AleC Ross le mAîtRe de lA diplomAtie numéRique ÀWashington

AleC Ross le mAîtRe de lA diplomAtie numéRique ÀWashington
La diplomatie numérique AleC Ross
Le maître
de la
diplomatie
numérique
ii Les révolutions arabes ont pris de court tous les diplomates
occidentaux, sauf un. Depuis son bureau de Washington,
Alec Ross accompagne et fédère les cyberactivistes du monde
entier. Son but : promouvoir Internet et préserver
le leadership de l’Amérique. Rencontre avec l’homme qui tient
le compte Twitter de l’Oncle Sam. Par Olivier de Gandt
et Joan Tilouine Photos Stephen Voss pour GQ
À
Washington, au septième
étage du bâtiment abritant
le Département d’État, centre
névralgique de la diplomatie
américaine, un beau gosse
de 39 ans occupe un bureau tout près
de celui de Hillary Clinton. Officiellement,
le dénommé Alec Ross n’est que son
conseiller pour l’innovation mais aux
yeux de milliers de geeks, il est en passe
de devenir une légende. Pour le rencontrer, il faut pénétrer dans un bunker
blême et austère. L’entrée du bâtiment
est ­grandiose : suspendus au plafond,
des drapeaux du monde entier. L’homme
à la mèche sage nous reçoit dans une
grande bibliothèque, où il aime venir
se ressourcer.
Alec Ross n’a jamais écrit de télégramme
diplomatique. Lui et ses équipes optent
pour une communication totalement
opposée : des milliers de courts messages
écrits au su et au vu de tous sur les réseaux
Twitter et Facebook. « Nous voulons nous
joindre à vos conversations », signé #StateDept ! En début d’année, ce message posté
nnLe 13 avril dernier, Alec Ross reçoit GQ au Département d’État.
Ici, le conseiller à l’innovation d’Hillary Clinton pose dans
le studio photo du bâtiment abritant la diplomatie américaine.
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Juin 2011
Juin 2011
en arabe sur Twitter est entré dans l’histoire en s’adressant directement aux rues
de Tunis, du Caire ou de Damas, en pleine
agitation. « La Tunisie et l’Égypte sont
les deux plus beaux succès de la nouvelle
diplomatie américaine. » Alec Ross revendique d’emblée son rôle dans le mouvement
qui a vu valser les dirigeants arabes. Quand
cet historien de formation invite à s’asseoir,
on découvre une voix douce et claire.
« Si je n’avais pas vécu un an à Rome auprès
de mon grand-père quand j’avais 12 ans,
je serais aujourd’hui en train de vendre
des voitures ou des assurances. Rome
m’a ouvert sur le monde. »
Alec Ross rencontre Barack Obama pour
la première fois en 2004. Il manage et coordonne par la suite toute sa campagne présidentielle en ligne, multipliant les messages
sur les réseaux sociaux. Ce qu’il avait fait
pour le candidat, il vient de l’expérimenter
à l’échelle internationale.
Les grands yeux bleus de celui qu’on
surnomme le « pitbull » à Washington
découpent l’espace au laser quand il assène
détenir ce qu’il appelle « le savoir-faire
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La diplomatie numérique La diplomatie numérique
kkEn trois mois, l’Égyptien Wael Ghonim est passé
des barricades de la place Tahrir à la une de Time
qui l’a élu homme le plus influent de l’année.
neurs au sein de la diplomatie américaine »,
tempère l’intéressé. On note que son vocabulaire appartient à la sphère de l’initiative
privée et non publique. Ensemble, les deux
hommes partent convaincre différents
gouvernements de garantir un Internet
libre et emmènent avec eux des leaders
de la Silicon Valley ou de jeunes cyberactivistes éprouvés comme Oscar Morales. Ce
Colombien avait mobilisé le 4 février 2008
douze millions de manifestants dans les
rues contre les Farc grâce à Facebook.
kk Le 29 janvier dernier, Amin, un cyberactiviste de 23 ans, filme une manifestation à Tunis dont il va diffuser les images sur la page
Facebook qu’il administre. Quinze jours après la chute du président Ben Ali, la révolution se poursuit via les réseaux sociaux.
