas bien particulier, celui des contraintes juridiques (dans la partie « Négocier les dimensions
31
32
Introduction
réglementaires : règles de l'art vs. normes techniques »). Cette partie du chapitre explore l'idée
selon laquelle le recours à la notion de règles de l'art est susceptible d'ouvrir des espaces de né gociation et des marges de manœuvre que le recours croissant aux normes techniques tend au
contraire à boucher. Le chapitre s'achève par une réflexion sur les différentes accentuations de la
responsabilité qui sont en jeu entre ces deux approches (c'est le propos de la partie intitulée
« Les effets sur le type de responsabilité en jeu »).
C'est sur ce point que s'achève la section 2 et sa plongée dans les nœuds d'articulation de
l'économie matérielle. Si les deux première sections correspondaient respectivement à une approche par les trajectoires et par les nœuds d'articulation, la troisième section s'intéresse à des
positions relatives au sein des circuits de l'économie matérielle. En l'occurrence, elle se penche
de plus près sur la position des concepteurs. Elle cherche à caractériser celle-ci en regard de
toutes les entités mises en lumière dans les deux premières sections, mais aussi vis-à-vis des ho rizons normatifs développés dans la section 2.
Le chapitre 7 propose de considérer que les concepteurs sont situés à l'extrémité d'une
chaîne d'actions qui a pour objectif d'apporter un matériau donné sur un chantier précis. Cette
question est abordée par le biais d'un cas de figure mettant en scène une controverses autour
d'un bois tropical, le zébrano, mis en œuvre par un concepteur et son commanditaire (dans la
partie « Rotterdam—New York, via Yaoundé »). Cette situation permet de déployer la notion
de chaînes de correspondances, qui offre une grille d'interprétation à même d'appréhender la
controverse en question. Elle permet aussi de jeter un éclairage particulier sur la façon dont peut
s'envisager la notion de responsabilité dans ce type de configuration (ces points sont développés
respectivement dans les parties « Correspondances » et « Diluer ou concentrer la responsabilité »).
Revenant sur cette position « en bout de chaîne », le chapitre 8 développe l'hypothèse selon
laquelle cette partie des pratiques de conception relève d'une posture prescriptive. Le chapitre
envisage d'abord cette notion en regard de la littérature portant sur l'analyse sociologique des
pratiques architecturales, laquelle offre des ressources pour appuyer une telle hypothèse (dans la
partie « Une facette de l'activité des concepteurs »). Elle suit également la fortune critique d'une
telle notion à travers les commentaires critiques qu'ont formulés certains auteurs proches de
l'écologie politique (c'est le point de la partie « Monopoles disciplinaires et prescription »).
En réponse à ce versant critique, le dernier chapitre se demande s'il est possible que les
concepteurs-prescripteurs développent des prescriptions plus soignées. Pour éviter les récupérations corporatistes de la notion de « prescripteurs » et les violences que celle-ci est susceptible
d'entraîner (qui sont reprises dans la partie « Prescriptions usuelles »), le chapitre 9 déploie une
série de pistes prospectives à même d'inscrire cette activité dans les horizons normatifs et les appels à la responsabilité développés tout au long de ce travail. Ces pistes sont développées à partir
de cas d'étude et d'expériences concrètes dans la partie « Quelques pistes pour des pratiques
prescriptives plus attentives ». Le chapitre s'achève sur une tentative de dessiner le portrait d'un
Introduction
concepteur plus responsable et mieux armés vis-à-vis des entités et des exigences propres aux
circuits de l'économie matérielle.
La conclusion du travail esquisse quelques pistes de réflexion épistémologiques relatives aux
accentuations de la notion de responsabilité. La figure du concepteur qui émerge des considérations précédentes brouille en effet la façon dont s'envisage la responsabilité. De même, les référentiels mobilisés et explicités tout au long de la recherche invitent également à revoir les éléments sur lesquels repose une telle notion. C'est sur ces ouvertures que s'achève la recherche.
33
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
SECTION 1 – TRAJECTOIRES :
Les circuits de l'économie matérielle
35
36
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
En guise d'introduction à cette section, je propose de commencer par une immersion dans
l'un des circuits de l'économie matérielle les plus complexes qui soit, celui qui se déploie autour
d'un matériau devenu quasiment incontournable dans le monde de la construction : le ciment, et
son acolyte de toujours, le béton (d'ailleurs appelé ciment armé à ses débuts). C'est un matériau
bien connu, qui a fait l'objet d'une documentation importante, et dont les aspects historiques,
techniques, culturels et esthétiques ont été étudiés dans le détail 13. La présente recherche ne reprendra pas ici ces considérations qui se développent en général sur un plan diachronique, mais
tentera plutôt de faire sentir la complexité présente des configurations d'acteurs, de dispositifs et
de registres axiologiques qui se tissent aujourd'hui autour de ce matériau (ou plus exactement,
de ces matériaux puisque la fabrication du ciment nécessite un certain nombre de matières premières).
L'objectif de ce chapitre, c'est d'offrir une première illustration des formes que peuvent
prendre les circuits de l'économie matérielle. Quand un concepteur prescrit l'utilisation du béton
pour l'édification d'une partie de bâtiment, quand un constructeur se fait livrer une palette de
sacs de ciment sur son chantier ou s'il commande quelques mètres cubes de béton frais à un producteur, ces acteurs mettent en branle un réseau complexe qui étend ses ramifications en direc13 Cf. notamment, Simonnet C., Le béton : histoire d’un matériau. Économie, technique,
architecture, Marseille, Éditions Parenthèses, 2005 ; Forty A., Concrete and culture: a
material history, London, Reaktion, 2012.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
tions de beaucoup d'acteurs très différents. Sans le vouloir, et parfois même sans s'en rendre
compte, ils voient tout d'un coup leur propre position liée à toutes ces dimensions. La façon
dont ces expériences sont relatées, la façon dont tous ces acteurs sont mis en scène, influence directement la façon de se responsabiliser face à de tels enjeux.
Les acteurs de l'industrie cimentière
<biodiversité>
Mai 2009, l'une des plus grosses entreprises de ciment au monde organise une
journée porte-ouverte dans l'un de ses sites belges, la carrière de Leffe. L'objectif
de la journée ? Présenter au grand-public les efforts entrepris par la société pour
préserver la biodiversité. Depuis quelques années, 35 hectares parmi les 150 hectares du site de la carrière ont en effet été confiés à l'organisation de protection de
la nature Natagora. Sous l'impulsion de subsides européens pour la préservation
de la biodiversité (le programme LIFE 14), cette organisation met en place des programmes de préservation et de restauration des milieux naturels à large échelle.
Alors qu'une réserve naturelle située non loin de la carrière est devenue une zone
protéfée « Natura 2000 » en 2005, la société cimentière a proposé d'étendre cette
zone de protection en y ajoutant une partie de son propre site, inutilisée depuis plu sieurs années. Ces opérations ont permis de restaurer des pelouses sèches, notamment grâce à la ré-introduction de troupeaux de moutons 15. Une faune et une
flore rares, typiques des pelouses calcaires, comme l'hélianthème des Apennins, le
cétérach, des massifs de buis, des frênes, des érables, l'épine vinette, le cornouiller
mâle ou encore la viorne mancienne16, ont ainsi vu leur territoire protégé.
Ces opérations, largement diffusées par la presse et par les services de communication de l'entreprise, s'inscrivent dans une dynamique générale du secteur de
l'industrie extractive. Celle-ci s'est lancé dans une campagne visant à réduire ou à
compenser les nuisances liées à l'exploitation des carrières – une activité traditionnellement décriée pour les bruits, les vibrations, les poussières et le trafic routier
qu'elle occasionne.
Sur les 115 hectares restant, la carrière de Leffe continue à produire près de
550 000 tonnes de concassés calcaires par an 17. Ces produits sont essentiellement
utilisés dans la production du ciment et des bétons prêts à l'emploi, deux activités
14 http://mineralsday.eu/sites/mineralsday.eu/files/Holcim_Granulats_Belgique__sheep_re
introduction_.pdf
15 ATECMA S.L. et Ecosystems LTD, L’extraction des minéraux non énergétiques et
Natura 2000 - Document d’orientation, Luxembourg, Union européenne, 2011, p. 138.
16 ED, « L’industrie des carrières développe la biodiversité », Béton, décembre 2012,
vol. 217, pp. 36-44 ; http://biodiversite.wallonie.be/fr/107-devant-bouvignes.html?
IDD=251659541&highlighttext=Devant-Bouvignes+&IDC=1881
17 http://www.artistones1.be/collection_j_evlard/calcite/belgique/leffe/leffe.htm
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38
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
qui ont lieu dans d'autres sites de la même entreprise, répartis un peu partout en
Belgique et dans le reste monde. Holcim, le groupe cimentier a qui appartient aujourd'hui la carrière de Leffe s'est imposé comme l'un des plus importants au
monde, avec des activités dans pas moins de 70 pays, ce qui représente une production de 200 millions de tonnes de ciment par an et un personnel de 85 000 personnes18. En Belgique, l'entreprise possède 32 sites dont les activités se
concentrent sur la production des matières premières destinées à l'industrie de la
construction : le ciment, les granulats et la préparation de bétons prêts à l'emploi.
Étant donné qu'il s'agit de matières premières relativement lourdes et peu aisées à
transporter sur de longues distances (le béton frais, par exemple, ne peut pas séjourner plus de quelques heures, au grand maximum, dans le réservoir du camion
malaxeur sous peine de durcir), le groupe cimentier tente de regrouper géographiquement les différentes étapes nécessaire à la fabrication de ses produits.
La carrière de Leffe n'a pas toujours appartenu à Holcim. Le début de son exploitation remonte aux années 1950. Elle a été gérée pendant deux générations par
une entreprise familiale du nom de Carrière André Michaux (CAM). En 1995, la carrière est rachetée à parts égales par deux société anonymes, la S.A. Gralex et la
S.A. Ciments Luxembourgeois. Elle change alors de nom pour devenir la S.A. Carrières de Leffe, dont l'actionnaire principal est la S.A. Gralex19. Le mercredi 9 juillet
2008, les deux actionnaires du groupe Gralex, HeidelbergCement et Holcim, se
réunissent lors d'un conseil d'entreprise extraordinaire et, dans une volonté d'autonomiser leurs stratégies de développement respectives, décident de scinder les activités du groupe Gralex. La scission devient effective à partir du 1 janvier 2009 et le
site de Leffe passe alors sous la gestion exclusive du groupe Holcim20. Ce passage
d'une petite entreprise familiale vers de vastes conglomérats internationaux est un
schéma récurrent dans le domaine de l'extraction des matériaux pierreux en Belgique, où les entreprises actives tendent à se concentrer dans les mains d'un
nombre d'acteurs de plus en plus réduit. De cette façon, les groupes cimentiers internationaux assurent leur ancrage territorial sur des filières de production de plus
en plus complètes.
Ce schéma est toutefois assez différent dans le cas des sites d'extraction de
pierres ornementales. Quoique ne représentant que 20 % environ de la masse de
pierre extraite21, ces éléments possèdent une beaucoup plus haute valeur ajoutée
du fait du travail intensif qu'ils requièrent. Les entreprises actives dans ce secteur
sont généralement organisées autour de structures plus petites et familiales. Bien
que les mêmes termes d'industrie extractive désignent ces deux activités, celles-ci
18 http://www.holcim.be/fileadmin/templates/BE/doc/press_pers/Holcim_Ltd_2009.pdf
19 http://www.artistones1.be/collection_j_evlard/calcite/belgique/leffe/leffe.htm
20 http://www.heidelbergcement.com/NR/exeres/ABEBE100-31BF-4C62-8DC44706D68C700D.htm | http://www.gralex.be/
21 http://cpdt.wallonie.be/sites/default/files/DT2_Secteur_7.pdf
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
fonctionnent très différemment. L'extraction de roches non ornementales travaille
dans une logique de fractionnement des éléments pierreux, qu'elle transforme en
granulats de différents diamètres. La production de roches ornementales, quant à
elle, cherche à conserver l'intégrité physique d'éléments les plus grands possibles,
qu'elle découpe ensuite selon diverses formes (seuils de fenêtres, dalles de sol,
marches d'escalier, etc.) et sur lesquelles elle applique différentes finitions. Les
deux secteurs sont cependant liés dans la mesure où les déchets de l'un servent de
ressource à l'autre. En l'occurrence, la production d'éléments pierreux ornementaux
occasionne une production élevée de déchets. Ceci est lié au fait que des couches
rocheuses moins solides doivent être déblayées pour arriver aux veines de
meilleure qualité ; les processus de production proprement dits occasionnent aussi
beaucoup de chutes et de restes 22. De ce fait, des entreprises de concassage sont
généralement présentes sur ces sites afin de traiter ces fractions résiduelles (qui représentent entre 50 et 80 % de la masse extraite23). Cette relation entre deux secteurs industriels proches mais au fonctionnement différent est à sens unique : il n'arrive quasiment jamais qu'une carrière exploitée pour ses gravats soit soudain exploitée pour des éléments plus élaborés. En revanche, la réciproque est très fréquente et de nombreux sites historiques d'extraction de pierre de taille ne produisent plus que des gravats destinés à la fabrication de bétons ou d'enrobés routiers. C'est le cas notamment des carrières de porphyre, situées à Quenast. Autrefois réputées pour leur pavés routiers, elles ne produisent plus aujourd'hui que des
granulats. Ironiquement, ceux-ci comptent parmi les quelques ingrédients nécessaires à la fabrication d'enrobés asphaltiques qui sont utilisés dans la construction
routière. Il arrive fréquemment que ces enrobés d'asphalte soient posés directement sur des voiries pavées de porphyre. Cette rencontre entre le porphyre-enrobé
et le pavé de porphyre est souvent fatale pour ce dernier, qui se trouve ainsi immobilisé sous une gangue d'asphalte. Alors que le pavé de porphyre était traditionnellement un élément facile à démonter et à reposer, il voit là son cycle de réutilisation
quelque peu compromis.
Quoique la veine rocheuse qu'exploite la carrière de Leffe ait été utilisée au
moyen-âge dans la production d'ornements en pierre, ce site précis ne doit son
existence qu'au développement des filières du ciment et du béton. Les gravats qui
sont produits sur place sont destinés à la production de béton et aux travaux routiers ainsi qu'à des applications spécifiques en métallurgie. Même si la carrière de
Leffe travaille pour d'autres clients, une bonne partie de sa production est utilisée
dans d'autres sites de production du groupe Holcim. Les gravats sont acheminés
par voie d'eau ou par route vers des centrales à béton. Ils y sont mélangés à du
22 Cnudde C., J.-P. Majot et J.-J. Harotin, Pierres et marbres de Wallonie, Archives
d’Architecture Moderne, 1987.
23 Ibid.
39
40
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
sable et du ciment, qui proviennent également d'entreprises appartenant aujourd'hui à Holcim.
<combustibles de substitution>
Le conglomérat exerce donc un contrôle sur une grande partie du réseau d'acteurs et de matières premières utilisées dans la production du béton. Ce monopole
sur l'ensemble de la chaîne lui permet d'éviter les phénomènes de concurrence
entre les diverses étapes. C'est également dans un objectif d'indépendance vis-àvis des ressources extérieures que l'industrie du ciment a lié son destin à une série
de produits plutôt inattendus.
Pour fabriquer du ciment, il faut en effet cuire à de très hautes températures de
l'argile et du calcaire. Portées à une température de ~2 000°C, ces substances se
combinent pour former du clinker qui, une fois broyé, deviendra de la poudre de ci ment. Pour atteindre de telles températures, les cimentiers sont dépendants de
sources de combustibles hautement calorifiques. Depuis la seconde crise pétrolière, l'augmentation constante du prix des énergies fossiles les a poussé à se tourner vers des combustibles de substitution. L'une des solutions couramment adoptée aujourd'hui consiste à brûler des déchets tels que des solvants souillés, des
huiles usagées, des résidus de peinture, des hydrocarbures, des boues d'épuration, des déchets agricoles, des pneus de voiture ou encore des farines animales.
Une entreprise du groupe cimentier se charge de collecter tous ces éléments et de
les préparer afin de leur conférer un aspect physique homogène et de les rendre
aptes à être introduits dans les fours à ciment. La capacité à faire « disparaître »
ces éléments a conféré aux fours à ciment une aura d'oubliette ultime : c'est là
qu'ont par exemple été envoyés les poulets contaminés par des farines contenant
Illustration II: vue des cuves de préparation des combustibles de substitution pour les fours à ciment.
Source: Rotor asbl.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
de la dioxine. C'est aussi dans les fours à ciment que les autorités font disparaître
les objets récoltés lors d'une saisie, comme des faux billets24.
Certaines molécules contenues dans tous ces éléments se libèrent lors de la
combustion et se mêlent au ciment pour lui conférer des caractéristiques qui étaient
auparavant obtenues par l'ajout de matières premières supplémentaires. Cette caractéristique est appelée co-processing ; un terme largement porté par l'industrie cimentière. Elle l'utilise pour décrire un mode de gestion des déchets présenté
comme plus intéressant que l'incinération. En effet, l'incinération se contente de récupérer les calories contenues dans des déchets. Le co-processing, par contre, valorise également certaines molécules présentes dans les déchets. Il ne s'agit plus
d'une valorisation indistincte des propriétés calorifiques de la matière mais bien
d'un procédé qui profite de l'incinération pour récupérer non seulement des calories
mais aussi certaines molécules se libérant lors de la combustion. Celles-ci constituent des ingrédients de base dans la production du clinker. En ce sens, le co-processing se profile comme une pratique plus proche du recyclage dans le sens où
elle vise à ramener les déchets à leur état de matière première et à réutiliser celle-ci
dans de nouveaux processus de production. Le fait de faire reconnaître les vertus
du co-processing par les autorités compétentes permet à l'industrie cimentière de
toucher certains subsides liés à la réduction des déchets. Cela lui permet également de se profiler également comme un acteur concurrentiel dans le secteur du
traitement des déchets.
Si certaines molécules contenues dans ces préparations de déchets dangereux
sont effectivement utiles à la production du clinker, d'autres s'avèrent potentiellement plus problématiques. Les sites de préparation des combustibles de substitution veillent à garder la quantité de ces substances dangereuses sous des seuils
fixés par la réglementation. De longues préparations sont nécessaires pour produire
des mélanges stables et dont la combustion ne libère pas trop de gaz problématiques. Toutefois, même si ces seuils sont scrupuleusement respectés, cette organisation reste basée sur un modèle de dispersion, dans lequel les substances dangereuses sont diluées dans des substances moins dangereuses. Chaque mètre
cube de béton qui est coulé quelque part contient donc une petite fraction de ces
substances potentiellement dangereuses, de sorte que les concentrations sont réparties sur l'ensemble du territoire 25. Aussi longtemps que ces molécules restent
24 Billiet L. et Ghyoot M. (Rotor), « Le ciment », A+, avril 2012, vol. 235, pp. 86-87.
25 L'autre grand principe de traitement des déchets nocifs consiste au contraire à
rassembler les résidus ultimes et à les stocker dans des endroits bien connus, comme
des anciens puits de mines : c'est la méthode du confinement. C'est sur ce principe que
sont notamment censés être traités les déchets radio-actifs. À ce propos, cf. Garcier R.,
« One cycle to bind them all? Geographies of nuclearity in the uranium fuel cycle »,
Alexander C. et Reno J. (dir.), Economies of recycling. The global transformation of
materials, values and social relations. Londres, New-York, Zed Books, 2012, pp. 76-
41
42
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
stables et prises dans leur gangue de béton, elles ne posent en théorie pas de pro blèmes. Mais certains scientifiques s'inquiètent des risques de lixiviation ou des
risques de libération de ces molécules lors de nouveaux travaux de démolitions.
Peupler—Tracer
Un matériau aussi essentiel pour l'industrie de la construction que le ciment voit ainsi son
destin lié à celui des moutons paissant sur les berges de la Meuse ou à celui de l'hélianthème des
Appenins, tout deux signes d'une haute bio-diversité, mais se trouve aussi étrangement lié à la
trajectoire des déchets les plus rebutants, souvent labellisés comme nocifs. Ce petit exemple
donne un aperçu de la façon dont un élément a priori assez banal et courant, comme le ciment,
implique en fait une multiplicité d'acteurs très différents et parfois franchement contradictoires
(le petit récit produit ci-dessus accentue évidemment à dessein ce caractère presque
manichéen). Si l'on veut rendre compte de ce que représente l'action de « mettre en œuvre du
béton », il semble bien qu'on ne puisse pas se contenter de parler des acteurs humains et institutionnels tels que les multinationales à la tête des entreprises assurant toutes les étapes de la trajectoire de production du matériau, mais qu'il faille aussi prendre en compte, d'une façon ou
d'une autre, des acteurs à première vue plus modestes (tels ces paisibles moutons broutant le
long de la Meuse ou ces huiles usagées préparées en vue d'alimenter les fours à ciment).
<écologie>
Faire apparaître tous ces éléments étroitement liés au destin du béton est une première étape
dans le sens d'une approche se revendiquant de l'écologie politique. Le terme « écologie » ne se
réduit pas ici à une signification uniquement tournée vers la protection de la nature – au sens où,
par exemple, les programmes Life ou Nature 2000 évoqués ci-dessus peuvent être considérés
comme des programmes environnementaux. L'écologie politique dont il est question ici se définit à un niveau plus général comme une volonté de « prendre en charge, de façon encore plus
complète, encore plus mêlée, une diversité […] d'entités et de destins 26 ». Cette démarche, Bruno Latour, l'un des porteurs de ce projet, l'associe à un processus d'« écologisation » (tout en
précisant qu'un meilleur terme serait à trouver). Pour lui, « écologiser veut dire créer les procédures permettant de suivre un faisceau de quasi-objets dont les liens de subordination demeurent
incertains et qui obligent donc à une activité politique nouvelle adaptée à leur suivi27 ».
Quoiqu'elle ne s'y réduise pas, cette proposition n'est pas sans lien avec l'environnementalisme ; un éclaircissement de la dernière citation va permettre de le montrer. Le terme « quasiobjet » que Latour utilise ci-dessus renvoie à l'une de ses propositions selon laquelle la distinction moderne entre nature et culture doit être revue. Selon lui, cette conception moderniste
s'avère en effet incapable de prendre en compte de nouveaux phénomènes hybrides, inclassables
97.
26 Latour B., « Moderniser ou écologiser ? À la recherche de la 7è cité », op. cit., p. 17.
27 Ibid., p. 27.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
dans cette grille de lecture trop binaire. Incidemment, c'est l'écologie (comme activité scientifique autant que comme mouvement militant) qui a attiré l'attention sur bon nombre de ces hybrides et, par extension, sur les limites de l'épistémologie moderne 28. Si l'on ne dispose que de
deux catégories exclusives (la nature et la culture), où classer un phénomène tel le trou dans la
couche d'ozone, qui relève à la fois de la nature et des activités humaines ? Comment qualifier
tous les processus caractéristiques de ce que certains géologues ont appelé l'anthropocène – une
ère géologique qui verrait l'activité humaine affecter durablement les structures géologiques, climatiques et géographiques de la planète Terre ? Comment comprendre un matériau tel que le
ciment, qui touche à la fois à des question de gestion des ressources naturelles et à des aspects
plus « culturels » comme l'industrie auquel il donne lieu, les usages qu'il permet, etc. Pour Bruno Latour, il s'agit de sortir de ce type d'impasse et, pour cela, il est nécessaire de forger de
nouvelles catégories politiques permettant d'accueillir ces êtres hybrides. Celles-ci devraient
permettre, tout d'abord, de se rendre capable d'identifier ces hybrides (que les modernes ont fait
proliférer à foison même si, paradoxalement, ils ne sont pas parvenus à les accueillir dans leur
ontologie) pour ensuite « représent[er] officiellement leur existence 29 », c'est-à-dire leur donner
une certaine consistance politique.
Cet appel, Bruno Latour n'est pas le seul à le faire. Le philosophe anglais Stephen Toulmin
fait un constat similaire dans dans son ouvrage Cosmopolis. The Hidden Agenda of Modernity 30,
publié en 1990. En effectuant un minutieux travail de contextualisation historique de l'époque
de Descartes, lui aussi s'attache à montrer les impasses de la conception cartésienne du monde,
qui oppose le mental, soit le domaine des actions et des expériences humaines, au matériel, soit
le domaine des phénomènes physiques, naturels et prévisibles 31. Pour Toulmin, un tel contraste
devient de plus en plus difficile à tenir dès lors qu'une compréhension plus fine des modèles écologiques ne permet plus d'ignorer l'engagement des humains dans les processus causaux de la
nature32. En d'autres mots, pour Toulmin également, l'environnementalisme et l'écologie ont
joué un rôle crucial dans la remise en cause de la distance que la modernité cartésienne n'a cessé de dresser entre nature et culture.
Pour en revenir à la définition de l'« écologisation » proposée par Latour, il faut donc la
comprendre comme un appel à se donner les moyens d'appréhender et de composer avec de
nouvelles entités hybrides, ni tout à fait naturelle, ni complètement sociale, dépassant les catégories usitées d'« objets » et de « sujets » et négligées jusqu'alors par la pensée moderne. Ces entités ne sont pas sans lien avec les préoccupations environnementales mais elles ne s'y réduisent
28 Latour B., Nous n’avons jamais été modernes : Essai d’anthropologie symétrique,
Éditions La Découverte, 1991.
29 Ibid., p. 22.
30 Toulmin S. E., Cosmopolis: The Hidden Agenda of Modernity, 1990 pour l’éd. originale
en anglais, University of Chicago Press, 1992.
31 Ibid., p. 108.
32 Ibid., p. 143.
43
44
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
pas. Pour le dire en d'autres termes – ceux qu'utilise Émilie Hache en s'inspirant de Latour –
« le processus d'écologisation engage […] de nouvelles façons de faire, cherchant à prendre en
compte les associations d'êtres qui composent notre « collectif » en s'attachant à faire attention
à ne pas les séparer de manière tout-terrain (autrement dit, aussi, à ne pas les maltraiter). 33 » Et
une manière de ne pas faire preuve de maltraitance consiste à montrer une certaine méfiance
vis-à-vis de la division cartésienne trop étanche entre l'« humain » et le reste. Finalement,
comme le rappelle Latour, « jamais nous n'avons cessé de construire nos collectifs avec les matériaux mêlés des pauvres humains et des humbles non-humains.34 »
Dans le cas de figure développé ci-dessus, il semble assez clair que, effectivement, le ciment
et le béton sont pris dans des assemblages mêlant quantité d'humains et de non-humains (en
plus de prendre, dans le sens technique renvoyant au processus de durcissement du béton). Mais
quels sont les enjeux d'une telle démarche ?
Il ne s'agit pas simplement de dresser des listes, telles que Borges ou Eco pourraient en dresser dans leurs œuvres littéraires, pour l'amour de l'exhaustivité et des associations surprenantes
qui en découlent et en faisant proliférer des acteurs dans tous les sens. Ce processus recouvre
également des enjeux politiques.
<politique>
L'un des enjeux de ces démarches de suivi des ces êtres hybrides est de parvenir à produire
de meilleurs compte-rendus d'une série d'expériences. Il s'agit d'éclairer des phénomènes et des
processus auxquels les cadres d'interprétation modernes peinent à faire honneur, parce qu'ils ne
disposent pas des procédures à même de les décrire dans toute leur complexité et leur richesse.
C'est en réponse à cet appel à prendre en compte les êtres hybrides et les non-humains dans
les affaires du monde que nombre de chercheurs se sont mis à littéralement « repeupler les
sciences sociales35 ». Tout d'un coup sont apparus des travaux sur des entités aussi variées que
des objets techniques, des outils, des animaux, des végétaux, des substances chimiques, des figures religieuses et bien d'autres choses encore. Les façons de suivre ces êtres varient beaucoup,
depuis l'analyse des controverses auxquelles ils donnent lieu jusqu'au suivi de leur fortune critique sous forme de véritables monographies, en passant par l'analyse des relations et des agencements d'acteurs auxquelles ils donnent naissance ou qui leur donnent naissance 36. La présente
recherche s'inscrit assez explicitement dans ce courant et l'exemple du ciment évoqué ci-dessus
en donne un très bref avant-goût.
33 Hache É., Ce à quoi nous tenons, op. cit., p. 19.
34 Latour B., Nous n’avons jamais été modernes, op. cit., p. 156.
35 Houdart S. et Thiery O., Humains, non humains : comment repeupler les sciences
sociales, Paris, Éditions La Découverte, 2011.
36 Ibid., p. 11.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
De manière générale, la notion de réseau telle qu'elle a été mise au point par les théoriciens
de l'acteur-réseau est fort utile dans ces travaux qui suivent à la trace une diversité d'entités –
comme, dans le cas de figure ci-dessus, le ciment. La notion de réseau ne se limite pas à l'étude
des éléments en forme de réseaux, dans le sens où l'on modéliserait par exemple le fonctionnement d'Internet, d'un réseau d'égouttage ou d'un réseau routier. Latour insiste là-dessus : la
théorie de l'acteur-réseau est « un outil qui aide à décrire quelque chose, et non ce qui est décrit.
[…] C'est pourquoi il est possible de rendre compte en termes d'acteur-réseau de sujets qui
n'ont aucunement la forme d'un réseau au sens technique du terme 37 ». Ce qui compte pour la
théorie de l'acteur-réseau (ANT, pour actor-network theory, également appelée sociologie de la
traduction38), c'est de traquer littéralement les acteurs dans le cours d'une action. Pour cela, à la
façon d'un chasseur, il s'agit de relever les traces laissées par lesdits acteurs. Celles-ci peuvent
être de formes très variables selon ce qu'on traque, mais elles devraient toutes permettre de
suivre le cours d'une action au plus près de toutes les transformations, de tous les glissements et
passages qui la caractérisent et lui permettent de s'étendre. En ce sens, le chasseur qui traque
une proie n'est pas sans ressemblance avec le détective qui traque un criminel. Dans les deux
cas, il s'agit d'être capable d'interpréter les indices, qu'il faut aller chercher au plus près du terrain – celui-ci pouvant parfaitement être un fonds d'archive, une série d'entretien ou même un
ensemble d'artefacts, il n'existe pas de définition a priori des formats où recueillir ces traces, ni
même de définition donnée une fois pour toute des formes que peuvent revêtir ces traces. Le
traqueur doit capturer une suite d'instantanés qui permettent de comprendre ce qui est en jeu
dans une action donnée ou dans un processus quel qu'il soit.
Les visées largement descriptives de l'ANT ne l'empêchent pas d'aborder des dimensions
plus prospectives, rejoignant ainsi les questions soulevées par les tenants de l'écologie politique.
Dans ses ambitions de base, la sociologie de la traduction se présente en effet comme un programme qui permet de repenser certains présupposés de la discipline sociologique. Elle s'oppose en particulier à l'idée que le mot « social » puisse désigner un type spécifique d'assemblages, dont la nature serait présupposée et connue d'avance. Ce faisant, l'ANT se présente éga lement comme une étape nécessaire dans une réflexion sur la composition d'un monde collectif.
Si elle se montre si défiante vis-à-vis de la « sociologie du social » en général et de la sociologie
critique en particulier, ce n'est pas parce que ces dernières déclarent vouloir être politiquement
pertinentes mais plutôt parce que, selon les tenants de l'ANT, ces sociologies s'avèrent ne pas
être correctement outillées pour s'attaquer à une série d'incertitudes ; par conséquent, leur volonté d'être politique ne peut qu'être vouée à l'échec. C'est un point que Latour aborde dans un
ouvrage manifeste en faveur de la théorie de l'acteur-réseau 39 ; il y reproche à la sociologie cri37 Latour B., Changer de société, refaire de la sociologie, 2005 pour l’éd. originale en
anglais, 2006 pour l’éd. originale en français, Éditions La Découverte, 2007, p. 191.
38 Callon M., « Some elements of a sociology of translation: domestication of the scallops
and the fishermen of St Brieux Bay », op. cit.
39 Il s'agit du livre intitulé Changer de société, refaire de la sociologie. Le titre de l'édition
anglaise est peut-être plus explicite sur ce caractère manifeste : Reassembling the Social
45
46
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
tique « [de s'être obstinée] à dire que le social ne se compose que de quelques types de participants, [ce faisant] les sociologues critiques ont sous-estimé la difficulté du rassemblement
comme de la composition. Ils n'ont pas pris le soin d'observer que la politique avait peu de
chances de succès si la liste des membres habilités à composer le monde social se trouvait à
l'avance drastiquement réduite.40 »
Face à cette réduction beaucoup trop rapide du monde social, le programme de l'ANT propose de distinguer plus clairement trois étapes. Premièrement, il s'agit d'identifier attentivement
les nouveaux participants qui entrent dans les affaires sociales. Il s'agit ensuite de « coller à la façon dont les acteurs eux-mêmes stabilisent ces incertitudes en construisant des formats, des
standards, des métrologies41 » adaptées à ces nouveaux arrivants. Il s'agit notamment, par le
compte-rendu, de « reproduire artificiellement […] l'état de crise qui a présidé à la naissance
des machines, des outils, des instruments 42 » et d'autres dispositifs encore. Ce n'est qu'après
avoir effectué ces deux étapes qu'il est possible d'ouvrir la discussion quant à la manière dont
ces nouveaux assemblages peuvent être incorporés dans les collectifs où nous vivons. Bien que
les deux premières tâches soient clairement du ressort du scientifique social, Latour affirme que
la dernière étape doit être laissée aux acteurs eux-mêmes :
« il ne revient pas aux sociologues de résoudre les controverses qui portent sur
les matériaux dont le monde social est composé, mais à ses futurs participants43 ».
Les sciences sociales, par la production de comptes-rendus, peuvent éventuellement aider à
rendre ces controverses visibles et accessibles mais elles ne doivent pas confondre trop hâtivement leur mission empirique, qui consiste à déployer, à tracer et à rendre visible les acteurs, et
une potentielle mission réformatrice de la modernité. Tel est en tout cas l'amalgame trop hâtif
que réfute l'ANT en tâchant de distinguer les différentes composantes de l'enquête.
Rendre compte de l'expérience de la responsabilité
Dans le cas de cette présente recherche, l'un des objectifs consiste à produire un compterendu et une série de pistes de réflexion à propos de la façon dont les concepteurs peuvent agir
dans et sur les circuits de l'économie matérielle. Si ce compte-rendu ne fait pas apparaître toute
la complexité des réseaux et des être hybrides qui y circulent, il y a de bonnes chances qu'il ne
collera pas à l'expérience qu'en font les acteurs directement concernés. Et si cette étape-là
échoue, alors toute possibilité de réfléchir à des éventuelles pistes de reconfiguration se voit
presque automatiquement bloquée. L'enjeu de peupler les compte-rendus des expériences est
donc aussi d'ouvrir certaines marges de manœuvre pour les concepteurs et les autres acteurs de
l'économie matérielle.
40
41
42
43
Latour B., Changer de société, refaire de la sociologie, op. cit., p. 361.
Ibid., p. 360.
Ibid., p. 117.
Ibid., p. 370.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
Le cas de figure du ciment évoqué ci-dessus est bien évidemment lacunaire, grossier et caricatural à l'excès. C'est un point de départ, qui va être peu à peu complété par d'autres cas de figure, d'autres tentatives de compte-rendus – et aussi quelques pistes de réflexion sur de possibles reconfigurations. Pour le moment, il n'ouvre encore aucune marge de manœuvre. Il
montre par contre par l'absurde en quoi pourraient consister des compte-rendus paralysants,
bloquant définitivement toute possibilité d'action, toute tentative de faire prise sur les situations.
Un premier compte-rendu de ce type serait la position manichéenne, qui accentuerait à l'extrême le pouvoir des holdings cimentiers. Il y aurait moyen de mettre une emphase particulière
sur la nocivité de telles institutions : les pollutions qu'elles entraînent, la dispersion de substances
potentiellement dangereuses sur l'ensemble du territoire, la production de CO 2 qu'elles génèrent,
etc. Sans parler du lobbying douteux qu'elles effectuent auprès des instances politiques pour
faire reconnaître le co-processing comme un mode de valorisation de la matière et bénéficier de
subsides pour cela, la puissance financière de tels groupes 44, leurs politiques en matière d'emploi, etc. Il n'y a pas de doute, l'industrie cimentière génère suffisamment d'éléments à charge
pour produire un compte-rendu diabolisant de ses pratiques.
Mais quels seraient les effets d'un tel compte-rendu ? Pour l'industrie cimentière, sans doute
pas grand chose. Ce n'est pas comme si les institutions du capitalisme globalisé n'avaient pas développé une résistance extrême à la critique, voire même une capacité à absorber celle-ci dans
de nouvelles mutations45. Pour les concepteurs, la situation serait encore pire : s'ils se donnent la
peine de prendre connaissance d'un tel compte-rendu, ils se verraient soudain culpabilisés d'utiliser ce matériau hyper courant, quasiment indispensable à leurs projets, tout en ne possédant
pas de véritables alternatives. Il y a bien de quoi se sentir paralysé.
Là où le compte-rendu peut devenir intéressant, c'est s'il donne l'une ou l'autre indication autour desquelles peuvent se former de véritables groupes de concernement. Ceux-ci peuvent alors
se lancer dans un travail militant et faire entre entendre leur voix contre certains aspects de cette
industrie. D'une certaine façon, c'est ce qu'il s'est passé autour des berges de la Meuse. Celles-ci
ont vu se former une sorte de partenariat entre une branche locale du groupe cimentier, l'administration de l'environnement régionale, les autorités communales, des groupes d'experts, des
bénévoles, des institutions européennes et d'autres stakeholders encore. Un compte-rendu mettant une certaine emphase sur le caractère finalement très immanent du pouvoir considérable
qu'exerce un acteur tel qu'une industrie cimentière possède plus de chance d'initier de possibles
44 À l'heure où je relis ces lignes, l'actualité récente vient encore accentuer cette puissance
puisque deux des plus grands groupes cimentiers mondiaux, Lafarge et Holcim, sont en
train de préparer un accord de fusion. Si cet accord est signé, le nouveau conglomérat
deviendra, de loin, le leader du marché, avec une entreprise estimée à 43 milliards
d'euro, une capacité de production de près de 400 million de tonnes de ciment par an et
une couverture mondiale leur permettant d'absorber les effets des baisses de
consommation locales. Anonyme, « Into the mixer », The Economist, 12/04/2014.
45 Boltanski L. et Chiapello È., Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
47
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
transformations. Un récit qui néglige certains éléments risque au contraire de priver certains acteurs de ressources précieuses. Les compte-rendus peuvent avoir une dimension jurisprudentielle : les récits de réussites locales peuvent alimenter d'autres projets semblables ; à l'inverse,
les récits strictement apocalyptiques sont rarement de bonnes ressources pour affronter ce qui
est en train de se passer46.
Un second type de compte-rendu paralysant serait celui qui, à l'inverse, submerge son lecteur sous une avalanche d'acteurs agissant dans tous les sens. Lorsqu'un concepteur mentionne
le mot « ciment » dans son cahier des charges ou sur un bon de commande, il mobilise de facto
une longue chaîne d'actions qui le relie, pêle-mêle, aux hélianthème des Apennins, au cétérach
mosan, à l'épine vinette, ou au cornouiller mâle, mais aussi aux financements européens qui
portent ces projets, aux ouvriers de la carrière de Leffe qui extraient le calcaire, à l'histoire de
celle-ci et à ses propriétaires successifs, aux huiles usagées, aux farines animales ou aux saisie
d'objets illégaux qui permettent la cuisson du ciment, aux ouvriers du four à ciment qui manutentionnent le produit, aux chauffeurs et à toute l'infrastructure qui l'apportent sur le chantier,
aux ouvriers qui vont le mélanger à du sable et de l'eau pour faire le mortier, aux règlements européens sur les produits de construction, aux laboratoires qui testent les propriétés de ce matériau, aux groupes de recherche qui tentent d'en améliorer les propriétés, etc. Une telle liste pourrait être allongée à l'infini.
S'il est très facile aux concepteurs de prescrire l'usage du béton, il est par contre beaucoup
moins évident d'imaginer comment ils pourraient avoir une influence sur les assemblages qui se
tissent derrière ce matériau et les intérêts qui président à sa production et sa commercialisation.
La description très inspirée des travaux de l'acteur-réseau peut donner cette impression vertigineuse de ne pas savoir par où commencer face à la densité de tels assemblages. Dans ce
contexte, la responsabilité devient difficile à assumer. Ou bien elle se fait submergeante (« tout
cela à cause de l'instruction que je donne ?! »), ou bien elle se dilue dans ces listes à rallonge,
dont il est de toute façon impossible de tenir compte (« je ne peux tout de même pas porter sur
mes épaules l'ensemble de ces éléments ?! »). À l'évidence, pour rendre mieux compte de cette
expérience de la responsabilité du concepteur, il va falloir produire des récits qui offrent plus de
prise, qui produisent plus de frictions (pour utiliser les termes empruntés à Anna Lowenhaupt
Tsing47), qui donnent à voir des éléments auxquels il est possible de se raccrocher.
De tous les acteurs qui peuplent les circuits de l'économie matérielle, certains s'avèrent plus
intéressants à étudier que d'autres car ils permettent justement ces prises. Face à la vision
presque vertigineuse qui se développait à partir de deux minuscules tentacules de l'industrie cimentière, il va falloir encore un peu ralentir, encore un peu zoomer. Ce faisant, il apparaît que si
les circuits de l'économie matérielle semblent à première vue illimités, ils sont tout de même
46 Stengers I., Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, Paris, Les
empêcheurs de penser en rond, 2009.
47 Tsing A. L., Friction: an ethnography of global connection, op. cit.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
soumis à une série de formatages, de règles et de dispositifs qui contraignent la façon dont ils se
déploient et, surtout, les êtres qui peuvent y circuler. C'est à ces trajectoires et à ces dispositifs
que va s'intéresser le prochain paragraphe.
Approche de l'économie matérielle par les règlements
Autour de chaque matériau de construction se déploient des circuits très différents. Les dispositifs qui assurent la circulation des matériaux diffèrent aussi de cas en cas. Mais si les agen cements qui se déploient autour des matériaux de construction sont propres à chaque occurrence, la question de la circulation des matériaux est aussi traitée par certaines instances à des
niveaux plus généraux. C'est le cas par exemple des règlements européens sur la circulations des
produits de construction.
À l'échelle de la législation européenne, les documents de référence sont obligés d'adopter
un ton qui doit à la fois exprimer clairement les intentions des règlementations qui se mettent en
place tout en restant suffisamment général pour s'adapter aux spécificités normatives et techniques de chaque état membre de l'Union européenne. Ainsi, la notion de « produit de construction » désigne
« tout produit ou kit fabriqué et mis sur le marché en vue d'être incorporé de
façon durable dans des ouvrages de construction et dont les performances influent sur celles des ouvrages de construction en ce qui concerne les exigences
fondamentales applicables auxdits ouvrages.48 »
Cette définition, tout en restant assez ouverte, recouvre potentiellement l'ensemble des matériaux et des éléments susceptibles d'être mis en œuvre sur un chantier de construction. Son degré de généralité n'empêche pas à cette terminologie de posséder une certaine effectivité. Elle
permet notamment d'arrêter de grands axes règlementaires à propos de la commercialisation des
produits de construction, dont les effets sur les acteurs du secteur sont bien palpables. En se
plongeant dans les règlements européens, il y a également moyen de mieux cerner en quoi
consistent les circuits de l'économie matérielle. Cette première approche quelque peu généralisante doit ensuite être complétée par des approches plus spécifiques, orientées sur des matériaux
bien précis. C'est un point qui sera développé dans le prochain chapitre, qui poursuivra le travelling entamé par le cas de figure du béton pour s'intéresser aux cas d'une poutre en bois de sec tion rectangulaire destinée à être mise en œuvre dans une charpente, et à un tas de déchets
inertes et à la transformation de ceux-ci en granulats de béton concassé.
48 « Règlement (UE) n° 305/2011 du parlement européen et du conseil du 9 mars 2011
établissant les conditions harmonisées de commercialisation pour les produits de
construction et abrogeant la directive 89|106|CEE du Conseil », Journal officiel de
l’Union européenne, 4 avril 2011, p. L 88/10.
49
50
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
<tuyauterie>
À toute première vue, la trajectoire d'un matériau depuis son site de production vers son site
de mise en œuvre peut sembler très linéaire. Après tout, le matériau de construction en tant que
tel passe fluidement d'une étape à une autre : usine – importateur – magasin – chantier. Si l'on
s'en tient aux matériaux proprement dits, leur circulation semble évidente. Suivre leur trajectoire
consiste à observer un processus de production plus ou moins complexe, puis à suivre des palettes ou des containers qui voyagent de site en site, accroissant à chaque étape la plus-value po tentielle, avant d'aboutir finalement sur un chantier. Il y aurait d'ailleurs moyen de continuer les
observations au-delà du chantier et de voir comment les éléments évoluent, s'usent, se transforment avant d'être libérés en tant que déchets.
Illustration III: À première vue, le trajet d'un matériau de son site de production à son site de mise en œuvre semble
assez simple…
Mais l'introduction de ce travail montrait qu'un matériau est bien plus qu'une certaine quantité de matière physique. Il embarque également une série de caractéristiques qui ne se voient
pas directement mais qui sont pourtant indispensables pour assurer la fluidité de sa trajectoire
physique. Avant d'être mis en œuvre sur le chantier, le matériau doit effectivement répondre à
de nombreuses exigences. Il doit faire l'objet d'une série de vérifications et de tests. Il doit être
muni de documents tels que des agréments techniques ou des déclarations de performances. Il
doit avoir été formaté pour être utilisé par le concepteur, dans les plans et dans les documents
techniques. Il doit avoir fait l'objet d'un minimum de promotion commerciale. Et la liste de ces
exigences est encore longue. Le passage dans ces multiples registres ne se réalise pas par ma gie : de nombreux dispositifs ont dû être inventés pour remplir ces tâches.
Les deux diagrammes qui précèdent tentent d'illustrer un schéma des circuits de l'économie
matérielle. Dans le premier dessin, on retrouve la trajectoire linéaire d'un matériau de construction. Celle-ci représente le trajet effectué physiquement par un matériau, depuis son site de pro duction jusqu'au chantier. Mais pour que cette circulation soit effective, le matériau proprement
dit doit être muni d'une série de dispositifs mis au point en d'autres lieux et liés, entre autres, à
sa certification, à sa promotion commerciale, à sa documentation technique, à sa description en
tant qu'article de cahier des charges, etc. En représentant quelques-uns de ces espaces et des acteurs correspondants (sur le deuxième dessin), on constate que les circuits de l'économie matérielle s'étendent et se complexifient largement. De nombreuses relations supplémentaires doivent
être mises au point, auxquelles correspondent autant de dispositifs médiateurs, qui assurent la
cohérence de l'ensemble.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
Chaque matériau entraîne des relations qui lui sont spécifiques bien qu'il y ait un certain
nombre de récurrences et de dispositifs médiateurs dont la portée est plus générale. Aussi ai-je
fait le choix, à ce stade-ci du développement du propos, de les représenter toutes par de gros
tuyaux quelque peu abstraits. Si ceux-ci ne permettent pas de caractériser la nature des relations
qui s'établissent, cette représentation reflète en revanche assez bien le caractère construit de ces
relations. Pour que tout circule, il faut bien que ces tuyaux soient construits d'une façon ou d'une
autre. Des accords, des discussions, des contrats, des travaux et bien d'autres choses encore sont
nécessaires pour leur établissement.
Et les construire ne suffit vraisemblablement pas : il faut également les entretenir régulièrement. Si certains d'entre eux sont très robustes, ils ne sont jamais totalement à l'abri d'une fuite
– pour rester dans le champ lexical de la tuyauterie. De même, certaines parties de ce vaste réseau peuvent devenir obsolètes. On peut alors les remplacer par de nouvelles canalisations,
moyennant des travaux plus ou moins importants. On peut aussi les dédoubler par de nouveaux
réseaux qui se superposent aux anciens tuyaux.
Illustration IV: Lorsqu'on y regarde de plus près, il s'avère que ces trajectoires sont beaucoup plus complexes et
que de multiples détours, de nombreux acteurs et beaucoup de dispositifs médiateurs sont nécessaires à la
circulation des matériaux.
En bref, ces tuyaux ne sont pas figés. Ils sont susceptibles d'être modifiés, adaptés, étendus
ou déviés en fonction des besoins et des exigences. Ce point est particulièrement important dans
la perspective d'agir sur les circuits de l'économie matérielle.
C'est ce que suggère le dernier diagramme (p. 52) sur lequel apparaissent de nouveaux tracés
(en orange). Certains prolongent les canalisations existantes, d'autres s'y superposent. À ce
stade-ci, ces nouvelles relations ne sont pas encore véritablement caractérisées. De même, les
natures exactes des dispositifs médiateurs garantissant ces nouveaux circuits, pas plus que celle
51
52
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
des acteurs présidant à ces reformatages, ne sont encore précisées – pour l'instant, ces acteurs
sont représentés de manière très imagée par la figure de Super Mario, un célèbre plombier héros
de jeux vidéos qui en connait un bout sur l'exploration et la construction de tuyaux ! Ces reconfigurations seront bien sûr abordées de façon beaucoup plus détaillée dans la suite de ce travail.
Illustration V: La question qui m'intéresse est celle de savoir s'il est possible de reconfigurer quelque peu ces
circuits. Et comment ?
<inertie>
Ce qui apparaît également dans ces diagrammes, c'est que si les modifications sont possibles,
elles ont un prix. En l'occurrence, toute modification doit s'envisager vis-à-vis des circuits déjà
existants. Si tout est théoriquement ré-ouvrable et re-déployable, dans la pratique il n'est pas
toujours possible de réaliser ces opérations. Certains dispositifs se sont rendus si utiles qu'il en
sont devenus quasiment indispensables. D'autres se sont imposés comme des incontournables et
se sont, pour ainsi dire, tellement ancrés dans le paysage que s'en passer représente une véritable gageure. Dans tous les cas, chercher à se passer de l'une ou l'autre relation, de l'un ou
l'autre dispositif médiateur, c'est être obligé de ré-inventer d'autres façons d'assurer les médiations entre toutes ces étapes. Un lourd travail, assurément.
Cette question de l'inertie peut être illustrée par un exemple simple. Imaginons
qu'une municipalité se soit dotée, à un moment donné de son histoire, d'un système
d'acheminement de l'eau qui prend la forme d'un réseau de tuyaux (encore !) partant de réservoirs situés aux alentours de la ville vers chacune des habitations. Il y a
eu certainement un moment où la question de l'approvisionnement en eau s'est posée et où plusieurs options ont été examinées par des groupes de personnes en
charge de ces questions. À ce moment-là, chaque option existait en tant que pro-
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
jet ; il était très facile de considérer plusieurs possibilités et de passer de l'une à
l'autre. Par contre, une fois que le choix s'arrête sur une option et que les projets se
réalisent – une fois que les réservoirs et les tranchées sont creusés, que les tuyaux
sont placés, que les pompes, les valves et les manomètres sont installés, etc. – en
bref, une fois le système réalisé, il devient nettement plus compliqué d'en changer.
La moindre modification se traduit par d'imposants travaux et par l'annulation
d'investissements précédemment effectués. En passant de l'état virtuel à l'état actuel, les dispositifs ont donc acquis une inertie importante – à l'image d'un lourd cargo dont le moindre changement de cap doit se faire sur de longues distances. En
théorie, rien n'empêche des citoyens potentiellement mécontents de ce système
d'inventer d'autres manières de se procurer de l'eau, en récoltant l'eau de pluie, en
l'achetant à une source tierce ou en allant s'approvisionner directement dans les réservoirs (pour autant qu'un règlement ou une clôture ne l'interdise pas). En pratique
pourtant, ces méthodes alternatives représentent une plus grande complication en
regard de la facilité d'un robinet d'eau courante. Vouloir se passer des robinets suppose de combattre une grande inertie.
Par rapport à cette question de l'inertie des systèmes, il est possible de dessiner un spectre de
positions qui s'échelonneraient entre deux postures extrêmes. D'un côté, il y aurait la posture
consistant à s'inscrire dans les assemblages existants, en ne modifiant en rien leur état. Cette position est la plus évidente et la moins coûteuse. Il a bien fallu investir49 dans la création des dispositifs (ce qui représente souvent déjà un gros travail) mais une fois ceux-ci formatés, il n'y a
plus qu'à les laisser faire leur travail et à jouir de l'investissement réalisé – tout en espérant qu'ils
ne tombent pas subitement en panne ou que de nouvelles contraintes extérieures ne viennent pas
les rendre caduques en reposant sous une forme nouvelle la question qui semblait jusqu'alors résolue. Pour le dire de façon imagée : une fois le navire construit et affrété, on le laisse naviguer
sur son erre en espérant que rien ne vienne entraver sa route.
À l'extrême inverse, diverses raisons peuvent pousser à refuser les assemblages de dispositifs
et à chercher à s'en déconnecter au maximum. Dans ces cas, il faut inventer de nouvelles façon
de répondre aux problèmes que les assemblages en vigueur résolvaient jusqu'alors. Pour continuer sur l'exemple de l'approvisionnement en eau, il est plausible que certains habitants de la
ville se déclarent insatisfaits de ce système pour toute une série de raisons et qu'ils partent à la
recherche de dispositifs alternatifs, répondant mieux à leurs intérêts – parce qu'ils appréciaient
les rencontres à la source par exemple, ou parce qu'ils ne souhaitent pas dépendre d'un système
de distribution centralisé sur lequel ils n'ont que peu de prise, ou encore parce qu'il leur semble
49 Le terme d'investissement renvoie à la très utile notion de Laurent Thévenot sur les
« investissements de forme », qu'il définit comme une « opération de mise en forme
dont le rendement est associé à un accroissement futur de la stabilité d'un assemblage ».
Thévenot L., « Les investissements de forme », Thévenot L. (dir.), Conventions
économiques, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Cahiers de Centre d’Étude
et de l’Emploi », 1986, pp. 21-71.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
indésirable de dépendre de réservoirs alimentés par des sources d'eau souterraines alors qu'ils
pourraient plutôt utiliser directement l'eau pluviale.
À l'échelle de l'économie matérielle dans son ensemble, un matériau tel que le ciment s'est
clairement imposé comme l'un de ces éléments incontournables. Sauf dans des contextes bien
particuliers, il est plutôt rare qu'un concepteur procède à l'aménagement de l'espace bâti sans
faire mettre en œuvre du ciment sous une forme ou sous une autre. Cela n'a bien sûr pas toujours été le cas. L'un dans l'autre, le ciment est une invention assez récente, et sa prolifération
dans la construction ne remonte pas à une période très éloignée. Dans un ouvrage extrêmement
fouillé sur la question, Cyril Simonnet montre toutes les étapes et toutes les opérations par lesquelles le ciment à dû en passer pour s'imposer de la sorte. Entre les expérimentations de
quelques inventeurs, les risques pris par les investisseurs, les stratégies balbutiantes de promotion commerciale, l'accroissement de la connaissance technique à son sujet, et bien d'autres aspects encore, le ciment a peu à peu déployé ses circuits, embrigadant dans son sillage un nombre
sans cesse croissant d'entités. En d'autres mots, les circuits du ciment sont devenus si concrets
qu'il n'est plus si facile de s'en passer. Implicitement, tout matériau qui voudrait concurrencer le
ciment devrait trouver comment faire avec tous ces circuits déjà bien ancrés. En théorie, il est
assez simple de l'imaginer. Dans la pratiques, c'est une toute autre affaire.
<se déconnecter des circuits>
Pourtant, l'histoire montre quelques exemples de cas où des personnes se sont attaquées à la
question de l'héritage des circuits existants de l'économie matérielle. L'une des postures développées à cet égard – peut-être l'une des plus fréquentes – consiste en une rupture radicale des
circuits de l'économie matérielle existants. C'est le cas notamment des projets associés aux mouvements contre-culturels et aux revendications sociales et écologistes des années 1960 et 1970.
Ceux-ci se caractérisaient par une volonté de rupture avec toutes les institutions existantes, ce
qui a donné lieu à une certaine inventivité dans la découverte de nouvelles techniques constructives ou dans la redécouverte prospective de techniques anciennes 50. Leur volonté de repenser
l'organisation de l'espace et de la vie dans une perspective autonomiste et autarcique s'est manifestée à plusieurs niveaux, tant du point de vue de l'alimentation que de celui de l'énergie, de
l'éducation ou de la construction. Dans ce dernier cas, ces projets se caractérisent par l'utilisation de matériaux alternatifs, souvent issus de circuits non-industriels et donc largement déconnectés des dispositifs assurant la cohésion de l'économie matérielle. Dans d'autres cas encore, ce
sont des matériaux mis au rebut qui se sont vus considérés comme d'excellents candidats à la
50 CRA-terre (Doat P., Hays A., Houben H., Matuk S. et Vitoux F.), Construire en terre,
Paris, Éditions Alternative et Parallèles, 1979 ; Collectif, Le Catalogue des ressources,
Paris, Éditions Alternative et Parallèles, 3 vol., 1975-1977 ; Kahn L. et Easton B.,
Shelter, 1973 pour l'éd. originale, Shelter Publications, 2000 ; Kahn L. (dir.), Shelter II,
Bolinas (Californie, États-Unis), Shelter Publications, 1978. ; Borasi G. et M. Zardini,
Désolé plus d’essence, Corraini, 2007.
Chapitre 1. Immersion dans les circuits de l'économie matérielle
construction51. Un extrait du célèbre manifeste californien Shelter, qui a été (et reste) le livre de
chevet d'un grand nombre de candidats auto-constructeurs, rend explicite cette volonté de rupture :
« Nous allons très loin avec nos matériaux de construction. […] Nous les
transportons jusqu'à chez nous et les utilisons d'une manière qui nous est
propre. Nous fouillons les décharges. Tout ce qui a une âme nous est utile…
Nous ne sommes pas sur terre pour dépenser de l'argent… Nous essayons de
subvertir l'industrie du bâtiment dans sa forme actuelle. Le rôle de ces structures inhumaines et impersonnelles sur la psyché nationale est encore pire
qu'on ne l'imagine. Nous sommes conditionnés pour penser que nous n'avons
pas la capacité de créer et de construire pour nous-même.52 »
Ce passage illustre bien le type de revendications qui présidaient à la volonté de rompre avec
les institutions existantes. En s'opposant à tous les circuits de l'industrie de la construction, les
mouvements de contre-culture ont donc du ré-inventer d'autres dispositifs et d'autres articulations dans leurs modes de construction. À leur tour, ils ont dû mettre au point de nouveaux médiateurs plus en phase avec leurs aspirations.
La présente recherche ne s'attardera pas trop longuement sur ces postures de rupture. Elle
propose d'explorer plutôt d'autres pistes de reconfiguration au sein des circuits de l'économie
matérielle. L'idée est de s'intéresser aussi, et peut-être principalement, à des cas qui n'ont pas
l'ampleur de ces projets plus radicaux. Alors que ces derniers rejetaient en bloc toutes les médiations de l'économie matérielle pour en réinventer de nouvelles, ce travail s'intéresse à des cas
où les dispositifs médiateurs existants sont pris en considération pour être modifiés, altérés, subvertis et produire de nouveaux effets. C'est pourquoi il est si important d'en passer par une observation assez fine de tous les circuits et de toutes les médiations existants. L'objectif n'est pas
de faire table rase de ce qui existe pour ré-inventer quelque chose à partir de rien (ou de
quelques principes seulement) mais de voir s'il y a des éléments dans ce qui existe qui permettent d'initier de profondes reconfigurations. Pour rester dans le ton et les références de la
contre-culture des années 1970, on pourrait dire que ce travail se rapproche plus de l'attitude de
l'an 01 de Gébé53 que de celles des communautés libres de Californie. Au slogan « éloignonsnous le plus loin possible des institutions existantes et reconstruisons notre société idéale dans le
désert », il préfère la proposition « on arrête tout et on regarde ce qu'on a en face de soi : qu'estce qu'on garde, qu'est-ce qu'on adapte et qu'est-ce ce qu'on jette ?! »
51 Ponte A., « Art and Garbage », Lotus international, octobre 2006, vol. 128, pp. 9-21.
52 Kahn L. et B. Easton, Shelter, op. cit., p. 93.
53 Gébé, L’an 01. On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste, 1970 pour la première
parution, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1975.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
« Le présent règlement fixe les conditions applicables à la mise sur le marché
ou à la mise à disposition sur le marché des produits de construction en établissant des règles harmonisées sur la manière d'exprimer les performances des
produits de construction correspondant à leurs caractéristiques essentielles et
sur l'utilisation du marquage CE à apposer sur ces produits.54 »
C'est en ces termes que s'ouvre l'article premier du règlement européen 305/2011 régissant
depuis le 1er juillet 2013 la commercialisation des produits de construction dans les divers états
membres européens. En y regardant de plus près, il apparaît que ce premier article résume à sa
manière toute la complexité d'un document d'une cinquantaine de pages.
Ce dont il est question, c'est de mettre sur le marché des produits de construction, et plus
exactement, de s'assurer que tous les produits mis sur le marché répondent à une série d'exigences. Dans la mesure où le secteur de la construction engage des effets et des conséquences
importantes, en matière de sécurité des personnes notamment, il est nécessaire de s'assurer que
tous les matériaux ne puissent pas être utilisés n'importe comment et dans n'importe quelles circonstances. C'est pourquoi il faut s'entendre sur les performances que lesdits matériaux doivent
atteindre.
54 « Règlement (UE) n° 305/2011 », op. cit., p. L 88/10.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
Avant même de pouvoir poser la question des performances, encore faut-il que celles-ci
soient exprimées d'une façon compréhensible à l'échelle de toute l'Europe 55. Pour cela, il est nécessaire de mettre au point un langage harmonisé encadrant la circulation des marchandises. La
plupart du temps, de telles tentatives d'harmonisation du langage ne partent pas de zéro. Elles
s'appuient sur une série d'éléments pré-existants, à partir desquels se dessine plusieurs options.
Une possibilité extrême consiste à abroger purement et simplement les éléments anciens au profit d'une création largement originale. Mais le plus souvent, ce qui se passe relève tantôt de l'imposition d'un langage pré-existants sur tous les autres – comme le français d'Ile de France qui
s'est vu promu au rang de langue, reléguant les autres langues parlées ailleurs en France au statut de patois –, tantôt d'un bricolage empruntant des fragments à l'ensemble des éléments préexistants – comme dans le cas de l'Esperanto, un melting-pot fabriqué de toutes pièces à partir
des principales langues européennes56. Dans le cas de la réglementation sur la commercialisation
des matériaux de construction, les éléments pré-existants correspondent à toutes les réglementations nationales qui étaient en vigueur au sein des états membres avant que ces compétences ne
soient prises en charge au niveau européen. C'est entre autres à partir d'elles que le nouveau rè glement a été mis en place, dans une tentative de les harmoniser et de les appliquer à l'échelle
de l'Europe entière.
Enfin, une fois tout ce travail d'harmonisation effectué, il reste à se mettre d'accord sur un
procédé permettant d'en rendre compte. C'est ce que représente le marquage CE, un cachet
marquant littéralement les marchandises et indiquant leur droit à circuler légitimement au sein
des circuits européens de l'économie matérielle.
Histoire d'une poutre
Pour explorer la façon dont ce règlement formate les circuits de l'économie matérielle européenne, je propose de suivre un élément de construction assez modeste. Une poutre en bois me
55 La limite géographique est ici plutôt théorique. Il est clair que les flux de marchandises
traversent assez allègrement la plupart des frontières. En pratique, pour les producteurs
internationaux, il est clair que l'expression des performances doit être compréhensible
au-delà de l'Union européenne et qu'elles gagnent à être compatibles avec d'autres
cadres normatifs.
56 Comme le fait remarquer Louis-Jean Calvet, ce qui fait qu'une langue est considérée
comme « principale » ou comme mineure tient non seulement à son usage mais aussi,
et surtout, aux dispositifs plus ou moins puissants que ses locuteurs mettent en place
pour la promouvoir. Ainsi, il aura fallu en passer, notamment, par l'établissement de
l'Académie française, par la mise au point de dictionnaires et par la centralisation
républicaine du réseau d'enseignement pour que le français s'impose comme la langue
principale de la nation française, un statut que n'ont pas obtenu les autres langages
parlés sur le même territoire, ce qui leur a valu d'être relégués au rang de langues
« secondaires » : des patois. Cf. Calvet L.-J., Linguistique et colonialisme : petit traité de
glottophagie, 1974 pour l’éd. originale, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite
bibliothèque Payot », 2002.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
permettra de montrer comment de tels dispositifs réglementaires prennent corps, pour ainsi
dire, à l'échelle de la trajectoire d'un simple matériau. Dans la suite de ce qui était annoncé dans
le chapitre précédent, l'idée est ici de parvenir à présenter des éléments qui, petit à petit, de vraient permettre aux concepteurs de faire prise sur les circuits de l'économie matérielle et, qui
sait, de trouver des moyens pour y devenir plus responsables.
<un cachet qui en dit beaucoup>
Soit une poutre en bois de section rectangulaire. Elle se trouve sur le toit d'une
camionnette, dans un lot comportant plusieurs autres poutres identiques. La camionnette appartient à une petite entreprise de charpenterie. Elle revient d'un magasin de matériaux et se dirige vers un chantier en cours : la construction d'une petite extension à l'arrière d'une maison mitoyenne bruxelloise. Les poutres y seront
utilisées comme éléments porteurs pour la toiture.
Sur la tranche des poutres, on peut lire un petit cachet imprimé à l'encre indélébile. Au centre, les deux lettres « C » et « E » sont inscrites dans une police de caractère très arrondie. Les contours de chaque lettre épousent un arc de cercle légèrement plus grand qu'un demi-cercle ; si on les prolongeait, leurs deux cercles respectifs devraient se chevaucher partiellement57. Autour de ces deux lettres centrales, une série de chiffres et de lettres qui, à première vue, semble fort abstraite
pour qui ne maîtrise pas le langage à la fois commercial, technique et réglementaire
auquel elle renvoie. Seule une indication écrite se laisse lire facilement et semble indiquer le nom d'une scierie ou d'un quelconque site de production d'où pourrait provenir cette poutre et ses semblables.
En partant de cette étiquette, véritable sésame pour accéder au marché européen, il est possible de remonter toute la procédure de certification pour aboutir in
fine à la réglementation européenne évoquée ci-dessus. Si cette trajectoire prend a
posteriori la forme d'une courbe harmonieuse et continue qui fait se correspondre
l'étiquetage individuel de chaque produit aux ambitions générales d'un règlement
européen, c'est au prix de bien des passages et de nombreux formatages. En l'occurrence, avant d'être jugée conforme la poutre de bois de section rectangulaire a
du franchir beaucoup d'étapes et surmonter quelques situations des plus complexes.
En reprenant les inscriptions du cachet de la poutre en bois de section rectangulaire, après
l'importance du logo CE, ce qui saute aux yeux c'est le sigle « C24 ». Celui-ci indique deux
choses. Le C indique qu'il s'agit d'un bois de conifère (Coniferous) – les feuillus étant indiqués
pour leur part par la lettre D (Deciduous). Le chiffre 24 renvoie quant à lui à une classe de résistance. C'est un facteur essentiel pour les bois de structure, pour qui comptent principalement les
caractéristiques techniques. Cette catégorie (« bois de structure ») se distingue elle-même de la
57 C'est d'ailleurs là un moyen de reconnaître les contrefaçons maladroites !
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
catégorie « bois de menuiserie », pour laquelle priment surtout des aspects liés à l'apparence. La
classe de résistance renseigne sur le comportement d'une section moyenne de bois à divers types
d'efforts physiques tels que la flexion, la traction (dans le sens des fibres du bois et perpendiculairement à celles-ci), la compression (dans le sens des fibres du bois et perpendiculairement à
celles-ci), le cisaillement, etc. Selon sa résistance à toutes ces contraintes, le bois est placé dans
l'une ou l'autre des classes. Plus exactement, il existe une norme européenne (la norme NBN
EN 337) qui définit des tableaux généraux fixant la valeur des contraintes admissibles pour tous
ces efforts physiques et associent celles-ci à des classes données. À partir du moment où un producteur de sections rectangulaires de bois de structure parvient à démontrer que ses produits résistent aux contraintes indiquées dans la norme, il peut légitimement indiquer dessus la classe de
résistance correspondante et fournir ainsi une indication précieuse pour les entrepreneurs et les
concepteurs – qui sont bien évidemment directement concernés par cet aspect.
La norme européenne qui définit les différentes classe de résistance est la norme NBN EN
14081. Elle s'applique depuis 201158 à l'ensemble des états membres de l'Union européenne.
Bien entendu, les essences de bois les plus courantes dans le secteur de la construction n'ont pas
attendu cette date pour être classées en fonction de leur résistance, une caractéristique qui intéresse concepteurs et constructeurs depuis la nuit des temps – ou du moins, à en croire le théoricien de l'architecture Laugier, depuis que l'humanité s'abrite dans des cabanes faites de branches
de bois ramassées en forêt59. Sans remonter si loin, il y a encore quelques années, les mêmes conifères utilisés dans la construction qui répondent aujourd'hui aux caractéristiques de la classe
européenne C24, ceux qui sont en train d'être déchargés du toit de la camionnette arrivée entretemps sur le chantier où elle se rendait, étaient repris dans la catégorie S8 de la norme belge
NBN B 16-520, dans la catégorie SS de la norme britannique BS 4978, dans la catégorie ST-I
ou ST-II de la norme française NF B 52-001, dans la catégorie S10 de la norme allemande DIN
4071 ou encore dans la catégorie T2 du classement nordique INSTA 142, pour ne citer que
quelques-uns des cadres normatifs les plus répandus60.
58 2005 pour certaines parties.
59 « L'homme veut se faire un logement qui le couvre sans l'ensevelir. Quelques branches
abattues dans la forêt sont les matériaux propres à son dessein. Il en choisit quatre des
plus fortes qu'il élève perpendiculairement, et qu'il dispose en carré. Au-dessus il en
met quatre autres en travers ; et sur celles-ci il en élève qui s'inclinent, et se réunissent
en pointe des deux côtés. » Laugier M.-A., Essai sur l’architecture. Observations sur
l’architecture. Édition intégrale des deux volumes, 1755 pour l’édition originale,
Bruxelles, Liège, Pierre Mardaga, 1979, p. 9.
60 Deneufbourg F., Defays M. et Frere H., « Le marquage CE des bois de structure à
section rectangulaire et le classement pour leur résistance. » Ressources Naturelles
Développement, Belgian Woodforum et Houtinfobois, octobre 2011.
59
60
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
<problèmes de dénominations>
Si la norme européenne propose un classement censé correspondre dans les grandes lignes à
toutes ces catégories nationales, chacun de ces cadres normatifs possédait tout de même de petites nuances qui le différenciait de ses homologues internationaux. Ainsi par exemple, la norme
belge ne faisait pas de distinction entre l'épicéa, le pin, le douglas et le mélèze. Toutes ces essences étaient reprises sous la même classe de résistance. En revanche, la norme française associait une première classe de résistance pour l'épicéa, le pin et le douglas et une seconde pour le
mélèze. Pour passer au niveau réglementaire européen, il a fallu harmoniser de telles variations
et parvenir à s'accorder. D'ailleurs, puisque l'ambition première est bien de faire circuler plus librement les marchandises au sein de l'espace européen, comment savoir qu'un épicéa francophone correspond à un Norway spruce anglais, un Fichten allemand ou à un granslekten norvégien ?
Cette question, des botanistes se la posent depuis longtemps. Dans ce domaine, une solution
fréquemment adoptée consiste à attribuer à chaque espèce un nom scientifique en latin. Ces dénominations sont également associées à différents projets de classements botanistes, qui permettent de situer une essence en regard d'essences proches. Mais la solution imaginée par les
comités de normalisation travaillant sur l'harmonisation du bois de construction a opté pour un
autre type de solution : ils ont établi une nomenclature internationale des différentes essences.
Celle-ci est encadrée par la norme NBN EN 13 556, intitulée « Bois ronds et bois sciés – Nomenclature des bois utilisés en Europe ». Selon cette nomenclature, l'épicéa francophone, connu
sous le nom de picea abies pour les botanistes, de faux sapin dans le Jura, de gentil sapin dans
les Vosges61, d'épicéa européen ou de sapin blanc du Nord pour les catégories commerciales ou
encore d'épinette pour les francophones du Québec62, s'appelle PCAB. Le PCAB fait partie du
groupe WPCA63 . Selon la norme NBN EN 13 556, « les deux premières lettres font référence
au genre, avec une combinaison distinctive pour chaque genre. La première lettre est toujours la
lettre initiale du genre et la seconde, autant que possible, une autre lettre du nom générique,
bien que, dans certaines circonstances, cela ne soit pas possible. Les troisième et quatrième
lettres font référence à l’espèce64 ». Donc PC pour picea et AB pour abies. Ce code essence ne
figure pas toujours sur le cachet apposé sur les éléments en bois de section rectangulaire mais il
61 http://www.woodforum.be/fr/essences/epic%C3%A9
62 Quoique l'espèce d'épicéa locale diffère quelque peu de la version native d'Europe
puisqu'il s'agit du Picea sitchensis. Cet arbre est également planté, exploité et
commercialisé en Europe sous l'appellation commerciale d'épicéa Sitka.
63 Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie. Direction générale
Qualité et Sécurité. Qualité et Innovation. Construction, « Spécifications techniques
unifiées. STS 04, bois et panneaux à base de bois. » Édition de 2008 remplaçant et
annulant les STS 04.1 et STS 04.2 édition 1990. Bruxelles, 2008.
64 Institut Belge de Normalisation (IBN), « NBN EN 13556. Bois ronds et bois sciés Nomenclature des bois utilisés en Europe. » Institut belge de normalisation, 2003.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
est par contre obligatoirement mentionné sur le document d'accompagnement que le producteur
doit fournir avec la marchandise qu'il vend.
<classes de résistances et protocoles de contrôle (1)>
Si le sigle C24 (ou C16, C18, etc.) mentionne la classe de résistance, il ne révèle encore pas
grand-chose des procédures choisies pour déterminer les valeurs correspondantes.
En mécanique des milieux continus, la méthode la plus fiable pour déterminer la résistance
d'un matériau consiste à soumettre celui-ci à la contrainte étudiée et à mesurer la force qui est
appliquée au moment où l'élément présente des déformations trop importantes puis se rompt.
Ainsi, la valeur maximale de résistance à tel ou tel effort apparaît de manière implacable. Si de
tels procédés produisent des résultats à la précision incomparable, appliqués trop systématiquement, ils laissent le producteur face à une situation quelque peu embarrassante où il doit parvenir à vendre des éclats de bois dont il peut garantir avec certitude la résistance mais qui risquent
fort de ne plus intéresser grand-monde… Des méthodes non-destructives de détermination de la
résistance s'avèrent nécessaires.
Dans le secteur de l'industrie du bois, deux types de méthodes de classement coexistent. La
première est visuelle, la seconde est effectuée par des machines. C'est d'ailleurs une indication
qui apparaît sur le cachet de la tranche de la poutre de bois de structure à section rectangulaire :
la présence d'un petit « M » indique qu'il s'agit d'un classement machine. Dans les deux cas, ces
méthodes se basent sur des classements pré-existants qui ont établi, pour chaque essence, des
corrélations fortes entre la section d'un éléments de bois et sa résistance aux différents efforts.
Ce qu'il s'agit de vérifier à chaque fois, ce ne sont donc pas tellement les valeurs de résistance
mais bien plutôt de déterminer si la poutre étudiée ne présente pas de défauts majeurs susceptibles d'altérer ses propriétés mécaniques présupposées. En fonction de l'endroit et de la façon
dont les troncs d'arbres sont débités, en fonction aussi, bien sûr, des essences dont il est question, le bois présente de petits défauts comme des nœuds, des fentes, des flaches (une partie de
la surface du tronc restée visible sur l'arête de la poutre), etc. Suivant leur position dans l'élément considéré, et en fonction de leur importance, ces petites altérations peuvent compromettre
plus ou moins sérieusement la résistance du bois. Les tableaux de classement de la résistance
connaissent donc les propriétés d'une poutre moyenne, obtenues par des procédures de test effectuées sur un très grand nombre d'échantillons. Il s'agit en quelque sorte d'un bois idéal-typique, qui est à l'ensemble des poutres en bois ce que « l'homme moyen » de Quetelet était à
l'ensemble de la population : un pur produit de la raison statistique65. Le rôle des producteurs de
poutres (ou des importateurs européens) est de vérifier jusqu'à quel point les éléments individuels qu'ils produisent et manipulent s'écartent de la situation définie comme moyenne.
65 Desrosières A., La politique des grands nombres : Histoire de la raison statistique, 1993
pour l’éd. originale, Paris, Éditions La Découverte, 2010.
61
62
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
L'inspection visuelle est l'une des deux méthodes pour évaluer cet écart. En Belgique, la formation de classeur visuel est organisée par le Centre Formation Bois (CFB), une asbl qui prend
en charge une série d'aspects liés à l'emploi dans le secteur industriel du bois. Outre l'organisation de formations sur l'ensemble du travail du bois (de la préparation des matières premières au
contrôle de qualité du produit fini, en passant par la manipulation et l'entretien des machines, le
façonnage et l'assemblage des différentes pièces, etc.), cette association prend aussi en charge
des questions relatives à la concertation sociale dans ce domaine 66. Le statut de classeur visuel
est délivré par un organisme notifié appelé le Centre Technique de l'Information du Bois
(CTIB), qui s'occupe de la recherche et du développement autour du matériau bois mais gère
aussi des aspects plus réglementaires liés à la certification des produits. Il s'agit de l'un des organismes notifiés par le comité européen de normalisation pour exécuter « les tâches relevant de la
procédure d’évaluation et de vérification de la constance des performances avec la plus haute intégrité professionnelle et la compétence technique requise dans le domaine concerné 67 », tel que
définit à l'article 43 du règlement UE n° 305/2011. Le même article insiste sur le fait que les organismes notifiés doivent être impartiaux, compétents et indépendants des parties qu'ils sont
amené à évaluer. Dans le cas de la formation du classeur visuel, le CTIB ne prend pas en charge
la formation mais délivre par contre l'agréation (et les éventuelles équivalences pour des travailleurs formés dans d'autres pays)68.
Le classeur visuel doit posséder une connaissance très fine de tous les petits défauts suscep tibles d'être présents dans le bois. C'est sur base de ceux-ci, de leur taille et de leur position qu'il
établira les classes de résistance. Tout l'aspect théorique de cette matière est condensé dans un
document de spécifications techniques unifiées publié par le service public fédéral économie,
P.M.E., classe moyenne et énergie : la STS 04.1 – bois de structure 69. Ces connaissances
concernent uniquement les conifères ; les feuillus et les bois exotiques n'ont pas encore fait l'objet d'une telle théorisation au sein des organismes de certification. Bien entendu, la connaissance
de toutes les informations contenues dans la STS 04.1 ne dit encore pas grand-chose du poste
de classeur proprement dit. Une chose est de connaître sur le bout des doigts les terminologie et
les opérations de calcul mental à effectuer pour estimer l'ampleur d'un nœud et en déduire sa répartition au sein de la matière ; une autre est de se trouver au bout de la chaîne de production et
de devoir examiner un par un tous les éléments qui sortent à un rythme cadencé pour décider, le
plus rapidement possible, si oui ou non, les défauts apparents constituent une atteinte à la qualité
structurelle du bois. D'autant que, parce qu'ils sont agréés par un organisme notifié, les classeurs
visuels engagent leur responsabilité quant à la classification des éléments qui passent sous leurs
yeux et dont ils décident du statut. Le fait d'être en quelque sorte les délégués de l'organisme no66
67
68
69
http://www.och-cfb.be
« Règlement (UE) n° 305/2011 », op. cit., p. L 88/24.
http://www.ctib-tchn.be/page.php?m=10&s=11&c=6&p=13&l=FR
Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie. Direction générale
Qualité et Sécurité. Qualité et Innovation. Construction, « Spécifications techniques
unifiées. STS 04, bois et panneaux à base de bois. », op. cit., p. 11-27.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
tifié au sein de l'entreprise, avec toute l'impartialité liée à ce statut, ne les empêche pas d'être
pris malgré tout dans les logiques de rendement propres aux chaînes de production industrielles
qui poussent souvent à privilégier la quantité à la qualité.
L'autre méthode d'inspection des éléments se passe en grande partie du rôle du classeur pour
s'en remettre à des tests effectués par des machines. Quatre types de machines existent. Ils se
distinguent par les méthodes qu'elles emploient70. Le premier type de machines effectue des
tests de flexion. Il s'agit de soumettre la poutre à une légère contrainte et de mesurer l'ampleur
de la déformation. À partir de ce déplacement, il est possible d'extrapoler la résistance générale
de l'élément considéré – sans devoir aller jusqu'à la rupture. Le présence de défauts majeurs au
sein de l'élément se signale par une déformation plus importante, voire par la destruction de
l'élément au niveau de son point de faiblesse. Le deuxième type de machine est basé sur une
mesure de la propagation d'ondes dans la matière. Les ondes en question sont des ultrasons ou
des ondes d'impact produites par un petit coup de marteau. Cette analyse rend possible l'identification d'éventuels défauts au sein de la matière. La troisième méthode est une méthode d'analyse optique. C'est la méthode qui se rapproche le plus du rôle du classeur visuel sauf que, dans
Illustration VI: Estimation de la surface et de la réparation des nœuds dans un profil structurel en bois. Source :
Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie. Direction générale Qualité et Sécurité. Qualité
et Innovation. Construction, « Spécifications techniques unifiées. STS 04, bois et panneaux à base de bois. »
70 Deneufbourg F., Defays M. et Frere H., « Le marquage CE des bois de structure à
section rectangulaire et le classement pour leur résistance. », op. cit., p. 18-25.
63
64
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
ce cas, l'œil humain et l'expertise qui tend à s'accumuler derrière celui-ci sont remplacés par des
scanners qui analysent l'apparence du bois et des logiciels de traitement de l'information fournie
sous forme de signal électronique. Ces logiciels sont configurés pour identifier les différents défauts susceptibles de se présenter et pour décider, en fonction de leur surface totale et de leur
position sur la poutre, s'il constituent ou non des critères de déclassement ou de mise au rebut.
D'après leurs fournisseurs, de telles machines peuvent être configurées au plus près des attentes
des producteurs, en mettant notamment en place des gammes de profils-types qui permettent
d'adapter les exigences du contrôle de qualité à différentes situations, des plus strictes aux moins
strictes71. La dernière catégorie est constituée de machines émettant des rayons ionisants. Ceuxci permettent d'identifier précisément la répartition de la masse volumique au sein d'un élément,
ce qui rend également identifiables les éventuels défauts. Certaines machines combinent plusieurs de ces caractéristiques pour fournir des résultats de haute précision72. Comme l'annonce
l'un des fabricants, il s'agit bien « d'arracher au bois ses caractéristiques les plus secrètes ». Bien
entendu, les méthodes d'obtention de l'information ne sont qu'une façon parmi d'autre de classer
toutes les machines de contrôle présentes sur le marché. On pourrait également s'intéresser à
leur rendement (le nombre de mètres linéaires traités à la minute), aux dimensions admissibles
des éléments qu'elles peuvent traiter, à leur forme et à leur encombrement, au fait qu'elles sont
reprises ou non dans les normes encadrant ces protocoles de contrôle (ce qui facilite éventuellement les agréations futures) ou encore à leur prix – un ensemble de critères qui rentrent en
compte lorsqu'une scierie doit opter pour telle ou telle machine.
Qu'il soit visuel ou machinal, le contrôle des éléments sortant de la chaîne de production est
l'une des étapes essentielles dans l'obtention du certificat de conformité et, par extension, du fameux marquage CE. Toutes les poutres utilisées par le charpentier sur le chantier de la petite
extension ont été testées individuellement, d'une façon ou d'une autre. C'est ce qui leur a permis
d'obtenir leur cachet et d'être mises sur le marché. Il est probable que certains éléments faisant
partie du même lot n'ont pas passé avec succès ces tests. Ceux-là ont alors été déviés vers des
lots de classe moins élevée voire, pour les cas les plus critiques, vers la mise au rebut (c'est-àdire, très souvent, les installations de chauffage de la scierie ou celles de ses employés).
<garantir la conformité des performances>
Le principe général de ces certificats de conformité est le suivant : un cadre réglementaire
européen fixe les performances minimales attendues pour un élément, ici une poutre de bois de
structure du section rectangulaire ; les fabricants (ou les importateurs de matériaux produits endehors de l'Europe) établissent une déclaration des performances de leur produit ; ces perfor71 Cf. par exemple la gamme « Golden Eye » du fabricant Microtec:
http://www.microtec.eu/fr/solutions/transformation/solutions-de-systeme
72 À ce sujet, voir le tableau récapitulatif mis au point par différentes fédérations du bois
belge dans la brochure consacrée au marquage CE des bois de structure. Deneufbourg
F., Defays M. et Frere H., « Le marquage CE des bois de structure à section
rectangulaire et le classement pour leur résistance. », op. cit., p. 22-23.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
mances doivent bien entendu être supérieures aux exigences minimales fixées par les normes
mais elles doivent aussi être contrôlées par un organisme notifié qui se charge de vérifier la cohérence entre ce qui est annoncé par le fabricant et ce qui peut être constaté sur le produit luimême. L'organisme notifié ne procède a priori pas lui-même au contrôle de la qualité des produits ; son rôle consiste plutôt à vérifier que le producteur a bel et bien mis en place un système
adapté de contrôle des performances. La validation de ce système de contrôle par l'organisme
notifié garantit par extension la validité des déclarations des performances. La conformité se définit ici, encore une fois, en regard d'une série de normes adoptées à l'échelle européenne et encadrant très précisément tous ces aspects et les différentes procédures de contrôle. Cela n'empêche pas que, par ailleurs, les organismes notifiés puissent proposer leurs services aux entreprises de leur secteur pour les aider à mettre en place des procédures de certification. C'est un
autre pan de leur mission.
