CA 22 extr. GM - Ressources jeunesse

CA 22 extr. GM - Ressources jeunesse
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IDENTIFIER DES PROCESSUS, CONSTRUIRE DES PEDAGOGIES
Le présent ouvrage s’appuie sur un travail de recherche-action qui a été conduit en 2007 et
2008 par Bernard Bier (INJEP) et Joëlle Bordet (CSTB) L’objet global de ce programme a
été co-défini par les deux chercheurs et Rachida Bendjoudi de Agence nationale pour la
Cohésion Sociale et l’Egalité des chances (ACSE)1. La rencontre avec plusieurs sites de
travail a permis de l’affiner, et de définir le processus d’élaboration.
L’actualité d’un questionnement
La démarche initiale s’appuyait sur plusieurs constats :
- L’échange avec les professionnels travaillant au quotidien avec les jeunes, qu’il s’agisse de
jeunes vivant dans les quartiers d’habitat social, ou en milieu professionnel, montre qu’ils sont
confrontés très souvent aux stigmates ou au rejet de l’autre, en référence à des origines dites
ethniques, voire raciales. L’usage de ces modes de catégorisation est courant à l’adolescence,
elle fait partie de la découverte de soi et de l’autre ; cependant, aujourd’hui, il peut y être fait
référence pour rejeter l’autre parfois de façon violente. Quand peut-on désigner une attitude
comme raciste ? en fonction de quel critère ? Quand est-on victime du racisme ? quels
repères ? Autant de questions difficiles à explorer pour les professionnels de l’éducation et
plus largement pour tout adulte vivant au quotidien avec les jeunes.
- Comme le sexisme, le racisme se manifeste souvent sous forme « d’insight », moment
rapide, incisif qui surprend l’adulte par sa violence : comment y réagir ? Très souvent, face à
cela, le déni s’installe, l’éducateur « passe à autre chose ». Pourtant, ce sont dans ces moments
qu’il faudrait pouvoir signifier qu’il y a de l’inacceptable, au moins une attitude, un acte dont
il faut pouvoir parler. Nos travaux sur la violence ont montré comment ces réponses, ces
attitudes sont difficiles à tenir sur un travail sur la longue durée, ne permettent pas d’élaborer,
en amont et en aval, ces situations. Ce programme collectif vise à aider les professionnels, les
élus à faire face à de tels phénomènes, et à les aborder le plus sereinement possible avec les
jeunes.
- Aujourd’hui, les jeunes, dans leurs modes de socialisation, se construisent par rapport à des
phénomènes relativement nouveaux pour le champ éducatif ; la référence à l’histoire, aux
appartenances religieuses, aux croyances, aux appartenances « ethniques » émerge de façon
importante. Les modes de séparation entre l’espace public et privé ne sont plus les mêmes que
lors de la définition des lois initiales relatives à la laïcité. De nombreuses questions d’ordre
privé deviennent des enjeux de société et inversement. Ces mutations sont à prendre en
compte pour alimenter les réflexions relatives à la mise en œuvre de la laïcité. Ce n’est pas
facile, mais cela est très important pour créer les capacités des éducateurs, des animateurs à
soutenir les processus de construction identitaire des jeunes. Les évolutions culturelles et
ethniques des professionnels sont importantes et complexes ; un processus de rechercheaction comme celui-ci a pour but d’ouvrir des voies de travail à ce propos.
- Des travaux menés précédemment à la demande du FASILD et de la DIV sur le risque
d’ethnicisation du lien social ont montré comment, face à la violence et à l’incompréhension,
les professionnels, les responsables politiques peuvent eux-mêmes faire référence à des
approches culturalistes, voire ethniques pour expliquer des phénomènes comme les difficultés
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La recherche-action a bénéficié des financements suivants : ACSE, Ministère de la Jeunesse, des Sports et de
la vie Associative, Erasme Toulouse, Ville de Saint Jean de la Ruelle, La Maison des Tilleuls, Blanc-Mesnil.