En avril 2009, Alec Ross quitte Barack
Obama pour rejoindre Hillary Clinton
avec la mission de faire évoluer
les rapports entre les États-Unis et
le monde arabe ainsi que la perception
du pays par les musulmans. Au Département d’État, il fait la connaissance d’un
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autre expert des réseaux sociaux, Jared
Cohen. Spécialiste du Moyen-Orient et
du contre-terrorisme, celui-ci a été à 24 ans
(il en a désormais 29) le plus jeune employé
du Département d’État. Sous George Bush,
il avait pour mission de fédérer des cyberactivistes du monde entier. Ses résultats
suscitent l’admiration des conseillers de
Clinton et il devient petit à petit le complice
d’Alec Ross. Assez vite, Cohen devient
un intime de Mark Zuckerberg, patron
de Facebook, d’Eric Schmidt de Google
ou encore de Jack Dorsey de Twitter. On ne
parle pas ici d’amitié virtuelle ou de cocktails partagés en ville. Cette proximité a des
conséquences directes. En 2008, Jared
Cohen crée le Mouvement de l’alliance des
Juin 2011
Un financement discret
starface / stephen voss
Main dans la main avec la silicon valley
« ami ou ennemi des
États-Unis, nous
intervenons dés
qu’un État s’attaque
à la liberté d’Internet » Alec Ross
jeunes (Alliance of Youth Movements, AYM)
qui connecte et soutient des cyberactivistes
du monde entier. Le premier sommet
a lieu à New York du 3 au 5 décembre 2008
en partenariat avec Google, Facebook
et YouTube. Un cyberactiviste présent
ce jour-là raconte : « Le congrès portait
sur les techniques nécessaires pour réussir
une mobilisation civile via les médias
sociaux. En résumé, on apprenait à monter
des cyber-révolutions avec le soutien des
États-Unis ». L’invité « spécial » est le cyberdissident égyptien Ahmed Salah. « Correspondant » et protégé de Jared Cohen, on
le connaît désormais comme étant le cofondateur du principal mouvement démocratique anti-Moubarak. AYM est donc
un des premiers satellites ayant permis
à la diplomatie américaine de se lier aux
révolutionnaires arabes. D’autres ateliers
réunissant blogueurs et activistes vont
essaimer un peu partout, notamment
au Caire à deux reprises en mai 2009,
mais aussi à Budapest en septembre 2010
avec l’aide de Google.
Durant un an et demi, la secrétaire d’État
Hillary Clinton donne carte blanche à
Cohen et Ross. « Elle a convaincu les diplomates de nous laisser opérer », s’enorgueillit
ce dernier. « C’était la dream team du
Département d’État », s’amuse un fonctionnaire américain. « Nous étions des entrepre-
johann rousselot / signatures
du XXIe siècle ». Sa doctrine, car c’est
bien ce dont il s’agit, se résume ainsi : « Que
vous soyez un ami ou un ennemi des ÉtatsUnis, nous intervenons dès qu’un État s’attaque à la liberté d’Internet ». Cette dernière
sert donc de prétexte à l’intervention du
Département d’État, les États-Unis voulant
étendre leur influence et communiquer
directement avec les citoyens du monde
entier. « Les médias sociaux ne servent pas
seulement au commerce et à la com.
Si on donne cet accès au plus grand
nombre, ça peut changer le monde »,
affirme Alec Ross avec aplomb. Près de
340 000 personnes – des dirigeants étrangers, des diplomates et des cyberactivistes –
lisent sa parole sur Twitter. Cette nouvelle
forme de propagande est devenue
la marque de fabrique d’Hillary Clinton.
Un « smart power » qui n’est autre que
la version numérique du « soft power »,
travail d’influence diplomatique utilisant
des moyens non coercitifs.
Les deux compères Ross et Cohen brisent
parfois les codes diplomatiques. En juin
2010, ils se rendent en Syrie, pays classé sur
la liste des États soutenant les organisations terroristes. Une frange de la diplomatie américaine s’y oppose mais, une fois
encore, Hillary Clinton les couvre. À Damas,
les autorités sont incapables de choisir
­l’attitude à adopter face à eux. Le président
Bachar el-Assad refuse de les recevoir,
les qualifiant, selon Ross, de « jeunes agitateurs ». Finalement, ils rencontrent
le ministre des Télécommunications. Et
pour détendre l’atmosphère, Jared Cohen
lui propose un concours à qui mangera
le plus de gâteaux. À la sortie, il lance sur
Twitter : « Diplomatie créative ! » Toussotements outrés des ambassadeurs.