Selon l'usage prévu pour les produits, les performances attendues sont plus ou moins strictes.
Pour des produits qui ne jouent pas un rôle structurel dans le bâtiment, il n'est pas nécessaire de
procéder à des contrôles trop pointus. En revanche, pour un élément tel qu'une poutre de bois
amenée à assurer un rôle essentiel pour l'intégrité structurelle d'un édifice, les contrôles sont
plus rigoureux. Pour les cas les plus critiques, le contrôle doit être assuré entièrement par les organismes notifiés73.
Le contrôle porte sur plusieurs aspects du processus de production.
Il s'agit tout d'abord de s'assurer que le produit de base manufacturé dans une entreprise ré pond bel et bien aux exigences fixées dans les normes harmonisées correspondantes. Pour les
produits pour lesquels il n'existe pas encore de norme harmonisée européenne, il est possible de
recourir à des équivalences. Les anciens agréments techniques qui étaient délivrés avant l'entrée
en vigueur du nouveau règlement européen, par exemple, peuvent jouer ce rôle. De même, si un
producteur parvient à montrer que son produit est rigoureusement identique à un produit équivalent pour lequel les normes existent, il peut se prévaloir de l'équivalence. Dans le cas
contraire, le producteur peut engager une démarche d'évaluation technique auprès d'un organisme d'évaluation technique. Il sera alors amené à réaliser une série d'essais de type initial pour
connaître et faire connaître les propriétés de son produit.
Ensuite, une fois que le contrôle est effectué sur le produit-type, il s'agit également de mettre
en place le contrôle continu de la production en usine (CPU). Dans le cas du bois de structure,
par exemple, ce contrôle de qualité est lié au classement visuel ou machinal des produits sortant
de la chaîne de production. Comme indiqué ci-dessus, ce contrôle est à mettre en place par le
fabricant. En revanche, ce dernier doit faire appel à un organisme notifié pour procéder à une
évaluation du système de contrôle mis en place. En l'occurrence, pour les poutres en bois, il
s'agit de vérifier que les machines de contrôle sont conformes et/ou que le classeur visuel dispose bien de l'agrément du CTIB.
73 Ibid., p. 7.
65
66
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Si ces deux conditions sont remplies (évaluation du produit et du dispositif de contrôle de la
production), le fabricant reçoit de la part de l'organisme notifié un certificat de contrôle, également appelé certificat de conformité ou certificat CE. Celui-ci ne prend toute sa valeur que s'il est
accompagné d'une « déclaration des performances » établie, elle, par le fabricant. Une fois ces
deux documents réunis, le produit du fabricant peut être marqué par le cachet CE. Dans le cas
du bois, celui-ci résume les caractéristiques essentielles du produit : sa classe de résistance mais
aussi le fait qu'il a été ou non classé à sec (c'est-à-dire dans des conditions où l'humidité
moyenne était inférieure à 20%) et les éventuels traitements de préservation qu'il a subi contre
les attaques biologiques. Le cachet renseigne aussi le numéro d'identification de l'organisme certifié notifiant et l'année où le cachet a été apposé.
Voilà la signification de toutes les indications qui entourent le « C » et le « E » centraux sur
la tranche de la poutre.
Bien que ce soit l'élément de bois dans toute sa matérialité qui intéresse avant tout le charpentier (mais aussi, par conséquent, le maître d'ouvrage, qui attend avec impatience son extension, et l'architecte, qui voudrait que ce projet avance bien avant l'hiver pour ne pas devoir y investir trop de temps au printemps, et certainement d'autres acteurs encore), la poutre n'aurait jamais pu arriver sur le chantier si elle n'était pas munie de ce cachet, du certificat de conformité
délivré par l'organisme certifiant (sous format papier ou sur son site internet) et de la déclaration
de performance établie par le fabricant. Sans ces deux documents, aucune chance pour la poutre
de pouvoir circuler dans les réseaux de l'économie matérielle européenne – ou, du moins, dans
ses réseaux formels car, en matière de matériaux comme pour tous les produits, il existe bien
sûr des zones grises ou même franchement noires sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir.
<comités de normalisation>
Mais pour construire quelque chose, fut-ce un projet aussi modeste qu'une extension de maison bruxelloise, il faut bien sûr plus de matériaux que les seules poutres en bois. À cet égard, le
règlement européen est clair : il s'applique à tous les produits amenés à être mis en œuvre dans
des projets de construction. Les principes généraux qui s'appliquaient à la poutre en bois (obtention d'un certificat de conformité, contrôle initial du produit et contrôle continu de la pro duction en usine, déclaration des performances, marquage CE, etc.) s'appliquent à l'ensemble
des matériaux appelés à être assemblés dans l'extension de la maison, ou d'ailleurs dans tout
autre projet de construction. Toutefois, les procédures de contrôle proprement dites, les performances à atteindre et les critères de conformité varient en fonction de l'usage de chaque élément. On ne teste par une plaque de carton-plâtre comme on teste une poutre en bois de section
rectangulaire ; on n'attend pas les mêmes performances d'un sol en linoléum que d'un linteau en
béton ; l'impartialité de l'organisme notifié n'est pas nécessairement requise pour réaliser les essais sur des pavés alors qu'elle l'est pour des poutres en aciers ; etc. En ce sens, si les directives
générales sont d'application à l'ensemble des produits de construction, leurs cristallisations sont
à chaque fois différentes autour des produits spécifiques.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
À cet égard, l'apport des fédérations de chaque secteur est essentiel. Elles assurent effectivement un poste pivot entre, d'un côté, les entreprises d'un secteur et, de l'autre, les groupes de
travail du Comité Européen de Normalisation (CEN) qui dressent le cadre normatif général. Ce
sont elles qui jouent ce rôle délicat d'opérer le passage entre des situations toutes singulières et
le niveau de généralité depuis lequel s'énonce les normes et les règlements européens. Ce sont
généralement aussi ces groupements de représentants d'acteurs du terrain qui se chargent d'implémenter pratiquement les normes adoptées auprès desdits acteurs, par la diffusion de documentation ou par des activités de conseil.
La mise au point des normes européennes est une mission du Comité Européen de Normalisation. Cet institut regroupe plus de cinq cents corps et sous-comités techniques rassemblés par
secteurs industriels. Les comités techniques sont eux-mêmes ouverts à tous les acteurs des secteurs concernés désireux de s'investir dans la construction du cadre réglementaire. Le bois de
structure fait l'objet d'un comité technique à lui tout seul : le TC 12474. Depuis le 1er avril 2010,
la présidence de ce comité a été confiée à la France, et plus exactement à un membre de l'asso ciation française de normalisation (AFNOR), M. Frédéric Rouger.
Dans un document résumant le business plan du TC 124, il est fait mention des principales
parties prenantes, concernées au premier plan par ce qui se passe au sein de ce comité et en particulier par les normes qui y sont établies. Celles-ci sont au nombre de cinq :
–
« Les industries. Des producteurs et utilisateurs de bois de structure qui ont un intérêt
technique et commercial pour les spécifications de standards harmonisés […].
–
Les ingénieurs consultant. Ils ont un intérêt principalement technique dans ce domaine
[…].
–
La communauté. Il en va de l'intérêt de la communauté que les travaux structurels et la
construction de bâtiments soient menés de façon à prendre en compte la sécurité des
individus, tant pendant la phase de construction que lors des phases d'usage.
–
Les commerçants et groupes de consommateurs. Des méthodes de test standardisées et
des spécifications constituent un moyen commode de réguler la communication entre
les acheteurs et les vendeurs, et de clarifier les attentes des clients.
–
Les autorités publiques. [Elles] ont un intérêt législatif dans le domaine dans la mesure
où les standards sont souvent liés aux Eurocodes 75 et aux codes de la construction des
états membres.76 »
74 Pour technical committee.
75 Les Eurocodes sont des normes et des spécifications spécialement orientées autour de la
conception de structures. Ils ne concernent pas directement les matériaux et produits de
construction mais fixent des exigences en matière de construction.
76 CEN/TC 124, « CEN/TC 124 Business Plan ». Comité européen de normalisation
(CEN), 16 septembre 2010.
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68
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Dans les faits, si l'on examine l'organigramme du TC 124 77, il apparaît que toutes ces parties
prenantes ne sont pas représentées directement au sein du comité. Le comité répartit ses tâches
en sept groupes de travail78, chacun étant présidé par une ou deux personnes. Parmi tous ces
présidents, on retrouve un responsable de l'association française de normalisation ; quatre ingénieurs actifs respectivement à l'université technologique de Delft (Pays-Bas), à la Technical University of Denmark, au département material testing de l'université de Stuttgart (Allemagne) et à
la Linnæus University (Suède) ; le manager d'un bureau d'étude allemand spécialisé dans les
questions relatives au lamellé-collé (le Studiengemeinschaft Holsleimbau e.V.) ; le manager d'une
entreprise anglaise spécialisée dans le traitement du bois contre les attaques biologiques (Burt
Boulton & Haywood) ; et une personne travaillant pour un centre de recherche subsidié par la
Société Autrichienne de Recherches sur le Bois (appelé Holz Forschung) – une sorte d'équivalent autrichien du CTIB ou du CSTC en Belgique.
Derrière ces présidents se retrouvent beaucoup d'acteurs et d'organes représentant des acteurs. Dans le cas du bois de structure, l'un des participants aux activités du TC 124 est l'institut
technologique français Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (FCBA). Il s'agit d'un
organe français à qui l'AFNOR a délégué toutes les questions relatives à la normalisation dans le
domaine du bois au sens large (construction et ameublement). Il regroupe en son sein et repré sente de très nombreux producteurs et vendeurs de bois français. Outre les activités du TC 124,
cet organisme s'investit aussi dans des groupes de travail à l'échelle nationale et internationale,
dont notamment l'organisation internationale de normalisation (ISO).
La fonction d'un tel institut consiste entre autres à représenter les intérêts de ses membres.
Ainsi, il inscrit explicitement dans ses objectifs la volonté de poursuivre les travaux visant à valoriser les essences et les techniques françaises au sein de ces comités internationaux 79. Il s'agit
en quelque sorte de s'assurer que les normes harmonisées qui se mettent en place à l'échelle européenne ou plus internationalement encore n'entravent pas les activités du secteur sylvicole
français. Si possible, il serait même intéressant que ces normes favorisent d'une manière ou
d'une autre la position des membres de l'institut. Exactement de la même manière, un regroupement de différentes fédérations du bois belges (Ressources Naturelles Développement (RND),
77 Celui-ci apparaît dans un rapport de situation publié par le Bureau de Normalisation
Bois et Ameublement (BNBA), une antenne de l'institut technologique Forêt Cellulose
Bois-construction Ameublement (FCBA). Bureau de Normalisation Bois et
Ameublement (BNBA) et Institut Technologique Forêt Cellulose Bois-construction
Ameublement (FCBA), « Structure en bois et bois de structure. Rapport de situation de
la normalisation ». Bureau de Normalisation Bois et Ameublement BNBA, janvier
2013.
78 Huit, en comptant un joint group qui établit des ponts avec le travail du comité
technique 112, consacré aux panneaux de bois.
79 Bureau de Normalisation Bois et Ameublement (BNBA) et Institut Technologique
Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (FCBA), « Structure en bois et bois de
structure. Rapport de situation de la normalisation », op. cit., p. 3.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
Hout Info Bois et Belgian Woodforum) est également intervenu dans les sessions de travail du
TC 124 pour plaider en faveur de « l'assouplissement de la norme EN 14081 80 » afin, écriventils, d'« en faciliter l'application81 ».
Ce que montrent ces quelques exemples – qui sont choisis parmi beaucoup d'autres –, c'est
l'entremêlement des intérêts qui se rencontrent et se discutent au sein de ces comités techniques.
Pour le coup, ceux-ci portent assez mal leur nom puisqu'ils constituent des sortes d'arènes, des
forums plus ou moins hybrides pour reprendre les termes de Yannick Barthe, Michel Callon et
Pierre Lascoumes82, où se croisent en fait toute sorte de registres et d'enjeux. Si les enjeux techniques y sont bien présents, comme le montrent entre autres les préoccupations liées au classement des poutres en bois selon leurs propriétés physiques, ils ne sont pas les seuls à être mis sur
la table. On y rencontre aussi des enjeux commerciaux, comme ces représentants de secteurs
sylvicoles nationaux qui, de bonne guerre, plaident pour les intérêts de leurs membres 83 ; des enjeux environnementaux ; des enjeux sociaux ; etc. La question qui se pose alors est celle de savoir qui sont exactement les porte-paroles de tels enjeux ? Si les ingénieurs et les directeurs
d'entreprises semblent bien présents et constituent, à n'en pas douter, de fidèles représentants
pour les intérêts techniques et commerciaux des acteurs du secteur du bois, il est légitime de se
demander si les autres enjeux bénéficient de la même représentativité. On peut se demander par
exemple comment « la communauté », pourtant identifiée comme l'une des parties prenantes,
prend consistance et fait entendre sa voix dans les réunions de travail – si ce n'est comme un
80 Deneufbourg F., Defays M. et Frere H., « Le marquage CE des bois de structure à
section rectangulaire et le classement pour leur résistance. », op. cit., p. 5.
81 Ibid.
82 Barthe Y., Callon M. et Lascoumes P., Agir dans un monde incertain. Essai sur la
démocratie technique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001.
83 Ce qui apparaît ici en filigrane, c'est la tension peut-être proprement européenne entre
un horizon largement libéralisé d'ouverture des marchés et des tendances plus
protectionnistes, qui cherchent à aménager les cadres juridiques et réglementaires en
faveur de certaines « chasses gardées ». Un exemple révélateur parmi tant d'autres : le
même M. Rouger qui préside le TC 124 publiait en 2005 un article intitulé « Les Bois
scandinaves sont-ils supérieurs aux bois français ? Quelle est la réalité ? ». Les dix
pages de développement permettaient bien sûr de répondre par la négative : le sapin
blanc français n'a pas à rougir face à son homologue nordique… Rouger F. et Guinard
D., « Les Bois scandinaves sont-ils supérieurs aux bois français ? Quelle est la
réalité ? », Revue Forestière Française, 2005, vol. 1, pp. 85-94. Le protectionnisme ne
se joue pas uniquement dans une compétition entre nations. Des tensions similaires se
retrouvent à tous les niveaux de pouvoir, parfois jusqu'à l'échelle régionale. Ainsi, une
commission nationale du BNBA a été amenée à discuter un point consistant « à
modifier les critères pour l’épicéa de Sitka en annexe C suite à l’élargissement de l’étude
de caractérisation de cette essence à l’ensemble de la France et pas seulement à la
Bretagne »… cf. Bureau de Normalisation Bois et Ameublement (BNBA) et Institut
Technologique Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (FCBA), « Structure
en bois et bois de structure. Rapport de situation de la normalisation », op. cit., p. 9.
69
70
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
principe, somme toute assez vague, qui oriente plus ou moins fermement les décisions qui se
prennent.
<sous les processus d'harmonisation, la disparité des intérêts>
Ce qui se joue aussi ici, c'est que les normes dites harmonisées ne le sont qu'au prix d'un travail intense. Derrière l'aspect lisse que sous-entend le processus d'harmonisation, se cachent des
enjeux nettement plus « rugueux », faits de débats, de représentations plus ou moins représentatives et de questions touchant à différents niveaux – depuis le débitage d'un tronc dans une forêt
précisément localisée jusqu'à des aspects influant les pratiques de toutes les scieries européennes. De même, la conformité que balisent de telles normes n'a rien d'abstrait ou d'absolu.
Elle est le résultat de constructions complexes et entremêlées 84, qui relèvent en partie de facteurs
contingents mais aussi de rapports de force plus ou moins violents. Si la fameuse poutre en bois
de section rectangulaire ornée du fameux cachet CE est justement de l'épicéa belge, c'est le ré sultat d'une longue chaîne d'actions, si longue et si ramifiée qu'il serait impossible de l'expliquer
par une cause unique. Elle implique aussi bien l'ensemble du travail effectué tout au long de la
chaîne de production, depuis la gestion des forêts jusqu'au façonnage des poutres, que des dispositifs de certification mis en place par le fabricant et l'organisme notifié dont il dépend. Les
maillons de cette chaîne sont également constitués par le poids des traditions constructives d'un
secteur qui possède une longue expérience dans l'utilisation de cette essence à des fins constructives. Cette chaîne implique également que, à un moment donné, il s'est trouvé quelqu'un pour
défendre directement ou indirectement les intérêts de l'épicéa belge pendant des réunions aux
cours desquelles se discutaient quelques-unes des normes exerçant une influence sur ce dernier.
Ainsi, le destin de la poutre en épicéa de section rectangulaire et de classe C24 (anciennement
S8 selon la STS 04.1), entretemps mise en œuvre avec succès dans la toiture d'une petite exten sion d'une maison bruxelloise, s'est sans doute partiellement joué dans le lobby85 d'un hôtel
d'une quelconque capitale européenne qui accueillait pour l'occasion une session de travail du
TC 124.
Des déchets inertes aux granulats
<sur les pas d'un container>
La scène se passe une matinée d'un jour de semaine ordinaire. Le long du canal
de Willebroek, un camion sort de l'agglomération bruxelloise. Il roule sur une route à
deux bandes en direction de Vilvorde. Dans sa benne, un chargement de gravats
de béton. Ceux-ci proviennent d'un chantier de démolition qui se déroule quelque
part dans le quartier européen, dans le centre-ville de Bruxelles. Une tour de bu 84 Complexe et Entremêlé : c'est peut-être comme ça qu'il faudrait interpréter le cachet
CE !
85 La dénomination de cet espace semble taillée sur mesure pour accueillir ce qui
constitue effectivement une forme de lobbying.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
reaux des années 1970 est entièrement démolie pour être remplacée par un nouveau projet d'envergure : une nouvelle tour, plus haute et plus performante. Après
avoir enlevé tous les éléments superficiels, comme les cloisons légères, les fauxplafonds et les châssis de fenêtre, les équipes de démontage ont cédé leur place
aux engins de démolition. Depuis quelques jours, des petites pelles mécaniques
suspendues à des grues s'attaquent à la structure porteuse en béton. D'autres bulldozers placés aux étages ratissent les gravats et remplissent rapidement de vastes
containers. Malgré des conditions difficiles propres aux gros chantiers urbains
(manque de place, voisinage proche, nuisances à réduire au maximum), les travailleurs sont bien rodés et la démolition avance à un bon rythme. Si les équipes ne
rencontrent pas de problèmes inattendus, le chauffeur aura encore le temps de
faire quelques trajets pour aller chercher des containers pleins d'ici la fin de la journée.
Bientôt le camion arrive à hauteur d'un vaste terrain qui s'étend sur la gauche.
L'entrée est marquée par une barrière ouverte. En s'engageant sur le terrain, le
chauffeur adresse un signe de la main à la personne installée dans une petite cabine en verre, juste en face de l'entrée. D'un autre geste de la main, celle-ci invite le
chauffeur du camion à s'engager avec son véhicule entre deux parois de béton et à
s'arrêter là sur une gigantesque balance. Tous les véhicules sont pesés chargés à
l'arrivée et à vide lors de leur sortie. Cela permet de tenir un compte précis de tout
ce qui arrive sur le site. Le chauffeur se dirige ensuite vers un hangar situé au fond
du terrain, où il déverse le contenu de sa benne sur un tas de gravats que lui indique un opérateur.
À partir de là, les gravats vont suivre une longue trajectoire visant à transformer
ces déchets en une nouvelle ressource. De machine en machine, de zone de tri en
processus de nettoyage, ces gravats vont être triés, concassés selon des granulométries très précises et transformés en granulats aptes à ré-intégrer le marché des
produits de construction.
C'est d'abord à la pelle mécanique que les restes d'éléments en béton encore
vaguement reconnaissables sont brisés. Le machiniste placé dans la cabine manœuvre si habilement que quelques mouvements rapides lui suffisent à arracher
une bonne partie des ferraillages à béton. Le reste de l'acier sera enlevé à l'aide
d'une bande magnétique, plus loin sur la chaîne. Ses propriétés magnétiques font
de l'acier un matériau très facile à trier. En revanche les restes de métaux non-ferreux, de bois ou de plastique demandent plus d'infrastructure. Plusieurs machines
vont être nécessaires pour assurer le tri du flux de déchets inertes mais la méthode
la plus efficace reste le passage par une cabine de tri manuel. Quelques ouvriers
sont placés de part et d'autre d'une bande roulante, dans une petite cabine située
en hauteur. Toute la journée, des déchets de construction et de démolition défilent
sous leurs yeux. Leur travail consiste à ôter le maximum de fractions parasites.
71
72
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Pour cela, ils doivent manipuler les morceaux de béton, encore assez gros à ce
stade, et vérifier que rien ne se cache en dessous. Toutes les fractions qu'ils récupèrent sont jetées dans des containers placés sous la cabine et remplacés régulièrement. La vitesse de défilement et la concentration nécessaire rendent ce travail
fort éprouvant. Les conditions climatiques, le bruit et la poussière omniprésente
n'améliorent pas la situation.
Illustration VII: Cabine de tri manuel des fractions résiduelles d'un flux de déchets inertes dans un centre de
concassage. Source : Rotor asbl
Il y a quelques années encore, les travailleurs affectés à ce poste étaient des
employés de l'entreprise de démolition et de recyclage. Entre-temps, le marché de
l'emploi s'est sensiblement modifié sous l'effet de diverses tendances, dont la libéralisation des prestations de service dans l'Union européenne. Aujourd'hui, les personnes effectuant le tri des déchets de démolition se présentent souvent sous le
statut d'entrepreneurs indépendants. Ils viennent tous de l'étranger, le plus souvent
d'Europe de l'Est. Largement livrés à eux-mêmes pour la défense de leurs droits sociaux, ils constituent de facto une main d'œuvre malléable et bon marché pour l'entreprise de concassage, très contente de trouver là de la force de travail pour laquelle elle n'a pas à assumer directement de charges sociales. À la pénibilité du
travail vient donc s'ajouter une haute précarité de l'emploi. Même si certains sont là
depuis quelques mois, voire quelques années, les contrats qui les lient à l'entre-
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
prise de concassage sont toujours de courte durée et donc susceptibles de n'être
pas renouvelés si la quantité de travail diminue ou si de nouvelles machines venaient à remplacer la force de travail vivante.
Plus loin sur la chaîne, le flux de déchets passe par d'autres machines continuant le nettoyage. Un bassin d'eau permet de séparer les restes de bois (qui
flottent) des inertes (qui coulent) ; des ventilateurs permettent de dévier les fractions les plus légères (comme les papier ou les petits bouts de plastique qui au raient échappés à la vigilance des ouvriers). Pour des fractions qui doivent être particulièrement pures, un passage par une seconde cabine de tri manuel permet de
peaufiner le travail de séparation des fractions. Le flux d'inertes ainsi nettoyé passe
alors dans de gros concasseurs qui réduisent la matière en petits morceaux. Ceuxci sont ensuite passés au crible afin d'obtenir des granulats de la taille escomptée.
Les éléments qui ne passent pas par les mailles des tamis suivent une boucle de
feedback et repartent vers les broyeurs pour un nouveau tour.
<transferts de technologie>
La plupart des machines qui composent la chaîne de purification-séparation des fractions
existent depuis longtemps. Avant d'être employées pour le concassage des déchets inertes, elles
ont été inventées et perfectionnées pendant de longues années dans le secteur de l'extraction minière, et plus exactement en minéralurgie, le secteur industriel qui reprend l'ensemble des opérations nécessaires au traitement des minerais.
À première vue, les problèmes qui se posent dans ces deux domaines (la minéralurgie et le
concassage des inertes) semblent assez semblables. Dans les deux cas, il s'agit de traiter des matières « brutes », extraites en vrac et dont on cherche à isoler une fraction spécifique – la ressource proprement dite. Dans les deux cas également, ces opérations impliquent un travail intensif de traitement et de tri de la matière ; elles génèrent au final deux types de flux : d'un côté,
les ressources finalement extraites, et de l'autre, les différents coproduits, c'est-à-dire les matières non désirées générées lors du processus de tri. La plus grande différence entre ces deux
secteurs tient au fait que l'un travaille traditionnellement avec des matières « neuves », directement extraites des sous-sols de la terre, tandis que le second travaille avec de la matière provenant de la démolition de constructions existantes.
Dans un article pour le Worldwatch Institute, la chercheuse Payal Sampat tente de faire un
état des lieux de l'industrie minière à l'échelle mondiale. Elle y indique que pour beaucoup de
minéraux, la plus grande partie des gisements ne se trouve plus sous terre mais bien au-dessus
du sol [above ground]. Par exemple, la quantité d'or en sous-sol est estimée à 50 000 t, alors
que près de 31 000 t dorment dans les coffres-fort des banques et des institutions et que près de
65 000 autres tonnes ont été utilisées pour la production de bijoux. Idem pour le cuivre, dont
90 000 t gisent dans les sous-sols états-uniens alors qu'on estime à 40 000 le nombre de tonnes
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74
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
de cuivre enfoui dans les décharges86. Dans ce même article, Payal Sampat utilise la notion
d'above-ground mining pour désigner les activités visant à retraiter d'une manière ou d'une autre
les matières déjà extraites, que ce soit par le recyclage ou par l'exploitation des décharges
comme nouveaux gisements à prospecter.
Même si le béton n'est pas directement une ressource naturelle, dans le sens où il s'agit d'un
produit composite déjà manufacturé, à bien des égards les activités de recyclage des gravats de
béton peuvent s'apparenter à une forme de prospection minière « sur-terraine » – pour utiliser
un néologisme qui traduirait la notion d'above-ground mining. Ce serait alors l'ensemble de la
production bâtie en béton ou en maçonnerie qui constituerait autant de sources futures pour le
secteur du recyclage des inertes. Ce n'est donc sans doute pas tout à fait un hasard si les techniques de traitement de la matière qui sont utilisées dans ce domaine proviennent en droite ligne
de l'industrie minière.
Illustration VIII: à gauche, un broyeur américain tel que présenté dans une encyclopédie des machines industrielles
de 1870 ; à droite, un concasseur à mâchoires verticales, dans un centre de tri en 2011.
Les concasseurs verticaux à mâchoires, par exemple, qui sont utilisés aujourd'hui dans la
chaîne de traitement des déchets inertes juste après leur passage par la cabine de tri manuel, ne
sont pas sans ressemblance avec ce broyeur américain décrit par un ingénieur français dans une
encyclopédie des machines de 1870, dans la section « machines d'exploitation des mines »87.
Celui-ci le présente comme « une copie de la mâchoire humaine 88 », composé d'une plaque fixe
(une sorte de maxillaire supérieur…) et d'une plaque mobile (l'équivalent d'un maxillaire inférieur), qui permet d'écraser les minerais dès que ceux-ci sont extraits du puit de la mine et avant
de commencer à les trier plus finement.
86 Sampat P., « Scrapping Mining Dependence », The Worldwatch Institute (dir.), State
of the world 2003, The Worldwatch Institute, 2003, p. 125.
87 With É., Les machines : leur histoire, leur description, leurs usages, Paris, J. Baudry,
coll. « Bibilothèque de l’enseignement technique », 1870, p. 267.
88 Ibid.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
De la même manière, les jigs utilisés aujourd'hui par les laboratoires de test pour déterminer
la granulométrie des granulats de béton concassés ne sont qu'une énième variation d'une technique mise au point dans la première moitié du 19 è siècle par un certain Aristide Bérard. Selon
des historiens des techniques, c'est ce dernier qui « eut l'idée, en 1833, de transformer en bac à
piston un crible à secousses opérant dans l'eau. Il donna ainsi une impulsion décisive au lavage
du charbon ; le charbon à laver arrivait à une extrémité du bac, et à l'autre le charbon lavé et le
schiste étaient évacués séparément.89 » Si de tels procédés se sont ensuite constamment améliorés, leur principe de base n'a pas tellement évolué. C'est ce que montre la comparaison entre
une illustration extraite d'un support de cours de l'École centrale des arts et manufactures de
189390 et une image publiée dans une revue du CSTC, plus de cent ans plus tard 91. À la différence près qu'il ne s'agit plus, pour le CSTC, d'épurer toutes les substances parasites dans un
chargement de charbon, comme c'était le cas à l'origine, mais bien de purifier et de séparer en
différentes fractions des granulats de béton afin d'en établir la courbe granulométrique.
Illustration IX: à gauche, un crible à secousse utilisé pour le nettoyage du charbon, tel que décrit dans un cours de
l'École centrale des arts et manufactures en 1893 ; à droite, un jig utilisé pour établir la courbe granulométrique des
granulats de béton, tel que décrit dans un article du CSTC en 1999.
Il y a donc un véritable transfert de technologies qui s'est opéré entre le secteur relativement
ancien de la minéralurgie et celui, naissant, du concassage des déchets inertes. Pour la Belgique,
ce tournant a eu lieu dans le courant des années 1990, date à partir de laquelle les installations
de concassage se sont multipliées 92 et l'utilisation des granulats recyclé dans la production de bé89 Birembaut A., « L’industrie minière », Daumas M. (dir.), L’expansion du machinisme,
Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Histoire Générale des Techniques »,
1968, vol. 3/5, p. 575.
90 Dorion C.-J., Exploitation des mines : cours de l’École centrale des arts et manufactures,
Baudry (Paris), 1893, p. 520.
91 Desmyter J., Blockmans S., Frenay J. et Ancia P., « Granulats de débris et béton
recyclé : résultats et développements récents. Partie 1 : vers une amélioration de la
qualité. », CSTC magazine, 1999, vol. 2, p. 21.
92 D'après les chiffres, il y aurait eu une quarantaine d'installations de concassage en
Belgique au début des années 1990 et près de 90 en 1999, soit deux fois plus. Sources :
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
ton a commencé à se développer fortement. Ce transfert de technologie n'est bien sûr qu'un aspect parmi d'autres à avoir accompagné l'intensification du développement de ce nouveau secteur, qui s'est jouée à d'autres niveaux que d'un point de vue strictement technologique.
Parmi les opérateurs de ce transfert, il est certain que le Centre Scientifique et Technique de
la Construction (CSTC) et le Centre de Recherches scientifiques et techniques dans l'Industrie
Cimentière (CRIC) ont joué un rôle crucial. Mais il n'étaient pas seuls à s'attaquer aux questions
techniques, juridiques et organisationnelles d'un tel processus ; ils ont travaillé sur toutes ces
questions avec un laboratoire de recherches sur le béton de l'université de Gand ainsi qu'avec le
département Métallurgie et Traitement des Minerais de l'Université de Liège 93. La présence de
ce dernier n'est certainement pas anodine dans l'histoire de ce transfert technologique puisque
les départements scientifiques de l'université de Liège sont réputés pour avoir accompagné de
près le développement industriel de cette région, notamment autour de l'extraction minière, de
la sidérurgie et de la métallurgie. En réponse aux phénomènes de désindustrialisation qui
touchent cette région, il n'est pas complètement absurde de penser que ces centres de recherche
aient vu une belle opportunité de valoriser les connaissances et les savoir-faire accumulés depuis
longtemps dans un secteur industriel à l'avenir plus prometteur. L'un des jalons de ce mouvement de transfert peut être trouvé dans le rapport d'une recherche 94 menée conjointement par le
CSTC et le département Métallurgie et Traitement des Minerais de l'université de Liège, visant
à « déterminer dans quelle mesure les technologies provenant de l’industrie minière et du traitement des minerais sont techniquement et économiquement applicables à l’épuration des granulats de recyclage de C&D.95 »
<passer du statut de déchet à celui de produit>
Retour à l'installation de concassage et au chargement de gravats de béton qui
vient de sortir de la chaîne de traitement. À l'issue de ce trajet, et comme des millions de tonnes de minerais avant lui, le chargement de gravats de déchets inertes
Simons B. et Vyncke J., « Les déchets de construction et de démolition. Possibilité de
recyclage sous forme de granulats dans le béton. », CSTC magazine, 1993, vol. 1, pp.
32-41 ; Desmyter J., Blockmans S., Frenay J. et Ancia P., « Granulats de débris et
béton recyclé : résultats et développements récents. Partie 1 : vers une amélioration de
la qualité. », op. cit.
93 Desmyter J., Blockmans S., Frenay J. et Ancia P., « Granulats de débris et béton
recyclé : résultats et développements récents. Partie 1 : vers une amélioration de la
qualité. », op. cit., p. 14.
94 Le rapport s'intitule Optimalisation du processus de purification-séparation pour le
recyclage des déchets de construction et de démolition. Bruxelles. CSTC. Rapport final,
biennale 1996-1998. Je n'ai malheureusement pas réussi à me le procurer.
95 Desmyter J., Blockmans S., Frenay J. et Ancia P., « Granulats de débris et béton
recyclé : résultats et développements récents. Partie 1 : vers une amélioration de la
qualité. », op. cit., p. 16.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
provenant d'une démolition d'un building du centre-ville s'est désormais transformé
en différents tas de granulats aux dimensions et aux caractéristiques contrôlées.
Cette transformation – il s'agit très littéralement d'une transsubstantiation, c'està-dire de la transformation d'une substance (des gravats) en une autre (des granulats)… – a été rendue possible par l'extraction soigneuse de toutes les fractions parasites telles que le sable, les morceaux de bois, de plastique et de métaux ; puis
par le broyage des morceaux de béton en granulats aux tailles souhaitées. C'est ce
produit épuré et retravaillé qui est alors acheminé à la pelle mécanique vers de
grands tas où il s'accumule avec ses semblables. Ceux-ci seront ensuite achetés
par des entrepreneurs en construction pour des travaux de remblai ou, de façon
plus exigeante, pour la fabrication de nouveaux bétons. D'ailleurs, sur le même site,
l'entreprise de démolition et de concassage possède elle-même une petite centrale
à béton, pour laquelle elle utilise les granulats issus du traitement des déchets de
démolition.
L'utilisation de ces produits recyclés sur le marché de la construction n'est pas une pratique
proprement contemporaine. Pour être exact, elle est en fait très ancienne. Selon les archéologues, les Romains eux-mêmes auraient utilisés des granulats recyclés de maçonnerie dans la
composition de leurs mortiers, notamment pour l'aqueduc passant au-dessus du Gard 96. De tout
temps, les gravats produits à la suite des démolitions ou des catastrophes entraînant la destruction des bâtiments (tremblements de terre, bombardements, etc.) ont trouvés de nouveaux
usages, sous forme de remblai, pour des fondations ou dans la
stabilisation de voies de circulation. La petite colline qui constitue le seul point de relief dans le paysage des Giardini vénitiens
est en fait composée par l'accumulation des gravats du Campanile de San Marco suite à son effondrement en 1902. Dans le
même ordre d'idée, la plupart des grandes villes allemandes
possèdent un ou plusieurs Schuttberg, c'est-à-dire des collines
artificielles formées par les restes des démolitions provoquées
par les bombardements stratégiques de la seconde guerre mondiale.
Plus proche de nous, on trouve des traces de ces pratiques
d'utilisation des débris pour la fabrication de béton de moindre
qualité et devant répondre à des exigences minimales dans différents dispositifs normatifs de plusieurs pays. Ainsi la norme allemande DIN 4163 de 1951 ou le cahier des charges type 104
« Entreprise de travaux des bâtiments » établissent les prescrip-
Illustration X: photo-montage
représentant l'effondrement du
Campanile San Marco, à Venise en
1902. Les débris ont servi de
remblai pour l'aménagement des
Giardini. Source : Wikimedia
Commons.
96 Simons B. et Vyncke J., « Les déchets de construction et de démolition. Possibilité de
recyclage sous forme de granulats dans le béton. », op. cit., p. 35-36.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
tions techniques pour ces pratiques97. Ce qui est par contre nettement plus récent, c'est le fait
d'utiliser ces granulats dans des applications plus exigeantes, telles que la production de nouveaux bétons de plus haute qualité. S'il s'agit là d'un résultat somme toute assez prévisible des
politiques de recyclages mises en avant par les pouvoirs publics depuis la fin des années 1980,
plusieurs autres moteurs rentrent en compte pour expliquer ce phénomène – et le complexifier
au-delà du strict enjeu environnementaliste.
<récits fondateurs>
Dans la mythologie industrielle belge, on trouve une sorte de récit fondateur à propos du développement des installations de recyclage des déchets inertes. Celui-ci se passe au tout début
des années 1990 et met en scène un entrepreneur ayant répondu à un marché public en remet tant une offre remarquablement plus basse que celles de ses concurrents. L'administration, intriguée par cette différence de prix, convoque alors l'entrepreneur pour en savoir plus. Celui-ci explique qu'il a prévu d'utiliser pour ce poste des matériaux recyclés, moins chers que leurs équi valents neufs. Tout en admettant la proposition d'un point de vue technique, l'administration a
dû malgré tout écarter l'offre dans la mesure où le cahier des charges stipulait clairement l'obligation pour l'entrepreneur de fournir des matériaux neufs. Pour éviter de telles situations à l'avenir, l'administration a toutefois chargé un groupe de travail d'élaborer de nouveaux cadres juridiques, techniques et administratifs permettant d'accueillir ces produits recyclés. Un groupe de
travail a alors été mis en place au sein du département Environnement & Infrastructure de la
Communauté flamande pour plancher sur différents documents, dont une circulaire définissant
les bases techniques pour ces nouveaux produits98.
Si ce récit converge bien avec les ambitions environnementales des politiques européennes,
ce qui y est mis en avant est avant tout l'enjeu économique. Il part du principe que les granulats
recyclés représentent une belle opportunité pour réduire les coûts de toute une série de travaux.
Ce serait précisément cette opportunité de faire baisser les coûts qui aurait pour ainsi dire mis la
puce à l'oreille de l'administration.
Il est possible d'identifier un autre élément moteur qui permet de mieux comprendre ce
mouvement d'élargissement des usages auxquels sont affectés les granulats recyclés. Celui-ci
donne lieu à un autre récit et offre ainsi une autre explication au développement du secteur du
concassage. Il n'est pas question ici de devoir décider lequel des deux récits s'avère le plus « valable » ou le plus « vrai » mais au contraire de les envisager dans une relation de complémentarité, où la prétention à l'objectivité se construirait dans la multiplication des points de vue sur un
même objet.
97 Vyncke J., « Remploi des gravats et déchets de construction sous forme de granulats
dans le béton. Circulaire du département Environnement & Infrastructure de la
Communauté flamande », CSTC magazine, 1993, vol. 4, p. 40.
98 L'anecdote est rapportée dans Ibid., p. 39.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
Ce second récit le voici : avant d'être utilisés pour la production de bétons neufs, les granulats concassés servaient principalement dans le secteur de l'industrie routière, où ils étaient employés abondamment pour former les couches inférieures des fondations des routes. Cette fonction peu exigeante se satisfaisait d'un produit de moindre qualité. Par conséquent, les concasseurs pouvaient se contenter d'installations relativement simples. Or, il est arrivé un moment en
Belgique où la courbe de production des granulats issus des démolitions continuait d'augmenter,
tandis que les travaux routiers avaient quant à eux tendance à diminuer 99. Pour le dire de façon
quelque peu caricaturale, on a commencé à démolir plus d'immeubles et de voiries qu'on ne
construisait de routes. D'un point de vue économique, la diminution des lourds travaux de voirie
signifiait que les concasseurs risquaient de se retrouver dans la position inconfortable d'une situation de sur-production. C'est un problème assez classique du mode de production capitaliste
qui se rencontre lorsqu'un producteur ne parvient pas à trouver de débouchés pour les produits
qu'il fabrique. Cela signifie qu'il ne peut pas réaliser la plus-value contenue à l'état potentiel
dans sa marchandise, faute de lui trouver un acheteur. Ce problème ne peut se résoudre qu'en
trouvant impérativement de nouveaux marchés. C'est exactement ce qu'ont fait les concasseurs
lorsqu'ils ont investigué de nouveaux débouchés pour leurs produits bien que, dans ce cas, cela
impliquait aussi de nouveaux investissements pour développer leurs installations afin de répondre aux exigences de ce nouveau secteur.
Dans le second récit, il y a un élément moteur qui dépasse le seul impératif de trouver des
débouchés aux marchandises pour réaliser la plus-value qu'elles contiennent sous forme latente.
Il s'agit très pratiquement de trouver un mode de traitement adéquat pour gérer une externalité
économique plutôt encombrante. À moins de construire des collines artificielles, comme l'ont
fait les municipalités allemandes au lendemain de la guerre, et sauf à arrêter le flux à la source
(ce qui engage des questions hautement complexes), il s'agit pour la société de trouver une destination aux débris qu'elle produit en abondance. Développer le secteur du concassage était une
solution allant dans ce sens.
Dans une perspective capitaliste de réalisation de la plus-value, des solutions d'immobilisation sont tout simplement inenvisageables. Dès que les gravats passent dans le régime de la marchandise, leur immobilisation n'est plus une option. Cela reviendrait à interrompre une chaîne
d'action où chaque passage implique nécessairement la création d'une certaine plus-value. Quoiqu'ils soient appelés « déchets » au moment de leur arrivée sur les installations de concassage,
les matériaux inertes n'en demeurent pas moins des marchandises issues d'un mode de produc99 « [Le marché des ouvrages en béton] mérite cependant un examen approfondi, car c'est
celui qui offre les perspectives les plus valorisantes pour la récupération de ces produits
[i.e. les granulats recyclés]. Il permettrait par ailleurs de soulager la construction
routière, qui frise, à terme, la saturation si l'on considère qu'elle absorbe aujourd'hui le
double de la quantité des déchets qu'elle-même produit. » Cité par Simons B. et Vyncke
J., « Les déchets de construction et de démolition. Possibilité de recyclage sous forme
de granulats dans le béton. », op. cit., p. 33.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
tion capitaliste et destinées à le rester. En ce sens, ces matériaux véhiculent avec eux les exigences propres à la marchandise. C'est ainsi une double nécessité, à la fois pratique et économique, qui a poussé le secteur du concassage à explorer de nouveaux débouchés pour des éléments.
Mais ces récits montrent aussi qu'il ne s'agit pas seulement d'opter pour le moins cher ou de
trouver de nouveaux débouchés à la marchandise ; encore faut-il que les cadres techniques, administratifs et juridiques soient prêts à ce que le secteur de la construction utilise ces nouveaux
procédés, fussent-ils effectivement meilleur marché. Or ce cadre était jusqu'alors taillé sur mesure pour l'utilisation de produits « neufs », c'est-à-dire de granulats dits naturels, soit des éléments pierreux extraits des carrières. Ce secteur industriel voit évidemment d'un très mauvais
œil l'arrivée sur le marché des granulats « artificiels » qui concurrencent ses propres produits,
extraits directement des carrières.
<positionnements concurrentiels>
Voilà le récit fondateur qui se densifie et commence à prendre les différents atours d'une
bonne trame narrative ! Tout d'un coup, un nouvel acteur surgit dans l'histoire. Il s'avère que le
nouvel espace brigué par le secteur du concassage pour écouler ses marchandises est en fait déjà
occupé… Et bien entendu, comme il se doit dans un système fondamentalement concurrentiel
(mais aussi pour les exigences d'un bon récit mythologique), les intérêts respectifs de ces deux
protagonistes rentrent assez directement en concurrence. Ce qui s'en suit est connu d'avance et
ne peut pas prendre d'autre forme que celle d'une lutte sans merci.
Dans ce cas, la lutte qui commence sur un terrain strictement économique (après tout, il
s'agit bien d'une lutte pour l'occupation d'un marché) mobilise des discours énoncés dans plusieurs registres, lesquels entraînent également de multiples conséquences et effets bien palpables
pour tous les acteurs concernés de près ou de loin par l'utilisation de granulats dans les travaux
de construction.
D'un point de vue rhétorique, la guerre commerciale que se livrent ces deux filières se déploie par la mobilisation de deux registres distincts. Si les filières de concassage ont pour elles
l'argument de ne pas entamer directement des ressources naturelles épuisables, répondant ainsi
aux exigences du registre environnementaliste, leur concurrent direct leur reproche de ne pas
être capables de garantir l'approvisionnement d'un produit stable, prévisible et de suffisamment
bonne qualité pour être incorporé dans des ouvrages sophistiqués – et la préparation du béton
est certainement de ceux-là. Ce faisant, le débat glisse sur un plan plus strictement lié au re gistre technique. De fait, le secteur du concassage reste tributaire de la qualité et de la quantité
des gravats provenant des démolitions de bâtiments, dont le contenu varie énormément en fonction de l'âge ou de la taille du bâtiment démoli, ce qui se répercute éventuellement sur la qualité
du produit recyclé ou, du moins, sur la stabilité de cette qualité dans le temps. De leur côté, les
carriers n'ont pas ce problème puisque les veines qu'ils exploitent sont prévisibles, au moins
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
dans les grandes lignes. Ils répondent donc aux exigences du registre technique. En revanche,
face à l'argument portant sur l'utilisation raisonnée des ressources, soit un ordre de grandeur
issu du registre environnementaliste, ils peinent davantage à justifier leurs activités.
Chacune des filières va donc devoir entreprendre une série d'actions visant à accroître sa légitimité sur le plan pour lequel elle s'avère le plus faillible. Pour le cas des granulats, ces actions
vont se jouer conjointement sur le plan technique, à travers la mise en place d'une série de recherches poussées visant à étudier et à évaluer les caractéristiques des granulats et des bétons
dans lesquels ils sont incorporés, mais aussi sur le plan réglementaire, via un lobbying soutenu
visant à faire adopter par les autorités des normes et des règlements autorisant et même favorisant l'usage du béton recyclé. À partir des années 1990 prolifèrent une série d'initiatives rela tives aux granulats de béton recyclés et portées par les acteurs du secteur, dont des centres de
recherches techniques, des universités, des industriels et des entrepreneurs. Les contempteurs
des granulats recyclés leur reprochent d'avoir une porosité plus importante que les granulats naturels du fait des traces de mortier qui y restent accrochées ? Une étude technique poussée va
entreprendre de montrer que cette caractéristique n'empêche pas leur emploi dans la production
de béton, à condition d'adapter quelque peu les proportions d'eau de gâchage et les techniques
de mise en œuvre. On leur reproche une granulométrie trop variable ? Une autre recherche
montrera que celle-ci peut être parfaitement contrôlée par des dosages adéquats 100 et que son incidence sur les performances techniques peut être maîtrisée – en redéfinissant au passage la notion même de granulométrie, exprimée désormais sur base du pourcentage volumique des différents éléments constitutifs. On estime trop coûteuses les machines permettant d'obtenir des granulats de haute qualité ? Des concasseurs aux business-plans audacieux prouveront le contraire,
en s'appuyant sur une utilisation habile de labels verts et de subsides publics. Des environnementalistes s'inquiètent des possibles problèmes hygiéniques liés à la dispersion de substances nocives par l'emploi de granulats recyclés à la provenance parfois inconnue ? Des règlements s'élaborent pour déterminer différents protocoles de contrôle de la pureté des gravats lors de leur arrivée dans les installations de concassage et dans les produits qui en sortent. Les cahiers des
charges ne sont pas prêts à être utilisés pour prescrire des bétons recyclé ? De nouveaux articles
et de nouvelles prescriptions seront mises au point pour résoudre cet aspect. Les techniciens du
béton s'inquiètent des réactions alcalis-silices des bétons recyclés ? D'autres techniciens instaurent des mesures préventives à partir d'adjuvants pour éviter certaines réactions chimiques incontrôlables101. Et ainsi de suite.
100 « Si on se borne à remplacer 20 % du gravier, il n'est pas nécessaire de modifier la
composition du béton, et les effets sur les propriétés du produit final s'avèrent la plupart
du temps négligeables ». Ibid., p. 37.
101 Desmyter J., Blockmans S. et De Pauw P., « Granulats de débris et béton recyclé :
résultats et développements récents. Partie 2 : béton recyclé. », CSTC magazine, 1999,
vol. 3, pp. 11-19.
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82
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
En somme, il y a un vaste mouvement d'intensification qui accompagne la mise sur le marché des granulats recyclés comme concurrents aux graviers naturels. Ce mouvement s'est incarné dans une multitude de nouveaux règlements, de normes, de prescriptions techniques, de
thèses de doctorat, de mémoires de fin d'étude, de groupes de travail (nationaux et internatio naux), de comités techniques, de mise en place de lobbys, de tests en laboratoire, d'invention de
protocoles de contrôle, de conseils, d'indications, de pratiques, de littérature scientifique, etc.
Sans tous ces éléments et bien d'autres encore, jamais les granulats recyclés n'auraient pu
connaître leur expansion sur le marché de la construction. Si tous ces éléments sont évidemment
spécifiquement orientés sur un matériau posant ses propres exigences (i.e. les granulats
recyclés), de tels proliférations peuvent être identifiées pour la plupart des matériaux de
construction disponibles dans les circuits de l'économie matérielle. Leur présence relève de
combinaisons uniques mais toujours complexes de registres très divers. La concurrence économique avec d'autres acteurs du secteur, les considérations environnementales, les dispositifs réglementaires, les aspects technologiques, les modalités liées à la mise en œuvre, les dispositifs
de prescription, etc. – tous ces domaines véhiculent autant d'enjeux auxquels le matériau doit
pouvoir répondre. Pour cela, il doit enclencher des chaînes d'action visant à se munir de dispositifs à même de répondre de façon satisfaisante à ces multiples exigences – étant entendu que
chaque exigence présente ses propres versions de ce qui est jugé « satisfaisant ».
Par ailleurs, ici encore, on voit apparaître la notion d'inertie. Une fois le matériau muni de
ces dispositifs accompagnant progressivement sa mise sur le marché, ces mêmes dispositifs de viennent autant de jalons pour d'autre matériaux susceptibles de remplir les mêmes fonctions et
d'occuper les mêmes niches de marché. En d'autres mots, un matériau qui arrive dans des circuits déjà balisés par les dispositifs d'autres matériaux devra prendre ceux-ci en compte. C'est
exactement ce qui s'est joué dans le cas des granulats recyclés. Ils ont dû surmonter à grands
frais les investissements posés antérieurement par les producteurs de gravier naturels. D'une certaine façon, la pléthore d'outils et d'instruments dont se sont munis les granulats recyclés, le fait
également qu'ils ont été poussés par la pro-activités de plusieurs acteurs bien déterminés – mais
pour des raisons parfois différentes – à les promouvoir, a fait qu'ils se sont aménagés en
quelques années des circuits relativement confortables pour eux au sein de l'économie matérielle. Peut-être qu'un jour, ces mêmes dispositifs se verront concurrencés par la montée en
puissance de nouveaux produits, autour desquels émergeront de nouveaux dispositifs qui redéfiniront notoirement les circuits de l'économie matérielle. En attendant, les granulats recyclés ont
trouvé leur place sur le marché du béton, aux côtés des graviers naturels.
<protocoles de contrôle (2)>
Toutes les opérations de tri, de nettoyage, de fractionnement et de classement
décrites jusqu'ici à propos du chargement de gravats (désormais devenus des granulats prêts à la revente) occupent la majorité de la surface du site de l'entreprise.
Ces activités nécessitent une infrastructure extrêmement lourde, considérablement
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
énergivore et passablement coûteuse. Transformer des gravats de béton et de maçonnerie en granulats de construction engage un travail dantesque sur la matière.
Le site lui-même s'appréhende à l'échelle du paysage, un paysage dans lequel le
relief serait largement artificiel : le résultat du déplacement successif de hauts tas
de matière inerte tout au long de la chaîne de transformation.
Pourtant, le destin de toutes ces opérations dépend de ce qui se passe dans
une toute petite partie du site, à l'intérieur d'un bâtiment modeste de deux étages situé non loin de l'entrée. Derrière le bardage en tôle ondulé se trouvent les services
administratifs de l'entreprise, les espaces d'entretien des machines ainsi qu'une
toute petite pièce qui sert de laboratoire.
Ce qui se passe dans ce laboratoire a une influence décisive sur les tas de gra nulats disposés un peu partout à proximité de la sortie du concasseur à tambour.
C'est là que l'entreprise effectue une série de tests sur la matière sortant de ses installations. Après un prélèvement aléatoire dans les différents tas de granulats, les
tests sont relativement simples quoiqu'ils doivent être menés selon un protocole
très strict. Dans les grandes lignes, il s'agit principalement de vérifier que l'échantillon ne contienne pas trop de terre ou de sable (des fractions parasites qui altèrent
les qualités du granulat) mais aussi de s'assurer que la distribution des granulats
soit harmonieuse (et corresponde à ce qui est annoncé). C'est-à-dire que les valeurs extrêmes dans les tailles de granulats ne peuvent pas être sur-représentées
dans un échantillon. Ainsi, un échantillon décrit comme du 0/40 mm devra correspondre à une distribution normale des granulats : il ne faudra pas trop d'éléments
trop petits (proches de 0 mm) ni trop grands (proches de 40 mm). Enfin, divers
tests chimiques, dont un test au bleu de méthylène, permettent de contrôler les propriétés des granulats – en particulier, de vérifier que le degré de carbonatation des
fractions de bétons ne soit pas trop élevé.
Un règlement Benor (pour « norme belge ») encadre très strictement le matériel nécessaire à
ces test et le déroulement exact de ceux-ci. Basé sur un cadre normatif assez dense constitué de
textes réglementaires adoptés pour la plupart à l'échelle européenne, ces textes sont le résultat
de plusieurs années de travail au sein d'un comité technique du Comité Européen de Normalisation (CEN). La logique de contrôle pour les granulats est assez semblable à celle mise en œuvre
pour le bois de structure : c'est au fabricant de mettre en œuvre les protocoles de contrôle de la
qualité de ses produits, un organisme notifié se charge quant à lui de vérifier si ces protocoles
sont conformes aux normes établies et, dans certains cas, procède lui-même à des tests sur des
échantillons prélevés au hasard. Dans le cas des granulats recyclés en Belgique, cet organisme
s'appelle Copro. Il s'agit d'une asbl qui se décrit comme un organisme impartial de contrôle de
produits pour la construction. Son champ d'action se concentre fortement sur les granulats et sur
le secteur du recyclage des inertes. Ce sont eux qui délivrent finalement la marque Benor, indispensable passeport pour que les granulats puissent circuler sur le marché de la construction. Co-
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
pro mène également un travail de lobbying en amont, en relayant les exigences du secteur auprès
des comités concernés.
Dans le cadre de l'obtention de la marque Benor, Copro a édité un règlement reprenant tous
les aspects réglementaires auxquels doivent répondre les entreprises de concassage 102. La mise
en place de procédures de contrôle est l'un des principaux aspects. Elle peut se faire en interne,
comme dans le cas de l'entreprise suivie jusqu'ici, ou alors en externe, en faisant appel aux services d'un laboratoire sous-traitant. Mais ce n'est pas le seul élément de ce règlement. Pour ob tenir la marque Benor sur ses produits, l'entreprise doit également se soumettre à une série de
visites de contrôle, plus ou moins poussées et espacées dans le temps (une visite toutes les
20 000 t de granulats produites, avec un maximum de huit visites par an). Lors de ces visites,
Copro entreprend de vérifier la validité des essais d'autocontrôle mais procède également à des
essais externes – sur base du même cadre normatif que celui qui encadre les procédures d'autocontrôle. Par ailleurs, ce règlement fixe aussi une série de procédures de prévention au niveau du
suivi de la provenance et de la destination des gravats et des granulats. L'objectif est de pouvoir
tracer le plus précisément possible l'origine de chaque chargement de gravats avant de le disper ser à nouveau sous forme de granulat. C'est notamment à ça que servent la pesée des camions
qui entrent et sortent du site et les bons de livraison que les chauffeurs sont obligés de remplir.
À l'issue de ces procédures de contrôle des installations, Copro délivre une fiche technique
pour chacune des sortes de granulats produites sur le site. Celle-ci spécifie à chaque fois de quel
produit il s'agit, sa dénomination et, éventuellement, sa destination (par exemple béton recyclé).
On y trouve également les caractéristiques techniques du produit : sa classification, sa granularité, sa masse volumique réelle, sa teneur en matières humides et les résultat de l'essai au bleu de
méthylène. Enfin, la fiche s'achève par l'authentification. Elle se conclut sur les termes suivants :
« À l'aide de cette fiche technique Copro déclare que l'autocontrôle du fabricant est contrôlé selon TRA 10 (BENOR) (1.0). Le titulaire du certificat déclare que la livraison du produit est
conforme à cette fiche technique. » Au bas de ce paragraphe se trouvent les signatures du titulaire du certificat et celle du représentant de Copro.
Encore une fois, ces fiches sont le sésame et la condition nécessaire pour que les granulats
recyclés puissent être remis en vente auprès des entrepreneurs en construction. Sans ce document, ou s'il s'avère lors d'un contrôle qu'il y a des décalages entre ce qui est annoncé sur la
fiche technique et ce qui est constaté lors des essais, tous les entrepreneurs qui viennent s'approvisionner en granulats auprès du centre de concassage seraient obligés de se tourner vers
d'autres fournisseurs : des installations de concassage concurrentes mais en règle avec le marquage BENOR …ou des fournisseurs de graviers naturels.
102 Copro asbl, « Règlement d’application d’usage et de contrôle de la marque Benor dans
le secteur des granulats recyclés produits sur site fixe. » Copro. Organisme impartial de
contrôle de produits pour la construction, 2012
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
Illustration XI: Exemple de fiche type délivrée par l'organisme Copro en vue de certifier un produit recyclé. Ce
document est indispensable pour que le produit en question puisse circuler au sein de l'économie matérielle.
Source : http://copro.eu
Trajectoires, passages et frictions
La poutre en bois et les granulats de béton présentent deux trajectoires d'équipement des
matériaux de construction. Elles montrent chacune comment différents matériaux sont peu à
peu équipés pour répondre à des exigences très diverses. Celles-ci sont parfois formalisées de
manière très explicite, comme lorsqu'elles se cristallisent dans des règlements aux objectifs très
clairement énoncés, d'autres sont plus implicites, comme les exigences commerciales d'un positionnement concurrentiel sur le marché qui, bien que déterminantes, ne sont que rarement mises
en avant. Suivre de près ces deux cas de figure permet de montrer que ces exigences relèvent de
registres très différents. Il y a comme une finalité partagée par tous les acteurs : amener tel matériau jusqu'à un chantier où il pourra être mis en œuvre, mais les intérêts qui poussent à travailler dans ce sens varient considérablement. Ces deux cas de figure font apparaître, pêle-mêle
et de façon non exhaustive, des critères juridiques, commerciaux, esthétiques, techniques, pratiques, environnementaux, etc.
<la marchandise dans tous ses états>
Suivre les trajectoires d'équipement des matériaux est un processus dynamique. Il donne à
voir des passages par différents registres. Comme l'indiquent également les cas de figure évoqués ici, ces registres possèdent une certaine influence sur les matériaux. Ils affectent, chacun à
leur façon, les matériaux. Non pas physiquement, comme un processus de production affecterait
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
la forme même d'un élément, mais plutôt du point de vue des caractéristiques qu'ils embarquent. Les matériaux ressortent équipés de tous ces tours et ces détours.
On savait depuis Marx que les marchandises sont « une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques103 », qui peuvent sembler triviales au premier
abord mais qui, dès qu'on s'y intéresse d'un peu plus près, « se livrent à des caprices plus bizarres que si [elles] se mettaient à danser 104 ». Marx évoquait notamment cette propriété bien
particulière, la plus-value, qui provient du sur-travail que l'employeur extorque aux travailleurs
venus lui vendre leur force de travail. La plus-value incorporée dans une marchandise n'altère
pas l'apparence de celle-ci, mais elle la rend tout de même très différente d'un bien d'apparence
identique mais circulant dans un tout autre contexte – une économie basée sur le don, par
exemple. Les exemples de la poutre et des granulats de béton montre qu'une marchandise telle
qu'un matériau de construction incorpore en fait de nombreux autres aspects, non moins subtils
et capricieux. Tous les matériaux sont quelque part formatés, physiquement et non-physiquement, par leur passage à travers toutes les étapes dont j'ai brossé un rapide portrait.
Mais là où Marx attache beaucoup d'importance au registre marchand en régime capitaliste,
les cas de figure évoqués ici obligent à élargir quelque peu ce spectre. Certes, les matériaux de
construction sont des marchandises, et chacune des étapes de leurs trajectoires visent directement ou indirectement à augmenter la plus-value qu'ils sont susceptibles de réaliser. Mais il serait réducteur de ne les voir que comme des marchandises, ou, plus exactement, il serait malheureux de réduire la complexité des marchandises à ce seul aspect 105. Ou, pour le dire autrement, le fait qu'ils soient des marchandises ne les empêche pas d'être formatés par d'autres registres qu'une approche en termes strictement économiques ne parviendrait sans doute pas à saisir correctement.
Les travaux de l'ethnographe Anna Lowenhaupt Tsing sont intéressants pour prolonger les
approches marxiennes. Dans ses travaux, elle s'est intéressée à la forêt tropicale indonésienne,
que certains acteurs voient comme une gigantesque réserve de ressources à exploiter. Ses
compte-rendus cherchent à relayer d'autre voix concernées par le même territoire mais l'envisageant sous un tout autre angle. Ils présentent un paysage densément peuplé par une multitude
d'acteurs, depuis les très nombreuses espèces animales et végétales locales jusqu'aux populations
des montagnes, en passant par les gigantesques entreprises d'exploitation du bois, les bucherons
qui effectuent des coupes sauvages, les mouvements environnementalistes qui s'impliquent pour
la préservation de ces écosystèmes, les investisseurs nord-américains qui y voient une gigan103 Marx K., Le capital. Le procès de la production du capital, traduit par Roy J., 1867 pour
l’éd. originale en allemand, Paris, Alfred Costes éditeur, coll. « Œuvres complètes de
Karl Marx », 1949, vol. 1/14, p. 91-92.
104 Ibid.
105 À ce propos, cf. notamment les travaux réunis par Appadurai A. (dir.), The Social Life
of Things: Commodities in Cultural Perspective, 1986 pour l'éd. originale, Cambridge,
Cambridge University Press, 1988.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
tesque réserve de ressources à exploiter, les groupes d'étudiants amateurs de la nature ou encore
les scientifiques qui établissent les classifications botaniques de la flore tropicale.
Au cours de ses recherches, Tsing a suivi certains éléments issus du paysage des Monts Meratus (son terrain de prédilection) à travers toute la chaîne qui les transforme progressivement
en marchandise. En tant qu'anthropologue, ce qui l'a tout particulièrement intéressé, c'est de
considérer chacune des étapes de cette chaîne comme une « arène de production culturelle106 »
spécifique. La coupe du bois dans la forêt indonésienne donne lieu à des pratiques et à des agencements bien particuliers, qui ne sont pas tout à fait identiques à ceux de l'entreposage ou du
transport – pour ne citer que trois instantanés pris sur l'ensemble de la chaîne. Dans une perspective finalement assez matérialiste, elle tente de faire apparaître la marchandise comme le
produit du travail, et cherche à montrer que ce travail est lui-même quelque chose d'éminemment situé et traversé par de nombreuses logiques largement dépendantes du paysage, pour reprendre ses termes, c'est-à-dire des agrégats d'acteurs humains et non-humains qui sont impliqués dans la situation en question. Pour Tsing, bien que le capitalisme soit parvenu à un degré
de globalité probablement incomparable, autrement dit que la marchandise ait étendu son règne
et sa logique si particulière avec une ampleur telle que Marx lui-même aurait eu du mal à imaginer, les chaîne de marchandisations restent profondément traversées de frictions – et cela malgré le fait que les caractéristiques mêmes de la marchandise font que celle-ci semble « émerger
comme intouchée par ces frictions107 ».
Là où Tsing pousse son concept à un point qui intéresse directement le présent travail, c'est
lorsqu'elle propose de considérer que la marchandise se transforme en profondeur lors de son
passage à travers divers sites de production culturelle. Pour Tsing, il n'y aurait pas que la forme
et le coût de la marchandise qui se modifient d'étape en étape, mais aussi son identité même.
Cela tient au fait qu'à chaque étape, ce sont des propriétés différentes qui sont appréciées. Elle
développe cet aspect autour de l'exemple du charbon, dont elle a pu suivre certaines étapes de
production :
« Tout au long de ce trajet, ce tas [de charbon] est « du charbon ». Pourtant, à
chaque étape, il est apprécié pour des propriétés différentes ; s'il veut rester
dans la chaîne de marchandisation, il doit être prêt à rencontrer des demandes
variées. Il requiert plus qu'une vague et transcendantale « charbonitude »
[“coalness”] mais plutôt une négociation étape par étape des possibilités en jeu
– pour l'extraction, le tri, le transport, etc. Il est transformé en « charbon-l'extractable », « charbon-le-triable », « charbon-le-transportable », avant de finalement devenir « charbon-le-combustible ». […] Dans sa forme, son coût et sa
composition, il est fabriqué dans les frictions de la chaîne de marchandisation.108 »
106 Tsing A. L., Friction: an ethnography of global connection, op. cit., p. 51.
107 Ibid.
108 Ibid.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Le charbon se décline ainsi sous plusieurs états, répondant directement aux spécificités des
étapes qu'il traverse. Même si dans ce cas, la composition moléculaire ne change pas véritablement (un morceau de charbon prélevé au moment de l'extraction ne se distingue pas véritablement d'un morceau prélevé lors du transport), le charbon se décline pourtant différemment tout
au long de cette chaîne de marchandisation. De même, si la finalité de la chaîne de production
est bien celle d'une transformation des ressources en marchandise avec la création d'une plusvalue à la clé, chaque étape possède des spécificités qui lui sont propres. D'ailleurs, en y regar dant de plus près, toutes ces étapes ne s'enchaînent pas forcément très harmonieusement.
Comme l'affirme Tsing, cette chaîne est traversée de frictions et, finalement, c'est l'économie
mondiale dans son ensemble qui doit s'envisager comme une somme « d'économies culturelles
reliées, souvent maladroitement109 ».
Ce qui est vrai à l'échelle de l'ensemble des chaînes de marchandisation du capitalisme globalisé s'applique également à l'échelle des circuits de l'économie des produits de construction.
Au cours du processus qui les conduit jusqu'à leur mise en œuvre (et même par la suite), les matériaux sont appréciés pour des propriétés différentes et sont amenés à faire l'objet de transformations en conséquence. Pour reprendre l'exemple de la poutre en bois, on peut effectivement
imaginer que l'ouvrier qui la décharge depuis le toit de sa camionnette ne manipule pas tout à
fait le même matériau que le travailleur qui a effectué le contrôle de qualité à la sortie de la
chaîne de production, et ce matériau-là est lui-même sensiblement différent du matériau que
manipule le bûcheron quelque part dans une forêt ardennaise, ou celui que tente de standardiser
un organisme de normalisation européen… Tout comme Tsing parle de « charbon-le-triable »
ou de « charbon-le-combustible », on peut imaginer qu'un matériau de construction passe par
les divers états de « matériau-le-produit-fini », « matériau-le-transportable », « matériau-le-vendable », « matériau-le-descriptible », « matériau-le-prévisible », etc.
<frictions>
Du fait du caractère dynamique des trajectoires étudiées, le suivi des matériaux permet de
circuler à travers différents univers axiologiques rassemblés autour d'une finalité partagée.
Comme je l'indiquais, les instances intervenant au sein des circuits de l'économie matérielle relèvent de registres très différents quoique liés (commercial, technique, normatif, esthétique,
etc.). Ce qui ressort de cette modélisation, c'est une figure résolument pluraliste de l'économie
matérielle. Cette dernière est parcourue par des rationalités très diverses. Cette modélisation se
distingue d'un type de lecture qui réduirait l'économie matérielle à un champ de forces traversé
exclusivement par une forme de rationalité instrumentale, toute entière tournée vers la création
de profit. À cette échelle de généralité, une telle représentation ne possède pas de véritable
consistance logique puisqu'il suffit d'un contre-exemple pour l'infirmer (il suffirait en effet qu'il
existe au moins un acteur qui ne soit pas guidé uniquement par la rationalité instrumentale pour
mettre à mal le propos). Or, en y regardant de plus près, on se rend bien compte que des tas
109 Ibid.
Chapitre 2. « Papiers, s'il vous plaît ! »
d'acteurs mobilisent des arguments relevant de plein d'autres registres ou agissent guidés par
d'autres logiques.
Il s'agit d'une proposition qui rejoint à nouveau les travaux de Tsing. Elle élabore en effet la
notion de friction pour désigner la nécessité d'adapter des grilles d'analyse à la complexité et à
l'intrication des interactions observées. Dans son optique, il est nécessaire qu'il y ait précisément
de la friction, que le discours rencontre – presque physiquement – ce qu'il tente d'analyser. Tout
comme dans un assemblage mécanique, ce n'est que lorsqu'il y a de la friction que les éléments
peuvent s'adapter et s'influencer les uns aux autres. Comme dans une machine où les pièces en
mouvement doivent passer par une étape d'usure préalable, le rodage, pour assurer un bon fonctionnement ; mais aussi comme dans les cas où la friction entre plusieurs pièces d'une machine
finit par mener à une altération irréversible de celles-ci. Dans le cas des travaux de Tsing, il ne
s'agit pas tellement de mécanique ou de tribologie – la science des frottements et de l'usure. Il
s'agit par contre de prendre la mesure de la façon dont différents acteurs interagissent entre eux
dans un paysage donné, avec une attention spécifique aux frottements et aux petites zones
d'usure qui sont autant d'occurrences d'altération.
Tsing cherche à nuancer un certains discours sur la mondialisation et la globalisation. Elle
prend en effet position vis-à-vis d'une série d'ouvrages publiés dans la décennie qui précède
Friction et qui ont marqué le paysage intellectuel de son champ de préoccupation. Elle cite notamment Empire, de Antonio Negri et Michael Hardt110, Modernity At Large: Cultural Dimensions of Globalization de Arjun Appadurai111 ou encore Globalization and its discontents de Saski Sassen112. Selon Tsing, et malgré les différences évidentes qui s'établissent entre ces trois
livres, ces travaux ont en commun d'évoquer la montée en puissance d'une série d'universaux et
de nouveaux cadres de référence supposés permettre de comprendre les nouvelles pratiques du
pouvoir et de la domination à l'heure de la globalisation. Pourtant, pour Tsing, ces livres restent
trop silencieux quant à la façon dont ces universaux globalisés prennent corps à l'échelle locale.
Et c'est donc l'entreprise dans laquelle elle se lance, en creusant son terrain et en suivant jusqu'au bout la piste des acteurs qu'elle y croise. Dans cette perspective, la notion de friction lui
permet d'illustrer le fait que les « universaux ne réussissent jamais totalement à être partout les
mêmes113 ». Au contraire, cette métaphore de la friction lui permet de produire un livre qui
« raconte comment des universaux s'élaborent dans des endroits et à des moments donnés 114 »
– en l'occurrence, au milieu de la forêt tropicale indonésienne à la fin des années 1990.
110 Hardt M. et Negri N., Empire, traduit par Canal D-A., 2000 pour l’éd. originale en
anglais, Paris, 10/18, coll. « Faits et causes », 2004.
111 Appadurai A., Après le colonialisme: les conséquences culturelles de la globalisation,
traduit par Bouillot F., 1996 pour l’éd. originale en anglais, Paris, Payot, 2005.
112 Sassen S., Globalization and its discontents: essays on the new mobility of people and
money, New York, New Press, 1998.
113 Tsing A. L., Friction: an ethnography of global connection, op. cit., p. 10.
114 Ibid.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Pour Tsing, cette manière de donner corps à une notion aussi vaste et générale que « globalisation » n'est pas seulement une façon de donner de nouvelles perspectives à la discipline anthropologique. C'est aussi, et principalement, une manière de « faire prise », de se donner les
moyens d'agir sur des processus qui autrement pourraient tout simplement échapper à la compréhension et, partant, à l'action. Comme le dit Tsing :
« Une attention aux frictions et aux articulations contingentes peut nous aider à
décrire l'efficacité, et la fragilité, des formes capitalistes – et globalistes –
émergentes. Dans ces décalages hétérogènes, il y a de nouvelles sources d'espoir et, bien sûr, de nouveaux cauchemars.115 »
En ce sens, l'étude précise des trajectoires des matériaux de construction aide à montrer où il
y a friction, où les choses grincent, frottent, couinent. Les cas de figure du ciment, de la poutre
en bois et des granulats de béton concassés mettent aussi cela en évidence : la somme de toutes
les exigences auxquelles doivent répondre les matériaux a tendance à favoriser un certain type
de matériau. Le profil qui se dégage est celui d'un matériau industriel, produit en série, aux caractéristiques établies par des centres de recherche, et fabriqué par une entreprise disposant de
moyens suffisants pour entreprendre toutes les étapes de la promotion et de la reconnaissance
– y compris se lancer dans tout le volet normatif touchant aux exigences de contrôle. Ce n'est
pas tout à fait un hasard si tous ces récits, assez concluants du point de vue des matériaux en
question, concernent des secteurs industriels plutôt bien établis. De telles success story auraient
été beaucoup plus difficiles à raconter si les héros de l'histoire avaient été des matériaux artisanaux, imprévisibles, aux caractéristiques non démontrées scientifiquement, et promus par de petites coopératives d'artisans… De fait, l'exemple de la pierre tombale et des pierres de seconde
main évoqué dans l'introduction s'est, quant à lui, soldé par quelque chose qui ressemble davantage à un constat d'échec (même si, au final, un retournement inattendu de la situation a permis
un dénouement plus favorable). Les vertus de ces matériaux alternatifs – qu'il reste à préciser –
semblent peiner à concurrencer les exigences réglementaires qui émergent des deux récits de ce
chapitre et de l'analyse des règlements européens sur la circulation des produits de construction.
Dans le prochain chapitre, j'examinerai de plus près la trajectoire de matériaux qui questionnent ces standards dominants et qui circulent aux franges des zones réglementées de l'économie matérielle. Je montrerai que ces matériaux disposent de leur propres équipements, et que
ceux-ci obligent à questionner à la fois les configurations habituelles de l'économie matérielle
mais aussi les pratiques des concepteurs.
115 Ibid., p. 77.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Dans le chapitre précédent, j'ai présenté deux trajectoires de matériaux en montrant comment ceux-ci étaient munis de dispositifs leur permettant de répondre à une suite d'exigences
assez clairement formalisées. À travers ces deux exemples, j'ai évoqué plusieurs cas de figure
sur l'origine de ces exigences. Certaines d'entre elles se posent comme des critères a priori.
C'est le cas par exemple des exigences fondamentales stipulées dans le règlement européen
n°305/2011. Dans ce cas-là, il n'y a pas à discuter : les producteurs de matériaux sont obligés
d'y répondre. D'autres exigences émergent en même temps qu'un matériau est mis sur le marché
du matériau. C'est ce que j'ai évoqué à propos des granulats de béton, dont l'expansion a donné
lieu à des études qui ont redéfini et imposé certains critères, qui n'existaient pas avant l'arrivée
des granulats de béton, ou du moins pas tout à fait sous la même forme.
Les deux exemples portaient sur des matériaux portés par des acteurs disposant de moyens
considérables, et capables de mettre au point des dispositifs répondant à toutes ces exigences.
J'ai même indiqué des cas où ces acteurs parvenaient à peser sur la mise au point des exigences
elles-mêmes. C'était le cas notamment des comités de normalisation du bois, auxquels participent des producteurs concernés qui travaillent à la définition des critères qui seront imposés à
leurs propres produits. Dans ce qui suit, je vais m'intéresser à des situations quelque peu diffé rentes. Il s'agira de suivre les trajectoires de certains matériaux qui, pour une série de raisons, ne
disposent pas tout à fait des mêmes moyens pour répondre – ou influencer – les exigences pesant sur les circuits de l'économie matérielle.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Je m'intéresserait en particulier aux matériaux qui se libèrent des bâtiments auxquels ils
avaient été incorporés. Dans certains cas, qui constituent l'exception plutôt que la règle, ces matériaux sont récupérés pour être remis en œuvre dans d'autres projets.
Le travail sur les matériaux de réemploi me permettra dans un premier temps d'explorer
d'autres circuits de l'économie matérielle. Les trajectoires de tels matériaux les mènent en effet
quelque part aux franges des circuits les plus formels, dans des zones où les dispositifs réglementaires pèsent sensiblement moins lourds que dans le chapitre précédent. Mais, corollairement, les nouveaux usages de ces matériaux récupérés sont eux aussi passablement contraints.
Cette exploration sera l'occasion de montrer que les dimensions les plus strictes de l'économie
matérielle ne s'appliquent pas partout de la même manière. J'irai même une étape plus loin. Je
poserai l'hypothèse que ces pratiques « informelles » (ou plutôt « formalisées différemment »,
j'aurai l'occasion de préciser la nuance) constituent d'intéressantes sources d'expérimentation
pour réfléchir aux articulations qui composent actuellement les circuits de l'économie matérielle.
Si ces pratiques alternatives peuvent dans certaines conditions concurrencer les pratiques courantes, elles constituent surtout un fabuleux espace d'expérimentation à l'aune duquel il est possible de repenser en profondeur l'économie matérielle en générale, et la place qu'y occupent les
concepteurs en particulier.
Ce qu'il y a moyen d'apprendre à partir du secteur du réemploi en matière de reconfiguration
des articulations de l'économie matérielle sera l'objet de la prochaine section, «Section 2 –
Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation ».
Les matériaux de réemploi
Pour beaucoup d'architectes, les circuits de l'économie matérielle aboutissent généralement à
l'assemblage particulier de matériaux que constitue un bâtiment. Dans les grandes lignes, la mission des concepteurs s'arrête effectivement à la livraison d'un ouvrage architectural. Cette étape
constitue de fait une sorte d'aboutissement à la trajectoire des matériaux. Sur les schémas que
j'ai fait de l'économie matérielle, c'est aussi vers ce moment singulier que convergeaient tous les
circuits. Dans les faits, les choses sont plus compliquées que ça. Un bâtiment constitue toujours
un assemblage temporaire de matériaux. Si ceux-ci y sont incorporés pour une certaine période
(quelques semaines pour l'aménagement intérieur des magasins de prêt-à-porter ou quelques
siècles pour les monuments particulièrement résistants), tous les projets d'aménagement de l'espace au sens large finissent par subir des modifications plus ou moins consistantes, sous l'action
du temps et de l'usure des choses ou via des interventions plus résolues. À ces occasions, il ar rive évidemment que certains matériaux se libèrent des édifices tandis que d'autres y sont à nou veau incorporés.
La plupart des éléments ainsi libérés sont considérés comme du déchet et suivent une série
de voies bien spécifiques. Certaines parties de ces flux sont isolées pour être valorisées. C'est le
cas de la plupart des déchets inertes, qui partent vers des centres de concassage où ils sont trans-
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
formés en granulats. C'est aussi le cas de certains métaux, de certains plastiques et de certaines
sortes de déchets de bois. Ces dernières sont alors utilisées pour la fabrication de panneaux
d'aggloméré. D'autres fractions du flux sont dirigées, via un éventuel passage par des centres de
tri plus ou moins fins, vers des centrales d'incinération ou vers des centres d'enfouissement technique (c'est-à-dire des décharges).
Les matériaux qui se libèrent lors de la transformation ou de la démolition d'un bâtiment
perdent une grande partie de leur valeur d'usage. C'est d'ailleurs sur cette perte de l'usage que
les textes légaux européens construisent leur définition des déchets, entendus comme des
« matériaux qui ne sont pas des produits premiers (c'est-à-dire fabriqués en
vue de la vente), qui ne trouvent plus d'usage auprès du producteur, que ce soit
à des fins de production, de transformation ou de consommation, et dont il désire [ou doit] se défaire.116 »
Dans le meilleur des cas, le béton qui constituait le squelette d'un bâtiment va devenir du
remblais pour des fondations. De même, des boiseries qui servaient de décorations raffinées
vont devenir des particules de bois servant à la fabrication de panneaux d'aggloméré. La plupart
des déchets ne sont plus considérés que sous l'angle de leur valeur d'échange, soumise aux fluctuations d'un marché assez complexe. Leur valeur d'usage se résume à une quantification calorifique (incinération) ou matérielle (recyclage).
Il existe pourtant quelques matériaux qui échappent à cette issue. Il faut dire qu'ils sont assez
rares, surtout si on les compare au nombre de tonnes de déchets qui aboutissent dans les circuits
du secteur du traitement des déchets. Mais ils ne sont pas moins intéressants. Au contraire, ces
éléments qui échappent quelque part à l'étiquette « déchet » et aux conséquences que celle-ci
entraîne, vont permettre d'explorer des circuits de l'économie matérielle sensiblement différents
de ceux que j'ai pu aborder jusqu'ici. Dans certains cas, quelques-uns de ces matériaux épargnés
parviennent même à pénétrer à nouveau les circuits de l'économie matérielle, dans des circuits
parallèles aux produits neufs. Pour ces éléments de réemploi comme pour les produits neufs, la
mise en circulation ne se fait pas tout seul. De nouveaux travaux de formatage, de nouvelles altérations, de nouvelles frictions, de nouveaux investissements vont être nécessaires pour garantir
l'effectivité de leur réemploi117. Certains de ces matériaux vont aussi voguer dans des eaux à la
116 Source : http://glossary.eea.europa.eu/terminology/sitesearch?term=waste. Je souligne.
117 Certains auteurs effectuent des distinctions savantes entre les termes « réemploi » et
« réutilisation », (cf. par exemple Huygen J.-M., La poubelle et l’architecte: vers le
réemploi des matériaux, Arles (France), Actes sud, coll. « L’impensé », 2008.). Pour ma
part, je les utilise ici comme des synonymes pour désigner une même opération
consistant à trouver un nouvel usage pour des éléments déjà utilisés, sans en passer par
une transformation physico-chimique aussi intensive que la valorisation matière
(recyclage du bois, concassage du béton, etc.) ou la valorisation énergétique
(incinération). A priori, je m'intéresse aussi plutôt à un réemploi qui n'implique pas le
« détournement », c'est-à-dire l'invention d'un usage inédit pour un matériau donné
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
limite des territoires formalisés de l'économie matérielle – dans des zones qui échappent
quelque peu à l'emprise des législations et des contraintes qui pèsent sur les marchés formels.
Je propose de suivre ici le cas d'une petite quantité de briques provenant d'une maison en démolition, qui vont tenter de re-pénétrer le marché de la construction. Le récit que je vais en
faire servira à explorer progressivement les zones moins formelles de l'économie matérielle,
dont il y a beaucoup à apprendre pour repenser les configurations de l'économie matérielle et le
rôle qu'y jouent les concepteurs. L'histoire commence dans une petite villa quatre façade
comme la Belgique en compte tant.
<démantèlement>
Construite à la fin du 19è siècle, à quelques kilomètres d'une agglomération urbaine, elle est vide depuis quelques temps et sa démolition vient d'être programmée par les propriétaires du terrain. L'ancienne maison est jugée inadaptée aux
usages contemporains, aussi sa démolition fera-t-elle de la place pour la construction d'un nouvel édifice.
En attendant la construction de ce nouveau bâtiment, l'agence de promotion immobilière, qui est propriétaire du terrain, juge bon de déjà lancer les opérations de
démolition. Le projet à venir sera plus facile à réaliser si la parcelle est déjà libre.
Rien n'empêche donc de lancer rapidement un appel pour la démolition de la mai son, quitte à attendre encore un peu avant de lancer les travaux de construction
proprement dits.
L'agence immobilière se charge de contacter quelques entrepreneurs afin qu'ils
remettent un devis pour la démolition de la villa. Les entrepreneurs avec qui
l'agence travaille d'habitude ne se montrent pas particulièrement intéressés par la
mission. Ce sont des entrepreneurs généraux. Ils sont d'accord de prendre en
charge le poste démolition mais à condition que ça ne représente qu'une petite partie d'une mission plus complète de construction. Ce n'est pas sur ce poste qu'ils
réalisent leurs bénéfices, c'est pourquoi ils sous-traitent souvent cette partie du travail à d'autres entreprises. Ils estiment que leurs propres ouvriers coûtent trop
chers pour les affecter à une simple démolition. L'agence doit donc partir à la re(barder une façade en disques de vinyle 33 tours, construire une maison à l'aide pneus
en caoutchouc remplis de terre, utiliser des pare-brises de voitures pour faire une
façade vitrée, etc.). Quoique très intéressants, ces exemples sont généralement le fait
d'une expérimentation assez unique, difficilement reproductible et d'ailleurs rarement
reproduite (ou alors dans des conditions très singulières, comme pour les abris en pneus
comme solution possible de relogement suite à des catastrophes naturelles). Dans ce qui
va suivre, je m'intéresserai à une forme de réemploi à la fois plus courante et, de prime
abord, plus simple, qui consiste à réutiliser une brique de terre cuite en tant que brique,
une porte en chêne en tant que porte ou un pavé de porphyre en tant que pavé. J'aurai
l'occasion de montrer que ces opérations sont déjà fameusement complexes et, dans la
plupart des cas, elles ne manquent absolument pas de créativité !
