La portée phrastique et textuelle des expressions - LaTTiCe

La portée phrastique et textuelle des expressions - LaTTiCe
Université de Paris 3
la Sorbonne-Nouvelle
La portée phrastique et textuelle
des expressions introductrices de cadres énonciatifs :
Les syntagmes prépositionnels en selon X
Thèse de doctorat nouveau régime en Sciences du Langage
Géraldine SCHREPFER-ANDRE
Dirigée par
le professeur Michel Charolles
2005
1
Je tiens à exprimer ma reconnaissance et ma respectueuse amitié à Michel Charolles.
Il a d’abord été, avec Bernard Combettes et Jacques François, l’un des professeurs
mémorables qui m’a éveillée aux richesses de la linguistique, puis le maître exigeant mais
toujours juste, bienveillant et patient qui a accompagné mes premiers pas hésitants sur les
chemins de la recherche. Ses travaux et sa direction attentive ont enfin constitué le meilleur
des cadres pour une thèse, et le plaisir de sa fréquentation un excellent contre-point aux
difficultés de la tâche.
Je remercie les membres du jury, pour avoir accepté de l’être, et pour avoir contribué
par leurs travaux et leur conversation parfois, à former mon esprit. Ma dette envers Bernard
Combette s’étend à son remarquable enseignement.
Merci également à l’équipe LaLiC, et notamment à Ghassan Mourad, pour leur
collaboration. Merci à Evelyne Bissonet, à l’Agence André-Moulet-Bourbon et à Rafi
Lehmann pour leur assistance technique.
Last but not least, merci à tous ceux qui par leur aide, leurs encouragements ou leur
bonne humeur, m’ont permis de mener ce travail à son terme et de garder les pieds sur terre :
mes parents et beaux-parents, Marie Vannier, Emmanuelle Westacott, Sylvie Lavigne,
Camélia Labani, Anne Charoy, Gérard et Karine Ransay, Catherine et Bruno Burdy,
Catherine et Guy Vançon …
Ma gratitude la plus profonde va à mon mari, Eric André, et à nos enfants, Avril et
Milan, à qui ce travail est dédié.
2
A Milan
A Avril
A Eric
3
SOMMAIRE
4
INTRODUCTION
La thèse que nous présentons porte sur le fonctionnement phrastique et textuel des
syntagmes prépositionnels (SP) en selon X indiquant la source d'une information empruntée.
Ces constituants sont des compléments adverbiaux extra-prédicatifs, généralement incidents à
la phrase, qui assument une fonction dite scénique ou cadrative, notamment quand ils sont
détachés en position frontale. Ils peuvent, dans certaines conditions, indexer plusieurs
propositions ou phrases au-delà de leur phrase d'accueil.
Cette propriété est commune à un ensemble de compléments adverbiaux portant sur
l'énonciation ou sur l'énoncé et susceptibles d'être détachés en tête de phrase, que M.
Charolles, dans une étude sur "L'encadrement du discours" parue en 1997, appelle
"expressions introductrices de cadres de discours". M. Charolles pose dans ce travail les bases
d'une approche globale des expressions initiatrices de cadres de discours et des cadres euxmêmes en adoptant une perspective incrémentale. En décrivant les compléments cadratifs
comme des expressions qui indiquent que "plusieurs propositions apparaissant dans le fil du
texte se comportent de la même façon relativement à un critère que précisent ces expressions"
(p. 4), M. Charolles les définit comme des outils procéduraux de répartition de l'information.
Ces expressions construisent des cadres de discours, à savoir des unités de rang supérieur à la
5
phrase, dans lesquels on insère, à mesure, les propositions arrivantes selon un principe dit "de
rattachement à gauche". Les adverbiaux cadratifs ainsi définis se distinguent, dans l'ensemble
des marques de cohésion véhiculant des instructions relationnelles, de l'autre grande classe de
marques de cohésion regroupant les anaphores et les connecteurs, qui mettent en relation deux
unités sans les relier à un "tertium comparationis".
L'étude de M. Charolles 1997 s'articule selon trois axes : répertorier les expressions
cadratives, dresser une typologie de ces expressions et des cadres de discours qu'elles
introduisent, et enfin définir les principes qui régissent l'extension de ces cadres et les
relations qu'ils entretiennent dans un texte. Ce programme a donné lieu depuis sa parution à
de nombreux travaux présentés dans le cadre d'un séminaire de recherche organisé à Paris III
par l'UMR LATTICE en collaboration avec l'équipe LALIC de Paris IV Sorbonne, dirigée par
J.-P. Desclés. Ces recherches ont permis d'affiner sur de nombreux points les analyses de M.
Charolles 1997.
Notre thèse s'inscrit dans le troisième axe de ces recherches : son objectif principal
consiste, d'une part, à décrire et analyser les conditions dans lesquelles les selon X spécifiant
l'origine d'une information empruntée (désormais selon X énonciatifs) peuvent indexer
plusieurs propositions, et d'autre part, à inventorier les indices ou réseaux d'indices
linguistiques et typographiques permettant de comprendre qu'un cadre énonciatif est clos.
Notre travail est avant tout une recherche en linguistique descriptive et théorique. Mais
il a aussi des visées applicatives, dans la mesure où il participe à un projet plus vaste incluant
une composante de traitement automatique des textes (équipe LALIC de Paris IV). Les
résultats que nous exposons sont en effet destinés à alimenter la plate-forme Contexto, conçue
pour l'extraction d'informations textuelles. Pour repérer et délimiter les cadres énonciatifs, le
système doit au préalable identifier correctement, au sein d'un texte, les emplois énonciatifs
de selon, et exclure les autres emplois de la préposition. Cet objectif dicte en partie le choix
du corpus et la méthodologie, ainsi que l'approche choisie pour traiter certains problèmes,
comme celui de la polysémie de selon.
Notre corpus de base (corpus SELON) comprend 400 occurrences de selon récoltées
de façon systématique au moyen de la requête "texte intégral" dans un CD-ROM regroupant
10 ans de publications (1987-1997) du Monde diplomatique (corpus DIPLO). Le choix du
Monde diplomatique répond aux exigences de notre projet : analyser des textes attestés,
actuels, et de type argumentatif, qui font un large usage des selon X énonciatifs et des
6
expressions apparentées. Ces textes se prêtent plus aisément que d'autres (textes narratifs, par
exemple) à des exploitations automatiques. En outre, cette source est l'une de celles qui sont
utilisées par les autres membres du projet de recherches auquel nous participons, et il est
important que l'ensemble des travaux soient élaborés sur une base commune.
La constitution du corpus s’est effectuée comme suit. Les 400 selon X collectés ont été
copiés avec la phrase graphique où ils apparaissent dans le champ "occurrence" d’une table
ACCESS, dénommée "SELON". Le paragraphe élargi où cette phrase prend place a été
reproduit dans le champ "séquence", et l’ensemble de l’article dans le champ "texte". Les
champs "occurrence" et "séquence" contiennent le corpus SELON. Chaque occurrence a été
numérotée (de 1 à 400) dans le champ "numéro". Six autres champs ont été dévolus aux
informations bibliographiques sur le texte, fournies par le Monde diplomatique : date de
publication, type de texte (article, reportage), sujet, longueur, page de parution dans le
mensuel. Un champ indique le nombre de selon X contenus dans le texte. Une fois le corpus
ainsi constitué, deux formulaires ont été tirés de la table SELON pour faciliter l’observation
et les consultations ultérieures des extraits. Le premier, baptisé "Selon 4 valeurs", a été établi
pour répondre aux objectifs de l’étude menée dans la deuxième partie de cette thèse (le
repérage des selon X énonciatifs). Reprenant les 400 occurrences de la table, il comprend 17
champs : 3 champs de corpus ("occurrence", "séquence" et "numéro"), et quatorze champs
descriptifs créés et annotés au fur et à mesure du dépouillement, consacrés principalement à la
valeur sémantique du selon X et aux indices permettant de l’identifier. Le second formulaire,
intitulé "Selon énonciatif", constitue la base des recherches sur la portée phrastique et
textuelle des selon X énonciatifs, conduites dans les troisième et quatrième parties de ce
travail. Conservant seulement les selon énonciatifs (corpus énonciatif), il compte 28
champs : les 17 champs du formulaire "selon 4 valeurs", plus 11 champs propres ayant trait
aux indices de fermeture des UE. La table SELON dans sa version définitive (augmentée par
les formulaires) totalise donc 37 champs, dont 25 sont consacrés aux caractéristiques du
selon X et de son environnement phrastique et textuel. La base de données (comprenant la
table SELON et les deux formulaires) est disponible sur un CD-ROM en annexe 1..
Cette méthode nous a permis d’obtenir des données qualitatives et quantitatives sur les
tendances ayant cours dans le type de textes étudié, données classées dans 48 tableaux et
graphiques (dont la plupart figurent dans la thèse) regroupés dans l’annexe 2. Ces données ont
servi de point de départ ou d’étayage, selon les cas, à une partie des analyses qui suivront.
Elles ne rendent pas compte de toutes les possibilités en langue, qui sont explorées dans la
7
thèse par ailleurs. Pour ce faire, nous faisons appel à des extraits du Monde diplomatique non
répertoriés dans la base de donnée, d'autres organes de presse, d'ouvrages scientifiques et de
textes littéraires et publicitaires. Les sources sont toujours écrites. Pour les besoins de
l'analyse et de la démonstration, certains exemples sont fabriqués.
Dans la thèse, les exemples sont tous numérotés en tête et entre parenthèses selon leur
ordre d'apparition dans la thèse. Les exemples fabriqués sont seulement indexés de ce
numéro. Les sources dont sont issus les extraits attestés ne procédant pas du corpus SELON
sont indiquées à droite et en indice sous l'exemple. Les énoncés relevant du corpus SELON
comportent deux numéros : en tête et en police normale, celui qui correspond à leur ordre
d'apparition dans la thèse, et en deuxième position et en indice, celui qui correspond à leur
classement dans la base de données. A titre indicatif, un énoncé précédé des numéros "(30)
(20)"
est le trentième exemple produit dans la thèse, et le numéro 20 de la table SELON. Quand
l'extrait est d'un format supérieur à la phrase, il est issu du champ "séquence" de la table, et le
nombre est précédé d'un "s" mis pour "séquence" ((30) (s20)). Les numéros (et le "s") en indice
permettent au lecteur, le cas échéant, de retrouver facilement les extraits dans la base de
données.
On l'a dit plus haut, l'objectif central de ce travail est d'étudier les facteurs intervenant
dans l'extension et la fermeture des cadres introduits par les selon X énonciatifs. Mais avant
d'aborder ces questions, il est nécessaire de préciser ce que nous entendons par "emplois
énonciatifs" de selon et de motiver le choix de ces marques de préférence à d’autres
expressions apparentées.
La première partie, consacrée à la polysémie de selon, définit notre objet, les selon X
énonciatifs. En 1.1., nous passons en revue les analyses sémantiques existantes de la
préposition. En 1.2., nous proposons une caractérisation et une classification originales des
selon X exophrastiques (comprenant les emplois énonciatifs) reposant sur la notion de
médiation. Ensuite, nous examinons l’hypothèse selon laquelle la préposition selon aurait
suivi un processus de grammaticalisation (1.3.). Enfin, nous comparons les selon énonciatifs à
leurs concurrents les plus directs (1.4), les d'après X et pour X énonciatifs et les verbes
introducteurs de discours rapporté.
En deuxième partie, nous inventorions les indices cotextuels permettant de repérer les
selon X énonciatifs parmi les autres emplois de la préposition (2.1 à 2.6). Certains des critères
retenus permettent également d’évaluer la capacité d’un emploi énonciatif à porter sur
plusieurs phrases. Le repérage des selon X énonciatifs potentiellement cadratifs est crucial
8
dans la perspective applicative qui est la nôtre : il constitue une première étape dans le
processus consistant à délimiter la portée de ces emplois par des moyens automatiques.
L’inventaire débouche sur un système de règles établies en vue de cette première tâche (2.7).
Les troisième et quatrième parties, points de fuite de l'ensemble du travail, ont trait à la
portée phrastique et textuelle des selon X énonciatifs. La section 3.1. circonscrit le cadre
théorique dans lequel nous nous situons, à savoir la théorie de l'encadrement du discours dont
les bases ont été posées par M. Charolles 1997. En 3.2., nous établissons les conditions dans
lesquelles les selon X énonciatifs sont aptes à porter sur plusieurs phrases. En 3.3., nous
distinguons diverses situations dans lesquelles le locuteur-rédacteur s’inscrit dans les phrases
indexées par les emplois frontaux sans que cela entraîne la fermeture du cadre énonciatif. En
quatrième partie, nous proposons un inventaire descriptif des indices cotextuels, linguistiques
et typographiques, intervenant dans la clôture des cadres inaugurés par les selonE initiaux, au
niveau phrastique et / ou textuel.
9
CHAPITRE I : LA POLYSEMIE DE
SELON X
Selon est une préposition polysémique. La plupart des dictionnaires en distinguent
trois valeurs principales (notamment le TLF), mais certains vont jusqu'à retenir cinq grandes
acceptions (le Robert 1970). A notre connaissance, le seul ouvrage de linguistique traitant
entièrement de la sémantique de selon est la thèse de D. Coltier (2000). Nous partirons de sa
typologie, qui affine et développe les propositions de M. Charolles 1997 sur la polysémie de
selon (1.1.). Ensuite, nous décrirons les emplois que D. Coltier appelle "origine" (comprenant
ceux que nous qualifions, à la suite de M. Charolles, d’"énonciatifs") comme des marqueurs
de médiation, et en proposerons une typologie (1.2.). En 1.3., nous aborderons le problème de
la polysémie de selon sous l’angle diachronique. Enfin, nous comparerons les selon
énonciatifs avec leurs principaux concurrents prépositionnels et verbaux (1.4.).
1.1
REVUE DE LA LITTERATURE
10
1.1.1 LA TRIPARTITION DE M. CHAROLLES
M. Charolles, dans son étude sur L'encadrement du discours (1997), s'intéresse aux
emplois de selon X susceptibles d'introduire ce qu'il appelle des univers énonciatifs, à savoir
des portions de discours dont "la vérité est relativisée soit à un sujet qui est supposé éprouver
certaines croyances (sujet épistémique), soit à un sujet responsable de paroles (sujet parlant)"
(p. 40). En préambule de la partie qu'il consacre aux univers d'énonciation initiés par "selon +
nom propre" (ibid. pp. 52-70), il mentionne la polysémie de la préposition selon, à laquelle il
reconnaît "au moins trois" valeurs, correspondant aux emplois où les SP sont paraphrasables
au moyen de conformément à ("Selon la Loi n° 91-32, nuit gravement à la santé"), au moyen
de suivant (Selon les sujets, on observe …), ou au moyen de d'après / pour (Selon le
Pentagone). Il consacre ensuite ses analyses au fonctionnement en discours des syntagmes de
la troisième catégorie. Ces SP qui comportent très souvent un nom propre en position régime
sont, précise l'auteur, très fréquents dans les textes journalistiques dans la mesure où ils
permettent
"à la fois de citer de brefs extraits des propos tenus par un énonciateur (individuel ou collectif)
différent du rédacteur et de rapporter librement leur contenu" (ibid. p. 54).
Cette double fonction – introduire des "citations" ou des restitutions paraphrastiques du
discours d'autrui – justifie entre autres que M. Charolles les qualifie d'introducteurs
d'univers d'énonciation.
1.1.2 LA TRIPARTITION DE D. COLTIER
D. Coltier 2000 retient trois significations principales de selon, les valeurs de
"conformité", "dépendance" et "origine", qu'elle illustre respectivement par (1), (2) et (3) :
(1) Préparez le choux selon la recette 432.
(2) Selon les nouvelles que je recevrai de toi (…), je reviendrai vite à Beyrouth ou je
continuerai pour l'Egypte.
(3) Selon Max, Marie a un amant.
Ces valeurs correspondent approximativement aux emplois acceptant une paraphrase
en conformément à, en suivant et en d'après / pour de M. Charolles 1997, mais D. Coltier
propose plusieurs substituts pour chaque type d'emploi : conformément à X, comme / ainsi
que le veut X, suivant X, d'après X pour les emplois "conformité" ; ça dépend de X, Y dépend
11
de X, en fonction de X, suivant X, pour les emplois "dépendance" ; et d'après X, pour X et X
dit que pour les emplois "origine".
D. Coltier montre que les principaux paramètres intervenant dans la sélection d'une
valeur pour un selon X sont la fonction syntaxique du SP, les relations sémantiques qu'il
entretient avec l'élément qu'il indexe, ainsi que la dénotation et le mode de donation du
référent de X. Les emplois "conformité" et "dépendance" sont des adverbiaux de phrase ou
de constituant (au sens de H. Nølke 1993), mais ils participent toujours à la construction du
sens référentiel de l'énoncé. En revanche, les emplois "origine" sont obligatoirement des
adverbiaux de phrase, et ils ne participent pas à la construction du sens référentiel de
l'énoncé. Dans les termes de C. Guimier 1988 (et 1996), les selon X "conformité" et
"dépendance" sont endophrastiques, et les selon X "origine" sont exophrastiques (cf.
introduction de deuxième partie pour une explicitation de ces notions).
Tout en signalant que la dénotation de X contribue à l'assignation d'une valeur au SP,
D. Coltier se penche surtout sur les N ambigus, permettant d'attribuer au moins deux
significations à un selon X : les N communs d'humains, et les N comme tradition, coutume,
usage. A propos du mode de donation du référent de X, elle remarque que la lecture
"dépendance" "est liée à un usage "non référentiel" du SN régi, usage très proche (…) de
l'usage attributif." (pp. 140-141), ce qui expliquerait l'incompatibilité de cette lecture avec
l'emploi d'un pronom ou d'un Np en régime de la préposition. Nous proposerons en 2.5. un
autre explication de cette restriction. Quand à la lecture "origine", elle "exige la référence à un
particulier, donc à un référent "concret"" (p. 143), ce qui la rend incompatible avec l'emploi
d'un X générique. Nous confirmerons cette analyse.
Les différentes grandes significations de selon X font l'objet de sous-catégorisations
internes. Nous présenterons le détail de ces distinctions intra-catégorielles uniquement pour
les emplois "origine", qui sont au cœur de nos préoccupations, et nous contenterons de
rapporter l'essentiel des descriptions sémantiques de D. Coltier concernant les autres
principaux types d'emplois.
Les selon X "conformité" "sont rassemblés sur l'intuition qu'il existe entre eux une
parenté interprétative qui tourne autour de l'idée de conformité" (p. 146).
Les selon X "dépendance" sont "associés à l'idée d'une diversité", exprimée à la fois
dans p et par X (p. 180) : "(…) l'emploi de selon A introduit une sorte de paradigme de A
12
possibles, (…) susceptibles d'expliquer la diversité [que dénote p], parmi lesquels on prélève
une partie (…)." (p. 197). Autrement dit, les énoncés où l'on fait une lecture "dépendance" du
SP
"apparaissent (…) comme l'aboutissement d'une démarche intellectuelle consistant pour le L à
passer du constat ou de la supposition de l'existence de différences dans les états de choses, à
la mise en relation de ces différences avec un repère donné en A. Ce repère (…) forme un
point d'ancrage de la diversité (…)" (p. 209).
Les emplois "origine" sont, analyse D. Coltier, "employés par le locuteur pour
présenter le référent du SN régi comme une origine, un point de référence, une référence"
pour p (p. 212). L'auteur appelle donc l'attention sur le fait que les énoncés indexés par les
selon "origine" "ont à voir avec des questions d'origine, de mode d'accès au contenu de p, et
pas seulement avec la problématique du rapport de discours" (ibid.). Ce faisant, elle admet
implicitement que ce sont des marqueurs de médiation, dont la fonction essentielle est
d'indiquer la façon dont le locuteur s'est procuré l'information qu'il communique. Mais tandis
que P. Dendale 1993 considère les selon X où X est un SN d'humain comme des marqueurs
d'emprunt d'information, elle montre que même les SP de ce type peuvent servir à indiquer
le critère à partir duquel le locuteur a créé l'information qu'il transmet. Elle distingue deux
grands types d'emplois de selon + SN [+humain], selon que le contenu de la proposition qu'ils
indexent résulte ou non de ce qu'elle appelle une "élaboration". Les emplois "sans
élaboration" servent à rapporter une information provenant d'un discours émis par le référent
de X et à marquer que cette information est prise en charge par celui-ci :
(4) Selon les pompiers, deux ailes du bâtiment sont parties en fumée.