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scolaires par exemple et faire ainsi l’économie d’approches complexes, multifactorielles
nécessitant plusieurs modes de réponse. Des catégories excluantes et ségrégatives se mettent
alors souvent en place, des explications externes à la subjectivité et à l’intériorité des
phénomènes s’imposent. La formation des professionnels, le débat public, la mise au travail
collectif des adultes à propos des catégories de désignation des phénomènes constituent un
enjeu central à ce propos. Dans cette recherche-action, nous avons été particulièrement
attentifs à « outiller » les professionnels, à ouvrir des pistes de travail pour leur formation
initiale et continue, et à nourrir le débat collectif sur ces thèmes.
- Les travaux menés sur la discrimination montrent qu’aujourd’hui les phénomènes à l’œuvre
relatifs au rejet de l’autre ne peuvent être expliqués par la notion de discrimination. Elle ne
suffit pas pour les analyser et rendre compte de leur complexité. Le racisme, en tant qu’une
des modalités du rejet de l’autre, par sa violence émotionnelle, immédiate, syncrétique a
constitué notre angle de travail principal dans cette recherche parce qu’il se manifeste au
quotidien dans les rapports sociaux, particulièrement entre les jeunes eux-mêmes. Il conduit
les adultes souvent à se situer comme tiers.
Une recherche-action mettant en lien les sites et des institutions publiques nationales
Trois sites ont été impliqués dans la mise en œuvre de cette recherche-action, dont deux ayant
un temps d’avance sur le troisième :
A Saint Jean de la Ruelle, le travail a été animé par Bernard Bier. Des travaux d’intervention,
de journées d’études avaient déjà permis de tisser des liens d’échanges et de réflexions avec
des responsables locaux, et avec des élus, en particulier l’élu à la cohésion sociale et à la vie
des quartiers et le Maire. La dynamique fortement engagée sur ce site, auprès de la jeunesse
de la Ville, par la mise en œuvre d’un Forum des jeunes et par de multiples projets,
dynamique de travail particulièrement animée par Elisabeth Medina, a permis aux acteurs
locaux de repérer l’intérêt du thème traité et de s’engager dans cette recherche-action. Le
dispositif défini a été mis en œuvre grâce à un groupe d’élaboration qui réunit des
professionnels, des responsables associatifs, en lien avec les jeunes, et d’un comité de suivi
qui réunit les élus, les responsables institutionnels locaux dont ceux de l’ACSE, et les
responsables techniques de la Ville. E. Medina était la responsable de ce site et a co-animé le
dispositif de la recherche-action avec B. Bier.
A Toulouse, le travail a été animé par Joëlle Bordet. Dans le cadre de la délégation régionale
AFORTS2, le Centre Régional de formation aux métiers du social « Erasme » a fédéré
plusieurs centres de formation de travailleurs sociaux (éducateurs, assistants de service social,
conseillères en économie sociale et familiale), l’Institut Saint-Simon-ARSEAA (Albi,
Toulouse), l’école régionale d’assistant de service social du CHU Toulouse, l’Institut régional
de formation sanitaire et sociale de la Croix Rouge, et l’Institut Limayrac pour s’impliquer
dans cette recherche-action. Les collaborations antécédentes dans le cadre des CEMEA et de
journées d’études mises en place par le centre de formation « Erasme » ont contribué à cet
engagement ensemble dans cette recherche. C’était un pari intéressant et difficile car il est
inhabituel pour des formateurs de participer à une recherche-action animée par une
psychosociologue. Un tel travail a été une découverte, nous en mesurons toute la pertinence
pour fédérer, mettre en question, alimenter les travaux menés dans le cadre des formations de
travailleurs sociaux sur un thème comme celui-ci. Les productions collectives ont visé à
rendre compte de cette dynamique fédérative entre les formateurs des différentes écoles,
autour d’un objet complexe, comme celui du racisme et de la construction identitaire des
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Association Française des Organismes de formation et de Recherche en Travail Social
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jeunes. Sur un plan institutionnel et financier, un tel pari collectif de travail a été difficile à
tenir. Les coopérations déjà existantes entre les écoles, et le rôle tenu par le centre « Erasme »
à ce propos, ont permis la tenue d’un tel engagement. Ceci nous a conduits à constituer un
comité de suivi où sont réunis les directeurs, ou les responsables institutionnels des différentes
écoles, afin de rendre compte de l’évolution des travaux.