« Avec Jared Cohen, nous pensions alors
que nous pouvions mieux travailler avec
les jeunes Syriens qu’avec son gouvernement. » Et c’est peut-être là le but réel de
leur visite. Ross et Cohen font la promotion
de l’usage des médias sociaux à l’université
de Damas. Le message passe et Ross glane
30 000 abonnés sur Twitter. Trois mois plus
tard, des jeunes Syriens contournent
la censure du régime en postant sur Facebook des vidéos de deux enseignants
qui battent leurs élèves. Ross en est fier,
il bafouille devant nous : « Nous avons
incité les jeunes Syriens à mener des
Juin 2011
kkDerrière Alec Ross, le diplomate aux airs d’étudiant, le bâtiment du Département
d’État d’où les États-Unis gèrent leurs relations internationales.
Cinq mois d’histoire et de tweets
17 décembre 2010
Mohamed Bouazizi, un jeune
Tunisien, s’immole, déclenchant
la « révolution de jasmin ».
24 décembre 2010
@alecjross
« Je lis : ‘La censure sur Internet
et la cyberdissidence’»
14 janvier 2011
Sous la pression de la rue, Ben
Ali fuit la Tunisie
25 janvier 2011
@alecjross
« Tout citoyen doit pouvoir
critiquer un gouvernement
sans peur de représailles. »
28 janvier 2011
En Égypte, les manifestations
anti-Moubarak dégénèrent.
29 janvier 2011 @alecjross
« À partir de maintenant,
les mouvements de rébellion
auront la technologie comme
noyau dur. »
11 février 2011
Poussé par la rue, le président
Hosni Moubarak quitte le
pouvoir.
@alecjross
« Wael Ghonim : Si vous voulez
libérer un gouvernement,
donnez-lui Internet. »
22 février 2011
Face aux révoltés libyens,
le colonel Kadhafi assure
qu’il se battra jusqu’à la mort.
@alecjross
« Il n’y a plus besoin de figure
charismatique pour inspirer et
organiser les peuples. »
19 Avril 2011
Le gouvernement syrien
lève l’état d’urgence.
23 avril 2011
@alecjross
« Obama au sujet de la Syrie :
“L’excès de violence pour
contrer les manifestants doit
prendre fin maintenant”. »
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La diplomatie numérique La diplomatie numérique
kkLe 18 février dernier, la blogueuse égyptienne Gigi Ibrahim twitte depuis la place Tahrir, une semaine après le départ du président
Hosni Moubarak. Ross twitte ce jour-là les déclarations d’Obama qui condamnent les violences en Libye et au Bahreïn.
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de monter au créneau : « J’ai fait convoquer
l’ambassadeur tunisien à Washington.
Et notre ambassadeur à Tunis a été voir
les proches de Ben Ali avec qui il a eu
une discussion très tendue. » Message reçu.
Dans son discours télévisé du 13 janvier,
Ben Ali promet la liberté « totale » sur
Internet et libère le cyberactiviste Slim
Amamou alias « Slim404 ». Le lendemain,
Ben Ali s’envole vers l’Arabie Saoudite.
Amamou devient dans la foulée secrétaire
d’État à la Jeunesse et aux Sports.
Une redistribution du pouvoir
Au département d’État, Slim404 est connu
depuis plusieurs années déjà, comme
des milliers d’autres cyberactivistes du
monde musulman. Les ambassades américaines les ont reçus, parfois protégés.
En mai 2009, quand le gouvernement
américain finance au Caire une discrète
réunion de blogueurs égyptiens et tunisiens
autour d’experts venus spécialement des
États-Unis, Slim 404 est présent. « Alec Ross
et son équipe donnent l’impression d’être
des cyberactivistes qui travaillent main
dans la main avec les blogueurs arabes.