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
cherche de nouvelles entreprises qui accepteraient cette mission. Quelques coups
de fil à des collègues, un rapide coup d'œil dans les pages jaunes et elle se retrouve rapidement en possession d'une petite liste d'entreprises spécialisées dans
la démolition acceptant de remettre prix pour cette mission.
Parmi les quelques offres qu'il reçoit, l'une se distingue quelque peu des autres
par son prix (légèrement plus attractif) mais aussi par le fait que l'entrepreneur en
question, Madame J., se propose de procéder à la « récupération » d'une partie des
matériaux. Ce dernier élément intrigue les responsables de l'agence, mais ils se
rassurent avec l'argument du bon prix. C'est décidé : ce sera l'entreprise de Madame J. qui se chargera de démolir la villa et de libérer le terrain.
Lors du chantier, les ouvriers de Madame J. procèdent délicatement. Il s'agit effectivement de récupérer ce qui peut l'être. La patronne de l'entreprise affirme que
« dans un bâtiment, tout est récupérable …à condition d'y mettre le temps ! » Sur
cette villa particulière, le temps ne presse pas spécialement. Ce serait plutôt l'agenda de l'entreprise J. qui pousse à ne pas s'attarder excessivement. Parmi les éléments qui sont soigneusement démontés, on retrouve des carrelages en céramique
encore en bon état, quelques éléments de pierre bleue qui servaient de seuils de
baie, des plaques de marbre qui formaient une cheminée, quelques belles poutres
en chêne, une surface importante de tuiles et, surtout, une quantité non négligeable
de briques anciennes. Leur mise en œuvre au mortier à la chaux rend leur démontage relativement aisé. Les travailleurs utilisent une petite pelle hydraulique pour
abattre des pans de murs, qu'ils placent ensuite dans des containers dédiés. Les
parties irrécupérables, c'est-à-dire les parties qui représentent trop de travail pour
être démontées ou celles qui ne trouveraient pas d'amateurs, sont évacuées plus
classiquement vers un centre de tri.
Dans le business plan de l'entreprise J., les frais de dépôt des déchets en centre
de tri sont censés être compensés par le prix de la mission de démolition (comme
pour un entrepreneur classique) mais aussi par les bénéfices qu'occasionne la revente des matériaux. Il s'agit d'un équilibre délicat puisqu'un démantèlement attentif
occasionne aussi de plus grands frais de main d'œuvre. De plus, d'un chantier à
l'autre, la qualité des éléments récupérés varie énormément. Des briques assemblées avec un mortier au ciment, par exemple, sont beaucoup plus difficiles à récupérer que celles qui sont assemblées avec du mortier à la chaux. Au fil du temps,
Madame J. a développé un grand savoir-faire qui lui permet de reconnaître rapidement un bâtiment susceptible de contenir des ressources intéressantes d'un autre,
mais elle n'est jamais tout à fait à l'abri d'une mauvaise surprise. L'un dans l'autre,
bon an mal an, elle parvient à maintenir son entreprise à flots et à dégager même
des marges bénéficiaires.
Tous les matériaux démantelés sont acheminés vers le terrain de Madame J.,
qui s'étend autour de sa propre habitation. Régulièrement, des clients passent la
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
voir et parcourent le terrain à la recherche de tel ou tel matériau. Son stock a la réputation d'être un endroit propice aux bonnes affaires. Il attire une clientèle assez
disparate, composée de particuliers effectuant eux-mêmes leurs travaux mais aussi
d'entrepreneurs en construction de la région, qui savent qu'ils peuvent y trouver
certains matériaux en quantité suffisante. Tous les éléments de la villa viendront
donc s'entreposer à côté d'éléments semblables, dans un vaste bric-à-brac. Si la
diversité des chantiers de démantèlement entraîne une diversité équivalente dans
les matériaux disponibles, l'entreprise J. cherche tout de même à garantir une certaine stabilité pour quelques matériaux types, en particulier pour les briques et les
tuiles. Faciles à stocker en plein air, celles-ci s'accumulent dans des grands tas sur
le terrain de Madame J. Lorsqu'elle a le temps, ou lorsque ses équipes ne doivent
pas aller sur un chantier, Madame J. procède au nettoyage et au tri de ces briques.
Il s'agit de nettoyer les faces cimentées et de vérifier que la brique possède au
moins quelques face en bon état. Les briques disqualifiées sont mises de côté
– certaines serviront de remblai pour de petites applications peu exigeantes comme
renforcer un chemin de terre battue, d'autres seront évacuées à l'occasion vers un
centre de tri. Les briques sélectionnées sont quant à elles empilées sur des palettes, prêtes à être rachetées.
Dans le cas de l'entreprise de Madame J., les matériaux ne disposent d'aucun des dispositifs
que sont supposés posséder les produits de construction mis sur le marché d'après les règlements
européens. À cet égard, les matériaux qui aboutissent chez ce revendeur semblent très nus par
rapport à ceux qui ont été présentés jusqu'ici et dont j'ai montré les processus d'« habillage »
– pour ainsi dire. D'un point de vue strictement réglementaire, les matériaux qui arrivent chez
Madame J. ou dans d'autres entreprises similaires occupent un certain flou juridique. Le règlement européen n° 305/2011 concerne la mise sur le marché ou la mise à disposition sur le marché de tous les produits de construction. Un produit de construction y est défini comme tout
« produit ou kit fabriqué et mis sur le marché en vue d'être incorporé de façon durable dans des
ouvrages de construction118 ». A priori, ceci concerne donc aussi des matériaux de réemploi mis
(ou plus exactement remis) sur le marché.
<produit = production industrielle ?>
Cette définition juridique, centrale dans le règlement européen n° 305/2011, se construit autour de la notion de produit, renvoyant elle-même à l'idée d'un processus de production. Le produit comme aboutissement d'un processus, telle est l'idée sous-jacente dans ce texte légal. Dans
les faits, tout ce règlement assimile l'ensemble des « produits de construction » à des produits issus de l'industrie. C'est effectivement le modèle de la production de masse qui prédomine dans
la façon dont sont formulés les différents articles. Si beaucoup de matériaux de construction actuels sont effectivement les résultats de processus de production industriels, il est légitime de se
demander dans quelle mesure la dénomination de « produit » s'applique à des éléments comme
118 « Règlement (UE) n° 305/2011 », op. cit., p. L 88/10-11, article 1.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
de la pierre naturelle ou, dans le cas qui nous occupe, à des matériaux de réemploi. Ne fut-ce
qu'à un niveau sémantique, est-il pertinent de dire qu'on « produit » de la pierre ou qu'on « produit » un matériau qui a en fait déjà été produit ?
En ce qui concerne la pierre, j'aurai l'occasion de montrer en détail que ce qui est produit
n'est pas tant le matériau lui-même qu'un cadre juridique, administratif, commercial et technique permettant d'assurer un certain contrôle sur les propriétés du matériau 119. Ainsi, la pierre
est plutôt « extraite » que « produite » mais la définition des conditions qui permettent à ce matériau de pénétrer le marché des produits de construction est, quant à elle, bel et bien produite
– et à grands frais ! Pour le dire un peu différemment, il s'agit dans ce cas-là de se doter des
moyens – c'est-à-dire de produire les dispositifs – pour qu'un matériau tel que la pierre tende à
devenir aussi prévisible qu'un matériau sortant d'une chaîne de production dont tous les paramètres sont contrôlés. Même si, bien sûr, le fait que les paramètres soient contrôlés ne signifie
pas pour autant qu'il n'y a pas de surprises, d'accidents, de ratés, etc.
L'industrie a investi et continue à investir de gros efforts dans le contrôle de ces erreurs.
Walter Shewhart, le père des principes du statistical process control, intègre par exemple la notion de « ratés de production » dans ses estimations de l'efficience d'un procès de production120.
Le procès le plus efficient n'étant pas nécessairement celui qui élimine complètement le déchet
mais bien celui duquel sortent le plus grand nombre de produits conformes aux exigences fixées
par le producteur. Il suggère que cette efficience maximale s'atteint généralement en admettant
une certaine marge de ratés (un produit sur cinquante, sur cent ou sur mille, selon le type de
produit et de mode de production). En soi, ce sont des principes issus de l'industrie qui s'appliquent également à un espace tel qu'une carrière, dès lors qu'on l'envisage comme un site de
production. Dans ces cas-là, il faut simplement intégrer le fait que le pourcentage de produits
non conformes aux exigences sera nécessairement plus élevé que dans une chaîne de production
classique étant donné le caractère plus incertain du procès : il est difficile de prévoir avec certitude quelle partie du banc pierreux sera conforme aux exigences avant de l'avoir découpée et
débitée en tranches.
En ce qui concerne les matériaux de réemploi, la situation est plus ambigüe. Bien sûr, la
grande majorité d'entre eux ont été produits à un moment de l'histoire, certains dans le cadre
d'un processus artisanal (comme les pierres taillées, par exemple), d'autres à l'issue d'un processus industriel ou d'une manufacture organisée selon des principes pré-industriels. Les briques de
la villa, par exemple, sortent très certainement d'une briqueterie située non loin de la petite villa, si ce n'est pas d'un four installé sur le chantier même comme il était d'usage de produire la
brique à une certaine époque121. Ou encore, les dalles de carrelage en céramique de la cuisine de
119 Cf. paragraphe « <produire une définition de la pierre…> », p.147.
120 Shewhart W. A., Economic control of quality of manufactured product, 1931 pour l'éd.
originale, Milwaukee (Wisconsin, États-Unis), American Society for Quality Control,
1980.
121 Ce qui explique la très grande variété des types de briques existants. Aujourd'hui,
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
la villa viennent elles aussi plus que probablement d'une usine toute proche. Un collectionneur
spécialisé devrait pouvoir les identifier sans trop de difficulté si, par hasard, la marque de fabrique n'était pas explicitement apparente sous les dalles.
<exploiter les articles dérogatoires ?>
Ce statut quelque peu ambigu de matériau-déjà-produit semble s'accorder assez mal aux dispositions fixées dans le règlement européen n° 305/2011. Celui-ci fixe bien une série de dérogations qui dessinent un ensemble de produits échappant à ces exigences mais il semble peu cohé rent d'y inclure les matériaux de réemploi. Ces dérogations sont décrites en détail dans l'article
5 du règlement. Elles déterminent plus exactement les situations dans lesquelles il n'est pas nécessaire de munir un matériau d'une déclaration de performances – un dispositif dont j'ai montré la ramification des implications. Ces dérogations concernent :
« a) le produit de construction […] fabriqué individuellement ou sur mesure
selon un procédé autre que la production en série […] ;
b) le produit de construction […] fabriqué sur le site de construction en vue
d'être incorporé dans l'ouvrage de construction respectif […] ;
c) le produit de construction […] fabriqué d'une manière traditionnelle ou
adaptée à la sauvegarde des monuments selon un procédé non industriel en vue
de rénover correctement des ouvrages de construction officiellement protégés
comme faisant partie d'un environnement classé ou en raison de leur valeur architecturale ou historique spécifique […].122 »
Il serait éventuellement possible d'interpréter le paragraphe c) en faveur de certains matériaux de réemploi. Celui-ci stipule bien que des dérogations s'appliquent aux produits de
construction fabriqués de manière traditionnelle. Si l'on entend par « traditionnel » un processus
de production qui n'a plus cours aujourd'hui, alors les briques ou les dalles de carrelage rentrent
bien dans ce cas de figure. Les briques moulées à la main ne sont plus vraiment d'actualité dans
le secteur de la production de la brique, qui travaille plutôt avec des éléments extrudés. De
même, les dalles de carrelage en céramique ont presque toutes été remplacées par des dalles en
ciment, moins coûteuses à produire (la poudre de ciment qui est utilisée dans ce processus est
un coproduit de l'industrie du ciment). Pourtant, les stocks de revendeurs proposent fréquemcertains modèles de brique sont particulièrement recherchés. Pour donner un petit
aperçu du phénomène, il est intéressant de relater l'exemple d'une grosse entreprise
belge spécialisée dans la rénovation de bâtiments anciens. Celle-ci possède un vaste
entrepôt où sont stockées des briques sur palette provenant de toute la Belgique et
classées en fonction de leur origine. Dès qu'un bâtiment de moindre ampleur doit être
démoli, l'entreprise essaie d'en récupérer toutes les briques. Elle les réutilisera le jour
où elle devra travailler sur un bâtiment de la même région qui fait l'objet de travaux de
rénovation.
122 « Règlement (UE) n° 305/2011 », op. cit., p. L 88/12, article 5.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
ment – quoique ce ne soit pas la majorité de leurs produits – des matériaux tout à fait contemporains tels que des profilés en acier, des panneaux de polycarbonate, des plaques de fibro-ciment123, des panneaux de bois contre-plaqué recouverts de mélamine, des laminés sous haute
pression [high-pressure laminates] voire même des installations électriques, des chaudières ou
des poignées de porte en nylon, pour ne citer que quelques cas de figure. La dérogation du paragraphe c) ne recouvre donc que très partiellement l'ensemble de tous les matériaux de réemploi.
Elle constitue par contre une brèche que pourraient exploiter assez aisément les revendeurs
d'antiquités architecturales.
On pourrait à la rigueur interpréter dans un sens très large le terme « fabriqué » utilisé dans
le paragraphe a). Pas plus qu'il ne « produit » des matériaux, le secteur du réemploi ne « fabrique » véritablement des produits de construction puisqu'il travaille avec des éléments qui ont
déjà été fabriqués. En revanche, l'idée qu'il puisse travailler avec des matériaux « individuels »
est séduisante. De fait, beaucoup d'éléments présents dans le secteur du réemploi possèdent des
caractéristiques uniques du fait de leur trajectoire singulière. Même s'il existe probablement
dans la région d'autres dalles de carrelage éventuellement sorties au même moment de l'usine
que celles de la petite villa, aucune ne possèdera exactement la même patine ou les mêmes
traces d'usage. Une série de briques peuvent bien sortir ensemble et au même moment de
l'usine, et être donc rigoureusement identiques, dès qu'elles sont incorporées dans un bâtiment
individuel, la trajectoire de chacune des dalles devient unique. Le moment où les dalles seront à
nouveaux libérées, par exemple, est un facteur qui varie de façon totalement contingente. Les
dalles qui servaient de revêtement de sol dans un bâtiment démoli dans les années 1970 gisent
vraisemblablement au fond d'une décharge, à moins qu'un entrepreneur débrouillard ne les ait
utilisées pour remblayer une ancienne citerne d'eau de pluie. Des dalles provenant de la même
série mais libérées plus récemment aboutiraient vraisemblablement dans un centre de concassage tandis que d'autres, comme celles qui me servent d'exemple pour la petite villa, pourraient
continuer leur trajectoire en passant chez un revendeur et en finissant dans la construction d'une
nouvelle fermette de style campagnard. Des dalles de la même série sont peut-être encore incorporées dans le sol d'une autre habitation. Peut-être sont-elles même encore visibles, à moins
qu'elles n'aient été recouvertes entretemps d'une chape de béton poli ou d'un revêtement de
grandes dalles de granit brésilien, plus au goût du jour que les motifs colorés des dalles en céramique. Dans ce dernier cas, ces dalles sont devenues l'une des nombreuses strates qui composent les bâtiments ayant subi de nombreuses transformations au cours du temps. Leur présence, même cachée, permettra peut-être un jour à un archéologue du bâti de retracer l'histoire
d'un édifice en l'étudiant littéralement en profondeur. Quoique parfaitement plausibles, ces
quelques exemples sont ici largement fictifs mais ils illustrent bien le processus d'individualisa-
123 Bien que ce matériau précis soit assez rare en raison des difficultés à déterminer s'il est
suffisamment récent pour ne plus contenir de fibres d'amiante, couramment utilisées
auparavant.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
tion que subissent immanquablement les éléments d'une série industrielle une fois que celle-ci
se délite, le plus souvent au moment de la distribution ou du premier achat.
Ce processus de délitement des séries et d'individualisation des éléments exerce une certaine
influence sur la rareté des matériaux et, par conséquent, sur leur valeur. Si la majorité des dalles
de carrelage en céramique ont disparu en tant que déchet au fond des décharges à une époque
où elles ne suscitaient pas beaucoup d'intérêt, les quelques éléments survivants, devenus beaucoup plus rares, peuvent susciter de nouveaux attachements en vertu même de leur rareté. Mais
la rareté n'est pas le seul facteur d'appréciation. Des éléments très courants et presque intemporels, comme les pavés ou les pièces de pierre bleue, sont très courants sur le marché du réem ploi.
Cette question de l'unicité d'un matériau de construction développée dans le paragraphe a)
des dérogations à la déclaration de performance pourrait bien constituer une brèche pour certains matériaux de réemploi. Il s'agit toutefois d'une interprétation assez aventureuse de ce paragraphe, qui joue sur les termes employés alors que l'objectif du texte en question semble assez
clair. En outre, le secteur du réemploi lui-même offre une série de contre-exemples à cette notion d'individualité des matériaux. En l'occurrence, certains revendeurs axent une partie de leur
travail sur la reconstitution de séries. Des éléments tels que des dalles de carrelage décorées de
motifs font justement l'objet de recherches intensives visant à reconstituer des lots cohérents à
partir de sources variées. Beaucoup d'entrepreneurs du secteur axent leurs activités sur la reconstitution de ces séries d'éléments identiques de façon à garantir à leurs clients une certaine
cohérence et une certaine uniformité à une relativement grande échelle. La joie de reconstituer
des séries, à force de recherches acharnées mais aussi avec l'aide de la chance, constitue probablement l'un des éléments centraux dans le plaisir d'un collectionneur – ce que tous les revendeurs et leurs clients sont dans une certaine mesure.
Une autre interprétation possible de ces dérogations consisterait à en revenir à l'esprit de la
règle. On pourrait en effet comprendre que le règlement européen se développe autour de la
conception selon laquelle les produits de construction sont tous issus de l'industrie. Il exclurait
donc de facto tout le secteur de la production artisanale. De fait, il serait quelque peu absurde
d'appliquer les mêmes exigences à des éléments produits en masse qu'à des matériaux plus singuliers, issus d'un mode de production plus ancien. Cette interprétation pourrait tenir la route
– et offrir ainsi une certaine marge de manœuvre légale aux matériaux de réemploi – si le règlement européen n'était pas aussi clair sur sa portée : comme je l'ai déjà montré, il ambitionne
bien de réglementer l'ensemble des produits destinés à la construction d'ouvrages architecturaux.
Ceci se comprend dans la mesure où ce règlement porte notamment sur des aspects liés à la sé curité des ouvrages et des personnes. Il semble effectivement judicieux que ces facteurs soient
transversaux à tous les types de matériaux, quelle que soit leur origine. Pourtant, en assimilant
de facto tous les produits de construction à des produits industriels, ce règlement tend à exclure
du marché de la construction des éléments tels que les matériaux de réemploi – malgré que
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
ceux-ci puissent souvent prétendre répondre aux exigences générales en matière de sécurité des
ouvrages et des personnes.
Cette tentative d'interprétation des articles dérogatoires comprend par ailleurs une autre
faille. S'il est vrai que beaucoup des pratiques du secteur du réemploi s'apparentent à des modes
de production qui relèvent à bien des égards de l'artisanat, il existe dans ce secteur une grande
variété de pratiques et de modes d'organisation du travail. Certaines entreprises du secteur fonctionnent selon des configurations beaucoup plus proches d'un mode de production industriel.
En somme, les dérogations du règlement n° 305/2011 semblent décidément ne pas s'appliquer aux matériaux qui circulent auprès des revendeurs belges 124. Si certains de ces matériaux
sont bel et bien produits selon des procédés traditionnels, on y retrouve aussi des matériaux
beaucoup plus contemporains ou, du moins, des matériaux produits selon des procédés qui ont
toujours cours. Si certains matériaux de réemploi sont bel et bien des pièces uniques, aux caractéristiques singulières, le phénomène de série n'est pas complètement absent du secteur. On y
trouve des tentatives plus ou moins poussées de reconstituer des lots qui ne doivent leur valeur
et leur succès qu'au seul fait que les différents éléments qui les composent présentent une certaine uniformité – même si cette uniformité est souvent le fruit d'une mise en forme bien spécifique. Enfin, si certains des matériaux présents dans le secteur du réemploi sont effectivement
traités dans des structures économiques organisées autour d'un mode de production qui peut
être assimilé à de l'artisanat, cette caractéristique est loin de s'appliquer à l'ensemble du secteur.
On y trouve aussi un certain nombre d'entreprises au caractères résolument industriel. Les différences entre ces deux modes ne sont d'ailleurs plus toujours si claires. Le secteur des matériaux
de réemploi, en particulier, présente des entreprises organisées selon des modèles hybrides. Si
on y trouve des structures qui possèdent une certaine stabilité à travers le temps, il est aussi traversé par des mutations beaucoup plus récentes qui affectent l'organisation du travail.
<transactions entre acteurs du réemploi>
Les briques de la petite villa démontées et transportées jusque sur le terrain de
Madame J. ont été triées et nettoyées. Elles s'empilent maintenant sur des palettes
d'environ 1 m³. Elles n'attendent qu'à être rachetées pour être remises en œuvre
dans un parement de façade, dans un muret ou pour des aménagement de jardin.
124 Et la situation est probablement identique, au moins dans les grandes lignes, ailleurs en
Europe. J'ai par exemple eu l'occasion de mener un workshop avec des étudiants de
l'école d'architecture de Toulouse sur ces questions, en leur proposant d'étudier le
secteur du réemploi dans l'aire métropolitaine toulousaine. Les résultats qu'ils ont
rapportés montraient des profils d'entreprises assez semblables à la Belgique, y compris
dans leur diversité (depuis des petites structures familiales jusqu'à de plus grandes
entreprises en passant par des initiatives caritatives). Cf. Abenia T., Chapel E., Ghyoot
M. et Lasserre B., « Programme Tolosa. Exploration du secteur du réemploi des
matériaux de construction en région toulousaine », Plan Libre. Le journal de
l’architecture en Midi-Pyrénées, octobre 2013, vol. 114, pp. 5-8.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Dans la villa, toutes ces briques occupaient une fonction structurelle. Maçonnées les unes aux autres, elles constituaient les épais murs porteurs de la maison.
En un gros siècle, les modes constructifs ont connu quelques changements. Il est
très rare qu'un entrepreneur bâtisse encore des murs porteurs à partir de briques
pleines. Il utilisera plutôt des parpaings de béton, une ossature en béton ou, éventuellement, de grosses briques de terre cuite creuses dont les poches d'air offrent
une protection thermique répondant mieux aux exigences actuelles en matière
d'isolation des bâtiments. Par contre, les briques sont toujours appréciées en parement de façade. Dans certaines
communes, les règlements d'urbanisme obligent même à utiliser ce matériau. Les fabricants
de matériaux produisent aujourd'hui des panneaux composites,
qui sont constitués d'une
couche d'isolant (souvent du polystyrène ou de la mousse polyuréthane) sur laquelle sont collées des fines lamelles de
briques disposées comme dans
un mur maçonné. L'épaisseur
de la brique dépasse rarement
2 cm mais l'apparence du panneau donne à penser que le mur
a été véritablement assemblé à
partir de briques individuelles.
Ces panneaux sont attachés les
Illustration XII: exemple de panneau "sandwich"
comportant une couche d'isolant et un parement de
uns à côté des autres sur les fafaçade. Source : Salon de la construction Batibouw
2013.
çades de façon à ce que les
raccords dans les dessins de
brique passent inaperçus. Ce
procédé permet à l'entrepreneur de gagner beaucoup de temps lors de la construction tout en répondant aux exigences réglementaires ainsi qu'aux attentes esthétiques de leurs clients.
Malgré ces nouveaux procédés constructifs probablement plus efficients, les
briques anciennes restent appréciées par certaines personnes.
Madame J. est justement en négociation avec l'un de ses clients. Un entrepreneur en construction souhaite réaliser une série de parements en briques anciennes pour plusieurs petites maisons. Il est donc à la recherche d'une quantité relativement importante de briques. Avant de se tourner vers des produits neufs imitant les briques anciennes (un produit assez populaire), il voulait s'assurer qu'il n'y
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
avait pas moyen de réaliser une bonne affaire en s'adressant à Madame J. Elle possède justement ces tas de briques provenant de la petite villa qui conviendraient
parfaitement aux exigences de l'entrepreneur. Le seul souci, c'est qu'il n'y a pas assez de briques pour réaliser tous les travaux. Qu'à cela ne tienne ! Madame J. se
fait fort de trouver rapidement de quoi compléter son stock. En l'occurrence, comme
elle n'a pas de chantier prévu susceptible de libérer de nouveaux lots de briques,
elle s'adresse à quelques-uns de ses confrères du secteur de la revente.
Bien qu'assez peu structuré formellement (il n'existe par exemple pas de fédération des revendeurs), le secteur du réemploi fonctionne souvent de manière relativement organique. Il n'est pas rare que des matériaux circulent d'un revendeur à
l'autre, lorsque ceux-ci doivent faire face à de grosses commandes ou s'il s'agit de
revendre à un spécialiste un matériau bien précis. Dans ce cas-ci, Madame J. fait
appel à un très gros revendeur spécialisé dans la brique : l'entreprise F.
Illustration XIII: ouvriers affectés au nettoyage des briques de réemploi. Source : Rotor asbl.
Si Madame J. s'occupe de chantiers assez variés, accumulant ainsi une grande
variété de matériaux, dans l'entreprise F., le seul produit traité est la brique. Mais il
est par contre traité en très grandes quantités : selon leurs dires, tous les jours,
l'équivalent d'une petite villa transite par leurs installations. Si l'entreprise de Madame J. fonctionne de façon relativement horizontale, avec peu d'employés et un
couple de patrons actifs à tous les postes, la division du travail est beaucoup plus
marquée chez F. Les briques proviennent de sources différentes (des démolitions
mais aussi des entrepreneurs ou des particuliers qui viennent déposer des
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
briques). Elles sont nettoyées et triées par des ouvriers affectés exclusivement à ce
poste. Assis sur des chaises basses, ils utilisent une sorte de hachette pour faire
sauter les traces de mortier. Les briques sélectionnées sont empilées sur des palettes, qui sont ensuite emballées et stockées sur le site en attendant d'être réceptionnées ou d'être livrées chez leurs clients.
C'est de là que viennent les briques que rachète Madame J. pour compléter son
stock et répondre à la demande de son propre client.
<des modes d'organisation hybrides>
Lorsqu'on regarde chaque poste de la chaîne de traitement chez F., il apparaît que les technologies mobilisées sont assez simples. L'opération principale, le nettoyage des briques, est réalisée manuellement, à l'aide d'outils extrêmement ingénieux dans leur adaptation à l'ouvrage auquel ils sont destinés mais qui ne sont pas du matériel de pointe à l'avant-garde de la technologie. À peu de choses près, la petite hachette qui sert à nettoyer les traces de mortier aurait pu
être utilisée par des tailleurs de pierre sur un chantier du moyen âge. En regard de cette installation somme toute assez sommaire (quoique l'entreprise F. possède également des machines de
manutention beaucoup plus récentes), l'entreprise de Madame J. semble nettement plus équipée. Elle possède en effet de nombreuses machines telles que des petits bulldozers, des pelles
hydrauliques ou l'ensemble de l'outillage à main électrique (foreuses, meuleuses, scies sauteuses,
etc.). À la rigueur, on pourrait même dire que les matériaux que récupère Madame J. incorporent des technologies plus récentes que les briques anciennes qui circulent chez F.
Mais l'avancement des technologies employées n'est qu'un facteur parmi d'autres pour décrire une entreprise. Si l'on s'intéresse au fonctionnement de ces deux entreprises (elles-mêmes
choisies dans le spectre d'une très grande diversité de profils), il apparaît que l'organisation du
travail chez F. s'apparente à un mode de production beaucoup plus industrialisé – au sens marxien du terme – que chez Madame J., où la division du travail est peut-être plus organique. Chez
F., chaque travailleur occupe un poste fixe. Le processus de production a été ici décomposé en
plusieurs étapes, isolant chacune des étapes. En termes marxiens, il s'agit bien d'un phénomène
de parcellisation du travail qui s'est développé dans l'organisation de la manufacture avant de devenir une caractéristique essentielle de l'organisation industrielle :
« du produit individuel d'un ouvrier indépendant faisant une foule de choses, la
marchandise devient le produit social d'une réunion d'ouvriers dont chacun
n'exécute constamment que la même opération de détail.125 »
Cette parcellisation des tâches, ajoute Marx, n'est pas forcément négative en soi. Elle permet
par exemple qu'un artisan puisse développer une très grande dextérité dans son activité. Il donne
d'ailleurs quelques exemples de sociétés traditionnelles (il faut entendre « pré-capitalistes ») au
125 Marx K., Le capital. Le procès de la production du capital (suite), traduit par Roy J.,
1867 pour l’éd. originale en allemand, Paris, Alfred Costes éditeur, coll. « Œuvres
complètes de Karl Marx », 1950, vol. 2/14, p. 240.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
sein desquelles les aptitudes spécialisées sont l'apanage d'un groupe social – d'une famille parfois – et s'y transmettent de génération en génération. Un système qui, dans nos régions, était à
la base de l'organisation du travail en corporation. Mais dans ces cas-là, les artisans disposent
d'une certaine autonomie quant à l'organisation de leur temps et de leur métier. Et leurs tâches,
malgré leur spécialisation, restent en général d'une certaine complexité. Or, continue Marx, ce
n'est absolument plus le cas dans l'organisation manufacturière, puis dans l'organisation industrielle de la production. Dans ces contextes, le travailleur parcellisé se voit « rivé pour toujours à
une opération de détail126 » :
« En tant que membre du travailleur collectif, le travailleur parcellaire devient
[…] d'autant plus parfait qu'il est plus borné et plus incomplet. L'habitude
d'une fonction unique le transforme en organe infaillible et spontané de cette
fonction, tandis que l'ensemble du mécanisme le contraint d'agir avec la régularité d'une pièce de machine.127 »
En ce sens, et bien que les entreprises de réemploi ne disposent assurément pas de la même
machinerie que les usines que décrit Marx, les ouvriers qui travaillent dans l'entreprise F. sont
probablement assez proches de ces travailleurs parcellaires. Ils sont effectivement « rivés pour
toujours » (ou du moins pour quelques heures par jour et pour une durée équivalente à la succession de leurs contrats à durée déterminée) à une chaise basse et voient défiler dans leurs
mains des centaines de briques par jour. Ils doivent nettoyer chacune d'entre elles d'un même
coup de hachette. Répétitif et de détail, ce travail l'est assurément.
Si l'on pousse plus loin la comparaison avec les travailleurs de l'entreprise J., il apparaît que
leurs occupations sont plus diversifiées. S'il leur arrive aussi de passer quelques heures ou
quelques jours à nettoyer des briques à la chaîne, selon des méthodes qui ne diffèrent pas grandement de celles en cours chez F., il leur arrive également de travailler sur des chantiers de déconstruction. Les contextes de travail varient ainsi quelque peu. De plus, ils manipulent une relativement grande diversité d'outils et exercent une relativement grande diversité de tâches.
Certains auteurs ayant travaillé sur la question de l'organisation du travail sur les chantiers de
construction suggèrent qu'en tant qu'espace de production, les chantiers restent fondamentalement irréductibles aux formes les plus extrêmes de l'organisation industrielle du travail – alors
que des espaces tels que des usines se prêtent quant à eux tout à fait bien à ces formes d'organisation128. Ces auteurs étayent leur hypothèse en affirmant que chaque chantier possède des spécificités uniques. De ce fait, il y aurait toujours une série d'éléments contingents qui influencent
le déroulement des processus. On a beau prendre toutes les précautions, anticiper au maximum
ce qui pourrait se passer, confier aux concepteurs la responsabilité de dresser en amont tous les
126 Ibid., p. 251.
127 Ibid., p. 257.
128 Bernard P., « Le chantier », Criticat, septembre 2008, vol. 2 ; Ferro S., Dessin/chantier,
Éditions de La Villette, coll. « École d’architecture de Grenoble », 2005.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
plans d'exécution, le chantier reste fondamentalement un espace imprévisible. Il faut à chaque
fois effectuer de petits ajustements au cours des travaux, improviser, s'adapter aux petites erreurs commises par les précédents corps de métiers et prendre des décisions importantes sur le
moment même. Par conséquent, l'organisation du travail peut faire l'objet de mesures disciplinaires fortes, elle peut être parcellisée jusqu'à un certain point mais il y aura toujours un petit
plus de marge de manœuvre pour les travailleurs en comparaison avec d'autres espaces productifs129.
Cet élément offre sans doute une explication partielle aux différences entre les deux modèles
d'organisation du travail que je développe ici à travers les entreprises J. et F. Dans un cas, ce
sont les marchandises qui circulent tandis que les travailleurs restent relativement fixes (du
moins, en ce qui concerne les parties tri et nettoyage), dans l'autre c'est la force de travail qui
bouge continuellement d'un chantier à l'autre, à la rencontre de la marchandise (même s'il arrive
que cette même force de travail soit affectée temporairement à un poste plus fixe, pour la re mise en état des matériaux par exemple).
Outre l'organisation du travail propre à chaque entreprises, parmi lesquelles celles de Madame J. et de F. constituent deux exemples dont j'ai accentué à dessein le contraste, il serait in téressant d'analyser d'autres facteurs. La question de la relation des travailleurs à l'entreprise,
par exemple, mériterait d'être étudiée de plus près. C'est malheureusement un point que je n'ai
pas eu l'occasion de beaucoup approfondir dans le cadre de cette recherche. Beaucoup des entreprises du secteur du réemploi sont de petites et moyennes entreprises, qui sont gérées par des
indépendants – parfois une ou deux personne. Ce sont souvent des structures familiales, qui perdurent parfois depuis plusieurs génération. Il arrive que certaines entreprises emploient des travailleurs salariés. On rencontre aussi des entreprises qui subissent des modifications importantes
dans le rapport au travail. Certaines entreprises de plus grande échelle emploient notamment
des travailleurs plus précarisés, engagés via des contrats à durée déterminée ou par des organismes d'intérim. Cette main d'œuvre plus fragile, souvent constituée de travailleurs indépen129 C'est une hypothèse que semblent confirmer des recherches menées en anthropologie
du travail, qui s'intéressent à la façon dont se déroulent les chantiers, et qui s'attachent à
souligner, entre autres, toutes les ruses de résistances que développent les ouvriers du
bâtiment (cf. Jounin N., Chantier interdit au public : Enquête parmi les travailleurs du
bâtiment, Éditions La Découverte, 2009.) bien que celles-ci ne soient pas, bien entendu,
l'exclusivité des chantiers de construction et peuvent se rencontrer dans d'autres espaces
de travail (cf. par exemple Cingolani P., « Crise de transmission et renouvellements
militants », Béroud S. et Bouffartigue P. (dir.), Quand le travail se précarise, quelles
résistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009, pp. 205-221 ; Calderón J.A. et López
Calle P., « Recomposition du capitalisme et résistances d’ouvriers précaires. Le cas
espagnol », Béroud S. et Bouffartigue P. (dir.), Quand le travail se précarise, quelles
résistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009, pp. 271-287 ; Bouquin S., « La
question de la résistance au travail dans la sociologie du travail française », Travail &
domination, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Actuel Marx », n˚ 49, 2011,
pp. 60-72.).
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
dants étrangers, renvoie à des tendances contemporaines à la flexibilité de l'emploi, à l'intermittence et à la précarisation130.
En définitive, il semble que le secteur du réemploi se caractérise par une grande diversité de
profils et de structures. Celles-ci prennent des formes assez hybrides, qui empruntent à différents référentiels, parfois même au sein d'une même entreprise. Il est difficile, dans l'état actuel
de mes recherches, d'en dresser un portrait beaucoup plus précis. Ce n'est d'ailleurs pas tellement le but du présent chapitre. Au-delà des différentes tendances qui traversent l'organisation
du travail au sein de ce secteur, il est sans doute plus aisé d'évaluer les types de matériaux qui y
circulent et leurs débouchés (les clients ainsi que les travaux où ils aboutissent). Ce sont à nouveau les entreprises de Madame J. et de F. qui vont servir de cas de figure pour rendre compte
de ces différences qualitatives dans les circuits de l'économie matérielle.
Différents dispositifs – différents débouchés
Du point de vue des matériaux eux-mêmes, les deux modèles d'entreprises développés cidessus suggèrent des débouchés quelques peu différents.
Dans le premier cas, celui de l'entreprise J., les matériaux remis en circulation aboutissent
principalement sur de petits chantiers, souvent dans le cadre de projets auto-construits. Un type
de client fréquent pour eux sont les personnes qui ne disposent pas de moyens financiers importants mais qui ont par contre le temps de chercher la bonne affaire. Ceux-là trouvent auprès des
revendeurs, au prix de patientes recherches, des sources de matériaux potentiellement intéressants et souvent moins chers que leurs équivalents neufs. Ces constructeurs, qui portent
d'ailleurs fréquemment aussi la casquette de concepteurs, sont assez flexibles. Ils sont capables
d'adapter leurs travaux à ce qu'ils découvrent. Ainsi, c'est parfois autour d'un objet trouvé au détour d'un stock de revendeur que s'élabore un projet de construction, ou une partie de celui-ci.
Une baie de fenêtre qui tire ses dimensions d'un châssis acheté d'occasion, une hauteur de plafond définie par la taille d'un escalier en colimaçon déniché chez un revendeur, etc. Pour ces
clients-là, peu importe que les matériaux soient munis ou non de tous les dispositifs formels qui
garantissent la circulation des marchandises au sein des circuits « officiels » de l'économie matérielle.
Si ces matériaux de réemploi peuvent effectivement être qualifiés de nus en regard des exigences réglementaires s'appliquant aux produits de construction neufs, cette nudité est toute relative. Comme je l'ai indiqué, ils sont par exemple profondément chargés de toutes les marques
de frictions physiques qui s'y sont déposées au cours de leur usage ou lors des opérations de démantèlement. Ils sont aussi chargés des traces immatérielles de leur rencontre avec le savoir130 Pour une analyse statistique de ces phénomènes, cf. notamment Feld S., La main
d’œuvre étrangère en Belgique. Analyse du dernier recensement, Louvain-la-Neuve,
Academia Bruylant, 2010. Pour une analyse plus politique, cf. Martinez D., Carnets
d’un intérimaire, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2003 ; Corsani A. et
Lazzarato M., Intermittents et précaires, Paris, Éditions Amsterdam, 2008.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
faire des travailleurs chargés de leur démantèlement, de leur nettoyage et de leur revente. Cellesci constituent autant de dispositifs accompagnant la circulation de ces matériaux au sein des circuits alternatifs de l'économie matérielle.
⁂
Comme je le montrait pour les matériaux neufs, beaucoup de dispositifs assurant la circulation des produits de construction au sein des circuits de l'économie matérielle servent principalement à formaliser le transfert des responsabilités de chaque acteur. Dans le cadre de circuits
moins formels, cette question n'est pas absente mais elle se décline différemment. La question
de la responsabilité ne tient pas tant à des dispositifs tels qu'une déclaration de performance ou
un feuillet d'instructions de mise en œuvre. Elle repose sur d'autres formes. Une notion telle que
le bon sens, par exemple, y joue un rôle important. Une pierre ayant survécu à un démontage et
ne présentant aucune fissure apparente sera jugée par toutes les parties – le revendeur et son
client – comme bonne à l'emploi sur base d'une inspection visuelle attentive. La transmission
d'instructions ne passe généralement pas par des documents écrits mais plutôt au cours de discussions (même si dans des cas exceptionnels, certains revendeurs couchent quelques conseils
par écrit131). Dans ces discussions, l'expertise est présupposée présente chez chacun des interlocuteurs : « toi, tu démontes des briques, moi je les re-maçonne. Nous partageons donc une expérience et, sans doute, un savoir-faire comparables… »
Certains revendeurs jouent également sur une forme de confiance essentielle à toute relation
commerciale. D'une certaine manière, ils engagent bien sûr leur responsabilité, ne fut-ce que
par une forme de proximité qu'ils établissent avec certains de leurs clients réguliers ou proches.
On pourrait sans doute interpréter ce caractère dialogal et cette proximité de fait comme les
manifestations concrètes d'une relation intersubjective Je-Tu engageant une forme de responsabilité vis-à-vis d'autrui, pour reprendre les accentuations constitutives de la notion de responsabilité proposées par Jean-Louis Genard132. Et même s'ils ne sont pas nécessairement proches de
leurs clients au sens où l'on pourrait aller jusqu'à parler de commerce de proximité, la plupart
des revendeurs jouent plus ou moins explicitement d'un registre propre à l'éthos commercial qui
implique toujours, selon Jane Jacobs, une forme de confiance préalable.
« Les commerçants ont inventé des dispositifs pour faciliter la confiance entre
des personnes étrangères. Ils l'ont toujours fait. Les quittances sont probablement les formes les plus anciennes de documents d'affaires. Il y a longtemps,
les reçus et les lettres de changes ont été utilisés dans le commerce comme s'ils
étaient eux-mêmes les valeurs qu'ils représentaient ; ils étaient échangés
comme de l'argent133. Ce n'était possible que parce qu'une forme d'honnêteté
131 cf. paragraphe ci-dessous <caractéristiques embarquées (3) : être descriptible>, p.117.
132 Genard J.-L., La grammaire de la responsabilité Paris, Éditions du Cerf,
coll. « Humanités », 1999.
133 Jane Jacobs ne semble pas s'étonner que l'argent lui-même repose sur une sorte de
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
pouvait être présumée, et que la vie commerciale s'opérait sur base du principe
qu'il était aussi disgracieux de frauder un étranger que de tromper un ami.134 »
Si la confiance semble bien nécessaire à toute transaction commerciale, dans le cas de nombreux revendeurs, elle ne passe pas uniquement par des dispositifs formels (même si, bien sûr,
toutes ces entreprises sont en règle avec les différentes obligations auxquelles elles sont tenues
de répondre : numéro de TVA, tenue de registres divers, etc.) mais aussi par la démonstration
implicite d'un savoir-faire conséquent (via certains éléments exposés dans le stock, par exemple,
qui démontrent le savoir-faire de l'entrepreneur dans le traitement de tel ou tel matériau), par
des preuves d'une expérience accumulée au fil des années, par la longévité de certaines entreprises (beaucoup d'entre elles sont des entreprises familiales qui durent depuis plusieurs générations et s'affichent comme telles) ou par la transmission orale d'une série d'informations qui
donnent à penser au client que, effectivement, le revendeur en connaît un bout.
Ces quelques exemples rapidement retracés montrent bien que les matériaux qui transitent
par l'entreprise J. ou d'autres structures semblables ne sont pas complètement « nus ». Ils sont
simplement munis d'autres types de passeports que ceux qui ont cours dans les circuits formels
de l'économie matérielle – pour reprendre une illustration utilisée dans les précédents chapitres.
Ces dispositifs leur donnent accès à d'autres types de débouchés et d'applications. À nouveau,
lorsque je dis de ces contextes qu'ils sont « moins formels », c'est uniquement par comparaison
avec les exigences réglementaires appliquées aux produits neufs. Le fait d'être « informel » aux
yeux d'un tel règlement ne signifie pas le moins du monde qu'aucune exigence, aucune forme de
grandeur ne s'appliquent dans ces cadres alternatifs. Il y a bien sûr des matériaux jugés « intéressants » et « performants » et d'autres qui ne répondent pas à ces critères. Il y a des revendeurs jugés « fiables », « bien fournis » ou « spécialisés » et d'autres qui ne jouissent pas de la
même réputation. Voilà qui tend bien à montrer qu'il y a là toute une série de critères d'exigence
qui circulent autour de ces matériaux. Et ce sont précisément ces critères qui permettent d'effectuer des distinctions cruciales (par exemple entre une bonne et une mauvaise affaire) et de
prendre certains choix (aller visiter le stock de tel revendeur plutôt qu'un autre, par exemple, en
supposant que l'un disposera de ce qu'on cherche et pas l'autre).
Les matériaux de réemploi ne cessent d'être jugés par une série d'acteurs dont les exigences,
quoique différentes de celles en vigueur dans les circuits plus officiels, ne sont pas moins importantes. Les personnes qui s'occupent du démantèlement : est-ce démontable, facile à transporter,
confiance préalable des différentes parties qui doivent être prêtes à lui reconnaître une
valeur d'équivalence générale pour toutes les marchandises mises sur le marché, qu'il
s'agisse d'un bien de consommation, d'un service ou de sa force de travail. Là où Jacobs
voit une acte de confiance initial à toute relation commerciale, Marx aurait sans doute
tendance à interpréter cette attitude sous l'angle d'une forme d'aliénation au caractère
fétiche de la marchandise.
134 Jacobs J., Systems of Survival. A Dialogue on the Moral Foundations of Commerce and
Politics, 1992 éd. originale, New York, Vintage Books, 1994, p. 35.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
pas trop fragile, ai-je les outils adéquats ? Les revendeurs : s'agit-il d'un matériau qui a du succès, va-t-il être rapidement revendu ou encombrer mon stock pendant des années, quel est sont
prix sur le marché, comment doit-il être stocké, ai-je de la place sur mon terrain ? Les acheteurs : est-ce qu'il convient à mes visées, est-ce qu'il représente une « bonne affaire », est-ce que
mes voisins vont le trouver beau, sera-t-il facile à mettre en œuvre, etc. ? On le voit, avant d'être
racheté, un matériau de réemploi subit implicitement une série de tests. Il est soumis à une série
d'épreuves qui pèsent sur sa trajectoire. Au cours de ce processus, le franchissement de chaque
étape (depuis le choix initial de démanteler un bâtiment plutôt que de le démolir jusqu'au moment où les matériaux sont effectivement remis en œuvre) implique un enjeu crucial pour le matériau : s'il ne parvient pas à répondre favorablement aux exigences qui pèsent sur lui, il sera
tout simplement écarté et redirigé vers des applications de moins en moins exigeantes – jusqu'à
éventuellement devenir un déchet dont le propriétaire souhaite se débarrasser définitivement.
Dans les circuits formels de l'économie matérielle, la plupart des critères de qualification et
de disqualification sont objectivés, entre autres via des dispositifs tels que des règlements, des
déclarations de performances ou des fiches techniques. Dans les circuits informels ou moins formels, ces critères restent nettement plus implicites. Ils sont davantage furtifs et changeants. S'il
est sans doute impossible de les généraliser (chaque matériau, chaque revendeur engage son lot
d'exigences propres), il est possible de capter certains de ces critères à l'occasion de discussions
avec les acteurs du secteur ou en observant le fonctionnement des entreprises de reventes et les
matériaux qui y séjournent pour des durées variables. C'est ce qui m'a permis de poser ci-dessus
quelques-unes des questions qui influencent directement la trajectoire des matériaux de réemploi.
En somme, les formes qui assurent le transfert des responsabilités et des instructions dans le
contexte hyper réglementaire des circuits formels de l'économie matérielle se déclinent différemment dans les contextes moins formalisés où circulent la plupart des matériaux de réemploi.
On y a notamment affaire à des formes plutôt orales qu'écrites. Les rapports de confiance et de
responsabilisation se rapportent à des médiations quelque peu différentes, qui valorisent des ressources telles que l'expérience, le savoir-faire et la longévité. Tout cela a pour conséquence que
les matériaux disponibles dans une entreprise telle que celle de Madame J. sont destinés à circuler dans des réseaux agencés quelque peu différemment que ceux présentés dans les exemples
précédents. Il ne faudrait toutefois pas en conclure qu'il s'agit là de deux secteurs tout à fait
étanches. La frontière entre ces différents contextes semble plus poreuse. C'est ce que vont
montrer les matériaux qui transitent par l'entreprise F.
<caractéristiques embarquées (1) : attractivité et qualités techniques>
De son côté, l'entreprise F. opère dans un contexte sensiblement différent. Le fait de s'être
spécialisée autour d'un matériau exclusif (la brique), le fait d'en traiter des quantités très impor tantes et le fait d'offrir une série de services supplémentaires tels que la livraison ou la remise en
état ouvrent d'autres types de débouchés. Les briques qui arrivent dans l'entreprise F. sont d'une
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
certaine manière « nues », dans le sens où elles ne disposent pas non plus tous les dispositifs
prévus par le fameux règlement n°305/2011 : pas de déclaration de performance ni de fiche
technique ou d'agréments techniques pour ces briques qui proviennent grosso modo du même
type de sources que celles de Madame J., c'est-à-dire des démolitions de bâtiments. Mais toute
l'organisation de l'entreprise F. a pour objectif de ré-équiper ces matériaux, de leur conférer une
série de qualités qui leur permettra de retrouver une destination dans les circuits de l'économie
matérielle, y compris auprès d'acteurs ayant des exigences plus marquées. Le nettoyage, le tri, la
manutention, le packaging, la quantité de briques traitées… tous ces éléments permettent à l'entreprise F. de répondre à la plupart des exigences que j'avais identifiées pour les matériaux de
construction neufs : ils sont disponibles et prévisibles ; ils bénéficient d'une certaine appréciation
positive (même si ce n'est pas forcément dû au seul travail de l'entreprise F.) et, jusqu'à un certain point, ils sont descriptibles et garantis135 – je reviendrai là-dessus un peu plus bas.
Par conséquent, les briques de l'entreprise F. intéressent également des clients tels de plus
grosses entreprises de construction. Pour forcer quelque peu le trait, on pourrait dire que là où
Madame J. est susceptible de revendre des briques à la pièces, chez F., elles partent directement
par chargements de plusieurs palettes. Et si certains clients de Madame J. sont susceptibles
Illustration XIV: catalogue d'un vendeur de briques et de tuiles d'occasion et « vieillies ». Le petit encadré dit :
« Vieilles briques : une soixantaine sortes de briques de récupération sont livrables de stock, e.a. les vieilles briques
de Beerse, la 'klampsteen', la 'paapsteen', la 'derdeling', les vieilles briques de Brugge, …
Briques vieillies : ces briques, étant fabriquées récemment à la façon ancienne, ont vraiment l'aspect d'une vraie
vieille brique. […] »
Source : Kempische Bouwmaterialen.
135 Cf. les conclusions tirés de l'exemple séminal d'une expérience de réemploi de
matériaux pierreux développé dans le paragraphe « Le formatage des matériaux de
construction », p. 18. Cf. également Billiet L. et Ghyoot M. (Rotor), « La réutilisation
des matériaux de construction », A+, septembre 2011, vol. 231, pp. 70-74.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
d'effectuer eux-même le nettoyage de quelques briques, les clients de F. sont pris dans des logiques de travail qui font qu'ils n'ont pas envie de s'embêter avec de telles étapes. Les briques
doivent donc être prêtes à l'emploi, sinon les clients de F. vont rapidement se tourner vers les
vendeurs de briques neuves. Ceux-là, bien sûr, offrent directement tous ces services.
En ce sens, les briques de chez F. se profilent donc plus explicitement comme des concurrentes aux briques neuves. Par rapport à ce produit, elles se distinguent toutefois en mettant en
avant leur aspect « rustique ». Beaucoup de maîtres d'ouvrages belges faisant construire leur
maison apprécient la brique ancienne, qu'ils emploient en parement de façade. À tel point que
certains producteurs de briques neuves se sont mis à proposer des gammes de briques artificiellement usées. Il s'agit de briques neuves, sortant directement de l'usine mais que les fabricants
font passer par une étape supplémentaire, souvent un tambour rempli de petits objets contondants, qui vise à donner aux briques un aspect irrégulier. Ils s'arrangent en quelques sorte pour
inscrire en accéléré des traces suggérant le passage du temps et des éléments sur ces briques
– ce que les anglophone décrivent grâce à la belle expression weathering, qui renvoie à l'usure
météorologique des matériaux136. La niche du faux-vieux n'est pas nécessairement en concurrence directe avec le secteur du réemploi. Certains revendeurs ont d'ailleurs recours à cet artifice pour s'assurer une plus grande prévisibilité dans leurs stocks. Contrairement aux briques de
réemploi dont l'approvisionnement dépend de facteurs contingents tels que le rythme des démolitions, les briques artificiellement vieillies sont issues d'un mode de production bien plus facile à
contrôler. Il n'est pas rare de rencontrer des revendeurs de matériaux « authentiquement » vieux
qui proposent aussi des éléments semblables mais dans une version « artificiellement » vieillie.
L'importance du faux-vieux dans le marché de la construction est conséquente. Il suffit de
visiter un salon de la construction pour s'en convaincre. Le rustique, l'ancien et l'usé bénéficient
d'une appréciation très positive – en tout cas en matière de briques (la situation est sensiblement
différente pour d'autres matériaux). Je ne vais pas rentrer ici dans une enquête approfondie sur
cette question de l'appréciation. Il y aurait là des pistes intéressantes à investiguer avec les apports d'une certaine sociologie du goût 137 : quelles techniques, quels critères utilisent les vendeurs et les amateurs de briques pour susciter des attachements vis-à-vis de ce matériau, ou
d'autres matériaux – qu'ils soient « authentiquement » anciens, artificiellement vieillis ou, au
contraire, qu'ils jouent sur une glorification de la nouveauté ? Une telle recherche sort toutefois
des limites du travail que je me suis proposé de poursuivre. Aussi, je me contenterai pour l'instant de prendre acte du fait que les briques anciennes, ou du moins une partie d'entre elles (gé néralement les plus anciennes, quoique les distinctions puissent devenir assez subtiles), bénéficient d'une haute appréciation de la part d'un certain public.
136 Mostafavi M. et D. Leatherbarrow, On Weathering: The Life of Buildings in Time,
Cambridge (Mass., États-Unis), The MIT Press, 1993.
137 Hennion A., « Those Things That Hold Us Together: Taste and Sociology », Cultural
Sociology, 2007, vol. 1, no 1, pp. 97-114.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Qu'une telle appréciation existe est un critère aussi indispensable que les dispositifs évoqués
jusqu'à présent pour permettre la circulation d'un matériau au sein de l'économie matérielle. En
effet, dans un contexte où les marchandises sont abondantes et peu coûteuses à produire, une
bonne partie des ressorts de l'économie ne reposent pas tant sur des dispositifs techniques (le
fait d'être facile à produire, par exemple) que sur des questions d'appréciation et d'attractivité 138.
Qu'ils le veuillent ou non, c'est une dimension que les matériaux de construction de réemploi
sont amenés à rencontrer. Le fait d'être techniquement intéressants, d'être faciles à démonter et
à récupérer par exemple, est une condition nécessaire mais non suffisante. Répondre à ces aspects ne garantit pas encore que les matériaux vont rencontrer du succès ou qu'ils vont répondre
à une demande. Ils doivent pouvoir jouer sur d'autres registres : ceux du goût et de la satisfaction des désirs.
Dans certains cas de figure, les dimensions techniques d'un matériau côtoient un critère d'attractivité économique. Ce qui fait qu'on apprécie un matériaux touche bien sûr au fait qu'il répond aux attentes techniques qu'on en a, mais aussi au fait qu'il est sensiblement moins cher que
son équivalent neuf. Pour certains clients, ces deux facteurs combinés suffisent à éclipser
quelque peu le caractère attractif. Offrir du « solide et pas cher » est un créneau largement exploité – y compris dans le domaine des marchandises neuves. Mais dès qu'on sort de ce créneau,
la question de l'attractivité reprend son importance. Il s'agit d'ailleurs d'une dimension que le
secteur de la seconde main a très bien comprise. Il ne suffit pas de se profiler comme une alternative moins chère (même si, pour une partie de la clientèle, cela reste probablement l'argument
principal), il faut également rassurer les clients quant au fait que ce qu'ils achètent va fonctionner correctement et il faut rendre les produits un minimum présentables. Tout qui a un jour ten té de revendre de vieux objets sur une brocante ou de placer une annonce sur un site comme
Ebay ou Kapaza sait bien qu'un certain effort doit être fait pour rendre ces objets attirants :
qu'est-ce qui va faire qu'un badaud s'arrête devant mon étal plutôt que celui du voisin, qu'est-ce
qui va faire qu'un internaute cliquera sur mon annonce plutôt qu'une autre ? Difficile de répondre de manière ferme à ces questions mais il est certain qu'un effort de présentation ne peut
pas faire de mal… Il suffit d'avoir un jour visité le marché aux puces de Bruxelles pour constater qu'entre les caisses d'objets déposées en vrac à même le sol et les petits magasins qui
bordent la place du Jeu-de-balles et les rues adjacentes, les différences de prix s'expliquent surtout par des questions de présentation. Dans le premier cas, les objets sont très bon marché mais
ils ne font l'objet d'aucune préparation. Il faut fouiller dans des caisses en vrac pour espérer
trouver son bonheur. Dans le second, on paie le fait qu'on brocanteur a déjà effectué une pre mière sélection et a mis en valeur certains objets susceptibles de plaire à sa clientèle139.
138 Pour une lecture très critique sur la manipulation du désir comme dimension essentielle
de l'économie contemporaine, cf. les travaux menés par certains tenants de la
décroissance. En particulier Latouche S., Décoloniser l’imaginaire. La pensée créative
contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon, 2005 ; Latouche S., Petit traité de la
décroissance sereine, Paris, Éditions Mille et une nuits, 2007.
139 Avec des effets rebonds intéressants : la mise en présentation dans une vitrine suffit
113
114
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Les matériaux qui transitent dans une entreprise comme celle de Madame J., par exemple, et
de manière générale, tous les biens qui circulent dans les circuits de seconde main, jouent d'une
manière ou d'une autre sur le registre de la « bonne affaire ». Dans ce contexte, les caractéristiques d'une bonne affaire, ce sont des arguments comme le coût réduit par rapport au neuf ou
le fait de dénicher la perle rare140. Que les matériaux ne soient pas munis des dispositifs formels,
qu'ils soient parfois usés ou que leur disponibilité soit plutôt imprévisible ne constituent pas des
défauts rédhibitoires dans ces contextes bien précis. Les pratiques des personnes pour qui ces
opportunités représentent effectivement de « bonnes affaires » n'ont généralement aucun mal à
surmonter ce qui, dans d'autres contextes, constituerait par contre un critère d'exclusion. Pour
donner un contre-exemple, un gros entrepreneur mandaté dans le cadre d'un marché public pour
un projet de grande ampleur n'a pas la possibilité de partir chiner auprès de vingt revendeurs
différents pour trouver des briques ou des carrelages de seconde main !
Dans le cas des briques de l'entreprise F., par contre, les registres de valorisation de la clien tèle sont quelques peu différents. Les briques doivent répondre à une série de caractéristiques
techniques, bien sûr, mais elles doivent aussi bénéficier d'une appréciation positive. Elles doivent
se rendre désirables. La mise en avant de leur caractère rustique est une réponse à cet impératif
et, d'un point de vue commercial, cela semble ne pas fonctionner trop mal.
<caractéristiques embarquées (2) : garantie>
Si les briques de l'entreprise F. sont disponibles de façon relativement prévisible, si elles se
prêtent techniquement et économiquement à un réemploi et si elles exploitent une niche de marché relativement appréciée, elles doivent encore répondre à deux autres exigences pour circuler
librement sur le marché des produits de construction. Elles doivent bénéficier d'une forme de
garantie et elles doivent être descriptibles dans le langage des concepteurs.
En ce qui concerne les formes de garantie accompagnant les briques de réemploi, elles ne
diffèrent pas tellement de celles qui ont cours dans les contextes plus formels. Là aussi, à défaut
de pouvoir se reposer sur des protocoles de test et de contrôle certifiés, les revendeurs doivent
mettre en avant des arguments tels que leur expérience, leur bon sens et leur savoir-faire technique. Même à une échelle plus importante que dans les entreprises du type de celle de Maparfois à changer le statut de l'objet. Ce qui était jugé inintéressant dans un tas d'autres
objets mélangés dans une caisse devient tout d'un coup digne d'intérêt dès qu'un
vendeur l'expose avec soin. Le déplacement suffit parfois à susciter de nouveaux
attachements.
140 Le plaisir de la chine, qui est l'un des moteurs du secteur de la seconde main au sens
large, s'oppose en tous point à l'argument de la disponibilité, qui compte beaucoup plus
dans le monde industriel. Sur une brocante, dans le monde dans antiquités, pour les
collectionneurs d'objets anciens, c'est précisément parce que quelque chose est difficile
à trouver qu'il prend de la valeur. Il s'agit là d'une valeur très explicitement mise en
avant dans tous les magasins d'antiquités architecturales, qui représentent une grande
proportion des revendeurs de matériaux en Belgique.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
dame J., la question de la responsabilité du revendeur vis-à-vis de son produit ne se pose pas véritablement en des termes plus formalisés. Ce que je disais plus haut à propos de la confiance
qu'un commerçant doit susciter vis-à-vis de ses clients reste ici d'application. Le fait que le secteur du réemploi soit un véritable patchwork d'entreprises aux profils divers aide à prévenir des
situations monopolistiques où une entreprise, seule présente sur leur marché, dispose d'une influence suffisante pour se permettre de baisser la qualité de ses services. Dans le secteur des revendeurs de matériaux, le sérieux et le professionnalisme restent des qualités qui comptent.
D'un point de vue législatif, tout produit mis sur le marché est automatiquement muni d'une
garantie légale pour autant que le vendeur soit un professionnel et l'acheteur un consommateur à
titre privé. Les éléments de seconde main n'échappent pas à cette règle. Dans les grandes lignes,
cette garantie porte sur la conformité entre la description d'un produit et son état réel au mo ment de la livraison par l'acheteur. Il existe quatre critères pour apprécier la conformité d'un
élément vendu – ou revendu141 :
–
Le produit doit être « conforme à la description donnée par le vendeur ». En ce sens, le
vendeur (ou le revendeur) est tenu par la publicité qu'il fait d'un produit. S'il en donne
une description très précise, le produit effectivement livré doit être conforme à tous les
points repris dans la description. À l'inverse, s'il n'en donne qu'une description vague
(« briques de réemploi », par exemple), il se laisse une certaine marge par rapport à
l'état des briques livrées avant que le consommateur puisse faire un recours.
–
Le produit doit être « propre à l'usage recherché par le consommateur ». Là aussi, le
vendeur est tenu par la publicité qu'il fait. S'il vend des briques de réemploi sans préciser quelles fonctions elles peuvent remplir, il prend éventuellement le risque qu'un
client mettant en œuvre ces briques dans des circonstances particulières (un mur porteur, par exemple) puisse se retourner contre lui en cas de problème. À l'inverse, si le
revendeur précise qu'il s'agit de briques de réemploi pour murs de parement, il se protège d'un retour du client si celui-ci rencontre un problème en mettant autrement en
œuvre ces briques.
–
Le produit doit être « propre aux usages auxquels servent habituellement les biens du
même type ». Cette obligation très ouverte vise surtout à se prémunir contre les véritables escroqueries. Si un vendeur revend par exemple une chaudière d'occasion, qu'il
présente comme fonctionnelle mais qui, en réalité, s'avère n'être qu'une plaque de tôle
imitant la façade d'une chaudière sur une boîte vide, il y a évidemment un vice de
conformité.
141 Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie., « La garantie
légale. Vous y avez droit ! ». Brochure d'informations publiée par le service public
fédéral économie, destinée à renseigner les consommateurs sur leurs droits en matières
de garantie légale, 2013.
115
116
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
–
Enfin, le produit doit « offrir les prestations et les qualités auxquelles le consommateur
peut raisonnablement s'attendre eu égard à la nature du bien et compte tenu des déclarations du vendeur ». Là encore, il s'agit d'une formulation qui engage le vendeur à être
à la hauteur de ce qu'il annonce sur un produit donné. S'il prétend vendre des briques
« bonnes pour construire », il ne peut pas vendre des éléments extrêmement fragiles et
friables. Du point de vue de la garantie légale, s'il spécifie en revanche explicitement
qu'il vend des briques fragiles et friables, non-destinées à la construction, et que le
consommateur est mis au courant de ce fait, ce dernier ne pourra se retourner contre le
revendeur pour vice de conformité.
Dans la mesure où la garantie légale constitue avant tout une exigence de conformité entre
ce qui est annoncé et ce qui est effectivement vendu, il n'est pas si compliqué pour les matériaux
de construction d'y répondre. Le tout est que les revendeurs n'annoncent pas des performances
trop ambitieuses, auxquelles ils ne pourraient pas répondre. De même, ce cadre de la garantie
légale fonctionne bien lorsque les acheteurs sont directement les maîtres d'ouvrage qui agissent
à titre privé et non des entrepreneurs professionnels qui agissent dans un cadre professionnel ou
commercial. Pour ces cas-là, ce sont les règles de commercialisation des produits de construction que j'ai déjà évoquées qui s'appliquent et, sauf exception, les matériaux devraient être munis du certificat CE.
Outre la garantie légale, les revendeurs peuvent également offrir une garantie commerciale.
Celle-ce ni remplace pas la garantie légale mais peut étendre les avantages offerts aux consommateurs. Par exemple, un revendeur peut offrir de reprendre les briques d'une palette qui ne
conviendraient pas à l'acheteur – pour autant que l'acheteur puisse prouver que les briques ne se
sont pas altérées après l'achat. Là encore, le vendeur est légalement tenu par ce qu'il annonce.
Le vice de garantie provient plutôt d'une promesse non tenue que d'un véritable accident impossible à prévoir.
Dans les faits, cette question de la garantie apposée aux matériaux de construction de réemploi reste relativement floue. Elle constitue un obstacle pour la professionnalisation du secteur
du réemploi. En l'absence de dispositifs formels à même de s'assurer contre d'éventuels recours,
et en dépit des garanties mises en avant par les revendeurs, certains acteurs de l'économie maté rielle évitent les matériaux de réemploi du fait de l'imprécision qui flotte sur la distribution des
responsabilités respectives. D'autres cependant se lancent dans l'aventure en estimant que les
formes de contrôle développées par les revendeurs et les garanties qu'ils offrent sont suffisantes
pour engager leur responsabilité sans prendre trop de risques. Assez logiquement, les projets les
plus formels (comme ceux qui passent par des appels d'offres et des marchés publics) sont ceux
où l'usage de matériaux de réemploi s'avère le plus compliqué. À l'inverse, dans des circonstances où le nombre d'acteurs impliqués est relativement réduit et où ceux-ci disposent d'une
marge de discussion conséquente et d'un espace à même de valoriser des garanties non explici -
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
tement formalisées (qui reposent sur des notions difficilement quantifiables comme l'expérience
ou le savoir-faire), le recours au réemploi semble plus aisé.
<caractéristiques embarquées (3) : être descriptible>
Outre la question de la garantie, il existe une autre limite à la présence de matériaux issus du
secteur du réemploi dans des marchés aux exigences formelles plus marquées. En plus de tous
les dispositifs déjà évoqués jusqu'ici (et auxquels certains acteurs du secteur du réemploi répondent dans une certaine mesure), pour qu'un matériau de construction aboutisse dans une
construction, il doit être prescrit par un concepteur. Il se dessine ici une nouvelle différence
entre des projets relevant en tout ou en partie de l'auto-construction et des projets prenant place
dans des contextes plus formels. Dans le premier cas, les constructeurs et les concepteurs sont
souvent une seule et même personne. Ou alors, ces deux postes travaillent avec une grande
proximité. En tout cas, ils connaissent mutuellement les exigences propres aux différentes
phases de l'élaboration d'un projet. Ces exigences ne doivent donc pas être explicitées en long et
en large. Un auto-constructeur qui visite le stock de Madame J. n'a pas besoin d'un plan élaboré
ou d'un métré pour savoir si, oui ou non, tel matériau convient à ce qu'il envisage de faire. Au
contraire, dans des contextes plus formels, ces phases sont clairement distinctes. Ce sont des
personnes différentes qui s'en chargent et leur dialogue se réduit parfois au transfert d'un set
d'instructions. La proximité étant nettement moins grande, le besoin de clarifier et de formaliser
explicitement les matériaux envisagés se fait sentir. C'est ce qui donne naissance à des dispositifs tels que les cahiers des charges, les plans d'exécution et les métrés. Dès le moment où de tels
dispositifs entrent en scène (et ils sont bien entendu monnaie courante dans la majorité des circuits de l'économie matérielle), les matériaux doivent répondre à une exigence supplémentaire :
ils doivent se laisser décrire dans le langage propre à ces dispositifs.
Cette exigence, la plupart des matériaux neufs y répondent. De la même manière qu'ils subissent une phase de mise au point technique avant d'être mis sur le marché, ils sont munis
d'une série de dispositifs qui les rendront utilisables par les concepteurs tels que des articles de
cahier des charges tout faits ou des descriptions techniques fines. Ceux-ci sont élaborés par les
producteurs eux-mêmes ou par des organismes tiers tels que des centres de recherche 142. Mais,
une fois de plus, les matériaux qui échappent à la démolition et aboutissent dans le secteur du
réemploi se révèlent bien nus vis-à-vis de ces exigences. Si les concepteurs se contentaient de
prescrire « des briques », en en restant à ce très haut niveau de généralité, les matériaux de ré emploi pourraient parfaitement prétendre faire l'affaire. Il n'y a pas de doute, ce sont bien des
briques et tant que l'énoncé reste aussi vague, il n'y a aucune raison pour affirmer qu'ils ne
conviennent pas aussi bien. Mais les prescriptions des concepteurs sont évidemment beaucoup
plus détaillées que ça. La plupart du temps, elles se réfèrent à toutes sortes de protocoles de
tests et de contrôles ou à des arsenaux de cadres normatifs hyper formalisés auxquels les maté142 Cf. section « L'élaboration mobilise des acteurs tiers » p. 134 pour une description fine
de cette mise en forme appliquée à la pierre bleue de Belgique.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
riaux de réemploi sont bien en peine de répondre. Sans doute qu'une brique donnée répondait à
toutes ces exigences lors de sa première mise en œuvre (même si, vraisemblablement, les exigences étaient moins lourdes à l'époque de sa mise sur le marché) mais qui pourra garantir
qu'elle y répond toujours après avoir passé quelques années incorporée dans un bâtiment et soumise à diverses formes d'usage plus ou moins intensives ? On peut envisager soumettre à nouveau cette brique aux batteries de test en question, pour répondre aux inquiétudes bien légitimes
sur sa capacité à répondre aux attentes que l'on place en elle. Mais, outre le fait que ces opéra tions viendraient fragiliser l'équilibre économique relativement précaire des acteurs du secteur
du réemploi, il apparaîtrait aussi que beaucoup de ces tests ne sont relevant que pour un mode
de production donné (comme ce que j'ai indiqué dans l'exemple de la poutre en épicéa ou des
granulats de béton). Dans le cas d'un matériau déjà produit comme notre brique, ce serait un
contre-sens total que de lui appliquer un cadre normatif portant, disons, sur le contrôle de la
production.
Si on retrouve ici des question soulevées au point précédent à propos des garanties et de la
responsabilité, il semble bien qu'un élément supplémentaire important soit apparu. En l'occurrence, la façon de prescrire un matériau joue ici un rôle clé.
Au moment où le concepteur formalise la façon de prescrire de la brique, pour rester sur cet
exemple, il met en branle un cadre normatif bien précis. Celui-ci a du sens dans certains
contextes mais pas dans tous. En l'occurrence, les exigences de ce cadre normatif semblent tout
à fait pertinentes pour choisir une brique neuve mais beaucoup moins pour une brique de seconde main. Est-ce que ça veut dire que les briques de réemploi ne conviendraient pas du tout
pour le projet envisagé ? Peut-être. Il y a des cas où il serait effectivement risqué ou contre-productif de travailler avec des briques de seconde main. Mais ce n'est pas nécessairement toujours
le cas. Il y a aussi des situations où des briques de réemploi conviendraient tout à fait. Or c'est
comme si, pour avoir la brique dans un projet, il fallait prendre également tout le contexte normatif qui s'est peu à peu cristallisé autour d'elle (et sans doute avec de très bonnes intentions à
la base). Quelqu'un qui voudrait de la brique sans avoir automatiquement ce cadre serait obligé
de détricoter tout cet amalgame et de faire le tri entre ce qui lui est toujours utile (préciser par
exemple le fait qu'une brique ne doit pas être gélive, ou que toutes ses arêtes doivent être nettes)
et ce qui ne s'applique pas nécessairement à son cas précis (par exemple, le fait que le processus
de production de la brique a été contrôlé de telle ou telle manière). Il faudrait ensuite retisser un
nouveau cadre qui offre certaines garanties dans le choix des briques (et notamment la possibilité de refuser des briques estimées dangereuses ou compromettant la stabilité de l'ouvrage) mais
qui permettrait tout de même de faire mettre en œuvre un matériau plus singulier, comme notre
fameuse brique de seconde main !
Cette action de dé-tricotage et de re-tissage est conséquente. Elle prend du temps, de l'éner gie et implique certains risques. Aussi, rares sont les concepteurs à s'engager dans de tels processus. Ils ont en général déjà bien assez de travail en se reposant sur les dispositifs existants
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
pour ne pas s'embêter à en inventer ou en adapter de nouveaux – même si, bien entendu, il
existe aussi des concepteurs qui s'aventurent dans ce domaine et interviennent plus ou moins
profondément sur les outils qu'ils manipulent. Pourtant, dans certains cas, ce travail permettraient d'ouvrir de nouvelles perspectives à certains matériaux de réemploi, notamment. C'est
une hypothèse que j'ai eu la chance de voir mise à l'épreuve, dans le cadre d'un projet mené au
sein de l'association Rotor. En guise de projet pilote, l'association s'est lancée dans un travail de
mise au point d'un de ces nouveaux dispositifs rendant prescriptibles des matériaux tels que la
brique, le pavé ou certains types de panneaux de bois de seconde main.
En 2012, Rotor a déposé une demande de subside auprès de l'administration
bruxelloise de l'environnement pour mener une recherche sur le secteur du réemploi des matériaux de construction en Belgique. Avant ce projet, l'association avait
déjà réalisé plusieurs études pour le même commanditaire sur des questions
proches, mais elle n'avait jamais eu l'occasion de définir par elle-même le cadre
des missions. Déposer une demande de subside ponctuel était une manière de
pouvoir définir tous les paramètres de la recherche. En l'occurrence, le projet proposait de mener une analyse fine du secteur du réemploi belge. L'hypothèse sousjacente consistait à postuler l'existence d'une forme d'expertise déjà présente chez
des acteurs existants. Dès lors, il semblait pertinent de partir de là pour explorer
des pistes de professionnalisation de ces acteurs, plutôt que d'implémenter de nouvelles initiatives en partant de zéro (ce qui correspondait d'une certaine manière à
l'attitude des pouvoirs publics). Rotor a donc proposé de travailler sur des pistes de
renforcement des activités existantes.
Le subside en question lui a été octroyé. Il a même été renouvelé une seconde
année pour continuer à explorer certaines pistes qui émergeaient des premières
approches. Parmi les résultats de ce travail de fond, l'un des résultats les plus palpables est certainement la mise en place d'un site internet appelé Opalis.be, qui se
présente comme une sorte de guide du réemploi en Belgique – presque à la manière d'un guide touristique des grands restaurants. Il recense la quasi totalité des
acteurs économiques actifs dans la revente de matériaux de seconde main. Chacun d'entre eux bénéficie d'un descriptif détaillé de ses activités. Le site fonctionne
comme une base de données qui permet au visiteur de trouver des informations en
fonction des matériaux qu'il cherche à acheter ou pour lesquels il voudrait trouver
acquéreur, ainsi qu'en fonction des localisations géographiques des revendeurs. Le
site distille également une liste de conseils à l'usage des personnes désireuses de
travailler avec des matériaux de réemploi, qu'elles soient professionnelles ou non.
Le site ne cherche toutefois pas à offrir des services de particulier à particulier, ce
que des structures plus connues comme Ebay ou Kapaza font déjà très bien. Le
site est axé sur les acteurs professionnels – notamment parce que ce sont eux qui
sont susceptibles de travailler dans dans contextes plus formels.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Outre la mise en place de ce site, Rotor a également effectué des recherches
plus spécialisées autour de quelques questions bien précises. Toutes avaient pour
objectif de renforcer des dynamiques existantes pour permettre à certains matériaux de connaître de nouveaux débouchés. Dans certains cas, les blocages étaient
liés à une simple méconnaissance mutuelle entre les acteurs : certains concepteurs
sont désireux de travailler avec des matériaux de seconde main mais ne savent pas
très bien où les trouver ; à l'inverse, des démolisseurs se débarrassent de matériaux susceptibles d'intéresser des revendeurs. Dans ces cas-là, c'est simplement
une connexion qui est absente. Dès que les concepteurs savent vers où se tourner,
la situation s'éclaircit. De même, il suffit que les entrepreneurs en démolition
sachent à qui s'adresser – et comment – pour assurer une seconde vie à certains
matériaux qui se libèrent sur leurs chantiers.
Dans ces scénarios, les verrous à faire sauter pour faire se rencontrer l'offre et la
demande tiennent en grande partie à des questions d'information. Des outils
comme le site opalis.be et des campagnes de communication auprès des acteurs
concernés permettent de surmonter partiellement ce type de blocages, sans qu'aucune des parties impliquées ne doivent modifier profondément ses pratiques. De
fait, parmi toutes les entreprises actives dans la revente des matériaux, quelquesunes d'entre elles offrent déjà des services susceptibles de répondre aux attentes
de la plupart des concepteurs et des constructeurs – comme dans l'exemple de
l'entreprise F. pour les briques.
Mais dans d'autres cas, pour garantir à certains matériaux de réemploi de nouveaux débouchés, il est nécessaire que les revendeurs ajustent quelque peu leur
offre aux exigences du secteur de la construction. Bien sûr, le but du projet ne
consistait pas à transformer toutes les petites entreprises en « supermarchés de la
seconde main », capables de répondre aux attentes des acteurs les plus exigeants
du secteur de la construction. Comme je l'ai indiqué à travers l'exemple de l'entreprise de démolition et de revente de Madame J., il existe un secteur aux frontières
des marchés formels qui semble fonctionner plutôt bien. Les exigences de ces
clients sont différentes et, manifestement, les revendeurs répondent assez efficacement à ces attentes. Dans ce cas-là, comme dans les échanges entre particuliers, il
semble y avoir une sorte d'équilibre qu'il ne fallait surtout pas perturber. Par contre,
dans quelques-unes des plus grosses entreprises, précisément celles qui ont déjà
pour ambition de répondre aux exigences les plus formelles des acteurs de la
construction, il suffit parfois d'un petit changement pour améliorer ou pour consolider des pratiques existantes. En l'occurrence, l'un des points faible qui avait été
identifié était cette absence de dispositifs formels permettant aux concepteurs de
prescrire ces matériaux.
Rotor a donc proposé à quelques-uns des plus grands acteurs du secteur spécialisés dans le traitement de quelques matériaux courants de travailler avec eux
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
sur ces questions. Le choix des matériaux en question a été fait sur base d'une série de critères permettant d'informer la sélection, sans prétendre pour autant l'objectiver totalement. Il s'agissait avant tout d'anticiper une série de contraintes susceptibles de bloquer ultérieurement le développement des actions. Les critères retenus pour choisir les matériaux à tester étaient les suivants :
« 1. [Les matériaux devaient être] présents de façon constante sur le
marché du réemploi en Belgique,
2. proposés par plusieurs revendeurs différents (au minimum 3),
3. avec un potentiel d'upscaling (le matériau est encore produit ou encore libéré en quantité suffisante),
4. [n'être] pas soumis à des contraintes fortes au niveau des capacités
portantes, des performances thermiques, acoustiques, etc.,
5. susceptibles d'être mis en œuvre sur des marchés publics,
6. [se situer] dans une gamme de prix comparable à l'équivalent neuf
(pas d'antiquités architecturales).143 »
En soumettant les principaux matériaux rencontrés auprès des revendeurs à ces
six critères, les cinq matériaux sortants étaient les suivants : la brique, le pavé, la
bordure en pierre, le klincker en terre cuite (une sorte de dalle de pavement très
courante en Belgique) et le « steenschot » (une sorte de panneau en bois massif,
souvent de l'azobe, ou en multiplex mélaminé utilisé dans les chaînes de production
industrielles des blocs de béton, les panneaux servent de support au séchage des
blocs en question ; c'est un matériau très prisé des bricoleurs qui en apprécient la
solidité et le faible coût).
Concrètement, pour chacun de ces matériaux, il était question de réunir autour
de la table les revendeurs spécialisés dans les domaines correspondants. À ces
occasions, Rotor leur soumettait un document préparatoire sur lequel ils étaient invités à réagir. Ce document était composé à partir d'une analyse fine des articles
des principaux cahiers des charges types spécifiant les exigences relatives aux matériaux neufs. Rotor effectuait une première transposition de ces articles destinés
aux produits neufs à partir de ses propres connaissance du secteur du réemploi.
L'objectif de ces rencontres était d'amener les revendeurs à réagir sur ces documents depuis leur propre expertise de la question. Suite à leur expérience en la matière, ils possèdent une connaissance très pointue des opportunités mais aussi des
143 Billiet L. (Rotor), Opalis 2. Rapport final. (document de travail), Bruxelles, BruxellesEnvironnement (IBGE-BIM), 2013, p. 19-20.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
limites de leurs activités. Les entrepreneurs ont donc pu émettre une série de remarques et adapter les dispositions arrêtées par ces documents au plus près de
leurs propres possibilités.
Ce travail de rencontre avec les revendeurs correspondait à une tentative de transposer une
série de critères implicitement présents dans le secteur du réemploi vers des formes plus
proches de celles présentes dans les circuits les plus formels de l'économie matérielle. Dit autrement, il s'agissait de mettre au point des dispositifs formalisés, en l'occurrence ici des articles de
cahier des charges, à même d'assurer la circulation de certains matériaux de réemploi dans des
contextes dont ils sont habituellement exclus. Pour rendre cette transposition possible, il fallait
commencer par présupposer que, dans les faits, les circuits jugés moins formels n'étaient pas si
éloignés des circuits les plus formels. Ou, du moins, il fallait considérer que cette différence était
franchissable, au moins localement.
Dispositifs médiateurs
Pour le dire avec les termes de l'ANT, les circuits de l'économie matérielle assurent une certaine cohérence à la trajectoire des matériaux grâce à toute une série de dispositifs médiateurs.
L'ANT s'est efforcée d'établir une distinction entre la notion d'intermédiaire et celle de médiateur. Dans la terminologie de la sociologie de la traduction, les intermédiaires sont considérés
comme de simples transmetteurs de signification ou d'intention ; ils n'ont pas la possibilité de
changer le cours des actions dont ils font partie. Au contraire, les médiateurs sont à la fois plus
complexes et plus riches dans la mesure où ils « transforment, traduisent, distordent, et modifient le sens des éléments qu'ils sont censés transporter. 144 » Choisir de considérer un élément
comme un intermédiaire ou un médiateur peut sembler une simple question méthodologique
mais, pour l'ANT, elle est de la plus grande importance : dans le second cas, les choses peuvent
prendre part à l'action dont elle font partie. Elles y jouent même un rôle crucial.
<médiateurs stabilisés>
La notion de médiateur permet d'attribuer des rôles plus nuancés aux agents non-humains.
Ils ne sont plus de simples moyens au service d'une fin prédéfinie, simples réceptacles d'une intention dirigée vers eux. Dans l'ANT, ils ont gagné le pouvoir d'influencer le cours d'une action
de façon plus complexe. En cela, cette théorie s'inscrit dans la perspective d'une réflexion sur la
notion d'agency. D'un point de vue philosophique, ce terme « [résume] les difficultés à définir
l'action et, à l'époque contemporaine, [permet] de penser l'agir, non plus en tant que catégorie
opposée à la passion [comme dans la tradition aristotélicienne], mais en tant que « disposition »
à l'action, une disposition qui ébranle l'opposition actif/passif145 ».
144 Latour B., Changer de société, refaire de la sociologie, op. cit., p. 58.
145 Balibar É. et Laugier S., « Agency », Cassin B. (dir.), Vocabulaire européen des
philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil, 2004, p. 26.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Cette voie a d'ailleurs été explorée en architecture, où certains auteurs parlent d'agency pour
repenser la notion d'intentionnalité et prendre davantage en compte la façon dont divers agents,
y compris non-humains, agissent de façon très variable dans l'élaboration d'un projet constructif146. Dans le cadre de la présente recherche, ce qui me semble le plus important est de se placer dans une perspective qui permette de penser le fait que les matériaux et les dispositifs ac compagnant leur circulation ne sont pas uniquement des éléments bien formatés par les intentions de leurs auteurs. Même s'ils sont partiellement investis de cette manière, ils produisent
aussi un certain nombre d'effets en retour.
De fait, certains objets, jusque là bien dociles et plus proches du rôle d'intermédiaire,
peuvent soudain se transformer en médiateurs et produire des effets tout à fait inattendus sur la
situation dans laquelle ils interviennent. Latour avance souvent l'exemple de la panne qui transforme un objet bien sage en quelque chose de beaucoup plus revêche et potentiellement problématique147. À l'inverse, des situations complexes et toujours changeantes peuvent faire l'objet
d'un processus de stabilisation et de mise en forme qui les « assagit », c'est-à-dire qui en fait des
éléments plus faciles à manipuler par la suite. Par exemple, jusqu'à il y a peu, il existait de très
nombreux dispositifs de manutention pour assurer le transport et l'entreposage des marchandises. Chaque format donnait lieu à une logistique spécifique au niveau des engins de levage, de
la taille des transporteurs, de l'organisation des entrepôts, etc. Dès qu'un format de container est
parvenu à s'imposer sur le marché, tous les engins logistiques s'y sont adaptés et cette standardisation a été un élément crucial pour l'intensification du commerce mondial 148. Dans ce cas-là,
des objets plutôt imprévisibles ont été formatés et transformés en intermédiaires bien tempérés149.