Un groupe de travail constitué d’environ dix formateurs et de professionnels impliqués sur le
champ du développement social local a construit les questions du programme de la rechercheaction et mené une élaboration très active mettant en jeu la réflexion et l’action. Ce travail a
été co-animé localement et au plan national avec Jean-François Mignard (formateur) et Robert
Bergougnan (directeur) du Centre de formation « Erasme ».
Le site de Blanc-Mesnil, et plus particulièrement le Centre social des Tilleuls au quartier des
Tilleuls, s’est impliqué dans cette recherche-action, conduite par Joëlle Bordet. Depuis
plusieurs années, un groupe d’habitants d’environ vingt personnes se réunissait pour
améliorer les possibilités de « vivre ensemble » dans la cité, et dans la ville. Au fur et à
mesure de leurs réflexions et de leurs actions, ils ont été aux prises avec des situations
significatives du rejet de l’autre par le racisme. La participation à une recherche-action, en
lien avec d’autres sites et d’autres personnes référentes, a constitué pour ce site une
opportunité. Les travaux déjà réalisés précédemment dans le cadre du Conseil local des jeunes
et de la réflexion sur le débat public avec Zouina Meddour, directrice du Centre social, a
permis une coopération très fructueuse, et la rencontre avec le groupe d’habitants a ouvert la
recherche-action à une nouvelle approche très riche pour tous.
Ce dispositif a montré tout l’intérêt de réfléchir et d’agir à des niveaux différents du territoire,
en particulier de mutualiser les acquis des processus au niveau national avec des institutions
publiques et des personnes tierces accompagnatrices.
Identifier le racisme de façon spécifique, en lien avec la discrimination et l’ethnicisation
Cette élaboration sur le racisme et les adolescents s’est étayée sur les recherches et travaux
précédents relatifs à la violence de Joëlle Bordet. Le racisme, tel qu’il est souvent présenté
dans les situations vécues par les jeunes et les professionnels, présente des caractéristiques
proches de situations de violences. Nous pouvons nous demander si le racisme dans son
expression quotidienne n’est pas une des modalités de la violence. En effet :
- les situations de rejet de l’autre dans une dynamique raciste, au regard de la race ou
de la soi-disant origine ethnique, s’exercent par rapport aux adultes, mais surtout entre les
jeunes. De même, les plus grandes insécurités et violences sont d’abord vécues entre les
jeunes. Trop souvent cette caractéristique est euphémisée. Pourtant, il y a là une piste de
travail importante pour les éducateurs : comment protéger les jeunes ? Quelles instances de
recours ? En tant qu’adulte, comment faire tiers ?
- ces situations de rejet de l’autre par une dynamique raciste créent une sidération,
mettent l’autre en défaut, à la fois celui qui fait l’objet de l’agression mais aussi les témoins
de cette agression, en particulier les adultes. Nous retrouvons ces caractéristiques dans les
violences quotidiennes. Elles produisent de la sidération et l’impossibilité de « penser » en
situation. Le travail mené avant et après ces moments de violences permet d’éviter le déni et
de faire face à la violence. Ceci est très important, car la possibilité de prendre position par le
langage dans ces moments de sidération dus à la violence permet de renouer des conflits et
d’éviter parfois des ruptures radicales ou des mises en distance.
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Ces violences quotidiennes ainsi que ces actes de rejet de l’autre sont symptomatiques de
processus à analyser. Faire l’économie de la production de ces symptômes, pour ne traiter que
celui-ci, risque de conduire à des approches comportementalistes du problème. Nous pensons
que réagir à ces violences en tant que symptômes est absolument nécessaire comme
éducateur, mais que cela ne suffit pas. Nous devons pouvoir analyser les processus à l’œuvre
et tenter de les transformer.