En fait, grâce aux médias sociaux, le Département d’État soutient le changement
démocratique souhaité par la rue arabe
tout en installant une image positive
des États-Unis dans le monde musulman »,
estime Lina Khatib du centre de relations
internationales de l’université Stanford.
Mais le soutien peut aller bien au-delà.
Ainsi, le 28 janvier dernier, alors que
le régime de Moubarak coupe l’accès
à Internet et aux services de téléphonie
mobile en Égypte, Alec Ross met à contribution ses « amis » de la Silicon Valley.
Les meilleurs programmeurs de Twitter
et de Google élaborent en urgence
un système de messagerie vocale
qui permettra aux cyberactivistes
de ­continuer à organiser les révoltes
et à communiquer avec le monde.
Depuis, Jared Cohen a officiellement quitté
Alec Ross et le Département d’État. Il est
parti diriger Google Ideas, un nouveau
think tank. Seulement, en janvier dernier,
on le retrouve place Tahrir, au cœur de
la révolte égyptienne. Il publie alors sur
Twitter : « Un Égyptien me dit : “Facebook
est utilisé pour fixer la date des manifestations, Twitter pour partager la logistique
Juin 2011
et YouTube pour montrer au monde.
Le tout pour connecter le peuple” » Soit
peu ou prou, le mode d’emploi des révolutions assistées avec la hotline de la diplomatie américaine. Il reste à savoir pour
qui travaille véritablement Jared Cohen
en Égypte. Pour le département d’État
ou pour Google ? La frontière est ténue.
Surtout quand on se penche sur le cas de
Wael Ghonim, 30 ans, responsable marketing de l’entreprise californienne en Afrique
du Nord et au Moyen-Orient, emprisonné
secrètement le 27 janvier au Caire. C’est lui
qui avait initié avec d’autres cyberactivistes,
dont Ahmed Salah, la révolution égyptienne qui allait venir à bout de Moubarak.
Près de 400 000 Égyptiens ont suivi la page
Facebook qu’il avait créée et alimentée.
jerome sessini / reportage by getty
« La plupart du temps,
j’évite de traiter avec
les officiels » Alec Ross
pauline beugnies
actions contre leur gouvernement. Euh
pardon, nous les avons incités à changer
leur vie. » Huit mois plus tard, en pleine
révolution arabe, le fait d’avoir restauré
l’accès à Facebook et à YouTube n’a pas
empêché Damas de tirer à balles réelles
sur les manifestants.
« La plupart du temps, j’évite de traiter avec
les officiels, explique Ross. La diplomatie
traditionnelle n’est plus suffisante. La diplomatie numérique consiste surtout à
travailler avec les acteurs directs voire
­clandestins de la société. » Il « traite »
les activistes qui ne pourraient jamais
obtenir un rendez-vous avec lui et leur
confie indirectement des missions.
Une méthode qui, à y regarder de plus
près, flirte avec les techniques d’intelligence
des services de renseignement.
En Tunisie, le 8 janvier dernier, quand
la révolution commence à prendre de l’ampleur, la police de Ben Ali tire sur les manifestants. Le Département d’État twitte :
« Nous avons transmis notre opinion
au gouvernement tunisien à Tunis
et à Washington ». Réponse immédiate d’un
cyberactiviste tunisien : « Merci pour votre
inquiétude au sujet de la Tunisie ».
Et quand Facebook l’alerte sur le piratage
de millions de comptes d’opposants tunisiens, Ross demande à Hillary Clinton
kkLe 9 mars 2011 à Ras Lanuf, après une journée de combat, des combattants libyens se galvanisent. Trois semaines plus tard,
la presse américaine révèle la présence d’agents de la CIA en Libye, ce que le gouvernement américain reconnaît alors à demi-mot.