146 Cf. Doucet I., Cupers K., Lash S., Picon A. et Crawford M., « Agency and
Architecture: How to Be Critical? », Footprint. Delft School of Design Journal,
printemps 2009, n° 4, pp. 7-20 ; Doucet I. et Cupers K., « Agency in Architecture:
Reframing Criticality in Theory and Practice », Footprint. Delft School of Design
Journal, printemps 2009, n° 4, pp. 1-6.
147 Voir par exemple son article sur les conséquences de la panne d'un ouvre-porte
automatique. D'objet technique qui s'efface en temps normal, il devient soudain le
centre d'une activité intense mêlant étroitement de nombreux registres de valeur. Latour
B., « Mixing Humans and Nonhumans Together: The Sociology of a Door-Closer
(1988) », Braham W.W. et Hale J.A. (dir.), Rethinking Technology. A Reader in
Architectural Theory, Oxon, New-York, Routledge, 2007, pp. 308-324. (La version
originale de l’article est parue sous le pseudonyme de Jim Johnson dans la revue Social
Problems, vol. 35, n° 3, juin 1988, p. 298-310.)
148 Levinson M., The box: how the shipping container made the world smaller and the
world economy bigger, Princeton (New Jersey, États-Unis), Princeton University Press,
2008.
149 Exactement dans le même sens où l'on utilise l'expression gamme tempérée pour parler
de la la gamme à tempéraments égaux et désigner ainsi l'opération historique qui a
consisté à diviser l'octave en douze intervalles chromatiques rigoureusement égaux, une
opération qui a notamment eu pour effet de faciliter ensuite les transcriptions d'un
123
124
Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Dans les circuits les plus formels de l'économie matérielle, la majorité des dispositifs médiateurs sont largement stabilisés. Du point de vue de la circulation des produits de construction, il
y a effectivement tout intérêt à optimiser ces flux et, pour cela, l'économie matérielle peut
compter sur des dispositifs correctement formatés et au rôle prévisible. Qu'il s'agisse de normes,
de règlements, d'instructions de mise en œuvre, d'agréments techniques, de catalogues ou encore d'échantillons – tous ces éléments ressemblent à première vue à de simples intermédiaires
au sens de l'ANT. Pourtant, lorsqu'on y regarde de plus près, le fait que ces éléments aient été
formatés pour jouer un rôle bien précis ne garantit pas toujours que c'est effectivement ce rôle
qu'ils vont jouer. Des glissements peuvent survenir et certains de ces dispositifs peuvent être réinvestis. Le fait que les normes évoluent, que certains produits ne remplissent pas leur fonction,
que des agréments techniques périment ou encore que des échantillons ne parviennent pas à
convaincre le destinataire d'acheter le produit en question – toutes ces situations donnent à penser que la stabilité qu'ont atteint ces dispositifs est toute provisoire. Aussi, il est intéressant de
considérer l'ensemble de ces dispositifs comme des médiateurs-domptés ou des médiateurs-assagis. À tout moment, pour une raison ou une autre, ils sont susceptibles d'agir autrement que ce
pour quoi ils étaient prévus initialement. Cela implique aussi qu'ils sont susceptibles (et susceptible indique bien qu'ils peuvent le faire mais ne le feront pas nécessairement) de modifier la trajectoire d'un matériau et de reconfigurer les assemblages qui s'étaient cristallisés autour de lui
dans les circuits de l'économie matérielle.
Ici encore, cette distinction n'est pas une simple touche d'élégance méthodologique. Il s'agit
au contraire d'un point crucial dans cette enquête. Dans la mesure où celle-ci se veut attentive
aux possibilités d'effectuer certaines reconfigurations au sein des assemblages de l'économie matérielle, il est important que les dispositifs qui en assurent la cohérence ne soient pas définitivement figés. Si c'était le cas, il deviendrait inutile d'espérer instaurer de nouvelles configurations.
Par contre, en considérant que chacun de ces dispositifs est susceptible d'être ré-ouvert et redéployé, il devient également possible d'imaginer de nouvelles articulations.
<un dispositif médiateur plutôt rare>
Très concrètement, dans le cas de ce travail sur la professionnalisation des revendeurs de
matériaux de seconde main, il y a eu à investir différents dispositifs médiateurs existants pour
leur faire produire des effets sensiblement différents. Lors de ces recherches est d'ailleurs apparu
un document particulièrement intéressant. Il s'agit d'une sorte de dispositif médiateur qui évolue
à la frontière entre les formes « informelles » (sic) du secteur du réemploi et les circuits les plus
« formels » de l'économie matérielle. Cet étrange document a directement à voir avec la possibilité que des professionnels de la conception puissent prescrire des matériaux de seconde main,
bien qu'il ne s'agisse pas d'un article de cahier des charges conventionnel.
instrument à l'autre, là où les gammes à tempéraments variables précédemment en
vigueur rendait cette action beaucoup plus ardue.
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Il s'agit d'un document écrit – chose assez rare dans le milieu du réemploi – par un revendeur. Celui-ci y énonce une série d'instructions liées à la mise à en œuvre des briques anciennes
qu'il revend (ou des briques d'aspect ancien, qu'il produit également). Lorsqu'un client achète
des briques de seconde main auprès de ce revendeur, il reçoit automatiquement ces instructions
de mise en œuvre. Ce dispositif accompagne donc les briques, dont il est supposé faciliter
l'usage. Outre une série d'aspects techniques qui condensent beaucoup d'intelligence constructive et de savoir-faire, ce document sert aussi de jalon dans la distribution des responsabilités. Il
y est en effet spécifié que « le non-respect de ces conditions engage la responsabilité de l'exécutant ». En d'autres mots, le revendeur s'engage à livrer un produit conforme à une utilisation
donnée, laquelle est décrite avec beaucoup de détails.
Illustration XV: « Mise en œuvre et appareillage des briques de parement Olivier ». Cette image est extraite d'un
document fourni par un revendeur de briques d'occasion (Olivier) à ses clients. Il y spécifie une liste de conseils
techniques et précise que leur non-respect engage la responsabilité de l'exécutant. Source : http://olivier.be
À bien des égards, un document de ce type est ce qui se rapproche le plus d'une déclaration
des performances ou d'une fiche technique, dans le contexte pourtant relativement peu formalisé
du secteur du réemploi. Il joue le même rôle de distribution claire des responsabilités entre les
différents acteurs de l'économie matérielle. Il offre le même type d'informations quant aux performances du matériau. Et il joue même le rôle d'une sorte d'article de cahier des charges, supposé faciliter la communication entre un maître d'ouvrage et/ou un concepteur et l'entrepreneur
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
chargé de mettre en œuvre les briques. Finalement, un tel document est assez proche du langage
bien particulier utilisé pour la rédaction d'articles de cahiers des charges. Aussi, sa transposition
n'a pas été trop compliquée lors du travail de mise au point de documents prescriptifs mené par
Rotor.
Mais au-delà de son aspect utilitaire dans ce projet bien précis, un document pareil est une
belle preuve que les dispositifs médiateurs qui assurent la circulation des matériaux au sein de
l'économie matérielle peuvent prendre des formes assez diverses. S'il existe des formes dominantes, plus largement répandues, d'autres formes existent aussi, peut-être plus marginales, sans
doute plus bricolées, probablement moins puissantes que les formes les plus « formelles » mais
aux effets non moins intéressants car potentiellement plus précis, plus attentifs aux situations
spécifiques.
De manière générale, lors du travail mené par Rotor, l'implication importante de l'expertise
des revendeurs sur la mise au point de ces nouveaux dispositifs était une façon de s'assurer de ne
pas fixer des exigences que les acteurs du secteur auraient été incapables de tenir. Dans un second temps, ces articles de cahiers des charges adaptés aux matériaux de réemploi ont été relus
par des concepteurs, qui ont ainsi pu vérifier que, eux non plus, ne se mettaient pas en danger en
recourant à ces nouvelles références. D'une certaine manière, il s'agissait pour eux de vérifier
que les nouveaux documents reprenaient malgré tout suffisamment d'exigences pour que le choix
et la mise en œuvre de ces matériaux ne devienne pas une source de perturbations ou, pire, de
danger.
Cette double vérification – du côté des fournisseurs et des prescripteurs – était indispensable
pour la survie du dispositif en train d'être mis au point. Puisque celui-ci ambitionnait précisé ment de construire une nouvelle articulation entre des fournisseurs de matériaux de seconde
main et des prescripteurs, il était important que les deux parties s'y retrouvent. Dans le cas
contraire, le travail d'équipement des matériaux de réemploi proposé par Rotor serait tout simplement devenu inutile : malgré la mise au point d'un nouveau dispositif, les matériaux auraient
continué à ne pas pouvoir circuler dans certains contextes pour des raisons finalement assez
contingentes. Bien entendu, le véritable test reste à mener. Ces nouveaux articles de cahier des
charges sont disponibles au téléchargement sur le site opalis.be depuis le mois de décembre
2013. Ils ont fait l'objet d'un travail de communication auprès des principaux intéressés (maîtres
d'ouvrages et concepteurs). Il reste à voir si ceux-ci vont les utiliser. Il reste aussi à voir si le fait
de prescrire de façon détaillée la sélection et la mise en œuvre de matériaux quelque peu inhabituels dans certains circuits de l'économie matérielle suffit à assurer leur circulation effective.
Mais ça, il est encore trop tôt pour en mesurer les résultats.
⁂
Que racontent ces récits mettant en scène des briques de réemploi vis-à-vis des autres circuits de l'économie matérielle présentés dans le début de cette section ?
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
Alors que les cas du ciment, du bois de structure et des granulats de béton montrent des circuits dont les exigences sont très formalisées, le cas des matériaux de réemploi donne à voir, par
contraste, des circuits aux exigences beaucoup plus floues. Celles-ci ne sont toutefois pas complètement absentes. Les circuits de la seconde main ne sont pas le royaume du n'importe quoi. Il
faut au contraire interpréter la relative vivacité et la relative stabilité de ce secteur comme un indice de la qualité des services qu'il propose et des matériaux qui y circulent. En prenant le
temps de s'y pencher, on réalise que les cinq caractéristiques essentielles pour un matériau de
construction sont bien présentes, mais sous des formes différentes que dans les circuits les plus
formalisés. Les matériaux de réemploi ne sont pas aussi nus qu'on aurait pu le croire en les
comparant très rapidement aux matériaux neufs.
Illustration XVI: Une brique neuve est munie d'une série de dispositifs qui garantissent sa circulation au sein des
circuits de l'économie matérielle : déclaration de performances, documentation technique, informations et
instructions, label CE, etc.
La question devient alors la suivante : ces caractéristiques et ces dispositifs moins formalisés
sont-ils suffisants pour permettre aux matériaux qui en sont équipés de circuler auprès des acteurs les plus exigeants de l'économie matérielle ? La réponse mérite d'être nuancée. Dans la
plupart des cas, elle est négative : de telles caractéristiques ne rentrent pas dans les exigences réglementaires de l'économie matérielle. Le paragraphe sur les dérogations du règlement n°
305/2011 (à la page 98) discutait la possibilité d'interpréter ces articles en faveur de matériaux
équipés différemment. La conclusion semble être que des produits tels que des matériaux de seconde main ne rentrent pas dans le cadre de ces dérogations. Pourtant, un examen plus attentif
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
des activités de certains acteurs de secteur du réemploi montre des processus au cours desquels
des matériaux sont équipés de caractéristiques et de dispositifs leur assurant une plus large circulation.
Dans ce contexte, équiper les matériaux revient à travailler activement sur les dispositifs médiateurs dont ils sont munis. Dans le diagramme ci-dessous, on voit une palette de briques
neuves qui dispose d'une série de dispositifs tels qu'une déclaration de performances, de la documentation technique, des informations et des instructions, un label CE, etc. De tels dispositifs
sont à la fois mis au point et rendus nécessaires par des acteurs tels que des départements de re cherche et développement, des comités techniques, des acteurs politiques, les producteurs euxmêmes, etc. À l'inverse, une brique de seconde main ne dispose d'aucun de ces éléments. Elle
dispose pourtant d'autres caractéristiques, comme le fait d'être vendue par un spécialiste qui
peut offrir une série de conseils et de garanties orales, une expérience parfois considérable et
des savoir-faire importants. A priori, cela ne suffit pourtant pas pour pénétrer les circuits principaux de l'économie matérielle, qui requièrent plus de dispositifs formels.
Illustration XVII: Une palette de briques de seconde main ne dispose a priori pas des mêmes dispositifs, quoiqu'elle soit
tout de même munie d'une série de caractéristiques. Celles-ci lui permettent de circuler dans des circuits moins
formalisés mais pas dans les circuits principaux de l'économie matérielle.
Pourtant, ce schéma ne correspond pas tout à fait à ce qui passe dans le secteur du réemploi.
Dans les faits, les choses ressemblent davantage au prochain diagramme (à la page 130). On y
voit (en haut à gauche) un immeuble en démolition. La plupart des éléments qui se libèrent sont
envoyés vers le secteur du traitement des déchets, selon des trajectoires qui échappent quelque
peu au cadre de la présente recherche 150. Quelques matériaux récupérés aboutissent dans le sec150 Pour un aperçu général des questions liées à la gestion des déchets de construction et de
démolition, cf., entre autres, De Baets H. (dir.), « Bouw- en sloopafval », Openbare
Chapitre 3. Quand les matériaux nus s'équipent
teur du réemploi. Ils subissent là une série de traitement plus ou moins conséquents (tri, nettoyage, manutention), ce qui leur permet d'accéder généralement à de petits chantiers, souvent
menés par des auto-constructeurs dans un cadre domestique ou informel – autrement dit en dehors des prérogatives des concepteurs patentés. Ces matériaux ne disposent a priori pas des
bons dispositifs pour assurer leur circulation au sein des circuits professionnels de l'économie
matérielle. Pourtant, dans certains cas, comme dans le cadre du projet Opalis ou chez certains
revendeurs spécialisés, les matériaux se voient équipés de nouveaux dispositifs susceptibles d'assurer leur présence dans les circuits les plus formalisés.
Ce schéma résume le propos de cette section consacrée aux trajectoires des matériaux de
construction. Il met en évidence l'indispensable travail d'équipement qui rend possible la circulation des matériaux et qui influence, en fonction des dispositifs dont sont munis les matériaux,
les contextes où ils aboutissent. Ceux-ci couvrent un vaste spectre de situations, depuis les
cadres les plus réglementés, objectivés et formalisés jusqu'à des destinations plus informelles
dans le cadre domestique ou de relations proches. Ce schéma indique aussi l'importance du travail effectué sur la mise au point de ces dispositifs.
C'est ce à quoi va s'attaquer la prochaine section.
afvalstoffenmaatschappij voor het Vlaamse Geweest (OVAM), 2002 ; Dumont A.,
Jacquet A., Bourge C.-E., Gosselin P., Ingelaere B., Legrand C. et Mertens C., « Guide
des déchets ». Management des risques environnementaux dans les métiers de la
construction (MARCO), 2004. ; Legrand C., « Quelles solutions pour le recyclage des
déchets du bâtiment ? Questions et réponses », Les dossiers du CSTC, troisième
trimestre 2005, vol. 3 ; Binamé J.-P. et De Doncker C., Guide de gestion des déchets de
construction et de démolition, Bruxelles, Bruxelles-Environnement (IBGE-BIM), 2009 ;
Ghyoot M., Aperçu des pratiques de réutilisation des déchets dans la construction.
Possibilités, opportunités et limites, mémoire de fin d’étude, Institut supérieur
d’architecture de la communauté française La Cambre, Bruxelles, 2009 ; Agence de
l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), Prévenir et gérer les déchets de
chantier. Méthodologie et outils pratiques opérationnels, Paris, Le Moniteur,
coll. « Méthodes », 2009 ; Rotor asbl (Devlieger L., Billiet L. et Ghyoot M.), Ceraa
asbl (Thielemans B. et Pierobon P.), Analyse du gisement, des flux et des pratiques de
prévention et de gestion des déchets de construction et démolition en Région BruxellesCapitale, op. cit.
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Section 1 – Trajectoires : Les circuits de l'économie matérielle
Illustration XVIII: Les matériaux qui aboutissent dans le secteur du réemploi ne disposent pas des dispositifs qui leur
permettent de circuler dans les circuits professionnels. Leur trajectoire les mènent toutefois vers de plus petits
chantiers, souvent menés par des auto-constructeurs, dans un cadre domestique ou informel. Un travail tel que celui
mené autour du projet Opalis permet d'équiper ces matériaux de dispositifs à même d'assurer leur circulation auprès
des professionnels du secteur.
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
SECTION 2 – NŒUDS :
Investir les dispositifs d'articulation
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132
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
Les chapitres de la section précédente faisaient apparaître l'importance d'un travail sur les
dispositifs médiateurs pour permettre la circulation des matériaux au sein de l'économie matérielle. Les dispositifs dont sont équipés les matériaux ont une influence forte sur leurs destinations, leurs usages et le type d'acteurs habilités à les manipuler. Par extension, un travail actif
sur l'élaboration de ces dispositifs semble permettre d'opérer certaines reconfigurations dans les
circuits de l'économie matérielle. C'est ce qu'illustrait notamment le cas du projet Opalis, au
sein duquel sont mis au point des dispositifs destinés à accompagner quelques matériaux de réemploi courants de façon à ce que ces derniers puissent circuler auprès des acteurs les plus exigeants de l'économie matérielle. D'autres cas de figure semblables seront examinés dans ce chapitre.
Les chapitres précédents faisaient aussi apparaître une sorte de contraste entre différentes
trajectoires de matériaux de construction. Ils insistaient sur le fait que les circuits les plus courants sont aussi les plus exigeants. De ce fait, ils entraînent des effets de disqualification pour
toute une série de matériaux qui sont pourtant dotés de vertus potentiellement intéressantes
mais qui peinent à trouver leur place dans ce type de marché. Il y aurait donc quelque chose
comme des circuits principaux, où circulent des matériaux lourdement équipés et dotés de
toutes les caractéristiques pour répondre à des sets d'exigences conséquents, et puis des circuits
plus secondaires, au statut ambigu, parfois à la frontière de la légalité, où se retrouvent toutes
sortes de matériaux qui n'accèdent pas aux circuits primaires – bien qu'ils possèdent, je le ré-
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
pète, des caractéristiques également intéressantes (celles-ci seront explicitées au prochain chapitre).
Dans ce chapitre, je propose de plonger au cœur de différentes arènes où sont élaborés certains de ces dispositifs prévus pour accompagner la mise sur le marché de matériaux destinés à
la construction.
La première de ces arènes s'étale entre plusieurs sites mais tous les acteurs impliqués sont
concernés par le même problème, celui de parvenir à « dompter » de la pierre bleue de Belgique et en faire un matériau facilement utilisable par le secteur de la construction. Il s'agit d'un
récit largement rétrospectif dans la mesure où la pierre bleue a depuis longtemps acquis ses
lettres de noblesses. Son utilisation dans la construction est très fréquente, et ce quelles que
soient la taille et l'importance des projets. Revenir sur ce processus éclaire toutefois les enjeux
liés à l'élaboration de ces fameux dispositifs d'articulation.
Les autres arènes concernent des matériaux moins établis : la terre-paille et de la pierre
massive. À beaucoup d'égards, ce sont des matériaux encore largement confidentiels (quoiqu'ils
renvoient à des traditions constructives plus largement répandues autrefois). En tout cas, leur
usage contemporain est plutôt rare. Ils ne bénéficient pas non plus des mêmes moyens pour assurer leur promotion. Pouvoir les utiliser dans la construction n'est pas gagné d'avance. Ils se
heurtent à beaucoup d'obstacles, dont les principaux sont d'ordre réglementaire.
Ces différentes arènes renvoient implicitement au contraste déjà établi dans la section précédente entre les circuits très formalisés et ceux aux exigences moins clairement établies. Ce qui
se joue ici touche à la fois à une différence de moyens et à la question de l'inertie. Il est clair
que la pierre bleue est l'un de ces matériaux qui bénéficient du support d'un large secteur, comportant des acteurs relativement nombreux. De leur côté, les promoteurs de la terre-paille ou de
la pierre massive travaillent à beaucoup plus petite échelle. Il s'agit de petits groupes de militants, voire d'individus seuls. Ils ne disposent pas du tout de la même force de frappe pour faire
reconnaître au secteur de la construction l'intérêt des matériaux qu'ils promeuvent. Par ailleurs,
si la pierre bleue a déployé ses circuits depuis un certain temps, et qu'elle y circule aujourd'hui
plutôt aisément (pour reprendre l'image de la tuyauterie développée ci-dessus, les actions qui
affectent ces circuits sont plutôt de l'ordre de l'entretien que la construction), la terre-paille et la
pierre massive ne disposent pas – encore – de très larges circuits. Et l'extension de ceux-ci se
confronte inévitablement aux « infrastructures » déployées par d'autres matériaux. En ce sens,
les dispositifs médiateurs qui sont mis au point doivent, peut-être plus encore que tous les
autres, apprendre à négocier avec l'existant.
La façon dont j'ai choisi de thématiser les contrastes entre ces différents modes d'élaboration
des dispositifs médiateurs touche à la question des moyens déployés. L'une des grosses différences entre la pierre bleue de Belgique et la terre-paille ou la pierre massive tient à la quantité
d'acteurs que ces matériaux parviennent à mobiliser. En l'occurrence, dans le cas de la pierre
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
bleue, il y a toute une série d'acteurs et d'institutions qui se sont peu à peu établis entre le maté riau proprement dit et ses utilisateurs directs. Il s'agit de centres de recherche, d'organismes no tifiés, de fédérations de producteurs, etc. Tous ces acteurs permettent des effets de représentation. La pierre bleue bénéficie de lobbyistes attitrés, qui consacrent leurs activités à son équipement et à l'entretien de celui-ci.
Les choses sont sensiblement différentes pour la terre-paille et la pierre de taille. Dans ce
cas, il n'y a pas d'organismes tiers. Ce sont les producteurs, les artisans, les entrepreneurs, les
concepteurs et les usagers eux-mêmes, c'est-à-dire tous les acteurs qui sont en contact assez direct avec ces matériaux, qui en assurent aussi l'équipement, la promotion, la reconnaissance ou
la certification.
Pour le dire de façon un peu caricaturale, l'élaboration des dispositifs d'articulation de la
pierre bleue de Belgique est un processus plutôt représentatif : il y a une série d'intermédiaires,
d'acteurs tiers, entre le matériau et ses utilisateurs directs. Dans le cas de la terre-paille, de la
pierre de taille ou des matériaux de réemploi, il s'agit d'un processus plus direct. La distance
entre les stakeholders et l'élaboration des dispositifs est beaucoup plus courte. Cette différence
qualitative et ses conséquences politiques seront analysés plus longuement dans le prochain chapitre. Pour l'instant, je propose de plonger au cœur de ces arènes.
L'élaboration mobilise des acteurs tiers
Dans le chapitre précédent, je concluais en affirmant que pour mieux comprendre le fonctionnement de l'économie matérielle et les possibilités de reconfiguration de cette dernière, il
était nécessaire de se plonger dans les situations où sont mis au point les dispositifs médiateurs
– les dispositifs qui assurent les articulations entre les acteurs de l'économie matérielle. Il est
question ici de la pierre bleue de Belgique, un matériau qui est employé depuis longtemps dans
le construction. Il est concurrencé aujourd'hui par des pays comme la Chine et le Brésil, qui
écoulent en Europe des pierres plus ou moins semblables – du moins superficiellement – et surtout, un peu moins chères.
Dans les pages qui suivent, il sera beaucoup question d'harmonisation. Il s'agit en effet d'inscrire la pierre bleue dans un réseau d'acteurs aux exigences variées. C'est pourquoi il est nécessaire de tisser toute une série de liens entre le matériau proprement dit et tous les acteurs appelés à le manipuler sous une forme ou sous une autre. Il s'agit en quelque sorte, pour les produc teurs de pierre bleue, de s'assurer que toute la trajectoire de ce matériau se déroule sans encombre, sans heurt, sans frictions trop importantes (pour reprendre le terme de Tsing). Et pour
que tout roule – les mécaniciens le savent bien – il faut que les pièces de la machinerie s'ajustent
au plus près, soient bien rodées et parfaitement lubrifiées. Si ce n'est pas le cas, de petites dégra dations vont se former, qui peuvent mener à de gros dégâts. La métaphore du mécanisme fonctionne assez bien pour décrire ce qui est en jeu ici. Les producteurs de pierre bleue, et tous les
acteurs qu'ils mobilisent autour de leur projet, vont mettre en place, petit à petit, des dispositifs
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
qui assurent qu'en tout point de l'économie matérielle, on puisse faire référence à la même
pierre bleue. Autrement dit, il s'agit de mettre au point un matériau dont les propriétés permettent à tous les acteurs de l'économie matérielle de s'entendre, par-delà les spécificités
propres à leur activité.
Cette ambition implique un double projet. D'un côté, il y a à produire une pierre bleue qui
convient à tous les acteurs de l'économie matérielle. De l'autre, il s'agit de mettre au point tous
les dispositifs qui assureront le passage fluide du matériau à travers toutes les étapes de sa trajectoire : du producteur à l'entrepreneur, du producteur au concepteur, du concepteur à l'entrepreneur, du producteur aux dispositions réglementaires, etc. Ce travail-là, c'est un travail d'harmonisation. Il va effectivement falloir harmoniser une définition de la pierre bleue mais aussi harmoniser les outils qui permettent de la prescrire, ou encore la terminologie propre à ce matériau
et les critères de sélection en fonction de ses usages. À toutes ces interactions correspondent des
dispositifs bien précis qui permettent aux acteurs de travailler de concert à la mise en œuvre de
la pierre bleue dans un bâtiment. Ce sont ces processus que je vais décrire dans les pages qui
suivent.
Le choix de la pierre bleue pour évoquer cette dimension de l'économie matérielle n'est pas
tout à fait anodin. Si tous les matériaux courants font l'objet de tels processus d'harmonisation,
le cas de la pierre bleue est particulièrement parlant. Il s'agit en effet d'un matériau dont le processus de production – basé principalement sur une activité d'extraction – comporte un caractère aléatoire tandis que les exigences qui pèsent sur ce matériaux sont relativement grandes151.
Comme indiqué plus haut dans le texte, l'industrie cherche à maîtriser au maximum les processus de production. La maîtrise totale et absolue correspond à un idéal inatteignable, mais il y a
des processus qui permettent plus facilement que d'autres de s'en approcher. Dans le cas de l'extraction de pierre bleue, les producteurs ont à gérer un certain nombre de facteurs aléatoires liés
aux contingences de la qualité du sous-sols. De ce fait, le travail d'harmonisation se présente ici
de façon particulièrement marquée.
<l'enrôlement des crinoïdes>
Il y a environ 400 millions d'années, de petits organismes appelés crinoïdes vivaient les heures de gloire de leur espèce dans les fonds marins du Paléozoïques.
Ces petits animaux proliféraient dans les mers peu profondes et chaudes. Leur tige
les faisait ressembler à une plante et leur tête tentaculaire filtrait l'eau à la recherche
de nutriments. Rassemblés jusqu'à constituer de véritables prairies, ils attiraient autour d'eux beaucoup d'autres organismes avec lesquels ils formaient de véritables
151 Plus grandes en tout cas que dans le cas de l'extraction des granulats, pour lesquels
même des bancs de pierre de moindre qualité peuvent être exploités. Dans le cas de la
pierre de taille, du fait notamment de l'usage qu'on en fait et de la taille des éléments, il
faut trouver des veines qui présentent une grande homogénéité dans leur composition
physico-chimique et, j'y reviendrai, dans leur aspect. Cf. paragraphe <biodiversité>, p.
37.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
biotopes. En mourant, tous ces animaux ont produit de nombreux débris qui se sont
déposés au fond des mers. Ces débris ont ensuite été recouverts par des boues
calcaires. Puis, sous l'effet de forces géologiques incommensurables et pendant
des durées qu'il est pratiquement impossible de se représenter, ces boues se sont
peu à peu transformées en une roche résistante.
Alors que tout concourrait pour que le destin de ces prairies de crinoïdes s'arrête là, enfermées dans une gangue de minéraux calcaire pour plusieurs éons, voilà
que ces fossiles font leur réapparition durant les toutes dernières centaines d'années de l'ère du Cénozoïque. C'est l'une des plus jeunes espèces vivantes courant
à la surface de la planète qui en fera un usage tout à fait singulier.
Par un hasard géologique tout à fait improbable, il se fait que les bancs de roche
calcaire dans lesquels sont enchâssés les crinoïdes et toute sorte d'autres minéraux affleurent à la surface du sol du territoire wallon. Une fois extraite et découpée,
cette pierre est utilisée par les habitants de ces régions pour construire des abris
dont la sophistication n'a rien à envier aux nids les plus complexes qu'a connu l'évolution. D'un gris bleuté et d'une densité à peu près égale à deux fois et demi celle de
l'eau, la pierre bleue que l'on exploite aujourd'hui contient de nombreuses traces de
ces fossiles de crinoïdes et d'autres organismes remarquables mais plus rares
(comme des petites étoiles de mer). Ce sont d'ailleurs ces indices qui permettent
d'identifier avec certitude la pierre bleue dite de Belgique de ses concurrentes, avec
qui elle présentent certaines similitudes mais dont les caractéristiques internes diffèrent parfois fortement.
C'est ainsi que les crinoïdes vont ré-apparaître dans un projet qui, à l'échelle
des temps géologiques semble tout à fait insignifiant mais qui, pour le monde de la
construction, représente une somme d'efforts considérables et possède une influence déterminante : l'établissement de critères techniques unifiés pour les acteurs du secteur de la construction.
<harmonisation des documents prescriptifs>
Aux débuts des années 1960, les concepteurs qui veulent mettre en œuvre des matériaux
dans leurs projets doivent en préciser les modalités via un cahier des charges. Celui-ci décrit les
éléments qui vont former le futur bâtiment et spécifie leurs méthodes de mise en œuvre respectives. Ce document est ensuite fourni à l'entrepreneur en construction, qui se basera dessus pour
remettre un prix et organiser les travaux – et notamment se procurer les matériaux demandés.
Dans l'absolu, rien n'empêche un architecte d'écrire lui-même, de bout en bout, toutes les spécifications du cahier des charges. De cette façon, il pourrait être certain de formaliser exactement
ce qu'il a en tête. Cependant, la plupart du temps, les architectes se réfèrent à des documents
types, afin d'être certain de ne pas manquer certaines informations cruciales. Quand il existe
plusieurs solutions standards pour un même poste, la plupart de ces cahiers-types le signalent et
les architectes sont alors invités à sélectionner ce qui convient le mieux à leur situation en effa-
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
çant les autres solutions proposées. Depuis les années 1960, il existe même des programmes informatiques qui implémentent cette procédure152.
Au lendemain de la guerre en Belgique, il n'existait pas de version de cahier des charges
types qui fasse l'unanimité. De très nombreux modèles circulaient, parfois très différents les uns
des autres. Tout cela créait une certaine confusion dans le secteur de la construction.
La solution à cette dispersion viendra d'un opérateur de la politique belge en matière de lo gement : l'Institut National du Logement. En juin 1960, l'une de ses commissions se réunit dans
le but de réfléchir à une façon pratique d'harmoniser les différentes spécifications techniques
auxquelles ses fonctionnaires se réfèrent. C'est dans cette perspective que sont nées les premières Spécifications Techniques Unifiées, reprises sous l'acronyme STS (Spécifications Techniques – Technische Specificaties). Il s'agit de documents rédigés par des commissions d'experts
supposés être représentatifs des différentes facettes du secteur de la construction, sous la supervision d'un représentant de l'Institut National du Logement. Les spécifications portent à la fois
sur une définition des caractéristiques des matériaux, sur les procédures d'essais qui permettent
d'obtenir ces caractéristiques mais aussi, surtout, sur les processus de mises en œuvre les plus
courants. Elles se présentent sous la forme de fascicules numérotés ; chaque numéro aborde un
aspect des travaux bien précis, avec une répartition qui correspond dans les grandes lignes aux
interventions des différents corps de métier lors d'un chantier. Les STS possèdent un caractère
général et suggèrent des mises en œuvres standards ; en ce sens, elles laissent ouverte la concurrence entre plusieurs matériaux et plusieurs techniques pour un même poste. Elles ne sont pas
destinées à décrire des solutions spécifiques ; celles-ci faisant l'objet d'un cahier des charges spécial, et, dans le cas de solutions industrielles, d'une procédure d'agrément technique adaptée au
cas par cas153. Une fois les STS mises en circulation, il suffit aux architectes de s'y référer dans
leurs articles de cahiers des charges pour s'assurer d'être aussi proche que possible des règles de
l'art en cours.
Les premières STS sont sorties des groupes de travail spécialisés en 1964. Dans la logique
mise en place par l'Institut National du Logement, les STS peuvent évoluer en parallèle aux
techniques. Les changements mineurs se font sous forme d'addendum aux fiches existantes tandis que les transformations technologiques majeures entraînent la publication de nouvelles STS
abrogeant les versions antérieurs. Lors d'une réunion du Conseil Supérieur, le 28 juin 1977, un
appel est lancé pour « une application générale des prescriptions STS, aussi bien dans le secteur
public que dans le secteur privé154 ». Cet appel aura connu une certaine fortune critique puisque,
152 Schruben J.H., « MASTERSPEC - un Devis Descriptif National », Industrialisation
Forum. Revue de construction, recherche, analyse, systèmes, 1973, vol. 4, no 4, pp. 9-22.
153 http://economie.fgov.be/fr/entreprises/domaines_specifiques/Qualite_construction/Goe
dkeuring_voorschriften/
154 Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie. Direction générale
Qualité et Sécurité. Qualité et Innovation. Construction, « Spécifications techniques
unifiées. STS 45 : Parachèvement de sol intérieur ». Réimpression intégrale d’anciennes
137
138
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
en 2013, la plupart des cahiers des charges types font encore référence à des STS. Le Service
Public Fédéral Économie, P.M.E., Classes Moyennes et Énergie, qui a repris cette prérogative à
l'ex-Institut National du Logement, continue à élaborer des STS adaptées aux nouvelles techniques.
La pierre bleue occupe un gros chapitre de la STS numéro 45, publiée en janvier 1979 et intitulée « parachèvement de sol intérieur ». La pierre bleue y est appelée « petit granit » en raison de son aspect légèrement brillant, qui la fait ressembler à d'authentiques granites 155. Le fascicule proprement dit se compose d'une cinquantaine de pages, tapées à la machine à écrire et
comportant de nombreux tableaux et schémas de détails techniques. Dans les toutes premières
pages, on peut lire la composition du groupe de travail ayant présidé à son élaboration. Celui-ci
illustre bien la diversité des acteurs concernés puisqu'on y retrouve aussi bien des représentants
de quelques grosses institutions comme la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB)
ou la Société nationale du logement (SNL) que des organismes techniques, tels que l'Institut
belge de la normalisation (IBN) ou le Centre scientifique et technique de la construction
(CSTC). On y trouve aussi beaucoup de représentants de fédérations, petites et grandes, dont la
Fédération de l'industrie du béton (Fe Be), la Fédération belge des entrepreneurs, carreleurs et
mosaïstes « Fecamo », l'Union belge de la pierre blanche, la Fédération de l'industrie du Petit
Granit, l'Union des carrières et scieries de marbres de Belgique, l'Union professionnelle des carrières et scierie de marbre Dévonien moyen ou encore la Fédération des architectes de Belgique
(FAB). La liste est complétée par une série d'entreprises du secteur de la construction, généralement organisées en sociétés anonymes ou en sociétés privées à responsabilité limitée.
Le corps du document détaille plusieurs techniques courantes pour le parachèvement des
sols. Le premier chapitre reprend des généralités, le deuxième développe des considérations sur
la nature des mortiers et des colles à utiliser. Viennent ensuite deux grands chapitres consacrés
respectivement aux mosaïques de simili-porcelaine et de verre (section 45.2) et aux pierres naturelles (section 45.3). Après une description des généralités portant sur les pierres naturelles, à
savoir le calcul des surface, la définition du prix unitaire et les indications pour la pose, viennent
des rubriques portant sur les grandes catégories de pierres : granit (45.31), « pierres calcaires
sédimentaires » (pierre blanche, jura Solnhofen, petit granit, marbre – 45.32) et « pierres sédimentaires classiques » (grès, ardoise, quartzites – 45.33). Dans ces rubriques sont décrites une
série de performances minimales à atteindre. Les principaux critères repris pour la pierre bleue
sont la résistance minimale à la compression (en N/mm²), les tolérances pour les joints entre les
dalles, les critères de planéité et la résistance à l'usure.
publications STS (1979 pour la première diffusion), Bruxelles.
155 D'un point de vue géologique, ces deux pierres diffèrent totalement puisque les granites
sont d'origine magmatique (issue du refroidissement et de la solidification du magma en
profondeur) tandis que la pierre bleue de Belgique, comme tous les calcaires, est
d'origine sédimentaire (issue de l'accumulation et de la compression de sédiments à la
surface de l'écorce terrestre).
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
<critères techniques – critères esthétiques>
C'est dans une deuxième partie du fascicule que l'on retrouve une définition plus précise du
matériau pierre bleue. Elle y est en effet définie comme « un calcaire d'origine sédimentaire résultant de la fossilisation et de l'accumulation d'innombrables débris d'encrines et de crinoïdes
cimentés par une gangue microgrenne de vase calcaire, le minéral dominant à environ 96 % est
le calcite156 ». Les encrines sont un organisme particulier de la classe des crinoïdes, que l'on voit
donc ré-apparaître comme élément constitutif dans la définition du matériau. À cette définition
du matériau s'ajoute un tableau reprenant quelques-unes des particularités d'aspect de la pierre.
Au-delà des fossiles qui permettent l'identification de la provenance de la pierre, celle-ci fait
également apparaître d'autres traces, comme des limés blancs (également appelés « veines » ou
« fils », ce sont des traces de fractures qui ont été ressoudées par des minéraux, en l'occurrence
de la calcite si la trace est blanche), des taches de calcite blanches ou des « terrasses » (qui sont
également un type particulier de fissure ressoudée dans la structure de la pierre).
Contrairement aux données de la première partie, qui établissaient des critères d'ordre technique, les spécifications touchent ici à des questions d'apparence. Il est par exemple indiqué
dans ce tableau, à propos des taches de calcite blanche (également appelées géodes), que « dans
l'étendue de tout carré de parement d'un mètre de côté, il ne peut se présenter qu'une ou plu sieurs de ces taches dont la surface totale n'excède pas 30,00 mm² » (p. 8). Autrement dit, si un
architecte fait référence à la STS 45 dans son cahier des charges, il invoque implicitement ce
critère qui lui permet, le cas échéant, de refuser un revêtement comportant trop de taches de
calcite. Il s'établit donc dans ces STS une distinction entre des critères techniques touchant à
l'intégrité structurelle des éléments (qui permettent de disqualifier une pierre friable ou une
pierre comportant des fissures mal rebouchées qui fragilisent la dalle) et des critères esthétiques.
En ce sens, la définition de la pierre bleue mise en avant par la STS 45 n'est pas strictement
scientifique, comme le serait la définition qu'en donnerait un géologue ou un pétrographe. Celuici se baserait probablement sur la composition minérale de la pierre, ses liants, sa structure,
l'age du banc dont elle est extraite ou la présence de tel ou tel fossile d'organisme. La définition
de la STS 45 reflète bien les intérêts spécifiques d'un groupement d'acteur du secteur de la
construction qui cherchent à s'accorder sur les caractéristiques d'un matériau convenant aux travaux de construction.
La définition scientifique du matériau se mêle donc ici de façon exemplaire à des aspects
plus opérationnels, touchant d'une part à des critères techniques et, d'autres part, à des critères
d'apparence. Cet entremêlement d'approches autour de la pierre bleue est encore plus accentué
dans un autre document technique également invoqué dans la plupart des cahiers des chargestypes : la note d'information technique 220 (NIT 220).
156 Service public fédéral économie, P.M.E., classe moyenne & énergie. Direction générale
Qualité et Sécurité. Qualité et Innovation. Construction, « Spécifications techniques
unifiées. STS 45 : Parachèvement de sol intérieur », op. cit., p. 7, §09.12.
139
140
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
<mutualiser les centres de recherche et développement>
Les notes d'information techniques sont produites par un centre de recherche dans le domaine de la construction : le Centre Scientifique et Technique de la Construction (CSTC). Celui-ci a été fondé en 1959157, dans la lignée d'un projet initié par Paul De Groote, qui était alors
ministre des affaires économiques, et formulé dans un arrêté-loi de 1947. À cette époque, Paul
De Groote a mis en place l'architecture de la structure juridique et administrative pour encourager l'établissement d'instituts de recherches dans différents domaines industriels. Sa volonté était
de mutualiser les efforts afin de permettre aux petites et moyennes industries et entreprises
d'avoir leurs propres départements de research & development (R&D), qu'elles ne pouvaient se
permettre de financer à titre individuel. Paul de Groote en appelait à la création de centres de
recherche collective, qui ont rapidement été appelés centres Paul De Groote. Plusieurs d'entre
eux sont nés suite à cet appel, dans des domaines aussi variés que les travaux d'infrastructure
routière, l'industrie du bois, les domaines de la brasserie et de la malterie, l'industrie cimentière,
l'industrie diamantaire, le textile et bien sûr – celui qui nous intéresse ici – la construction. Cinquante ans après la publication de l'arêté-loi, en 1997, lors d'une discussion portant sur les modalités de financement de ces centres au Sénat belge, un intervenant décrit ces centres comme
« l'un des fleurons de la politique belge de promotion de l'économie 158 ». Il argumente en expliquant que, grâce à ces centres, « des P.M.I. ou des P.M.E. […] qui, individuellement, seraient
tout à fait incapables de faire un effort de recherche significatif, bénéficient quand même du développement de R&D dans leur secteur 159 ». Ainsi, de la même manière que les STS étaient une
réponse à la nécessité d'harmoniser le secteur de la construction, le CSTC a été créé dans un
effort de mise en commun des efforts de l'ensemble des petits et moyens acteurs de ce secteur
industriel. Le secteur de la construction étant notoirement composé d'une multitude de petites
structures très éclatées, le rôle d'un organe comme le CSTC n'en devient que plus important.
Financé en partie par l'état et majoritairement par ses membres (plus 70 000 entreprises du
secteur de la construction), le CSTC poursuit des travaux de recherche en vue de produire des
informations techniques et de stimuler l'innovation. Cette mission se traduit notamment par la
rédaction de notes d'information techniques (NIT). Tout comme une STS, une NIT est un document qui peut être partiellement ou totalement abrogé, en fonction de l'évolution des techniques
du secteur. Ainsi, la NIT 220, intitulée « la pierre bleue de Belgique dite petit granit d'âge géologique tournaisien » et datée de juin 2001, remplace la NIT 156, intitulée « Le petit granit »
157 De Pauw C. et Lenaers R., « Le CSTC célèbre ses 50 printemps », CSTC-Contact,
janvier 2009, vol. 21, p. 1.
158 Rapport fait au nom de la commission des finances et des affaires économiques par M.
Hotyat, au sénat de Belgique, le 2 décembre 1997. Compte-rendu de la session, p. 3.
Document 1-776/2, disponible en ligne : http://www.senate.be/www/webdriver?
MItabObj=pdf&MIcolObj=pdf&MInamObj=pdfid&MItypeObj=application/pdf&MIv
alObj=16777914
Le document reprend aussi une liste des principaux centres De Groote actifs en 1997.
159 Ibid.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
et datant de 1984. Auparavant, le CSTC avait consacré d'autres notes à la pierre naturelle, notamment la NIT n° 28, intitulée « Le petit granit. Fiche technique », qui date de 1962. Cette
même note 28 avait été remaniée en 1965 avant d'être remplacée par la NIT n°99, « Le petit
granit », en 1973. D'autres notes techniques se sont intéressées à la pierre naturelle dans son ensemble, sans se focaliser exclusivement sur la pierre bleue.
La succession des titres de ces notes techniques montre un changement important dans la
dernière version, qui abandonne la dénomination « petit granit » au profit d'une description plus
précise de la pierre bleue. Cet apport de précisions tient vraisemblablement à une volonté des
acteurs du secteur de l'extraction wallons de définir plus précisément leur produit face à la
concurrence de plus en plus internationale d'autres fournisseurs de pierre. La dénomination
« petit granit » ne suffit pas à la pierre bleue de Belgique pour se distinguer d'autres pierres, que
rien n'empêche d'adopter également cette dénomination. Les détails supplémentaires devenus
nécessaires mentionnent l'âge stratigraphique de la pierre. Il s'agit en l'occurrence de bancs datant du tournaisien, un terme qui ne renvoie pas seulement à une époque géologique du Carbo nifère inférieur mais qui évoque également une région géographique de la Belgique. En cela, la
description scientifique de la pierre rejoint les intérêts commerciaux de ses revendeurs qui, depuis une trentaine d'années, mettent en avant le caractère régional de leur produit.
<la NIT 220 : une complexification des critères de sélection>
Comme le faisaient les STS, la NIT 220 s'ouvre par la composition du groupe de travail responsable de sa rédaction. Sous la supervision d'un ingénieur de la division Matériaux du CSTC,
le groupe se compose de représentants du milieu universitaire ; d'organisations telles que la Régie des Bâtiments ou le Ministère wallon de l'Équipement et des Transports (MET) ; de fédérations comme la Fédération des producteurs de Pierre Bleue – Petit Granit ou l'a.s.b.l. Pierres et
Marbres de Wallonie ; d'un bureau de contrôle technique pour la construction ; ainsi que de
trois entrepreneurs-tailleurs de pierre. Le document en lui-même couvre assez largement les
différents aspects techniques de la pierre bleue. Il comporte également une bibliographie comportant principalement des références à tout l'arsenal normatif qui encadre ce matériau, les procédures d'essai ou les spécifications de sa mise en œuvre.
Par rapport à la STS 45, les caractéristiques techniques de la pierre bleue exprimées dans la
NIT 220 sont plus nombreuses. Des essais ont été réalisés en 2000, dans le cadre d'une homologation de la pierre bleue. Soixante-huit échantillons ont été prélevés dans les différents bancs de
pierre bleue belge afin d'être soumis à une batterie de tests standards, dont les procédures sont
encadrées par un appareillage de normes belges et européennes. Entre 1979 et 2001, de nouvelles caractéristiques à évaluer sont apparues. Les tests entrepris par le CSTC comprennent par
exemple des essais d'exposition au dioxyde de soufre (le SO 2 est un agent polluant atmosphérique responsable notamment du phénomène des pluies acides) ou des mesures de radioactivité
(tableau 5, p. 23).
141
142
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
L'apparition de ces nouveaux critères peut être lue comme une conséquence de l'émergence
de nouvelles préoccupations dans le domaine de la construction. Celles-ci tendent à se manifester de plusieurs façons. Ces préoccupations peuvent se traduire par l'apparition sur le marché
d'une demande des consommateurs pour que les matériaux qu'ils se procurent répondent à ces
nouveaux critères. Les autorités compétentes peuvent d'ailleurs stimuler l'adéquation entre
l'offre et la demande, en mettant par exemple en œuvre des logiques de labellisation. Celles-ci
sont supposées offrir un avantage concurrentiel aux entreprises qui parviennent à obtenir ces labels et à renseigner les consommateurs sur les qualités des produits qu'ils achètent. D'un autre
côté, les autorités peuvent également acter ces nouvelles préoccupations en les cristallisant dans
des normes et des réglementations qui obligent les fabricants à fournir des données relatives à
telle ou telle caractéristique. Au moment où la NIT 220 était en préparation, la question de l'effet de dégradation entrainée par le SO2, par exemple, faisait l'objet d'une pré-norme anglaise appelée à devenir une norme européenne. Elle a été complétée en 2002, date à partir de laquelle
elle a circulé sous la dénomination EN 13919 – Natural stone test methods. Determination of resistance to ageing by SO, avant d'être approuvée et intégrée par le comité européen de normalisation en avril 2008 dans la norme EN 13755, intitulée dans sa traduction française « Méthodes
d'essai pour pierres naturelles. Détermination de l'absorption d'eau à la pression atmosphérique ». Le groupe de travail chargé de la rédaction de la NIT 220 s'était manifestement tenu au
courant de l'évolution du cadre réglementaire et a anticipé la demande normative pour l'obtention de cette caractéristique précise160.
Mais ces nouvelles données caractérisant la pierre bleue de Belgique ne sont pas le seul point
de différence entre la STS et la NIT. Des caractéristiques qui étaient déjà testées dans la STS 45
ont été modifiées dans la NIT 220. Par exemple, la détermination de la résistance à la compression (une caractéristique assez essentielle pour les calculs de résistance des matériaux) a fait
l'objet, pour la NIT 220, d'une moyenne arithmétique obtenue sur 338 éprouvettes soumise à
des tests de compression. Le résultat moyen est de 157,9 N/mm² – une pression moyenne au-delà de laquelle le matériau rompt. Dans la STS, cette même donnée n'est pas fournie telle quelle ;
la STS se contente de présenter un élégant abaque (cf. page 144) mettant en relation la masse
volumique de la pierre et sa résistance à la compression (tome 1, figure 2, p. 5). À charge de
l'architecte ou de l'ingénieur de déduire la résistance à la compression sur base des données obtenues par ailleurs – chez son fournisseur ou auprès d'un organisme tiers (tel que l'Union des
carrières et scieries de marbres de Belgique ou le CSTC). Bien qu'elles donnent assez logiquement des valeurs identiques161, ces deux méthodes diffèrent pourtant fortement. La première,
160 En l'occurrence, selon les données avancées par le CSTC, la pierre bleue de Belgique,
du fait de sa faible porosité, semble peu sensible à l'action des polluants atmosphériques
comme le SO2. L'apparition de cette nouvelle contrainte ne devrait donc pas entamer
l'excellente réputation de ce matériau dans le domaine constructif.
161 Dans ce cas, les données sont – heureusement – cohérentes : en se basant sur la masse
volumique donnée dans la NIT 220, et en injectant celle-ci dans l'abaque de la STS 45,
on obtient une valeur de résistance à la compression identique (~160 N/mm²).
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
celle de la STS, se base sur un modèle mathématique théorique vraisemblablement issu de recherches en mécanique des milieux continus, qui fait de la résistance à la compression d'un matériau une fonction de sa densité. La courbe obtenue permet d'obtenir pour n'importe quelle
pierre sa résistance à la compression, pourvu qu'on connaisse sa masse volumique – ce qui, depuis les bains d'Archimède, est assez facile à obtenir expérimentalement. D'ailleurs, le même tableau est repris dans une autre note d'information technique du CSTC sur les pierres blanches
naturelles, datée de juillet 1970162. Bien qu'il était alors mentionné que ce tableau emprunté à
l'AFNOR (Association française de normalisation) était en cours de révision, les rédacteurs de
la note technique avaient jugé utile de le présenter, en soulignant notamment sa qualité visuelle.
À partir de cette courbe, il est en effet possible de définir des zones dans l'espace cartésien du
graphique qui correspondent à des duretés de pierre s'échelonnant entre les valeurs extrêmes
« très tendre » et « froide », en passant par « demi-ferme », « ferme » et « dure » – une dénomination qui permet de facilement caractériser la dureté d'une pierre. L'espace est également
ponctué de points, qui représentent les types de roches les plus courants en France. Ainsi, un
même outil permet de présenter les caractéristiques des pierres les plus courantes, tout en permettant de déduire ces mêmes informations pour des pierres moins courantes. Il possède donc
une souplesse d'utilisation assez remarquable.
Dans la seconde méthode, celle de la NIT, le caractère universalisant de l'abaque a été
abandonné au profit d'un échantillonnage empirique tout à fait spécifique à la pierre bleue. Là
où le modèle mathématique permet de placer potentiellement toutes les pierres, dans le second
cas, les tests ne concernent plus que la pierre bleue. Si l'on voulait obtenir des valeurs comparables avec d'autres pierres, il faudrait soumettre ces dernières à des tests identiques.
<changer de méthode : recourir aux normes>
Pourquoi l'abaque a-t-il été abandonné au profit d'une méthode plus empirique ? Il est quasiment impossible de répondre de façon univoque à cette question. Une hypothèse plausible est
que ce modèle mathématique ait été jugé peu fiable pour les valeurs extrêmes de l'abaque.
D'autres indices de réponse sont peut-être à trouver du côté des procédures de test. Dans la NIT
220, il est indiqué que les tests ont été effectués selon le protocole décrit dans une norme mise
au point par l'Institut belge de normalisation et datée de 1990 163. Il y a donc, à un moment donné, des personnes qui ont jugé utile de normaliser ce protocole. En l'occurrence, la norme utilisée pour tester la pierre est issue d'une série de protocoles qui ont d'abord été mis en place pour
évaluer la résistance du béton. Ceux-ci préconisent l'usage d'un appareillage composé principalement d'une presse hydraulique munie d'une rotule. Une série de petits échantillons aux dimensions normalisées, possédant la forme de cubes ou de cylindres, sont soigneusement placés au
162 NIT 80, p. 19. Cette NIT a été remplacée par la NIT 205, datée de 1997, elle-même
remplacée par la NIT interactive 228, « pierres naturelles », qui constitue le document
de référence à l'heure actuelle.
163 Institut belge de Normalisation. NBN B 15-220 Essais des bétons – Détermination de la
résistance à la compression, Bruxelles, 1990
143
144
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
centre de cette presse. Une feuille de carton est intercalée entre les deux plateaux de la presse et
l'échantillon. La presse produit alors une pression à une vitesse de contrainte constante égale à
1 ± 0,5 N/mm² par seconde. Il reste alors à l'opérateur à prendre note de la pression à laquelle
était soumis l'échantillon au moment où celui-ci rompt – et à répéter cette opération pour produire une moyenne valable164.
Illustration XIX: abaque représentant l'échelle théorique des duretés-types pour une série de pierres
courantes. L'abscisse indique la masse volumique (en kg/m³), l'ordonnée indique la contrainte de
rupture par compression (kg/cm²). Source : Centre scientifique et technique de la construction, « Note
d’Information Technique 80 : Pierres Blanches Naturelles ».
164 Ce protocole d'expérimentation est décrit dans la NIT 205, p. 10.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
À la différence de l'abaque, qui était produit une fois pour toute et dont le format même permet une diffusion aisée, ces test nécessitent un appareillage nettement plus lourd. Les centres de
recherches ou les entreprises soucieuses de produire ces tests doivent non seulement disposer du
protocole normé en question mais aussi de tout l'appareillage spécifique. Ce faisant, le caractère
normatif de ces tests profite directement à différents secteurs industriels, comme celui des éditeurs qui vendent les normes ou celui des fabricants de machines qui produisent tout l'outillage
nécessaire. Si le principe de la presse est assez simple en lui-même, les fabricants d'outillage rivalisent de créativité pour proposer des produits de plus en plus sophistiqués. Aujourd'hui, la
plupart des presses hydrauliques sont vendues avec toute une gamme d'accessoires. Elles sont
également munies de logiciels spécialisés offrant une interface supposée faciliter le travail de
l'opérateur et des possibilités étendues de traitement des données. La normativité des protocoles
de test offre donc de beaux débouchés commerciaux à tout un secteur de producteurs d'outillage.
<harmoniser la terminologie>
La NIT 220 se montre également particulièrement élaborée dans la classification de toutes
les particularités de structure de la pierre bleue. Comme tous les matériaux extraits du sol, les
caractéristiques du petit granit dépendent de toutes sortes de facteurs liés à l'histoire géologique
du banc dont il est extrait. Une étude de la coupe géologique du banc exploité permet d'anticiper, au moins dans les grandes lignes, les parties qui seront utilisables des parties de moins
bonne qualité (qui seront généralement fournies à l'industrie cimentière pour en faire du granulat). Chaque carrière développe à ce propos un vocabulaire tout à fait spécifique pour désigner
ces couches. Elles utilisent des dénominations très factuelles (les couches du « mètre 20 », du
« mètre 40 » ou du « 3 mètres 10 »), d'autres plus explicites quant à la qualité de la pierre (les
couches « mauvais », « mauvais 2 mètres », « bon 2 mètres », « mètre à épincer », etc.) et
d'autres encore, plus poétiques (les couches dites « délit à la terre », « pas de loup », « cul du
poupli », « première crasse », « grosse fine », « blanche tache » ou encore « noire litée »165).
Cependant, malgré une connaissance fine de ces coupes et des spécificités de chaque couche, les
caractéristiques définitives d'une pierre n'apparaissent qu'au moment où les gros blocs de pierre
ont été extraits de la carrière et débités en tranche par les machines. À ce moment-là seulement,
les carriers peuvent finalement juger l'apparence des éléments et décider si, oui ou non, ils
conviennent à l'exploitation – certains défauts majeurs apparaissent plus tôt dans le processus et
de gros blocs qui ont été débités dans le fond de la carrière ne sont même pas remontés : les défauts qu'ils présentent ne justifient pas cette opération coûteuse en énergie.
Autour des éléments quasi-finis (ils n'attendent plus que d'être recoupés à dimension précise
et d'être traités en surface), un vocabulaire tout à fait spécifique s'est également développé au fil
du temps et en fonction des régions où sont implantées les carrières. Une vaste terminologie est
165 Toutes ces dénominations proviennent de la coupe dans les Carrières du Hainaut s.a.,
présentée dans la NIT 220, p. 7.
145
146
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
employée pour désigner toutes les petites altérations qui peuvent apparaître sur les blocs de
pierre. Pouvoir décrire et nommer ces petites déformations de la pierre est une condition nécessaire pour décider ensuite lesquelles d'entre elles entraînent d'office la mise au rebut pour des
raisons structurelles, lesquelles peuvent entraîner la mise au rebut pour des raisons d'apparence,
et lesquelles font partie intégrante de la composition d'une pierre apte à l'emploi. Ce processus
d'acceptation et de mise au rebut n'est pas le fait exclusif des carriers et des tailleurs de pierre,
qui sont les premiers en contact avec la matière et qui sont donc les premiers à pouvoir juger si
un élément peut être vendu ou non. Les architectes et les entrepreneurs y font également référence dans leurs cahiers des charges pour déterminer les critères d'acceptation et de refus des
matériaux sur le chantier.
Le résultat, c'est que certaines irrégularités portent des noms très différents selon qu'elles
sont observées par un architecte, un ingénieur ou un tailleur de pierre – certaines altérations
sont mêmes absentes du vocabulaire de certains acteurs parce qu'elles ne sont tout simplement
pas pertinentes à l'échelle de leurs préoccupations. C'est pourquoi le CSTC a tenté dans la NIT
220 d'harmoniser toutes ces dénominations. Les fissures rebouchées par des minéraux que certains appellent « fil blanc », d'autres « poil » et d'autres encore « limé blanc vicieux » s'appellent, dans le vocabulaire du CSTC, des « veines blanches ». L'apparition de joints zigzaguant
dans la masse de la pierre que certaines appellent « terrasses », « plages de stratification » ou
« noirure » est connu sous l'appellation « stylolithe » dans la littérature du CSTC. À l'inverse, la
dénomination « fossile » suffit au CSTC pour décrire une famille dans laquelle d'autres personnes distinguent une multitudes de typologies différentes : « gaillet », « pas de loup », « tache
de calcite », « coquillage », « polypiers », « syringopora », « nids d'abeilles », etc166.
Mêmes les crinoïdes répondent à plusieurs appellations, alors qu'ils semblent pourtant
constituer le plus grand dénominateur commun dans la définition de la pierre bleue belge. Si ce
terme suffit pour produire un consensus autour d'une définition scientifico-technique du petit
granit, il reste fort vague pour un botaniste qui voudra sans doute connaître l'espèce exacte dont
il est question. Pour ce dernier, la différence est grande entre un woodocrinus macrodactylus et
un agaricocrinus americanus ! Les mêmes termes deviennent franchement inutile pour la personne qui se trouve préposée au découpage des blocs de pierre et qui sera plus inquiétée par la
présence de zones friables dans la pierre que par le nom exact des fossiles qui la parsèment. Les
crinoïdes redeviennent par contre cruciaux pour le représentant commercial d'une carrière belge
qui essaie de mettre en avant la spécificité de son matériau face à la concurrence des pierres
étrangères. Toutefois, dans un soucis de clarté didactique indispensable à toute transaction commerciale, les crinoïdes seront désignés par des dénominations plus courantes qui les reprend
sous la grande catégorie des coquillages ou des fossiles. Enfin, un collectionneur féru de fossiles
partagera peut-être ses dernières découvertes sur un forum spécialisé en parlant du magnifique
pas de loup qu'il a récemment découvert en se baladant dans une carrière abandonnée…
166 Toutes ces dénomination sont reprises au tableau 6 de la NIT 220, p. 24.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
<produire une définition de la pierre…>
En définitive, le rôle du CSTC et d'organes similaires consiste à harmoniser et à faire s'entendre des domaines assez variés. Bien sûr, certains de ces domaines sont plus concernés que
d'autres dans la mesure où un projet commun les rassemble : celui d'utiliser la pierre bleue à des
fins constructives (en ce sens, le collectionneur de fossile qui visite discrètement les carrières
pendant les heures de fermeture n'est pas directement partie prenante de ce projet). Cette tâche
d'harmonisation a été confiée à des documents tels que des NIT ou des STS, plus ou moins
éparpillés et plus ou moins concordants. Ce sont eux qui définissent les critères permettant aux
diverses parties impliquées dans la construction de travailler ensemble malgré des intérêts parfois différents, voire divergents. Les NIT ou les STS ont pour vocation de faciliter le travail aux
entrepreneurs comme aux maîtres d'ouvrages : en s'impliquant dans la mise au point de telles
spécifications, les fournisseurs et les entrepreneurs peuvent faire part de ce qui leur est techniquement possible de fournir et de mettre en œuvre ; de leur côté, les maîtres d'ouvrages se
créent la possibilité de disqualifier des ouvrages qui ne satisfont pas aux exigences demandées
en fixant les critères permettant d'évaluer et, parfois, de quantifier ces exigences.
Les critères qui se cristallisent dans les NIT ou les STS n'ont pas de poids légal en tant que
tels. En cela, ils diffèrent sensiblement des normes qui possèdent, elles, un poids réglementaire
influant la possibilité même de mettre un produit sur le marché. Les NIT et autres STS se
« contentent » – c'est déjà un fameux travail – de fixer les exigence minimales qu'un maître
d'ouvrage est en mesure d'attendre de la part de ses fournisseurs et, réciproquement, qu'un fournisseur s'engage à livrer à ses commanditaires. Si les STS ou les NIT sont des ingrédients importants dans l'alchimie qui lie ces différentes parties, ce qui apporte la dimension contractuelle
à cette relation, ce sont bien sûr les contrats passés entre maîtres d'ouvrage et constructeurs (ou
entre constructeurs et fournisseurs de matériaux). Ce n'est que dans la mesure où ces contrats se
réfèrent à des documents de référence fixant en long et en large les exigences relatives aux matériaux à fournir et à placer que les documents en question deviennent des liants cruciaux dans ces
relations contractuelles. Les NIT et les STS ont été mis au point pour être invoqués dans des relations contractuelles qui sont toutes différentes. Rien n'oblige les parties prenantes à se référer à
ces documents mais, dans la plupart des cas, leur existence est censée faciliter grandement le
travail de tout le monde.
Voilà donc ce qu'ont fait les comités techniques chargés de mettre au point les versions successives des STS et NIT : ils ont transformé un matériau matériel, fait de crinoïdes et de calcite,
en un matériau beaucoup plus abstrait, qui se manipule aussi bien dans les bureaux des concepteurs que sur les chantiers. Tout comme obtenir un élément de pierre bleue dans toute sa matérialité demande un travail conséquent, produire cette forme abstraite de matériau demande aussi
beaucoup d'investissements. Elle a effectivement nécessité de lourdes opérations : il a fallu harmoniser un vocabulaire, faire le choix entre plusieurs méthodes de tests, étudier la mécanique
des milieux continus, anticiper des demandes futures pour de nouvelles caractéristiques à
147
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
connaître, mettre les données à jour, procéder à des tests sur des échantillons prélevés au préalable, prendre en compte les modifications qui s'imposent, s'accorder sur une définition qui emprunte autant à la pétrographie qu'à des dimensions plus opérationnelles, etc. Pas étonnant que
des centres de recherches spécialisés occupant de nombreux travailleurs spécialisés aient été nécessaires pour prendre en charge toutes ces opérations !
<…pour pouvoir ensuite l'invoquer>
Grâce à cette activité fébrile de mise en forme, les architectes peuvent désormais très facilement invoquer de la pierre bleue dans leurs projets. Il leur suffit de se référer aux documents
adéquats pour s'assurer qu'ils parlent bien d'un matériau que le producteur sera capable de four nir et l'entrepreneur de mettre en œuvre selon des modalités connues de tous – ou du moins,
comme la loi que nul n'est censé ignorer, supposées connues de tous. Bien sûr, cette invocation
ne garantit pas que, comme par magie, le chantier se déroulera sans encombre. La phase de réa lisation appelle ses propres rituels pour conjurer les obstacles qui lui sont tout à fait spécifiques.
L'invocation du cahier des charge n'est pas là non plus pour expliquer à l'entrepreneur comment
faire. Ce n'est pas un mode d'emploi à suivre étape par étape, à l'image de ces instructions de
montage qui accompagnent les meubles en kit ou les boîtes de jouets lego ; les entrepreneurs
connaissent généralement bien assez leur métier pour ne pas devoir recevoir des instructions de
la part des rédacteurs de cahiers des charges.
Ce qu'entraînent par contre les invocations à la STS 45 ou à la NIT 220, c'est la fabrication
d'un matériau tout à fait hybride, appelé aujourd'hui « pierre bleue de Belgique dite petit granit
d'âge géologique tournaisien ». Mis au point en des endroits multiples (chez les carriers, sur les
chantiers, dans des laboratoires de tests, dans les bureaux des services publics, etc.), ce dernier
possède l'étonnante capacité d'être manipulable à la fois dans l'espace de travail de l'architecte
(traditionnellement le papier du cahier des charges ou du plan), dans celui de l'entrepreneur (traditionnellement le chantier) et dans celui du producteur (traditionnellement le fond d'une carrière et sa ligne de production).
Ce matériau hybride correspond-il à un matériau « réel », matériel, dans toute sa substance
physique ? Oui et non. Non, parce que c'est un matériau dont la définition est élaborée en vue
de dépasser ses strictes propriétés physiques ; sa définition lui permet de posséder une existence
dans des espaces de représentations aussi codifiés que les lignes manuscrites d'un cahier des
charges ou les traits codifiés d'un plan d'exécution. Mais ce n'est pas uniquement un matériau
symbolique qui se substituerait intégralement à un représenté bien matériel – pour le dire selon
des termes issus de la sémiologie. Dans sa mise en forme même il renvoie explicitement à une
finalité bien matérielle : la construction – d'une partie – d'un d'ouvrage bâti. La pierre-bleue-deBelgique-dite-petit-granit-d'âge-géologique-tournaisien ne désigne pas l'ensemble des bancs de
roche formés par la sédimentation des restes de crinoïdes et qui constituent une partie des soussols de la Wallonie ; la pierre-bleue-de-Belgique-dite-petit-granit-d'âge-géologique-tournaisien
désigne la petite partie de ces bancs qui répond aux besoins du secteur de la construction – selon
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
les recherches effectués par un consortium d'acteurs supposés être représentatifs de l'ensemble
de ce secteur. S'il fallait le présenter par un diagramme de Venn, le matériau pierre-bleue-deBelgique-dite-petit-granit-d'âge-géologique-tournaisien serait l'un des éléments appartenant à
l'ensemble plus vaste des pierres calcaires d'origine crinoïdienne. Il correspondrait tout simplement à cette partie des couches rocheuses qui peut être exploitée par les acteurs du secteur de la
construction.
<aux marges de la définition>
Quoique soigneusement construites, les frontières de ce sous-ensemble ne sont pas absolument étanches. Les documents de référence distinguent par exemple plusieurs classes d'usages,
en fonction desquelles certaines caractéristiques des pierres peuvent ou non constituer des critères de refus. Cela signifie que le sous-ensemble des pierres aptes à la construction comporte
un nombre plus grand ou plus petit d'éléments. La NIT 220, par exemple, effectue une distinction assez courante entre différentes catégories de bâtiments. Elle différencie les catégories
« technique », « bâtiment courant » et « bâtiment exceptionnel ». Les petites taches de calcites
qui apparaissent à la surface des pierres, par exemple, ne sont pas comptabilisées si la pierre est
destinée à un usage dans la catégorie technique ; elles sont tolérées dans un bâtiment courant à
condition que chaque tache ne dépasse pas 1 dm² et que la somme de la surface de toutes les
taches dans une surface carrée d'1 m de côté ne dépasse pas 3 dm². Dans la catégorie des bâtiments exceptionnels, ces chiffres sont plus stricts encore : chaque tache ne peut dépasser
0,25 dm² et la surface totale des taches ne peut pas dépasser 0,75 dm² (toujours dans un carré
d'un mètre de côté)167. En d'autres termes, en fonction de leurs taches de calcite, des éléments
en pierre appartiendront, ou non, au sous-ensemble « pierre-bleue-de-Belgique-dite-petit-granitd'âge-géologique-tournaisien-destinée-à-la-construction-de-bâtiments-exceptionnels ». L'exemple
des tâches de calcite n'est qu'un facteur parmi d'autres influençant la définition de ces différents
sous-ensembles.
L'apparition de traces de calcite à la surface d'une dalle est un phénomène totalement aléatoire et imprévisible. Statistiquement, sur un très grand nombre d'échantillons, la distribution
des traces de calcite devrait se calquer grosso modo sur une courbe de Gauss : cela signifie qu'il
y a un très petit nombre de dalles qui contiennent une quantité extrême de taches (soit que la
dalle en soit pratiquement recouverte, soit qu'elle n'en contienne quasiment aucune), et que la
plupart des dalles contiennent une quantité moyenne de taches. Bien entendu, ces caractéristiques n'apparaissent qu'au moment de débiter le bloc de pierre en tranches. Statistiquement toujours, seul un petit nombre de dalles ainsi coupées répond aux critères de la catégorie exceptionnelle. En d'autres termes, pour chaque plaque de qualité « exceptionnelle » (c'est-à-dire des
dalles à la texture quasiment uniforme), une quantité supérieure de dalles de qualité courante ou
technique sont produites.
167 Tableau 28 de la NIT 220, p. 42.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Cette répartition en catégories est une arme à double tranchant. Bien utilisée, elle permet de
trouver une destination à un plus grand nombre d'éléments produits puisque même les éléments
« imparfaits » peuvent être mis en œuvre dans des ouvrages où l'on estime que l'apparence joue
un rôle moindre. Cette division part du principe, somme toute de très bon sens, que tous les espaces d'un bâtiment et que tous les bâtiments ne répondent pas aux mêmes contraintes en terme
d'usage ni aux mêmes sollicitations (cf. illustration XX, p. 152). Dès lors, il est intéressant de
mettre sur le marché des solutions plus subtiles et mieux adaptées à la diversité des occurrences.
Il devient même parfaitement envisageable de dépasser les trois catégories instituées ; des éléments qui seraient mis au rebut selon les critères de ces trois catégories pourraient malgré tout
répondre parfaitement à certaines usages. C'est d'ailleurs le cas de ces grosses croûtes qui sont
systématiquement débitées au début de chaque bloc extrait de façon à obtenir une surface de référence permettant de calibrer toutes les découpes suivantes. Ces éléments sont habituellement
considérés comme un « dommage collatéral » du processus de production, un coproduit inévitable. Ils sont pourtant parfois utilisés dans certains projets, notamment comme revêtement pour
des surfaces verticales où des effets de « brutalité » sont recherchés. Dans la mesure où l'une des
faces de ces croûtes est systématiquement plane, leur mise en œuvre ne pose en réalité par de
complications supplémentaires. Cependant, dans la mesure où ces croûtes ne sont pas décrites
dans les STS et NIT, il appartient à l'architecte de définir lui-même ses besoins dans le cahier
des charges ; cela l'entraînera vraisemblablement aussi à entamer un dialogue plus soutenu avec
ses fournisseurs (à moins d'être dans le cadre plus modeste d'un projet qui ne nécessite pas l'intervention d'un architecte).
D'un autre côté, si tout le monde se met à vouloir des éléments de catégorie « exceptionnelle », le reste de la production se transforme quelque part en déchet. Et, en l'occurrence, ces
« déchets » sont produits de façon exponentielle puisque chaque pierre « exceptionnelle » entraîne de facto la production de pierres non-exceptionnelles. Les producteurs de pierre parviennent généralement à trouver des niches de marché pour écouler malgré tout ces éléments,
comme ces dalles abîmées lors de la production qui sont commercialisées sous la dénomination
« dalles patrimoines » – une catégorie plutôt luxueuse qui joue sur toutes ces petites altérations
pour associer le produit à des éléments anciens et patinés. Cela n'empêche que, malgré la facilité de l'invocation, les concepteurs gagnent à se montrer prudent lors de cette opération. Si un architecte invoque trop rapidement la NIT 220, sans préciser la catégorie de pierre qu'il souhaite
voire mise en œuvre, l'entrepreneur pourrait considérer que la qualité exceptionnelle s'impose
par défaut, avec les conséquences évoquées ci-dessus.
⁂
Le cas de la pierre bleue montre assez clairement qu'une multitude d'acteurs ont été peu à
peu enrôlés dans les processus d'élaboration de dispositifs d'articulations. Les producteurs seuls,
au tout début, puis, peu à peu, des regroupements d'intérêts tels que des fédérations se sont mis
en place. En parallèle, des centres de recherche nouvellement apparus, tels le CSTC, ou des ad-
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
ministrations gouvernementales fortes, telles l'Institut National du Logement, ont embrayé dans
ce travail de formatage. Des comités hybrides se sont mis en place, regroupant des acteurs provenant d'horizons divers et entretenant un rapport différent à ce matériau. La longue histoire de
la pierre bleue permet d'observer comment tous ces éléments se sont progressivement mis en
place, et quelles sont les opérations d'harmonisation qui ont été menées.
L'une des conséquences lisibles de ce processus concerne l'émergence progressive d'acteurs
tiers, qui ne sont pas exactement les producteurs, ni les entrepreneurs, ni les concepteurs, ni
même les usagers. Ce sont des organismes qui sont concernés par une définition assez générale
de la pierre bleue et non par des éléments plus singuliers – comme peuvent l'être, à des degrés
divers, les membres du quatuor producteur-entrepreneur-concepteur-usager. Et le niveau de généralité auxquels ils se déploient joue un rôle crucial dans l'extension des circuits de la pierre
bleue. En en passant par des dispositifs tels que des STS, des articles de cahiers des charges, une
terminologie harmonisée, un arsenal normatif largement partagé, des protocoles de tests bien
établis, et d'autres éléments encore, la pierre bleue voit effectivement son usage se généraliser.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Illustration XX: « dénomination des différents types de pierre ». Cette image extraite d'un catalogue publicitaire
pour les Carrières du Hainaut montre les différents usages possibles pour de la pierre bleue. À chaque élément
correspond des sollicitations spécifiques et, par conséquent, des exigences particulières. Là où les documents
techniques tendent à distinguer trois catégories d'usage (technique, courant et exceptionnel), cette illustration
distingue pas moins de 26 usages différents pour le même matériaux, répondant vraisemblablement à autant
d'exigences spécifiques. Source : Carrières du Hainaut, brochure publicitaire, c. 1968, p. 43.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
L'élaboration mobilise des acteurs en prise directe avec les
matériaux
Les choses sont différentes pour des matériaux moins courants (ou devenus moins courants),
comme la terre-paille ou la pierre massive. Ils constituent au contraire des cas où tous ces orga nismes tiers n'ont pas encore véritablement émergé, ou alors encore très modestement. Ces cas
de figure prolongent les réflexions entamées à propos de matériaux de réemploi. Comme ces
derniers, ce sont des matériaux qui ne peuvent pas compter sur des acteurs nombreux et puissants, capables de les équiper pour circuler largement et répondre à une multitude d'exigences.
Ils sont portés par des praticiens plutôt minoritaires, qui sont convaincus de leurs qualités mais
doivent lutter pour les faire reconnaître par l'ensemble du secteur de la construction.
Ces luttes se confrontent à l'inertie des circuits déjà institués. Comme je l'ai indiqué à propos des granulats de béton ou de la pierre bleue, la mise sur le marché d'un nouveau matériau
s'accompagne d'un arsenal de recherches, de tests et de contrôles qui visent à montrer que le
matériau en question convient bien à l'usage qu'on veut en faire. Il n'est pas rare que ces activités modifient de façon plus ou moins conséquente certaines définition ou certaines références.
Les recherches visant à étudier les granulats de béton ont par exemple été amenées à redéfinir la
façon d'évaluer la granulométrie d'un mélange, en y intégrant des éléments propres à la composition des granulats concassés168. Ces opérations de promotion fixent de nouveaux standards, développent de nouvelles exigences, placent des benchmarks, qui dépassent bien sûr le seul matériau concerné. Tous les matériaux concurrents doivent en théorie intégrer ces modifications. On
retrouve bien ici la notion d'inertie des circuits : les éléments qui finissent pas s'actualiser, par se
cristalliser dans une forme donnée, deviennent des jalons plus difficile à négocier que lorsqu'ils
n'en étaient qu'à un état potentiel.
C'est assez marquant dans le cas de matériaux anciens tels que la terre-paille. D'un usage
très fréquent avant l'industrialisation169, ils ont été remplacé au fil des années par des matériaux
plus récents, issus de l'industrie. Ce faisant, ces derniers ont fixé de nouveaux standards, de nou velles attentes, de nouvelles exigences qui ont profondément modifié l'organisation des circuits
de l'économie matérielle. Aujourd'hui, ré-introduire ces matériaux ne peut pas s'envisager
comme un simple retour à une situation antérieure. Pour le meilleur ou pour le pire, il faut tenir
compte de ces modifications et admettre qu'elles constituent les nouveaux standards à dépasser.
Parmi ces nouveaux standards, les exigences réglementaires pèsent lourd. C'est précisément
à ce type d'obstacles que sont aujourd'hui confrontés les militants pour le matériau terre-paille.
168 Cf. le paragraphe <positionnements concurrentiels>, à la p. 80.
169 CRA-terre (Doat Patrice, Hays Alain, Houben Hugo, Matuk Silvia et Vitoux François),
Construire en terre, op. cit.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
<terre-paille>
Dans un ouvrage de synthèse sur la question de la construction en terre-paille paru en 2011,
Alain Marcom fait le point sur l'impact du contexte réglementaire encadrant l'usage de la terre
comme matériau de construction170. Après avoir énuméré les avantages sociaux, économiques et
écologiques de la terre, il rappelle à ses lecteurs que le contexte normatif n'est pas une référence
obligée : en France, un concepteur a le droit de « prescrire et mettre en œuvre les techniques de
son choix171 ». Le problème, estime-t-il, se situe plutôt au niveau de la garantie décennale, qui
implique l'intervention de compagnies d'assurances. Or, ajoute Marcom, celles-ci tendent à se
reposer de façon exclusive sur des documents officiels tels que des règles professionnelles, des
documentes techniques unifiés, des avis techniques, etc. Les conséquences d'une telle attitude
s'avèrent défavorables aux matériaux non-industriels :
« Nous avons, en France, un système assurance-reconnaissance plutôt flou
concernant les techniques du patrimoine, techniques très pauvres en textes de
références ou en documentation, qui pousse discrètement au conformisme en
direction des matériaux contemporains de grande série, parfaitement décrits
[…]. Ce système est, au final, très favorable aux produits industriels, clairement définis par les textes officiels.172 »
Marcom poursuit son analyse en estimant que les processus de production de la terre-paille
ne se prêtent pas bien au type d'uniformisation qui rendrait possible la mise au point d'un avis
technique défini une fois pour toute. Les caractéristiques des ressources en terre et en paille sont
trop variables dans un territoire aussi vaste que la France pour atteindre le degré d'uniformisation que requiert de tels documents. Sans compter que l'élaboration de tels dispositifs implique
des ressources financières que les producteurs actuels, même en se rassemblant, sont bien loin
de pouvoir mobiliser.
Marcom continue son argumentaire en précisant que, d'un point de vue empirique, les
constructions en terre ou en terre-paille ont pourtant déjà maintes et maintes fois prouvé leurs
qualités et leur bonne tenue dans le temps. Comme il le fait remarquer non sans humour : « bien
avant les écoles d'ingénieurs et les laboratoires officiels, les normes ISO 9000, l'assurance décennale, et les logiciels de calcul, les productions des charpentiers de la région toulousaine
étaient fiables et durables dans les deux sens du terme. 173 » Il finit par conclure qu'au-delà d'une
reconnaissance très locale, le matériau terre-paille doit continuer à faire l'objet d'un effort de
documentation et de description poussé, afin de garantir une reconnaissance plus officielle de
170 J'en profite pour remercier ici l'architecte et enseignante Isabelle Prignot, avec qui j'ai
eu l'occasion de discuter à de nombreuses reprises sur tous ces aspects. Sa connaissance
élargie de la terre-paille, tant dans sa mise en œuvre que dans sa promotion a été une
ressource fort précieuse dans mon travail.
171 Marcom A., Construire en terre-paille, Mens, France, Terre vivante, 2011, p. 50.
172 Ibid., p. 51.
173 Ibid., p. 55.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
son adéquation aux exigences contemporaines du secteur de la construction. L'auteur termine ce
chapitre en citant quelques exemples d'initiatives qui, à leur façon, contribuent à ces investissements en recherche et en rédaction. Il se sert de ces exemples pour faire un appel aux pouvoirs
publics en leur demandant de soutenir ce type de démarches, qu'il estime indispensables au
rayonnement de la terre-paille :
« Le tissu des professionnels encore actifs sur l'utilisation de la terre n'a pas les
ressources suffisantes pour financer la recherche, pas plus que ne les avaient les
professionnels de la reconstruction d'après-guerre pour financer la recherche
d'alors sur le béton. Cette implication de la puissance publique serait donc une
mesure équitable à l'égard d'un matériau modeste, social et validé par l'histoire.174 »
On peut se demander si Marcom ne surestime pas quelque peu la puissance publique (qui n'a
sans doute plus grand-chose à voir avec le contexte d'après-guerre) mais la comparaison avec le
béton a le mérite d'être parlante. L'enjeu consiste bien à munir un matériau donné, présenté ici
comme plus « social » et plus « écologique », plus responsable à l'égard de l'environnement et
des générations futures, de tous les dispositifs assurant sa diffusion et l'élargissement de son
usage dans les circuits de l'économie matérielle. La formulation de Marcom permet également
de bien mettre en évidence que l'utilisation d'un matériau repose sur des dispositifs médiateurs
qui doivent être construits, implémentés et entretenus. Cette opération de construction n'est
donc pas figée une fois pour toute et il n'est pas absurde – bien au contraire – de vouloir l'entreprendre pour d'autres matériaux, à condition de prendre en compte l'inertie des structures existantes.
⁂
Ces quelques lignes sur la terre-paille indiquent assez clairement où se trouvent les blocages
qui empêchent la terre-paille de circuler à plus large échelle : ce sont précisément les dispositifs
médiateurs institués par d'autres matériaux – qu'Alain Marcom regroupe sous le label « matériaux industriels » – qui empêchent les circuits de la terre-paille de se déployer pleinement. En
somme, le challenge pour ce matériau et ses défenseurs est double. Il s'agit d'une part de mener
un travail finalement assez courant de promotion d'un matériau. Cela engage des actions qui ne
diffèrent finalement pas tellement de celles que j'ai décrites pour la pierre bleue. Ici aussi, il
s'agit de s'organiser en fédération, de produire des recherches à propos du matériau et de ses
qualités, de convaincre les autorités publiques de s'intéresser à la terre-paille, etc. Mais il s'agit
aussi, d'autre part, de détricoter les jalons posés par ce que Marcom appelle les matériaux industriels. Et cela, c'est quelque chose de neuf. Les matériaux industriels – appelons-les ainsi pour le
moment – n'ont pas eu à affronter une telle situation. Dans leur cas, les effets de concurrence se
jouaient surtout sur le dépassement de standards imposés par d'autres : plus performant, moins
coûteux, plus facile à décrire, plus disponible, etc. Les matériaux tels que la terre-paille, la
174 Ibid., p. 57.
155
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
pierre massive ou les éléments de réemploi s'engagent, pour leur part, dans une tentative de modifier les registres axiologiques par lesquels sont appréciés les matériaux de construction. Il ne
s'agit plus seulement d'être meilleur sur le même plan, ou sur un plan très proche (comme le
type de concurrence qui s'établissait entre les granulats naturels et les granulats concassés), il
s'agit de transformer les critères mêmes par lesquels on juge du mieux, et même du meilleur.