Les emplois "avec élaboration" n'introduisent pas du discours rapporté. Avec ces emplois, p
résulte de ce que D. Coltier nomme une "inférence" ou un "transfert". D. Coltier réserve le
terme d"inférence" aux cas où le contenu indexé est construit par le locuteur sur la base d'un
"faire linguistique", selon l’expression de l'auteur. Par exemple, dans (5) (un extrait du Petit
Larousse)
(5) MORNE : Petit monticule isolé de forme arrondie. S'est dit, selon Mercier, pour
MORGUE, lieu ou l'on expose les cadavres inconnus : "C'est à la morne que l'on aperçoit les
nombreuses et déplorables victimes des travaux publics". (Mercier). Ce mot paraît douteux.
sachant que Mercier n'a pas dit ni écrit que "morne" s'est dit pour "morgue", commente D.
Coltier, p est déduit du fait que Mercier a utilisé le N "morne" pour référer à l'entité qu'on
désigne habituellement au moyen du N "morgue" (comme l'atteste la citation de Mercier
produite en illustration). Le processus déductif à l'œuvre est ainsi décrit par D. Coltier :
13
a. Il existe un fait observable : Mercier emploie morne pour désigner le lieu où l'on dépose des
cadavres inconnus.
b. Prémisses (croyances de Larousse) : employer un mot comme moyen de désigner un objet,
c'est admettre que ce mot convient à cette désignation.
c. Conclusion (de Larousse) : donc, Mercier croit (estime) que le mot morne convient à la
désignation des lieux où l'on dépose des cadavres inconnus.
Si nous partageons l'analyse selon laquelle dans (5), p est le résultat d'une inférence
opérée sur la base d'un écrit de Mercier, il ne nous semble pas que le raisonnement en jeu soit
déductif. C. S. Pierce (1965) distingue plusieurs sortes de raisonnements par inférence : la
déduction, l'induction et l'abduction. Il décrit ainsi l'abduction : si "p implique q" est vrai et
si l'on constate q, alors p est (peut-être) vrai. Dans (5), le raisonnement est donc abductif, et
pas déductif, et sa forme est la suivante :
Règle
- Quand un auteur reconnu comme un usager compétent de la langue emploie un
mot dans un certain sens, cela constitue une attestation de ce sens.
Résultat
- Mercier emploie morne pour référer au lieu où l'on dépose les cadavres
inconnus.
Cas
- Morne s'est dit pour morgue, lieu où l'on expose des cadavres inconnus (si l'on
s'en rapporte à Mercier / aux écrits de Mercier).
D. Coltier parle de "transfert" quand, en énonçant p, le locuteur applique à une entité
particulière ce qui a été d'abord dit "en général" par le référent de X, comme dans
(6) Je viens de relire Epicure. Eh bien, figure-toi, mon cher, que selon Epicure, tu es un
homme heureux.
où p est "une actualisation du sens particulier que le philosophe donne à la notion de bonheur,
ou encore son application, par le locuteur, à un individu particulier" (p. 221).
Le terme de déduction serait ici approprié. La déduction, du type "modus ponens", va
du général vers le particulier : si l'on a p et si l'on sait que p implique q est vrai, alors on peut
en déduire que q est vrai (C. S. Pierce, 1965 : 374). En (6), l'inférence déductive pourrait être
du type suivant (faute de connaître l'œuvre d'Epicure et la vie du référent de tu, nous
remplaçons les inconnues par "(…)") :
Règle
Cas
Résultat
- Epicure a écrit qu'est heureux tout homme qui (…).
- Tu es un homme qui (…).
- Tu es un homme heureux (si l'on s'en rapporte à Epicure / aux écrits d'Epicure)
Plutôt que d'"inférence" et de "transfert", nous préfèrerons donc parler respectivement
d'abduction et de déduction pour les énoncés comme (5) et (6), ce qui ne remet pas en cause
la pertinence des distinctions de fond qu'opère D. Coltier entre les énoncés issus ou non d'une
14
inférence (au sens traditionnel, englobant déduction, induction et abduction), et, parmi les
énoncés résultant d'une inférence, entre ceux qui relèvent de l'abduction, et ceux qui relèvent
de la déduction.
Si D. Coltier consacre une attention particulière aux selon "origine" suivis d'un N
d'humain, elle traite aussi de ceux dans lesquels X dénote un non animé. Elle soutient que les
seuls N[-humain] pleinement acceptables en régime des selon "origine" sont ceux qui réfèrent,
directement ou indirectement, à une activité intellectuelle de production d'information.
Elle prend notamment l'exemple des N analyse, autopsie, calcul, constatation, document,
estimation, et statistiques, et refuse l'explication selon laquelle leur compatibilité avec selon
tiendrait au fait qu'ils dénotent un contenant ou un contenu discursif. Elle en voudrait pour
preuve que le N autopsie ne renverrait jamais à un texte, mais toujours à l'activité médicale
consistant à autopsier. Elle allègue d'autre part que les N désignant des objets iconiques
(photo, tableau, carte, etc.), donc susceptibles de constituer des sources d'information,
passeraient relativement mal en régime des selon "origine", parce qu'ils ne désignent pas
"l'activité déployée pour accéder à l'information" (p. 271).
Nous proposerons en 1.2. une approche légèrement différente des problèmes que
posent les emplois "origines" de selon, que nous appellerons "médiatifs", approche
davantage centrée sur les notions de médiation, de prise en charge, de modalisation et de
discours rapporté, mais recoupant les analyses de D. Coltier dans les grandes lignes. Cela
nous permettra de circonscrire, parmi les selon X médiatifs, le champ de ceux que nous
qualifions, à la suite de M. Charolles 1997, d'"énonciatifs".
1.1.3 CONCLUSION
Suite aux travaux de D. Coltier, nous considérerons comme acquis que la préposition
selon présente aujourd'hui trois significations principales : "conformité", "dépendance", et
"origine", correspondant respectivement aux trois gloses proposées pas M. Charolles
(conformément à, suivant, d'après). Notre travail portant sur une partie des emplois du
troisième type, nous ne discuterons dans la suite ni le vocabulaire technique, ni la
caractérisation qu'il suppose, concernant les deux premières valeurs, d'autant que nos propres
recherches aboutissent en gros aux mêmes descriptions. Nous reprendrons les termes de
"conformité" et de "dépendance", tout en proposant notre propre définition sémantique de ces
emplois.
15
Les emplois de la classe "conformité" servent à marquer la conformité d'une réalité
(événement, action, état de choses ou entité) dénotée dans la phrase à une norme de
référence (conventionnelle, culturelle, institutionnelle ou personnelle). Comme dans (7),
qui présente l'événement de l'appel des fidèles comme conforme à un rituel,
(7)
(296)
Les fidèles sont appelés à l'autel, selon le rituel.
ils sont synonymes de l'adverbe conformément à, ou d'expressions sémantiquement
équivalentes (si l'on se conforme à, en conformité avec). Dans certains cas, la préposition
suivant, synonyme de conformément à dans une de ses acceptions, paraît plus adéquate, mais
la grande polysémie de cette préposition, qui en fait un substitut acceptable de selon dans tout
l'éventail de ses valeurs, prête à confusion.
Les emplois de la catégorie "dépendance" sont employés pour énoncer la / les
variable(s) d'une réalité (événement, action, état de choses ou dire) multiple ou
changeante, c'est-à-dire le / les paramètre(s) ou critère(s) relativement auxquels une
réalité varie. Comme dans (8)
(8) (323) La position de chaque groupe est attribuée en fonction de la marge brute annuelle
(MB) réalisée par le réseau en Europe et non selon son chiffre d'affaire (CA).
ils sont généralement paraphrasables par en fonction de, ce que met en évidence le
parallélisme de construction des deux circonstants (la glose suivant retenue par M. Charolles
1997, quoique pertinente et parfois stylistiquement plus indiquée, n'est pas opératoire pour la
raison invoquée ci-dessus).
En revanche, au terme d'"origine", nous préfèrerons celui de "médiatif" (ou
"évidentiel", déjà proposé par P. Dendale et L. Tasmowski 1994a). Les selon X médiatifs
servent à indiquer la façon dont le locuteur a obtenu l'information transmise. Dans la
suite, nous distinguerons, au sein des emplois médiatifs, les "énonciatifs" (correspondant aux
selon X "origine" "sans élaboration" de D. Coltier et aux "énonciatifs" de M. Charolles), qui
servent à préciser la source d'une information empruntée, et les "non énonciatifs"
(correspondant aux emplois "origine" "avec élaboration" de D. Coltier), qui servent à
indiquer le critère épistémique pris en compte dans la création d'une information. Nous
montrerons que cette distinction n'est pas pertinente uniquement quand X est un N d'humain,
mais qu'elle concerne l'ensemble des emplois médiatifs de selon. Au contraire de D. Coltier,
nous chercherons à montrer que l'existence des emplois médiatifs non énonciatifs ne permet
pas d'évacuer la notion d'"énonciation" première, entendue au sens large d'expression
intentionnelle de signification.
16
Justifions notre définition des selon énonciatifs (désormais selonE). Aux notions de
"paroles" ou de "pensées", d'une part, et "d'énonciateur", de "sujet parlant" ou de "sujet
épistémique" d'autre part, plus habituellement invoquées dans les études sur le discours
rapporté, nous préférons dans le cas des selonE celles, plus générales, d'"information" et de
"source". Il ne s'agit pas d'un raffinement terminologique mais d'un souci de rendre compte
de la spécificité des selon énonciatifs par rapport à d’autres adverbiaux employés pour
effectuer un rapport de discours, et par rapport aux introducteurs verbaux de discours
rapporté. En effet, si l'on se propose de rendre compte des différentes façons de "rapporter
un discours autre", pour reprendre l'expression de J. Authier-Revuz, deux approches sont
possibles : soit l'on conserve les termes techniques traditionnels et il devient nécessaire, pour
tenir compte des SP énonciatifs, de redéfinir ces notions de façon à ce qu'elles puissent
renvoyer à des entités comme un plan et ses instructions, soit l'on choisit de leur conserver
leur acception originelle et l'établissement d'une nouvelle terminologie s'impose.
Il nous paraît plus opératoire et plus conforme à l'intuition de réserver le vocabulaire
classique aux cas où il y a effectivement instanciation d'un "énonciateur", d'un "sujet parlant"
ou "épistémique" et restitution d'une "parole", quelle que soit la forme de cette restitution
(paraphrastique, citationnelle ou une combinaison de ces deux modes). Ainsi, nous
conserverons les vocables d'"énonciateur", de "sujet parlant" ou "épistémique" pour
désigner les entités pourvues du sème [+animé], et les vocables de "paroles et pensées
rapportées" pour renvoyer à la restitution de discours, prononcés ou mentaux. Pour les
entités non humaines pourvoyeuses d'information, nous parlerons de "supports ou vecteurs
d'information", et pour les informations empruntées à ces supports, s'il ne s'agit pas de
supports textuels ou verbaux, de "savoirs" ou de "connaissances". Le terme générique de
"source d'information" englobera l'ensemble des entités (humaines ou non) porteuses
d'information (discursive ou non), et le contenu rapporté, quelle que soit sa nature, sera
considéré comme une "information".
1.2
CARACTERISATION DES SELON X
MEDIATIFS (DANS L'ENONCE ISOLE)
17
La langue recèle de nombreux moyens lexicaux et morphologiques permettant à un
locuteur (L) d'indiquer la façon dont il s'est procuré l'information qu'il transmet. Les
recherches sur ces marques relèvent de ce qu'on a appelé aux USA, où elles ont vu le jour, les
"evidentiality studies", le terme d'"evidentiality" signifiant "moyens de justification". En
France, certains auteurs (dont P. Dendale 1994, P. Dendale et L. Tasmowski 1994a et b, D.
Coltier et P. Dendale 2004a et b), à la suite de C. Vet 1988, ont francisé le mot et parlent
d'"évidentialité" et de "marqueur évidentiel". D'autres (ainsi Z. Guentchéva 1994 et 1996),
notamment pour éviter les confusions liées au sens d'"évidence" en français, ont choisi les
termes de "médiation" et de "médiatif", que nous retiendrons pour les mêmes raisons. Si le
terme de "médiatif", proposé par G. Lazard (1956) dans un article sur le tadjik, concernait au
départ un système grammatical, la notion dérivée de "médiation" peut être étendue aux
phénomènes non grammaticaux.
Au-delà des variations de vocabulaire, ces études s'assignent le même objectif :
répertorier et analyser les marques destinées à signaler la source d’une information ou le type
d’accès à l’information. P. Dendale et L. Tasmowski (1994a) (auxquels nous empruntons
largement dans cette présentation), proposent cette définition des "évidentiels" :
"Un marqueur évidentiel est une expression langagière qui apparaît dans l'énoncé et qui
indique si l'information transmise dans cet énoncé a été empruntée par le locuteur à autrui ou
si elle a été créée par le locuteur lui-même, moyennant une inférence ou une perception." (p.
5)
Cette définition mentionne les trois modes d'acquisition de l'information les plus fréquemment
invoqués dans les études sur la médiation : la perception, l'emprunt, et l'inférence. En
français, répondent essentiellement aux critères mentionnés certaines expressions lexicales,
les morphèmes et les éléments typographiques étant moins répandus1 : les adverbes comme
apparemment, visiblement, certainement, les verbes (ou expressions) épistémiques, perceptifs,
déclaratifs (il semble que, il paraît que, devoir et pouvoir épistémiques, voir, entendre, dire,
penser, etc.), les morphèmes du futur conjectural et du conditionnel d'"ouï-dire", les
guillemets citatifs, et enfin les prépositions d'après, selon, pour, etc.
Le fait que L éprouve le besoin de signaler au moyen de l'une de ces expressions la
manière dont il a obtenu l'information qu'il communique peut être perçu par l'interlocuteur
comme l'expression d'une attitude de précaution de L à l'égard de la fiabilité de celle-ci. D'où
la relation étroite existant entre médiation et modalisation. Pour rendre compte de cette
relation, deux approches sont possibles : celle qui consiste à englober le concept de modalité
1
Contrairement à ce qu'il en est dans certaines langues agglutinantes comme le tuyuca.
18
dans celui de médiation, que P. Dendale et L. Tasmowski (1994a) appellent la "conception
large", et celle, qu'ils qualifient de "conception étroite", selon laquelle la médiation est "le
pendant et le complément épistémique de la modalité" (ibid., p. 4). A la suite de ces auteurs,
nous adoptons la conception étroite, qui distingue clairement les deux concepts en limitant le
terme de médiation à l'expression du mode d'acquisition de l'information.
Même pour les tenants de la conception étroite, la notion de "modalisation" ne jouit
pas d'une définition consensuelle dans la littérature linguistique. L’un des points de
divergence concerne la valeur de "non prise en charge". Par exemple, H. Kronning (2002,
2003 et à par.) inclut cette valeur (qu’il appelle "modalisation zéro"), aux côtés de la valeur du
"vrai" ("modalisation simple", ou "assertorique"), et du "probablement / certainement vrai"
("modalisation complexe"), dans la paradigme quantificationnel de la modalisation
(épistémique), qu’il décrit comme le "processus par lequel une instance de validation (…)
quantifie la relation qui l’unit à une proposition" (2002 : 566). Cela le conduit notamment à
caractériser le conditionnel d’"ouï-dire", qu’il appelle "médiatif"1 comme un marqueur mixte,
aussi bien médiatif que modal (compte tenu du fait, argue-t-il p. 567, qu’il "dénote la
catégorie sémantique de la modalisation zéro"). Traditionnellement, et plus généralement, on
réserve le terme de "modalisation" aux situations où il y a modalisation complexe, c’est-à-dire
recours à des valeurs quantificationnelles comme le possible ou le nécessaire, et expression
de l’attitude (incertitude, certitude) du locuteur à l’égard de l’information qu’il
transmet. Nous adopterons ce parti, qui permet de séparer nettement les notions de
"modalisation" et de "non prise en charge". Cette dernière sera considérée comme relevant du
domaine de l’"aléthique". Nous dirons qu'une proposition est "prise en charge" par le
locuteur quand elle est présentée comme "vraie pour le locuteur", et qu'elle n'est pas "prise
en charge" par le locuteur quand elle est présentée comme "ni vraie ni fausse pour le
locuteur". C’est notamment le parti de P. Dendale et L. Tasmowski dans les travaux qu’ils
ont consacrés à établir qu'un certain nombre de marques communément considérées comme
des modalisateurs étaient avant tout des marqueurs de médiations, et que leur valeur modale
dérivait de leur valeur médiative. Ils analysent ainsi devoir (P. Dendale 1994) et pouvoir
"épistémiques" (P. Dendale et L. Tasmowski 1994b) comme des marqueurs médiatifs de
création de l'information. Par ailleurs, P. Dendale 1993 soutient que le conditionnel d’"ouï-
1
Dit aussi, selon les auteurs, "de l'information incertaine" (R. Martin 1983 : 136), "de l'information hypothétique" (P. Imbs
1968 : 71), "de la rumeur" (K. Togeby 1982 : 388), "de l'affirmation prudente" (T. Cristea 1979 : 70), etc..
19
dire", qu’il qualifie d’"épistémique" a pour valeur de base la valeur médiative d'emprunt
(thèse développée dans D. Coltier et P. Dendale 2004a).
Les selon X exophrastiques et extra-prédicatifs sont explicitement désignés ou décrits
dans plusieurs travaux comme des marqueurs de médiation. P. Dendale 1993 envisage les
selon X dans lesquels X désigne un humain comme des marqueurs d'emprunt, terme repris
par H. Kronning 2003, qui l’applique également à des selon régissant des SN [-humain]. D.
Coltier 2000 ayant établi que certains selon X [+ humain] ne marquent pas l'emprunt, mais
l'"élaboration" de l'information1, D. Coltier et P. Dendale 2004a montrent que la distinction
entre emplois signalant l’emprunt / l’"élaboration" de l’information vaut aussi pour les selon
complétés par un SN [-humain] et qualifient l’ensemble des selon X indiquant l’emprunt et
l’"élaboration" d’évidentiels ou médiatifs (D. Coltier 2000 les regroupait sous la valeur
d’"origine"). Dans un article ultérieur, D. Coltier et P. Dendale (2004b) incluent selon moi
dans les emplois médiatifs (évidentiels) de selon. AAAA
Dans ce qui suit, nous tenterons de confirmer que les selon X exophrastiques et extraprédicatifs sont des marqueurs de médiation dont la valeur médiative n'est pas fixe mais
fluctue, suivant un continuum, de l'emprunt à la création d'information. Pour ce faire, nous
examinerons les relations qu'entretiennent, avec les emplois médiatifs de selon, les traits
sémantiques suivants, relevant de la médiation :
(A) l'indication de l'emprunt d'une information à une autre source,
(B) l'indication de la création d'une information à partir d'une autre source
d'information,
avec d'autres traits sémantiques qui leur sont couramment associés :
(C) la valeur modale, entendue comme l'expression de l'attitude (certitude, incertitude)
du locuteur à l'égard de ce qu'il énonce,
(D) le valeur aléthique, comprise comme l'expression de la prise en charge / non prise
en charge par le locuteur de ce qu'il transmet.
Cet examen reposera entre autres sur des tests de compatibilité avec certains marqueurs
considérés par P. Dendale (1994) et P. Dendale et L. Tasmowski (1994a et b) comme
médiatifs : le conditionnel, pouvoir et devoir "épistémiques". Nous reprendrons ces
dénominations, et l’essentiel des analyses de ces auteurs sur ces marques.