Depuis, il a été élu personnalité la plus
influente de l’année pour Time et a fondé
son ONG. Pour défendre ce qui ressemble
de plus en plus à un droit d’ingérence, Alec
Ross se souvient de sa formation d’historien : « Les cyberactivistes des pays arabes
sont comparables aux insurgés américains
du XVIIIe siècle. Il faut les protéger. »
Des techniques marketing
L’avènement de cette nouvelle diplomatie
ne s’est pas seulement déroulé dans
un espace virtuel et derrière des portes
fermées. Un événement méconnu l’a cristallisé. Dans les allées austères du Département d’État à Washington, le 3 février
dernier, plus de deux cents ambassadeurs
des États-Unis sont venus du monde entier
pour échanger vues et analyses. Cette
grande première a été organisée de longue
date par Hillary Clinton. L’ordre du jour est
ambitieux : faire entrer la diplomatie américaine dans le XXIe siècle. Hasard du calendrier, la rencontre se déroule alors que
le monde arabe s’embrase. Tous se lèvent
à l’arrivée de la patronne, Hillary Clinton.
Elle est accompagnée d’Alec Ross,
qui monte à la tribune. Il prend la parole
d’une voix assurée et néanmoins tendue,
un silence quasi religieux s’installe. « Tout
d’abord, je ne vous demande pas d’être geek
ni cyber-utopiste. Je ne le suis pas moimême. J’ai une formation d’historien,
­lance-t-il pour rassurer son auditoire.
Les infrastructures du XVIIIe siècle étaient
les ports. Au XIXe siècle, ce furent les voies
la FranCe en retard d’une révolution ?
À Paris, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE, Alain Juillet,
aujourd’hui associé dans le cabinet
de conseil américain Orrick, ne cache
pas sa fascination pour cette
nouvelle diplomatie numérique :
« C’est de l’influence qui vous amène
à adhérer de façon très forte
à une idée et qui vous encourage
de manière indirecte. » Il ajoute :
« Les manifestations ont été annonJuin 2011
cées publiquement sur les réseaux
sociaux. C’est un changement fondamental où les Américains sont à
la manœuvre et les Européens dans
le vent. » À l’inverse, pour l’ancien
ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, ce n’est pas
de la diplomatie mais « juste un
nouvel outil d’influence qui se sert
de tout ce qu’il trouve ». Diplomate
old school contre diplomate du
futur… Pour Valerio Motta, le
monsieur Internet du Parti socialiste, « les Américains s’adressent
directement aux leaders qui ne sont
pas en place. Ils le font aussi en
France quand ils reçoivent deux
cents mecs de banlieue à l’ambassade ». Lui est le premier Français à
avoir deviné la « main » d’Alec Ross
derrière les événements tunisiens
dans un échange avec ses camarades
sur Twitter. La diplomatie française
a elle aussi tenté de s’inviter sur les
réseaux sociaux, mais avec fracas.
Boris Boillon, le nouvel ambassadeur
de France en Tunisie se vantait
même d’être le premier ambassadeur
Twitter. En février, après seulement
quatre tweets, il provoque des manifestations devant son ambassade.
La diplomatie numérique est décidément tout un art.
129
La diplomatie numérique La diplomatie numérique
ferrées, puis les autoroutes au XXe siècle.
Au XXIe siècle, c’est le réseau à haut débit :
l’Internet ». En vingt minutes, il décrit sa
méthode puis le cas d’école de la révolution
tunisienne. Pour les derniers sceptiques,
Ross met les choses au point : « Ça n’a pas
été une révolution Twitter ou Facebook.
Les médias sociaux ont été un accélérateur
qui a permis de réaliser en un mois une
révolution qui aurait historiquement pris
dix-huit mois ». Puis il interpelle son auditoire : « Y a-t-il quelqu’un capable de me dire
le nom d’un leader de la révolution tunisienne ? » Silence gêné. Ross reprend d’une
voix amusée : « Il n’y a pas eu un leader mais
une multitude ». Une multitude que Ross
et ses équipes ont suivie à la trace depuis le
début. Et de marteler son slogan :
« Les médias sociaux redistribuent le
pouvoir au peuple ». Après son discours,
euphorique, il publie sur Twitter : « Internet
est le Che Guevara du XXIe siècle ». Soit
autant un révolutionnaire qu’un logo
devenu idéal pour vendre des T-shirts.
Encore une fois, on retrouve chez lui les
techniques du marketing mêlées aux
enjeux de la sphère publique.