C'est un point qui apparaît de façon très claire dans un autre cas de figure, concernant cette
fois la pierre massive. Je vais évoquer ici le cas de la construction en blocs de pierre massive,
un procédé dans lequel s'est beaucoup investit l'architecte français Gilles Perraudin.
<pierre massive>
Connu et reconnu en France dans les années 1980 et 1990 pour une architecture durable
plutôt high-tech, Gilles Perraudin s'est quelque peu retiré du devant le scène architecturale pour
se consacrer à l'enseignement et la viticulture. Il est toutefois retourné peu à peu vers des questions de construction mais selon une approche beaucoup plus modeste et low-tech que dans les
projets acclamés des décennies précédentes. Perraudin s'est pris d'une véritable passion pour la
construction en blocs de pierre naturelle extraits de manière très brute des carrières, qu'il a dé couvert le long des routes du sud de la France, où des ferrailleurs les utilisent comme éléments
pratiques pour clôturer différentes zones de leurs terrains. Plutôt que d'utiliser des éléments
pierreux finement travaillés (et donc assez chers), Perraudin s'est mis au défi de travailler avec
ce type blocs de grande dimensions (environ 2 x 1 x 0,5 m) et aux finitions très brutes (bien
meilleur marché). Contrairement à la pierre bleue longuement évoquée ci-dessus, ces blocs sont
simplement découpés pour être extraits de la carrière. Ils ne subissent pas de découpes supplémentaires ni de traitements sur leurs surfaces. Utiliser de tels blocs revient en quelque sorte à
court-circuiter la trajectoire habituelle de la pierre.
De tels éléments obligent à modifier considérablement les pratiques constructives. En l'occurrence, Perraudin s'est passionné pour la redécouverte de techniques constructives traditionnelles basées sur des principes d'empilement assez simples. Au départ très confidentielles, limitées à de petits projets et dans des contextes de proximité, ses réalisation ont peu à peu pris de
l'ampleur en taille, en importance et en complexité.
Avec cette prise d'ampleur sont arrivées des questions très semblables à celles que j'ai posé
dans tout ce qui précède et qui concernent l'équipement d'un matériau non-industriel pour des
marchés a priori développés autour de matériaux industriels. Comme pour les matériaux de réemploi ou la terre-paille, les blocs en pierre de Perraudin ont été confrontés à des exigences diverses, pour lesquels ils n'étaient pas spécialement armés : exigences en terme d'assurance, nécessité d'offrir des garanties, obligation de répondre à des exigences liées aux performances
thermiques du matériau, etc. Au fur et à mesure que l'échelle des projets et le nombre d'acteurs
impliqués augmentaient, Perraudin a dû user de ruses de plus en plus fines pour intégrer la
pierre brute dans des projets publics et des bâtiments importants :
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
« Pour pouvoir construire d'importants bâtiments publics en pierre, il […] fallait [à Gilles Perraudin] faire preuve de davantage de pédagogie auprès des
maîtres d'ouvrage, travailler en amont avec les entreprises […], et s'impliquer
profondément dans la révision de réglementation. Sur ce dernier point, les différents acteurs de la filière pierre, au premier rang desquels les carriers, allaient bientôt faire réaliser plusieurs études techniques visant à démontrer les
vertus spécifiques du matériau.175 »
Une fois encore, on voit comment un matériau doit faire l'objet d'un équipement bien spécifique pour surmonter les obstacles posés par les dispositifs existants ou, dans ce cas-ci, par la
présence d'intérêts contradictoires. Le diagramme de la page 163 résume la situation à laquelle
Perraudin était confronté. En court-circuitant le processus de production habituel de la pierre
taille, le concepteur s'est retrouvé face à un matériau qui n'était pas équipé des bons dispositifs :
ni déclaration de performances, ni sets d'instructions et d'information, ni label CE. Pour pouvoir
l'utiliser dans des projets plus conséquents que des expérimentations très locales, il a dû initier
une boucle de feedback en direction des assurances, des centres de recherche ou encore des fédérations du secteur de la construction. Ce passage a permis de munir le bloc de pierre brut des
dispositifs adéquats à sa circulation dans les marchés les plus formels de l'économie matérielle.
Dans un article sur le travail de Perraudin, Valéry Didelon estime qu'une des causes du blocage de certains projets de grande ampleur de Perraudin tient à ce que son approche constructive s'oppose trop frontalement aux intérêts de l'industrie du bâtiment :
« au niveau d'une réalisation aussi importante [il fait référence à un projet de
10 000 m²], l'utilisation de blocs en pierre massifs se heurtait de plein fouet
aux intérêts de l'industrie du bâtiment, qui voyait dans ce procédé archaïque
une concurrence préjudiciable. Comme Fernand Pouillon176 en son temps,
Gilles Perraudin avait bousculé trop d'habitudes, et il en payait le prix fort.177 »
Plus loin, Didelon continue dans la même veine en affirmant qu'un matériau tel que la pierre
massive « gêne l'industrie du bâtiment, et dans une moindre mesure les pouvoirs publics 178 ». En
effet :
175 Didelon V., « Retour à la pierre », Criticat, septembre 2010, vol. 6, p. 13-14.
176 Pouillon est un architecte français actif dans l'après-guerre et un grand prescripteur de
pierres massives. Sympathisant de la cause communiste et du FLN en Algérie, il a
connu, lors de sa vie mouvementée, la prison, la radiation des listes de l'Ordre des
architectes et l'interdiction de bâtir en France. Pour un parallèle entre le rapport à la
pierre chez Pouillon et chez Perraudin, cf. Zerbi S., Construction en pierre massive en
Suisse, Thèse n° 4999 (2011), présentée le 15 avril 2011 à la Faculté Environnement
Naturel, Architectural et Construit, laboratoire de Construction et Conservation,
programme doctoral en Architecture et Sciences de la ville, pour l’obtention du grade
de docteur ès sciences, École polytechnique fédérale de Lausanne, Suisse, 2011.
177 Didelon V., « Retour à la pierre », op. cit., p. 13.
178 Ibid., p. 17.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
« Elle [la construction en pierres massives] n'entre pas dans des critères du développement durable, dont elle remet en cause l'idéologie expansionniste. Elle
ne repose en effet ni sur l'innovation technique, ni sur la croissance économique […]. L'architecture en pierre massive est ainsi une alternative radicale à
un système de production fondé sur la transformation des matières premières
en produits complexes et à la multiplication des intermédiaires sur les chantiers. […] À bien des égards, la construction en pierre massive […] ouvre la
voie à une architecture de la décroissance […].179 »
Il s'agit d'une position que Perraudin lui-même assume et revendique. Dans un entretien réalisé quelques années plus tard pour une monographie sur son travail, Perraudin affirme que son
« projet [de construction en pierre massive] est politique et social180 » :
« Disons que je suis à la fois libéral et anti-capitaliste, social et anti-collectiviste. Je crois que la plus-value réalisée sur la marchandise et le travail devrait
disparaître parce qu'elle est la source de notre malheur, de notre incapacité à
être heureux. Je pense aussi que le développement ne peut pas être durable
parce qu'il implique une consommation d'énergie et de matière qui n'est pas
acceptable. […] je crois qu'on ferait mieux de construire avec ce que nous
avons sous nos pieds plutôt que de recourir à des technologies sophistiquées
dévoreuses d'énergie et de matière. En utilisant la pierre, nous préservons l'environnement et nous nous inscrivons dans une architecture de la décroissance.181 »
L'arrière-plan normatif qui guide le travail de Perraudin autour de la promotion et de l'usage
de la pierre massive est ici clairement affirmé – quoiqu'il puisse sembler encore un peu nébuleux
à ce stade. Dans d'autres passages, il affirme également s'intéresser de près à la préservation de
« savoir-faire ancestraux182 » et aux techniques assez simples de l'expérience vécue que l'industrialisation du bâtiment aurait complètement colonisés. Ce type d'attitude le rapproche d'une
forme d'écologie politique telle que pourrait la thématiser des auteurs comme André Gorz183.
Ces propos illustrent également ce que je mentionnais ci-dessus à propos des changements
de référentiels initiés par les promoteurs de ces matériaux alternatifs. Leurs actions sur les dispositifs d'articulations de l'économie matérielle ne sont pas simplement destinées à faire circuler
de nouveaux matériaux pour l'amour de la circulation des matériaux. C'est une démarche qui
s'inscrit clairement dans une perspective politique aux visées transformatrices assumées. L'alter-
179 Ibid.
180 Nussaume Y. et Didelon V., Gilles Perraudin, Dijon, Les Presses du réel, coll.
« Architecture », 2012, p. 118.
181 Ibid., p. 118-119.
182 Ibid., p. 120.
183 Gorz A., Ecologica, Galilée, 2008, p. 49.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
native ne se joue pas seulement entre différents matériaux, mais aussi entre différents modèles
politiques.
Le potentiel politique des dispositifs médiateurs
C'est ici que commence à apparaître le potentiel politique d'un travail actif sur les dispositifs
médiateurs de l'économie matérielle. Les promesses de reconfigurations commencent à prendre
une certaine consistance (même si on voit aussi poindre un certain nombre d'obstacles à l'horizon). Il est possible de thématiser ce travail sur les médiateurs comme une façon de redistribuer
des effets de pouvoir et de faire compter d'autres intérêts que ceux qui dominent habituellement
l'économie matérielle. Sur ce dernier point, la réflexion sur les médiateurs telle qu'elle est menée par l'ANT converge, de façon peut-être étonnante, avec les travaux menés par Michel Foucault sur les dispositifs de circulation du pouvoir.
Cette thématique est explicitement développée par Foucault lors de son cours du 14 janvier
1976 au Collège de France184, dans lequel il aborde frontalement la notion de « pouvoir » et les
façons d'étudier celui-ci. Selon lui, il est important de ne pas adopter une vision descendante des
phénomènes de pouvoir. Cette dernière consisterait à partir de faits généraux pour en déduire
des cas plus particuliers, ce qui amènerait presque immanquablement à découvrir que ces derniers s'accordent systématiquement à l'axiome de base. Foucault s'attache à souligner le manque
d'intérêt et d'efficacité d'une telle méthode. Au contraire, il invite les chercheurs à saisir le pouvoir « dans ses formes et ses institutions les plus régionales, les plus locales 185 », là où il « prend
corps dans des techniques et se donne des instruments d'intervention matériels 186 ». C'est donc
plutôt à une approche ascendante du pouvoir qu'il convie les chercheurs. Dans ce cas, il s'agit
d'identifier les dispositifs et les agencements spécifiques qui font que le pouvoir circule, qu'il
s'exerce en réseau et, éventuellement, qu'il finisse par se cristalliser, comme par sédimentation,
dans des formes idéologiques plus globales. Pour le dire avec ses propres termes, il suggère « de
partir des mécanismes infinitésimaux, lesquels ont leur propre histoire, leur propre trajet, […] et
puis [de] voir comment ces mécanismes de pouvoir […] ont été et sont investis, colonisés, utilisés, infléchis, transformés, déplacés, étendus, etc., par des mécanismes de plus en plus généraux
et des formes de domination globale.187 »
En refusant d'aborder le pouvoir comme une force transcendantale mais en le traquant au
contraire dans ses manifestations les plus immanentes, dans ses agencements les plus concrets,
la proposition de Foucault fait directement écho aux velléités de l'ANT. Dans son ouvrage manifeste sur la sociologie de la traduction, Latour s'oppose à l'usage que font certains sociologues
critiques de la notion de pouvoir. Pour ceux-là, le pouvoir devient un terme fourre-tout qui leur
184 Foucault M., Il faut défendre la société : Cours au Collège de France (1975-1976), Seuil,
1997.
185 Ibid., p. 25.
186 Ibid.
187 Ibid., p. 27.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
permet d'expliquer toutes les situations (ce qui correspond exactement à ces approches descendantes que dénonce Foucault). Il plaide au contraire pour qu'on étudie avec la plus grande attention les moyens par lequel le pouvoir se constitue, s'exerce, se déplace, en bref se déploie et se
redéploie188. Dans ce même passage, à l'occasion d'une note de bas de page, Latour mentionne
explicitement Foucault en saluant son génie et sa précision à effectuer une « décomposition analytique des petits ingrédients dont le pouvoir est constitué 189 » – tout en soulignant que cet aspect a été complètement perdu lors de sa traduction transatlantique ; pour Latour, « [cela]
prouve encore une fois qu'il faut combattre la notion d'explication sociale très énergétiquement :
même le génie de Foucault n'a pas suffit à empêcher une telle inversion.190 »
Avec cette étrange alliance de Foucault et de Latour, il est possible de poser l'hypothèse selon laquelle le « pouvoir » d'un matériau, ou plus exactement le pouvoir des acteurs qu'il mobilise autour de lui, passerait par le genre de dispositifs d'articulation que j'ai longuement décrits
dans les pages qui précèdent. En tout cas, il semble bien que ces dispositifs aient le pouvoir de
formater les circuits de l'économie matérielle de telle sorte qu'ils incluent ou excluent certains
matériaux. Mais, symétriquement, et c'est là que l'approche ascendante à laquelle invite Foucault prend tout son intérêt, investir ces dispositifs situés et localisés permettrait aussi de faire
compter d'autres arrières-plans normatifs, d'autres intérêts, d'autres horizons. Si le pouvoir d'un
secteur industriel dans son ensemble, d'un conglomérat de producteurs de matériaux ou encore
d'un holding cimentier en passe par des « instruments d'intervention matériels », alors il devient
crucial de s'intéresser à ces derniers, dans la mesure où c'est en passant par eux qu'il y aurait
moyen d'opérer une série de reconfigurations plus ou moins conséquentes.
Pour reformuler cette hypothèse avec des termes empruntés à Anna Lowenhaupt Tsing, il se
pourrait bien que les espaces où s'élaborent les dispositifs médiateurs constituent ces fameuses
zones où s'opère des frictions. Par extension, investir ces espaces, se lancer dans un travail sur
ces dispositifs d'articulation est aussi une manière de faire prise sur l'économie matérielle. C'est
par là que passerait la possibilité de se saisir et de transformer les arrière-plans normatifs des
assemblages qui se déploient autour des matériaux.
⁂
En somme, la pierre massive mais aussi la terre-paille et d'autres matériaux encore sont portés par des acteurs collaborant à l'établissement de nouveaux arrière-plans normatifs. C'est un
type d'innovation bien particulier, qui se distingue d'une innovation envisagée sur un plan strictement technique. Sur ce plan, un retour à des techniques passées, une redécouverte de méthodes traditionnelles constitue une sorte d'absurdité. L'ordre de grandeur du monde industriel,
pour reprendre l'expression de Luc Boltanski et de Laurent Thévenot dans leur travail sur les
188 Latour B., Changer de société, refaire de la sociologie, op. cit., p. 122-123.
189 Ibid., p. 123.
190 Ibid.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
économies de la grandeur191, est en effet davantage tournée vers le futur, dans le sens d'un progrès technologique. Or ce qui est en jeu avec ces matériaux alternatifs ne touche pas uniquement à des questions techniques ou technologiques (même si, inévitablement, tous les matériaux
de construction engagent ces questions d'une façon ou d'une autre). Si des acteurs s'échinent à
rendre de tels éléments manipulables dans le contexte actuel, ce n'est pas par amour d'un passé
archaïque plus ou moins mythifié (même s'il est possible que certains acteurs idéalisent quelque
peu la période pré-industrielle192). Leurs actions doivent être envisagées sur un plan plutôt politique, comme des approches alternatives aux configurations actuelles des circuits de l'économie
matérielle. Des approches qui, en l'occurrence, passent par des voies assez expérimentales, en
prise directe avec des questions assez complexes.
Ces projets politiques alternatifs dont sont porteurs les matériaux de construction rassemblent autour d'eux des protagonistes aux horizons variés. La terre-paille, par exemple, rassemble autour d'elle des groupes composés d'artisans, d'usagers, d'auto-constructeurs ou encore
de concepteurs professionnels. Pour Latour, le propre du geste politique est précisément ce
mouvement circulaire, qui parvient à rassembler des intérêts a priori très divergents autour d'un
même concernement (pour le dire avec un accent très deweyen193). Tout l'enjeu de la politique
consiste à maintenir et même à étendre ce cercle de concernés. Au contraire, l'échec en politique, c'est lorsque ce cercle se délite, quand il ne parvient plus à être suffisamment fédérateur194. Cette image du cercle fonctionne plutôt bien pour illustrer ce qui se passe autour de ces
matériaux alternatifs, qui parviennent à mobiliser autour d'un concernement commun des acteurs assez hétérogènes.
À l'échelle de l'économie matérielle dans son ensemble, ces cercles sont assez minoritaires.
Ils peinent à concurrencer l'ampleur des assemblages qui se sont peu à peu cristallisés autour de
matériaux beaucoup plus courants (comme le béton, que j'évoquais plus haut). Leur grande
force, par contre, est que le concernement qui les rassemble est vif et intense. Il est en tout cas
suffisamment fort pour passer au-delà de petites divergences. L'avocat Frédéric Loumaye identifie ce type de situations comme des « états de grâce », des moments privilégiés au cours desquels des innovations se mettent en place. Il identifie par exemple les premiers temps de la
construction passive en Belgique comme l'un de ces états de grâce : une véritable « lune de miel
entre maîtres de l'ouvrage, architectes et entrepreneurs.195 » Ces moments sont plein d'émulation
191 Boltanski L. et Thévenot L., De la justification, op. cit.
192 Sur la fascination de certains concepteurs et acteurs de l'économie matérielle des
années 1970 pour l'époque pré-industrielle, cf. Ghyoot M., « Notes sur la portée
politique d’un savoir technique. Ou « Une lecture à travers trois pôles des années
1970 » », Les cahiers d’hortence, 2010, vol. 2, pp. 23-55.
193 Dewey J., Le public et ses problèmes, traduit par Zask J., 1927 pour l’éd. originale en
anglais, Folio, coll. « Essais », 2010.
194 Latour B., Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Éditions
La Découverte, 2012, p. 131-156.
195 Loumaye F., « La fin de l’état de grâce. Les risques juridiques de l’innovation, le devoir
161
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
et d'enthousiasme. Les acteurs concernés, animés d'« un esprit pionnier empreint d'idéalisme et
de bonne volonté196 », s'investissent pleinement dans les expérimentations. Lors de ces états de
grâce, l'esprit n'est pas à la judiciarisation des échanges, ce sont au contraire « [l']idéalisme et la
foi, voire la passion197 » qui prédominent. Mais, selon Frédéric Loumaye, ces moments fondateurs ne sont durent jamais très longtemps. Dans le cas de la construction passive, son expansion
s'est mise à concerner de nouveaux acteurs qui n'ont pas fait pas preuve de la même abnégation
que les pionniers :
« […] il suffit souvent qu'un des acteurs du triangle architecte, maître de l'ouvrage, entrepreneur ne soit pas animé des mêmes bonnes volontés, passion et
compétence pour que toute la machine se grippe à la première difficulté. Il faut
être conscient que derrière ce grain de sable se profile le plus souvent le
meilleur ami/ennemi de l'architecte et de l'entrepreneur, à savoir l'avocat et
son corollaire : le procès…198 »
En somme, dès que le cercle s'étend, il court de nouveaux risques et rencontre de nouvelles
difficultés. C'est la question de sa consistance qui se pose alors. Plus il devient grand et touche
des acteurs moins concernés, plus il risque de se déliter. Ce constat posé par un professionnel de
l'institution judiciaire indique un point auxquels les promoteurs des matériaux alternatifs doivent
sans doute être attentifs dans la constitution des circuits qu'ils tentent de déployer. Tous les dispositifs qu'ils mettent au point durant ces phases initiales doivent être assez robustes pour résister à l'élargissement des circuits. Cette remarque peut aussi être interprétée a posteriori en ce
qui concerne les matériaux déjà bien établis. D'une certaine manière, on peut dire que ceux-là
ont négocié avec succès ce passage : les dispositifs médiateurs dont ils ont été munis ont été assez résistants pour garantir l'accroissement de leurs circuits.
Le prochain chapitre aborde de plus près la question des arrière-plans normatifs dont sont
chargés les matériaux.
de conseil aux différents stades du projet et à l’issue de celui-ci », Collège des experts
architectes de Belgique (CEAB) (dir.), Le bilan du passif. Journée d’étude 21 octobre
2011, Collège des experts architectes de Belgique, 2011, p. 1.
196 Ibid.
197 Ibid.
198 Ibid.
Chapitre 4. L'élaboration des dispositifs médiateurs
Illustration XXI: En court-circuitant le processus de production habituel de la pierre de taille (en haut à gauche du
schéma), le concepteur se retrouve face à un matériau qui n'est pas équipé des bons dispositifs. Il doit alors initier une
boucle de feed-back (au centre du dessin), en direction des assurances, des centres de recherche ou encore des
fédérations du secteur de la construction. À l'issue de ces détours, le bloc de pierre brut est finalement muni des
dispositifs adéquats. Un tel matériau oblige toutefois à revoir considérablement les techniques constructives employées
et l'organisation du chantier. Il influence aussi l'apparence des édifices.
163
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
« — Comment, dit Paul, reconnaît-on la pierre bonne à bâtir ?
— Cela n'est pas toujours aisé, et il en est de ces connaissances
comme de beaucoup d'autres, l'expérience doit confirmer la théorie.
[…] Allez toucher ce roc, vous verrez qu'il vous restera aux mains
une poussière blanche… C'est ainsi, n'est-ce pas ? Dès lors la qualité
de ce bloc est mauvaise, et vous voyez en effet qu'au-dessous, l'herbe
est jonchée de petites exfoliations de calcaires, tandis que le gazon,
sous le bloc gros, est pur de toute poussière. Il est donc très utile à un
architecte, quand il veut bâtir, d'aller voir les carrières et comment
les bancs qui les composent se comportent à l'air libre ; or, entre
nous, c'est ce que nos confrères ne font guère.199 »
Le chapitre précédent a montré l'importance d'un travail sur les dispositifs d'articulation qui
se déploient tout au long de la trajectoire des matériaux de construction. Ce sont eux qui assurent la présence des matériaux au sein des circuits de l'économie matérielle. Il a montré aussi
que ces dispositifs cristallisent des enjeux normatifs et des projets politiques sensiblement différents, voir divergents. La présentation des cas de figure des matériaux alternatifs a fait appa199 Viollet-le-Duc, Histoire d’une maison, 1873 pour l'éd. originale, Gollion (Suisse),
Infolio éditions, coll. « Archigraphy Poche », 2008, p. 74-75.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
raître ce qui se présente comme un conflit entre des arrière-plan normatifs contradictoires. Ce
chapitre va se plonger de plus près dans l'éclaircissement de ces questions.
Et si les standards de l'économie matérielle s'adaptaient aux
matériaux alternatifs, et pas l'inverse ?
Jusqu'ici, la construction du propos de cette recherche reposait sur l'idée implicite que les
matériaux doivent être équipés de façon à répondre aux exigences réglementaires. Même dans
les exemples qui viennent d'être donnés, sur la terre-paille et la pierre massive et, juste avant,
sur les éléments de réemploi, il était question de s'intéresser aux tactiques qu'ont utilisé les promoteurs de ces matériaux alternatifs pour rendre leur utilisation possible dans des contextes où
ils sont absents. D'une certaine manière, cette façon de parler de ces matériaux repose sur l'idée
que les exigences réglementaires régissant les formes de l'économie matérielle constituent de
facto une sorte de jalon, une référence incontournable vers laquelle il faudrait tendre.
De fait, les différents exemples ont montré des acteurs mobilisés autour de certains matériaux et cherchant par tous les moyens à équiper ces derniers des bons dispositifs. Les exemples
ont insisté sur les techniques utilisées par ces acteurs pour aboutir à leur fin : adaptation ou subversion de dispositifs existants, mise en contact de différents protagonistes concernés, production d'une jurisprudence de situations réussies, lobbying auprès des pouvoirs publics, etc. Mais
les derniers exemples évoqués ne parlent pas seulement de ces ruses et de ces marges de manœuvre qui permettent de déployer de nouveaux intérêts. Ils suggèrent aussi que ces matériaux
alternatifs impliquent un potentiel de reconfiguration dirigé vers les exigences mêmes qui formatent les circuits de l'économie matérielle.
En d'autres termes, on pourrait effectuer un véritable retournement dans la construction de
l'argumentaire : et si ce n'étaient pas les matériaux qui devaient s'équiper pour répondre aux exigences appliquées aux produits neufs mais bien les pratiques générales de l'économie matérielle
qui devaient s'adapter pour prendre en compte les exigences propres à ces matériaux ? En quoi
des matériaux alternatifs tels que les matériaux de réemploi ou de la terre-paille obligent-ils à
repenser les exigences qui pèsent sur les configurations de l'économie matérielle ? Au lieu de
chercher à rendre ces matériaux descriptibles, garantis et prévisibles, si on se demandait plutôt
comment seraient affectées les pratiques des acteurs de l'économie matérielle dès lors qu'ils
doivent travailler avec des matériaux relativement durs à décrire, peu évidents à garantir et difficiles à prévoir ? En particulier les pratiques des concepteurs : à quoi devraient-elles correspondre pour s'adapter aux exigences sensiblement différentes qui sont celles de ces matériaux ?
Prendre au sérieux de tels matériaux et les intérêts qui sous-tendent leur promotion oblige à
se poser de telles questions. En ce sens, on peut voir dans ces différents matériaux un haut po tentiel heuristique et réflexif : ils obligent à s'interroger sur le fonctionnement actuel de l'économie matérielle et à imaginer à partir de là de possibles reconfigurations. Et plus que de la pure
spéculation, la prise au sérieux de tels matériaux mène aussi à de véritables tentatives d'expéri-
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
menter et de mettre à l'épreuve ces possibilités de reconfiguration. À nouveau, les exemples évoqués ci-dessus ont en commun de questionner les configurations actuelles de l'économie matérielle et de suggérer des bougés, des déplacements et des reformatages.
Si l'on en revient au cas des briques de réemploi, les différences entre le type de clients de
l'entreprise de Madame J. et ceux de l'entrepris F. montraient déjà quelques-uns des changements d'attitude qui découlent de l'utilisation de ces matériaux équipés différemment. Il apparaissait par exemple que les acheteurs des briques de Madame J. étaient souvent des personnes
pour qui les phases de conception et de construction sont étroitement liées. À l'inverse, les
briques de l'entreprise F. sont achetées pour circuler dans des contextes où la séparation entre
les deux phases est nettement plus marquée. C'est d'ailleurs précisément parce que ces deux
phases se sont éloignées l'une de l'autre qu'il devient nécessaires de recourir à des dispositifs
prescriptifs beaucoup plus formel tels que les articles de cahier des charges et autres instructions.
Mais imaginons un instant l'inverse. Imaginons que ces briques n'aient pas été
munies de cet appendice supplémentaire et que les clients habituels de l'entreprise
F., c'est-à-dire des acteurs évoluant des contextes assez formels, souhaitent néanmoins les utiliser.
Que cela impliquerait-il ?
D'une manière ou d'une autre, le concepteur et le constructeur devraient arriver
à se mettre d'accord. Peut-être qu'un architecte pointilleux se lancerait lui-même
dans l'écriture d'un document équivalent qui fixerait par écrit les exigences relatives
à ces briques. Peut-être qu'un autre concepteur ferait confiance à son entrepreneur
en partant du principe que ce dernier dispose de suffisamment d'expérience et de
bon sens pour faire du bon travail. Une autre attitude pour le concepteur pourrait
consister à effectuer lui-même la vérification des briques et à être présent sur le
chantier lors de leur mise en œuvre. Quoiqu'il en soit, ce qui est certain, c'est que
pour pouvoir utiliser ces briques, les parties en charge respectivement de la
conception et de la construction devraient trouver de nouveaux dispositifs d'articulation pour se mettre d'accord.
Prenons un autre cas de figure. Imaginons qu'un maître d'ouvrage trouve chez
un revendeur toutes les pièces d'un hangar en acier qu'il aimerait utiliser comme
car-port dans la nouvelle maison qu'il est en train de faire construire. Il en parle à
son architecte et essaye de le convaincre d'intégrer cet élément dans le projet qu'il
est en train de dessiner. S'il n'y avait pas ce nouveau projet, le maître d'ouvrage aurait sans doute simplement acheté le hangar, qu'il aurait lui-même monté dans son
jardin avec l'aide de quelques proches un tant soit peu bricoleurs. Si un jour le han gar devait poser un problème, le maître d'ouvrage n'aurait pu s'en prendre qu'à lui
même. Mais ici, le contexte est un peu différent. Il faut imaginer qu'un architecte et
au moins un entrepreneur sont impliqués dans le projet. Comment ce hangar en
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
pièces détachées va-t-il alors influencer la distribution des responsabilités entre ces
différents acteurs ? Dans un contexte standard, il y a fort à parier qu'un architecte
lambda déconseillerait vivement cette option à son client. À partir du moment où
l'architecte engage sa responsabilité, il y a toutes sortes de questions administratives qui émergent : quid de la garantie décennale, de son assurance, de sa responsabilité civile en cas de problème, etc. ? D'un point de vue strictement comptable, il n'y a pas grand-chose qui pousse l'architecte à s'engager dans une telle
voie – bien au contraire !
Illustration XXII: hangar en pièces détachées à vendre chez un fournisseur de matériaux de construction
de seconde main. Comment un tel élément oblige-t-il à repenser les circuits de l'économie matérielle ?
Source : Rotor asbl.
Mais poussons tout de même l'expérience de pensée plus loin et imaginons que
l'architecte se prenne au jeu et décide, pour des raisons qui lui appartiennent, d'essayer de tout faire pour intégrer ce hangar à son projet. Comment pourrait-il s'assurer de la fiabilité de ce dernier ? Là aussi, il devra faire preuve d'un peu d'imagination. Il pourrait commencer par demander conseil à l'entrepreneur qui va le mettre
en œuvre, savoir ce que lui en pense et s'il a déjà un peu d'expérience avec ce
genre de procédés. Il pourrait aussi aller rencontrer le revendeur et enquêter un minimum sur la provenance de ce hangar : pourquoi a-t-il été démonté, à quoi servaitil, de quand date-t-il ? S'il veut essayer de minimiser les risques qu'il prend, il pourrait faire signer une décharge à son client de façon à se mettre d'accord sur le fait
qu'en cas de problème avec ce hangar, il ne se retournera pas contre son archi-
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
tecte (même si ce dispositif ne dispense pas l'architecte de ses devoirs de conseil
et de contrôle). Il pourrait aussi, pour en avoir le cœur net, procéder à des tests en
laboratoire sur quelques profilés structurels en acier pour voir s'ils sont encore
sains. Peut-être même qu'il pourrait trouver un bureau d'étude qui accepterait d'expertiser la structure et de délivrer une garantie de bon fonctionnement. Il pourrait
minimiser les dégâts éventuels en doublant chaque élément structurel. Il pourrait
aussi décomposer le problème et se dire qu'il peut sans trop de risque réutiliser les
tôles de la couverture mais que, pour ce qui est de la structure, il préfère s'en remettre à des profilés neufs, totalement garantis.
Ici aussi, peu importe les voies qu'il choisira, ce qui est sûr, c'est que cet architecte devra trouver un moyen pour recréer de nouveaux dispositifs d'articulation à
même de clarifier la distribution des responsabilités entre les différents acteurs (en
l'occurrence ici, il s'agit de l'architecte, de l'entrepreneur et du maître d'ouvrage). Il
devra ré-inventer de nouvelles formules qui remplacent en quelque sorte les formules standards actuellement en vigueur.
À travers tous les exemples présentés dans ce qui précède, il apparaît qu'il existe effectivement un certain nombre de dispositifs qui évitent aux acteurs de l'économie matérielle de se poser de telles questions à chaque projets. Ces dispositifs existants et standardisés offrent une réponse généralement satisfaisante à toutes ces questions. Ils permettent ainsi à chacun de gagner
du temps dans le développement des projets : tout ne doit pas être à chaque fois ré-inventé.
C'est ce que démontrent par l'absurde les exemples qui viennent d'être donnés autour de cas hypothétiques où des architectes se mettent à utiliser des matériaux de réemploi. De tels matériaux
obligent à ré-inventer des formes d'articulation que les dispositifs existants peinent à prendre en
charge.
Ce qui apparaît ici en filigrane, c'est que ces dispositifs standardisés peuvent parfois s'avérer
contre-productifs. Ils peuvent devenir des sources d'exclusion pour certains types de matériaux.
C'est justement pour cette raison qu'on peut qualifier d'absurdes les exemples précédents : dans
les faits, tout pousse à ce que des matériaux si mal équipés ne soient même pas envisagés dans
les contextes en question. Dans ce cadre-là, la promotion active des matériaux alternatifs doit
effectivement être lue comme un commentaire critique adressé aux standards dominants de
l'économie matérielle.
<reconnaître la pluralité des intérêts…>
Les circuits de l'économie matérielle sont traversés d'intérêts différents et parfois contradictoires. Les matériaux traversent des registres axiologiques très différents tout au long de leurs
trajectoires. Au fil de toutes ces étapes, ils sont appréciés en fonction de multiples critères. Ils
suscitent différents types d'engagement200 et d'attachements. Ils passent en somme, pour le dire
200 Thévenot L., L’action au pluriel : Sociologie des régimes d’engagement, Éditions La
Découverte, 2006.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
en termes pragmatistes, par de multiples processus de valuation, qui correspondent à autant de
façons de leur accorder de la valeur.
« Ce à quoi nous attribuons de la valeur n'est rien d'autre que ce à quoi nous
tenons, c'est-à-dire ce à quoi ou à qui nous manifestons concrètement notre attachement, à travers nos attitudes actives, nos comportements, nos façons
d'agir201 »
Les courants pragmatistes de la sociologie invitent à assumer un certain pluralisme dans ces
attachements, ceux-ci pouvant en effet relever de registres très différents. Les travaux menés par
Thévenot et Boltanski sur l'économie des grandeurs invitent à distinguer différents mondes, auxquels correspondent différents ordres de grandeur, différentes manières d'envisager ce qui est
une condition de félicité ou, au contraire, une forme d'insatisfaction. Partant de l'analyse de
controverses, ils constatent que les acteurs placés en situation de devoir se justifier utilisent des
ressources correspondant à des registres très différents. Thévenot et Boltanski en viennent alors
à esquisser ce qu'ils appellent une grammaire des cités, où chaque cité répond à des modèles de
justice et de grandeur bien particuliers. Chacune d'entre elles représente un univers axiologique
aux références partagées. Dans un premier ouvrage, ils en distinguent six : la cité inspirée, la cité domestique, la cité marchande, la cité de l'opinion, la cité civique et la cité industrielle.
Dans un ouvrage ultérieur, Boltanski et Chiapello ajouteront à cette liste la cité par projets,
plus à-même d'accueillir les intérêts et les ordres de grandeurs propres à un certain ethos postfordiste qui ne leur semblait rentrer dans aucune des cités déjà modélisée202.
Entendue comme une proposition heuristique, cette grammaire des cités possède une certaine efficacité pour interpréter des conflits et des controverses – qui sont les terrains à partir
desquels les sociologues ont extrait leur grammaire des cités – mais aussi, plus largement, pour
comprendre des situations où différents registres sont en jeu. Il serait possible d'étendre quelque
peu cette grammaire des cités pour aborder les types de contradictions qui se jouent entre les
différents registres d'intérêts, les différents processus de valuation que mobilisent les acteurs de
l'économie matérielle.
Comme le montre la sociologie des controverses développée par ces auteurs, ces registres
d'intérêt peuvent se manifester à l'occasion de conflits. C'est l'exemple quelque peu caricatural
d'un entrepreneur et d'un architecte qui se disputent à propos d'une solution, à laquelle l'architecte prête une certaine grandeur esthétique (renvoyant à la cité inspirée) mais que l'entrepreneur trouve inefficace (renvoyant à la cité industrielle). Ou encore, c'est le cas lorsqu'un architecte publie dans la presse une lettre ouverte dénonçant la montée en puissance des cadres réglementaires (relevant de la cité civique), qui empiètent sur les possibilités de produire de l'architecture innovante et résolument contemporaine (selon les critères de la cité inspirée). Dans ces
cas, les acteurs de l'économie matérielle produisent des discours engageant des controverses
201 Dewey J., La formation des valeurs, op. cit., p. 33.
202 Boltanski L. et Chiapello È., Le Nouvel esprit du capitalisme, op. cit.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
plus ou moins pacifiques. Comme l'indiquent déjà ces deux exemples, ces controverses peuvent
se passer à des échelles très diverses, allant d'une altercation entre deux acteurs rassemblé autour d'un projet bien spécifique jusqu'à des controverses engageant toute une profession. Dans
tous les cas, les arguments mobilisés par les protagonistes peuvent être renvoyés aux cités évoquées ou, pourquoi pas, à d'autres cités plus spécifiques que ces situations inviteraient à mettre
au point.
Mais il n'y a pas que lors des controverses que l'on peut retrouver des références aux cités.
Les dispositifs médiateurs qui assurent la cohérence des circuits de l'économie matérielle sont
eux aussi investis des ordres de grandeur propres aux différents cités. Plus exactement, la plupart de ces dispositifs sont généralement le résultat d'une articulation plus ou moins réussie
entre plusieurs cités. Les dispositifs médiateurs constituent autant d'ajustements à ce qui a pu, à
un moment donné, s'exprimer comme une friction et qui, grâce à ces dispositifs, a réussi à trouver une forme d'apaisement plus ou moins satisfaisante. Ainsi par exemple, le règlement UE n°
305/2011 qui régule la commercialisation des produits de construction en Europe affiche claire ment ses intentions dès les premières lignes puisqu'il s'inscrit dans un processus de réformes règlementaires visant à « supprimer les entraves techniques aux échanges dans le domaine des
produits de construction, afin de favoriser leur libre circulation dans le marché intérieur 203 ». Ce
qui se lit ici est un exemple de collusion assez fréquente entre les intérêts de la cité industrielle
(l'efficacité technique), ceux de la cité marchande (qui tient pour grand l'ouverture d'un marché)
et ceux de la cité civique (d'où émane traditionnellement l'appareillage juridique). Autre
exemple : un cahier des charges est une façon parmi d'autres de combiner les velléités esthétiques des architectes (relevant de la cité inspirée ou, pour les plus connus d'entre eux, de la cité
de l'opinion) aux préoccupations techniques de l'entrepreneur (relevant davantage de la cité industrielle). Les publi-reportages publiés par les fabricants de matériaux à propos de leurs produits sont un autre type de dispositif qui peut être lu comme la rencontre de plusieurs cités. Traditionnellement, on y trouve des arguments techniques (renvoyant à nouveau aux grandeurs de la
cité industrielle) mêlés à des arguments davantage portés sur l'appréciation et l'esthétique des
produits présentées (renvoyant donc à des critères de grandeur issus de la cité inspirée). Pour
convaincre, les matériaux présentés doivent en effet embrasser ces deux aspects. Ainsi, à condition de les lire comme tels, les dispositifs médiateurs renvoient eux aussi à des ajustements ou
des frictions entre des cités et leurs ordres de grandeur respectifs.
Il serait évidemment réducteur de considérer que chaque métier de l'économie matérielle
est associé à une cité. Un même acteur peut parfaitement « habiter » plusieurs cités dans le
cours de son activité. J'ai par exemple déjà mentionné la quantité impressionnantes d'univers
axiologiques auxquels font face les architectes dans le cours des projets qu'ils mènent 204. Je
pourrais également mentionner le cas de ces entrepreneurs qui tentent de combiner un certain
rendement économique (propre à la cité marchande) et un véritable amour du métier, qui ren203 « Règlement (UE) n° 305/2011 », op. cit., p. L 88/5, §6.
204 Cf. le début du paragraphe « L'injonction politique » p. 15.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
voie plutôt à des grandeurs issues de la cité domestique telle que l'expérience, le tour de main
ou la transmission du savoir par des personnes plus âgées 205. Parfois, ce sont même presque
toutes les cités qui sont mobilisées en même temps, comme dans ces petits extraits d'un manifeste des artisans du bâtiment en France, paru en 1999 :
« Notre métier, c'est notre vie : nous en sommes fiers. Nous en tirons l'essentiel de nos satisfactions. Notre métier, ce sont les matériaux, un monde
d'odeurs et de sensations particulières : pensez au bois du menuisier, à l'ardoise
du couvreur ou à la pierre du maçon. […] C'est notre marché tout autant que
notre savoir-faire qui nous permet de développer ou non l'entreprise. […]
L'évolution des techniques renouvelle elle aussi nos marchés : outils de mesure
et de manutention qui changent les conditions de travail, matériaux plus nombreux, plus variés, qui élargissent la palette de choix du professionnel comme
du client, outils de communication chantier / siège de l'entreprise / architecte /
client / donneur d'ordre. De nouveaux marchés apparaissent du fait de nouvelles réglementations : environnement […], protection de la santé, sécurité
[…].206 »
Une approche similaire, visant elle aussi à acter la pluralité des registres de valuation, est
celle que développent Bruno Latour et Vincent Antoine Lépinay dans leurs travaux sur les ouvrages de Gabriel Tarde. En relayant une expression qu'ils empruntent eux-mêmes à Tarde, on
pourrait dire de l'économie matérielle qu'elle est un chaudron bouillonnant d'« intérêts passionnés207 ». Cette perspective permet, à sa manière, de sortir d'une conception de l'économie (ici
matérielle) comme un milieu guidé par une rationalité unique. Dans l'économie des intérêts passionnés de Tarde, la notion de valeur n'est pas réduite à la simple quantification monétaire, elle
recouvre des occurrences beaucoup plus diversifiées que la fantasmagorique équivalence-argent
que Marx décrit en détail dans ses travaux208. Encore une fois, il semble nécessaire de garder
cette pluralité en tête lorsqu'on s'intéresse aux circuits de l'économie matérielle sous peine de ne
pas en comprendre toutes les subtilités. Lorsque Latour et Lépinay remettent Tarde au goût du
jour, ils cherchent, entre autres choses, à dépasser une approche sociologique qui renverrait l'ensemble des actions à de froids calculs d'intérêts. La notion d'attachement permet de mieux
rendre compte de l'expérience de l'économie, de l'échange, de la mise en mouvement, qui implique beaucoup de passions, d'émotions, de chaleur209.
205 Boltanski L. et Thévenot L., De la justification, op. cit., p. 381-386.
206 Fédération Française du Bâtiment et Conseil de l’Artisanat, Artisans de notre avenir. Le
manifeste des artisans du bâtiment, Bouxwiller, France, Vetter, 1999, p. 28-33.
207 Latour B. et Lépinay V.A., L’économie, science des intérêts passionnés. Introduction à
l’anthropologie économique de Gabriel Tarde, Éditions La Découverte, 2008.
208 Marx K., Le capital. Le procès de la production du capital, op. cit., p. 56-81.
209 Latour B., Enquêtes sur les modes d’existence, op. cit., p. 420 sq.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
À cet égard, les quelques exemples évoqués dans les chapitres précédents semblent bien indiquer que les circuits de l'économie matérielle sont effectivement traversés par des intérêts, des
passions, des attachements, des processus de valuations finalement assez nombreux. Il suffit
d'entendre un revendeur de matériau parler de ses produits pour se rendre compte qu'il n'est pas
« juste » en train d'essayer de vendre une marchandise, avec du bénéfice à la clé. Il suffit de lire
les déclarations de Gilles Perraudin pour sentir la passion, l'engagement, mais aussi, sans doute,
la colère et le désarroi, lorsqu'il évoque son travail sur la promotion des pierres brutes. Même la
Mecque du matériau standardisé et des gros producteurs que représente un salon de la construction comme Batibouw est finalement un marché assez vivant, où les passions et les désirs
trouvent leur place.
<…mais aussi leur caractère contradictoire…>
Que ce soit dans la veine développée par Thévenot et Boltanski ou dans celle qui reprend les
travaux de Tarde, la sociologie pragmatique invite à acter un pluralisme des intérêts qui accompagnent les matériaux dans leurs circuits respectifs. De fait, ces différentes grilles de lecture permettent de rendre assez justement compte d'une série d'expériences que peuvent faire les acteurs de l'économie matérielle. Il y a pourtant un point important à ne pas oublier pour coller de
près à l'expérience de l'économie matérielle : on trouve dans ses circuits des attachements et des
intérêts qui s'avèrent parfois contradictoires ou mutuellement exclusifs. Si les matériaux suscitent des attachements allant des passions les plus affectées aux intérêts les plus calculés 210, tous
ces intérêts ne cohabitent pas nécessairement bien.
C'est du reste un point que la sociologie des controverses aborde très frontalement. Il est des
situations où les prétentions à la justice des acteurs engagés dans un conflit ne peuvent pas être
rencontrées, tout simplement parce que leurs registres de grandeurs respectifs ne parviennent
pas à s'accorder. L'une des cités impose alors aux autres ses propres conditions de félicité. Et il
est des cas où celles-ci correspondent justement à ce qui, dans d'autres cités, constitue des
conditions d'infélicité.
Si l'économie matérielle est une marmite d'intérêts passionnés, il ne faut pas en déduire pour
autant qu'il s'agit d'une écologie d'intérêts bien équilibrée, où toutes les voix seraient entendues
et prises en compte, où il n'y aurait ni violence ni abus. Dans leur lecture de Tarde, Latour et
Lépinay montrent bien que, pour ce dernier, l'économie n'est nullement vidée des conflits. Bien
au contraire ! Les « intérêts passionnés » et la multiplicité des registres de valeur suscitent bien
210 L'expression est à prendre comme un clin d'œil aux travaux que Albert O. Hirschman a
mené sur le glissement opéré au 18è siècle depuis le référentiel des passions vers celui
des intérêts, glissement qu'il présente comme un terreau fertile à l'émergence d'un
certain type de justification vis-à-vis de l'économie de marché capitaliste. Cf.
Hirschman A.O., Les passions et les intérêts : justifications politiques du capitalisme
avant son apogée, traduit par Andler P., 1977 pour l’éd. originale en anglais, Paris,
Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2011.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
évidemment des frictions et déchaînent des passions. Là où Tarde, dans la lecture qu'en font Latour et Lépinay, se révèle particulièrement intéressant, c'est qu'il ne s'en remet à aucun principe
transcendantal pour définir les issues de ces frictions. Il ne cherche pas à tout ramener à un type
de valeur qui règlerait tout. En s'en tenant à une immanence au plus proche de l'expérience, il
échappe également à la logique organique qui verrait le marché comme une entité auto-régulée
capable de trouver ses propres équilibres. Comme le disent Latour et Lépinay :
« Cela ne veut pas dire que les conflits n'existent pas. Au contraire, ils font la
moitié du livre [i.e. la psychologie économique de Tarde]. Jamais il [Tarde] ne
se confie aux délices d'une écologie harmonieuse qui ferait appel, pour en finir
avec la bassesse humaine, à la grande paix de la nature. Les conflits sont partout, mais rien ne les mène, aucun optimum ne garantit la survie des plus
aptes.211 »
<…et leur difficulté à être bien représentés>
L'analyse de la production des dispositifs médiateurs montre qu'il existe des espaces d'articulation qui rassemblent plusieurs acteurs concernés. Qu'ils soient plus ou moins bien institués,
c'est dans ces espaces que se discutent toutes les questions relatives à l'élaboration des dispositifs médiateurs dont doivent être équipés les matériaux.
Un processus tel que d'élaboration d'une NIT, du fait de la diversité des acteurs qui y participe, constitue en soi un espace où s'articulent des exigences et des intérêts provenant d'horizons
divers. C'était le cas aussi dans les comités de normalisation européens que j'évoquais à propos
de la poutre en épicéa. Les configurations actuelles de l'économie matérielle semblent donc posséder un certain nombre de ces espaces d'articulations où se rencontrent des acteurs concernés
par la promotion de tel ou tel matériau. Qu'il s'agisse de la salle de réunion d'un centre de re cherche, du lobby d'un hôtel quelque part en Europe, du local d'une faculté d'ingénierie européenne voire même d'un simple mailing permettant de mener des discussions sur internet, de
tels espaces constituent des nœuds dans l'économie matérielle, des endroits où se rencontrent et
s'entremêlent des intérêts divers autour d'un même type de matériau. Quelque soit la forme que
prennent les discussions au sein de ces espaces – qu'elles aboutissent à une position unanime en
très peu de temps ou qu'elles donnent lieu au contraire à d'interminables querelles – il finit toujours par en sortir une série de dispositifs qui exercent ensuite une influence décisive sur la trajectoire des matériaux de construction. De tels dispositifs cristallisent les discussions qui ont été
menées et les intérêts qui se sont exprimés autour de la table.
Il est clair que ces processus de discussion, aussi représentatifs prétendent-ils être, ne parviennent jamais à représenter tous les stakeholders liés à un matériau. De même, tous les matériaux ne bénéficient pas (ou pas encore) de telles espaces de discussion et de mise en relations
d'acteurs concernés. S'il s'agit pour ainsi dire de réunir des acteurs variés autour de la table, la
211 Latour B. et Lépinay V.A., L’économie, science des intérêts passionnés, op. cit., p. 75.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
taille de cette dernière pose une sorte de limite matérielle à la représentativité des personnes
concernées. Il en découle donc que les dispositifs d'articulation qui en ressortent ne cristallisent
pas nécessairement tous les intérêts susceptibles d'être liés à un matériau ou à une problématique donnés. De même, rien ne garantit en soi que l'issue de ces discussions fasse l'unanimité.
Chacun de ces espaces possède ses propres règles et il est plus que probables que certaines décisions arrêtées ne plaisent pas à tous les représentants en présence. De plus, il existe certains intérêts qui se prêtent mal à un type de représentativité discursive telle qu'elle a lieu dans les espaces d'articulation d'intérêts que je décris. Pensons par exemple à l'intérêt souvent invoqué des
générations futures. Quoiqu'il est assez facile de les évoquer, il n'est pas si évident de faire entendre leur voix à un moment donné, dans un contexte bien précis. Ou encore, on pourrait évoquer la place qu'y occupent des représentants syndicaux, ou de simples amateurs éclairés de la
pierre (bien qu'on puisse supposer que les représentants des diverses organisations effectivement
représentées sont des passionnés de la pierre). Là encore, il faut en passer par des procédés de
représentation qui ouvrent à beaucoup de questions.
On peut donc se questionner sur la possibilité que de tels espaces deviennent de véritables
agoras où se jouent des questions d'intérêts collectifs – et non des arènes où sont mis à mort
tous les intérêts divergents. Or ce qui semble émerger des observations menées jusqu'à présent,
c'est que de tels espaces d'articulation s'avèrent incapables de prendre en compte les intérêts de
certains acteurs, comme ces promoteurs de matériaux alternatifs. Certaines logiques apparaissent particulièrement prédatrice à l'égard d'autres types d'attachements.
Bien sûr, la plupart de ces dispositifs d'articulation se déploient sur un registre qui est avant
tout celui de la technique. Il peut donc sembler excessif de leur faire porter la défense d'intérêts
qui dépassent ce strict registre. Mais j'ai montré qu'un processus tel que l'élaboration d'une NIT
se laisse tout de même influencer par des préoccupations commerciales ou esthétiques. J'ai notamment indiqué le cas où le recours à une définition scientifique du matériau faisant intervenir
le nom de la couche géologique dont il est extrait permettait aussi un positionnement commercial sur le marché de la construction. On peut donc se demander si un tel dispositif, ou du moins
l'espace de son élaboration, pourrait aussi accueillir des arguments issus des principes de l'écologie politique tels qu'ils sont développés par les promoteurs de matériaux comme la terrepaille, la pierre massive ou d'autres encore…
En ce sens, les matériaux alternatifs dont il est question dans ces derniers chapitres et leurs
promoteurs se font les relais d'une posture à vocation critique, dirigée contre des intérêts dominants. Qu'il s'agisse de la terre-paille ou de la pierre massive chère à Gilles Perraudin, j'ai pointé quelques éléments discursifs qui semblent indiquer que des tels principes sont en fait profondément opposées aux logiques dominantes de l'industrie du bâtiment.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
Un point d'inflexion du travail
Les différents cas de figure évoqués jusqu'ici font progressivement apparaître des oppositions
normatives entre plusieurs registres axiologiques. La façon dont j'ai amené progressivement
cette situation n'est pas anodine puisque, dans ce jeu d'oppositions, j'occupe une position partiale et partisane.
Disant cela, je mène le développement de mon propos vers un point d'inflexion important.
Jusqu'ici, la présente recherche était centré sur une approche plutôt descriptive, tâchant de
prendre la mesure des acteurs peuplant les circuits de l'économie matérielle et de leurs rôles res pectifs. Ce faisant, elle a fait apparaître des zones de friction, des espaces de conflits. Il est évidemment possible de rendre compte de ce type de conflit en restant dans le ton d'une approche
explicative ou compréhensive (comme ce que fait précisément la sociologie des controverses),
mais il se fait que dans les conflits en question, j'occupe de fait une position partisane, qui entraîne un investissement du propos sur un mode davantage normatif.
<assumer la normativité>
L'inflexion dont il est ici question doit aussi se comprendre du fait de l'ancrage de la présente
recherche dans un champ bien défini (disons, pour faire bref, celui de la recherche en architecture), dont on peut supposer que les exigences divergent quelque peu de celles de la discipline
sociologique. Puisque la présente recherche emprunte beaucoup d'éléments à la sociologie (en
les instrumentalisant peut-être d'une manière qui déplairait aux sociologues ?), il est intéressant
de faire un petit détour par un article récent de la sociologue Nathalie Heinich212. Celui-ci porte
précisément sur les exigences scientifiques des recherches à caractère sociologique. Dans cet article, elle établit une cartographie des différentes sociologies. Elle les répartit selon deux axes
orthogonaux définissant quatre quadrants. L'axe vertical s'étire entre deux extrêmes : au pôle
Nord se trouverait une sociologie à la recherche du caractère universel de la société, entendue
comme une entité essentialisée ; au pôle Sud se trouve plutôt une sociologie de l'expérience, qui
affirme le caractère « spatio-temporellement situé » des sociétés étudiées (qui deviennent évidemment plurielles dès qu'on leur reconnait une situation précise). L'axe horizontal s'établit
quant à lui sur une tension similaire entre, à l'ouest, une visée normative, où la sociologie énoncerait des « il faudrait que la société devienne… » et, à l'est, une sociologie qui se contente de
produire des descriptions et des comptes-rendus de ce qu'elle étudie.
Armé de cette rose des vents conceptuelle, il est maintenant possible d'assigner à chaque
courant voire à chaque étude sociologique une position quelque part dans l'un des quadrants.
Dans son article, Heinich affirme pour sa part que la seule façon pour que la sociologie devienne
une science sociale à part entière est d'abandonner toute référence à la normativité pour se
contenter d'effectuer des descriptions de sociétés clairement situées. Elle plaide donc pour un
212 Heinich N., « Une ou plusieurs sociologies ? », SociologieS, 27 janvier 2012.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
franc déplacement vers le Sud- Est. Elle rejoint en cela d'autres plaidoyers tout aussi vifs,
comme celui du Bruno Latour de Changer la société, refaire de la sociologie.
Heinich précise toutefois que se situer au Sud-Est n'empêche absolument pas d'étudier des
acteurs en train d'énoncer eux-mêmes des « il faudrait… » – tout comme d'ailleurs Latour reste
profondément intéressé par la façon dont les collectifs parviennent à s'organiser pour créer des
mondes communs. Pour Heinich, les énonciations font partie intégrante des expériences et
constituent donc des sujets d'observation tout à fait valables pour les sociologues de l'hémisphère Sud. C'est lorsque le chercheur énonce lui-même un « il faudrait », se situant ainsi dans
la partie occidentale de la carte, que son travail perd en pertinence scientifique. Les acteurs,
eux, font et disent bien sûr ce qu'ils souhaitent – pour le plus grand intérêt des chercheurs qui
les observent.
Fort de cette distinction, il semble assez clair que le présent travail se situe quelque part au
sud de l'équateur, même si sa longitude – dont dépendrait, selon Heinich, son éventuelle pertinence scientifique – reste encore passablement floue. Il me semble que cette ambiguïté provient
d'une sorte de double inscription de ma recherche : à la fois dans un contexte scientifique et en
lien proche avec une séries d'expériences plus personnelles, aux visées plus opératoires. Ce sont
d'ailleurs là deux des ingrédients qui étaient à la base du trouble ayant suscité la présente démarche d'enquête213. Si le chercheur-explorateur du Sud-Est que décrit Heinich semble clairement distinct de son objet d'étude, dans le cas présent il semble bien que le chercheur soit plus
mouillé dans les affaires qui le préoccupent…
Pour Heinich, cette situation potentiellement schizophrénique ne semble pas se poser aussi
vivement. C'est un cas de figure qu'elle résoudrait vraisemblablement en faisant appel au principe de neutralité axiologique dont elle fait une condition nécessaire de la scientificité des
compte-rendus. Mais cette façon d'évacuer la question ne me semble pas tout à fait satisfaisante
dans la position que j'occupe, qui s'avère plus floue que celle qui semble caractériser les postures des scientifiques auxquels pense Heinich. De plus, cette attitude ressemble un peu trop à
l'un de ces god tricks qui surabondent dans la rhétorique scientifique et que les recherches féministes en général, et Donna Haraway en particulier, s'attachent précisément à dénoncer comme
des positions « qui promettent une vision égale et entière sous tous les angles à la fois mais d'on
ne sait où214 ». Investir toute son énergie dans la production de compte-rendus les plus fidèles
possibles ne devrait pas être un prétexte pour s'épargner la question de savoir où l'on se situe
lorsqu'on les produit, et quels effets on en attend. Pour les chercheurs/euses féministes, ces questions relèvent pourtant en plein de la responsabilité du chercheur. Comme le dit Marylin Strathern dans un essai d'anthropologie intitulé Partial Connections,
213 Cf. le paragraphe « Passer du trouble à la question : quelques ingrédients, p. 15.
214 Haraway D., « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège
de la perspective partielle (1988) », Des singes, des cyborgs et des femmes. La
réinvention de la nature, traduit par Bonis Oristelle, 1991 pour l’éd. originale en
Anglais, Paris, Éditions Jacqueline Chambon, 2009, p. 337.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
« l'ethnographe ne peut plus prétendre être un vecteur neutre transportant de
l'information ; sa propre participation dans la construction des narrations doit
être rendue explicite.215 »
C'est également ce que suggère Donna Haraway dans son projet de situer les savoirs, qui est
avant tout une question de positionnement partiel et partial. Elle le présente comme un projet
qui ne lâche ni l'ambition de produire des descriptions fidèles du monde « réel », ni l'ambition
que le chercheur puisse se responsabiliser pour les acteurs auxquels il se lie et pour les position nements partiels et partiaux qu'il adopte inévitablement216.
Il se pourrait bien que, du fait de son caractère a priori plus opératoire, l'architecture, et plus
singulièrement la recherche en architecture, soit un terreau fertile pour la réception des ces
orientations féministe des sciences sociales. Je montrerai dans une prochaine section que les
questions de savoir où l'on se situe, à quoi on se connecte et quels effets on en attend se posent
aussi vivement – ou devraient se poser – pour les praticiens ou ceux qui réfléchissent avec les
praticiens. Ce sont toutefois des questions qui mériteraient d'être élaborées dans une recherche à
part entière.
<une orientation épistémologique critique>
L'article de Heinich rejoue en fait un débat qui occupe les sciences sociales depuis leur naissance. La division Ouest-Est qu'elle propose (c'est-à-dire sociologie normative contre sociologie
descriptive) renvoie à ce que Karl-Otto Apel avait déjà distingué entre, d'un côté, des orientations épistémologiques tournées vers l'explication (renvoyant à la recherche de causes, selon un
modèle quasiment naturaliste) et, de l'autre, des orientations tournées vers la compréhension
(renvoyant à la recherche de motifs). À ces deux formes épistémologiques distinctes, Jean-Louis
Genard propose d'en ajouter une troisième, la critique, qui renverrait quant à elle à des accentuations plus normatives217. Pour effectuer ces distinction, il propose d'en passer par les substrats
linguistiques qui sous-tendent ces trois orientations. En rebondissant sur les travaux de Karl-Otto Apel ou de Ernst Cassirer218 à ce propos, il montre que ces orientations épistémologiques
215 Strathern M., Partial Connections, 1991 pour l’éd. originale, Rowman & Littlefield
Publishers, Inc., 2004, p. 7.
216 Haraway D., « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège
de la perspective partielle (1988) », Allard L., Gardey D. et Magnan N. (dir.),
Manifeste Cyborg et autre essais. Sciences - Fictions - Féminismes, traduit par Petit D. et
Magnan N., Paris, Exils Éditeur, 2007, pp. 107-142 ; Haraway D., « Savoirs situés : la
question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle
(1988) », Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature, op. cit.
217 Genard J.-L., « Expliquer, comprendre, critiquer », SociologieS, 6 juillet 2011,
coll. « Expériences de recherche ».
218 Cf. en particulier Cassirer E., La philosophie des formes symboliques. Le langage,
traduit par Hansen-Love O. et Lacoste J., 1923 pour l’éd. originale en allemand, 1972
pour la première traduction française, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens
commun », 2010, vol. 1/3, p. 169 et 213 sq.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
peuvent effectivement être associées à une grammaire des pronoms, qui renvoient eux-mêmes à
différents types d'investissements vis-à-vis de l'objet à connaître. Ainsi, la question « pourquoi ? » peut être entendue de trois façons distinctes : dans une perspective objectivante d'identification des causes, renvoyant au pronom Il ; dans une perspective de compréhension des raisons et des motifs, renvoyant au pronom Tu ; mais aussi avec un arrière-plan normatif portant
sur l'engagement de la personne et renvoyant donc au pronom Je – comme lorsqu'on demande
« mais pourquoi as-tu fait ça ? » en sous-entendant « pourquoi ne l'as tu pas fais autrement ? Je
pense que ton action n'était pas la bonne »…
L'intérêt de ce passage par la grammaire des pronoms, c'est qu'il montre que ces trois orientations sont fondamentalement exclusives. Il est par exemple impossible qu'une même réponse à
la question « pourquoi ? » s'inscrive en même temps dans une orientation compréhensive et critique. En ce sens, la coupure le long d'un méridien qu'effectue Heinich sur son planisphère des
sociologies semble bien renvoyer à cette antinomie qui, sur un plan logique, peut être ramenée
« à une différences entre les raisons et les causes, entre une explication rationnelle ou normative
des actions humaines et une explication causale ou nomologique 219 », pour placer cette question
sur un plan plus philosophique et en utilisant les termes employés par Jean-Marc Ferry. L'intérêt d'en passer par les pronoms, c'est aussi de quitter les dualismes et de s'obliger à penser à partir de trois pôles et non plus de deux – ce qui invite peut-être à adapter le planisphère heinichien
orthogonal pour en faire un système tripolaire plus à-même de refléter ces trois types d'investissements.
Pourtant, et c'est ici que l'opération d'en passer par les pronoms se révèle particulièrement
intéressante, si les grammaires de l'explication, de la compréhension et de la critique sont bel et
bien distinctes, le langage courant permet très facilement d'investir chacune de ces grammaires
et de passer aisément de l'une à l'autre, en fonction des situations 220. Il suffit de prêter attention à
la plupart des conversations, même les plus banales, pour se rendre compte que les locuteurs
manient avec talent et sans contraintes apparentes ces différents registres. Différentes façons
d'investir le propos peuvent coexister, pas en même temps mais successivement : tantôt sur un
mode compréhensif tâchant d'entretenir une grande proximité avec les choses observées ; tantôt
sur un mode explicatif tentant de mettre à jour certaines causes pouvant expliquer pourquoi les
choses sont comme elles sont ; et tantôt sur un mode plus critique.
C'est un glissement vers un registre plus explicitement critique que s'apprête à faire le développement de ma recherche.
219 Ferry J.-M., Les grammaires de l’intelligence, Paris, Les éditions du cerf,
coll. « Collection Passages », 2007, p. 148.
220 Genard J.-L., « Expliquer, comprendre, critiquer », op. cit.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
<le versant subjonctif de la critique>
Lorsque j'utilise le terme critique, il me paraît important de préciser le sens que je cherche à
lui donner. Ici encore, les ressources grammaticales vont permettre de faire sentir une nuance
importance entre deux orientations possibles du terme. Lorsque Genard associe le terme critique à un investissement du pronom Je, il sous-entend l'idée d'un engagement et d'une clarification d'un arrière-plan normatif. Mais cette clarification peut elle-même encore prendre des accentuations modales très différentes. Pour reprendre l'exemple de la réponse à la question
« pourquoi as-tu fait ça ? » investie selon une orientation normative, c'est-à-dire avec une demande d'éclaircissement de l'arrière-plan normatif, le sous-entendu implicite peut contenir une
dimension plus impérative, liée à une idée de devoir : « c'est très regrettable, tu aurais vraiment
dû faire autrement », mais il peut aussi comporter une dimension plus subjonctive, liée à une
idée de possibilité : « c'est dommage, tu aurais pu faire autrement ».
À bien des égards, la « critique » envisagée sur le mode impératif montre vraisemblablement les signes d'un certain épuisement. Comme le dit Latour avec une certaine ironie, il y a
comme un effet de déflation de la critique. Celle-ci serait devenue trop bon marché, trop peu
engageante :
« on peut se procurer une désillusion baudrillardienne ou bourdieusienne pour
presque rien, une déconstruction derridienne pour trois sous. Les théories du
complot ne coûtent rien à produire, l'incrédulité est facile, la démythification
est enseignée en licence.221 »
C'est sans doute pour des raisons à peu près semblables que Heinich et de nombreux autres
enjoignent à la sociologie d'abandonner ses penchants normatifs et appellent les chercheurs en
sciences sociales à cesser d'affirmer que « la société devrait être plus ceci ou moins cela… ». Ce
point de vue ce n'est pas unanimement partagé puisque certains auteurs maintiennent qu'il faut
tenir à la critique222. C'est un avis que je partage dans les grandes lignes, à condition toutefois
d'envisager la critique selon son versant plus subjonctif, qui s'avère quelque peu différent de
cette première orientation impérative.
En conjugaison, le subjonctif renvoie à un mode qui est employé, selon le Grévisse, « lorsqu'on marque que le fait [que l'on énonce] est situé non sur le plan de la réalité, mais dans le
champ des choses simplement envisagées, non existantes ou non encore existantes et pensée
avec un certain dynamisme de l'âme (volonté, désir, regret, joie, crainte, etc.) ». Le subjonctif
221 Latour B., Sur le culte moderne des dieux faitiches, suivi de Iconoclash, Éditions La
Découverte, 2009, p. 165.
222 Cf. notamment Boltanski L., De la critique : Précis de sociologie de l’émancipation,
Paris, Gallimard, 2009 ; Jeanpierre L., « Critique sociale et émancipation. Entretien
avec Luc Boltanski », Collectif (dir.), Penser à gauche. Figures de la pensée critique
aujourd’hui, Amsterdam, 2011, pp. 466-485 ; Heine S., « Quel renouvellement possible
de l’articulation entre matérialisme et idéalisme ? », Mouvements, printemps 2011,
vol. 65, pp. 160-175.
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semble donc assez loin des modalisations du devoir que l'on associe usuellement à la critique. Il
renvoie bien davantage aux modalités de la possibilité, de la projection dans ce qui pourrait être.
Au-delà de l'aspect strictement grammatical, les notions de subjonctivité et de spéculation sont
utilisées par certains théoriciens de la littérature dans leurs analyses du genre littéraire de la
science-fiction. C'est par ceux-là qu'il faut maintenant passer car ils pourraient bien offrir une
belle définition de cette autre orientation du geste critique
Dans ses travaux de et sur la science-fiction, le théoricien et auteur Samuel Delany propose
le terme du subjonctivité (subjonctivity) pour procéder à l'analyse d'œuvres littéraires223. Selon
lui, le label qui est associé à une œuvre littéraire informe la façon dont elle est lue et dont sont
perçus les procès qui y sont relatés dans leur rapport au plan de la réalité. Il suggère ainsi que
lorsqu'on lit un reportage journalistique, une certaine tension anime notre lecture mot après
mot. Cette tension, c'est celle du c'est arrivé. Le lecteur est informé dans sa lecture du reportage
par le principe du ça c'est passé. Voilà, pour Delany, le niveau de subjonctivité auquel se place le
journalisme. Dans ce cas-là, c'est en fait quasiment de l'indicatif : ça c'est passé comme ça, le
procès se déroule bien sur la plan de la réalité. Par contre, « la subjonctivité d'une suite de mots
labellisés sous l'étiquette de fiction naturaliste est définie par la tension : ça aurait pu arriver224 ». Certes, les protagonistes d'un roman n'ont pas existé dans le plan de la réalité, mais
toute la fiction est construite sur l'idée qu'ils auraient très bien pu l'être. Cet élément informe la
lecture qu'on en fait. Le genre de la fantasy, quant à lui, se déroule à un niveau de subjonctivité
particulier puisqu'il renvoie à ce qui n'aurait pas pu arriver (could not have happened).
Enfin, pour Delany, le niveau de subjonctivité de la science-fiction est encore très différent
de tous ceux-là. Il se caractérise par une tension qui anime une suite de mots décrivant des évènements qui ne se sont pas passés – et on retombe bien là sur la définition du subjonctif telle que
la présente Grevisse. À partir de là, indique Delany, on retrouve plusieurs sous-catégories. Il y a
d'abord les évènements qui pourraient arriver, qui correspondent à tous les contes de sociologie
ou de technologie plus ou moins prédictifs. Il y a ensuite les évènements qui n'arriveront pas : ce
sont les histoires de science-fantasy qui incluent également les évènements qui ne sont pas encore arrivés – avec un ton d'avertissement dans le « pas encore » –, autrement dit toutes les dystopies. Et si l'anglais avait un système de temps plus raffiné, ajoute Delany, on pourrait bien sentir que la subjonctivité de la SF inclut aussi les évènements qui ne se sont pas passés dans le passé, ce qui couvre tous le champ des uchronies et des mondes parallèles.
L'une des particularités du niveau de subjonctivité de la SF, rajoute encore Delany, c'est que
tout en se plaçant sur le plan des choses qui ne se sont pas passées, il doit malgré tout prendre
en compte notre connaissance de l'univers physique. Il s'agit d'être informé sur ce qui est physiquement explicable. En d'autres mots, les récits de SF se doivent d'être plausibles. Ils imaginent,
223 Delany S.R., « About Five Thousand Seven Hundred And Fifty Word (1968) », The
Jewel-Hinged Jaws. Notes on the Language of Science Fiction, 1977 pour l’éd. originale,
New York, Berkeley Windhover Book, 1978, pp. 21-36.
224 Ibid., p. 31.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
spéculent, anticipent mais, pour que ça prenne, ils se doivent de prouver une certaine plausibilité. Il ne suffit pas que le récit soit cohérent en tant que tel, il se doit aussi d'être cohérent vis-àvis d'une connaissance donnée de certains éléments du « monde réel » – ce que ne doit pas
faire, ou dans une très moindre mesure, la fantasy par exemple. Une autre critique littéraire,
Joanna Russ, rebondit sur cette exigence propre à la SF dans un article qui répond à celui de
Delany. Selon elle, le grand apport de la SF à la littérature (et la proposition peut vraisemblablement être entendue au-delà des études littéraires) consiste à faire exister la possibilité que les
choses pourraient être autrement que ce qu'elles sont – on se trouve bien sur le plan du subjonctif – et à explorer « ce qui ne s'est pas passé225 », tout en se gardant d'inventer des choses qui ne
pourraient pas se passer ou « n'auraient pas pu se passer226 ». Cette dernière voie, celle des histoires totalement déconnectées de ce qui existe ou de ce qui est susceptible d'exister, correspond
à ce qu'elle appelle, à la suite de Samuel Delany, une « subjonctivité négative227 ». Le type de
spéculation en jeu dans la SF n'est donc pas la fantaisie ; elle vise plutôt une forme de critique
constructive nourrie par une analyse fine de ce qui est.
Finalement, les liens semblent assez étroits entre un travail de description fine des choses
– correspondant à l'orientation Sud-Est chez Heinich ou à celle de l'ANT – et une description
des choses comme elles pourraient être. Entre les deux, il n'y aurait qu'un pas à franchir : un petit peu de dynamisme de l'âme, pour le dire avec les termes quelque peu désuets du Grévisse ;
un brin de spéculation… Conformément à ce qui est annoncé ci-dessus, la présente recherche
investit le propos selon différents modes, y compris sur ce mode critique/spéculatif. Le détour
qui vient d'être effectué par la grammaire et la théorie littéraire devrait avoir permis d'éclaircir
ce que j'entends par le terme critique : la présente recherche ne comporte pas exclusivement
une visée dénonciatrice, uniquement axée sur le dévoilement et la déconstruction, elle cherche
également à faire une place à l'imagination, à l'espoir que les choses pourraient être autrement
que ce qu'elles sont. Pour le dire avec la très belle expression d'Isabelle Stengers, s'il y a quelque
chose à hériter des Lumières, ce n'est pas tant de la critique comme une fin en soi, une croisade
pour « porter la lumière là où règne l'obscurité », mais plutôt « ce goût pour la pensée et l'imagination en tant qu'exercices d'insoumission228 ».
⁂
Dans cette perspective plus spéculative, les expérimentations menées par les promoteurs de
matériaux alternatifs donnent à voir des réussites locales. Ils esquissent en quelque traits de possibles réponses à la question « et si les standards de l'économie matérielle s'adaptaient aux matériaux alternatifs ?! ». Ils montrent aussi, comme en négatif, le type d'obstacles qu'ils ont à sur225 Russ J., « Speculations: The Subjunctivity of Science Fiction (1973) », To Write Like a
Woman. Essays in Feminism and Science Fiction, Bloomington, Indianapolis, Indiana
University Press, 1995, p. 16.
226 Ibid.
227 Russ J., « Speculations: The Subjunctivity of Science Fiction (1973) », op. cit.
228 Stengers I., Au temps des catastrophes, op. cit., p. 141.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
monter pour atteindre cet horizon. Ce sont ces obstacles que j'aimerais maintenant tenter de
qualifier, pour essayer de distinguer de possibles brèches par où s'infiltrer pour faire compter
d'autres intérêts.
Caractériser le régime normatif dominant de l'économie matérielle
Pour donner une portée spéculative au geste critique, il est nécessaire de ne pas en rester à
des généralités qui ne permettent pas de faire prise. Il faut au contraire tenter de qualifier le plus
précisément possible le type d'obstacles que rencontrent les promoteurs de matériaux alternatifs
– ou, dit autrement, de caractériser quels sont les ordres de grandeur de l'économie matérielle et
à quels moments ils s'avèrent violents à l'égard d'autres formes de grandeurs. Ce sont ces caractéristiques qui permettront de spéculer, en compagnie de toute une série d'acteurs déjà actifs en
ce sens, des alternatives plausibles, qui soient à la hauteur de la subjonctivité évoquée ci-dessus.
<rendre générique le spécifique>
Les cas d'étude du béton, des granulats concassés, du bois de structure ou, avec plus de détails, celui de la pierre bleue, possèdent un aspect en commun. Tous semblent pourvoir circuler
grâce au fait d'être munis de dispositifs possédant une portée très générale et détachée des situations singulières. Ceux-ci tirent précisément leur efficacité de leur caractère générique et, partant, reproductible dans un grand nombre de situations. Tous ces dispositifs sont aussi des réponses à des situations de dispersions. C'est précisément en réaction à une situation où chacun
bricolait ses propres dispositifs dans son coin que des instances tierces se sont mises en place
pour harmoniser les pratiques. Le cas des STS unifiées produites par des instances gouvernementales illustre bien cela. Leur objectif premier était de répondre à une dispersion et à une
multiplication des supports de prescription, ce qui posait une série de problèmes – au moins du
point de vue de ces instances.
On pourrait opposer ce travail d'harmonisation et de généralisation à la situation décrite dans
l'épigraphe qui ouvre ce chapitre. Celle-ci provient d'un roman du célèbre architecte de la seconde moitié du 19è siècle, Viollet-le-Duc. Son Histoire d'une maison met en scène un jeune
homme, Paul, suivant de près l'élaboration et la construction d'une maison de campagne. Dans
la veine des romans initiatiques, ce jeune homme attiré par l'architecture est guidé par un architecte expérimenté. Ce dernier n'est pas avare de conseils et de recommandations et ne se prive
pas de rendre explicite une série de principes à adopter lors de la construction d'un bâtiment. La
scène dont j'ai extrait la citation évoque l'importance du choix des blocs de pierre utilisés pour
la maçonnerie. À ce moment, l'architecte invite Paul, en tant que futur architecte, à prendre le
temps d'aller visiter les carrières pour se faire une idée de la façon dont « les bancs qui les composent se comportent à l'air libre ». Il ajoute que c'est une étape « que nos confrères ne font
guère »…
Ce faisant, Viollet-le-Duc avance une conception très holistique de la profession d'architecte. Celui-ci est supposé connaître intimement tous les détails de toutes les activités propre à
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
l'activité constructive …jusqu'au comportement précis des pierres et de la façon dont elles s'effritent. Au-delà du côté « architecte-chef d'orchestre » que continue à véhiculer une telle
conception de la profession229, on voit aussi que la proposition de Viollet-le-Duc laisse une certaine place à la spécificité des situations. Il suggère à demi-mots que l'architecte aille à chaque
fois se rendre compte de ce qui se passe dans les carrières, afin de sélectionner ce qui, dans ce
contexte précis, représente la pierre la plus adaptée à ses besoins. Quoiqu'elle ne mette pas sur
un pied d'égalité le travail de l'architecte et celui du carrier (dans ce livre, les pointes d'admiration que l'architecte peut éprouver -ci et -là pour le travail des artisans restent empreintes d'une
certaine condescendance quelque peu paternaliste), cette posture implique tout de même une
forme d'articulation entre différents acteurs – dans ce cas-ci, l'architecte et le carrier. Par la
bouche de son personnage, Viollet-le-Duc suggère que ces deux acteurs ont à dialoguer et à établir une forme spécifique d'articulation entre eux. En l'occurrence, dans la plupart des scènes du
roman, cette articulation est avant tout basée sur le dialogue oral et l'observation par l'architecte
des pratiques des différents corps de métier230.
Il me semble pourtant que les dispositifs que j'ai décrit dans ce chapitre ne s'opposent pas
frontalement à cette forme d'articulation très située (qui, je le rappelle, doit être replacée dans
son contexte historique). Ils en constituent plutôt une sorte de prolongement. Ils correspondent
en effet à une façon de généraliser et d'uniformiser des pratiques singulières. C'est pour que l'architecte n'ait plus à visiter systématiquement les carrières que l'on a mis au point tous ces dispositifs de standardisation et d'uniformisation de la pierre. C'est pour que les carriers puissent organiser leur production le plus efficacement possible que l'on a quelque peu uniformisé les produits et leurs caractéristiques. Et ainsi de suite. En d'autres mots, dans une tentative de rendre
plus efficaces (au sens où l'efficacité constitue une grandeur industrielle et commerciale) les circuits de l'économie matérielle.
Il s'agissait aussi, sans doute, de répondre à une situation intenable qui faisait du concepteur
le dépositaire de l'ensemble des connaissances liées de près ou de loin à la construction. La di 229 Il faut replacer cette conception dans le contexte de l'époque et se rendre compte qu'en
parlant de l'effritement des blocs de pierre et d'une multitude d'autres aspects
techniques et constructifs, Viollet-le-Duc pose un geste fort à l'encontre de
l'enseignement des Beaux-Arts, très préoccupé par des questions esthétiques et
formalistes et complètement déconnecté, selon Viollet-le-Duc, des aspects constructifs.
Dans le même ordre d'idée, Viollet-le-Duc participera de près à la mise en place de
l'école spéciale d'architecture, qui se voulait à ses débuts une alternative aux BeauxArts et une tentative de réduire l'écart alors en train de à se creuser entre, d'un côté, les
ingénieurs techniciens, et de l'autre, les architectes décorateurs. Cf. Seitz F., Une
entreprise d’idée. L’école spéciale d’architecture 1865-1930, Paris, Picard Éditeur, 1995.
230 À aucun moment du livre, Viollet-le-Duc ne donne d'indices quant à la façon dont les
activités de l'architecte pourraient être perçues par les différents corps de métier.
Comme si cette question n'avait pour eux aucune importance ! C'est aussi cette
dissymétrie qui me pousse à dire que Viollet-le-Duc ne place pas les différents
protagonistes sur un plan d'égalité.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
versification et la spécialisation de plus en plus accrues de toutes les techniques a rendu complè tement illusoire l'idée qu'une seule position puisse tout maîtriser. Il a donc fallu trouver des fa çons de synthétiser certaines connaissances pour les rendre manipulables par les différents acteurs. C'est assez clairement la mission d'un centre tel que le CSTC qui dispense une série de
conseils techniques à ses membres après avoir fait le tour d'une question et en avoir produit une
synthèse. Le processus d'élaboration d'une NIT illustre bien cela. Une fois ce dispositif en
place, un article de cahier des charges peut y faire référence. La note en question permet alors à
l'architecte de spécifier à l'entrepreneur les conditions de mise en œuvre et au producteur les
exigences qui pèsent sur le produit, sans devoir ré-inventer celles-ci à chaque projet et, surtout,
sans devoir connaître en détail les spécificités des activités de ces deux acteurs. Quelque part, le
CSTC a effectué une synthèse de ces connaissances, qui ont été condensées dans une note technique à laquelle il suffit de se référer.
Mais ce qui se gagne en efficacité dans une perspective de standardisation se paie par le fait
qu'il devient beaucoup plus difficile que chaque situation fasse passer ce qui compte pour elle
dans un cas bien précis. En d'autres mots, la standardisation des matériaux et de leurs exigences
tend à uniformiser les situations. Cela n'empêche pas que, localement, des acteurs donnés
puissent détourner dans une certaine mesure les dispositifs standards pour ouvrir leur champ
d'action à d'autres possibilités. C'est ce qu'illustre par exemple l'utilisation des croûtes de pierre,
pour lesquels il n'y a pas (encore) de norme de mise en œuvre. Un concepteur désireux de faire
mettre en œuvre un tel matériau devra produire un article de cahier des charges sur mesure. Il
ne pourra pas se reposer sur des dispositifs tout faits. Mais globalement, ce processus d'uniformisation des dispositifs d'articulation tend à formater assez lourdement l'agencement des circuits de l'économie matérielle.
Cette uniformisation devient plus problématique lorsque les formats génériques, de par leur
inertie, deviennent des obstacles faisant violence aux spécificités des situations. C'est ce qu'illustraient les cas des matériaux de réemploi et de la terre-paille. Dans ces deux cas, il s'agit de matériaux dépendant de toute une série de facteurs contingents : le rythme et la qualité des démolitions dans un cas, les caractéristiques locales du sol dans l'autre. Aussi, pour ces matériaux,
l'exigence de généricité revient tout simplement à les exclure des circuits de l'économie matérielle – ou à les reléguer vers des pratiques plus marginales.
Le cas de la pierre bleue montre aussi que ce ne sont pas uniquement les dispositifs d'articulation qui font l'objet d'un formatage uniforme. Ce sont aussi les matériaux eux-mêmes. Pour la
pierre bleue, par exemple, il s'agit bien de produire une pierre aux caractéristiques bien
connues, rentrant dans des catégories définies par ailleurs. Autrement dit, il s'agit de produire
une pierre qui correspond en tous points aux dispositifs qui permettent de l'invoquer et de la
faire circuler au cœur de l'économie matérielle. C'est peut-être ainsi qu'il faut comprendre la
portée de ces processus de généralisation et d'uniformisation : l'enjeu premier est d'établir une
correspondance presque immédiate entre toutes les formes que prend la pierre bleue (ou tout
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
autre matériau de construction) lors de son passage par les différents postes de l'économie matérielle. Tout décalage survenant entre, disons, ce qu'indique une spécifications technique unifiée
invoquée dans un cahier des charges et la pierre effectivement livrée sur le chantier se présente
comme un écueil, un espace inquiétant et menaçant d'incertitude.
Du point de vue des exigences en vigueur dans l'économie matérielle, ces espaces d'incertitude sont considérés comme des échecs. Ils représentent le risque que s'interrompe subitement
et de façon non maîtrisée la circulation d'un matériau vers son lieu de mise en œuvre. En cela,
ils menacent quelque part ce que j'ai identifié comme la finalité des circuits de l'économie matérielle, c'est-à-dire l'arrivée d'un matériau sur le chantier. Concrètement, de tels décalages
prennent les mille et une petites formes de frustrations qui contrarient le déroulement d'un chantier et se répercutent sur sa durée, son coût, etc. Si la pierre livrée ne correspond pas à ce qui est
demandé dans le cahier des charges, pour donner un exemple illustrant cette idée, il va falloir la
renvoyer au producteur, attendre une nouvelle livraison, retarder tout le chantier, etc. Les conséquences de cette inadéquation se répercutent sur tous les acteurs en jeu dans le projet, qui font
dès lors leur maximum pour éviter ces désagréments.