1
Cf. 1.1.2.
20
1.2.1 EMPLOIS MARQUANT L'EMPRUNT : LES ENONCIATIFS
Les emplois de selon que nous appellerons énonciatifs au sens strict, comme Selon
Sophie dans (9) :
(9) Selon Sophie, Pierre est malade.
sont des marqueurs d'emprunt d'information, et pas des modalités. Enoncer (9), ce n'est
pas indiquer le degré de fiabilité de l'information que Pierre est souffrant, mais en préciser la
source, et dans le même temps, indiquer que c'est Sophie qui supporte la responsabilité de son
assertion, donc qui la prend en charge.
Certes, en stipulant la façon dont je me suis procuré cette information, je peux avoir en
tête d'inciter mon interlocuteur à évaluer lui-même sa crédibilité. Mais, dans la mesure où je
ne m'implique pas dans cette évaluation, je ne marque pas mon attitude à l'égard de p, que je
me contente de retransmettre. En ayant recours à un selon X énonciatif, je peux d'ailleurs très
bien avoir l'intention d'établir la fiabilité de p, plutôt que de la mettre en doute (quand X est
une autorité en la matière dont traite p, par exemple). On arguera qu'il s'agit alors de
l'expression d'une modalité de certitude. Mais comment considérer comme un marqueur
modal une expression qui serait à même de signifier une chose (un faible degré d'assurance de
L vis-à-vis de la véracité de p) et son contraire (un fort degré d'assurance) ?
De fait, en préfixant p de selon X, je peux tout simplement avoir à cœur d'établir la
"traçabilité" de l'information que je transmets, ce qui du reste revient à obéir aux règles
tacites en vigueur dans certains types de textes (les textes scientifiques et techniques, qu'ils
soient académiques ou journalistiques). Stipuler la source d'une information, dans certains
contextes (ou cotextes), c'est en effet respecter une déontologie. Cette déontologie consiste à
attribuer aussi bien la paternité que la responsabilité d'une information à la source dont elle
émane.
On fera en 2.4.1. l’inventaire des champs sémantiques de N compatibles avec les
emplois énonciatifs. Contentons-nous pour l'instant de préciser qu'outre les N dénotant des
humains, tous les N renvoyant à des vecteurs d'information verbale (organismes, dires,
contenants ou contenus textuels) et les N désignant une source non identifiée d'information
(source) permettent d'activer la valeur énonciative de selon.
A côté des emplois énonciatifs stéréotypiques, on trouve des emplois médiatifs qui ne
signalent pas, ou pas seulement l'emprunt. Parmi ceux-ci, certains entretiennent des relations
plus ou moins étroites avec les modalités.
21
1.2.2 EMPLOIS MARQUANT LA CREATION DE L'INFORMATION
1.2.2.1 Critère général : Selon toute apparence
Les expressions figées Selon toute apparence / vraisemblance / logique / probabilité
partagent certaines caractéristiques sémantiques et fonctionnelles avec les emplois énonciatifs
: elles ont une fonction médiative (elle signalent comment L s'est procuré l'information qu'il
énonce) et ce sont des constituants exophrastiques, susceptibles d'introduire des cadres de
discours. Mais elles ne peuvent pas être considérées comme énonciatives.
D'abord, elles ne marquent pas l'emprunt d'une information à une instance énonciative
ou épistémique mais précisent le critère ayant présidé à la formation d'un jugement par
le locuteur (désormais L). En énonçant
(10) Selon toute apparence, Pierre est malade.
on indique que l'information selon laquelle Pierre est malade (p) a été inférée d'indices
sensibles. (10) suppose que L a effectué le raisonnement abductif1 suivant :
Règle
- Si quelqu'un est malade, il présente des signes de cette maladie (il a
mauvaise mine, il tousse, etc.)
Résultat
- Pierre a mauvaise mine et il tousse.
Cas
- Pierre est malade
Ensuite, ces expressions comportent une valeur modale : elles marquent une attitude
de précaution ou d'incertitude de L à l'égard de son énoncé. Les locutions Selon toute
apparence et Selon toute vraisemblance s'apparentent respectivement aux adverbes de
modalisation apparemment et vraisemblablement (même si elles ne leur sont pas
équivalentes). Comme eux, elles modalisent de l'intérieur les propositions auxquelles elles
se rapportent et entrent dans le calcul de leur valeur de vérité.
Pour montrer que ces expressions relèvent de la catégorie des modalisateurs, au
contraire des emplois énonciatifs, nous mettrons en oeuvre quatre tests.
Le premier test est celui du "jugement de vérité". Comparons (9a) et (10a) :
(9a)
A - Selon Sophie, Pierre est malade.
B - C'est vrai (que Pierre est malade).
1
Selon la définition de C. S. Pierce 1965, citée en 1.1.2.
22
(10a)
A - Selon toute apparence, Pierre est malade.
B - C'est vrai (que les apparences laissent penser que Pierre est malade).
Dans la lecture la plus naturelle de (9a), c'est p qui est anaphorisée, et le jugement de vérité
porte uniquement sur cette proposition. Le SP Selon Sophie n'est pas une modalité au sens
strict parce qu'il ne dénote pas une des conditions de vérité de p, mais précise le contexte dans
lequel elle est tenue pour vraie. A l'inverse, dans (10a), le pronom démonstratif anaphorise
plus volontiers l'ensemble de l'énoncé de A que le seul dictum, et le jugement de vérité porte à
la fois sur le modus épistémique (Selon toute apparence) et sur le dictum (Pierre est malade),
avec une préférence pour le modus.
Le deuxième test concerne la négation. L peut aisément nier la proposition indexée
par Selon Sophie, mais plus difficilement celle qu'introduit Selon toute apparence :
(9b) Selon Sophie, Pierre est malade. Or c'est faux / je n'en crois rien.
(10b) ? Selon toute apparence, Pierre est malade. Or c'est faux / je n'en crois rien.
Dans (9b), L rapporte le point de vue de Sophie et ne s'en porte nullement garant, ce qui lui
permet de le réfuter. En revanche, en (10b), L prend en charge p, même s'il signale la façon
dont il a forgé son opinion, et ce faisant atténue la crédibilité de ses dires, étant donné le
caractère peu fiable des "apparences". D'où l'incongruité de la dénégation.
Le troisième test implique la question Penses-tu que … ?. Dire Selon Sophie, p, c'est
asserter que Selon Sophie, p, ce n'est pas penser p. Dire Selon toute apparence, p, c'est penser
p, moyennant une inférence opérée à partir de certains signes patents. D'où l'inacceptabilité de
l'enchaînement (9c), et l'acceptabilité de (10c) :
(9c)
A - Penses-tu que Pierre est malade ?
B - * Selon Sophie, oui.
(10c)
A - Penses-tu que Pierre est malade ?
B - Selon toute apparence, oui.
Le quatrième test concerne la possibilité d'adjoindre un autre marqueur épistémique au
contenu propositionnel : le conditionnel, devoir et pouvoir épistémiques (désormais CONDE,
devoirE et pouvoirE). Si un locuteur désire marquer plus clairement sa distance à l'encontre de
l'information qu'il retransmet au moyen d'un selon X énonciatif, il peut utiliser le CONDE. La
combinaison d'un selon X énonciatif et du CONDE est du reste très fréquemment attestée,
23
notamment dans la presse. En revanche, la proposition modalisée par Selon toute apparence
n'accepte pas l'adjonction du CONDE :
(9d) Selon Sophie, Pierre serait malade.
(10d) * Selon toute apparence, Pierre serait malade.
P. Dendale 1993, qui, rappelons-le, soutient que le CONDE comporte une valeur
médiative d'emprunt et une valeur modale d'incertitude dérivée de cette valeur médiative,
explique comme suit l'existence d'énoncés comme ((9d)) :
"Une information empruntée est par définition une information qui n'est pas créée par le
locuteur lui-même, qui ne provient pas de lui, ce qui a pour conséquence que cette information
peut parfaitement être incertaine pour lui." (p. 174)
En présence d'un selon X d'emprunt, analyse P. Dendale, c'est le trait modal d'incertitude du
conditionnel qui est "mis en relief" (p. 170). Nous partageons cette analyse, mais il nous
semble qu'elle appelle certaines précisions. Le trait d'emprunt (considéré abstraitement)
n'entraîne le trait d'incertitude que lorsque la source de l'emprunt n'est pas stipulée et qu'elle
reste vague (CONDE). Quand l'origine de l'information est clairement spécifiée (par un selon
énonciatif par exemple), la valeur médiative d'emprunt n'entraîne pas nécessairement la valeur
modale d'incertitude. Si les selon énonciatifs et le CONDE avaient rigoureusement la même
valeur, ils ne pourraient être associés. La possibilité de les combiner montre que les selon
énonciatifs ne véhiculent qu'une valeur médiative, et aucune valeur modale. Dans un énoncé
comme (9d), L signifie d'une part (avec le SP) que l'information est empruntée à X, et d'autre
part (avec le CONDE) que cette information empruntée est incertaine.
L'inacceptabilité de (10d) confirme que Selon toute apparence est un marqueur de
création d'information. Cette locution ne peut être combinée avec le CONDE parce qu'une
même proposition ne peut avoir été à la fois créée (à partir d'indices sensibles sousdéterminés) et empruntée par le locuteur.
Le fait que l'association de devoirE et pouvoirE avec Selon toute apparence soit pour le
moins redondante confirme cette analyse :
(10e.) ?? Selon toute apparence, Pierre doit être malade.
(10f.) ?? Selon toute apparence, Pierre peut être malade.
P. Dendale 1994 a montré que devoirE signalait
" (…) le recours (…) à une opération épistémique (…) une opération de création d'information
que l'on considère en général comme une opération d'inférence" (pp. 37-38)
et que
24
"Les valeurs modales qui lui sont fréquemment attribuées ne sont que les effets dus aux
caractéristiques de l'opération de création que devoirE [épistémique] signale" (p. 38)
Concernant pouvoirE, L. Tasmowski arrive aux mêmes conclusions générales : "dans
les deux cas [devoirE et pouvoirE], le locuteur est également source créatrice d'information"
(1994 : 55).
DevoirE, pouvoirE et les locutions du type Selon toute apparence ont en commun non
seulement leur valeur médiative (ce sont des marqueurs d'opération de création d'information)
mais également la valeur modale résultant des propriétés de cette valeur médiative. C’est
pourquoi leur combinaison semble redondante. Mais Selon toute apparence précise le critère
ayant présidé à la l'élaboration de l'inférence (les apparences), contrairement aux verbes. Cela
explique qu'on puisse être tenté d'accepter les énoncés associant ces deux formes.
DevoirE et pouvoirE sont combinables avec Selon Sophie
(9e) Selon Sophie, Pierre doit être malade.
Sophie dit et pense que Pierre doit être malade.
(9f) Selon Sophie, Pierre peut être malade.
Sophie dit et pense que Pierre peut être malade.
mais alors ils marquent que l'énonciateur (Sophie) a inféré l’information retransmise dans p
et qu’il la tient pour probable ou possible. Cela confirme que les selonE sont des marqueurs
d'emprunt d'information. On ne peut pas dans le même temps signaler qu'une information est
empruntée à autrui et qu'on l'a créée.
1.2.2.2 Critère précis
Certains emplois précisent plus finement que Selon toute apparence le critère
épistémique sur lequel le locuteur s'est fondé pour inférer l'information par abduction :
(11) Selon le plan, c'est un bel appartement.
(12) La ville sainte, qui comprenait vingt-six mille chrétiens en 1948, devrait en compter
soixante-quinze mille selon le taux normal d'accroissement (…). Or les effectifs de cette
communauté sont estimés aujourd'hui à douze mille pour la seule Jérusalem, et à cinquante
mille en tout et pour tout en Cisjordanie et à Gaza (…). Le Monde diplomatique, janv. 92 : 22
En (12), L énonce dans p la conclusion à laquelle devrait logiquement mener la prise en
compte des prémisses suivantes : la ville sainte comptait 26000 chrétiens en 1948, et le taux
normal d'accroissement est de tant. Une paraphrase possible serait "Si l'on s'en rapporte au
taux normal d'accroissement, étant donné que la ville sainte comprenait 26000 chrétiens en
1948, elle devrait en compter 75000 aujourd'hui". L'emploi de devoirE au conditionnel marque
25
que l'erreur est possible, ce qui est lié au caractère relativement peu fiable des données
exploitées. q atteste en effet cette erreur.
L'énoncé (13)
(13) Selon Confucius, la découverte de la soie remonte à 5000 ans. L'encyclopédie visuelle de
Libération : 238, cité par D. Coltier 2000 : 224
est emprunté à D. Coltier 2000, qui y voit un exemple d'emploi de type "emprunt". Or, p n'est
que partiellement emprunté à l'œuvre de Confucius. Confucius n'a pas dit, même en teneur,
que la découverte de la soie remontait à 5000 ans. Peut-être a-t-il relaté cette découverte dans
une chronique de son temps, ou a-t-il simplement, le premier, mentionné l'exploitation de la
soie. C'est en se reportant aux écrits du penseur chinois, datant de 5000 ans, que le locuteur a
inféré que la soie avait été découverte à cette époque.
L'exemple (5), également produit par D. Coltier 2000, a déjà été commenté en 1.1.2. :
(5) MORNE : Petit monticule isolé de forme arrondie. S'est dit, selon Mercier, pour
MORGUE, lieu ou l'on expose les cadavres inconnus : "C'est à la morne que l'on aperçoit les
nombreuses et déplorables victimes des travaux publics". (Mercier). Ce mot paraît douteux.
Petit Larousse, cité par D. Coltier 2000 : 220
C'est en s'en référant aux écrits Mercier, dans lesquels morne est employé pour morgue (cf. la
citation), que L infère que morne a été utilisé pour désigner le lieu où l'on expose les cadavres
inconnus. Notons que dans (13) et (5), les Np renvoient via une métonymie aux écrits de
Confucius et Mercier, et pas aux individus répondant à ces dénominations.
Avec ces emplois comme avec les énonciatifs, le locuteur ne prend pas p en charge, ce
qui lui permet de la réfuter (nous retenons (11) comme exemple-type) :
(11a) Selon le plan, c'est un bel appartement. Or, en regard d'autres critères, il est affreux :
les papiers peints sont laids, le plancher défoncé, etc..
(12) ci-dessus, où q infirme p, atteste cette caractéristique.
Ces emplois réagissent comme Selon toute apparence aux autres tests. Le jugement de
vérité porte plus volontiers sur l'intégralité de l'énoncé :
(11b)
A - Selon le plan, c'est un bel appartement.
B - C'est vrai (que selon le plan, c'est un bel appartement).
Le contenu propositionnel résulte en partie d'une activité mentale du locuteur :
(11c)
A - Penses-tu que c'est un bel appartement ?
B - Selon le plan, oui.
26
La combinaison avec le CONDE est exclue1, ce qui confirme que cet emploi n'indique pas
l'emprunt :
(11d) * Selon le plan, ce serait un bel appartement.
L'insertion de devoirE et pouvoirE paraît plus naturelle avec Selon le plan qu'avec Selon toute
apparence en raison de la plus grande précision du critère épistémique (le plan) :
(11e) Selon le plan, ce doit être un bel appartement.
(11f) Selon le plan, ce peut être un bel appartement.
En bref, dans (11), p exprime un point de vue de L sur une réalité (l'appartement),
suspendu à un critère particulier (le plan). Au regard d'autres paramètres (les papiers peints, le
plancher défoncé), cette opinion peut être infirmée. Le fait que L mentionne le critère précis
relativement auquel il a formé son jugement facilite beaucoup la réfutation ultérieure de p, et
l'adjonction de devoirE et pouvoirE. La difficulté est en effet accrue quand le paramètre
épistémique est plus vague (Selon toute apparence).
Les emplois marquant la création d'informations à partir de données précises ont une
valeur modale moins évidente que les locutions figées du type Selon toute apparence. On peut
d'ailleurs conjecturer que le caractère figé de Selon toute apparence et des expressions
apparentées n'est pas étranger à leur valeur modale. Circulairement, c'est probablement en
raison de la grande généralité du critère épistémique qu'elles expriment que ces expressions se
sont figées et ont acquis leur fonction modalisatrice. Comme les énonciatifs, ces emplois
mettent surtout en avant, en même temps que le trait médiatif de création de l'information,
un trait aléthique : ils présentent p comme "ni vraie ni fausse pour soi", mais "vraie en
regard d'un certain critère". Certes, en précisant qu'une information est vraie sous un
certain aspect, on peut vouloir marquer qu'elle n'est vraie que sous cet aspect, et exprimer du
même coup une attitude de précaution. Mais on peut aussi stipuler comment on s'est procuré
une information parce que le type de l'information ou du texte l'exigent. Ainsi, en (12),
l'effacement du SP est ressenti comme une infraction à la maxime de quantité :
(12') ? La ville sainte, qui comprenait vingt-six mille chrétiens en 1948, devrait en compter
soixante-quinze mille.
Il en va de même en (5) (l'exemple du Larousse) : dans un dictionnaire, il est de règle de
stipuler ses sources. Dans ce cas, la valeur modale est absente.
1
Si l'on donne une valeur hypothétique au conditionnel, l'énoncé est bien sûr possible : Selon le plan, ce serait un bel
appartement si vous n'aviez pas choisi des couleurs aussi criardes.
27
1.2.2.3 Critères implicites : Selon moi
Considérer selon moi comme un emploi énonciatif poserait un problème de taille :
dans quelle mesure L pourrait-il se désigner lui-même comme origine de ses dires, puisqu'en
tant que locuteur, il l'est "ipso facto" ? Quelle plus value informative (14)
(14) Selon moi, Pierre est malade.
comporte-t-elle par rapport à Pierre est malade ?
Nous reviendrons largement sur selon moi en 1.4.1.3.2., où nous montrons qu'on peut
grossièrement le paraphraser par je juge que1. Bornons-nous ici à quelques remarques qui
permettent de le situer dans notre typologie des emplois médiatifs de selon.
Comme Selon toute apparence, Selon moi n'introduit pas de source d'information
distincte de L et marque que p est élaborée (valeur médiative), donc prise en charge par L
(valeur aléthique). Il s'agit d'un jugement, d'une construction mentale comportant une part
d'aléatoire, mais en aucun cas d'un savoir "objectif". Pour nous en persuader, comparons (15)
à (15') :
(15) (348) Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), la
malnutrition frappe, dans certaines régions (…) jusqu'au tiers de la population.
(15') Selon moi, la malnutrition frappe, dans certaines régions, jusqu'au tiers de la population.
Dans (15), p traduit une connaissance de la FAO, obtenue par des moyens scientifiques. Dans
(15'), p est interprétée comme une évaluation plus ou moins subjective de L, fondée sur des
observations.
Mais ce jugement n'est pas un constat. Il repose sur l’interprétation d'indices ou de
paramètres. Ainsi, s'il fait de toute évidence grand soleil, je ne dirai pas
(16) Selon moi, il fait beau.
En revanche, devant un ciel étoilé, sans nuages, je peux énoncer
(16') Selon moi, il fera beau demain.
parce que p peut être considérée comme le résultat d'inférences fondées sur certains indices
implicites (le ciel étoilé, sans nuages).
Si, à la différence de Selon toute apparences, Selon moi ne donne aucune indication
sur la nature des prémisses utilisées, il implique de la même façon que p est le produit d'une
abduction. C'est pourquoi il peut être interprété comme l'expression de l'incertitude de L
1
Voir également A. Borillo 2004 et D. Coltier et P. Dendale 2004b.
28
(valeur modale) : p ne peut être une certitude totale, puisqu'elle procède d'un raisonnement
abductif (soit un raisonnement comportant une part d'aléatoire).