Assange. L’avènement du « smart power »
est d’abord une tentative de reprise en main
des États-Unis sur l’échiquier mondial des
nouvelles technologies. Depuis deux ans,
l’administration consacre 50 millions de
dollars à la protection et la ­formation des
cyber-militants. Une technologie baptisée
« Signal d’alarme », leur permettant d’effacer la liste de contacts de leur portable,
est en cours de développement. Le 8 avril,
Michael Posner, sous-secrétaire d’État
américain chargé des Droits de l’homme,
parlait d’un « jeu du chat et de la souris »
avec certains gouvernements.
L’exportation de standards américains
En 2008, si la Silicon Valley a voté en masse
pour Barack Obama, ses entreprises technologiques attendaient un retour d’ascenseur. Nous l’avons sous les yeux. Alec Ross
défend une nouvelle sainte alliance : « La
collaboration étroite entre la Silicon Valley
et le Département d’État est un élément
nouveau de notre diplomatie. Ces entreprises sont indépendantes, mais leurs outils
permettent de changer le rapport de force
entre les gouvernements et les citoyens ».
est passé à la vitesse supérieure avec une
obsession : « ne pas laisser Internet à Al
Qaeda ». Pour lui, Internet cristallise « les
tensions millénaires entre société ouverte
et société fermée. Nous sommes dans un
clash mondial où chaque État va devoir
faire un choix. »
On garde surtout en mémoire le fait que
le plus gros coup subi par la diplomatie
américaine depuis le 11 septembre 2001
provient ­d’Internet, avec les milliers de télégrammes diplomatiques révélés l’an dernier
par Wikileaks, la plateforme de Julian
Si Ross aspire à une société ouverte, il y
voit également des limites qui sont précisément celles franchies par le site de révélations anonymes. Il considère néanmoins
l’accès au web comme un « droit
universel ». Hillary Clinton a théorisé cette
doctrine le 15 février dans un discours sur
la « liberté de l’Internet » à l’université
George Washington. Une liberté qui reposerait avant tout sur le droit que s’arroge
l’Amérique de pénétrer chaque jour un peu
plus les populations mondiales, au profit
d’une démocratie technologique largement
basée sur ses propres standards et avec
la bénédiction de la Silicon Valley. Un mois
plus tard, le 15 mars, Julian Assange, soit
l’autre versant de cette force numérique
qui semble conquérir le monde, a livré
devant les étudiants de Cambridge une
autre analyse : « Internet est la plus grande
des machines à espionner que le monde ait
connu. » Nous avons désormais l’avantage
avec Alec Ross d’en connaître un de ses
plus illustres représentants.
Charles Rivkin, l’ambassadeur
NiColas PrinCen, le sarko boy
VinCent DuCrey, le wannabe
Plus de 15 000 fans pour la page Facebook de
l’ambassade américaine à Paris. L’ambassadeur
applique les méthodes d’Alec Ross dans l’Hexagone
avec une équipe dédiée aux réseaux sociaux.
Cet ancien producteur hollywoodien de 49 ans
revendique le fait d’avoir été un des fundraisers
les plus actifs de la campagne d’Obama. Ce protégé
d’Alec Ross l’invite à Paris pour y rencontrer la fine
fleur du web parmi lesquels Valerio Motta, le
responsable Internet du PS, celui de l’UMP ou
encore l’équipe du Bondy Blog. Le producteur mué
en ambassadeur numérique présent sur Twitter a
dépoussiéré une communication qui ne dépassait
pas les frontières des Champs-Élysées.
Arrivé à l’Élysée en 2008 à l’âge de 24 ans, il est le
benjamin de l’équipe Sarko. Ce diplômé de l’Ecole
Normale Sup et d’HEC est en charge de la cellule
Internet qui a renouvelé le site de la présidence
Élysée.fr. Il tente de revaloriser l’image numérique
de Sarkozy : rencontre avec les fondateurs et
PDG de Google, déjeuner avec des acteurs du web
français… Son air sage cache une pensée stratégique sur les rapports entre médias sociaux
et souveraineté nationale. Lucide sur le retard
français, il veut croire qu’Internet peut faire gagner
un point de croissance à l’économie du pays.
Responsable du futur G8 d’Internet, il compte
poser la première pierre d’une stratégie française.
« Je travaille avec Alec Ross. » D’emblée, au téléphone, Vincent Ducrey veut en imposer.