Dans cette perspective, il est alors important d’identifier les caractéristiques spécifiques au
racisme vécu et agi par les jeunes et les processus qui le génèrent. Dans ce but, nous
proposons les réflexions suivantes : dans ces travaux, nous postulons que le racisme à l’œuvre
signifie agir un rejet de l’autre, voire tend à annuler l’autre en tant que sujet et atteint donc
l’intégrité du sujet. Il se produit une rupture d’altérité. L’autre, en tant que différent de soi
mais ayant sa propre « consistance », sa propre complexité n’est plus acceptable. Au-delà du
stigmate, des actes ou des paroles ayant valeur d’actes viennent alors faire violence. La
référence à la race, à l’origine ethnique, vient « justifier » cette violence. En cela nous ne
travaillons pas dans cette recherche-action sur l’acte de la discrimination. Nous visons
davantage l’émergence pulsionnelle et émotionnelle qui refuse dans l’instant l’autre comme
sujet. Il ne s’agit pas tant de dynamiques anticipées que de manifestations dans l’instant en
acte, référant au registre de la violence immédiate. La répétition cependant de ces actes et des
processus de défense qu’elle génère peut être fortement organisatrice de rapports sociaux.
Nous nous rappelons d’une émission de radio faite avec des jeunes à propos du racisme : un
professionnel demandait à un jeune pourquoi, dans sa cité, les groupes de jeunes étaient de
moins en moins « multi-couleurs », mais au contraire se faisaient par regroupements selon les
origines d’appartenance en fonction de la couleur de peau ; le jeune d’origine d’Afrique noire
disait alors qu’ainsi il se sentait plus fort. Comment comprendre ces regroupements, ces
modes d’appartenance, leur mode d’affirmation et de défense ? Autant de questions qui
supposent des élaborations complexes.
Dans cette recherche-action, il ne s’agissait pas de faire une thèse mais d’identifier les
concepts, les modes de pensée qui permettent de dépasser la stricte analyse des situations
vécues et de dégager la signification de celles-ci. La mise en perspective de ces analyses et de
ces significations permet alors d’ouvrir le champ de la pensée et d’autres postures de travail.
Plus nous avançons dans cette recherche, plus les réflexions relatives à la posture de
l’éducateur, du formateur deviennent importantes. Autant que les actions, la posture interne de
l’intervenant est un enjeu pour réagir et lutter contre le racisme. La possibilité de penser les
événements contribue à tenir cette posture interne et ouvre alors au langage, à la possibilité
d’énoncer ce qui se passe en situation.
Etayer cette posture interne suppose de ne pas seulement se centrer sur les significations des
situations de racisme vécues entre des protagonistes mais d’identifier les processus à l’œuvre,
producteurs de ces situations et de ces actes racistes. Ce qui nous a conduit à poser quelques
hypothèses:
- Le racisme, le rejet de l’autre au nom de la race, de l’appartenance ethnique est une
des modalités du refus de l’autre, en tant que sujet. D’autres dynamiques, telles que
l’homophobie ou le sexisme, constituent des modes de rejet de l’autre très importants.
D’autres travaux menés sur ce sujet montrent l’importance de leur analyse et de leur
traitement. Dans le cadre de cette recherche-action, l’objectif était d’identifier les différentes
modalités du rejet de l’autre, comment elles se combinent dans la vie quotidienne des jeunes
et quelles influences elles ont sur leur évolution identitaire à l’adolescence.
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- Nombre de jeunes issus de l’immigration sont aux prises avec les stigmates : vus par
« les autres » au travers de catégories réductrices et désubjectivantes, ils développent alors
des modes d’agressivité contre les autres et de retournement contre eux-mêmes du stigmate
qui leur est imputé. Dès l’enfance ils se développent en étant confrontés à ce phénomène.
Aujourd’hui, les conséquences de celui-ci sont majeures, les travaux d’Erving Goffman3, et
d’Albert Memmi4 sont très intéressants à ce propos. Comment les éducateurs peuvent-ils
mieux appréhender ce qui se passe là pour ces adolescents ? Quelle posture peuvent-ils tenir ?
En quoi le travail mené sur la construction identitaire du sujet, sur la complexité des parcours
et des appartenances peut-il les aider à déconstruire ces catégories simplificatrices et
reconstruire des approches du sujet où le jeune peut se reconnaître dans sa complexité ?