Mais la valeur d'incertitude n'est pas nécessairement associée à Selon moi. Selon
moi ne comporte pas de valeur modale spécifique, contrairement aux modalités classiques :
il peut aussi bien, selon le cotexte, et selon le statut de L, marquer que p manque de
l'objectivité qui caractérise une information pleinement fiable (valeur modale d'incertitude),
que, à l'inverse, signaler la fiabilité de p (valeur modale de certitude). Le degré de validité de
p doit être mesuré à l'aune de la crédibilité personnelle de L. Ainsi, si L se considère (et
s'il est tenu par son auditoire) comme une autorité en la matière traitée, il peut préciser qu'il a
créé l'information pour attester sa fiabilité et le crédit qu'il lui porte.
Selon moi peut faire l’objet d’emplois "polémiques". En signifiant (d'une façon
redondante) qu'il prend en charge p (valeur aléthique), L peut avoir l'intention de laisser
entendre qu'il est le seul à tenir p pour vraie, et partant qu'il sait son point de vue en
contradiction avec celui de son interlocuteur ou d'une certaine doxa. Mais la "valeur
polémique" que Selon moi peut endosser dans certains cotextes ou contextes est subsidiaire.
L'emploi de cette expression ne suppose pas obligatoirement un contexte adversatif ou un
cotexte polémique sous-jacent (cf. (16')).
Avec Selon moi, comme avec Selon toute apparence, p est prise en charge par L :
(14a) * Selon moi, Pierre est malade. Or c'est faux / je n'en crois rien.
Si l'énonciation de Selon moi, p peut difficilement, contrairement à Selon toute apparence, p,
donner lieu à une réplique comme C'est vrai,
(14b)
A - Selon moi, Pierre est malade.
B - ? C'est vrai.
c'est parce que suite à un énoncé modalisé, le jugement de vérité porte préférentiellement sur
l'ensemble de la phrase, y compris le "modus" épistémique. Or, il est incongru de dire quelque
chose qui équivaut à C'est vrai que selon toi, Pierre est malade. Bien que Selon moi et Selon
toute apparence ne réagissent pas de la même façon au test du "jugement de vérité", ce test
montre que dans les deux cas, le SP entre dans le calcul de la vérité / fausseté de p.
L'incompatibilité de Selon moi avec le CONDE confirme que cette marque signale,
comme Selon toute apparence, la création et pas l'emprunt de l'information :
(14c) * Selon moi, Pierre serait malade.
Le fait que Selon moi, oui ne soit pas une réponse possible à Penses-tu que p ?
(14d)
A - Penses-tu que Pierre est malade ?
29
B - ?? Selon moi, oui.
n'est pas contradictoire avec cette analyse. Dans (14d), la question de A a trait elle-même à
l'opinion de B. De la part de B, y répondre en spécifiant qu'il délivre son point de vue sur p
constitue une infraction à la maxime de quantité (*Selon moi, je pense que Pierre est malade).
C'est parce qu'il est une marque d'opération de création d'information que Selon moi
accepte la combinaison avec devoirE et pouvoirE :
(14e) Selon moi, Pierre doit être malade.
(14f) Selon moi, Pierre peut être malade.
On l'a vu, P. Dendale 1994 et P. Dendale et L. Tasmowski 1994b montrent que devoirE et
pouvoirE comportent une valeur modale dérivée des propriétés de leur valeur médiative. Or,
lorsque Selon moi et devoirE ou pouvoirE affectent le même énoncé, Selon moi se spécialise
dans le marquage de la création de l'information (valeur médiative), et devoirE et pouvoirE
sont interprétés, du fait de la présence de Selon moi, comme l'expression de l'attitude du
locuteur (valeur modale), qui, on l'a vu, n'est pas fixe avec Selon moi. En (14e) et (14f), L
indique avec Selon moi qu'il a créé p par abduction, avec devoirE qu'elle est une conclusion
probable, et avec pouvoirE qu'elle est une conclusion possible (glose : Mon opinion est que
Pierre doit / peut être malade).
1.2.3 EMPLOIS MIXTES, MARQUANT L'EMPRUNT ET LA
CREATION DE L'INFORMATION
Certains emplois médiatifs indiquent à la fois l'emprunt et la création de
l'information :
(17) Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
Dans (17), comme dans (10) et (11) analysés plus haut, que nous recopions,
(10) Selon toute apparence, Pierre est malade.
(11) Selon le plan, c'est un bel appartement.
p est présentée comme le résultat d'un raisonnement abductif :
Règle
- Si, dans la réalité, une chose est à côté d'une autre, elle est représentée
comme telle sur le plan qui représente cette réalité.
Résultat
- Sur le plan, la cuisine est à côté du salon.
Cas
- Dans la réalité, la cuisine est à côté du salon (selon le plan).
Cette analogie ne nous autorise pas pour autant à amalgamer les emplois du type (17)
et des types (10) et (11). Quand, comme dans (17), on se réfère à un plan (modèle normatif ou
30
réplique supposée fidèle d'un objet à deux dimensions) pour obtenir des connaissances sur les
caractéristiques formelles de l'espace qu'il représente, on ne fait qu'extraire des informations
effectivement contenues dans le plan pour les appliquer à la réalité. La lecture d'un plan
déclenche des inférences conventionnelles univoques n'impliquant pas notre subjectivité :
n'importe quelle personne capable de lire un plan fera les mêmes inférences. Certes, un plan
peut être faux, mais s'il est exécuté dans les règles, il ne peut pas être trompeur concernant les
propriétés formelles de l'appartement.
En revanche, lorsqu'on utilise un plan pour se forger son propre jugement sur la beauté
d'un appartement ((11)), on fait intervenir sa subjectivité : au regard du même plan, différents
individus pourront se faire une opinion toute différente des qualités de l'appartement. Un plan
n'a pas pour fonction de représenter la beauté d'un appartement1.
Pour exprimer correctement la signification de (17), on doit faire appel conjointement
à deux paraphrases : Le plan "dit" que la cuisine est à côté du salon, qui correspond au trait
d'emprunt, et Si l'on s'en rapporte au plan, la cuisine est à côté du salon, qui correspond au
trait de création de l'information. Dans (10) et (11), seul le substitut si l'on s'en rapporte à est
possible. Même entre guillemets, le substitut dire ne convient pas (*Le plan "dit" que c'est un
bel appartement, *Les apparences "disent" que Pierre est malade).
Les réactions de (17) aux tests ne permettent de classer le SP ni dans la catégorie
énonciative stricte ni dans celle des modalisateurs. Le jugement de vérité peut porter
indifféremment sur l'ensemble de l'énoncé ou sur le dictum :
(17a)
A - Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
B - C'est vrai (que la cuisine est à côté du salon / que selon le plan, la cuisine est à
côté du salon).
C'est parce qu'il signale l'emprunt de l'information que Selon le plan dans (17) tolère à la
rigueur la combinaison avec cet autre indicateur d'emprunt qu'est le CONDE :
(17b) ? Selon le plan, la cuisine serait à côté du salon.
La gêne produite par (17b) tient au fait qu'en combinaison avec un autre marqueur d'emprunt,
le CONDE voit sa valeur d'incertitude mise en avant. Or, il est difficile de se montrer réservé
vis-à-vis d'un savoir acquis d'une source aussi fiable qu'un plan.
1
De la même façon, les apparences ne sont pas une reproduction de la réalité, elles sont le fruit d'une perception subjective,
et peuvent en outre donner lieu à toutes sortes d'inférences plus ou moins fondées. Le trésor proverbial regorge d'expressions
dénonçant ce décalage entre l'apparence et la réalité : Les apparences sont trompeuses, L'habit ne fait pas le moine, Une
hirondelle ne fait pas le printemps, etc.. L'interprétation des apparences déclenche des inférences culturelles plurivoques :
de la mauvaise mine de Pierre, et du fait qu'il tousse, on peut certes inférer qu'il est souffrant, mais aussi, par exemple, qu'il
souffre de la pollution, de la tabagie ambiante, qu'il a avalé quelque chose de travers, etc.. Elles ne constituent pas une source
d'information fiable.
31
Le fait que L puisse réfuter p montre qu'il ne la prend pas en charge, ce qui confirme
que Selon le plan marque l'emprunt :
(17b) Selon le plan, la cuisine est à côté du salon. Or c'est faux (comme on peut le constater).
Mais il indique dans le même temps la création d'information. En effet, Selon le plan, oui
semble pouvoir servir de réponse à la question Penses-tu que p ? :
(17c)
A - Penses-tu que la cuisine est à côté du salon ?
B - Selon le plan, oui.
Le fait que Selon le plan marque la création de l'information explique qu'il tolère à la limite la
combinaison avec cet autre marqueur de création qu'est devoirE :
(17e) ? Selon le plan, la cuisine doit être à côté du salon.
(17f) * Selon le plan, la cuisine peut être à côté du salon.
Le point d'interrogation à (17e) et l'astérisque à (17f) tiennent à ceci : X renvoyant à une entité
non pensante en (17e) et (17f), devoirE et pouvoirE sont obligatoirement imputés à L1. Or, il
est un peu incongru de désigner ce qu'on tient d'un plan comme seulement probable ((17e)).
(17f) est tout à fait inacceptable parce que l'idée de norme incluse dans le sens du N plan
limite les possibilités de modalisation au probable. Notons que l'association Selon le plan devoirE semble moins redondante que la combinaison Selon toute apparence – devoirE parce
que Selon le plan, qui spécifie un critère plus précis, apporte une plus-value d'information
plus significative par rapport au verbe.
Il est important de souligner que toute entité potentiellement signifiante n'est pas
susceptible d'être invoquée comme source d'information et critère à la faveur duquel on
construit l'information au moyen de selon2. Seules le sont les entités sémiotiques par
fonction (un texte, un dire, un plan, une carte, un panneau de signalisation, un geste) et celles
qui constituent une reproduction analogique de la réalité (une photo, un dessin, un film, un
documentaire, un portrait, une vidéo, une photocopie, etc.)3 :
(18) (…) on longeait de plaisantes murailles rouge sang, qui, selon la carte que Zénaïde
avait consultée, n'auraient pas dû se trouver là. P.-L. Sulitzer, cité par D. Coltier 2000 : 272
(19) Selon le panneau de signalisation, la route va tourner à droite.
(20) Selon le geste qu'il m'a adressé, il veut que je sorte.
(21) Selon la photo, Jeanne a les yeux bleus.
1
Rappelons que lorsqu'ils sont combinés avec un selon énonciatif, devoirE et pouvoirE sont attribués au référent de X.
Voir 1.4.1.2. pour une analyse de cette donnée.
3
Certes, une photographie n'a pas pour fonction de prédiquer quelque chose des objets qu'elle représente. Mais, si elle est
utilisée comme document, comme source de savoir sur le réel qu'elle enregistre, et pas comme support d'un commentaire
subjectif sur celui-ci, elle en "témoigne" sur un certain mode.
2
32
(22) Selon les dessins faits lors de la mise à jour du mur, un objet sphérique identique se
trouvait sous le banc. L'art juif : 211, cité par D. Coltier 2000 : 272
(23) La guerre froide, qui rythma la vie de tant de millions d'êtres humains ne serait-elle
désormais devenue qu'un point d'histoire? Les choses furent en réalité plus complexes, du
moins selon les films qui lui ont été consacrés en Occident comme en Union soviétique. Le
Monde diplomatique, juill. 92 : 4
versus
(24) * Selon la couleur du ciel, il va pleuvoir.
Parmi ces entités, on peut distinguer les entités descriptives (photographie,
documentaire), prescriptives (texte législatif), et les entités à la fois descriptives et
prescriptives (plan). Or, le degré de crédibilité que le locuteur accorde à l'information et
l'assurance avec laquelle il la transmet varient selon la relation que la source d'information
entretient avec la réalité à laquelle elle est liée. Quand X réfère à un texte de loi, c'est-à-dire à
un discours performatif, énoncer "selon X, p" revient à asserter p1. (25), par exemple,
(25) Selon le décret Z, il est interdit de fumer dans les lieux publics.
peut être paraphrasé comme suit : "Le décret Z édicte qu'il est interdit de fumer dans les lieux
publics / Etant donné le décret Z, il est interdit de fumer dans les lieux publics". Dire Selon le
décret Z, p, ce n'est pas marquer son attitude à l'égard de p, ou la situer sur une échelle de
fiabilité ; c'est préciser le paramètre relativement auquel p est vraie2. En revanche, spécifier
qu'un savoir vient d'un objet iconique comme une photographie ou un dessin ne peut servir
d'attestation d'authenticité pour p. Une paraphrase adéquate de (21) (Selon la photo, Jeanne a
les yeux bleus) serait plutôt : Si l'on s'en rapporte à la photo, Jeanne a les yeux bleus.
Malgré cette différence de comportement en regard des traits aléthique et modal, nous
regroupons l'ensemble des emplois recensés dans cette section dans une même catégorie en
raison de leur profil médiatif. Ils indiquent dans le même temps que p est une restitution de
la teneur de ce que communique une source d'information, et l'expression d'une
connaissance sur le monde inférée objectivement de ce qui est communiqué. Dans la
majorité des cas, le caractère objectif de l'inférence résulte de l'analogie existant entre
1
L'énoncé législatif, qui incarne l'autorité institutionnelle, a valeur d'acte dans la société qu'il concerne, et met en forme le
réel en en parlant. Préciser qu'un discours est emprunté à un texte de loi, c'est donc marquer qu'on considère que ce qu'il
dénote est vrai, et que l'information transmise est sûre.
2
Dans (25), comme dans bon nombre d'énoncés comprenant un selon X où X dénote un modèle ou une loi, il y a
"coalescence", au sens défini par P. Cadiot 1991, entre les valeurs énonciative au sens large et "conformité" (paraphrase :
Conformément au décret Z, il est interdit de fumer dans les lieux publics). Ce phénomène est dû au caractère performatif du
discours législatif. Nous étudierons les énoncés du type (25) en 2.1.2..
33
l'information délivrée par la source et ce sur quoi cette information porte1. Et le caractère
(plus ou moins) assertif de p tient au fait que les sources invoquées sont, en tant qu'elles
enregistrent ou déterminent la réalité, des sources de savoir d'une haute, voire d'une absolue
fiabilité.
1.2.4 CONCLUSION
La fonction médiative est le dénominateur commun des selon X extra-prédicatifs et
exophrastiques, et la clef du continuum entre ces emplois. Selon peut servir à préciser la
source dont émanent des paroles (et donc introduire un rapport de discours) parce qu'il peut,
plus généralement, être employé pour indiquer ce qui a permis d'obtenir une information. Un
dire n'est qu'une sorte d'information parmi d'autres. La possibilité de spécifier ce qui a permis
d'acquérir une information suppose celle de signaler l'origine d'un dire (l'inverse semble
moins vraisemblable).
Au sein des emplois médiatifs, nous avons distingué trois types d'emplois. Les emplois
marquant l'emprunt, dits énonciatifs (Selon Sophie) servent à restituer soit la lettre, soit la
teneur des paroles d'une instance énonciative autre que le locuteur. Le contenu propositionnel
constitue une forme de rapport de discours.
Les emplois signalant à la fois la reprise et la création de l'information (Selon le
plan, la cuisine est à côté du salon) permettent à L de marquer qu'il restitue une information
acquise par inférence. Mais la créativité de L se limite, soit à transposer dans le monde réel ce
qu'indique un symbole ou ce qu'implique un discours performatif, soit à déduire une
proposition spécifique d'une proposition générique. L’objectivité relative de ces inférences
assure l'immunité au locuteur, qui n'y engage ni sa subjectivité ni sa responsabilité.
Ces deux types d'emplois ne sont pas des modalisateurs. La valeur modale qui peut
leur être attribuée dans certains cotextes à la faveur de leur valeur d'emprunt ne leur est pas
nécessairement associée. L'instruction qu'ils véhiculent est véridictionnelle : ils précisent le
critère relativement auquel la proposition est vraie.
Les emplois indiquant la création de l'information comprennent des emplois figés et
des emplois non figés. Selon moi et les expressions figées du type Selon toute apparence
comportent une valeur modale (elles véhiculent une instruction computationnelle). On peut
considérer, en reprenant le raisonnement que P. Dendale (1994) applique à devoirE et P.
1
L’énoncé (6) (Selon Epicure) fait exception : l'inférence opérée est objective en raison de la généricité de l'information
originelle.
34
Dendale et L. Tasmowski (1994b) à pouvoirE, que la valeur modale de ces expressions est
une conséquence des propriétés de leur valeur médiative ("évidentielle"). Elles expriment
l'attitude du locuteur à l'égard d'un énoncé qu'il prend nécessairement en charge parce
qu'aucune instance productrice d'information annexe n'est introduite, et parce que cet énoncé
résulte d'une construction mentale d'ordre subjectif. Avec Selon toute apparence, le
relativement faible degré d'assurance avec lequel le locuteur transmet l'information est
fonction du fait qu'il a créé cette information par abduction en se fondant sur un perçu. La
signification modale de Selon moi n'est pas fixe et peut fluctuer de la possibilité à la certitude,
selon le cotexte et le statut de L.
Les emplois "création" non figés (Selon le plan, c'est un bel appartement) précisent
plus finement que les emplois figés le/les paramètres(s) épistémique(s) pris en compte dans la
création d'une information. Ce faisant, ils stipulent un cadre de véridicité pour cette
information. Mais ils ne "comportent" pas de valeur modale, même s'ils peuvent faire l'objet
d'utilisations modalisatrices. Quand p a été inférée objectivement (par exemple quand p
résulte d'un calcul objectif opéré sur la base d'un taux de croissance), le trait modal est absent.
La sélection d'une valeur ou d'une autre dépend à la fois de la nature de la source
d'information invoquée et de nos connaissances d'arrière plan : la valeur énonciative est
activée quand X dénote un vecteur d'information autre que L et que p peut sans
incohérence lui être attribué.
La polyvalence de selon médiatif, susceptible de marquer l'emprunt, la perception et
l'inférence, soit l'ensemble des traits médiatifs, atteste la pertinence épistémologique des
études sur les marques linguistiques des sources du savoir. Parmi les différentes approches de
ces marques, celles qui relèvent de la "conception étroite", qui distingue médiation et
modalisation, nous semblent les plus pertinentes. En effet, en ce qui concerne les selon X
médiatifs, le fait de discriminer ces deux traits n'est pas seulement un facteur de clarté
théorique, mais une nécessité fondée de manière empirique : avec ces marqueurs qui
spécifient clairement l'origine de l'information médiatisée (contrairement au CONDE et à
devoirE et pouvoirE), la fonction médiative peut être indépendante de la fonction modale
(le contraire n'étant pas vrai)1. Une valeur modale n'est obligatoirement associée qu'aux
emplois marquant la création subjective d'information. Si l'information est empruntée, et /
1
Au sujet de ces marqueurs, plutôt que de dire, avec P. Dendale et L. Tasmowski (1994a : 4), que la médiation est "le
pendant et le complément épistémique de la modalité" (qui peut laisser entendre, même si ce n'est pas l'intention des auteurs,
qu'il existe une relation d'antécédence ou de prévalence de la modalité sur la médiation), on préférera inverser les arguments
de la copule en disant que c'est la modalité qui est le pendant et le complément (subsidiaire) de la médiation.
35
ou à défaut d'un engagement psychologique de L dans p (dans les emplois "emprunt et
création" l'implication de L n'est qu'intellectuelle), la valeur modale peut être, mais n'est pas
nécessairement activée.
Précisons bien que la typologie et les définitions proposées concerne uniquement les
emplois extra-prédicatifs et exophrastiques de selon susceptibles de porter sur la phrase. Pour
cette raison, deux catégories particulières d’emplois n’ont pas été évoquées, les emplois du
type selon l’expression de X, que nous appellerons tournures "de reprise" (généralement
paraphrasables par pour reprendre l’expression de X), dont la portée est limitée au segment,
généralement guillemété, auquel ils sont incidents, et les emplois du type l’évangile selon
saint Np, dans lesquels le SP est complément restrictif du SN qu’il suit. Ces emplois peuvent
être rattachés à la catégorie énonciative, dans la mesure où les premiers entretiennent un
rapport avec l’emprunt du dit d’autrui, et où les seconds présentent le référent de X comme
un sujet pensant, responsable d’une version spécifique d’une entité générique1. Sous d’autres
aspects, ils ne peuvent être décrits à la façon des selon énonciatifs "standard".