Son site Hubforum.org le présente avec toutes
les stars de la communication « tradi » ou 2.0.
À 33 ans, il donne également des cours à HEC
sur les ­questions de stratégie numérique.
Il est ­l’auteur du Guide de l’influence (éditions
Eyrolles) paru l’an dernier. Ducrey est surtout
et plus prosaïquement conseiller Internet
de Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale.
Il déborde de projets « à monter avec Alec Ross »
qui le suit sur Twitter, mais quand on le rencontre,
l’homme apparaît surtout comme un militant
de lui-même et un fan de Nicolas Sarkozy.
« Un jeu de chat et de la souris »
kkDeux ans avant les révolutions arabes, Cohen et Ross organisaient des ateliers pour blogueurs et cyberactivistes aux quatre coins de la planète.
Puis il ajoute sans complexe : « Deux de mes
protégés travaillent aujourd’hui pour la
Silicon Valley. Et nous continuons à collaborer ensemble. » Allusion à son ami Jared
Cohen et à Katie Stanton qui a quitté
l’équipe de Ross pour s’installer à San Francisco où elle est en charge des relations
internationales de Twitter… Tous deux ont
refusé de répondre à nos questions, il
faudra se contenter de la mise au point lapidaire de « Biz » Stone, l’un des boss de
Twitter, adressée à la presse : « Nous
sommes politiquement neutres. Nous nous
situons très loin de tout ça ». Ces derniers
mois, avec Cohen et Stanton et une vingtaine de jeunes fonctionnaires, Alec Ross
« Internet est la plus
grande des machines
à espionner. » Julian Assange, wikileaks
Slim Amamou, l’ex-rebelle
OsCar Morales, le mobilisateur
À 22 ans, cet enfant du Connecticut parle swahili, se
débrouille en arabe, en farsi et en coréen. Étudiant
à Stanford, il voyage dans les zones de guerre en
Afrique. « Un jour là-bas m’apportait plus que
six mois dans les salles de classe », écrit-il dans
le livre Children of Jihad (Gotham Books, 2007, non
traduit). Il intègre ensuite le Département d’État où
il fait des réseaux sociaux un outil diplomatique et
de la Silicon Valley, un allié. Fin 2010, il part diriger
le think tank Google Ideas pour « générer des
solutions sur les questions de sécurité, les enjeux
socio-économiques et les challenges politiques ».
L’ambitieux détaillera son programme dans un livre
co-écrit avec Éric Schmidt, l’ex-PDG de Google.
« Slim404 » est le héros numérique de la première
révolution arabe. Cet informaticien cyberactiviste
tunisien roulait en 4L avant de contribuer à
l’explosion du système Ben Ali sans, dit-il, l’avoir
imaginée. Avec sa bande de potes rencontrés sur
le net, il attise la flamme de la révolution avec des
proxys et pare-feux sur Facebook tout en suivant
les tweets de Jared Cohen. Emprisonné puis libéré
sur pression américaine, il devient secrétaire d’État
à la Jeunesse. Depuis son bureau de ministre, il
théorise sur la naissance de sociétés et de territoires numériques et jure de quitter le gouvernement au plus tard le 24 juillet, à l’issue des élections,
pour revenir à son entreprise informatique.
Le 4 janvier 2008, cet ingénieur colombien de 36 ans
crée une page Facebook « 4 millions de voix
contre les Farc ». Un mois plus tard, partout dans
le monde, 12 millions de personnes défilent dans
les rues pour sa cause. Jared Cohen lui fait rencontrer Mark Zuckerberg. Impressionné, le patron de
Facebook en fait l’icône de sa campagne « Facebook
for good ». « Je suis devenu un gourou de l’activisme
sur le net, raconte Oscar. Avec les cyberactivistes
du monde entier, les jeunes du Département d’État
et les patrons de la Silicon Valley, nous formons
une grande famille ». Désormais élargie à George
W. Bush, puisque Morales travaille dans son think
tank pour la défense des droits de l’homme.
130
Juin 2011
starface / rea / afp
Jared Cohen, le surdoué
Michele Asselin getty / Andrew Cutraro REA / johann rousselot signatures / dr
Les aCtivistes de la diplomatie numérique
Juin 2011
131
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