C'est peut-être de ce point de vue aussi que la tendance à la standardisation des dispositifs
d'articulation induit une certaine forme d'inertie. Je montrerai dans le prochain chapitre que, en
soi, la référence à tous ces dispositifs n'est pas toujours obligatoire. Dans l'absolu, il est souvent
permis à un concepteur de bricoler son propre cadre de référence et d'exigences. Mais dans les
faits, l'existence et l'usage intensif de dispositifs pré-formatés tend à s'imposer presque naturellement comme la seule manière de procéder. Vouloir faire sans eux complique assez nettement
la tache des acteurs de l'économie matérielle, au point de menacer l'émergence d'autres façons
de faire.
<les intérêts prédateurs : des voix qui en font taire d'autres>
Les impératifs de généricité et les processus de formatage des dispositifs de l'économie matérielle renvoient à ce qu'on pourrait caractériser comme des intérêts prédateurs. Cette expression est empruntée à Isabelle Stengers pour décrire un type de violence où un intérêt, un ordre
de grandeur se présente comme le seul valable. Cela s'accompagne souvent d'une propension de
cet ordre à se définir en opposition à d'autres registres de valeurs, dès lors relégués à l'arrièreplan.
Les intérêts prédateurs sont un point auquel les chercheurs/euses féministes se sont montrées
particulièrement sensibles. Une bonne partie de leurs luttes sont en effet dirigées contre la possibilité que de tels points de vue surplombants puissent imposer leurs vues à tous les autres. Il
s'agit bien là d'une lutte typiquement féministe,
« une lutte en affinité profonde avec ce pour quoi des femmes ont lutté et
luttent toujours : une lutte pour que nulle position ne puisse définir comme légitime la mise sous silence d'autres, qui sont censées ne pas compter. Mais aussi
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
une lutte où l'humour, le rire, la dérision envers le pouvoir des idéaux abstraits
sont cruciaux.231 »
Ce type de lutte n'est pas l'exclusivité du féminisme. C'est au contraire une position qui crée
des affinités profondes avec toutes les situations où s'impose une forme ou une autre de mise
sous silence. C'est pourquoi elle tisse des « affinités profondes » avec l'écologie politique, qui
lutte pour faire entendre la voix des vivants non-humains supposés « ne pas compter », avec
l'anti-racisme, qui lutte pour faire entendre la voix des personnes de couleur, avec le socialisme,
qui lutte pour faire entendre la voix des classes opprimées, ou encore avec les citoyens qui, face
à la science, cherchent à faire entendre leurs préoccupations.
Les travaux de Stengers se situent précisément à la croisée de ces différentes luttes. Dans
plusieurs de ses textes, elle aborde plus spécifiquement la question des sciences et de leur prétention à occuper une « position cruciale », « celle de servir un intérêt qui transcende les passions particulières232 ». Face à ces postures, Isabelle Stengers met en avant des situations plus
réussies dans lesquelles « ce rapport privilégié des sciences aux questions d'intérêt collectif233 »
a été contesté, permettant à d'autres acteurs de poser d'autres questions, de faire passer ce qui
compte pour eux. Elle évoque notamment le cas de la composition de jurys citoyens dans les
affaires liées à l'implantation de cultures OGM : en s'emparant de cette question, des citoyens
l'ont fait s'échapper bien au-delà des murs du laboratoire, et l'ont amenée à suivre une trajec toire qui n'était pas celle que le cours habituel du progrès avait anticipé 234. Ils sont parvenus à
faire compter d'autres intérêts, à faire entendre d'autres voix. Le problème a quitté les cénacles
scientifiques pour devenir un sujet de concernement pour d'autres personnes.
Ce cas de figure propre à une situation bien spécifique, issu d'un texte qui s'adresse au
champ des sciences et pas du tout à celui de l'économie matérielle, pourrait malgré tout éclairer
ce qui est en jeu auprès des promoteurs de matériaux alternatifs. Eux aussi, d'une certaine manière, se retrouvent dans des contextes où les exigences en vigueur font tout pour les exclure.
Eux aussi se retrouvent à tenter de faire passer ce qui compte pour eux, face à des stakeholders
peu enclins à modifier leurs cadres de références et à adapter leurs ordres de grandeur. En ce
sens, ils auraient sans doute beaucoup à gagner en plaçant leurs propres luttes sur le plan d'un
tissage d'affinités avec les autres luttes évoquées ci-dessus.
Ce à quoi sont confrontés les promoteurs de matériaux alternatifs n'est pas tellement la figure du scientifique arrogant, dont les ressources se présentent comme les seules habilitées à
« répondre aux questions d'intérêt collectif ». Ce qu'ils ont en face d'eux, ce sont d'autres fi231 Stengers I. et Drumm T., Une autre science est possible ! Manifeste pour un
ralentissement des sciences suivi de Le poulpe du doctorat, La Découverte, 2013, p. 50.
232 Stengers I. et Drumm T., Une autre science est possible !, op. cit., p. 48.
233 Ibid., p. 49.
234 Cf. aussi le chapitre 5 « troubles à l'ordre public » dans Stengers I., La Vierge et le
neutrino, op. cit., p. 119-151.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
gures, d'autres dispositifs de capture235 hégémoniques qui imposent une forme d'intérêt sur tous
les autres. Certains d'entre eux sont d'ailleurs abordés depuis longtemps par plusieurs des mouvements critiques qui émaillent l'histoire de la pensée occidentale.
Le récit marxiste de l'extension de la logique de la marchandise en est sans doute le représentant principal. Marx s'attache en effet à montrer comment la logique interne de la marchandise tend à s'étendre toujours plus, entraînant dans son sillage des transformations majoritairement néfastes dans les rapports sociaux. L'extension capitaliste peut être interprétée comme la
mise en avant d'un intérêt particulier (la création de plus-value pour le capitaliste) au détriment
d'autres intérêts (l'autonomie, la liberté, la possibilité de s'auto-déterminer, etc.). C'est ce que
cristallise notamment la tension qu'il identifie entre une valeur d'usage, se rapportant à des besoins factuels et situés, et la valeur d'échange, qui ramène tout à un équivalent abstrait devenant
l'étalon permettant de juger de toutes choses.
Les conséquences de cette extension toujours croissante et quasiment imparable de la
sphère marchande n'ont pas fini d'alimenter des travaux ayant pris, au fil du temps, des directions très diverses – sur la conscience par exemple, comme chez György Lukács, Herbert Marcuse ou Guy Debord236, sur l'organisation du travail, comme chez Ernest Mandel237, sur l'urbanisme, comme chez Manuel Castells238 ou Henri Lefebvre239, sur la culture, chez Antonio Gramsci240 ou, bien plus tard, chez David Harvey241 ou Frederic Jameson242, ou même sur l'environnement, entre autres via tous les travaux liés de près ou de loin à l'écosocialisme 243. À beaucoup
235 Pignarre P. et Stengers I., La sorcellerie capitaliste : Pratiques de désenvoûtement, Paris,
Éditions La Découverte, 2007.
236 Debord G., Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2006.
237 Mandel E., Le troisième age du capitalisme, Paris, Union générale d'éditions, coll.
« 10/18 », 3 vol., 1972-1976.
238 Castells M., La question urbaine, Paris, François Maspero, coll. « Textes à l’appui »,
1972 ; Castells M., Luttes urbaines et pouvoir politique, Paris, François Maspero, 1975 ;
Castells M. et G. Pflieger, De la ville aux réseaux: dialogues avec Manuel Castells,
Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2006.
239 Lefebvre H., Le droit à la ville, suivi de Espace et politique, 1968 pour l’éd. originale du
droit à la ville, Paris, Seuil, coll. « Anthropos », 1972.
240 Gramsci A., Gramsci dans le texte, Paris, Éditions Sociales, 1975.
241 Harvey D., The condition of postmodernity: an enquiry into the origins of cultural
change, Oxford (Angleterre), Cambridge (Mass., États-Unis), Blackwell, 1989.
242 Jameson F., Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, traduit par
Nevoltry F., 1990 pour l’éd. origniale en anglais, Paris, Les éditions de l’École
Nationale Supérieure des Beaux-Arts, coll. « D’art en questions », 2011.
243 Gorz A., Capitalisme, socialisme, écologie, Galilée, 1991 ; Löwy M., « Qu’est-ce que
l’écosocialisme ? », Écologie et socialisme, Paris, Éditions Syllepse, coll. « Écologie et
politique », 2005, pp. 93-107 ; Gorz A., Ecologica, op. cit. ; Foster J. B., Marx
écologiste, traduit par Blanchard A., Gross J. et Nordmann C., 2009 pour l’éd. originale
en anglais, Paris, Éditions Amsterdam, 2011 ; Smith R., « Green capitalism: the god
that failed », Real-World Economics Review, 11 mars 2011, no 56, pp. 112-144.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
d'égards, les impératifs de profit pèsent lourd dans les circuits de l'économie matérielle. Ils
exercent une grande influence sur le type de matériaux à même d'y circuler, mais aussi sur la
marge de manœuvre dont disposent les acteurs désireux de travailler autrement.
Dans le même ordre d'idée, les travaux menés par Habermas dégagent une autre forme d'intérêt qui se serait imposée à beaucoup d'autres : celle de l'action à finalité instrumentale ou stratégique, au détriment d'une sphère de socialisation communicationnelle. C'est ce qu'il nomme la
colonisation du monde vécu par les institutions sociales objectivées, telles que les administration, la bureaucratie, l'économie, etc.244. Cet aspect-là n'est pas absent non plus des circuits de
l'économie matérielle. Les matériaux de construction sont eux aussi confrontés à des situations
où des systèmes bureaucratiques, par exemple, en viennent à développer une logique propre, devenue peu à peu complètement imperméable à d'autres logiques.
À cette liste encore assez générale (sans doute même trop générale pour voir par où faire
prise, et comprendre comment de tels référentiels prennent corps à l'échelle locale, pour reprendre des expressions empruntées à Tsing), il faudrait ajouter l'impératif d'uniformisation et
de généricité. Celui-ci émerge de la lecture que je propose de faire des dispositifs d'articulations
équipant les matériaux de construction. À l'évidence, pour certains matériaux, cet impératif se
comporte comme un véritable intérêt prédateur.
<la rationalité des indicateurs>
L'impératif de généricité et de reproductibilité s'accompagne d'une importance de plus en
plus grande accordée à des organismes tiers, qui prennent en charge ces questions pour une série
de matériaux. Les dispositifs standards et harmonisés qu'ils produisent imposent une rationalité
fondée sur une logique d'indicateurs, qui se traduisent par des dispositifs tels que des normes
techniques, des procédures harmonisées, des résultats quantifiables.
Les indicateurs proviennent des théories de management de l'entreprise. Ils servent à objectiver les pratiques qui rendent une entreprise performante de façon à pouvoir implanter celles-ci
dans l'organisation d'une entreprise concurrente245. De tels dispositifs ont toutefois largement
dépassé le seul cadre des techniques managériales pour devenir des outils centraux dans bien
d'autres contextes, comme dans le cas des politiques publiques – sur le chômage notamment 246 –
et, de façon tendancielle, dans le référentiel du développement durable et ses déclinaisons dans
le monde de la construction247. L'économie matérielle n'échappe pas à cette logique. Dans de
244 Genard J.-L., « Habermas et l’éthique de la discussion », Entre-vues, 1990, vol. 8, pp.
18-46.
245 Salais R., « La politique des indicateurs. Du taux de chômage au taux d’emploi dans la
stratégie européenne pour l’emploi (SEE). », Zimmerman, B. (dir.), Action publique et
sciences sociales, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2004, .
246 Ibid.
247 Wignacourt A., « Peut-on caractériser et évaluer ensemble les performances techniques,
économiques et financières des “éco-matériaux”? », P. Deshayes et de Medina
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
nombreux cas, l'évaluation des matériaux passe par des logiques d'indicateurs. Ceux-ci font office de benchmarks vers lesquels doivent tendre les performances des matériaux, ce qui induit,
comme le dit Robert Salais, une logique de « score248 », permettant in fine d'opérer des classements entre matériaux. Une fois le critère objectivé, il devient assez aisé de comparer plusieurs
solutions à un même problème – à considérer, bien entendu, que les procédures d'objectivations
soient identiques : il suffit de comparer deux analyses de cycle de vie appliquées à des matériaux
différents et réalisées par des bureaux d'étude différents pour se rendre compte de l'ampleur des
différences.
Les critères qui forment les indicateurs peuvent porter sur des aspects très différents, depuis
des facteurs techniques (par exemple, la résistance à la compression (en N/mm²), comme dans
le cas de la pierre, ou le facteur de déperdition thermique (en kWh/m²), pour un matériau isolant) jusqu'à des facteurs financiers (comme le temps de retour sur investissement (en jours ou
en années) ou le coût de main d'œuvre) en passant par des paramètres environnementaux
(comme l'énergie grise nécessaire à la production d'un matériau (en kWh/m³) ou les émissions
de CO2 qu'il provoque (en kg de CO2 par kg de matière)).
À première vue, tous ces indicateurs semblent porter sur des éléments quantifiables qui
peuvent être exprimées dans une unité donnée. Dans le principe, il n'est pourtant pas impossible
d'imaginer des indicateurs non quantifiés, fondés sur des approches qualitatives par exemple. Il
existe par exemple des systèmes de certification qui intègrent des facteurs tels que le confort. On
voit mal comment celui-ci pourrait être défini de façon quantitative et pourtant, il constitue l'un
des indicateurs à prendre en compte pour délivrer ou non certains labels incitatifs. Dans les
faits, il apparaît pourtant que la plupart des référentiels appliqués aux produits de construction
en tant que tels ou aux bâtiments dans leur ensemble reposent largement sur des critères quantitatifs, excluant de fait une série de préoccupations difficilement quantifiables. Toutes les dimensions de l'écologie politique, pour revenir sur cette perspective, s'accommodent assez mal d'une
traduction strictement quantitative. Dans ces cas-là, les indicateurs représentent au mieux une
H.V. (dir.), Développement durable et intelligence des matériaux. Regards francobrésiliens sur les pratiques du bâtiment et de la construction, Paris, L’Harmattan,
coll. « L’esprit économique », 2011, pp. 79-100 ; Jégou A., About de Chastenet C.,
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indicateurs : un outil nécessaire d’aménagement urbain durable ? », Cybergeo :
European Journal of Geography, 4 décembre 2012 ; Ghyoot M., « Relayer la critique
de l’expertise technocratique à l’heure des indicateurs : le cas de la gestion des déchets
de construction et de démolition », École Nationale d’Architecture Paris Val-de-Seine,
Université Paris VIII, Paris., 2012 ; Genard J.L., « 40 ans d’architecture et de politique.
De l’impact des référentiels », A+, juin 2013, vol. 242, pp. 29-32 ; Devlieger L., Cahn
L. et Gielen M. (Rotor) (dir.), Behind the Green Door. A Critical Look at Sustainable
Architecture Through 600 Objects, Oslo, Oslo Architecture Triennale, 2014, p. 16 sq.,
123-128.
248 Salais R., « La politique des indicateurs. Du taux de chômage au taux d’emploi dans la
stratégie européenne pour l’emploi (SEE). », op. cit., p. 2.
189
190
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
réduction des principes véhiculés par ce référentiel – au pire, ils en galvaudent complètement la
portée.
Comme le précise Robert Salais (dans le contexte des politiques publiques concernant l'emploi), « le choix des indicateurs, la production des données et leur usage dessinent, en creux en
quelque sorte, la trame normative des politiques impulsées [par les autorités compétentes] 249 ».
Or cette trame normative, les précédents chapitres l'ont bien montré, ce sont les organismes de
normalisation ou d'harmonisation qui les mettent au point – au moins dans les grandes lignes.
Sauf exception, les acteurs en prise directe avec les matériaux ne pèsent pas lourd dans le choix
et dans la mise au point des indicateurs à travers lesquels seront appréciés les matériaux. La spécificité d'une situation (le caractère unique d'un matériau de réemploi ou la diversité de la composition d'un sol en argile, pour reprendre ces exemples) peine à être traduite dans une logique
d'indicateurs. Dès lors que cette dernière devient prédominante, ce sont toutes les pratiques liées
aux spécificités des situations qui se voient dévalorisées : les matériaux eux-mêmes, bien sûr,
mais aussi les artisans qui les mettent en œuvre, leurs organisation économique et leurs connaissances et savoir-faire respectifs.
En ce qui concerne les connaissances et les savoir-faire propres aux matériaux alternatifs, on
peut faire l'hypothèse qu'ils relèvent en partie de ce que l'historien Carlo Ginzburg thématise
par l'expression « paradigme indiciaire »250. Développée dans un article de 1979, cette dernière
permet de conceptualiser une forme de connaissance laissant une certaine place à l'intuition, au
savoir-faire, à l'interprétation fine de petits indices. Du chasseur du néolithique capable de traquer sa proie au médecin de la Renaissance attentif à une multitude de symptômes pour identifier la maladie en passant par le détective ou l'historien de l'art capable de déceler un faux tableau à la forme des oreilles des personnages qui y figurent, Ginzburg trace les grandes lignes
d'une généalogie de ce savoir lié à la forme sémiologique de l'indice. Il montre que ce savoir
s'est cristallisé de façon plus ou moins heureuse dans une série de disciplines scientifiques. Mais
Ginzburg montre aussi qu'un autre référentiel – un autre paradigme, pour reprendre les termes
qu'il emprunte lui-même à Thomas Kuhn – s'est construit à l'aube de l'époque moderne dans
une opposition assez frontale au paradigme indiciaire : c'est ce qu'il nomme le paradigme galiléen. À l'inverse du référentiel indiciaire, celui-ci désigne un type de connaissance basé sur le
symbole et ambitionnnant une portée universalisante et généralisante.
Lewis Mumford constate un glissement similaire dans son analyse de l'ère paléotechnique. Il
caractérise cette dernière, entre autres, par une dégradation des « sens d'expérience251 » et par
un retour vers ce qu'il appelle le milieu « protégé de l'imprimé252 » :
249 Ibid., p. 7.
250 Ginzburg C., Mythes, emblèmes, traces : Morphologie et histoire, traduit par Aymard M.,
Paoloni C. et Bonan E., 1989 pour la première éd. française, Éditions Verdier, 2010.
251 Mumford L., Technique et civilisation, traduit par Moutonnier D. T., 1934 pour l’éd.
originale en anglais, Paris, Éditions du Seuil, 1950, p. 167.
252 Ibid.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
« Le musée prit la place de la réalité concrète ; le livre du guide remplaça le
musée ; la critique remplaça la peinture ; la description écrite remplaça la
construction ; la scène remplaça la nature, l'aventure, l'acte vécu. Cela exagère
et caricature l'état d'esprit paléotechnique mais ne le fausse pas entièrement.253 »
Ginzburg suggère qu'entre ces deux épistémologies ne se joue pas seulement une opposition
strictement conceptuelle entre deux manières de connaitre le monde, mais qu'elles dénotent aussi une opposition politique. Il va jusqu'à parler d'« acculturation » pour désigner « une véritable
offensive culturelle de la bourgeoisie qui s'approprie une grande partie du savoir, indiciaire et
non-indiciaire, des artisans et des paysans 254 ». Plus loin, il conclut son article en insinuant que
le savoir indiciaire serait tendanciellement celui des subalternes, auxquels certains courants
théoriques cherchent à accorder une place dans des champs de connaissance dont ils sont traditionnellement exclus255 (bien que Ginzburg lui-même n'utilise pas ce terme) :
« cette « intuition basse » [constitutive du savoir indiciaire], est enracinée dans
les sens – tout en les dépassant […]. Elle est répandue dans le monde entier,
elle n'a pas de limites géographiques, historiques, ethniques, sexuelles ou de
classes – et elle est par conséquent très éloignée de toute connaissance supérieure, privilège d'un petit nombre d'élus. Elle est le patrimoine des Bengalis
expropriés de leur savoir par Sir William Herschel256 ; des chasseurs ; des marins ; des femmes.257 »
Les matériaux alternatifs présentés dans cette recherche ne sont pas sans lien avec tous ces
aspects du paradigme indiciaire. Ils jouent de la spécificité beaucoup plus que de la généricité,
253 Ibid.
254 Ginzburg C., Mythes, emblèmes, traces, op. cit., p. 272.
255 Pour un ouvrage de référence sur les subaltern studies, cf. Spivak G.C., Les subalternes
peuvent-elles parler ?, traduit par Vidal J., 1988 pour l’éd. originale en anglais, Paris,
Éditions Amsterdam, 2009. Pour une description de l'émergence des subaltern studies
dans le paysage intellectuel anglo-saxon, cf. Cusset F., French theory. Foucault,
Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis , 2003 pour
l’éd. originale, Paris, La Découverte, 2005.
256 Ginzburg se réfère ici à un passage antérieur du chapitre où il explique qu'en Asie, et au
Bengale en particulier, il était d'usage d'encrer le bout des doigts et d'utiliser ces
empreintes dans des pratiques assez complexes de divination : « qui était habitué à
déchiffrer des écritures mystérieuses dans les veines des pierres ou des bois, dans les
traces laissées par les oiseaux ou dans les dessins imprimés sur le dos des tortues devait
arriver sans effort à considérer comme une écriture les lignes imprimées par un doigt
sale sur une surface quelconque. » Ginzburg explique ensuite qu'un administrateur
anglais, Sir William Herschel, s'est inspiré de ce savoir indiciaire à des fins de gestion
de l'empire britannique en le débarrassant de toutes ses dimensions autres que purement
pratiques – offrant ainsi un bel exemple d'acculturation du savoir indiciaire par une
certaine rationalité managériale Ginzburg C., Mythes, emblèmes, traces, op. cit., p. 287.
257 Ibid., p. 294.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
ils privilégient souvent l'oral à l'écrit (je l'ai montré dans le cas des matériaux de réemploi), ils
font la part au « savoir de la main » (pour reprendre la belle expression de Richard Sennett258) et
à une forme de savoir-faire qui ne relève pas exclusivement d'une objectivation symbolique. Et
tout comme le paradigme indiciaire a été menacé et écrasé par le paradigme galiléen, les formes
indiciaires des pratiques de l'économie matérielle sont elles aussi menacées et écrasées par un
autre régime, qui partage son étymologie avec le terme « indice » mais dont les effets sont très
différents : le régime des indicateurs.
Les effets de ce régime touchent notamment à la composition et à l'importance relative des
acteurs au sein du champ concurrentiel de l'économie matérielle. Sans encore rentrer dans les
détails, il semble assez clair que les logiques d'indicateurs ont permis à certains acteurs de se
créer une place plus confortable dans le champ de l'économie matérielle, tandis que d'autres ont
vu leur position perdre de l'importance. Du côté des concepteurs, il est possible de déceler ceux
qui ont su s'adapter à la montée de ce nouveau référentiel, largement lié à la question du déve loppement durable, et ceux qui ont pris, pour ainsi dire, du retard en en restant à d'autres réfé rentiels et d'autres logiques259.
L'importance croissante des logiques d'indicateurs entraîne aussi des effets pratiques, sur la
façon d'organiser un chantier notamment. Dans la plupart des cas, cette logique tend à renforcer
une séparation entre les phases de conception et les phases de réalisation, obligeant la première
a déterminer l'ensemble du déroulement de la seconde. Les indicateurs jouent alors un rôle
prescriptif qui permet à la fois d'objectiver les attentes de tel matériau ou de tel ouvrage, et de
choisir très en amont les procédures susceptibles de répondre à ces attentes.
Enfin, cette logique basée sur un référentiel recourant à des indicateurs objectivables exerce
une influence considérable sur le type de matériaux susceptibles d'être mis en œuvre dans un
projet de construction. Elle renforce un clivage entre, d'un côté, des matériaux prévisibles,
connus et bien formatés et, de l'autre, les matériaux qui ne sont pas passés par ces processus de
formatage, ou pas entièrement. Réapparaît ici toute la différence sur laquelle ce travail s'est déjà
longuement attardé entre des matériaux évoluant dans les franges des circuits standards de l'économie matérielle, tels que les matériaux de seconde main ou la pierre massive, et les matériaux
les plus courants qui peuplent les circuits conventionnels de l'économie matérielle, comme le
béton, le bois de construction, la pierre bleue ou les granulats concassés.
⁂
À l'issue de ces quelques considérations, on peut supposer que la normativité des circuits dominants de l'économie matérielle se caractérise en grande partie par son impératif d'uniformité,
qui garantit une extension optimale des trajectoires des matériaux. Cet impératif repose sur une
258 Sennett R., Ce que sait la main : La culture de l’artisanat, traduit par Dauzat P-E., 2008
pour l’éd. originale en anglais, Albin Michel, 2010.
259 Genard J.L., « 40 ans d’architecture et de politique. De l’impact des référentiels »,
op. cit.
Chapitre 5. Normativités des dispositifs d'articulation
rationalité managériale, qui a recourt à des dispositifs largement quantitatifs pour formater les
caractéristiques des matériaux de construction. Or cette situation possède un caractère quelque
peu paradoxal.
D'un côté, la majorité des acteurs de l'économie matérielle sont à la recherche de tels dispositifs uniformisants, censés leur faciliter le travail. Pour le dire avec les termes de Laurent Thévenot, beaucoup d'acteurs sont intéressés par le fait d'investir dans ces formes car elles portent la
promesse de mieux répondre à certaines de leurs attentes et de faciliter leurs pratiques. C'est ce
que j'ai montré à partir de l'exemple de l'architecte chez Viollet-le-Duc qui doit visiter les carrières avant chacun de ses projets mettant en œuvre de la pierre et qui est obligé de spécifier à
chaque fois ses exigences auprès du producteur. La mise en place d'une norme, d'une note d'information technique, d'un article de cahier des charges standardisé, d'un agrément technique,
d'une déclaration des performance, d'un marquage CE ou encore d'une attestation de conformité est une façon de répondre globalement à cette question. Désormais, l'architecte n'a plus à se
rendre à chaque fois dans la carrière. Il peut se reposer sur des dispositifs qui médiatisent une
fois pour toutes les diverses occurrences de cette relation. Et ces dispositifs formatés fonctionnent d'autant mieux qu'ils sont généralement le résultat d'un travail intensif mené par des
spécialistes au sein d'instances dédiées à cette activité. Ils bénéficient en d'autres mots d'un dé ploiement de moyens qui les rend particulièrement efficaces. Des praticiens plus isolés peinent à
concurrencer de telles mobilisations des ressources.
Même les matériaux alternatifs ont besoin de tels dispositifs. Il est nécessaire de condenser
un minimum l'information. Il faut que les différents protagonistes concernés puissent s'entendre
sur des caractéristiques et des exigences de base. C'est en ce sens que je posais le problème au
début de ce chapitre comme une sorte d'alternative entre un processus d'upgrade des matériaux
alternatifs, pour les faire rencontrer les principales exigences de l'économie matérielle – un processus dans lequel sont du reste engagés tous les promoteurs de tels matériaux – et un processus
de downgrade desdites exigences – un travail d'une ampleur encore bien plus considérable. Bon
gré, mal gré, les matériaux alternatifs doivent en passer par ces processus d'équipement. Leurs
promoteurs doivent travailler à la mise au point de dispositifs adéquats et un minimum harmonisés sous peine d'en rester à des occurrences très confidentielles.
D'un autre côté, j'ai tâché de montrer que ce travail d'équipement et ces processus d'harmonisation constituent une menace pour certains des intérêts qui accompagnent les matériaux de
construction alternatifs. Car il ne s'agit pas de promouvoir un matériau à tout prix. Il s'agit aussi
de prendre au sérieux tout ce dont il est investi, c'est-à-dire des pratiques situées, des connaissances et des savoir-faire, des structures économiques, des horizons normatifs, etc. Comme je
l'ai indiqué, il existe des matériaux et des pratiques qui ne peuvent pas être totalement uniformisés. De nombreuses situations exigent une plus grande attention à leur spécificités respectives.
Et, sous l'influence de dispositifs génériques et tout-terrains, les acteurs concernés perdent la
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
possibilité de déployer autour d'une situation donnée les dispositifs les plus adéquats à la situation – y compris si des dispositifs tout à fait spécifiques doivent être inventés.
Les acteurs de l'économie matérielle qui interviennent sur la trajectoire d'un matériau
doivent affronter ce paradoxe. Ils doivent à la fois assumer la nécessité de recourir à des dispositifs bien formatés et aux effets prévisibles. La trajectoire fluide des matériaux en dépend. Mais
ils doivent aussi, s'ils veulent prendre au sérieux les exigences politiques soulevées par les matériaux alternatifs, s'aménager des marges de manœuvre pour laisser à chaque situation la possibilité de faire passer ce qui compte pour elle. C'est à ces marges de manœuvre que s'intéresse le
prochain chapitre.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
Le chapitre précédent a tenté de caractériser les arrière-plans normatifs qui accompagnent
les matériaux de construction et les dispositifs dont ils sont munis. Tout au long de ce chapitre,
qui s'appuyait sur des cas d'études présentés dans les chapitres précédents, j'ai tâché de faire apparaître une sorte de contraste entre, d'un côté, la nécessité et l'intérêt de recourir à des disposi tifs bien formatés et standardisés et, de l'autre, l'intérêt politique de reconnaître à des situations
la possibilité de faire compter leurs spécificités. J'ai indiqué quelques cas où cette injonction
contradictoire donnait lieu à des formes de violence. Dans le présent chapitre, je voudrais examiner par quels moyens il est possible, pour un acteur de l'économie matérielle, de négocier
entre ces différentes exigences.
À la suite des cas de figure déployés autour des matériaux labellisés jusqu'ici comme « alternatifs », ce chapitre étudie quelques pistes par lesquelles les acteurs de l'économie matérielle
sont susceptibles d'investir eux-mêmes les dispositifs d'articulation qu'ils sont amenés à mobiliser. Dans certains cas, il s'agit de détourner des dispositifs existants, dans d'autres d'en créer de
nouveaux. Dans tous les cas, il s'agit de propositions visant à surmonter quelques-uns des obstacles caractérisés au chapitre précédent en rejouant de façon plus située les relations entre acteurs. En d'autres mots, au lieu de se reposer sur des dispositifs déjà préformatés, il s'agit de réouvrir et de redéployer ce qui se présente comme autant de boîtes noires fermées et condensées.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Des hackeurs tacticiens : un détour par les principes de l'open
source
Le principe de s'investir dans l'élaboration et le détournement des dispositifs médiateurs
peut être éclairé par un rapide détour dans le domaine informatique. Les principes de l'open
source en particulier aident à identifier le type de posture qu'adoptent et que pourraient adopter
certains acteurs de l'économie matérielle.
Lorsqu'un informaticien travaille à l'élaboration d'un programme, il doit patiemment écrire
le code de celui-ci, ligne après ligne. Il utilise pour ce faire l'un des nombreux langages de programmation existants. Bien que tous sensiblement différents, ces langages possèdent un certain
degré d'abstraction qui les rend assez proches d'un langage humain. En revanche, l'ordinateur ne
peut pas les comprendre en tant que tels. C'est pourquoi il est nécessaire que l'informaticien,
une fois son code prêt, le passe par ce qu'on appelle un compilateur. Celui-ci va transformer
toutes ces lignes de code écrite dans un langage abstrait en un langage exécutable par l'ordina teur – typiquement, une suite de 0 et de 1 qui peuvent être computés par le hardware de la machine. Cette étape permet de rendre le programme exécutable par l'ordinateur. Il peut alors être
diffusé auprès de ses usagers, qui pourront le faire tourner sur leurs propres machines.
Cependant, une fois le programme compilé, les usagers n'ont plus accès au code-source dans
une forme compréhensible par un humain. Tout ce qu'ils auront, s'ils creusent un peu derrière le
logiciel lui-même, c'est une suite de 0 et de 1, soit un type d'information totalement incompréhensible à leurs yeux. Mais les choses peuvent être différentes si l'auteur du programme décide
délibérément de rendre son code accessible à d'autres dans sa forme initiale, c'est-à-dire écrit
dans un langage de programmation compréhensible par les humains. A priori, dans la plupart
des cas, les usagers n'ont pas besoin de voir les entrailles des programmes qu'ils utilisent. Ce qui
les intéresse en premier lieu, c'est que le programme exécute les tâches pour lesquelles ils se le
sont procuré. C'est ici qu'apparaît le parallèle avec les dispositifs médiateurs de l'économie matérielle. Dans la plupart des cas, des acteurs tels que les architectes, les entrepreneurs ou les
maîtres de l'ouvrage n'ont pas besoin d'avoir accès au processus d'élaboration des dispositifs
médiateurs. Ce qui les intéresse avant tout, c'est d'organiser au mieux la gestion des matériaux
et de leur mise en œuvre. Aussi longtemps que ces dispositifs médiateurs font leur office, il n'y a
pas de raison d'en changer.
Pourtant, lorsqu'un informaticien ou une équipe d'informaticiens décident de rendre leur
code accessible à tous, ils posent un acte qui est loin d'être anodin.
D'un point de vue très pratique, ils laissent ouverte la possibilité que d'autres personnes
puissent modifier leur programme. Cela signifie que si un programme donné montre ses limites
dans une situation bien particulière, un usager pourrait lui apporter des modifications plus ou
moins conséquentes de façon à lui faire remplir de nouvelles fonctions (pour autant bien sûr que
l'usager en question s'y connaisse un minimum). Par la suite, rien n'empêche cet usager de dif fuser les modifications qu'il a effectué, dans l'idée qu'elles puissent être utiles à d'autres égale-
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
ment. La majorité des logiciels open source fonctionnent de cette façon, par une suite de petites
additions et d'améliorations.
Cet acte possède aussi une portée plus politique. Tout d'abord, rendre les codes sources accessibles, c'est aussi pouvoir contrôler ce que fait réellement le programme. Cela permet théoriquement de déceler de petites fonctions comme celles qui compilent subrepticement des données sur les utilisateurs afin de les transmettre à l'une ou l'autre entreprise pour qui cette information représente une ressource de premier ordre. Si ces fonctions sont parfaitement indécelables dans un programme dont le code source est gardé secret, elles sont théoriquement plus facile à déceler dans un programme open source. Par ailleurs, en diffusant les codes-sources, les
informaticiens posent également un geste fort dans la construction d'une alternative solide aux
modes de diffusion marchands – notamment parce qu'elle repose sur une mise en commun des
ressources, plutôt qu'une privatisation de celles-ci, et qu'il implique une forme d'horizontalité
capacitante, puisque que tout un chacun est considéré comme étant susceptible de contribuer à
l'amélioration des programmes260. Pour le dire avec l'emphase de Nick Dyer-Whiteford, un néomarxiste étudiant les pratiques qui prennent place dans et autour du cyberespace,
« […] ce qui a émergé dans le cyberespace, ce sont des collectivités d'utilisateurs qui, plutôt que d'être subordonnées aux lois de la marchandisation, se caractérisent davantage par transgression obstinée, et souvent joyeusement assumée, de ces règles.261 »
Il y a aurait beaucoup à dire de ces postulats sur lesquels reposent toute la culture de l'open
source en informatique. Dans le cadre de la présente recherche, il y a un un élément essentiel à
en retenir : le monde de l'informatique open source permet à ses praticiens d'adapter les programmes aux spécificités propres des situations qu'ils rencontrent. Un programme élaboré de façon à répondre à un type de problème générique pourra être adapté à une version spécifique de
ce problème, moyennant la modification du code-source. Au-delà des modèles politiques et économiques que sous-tend la culture de l'open source, c'est surtout sa capacité à s'adapter aux exigences propres d'une situation qui doit être retenue ici.
De fait, ce principe de l'open source illustre assez bien ce qui est ici en jeu à propos des dispositifs d'articulation de l'économie matérielle. Ceux-ci sont travaillés à un moment donné puis,
une fois mis au point, c'est comme s'ils passaient par un compilateur qui les transforme en une
forme strictement « exécutable ». Ils deviennent largement utilisables par un grand nombre d'acteurs mais leur « code-source », lui, n'est plus véritablement accessible. Tant que les acteurs de
l'économie matérielle sont confrontés à des situations relativement génériques, ces dispositifs
260 Cf. notamment Raymond E.S., The cathedral and the bazaar. Musings on Linux and
Open Source by an Accidental Revolutionary, Sebastopol (Californie, États-Unis), USA,
O’Reily Media, 2001, p. 80 sqq. ainsi que les principes généraux disponibles à l'adresse
suivante : http://opensource.org/docs/osd
261 Dyer-Whiteford N., Cyber-Marx. Cycles and circuits of struggle in high-technology
capitalism, Urbana, Chicago, University of Illinois Press, 1999, p. 203.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
standards montrent tout leur intérêt. Mais dès qu'ils se trouvent dans une situation quelque peu
différente – s'ils souhaitent par exemple travailler avec des matériaux alternatifs… – ces dispositifs ne conviennent plus si bien. Dans ces cas-là, il serait souhaitable qu'à la manière des logi ciels open source, les « codes-sources » de ces dispositifs puissent être accessibles et modifiables. Si les dispositifs standards sont bien rodés pour assurer un type d'articulation bien précise et standardisée entre les acteurs de l'économie matérielle, il est intéressant, dans de nombreux cas, de laisser une plus grande marge de manœuvre. Celle-ci permettrait de rejouer ces
articulations, de remettre les acteurs concernés en contact direct et de les laisser se mettre d'accord sur la façon dont ils souhaitent travailler et sur les outils qui conviennent à leur situation.
La figure du hackeur qui se dégage de cette référence aux pratiques de l'open source caractérise assez bien les promoteurs des matériaux alternatifs présentés jusqu'ici. Comme les « bidouilleurs » informatiques, ils travaillent souvent à l'échelle individuelle tout en s'inscrivant dans
des logiques de réseaux (comme cette tentative des acteurs promoteurs de la terre-paille de donner forme à des organismes fédérateurs autour de ce matériau). Si les instances tierces qui formatent les dispositifs d'articulation de l'économie matérielle se trouvent dans une logique de
stratèges, pour rependre le vocabulaire de Michel de Certeau, les pratiques de hacking ou la promotion de matériaux alternatifs engagent quant à elles des « arts de faire » qui se rapprochent
davantage de la logique des tacticiens262. Alors que les premiers caractérisent des sujets « forts »,
capables de produire, d'imposer et de définir des espaces, les seconds caractérisent des sujets
plus « faibles » mais qui parviennent néanmoins à subvertir par de petites actions les règles dominantes.
⁂
Un autre point commun qui rapproche les pratiques de l'open source et la promotion de matériaux alternatifs, c'est leur nécessité de se ménager des marges de manœuvre dans un contexte
réglementaire qui leur est plutôt hostile. En ce qui concerne le monde de l'open source, cet argument est développé par Lawrence Lessig dans un ouvrage sur la free culture263. Il y montre que
les nouveaux modes de transport de l'information impliquent de nouvelles formes de propriété
– notamment intellectuelle – mais que celles-ci sont largement entravées par des réglementations soutenues par de gros lobbys corporatistes qui tirent leur pouvoir d'une conception ancienne de la propriété – notamment l'industrie culturelle. Lessig dépeint tout au long de son
livre la façon dont les dispositifs réglementaires ne sont pas adaptés alors que les pratiques,
elles, continuent à évoluer, élargissant toujours plus le fossé entre le « bon sens264 » et les lois. Il
montre aussi comment la culture libre s'est mise peu à peu à inventer des dispositifs plus en accords avec ses horizons normatifs. Face à la prévalence du copyright, sont par exemple apparues
262 de Certeau M., L’invention du quotidien, 1980 pour l’éd. originale, Paris, Gallimard,
1990.
263 Lessig L., Free Culture. The Nature and Future of Creativity, New York, Penguin
Books, 2005.
264 Ibid., p. 8.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
des formes de propriétés alternatives telles que les creative commons ou le copyleft. Dans ces
cas-là, l'obstacle réglementaire pèse assez lourd mais il n'est pas indépassable et c'est précisément en s'attaquant directement à cette question que les usagers parviennent à concrétiser des
alternatives.
Les enjeux sont quelque peu différents en ce qui concerne les matériaux alternatifs. Néanmoins, pour certains acteurs et certaines pratiques de l'économie matérielle, l'horizon réglementaire semble également constituer une sorte de plafond de verre difficile à dépasser. Même les
plus tacticiens et rusés des praticiens peuvent se sentir démunis face aux multiples exigences qui
pèsent sur les matériaux et les empêchent d'initier des pratiques plus marginales. Si écologiquement et politiquement, il y a beaucoup d'intérêt à utiliser des matériaux équipés différemment
de ce qui constitue la norme, d'un point de vue juridique, tout pousse les acteurs à rester dans
les chemins balisés par des indicateurs institués.
J'aimerais, dans le prochain paragraphe, évoquer une piste possible de dépassement de cette
contrainte. À la rationalité des normes et des indicateurs, je voudrais explorer les éventuelles
marges de manœuvres dégagées par le recours à une notion peut-être plus susceptible d'être activement investie : les règles de l'art.
Négocier les dimensions réglementaires : règles de l'art vs. normes
techniques
Dans l'optique de se doter de dispositifs médiateurs plus malléables sans pour autant faire
comme si aucun dispositif générique n'existait, le recours à la notion de règles de l'art semble
une piste prometteuse. C'est en tout cas celle que je vais suivre dans cette partie du chapitre. Il
s'agit d'une sorte d'expérience de pensée – un exercice spéculatif dans le sens où j'ai défini ce
terme. Elle s'appuie sur l'expérience de quelques praticiens qui, dans certaines circonstances,
ont pris l'habitude de se passer des dispositifs prescriptifs pré-formatés. Il s'agit souvent de projets relativement modestes et menés en collaboration avec un entrepreneur que le concepteur
connaît bien. Dans ces cas-là, une simple charte de bonnes pratiques, avec un recours explicite
ou implicite aux règles de l'art, suffit à formaliser à la fois la relation contractuelle et les exigences générales du projet. J'ai également eu l'occasion de discuter de ces pratiques avec un
avocat spécialisé dans les questions liées à la construction. Ces discussions et la littérature à laquelle elles m'ont donné accès ont été des ingrédients importants dans le développement de ce
chapitre.
Bien entendu, la façon dont je mène ici cette expérience de pensée (« le recours au règle de
l'art permettrait une articulation plus souple entre divers acteurs de l'économie matérielle ») se
limite à un argumentaire textuel. Si cette forme me permet de mettre en lumière les opportunités et les limites de l'hypothèse, il est clair qu'une telle proposition ne pourra se vérifier que par
un retour à l'empirie. Ce retour empirique dépasse toutefois le cadre d'un travail de recherche
tel que celui que j'ai entrepris. Aussi, les prochains paragraphes sont à prendre comme une pro-
199
200
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
position encore assez ouverte qui s'inscrit dans la suite du propos avancé jusqu'ici mais devrait
donner lieu à des prolongements dans d'autres cadres.
<définition juridique des règles de l'art>
Les règles de l'art sont une notion juridique qui se voit explicitement mobilisée dans deux
types de circonstances bien particulières. La première, c'est lors de l'établissement d'un contrat
entre deux parties. Le recours aux règles de l'art a alors « pour fonction de ratisser dans le
champ contractuel toutes les obligations qui n'ont pas été expressément visées par le
contrat.265 » Dans ce cas, les règles de l'art interviennent donc a priori. Elles sont un opérateur
de mise au point implicite entre les parties à propos des procédés à mettre en œuvre dans la réa lisation d'un ouvrage technique.
Le second type d'occurrence où apparaissent les règles de l'art correspond à des instances où
des problèmes techniques sont survenus dans un ouvrage. Lorsque les différentes parties impliquées ne parviennent pas à se mettre d'accord à l'amiable, elles en appellent à la justice pour régler leur différend. Dans ce cas, c'est le juge, éventuellement conseillé par des experts, qui devra
déterminer si le praticien a bien suivi ou non les règles de l'art, et dans quelle mesure l'origine
du problème technique peut lui être attribuée. Le juge doit donc déterminer où se trouve la responsabilité du problème. Ce n'est que dans ce second cas, au moment où le juge statue, que les
règles de l'art prennent véritablement leur consistance. Le reste du temps, elles « existent seulement à l'état latent266 », comme une sorte de cristallisation implicite des « bonnes » pratiques
professionnelles.
Dans ce qui suit, je m'intéresserai surtout au premier cas, celui où la notion représente encore un potentiel très ouvert dans un contrat dressé préalablement à la réalisation d'un projet
– en l'occurrence, la mise en œuvre de matériaux de construction dans un ouvrage constructif
selon certains procédés techniques. Dans ce cas-là, les règles de l'art correspondent bien à ce
que j'ai appelé jusqu'ici des dispositifs d'articulation ou de médiation. Elles établissent de facto
une médiation entre les exigences respectives d'acteurs divers (ici, l'entrepreneur et le concepteur). Mais ce premier type d'usage de la notion de règle de l'art reste lié au second cas, celui de
la résolution juridique du différend, puisque ce n'est qu'à ce moment-là que les règles de l'art se
voient formellement définies. Lors du recours en justice, il s'agit d'éclaircir et de déterminer a
posteriori ce qui n'a pas fonctionné, et pourquoi. Ce qui apparaît ici, c'est que les règles de l'art
se définissent principalement par la négative : ce n'est que lorsqu'il y a un problème qu'elles sont
explicitées, pour constater justement qu'elles n'ont pas été suivies.
Il faut signaler d'emblée une sorte de biais lié aux spécificités du domaine juridique. Celui-ci
ne traite en effet que des échecs. En toute logique, lorsque aucun problème technique ne sur265 Penneau A., Règles de l’art et normes techniques, Paris, Librairie générale de droit et de
jurisprudence (LGDJ), coll. « Bibliothèque de droit privé », n˚ 203, 1989, p. 28, §30.
266 Ibid., p. 103, §142.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
vient, c'est-à-dire lorsqu'on peut supposer que les règles de l'art ont bel et bien été respectées, il
n'y aucune raison d'en faire une affaire judiciaire. De ce point de vue, ce sur quoi portaient
exactement les règles de l'art n'a pas à être explicité : elles ont joué leur rôle dans la fixation
d'un horizon vers lequel tendre et, manifestement, celui-ci a été atteint (ou du moins, la situation
s'en est rapprochée de façon satisfaisante). En revanche, du point de vue des matériaux de
construction, il y a tout intérêt à considérer aussi les succès, c'est-à-dire toutes les occurrences
où ils ont effectivement été mis en œuvre selon les règles de l'art. C'est pour cette raison que je
vais surtout m'intéresser à ce moment préalable du contrat, où les règles de l'art sont déjà mobilisées mais ouvrent encore à toutes les issues possibles : les potentiels échecs, qui obligeront à
expliciter ce qui se cachait derrière cette formulation, mais aussi les potentiels succès, par lesquels la notion se « réalise » en quelque sorte (pour le dire avec un certain accent hégélien), à
tel point qu'il n'est plus nécessaire de l'expliciter. En d'autres termes, je m'intéresserai aux
règles de l'art en tant que dispositif contractuel, c'est-à-dire comme dispositif d'articulation
entre plusieurs parties.
<les règles de l'art : un outil contractuel malléable>
Du point de vue du droit, la notion de règles de l'art peut être comparée à celle de bon père
de famille. Dans les deux cas, il s'agit de standards, c'est-à-dire des sortes d'idéaux destinés à
normaliser des comportements mais qui ne sont pas à proprement parler issus des sources du
droit les plus formelles (la loi, la jurisprudence, la doctrine, etc.). Pour la juriste Anne Penneau,
de telles notions « émerge[nt] du magma jurisprudentiel267 » pour devenir des standards permettant aux juges de traiter des cas qui leur sont présentés, malgré que ces standards ne soient jamais matérialisés ou explicités a priori. De fait, pour la justice, la définition même des règles de
l'art s'avère très ouverte :
« règles de savoir-faire, conformes aux données contemporaines acquises de la
science et aux normes et recommandation techniques » qui « doivent être respectées par l'entrepreneur et l'architecte268 »
Au-delà des procédures propres au droit, cette ouverture de la définition de la notion de
règles de l'art va aussi provoquer des effets bien concrets dans la relation contractuelle qui lie architecte et entrepreneur dans la réalisation d'un projet.
En l'occurrence, au moment d'établir les tâches de chacun, elle va organiser la distribution
des responsabilités et des obligations entre ces deux acteurs d'une façon relativement ouverte.
Un entrepreneur qui s'engage à mettre en œuvre des matériaux selon les règles de l'art garantit à
267 Ibid., p. 9, §5-6.
268 Delvaux A. et Dessard D., Le contrat d'entreprise de construction, répertoire notarial,
1991, p. 147 cité par Loumaye F., « Les règles de l’art, l’innovation et le choix des
matériaux », Collège des experts architectes de Belgique (CEAB) (dir.), Le monde des
finitions. Table-ronde le 6 mai 2011, Collège des experts architectes de Belgique, 2011,
p. 69.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
l'architecte et au maître de l'ouvrage que ses travaux ne présenteront pas de défaut, tout en se
laissant un grand choix parmi les moyens à mettre en branle pour réaliser lesdits travaux. Le re cours à la notion de règles de l'art repose sur le principe que l'entrepreneur est un praticien compétent et au fait des techniques les plus adéquates pour réaliser l'ouvrage pour lequel il est engagé. À cet égard, il est intéressant de constater que la notion de règles de l'art est réciproque : le
concepteur est lui aussi tenu de respecter les règles de son « art ». Ainsi, un entrepreneur est
également tenu de signaler à un concepteur qu'il ne respecte pas les règles de l'art. Ce dernier
cas de figure donne lieu à des situations parfois cocasses, dans lesquelles l'entrepreneur prend un
malin plaisir à signifier à l'architecte ses erreurs. Une anecdote significative évoque un maçon
qui aurait consciemment muré la baie d'une cage d'ascenseur car le plan de l'architecte indiquait
à cet endroit un trait plein alors qu'il aurait dû utiliser un pointillé… Plus ironique encore est
cette image (à l'origine incertaine) trouvée sur un forum d'aide technique aux utilisateur d'un célèbre programme de conception assistée par ordinateur. On y voit l'interprétation très littérale
d'un revcloud, c'est-à-dire un symbole en forme de nuage destiné à indiquer une zone du plan
qui doit être révisée. Visiblement, un entrepreneur aurait interprété ce symbole à la lettre, en fo rant un trou de forme identique dans la chape de béton. L'image est légendée ainsi: « Please be
careful when you put revision clouds on your drawings, some of the contractors do not understand ». Mais comment être sûr que ce n'est pas plutôt un cas où l'entrepreneur a feint de ne pas
comprendre pour faire comprendre quelque chose à l’architecte !?
Si une certaine ouverture caractérise le recours aux règles de l'art dans un arrangement
contractuel, fort différentes sont les normes techniques.
Illustration XXIII: « Soyez attentifs lorsque que vous mettez des
revclouds dans vos dessins, certains entrepreneurs ne les
comprennent pas ». Exemple d'un raté dans l'articulation entre
l'entrepreneur et le concepteur… Source :
http://forums.autodesk.com/t5/AutoCAD-2007-2008-2009DWG/REVCLOUD/td-p/2045269
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
<les normes techniques : une précision à double tranchant>
Dans le cas d'une norme technique, les procédures à suivre pour obtenir un résultat donné
sont tout à fait formalisées. C'est même là leur principale caractéristique. Elles se définissent en
effet comme des « donnée[s] de référence résultant d'un choix raisonné en vue de servir de base
à la solution d'un problème répétitif. 269 » Contrairement aux règles de l'art dont le contenu est
formalisé a posteriori, les normes techniques se présentent comme des données clairement établies a priori : « la formulation de la règle normative précède nécessairement à la réalisation de
l'acte à laquelle elle est applicable.270 » Mises au point par des organismes gouvernementaux ou
para-gouvernementaux tels que les comités de normalisation ou les centres de recherche que j'ai
déjà évoqué, elles prennent forme dans des documents précis et référencés que les différents acteurs du secteur de la construction peuvent se procurer assez facilement et auxquels ils peuvent
se référer. En ce sens, la norme laisse peu de place à l'initiative individuelle des acteurs. Au
contraire : le recours express à une norme dans un contrat détermine explicitement la façon dont
les opérations techniques devront être menées. À de rares exceptions près, c'est en s'écartant du
protocole normalisé que les praticiens commettraient une faute professionnelle susceptibles de
leur valoir de lourds désagréments. En ce sens également, les normes sont censées faciliter la résolution des éventuels litiges. Dès le moment où tout est décrit minutieusement, il est fort facile
de déterminer si un éventuel problème provient de ce que l'un des acteurs n'a pas suivi scrupuleusement le protocole.
Ceci dit, toutes les normes ne portent pas sur des moyens à mettre en œuvre. Certaines se
contentent de fixer et d'objectiver les résultats à atteindre. Ce type de normes joue alors un rôle
assez similaire aux règles de l'art, en ce sens qu'elles fixent un idéal vers lequel tendre – à ceci
près que les normes objectivent d'une façon ou d'une autre ces idéaux alors qu'ils restent implicites dans le cas des règles de l'art. Ces normes portant sur les résultats laissent davantage de
marge de manœuvre aux praticiens pour décider de la meilleure méthode à utiliser afin de répondre aux exigences et aux contraintes propres aux situations qu'ils rencontrent. La réglementation sur la performance énergétique des bâtiments est un exemple de ce type. Elle repose sur
des dispositifs normatifs impliquant l'obtention de certains résultats et unifiant les méthodes de
calculs. Elle laisse toutefois une certaine marge de manœuvre aux concepteurs et aux constructeurs, qui sont libres d'opter pour les techniques qui leur semblent les plus appropriées pour atteindre les résultats escomptés. Concrètement, pour ces normes de résultats, il importe peu que
les bâtiments soient isolés avec de la mousse polyuréthane recouverte d'enduit ou avec de la cellulose soufflée dans les caissons étanches d'une ossature bois pourvu que les coefficients de déperdition thermique soient respectés. Le choix des moyens, des matériaux et de leur mise en
œuvre est laissé à l'appréciation des praticiens.
269 Penneau A., Règles de l’art et normes techniques, op. cit., p. 37, §41.
270 Ibid., p. 103, §142.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Les normes dites de résultat se distinguent des normes portant explicitement sur les moyens,
comme l'étaient par exemple les protocoles d'essais pour tester la qualité des granulats recyclés
ou ceux utilisés pour la classification des profilés de bois. Les normes encadrant ces essais reposent sur des procédures à suivre étape par étape et portent de ce fait sur les moyens autant que
sur les résultats. Il existe d'autres dispositifs qui ne sont pas nécessairement des normes mais qui
s'apparentent tout de même aux normes des moyens. Il s'agit par exemple des spécifications
techniques unifiées que j'ai présenté dans le chapitre précédent à propos de la pierre bleue.
Celles-ci décrivent avec précision des méthodes de mise en œuvre. Dès lors qu'un contrat en
appelle à ces dispositifs, les méthodes de mise en œuvre doivent se calquer sur les procédures
fixées par une instance tierce, en l'occurrence l'ex-Institut National du Logement dans le cas
d'une STS.
<distribution des compétences (1)>
Entre les règles de l'art et les normes techniques se joue une différence qui n'est pas sans lien
avec le contraste que mettait en exergue la théorie de l'acteur-réseau entre un dispositif médiateur et un intermédiaire. Le premier, le médiateur, renvoie à un dispositif dont les effets sont assez larges et susceptibles de modifier significativement la situation dans laquelle il est pris. Le
second, l'intermédiaire, suggère un contrôle et une maîtrise accrue de la situation. Plus haut
dans le texte, j'ai proposé de considérer que tous les dispositifs d'articulation de l'économie matérielle sont des médiateurs, c'est-à-dire qu'ils sont susceptibles de transformer les situations,
mais de prendre note que, pour la plupart des cas, ils ont été assagis et contrôlés. À partir des
définitions que je viens de donner respectivement des règles de l'art et des normes techniques, il
apparaît que les premières semblent bien être des dispositifs médiateurs dont les effets ouvrent à
un grand champ d'action, tandis que les secondes seraient plutôt des médiateurs aux effets très
déterminés. J'aurai l'occasion de montrer plus loin que ces deux notions ne peuvent pas tout à
fait être comparée sur un même plan. Pour le moment, je m'en tiendrai toutefois à cette distinction.
Cette différence d'effet entre les deux notions implique une série de conséquences, notamment en ce qui concerne la distribution des connaissances mais aussi des responsabilités quant à
la mise en œuvre des matériaux. Comme je l'indiquais, se contenter d'en référer aux règles de
l'art, sans définir outre mesure les moyens qu'il convient de mettre en œuvre, c'est supposer une
figure du praticien à laquelle on reconnaît des compétences, de la réflexivité et du savoir-faire.
Les acteurs sont envisagés comme étant en pleine possession de leurs moyens, y compris dans la
mise à jour de leurs connaissances, sans qu'il soit pour autant nécessaire de formaliser explicitement ces connaissances. Pour le dire avec les termes du droit ou des mathématiques : avec les
règles de l'art, les compétences des praticiens sont réputées présentes.
De leur côté, comme je l'ai déjà mentionné à partir de l'exemple de la pierre bleue, les
normes déplacent quelque part ces connaissance et ces savoir-faire vers les organismes qui les
mettent au point et en assurent la diffusion. En ce sens, il y a comme un bougé dans les compé-
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
tences respectives des différents acteurs impliqués. D'une certaine manière, lorsque des normes
techniques entreprennent de recouvrir des domaines laissés auparavant à l'appréciation plus
floue des règles de l'art, il y a comme un glissement dans la possession des savoir-faire : ce qui
était auparavant supposé par défaut une compétence des entrepreneurs devient la prérogative explicite d'un organisme extérieur. Bien sûr – je l'ai également indiqué – dans son organisation,
celui-ci inclut la représentation d'un certain nombre de praticiens. Le glissement n'est pas total.
Ce n'est pas comme si, du jour au lendemain, les praticiens étaient réputés ne plus posséder aucune connaissances, aucun savoir-faire. Mais il y a tout de même une sorte de décalage qui se
crée dès lors qu'un praticien s'en remet à des compétences et des connaissances que sont en
quelque sorte externalisées. Ce décalage, qui s'explique notamment par la nécessité de travailler
avec des chaînes de plus en plus longues de sous-traitants, entraîne des conséquences sur la
question de la distribution des responsabilités – je l'illustrerai plus loin.
Si les normes techniques constituent des investissements de formes offrant des avantages non
négligeables dans la travail des praticiens (compatibilité des produits, protection des consommateurs, facilité de comparaison, clarification des attentes, etc.), il faut également prendre en
compte les autres conséquences d'un tel dispositif. En l'occurrence, il se pourrait bien que le
prix à payer soit celui d'une certaine dépossession des savoir-faire détenus par les praticiens au
profit d'un système de connaissances plus figées et déterminées « d'en haut » par ces fameux organismes para-étatiques. Ou, plus exactement, pour ne pas utiliser une échelle « haut-bas », on
pourrait dire que ces connaissances sont élaborées en-dehors des situations auxquelles elles sont
pourtant supposées s'appliquer. Comme je le montrais dans le chapitre précédent, c'est plutôt
cette distance qui peut poser problème lorsqu'on souhaite répondre le plus subtilement possible
aux exigences d'une situation ou lorsqu'on cherche à y faire exister d'autres intérêts que ceux
contenus dans les normes.
<un bref flash-back>
Ce type glissement des compétences n'est pas sans précédent dans l'histoire. Certains auteurs se sont attachés à montrer que la naissance de la profession d'architecte est liée de très
près au déplacement d'une série de savoir-faire de type « indiciaires » vers un régime de
connaissance plus « rationnel271 », lié par exemple à la description encyclopédique des matériaux et des techniques de mises en œuvre. C'est parce que ces savoir-faire ont été décomposés,
rationalisés et décrits dans un médium relativement facile à diffuser (les livres) que les architectes (qui étaient alors encore confondus avec les ingénieurs) ont pu émerger comme une profession de « synthèse », capable de décrire à l'avance le déroulement précis d'un chantier en se
basant sur le régime de la prescription272.
271 J'emprunte l'opposition indiciaire-rationnel à l'historien Ginzburg C., Mythes, emblèmes,
traces, op. cit.
272 Dupire A., Hamburger B., Paul J.-C., Savignat J.-M. et Thiebaut A., Deux essais sur la
construction, Mardaga, 1981.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
Les conséquences d'un tel déplacement ont été analysées à travers plusieurs prismes au cours
de l'histoire et en fonction des arrière-plans méthodologique des auteurs qui se sont intéressés à
cette question.
Une lecture inspirée par les travaux de Martin Heidegger, par exemple, s'est intéressée à ce
glissement en le thématisant sous l'angle d'une aliénation de l'architecture au régime de la
science et de la technique. Selon les tenants d'une telle approche, en effectuant ce glissement
vers un système technicien, l'architecture aurait perdu sa capacité à remplir sa mission de « réconciliation de l'Être dans l'Ici et le Maintenant273 ». Il s'ensuit qu'il faudrait, pour les tenants
d'une telle approche, en revenir à une architecture de la poesis, débarrassée des influences de la
science moderne.
Une autre lecture, d'inspiration plus sociale, s'est intéressée aux conséquences de ce glissement épistémologique sur l'organisation des chantiers de construction. Certains auteurs ont vu
dans ce déplacement des compétences les prémisses de la prolétarisation du secteur de la
construction. Selon eux, les dispositifs qui ont permis la décomposition du travail, notamment
les livres techniques et les devis prescriptifs, sont emblématiques du passage du statut de l'artisan, disposant assez librement de son temps et de ses outils de production, à celui de prolétaire,
dépossédé de tout sauf de sa force de travail, ultime recours pour sa subsistance 274 :
« L'intervention massive des ingénieurs dans la construction, c'est la possibilité
de passer outre les grèves de compagnons, par la mobilisation d'une main
d'œuvre non formée, soldats ou indigents des campagnes, mais fortement encadrée, à qui tous les détails des opérations sont dictés par une minutieuse préparation, l'application des mathématiques à la construction.275 »
Si l'approche de ces questions par l'étude des dispositifs disciplinaires propres au chantier
renvoie explicitement aux travaux de Foucault, la mobilisation du référentiel de la dépossession
évoque quant à lui une veine plutôt marxiste. Selon cette dernière approche, le glissement des
compétences du registre indiciaire au registre rationnel serait indissociable d'une situation
conflictuelle entre des classes sociales. Dans cette perspective, les connaissances et leurs registres épistémologiques respectifs qui sont associés à divers types de pratiques se voient thématisés à travers le filtre d'un rapport de force entre différentes classes sociales (les soldats démobilisés et les « indigents des campagnes », associés ici à une forme de proto-prolétariat, contre les
273 Pérez-Gómez A., L’architecture et la crise de la science moderne, 1983 pour l’éd.
Originale en anglais, Liège, Mardaga, 1987, p. 316.
274 Plusieurs auteurs s'attachent toutefois à monter le caractère irréductible du chantier à
une industrialisation totale de la production du bâti. Cf. par exemple, Ferro S.,
Dessin/chantier, op. cit. ; Bernard P., « Le chantier », op. cit.
275 Querrien A. et CERFI, Devenir fonctionnaire et/ou le travail de l’État. Lectures
hypothétiques sur l’histoire du corps des Ponts et Chaussées, Paris, 1977. Cité par Dupire
A., Hamburger B., Paul J.-C., Savignat J.-M. et Thiebaut A., Deux essais sur la
construction, op. cit., p. 37.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
ingénieurs, plutôt issus de la bourgeoisie). Quoique très différentes dans leurs approches et leurs
objectifs, ces deux lectures ont en commun de présenter une sorte de glissement des compétence liées à la mise en œuvre des matériaux depuis le savoir-faire de l'artisan vers les sphères
de la conception, c'est-à-dire vers les architectes et partiellement les entrepreneurs.
Ce que suggère le mouvement de normalisation croissante des procédés constructifs, c'est la
montée en importance d'un nouveau régime, celui de la normalisation. Et ce dernier entraîne lui
aussi de nouveaux glissements dans la distribution des compétences et, partant, des responsabilités et des obligations. En l'occurrence, les concepteurs et les praticiens deviennent tous deux dépendants des organismes de normalisation au sens large.
<distribution des compétences (2)>
Mais quelles sont les conséquences de ce nouveau glissement du point de vue des matériaux
et des acteurs qui s'attellent à les mettre en œuvre ?
À première vue, le constat de dépossession semble être confirmé par de nombreux praticiens, architectes et entrepreneurs, qui expriment leur ressentiment face à un contexte normatif
considéré de plus en plus envahissant. Se pourrait-il que face à cette situation oppressante, un
dispositif aux effets plus ouverts constitue une alternative offrant davantage de liberté ? La référence aux règles de l'art permettrait-elle de préserver un certain espace de liberté pour les praticiens face aux questions techniques posées par les matériaux ? Les règles de l'art, en tant que
dispositif d'articulation spécifique, pourraient-elles devenir un vecteur de redistribution plus
équitable des compétences, là où la montée en puissance du régime normalisateur tend à les
condenser auprès des instances de normalisations ? La réponse à ces question doit être nuancée
par plusieurs remarques.
Tout d'abord, d'un point de vue juridique, il apparaît que les normes techniques et les règles
de l'art ne possèdent pas exactement le même impact. Comme l'indique Anne Penneau, « le respect des règles de l'art – qui sont une sécrétion de la pratique et qui existent indépendantes de
toute formalisation – est toujours impératif. En revanche, les normes techniques – élaborées par
un organisme de normalisation – n'acquièrent, en principe, de force contraignante qu'en cas de
référence expresse du contrat.276 » En d'autres mots, qu'on les mentionne explicitement ou non,
les règles de l'art, en tant qu'idéal vers lequel tendre, doivent en principe toujours être suivies.
De leur côté, les normes techniques n'ont de force contraignante que si elles sont invoquées expressément. Ce caractère non-contraignant est toutefois nuancé par le fait que certaines normes
sont explicitement rendues obligatoires par les autorités compétentes, auquel cas leur observation devient bien sûr aussi obligatoire.
De plus, ainsi que le souligne l'avocat Frédéric Loumaye dans l'un de ses articles, si les
normes techniques ne sont pas nécessairement rendues obligatoires par la loi, les autorités judiciaires considèrent souvent qu'elles sont assimilables aux règles de l'art. C'est d'ailleurs ce que
276 Penneau A., Règles de l’art et normes techniques, op. cit., p. 179, §257.
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suggère la définition même des règles de l'art, qui inclut une référence aux normes et aux recommandations techniques. Dans ce cas
« [leur] violation entraînera une mise en cause de la responsabilité du professionnel fautif. Cette assimilation [des normes techniques aux règles de l'art] a
pour conséquence de rendre de facto obligatoires lesdites normes même si le
texte légal donne, à une première lecture, l'impression contraire.277 »
Par ailleurs, en y regardant de plus près, il semble que les normes et les règles de l'art ne
s'opposent pas frontalement. Ce ne sont pas des voies exclusives. Au contraire, elles s'influencent mutuellement. La mise au point d'une norme se base toujours sur un état des lieux des
pratiques les plus courantes. Les normes sont une sorte de cristallisation formelle des pratiques
habituelles, autrement dit des règles de l'art implicites. Dans leur élaboration même, elles font
intervenir des acteurs de terrain possédant des connaissances et des savoir-faire propres aux pratiques en voie de normalisation. Réciproquement, prises dans leur ensemble, les normes deviennent des jalons pour ces fameuses « données contemporaines acquises de la science » que
mentionne la définition des règles de l'art. Dès le moment où la connaissance est formalisée, disponible et même diffusée, elle devient presque immanquablement une nouvelle ressource à
même de donner consistance à la notion de règles de l'art. Cela n'empêche pas que, selon les juristes spécialisés dans ces questions, on constate que les pouvoirs publics s'immiscent de plus en
plus dans le secteur de la construction en rendant des normes obligatoires. Ainsi que le remarque Loumaye, « [ces] dernières années, les architectes ont vu augmenter de façon conséquente les contraintes légales qui augmentent leur charge de travail sans qu'il y ait une quelconque adaptation de leurs honoraires.278 »
Ces deux remarques tendent à nuancer la distinction que j'effectuais entre des dispositifs aux
effets assez ouverts ou, au contraire, plus formatés. Finalement, les frontières entre les normes et
les règles de l'art tendent à se brouiller et l'on voit mal comment échapper aux contraintes posées par l'importance croissante du cadre normatif. Il s'agit toutefois de nuancer ceci en tenant
compte du fait que ce cadre n'est pas totalement figé. Il est soumis au changement par la néces sité de prendre en compte les innovations techniques. Celles-ci provoquent des bougés dans le
régime de la normalisation. La question de l'innovation technique dresse également les frontières de la notion de règles de l'art.
<les règles de l'art de l'expérimentation>
En théorie, la souplesse de la notion de règles de l'art lui permet de couvrir l'évolution des
techniques. Puisqu'elles ne définissent pas a priori les détails des procédures mais seulement
l'obligation de suivre les meilleures pratiques, les règles de l'art recouvrent aisément les grands
mouvements d'évolution lente et progressive des techniques. Par contre, elles semblent moins
277 Loumaye F., « Les règles de l’art, l’innovation et le choix des matériaux », op. cit.,
p. 72.
278 Ibid., p. 74.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
bien équipées pour servir de dispositif médiateur dans des pratiques expérimentales plus audacieuses. Celles-ci suggèrent en effet une forme de rupture avec les pratiques et les procédés
usuels. Elles se présentent généralement comme un dépassement de ce qui se faisait auparavant.
Ces pratiques novatrices invalident ainsi implicitement les pratiques précédentes, qui deviennent
tout d'une coup rétrogrades à l'aune des standards véhiculés par les nouvelles techniques. On
peut lire ce phénomène dans les exemples de la terre-paille ou de la pierre massive, qui se
veulent des pratiques novatrices à beaucoup d'égards – notamment d'un point de vue environnemental et social. Dans ces deux cas, il y a également rupture au niveau de critères d'appréciation
des matériaux. Tant les tenants de la terre-paille que les projets en pierre massive de Perraudin
ne promeuvent pas seulement un matériau mais aussi un nouvelle rhétorique à propos de ce qui
importe dans le choix des techniques constructives. À l'inverse de ce processus d'innovation par
la rupture plus ou moins franche, les règles de l'art ont au contraire besoin d'une certaine stabilité et d'un mouvement de sédimentation lente et progressive des pratiques. C'est parce qu'elles
sont communes, éprouvées, presque banales que des pratiques deviennent les références de l'état
de l'art. Par définition, des techniques tout à fait novatrices ne pourraient donc pas être assimilées aux règles de l'art puisqu'il y aurait alors comme une contradiction dans les termes.
Le droit a bien senti ce paradoxe :
« [le] principe d'exclusion des techniques non éprouvées […] risque d'avoir
des effets pervers. En effet, s'il ne tient compte que des normes en vigueur, le
praticien n'introduira dans sa pratique aucune des règles nouvelles tant qu'elles
n'auront pas fait leur preuve en milieu réel [par opposition au milieu expérimental]. Il aura ainsi adopté un comportement des plus prudents, ce qui au
plan individuel est certainement une solution satisfaisante ; mais ce faisant, il
ne participe pas à la mutation des comportements qui crée le progrès.279 »
Cet extrait montre bien qu'appréhender les règles de l'art comme un ensemble de standards
figés pose le danger de s'opposer aux impératifs de progrès de l'industrie mais aussi à une cer taine évolution des pratiques à laquelle les concepteurs entendent souvent participer. La question de la capacité d'un outil à intégrer la nouveauté et à évoluer avec le temps se pose également dans le cas des normes. Elles aussi peuvent figer des situations et bloquer les possibilités
d'innovation en fixant des standards qui deviennent obsolètes. Comme je l'ai déjà indiqué, l'inertie qu'acquiert un standard et l'investissement qu'il a représenté rendent peu évidente la mise au
point de nouvelles normes, éventuellement plus au fait des nouvelles techniques ou des nouvelles
exigences. Dans le cas des normes, il y a bien sûr toujours la possibilité d'effectuer des mises à
jour plus ou moins conséquentes. Mais cela suppose un travail important de la part des organismes normalisateurs.
Face à ce qui pourrait se présenter comme une impasse, le droit a bien dû reconnaître la nécessité de laisser place à l'évolution. Pour cela, il a admis que l'expérimentation elle-même pos279 Penneau A., Règles de l’art et normes techniques, op. cit., p. 130, §188.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
sédait ses propres règles de l'art à même d'encadrer les pratiques. Il y aurait donc quelque chose
comme des règles de l'art de l'expérimentation – une notion fleurant quelque peu l'oxymore mais
à laquelle pourraient utilement se référer les praticiens désireux de développer de nouveaux
agencements au sein des circuits de l'économie matérielle. Mais comment se passe alors concrètement l'innovation ? Comment faire en sorte d'utiliser de nouvelles techniques, de faire circuler
de nouveaux matériaux au sein de l'économie matérielle ? La question se résout bien entendu
très différemment selon l'échelle à laquelle elle se pose.
Par exemple, ce que je racontais à propos de la construction en terre-paille me semble exploiter une stratégie bien particulière. Dans les extraits cités ci-dessus, il apparaît que les promoteurs de ce matériau vont puiser dans l'histoire une série de cas exemplaires suggérant que la
technique de la construction en terre-paille est éprouvée et a fait ses preuves. Autrement dit, ils
reconstituent quelque chose comme des règles de l'art en mettant à jour une véritable jurisprudence suffisamment fournie pour dégager des principes de « bonnes pratiques ». Dans ce cas
bien précis, l'innovation ne passe pas tant par le progrès technique ou les évolutions de l'industrie mais plutôt par la redécouverte de procédés anciens. Il y a beaucoup de pratiques innovantes au sein de l'économie matérielle qui exploitent cette veine et pour qui la constitution
d'une jurisprudence parallèle joue un rôle crucial. Dans tous ces cas, il s'agit de rassembler suffisamment de preuves que les pratiques en question sont fondées même si – et c'est ici que se
joue à proprement parler l'innovation – elles n'ont manifestement pas été incluses dans le lent
processus de sédimentation qui a aboutit à la constitution des règles de l'art dominantes.
L'exemple le plus remarquable de cette stratégie est sans doute celui de la publication de
Shelter II. J'ai évoqué plus haut le premier ouvrage Shelter, qui servait de bible à tous les innovateurs désireux de se couper radicalement des circuits standards de l'économie matérielle dans les
mouvements de contre-culture des années 1970. La première édition de ce livre se présente
comme un catalogue de techniques toutes plus expérimentales les unes que les autres. Les
exemples partent dans toutes les directions, depuis la construction d'habitats dans des dômes
jusqu'à l'utilisation de mousses de polyuréthane dans lesquelles les habitants sculptent euxmêmes leur environnement. En revanche, dans le second opus publié en 1978, il y a comme un
retour au vernaculaire et à des techniques éprouvées. Les auteurs ont pris la mesure de tous les
problèmes que posaient les innovations techniques les plus radicales. Sans changer d'un pouce la
critique sociale et environnementale dont ils se faisaient les porteurs, ils proposent tout de
même d'adapter les stratégies constructives en cessant de vouloir ré-inventer la roue et en s'inspirant plutôt de l'existant et des pratiques traditionnelles. Dès l'introduction, ils annoncent la
couleur en affirmant que :
« Les ossatures en bois constituent la technique la pus courante pour la
construction des maisons dans ce pays [i.e. les États-Unis] depuis que les scieries se sont mises à produire des pièces de 2x4's et 2x6's, au milieu du 19è
siècle ; elle s'avère aussi être la technique constructive la plus pratique dans la
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
plupart des situations aujourd'hui.280 »
Plus loin dans le livre, on retrouve même un plaidoyer contre les dômes, qui étaient pourtant
devenus quelque chose comme l'image de marque de la contre-culture, et en faveur de constructions rectangulaires à ossature bois tout ce qu'il y a de plus conventionnel. Même une série de
pratiques aussi en décalage avec les circuits classiques de l'économie matérielle a dû mettre au
point une sorte d'équivalent aux règles de l'art – leurs règles de l'art. C'est le rôle que joue la
compilation de Shelter II. Cet ouvrage est une véritable mine de conseils basés sur la récolte patiente de centaines d'exemples et de cas de figure. De tous ces cas de figure émerge quelque
chose dont le principe est comparable à celui de la notion juridique de règles de l'art : c'est-àdire une jurisprudence plus ou moins explicitée de standards à l'aune desquels il est possible
d'apprécier la qualité d'une mise en œuvre ou la pertinence d'un matériau. Voilà donc comment
se mêlent, dans le cas de pratiques relativement marginales, règles de l'art et innovation.
À l'inverse, la question de l'innovation se pose très différemment pour un gros producteur de
matériau désireux de mettre sur le marché de nouvelles gammes de produits. Celui-là n'aura pas
trop de mal à entreprendre les démarches nécessaires à la réalisation de son business plan. Peutêtre possède-il en interne un département de recherche et développement à même d'entreprendre les phases expérimentales et des conduire ensuite celles-ci vers les voies de certifications usuelles. S'il n'en a pas en interne, il pourra trouver des ressources auprès des universités
ou des centres de recherche tels que le CSTC pour la Belgique. Ce gros producteur dispose sans
doute aussi d'une bonne visibilité sur le marché, via sa participation à des salons de la construction, ses apparitions dans la presse ou lors de grands évènements regroupant les principaux acteurs de son secteur. Cette présence aidera à diffuser les nouveautés qu'il propose. Les recherches menées en interne ou en partenariat pourront servir à produire des documents techniques joints aux matériaux proprement dits et facilitant d'autant leur usage par les concepteurs
et les constructeurs. Éventuellement, le producteur sera même en bon contact avec des organismes de normalisation et pourra peser pour que les prochaines normes prennent en compte les
spécificités liées à son produit. Pourquoi pas, s'il en a les moyens, organiser des journées de formation pour les acteurs du secteur afin de les familiariser avec son produit ? Enfin, l'entreprise
disposera sans doute aussi d'un solide département juridique, capable de répondre à toutes les
questions que ne manque pas de poser l'introduction sur le marché d'un nouveau produit. En
somme, ce gros producteur-là est plutôt bien armé pour faire face aux défis que représentent les
cadres juridiques et normatifs.
Mais tous les producteurs de matériaux ne disposent pas du même arsenal. D'ailleurs, les enjeux d'innovation ne se posent pas forcément que pour des producteurs. Certains concepteurs
et/ou maîtres de l'ouvrage peuvent aussi légitimement souhaiter mettre en œuvre des matériaux
ou des techniques inusuels, tout comme des entrepreneurs peuvent souhaiter mettre en œuvre
des techniques spécifiques. Certains enjeux se jouent donc à des échelles beaucoup plus ré280 Kahn L. (dir.), Shelter II, op. cit., p. 3.
211
212
Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
duites, pour des projets de moindre ampleur et disposant de moins de moyens. Pour ceux-là, le
cadre normatif pèse beaucoup plus lourd et s'en distancier demande bien d'autres moyens, d'autant plus si les pratiques en question se veulent innovantes et ne bénéficient donc pas directement de la faible marge de manœuvre qu'offre le recours à la notion de règles de l'art.
<horizontalités des relations entre acteurs>
À l'aune de toutes ces réflexions, peut-on en conclure que les règles de l'art constituent
bien un dispositif d'articulation offrant une plus grande marge de manœuvre aux praticiens qui y
ont recours ? Et en quoi consiste cette marge de manœuvre ?
Les réflexions entamées jusqu'ici semblent indiquer que les règles de l'art sont une notion assez générale dont l'usage n'a finalement pas à être discuté. Elles constituent implicitement une
exigence contractuelle, même si elles ne sont pas mentionnées en tant que telles dans le contrat
entre les différentes parties. La question qui se pose est plutôt celle de savoir si une simple men tion aux règles de l'art est suffisante ou s'il est nécessaire de préciser d'autres aspects dans les
documents qui feront office de contrat. La réponse à cette question dépend bien sûr des situations. D'un point de vue strictement juridique et de manière générale, plus le concepteur précise
ses exigences, en se référant à des normes notamment, plus il se protège en cas de problème. Il
engage en effet sa responsabilité professionnelle dans le déroulement des travaux et doit ainsi répondre à un triple devoir : devoir de conception, de conseil et de contrôle. Les normes constituent des dispositifs médiateurs redoutablement précis, qui permettent de répondre de la façon
la plus claire possible à cette triple obligation du concepteur.
Pourquoi alors vouloir s'en détacher ?
Je l'ai montré, le recours à des dispositifs d'articulation tels que les normes techniques induit
une forme de glissement dans la maîtrise des compétences et, par conséquence, du déroulement
des travaux. Dans ce cadre, il existe des concepteurs qui refusent de tout préciser à l'avance
dans les documents prescriptifs pour déplacer certaines prises de décision au moment du chantier. Cette posture suppose une certaine confiance à établir entre l'entrepreneur et le concepteur.
Un peu comme dans ces situations d'états de grâce que décrivait Loumaye, il est nécessaire que
la relation entre ces acteurs se place sur un plan impliquant un minimum de proximité et de
bonne volonté. Cette exigence de base tend donc à exclure les contextes administratifs où le
concepteur n'a rien à dire quant au choix de l'entrepreneur, comme dans les marchés publics où
les différents acteurs sont choisis par le maître d'ouvrage suite à des appels d'offres publics.
Dans ces cas-là plus encore que dans tous les autres, il y a tout intérêt à ce que chacun « assure
ses arrières ». Le seul recours à une notion aussi vaste que les règles de l'art semble mener à des
articulations particulièrement fragiles. Par contre, dans des cadres où le concepteur connaît et
s'entend bien avec le constructeur, le fait de pouvoir déplacer certaines prises de décision peut
constituer à la fois un geste pratique et politique.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
Pratique, dans le sens où le concepteur n'a pas à rédiger tout un cahier des charges pour fixer
ses exigences. Une simple charte mentionnant que tout se déroulera selon les règles de l'art peut
suffire. Il en découle un gain de temps pour chacun des acteurs impliqués. Le simple recours
aux règles de l'art permet au concepteur de se protéger dans le cas éventuel d'un problème menant à une résolution juridique. Mais il faut pour cela que les articulations entre les acteurs
tiennent à d'autre registres que les stricts aspects juridiques. Il faut qu'il y ait en jeu une certaine
forme de confiance ou d'estime mutuelle entre les acteurs. Dans ces cas-là, un dispositif tel que
la notion de règle de l'art semble suffisant pour formaliser l'aspect juridique de la relation, qui
tient par ailleurs grâce à d'autres liens solides.
Politique, dans le sens où cette posture de déplacement des compétences tend à instaurer une
certaine horizontalité dans les relations entre les acteurs. Il y a là quelque chose de l'ordre de
l'écologie des pratiques au sens où Isabelle Stengers utilise ce terme281. Déplacer certaines prises
de décision depuis l'espace du bureau de conception vers le chantier, c'est une façon de contrer
les phénomènes de dépossessions et de déqualification que je mentionnais plus haut. Généralement, les concepteurs qui acceptent de prendre ce risque – on pourrait presque dire qu'ils travaillent sans filet – le font pour des postes assez précis et localisés. J'ai eu l'occasion de rencontrer un architecte à qui il arrivait de ne pas détailler les modes de mise en œuvre en amont pour
pouvoir prendre cette décision avec les principaux intéressés, c'est-à-dire les travailleurs euxmêmes, lors du chantier proprement dit. Cela lui permettait de tenir compte dans une certaine
mesure de leurs exigences, de leurs possibilités voire même de leurs envies 282. Dans ce cas, il
s'agissait de micro-déplacements, concernant un poste ou deux de tout un cahier des charges. Il
s'agissait par exemple de réfléchir avec certains corps de métier à la question des finitions d'un
bâtiment. Les décisions n'étaient jamais totales dans la mesure où certains aspects devaient être
arrêtés en amont, comme par exemple le prix du projet et donc les matériaux adéquats et leurs
quantités. Il s'agit toutefois d'une voie qui s'oppose assez directement aux tendances dominantes
de l'économie matérielle, pour qui il est nécessaire de clôturer toutes les discussions et de lever
toutes les incertitudes avant de commencer les phases de construction du projet.
Plus radicales encore sont les expériences menées dans les années 1970 par l'architecte brésilien exilé en France, Sérgio Ferro. Tout au long de sa carrière d'architecte et puis d'enseignant,
il a travaillé sur de nouvelles formes d'organisation du travail autour du chantier et de la mise en
œuvre des matériaux. Ses expérimentations ont en commun la volonté de surmonter la séparation entre le dessin prescriptif et le faire du chantier, en mettant à l'épreuve des formes d'interactions basées sur la libre coopération. Ce qu'il écrit à ce sujet me semble jeter un éclairage intéressant sur ces notions de redistribution des compétences et des responsabilités :
« Les conséquences positives de la libre coopération des divers lots de produc281 Stengers I., La Vierge et le neutrino, op. cit., p. 227-259.