Le fait que les selon médiatifs envisagés dans ce chapitre soient tous extra-prédicatifs
et exophrastiques2 les rend théoriquement capables d'introduire des cadres de discours. Nous
ne disposons pas de données attestant la capacité d'expressions comme Selon toute apparence
à étendre leur portée sur plusieurs phrases. On peut conjecturer que ces emplois, qui entrent
dans le calcul de la vérité / fausseté de la phrase, ont une propension intégratrice moins forte
que les emplois énonciatifs.
Dans la suite, pour simplifier, nous appellerons selon énonciatifs (selonE) les emplois
signalant l'emprunt et les emplois "emprunt et création". La notion d'"univers énonciatif"
renverra aux cadres initiés par ces emplois.
1.3
ASPECTS HISTORIQUES :
L'HYPOTHESE DE LA
GRAMMATICALISATION DE SELON
1
Voir 2.2.2.2.2. et 3.2.2.2. pour les emplois du type L’évangile selon saint Np et 3.2.2.1.1. et 3.2.2.4.3. pour les emplois "de
reprise".
2
Cf. introduction de deuxième partie pour ces notions.
36
Pour apporter des éléments d'explication à l'existence des selonE et à leur vocation
cadrative, il serait utile de disposer d'une généalogie fiable des emplois de selon. Or, le Robert
historique (1992) et le TLF (1992) donnent deux étymologies possibles pour selon :
-
le latin populaire sublongum ("le long de"), composé de sub- ("sous", puis "tout proche") et de
longum ("long").
Le croisement de long avec l'ancienne préposition son ("suivant") issue du latin secudum ("le
long de", "immédiatement après", "selon, suivant, conformément à").
D'après le Robert historique, le sens étymologique "le long de" est tombé en désuétude
au XIIIe siècle. Les seconds emplois attestés ont la signification de "conformité" - "suivant,
conformément à quelque chose (pris pour règle, pour guide, pour modèle)". Les emplois
"dépendance" ("entrant dans des phrases marquant l'alternative") apparaissent ensuite (1215).
C'est seulement à partir de 1370 que selon "sert à introduire un énoncé présenté comme une
sorte de citation", spécialement avec le sens de "si l'on s'en tient à" (fin XVe). Quand X est un
N de personne ou un pronom personnel, le SP "indique que la pensée exprimée est une
opinion parmi d'autres" (1530). La valeur médiative est donc la plus récente.
Partant, plusieurs hypothèses (H) sont possibles :
-
H1 : sublongum > "conformité" > "dépendance" > "médiation"
H2 : secundum > "conformité" > "dépendance" > "médiation"
H3 : seules les valeurs de "conformité" et de "dépendance" dérivent de sublongum, et
la valeur médiative procède de secundum : selon est employé dans un sens médiatif
aux XIVe-XVe siècles en raison de l'analogie de selon et de second (qui s'est maintenu,
comme préposition, sous la forme segond, jusqu'au XVe, et régionalement jusqu'au
XVIIe siècle).
D'une façon générale, les différentes hypothèses impliquent que les trois acceptions
modernes procèdent d'un substrat locatif. Le Robert historique signale que H2 rend mal
compte de la forme sulunc attestée au XIe siècle - sulunc, solonc (vers 1050) > selonc (vers
1175) > selon (fin XIIe). Restent H1 et H3.
Pour étayer H3, il faudrait que la valeur médiative implique une hiérarchie entre ce qui
est premier (avant) et ce qui est second (après) : l'information indexée par un selon médiatif
serait présentée comme seconde (postérieure) par rapport à une production d'information
première (antérieure). En faveur de H3, on peut alléguer la proximité sémantique entre les
selon médiatifs et certains emplois de d'après et suivant, et le fait que l'information introduite
au moyen d'un selonE soit produite "à la suite" d'une autre énonciation. Or, le premier
argument semble faible dans la mesure où d'après et suivant font l'objet d'emplois apparentés
37
aux emplois "conformité" et "dépendance" de selon1. D'autre part, le second argument ne
vaut de façon évidente que pour les selonE, et pas pour les emplois médiatifs non énonciatifs.
On peut en effet se demander en quoi Pierre est malade est "second" dans Selon toute
apparence, Pierre est malade.
Nous penchons plutôt en faveur de H1 (apparemment retenue par Le Grand Robert
1970, qui mentionne seulement l'étymon sublongum). Cette hypothèse entièrement
polysémique est la seule qui permette de rendre compte des phénomènes de coalescence (au
sens de P. Cadiot 1991, c'est-à-dire de superposition de deux valeurs) qui se manifestent
régulièrement, notamment entre les valeurs "conformité" et énonciative2. Nous postulerons
également que l'évolution sémantique, syntaxique et informationnelle des SP introduits par
selon correspond à un processus de grammaticalisation. L'examen de ces hypothèses ne
pourra recevoir, dans le cadre de ce travail, l'attention et l'étayage qu'il nécessiterait. Nous
nous contenterons d'indiquer dans quelle mesure ces hypothèses sont viables, et éclairent le
fonctionnement cadratif des selonE.
Depuis A. Meillet, qui définissait la grammaticalisation comme "le passage d'un mot
autonome au rôle d'élément grammatical" (1912 : 131), on cantonnait traditionnellement la
grammaticalisation au passage du lexical au grammatical. Récemment, certains auteurs (ainsi
C. Marchello-Nizia 2001) ont étendu la notion à la création de nouveaux paradigmes et de
nouvelles distinctions dans les paradigmes de la langue3.
Le changement sémantique impliqué dans les processus de grammaticalisation est
souvent décrit en termes de transfert métaphorique : la structure d'un domaine plus concret est
projetée sur un domaine plus abstrait. Cette idée s'accorde avec le constat que les termes
grammaticalisés sont généralement plus abstraits que les termes d'origine. On avance aussi
que la grammaticalisation induit une augmentation du contenu "pragmatique" de l'expression.
Par exemple, E. Traugott (1989 : 35, 1995 : 31) y voit la manifestation d'un processus
pragmatico-sémantique de subjectivisation4 : le sens a de plus en plus partie liée avec l'univers
de croyance subjectif du locuteur ou son attitude vis-à-vis de la proposition.
1
Cf. 1.4.1.1. pour d'après.
D. Coltier 2000 postule également la polysémie, et invoque les phénomènes de coalescence. On a déjà observé ce
phénomène sous 1.2.3., avec Selon le décret Z, il est interdit de fumer dans les lieux publics. Il est décrit en détail en 2.1.2...
3
L'ensemble des références aux études sur la grammaticalisation de cette section proviennent du numéro 130 de Langue
française (2001), consacré à la grammaticalisation et à la sémantique du prototype, et particulièrement de sa présentation, due
à W. De Mulder.
4
La notion de subjectivisation a été introduite par E. Benveniste 1966.
2
38
E. Traugott (1980 : 51 et 1982) distingue trois composantes sémantiques
fonctionnelles dans le langage1 :
-
la composante propositionnelle, englobant les éléments de la langue qui permettent
de parler d'une situation ;
-
la composante textuelle, contenant les éléments impliqués dans le développement et la
cohérence du discours (comme les anaphores et les connecteurs) ;
-
la composante expressive, comprenant les éléments qui expriment des attitudes
personnelles par rapport au thème du discours, ou par rapport aux autres participants.
Il fait l'hypothèse (1982) que les changements de sens produits par grammaticalisation suivent
l'ordre
propositionnel > textuel > expressif
Le terme selon a toujours été une préposition, un mot grammatical. Ce n'est pas selon
qui a subi une évolution, mais les SP introduits par selon, qui (si l'on admet H1), d'emplois
endophrastiques comme (26) (27) et (28), sont passés à des emplois exophrastiques comme
(29) et (30)2 :
(26) Le nouveau théâtre a été construit selon la rive du fleuve.
On a construit le nouveau théâtre en se référant à la rive du fleuve.
(27) (…) ces sociétés sont gérées selon les critères du privé. Le Monde diplomatique, août 94 : 20
Ces sociétés sont gérées en prenant pour référence les critères du privé.
(28) (…) les chiffres varient, selon les critères, entre un demi-million et trois millions (…).Le
Monde diplomatique, mai 88 : 22
Les chiffres varient entre un demi-million et trois millions selon que l'on s'en réfère à tel ou tel
critère.
(29) (…) selon les critères de la Cites, le commerce intra-étatique des espèces inscrites aux
annexes est libre. Le Monde diplomatique, juin 97 : 28
Le commerce intra-étatique des espèces (…) est libre, si l'on s'en réfère aux critères de la
Cites.
(30) Selon des critères commerciaux, c'est un bon livre.
C'est un bon livre, si l'on s'en réfère aux critères commerciaux.
1
En s'inspirant de M.A.K. Halliday et R. Hasan (1976).
Dans ces exemples, les segments indexés sont des propositions, ce qui n'est pas représentatif de tous les emplois, mais a
l'avantage de mettre en regard ce qui est comparable.
2
39
(26) illustre la valeur locative étymologique (le long de). Le SP construit une relation
de localisation (relation concrète) entre un procès et une entité concrète. La structure de cette
relation peut être décrite en invoquant les sèmes de proximité, de parallélisme et
d'isomorphisme : les deux termes de la relation sont conceptualisés comme des lignes
(isomorphisme) proches et parallèles. On peut parler d'une relation de "com-paraison", en
s'autorisant de l'étymologie : "paro" signifie, "mettre de pair, mettre sur la même ligne"
(Gaffiot, 1934).
En (27), le SP a la valeur de "conformité". Il marque une relation de conformité entre
un procès (le "com-paré") et une série de normes abstraites (le "com-parant"). Des normes (les
critères) sont des repères pour les actes sociaux, auxquels on peut ou non se "con-former"
(être formé avec, avoir la même forme que). La "con-formité" peut être considérée comme un
pendant abstrait de l'isomorphisme. La structure de la relation spatiale concrète est transférée
dans un domaine plus abstrait de relations : celui qui existe entre un modèle (une "ligne" de
conduite) et ses actualisations.
(28) est un exemple d'emploi "dépendance" de selon. On verra que la valeur
"dépendance" impose d'interpréter le SN régi comme référant à un rôle1, c'est-à-dire une
variable. Une variable est une entité d'une haute abstraction (qui se concrétise dans ses
valeurs). Le repère (le com-parant) est donc encore plus abstrait que dans les emplois
"conformité". Pour comprendre (28), il faut se représenter une relation schématique dans
laquelle chaque chiffre mentionné est relié à un critère spécifique (une valeur de la variable
"critère"). On retrouve donc, au plan abstrait, la relation entre deux lignes (en l'espèce, deux
séries : celle des chiffres et celle des différents critères). En outre, ce sont les critères qui
donnent consistance (réalité, forme) aux chiffres. La véridicité de chaque chiffre produit est
relativisée à un critère particulier : le chiffre de un-demi million est vrai en regard d'un
certain critère, et le chiffre de trois millions est vrai en regard d'un autre critère. Avec les
emplois "dépendance", la relation construite par le selon X a non seulement gagné en
abstraction, mais elle amorce le passage de la composante propositionnelle (emplois locatifs
et "conformité") à la composante textuelle. En effet, à un certain niveau d'analyse, les selon
"dépendance" portent sur le discours, puisqu'ils en relativisent la véridicité.
Les emplois médiatifs ((29) et (30)), appartiennent, selon les cas, le cotexte, et le
contexte, à la composante textuelle ou à la composante expressive. Extra-prédicatifs et
exophrastiques, ils ne situent pas un procès, mais un énoncé, par rapport à une ligne-repère.
1
Voir 2.5..
40
Le passage de la valeur "dépendance" à la valeur médiative correspond à la stabilisation du
"com-parant" : la variable est remplacée par une entité particulière. C'est alors la vérité de
l'intégralité de l'énoncé qui est relativisée à cette entité. Les selonE ((29)) jouent une
fonction textuelle de cohésion : celle de répartir l'information dans des blocs. On peut
subsidiairement leur attribuer, par implicature, une fonction expressive (modale) : celle de
marquer que l'information n'est vraie que pour X, donc pas pour d'autres, et partant qu'on ne
la tient pas pour sûre. Il semble d'ailleurs (cf. le Robert historique supra) que les premiers
emplois "servant à introduire une sorte de citation" aient eu cette fonction d'extraction, propre
à déclencher des inférences concernant l'attitude du locuteur à l'égard de ce qui est transmis.
Les emplois énonciatifs modernes ont en grande partie perdu cette valeur expressive. Cette
perte s'explique sans doute par une évolution du contexte social : le développement et la
diffusion à grande échelle de l'information (presse à thèse, discours scientifique et technique),
qui nécessite des outils neutres d'introduction de références (au sens bibliographique du mot).
On reconnaît en général que les transferts métaphoriques peuvent être déclenchés par
l'émergence de nouvelles pratiques et de nouveau besoins.
En revanche, une partie des emplois médiatifs (les non énonciatifs, (30)) s'est
spécialisée dans la fonction expressive telle que définie par E. Traugott. Il n'est pas étonnant
que certains de ces emplois (Selon toute apparence / vraisemblance / logique / probabilité)
soient figés. De nombreuses descriptions témoignent de ce que certains éléments
fréquemment contigus finissent par être associés conceptuellement (par métonymie) au point
d'être "réanalysés"1 comme un tout formel.
La permanence des sèmes locatifs à titre de substrat dans les différentes valeurs
modernes de selon se manifeste dans le fait que tous les selon X acceptent une paraphrase
construite autour du verbe se référer / prendre pour référence (cf. les gloses des exemples
plus haut) et que le référent du désignateur régi est toujours conceptualisé comme une "lignerepère" (une trajectoire, un parcours, un référentiel). Comme il s'agit d'un repère abstrait, ses
caractéristiques son plutôt celles d'un ensemble de critères. Le N critère est l'un des rares N
qui permettent d'activer toutes les acceptions actuelles de la préposition (voir exemples
supra).
1
R. Langacker (1977 : 58) définit la "réanalyse" comme "un changement dans la structure d'une expression ou d'une classe
d'expressions sans que celui-ci entraîne une modification immédiate ou intrinsèque de la suite syntagmatique".
41
Dans les emplois "conformité", l'idée de "parcours-repère" est présente, à titre
métaphorique, dans la dénotation des SN régis : ils renvoient toujours à une norme, une loi ou
un modèle, c'est-à-dire à des ensembles de critères de conformité. Un modèle est une série
d'instructions, une tradition est un ensemble de rituels. Ce qui est "conforme" à un modèle ou
une tradition a suivi en tous points un ensemble d'instructions ou de rites.
Avec les emplois "dépendance", le SN régi, qui renvoie à un critère de variabilité,
doit être interprété comme désignant un rôle, ce qui suppose de parcourir mentalement
l'éventail de toutes les valeurs envisageables de ce rôle.
Avec les emplois médiatifs, c'est l'énoncé qui est relativisé à un critère de véridicité
((29)) ou de vériconditionnalité ((30)). La matrice métaphorique est en partie déplacée au
plan instructionnel et procédural. Elle se manifeste en effet aussi bien dans la manière dont
on conceptualise le référent de X que dans le rôle "scénique" de repère que joue le SP dans le
parcours du texte. La profusion des métaphores évoquant les activités de production et
d'interprétation verbale au moyen du vocabulaire du déplacement spatial révèle la proximité
mentale entre les concepts de discours et de parcours :
(31) Il est parti d'exemples connus sur lesquels il s'est longuement arrêté, et s'est lancé dans
sa démonstration : il est passé rapidement sur les détails, a délibérément évité / fait l'impasse
sur les sujets sensibles, pour ne pas s'y fourvoyer, et, sans "y aller par quatre chemins", il
est entré directement dans le vif du sujet, allant directement à l'essentiel, puis il est revenu à
ses exemples, qui ont servi de tremplin à sa conclusion. En parcourant ses exemples, nous
avons très bien suivi son argumentation, mais nous ne lui emboîterons pas le pas dans ses
conclusions, dans lesquelles nous ne le suivons que partiellement.
Parler, c'est se mouvoir, écouter, comprendre, c'est suivre le mouvement.
UN PARCOURS
LE DISCOURS EST
: telle est la matrice des nombreuses métaphores de ce type. G. Lakoff et M.
Johnson (1980, traduit en 1985) montrent que les métaphores dans le langage reflètent celles
qui structurent notre système conceptuel ordinaire, de nature fondamentalement
métaphorique. Quand un concept est trop abstrait, disent-ils, nous parvenons à nous le
représenter par le truchement d'autres concepts plus concrètement enracinés dans notre
expérience.
La notion de parcours va de soi avec la plupart des SN associés à la valeur énonciative
de selon, comme les propos ou les déclarations (en tant que chaîne verbale), le rapport ou le
document (en tant qu'ils contiennent une chaîne verbale), le plan ou le modèle (en tant que
série d'instructions), la tradition (en tant que corpus textuel ou ensemble structuré d'us et
coutumes), par exemple. On peut en revanche se demander dans quelle mesure cette notion
concerne des désignateurs dénotant des personnes. Or, pour comprendre Selon Sophie, p, il
42
faut entendre Selon ce que dit et pense Sophie, p. Il s'agit d'un cas de fonction pragmatique1,
occasionné par la proximité existant entre un humain (par définition sujet parlant et pensant)
et l'ensemble de son corpus discursif passé et à venir, et par la possibilité d'interpréter p
comme une information empruntée. Il y a identification du sujet humain à son univers mental
et aux paroles qui le représentent : le parcours qu'on est invité à conceptualiser est celui de
Sophie en tant que ce qu'elle pense et dit.
Dans les énoncés introduits par un selonE, la matrice métaphorique
UN PARCOURS
LE DISCOURS EST
ne se manifeste pas seulement au niveau de la signification lexicale, mais aussi
et surtout au niveau du sens instructionnel. Enoncer Selon Sophie, p, c'est inviter son
interlocuteur à se représenter Sophie comme un "sujet-paroles", mais aussi "l'inviter au
voyage" "le long de" cette ligne de pensée et chaîne parlée qu'elle incarne, c'est-à-dire l'inviter
à se situer personnellement, en compagnie du locuteur, parallèlement au parcours verbal et
intellectuel exprimé dans p, à s'y "con-former" par la pensée.
L'hypothèse selon laquelle toutes les acceptions modernes de selon dériveraient de
façon linéaire de sublongum suivant un processus de grammaticalisation est apparue
défendable. En effet, tous les types d'emplois servent à mentionner une "ligne de référence"
qui est, a été suivie ou que l'on invite à suivre et acceptent une paraphrase impliquant le verbe
se référer à. Ensuite, l'évolution locatif > "conformité" > "dépendance" > médiatif se fait du
moins abstrait vers le plus abstrait, du propositionnel vers le textuel et l'expressif, du plus
"sémantique" vers le plus "pragmatique". Enfin, chaque valeur supposée antérieure comporte
en germe ce qui sera développé dans la valeur supposée postérieure. Une étude diachronique
très précise serait nécessaire pour confirmer (ou infirmer) cette hypothèse. Mais il est de toute
façon intéressant de remarquer qu'un substrat sémantique locatif est à l'origine de la fonction
cadrative des selonE. On peut conjecturer que c'est le cas d'une partie des introducteurs de
cadres. Les d'après X énonciatifs, que nous analyserons dans le prochain chapitre, sont du
nombre (comme les suivant X énonciatifs).
1
G. Nunberg 1978, G. Fauconnier 1984, P. Encrevé et M. de Fornel 1983.
43
1.4
LES SELON ENONCIATIFS ET LEURS
PRINCIPAUX CONCURRENTS
Dans cette section, nous tâcherons de situer les selonE par rapport à leurs principaux
concurrents prépositionnels (1.4.1.) et verbaux (1.4.2.).