- Dans ces travaux, nous avons tenté de mieux identifier ces processus de
stigmatisation et de discrimination : comment se combinent-ils ? Que cela signifie-t-il pour
les jeunes d’être rejetés à l’entrée dans la vie adulte par la discrimination dans le domaine de
l’emploi, ou du logement ? Comment les professionnels peuvent-ils appréhender ce que cela
signifie pour les jeunes ? Quelle posture et quelle réponse construisent-ils à ce propos ?
Comment éviter que les jeunes ne rentrent dans un processus de victimisation sans limite, qui
les empêche de construire un rapport plus dynamique pour eux-mêmes ? Les travaux menés à
Saint Jean de la Ruelle montrent l’importance de ce processus de victimisation : victime
sociale, victime historique. Que penser de ce processus ? Faut-il tenter de l’éviter ? le
traverser avec eux ? Quelle pensée politique développer à ce propos ? Dans d’autres contextes
comme le Moyen Orient, nous avons eu l’occasion de mieux appréhender ces processus et
leur portée souvent destructive. Qu’en est-il pour les jeunes en France ? Quelles sont nos
ressources pour y faire face ? Autant de questions complexes que nous devons aborder parce
qu’ils sont là, en filigrane, ou parfois omniprésents dans la vie des jeunes, des familles et des
professionnels.
Aujourd’hui, ces processus profondément à l’œuvre dans la construction identitaire émergent
dans un contexte historique très difficile pour nombre de jeunes des quartiers populaires.
L’accès à des statuts sociaux positifs devient très aléatoire pour nombre d’entre eux quelle
que soit leur origine géographique ; même parfois après de longues études, l’accès à l’emploi,
donc au logement, est très aléatoire. S’installer de façon autonome dans la vie adulte est
difficile. Pour nombre d’eux, aux difficultés sociales viennent se combiner les problèmes
juridiques pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Les difficultés de régularisation par rapport
à l’accès au statut national, souvent, concernent peu de jeunes, créent un climat d’inquiétude
et de suspicion. Déjà, lors d’entretiens avec des adolescents, ils se demandent si leurs enfants
pourront vivre là où eux-mêmes sont nés. Quels sont, dans un tel contexte, les points d’appui
des éducateurs, des adultes de façon générale ? Comment repérer dans ce tableau les
ressources possibles à la fois dans le champ des institutions et de la vie sociale ? Lutter contre
le racisme suppose de pouvoir donner confiance dans l’avenir. Ceci nécessite d’articuler la
lutte contre le racisme avec la lutte pour l’accès aux droits sociaux et juridiques, avec la lutte
contre les inégalités sociales et faire la preuve au quotidien que des espaces sont ouverts et
favorisent la construction de son autonomie. Aborder le racisme comme phénomène en luimême, sans aborder sa dimension symptomatique et ce qui le produit, risque de le réduire à un
problème psychologique, voire d’attitudes, de comportements. Toutes les explications
psychologisantes ou culturalistes peuvent alors venir conforter que ces jeunes sont en euxmêmes « porteurs d’incivilités » et ne sont pas « à la hauteur de la vie dans cette société
moderne ».
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Goffman (E.), Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, 1975, Ed. de Minuit
Memmi (A.), Portrait du colonisé, 1957, Gallimard
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Nous avons eu le souci d’éviter ces dérives en abordant le racisme comme à la fois symptôme
d’autres processus et comme action de la construction identitaire des jeunes et des rapports
sociaux. Nous visions à établir des propositions qui visent à lutter à la fois par rapport aux
effets du symptôme et aux processus qui le produit. Ceci suppose une réflexion collective
importante des techniciens, mais aussi des élus, car la transformation des processus à l’œuvre
pose des questions politiques et met en jeu des orientations de travail que seuls les techniciens
ne peuvent pas prendre.