282 Rencontre avec l'architecte Pierre Bernard, séminaire d'école doctorale thématique à la
Faculté d'architecture la Cambre/Horta de l'Université libre de Bruxelles, le 16 février
2011.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
tion […] sont très nombreuses. Plusieurs dérivent de l'économie générée par la
rationalité interne des équipes autonomes. Ainsi, par exemple, sont éliminés
les coûts importants des dysfonctionnements multiples nécessaires aujourd'hui
aux techniques de domination. Sont réduits aussi les excès de matériau dûs à
des prescriptions contraires à leur logique. […] D'autres conséquences découlent de l'amélioration des conditions de travail : élimination ou réduction de
produits nocifs employés de façon irresponsable par la production courante, diminution des accidents de travail. […] Et encore, et surtout, possibilité effective, étant donné les économies réelles importantes, d'une substantielle augmentation des salaires. […] Je répète encore une fois : cela n'est pas utopie,
rêve rosé d'intello : j'ai pratiqué tout ça, c'est possible aujourd'hui, on peut le
faire plus facilement que ce qu'implique la domination.283 »
Il ajoute toutefois après ce passage une précision de taille, qui n'est pas sans rejoindre ce que
j'évoquais à propos de la déconnexion plus ou moins radicale des circuits de l'économie matérielle :
« Évidemment, si on le fait dans le cadre « normal », la « récupération » est
inévitable. On doit rester dans l'expérimentation, ou l'introduire là où une autre
société se prépare déjà.284 »
Ce dernier point me semble éclaircir à la fois les bénéfices qui pourraient découler de l'usage
de dispositifs médiateurs relativement souples, tels que le sont les règles de l'art, mais aussi leur
portée relative en fonction des contextes. Entre l'état de grâce ou l'expérimentation radicale et le
contexte complètement cloisonné d'un recours récurrent aux normes techniques, il y a vraisemblablement des marges de manœuvre intermédiaires pour les praticiens désireux de jouer un
rôle plus actif dans la définition des règles de leur art.
Les effets sur le type de responsabilité en jeu
La partie précédente de ce chapitre explorait en détail la notion de règle de l'art et la façon
dont sa mobilisation dans des circonstances données pouvait contribuer à la création d'agencements alternatifs au sein des circuits de l'économie matérielle. Cette partie était développée en
accentuant à dessein une opposition assez forte entre, d'un côté, les règles de l'art et, de l'autre,
les normes techniques – quoique les derniers paragraphes invitent à nuancer quelque peu cette
opposition.
Cette nouvelle partie du chapitre revient sur cette opposition. Elle tente de tirer certaines
conclusions en matière de responsabilité. Il a été dit plus haut que les normes constituaient des
sortes de filets de sécurité pour les praticiens qui engagent leur responsabilité dans les projets.
283 Ferro S., Dessin/chantier, op. cit., p. 141.
284 Ibid.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
Dans ce qui suit, je montrerai que les différences qualitatives entre les dispositifs médiateurs
évoqués jusqu'ici supposent également des accentuations très différentes de la responsabilité.
<les substrats linguistiques de la responsabilité>
Je me baserai ici sur les travaux de Jean-Louis Genard qui s'est intéressé de très près à
l'émergence historique de la notion de responsabilité en occident 285. Ses travaux s'attachent à
montrer comment la responsabilité s'est progressivement imposée comme un cadre d'interprétation de l'action, remplaçant peu à peu d'autres manières de prêter du sens à ce qui se passe
(telles que le destin, l'intervention divine, le hasard, l'astrologie, la providence, le fatum, etc.).
Petit à petit, alors que le concept de responsabilité prenait progressivement le sens ou, plus exactement, les sens qu'on lui attache aujourd'hui, il devenait également, dans une sorte de mouvement retour, une ressource affectant « les forces illocutionnaires et performatives mobilisées par
les interactions sociales286 ». En d'autres mots, à partir du moment où la notion fait son apparition dans un cadre bien précis, elle devient aussitôt une ressource pouvant être utilisée dans
d'autres cadres, s'imposant ainsi de plus en plus largement. C'est ainsi par exemple que la notion
de responsabilité a été abondamment mobilisée dès le 18è siècle dans les discussions portant sur
la distinction entre fous et criminels, dont on se demandait alors s'ils étaient aptes ou non à répondre de leurs actes afin de déterminer s'il fallait les envoyer plutôt à l'asile ou en prison287.
Pour prendre la pleine mesure des multiples accentuations constitutives de la notion de responsabilité, Jean-Louis Genard se penche sur les substrats linguistiques qui sont mobilisés
lorsque cette notion est invoquée. En particulier, la grammaire des pronoms (je, tu, il…) et celle
des modalités (devoir, vouloir, savoir, pouvoir) lui sont d'une grande aide pour nuancer les diverses façons dont s'est constituée et a été interprétée la notion de responsabilité.
Il montre par exemple que la notion même de responsabilité est indissociable de l'émergence
et de la construction progressive d'un sujet autonome (qui se cristallise donc autour du « je »).
Mais, peu à peu, la responsabilité en viendra à être considérée aussi à travers le cadre d'un engagement vis-à-vis de l'autre (selon une relation « je-tu »). Il y a aurait donc eu au fil du temps un
glissement depuis « une responsabilité comme faculté de commencer, pensée à partir des ressources de la subjectivité, vers des figures où la responsabilité se symétrise, et enfin, avec l'impératif de décentrement, vers des figures dans lesquelles l'autre devient le pôle à partir duquel
construire la validité normative.288 » En ce sens, la responsabilité s'entend selon les accentua285 Genard J.-L., La grammaire de la responsabilité, op. cit. ; Genard J.L., « Communauté
politique et transformations de la responsabilité », Études d’éthique chrétienne, 2008,
vol. 4, pp. 30-44 ; Genard J.-L., « Genèse de la responsabilité » ; Genard J.-L.,
« Responsabilité individuelle ou déresponsabilisation collective ? ».
286 Genard J.-L., La grammaire de la responsabilité, op. cit., p. 98.
287 Foucault M., Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, coll. « Collection
“Tel” », n˚ 9, 1976.
288 Genard J.-L., La grammaire de la responsabilité, op. cit., p. 135-136.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
tions propres à la relation « je-tu » : être responsable, c'est répondre à l'autre, voire même répondre de l'autre.
Mais Jean-Louis Genard s'attache ensuite à montrer que de nouveaux phénomènes propres à
la modernité, dont le principe de différenciation des sphères de validité, tendent à construire un
regard objectivant qui se donne comme ambition d'offrir des explications aux situations rencontrées. Celui-ci va transformer les accentuations possibles de la notion de responsabilité :
« Ce processus [d'émergence d'un regard objectivant] porte en lui la possibilité
d'entrer dans une relation à autrui dans laquelle celui-ci n'est pas forcément
considéré comme un autre sujet, dans lequel la responsabilité ne lui est pas forcément présupposée et dans laquelle plutôt que d'être rencontré à la deuxième
personne (Tu), il l'est tendanciellement à la troisième (Il).289 »
Ce phénomène, étroitement lié selon Jean-Louis Genard à l'émergence des sciences sociales
et plus particulièrement du complexe psycho-médical et du savoir statistique, aura une lourde
influence sur la manière d'envisager la responsabilité. Il offre en effet la possibilité de porter un
regard potentiellement déresponsabilisant sur les actions menées par les acteurs sociaux. Si la
statistique, par exemple, prétend offrir une explication à tel ou tel phénomène, l'action menée
par un sujet donné n'a plus à être interprétée à travers le filtre des modalités de la responsabilité.
Savait-il ce qu'il faisait ? Pouvait-il faire autrement ? Voulait-il même le faire ? « Non ! » répondra le savoir objectivant des statisticiens, « il ne peut être tenu responsable de se trouver dans
telle partie d'une répartition statistique ! ». Le même type de sémantique déresponsabilisante
pourrait être déployée dans un discours tenu par un psychologue, par un chercheur en neurosciences, voire même par un sociologue quelque peu positiviste.
Bien qu'il propose une lecture historique de l'instauration progressive de ce cadre d'interprétation spécifique qu'est la notion de responsabilité, le travail de Jean-Louis Genard n'a pas une
visée téléologique selon laquelle les accentuations de la responsabilité se succéderaient les unes
aux autres, rendant caduques celles qu'elles remplacent. Au contraire, différentes accentuations
constitutives peuvent cohabiter plus ou moins confortablement dans les institutions qui s'en sont
emparées. Bien souvent, ces accentuations sont des sujets de controverses ou de discussions dont
les issues ne sont pas toujours claires. Énormément de dispositifs sociaux oscillent au sein d'une
continuité entre le dualisme responsabilité-irresponsabilité. En somme, les différentes accentuations de la responsabilités ne sont ni figées ni limitées ; leur spectre pourrait être étendu 290. Elles
doivent avant tout être considérées comme des outils permettant de mettre l'accent sur des glis sements significatifs et interpellants qui se jouent dans la société.
289 Ibid., p. 167.
290 Genard J.-L., « Genèse de la responsabilité », op. cit., p. 13.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
<accentuations objectivantes>
Le recours aux normes et aux arsenaux d'indicateurs dans un engagement contractuel correspond à une façon d'objectiver les attentes mais aussi d'attribuer les responsabilités respectives en
cas de problème. Ces responsabilités sont ainsi ramenées à une série de critères rendus objectifs.
Une grande partie de la profession d'architecte et du métier d'entrepreneur, pour continuer sur
ces deux figures, se construit autour d'une telle conception de la responsabilité, via des dispositifs tels que les normes mais aussi, plus significativement encore, les polices d'assurance professionnelles ou les garanties qu'ils s'engagent à fournir – et dont la garantie décennale est sans
doute la représentante la plus connue du côté des architectes.
Modalisations
Objectivantes
Subjectivantes
Virutalisantes
Devoir
Vouloir
Actualisantes
Savoir, pouvoir (possibilité)
Pouvoir (capacité)
Table I: Tableau des modalisations291.
Corollairement et, devrais-je dire, réciproquement, il y aurait une tendance claire à qualifier
d'irresponsables des praticiens qui ne souscriraient pas à de tels dispositifs (bien que des règlements rendent obligatoire le recours à certains de ces dispositifs au caractère objectivant). J'ai
notamment montré à quel point les normes et les indicateurs possèdent ce caractère déontique
qui les imposent comme le standard à atteindre et obligent ceux qui les invoquent à s'y tenir
– renvoyant ainsi bien à la modalité du devoir. Dans le cas de l'architecte, ce caractère irresponsable est également prévenu par des instances comme les ordres professionnels qui ont pour ainsi dire été créés à cette fin. L'ordre des architectes de Belgique, pour citer la principale institution, a été mis sur pied dans l'optique de fournir aux maîtres d'ouvrage la garantie que les architectes qu'ils engagent sont compétents292. Fondamentalement, il s'agit donc d'un organe de protection des consommateurs plutôt que d'une instance de protection de la profession – même s'il
est clair que la protection de la profession passe aussi, d'une certaine manière, par une forme de
crédibilité publique, ce qu'entend précisément garantir l'ordre des architectes.
Dans le chef de ces instances professionnelles, la responsabilité (ou l'irresponsabilité) de l'architecte praticien n'est pas rapportée uniquement à des modalités objectivantes (« a-t-il respecté
telle norme ? », « savait-il qu'il y avait un vice à tel endroit ? », etc.). Le recours à la déontologie renvoie également à des modalités subjectivantes, plus directement liées à la volonté et à la
capacité des praticiens. Sa responsabilité sera également évaluée à travers ces filtres-là : « a-t-il
voulu bien faire ? », « pouvait-il faire autrement ? », etc. Selon cette accentuation, la responsabilité n'est pas qu'une question de critères objectifs ou d'indicateurs fixés une fois pour toute.
Une certaine idée de l'engagement personnel et volontaire y est bien présente. C'est ce que
291 Genard J.-L., La grammaire de la responsabilité, op. cit.
292 Genard J.-L., « À propos des Ordres professionnels », Pesleux M. et Burniat P. (dir.),
Un Ordre démocratique dans une Belgique fédérale, Institut Supérieur d’Architecture de
la Communauté Française, coll. « Documents d’architecture », n˚ 1, 1996, pp. 23-36.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
montre assez clairement l'article premier du règlement de déontologie fixé par le Conseil national de l'Ordre des architectes belge :
« L'exercice de la profession d'architecte, en exprimant les aspirations de son
époque et en les transposant, autant qu'il se peut, dans ce qui formera le cadre
de vie et de l'activité de l'homme, tend à y sauvegarder des valeurs essentielles.
Quel que soit dès lors son statut, l'architecte réglant son comportement de façon à assurer au mieux sa mission doit témoigner d'un respect constant de tous
les facteurs qui ont une incidence sur le milieu.293 »
Cet extrait est intéressant car il montre à la fois les modalités liées au devoir (« l'architecte
[…] doit […] ») mais aussi, très explicitement, les modalités liées à la possibilité et la capacité
(« autant qu'il se peut ») et, en filigrane, les modalités liées à un certain engagement volontaire,
notamment à travers l'idée de « sauvegarder des valeurs essentielles » (valeurs qui restent
d'ailleurs particulièrement floues). Ce petit extrait se trouve à cheval entre, d'un côté, une responsabilité envisagée sous l'angle objectivant du devoir, c'est-à-dire rapporté à une série de critères rendus plus ou moins explicites, soit une sorte de responsabilité-Il, et, de l'autre côté, une
responsabilité envisagée comme un rapport intersubjectif entre le praticien et le milieu qui l'entoure, c'est-à-dire envisagée sur le mode d'une responsabilité-Tu étendue pour l'occasion aux
non-humains.
Malgré la diversité de registre modaux qui se télescopent dans cet extrait et, de manière
plus générale, dans des instances professionnelles telles que l'ordre des architectes, il semble que
le registre modal de l'obligation reste tout de même prédominant. Si l'architecte, ou plus exactement le candidat-architecte, prête serment avant de s'engager dans l'exercice de ses fonctions, le
règlement de déontologie n'en est pas moins rendu obligatoire par arrêté royal et tout professionnel patenté est tenu de le suivre. L'arrêté royal du 18 avril 1985 portant approbation du règlement de déontologie établi par le Conseil national de l'Ordre des architectes stipule en effet
dans son article premier que « le règlement de déontologie […] a force obligatoire ». Les modalités subjectivantes se voient donc quelque peu subsumées aux modalité objectivantes et la type
de responsabilité qui en ressort porte les traces de cette accentuation.
À l'inverse, dans tout ce que j'ai mis en avant jusqu'ici, depuis les explorations autour des
matériaux quelque peu outsiders jusqu'aux réflexions sur des dispositifs médiateurs aux effets
plus ouverts, c'est une toute autre accentuation de la responsabilité qui est sous-entendue. L'horizon normatif que je tente de déployer ici engage plutôt une forme de responsabilité-Tu largement étendue. Lorsque les promoteurs de la terre-paille en appellent à une responsabilité écologique, devant l'environnement et les générations à venir, lorsque Perraudin indique vouloir sortir
des rapports sociaux de la sphère marchande et se montrer plus économe vis-à-vis des matières
premières, il n'est pas exactement question de la même responsabilité que celle qui se cristallise
293 Conseil national de l’ordre des architectes de Belgique, « Règlement de déontologie. »,
1983.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
dans les dispositifs objectivants. Il s'agit plutôt d'une accentuation de la responsabilité où les acteurs se voient sommés de pouvoir répondre de tous les dispositifs et tous les autres acteurs de
l'économie matérielle. Une telle conception a pour horizon l'établissement de relations intersubjectives équitables entre les êtres qui peuplent les circuits de l'économie matérielle – y compris
de ceux à venir, si on prend au sérieux les arguments de la commission Brundtland qui engagent
les générations futures ainsi qu'une « solidarité des choses vivantes », pour reprendre les beaux
termes de Fabrice Flipo294.
<répondre de ce à quoi l'on se connecte>
Le recours aux règles de l'art mais aussi, de façon plus générale, à tous les dispositifs médiateurs dont les effets sont plus ouverts, implique une autre accentuation de la responsabilité que
celle véhiculée par les dispositifs à caractère objectivant. Cette accentuation pourrait bien faire
écho à la responsabilité telle que l'envisage Donna Haraway lorsqu'elle affirme que
« [l']analyse féministe s'évertue […] à comprendre comment les choses fonctionnent, qui participe à l'action, quelles possibilités leur sont offertes, et par
quels moyens les acteurs de ce monde pourraient-ils devenir responsables les
uns envers les autres et s'aimer de façon moins violente.295 »
Ce passage extrait du Manifeste des espèces de compagnie articule dans une belle expression
une ambition de compréhension, tournée sur une tentative d'éclaircissement du fonctionnement
des choses, avec une ambition transformative, tournée vers une modification des situations en
présence. La question qui anime Haraway dans ce petit manifeste touche à la possibilité, maigre
mais pourtant indispensable, d'établir des partenariats plus respectueux entre espèces. Elle choisit ici les chiens et les humains même si elle évoque aussi d'autres types de partenariats au fil des
pages de ce court ouvrage et dans d'autres de ses travaux. Ce qui lui importe surtout, c'est de
parvenir à envisager un avenir commun plus radieux tout en prenant la pleine mesure des héri tages férocement conflictuels et toujours lourdement politiquement chargés qui caractérisent les
relations entre les espèces.
Dans ce manifeste et dans plusieurs de ses autres travaux, elle tente de tracer et de rendre visible certaines des connections qui relient les espèces entre elles. Elle s'intéresse par exemple à
ce qui la relie, en tant que femme, aux souris Onco tm modifiées génétiquement pour devenir ultra-sensibles au cancer et servir ainsi la recherche contre cette maladie. Elle s'intéresse également aux connections qui s'activent quand « [elle] caresse […] le voluptueux Montagne des Pyrénées [i.e. une race de chien] de [sa] voisine […], [et qu'elle] touche en même temps les loups
gris canadiens et les élégants ours slovènes réhabilités, l'écologie restaurative internationale, les
294 Flipo F., Nature et politique. Contribution à une anthropologie de la modernisation et de
la globalisation, Paris, Éditions Amsterdam, 2014, p. 362.
295 Haraway D., Manifeste des espèces de compagnie. Chiens, humains et autres partenaires,
op. cit., p. 15. Je souligne.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
expositions canines ainsi que les économies pastorales multinationales296 » – autant d'éléments
qui ont joué un rôle actif dans l'histoire de cette espèce. Il s'agit, pour Haraway, de ne pas jouer
la carte de l'innocence297, de ne pas fermer les yeux sur les tensions qui habitent le monde et qui
animent les relations entre les espèces, mais au contraire de ré-investir ces héritages et ces effets
de connections pour composer activement d'autres types de relations et ouvrir ainsi de nouveaux
horizons.
Dans une perspective semblable, les acteurs de l'économie matérielle en passent, eux aussi,
par des effets de connexion : entre acteurs humains (comme les relations parfois conflictuelles
que j'ai abordées à propos des concepteurs, des entrepreneurs, des ouvriers…), mais aussi vis-àvis d'acteurs non-humains (les matériaux en premier lieu, et puis leurs équipements mais aussi
tous les acteurs qui sont mobilisés par leurs trajectoires298). J'ai montré au tout début de cette recherche, à propos du ciment, que le fait de prescrire un mètre cube de ciment était tout sauf
anodin. De très nombreux et très différents acteurs sont concernés par cette action. Là aussi, il
s'agit d'apprendre à devenir plus responsable les uns envers les autres et à « s'aimer de façon
moins violente ». Mais, là également, il s'agit de ne pas se laisser submerger par le caractère
vertigineux de l'inventaire de tous ces acteurs. En ce sens, il y a beaucoup à apprendre des travaux de Haraway, qui abordent cette question avec beaucoup de finesse. Il s'agit toutefois, ici
encore, d'effectuer une sorte de transposition dans la mesure où ses terrains ne sont pas directement ceux de l'économie matérielle (les effets de connexion ne sont pas tout à fait identiques
entre la caresse d'un Montagne des Pyrénées et la prescription d'un mètre cube de béton
frais…).
Cette question de la responsabilité est centrale dans les travaux de Haraway sur la rencontre
entre le féminisme et les sciences. C'est un point qu'elle aborde notamment dans un texte consacré à ce qu'elle appelle les « savoirs situés299 », et plus particulièrement dans un chapitre intitulé
« la persistance de la vision ». Dans ce passage, elle s'interroge sur la question de l'objectivité et
296 Ibid., p. 108.
297 Despret V., « En finir avec l’innocence. Dialogue avec Isabelle Stengers et Donna
Haraway », Dorlin E. et Rodriguez E. (dir.), Penser avec Donna Haraway, Paris,
Presses Universitaires de France, coll. « Actuel Marx. Confrontation », 2012, pp.
23-45.
298 Cf. le chapitre consacré aux linéaments de l'industrie cimentière, et plus
particulièrement le paragraphe « Rendre compte de l'expérience de la responsabilité »,
p. 46.
299 Je travaille ici sur base de deux traductions sensiblement différentes du même texte,
l'une parue dans la traduction française de Simians, Cyborgs and Women. The
Reinvention of Nature, effectuée par Bonis O., pour les Éditions Jacqueline Chambon
(op. cit.), l'autre reprise dans la collection de texte Manifeste cyborg et autres essais.
Sciences – Fictions – Féminismes, établie par Allard L., Gardey D. et Magnan N. aux
éditions Exils, 2007.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
tente de montrer comment celle-ci serait avant tout une affaire de vision située, « une corporéisation bien particulière300 » :
« […] l'objectivité s'affirme comme une affaire d'encorporation particulière et
spécifique, et plus du tout comme la vision mensongère qui promet de s'affranchir de toutes les limites et de la responsabilité.301 »
Cette vision mensongère et déresponsabilisante, Haraway l'associe dans ce passage à ce
qu'elle nomme les « trucs divins » (god tricks). Ceux-ci ont à voir avec le fait de prétendre offrir
une vision unitaire et complète sur une situation, ou, corollairement, de prétendre que tout se
vaut, que tous les points de vue seraient identiques – une sorte de relativisme duquel la critique
serait absolument exclue. Contre ces « trucs divins », Haraway plaide pour une reconnaissance
du caractère situé de chaque production de savoirs et de connaissances. À chaque fois, la vision
doit être construite et équipée. Ce n'est que sous l'angle de la perspective partielle que peut être
posée la question de la responsabilité dans la production des connaissances : « une perspective
partielle peut être tenue responsable autant des monstres prometteurs que des monstres destructeurs qu'elle engendre302 ». L'inverse s'affirme ici également : une vision non située ne pourrait
donc mener qu'à des posture irresponsabilisantes.
Dans la suite de son texte, Donna Haraway insiste sur cette question de l'équipement de la
vision et de la responsabilité qui s'y attache. Car aucun point de vue n'est anodin. Tous demandent un certain équipement, qu'il soit matériel, organique ou, comme elle le dit, sémiotique.
Il n'y a pas de vision « neutre » et détachée. Tout est affaire d'équipement. Même les visions de
ceux que Haraway appelle les assujettis, les moins puissants (auxquels, selon elle, le féminisme
se lie peut-être parfois un peu trop rapidement 303), doivent être localisées et localisables sous
300 Haraway D., « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège
de la perspective partielle (1988) », Des singes des cyborgs et des femmes, op. cit.,
p. 334.
301 Haraway D., « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège
de la perspective partielle (1988) », Manifeste Cyborg et autres essais, op. cit., p. 117.
302 Ibid.
303 « Les assujettis ont une chance convenable d'éventrer le truc divin et ses illuminations
éblouissantes, et donc aveuglantes. Les points de vue « assujettis » sont privilégiés parce
qu'ils semblent promettre des récits du monde plus adéquats, plus soutenus, plus
objectifs, plus transformateurs. Mais apprendre à voir d'en bas requiert au moins autant
de savoir-faire avec les corps et le langage, avec les médiations de la vision, que les
visualisations technoscientifiques « les plus élevées ». » Ibid., p. 119. Ce passage est en
fait une mise en garde adressée à certaines dérives du féminisme, qui auraient tendance
à s'associer un peu trop rapidement et par défaut à la position de l'opprimé. Pour
Haraway, cette position ne va pas de soi. Au contraire, s'y référer trop rapidement c'est
retomber dans le mythe d'une identité politique « pure », incapable de prendre en
compte les subjectivités faites « de fusions multiples d'identités marginales ». C'est une
préoccupation qui était déjà présente dans le manifeste cyborg, où elle affirme que
« [les] féminismes et les marxismes ont buté sur les impératifs épistémologiques de
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
peine de ne pouvoir être tenues responsables de ce qu'elles produisent. C'est cela que Haraway
dramatise à travers une formulation percutante dont elle a le secret et qui se demande : « avec le
sang de qui mes yeux ont-ils été façonnés ?304 » Dans cette perspective, être tenu responsable,
c'est pouvoir répondre du choix de ses positionnement et des dispositifs auxquels on se lie pour
produire certaines visions, certains savoirs – certains agencements matériels, suis-je tenté
d'ajouter.
Ces considérations sont prises dans une pensée politique extrêmement riche qui multiplie les
appels à des effets de connexions et de responsabilisation. Au détour du pli d'un autre texte de
Haraway, on retrouve explicitée cette thématique de la construction de la vision et de la responsabilité, dont l'horizon normatif est peut-être davantage précisé encore :
« les caractéristiques optiques de ma théorie diminutive ne sont pas construites
pour produire des effets de distance mais des effets de connexion, d'encorporation et de responsabilité pour un « ailleurs » imaginé que nous pourrons, peutêtre bientôt, apprendre à voir et à construire ici. […] Je crois que la vision
peut être reconstruite par les activistes et les défenseurs-se-s engagé-e-s dans
une lutte contre les filtres politiques. Nous pourrions alors voir le monde à travers les perspectives rouges, vertes et ultraviolettes, c'est-à-dire à travers les
perspectives d'un socialisme encore possible, d'un féminisme, d'un environnementalisme antiraciste et d'une science pour le peuple.305 »
Le cadre normatif de Donna Haraway se révèle ici assez limpidement. Il ne s'agit plus seulement de plaider pour une attention « en général » aux diverses pièces d'équipement qui
construisent les postures et les points de vue, il s'agit aussi de s'inscrire dans la continuité d'un
l'Occident, qui amènent à construire le sujet révolutionnaire dans la perspective d'une
hiérarchie de l'oppression et/ou en adoptant une position latente de supériorité morale,
d'innocence et de plus grande proximité avec la nature. » Les perspectives partielles
sont peut-être à considérer comme une réponse à cette construction simpliste du sujet
politique et comme une réponse à l'émergence des travaux sur l'intersectionnalité, en
particulier ceux qui proviennent du black feminism. Haraway D., « Un manifeste
cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle », Des
singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature, traduit par Bonis O.,
Paris, Éditions Jacqueline Chambon, 2009, p. 309, 312 ; Dorlin E., Black feminism :
Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, L’Harmattan, 2008.
304 Haraway D., « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège
de la perspective partielle (1988) », op. cit., p. 121 ; Zitouni B., « With whose blood
were my eyes crafted? (D. Haraway). Les savoirs situés comme la proposition d’une
autre objectivité. », Dorlin E. et Rodriguez E. (dir.), Penser avec Donna Haraway,
Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Actuel Marx. Confrontation », 2012, pp.
46-63.
305 Haraway D., « Les promesses des monstres : politiques régénératives pour d’autres
impropres/inapproprié-es (1992) », Dorlin E. et Rodriguez E. (dir.), Penser avec
Donna Haraway, traduit par Aguiton S. A., Paris, Presses Universitaires de France,
coll. « Actuel Marx. Confrontation », 2012, p. 160-161.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
projet critique – éventuellement redéfini, amendé et dépassé mais à la vocation transformatrice
clairement assumée. La métaphore de la vision qui traverse ces différents passages fonctionne
ici à merveille : à la question choc qui demandait d'où venait le sang qui a façonné nos dispositifs de vision répond l'image forte des filtres rouges, verts et ultraviolets, comme autant de dispositifs pour produire des visions différentes – et qui sont autant de promesses d'un devenir plus
responsable. Ces filtres ne sont pas sans lien avec ce que j'ai rapporté à propos des promoteurs
de matériaux alternatifs, qui, de près ou de loin, voient leurs actions à travers des filtres sensiblement identiques.
Il y aurait beaucoup à écrire sur la façon dont Haraway s'inscrit dans la continuité d'un projet
politique aux ambitions transformatrices qui remontrait, selon une lignée pas nécessairement
rectiligne, à la critique marxiste et à la théorie critique de l'École de Francfort, et qui aboutirait,
non sans passer par de très nombreux méandres, à la critique écologiste, post-coloniale et féministe. Après tout, le manifeste cyborg qui a rendu Haraway célèbre comporte bien dans son titre
« féminisme socialiste à la fin du XXè siècle ». Dans son travail autour de l'entrée « genre »
pour un dictionnaire marxiste, Haraway entreprend une relecture de la théorie critique d'un
point de vue féministe. Partant de Marx et de Engels, elle inscrit son propre travail et celui d'auteurs proches dans la lignée de ce projet, tout en soulignant la nécessité qui a émergé pour elle
et pour d'autres féministes de théoriser «l'émergence et les limitations des nouvelles formes de
subjectivité politique pour développer une politique engagée, positionnée, débarrassée des clôtures métaphysiques de l'identité.306 » Malgré des prises de distance vis-à-vis de certains aspects
des mouvements marxistes, Haraway s'inscrit assez clairement dans l'héritage de ce projet critique. Le manifeste cyborg serait une sorte de version contemporaine du manifeste communiste,
revu à la hauteur des changements qui ont touché l'organisation du travail et du capital euxmêmes. Son enjeu est, écrit-elle, d'examiner la possibilité d'une « politique féministe-marxiste
prenant en compte les positionnements des femmes dans les systèmes multinationaux sociaux,
culturels et techniques relayés par la science et la technologie.307 »
En l'occurrence, c'est la figure du cyborg qui incarne l'émergence de cette nouvelle forme de
subjectivité politique « débarrassée des clôtures métaphysiques de l'identité ». Là où, auparavant, le projet critique se basait sur une vision identitaire de la subjectivité (par exemple, le
« prolétaire » ou le « dominé »), le cyborg en appelle à une approche plutôt basée sur les affinités, les connexions, les agencements. Et c'est dans cette approche faite de connexions partielles
et partiales que la notion de responsabilité joue un rôle si important chez Haraway. Dès le moment où le projet politique critique et transformateur se construit sur des agencements et des alliances toujours situés avec des dispositifs toujours spécifiques, la dimension morale du projet en
306 Haraway D., « Politique sexuelle d’un mot: l’entrée “genre” dans un dictionnaire
marxiste », Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature, traduit
par Bonis O., 1991 pour l’éd. originale en Anglais, Paris, Éditions Jacqueline Chambon,
2009, p. 241.
307 Ibid.
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Section 2 – Nœuds : Investir les dispositifs d'articulation
passe par une attention accrue à ces effets de connexion. Plus exactement, on pourrait dire que
la dimension morale du projet passe par une certaine forme de « responsabilisation » vis-à-vis
de la façon qu'ont les acteurs de s'investir dans ces connexions – littéralement d'en répondre308.
⁂
En somme, en plus des figures du hackeur et du tacticien déjà évoquées ci-dessus, le personnage complexe et difficile à saisir du cyborg viendrait s'ajouter à la tentative de penser et de
rendre compte de l'expérience des acteurs de l'économie matérielle. Si tout est une question de
connections et d'équipement, alors les choix des dispositifs auxquels un acteur se connecte, le
type de relation qu'il engage avec d'autres acteurs, et l'attention pour les conséquences de ces
connections sont effectivement au cœur de l'action politique au sein des circuits de l'économie
matérielle.
Dans cette perspective, la modeste marge de manœuvre offerte par les règles de l'art semble
préférable à celle offerte par d'autres dispositifs plus objectivants. J'ai effectivement montré que,
malgré leurs limites, les règle de l'art sont susceptibles de tendre vers cette forme de réciprocité
dans les relations qu'elles contribuent à établir et qu'elles formatent. Mais j'ai également montré
que ce caractère réciproque est loin d'être la norme dans les agencements de l'économie matérielle. Ceux-ci sont plus souvent traversés par des effets de violence qui sont à la fois sociaux
(avec quelque chose de l'ordre du conflit de classe), discursifs (avec des discours qui s'imposent
à d'autres sur un mode inéquitable) et épistémologiques (avec des registres entiers de connaissances qui sont dévalorisés). Sans doute faut-il admettre que les positions relatives des acteurs
de l'économie matérielle sont largement contraintes. Les acteurs semblent bel et bien pris dans
des faisceaux d'injonctions qui font de l'impératif le mode caractéristique des circuits de l'économie matérielle.
La question devient alors de savoir comment donner consistance à d'autres modalités et, par
extension, à d'autres types de responsabilité. J'ai suggéré dans cette section que travailler sur la
reconfiguration des dispositifs médiateurs est peut-être une piste à suivre. Toute mesure gardée,
c'est une approche qui permet de travailler au plus proche de ce que les contextes situés exigent
et qui prend garde de ne pas leur imposer des solutions généralisantes de type one-size-fits-all.
C'est également une approche susceptible de développer des opérateurs de mise à égalité entre
les parties concernées. D'une certaine manière, cela permet de desserrer quelque peu les
étreintes qui, parfois, étranglent les situations. Enfin, c'est aussi une approche qui prend très au
sérieux les effets susceptibles d'être produits par les dispositifs médiateurs. Si dans beaucoup de
308 Dans la version originale des textes, Haraway utilise le terme accountable plutôt que le
terme responsibility. « La nuance entre ces deux mots anglais ne pouvant être rendue en
français, en règle générale il faut entendre « responsabilité » au sens littéral : obligation
de rendre compte de ses actes, de ses choix…, d'en être « comptable ». (N.d.T.) »
Haraway D., Des singes, des cyborgs et des femmes, op. cit., p. 191.
Chapitre 6. Ménager des marges de manœuvre
cas, ce sont les dispositifs les plus assagis qui sont les plus utiles, il n'est pas vain de ré-ouvrir de
temps en temps ces boîtes noires et d'explorer les autres effets de ces médiateurs.
Toute la question est de savoir si cette accentuation de la responsabilité-Tu étendue à tous
les êtres de l'économie matérielle est compatible avec les dispositifs engageant plutôt un type de
responsabilité où les acteurs se rencontrent tendanciellement à la troisième personne (Il) ? Jusqu'à quel point la cohabitation entre ces deux logiques est-elle possible ? Les éléments développés jusqu'ici indiquent qu'aucune logique n'est absolue et définitive. Dans les faits, si l'on prend
le temps d'analyser les situations au cas par cas, il apparaît clairement que toute situation met en
jeu une vaste série de logiques et de registres axiologiques. Les grandes catégories tracées ici
sont donc plutôt des accentuations par lesquelles comprendre des situations plus emmêlées. Ce
sont des outils d'analyse qui permettent d'interpréter les situations mais ce sont aussi des horizons vers lesquels des acteurs déjà en mouvement pourraient tendre.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
SECTION 3 – POSITIONS :
Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
Rotterdam—New York, via Yaoundé
Cette section de la recherche s'intéresse à un nœud spécifique des circuits de l'économie matérielle : les concepteurs. Maillon essentiel de la chaîne d'actions qui mène un matériau de son
site de production à son site de mise en œuvre, les concepteurs ne touchent pourtant que très rarement les matériaux de construction en tant que tels. En revanche, ils exploitent une série de
dispositifs qui ont rendus les matériaux utilisables dans leur espace de travail. Ce chapitre
illustre ceci à travers un récit portant sur la trajectoire controversée d'un bois tropical.
<divisions du travail>
La scène se passe à Rotterdam, dans une agence d'architecture renommée.
Assis à une longue table occupée par une douzaine de postes de travail, un jeune
stagiaire s'active devant son ordinateur. Dans quelques heures aura lieu un meeting avec toute l'équipe en charge de l'aménagement d'un magasin de luxe à NewYork. Le chef de projet, très occupé en ce moment, n'a que quelques heures à
consacrer au suivi de ce projet. La réunion doit permettre d'arrêter une série de décisions afin que le travail puisse continuer. Le jeune stagiaire se dépêche de finir
quelques photomontages.
Lors de la dernière réunion d'équipe, on lui a confié la tâche d'effectuer une recherche sur les matériaux qui pourraient être utilisés pour les revêtements de sol du
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
magasin. Les grandes lignes de l'aménagement ont déjà été décidées mais il reste
à leur donner une matérialité. À partir d'une image issue d'une capture effectuée sur
le modèle 3D, le stagiaire travaille dans un célèbre programme californien de retouche photo. En jouant avec des calques, il appose différentes textures sur les surfaces et donne ainsi différentes apparences à l'espace. Mises côte à côte, toutes
ces versions permettront de choisir un matériau. Cette méthode de travail est très
encouragée dans le bureau. La comparaison de plusieurs options permet de faire
ressortir les forces et les faiblesses de chaque possibilité et de vérifier ainsi que la
voie choisie est la meilleure possible. C'est une stratégie qui est également exploitée lors des interactions avec les commanditaires, ce qui leur permet de se sentir
impliqués lors des nombreuses prises de décision qui émaillent le processus de
conception. Incidemment, c'est aussi une façon particulièrement efficace de répartir
le travail au sein du bureau : les jeunes architectes et les stagiaires, qui ne coûtent
pas trop cher, explorent les différentes possibilités pour que les chefs de projet,
dont le temps est plus coûteux, puissent ensuite rapidement effectuer les choix cruciaux.
Mais le chef de projet n'est pas encore là. Pour le moment, le stagiaire continue
à fouiller au sein d'une large base de données d'images de textures. Au fil des pro jets, le bureau a accumulé de nombreux fichiers soigneusement regroupés dans un
dossier consacré sur son serveur. Tous les ordinateurs du bureau ont accès au
même matériel. Celui-ci est fréquemment augmenté par le téléchargement de
banques de données d'images qui circulent en ligne, sur des sites payants et dans
les réseaux de peer-to-peer. Le dossier « textures » contient des centaines
d'images représentant des autant de matériaux différents. Dans le cadre de ce projet, les contraintes qui se posent ne sont pas trop astreignantes. Le budget n'est
pas un obstacle majeur, et le revêtement ne joue pas un rôle structurel. Ce qui
compte principalement, c'est de trouver un matériau « qui en jette », original mais
chic – tout à fait dans la lignée des collections de vêtements vendues par le commanditaire. Pour s'aider dans ses recherches, le stagiaire dispose également d'une
grande bibliothèque où livres et revues constituent de précieuses sources d'inspiration, ainsi que d'une matériauthèque assez bien fournie qui regroupe des échantillons envoyés par des producteurs de matériaux situés un peu partout dans le
monde. À partir de la base de données, il peut déjà imprimer une petite dizaine
d'essais.
Lors de la réunion, l'équipe se met rapidement d'accord sur une option qui se
démarque des autres : une texture de bois clair zébré par de fines nervures plus
foncées et au dessin fort élégant. « zebrawood.png », c'est le nom du fichier utilisé.
Eh bien voilà, c'est décidé ! Le revêtement des surfaces du magasin sera construit
en panneaux de contre-plaqué de zébrano, une texture qui évoque les tableaux de
bord des voitures de luxe d'antan.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
Quelques semaines plus tard, le projet a bien avancé et la plupart des choix
sont arrêtés. Les clients se sont montrés enthousiastes devant les images et les
maquettes détaillées qu'ont préparées pour eux les architectes. Le projet quitte
alors l'équipe de conception pour passer entre les mains du département technique. Dans cette nouvelle phase, l'équipe sera chargée de mettre au point tous les
documents techniques nécessaire à la réalisation du projet. Pour le stagiaire de
Rotterdam et ses collègues proches, c'en est terminé avec ce projet. Seule une
équipe réduite assurera la coordination entre les commanditaires et le département
technique. Plus tard, une troisième équipe interviendra dans le processus. Composée d'architectes basés à New-York, elle sera chargée de suivre l'exécution du projet. Il n'y aura plus alors qu'une seule personne issue de l'équipe de conception qui
sera présente pendant les réunions de chantier. Son rôle consistera à veiller à ce
que les intentions du projet soient bien conservées lors de la phase de construction,
au moment où les grandes idées présentes durant le processus de conception vont
être matérialisées.
Au fil de ces étapes, le projet va connaître quelques modifications mais, durant
tout ce processus, la décision d'utiliser du zébrano comme revêtement n'est jamais
remise en question. C'est donc ce matériau qui se retrouve très précisément décrit
dans le cahier des charges rédigé par le bureau d'études, dans un passage spécifiant les exigences minimales auxquelles devra répondre le bois, les normes techniques que l'entrepreneur devra veiller à respecter et la façon dont il devra être mis
en œuvre. C'est également de zébrano dont il est question dans le descriptif des
quantités de matériaux sur base duquel plusieurs entreprises seront invitées à remettre prix pour la construction du projet.
Et c'est toujours de panneaux de zébrano dont il est question dans l'offre remise
par l'entrepreneur qui est finalement choisi pour exécuter les travaux. À partir de là,
le zébrano voit son destin se cristalliser dans un document contractuel, liant formellement les acteurs de la conception et ceux de la réalisation. Si la réalisation du
chantier entraîne inévitablement des adaptations mineures, il n'est plus question de
remettre en question les choix posés dans la phase de dessin. En l'occurrence, l'entrepreneur passera une commande auprès d'un fournisseur de bois pour une certaine surface de panneaux de zébrano, conformément à l'offre de base et aux détails du métré.
<protéger microberlinia bisulcata>
Également appelé zingana, ou microberlinia bisulcata, le zébrano est un bois qui
pousse principalement au Cameroun et au Gabon. C'est très vraisemblablement de
ces forêts tropicales africaines que provient la matière première utilisée dans la
confection des placages des panneaux mis en œuvre dans le magasin new-yorkais.
Ces panneaux sont obtenus en collant entre elles plusieurs épaisseurs de fines
tranches de bois. Si les couches intérieures peuvent être constituées de feuilles
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
d'un bois de qualité moindre, il est important, pour des raisons d'équilibre structurel
du panneau, que les deux faces extérieures soient faites de la même matière309.
Quelques semaines après l'ouverture du magasin – unanimement saluée par la
presse spécialisée – la blogosphère bouillonne310. Les environnementalistes locaux
découvrent que le microberlinia bisulcata est repris sur la liste des espèces protégées comme une espèce en danger critique d'extinction 311. Son exploitation en ébénisterie312 et la déforestation liée à l'agriculture constituent des menaces majeures
pour sa survie. Dans ces circonstances, pour les défenseurs de la nature, utiliser ce
bois pour couvrir tous les planchers d'un magasin de luxe constitue une provocation
amplement suffisante pour justifier la vague de protestations qu'ils tentent de mettre
en branle. Les militants organisent même une manifestation devant le magasin pour
souligner l'aveuglement de l'industrie du luxe face aux destructions écologiques
dont elle se rend responsable. Ces mobilisations obligeront la chaîne de magasins
de luxe à s'engager formellement, par voie de presse, à modifier sa politique environnementale.
À l'heure actuelle, le fichier image zebrawood.png se balade toujours sur le serveur du bureau d'architectes et de nouveaux stagiaires continuent à utiliser cette
texture en toute innocence, pour ses qualités esthétiques indéniables. Mais
l'agence a retenu la leçon et ces propositions ne devraient plus jamais dépasser le
stade de la réunion d'équipe.
Correspondances
Ce court cas de figure, qui aurait pu se rencontrer dans n'importe quelle agence d'architecture ou presque, est éclairant à plusieurs égards. Je vais développer ici quelques points particulièrement saillants quant à la manière dont tous les acteurs impliqués dans la phase de conception sont amenés à manipuler les matériaux. En l'occurrence, comme je le mentionnais plus
haut, il apparaît que les concepteurs (le jeune stagiaire et son équipe, le département technique,
etc.) ne touchent jamais le matériau proprement dit. En revanche, ils utilisent une somme de
dispositifs qui, d'une façon ou d'une autre, sont liés au matériau. Ces dispositifs permettent
d'établir une chaîne de correspondances entre le matériau en tant que tel et son existence dans
des états qui le rendent manipulable au sein des espaces de conception. Ces chaînes de correspondances sont susceptibles de susciter une série de déviations et de changements dans la trajec309 Thompson R., Manufacturing processes for design professionals, New York, Thames &
Hudson, 2007, p. 190-193.
310 http://nyc.indymedia.org/en/2002/01/9420.shtml ; Bolcer J., « Prada’s new cut.
Rainforest stripped for Soho showcase », The Indypendent. The newspaper of the New
York City independent media center, février 2002, p. 7 ; Toussaint N., « The Devil Has
Zebrawood Floors! », https://nicolettet.wordpress.com/2009/02/07/316
311 http://www.iucnredlist.org/details/30441/0 ; http://www.globaltrees.org/cameroon.htm ;
http://www.rainforestrelief.org/documents/Guidelines.pdf
312 Giuliano J., Bois, essences et variétés, Éditions H. Vial, 1996, p. 120.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
toire d'un matériau, en fonction des mille et unes contingences qui ne manquent pas de survenir
dans un tel processus.
<faire se correspondre tous les états du zébrano>
Ce qui apparaît en premier lieu, c'est la quantité d'étapes qui séparent le choix d'un matériau
et le moment de sa mise en œuvre. La distance entre ces deux postes n'est pas uniquement temporelle (le délai entre le dessin d'un projet et sa réception provisoire peut être particulièrement
long) ou géographique (de Rotterdam à New-York, en passant par Yaoundé), elle est aussi liée à
la multiplication des intervenants : les stagiaires au travail, la décision du chef de projet, les allers-retours avec le département technique, l'émission de l'appel d'offre, la remise d'offre de
l'entrepreneur, la commande passée au fabricant, la production des panneaux de contreplaqué,
leur acheminement vers le chantier et finalement leur mise en œuvre – sans parler ici de tout ce
qui suit, c'est-à-dire de leur usage, de l'évolution de leur état dans le temps, des opérations d'entretien qui seront menées ou non, du choix de s'en débarrasser un jour ou l'autre, de leur traitement en tant que déchet, etc. Rien qu'au sein du bureau de concepteurs, la division du travail est
telle que le matériau passe par plusieurs postes.
On retrouve ici les fameuses « arènes de production culturelle » chères à Anna Lowenhaupt
Tsing, et les frictions qui en découlent.
Tout le petit récit est construit autour du même matériau, le zébrano, mais chaque étape le
manipule dans un état très différent. Pour n'en citer que quelques-uns : il y a zébrano-la-texture,
qui sert au stagiaires à faire ses collages ; il y a zébrano-l'ancêtre, celui des panneaux de bord de
voitures anciennes, qui est invoqué comme argument lors des discussions internes à l'agence ; il
y a le zébrano du cahier des charges, pour lequel sont précisées les caractéristiques techniques ;
il y a le zébrano du métré, qui est associé à une quantité et à un coût ; il y a zébrano-l'espèce-ensursis, quelque part dans les forêts tropicales africaines, qui se demande s'il sera exterminé par
les coupes sauvages des forestiers ou s'il sera sauvé par le travail des organismes de préservation
de la biodiversité ; il y a aussi le zébrano coupé, celui qui est assemblé en panneaux de contreplaqué ou encore celui qui est empaqueté sur des palettes et transporté jusqu'à New-York ; il y a
encore zébrano-la-finition, qui ajoute ce cachet chic au décors de la boutique de vêtements de
luxe ; et enfin, il y a zébrano-le-contesté, qui suscite des vagues d'indignations de la part des environnementalistes new-yorkais. À chacune de ces étapes, à chacun de ces états, ce sont des caractéristiques très différentes qui sont appréciées. D'une certaine manière, le matériau porte les
traces de son passage par toutes ces arènes de production culturelle.
Cette énumération montre aussi qu'il y a tout de même deux circuits assez distincts. D'un
côté, il y a des acteurs qui manipulent le matériau dans ses états les moins matériels – si je puis
dire. On pourrait presque dire que les concepteurs travaillent avec une version platonique du
matériau. Celui-ci est évoqué par des dessins, des textures, des descriptions techniques, des caractéristiques physico-chimiques mais jamais les concepteurs ne touchent au bois proprement
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
dit (sauf à en avoir un petit échantillon bien formaté dans leur matériauthèque). De l'autre côté,
il y a des acteurs qui manipulent le matériau dans ses états les plus matériels. Les forestiers qui
abattent les arbres et débitent les troncs, les travailleurs de la scierie qui le transforment en un
panneau laminé, les dockers qui chargent et déchargent le zébrano des containers, les ouvriers
de l'entrepreneur qui déballent les palettes et posent les panneaux, les menuisiers qui y découpent les pièces destinées à produire les meubles, etc. Tous ces acteurs manipulent bien une
version « physique » et, pourrait-on dire, « matérielle » du zébrano. Contrairement aux dessins
et aux descriptions techniques, ces acteurs peuvent faire l'expérience directe – éventuellement
même douloureuse ou éprouvante – du zébrano, de son odeur, de son poids, de sa rugosité.
Pourtant, le référentiel platonicien ne convient pas exactement à ce qui me semble se jouer
ici. Ce n'est pas comme s'il y avait du zébrano existant sous une forme essentielle ( i.e. le bois
que l'on peut manipuler) et puis de simples représentations de celui-ci, pâles ersatz de l'original
(i.e. tout ce qui circulerait auprès des concepteurs). Il n'y a pas non plus d'acteurs qui seraient
dans l'erreur ou dans l'illusion en croyant manipuler du zébrano alors qu'ils n'ont dans les mains
qu'une maquette en polystyrène sur laquelle a été collée l'image grossièrement imprimée d'une
texture de bois. À chaque moment, les protagonistes sont bien conscients de ce qu'ils ont ou
n'ont pas dans les mains. Personne ne prend « vraiment » du polystyrène pour du zébrano.
Plutôt qu'une opposition entre « original » et « représentations de l'original », c'est plutôt un
travail de mise en correspondance entre différents états qui se joue ici. C'est bien de correspondance qu'il s'agit lorsque quelques personnes, regroupée autour d'une maquette en mousse de
polystyrène parlent des tableaux de bords de vieilles voitures pour évoquer un futur parquet.
Une série de liens se sont établis entre, dans ce cas-ci, la texture imprimée depuis la base de
données d'images, l'évocation du tableau de bord d'une voiture ancienne et le panneau de zébrano qui sera finalement mis en œuvre dans le magasin. Bien sûr, à cette étape précise du projet, le
choix du zébrano n'est pas encore tout à fait arrêté. Il y a toujours d'autres candidats en lice. En
ce sens, les liens qui se tissent entre la maquette, l'évocation du tableau de bord et les arbres qui
poussent dans la forêt équatoriale sont encore très virtuels. Ils doivent être actualisés par une série de décisions qui vont être prises durant le processus. Et plus le processus de conception arrêtera des choix, plus cette chaîne de correspondance deviendra précise et resserrée. Finalement,
dans le cas du magasin new-yorkais, la chaîne est solidement établie entre un fichier numérique
dont l'information représente une texture de bois exotique et un panneau de bois contre-plaqué
mis en œuvre dans un magasin de luxe. Le zébrano a fini par établir une chaîne de correspondances fluide entre ces différentes étapes de l'économie matérielle.
<parcourir les maillons>
J'ai montré avec le cas de la pierre bleue dans la section précédente qu'un travail intensif est
mené afin de faire se correspondre les divers états sous lesquels se présente un matériau de
construction tout au long de sa trajectoire. Du point de vue de l'économie matérielle, il s'agit
bien d'établir une correspondance étroite entre toutes ces étapes. Le cas de figure que j'ai pré-
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
senté ici l'illustre assez bien. Il y a comme une chaîne de référence – pour reprendre un terme
proposé par Bruno Latour313 – qui a été établie entre la texture virtuelle modélisée dans le fichier zebrawood.png et le panneau de contreplaqué finalement installé sur le sol d'un magasin
new-yorkais. Lorsque cette chaîne est effectivement établie – et j'ai insisté dans la précédente
section sur le fait qu'elle ne se construit pas toute seule – il devient assez facile pour le matériau
de suivre une trajectoire fluide à travers les circuits de l'économie matérielle.
Qu'un maillon de la chaîne vienne à manquer ou à se rompre, et c'est le drame ! Si le département technique, par exemple, se trompe dans ses prescriptions ou s'il ne trouve pas les caractéristiques techniques précises du zébrano, l'issue du projet pourrait être toute différente. En
l'absence de ces données essentielles, ils pourraient par exemple décider d'opter pour du simple
aggloméré laminé avec une photo représentant la texture du zébrano. Au moins, avec cette solution ils sont sûrs de maîtriser la classe de résistance à l'usure et d'autres données techniques tout
aussi importantes. Le commanditaire pourrait sans doute s'indigner du caractère inauthentique
de cette solution : lui qui s'attendait à pouvoir caresser du bout des doigts la fine texture d'un
bois tropical, il se retrouve avec une vulgaire photo imprimée sur des déchets de bois reconstitués ! Par contre, les environnementalistes locaux, pour leur part, n'auraient rien eu à redire au
projet. Ou encore, si les précision fournies par le département technique sont imprécises, l'entrepreneur pourrait être tenté de mettre en œuvre une autre essence de bois, éventuellement
moins chère mais répondant tout de même aux exigences fixées par le cahier des charges. Ce serait pour lui l'occasion de faire une petite économie. Mais on ne pourrait plus dire alors que la
chaîne de correspondance entre l'image texturée et le matériau mis en œuvre est tout à fait
fluide. Autre cas de figure, le fichier appelé zebrawood.png pourrait comporter une erreur et re présenter en fait une autre essence de bois. Là aussi, la livraison des panneaux sur le chantier
aurait occasionné une drôle de surprise pour l'équipe de conception. Dans tous ces cas de figure,
il y a à chaque fois une sorte de petite bifurcation, littéralement une correspondance ratée 314, qui
fait que le projet n'aboutit pas exactement à la destination prévue.
Pour chaque projet de construction, ces chaînes de références sont uniques. Il y a toutefois
des éléments récurrents qui interviennent et qui sont réutilisés de façon systématique pour éviter
de devoir toujours tout réinventer. J'ai suggéré cela à l'échelle de l'agence d'architecte ellemême (notamment via les bases de données d'informations qu'elle accumule de projet en projet)
mais c'est aussi le cas au-delà de l'agence proprement dite, entre plusieurs acteurs distincts de
l'économie matérielle. On voit réapparaître ici les fameux médiateurs-assagis dont j'ai déjà parlé
dans les parties précédentes. Le stagiaire, par exemple, se base sur des ressources existantes, accumulées au fil du temps par l'agence d'architecture (les bases de données de texture, les réfé 313 Cf. Latour B., Enquêtes sur les modes d’existence, op. cit., et tout particulièrement le
chapitre 3, p. 79-104.
314 Le jeu de mot sur la correspondance vient lui aussi de l'enquête sur les modes
d'existence de Latour. C'est même le titre du chapitre 3 : « un périlleux changement de
correspondance ».
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
rences de la bibliothèque, etc.). Le département technique, lui aussi, à n'en pas douter, réemploie des parties de cahiers des charges déjà existants. Et s'il ne possédaient pas d'articles
concernant le zébrano, ils auront vraisemblablement trouvé ce qu'ils cherchaient auprès d'un
centre de recherche, d'un institut de normalisation voire même d'un vendeur de bois tropicaux,
qui ont, eux, déjà effectué ce travail antérieurement. De même, l'entrepreneur choisi pour le projet n'a pas dû aller chercher lui-même le zébrano dans la forêt camerounaise. Il a pu se reposer
sur des réseaux pré-existants pour la commercialisation du bois exotique 315. Malgré le recours à
ces médiateurs pré-formatés, le passage d'étape en étape requiert toujours de petits ajustements
– plus ou moins conséquents, d'ailleurs, selon la façon dont sont formatés les dispositifs d'articulation …et selon les intentions des protagonistes concernés ! Là aussi, il y a de la friction, des
petits grincements qui font que, d'un poste à l'autre, le passage n'est pas d'office garanti. Aussi
lubrifié soit-il, aucun circuit de l'économie matérielle n'est assuré à 100 % que les matériaux qui
y circulent aboutiront bien à leur destination. Il est toujours possible que les chaînes de correspondance s'interrompent pour une raison ou une autre.
<des chaînes trop efficaces ?>
Mais comment comprendre alors la vague de protestation des écologistes new-yorkais à travers cette grille de lecture axée sur la notion de chaînes de correspondance ? Leur mécontentement proviendrait-il d'une erreur de correspondance, d'un passage manqué quelque part ? Il me
semble que c'est précisément l'inverse qui se passe ici.
Ce qui a sans doute posé problème à ces activistes, au-delà d'une pure position de principe
vis-à-vis de l'industrie du luxe et de son irresponsabilité, c'est le fait que la chaîne de référence
ait été trop efficace. Manifestement, à aucun moment il n'y a eu l'occasion de ralentir le processus pour se demander si le zébrano était bien le matériau qui convenait le mieux selon d'autres
points de vue que ceux envisagés. La correspondance entre la texture virtuelle et le bois mis en
œuvre a plutôt bien fonctionné. Par contre, elle est manifestement restée imperméable aux aspects environnementaux et sociaux que les écologistes new-yorkais auraient pourtant aimé y
voir figurer. D'une certaine manière, ils regrettent que certains intérêts et certains points de vue
315 Ceci nuance quelque peu l'idée d'une trajectoire rectiligne uniforme du matériau. En
réalité, les producteurs de panneaux de contre-plaqué n'attendent pas qu'un
entrepreneur leur passe commande pour fabriquer les panneaux en question. Comme
pour de nombreux produits de construction, ils produisent des éléments qu'ils mettent
sur le marché en espérant qu'il y aura de la demande pour de ce produit – quitte à
contribuer à la produire. Dans le cas très situé que je décris ici, qui concerne un
panneau de zébrano bien précis, il y a tout une même une certaine continuité qui a été
établie. Et l'adéquation de l'offre à la demande constituait précisément l'une des étapes
à franchir : une rupture de stock, une faillite des producteurs ou une loi interdisant la
coupe du zébrano auraient constitué autant de risques menaçant ce franchissement
précis dans cette chaîne de correspondances.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
n'aient pas été présents lors des phases de sélection des matériaux dans ce projet, ni ultérieure ment.
Il peut effectivement sembler étonnant que parmi la multiplicité d'intervenant ayant travaillé
sur ce projet, il n'y ait eu personne pour se poser la question de l'impact écologique du zébrano
(puisque c'est principalement sur ce plan que les activistes new-yorkais ont formulé leurs critiques). Une fois la décision prise en amont, c'est comme s'il n'y avait plus moyen de bifurquer
tout au long de la chaîne. La correspondance entre le matériau prescrit et le matériau mis en
œuvre est si rapide, si bien huilée, qu'il n'y a presque plus moyen de faire autrement que de
suivre cette voie. La chaîne qui s'établit entre le matériau formaté pour circuler dans les espaces
de conception et le matériau finalement mis en œuvre peut éventuellement rencontrer des obstacles. J'ai évoqué le cas de la rupture de stock ou celui du manque de précisions techniques.
Les acteurs de l'économie matérielle doivent alors négocier ces anicroches contingentes (en
trouvant un autre fournisseur ou en optant pour un autre matériau, par exemple). Dans l'idéal, la
chaîne de correspondances doit toutefois être la plus étanche possible aux bifurcations et aux
changements. L'immédiateté entre les différents états d'un matériau constitue en quelque sorte
l'horizon vers lequel tendre pour la majorité des acteurs de l'économie matérielle.
Le récit que je rapporte ici tend à accentuer le passage par chacun des maillons de la chaîne
de correspondance. En réalité, pour les protagonistes rassemblés autour du projet, cette correspondance est sans doute pour beaucoup plus immédiate. Le projet avance vite et, dans l'économie globale d'une agence d'architecture, le choix du revêtement de sol d'un projet ne représente
qu'une toute petite partie de l'immense travail à accomplir. Rares sont les agences où les
concepteurs peuvent se permettre d'investir autant de temps dans les détails d'un projet et de
prendre le temps d'analyser les implications de chacun des maillons. Pour les praticiens de la
conception, les exigences temporelles et financières induisent une cadence soutenue. On pourrait presque imaginer un ratio qui serait le résultat du temps investi par des concepteurs sur un
projet par rapport à la quantité de matière que ce dernier mobilise, exprimé en équivalent
temps-plein investi par projet par tonne de matière mise en œuvre 316 ! Cette méthode permettrait de faire un classement assez évocateur entre différents profils de concepteurs. À une extrémité du classement, il y aurait des concepteurs-artisans, qui passent des jours et des jours sur le
dessin de quelques détails précis ; à l'autre bout, il y aurait sans doute l'une ou l'autre grosse
agence chinoise qui fait construire des milliers de km² de surface de bâtiments en y investissant
un minimum de temps. Les multiples pressions exercées sur le secteur de la construction et les
impératifs de rendement auxquels sont soumis les acteurs de l'économie matérielle tendent vraisemblablement à pousser la majorité des agences de conception dans le sens d'une minimisation
de ce ratio (autrement dit : passer moins de temps pour construire plus). Dans ces conditions
générales, il est nécessaire que les chaînes de correspondance qui s'établissent pour chaque filière de matériaux soient les plus efficaces possible. En d'autres mots, le travail des acteurs de
316 L'idée m'a été soufflé par un ami et collègue de chez Rotor, Lionel Billiet. Merci à lui.
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
l'économie matérielle est rendu d'autant plus facile que le passage entre les différents maillons
de la chaîne de correspondances s'avère aisé, fluide et rapide.
Diluer ou concentrer la responsabilité
Dès lors que les chaînes de correspondances se présentent comme « verrouillées », difficiles
à faire dévier, trop coûteuses à ré-ouvrir, la question de la responsabilité de tous les acteurs impliqués dans le processus devient délicate à saisir. Qui doit être tenu responsable de la situation
surprenante survenue autour du cas de ce revêtement de sol en zébrano ? Est-ce le commanditaire, autrement dit la chaîne de produits de luxe, comme semblent l'indiquer les activistes newyorkais qui ont pris cette dernière comme principale cible de leurs interventions ? Est-ce l'entrepreneur, qui aurait dû mieux vérifier le sourçage du matériau qu'il s'apprêtait à mettre en
œuvre ? Est-ce l'architecte, assez clairement l'instigateur de cette proposition, qui a failli à son
devoir de conseil en suggérant à son client d'opter pour un matériau quelque peu inadéquat (en
tout cas du point de vue écologique) ? Est-ce le stagiaire, qui aurait mieux fait de se renseigner
davantage sur le zébrano plutôt que de prendre uniquement en compte sa simple apparence ?
Est-ce le gouvernement camerounais, qui fait preuve d'une certaine complaisance à l'égard des
coupes sauvages perpétrées sur son territoire ?
Dans cette affaire, la responsabilité formelle semble se diluer au sein d'une vaste constellation d'acteurs. Le trouble qui a surgit au moment de l'ouverture du magasin provient de ce que
la somme des acteurs impliqués est simplement resté imperméable à un aspect bien précis : la
question de l'origine du matériau et ses conséquences écologiques. Ce trouble a constitué une
surprise d'autant plus grande que, à beaucoup d'autres égards, le projet pouvait être considéré
comme une réussite. Il a fallu une forme d'extériorité à cet ensemble d'acteurs pour faire apparaître un autre principe, en l'occurrence la question de la préservation des espèces vivantes. Ce
sont ici les activistes new-yorkais qui ont joué ce rôle. À l'aune de ce principe nouvellement apparu, c'est tout le projet qui nécessite une ré-évaluation. Et devant ces nouveaux critères d'appréciation, tous les acteurs impliqués peuvent être considérés comme fautifs.
Il est intéressant de noter que ce nouveau principe, apporté au débat à grand renfort de manifestations, par voie de presse et via d'autres dispositifs de communication, ne se déploie pas
sur un plan juridique. La « faute » commise par les acteurs impliqués n'engage pas directement
leur responsabilité légale. Ils n'ont pas failli à un règlement qui leur était imposé et ils n'ont pas
manqué à une obligation qu'ils auraient implicitement ou explicitement contractée. Les questions que soulèvent les activistes new-yorkais sont plutôt d'ordre moral. Le principe auquel elles
se réfèrent ne donne lieu, à l'heure actuelle, à aucune cristallisation juridique ou réglementaire
majeure (sauf peut-être pour les bûcherons qui effectuent des coupes sauvages au Cameroun,
dont l'activité est vraisemblablement interdite par l'un ou l'autre règlement international si ce
n'est pas par des lois locales).
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
Les principes auxquels en appellent les environnementalistes opposés à l'utilisation du zébrano ne reposent pas sur une conception objectivante de la responsabilité, pour le dire selon les
termes de Jean-Louis Genard, qui renverrait au devoir et au savoir. Dans le cas présent, d'un
point de vue formel, les protagonistes liés aux zébrano ne devaient pas faire attention à ces questions. Dit plus précisément, aucun principe juridique ou réglementaire ne les obligeait à prendre
en compte cet aspect. De fait, l'affaire ne s'est pas jouée au tribunal devant un juge mais bien
dans la rue, dans la presse ou sur internet – les choses auraient sans doute été un peu différentes
si la justice disposait de principes formels (légaux ou jurisprudentiels) garantissant la prise en
compte des intérêts du zébrano et des vivants en général et, par extension, si elle disposait d'une
nouvelle sorte d'avocat à même de plaider la cause de tels clients… Les acteurs ayant opté pour
le zébrano ne savaient pas non plus quelles étaient les conséquences de l'usage d'un tel matériau,
même si, selon le cadre normatif déployé par les environnementalistes, en tant que professionnels et décideurs, ils auraient dû le savoir – c'est bien là le cœur de ce problème épineux.
Ce à quoi en appellent les activistes renvoie davantage à une accentuation subjectivante de la
responsabilité, postulant que la relation entre matériau, commanditaire et concepteur devrait se
déployer sur le mode de l'intersubjectivité Je-Tu. C'est bien à un engagement personnel, ou plutôt interpersonnel, à une relation-Tu, qu'ils en appellent. Celle-ci est d'ailleurs étendue dans le
cas présent à un vaste ensemble d'acteurs – y compris non-humains puisqu'elle englobe, parmi
d'autres acteurs, une espèce de bois tropicale.
Pour le moment, les circuits de l'économie matérielle, et plus spécifiquement les chaînes de
correspondance qui lient un matériau prescriptible à un matériau mis en œuvre, semblent peu
armés pour prendre en compte une telle accentuation de la responsabilité. Comme j'ai eu l'occasion de l'indiquer dans la section précédente, c'est plus souvent une responsabilité formelle,
juridique, objectivante qui est de mise. Plus rares sont les dispositifs par lesquels pourrait se déployer un versant plus subjectivant de la responsabilité – et, de fait, cette dernière pose un certain nombre de questions, comme celle, assez délicate, de savoir qui peut faire parler le zébrano,
et comment ?
Si les principes auxquels en appellent les écologistes new-yorkais dans leur campagne de
communication ne reposent pas sur des règlements juridiques et des lois, cela ne les empêche
pas de traiter de l'affaire de ce sol en zébrano dans la rubrique Capital Crime de l'Indypendant,
l'organe de presse des journalistes indépendants de la section new-yorkaise de l'organisation indymedia317. En arrière-plan de cette accusation se trouve l'idée selon laquelle des acteurs susceptibles de produire des actions conséquentes sur le monde devraient être obligés d'en assumer
toutes les conséquences. C'est une accusation finalement assez classique. Elle est notamment au
centre de la critique marxiste à l'égard de la logique prédatrice de la marchandise et de son incapacité à prendre en compte des aspects qui ne relèvent pas directement d'une logique de pro fit. Marx formule ce point avec une formule choc dont il a le secret :
317 Bolcer J., « Prada’s new cut. Rainforest stripped for Soho showcase », op. cit.
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
« […] le capital, qui a de si « bonnes raisons » pour nier les souffrances de la
population ouvrière qui l'entoure, est aussi peu ou tout autant influencé dans sa
pratique par la perspective de la pourriture de l'humanité et finalement de sa
dépopulation, que par la chute possible de la terre sur le soleil. Dans toute affaire de spéculation, chacun sait que la débâcle viendra un jour, mais chacun
espère qu'elle emportera son voisin après qu'il aura lui-même recueilli la pluie
d'or au passage et l'aura mise en sûreté. Après moi le déluge ! telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste.318 »
Si l'on reprend les arguments d'une telle critique, une lourde responsabilité repose effectivement sur les épaules de celui qui déclenche la mise en branle de toute la chaîne de correspondance – ici, le binôme commanditaire-concepteur. Le cas de figure du zébrano suggère en effet
que les décisions prises lors de la phase de conception possèdent un caractère quasiment irréversible. C'est durant cette phase que se prennent des choix qui engagent tout le processus. C'est
donc à ce moment que le maximum de précautions devraient être prises et que toutes les issues
devraient être examinées avec soin. Ceci étant, j'ai tenté de montrer que la chaîne de correspondance qui mène vers ce que les activistes appellent explicitement un crime est encore très ténue
au moment de la conception. Elle s'actualise de plus en plus fermement lors de son passage auprès de chaque acteur, de chaque étape du processus. Dans ce modèle, une interprétation sur-reponsabilisante du déclencheur de la chaîne risquerait bien de passer à côté de ce qui est jeu
puisque, de fait, ce qui mène au résultat désastreux est un enchaînement assez complexe d'acteurs et d'actions.
Il s'agit ici de parvenir à prendre au sérieux ces deux aspects potentiellement contradictoires.
D'un côté, il y a la mise en accusation de certains acteurs sur un ton finalement très juridique
– même si l'affaire en question est sans doute assez inhabituelle aux yeux de l'institution judiciaire. S'il y a « crime », alors il y a à trouver un coupable et à le sanctionner. De l'autre, il y a le
retour de l'expérience et la prise en compte plus précise de la trajectoire du zébrano, qui tend à
montrer que le ou les potentiel/s « coupable/s » sont eux-mêmes pris dans des dispositifs qui diluent d'une certaine manière leur responsabilité.
Aux yeux de la justice, que le suspect soit seul en cause ou qu'il ne soit qu'une partie d'un
système plus vaste importe finalement assez peu. Ces éléments sont à prendre en tant que « circonstances du crime » mais la justice ne peut se satisfaire d'une explication déresponsabilisante,
qui renverrait les conséquences d'une action à une dilution totale de l'acte individuel dans un
système général et englobant. C'est finalement un problème assez semblable à celui que Hannah
Arendt développe dans ses conclusions sur le procès de Eichmann – quoique le crime dont il est
question dans ce cas soit bien sûr d'une toute autre ampleur319. Alors que les avocats de l'accusation et de la défense n'ont cessé de débattre sur la taille du « rouage » Eichmann dans la machi318 Marx K., Le capital. Le procès de la production du capital (suite), op. cit., p. 141.
319 Je remercie vivement Jean-François Côté de m'avoir mis sur la piste de cette référence
lors de sa réaction à ma présentation de l'affaire du zébrano.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
nerie bureaucratique nazie qui a rendu possible la mise en œuvre de la Solution Finale, Arendt
affirme que, pour la justice, « la question des dimensions exactes du « rouage » nommé Eichmann n'a aucune importance320 ». Elle élabore ce point plus longuement :
« Le tribunal reconnut dans le jugement qu'un tel crime [celui d'avoir organisé
les déportations puis l'extermination de toutes les personnes jugées indésirables par le régime nazi] ne pouvait être commis que par une bureaucratie gigantesque s'appuyant sur les moyens que le gouvernement mettait à sa disposition. Mais dans la mesure où ce crime reste un crime – ce qui est, bien sûr, la
condition d'un procès – tous les rouages de la machine, si insignifiants soientils, redeviennent, dans un tribunal, des coupables, c'est-à-dire des êtres humains. […] On peut longtemps discuter et avec profit du règne de Personne
qui est la vérité de la forme politique connue sous le nom de bureaucratie. Il
faut seulement avoir à l'esprit que la justice ne peut prendre ces facteurs en
considération que dans la mesure où ils constituent des circonstances du crime.
[…] Il est vrai que la psychologie, la sociologie modernes, sans parler de la bureaucratie moderne, nous ont bien habitués à évacuer la responsabilité de l'acteur pour ses actes en les expliquant par tel ou tel déterminisme. […] Mais ce
qui est hors de discussion est qu'aucune procédure judiciaire ne serait possible
sur ces bases 321»
En d'autres mots, Hannah Arendt thématise ici les risques d'une interprétation déresponsabilisante de l'action qui, par le renvoi à des facteurs déterminants et objectivables, permettrait de
dédouaner les acteurs individuels de leurs actes. Ce point rejoint les constatations développées
dans le chapitre précédent, où j'indiquais, suite aux proposition de Jean-Louis Genard, que les
accentuations objectivantes de la responsabilité pouvaient (quoiqu'elles ne le fassent pas systématiquement) mener à ce versant déresponsabilisant. De fait, lorsque de tels cadres d'interprétation sont en jeu, la prétention à la justice ne peut être rencontrée. Arendt semble convaincue
que la justice n'a de sens que si un cadre responsabilisant peut être mobilisé. Plus encore, après
avoir suivi de très près le procès de Eichmann, elle semble convaincue que la justice est un espace, peut-être même l'espace par excellence, où ces prétentions à la justice peuvent être rencontrées – ce qui explique peut-être le ton parfois amer de ses propos, lorsqu'elle sent que la
justice déborde ses attributions et perd ainsi quelque part sa pertinence.
En ce sens, les activistes new-yorkais se placent dans une perspective semblable. Pour eux
aussi, il ne saurait être question de diluer la responsabilité des acteurs impliqués. Au contraire,
ils insistent pour que ces derniers, ici les commanditaires, prennent explicitement leurs respon-
320 Arendt H., Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduit par Guérin
A. et Leibovici M., 1963 pour l’éd. originale en anglais, Paris, Gallimard, coll.
« Folio/Histoire », n˚ 32, 2002, p. 497.
321 Ibid., p. 497-498.
Chapitre 7. De maillon en maillon, jusqu'aux concepteurs
sabilités – ce qu'ils finiront d'ailleurs par faire en annonçant, bon gré, mal gré, une refonte de
leur charte environnementale.
Dans le développement de mon propos, la question se pose toutefois sous un angle sensiblement différent. Il ne s'agit évidemment pas ici de faire le procès des concepteurs, ni de quelque
autre acteur de l'économie matérielle. Il n'est même pas tellement question dans ce qui va suivre
d'en rester à un plan juridique. D'ailleurs, l'institution juridique dans sa forme actuelle paraît
bien mal équipée pour traiter des non-humains. Je ne prétends pas non plus que tous les différends de l'économie matérielle doivent trouver une forme de résolution voire d'apaisement devant des tribunaux. Il s'agit plutôt d'en revenir de plus près aux pratiques des concepteurs, et de
chercher à distinguer la marge de manœuvre dont ils disposent pour éviter que de tels
« crimes », ou de telles situations insatisfaisantes, ne surviennent. Mon objectif, si tant est qu'on
puisse le considérer ainsi, serait donc plutôt préventif. Plus précisément encore, il s'agit de se
demander en quoi et comment les concepteurs peuvent répondre à cette accentuation subjectivante de la responsabilité. Le cas du zébrano, les chaînes de correspondances qu'il illustre et les
quelques pistes de réflexion en terme de responsabilité que j'en ai tirées me semblent obliger à
un ré-examen du rôle que jouent les concepteurs dans l'économie matérielle. C'est à ce point
que s'attachent les prochains chapitres.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
Chapitre 8. Prescripteurs
Le cas de figure développé dans le chapitre précédent posait la question des différentes accentuations de la responsabilité pour les concepteurs. Pour développer cette question et en arriver à des considérations plus pratiques, il est nécessaire de revenir un instant sur la définition du
rôle des concepteurs dans l'économie matérielle. À ce titre, l'illustration du chapitre précédent
donnait aussi à voir quelques pistes de réflexion potentiellement fertiles. En l'occurrence, en prenant le temps de décomposer les différents maillons de ces chaînes, j'ai montré l'importance de
la position du déclencheur. Ce sont effectivement les concepteurs qui initient la mise en branle
qui va faire se rapprocher des dispositifs propres à la conception et un matériau de construction
en tant que tel – même si, comme je l'ai indiqué dans d'autres chapitres, beaucoup d'autres acteurs sont impliqués dans ce processus. Dans la littérature, il n'est pas rare que cette partie de
l'activité de conception soit décrite comme de la prescription. Ce terme est intéressant dans la
mesure où il permet d'assez bien saisir les spécificités des activités de conception et leurs spécificités actuelles – certainement lorsqu'elles sont vues depuis le point de vue des matériaux de
construction. Il résonne par ailleurs avec tout un corpus d'auteurs qui se sont attachés à pointer
certaines limites des pratiques de conception, et plus exactement encore de la division du travail
qu'elles impliquent.
Il me semble intéressant d'étudier de plus près cette figure du prescripteur pour voir dans
quelle mesure elle fait écho aux questions soulevées dans le chapitre précédent. Par la suite,
Chapitre 8. Prescripteurs
cette figure permettra de faire sentir un contraste avec une autre figure, peut-être plus à même
de répondre aux accentuations de la responsabilité que j'investigue ici.
Une facette de l'activité des concepteurs
La proposition de considérer qu'une partie du travail des concepteurs consiste à prescrire des
matériaux repose sur une constatation assez simple face au déroulement de la plupart des projets
d'architecture et de conception au sens large. Les concepteurs sont généralement sollicités par
des commanditaires pour répondre à une question bien particulière et, dans l'immense majorité
des cas, ils y répondent par une solution impliquant la mise en œuvre de matériaux – bien que
cette réponse ne soit évidemment pas la seule possible, ni même forcément la meilleure. Dans le
cas de la conception architecturale, ces matériaux sont agencés selon une configuration particulière dans l'espace, avec un impact sur la configuration de l'environnement bâti. Cet aspect prescriptif est l'une des caractéristiques commune à tous les métiers de la conception, malgré les in finies variations qui existent dans les sollicitations et dans les manières dont chaque praticien y
fait face.
La dimension prescriptive des activités de conception a été bien soulignée par Norman Potter, dans un ouvrage très stimulant qui se demande qu'est-ce qu'un designer322 ? Publié en 1969
dans le contexte britannique, ce petit opus tente d'établir une définition commune aux différents
métiers du design, depuis les céramistes jusqu'aux typographes, en passant par les architectes,
les concepteurs de produits ou encore les concepteurs techniques et informatiques. L'un des enjeux posés par ce livre est de surmonter une séparation institutionnelle qui tendait alors à se
marquer de plus en plus nettement dans le contexte britannique, et en particulier dans le paysage
de l'enseignement. Aussi, pour l'auteur, un diplôme ou un titre de reconnaissance officielle ne
suffisent pas à définir l'identité d'un designer. S'inscrivant dans une perspective nourrie par une
activité militante au sein des grèves et des occupations étudiantes des années 1960, l'auteur se
méfie fortement des processus d'identification professionnelle qui se réduisent à un caractère
strictement institutionnel ou animé d'ambitions corporatistes (j'évoquerai cette question plus
loin). Potter s'intéresse plutôt à la façon dont s'organisent les activités des différentes branches
de la conception et aux points communs qu'il est possible d'y retrouver – tout en admettant bien
volontiers que cette recherche d'un plus grand dénominateur commun ne doit pas éclipser les
spécificités propres à chaque pratique et que, sans aucun doute, certains praticiens ne se reconnaitront pas toujours exactement dans un spectre d'activités aussi large. Il parvient néanmoins à
dégager une description assez fine des métiers de la conception.
Un premier élément souligné par Potter est le fait qu'un concepteur travaille généralement
pour quelqu'un. Il est sollicité par un commanditaire qui vient le voir avec une question spécifique. Le concepteur doit essayer de cerner la teneur de cette question, en éclaircir les enjeux et
322 Potter N., Qu’est-ce qu’un designer ? Objets, lieux, messages, traduit par Suboticki D. et
Rouffineau G., 1969 pour l’éd. originale en anglais, Paris, Saint Étienne, B42, Cité du
Design, 2011.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
effectuer une bonne évaluation des moyens disponibles pour répondre à la sollicitation. Le
deuxième élément qui ressort de sa description de l'activité des concepteurs est le fait que ceuxci travaillent généralement de manière indirecte (il admet qu'il y a des exceptions à ce qu'il
avance là) :
« leurs créations [celles des designers] prennent au final la forme d'instructions
qui s'adressent à des entrepreneurs, des fabricants et d'autres exécutants. […]
Ces instructions peuvent se composer de caractéristiques techniques, de notes
de synthèse et autres documents écrits, de plans d'exécution détaillés, de dessins de présentation à destination des clients, de maquettes et parfois de prototypes grandeur nature. Dans la mesure où le designer ne s'implique pas davantage dans la production proprement dite […], il est essentiel que ces instructions soient parfaitement claires, complètes et à tous points de vue acceptables
pour ceux qui les utilisent comme base de travail.323 »
Dans le cadre de cette recherche, c'est bien cette phase de prescription qui m'intéresse en
premier lieu. Cela tient au point de vue que j'ai choisi de suivre ici : celui des matériaux de
construction. Du ce point de vue, le concepteur fait bel et bien office de déclencheur. C'est lui
qui, formellement du moins, décide de l'utilisation de tel ou tel matériau face à une situation
donnée – même si, bien sûr, cette décision est généralement informée par l'implication d'autres
acteurs, à commencer par le commanditaire et, jusqu'à un certain point, par les matériaux euxmêmes et leurs dispositions à répondre à telle ou telle sollicitation. Le concepteur ordonne expressément, via des outils de communication à fonction prescriptive 324 tels que les plans d'exécution, les cahiers des charges ou encore les métrés, que soit mobilisée une certaine quantité de
matière et qu'elle soit mise en œuvre d'une façon très précise (que ces outils sont justement
chargés de décrire en détail). L'acte d'ordonner expressément un traitement correspond bien à la
définition la plus courante que l'on peut faire du terme « prescription ».
Dans un parallèle illustratif qui n'est pas aussi anodin qu'il n'y paraît (j'aurai l'occasion d'y
revenir), on pourrait dire que là où le médecin ordonne fermement à son patient de suivre tel ou
tel traitement, qu'il lui prescrit un remède via une ordonnance, l'architecte suggère fermement à
son commanditaire de procéder d'une façon spécifique à l'aménagement de l'espace dont il dispose. Et pour cela, il prescrit la mise en œuvre de certains matériaux via les dispositifs évoqués325. Dans les deux cas, la position de prescripteur suppose un certain pouvoir et s'accom323 Ibid., p. 18.
324 L'expression est de Potter, Ibid., p. 140. Pour ma part je parlerai plutôt de dispositifs
prescriptifs, pour rester dans le vocabulaire que j'ai utilisé jusqu'à présent.
325 Le parallèle avec l'activité médicale est également évoqué explicitement par Potter :
« La méthodologie du design peut utilement s'inspirer de la médecine, en distinguant
les procédures liées au diagnostic de celles liées à la prescription, bien que seul un
consultant en design exerce de façon aussi noble. Le designer moyen, pour sa part, en
vient à administrer le traitement et cumule ainsi les rôles d'infirmier, de pharmacien et
d'assistant social en assurant la totale guérison de son patient. L'idée d'un diagnostic et
Chapitre 8. Prescripteurs
pagne également de formes spécifiques de responsabilisation. C'est ce qui apparaissait implicitement dans les accusations formulées par les militants écologistes au chapitre précédent.
Il est évident que cette dimension prescriptive n'est qu'un aspect parmi de nombreux autres
dans les activités de conception. Il ne saurait être question ici de réduire l'activité des concep teurs à ce seul aspect, au détriment de toutes les autres facettes qui composent leur pratique
– dont je montrerai d'ailleurs combien elle est mouvante, complexe et difficile à décrire une fois
pour toutes. Dans le cadre de cette recherche, c'est pourtant à cet aspect que je propose de
m'intéresser dans la mesure où c'est ce qui relie les concepteurs aux circuits de l'économie matérielle. Par conséquent, tout ce qui va suivre ne concerne que les concepteurs qui en passent,
d'une façon ou d'une autre, par la prescription. Corollairement, sont donc exclus des considérations développées ici tous ceux dont la pratique de conception se caractérise par d'autres aspects
– comme pour les tenants de la paper architecture, les architectes théoriciens ou encore une
bonne partie des étudiants inscrits dans des facultés d'architecture qui développent rarement
leurs projets au point d'en arriver à une phase prescriptive (quoique certaines expérimentations
pédagogiques aillent dans ce sens326).
<sollicitations>
L'un des points qui distingue la position des architectes de celle d'autres acteurs de l'économie matérielle, c'est le fait qu'ils sont les interlocuteurs privilégiés des commanditaires. Ceux-ci
sollicitent les architectes selon des formes assez variables. Les sollicitations peuvent être directes, lorsque les commanditaires s'adressent directement aux architectes dans le cadre d'une
commande explicite, ou indirectes, lorsque les commandes passent par l'intermédiaire d'un appel d'offre mettant en compétition plusieurs architectes, comme dans les concours 327. De même,
les sollicitations du commanditaire peuvent être plus ou moins clairement formulées selon les
projets. Dans certains cas, le commanditaire approche le concepteur avec une question fort
vague, quelque chose de l'ordre de l'envie, parfois même encore non explicitement verbalisée.
Dans d'autres cas, le cadre de la mission est extrêmement défini et les concepteurs ne possèdent
plus qu'une faible marge de manœuvre pour composer avec toutes les contraintes du cahier des
charges que leur fournit leurs commanditaires.
Le premier cas correspond à une figure du concepteur architectural relativement traditionnelle : celle de l'architecte comme professionnel libéral, investi d'une mission ne se laissant pas
circonscrire à des intérêts mercantiles et qui consiste à instaurer entre lui et son commanditaire
un « colloque singulier », à l'image du médecin et de son patient 328. C'est autour de cette figure
d'une prescription est tout de même utile. » Ibid., p. 127.
326 C'est notamment le cas des Live Project que j'aborderai dans un prochain paragraphe,
cf. <2ème piste : surmonter les divisions disciplinaires>, p. 270.