1.4.1 SELON X / D’APRES X / POUR X
Nombre d'auteurs ont noté que les Selon X et d'autres marques avaient une valeur
commune. Notamment, M. Charolles 1987 montre que les selon A, pour A, d'après A et
suivant A marquent une opération de "prise en charge" du contenu propositionnel par le
référent de A. J.M. Adam 1990 qualifie de "formes attribuant des propos à quelqu'un" selon
A, pour A et A son avis. P. Cadiot 1991 compare pour et selon "point de vue". J. AuthierRevuz (dès 1992) les désigne comme des marques de "modalisation en discours second",
expression reprise par C. Almeras (1996)1. P. Dendale et L. Tasmowski (1994a) classent
selon, d'après et pour parmi les marqueurs "évidentiels". L. Rosier 1999 envisage l'ensemble
de ces formes comme des "marques d'attribution du dit"2.
Il existe peu d'analyses sémantiques comparatives de ces formes. Mentionnons M.
Charolles 1987 (qui met en regard selon, pour, d'après et suivant), P. Cadiot 1991 (pour et
selon), et L. Rosier 1999 (à son avis, à l'entendre, à leurs yeux)3.
Dans cette section, nous comparerons selon, d'après et pour. Les propositions de M.
Charolles (1987) et P. Cadiot (1991) concernant la différence entre ces formes peuvent en
effet être discutées et enrichies. Cette étude confirmera l'existence d'une classe de SP
énonciatifs et la relation entre les valeurs médiative et énonciative. Elle justifiera d'autre part
1
C. Almeras compare différentes formes de "modalités" lexicales (selon l, d'après l, dixit l, pour l, comme le dit l, si l'on en
croit l) selon les critères de la catégorie grammaticale de l, de sa dénotation, et de la position du SP dans la phrase. Le travail
ne débouche pas vraiment sur une analyse sémantique comparative.
2
Nous avons confirmé que les selonE étaient des marqueurs de médiation et de prise en charge. A la notion d'attribution de
discours, nous avons préféré, pour les selonE, celle d'"emprunt". Nous avons aussi tenté d'établir, en réservant la notion de
modalisation à l'expression de l'attitude du locuteur, que seuls certains emplois médiatifs non énonciatifs de selon étaient des
modalités.
3
Plus récemment, deux études ont été consacrées spécifiquement aux adverbiaux permettant au locuteur de commenter son
propre discours : A. Borillo 2004 (selon moi, à mes yeux, à mon avis …) et D. Coltier et P. Dendale 2004b (pour moi, selon
moi, à mon avis), expressions qui ne nous intéressent qu’à titre secondaire.
44
notre choix des selonE comme paradigmes de la classe, et la préférence que nous avons
accordée à d'après comme substitut de selonE.
1.4.1.1 La polysémie filée : selon X et d'après X
A l'instar de selon, après (préposition sur laquelle est formé d'après) et pour ont un
sens spatial historiquement antérieur à leur valeur énonciative1.
Après locatif ne construit pas une relation entre deux lignes, mais entre deux points :
l'un est situé par rapport à l'autre, et le locuteur se situe lui-même par rapport à eux, sur un axe
horizontal pas nécessairement rectiligne. La contiguïté directe, l'isomorphisme et le
parallélisme entre les deux lieux n'est pas nécessaire. En outre, après présente le "comparé"
comme postérieur au "comparant".
Si l'on s'en réfère à son étymon latin pro, signifiant "devant", pour construirait une
relation inverse à celle de après : le "comparé" est conceptualisé comme antérieur au
"comparant". Dans ses emplois locatifs actuels (Jean est parti pour Londres, L'avion pour
New York est retardé), pour présente une valeur de direction ou de destination. P. Cadiot
1991 considère que la valeur archétypique de pour est "celle d'une trajectoire dont on
n'implique pas qu'elle atteigne sa cible " (p. 271, nous graissons).
Il est intéressant de remarquer que pour, qui présente le "comparé" comme antérieur
au "comparant" dans ses emplois locatifs, n'a que la valeur énonciative en commun avec les
autres prépositions, tandis que selon et d'après qui, dans leurs emplois spatiaux, construisent
une relation dans laquelle le "comparé" est parallèle ou postérieur au "comparant", présentent
au moins trois valeurs apparentées : énonciative, "conformité" et "dépendance".
D'après présente en effet des valeurs voisines des significations "conformité" ((32)) et
"dépendance" de selon ((33)) :
(32) En 1966, un film américain, d'après un roman à succès de Jean Lartéguy: les
Centurions, mettait en scène Anthony Quinn dans le rôle d'un colonel rescapé de Dien Bien
Phu (…). Le Monde diplomatique, nov. 92 : 28
(33) J'aviserai d'après les évènements.
Mais ces emplois de d'après n'équivalent pas aux emplois "conformité" et "dépendance" de
selon. Pour préciser ce qui distingue l'emploi de d'après que l'on trouve dans (32) et les selon
"conformité", comparons (34) et (35), choisis pour leur caractère prototypique :
1
C'est aussi le cas de suivant.
45
(34) La hutte est construite selon un modèle ancestral.
(35) Le film a été fait d'après un roman célèbre.
Une hutte construite selon un modèle ancestral est une application, une réplique conforme du
modèle : la hutte et le modèle sont formellement superposables (à un niveau abstrait), c'est-àdire isomorphes, et il existe une forte contiguïté conceptuelle entre eux. Un film réalisé
d'après un roman n'est pas en relation de conformité avec ce roman. Le texte est une source
d'inspiration dans laquelle on a puisé pour produire une œuvre "dérivée" pouvant s'en écarter
qualitativement et quantitativement (gloses : inspiré de, fait à partir de). Le fait que le
prototype du N régi dans les emplois "conformité" de selon réfère à une entité prescriptive
(modèle, principe, règlement, loi) ou prédictive (prédictions, pronostics, vœux, etc.) et que
celui des emplois du type "tiré de" de d'après renvoie à une source d'inspiration (roman,
nature) confirme ces analyses.
Il serait intéressant de savoir si l'évolution sémantique de après (> d'après) a suivi le
même ordre que celle de selon. Cela confirmerait l'hypothèse qu'il existe un lien terme à terme
entre les valeurs locative, "conformité", "dépendance" et "médiative"1.
On peut conjecturer que les différences sémiques entre les valeurs locatives de selon et
d'après fondent les nuances sémantiques entre les emplois endophrastiques voisins (de type
"conformité" et "dépendance") de ces prépositions. On va voir dans la section suivante que les
propriétés de la valeur locative des différentes prépositions permet en tout cas d'élucider les
caractéristiques de leurs emplois exophrastiques (médiatifs).
1.4.1.2 Des marqueurs de médiation ?
Rappelons les exemples-types illustrant les différentes valeurs médiatives de selon2 :
(9) Selon Sophie, Pierre est malade.
(17) Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
(11) Selon le plan, c'est un bel appartement.
(10) Selon toute apparence, Pierre est malade.
Sachant que pour et d'après peuvent faire l'objet d'emplois énonciatifs
(36) Pour / D'après Sophie, Pierre est malade.
1
Cf. 1.3..
Respectivement l'emprunt ((9)), l'emprunt et la création objective d'information ((17)), la création d'information à partir d'un
critère épistémique précis ((11)), et la création d'information à partir d'un critère épistémique vague ((10)). Cf. 1.2..
2
46
on peut se demander si la valeur énonciative de ces marques participe aussi d'une fonction
médiative plus large.
D'après présente en effet des valeurs médiatives correspondant à celles de (17), (11) et
(10)1, mais pas pour :
(17') D'après le plan, la cuisine est à côté du salon.
(11') D'après le plan, c'est un bel appartement.
(10') D'après toute apparence, Pierre est malade.
(17") * Pour le plan, la cuisine est à côté du salon.
(11") * Pour le plan, c'est un bel appartement.
(10") * Pour toute apparence, Pierre est malade.
Faut-il en conclure que les pour X exophrastiques ne sont pas des marqueurs de médiation ou
que leur valeur médiative se limite à l'emprunt ? En fait, concernant ces emplois de pour, il
est préférable de parler de marqueurs d'attribution d'opinions que de marqueurs d'emprunt
d'information. M. Charolles 1987 a appelé l'attention sur le fait qu'on peut faire un usage
exophrastique de pour dans des situations où il n'y a pas eu de discours premier, tandis que
"dans "Selon A, p", p doit avoir fait l'objet d'une énonciation quelconque de la part de A" [ce
qui n'implique pas que p soit un calque du discours de A] : "selon indique seulement que (A) a
tenu des propos que le L o prétend rapporter à l'aide de p". (p. 254).
L'acceptabilité de (37) et l'inacceptabilité de (38) confirment cette analyse :
(37) Pour Sophie, Pierre est un malade, mais elle n'a jamais eu le courage de le dire.
(38) * Selon Sophie, Pierre est un malade, mais elle n'a jamais eu le courage de le dire.
Les pour X exophrastiques ont une valeur essentiellement aléthique : ils indiquent à qui il faut
attribuer la croyance en p, autrement dit qui prend en charge la vérité de p. Or, par défaut
(faute d'indices comme ceux dont on dispose dans (37)), on a tendance à interpréter p comme
le rapport d'un discours du référent de X (lecture énonciative). La lecture énonciative devient
la seule possible quand p est guillemetée.
Pour peut être utilisé pour attribuer un dire à autrui parce qu'il permet, plus largement,
d'attribuer une opinion à autrui. P. Cadiot 1991 réunit ces deux fonctions sous la valeur "point
de vue" et les analyse comme des variantes "de dicto" (aux dires de) / "de re" (aux yeux de). Il
considère la valeur "point de vue" comme une des quatre valeurs prototypiques de pour, à
côté des valeurs dans lesquelles pour est paraphrasable au moyen de à la place de, en faveur
de et à propos de. Il montre que les lectures "point de vue" et "thématique" ("à propos de")
sont "externes" à l'énoncé. Dans la terminologie que nous avons adoptée, ces interprétations
1
Certes, (10') est moins idiomatiques que (10), en raison du caractère figé de Selon toute apparence, mais n'est pas tout à fait
inacceptable. La remarque vaut également pour suivant.
47
sont exophrastiques et ces compléments fonctionnent comme introducteurs de cadres de
discours.
Il est intéressant de remarquer que les pour X exophrastiques se répartissent en
emplois "point de vue" (incluant les énonciatifs) et en emplois "thématiques", tandis que les
selon et d'après X exophrastiques se distribuent en emplois médiatifs énonciatifs et non
énonciatifs. Dans tous les cas on a affaire à des outils de gestion du discours. Cependant, avec
les selon et d'après, il s'agit de repérer p par rapport à une origine, tandis qu'avec les pour X,
il s'agit de "renvoyer", de "destiner" p ou son énonciation à un domaine de pertinence. La
valeur énonciative de pour dérive donc de sa valeur aléthique, qui procèderait directement des
propriétés de sa fonction archétypique "destinative" (selon le terme de P. Cadiot 1991), sans
le truchement d'une valeur médiative. Cela distingue les pourE des autres SP énonciatifs et
explique les restrictions pesant sur l'usage de pour énonciatif (mises en évidence plus bas).
Les selon X et d'après X médiatifs non énonciatifs ne sont pas synonymes. Les paires
d'exemples suivants
(39) D'après la couleur du ciel, il va pleuvoir.
(40) ?? Selon la couleur du ciel, il va pleuvoir.
(41) D'après les empreintes, l'animal est passé ici il y a quelques heures.
(42) ?? Selon les empreintes, l'animal est passé ici il y a quelques heures.
(43) D'après le bruit qu'ils font, les voisins doivent se disputer.
(44) ?? Selon le bruit qu'ils font, les voisins doivent se disputer.
montrent que d'après médiatif est plus libéral que selon médiatif. Avec d'après médiatif, le
référent de X peut n'être qu'un "indice" – au sens défini par C. S. Peirce (1978) - de p. Un
"indice" est un signe qui renvoie à l'objet dénoté parce qu'il est affecté par cet objet. La
couleur du ciel est un "indice" de pluie, les empreintes d'un animal sont un "indice"
permettant d'inférer la récence de son passage, et l'intensité du bruit que font mes voisins un
"indice" de dispute. Avec selon médiatif en revanche, le référent de X est de préférence un
"symbole", ou une "icône" de p. Un "symbole" renvoie à l'objet qu'il dénote par la force d'une
loi qui détermine l'interprétation du symbole par référence à l'objet en question. Une "icône"
renvoie à l'objet qu'il dénote en vertu des caractères qu'il possède.
C'est parce qu'un plan est le "symbole" d'un appartement et qu'une photographie est
une "icône" de ce qu'elle a enregistré qu'on peut énoncer
(45)
Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
(46) Selon la photographie, Jeanne a les yeux bleus.
48
Un plan, une photographie, sont des objets à fonction signifiante qui entretiennent une
relation d'analogie, d'isomorphisme avec ce qu'ils représentent. Si un plan est juste, si une
photographie est authentique et de bonne qualité, ce sont des sources d'information d'une
haute fiabilité sur la réalité qu'ils reproduisent.
Cette analyse explique que lorsqu'on s'en réfère "aux apparences" au moyen de selon,
ce soit sur un mode généralisant confinant à l'abstraction : selon toute apparence. Dire "Selon
toute apparence, p" ne revient pas à invoquer certaines apparences spécifiques susceptibles de
servir d'indices pour p, mais un niveau général de manifestation de la réalité parmi d'autres :
le niveau phénoménologique. Les phénomènes sont alors envisagés sous un aspect iconique
ou symbolique, et on leur prête une haute fiabilité. C'est pourquoi, malgré une ressemblance
de surface, selon toute apparence n'équivaut ni à apparemment ni à en apparence. En
énonçant "Selon toute apparence, p", le locuteur marque qu'il tient p pour vraie, ce qui n'est
pas le cas avec les deux autres expressions :
(47) * Selon toute apparence, Pierre est généreux. Or c'est faux.
(48) Apparemment / En apparence, Pierre est généreux. Or c'est faux.
Il faut certes remarquer qu'avec les expressions non moins idiomatiques selon toute
probabilité ou selon toute logique, on n'invoque pas un "symbole" ou une "icône", mais un
mode général de calcul des faits. Toutefois, il s'agit de moyens de connaissance considérés
intersubjectivement comme "objectifs". p est présentée comme le résultat d'un raisonnement
rationnel, d'une opération purement intellectuelle, et pas comme une extrapolation opérée plus
ou moins subjectivement à partir de données sensibles.
En bref, d'après médiatif non énonciatif signale seulement que p procède d'une
abduction, tandis que selon médiatif non énonciatif indique que le locuteur a créé
l'information communiquée dans p par abduction en se fondant sur des critères, ou en usant de
moyens, reconnus comme "objectifs". Cela se manifeste dans les restrictions pesant, avec
selon, sur la dénotation de X. S'il ne réfère pas "aux apparences", le SN régi renvoie en effet
obligatoirement, soit à des opérations ou entités logico-mathématiques (probabilité, logique,
calculs, taux), soit à des signes intentionnels (plan, photographie, carte routière, panneau de
signalisation, film documentaire, etc.).
Cela n'empêche pas que l’on rencontre des énoncés comme (11) (Selon le plan, c'est
un bel appartement) où le locuteur fait une lecture attentionnelle d'un signe intentionnel : il
tire du plan une information que celui-ci n'a pas pour fonction de délivrer. Ce type d'emploi,
très peu attesté (et dont on peut contester l'acceptabilité) est probablement produit par
49
analogie avec les emplois médiatifs non énonciatifs de d'après ((39)-(41)-(43)), à la faveur de
la proximité sémantique existant entre selon et d'après médiatifs, et de la nature du référent de
X (un plan reste un "symbole", même s'il est utilisé comme "indice").
On va constater que la nature des relations entre X et p dans les emplois énonciatifs de
selon et d'après est du même ordre que dans leurs emplois médiatifs non énonciatifs : avec
selon, la source de l'emprunt entretient une contiguïté conceptuelle plus forte avec
l'information empruntée qu'avec d'après.
1.4.1.3 Les emplois énonciatifs de selon, d'après et pour
1.4.1.3.1 Critères cotextuels : nature de la source et de l’information
SelonE et d'aprèsE, qui signalent que l'information communiquée dans p est empruntée,
permettent d'invoquer n'importe quel vecteur d'information (un être humain, un organisme, un
contenant ou contenu textuel, un dire). En revanche, avec pourE, qui marque l'attribution d'un
point de vue, X doit obligatoirement permettre d'identifier un sujet parlant et épistémique.
C'est pourquoi d'après peut remplacer selon dans (49) et (50), contrairement à pour ((51),
(52)) :
(49) Selon [D'après] les propos d'un observateur, "les cartels de la drogue agissaient en
symbiose avec les structures économiques et politiques... ".
(50) Selon [D'après]les prévisions, la barre des 5 millions de chômeurs sera dépassée avant
la fin de l'année.
(51) * Pour les propos d'un observateur, "les cartels de la drogue agissaient en symbiose
avec les structures économiques et politiques... ".
(52) * Pour les prévisions, la barre des 5 millions de chômeurs sera dépassée avant la fin de
l'année.
Cela ne signifie pas que le régime de pourE soit obligatoirement un SN [+humain]. Il suffit
que X puisse référer indirectement à un ou des sujets de conscience via une fonction
pragmatique. Or, il n'existe pas de lien pragmatique culturel reliant les SN dénotant un dire
(les propos d'un observateur) ou un contenu textuel (les prévisions) à un sujet épistémique.
En revanche, les descriptions d'organismes ou de supports matériels d'information permettent
d'identifier une telle cible. C'est pourquoi on peut les rencontrer en régime de pourE :
(53) Pour le Congrès national africain (…), le futur Etat démocratique devra réorganiser
l'économie (…).
(54) Pour l'organe de l'armée, "les pays occidentaux n'ont pas changé (…)".
En (53), l'expression le Congrès national africain déclenche dans le cotexte où elle se trouve
(en position régime de pourE, c'est-à-dire en position d'instancier un énonciateur) une fonction
50
pragmatique telle qu'elle ne réfère pas au déclencheur, une réunion politique, comme dans Le
Congrès national africain a eu lieu le quinze mars, mais à la cible, les (ou une partie des)
membres du congrès. En rhétorique classique, il s'agit d'une synecdoque (le tout dénote la
partie). D'une façon analogue, l'organe de l'armée dans (54) ne désigne pas, comme dans
L'organe de l'armée est un mensuel, un support matériel d'information, mais le personnel
participant à sa rédaction. Le procédé est cette fois d'ordre métonymique (déclencheur et cible
entretiennent une relation de contiguïté).
La seconde conséquence majeure des caractéristiques sémantiques respectives des
trois formes envisagées réside dans la nature de l'information rapportée. Avec selonE et
d'aprèsE, on peut retransmettre aussi bien une "opinion" du référent de X qu'un "savoir" que
celui-ci a acquis par des moyens objectifs. Ainsi, en (55)
(55) Un élève du même âge en Croatie apprend que, "avec les Serbes, la paix n'existe pas",
car, d'après [selon] les manuels d'histoire, "ils tuent, pendent, massacrent, volent, brûlent et
enlèvent les gens pour les enfermer dans des camps".
le contenu de la deuxième citation exprime le point de vue sur les Serbes véhiculé par les
manuels d'histoire, et pas une connaissance obtenue par des moyens scientifiques (quels que
soient les rapports de ce qui est énoncé avec la réalité). En revanche, en (56) :
(56) D'après [Selon] le magazine Consumer Report, un enfant voit en moyenne 40 000 spots
de publicité par an.
On comprend que le fait qu'un enfant voit en moyenne 40 000 spots de publicité par an est
une donnée "objective" établie statistiquement et rapportée par le magazine Consumer Report.