Construire des pédagogies et des modes d’action éducatifs et démocratiques pour
transformer des processus générateurs de violences racistes
L’analyse de pédagogies, ou d’actions éducatives déjà mises en œuvre dans la lutte contre le
racisme, montre que celles-ci s’étayent sur la référence à des valeurs et à une condamnation
morale de violences racistes. Ainsi, au nom du respect de l’autre, de la différence, de la
démocratie, les violences racistes sont condamnées. Cet étayage ne suffit pas à construire des
pédagogies pertinentes car elles ne permettent pas aux personnes, qu’elles soient adultes ou
adolescentes, de prendre conscience des processus qui génèrent ces violences racistes. Ainsi,
la condamnation morale ne suffit pas à faire face à la sidération créée par des violences
racistes.
Pour ces recherches-actions, nous souhaitons identifier les processus sociologiques et
psychosociologiques à l’œuvre, générateurs de violences. Ainsi, des travaux précédents ou en
parallèle de ce programme de recherche-action, en particulier avec l’UEJF et SOS Racisme
dans le cadre de Coexist5, ou avec la Ligue de l’Enseignement, nous ont montré que selon les
processus, les violences, les modalités de l’expression du racisme ne sont pas les mêmes et
supposent alors des pédagogies différentes pour réagir à ces phénomènes.
Ainsi, la ségrégation sociale et spatiale conduit à des ruptures de rencontre au sein de la
jeunesse et conduit à des situations de rejet de l’autre par la peur ou la méconnaissance.
L’expression de regret par la méfiance, voire le refus d’accueil de l’autre n’est pas la même
que celle de la violence directe du stigmate.
Ainsi, nombre de violences racistes dans les quartiers d’habitat social sont davantage générées
par l’extrême proximité de l’autre, des conditions de vie difficiles, parfois l’expression de
réductions simplificatrices face à l’exercice des cultures et de codes multiples et différents.
Des processus à l’œuvre sont alors très différents et supposent la mise en œuvre d’autres
formes de prise de conscience et d’action.
Dans ces recherches-actions, nous avons visé à établir les relations les plus rigoureuses
possibles sur le plan de l’analyse entre les processus à l’œuvre dans le lien social et les
définitions d’interventions éducatives et pédagogiques. Le travail conceptuel et d’analyse
nous a aidés à éclairer ces phénomènes très complexes. La mise en œuvre de pédagogies et
d’actions nous a alors permis d’appréhender des modalités encore plus précises des
phénomènes étudiés. Ainsi, la présentation par les membres de la recherche-action de SaintJean-de-la-Ruelle du film réalisé localement par des jeunes et des animateurs a beaucoup fait
réfléchir l’ensemble des participants de ce programme, car les témoignages de ces jeunes, en
particulier les jeunes garçons, ont beaucoup mobilisé affectivement et intellectuellement les
participants à une des journées d’étude. De nouvelles pistes de réflexion ont été ouvertes
comme celles des liens entre violences racistes et violences sexistes, comme celles relatives à
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Bordet (J.), Cohen-Solal (J.), Coexist, une pédagogie contre le racisme et l’antisémitisme. Déconstruire les
stéréotypes, 2008, Cahiers de l’action, INJEP.
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l’impasse représentée par la victimisation. Autant de concepts, de réflexions qui se sont
incarnés dans des situations concrètes et qui ont donné à réfléchir. Aujourd’hui des
expérimentations pédagogiques sont en cours et s’étayent sur ces analyses de processus menés
dans ces recherches-actions.
Cahier de l’action, mode d’emploi
Nous avons souhaité, dans le chapitre suivant, donner à voir au lecteur le travail de la
recherche-action comme processus, telle qu’est déroulée sur les trois sites et lors des journées
de mutualisation nationale, en en gardant les étapes et en reprenant des extraits des rapports
intermédiaires ou du rapport final.
Les quatre chapitres suivants, originaux dans leur forme, sont une ré-élaboration du travail
mené sur les trois sites. Ils nous semblent pouvoir donner des pistes à la fois théoriques et
pratiques - les deux indissolublement - à des acteurs qui voudraient s’engager dans des
démarches similaires sur leurs territoires et constituent des contributions, espérons-le, utiles à
la lutte contre le racisme sous toutes ses formes et la stigmatisation.
Une dernière partie esquissera quelques pistes de travail.
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