327 Sur la question des concours d'architecture, cf. notamment Genard J.-L. et Lhoas
P. (dir.), Qui a peur de l’architecture ? Livre blanc de l’architecture contemporaine en
communauté française de Belgique, Bruxelles, La Lettre volée, 2004.
328 Sur cette analogie récurrente entre la profession d'architecte et celle de médecin, cf.
245
246
Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
que se sont cristallisées les principales institutions qui encadrent la profession d'architecte en
Belgique et dans d'autres pays occidentaux. Cette figure de l'architecte comme expert ès-maïeutique – un accoucheur de désirs latents329 – est toujours d'actualité. Il suffit de se pencher sur
une récente petite brochure distribuée aux visiteurs d'un célèbre salon de la construction par
l'ordre des architectes pour s'en convaincre :
« Au fond, tout commence là : vous avez une idée, un projet. Vous trouvez
l'occasion, le temps et les moyens de vous lancer dans un processus de
construction ou de rénovation. Ou simplement, vous éprouvez l'envie de
concrétiser enfin un désir latent depuis longtemps. N'hésitez pas, à ce stade, à
tracer vous-même un premier plan sur un bout de papier, à énumérer les questions matérielles, techniques et administratives que votre projet pose, même si
elles vous semblent naïves… […] même si vous ne possédez aucune formation
ad hoc, toutes ces données seront plus tard utiles dans la discussion avec l'architecte car elles constitueront pour lui autant d'éléments indicateurs de vos
souhaits et de la manière dont vous voyez les choses.330 »
La figure d'architecte qui se dégage de ces quelques lignes est bien celle d'un expert conforté
dans sa position de détenteur de connaissances à même de guider le commanditaire, de lui révé une clarification effectuée en 1973 déjà dans Moulin R. (dir.), Les architectes.
Métamorphose d’une profession libérale, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 25.
329 C'est peut-être par cette notion de désir que l'on peut expliquer que des cours de
psychanalyse se soient invités dans certaines options du cursus de formation des
architectes. Je me souviens en particulier d'un cours où le professeur, lui-même
psychanalyste, insistait pour que, lorsque nous serions devenus architectes, nous
prenions garde à ne pas réaliser trop vite ni trop explicitement le désir de nos futurs
clients. Il fallait, disait-il, toujours répondre un petit peu à côté de ce qu'ils demandaient
– puisque, bien sûr, selon les paradigmes psychanalytiques, les commanditaires ne sont
pas conscients de ce qu'ils désirent vraiment… J'ai repensé à cet épisode beaucoup plus
tard, lorsque j'ai pu suivre le déroulement d'un petit projet d'aménagement d'intérieur.
Le commanditaire était venu voir les concepteurs car il voulait une nouvelle étagère de
bibliothèque dans un petit espace de bureaux. Après une visite sur place, les
concepteurs sont arrivés à la conclusion que la bibliothèque actuelle n'était pas si mal :
sans être particulièrement originale, elle remplissait plutôt bien sa fonction de ranger
livres et revues. En revanche, les concepteurs se sont étonnés de la piètre qualité de
l'éclairage dans cet espace, ainsi que de la disposition peu pratique des bureaux.
Finalement, le commanditaire qui souhaitait une nouvelle étagère a reçu un ingénieux
système d'éclairage adaptable à une nouvelle configuration de ses bureaux. Et il
semblait très satisfait du résultat – y compris de son ancienne bibliothèque, sur laquelle
il portait un autre regard (plus éclairé, sans mauvais jeu de mot). J'ignore toutefois ce
qu'un psychanalyste pourrait conclure de cette histoire.
330 Ordre des architectes. Conseil francophone et germanophone. L'architecte. Brochure
d'information distribuées gratuitement aux visiteurs du salon de la construction
Batibouw, Bruxelles, 2013, 13.
Chapitre 8. Prescripteurs
ler ses attentes, voire même de « transformer ses aspiration331 ». Si les organes de régulation
professionnels continuent à véhiculer cette figure, il est difficile de ne pas se demander si ce n'est
pas en grande partie une forme d'aspiration à ce que cette image se réalise (un wishful thinking)
plutôt qu'un reflet des conditions effectives dans lesquelles la profession exerce. La plupart des
commandes auxquelles font face les architectes (en particulier dans les marchés publics) relèvent
davantage du second cas – c'est-à-dire de situations beaucoup plus contraignantes où les marges
de liberté du concepteur sont réduites à très peu de chose.
⁂
Cette opposition entre deux figures de l'architecte reflète un débat qui anime non seulement
les organes de régulation professionnels et les praticiens eux-mêmes – qui restent les principaux
concernés – mais qui se retrouve aussi dans des travaux de sociologie de l'architecture ou de sociologie de la profession d'architecte. Au-delà d'approches parfois fort divergentes, ces travaux
cherchent en général à caractériser le rôle joué par les architectes dans la société en général et,
pour certains, dans les assemblages de l'économie matérielle en particulier. Ils cherchent également à déterminer ce qui distingue les architectes d'autres acteurs actifs dans le champ de la
construction. En ce sens, il est intéressant d'effectuer un petit détour par certaines de ces recherches afin d'évaluer dans quelle mesure elles pourraient aider à préciser cette notion que je
propose d'associer au rôle des architectes : celle de prescripteur de matériaux.
<une complexification du métier…>
Des recherches sociologiques relativement récentes et principalement ancrées dans le paysage universitaire français s'attachent à souligner l'indétermination et l'hybridation croissante du
rôle des architectes. Loin de l'image traditionnelle de l'architecte libéral, elles attirent au
contraire l'attention sur les signes d'une complexification du métier. Ces théories récentes envisagent toutefois l'indétermination du champ professionnel de l'architecture selon des perspectives quelques peu différentes.
Pour le sociologue Florent Champy332, le flou qui entoure désormais le rôle de l'architecte
serait emblématique d'un processus de déprofessionnalisation qui toucherait les architectes de
plein fouet. Incapables de mettre au point, en interne, une définition claire de leur rôle et de
leurs attributions, ceux-ci se verraient concurrencés par d'autres métiers sur des terrains qu'ils
occupaient auparavant (de fait, si ce n'est de droit). L'approche de Champy, dans ses travaux les
plus anciens, reste axée sur le modèle traditionnel de l'exercice de la profession d'architecte, entendu comme un professionnel libéral exécutant une mission de service auprès de ses comman331 Ibid., p. 7.
332 Champy F., « Vers la déprofessionnalisation. L’évolution des compétences des
architectes en France depuis 1980. », Les cahiers de la recherche architecturale et
urbaine, 1999, vol. 2/3, pp. 27-38 ; Champy F., Sociologie de l’architecture, Éditions La
Découverte, 2001.
247
248
Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
ditaires333. Cela se traduit notamment par le fait que Champy choisit de recenser le nombre d'architectes exerçant en France sur base du nombre d'architectes inscrits à l'Ordre, assimilant de
facto l'activité des architectes à leur inscription à un organe professionnel. Face à cette vision, le
sociologue Guy Tapie334 montre précisément que de nombreuses trajectoires professionnelles
d'architectes ne passent plus par l'affiliation à un organe de régulation professionnelle ni par
l'exercice libéral de la profession. Il évoque à cet égard les multiples processus d'hybridation qui
chamboulent totalement les compétences traditionnellement dévolues aux architectes. Les recherches de Tapie mettent en évidence qu'on a aujourd'hui affaire à de multiples modèles
d'exercice de la profession. En réaction à ces deux lectures, la proposition du sociologue Olivier
Chadoin335&336 consiste à considérer que l'indétermination du rôle de l'architecte, loin d'être un
problème comme chez Champy, serait en fait une caractéristique forte de la profession. Elle témoignerait de la capacité qu'ont les architectes d'user de plusieurs casquettes pour définir leur
rôle et leurs prérogatives par rapport aux autres métiers de l'économie matérielle. En invoquant
d'une fois à l'autre – et parfois même simultanément – des dimensions artistiques, culturelles ou
techniciennes, les architectes parviennent à redéfinir en permanence leur position parmi les
autres acteurs de la construction. Pour Chadoin, cette indétermination constitue donc à la fois la
caractéristique et la grande force des architectes. En des termes purement économiques, elle
leur permet de multiplier le nombre et la nature des commandes auxquelles ils sont susceptibles
de répondre.
Toutes ces recherches ont en commun de signaler la fin d'un modèle unique d'exercice de la
profession (si tant est que ce modèle ait jamais eu une existence effective 337). Elles ont également en commun de s'inscrire de façon plus ou moins affirmée dans le cadre d'une théorie des
champs338. Les rôles qu'occupent les professionnels y sont envisagés selon des rapports de force
et de concurrence vis-à-vis d'autres acteurs. Ces derniers peuvent s'avérer menaçants lorsqu'ils
cherchent à occuper des fonctions qui étaient peu à peu devenues les prérogatives exclusives
333 Dans des travaux plus récents, Champy revient sur certaines de ces positions. Cf.
Champy F., La sociologie des professions, Presses Universitaires de France, 2009 ;
Champy F., Nouvelle théorie sociologique des professions, Presses Universitaires de
France, 2011.
334 Tapie G., « Professions et pratiques. La redistribution des activités des architectes »,
Les cahiers de la recherche architecturale et urbaine, 1999, vol. 2/3, pp. 65-74.
335 Chadoin O., Être architecte : les vertus de l’indétermination. De la sociologie d’une
profession à la sociologie du travail professionnel, Presses Universitaires de Limoges et
du Limousin, 2006.
336 Cf. également la table ronde autour du travail d'Olivier Chadoin, organisée le 17 mai
2011 à la Faculté d'architecture de l'Université de Liège.
337 Pour une mise en perspective historique particulièrement fouillée de la profession
d'architecte, le recueil édité par Kostof S. reste une référence, The Architect. Chapters
in the History of the Profession, 1977 pour l'éd. originale, New York, Oxford University
Press, 1986.
338 Bourdieu P., Les structures sociales de l’économie, Seuil, 2000, p. 235-256.
Chapitre 8. Prescripteurs
d'un métier ou d'une profession. Selon la perspective des premiers travaux de Champy, la pratique professionnelle de l'architecture est un domaine qui souffre de dérégulations internes.
Celles-ci le fragilisent et l'empêchent de faire face à de nouvelles conditions dans le champ de la
construction, où des groupes professionnels concurrents prennent de l'ampleur. Les travaux de
Chadoin donnent quant à eux une image moins dramatique du même phénomène. Ils présentent
en effet les architectes comme des acteurs plutôt bien armés pour faire face à leurs concurrents.
Loin de se réduire à une portion congrue, l'activité architecturale s'étendrait au contraire dans
de nouvelles parties du champ, grâce à sa capacité à se diversifier.
La perspective du « champ » n'a toutefois pas le monopole dans le domaine des approches
sociologiques de la pratique architecturale. À l'élargissement des rôles des architectes correspondent également une série de glissements méthodologiques. Alors que les premières recherches sur le métier d'architecte cherchaient à définir celui-ci à partir des compétences qui lui
sont associées, et aboutissaient ainsi la plupart du temps à des constats de déprofessionnalisation
du fait des nombreux glissés dans la distribution de ces compétences 339, des recherches plus récentes, prenant acte de la diversification des rôles de l'architecte, se sont intéressées pour leur
part à « l'activité des architectes en tant qu'elle est prise dans un jeu d'interdépendances avec
d'autres professions340 ». Il en découle une approche qui place au centre de son attention les glissés en question, et qui, ce faisant, « replace le fait professionnel dans un espace de pratiques et
d'interactions341 ».
<…qui appelle de nouvelles approches>
Cette approche des interactions dans lesquelles sont pris, presque au jour le jour, les architectes s'inspire des développements pragmatistes de la sociologie. Dans cette optique, les situations auxquelles s'intéressent les sociologues sont supposées en construction permanente. Leur
maintien dans le temps ou leur reproduction ne vont pas de soi : un certain effort est nécessaire
pour parvenir à conserver une stabilité, qui est, au mieux, provisoire. Les chercheurs portent désormais leur attention sur ces constructions largement contingentes et ces efforts de maintien.
C'est le tournant initié par les science studies et la sociologie pragmatique qui est à la source de
ces nouvelles approches, dont la caractéristique est d'envisager « toute une gamme d'opérations
de montage, de reconstitution, d'assemblage, d’échafaudage, d’agrégation, par lesquelles s'opère
la prise de consistance342 ». Sans surprise, le travail des architectes comme objet d'étude n'a pas
339 Moulin R. (dir.), Les architectes. Métamorphose d’une profession libérale, op. cit. ;
Gaillard C., Nick P., Vidal M. et Lévy-Grange M., L’architecte, lui-même et les autres,
Presses Universitaires de Grenoble, 1973 ; de Montlibert C., L’impossible autonomie de
l’architecte: sociologie de la production architecturale, Strasbourg (France), Presses
Universitaires de Strasbourg, 1995 ; Champy F., Sociologie de l’architecture, op. cit.
340 Chadoin O., Être architecte, op. cit., p. 87.
341 Ibid.
342 Houdart S. et Thiery O., Humains, non humains, op. cit., p. 12.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
échappé à ces approches qui, d'après Christophe Camus, peuvent être labellisées comme
constructivistes343. De nombreux travaux sont apparus dans cette veine.
Parmi ces travaux, les plus emblématiques sont probablement ceux d'Albena Yaneva, qui a
mené de véritables enquêtes ethnographiques au sein d'une célèbre agence d'architecture, l'Office for Metropolitan Architecture (OMA), à Rotterdam344 . Son travail ne s'intéresse cependant
qu'à la phase de conception des projets. Et si elle pointe assez remarquablement tous les acteurs
et leurs effets respectifs sur le déroulement de la conception, en particulier pour les acteurs nonhumains tels que les maquettes, les archives ou la disposition des tables de travail, elle ne pro longe pas ses observations au-delà du bureau de conception. Elle prolonge rarement leur suivi
auprès des équipes techniques, des nombreux sous-traitants, des clients ou même sur les chantiers. Dans un autre registre, les travaux d'Olivier Chadoin que j'ai déjà évoqués s'inscrivent partiellement dans une perspective semblable. Au cours de ses observations, il s'intéresse en effet
aux interactions entre les architectes et les autres acteurs humains du secteur de la construction
(les promoteurs, les commanditaires, etc.) quoiqu'il reste, beaucoup plus que Yaneva, largement
tributaire d'une approche liée à la théorie des champs.
⁂
Ce bref aperçu des tentatives sociologiques de définir le rôle de l'architecte montre qu'il
s'agit d'une question assez ouverte. À vrai dire, elle fait l'objet de discussions parfois mouvementées auprès des praticiens eux-mêmes, qui envisagent leurs pratiques selon des perspectives
parfois très différentes. La proposition de considérer les concepteurs comme des prescripteurs
de matériaux ne doit pas être vue comme une tentative pour ajouter une couche supplémentaire
dans le débat, ni un essai supposé résoudre cette vaste question. Comme je l'ai dit précédemment, la prescription n'est jamais qu'un pan de l'activité de conception. Cela dit, il me semble
que cette proposition jette un éclairage spécifique sur la question du rôle de l'architecte, et pourrait bien aider à ancrer cette question dans le contexte du présent questionnement, à savoir les
formes de responsabilisation des concepteurs vis-à-vis des circuits de l'économie matérielle. En
l'occurrence, la notion de prescription met en exergue ce décalage entre une phase où le projet
s'élabore, et celle où il est mis en œuvre. Prescrire est également une action qui engage celui qui
l'effectue mais aussi ceux à qui elle s'adresse. En ce sens, on retrouve la sensibilité qui émergeait
dans le chapitre précédent où l'on devait tenir à la fois à la notion d'individu susceptible d'être
tenu responsable de ses actions, et au fait que les actions en question s'inscrivent dans des pratiques assez complexes, engageant d'autres acteurs et une certaine dilution de la responsabilité
– qui, dans ses développements les plus extrêmes, peut même mener à des cadres d'interprétation déresponsabilisants.
343 Camus C., « Pour une sociologie « constructiviste » de l’architecture », Espaces et
sociétés, 5 octobre 2010, vol. 142, n° 2, pp. 63-78.
344 Yaneva A., Made by the Office for Metropolitan Architecture: An Ethnography of Design,
010 Uitgeverij, 2009.
Chapitre 8. Prescripteurs
Monopoles disciplinaires et prescription
Dans le début de ce chapitre, j'ai développé cette proposition de considérer les architectes
comme des prescripteurs de matériaux. J'y voyais une façon de décrire une partie significative
des activités des concepteurs tout en ne figeant pas celles-ci dans un modèle trop défini – ce qui
était une manière de tenir compte des exigences amenées par le tournant pragmatiste dans les
science studies et leurs prolongements dans la sociologie des pratiques architecturales. Cela correspondait à une manière de prendre acte de l'indétermination croissante du rôle de l'architecte
que les sociologues de l'architecture se sont attachés à montrer. Dans la partie qui va suivre, je
voudrais explorer les versants plus critiques de cette proposition. En insistant sur la dimension
prescriptive de l'activité architecturale, je cherche également à attirer l'attention sur les spécificités de la position des concepteurs au sein d'assemblages donnés.
Il est intéressant d'effectuer un bref aperçu historique de l'émergence de cette figure professionnelle du prescripteur afin de mieux en mesurer les potentiels effets. J'ai déjà eu l'occasion de
développer un pan de cette question dans un paragraphe de la section antérieure, où je montrais
comment l'apparition historique de la profession d'architecte moderne, quelque part à la Renaissance, était liée à l'émergence d'un nouveau paradigme épistémologique 345. J'avais également insisté sur la violence avec laquelle un tel paradigme s'était substitué à d'autres formes de connaissances qui, sans disparaître totalement, s'étaient vues subordonnées à un nouveau référentiel.
Au-delà des connaissances valorisées ou dévalorisées, l'émergence de la profession d'architecte
s'est également accompagnée de structurations institutionnelles qui peuvent être appréhendées
d'un point de vue historique.
L'histoire de la constitution du groupe professionnel des architectes est une histoire de
construction de limites fortes possédant un grand pouvoir excluant. Bien que le contexte actuel
ait beaucoup changé par rapport aux conditions qui prévalaient lorsque cette frontière disciplinaire a été progressivement établie, les architectes restent les héritiers de cette histoire. L'accent
que je mets sur l'aspect prescriptif de leur activité cherche à insister sur cet héritage. Ici encore,
il ne s'agit pas de produire une définition qui se construirait uniquement par l'exclusive. Il s'agit
d'accepter qu'une certaine porosité et d'éventuelles reconfigurations sont possibles. Aborder la
pratique architecturale comme une opération de prescription de matériaux ouvre aussi des perspectives en ce sens, notamment parce que, contrairement à d'autres traits de l'identité disciplinaire architecturale, cette caractéristique n'est pas une prérogative unique des architectes. Cela
désamorce en quelque sorte le risque de retomber dans des perspectives corporatistes.
<le lourd héritage de la professionnalisation>
Lorsque je parle du lourd héritage de la constitution de l'unité professionnelle des architectes, je fais référence à une série de conséquences liées au processus de professionnalisation.
On peut montrer dans les grandes lignes à quel point la construction sociale, juridique et institu345 Cf. paragraphe <un bref flash-back>, p. 205.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
tionnelle du statut d'architecte correspond à une stratégie d'un groupe précis et en fait assez restreint, qui cherche à se différencier, à se distinguer d'une série d'autres groupes et d'autres métiers impliqués dans la construction : les maçons, les tailleurs de pierre, les charpentiers, les ingénieurs, les géomètres, les entrepreneurs, les décorateurs, les tapissiers, etc. Sans entrer dans
des classifications trop précises, on peut faire remonter ce processus au remplacement du système corporatiste par une économie de marché et une privatisation des moyens de production.
Pour continuer à faire très court, on peut dire que les stratégies de lobbying menées par le
groupe professionnel des architectes se sont avérées gagnantes puisqu'elles ont finalement abouti
à la protection légale du titre et au monopole de l'exercice de la profession (dont les dates clés
sont 1936 et 1939 en Belgique, et 1940 en France). Une victoire non négligeable pour le corps
professionnel des architectes qui voit ainsi sa crédibilité appuyée à un niveau réglementaire.
L'obtention de ce statut a toutefois eu des contreparties non négligeables. Tout d'abord, sa
définition a été le fait d'une élite exclusive, concernée par la seule construction de quelques programmes bien définis et, finalement, assez peu représentatifs de toute la production de l'environnement bâti. En Belgique la loi de 1939 rend les seuls architectes responsables de toutes les
constructions d'une certaine ampleur, tandis que leur formation académique traditionnelle ne les
préparait quasiment qu'à des programmes de très grande ampleur (palais, musées, etc.). Ce décalage se retrouve dans ces quelques chiffres :
« en 1906, à Bruxelles, sur 2500 demandes de permis de bâtir […], seules 498
contiennent des plans dessinés par un professionnel patenté346 »
En d'autres mots, il y a à peine un cinquième des matériaux mis en œuvre dans la ville qui
ont été prescrits par des architectes patentés. Le reste est le fait d'entrepreneurs ou d'autres professionnels « non patentés » voire même, sans doute, de particuliers. Que les professionnels patentés aient pu ainsi quintupler leur champ d'actions en deux décennies est assurément une belle
réussite face aux métiers non patentés et non organisés en professions.
Ensuite, le statut d'architecte s'est construit sur base d'un système institutionnel passablement
dépassé, qui garantissait une certaine cohérence entre l'enseignement, les systèmes de consécrations et la pratique347. Ce système, mis au point tout au long du 19 è siècle, n'a été reconnu juridiquement qu'assez tardivement, dans les années 1930 et 1940, et de surcroît dans un contexte
particulièrement rétrograde (sous Vichy et le renouveau corporatiste en France 348). Il a donc très
346 Heymans V., Les dimensions de l'ordinaire, L'Harmattan, 1998, p. 192.
347 C'est en tout cas l'une des hypothèses de base de l'ouvrage de Raymonde Moulin, Les
architectes. Métamorphose d’une profession libérale, op. cit..
348 Plus largement, l'apparition des organes de régulation professionnels dans le contexte
des années 1930/40 est un phénomène qui peut être interprété à travers l'hypothèse
mise en avant par Karl Polanyi dans La grande transformation: aux origines politiques et
économiques de notre temps, traduit par Malamoud C. et Dumont L., 1944 pour l’éd.
originale en allemand, Paris, Gallimard, 2009. À savoir : si les années 1920 ont vu les
dernières tentatives de la doctrine économique du libéralisme pour établir les conditions
Chapitre 8. Prescripteurs
rapidement montré son inadéquation aux nouvelles conditions de production, tant d'un point de
vue technique (notamment en regard de l'industrialisation croissante du secteur de la construction349) que d'un point de vue sociétal. Cette rupture entre le modèle et les conditions effectives
de la pratique professionnelle a entraîné une série de crises et de remises en questions menant à
la fin des golden sixties à l'implosion du système Beaux-Arts et à son redéploiement dans de
nouvelles formes institutionnelles350. Le caractère très centralisé de l'enseignement, par exemple,
a été remise en question et le contexte français a vu alors apparaître un certain nombre d'unités
pédagogiques, éparpillées sur l'ensemble du territoire, qui poursuivaient des objectifs et utilisaient de méthodes quelque peu différentes de celles en cours aux Beaux-Arts. Il en a découlé
un certaine pluralisme dans les façons d'enseigner et, par extension, d'appréhender, le métier de
concepteur. Cette trajectoire est toutefois quelque peu différente dans les pays anglo-saxons 351.
Enfin, comme je l'indiquais ci-dessus, la construction de l'unité professionnelle du métier
d'architecte s'est basée à la fois sur l'exclusion (parfois violente) d'une série de compétences et
de savoir-faire relevant pourtant du domaine de la construction, et sur la monopolisation (tout
aussi violente) d'un certain type de savoir. Pour le dire avec des accents empruntés à la sociologie des champs, pour asseoir leur importance dans le champ concurrentiel de l'économie matérielle, les architectes ont constitué un corpus de connaissances qu'ils ont associé à leur profession et pour lequel ils ont pris en charge toutes les modalités de production et de transmission
(notamment par la proximité de l'enseignement et du monde professionnel). Pour certains sociologues des professions, ce phénomène relève en plein d'un processus qui peut être décrit comme
ultimes d'un marché auto-régulateur, les années 1930 ont connu quant à elle un
formidable retour de bâton, se traduisant par l'abandon de « la production fondée sur
des marchés libres » (Ibid., p. 67-68) et le replis vers d'autres formes d'économie
davantage régulées. D'autres cadres de lecture portent toutefois un éclairage différent
sur la question du renouveau corporatiste, en ne l'envisageant pas nécessairement
comme une forme rétrograde mais plutôt comme un espace potentiellement
progressiste. Telle est notamment la lecture de Durkheim, qui voit dans la corporation
un terreau fertile à l'établissement de formes de solidarité et de morale. Cf. notamment
les leçons de sociologie sur la morale professionnelle dans Durkheim E., Leçons de
sociologie. Physique des mœurs et du droit. Cours de sociologie dispensés à Bordeaux
entre 1890 et 1900, texte publié en 1950 et retranscrit dans la bibliothèque des
classiques des sciences sociales de l'Université du Québec à Chicoutimi. Le texte est
disponible
sur
internet
à
l'adresse
suivante :
http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/lecons_de_sociologie/Lecons_soci
o.pdf
349 Smet M. (dir.), Resurgam. La reconstruction en Belgique après 1914, Bruxelles, Crédit
Communal, 1985 ; Abram J., Du chaos à la croissance. 1940-1966, Paris, Éditions
Picard, coll. « L’architecture moderne en France », 1999, vol. 2/3.
350 Violeau J.-L., Les architectes et Mai 68, Recherches, 2005.
351 Gutman R., Architectural Practice: A Critical View, Princeton Architectural Press,
1988.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
la mise en place d'une « chasse gardée352 » (exclusionary shelter) propre à la construction d'une
identité professionnelle.
Outre les savoirs dont la possession contribue à l'établissement de la discipline architecturale353, la mise en place de ces chasses gardées passe également par la constitution d'un ethos
propre à la discipline. Dans le cas des professions libérales, la sociologue des professions Magali
Sarfatti Larson pointe l'importance de valeurs comme le désintéressement dans les processus de
constitution des professions libérales. Elle évoque en particulier le cas des architectes, qui ont
fait « valoir des principes « non mercantiles » : un désintéressement propre à la mentalité de
« noblesse oblige » de la haute bourgeoise354 ». Mobilisé par les architectes au climax de leur
processus de professionnalisation, durant la première moitié du 20è siècle, cet argument aurait
été une façon pour eux de se distinguer de leurs concurrents directs, c'est-à-dire des entrepreneurs et des constructeurs, qui étaient décrits comme des acteurs animés d'une rationalité strictement mercantile. Pour Sarfatti Larson, l'argument du désintéressement est l'une des « raisons
idéologiques et intellectuelles355 » qui intervient dans la construction d'un « projet professionnel ». En d'autres mots, cet argument serait mobilisé par les architectes pour affirmer leur place
dans un marché où le laisser-faire économique commençait à montrer ses limites 356. Ou encore,
pour relayer les propos de Florent Champy, « le projet professionnel est certes formulé au nom
de la défense du consommateur, mais il vise avant tout à permettre à certains professionnels de
s'élever socialement et à en protéger d'autres du déclassement 357 ». Sous cet angle quelque peu
déterministe, la notion de désintéressement s'avère nettement plus … intéressée. Et dans cette
économie de mise en concurrence des intérêts, s'il y a des gagnants, il y a forcément aussi des
perdants358.
<professions mutilantes>
Le théoricien de l'écologie politique Ivan Illich s'est intéressé à quelques-uns de ces perdants, vaincus par la montée en puissance des groupes professionnels. Il a proposé la notion de
« professions mutilantes » pour décrire ces situations où des professionnels se présentent
comme les seuls à pouvoir répondre à une série de besoins. Il se crée alors ce que Illich nomme
352 Sarfatti Larson M., « À propos des professionnels et des experts ou comme il est peu
utile d’essayer de tout dire », Sociologie et sociétés, 1988, vol. 20, no 2, pp. 23-40.
353 Williams Robinson J., « The Form and Structure of Architetural Knowledge: from
Practice to Discipline », Williams Robinson J. et Piotrowski A. (dir.), The Discipline of
Architecture, Minneapolis, Londres, University of Minnesota Press, 2001, pp. 61-82.
354 Sarfatti Larson M., « À propos des professionnels et des experts ou comme il est peu
utile d’essayer de tout dire », op. cit., p. 25.
355 Ibid.
356 cf. note 348.
357 Champy F., La sociologie des professions, op. cit., p. 163.
358 Même si, bien sûr, le statut de gagnant n'est jamais définitif, comme le montre le fait
que les architectes qui ont obtenu quelques victoires dans l'histoire se retrouvent
aujourd'hui dans une position nettement plus fragilisée.
Chapitre 8. Prescripteurs
un « monopole radical », qui advient lorsque les professions substituent « un produit industriel
ou [un] service professionnel aux activités utiles auxquelles se livrent, ou souhaiteraient se livrer
les gens359&360 ». L'horizon politique de Ivan Illich est celui d'une autonomie radicale des citoyens dans la prise en charge du monde vécu. Tout comme d'autres auteurs proches des courants de l'écologie politique, à l'image d'André Gorz, ce qui compte pour eux est la défense
d'une « sphère de socialisation vécue, faite de formes de coopération volontaire auto-organisée
et d'échanges non-marchands361 ». En ce sens, toute prétention à l'exclusivité des savoirs et des
savoir-faire s'oppose à ce droit qu'ont les gens de se prendre en charge et de déterminer euxmêmes leur environnement. Pire, chaque fois qu'une entreprise ou un groupe professionnel capturent des connaissances (par l'établissement de brevets, par la mise en place de dispositifs monopolistiques, par l'utilisation de technologies compliquées dont eux seuls détiennent les clés,
etc.), cela ne fait que renforcer la domination de la rationalité économique qui leur est propre,
au détriment du plus grand nombre et de l'environnement. Les perdants dans cette affaire, ce
sont donc tous les gens qui savaient comment répondre à leurs besoins (comme se nourrir, se
déplacer, se soigner ou se loger) et qui, soudain, se voient dépossédés de toutes ces connais sances, ou, de façon plus pernicieuse, du droit même de les utiliser. Les perdants, ce sont aussi
tous les êtres qui se voient mobilisés contre leur gré dans ce projet sans avoir leur mot à dire,
autrement dit tous les vivants, toutes les ressources naturelles, etc. Corollairement, les gagnants
sont les groupes qui tirent profit du fait de s'être rendus indispensables. Face à cette situation,
Illich affirme que
« seules les initiatives de citoyens qui, par les technologies radicales, contestent
directement la domination insidieuse des professions mutilantes sont susceptibles d'ouvrir la voie au libre exercice de compétences non hiérarchiques362 ».
Et si cette « domination des professions mutilantes » est si insidieuse, explique Illich, c'est
parce qu'elle joue sur plusieurs plans à la fois. Les professions ne se contentent pas de monopo liser les connaissances nécessaires à la production d'un produit et, ce faisant d'obliger les gens à
recourir à leurs services (cela, dit-il, c'est quelque chose que les gangsters et les mafias faisaient
déjà très bien), les professionnels « s'arrogent [aussi] le pouvoir légal de créer le besoin que, tou-
359 Illich I., « Le chômage créateur. Postface à La Convivialité. (1977) », Œuvres
complètes, traduit par Sissung M., Paris, Fayard, 2005, vol. 2/2, p. 72.
360 Dans un autre de ses ouvrages, Illich explique que le monopole radical apparaît
lorsqu'un « processus de production industrielle exerce un contrôle exclusif sur la
satisfaction d'un besoin pressant, en excluant tout recours, dans ce but, à des activités
non industrielles » Illich I., « La convivialité (1973) », Œuvres complètes, Paris, Fayard,
2004, vol. 1/2, p. 514. C'est dans le livre qui fait office de postface à La convivialité
qu'il élargit cette définition aux services professionnels et s'attache plus précisément à
étudier l'impact de la constitution de corps professionnels.
361 Gorz A., Capitalisme, socialisme, écologie, op. cit., p. 46.
362 Illich I., « Le chômage créateur. Postface à La Convivialité. (1977) », op. cit., p. 46.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
jours selon la loi, ils seront seuls habilités à assouvir 363 ». Ce déplacement vers le domaine de la
définition des besoins constitue, pour Illich, à la fois la grande nouveauté et le plus grand danger
des groupes professionnels. C'est en effet dans ce mouvement que les professions commencent à
glisser dans le domaine de la morale, puisqu'on leur attribue une « objectivité unique en son
genre – celle de définir le statut moral d'un manque 364 » et, par extension, de se profiler comme
ce que ce manque exige :
« dans tout domaine où peut être inventé un besoin humain, ces nouvelles professions mutilantes s'arrogent le statut d'experts exclusifs en bien public.365 »
Dès le moment où les professionnels se mettent en tête de répondre aux besoins de la société
dans son ensemble, ils se mettent à établir des classes et des cas génériques qui constituent, dans
l'optique d'Illich, une terible violence vis-à-vis des individus et de leur capacité d'action :
« Le gouvernement exercé par un congrès qui fonde ses décisions sur les opinions expertes de telles professions peut être un gouvernement pour le peuple,
mais jamais par le peuple.366 »
Or, toujours selon Illich, la cause à l'origine de ce basculement est précisément à chercher
dans le caractère prescriptif de ces professions devenues dominantes (ou mutilantes). Il prend lui
aussi l'exemple du médecin pour affirmer cette hypothèse. Le médecin est
« devenu docteur lorsqu'il a abandonné le commerce des remèdes au pharmacien et gardé pour lui leur prescription. Il acquérait dès lors une autorité nouvelle – et triple : autorité sapientiale, pour conseiller, instruire et conduire ; autorité morale pour conférer à ses prestations un caractère non seulement utile,
mais obligatoire ; autorité charismatique pour en appeler, au nom de la médecine, à un intérêt suprême des clients qui surpasse la conscience et parfois
même la raison d'État.367 »
Ce que Illich montre chez le médecin s'applique finalement assez bien à l'architecte. Norman
Potter, qui tisse d'ailleurs un dialogue récurrent avec Illich dans son ouvrage sur les designers,
ne disait pas autre chose. D'une certaine manière, le concepteur en général, l'architecte en particulier, disposent effectivement de la même triple autorité. À nouveau, le petit extrait de la bro chure publicitaire pour les architectes en Belgique que je citais plus haut est un bon révélateur
de cet aspect : l'architecte y est effectivement décrit comme l'expert de référence possédant les
connaissances nécessaires à la construction d'un bâtiment (sous-entendant que les autres professionnels ou les commanditaires eux-mêmes ne les possèdent pas) ; il s'est rendu légalement incontournable pour la plupart des travaux de construction (quand bien même d'autres personnes
363 Ibid., p. 53.
364 Ibid., p. 55.
365 Ibid., p. 58.
366 Ibid., p. 59.
367 Ibid., p. 55.
Chapitre 8. Prescripteurs
seraient capables de prendre elles-mêmes en charge la construction de l'espace bâti, la réglementation les en empêche dans les grandes lignes) ; et sa profession met aussi en avant des intérêts dépassant les commanditaires (d'où la nécessité du travail d'accompagnement pour « transformer les aspirations » des commanditaires). Comme le médecin, la position institutionnelle de
l'architecte est basée sur la prescription ; à l'ordonnance pour des médicaments du médecin se
substitue le tiercé cahiers des charges, métrés et géométraux pour la mise en œuvre des matériaux de construction.
Même si, comme je l'ai montré à diverses reprises, à l'échelle individuelle, certains praticiens adoptent d'autres postures et parviennent à valoriser d'autres formes d'expertise, leur situation institutionnelle ne les invite pas à travailler en ce sens. C'est pourquoi, à beaucoup d'égards,
une approche incisive comme celle de Illich mérite d'être entendue. Elle montre encore une fois
mais sous un angle quelque peu différent que la prescription n'est pas une activité anodine.
Elle appelle cependant aussi quelques nuances. À mon sens, les propos de Illich ne doivent
pas être compris comme une remise en cause la notion d'expertise en tant que telle. Ils sont dirigés contre des situations plus précises qui se caractérisent par une capture de l'expertise par un
petit groupe restreint. L'expertise devient alors un dispositif de domination ou de dépossession,
imposant son registre de valeur propre à d'autres formes de rationalités. En ce sens, l'horizon de
Illich n'est pas l'abandon de toute forme d'expertise – ce qui serait contre-productif à tous les
égards, et certainement dans le cas de la reconfiguration des circuits de l'économie matérielle –
mais plutôt celui de l'établissement de conditions permettant une co-construction plus horizontale de l'expertise (ce qu'ils thématise entre autre à travers sa notion de convivialité).
<professions mutilées>
L'approche de Illich montre également certaines limites dans sa difficulté à prendre en
compte ce qui menace des professions menaçantes. Autrement dit, ce qu'il advient lorsque, de
mutilante, les professions deviennent mutilées. Ou, pour le dire d'une autre manière encore,
lorsque de telles professions ne sont plus seules à prendre les décisions et à répondre de leurs
actes, mais qu'elles partagent ces prérogatives et ces responsabilités avec d'autres entités.
En continuant encore un instant à envisager les choses d'un point de vue institutionnel, il apparaît que la position de prescripteur n'est pas toute puissante. Elle n'est pas épargnée par des
phénomènes qui la menacent en retour. À bien des égards, en déléguant les aspects matériels à
d'autres secteurs industriels (l'industrie pharmaceutique pour la médecine, les producteurs de
matériaux pour les architectes), ces professions prescriptrices se sont également déchargées de
la possibilité de contrôler de nombreux aspects de leur travail.
De fait, si l'on se place dans la perspective de l'industrie des fabricants de matériaux, l'architecte n'est finalement rien de plus que l'un des maillons de la longue chaîne d'opérations permettant de réaliser une plus-value sur la vente d'un matériau. Un maillon important, certes, parce
qu'il garantit quelque part que les matériaux produits trouvent une destination. Si l'on reste dans
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
le registre économique où l'ordre de grandeur est la création de profit, il apparaît que les
concepteurs remplissent cette fonction de passage d'une situation où les matériaux produits
contiennent en eux une plus-value potentielle vers une situation où cette plus-value se réalise
effectivement et se transforme en profit pour le producteur. Si le produit de construction n'est
pas écoulé (parce que la demande ne suit pas, parce qu'il a été concurrencé par un autre produit
ou pour toute autre raison), le producteur est confronté à une situation de sur-accumulation, où
il devient impossible pour lui de transformer la plus-value potentielle en profit – pour le dire selon une formulation très marxienne368. Bien sûr, du point de vue des producteurs de matériaux,
le passage par le prescripteur n'est pas le seul moyen de réaliser de la plus-value. Il y a des
contextes socio-économiques qui se passent des concepteurs et qui n'empêchent pas pour autant
les vendeurs de matériaux d'écouler leurs produits. Mais dans un contexte où les concepteurs se
sont peu à peu positionnés comme des maillons indispensables dans les circuits de l'économie
matérielle, ils deviennent de facto un passage incontournable.
C'est probablement pour cette raison que les fabricants de matériaux présentent souvent les
architectes comme des ambassadeurs de leur entreprise et de leur produit. Tel est le cas dans
cette petite brochure adressée par un annonceur publicitaire à une série de producteurs de matériaux, qui affirme le point suivant :
« Les étudiants en architecture […] en dernière année sont très importants
pour votre entreprise comme prescripteurs futurs. Ils mettront leurs premiers
pas dans la pratique, après avoir réalisé leur projet de master pendant la dernière année de leurs études. À ce moment, ils se mettent au travail comme stagiaire dans un bureau d'architecture ou comme assistant d'un architecte et deviennent ainsi l'ambassadeur de votre entreprise et votre produit.369 »
Ensuite, lorsqu'on se déplace à un niveau individuel, il apparaît que certains praticiens de
l'architecture sont tout à fait disposés à remettre en question les relations qui découlent de la
structure institutionnelle de leur profession. Certains concepteurs, certes peu nombreux mais
pas pour autant moins significatifs, prennent par exemple un certain nombre de risques pour travailler en étroite collaboration avec des commanditaires auto-constructeurs – par conviction de
l'intérêt de telles méthodes. D'autres, comme je l'ai montré, ne se contentent pas du tout de ce
368 Je donne un exemple de ces situations de sur-accumulation qui préviennent la
réalisation de la plus-value au paragraphe <récits fondateurs>, p. 78, dans le chapitre
intitulé « Des déchets inertes aux granulats ».
369 Extrait d'un encart publicitaire proposant à plusieurs fabricants de matériaux de
construction de rassembler des informations publicitaires et techniques sur leurs
produits en vue de distribuer celles-ci aux étudiants des facultés d'architecture de
Belgique. Ce feuillet publicitaire a été réalisé et publié par un organe de diffusion
appelé Edudoc (www.edudoc.be). Il a été déposé dans les facultés d'architectures belges
en avril 2013, accompagné de la dite documentation/publicité ; l'ensemble était emballé
dans une petite valise à roulette promotionnelle distribuée aux étudiants de master. Je
souligne.
Chapitre 8. Prescripteurs
rôle d'ambassadeur pour l'une ou l'autre marque de matériaux ; ceux-là tentent alors d'initier
d'autres types d'interactions, plus subtiles, plus fertiles, plus complexes aussi avec l'industrie des
producteurs de matériaux. C'est bien sûr le cas de Gilles Perraudin et de son travail autour des
blocs de pierre massive, bien qu'il ne soit évidemment pas le seul à travailller en ce sens.
En y regardant de plus près, on n'est pas obligé de considérer que tout ce qui émane de la
profession et de ses institutions est à prendre sous l'angle de l'action à finalité stratégique. Et
quand bien même cela serait le cas, à beaucoup d'égards, les acteurs sont aussi engagés par ce
qu'ils annoncent. La notion de désintéressement par exemple, pour reprendre le cas que
j'évoque ci-dessus, n'est peut-être pas uniquement une stratégie de classement social ; l'aspect
vocationnel de la pratique architecturale, malgré toutes les questions qu'il soulève par ailleurs,
possède quelque chose de bien palpable. Il suffit de se rendre dans une agence d'architecture à la
veille de la remise d'un gros concours pour un projet important pour s'en rendre compte. Ce qui
pousse de nombreux architectes à investir leur temps, leur énergie et leur capitaux dans leur pratique ne peut pas s'expliquer uniquement par une vision critique370.
Finalement, ce qui se joue peut-être ici (et ce que ma proposition d'éclairage tente en tout
cas de refléter), c'est la tension qui peut se développer entre la définition institutionnelle d'une
profession et une pratique. Cette tension est d'ailleurs au cœur du tournant méthodologique
pragmatiste lorsque ses tenants cherchent à ne plus produire de définition exclusive et institutionnellement figée de ce que peuvent être les activités professionnelles mais tentent au contraire
de caractériser celles-ci « dans le vif du sujet », en prenant acte de leurs multiples variations.
(C'est du reste une posture de ce type qu'adopte Norman Potter dans sa descriptions des designers, bien avant que le pragmatisme n'ait fait son come-back dans les travaux de sociologie
française). Ce faisant, ces recherches s'éloignent des définitions figées du rôle des praticiens.
<rôles partagés>
Glisser du point de vue institutionnalisé sur la profession à des questions de pratique permet
également de ne pas placer les architectes dans une case vide. Les décrire comme des prescripteurs de matériaux, c'est leur conférer des prérogatives que d'autres métiers partagent avec eux.
Les professionnels du design, de l'urbanisme, de la construction ou de l'ingénierie sont également amenés à mettre en œuvre des matériaux et à proposer des formes d'aménagement de l'espace en réponse aux requêtes qui leur sont adressées. Tous ces métiers sont d'ailleurs souvent
amenés à collaborer, ce qui donne lieu à toutes sortes d'assemblages où sont à chaque fois redistribués les rôles, les compétences et les responsabilités. De manière générale, j'ai parlé jusqu'ici
des concepteurs pour évoquer l'ensemble de ces différents métiers. Le terme « concepteur » me
semble renvoyer davantage à une phase particulière d'un projet (la conception), sans préjuger
370 Pierre Bourdieu a montré que les transactions économiques d'un secteur comme le clésur-porte, qui n'est pourtant pas celui où l'on s'attend à trouver le plus de passion de
désintérêt, ne relevaient pas uniquement d'une rationalité économique. Beaucoup plus
d'aspects y sont en jeu : Bourdieu P., Les structures sociales de l’économie, op. cit.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
des acteurs qui la prennent en charge. La phase de conception précède généralement la réalisation qui, dans la plupart des projets, est le fait de l'entrepreneur et de ses éventuels partenaires. Il
apparaît cependant clair que, tout comme la phase de conception n'est pas strictement réservée
aux architectes, la construction n'est pas un monopole absolu des entrepreneurs. D'autres professions et d'autres métiers peuvent y être actifs. Dans des cas bien particuliers (comme dans les
projets auto-construits), les frontières entre ces différentes phases tendent même à se brouiller et
l'on peut voir des concepteurs prendre part à la réalisation. De même, il existe des situations où
la conception et la réalisation ne sont pas des phases tellement séparées l'une de l'autre ; il arrive, j'en ai parlé, que le concepteur abandonne sa position de prescripteur et déplace la prise de
décisions depuis les pages blanches de son agence vers les contingences du chantier ou de l'atelier.
⁂
La question qui émerge de tout ceci devient la suivante : en quoi consiste alors cette pratique
de la prescription ? À l'évidence, les récits critiques des théoriciens de l'écologie politique
constituent de précieux apports pour dramatiser les effets potentiellement délétères d'une telle
activité. Mais, tout aussi manifestement, on ne saurait s'en contenter. En explorant ce que mettait en branle le fait pour un concepteur de prescrire des matériaux, je pense avoir montré qu'il
y avait bien plus de choses en jeu. La question qui s'impose alors est celle de savoir comment
tenir à toutes ces choses ? Par quels moyens les prescripteurs pourraient-ils devenir plus responsables dans cette posture qui est la leur, pour faire écho à la question que se posait Donna Haraway au début de son « manifeste des espèces de compagnie371 » ?
C'est pour répondre à ces questions que je fais la proposition d'envisager des prescripteurs
plus soigneux et des prescriptions plus soignées dans le prochain chapitre.
371 Haraway D., Manifeste des espèces de compagnie. Chiens, humains et autres partenaires,
op. cit., p. 15.
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
Dans le développement des deux premières sections de cette recherche, j'ai longuement insisté sur tous les dispositifs qui sont inventés pour assurer la circulation des matériaux au sein
des circuits de l'économie matérielle. Dans un première temps, je me suis intéressé aux trajectoires proprement dites des matériaux. Dans un deuxième temps, je me suis intéressé à des
nœuds, des espaces où divers intérêts se rencontrent et tentent de s'accorder. Dans un troisième
temps, je me suis penché sur un positionnement précis au sein des assemblages de l'économie
matérielle : la figure des prescripteurs.
Dans ce dernier chapitre, j'aimerais explorer en quoi et comment la figure du prescripteur
pourrait investir d'une façon plus responsable certains des dispositifs médiateurs qu'elle est amenée à manipuler. J'ai esquissé jusqu'ici quelques pistes de réflexion générale à propos de la façon
dont les acteurs de l'économie matérielle peuvent initier des reconfigurations dans les trajectoires de matériaux (en particulier en ce qui concerne des matériaux quelque peu inhabituels).
J'aimerais maintenant ré-aborder ces questions en les ancrant plus précisément autour du travail
des concepteurs-prescripteurs. La question centrale de ce chapitre, et quelque part l'aboutissement de toute cette recherche, est la suivante : est-il possible de faire en sorte que les prescriptions soient plus soignées ? Est-il possible de conserver cette position de prescripteur tout en
évitant les effets délétères décrits jusqu'ici : des chaînes de correspondances trop rapides, une
dilution de la responsabilité ou encore un renforcement de tendances corporatistes ? Est-il possible de s'adresser aux matériaux de construction et à toutes les entités qu'ils mobilisent d'une
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
façon moins violente, plus à même de composer des assemblages équilibrés ? Et si oui, par
quels moyens, par quels changements dans les pratiques ? Ici encore, la plupart des développements sont amorcés à partir de pratiques qui, chacune à leur manière, accordent une certaine attention et attachent un certain soin à cette étape cruciale de la prescription.
Prescriptions usuelles
Dans les sections précédentes et au début de celle-ci, j'ai aussi eu l'occasion de montrer
comment les acteurs du secteur de la construction collaborent à l'élaboration de divers outils,
supposés leur faciliter ensuite le travail. Ce qui intéresse plus spécialement les prescripteurs,
c'est que les matériaux soient formatés et munis de dispositifs rendant leur prescription extrêmement aisée. J'ai eu l'occasion d'illustrer ceci à travers les cas de la pierre bleue belge et du zébrano. À ces occasions, j'ai montré toute l'importance d'outils tels que les NIT et les STS, les
articles de cahier des charges, mais aussi les échantillons, les outils informatiques tels que les
images de textures ou encore les catalogues. Tous ces éléments sont bien le produit d'une série
de formatages opérés sur les matériaux et sur leur définition en vue de rendre ceux-ci prescriptibles, manipulables et, en quelque sorte, habilités à circuler au sein de l'économie matérielle
– auxquels s'ajoutent bien sûr les dispositifs plus strictement réglementaires évoqués dans les
premiers chapitres (déclaration des performances, cachet CE, instructions).
<investissements>
Tous ces dispositifs correspondent à ce que Laurent Thévenot appelle des « investissements
de forme », c'est-à-dire des « opérations de mise en forme dont le rendement est associé à un
accroissement futur de la stabilité d'un assemblage372 ». Dans ce cas-ci, la mise en forme de ces
dispositifs n'est pas le fait des architectes dans leur pratique quotidienne. Ils sont généralement
mis au point, je l'ai montré, par des groupes de travail spécifiques qui en livrent des versions exploitables par les autres acteurs de l'économie matérielle. Il arrive que des concepteurs y soient
représentés mais ce n'est pas leur fonction première. Ces groupes de travail tiers permettent
d'externaliser les opérations de formatage en-dehors du travail que mènent les concepteurs au
jour le jour. Leur façon d'« accroître la stabilité des assemblages » de l'économie matérielle
consiste à livrer des outils prêts à l'emploi. Et ce sont ces outils que les concepteurs rencontrent
dans leur travail courant. Tout le dur labeur de la mise au point de ces dispositifs – tout l'investissement – disparaît d'une certaine manière derrière des dénominations très simples, que les architectes n'ont plus qu'à invoquer durant les diverses phases du développement de leurs projets.
En fait, ce travail de formatage rend même ces dispositifs tellement efficaces que les architectes
ne se rendent généralement pas compte de tout ce qu'ils représentent, ce qui mène à des situa tions telles que celles que j'ai décrites à propos des catégories de la pierre bleue ou du zébrano.
Une bonne partie du travail des concepteurs, et spécialement lors des phases prescriptives,
repose donc sur des dispositifs plus ou moins standardisés et harmonisés, mis en forme par des
372 Thévenot L., « Les investissements de forme », op. cit.
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
acteurs tiers. Ces dispositifs types possèdent une certaine marge de manœuvre, qui permet au
concepteur d'éventuellement y intégrer des exigences plus spécifiques aux cas qu'il rencontre.
Tel est le cas d'un outil prescriptif assez central : le cahier des charges. Tout comme les spécifications techniques ont fait l'objet d'un travail d'harmonisation, il existe également des cahiers
des charges types, utilisés pour la plupart des projets en Belgique. Parmi ceux-ci, celui de la société wallonne du logement (S.W.L.) est l'un des plus courants – en tout cas pour les projets
d'habitation et de relativement petite échelle. Disponible en ligne sous plusieurs formats (éditables ou non), il se compose de neuf cahiers reprenant chronologiquement les grandes étapes
d'un chantier (depuis les travaux de préparation du chantier (T0) jusqu'aux travaux de peinture
(T8)).
Imaginons qu'un concepteur se demande quel matériau utiliser pour un revêtement de sol et qu'il finisse par opter, disons, pour de la pierre bleue de Belgique.
Lors de la composition de son cahier des charge, ce concepteur la retrouvera dans
le tome 5 qui est consacré aux finitions intérieures. Grâce à la table des matières
bien structurée, il sera très facile pour lui de retrouver les revêtements de sol intérieur au chapitre 53, entre le chapitre 52 (chapes et sols industriels) et le 54 (portes
& fenêtres intérieures). Le chapitre 53 est lui-même subdivisé en plusieurs sections,
qui correspondent aux trois grandes typologies de revêtements de sol : en carreaux, en bois ou souples. La pierre naturelle est reprise dans les revêtements de
sol en carreaux, à la rubrique 53.13, aux côtés d'autres matériaux courants comme
les céramiques (53.11), les mosaïques de marbre (53.12), le ciment coloré (53.14)
ou le béton (53.15). Notre concepteur ayant arrêté son choix sur la pierre naturelle
pour les revêtements de sol de son projet n'aura plus qu'à supprimer les sections
inutiles pour ne garder que la partie qui le concerne directement.
Rien n'empêche un architecte de vouloir un type de matériau moins courant ; il
lui suffit alors de composer lui-même une éventuelle rubrique 53.16. Comme je l'ai
indiqué, les gros fabricants qui mettent sur le marché de nouveaux matériaux fournissent généralement aussi des articles de cahier des charges tout faits, qui n'ont
plus qu'à être introduits au bon endroit par les architectes. Mais dans mon exemple,
le concepteur ne se complique pas trop la vie ; il a opté pour une valeur sûre en
choisissant la pierre bleue de Belgique, un matériau qui a bénéficie d'une longue
expérience en matière de formatage et qui est porté par des acteurs relativement
puissants. La pierre bleue s'est imposée comme un matériau incontournable dans
la construction en Belgique et, à ce titre, elle bénéficie d'un passage qui lui est ex pressément consacré dans le cahier des charges standard. Le concepteur n'a plus
qu'à conserver le poste 53.13 et à supprimer tous les autres, devenus inutiles.
Le poste 53.13 est lui-même divisé en plusieurs sous-sections. La première
porte sur une description des caractéristiques techniques de la pierre naturelle ; la
deuxième sur les modes d'exécution ; la troisième sur le contrôle du matériau ; et la
dernière est réservée à la description des dimensions modulaires et des quantités
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
nécessaires pour le projet en question. En pratique, c'est surtout ce dernier point
qui requiert l'attention de l'architecte. Les dimensions utiles étant évidemment
propres à chaque projet, il n'est pas question de recopier celles-ci de cahier des
charges en cahier des charges. En revanche, tous les autres points de cette rubrique, c'est-à-dire ceux consacrés aux spécifications techniques proprement dites,
ne sont pas très longuement développés. Ils se contentent de renvoyer aux documents externes que sont la spécification technique unifiée 45 (STS 45) et aux notes
d'information techniques correspondantes (NIT 220).
Voilà donc à quoi servent tous les investissements de forme entrepris au sein de l'économie
matérielle par des acteurs tels que l'Institut du Logement et le CSTC, dont on retrouve ici des
traces dans un poste consacré à la pierre bleue. En faisant de ces spécifications des outils extérieurs aux cahiers des charges, ils s'offrent la possibilité d'intégrer relativement facilement des
évolutions techniques. Au lieu de remettre à jour l'ensemble du cahier des charges à chaque
nouveauté technique, il suffit de remplacer l'ancienne référence par la nouvelle. Et le travail des
concepteurs se voit également largement allégé. À la limite, le concepteur peut s'en remettre exclusivement aux formulations du cahier des charges, y compris dans leur renvoi à des documents
externes, sans qu'il ne doive jamais lui-même consulter et encore moins modifier les documents
ainsi référencés.
L'imposant travail de formatage qui a permis de rendre un matériau prescriptible et manipulable se noie quelque peu dans la masse totale d'informations que contient un cahier des
charges. À partir du moment où tous ces facteurs de définition et d'exclusion se voient condensés en quelques caractères, l'architecte un peu pressé pourrait même ne pas se rendre compte
qu'il invoque en fait des éléments hybrides relativement complexes et non dénués de conséquences. Tout comme les chaînes de correspondances trop bien huilées empêchent de rectifier
des choix posés initialement, le formatage des dispositifs prescriptifs s'avère quelque fois trop
efficace : il devient impossible de tenir compte de l'ensemble des dispositifs dont sont équipés
les matériaux si ceux-ci se réduisent à une référence très rapide.
<une attention aux agencements>
C'est ici que réapparaissent les propositions de Donna Haraway sur les conséquences des effets de connexion. Il semble que beaucoup de choses passent lors d'une simple notification dans
un cahier des charges. Comment tenir compte de tous ces éléments ? C'est ce qu'il faut examiner ici en tâchant de prendre en compte la performativité de l'acte prescriptif. L'un des effets attendus, le principal, est de convoquer le matériau voulu. Mais ce faisant, la prescription
convoque également tous les éléments, tous les acteurs et tous les intérêts qui accompagnent le
matériau tout au long de sa trajectoire. Le simple acte de prescrire tel ou tel matériau mobilise
donc des circuits relativement complexes et largement peuplés, dont j'ai tracé les linéaments
tout au long de cette recherche. Ces circuits sont loin d'être anodins. Il semble nécessaire de les
considérer et de les identifier pour pouvoir en répondre. De plus, d'un point de vue prospectif,
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
certains des éléments présents dans ces agencements constituent de potentiels vecteurs de reconfiguration. En ce sens, leur prise en considération ouvre aussi des perspectives en matière de
transformation des circuits de l'économie matérielle. En somme, il s'agit d'apprendre à traiter
avec tous ces éléments « invisibles » qui surgissent en même temps que les matériaux de
construction proprement dits.
Lorsqu'un cahier des charges en appelle à des formes telles que des STS, des NIT ou des
normes en général, le prescripteur s'en remet à des éléments externes qui lui permettent d'obtenir le matériau adéquat. Ce faisant, il convoque également des univers propres à des acteurs très
différents. C'est un constat qui est formulé par la chercheuse anglaise Katie Lloyd Thomas dans
ses recherches sur les cahiers des charges, lorsqu'elle affirme que :
« [les] cahiers des charges préservent la complexité des relations entre les matériaux et l'industrie de la construction. Ce sont des documents constitués par
des opérations d'additions, d'incorporation et d'amendement. Même le NBS
[National Building Specifications], la version la plus standardisée et homogène
des cahiers des charges [au Royaume-Uni, mais c'est une référence internationale en la matière], a été formé par l'assemblage d'une documentation très variée, issue de différentes branches de l'industrie de la construction, et rend visible son arrière-plan complexe dans la diversité des clauses et des définitions
qui y sont incluses. Là où les tracés des géométraux unifient les parties d'un
édifice comme si elles étaient homogènes et produites par une seule main, les
sections d'un cahier des charges, avec leurs langages très différents, reflètent
les traces et les identités des différents secteurs industriels qui en sont les auteurs.373 »
Un article de cahier des charges harmonisé et, de prime abord, assez unitaire condense ou
cristallise en fait des acteurs et des attachements assez divers. Ce qui reliait le ciment à l’hélianthème des Apennins et aux encres usagées, ce qui reliait la pierre bleue aux pratiques d'extraction et à leur contrôle de qualité – tout cela et bien d'autres choses encore se trouvent quelque
part condensées en quelques paragraphes. En d'autres termes, je suggère ici que si la prescription est avant tout une affaire de mise en relation, celle-ci ne saurait se réduire aux trois pôles
373 Thomas K.L., « Specifications: writing materials in architecture and philosophy »,
Architectural Research Quarterly, décembre 2004, vol. 8, no 3-4, p. 282. Katie Lloyd
Thomas est une chercheuse en architecture qui s'est intéressée de près aux cahiers des
charges. Les questions qui l'animent portent sur les différences que les philosophes et
les architectes font entre les concepts de matière, matériau et forme. Inspirée par les
travaux de Derrida, elle utilise une approche déconstructiviste de l'outil « cahier des
charges » pour tenter de faire apparaître des non-dits et des non-vus dans les discours
architecturaux. Elle s'attache notamment à faire apparaître l'arrière-plan économique et
culturel des matériaux de construction. Cf. également Thomas K.L. (dir.), Material
Matters: Architecture and Material Practice, New Ed, Routledge, 2007.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
explicites (commanditaire-concepteur-matériau) mais impliquent en fait des agencements nettement plus peuplés, dont il est parfois difficile de mesure l'ampleur.
En ce sens, mettre en parallèle la prescription avec l'invocation, entendue comme une dispositif d'adresse à des êtres peuplant des mondes invisibles – pour le dire avec une belle expression empruntée à Bruno Latour374 – n'est peut-être pas un simple jeu de mots. Le parallèle peut
sembler risqué mais il pourrait bien apporter quelques éléments intéressants dans la façon d'appréhender la prescription de matériaux. Telle est en tout cas le petit détour que je propose d'ef fectuer dans les paragraphes suivants.
Pour le dire avec le bagage de l'ethnopsychiatre Tobie Nathan, l'invocation relève bien d'un
dispositif divinatoire et, à ce titre, il s'agit « d'un acte de création […] [qui] institue, rend palpable puis pensable l'interface des univers375 ». Dans l'une des définitions qu'il en donne, Nathan
envisage ces actes dans une perspective pragmatiste qui s'attache à mettre en lumière les effets
bien concrets qu'ils produisent376. De fait, il considère ces actes comme des « déclencheurs
d'une machinerie étonnamment complexe destinée à créer des liens, un art consommé de la
multiplication des univers377 ».
L'horizon de Nathan est celui des pratiques thérapeutiques relevant de la psychiatrie. Au
cours de son travail avec des populations migrantes dans la banlieue parisienne 378, il a été amené
à considérer d'autres pratiques thérapeutiques que celles apprises lors de sa formation. En faisant le choix de ne pas aborder ces pratiques traditionnelles sous l'angle prédateur d'une opposition entre science et superstition (qui aurait tôt fait de disqualifier toutes ces approches et de
complètement passer à côté de ce qu'elles produisent effectivement), mais en s'intéressant plutôt
aux techniques mises en place et à leurs effets, il peut mesurer leur efficacité en matière de gué rison. Il constate notamment que les multiples modes d'adresse aux « être invisibles » sont autant de méthodes plutôt habiles pour reconnecter les « malades » à une multitude d'univers – là
où les pratiques thérapeutiques occidentales tendent à l'inverse à les isoler de plus en plus dans
leurs pathologies.
Il est tentant d'essayer un geste semblable en ce qui concerne l'invocation des éléments beaucoup plus terre-à-terre de l'économie matérielle. Après tout, si les concepteurs ont si souvent été
comparés aux médecins, peut-être n'est-il pas si absurde de prendre au sérieux ce parallèle entre
374 Latour B., Enquêtes sur les modes d’existence, op. cit., p. 189-190.
375 Nathan T. et Stengers I., Médecins et sorciers, 1995 pour l’éd. originale, Paris, Les
empêcheurs de penser en rond, 2004, p. 20.
376 James W., Le pragmatisme. Un nouveau nom pour d’anciennes manières de penser,
traduit par Ferron N., 1907 pour l’éd. originale en anglais, Paris, Flammarion,
coll. « Champs Classiques », n˚ 759, 2011 ; Lapoujade D., William James : Empirisme
et pragmatisme, Les empêcheurs de penser en rond, 2007.
377 Nathan T. et Stengers I., Médecins et sorciers, op. cit., p. 20.
378 Hermant E., Clinique de l’infortune. La psychothérapie à l’épreuve de la détresse sociale,
Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2004.
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
des actes divinatoires tels que l'invocation et le travail de composition d'un cahier des charges
chez l'architecte ! Ce que le médecin peut apprendre de l'art ancestral du commerce avec les
diables tel que rapporté par Nathan379, l'architecte peut sans doute y trouver aussi des pistes de
reconfiguration pour ses propres pratiques…
En l'occurrence, le point commun entre le geste effectué par Nathan et celui que je propose
ici concerne un même travail sur les attachements et les agencements qui en découlent. Le psychologue et militant Josep Rafanell i Orra parle du travail de Nathan en soulignant sa capacité à
ne pas construire des patients génériques et à prendre au contraire en compte la spécificité de
leurs attachements propres :
« Pour ne pas capturer les humains dans l'universalité abstraite qui les rend aujourd'hui des proies de l'autonomie solipsiste si proche du projet d'un existentialisme libéral, on peut dire que Tobie Nathan propose de « fabriquer des malades » ou, plutôt, des maladies, à partir d'un travail sur les attachements. Son
attention est donc davantage portée sur des artefacts techniques, et sur leur maniement par des thérapeutes engagés dans des mondes singuliers, que sur les
sujets où se loge idéalement la souffrance à décrypter.380 »
Pour paraphraser cette description du geste proposé par Nathan, on pourrait dire que les
concepteurs gagneraient, eux aussi, à porter leur attention sur les artefacts par lesquels se déploient les attachements qui les lient aux mondes des matériaux de construction. Dans le cas de
la construction, ces artefacts correspondent à tous les dispositifs prescriptifs que j'ai déjà longuement évoqué. Et dans le cas de la construction également, il y a une sorte de « communauté » d'entités qui se forme, de façon parfois temporaire et toujours située, autour d'un projet
donné. Celle-ci mérite d'être pensée comme un ensemble se devant d'être satisfaisant pour tous
les acteurs concernés. Ce que je suggère ici, c'est finalement de repenser les conditions de félicité de l'acte prescriptif. Là où les pratiques usuelles en attendent un résultat effectif et bien déterminé (i.e. obtenir un matériau donné sur le chantier), je propose de considérer ici que la réussite
du geste tient à sa capacité à faire apparaître les enjeux et les attachements précis qui
concernent le matériau en question et son usage dans le projet. C'est, me semble-t-il, un point de
départ indispensable pour produire de nouveaux attachements et de nouveaux assemblages plus
responsables.
Quelques pistes pour des pratiques prescriptives plus attentives
À ce stade du développement, j'aimerais aborder quelques pistes concrètes pour nourrir cet
idée d'un travail sur les dispositifs prescripteurs pour produire des agencements plus responsables dans l'économie matérielle.
379 Nathan T. et Crapanzano V., Du commerce avec les diables, Paris, Les empêcheurs de
penser en rond, 2004.
380 Rafanell i Orra J., En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et
communauté, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2011, p. 249.
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
<1ère piste : la pratique est risquée, l'échec toujours possible>
La première piste de réflexion est plutôt un point d'attention plus général à propos du risque
inhérent à la prescription. Si la condition de félicité du geste est bien qu'un matériau adéquat
soit mis en œuvre, rien ne garantit a priori le succès de l'opération. Dans les pratiques les plus
courantes, les dispositifs prescriptifs préformatés servent précisément à réduire ce risque et à
augmenter la certitude que le matériau adéquat soit effectivement mis en œuvre. Lorsque les
praticiens s'aventurent sur des terrains plus expérimentaux, en investissant de façon très située
les dispositifs médiateurs ou en travaillant avec des matériaux moins formatés, ils se placent sur
un plan plus incertain et potentiellement plus risqué. En particulier s'ils sont amenés à travailler
dans des cadres où les intermédiaires sont nombreux, comme lorsqu'il y a de longues chaînes de
sous-traitants.
De même, le système assurantiel dans lequel sont pris les praticiens impose une série de for matages à la notion de responsabilité. Davantage basés sur une accentuation objectivante de la
responsabilité, de tels formatages sont difficilement compatibles avec les pratiques plus expérimentales, qui conçoivent la responsabilité dans une perspective plus subjective. C'est un élément
qui apparaissait explicitement dans le cas de la terre-paille. La mise en œuvre de ce matériau
était en effet rendue problématique non pas pour des raisons techniques ou économiques, mais
bien parce que le système assurantiel imposait des contraintes auxquelles la terre-paille ne pouvait pas répondre. En ce sens, les praticiens qui se lançaient dans cette aventure avançaient dans
un certain flou juridique, avec peu de garantie pour couvrir leurs arrières dans l'éventualité
d'une situation qui les amènerait à suivre une procédure judiciaire.
Par ailleurs, il n'existe sans doute aucun praticien suffisamment naïf pour croire qu'il lui
suffit de se référer à quelque chose dans un cahier des charges pour que, automatiquement, ce
qu'il a prévu prenne consistance. En cela, la prescription se distingue de l'invocation dans la
pensée magique, qui se conjugue pour sa part à l'impératif et pour laquelle « la parole prononcée doit faire loi381 ». Tous les praticiens savent que le geste prescriptif qu'ils posent devra être
accompagné de nombreuses autres actions pour obtenir ce qu'ils souhaitent, depuis des heures
passées au téléphone jusqu'à de longues réunions de chantier en passant par de longues négociations auprès des différents sous-traitants qui travaillent sur le chantier (et souvent beaucoup de
frustration lorsque les conditions empêchent même de telles négociations). Une chose est de
pouvoir se reposer sur un matériau formaté de telle sorte qu'il devient facilement prescriptible,
une autre est de réunir tout un chantier et ses acteurs.
Lors de mes recherches, j'ai eu l'occasion d'entendre beaucoup d'architecte se
plaindre de leurs entrepreneurs, et vice-versa. L'une des histoires qui m'a été relatée à cette occasion portait sur une situation à laquelle un architecte et son associé
avaient été confrontés. Lors de l'élaboration d'un projet, ils avaient en tête une idée
très précise de détail de raccord entre une chape de sol en béton et des baies vi381 Ferry J.-M., Les grammaires de l’intelligence, op. cit., p. 126.
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
trées. Sur le dessin, le détail était d'une grande élégance. Il exploitait les propriétés
de malléabilité du béton pour produire un raccord d'une grande précision. Les architectes sentaient pourtant que cette mise en œuvre ne serait pas si simple à exécuter en pratique. Pour mettre toutes les chances de leur côté, ils ont décidé de dé dier tout un poste de leur cahier des charges à ce détail, afin de bien faire comprendre à l'entrepreneur ce qu'ils souhaitaient. Dans la mesure où aucun détail
standard ne leur convenait, ils ont dû essayer de traduire leurs dessins dans un lan gage qu'ils espéraient compréhensible par leur interlocuteur. Manifestement, ils ont
investi beaucoup d'énergie et de temps sur ce poste, en y joignant même des dessins et des croquis – chose plutôt inhabituelle dans un cahier des charges.
Aussi les architectes ont-ils été très dépités devant le résultat fini, qui n'était pas
à la hauteur de leurs attentes. Alors que l'histoire s'était passée il y a un certain
temps déjà, je sentais la frustration de l'architecte remonter au fur et à mesure qu'il
se remémorait ce triste passage en me le racontant. Il semblait surtout désappointé
par le fait que, malgré l'effort fourni en rédigeant cet article sur mesure, le résultat
n'ait pas été à la hauteur de leurs attentes. Mon interlocuteur semblait assez remonté contre son entrepreneur, qui n'avait pas été capable d'interpréter correctement
une description pourtant soigneusement rédigée. Dans sa façon de s'exprimer, il
ressortait que, pour lui, l'échec du détail était dû à un échec de communication : l'intention du concepteur n'était pas bien passée par les dispositifs prescriptifs. L'architecte semblait sincèrement déçu que les nombreuses lignes de son cahier des
charges n'aient pas eu une portée effective directe – une déception probablement
accentuée par le fait que ces lignes condensaient beaucoup de labeur de sa part.
Dans son idée, la description fine propre au langage du cahier des charges aurait
dû être suffisante pour mener à une exécution impeccable.
Dans cette histoire, c'est peut-être pourtant le béton qui s'est avéré le plus réfractaire. S'il s'est laissé mettre en forme de toutes les façons possibles sur un croquis, un plan ou même dans une description de cahier des charges, il s'est avéré
nettement plus difficile à maîtriser une fois qu'il a fallu le couler pour de bon. Une
chose est de dessiner et de décrire un détail idéal, une autre est de pouvoir exécuter ces instructions. Beaucoup plus de conditions doivent être réunies pour cela : il
faut disposer des bons outils, des bons ouvriers, du temps adéquat, des bonnes
conditions et d'autres facteurs encore.
Cette anecdote met en exergue le risque inhérent à tous les passages dans la trajectoire d'un
matériau. La prescription implique nécessairement un franchissement, une transmission d'instructions d'un monde (celui de la conception) vers un autre (celui de la réalisation). Ce hiatus a
beau être doté de tous les dispositifs d'accompagnement possibles, il représente toujours une
sorte de pari qui, parfois, devient une source de déception. Tel était le cas de ces deux archi tectes et de leur détail de raccord, qui n'a pas pu être réalisé conformément à leurs intentions.
Jusqu'à la rédaction du cahier des charges, le projet tenait bon. Même l'étape délicate de la tra-
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Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
duction de leurs dessins sous la forme textuelle du cahier des charges a été habilement négociée.
C'est plus tard qu'un franchissement s'est avéré fatal (pour le détail du projet).
Pour l'exprimer du point de vue du matériau, on pourrait dire que les architectes ont considéré le béton comme un simple intermédiaire382, supposé véhiculer leurs intentions sans les
transformer. En manipulant le béton dans tous ses états (béton-le-croquis, béton-le-dessiné, béton-le-décrit383…) ils ont pensé avoir affaire à un matériau extrêmement bien formaté et assagi.
Manifestement, le béton a beau être effectivement l'un des matériaux les plus formatés, il n'est
pas complètement à l'abri de susciter encore de temps en temps quelques surprises. Finalement,
le béton et les acteurs chargés de le mettre en œuvre se sont montrés plus revêches que prévu.
Le médiateur-assagi a eu une petite pique de rébellion !
D'un point de vue plus prospectif, cette petite anecdote invite à penser des formes de transmission de l'information qui soient moins unilatérales. Très clairement, le concepteur a voulu
faire passer ses intentions inchangées depuis sa planche à dessin jusqu'à la réalisation définitive
mais le dispositif prescriptif du cahier des charges n'a pas été suffisant pour accomplir cette
mission. Une première attitude face à cette situation consiste à dire que le passage d'instruction
aurait dû être plus accompagné. Les seuls documents prescriptifs n'ont pas suffi à transmettre
l'intention, il aurait fallu les accompagner par d'autres éléments (des incitants financiers, des pénalités en cas de ratage ou d'autres types de motivation). Mais une seconde attitude est également possible pour les concepteurs. Celle-ci consisterait à lâcher davantage prise et à s'aventurer
plus franchement sur le territoire du constructeur, quitte à ce que cette incursion dans un domaine qui n'est pas exactement le sien affecte en retour ses intentions. En d'autres mots, une façon de réaliser ce détail aurait consisté à impliquer plus rapidement et plus explicitement le
constructeur, de façon à ce qu'il puisse faire passer ce qui compte et ce qui est possible pour lui
plus tôt dans le processus. En nourrissant davantage ces franchissements, il y a sans doute
moyen de brouiller les frontières disciplinaires et professionnelles et de garantir ainsi un accompagnement plus conséquent du matériau. Ce point est développé dans la deuxième piste.
<2ème piste : surmonter les divisions disciplinaires>
Lors de mon séjour à l'école d'architecture de Sheffield à l'automne 2012, j'ai eu l'occasion
de suivre une expérience pédagogique offrant de belles ressources pour repenser les agencements de l'économie matérielle. Depuis quelques années, les étudiants des dernières années sont
invités à réaliser des projets pour des commanditaires « réels », le plus souvent issus de la société civile ou du secteur associatif local384. Pendant quelques semaines, par équipes d'une dizaine,
382 Sur la différence entre intermédiaire et médiateur, cf. le paragraphe « Dispositifs
médiateurs », p.122.
383 Sur les différents états d'un matériau, cf. la paragraphe <la marchandise dans tous ses
états>, p. 85.
384 Pour éviter des effets de concurrence déloyale vis-à-vis des professionnels, l'école
d'architecture a mis au point une série de principes. Les commanditaires sont
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
les étudiants répondent à ces sollicitations et formulent une série de réponses possibles. Dans
certains cas, ils vont jusqu'à la réalisation de leur proposition. Mais toutes les solutions ne sont
pas nécessairement des aménagements spatiaux. Lorsque le contexte s'y prête, si la situation appelle ce type d'attitude, ils travaillent plutôt à la conception d'agencements entre acteurs, via
l'organisation de tables rondes, à l'occasion de réflexions plus programmatiques, ou encore par
la mise en évidence de réseaux d'acteurs pouvant coopérer385.
Dans le projet que j'ai suivi, les étudiants devaient intervenir sur un site forestier
regroupant diverses fonctions. Il sert avant tout de stock et de quartier général pour
les garde-forestiers de la ville de Sheffield mais il s'est enrichi au fil des années
d'autres usages. On y trouve notamment des ateliers pour des entrepreneurs locaux travaillant le bois ou encore un petit centre de congrès et un pôle d'information
sur les métiers du bois. Sur le site sont également organisées des formations et des
stages de découvertes à propos du travail du bois adressés à différents publics.
Toutes ces activités fonctionnant plutôt bien, le gestionnaire du site souhaitait augmenter les surfaces de bâtiments. Il a donc demandé aux étudiants de réfléchir à
une sorte de plan d'ensemble pour le développement du site.
Au cours de cette réflexion, il est apparu que l'un des besoins principaux était le
manque d'espaces d'ateliers pour les différentes équipes d'artisans. Les étudiants
de l'école d'architecture de Sheffield se sont alors lancés dans la conception d'une
méthode constructive permettant de couvrir des espaces relativement conséquents
au moyen de chevrons en bois relativement réduits. Leur idée était de mettre au
point un système assez aisé à monter, qui puisse éventuellement être réalisé par
des groupes de jeunes à l'occasion de stages d'été.
Leur projet a rapidement pris la forme d'une sorte de demi-cylindre composé
d'un maillage de petites poutres en bois. Celles-ci s'encastraient les unes dans les
autres par un système d'emboîtement obtenu par la découpe de deux entailles
dans chaque chevron. Afin de tester la viabilité de leur proposition, les étudiants se
sont lancés dans la réalisation d'un prototype à l'échelle 1:1 pendant les six se maines que durait le projet. Ce prototype était appuyé contre l'un des nombreux
containers marins qui jalonnent le site et qui servent d'espace de stockage pour les
outils des garde-forestiers.
L'un des points intéressants de ce projet a été la relative dissolution des frontières disciplinaires. Les étudiants étaient actifs depuis la conception jusqu'à la réalisation. Cela les a amenés
à travailler sur le site, avec les outils prêtés par les acteurs sur place et avec une partie des maté généralement choisis parce qu'ils sont a priori incapables de faire appel aux services des
professionnels, pour des raisons financières ou liées à la nature du projet par exemple.
De même, les commanditaires signent une sorte de charte fixant clairement les
conditions (notamment financières) et les limites de la collaboration.
385 Awan N., Schneider T. et Till J., Spatial Agency: Other Ways of Doing Architecture,
Routledge, 2011.
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272
Section 3 – Positions : Les concepteurs embarqués dans l'économie matérielle
riaux provenant du site, notamment des chutes de bois issues des travaux d'aménagement effectués par les garde-forestiers ou par les charpentiers qui travaillent là. Les étudiants ont donc peu
à peu établi des contacts avec tous ces acteurs et progressivement intensifié les échanges avec
eux. Par des échanges verbaux mais aussi par des explications et des démonstrations in vivo, la
circulation des savoirs et des savoir-faire était effective.
Durant ce projet, les étudiants ont porté les casquettes des différents acteurs de l'économie
matérielle. Actifs dans la phase de conception (ce qui est assez classique dans une école d'archi tecture), ils ont été amenés à porter la casquette (ou plutôt le casque) du charpentier. Ils ont aussi dû prendre en charge la prospection des matériaux et le nettoyage de ceux-ci pour les matériaux déjà utilisés. Il me semble qu'il ne faut pas voir ces phases comme des changements de
rôle complets. À aucun moment les étudiants ne se sont pris pour des charpentiers ou des four nisseurs de matériaux. Ils sont restés des apprentis-concepteurs tout au long du projet. Par
contre, tous ces changements de rôle ont été l'occasion d'établir des interfaces avec d'autres acteurs et d'autres logiques. Lorsqu'ils sont passés du modèle 3D à la maquette 1:20 puis aux divers prototypes 1:1 avant de se lancer dans la construction du prototype définitif, ils ont dû se
confronter à de nouvelles exigences : apprendre à utiliser certains outils, connaître les caractéristiques du bois, affûter leur regard pour détecter les points de faiblesse d'un chevron, etc. Ces
questions ont émergé par la proximité des étudiants et des acteurs du site aguerris à toutes ces
questions. La prise de connaissance de ces différents aspects a influencé l'élaboration de leur
projet, avec des aller-retours assez nourris entre la phase de conception et celle de la réalisation.
Dans le cas de ce projet, le bois qui a été utilisé pour construire le prototype a été envisagé
simultanément à travers ses différents états. Les chevrons utilisés proviennent d'une scierie locale qui munit ses matériaux de tous les dispositifs réglementaires nécessaires : documentation
technique, information, déclaration des performances, etc. Ce ne sont toutefois pas ces dispositifs qui ont joué le rôle le plus important dans le déroulement du projet. Ils étaient sans doute
une condition sine qua non pour que ces morceaux de bois arrivent jusque sur le site mais les
concepteurs ne s'y sont pas limités. Ce qui a permis aux étudiants d'avancer dans leur projet,
c'est plutôt leur rencontre face-à-face avec chevron-le-scié, chevron-le-poncé, chevron-l'assemblé et avec les garde-forestiers et les charpentiers de l'Ecclesall Wood Sawmill Site. En accompagnant le matériau tout au long de ses diverses trajectoires, depuis sa représentation la plus virtuelle dans un modèle 3D jusqu'à sa version la plus matérielle, pleine d'échardes et de sciure,
dans un atelier de menuiserie, les concepteurs ont traversé des zones de frictions et sont entrés
en contact avec d'autres logiques qui, à mon sens, ont enrichi le projet. C'est d'ailleurs l'avis de
certains étudiants également qui ont admis qu'ils « ne concevraient plus jamais un projet avec
du bois de la même manière »… Le diagramme de la page 85 tente de résumer les interactions
du projet.
Il est assez tentant de considérer que tout ce projet, malgré son intérêt, relève d'un cadre pri vilégié et particulièrement épargné par les contraintes qui pèsent sur des projets plus complexes.
Chapitre 9. Vers des prescriptions plus soignées
Il serait même assez facile de considérer que ce qui s'est passé là relève d'un cadre d'exception
propre au monde pédagogique, bien différent du « monde réel ». Il faut bien sûr reconnaître le
caractère assez exceptionnel d'un tel projet mais, me semble-t-il, il serait dommage de le faire
sur un ton dédaigneux. Tout d'abord parce que ce cadre d'exception n'est pas là par hasard. Il
est le résultat d'expériences pédagogiques réfléchies et suivies. Si les étudiants se retrouvent face
à des commanditaires plutôt ouverts et prêts à s'engager dans des expériences parfois risquées386, c'est parce qu'il y a, en amont, un fameux travail de la part de l'équipe pédagogique,
qui prépare les commanditaires à ce type de collaboration. Au fil des années, les projets précédents créent une sorte de jurisprudence sur laquelle se baser pour évaluer la pertinence des futures collaborations.
Ensuite, au-delà du type d'interactions qui prennent (ou ne prennent pas) dans un projet donné, il faut prendre en compte les effets de ce genre d'exercice. Si l'on prend au sérieux la voca tion d'une école d'architecture (i.e. former des architectes), il semble effectivement préférable
que les étudiants qui y passent soient sensibilisés, d'une façon ou d'une autre, à ces interactions
avec les acteurs de l'économie matérielle (ainsi d'ailleurs qu'avec d'autres acteurs qui n'y sont
pas directement liés). Il est impossible de prévoir ce que les étudiants passés par là feront dans
leur carrière professionnelle lorsqu'ils seront confrontés à des contextes moins favorables (ce qui
risque bien d'être le cas pour la plupart d'entre eux). On peut toutefois présumer que le fait
d'être passés par un exercice du type live project les sensibilise davantage à ces questions que
s'ils ne l'avaient pas fait. En ce sens, lorsqu'un étudiant déclare qu'il ne prescrira plus jamais du
bois de la même manière, parce qu'il a eu l'occasion de suivre de près sa trajectoire, on entreaperçoit de quelle façon les live projects peuvent faire la différence à l'échelle pédagogique mais
aussi au-delà.
Enfin, un contexte d'exception tel que les live projects relève vraisemblablement de ces états
de grâce évoqués plus haut. Tout en reconnaissant le caractère protégé et particulier de ce genre
de contextes, il n'est pas exclu que ceux-ci influencent des contextes plus standards. Ce n'est pas
une piste que j'ai eu l'occasion de suivre à propos du projet des étudiants pour l' Ecclesall Wood
Sawmill Site, mais c'est un type d'effets que j'ai déjà mentionné à propos d'autres cadres 387. La
remarque sur le caractère d'exception de ce projet mérite toutefois d'être entendue et le prochain paragraphe examine des cas où les concepteurs, confrontés à des situations nettement plus
contraignantes, sont obligés d'adopter d'autres postures.
386 Ce qui était le cas du gestionnaire de l'Ecclesall Wood Sawmill Site : quelques semaines
après la fin du projet, une tempête a fait s'écrouler le prototype des étudiants. Ce genre
de déconvenues fait partie du jeu et la leçon à en tirer n'est pas qu'il faut arrêter ce type
de collaborations, mais bien qu'il faut toujours prendre