Quant à pourE, il ne peut servir qu'à restituer une "opinion" du référent de X (qui est
toujours un énonciateur au sens strict avec pourE). Pour ne prendre que cet exemple, il est
difficile de rapporter au moyen de pourE les énoncés contenant des informations chiffrées, qui
prétendent refléter objectivement la réalité (parce qu'ils résultent d'un calcul) :
(57) ? Pour M. Chris Heunis, 64 000 Noirs ont été "réinstallés" en Afrique du Sud durant
l'année 1986.
Il va de soi que, moyennant un cotexte ou contexte favorable, (57) est possible. p est alors
présentée comme une évaluation ou une conviction, et pas comme une information objective
(on le sait, les chiffres sont souvent des opinions déguisées) :
(58) Pour M. Chris Heunis, 64 000 Noirs, et pour le parti adverse, la moitié seulement, ont
été "réinstallés" en Afrique du Sud durant l'année 1986.
M. Charolles (1987) retient deux différences sémantiques essentielles entre selon et
pour énonciatifs. Premièrement,
51
""Selon A, p" n'est possible que si A peut être considéré comme capable de produire du
langage, autrement dit que s'il peut jouer le rôle d'un locuteur potentiel." (p. 254), tandis que
"dans "pour A, p", il n'est pas du tout requis que A soit marqué du trait "+ humain"" (p. 253).
C'est ce que mettrait en évidence l'acceptabilité de (59) et l'inacceptabilité de (60) :
(59)
Pour un chat, toutes les souris ne se ressemblent pas.
(60) * Selon un chat, toutes les souris ne se ressemblent pas.
Deuxièmement, selonE permettrait le déclenchement d'une fonction pragmatique reliant un
déclencheur [-humain] à une cible [+humaine], au contraire de pourE. Ainsi, M. Charolles
explique l'acceptabilité de (61) et l'inacceptabilité de (62)
(61)
Selon la théorie de Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.
(62) * Pour la théorie de Russell, les noms propres sont des descriptions définies déguisées.
en arguant que selon permet le déclenchement d'une fonction pragmatique reliant le
déclencheur la théorie de Russell à la cible "Russell", tandis qu'avec pour,
"le principe d'identification (cf. G. Fauconnier 1984 : 12) qui fait qu'une description du
déclencheur peut servir à identifier la cible ne s'applique pas" (p. 254).
A la lumière de nos analyses précédentes, l'inacceptabilité de (60) ne nous paraît pas
proprement due au caractère [-humain] d'un chat, mais plutôt au fait qu'un chat n'étant pas
doué de parole, il n'a pas pu y avoir d'information première dont p serait le rapport. L'étoile à
(60) confirme donc que l'emploi de selon X implique qu'une information a été émise par le
référent de X (ce que note par ailleurs M. Charolles1). Comme le remarque M. Charolles, les
selonE sont couramment employés avec des SN[-humain]. Or, dans une bonne partie des cas,
ces SN ne permettent pas le déclenchement d'une fonction pragmatique les reliant à une cible
humaine, et sont employés pour une référence directe à un vecteur d'information non humain.
C'est le cas dans (61). Pour que l'analyse que M. Charolles fait de (61) et (62) soit
convaincante, il faudrait que le SN la théorie de Russell permette d'identifier la cible
"Russell" dans d'autres cotextes qu'en régime de selon, ce qui n'est pas le cas. On ne peut pas
dire "J'ai fait la connaissance de la théorie de Russell ce matin" pour signifier qu'on a fait la
connaissance de l'individu Russell (à moins d'y mettre beaucoup d'humour, et de vouloir
signifier que cet individu n'est pas un homme, mais une théorie).
En réalité, avec les selonE, c'est quand X est un SN[+humain] qu'il y a référence
indirecte. L'existence, bien connue, d'une fonction pragmatique reliant un déclencheur
[+humain] du type "auteur" à une cible du type "ouvrage de l'esprit" est illustrée par l'énoncé
1
Cité plus haut en 1.4.1.2..
52
canonique Georges Sand est sur l'étagère de gauche. Et lorsqu'on parle des "auteurs que l'on
fréquente assidûment", c'est à leurs ouvrages que l'on fait référence1.
L'inacceptabilité de (62) confirme qu'avec pourE, il faut que X dénote (ou permette
d'identifier via une fonction pragmatique) une entité dotée de conscience ou de capacités
perceptuelles. L'acceptabilité de (59) s'explique par le fait qu'un chat peut être considéré
comme tel.
P. Cadiot 1991 oppose pour-point de vue (notre pour aléthique) à selon-point de vue
sur la base de leurs propriétés distributionnelles. Acceptant les énoncés suivants
(63)
Selon Marie i, elle i est malade
(64)
a. Selon Marie i, elle i serait malade
b. Selon elle i, Marie i serait malade.
et refusant leurs correspondants avec pour (dans l'interprétation "point de vue") :
(65)
* Pour Marie i, elle i est malade.
(66)
a. * Pour Marie i, elle i serait malade.
b. ? Pour elle i, Marie i serait malade.
P. Cadiot voit dans ce contraste l'indice que selon enchaînerait sur l'énoncé, tandis que pour
enchaînerait sur l'acte d'énonciation de cet énoncé. Les enchaînements sur l'énoncé sont
"des gloses-commentaires de tel mot, expression ou proposition envisagés indépendamment de
leur énonciation : ils cherchent à gloser / commenter telle unité ou ensemble lexical(e) et non
le fait d'y avoir recours." (p. 43)
Les enchaînements sur l'énonciation "prennent au contraire pour argument le fait de dire
quelque chose, (a.) plutôt que rien, (b.) plutôt qu'autre chose, (c.) plutôt qu'autrement." (ibid.).
Cette analyse rencontre à notre avis plusieurs inconvénients. D'abord, les exemples
avec selon ne nous semblent pas mieux formés que les exemples avec pour. Ensuite, étant
donné la formulation des énoncés produits, on ne peut pas faire la part entre ce qui relève 1)
de la présence du conditionnel et 2) de problèmes de coréférence. Si nous le comprenons bien,
P. Cadiot estime que (66a) et (66b) montrent l'incompatibilité de pour-point de vue et du
conditionnel, incompatibilité qui serait liée au fait que "l'énoncé au conditionnel est déjà
marqué comme rapporté à un énonciateur autre que le locuteur" (p. 220). Or, pourE accepte
1
Il est certes possible d'identifier une cible humaine au moyen d'un déclencheur dont l'une des acceptions correspond à un
"ouvrage de l'esprit". C'est le cas des N polysémiques comme journal, qui peuvent renvoyer aussi bien à un support verbal
d'expression qu'au collectif humain qui y travaille (et au lieu où il est élaboré). On peut énoncer J'ai fait la connaissance de
l'ensemble du journal ce matin pour faire entendre qu'on a rencontré la totalité du personnel du journal. Nous reviendrons
plus loin sur cette question.
53
fort bien, à l'instar de selonE, la combinaison avec le conditionnel épistémique, pourvu que le
sujet thématique de p n'ait pas X pour antécédent :
(67)
Pour M. Tombesi, la lenteur de l'accession des pays de l'Est à l'économie de marché
(…) ne serait pas non plus un véritable problème (…). Le Monde diplomatique, déc. 93 : 26
(68)
Pour Marie, Pierre serait malade.
On a vu en 1.2.2.1. que lorsqu’un selonE et le conditionnel épistémique portent sur le même
constituant, la valeur primordiale d'emprunt du conditionnel est conservée, mais sa valeur
dérivée d'incertitude est mise en avant. Il en va de même avec pourE. Les jugements
d'inacceptabilité sur les exemples (66) ne sont donc pas liés à la présence du conditionnel,
mais à un problème de disjonction référentielle. Dans la mesure où ce problème se pose aussi
dans les énoncés avec selon, il ne permet pas de saisir de différence entre les selonE et les
pourE (nous expliquerons la difficulté de "Selon elle, Marie …" et de "Selon Marie, elle …"
en 4.4.2.4.).
La comparaison qu'opère P. Cadiot entre (69) et (70)
(69) Selon ses dires / ses propres termes, Marie est malade.
(70) * Pour ses dires / ses propres termes, Marie est malade.
est en revanche éclairante. Cependant, on peut en interroger le commentaire :
"le N (Marie) désigne "synechdochiquement" son référent en sa qualité d'argument d'une
proposition, conformément à un schéma de base [DIRE (MARIE)]. Or ce mode de
construction de la référence du N est impossible dans la lecture PDV de pour. La raison en est
que la lecture PDV de pour est "synechdochique" de manière inhérente : en disant pour N, je
ne parle pas directement de N, mais d'autre chose que je lui attribue, je donne une étiquette à
ses propos ou à ses pensées. Si [(70)] est mal formé, c'est parce qu'il est redondant : disant
pour N, j'ai déjà dit nécessairement quelque chose comme "pour ses dires"." (p. 220)
Cette explication pose problème parce qu'elle assimile deux aspects qu'il semble préférable de
distinguer : la construction de la référence du sujet de p, et la dénotation de X. Comme on l'a
vu, pour les dires de X (où X ne coréfère pas avec le sujet de p) ou pour les prévisions n'est
pas plus possible que pour ses dires. (70) n'est donc pas mal formé parce qu'il est redondant
mais parce que pourE marque que p est une représentation de X (qu'il a ou non exprimée), et
qu'on ne peut attribuer des représentations à des entités non pensantes (des dires).
1.4.1.3.2 Critères contextuels : les valeurs médiatives de second degré
Pour approfondir les premières approximations qui précèdent, il est nécessaire de faire
intervenir des critères ayant trait aux conditions d'emploi des différentes formes. Nous
voudrions montrer que les selonE, d'aprèsE et pourE n'impliquent pas que le référent de X, ou,
si X est [-humain], le sujet épistémique qui s'est exprimé par son truchement (pour simplifier,
54
appelons-le E, "l'énonciateur"1) a acquis l'information retransmise dans p de la même façon.
En d'autres termes, nous voudrions mettre en évidence le fait que ces formes véhiculent des
indications médiatives secondaires : avec selonE et d'aprèsE, le premier degré de médiation est
celui par lequel le locuteur signale que p est empruntée à un énonciateur. Le second degré de
médiation est celui par lequel le locuteur indique comment E a obtenu p.
Pour ce faire, nous adopterons la méthode et les critères mis en œuvre par O. Ducrot
(O. Ducrot et al. 1980 : 57-92, repris de O. Ducrot 1975) pour comparer différents verbes
d'opinion (considérer, trouver, estimer, juger, avoir l'impression, être sûr, penser, et croire)2.
O. Ducrot montre que ces verbes, quand ils sont à la première personne, ne supposent pas que
le locuteur a été amené à admettre p (le contenu de la complétive) de la même façon. Les
critères qu'il utilise (p. 84), qui sont les suivants
1. Critère P : le verbe implique un jugement personnel fondé sur une expérience.
2. Critère M : le verbe implique une expérience de la chose "elle-même".
3. Critère O : le verbe implique une prédication originelle.
4. Critère C : le locuteur se présente toujours comme certain de l'opinion exprimée dans la complétive.
5. Critère R : le locuteur présente toujours son opinion comme le produit d'une réflexion.
seront ainsi reformulés pour être appliqués à notre objet :
1. Critère P : le SP implique un jugement personnel fondé sur une expérience.
2. Critère M : le SP implique que E a eu une expérience de la "chose elle-même."
3. Critère O : le SP implique que p est une prédication originelle.
4. Critère C : E est toujours présenté comme certain de l'information exprimée.
5. Critère R : p est toujours présentée comme le produit d'une réflexion.
Justifions ces modifications : bien entendu, trivialement, un SP n'est pas un verbe ;
moins trivialement, tandis que O. Ducrot s'intéresse aux verbes à la première personne, nous
traitons en priorité des selon X, d'après X et pour X énonciatifs, dans lesquels X ≠ moi (d'où
le remplacement de "locuteur" par "énonciateur"), même si selon / d’après / pour moi sont
également examinés, à titre secondaire ; enfin, si les verbes "d'opinion" servent, par définition,
à introduire une opinion, les selonE et d'aprèsE peuvent indexer, on l'a vu plus haut, des
informations qui ne peuvent pas être décrites comme des "opinions" (d'où le remplacement de
1
La notion d'"énonciateur" désigne ici un sujet parlant distinct du locuteur (celui qui émet l'énoncé "selon / d'après / pour X,
p") mais qui ne se confond pas forcément avec l'entité dénotée par X : par exemple, si X = les déclarations du président ou le
rapport du FMI, l'"énonciateur" est le président ou les membres du FMI ayant rédigé le rapport. Ce sujet peut être implicite
(les prévisions, les statistiques les plus récentes, etc.).
2
Je remercie chaleureusement C. Michaux pour m'avoir indiqué l'intérêt de ces travaux de O. Ducrot pour mon travail.
55
"opinion" par "information" ou "p"). On va constater qu'une fois ces aménagement pratiqués,
les critères forgés par O. Ducrot pour les verbes sont fort opératoires pour distinguer les
différents adverbiaux énonciatifs, ainsi que les formes non énonciatives dans lesquelles X =
moi. Ils permettent en outre de faire apparaître des affinités sémantiques entre certains verbes
et certaines formes prépositionnelles.
Le critère P permet d'opposer d'aprèsE, d'une part, à selonE et pourE d'autre part. En
effet, d'aprèsE peut être employé dans une situation où E a fondé son opinion ou son savoir,
non sur une expérience de ce dont il a parlé, mais sur la foi d'une autre opinion ou d'un autre
savoir, prises comme des autorités ; en revanche, selonE et pourE impliquent que ce qui est
exprimé procède d'un jugement personnel forgé à partir de l'expérience, directe ou indirecte.
Par exemple1, si Jean a donné son avis sur un film qu'il n'a pas visionné, mais dont il sait
seulement qu'il a reçu une bonne critique, je rapporterai plus spontanément sa réponse au
moyen de d'après que de selon ou pour :
(70) D'après Jean (qui le tient de la critique), il est intéressant.
(71) ? Selon / Pour Jean (qui le tient de la critique), il est intéressant.
Il en va de même si l'on me demande de me prononcer sur un film dont je sais uniquement
qu'il est jugé bon par la critique :
(72) D'après moi, il est intéressant (parce que les critiques sont bonnes).
(73) ? Selon / Pour moi, il est intéressant (parce que les critiques sont bonnes).
Le critère M permet de distinguer selonE et d'aprèsE, d'un côté, de pourE d'un autre
côté. SelonE et d'aprèsE n'impliquent pas que E ait une expérience de ce que O. Ducrot appelle
"la chose elle-même" dont traite p. En effet, avec selonE et d'aprèsE, E peut avoir inféré
l'information de "certaines circonstances, liées certes à la nature du fait ou de l'objet jugé,
mais qui peuvent lui être extérieures" (O. Ducrot, 1980, p. 75-76). En revanche, pourE
impose que l'information soit un jugement personnel, et que ce jugement se "fonde sur une
expérience, directe ou indirecte", de la "chose elle-même"" (ibid.). Imaginons une situation où
Jean a prononcé un jugement négatif sur des appareils d'une certaine marque sans les avoir
testés lui-même (sans expérience de la "chose elle-même") mais en se fondant sur le fait qu'il
connaît des usagers déçus (en se fondant sur des circonstances extérieures). Je retransmettrai
plus volontiers son opinion avec selon ou d'après qu'avec pour :
1
Les situations invoquées pour illustrer les critères P, M et O sont reprises de O. Ducrot 1980.
56
(74) Selon / D'après Jean (qui connaît de nombreux utilisateurs mécontents), ces appareils
ne sont pas solides.
(75) ? Pour Jean (qui connaît de nombreux utilisateurs mécontents), ces appareils ne sont
pas solides.
Selon et d'après sont également plus appropriés si c'est moi qui juge négativement les
appareils en question parce que des usagers s'en plaignent :
(76) Selon / D'après moi, ces appareils ne sont pas solides (parce qu'il y a de nombreux
usagers mécontents).
(77) ? Pour moi, ces appareils ne sont pas solides (parce qu'il y a de nombreux usagers
mécontents).
Le critère O oppose à nouveau pourE à selonE et d'aprèsE. PourE signale une
"prédication originelle", selon l'expression de O. Ducrot, contrairement à selon et d'après, qui
acceptent d'être employés quand la prédication est "seconde". O. Ducrot parle de prédication
"originelle" quand un prédicat nouveau est attribué à un objet, et de prédication "seconde"
quand "les jugements préalables sont considérés comme acquis, et [que] l'on se fonde sur eux
sans en faire l'objet même de l'activité de parole" (p. 78). Cette distinction permet de rendre
compte du fait que, dans une situation où un douanier a dû évaluer la qualité d'un vin en
fonction d'une classification préexistante des "bons vins" et des "vins ordinaires", on
rapportera plus volontiers son verdict au moyen de selonE et d'aprèsE que de pourE. En effet,
en utilisant pourE, on laisse plutôt entendre que le douanier a exprimé une appréciation
purement personnelle (fondée sur ses propres critères de ce qu'est un bon vin) :
(78) Pour le douanier, c'est un bon vin.
A l'inverse, avec selon et d'après, le douanier a pu simplement reconnaître le vin comme "un
bon vin" selon les critères en vigueur pour l'importation des vins :
(79) Selon / d'après le douanier, c'est un bon vin.
C'est pourquoi (79) s'accommode mieux que (78) de la suite selon les critères en vigueur :
(80) ? Pour le douanier, c'est un bon vin selon les critères en vigueur.
(81) Selon / d'après le douanier, c'est un bon vin selon les critères en vigueur.
De même, si je suis le douanier dans la situation invoquée, j'emploierai plutôt selon / d'après :
(82) ? Pour moi, c'est un bon vin (selon les critères en vigueur).
(83) Selon / d'après moi, c'est un bon vin (selon les critères en vigueur).
Ce critère est essentiel pour distinguer pourE des autres marques envisagées. PourE indique
que E s'est fondé sur ses représentations personnelles pour créer p. C'est pourquoi pour peut
être employé, notamment quand X = moi, pour revendiquer le caractère subjectif de p. Ainsi,
57
devant un mur à la couleur indéfinie (glauque), deux interlocuteurs peuvent commenter ainsi
ce qu'ils perçoivent (cette situation n'est pas mentionnée par O. Ducrot) :
(84) A. Pour moi, c'est du vert.
B. Non, pour moi, c'est du bleu.
Appliquons maintenant à selon, d'après et pour les deux derniers critères invoqués
(mais ni justifiés ni commentés par O. Ducrot), en commençant par le critère C (E est toujours
présenté comme certain de l'information exprimée). Dans "selon / pour X, p", E est présenté
comme certain de p. D'où la difficulté de (85) et (86) :
(85) ? Selon / pour Marie, Pierre est malade, mais elle n'en est pas sûre.
(86) ? Selon / pour moi, Pierre est malade, mais je n'en suis pas sûre.
En revanche, d'après X n'implique pas que E tienne p pour une certitude :
(87) D'après Marie, Pierre est malade, mais elle n'en est pas sûre.
(88) D'après moi, Pierre est malade, mais je n'en suis pas sûre.
Concernant le critère R (p est toujours présentée comme le produit d'une réflexion),
imaginons une situation où l'on cherche à faire deviner à un enfant dans quelle main est caché
un bonbon, sans qu'il dispose d'aucun indice lui permettant de l'inférer. On lui dira plutôt (89)
que (90)
(89) D'après toi, dans quelle main est caché le bonbon?
(90) ? Selon toi / Pour toi, dans quelle main est caché le bonbon?
Et si l'enfant a désigné la main gauche, je commenterai plus naturellement son choix avec (91)
qu'avec (92) :
(91) D'après Paul, le bonbon est caché dans la main gauche.
(92) ? Selon / Pour Paul, le bonbon est caché dans la main gauche.
Nous confrontons ci-dessous la classification des verbes d'opinion à laquelle aboutit
O. Ducrot (p. 84) à celle des adverbiaux énonciatifs sur laquelle nous débouchons en prenant
en compte les cinq critères retenus. On observe donc les correspondances sémantiques
suivantes : pour - considérer que, selon - juger que, et d'après - croire que. Ces
correspondances sont partielles : les selonE et d'aprèsE (X ≠ moi) n'indexent pas seulement
des opinions, rappelons-le, et il existe peut-être des verbes non envisagés par O. Ducrot
encore plus proches des différentes formes prépositionnelles.
Selon, d’après, pour et les V d’opinion
58
Considérer
Trouver
Estimer
Juger
Avoir l'impression
Etre sûr
Penser
Croire
P
+
+
+
+
+
-
M
+
+
+
-
O
+
+
-
C
+
+
+
+
-
R
+ Pour
+
+ Selon
+
- D'après
P M O C R
+ + + + +
+ -
-
+ +
- -
-
-
-
1.4.1.4 Conclusion
La valeur énonciative de d'après et de selon procède de leur valeur médiative, dont
dérivent aussi leurs emplois médiatifs non énonciatifs. Pour ne dispose pas de valeur
médiative non énonciative et n'indique pas l'emprunt d'information mais l'attribution
d'opinion. Cela ne remet pas en cause l'existence d'une relation entre les valeurs énonciative et
médiative, mais montre que la valeur énonciative n'est pas dépendante du trait médiatif. Le
point commun entre les selon, pour et d'après X que nous appelons énonciatifs (parce qu'ils
sont incidents à ce qui est appréhendé comme un rapport de discours) n'est pas qu'ils signalent
que p est empruntée à autrui (trait médiatif) mais que p est vraie dans un univers énonciativoépistémique (trait aléthique). La notion de valeur énonciative transcende les distinctions entre
marqueurs d'attribution et marqueurs d'emprunt, et permet de donner un axe à l'étude de
marques dont la fonction commune est de relativiser la vérité de p à l'entité dénotée par X.
C'est l'approche adoptée M. Charolles 1997, et la nôtre.
Les conclusions formulées ci-dessus concernent cependant seulement un premier
niveau d'analyse, qui a trait à l'énoncé de L. Faute de mieux, nous parlerons de valeurs de
premier niveau. Le tableau suivant répertorie les différentes valeurs de premier niveau des
selon, d'après et pour X aléthiques :
Valeur énonciative (emprunt / attribution)
Valeur médiative non
énonciative
Source humaine Source non humaine Savoir Opinion
Selon X
X
X
X
X
X
D'après X X
X
X
X
X
Pour X
X
X
Les valeurs de premier niveau de selon, d’après et pour aléthiques
A un second niveau d'analyse, la notion de médiation s'est avérée pertinente pour
l'ensemble des expressions envisagées. Les selon, pour et d'après énonciatifs marquent aussi,
à l'instar des V d'opinion, comment E (le référent de X ou le sujet épistémique et parlant qui
s'est exprimé via un support d'information, si X est [-humain]) a obtenu l'information qu'il a
transmise (valeur médiative secondaire), et l'attitude de plus ou moins grande certitude qu'il
59
entretient à l'égard de celle-ci. En indexant un énoncé avec un selonE, on indique que E s'est
investi intellectuellement (rationnellement) dans la création de p (une opinion ou un
savoir), qu'il ne l'a pas empruntée ou inventée, mais qu'il l'a inférée d'indices "objectifs" du
sujet traité, ou reconnus intersubjectivement comme tels. C'est en raison de l'objectivité
supposée du mode d'obtention de l'information que E est présenté comme certain de p. Ces
traits (rationalité, certitude) expliquent que les selonE soient, parmi les adverbiaux énonciatifs,
les plus représentés dans la presse à thèse et les textes scientifiques. On notera que
l’indication de l’inférence "rationnelle" constitue la valeur médiative primaire des selon X
médiatifs non énonciatifs (dont selon moi), qui marquent que L a acquis l’information au
moyen de ce type d’inférence (cf. 1.2.). Cela porte à supposer que l’émergence (ou la mise
en avant) de la valeur d’emprunt entraîne leur déplacement au second plan.
L'emploi de pourE laisse entendre que E a élaboré l'opinion dénotée dans p
personnellement, en se fondant sur des critères strictement personnels (ses représentations
propres) et pas sur l'avis d'un tiers ou sur des indices extérieurs. C'est pourquoi pourE suppose
que E est convaincu de cette opinion et pourquoi, en utilisant cette expression, on peut
vouloir appeler l'attention sur le caractère "subjectif" de p (pour moi peut même servir à le
revendiquer).
En utilisant d'aprèsE, on ne signale rien de la façon dont E a acquis l'information, non
plus que de son attitude à l'égard de celle-ci. Mais cette sous-détermination est à double
tranchant. Par défaut, et par contraste avec les indications véhiculées par les autres formes, on
a tendance à l'utiliser et à l'interpréter comme la marque du manque d'objectivité et de
l'incertitude de E, et en conséquence, comme l'expression d'une distance du locuteur.
La sélection des selonE comme paradigmes de la classe est motivée par la moindre
latitude d'emploi des pourE et le fait que d'aprèsE relève plutôt du registre oral (tandis que
notre corpus est écrit). D'après a été choisi comme critère de reconnaissance des selonE parce
qu'il recouvre mieux selonE que pourE, qui est utilisable dans une partie très restreinte des
emplois énonciatifs de selon1.
Dans la suite, il ne sera plus directement question que des selonE.
1
Rappelons que le remplacement de selon par suivant (qui n'a pas été traité par souci de concision), n'est pas un critère de
reconnaissance opératoire pour reconnaître les selonE : il ne peut régir un pronom, et recouvre l'ensemble des usages,
médiatifs et non-médiatifs, de selon. En outre, on ne perçoit pas de nuance de sens dans les emplois "conformité" et
"dépendance" de selon et suivant.
60
1.4.2 LES SELON ENONCIATIFS ET LES VERBES INTRODUCTEURS
DE DISCOURS RAPPORTE
A première vue, et si l'on se cantonne au domaine de la phrase, les SP énonciatifs
remplissent la même fonction que les V déclaratifs et épistémiques : ils marquent l'emprunt ou
l'attribution d'un dire ou d'une pensée à une source autre que le locuteur. Aussi nombre
d'auteurs envisagent-ils, explicitement ou implicitement, la possibilité d'inscrire leur étude
dans le champ du discours rapporté (DR)1.
Mais à notre connaissance, aucune étude ne se consacre à la comparaison systématique
des implications, sur les plan logique, grammatical, énonciatif et discursif, de l'emploi d'un V
ou d'un SP. Tandis que C. Bally 1914 opposait la reproduction objective du dire (discours
direct, indirect et indirect libre) à la reproduction subjective (à l'entendre, d'après), M.
Charolles 1987 compare au contraire les formes verbales et prépositionnelles pour montrer
qu'elles ont le même fonctionnement sémantico-pragmatique. Mettant en regard (93) et (94) :
(93) Selon Max, la femme de Paul aurait un amant.
(94) Max affirme que la femme de Paul aurait un amant.
il remarque en effet que les deux formes induisent la même ambiguïté quant à l'instance
prenant en charge la modalité d'incertitude exprimée par le conditionnel2, et conclut qu'elles
sont équivalentes sur le plan logique : dans le discours indirect (DI), comme dans les énoncés
avec selon sans guillemets, "L'acte de langage indiqué dans p est décrit comme assumé par A
[le référent de X] et non par L o [le locuteur]" (p. 252).
En 1997, M. Charolles compare à nouveau les SP en selon et les V introducteurs de
DI, mais cette fois à l'échelle textuelle, pour montrer que les premiers peuvent porter sur X
unités au-delà de la phrase qui les accueille, tandis que la portée des seconds est limitée à leur
complément.
Partant des constats de M. Charolles 1987 qui tendent à assimiler les énoncés indexés
par selon A à du DI, L. Rosier (1999) appelle l'attention sur le fait que les formes
prépositionnelles introduisent aussi des "énoncés guillemetés" (de formats divers, allant du
mot aux "interventions discursives plus larges"). Elle précise que si, généralement, nulle
marque personnelle ou temporelle ne permet de déterminer si l'on se trouve alors en présence
1
C'est le cas de C. Bally 1914 concernant les formes en d'après, de D. Maingueneau 1976 concernant les formes en selon X,
et de M.M. de Gaulmyn 1989 concernant les SP en pour X. C. Kerbrat-Orecchioni 1980 mentionne les selon X comme des
opérateurs de DR, à côté des expressions verbales comme X déclare et X estime que. J..-M. Adam 1990b réunit sous le terme
générique "marques d'attribution des propositions" ce qu'il nomme "les formes du discours relaté" (direct, indirect et indirect
libre), les marques d'hétérogénéïté explicite (guillemets entre autres) et les formes en selon.
2
Nous revenons sur l'exemple (93) et son analyse sous 4.5.2.1..
61
de discours direct (DD) ou indirect (puisqu'il existe des guillemets de discours indirect),
certains énoncés ressortissent clairement du DD, avec guillemets et personne non transposée.
En réponse à certaines définitions des formes en selon A, qui mettent en avant leur valeur
modalisatrice, elle insiste en outre sur le fait qu'elle n'ont généralement qu'une "valeur
testimoniale" (ce terme est apparemment entendu au sens de valeur médiative non modale),
notamment dans la presse. Elle conclut que
"L'attribution des formes en selon A et apparentées dépasse la classique trilogie du discours
rapporté", mais qu'il s'agit bien de DR, même si "la visée est davantage rhétorique,
argumentative" (p. 200).
D'autres refusent cette intégration. Ainsi, J. Authier Revuz (dès 1992) restreint le
champ du DR aux DD et DI et parle de "modalisation en discours second" pour les "modalités
lexicales" du type selon X, comme pour les "modalités morphologiques" (le conditionnel
"modal") et les "modalités syntaxiques" (les propositions incises), l'ensemble de ces procédés
ressortissant du "rapporter un discours autre".
La question de savoir si les introducteurs d'univers d'énonciation relèvent ou non du
champ du DR est une question théorique, la réponse dépendant d'une définition préalable du
DR. Etant donné la variété des définitions proposées, nous tâcherons d'éviter autant que faire
se peut de nous situer à ce niveau, et nous nous attacherons à relever certains points de
discordance entre énoncés prépositionnels et verbaux, qui se manifestent aux plans lexical,
grammatical, énonciatif et discursif, et qui n'ont pas été pointés par les auteurs évoqués1. Les
SP énonciatifs, en tant que constituants extra-prédicatifs et exophrastiques, jouissent d'un
certain nombre de propriétés spécifiques qui les prédisposent à jouer un rôle
d'encadrement, au niveau phrastique et textuel, et qui sont à l'origine de la fonction
rhétorique qu'assument les phrases qui les accueillent. Ce sont principalement ces
caractéristiques que nous ferons apparaître, en comparant en prorité les selonE à dire (que)
(choisi pour son caractère prototypique, dû à sa neutralité sémantique) et à juger que (reconnu
en 1.4.1.3.2. comme le pendant verbal de selon).
1.4.2.1 Aspects sémantiques : nature de la source et de l'information
1
Cette démarche comparative est légitimée empiriquement par le fait que, dans les textes, particulièrement les textes
expositifs, explicatifs et argumentatifs, les verbes dicendi et les SP énonciatifs sont utilisés en alternance pour retransmettre
le dit d'autrui.
62
Cette section rassemble et complète des observations faites en divers points de ce
travail qui contribuent à situer le contenu sémantique des selonE par rapport à celui de ses
concurrents verbaux, dire (que) et juger que.
1.4.2.1.1 Discours "rapporté"
Le régime des selonE peut renvoyer à une personne, un organisme, un support matériel
d'information (organe de presse, rapport, étude, document, etc.) ou un dire :
(95) (297) Selon le professeur Hadden, "la télévision a transformé la religion (…)".
(96) (374) Selon la Banque mondiale, le budget courant pour l'éducation était en 1989 d'environ
4 dollars par an pour un élève du primaire (…).
(97) (21) Selon une étude récente publiée par l'Académie des sciences de Russie, le crime
organisé contrôle 40 % de l'économie (…).
(98) (22) Selon les propos d'un observateur, "les cartels de la drogue agissaient en symbiose
avec les structures économiques et politiques ... (…)".
En revanche, le V dire n'accepte naturellement pour sujet que les expressions
renvoyant, directement ou indirectement, à des énonciateurs au sens strict, et tolère tout au
plus celles qui réfèrent à des supports matériels d'information :
(99) Le professeur Hadden dit que / dit : "la télévision a transformé la religion ".
(100) La Banque mondiale dit que le budget courant pour l'éducation était en 1989 d'environ
4 dollars par an pour un élève du primaire.
(101) ? Une étude récente publiée par l'Académie des sciences de Russie dit que le crime
organisé contrôle 40 % de l'économie.
(102) * Les propos d'un observateur disent / déclarent / annoncent que "les cartels de la
drogue agissaient en symbiose avec les structures économiques et politiques".
Cela ne signifie pas que le sujet de dire soit nécessairement un SN[+humain]. Certains
SN qui dénotent un support matériel d'information permettre d'identifier une cible humaine
via une fonction pragmatique. (104) ci-dessous, forgé d'après (103), est possible parce qu'il
existe un lien pragmatique reliant un journal à ses rédacteurs, et que le SN Le Financial Times
renvoie moyennant une synecdoque à ceux qui le rédigent1 :
(103) (20) Selon le Financial Times, Darby "envisage d'investir dans le secteur des banques
d'affaires péruviennes (…)".
(104) Le Financial Times dit que Darby "envisage d'investir dans le secteur des banques
d'affaires péruviennes".
1
On a déjà fait remarquer que cette polysémie est présente dans le N journal lui-même, et dans ses hyponymes, susceptibles
de désigner entre autres aussi bien l'objet de papier (Le journal / Le Financial Times est sur la commode) que l'organisme de
presse (Le journal / Le Financial Times a été fondé en 1985).
63
1.4.2.1.2 Savoir inféré
Avec les emplois "emprunt et création" de selon (selon le plan, la cuisine est à côté du
salon)1, p n'est pas seulement un rapport de discours, mais exprime aussi un savoir déduit d'un
discours performatif (un texte de loi), ou d'un objet sémiotique (un plan). Quand la source
invoquée est un texte législatif (à savoir un support d'information verbal), le remplacement du
SP par un V déclaratif est possible, mais il entraîne une déperdition de sens :
(105)
(42)
Selon la législation en vigueur, aucun prêt ne peut être fait à l'URSS (…).
(La législation stipule qu' / étant donnée la législation / conformément à la législation, p.)
(106) La législation en vigueur "dit" qu'aucun prêt ne peut être fait à l'URSS.
Dans (105), la dimension performative du texte législatif est conservée, ce qui n'est pas le cas
en (106). Quand selon régit un N de "loi" ou de "modèle", qu'il est frontal et extra-prédicatif,
et que p est au présent, il peut y avoir coalescence2 des valeurs énonciative et "conformité".
C'est typiquement le cas en (105), où il est impossible de démêler les significations
énonciative et "conformité". C'est pourquoi p est à la fois rapportée et assertée3. Le
complément d'un V déclaratif n'est pas asserté. Dans "X dit que p", c'est l'ensemble de
l'énoncé qui est asserté, et pas p4. Les pancartes prohibitives pendues dans nos universités,
Selon le décret Z, il est interdit de fumer dans les lieux publics passeraient pour de timides
admonestations ainsi reformulées : Le décret Z édicte qu'il est interdit de fumer dans les lieux
publics.
Avec le deuxième type d'emplois "emprunt et création", illustré par (107)
(107) Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
(Le plan "dit" que / A en juger par le plan, la cuisine est à côté du salon.)
le support d'information est non-verbal, et il n'existe pas de "discours" premier. Cela explique
la difficulté de gloser ce type d'exemple au moyen du V dire sans l'entourer de guillemets et
l'incongruïté d'une "citation" :
(108) ? Le plan dit que la cuisine est à côté du salon.
(109) Le plan "dit" que la cuisine est à côté du salon.
(110) * Le plan "dit"/ Selon le plan, "la cuisine est à côté du salon".
Avec ou sans guillemets, la glose en dire ne traduit à nouveau qu'un aspect du sens de (107),
où p peut être considérée comme assertée, du fait de la relation conventionnelle d'analogie
1
Présentés en 1.2.3.
Rappelons que nous entendons ce terme au sens défini par P. Cadiot 1991 : superposition de deux valeurs.
3
Les énoncés du type (105) sont analysés en détail sous 2.1.2.
4
Bien sûr, dans "Selon X, p", quand selon X a une valeur clairement énonciative, c'est également l'ensemble de l'énoncé qui
est asserté, et pas p.
2
64
existant entre l'objet signifiant (le plan) et l'objet signifié (l'appartement). La double fonction
de rapporter une information et d'exprimer dans le même temps une connaissance acquise ne
fait pas partie des attributions du V dire pris dans son acception propre.1
Dans les énoncés impliquant un selon X "emprunt et création" ((105) et (107)), le
statut des contenus indexés est problématique. Dans la mesure où la retransmission de
l'information s'accompagne d'une assertion, la notion de "discours rapporté", même dans un
sens étendu, ne semble pas adéquate.
1.4.2.1.3 Opinions "rapportées"
Contrairement à juger que, mais comme dire que, selonE implique qu'une information
a été effectivement communiquée par le référent de X :
(111) Sophie juge que je suis idiote, mais elle ne l'a jamais dit.
(112) ?? Selon Sophie, je suis idiote, mais elle ne l'a jamais dit.
Contrairement à dire que, mais à l'instar de juger que, selonE présuppose l'adhésion de
l'énonciateur2 à ce qu'il a énoncé :
(113) Sophie dit que je suis idiote, mais elle ne le pense pas.
(114) * Selon Sophie / Sophie juge que je suis idiote, mais elle ne le pense pas.
Les selonE servent à restituer une information, et comme juger que, permettent de
rapporter uniquement une déclaration (affirmation ou négation), et pas une question3,
injonction, ou une expression typique de l'énonciation de discours (apostrophe, interjection,
onomatopée, insulte) :
(115) Marie a dit : "Sophie viendra-t-elle ?" / "Viens ! ".
(116) Jean a dit : "Mon colonel !" / "oh !" / "Zut !" / "Broum broum, la voiture !" .
(117) * Selon Marie, / Marie a jugé : "Sophie viendra-t-elle ?" / "Viens !".
(118) * Selon Jean, / Jean juge : "Mon colonel !" / "Oh !" / "Zut !".
1
Nous précisons "dans son acception propre", parce que des énoncés métaphoriques comme Ses rides disent son âge, où dire
prend le sens de révéler, trahir, illustrent un emploi médiatif non énonciatif du V, paraphrasable, du reste, au moyen de
d'après, et pas de selon (D'après ses rides, il a un certain âge. versus * Selon ses rides, il a un certain âge.). De fait, des rides
ne sont pas des signes intentionnels ! Bien que marqué, ce type d'emploi confirme la proximité sémantique entre médiation et
introduction de DR.
2
Ou du sujet qui s'est exprimé par le truchement du médium d'information, quand X est [-humain].
3
La retransmission au moyen de selon d'une question formulée par l'énonciateur est possible au-delà de p, cf. 4.5.5..
65
En énonçant Selon X, p on implique à la fois que le référent de X (ou le sujet de
conscience à l'origine de p) a dit p et qu'il est convaincu de p. Une glose (très)
approximative des selonE devrait combiner dire que et juger que.
1.4.2.1.4 La "présupposition de particularité" de la source
Contrairement au procès que dénotent les V introducteurs de paroles et pensées
rapportées, les SP énonciatifs n'acceptent pas, ou très difficilement d'être quantifiés
distributivement ou universellement :
(119) Chacun a dit / jugé que la soirée avait été réussie.
(120) Tout le monde a dit / jugé que la soirée avait été réussie.
(121) ?? Selon chacun, la soirée a été réussie.
(122) ?? Selon tout le monde, la soirée a été réussie.
Les selonE incitent à conceptualiser la source d'information comme "particulière"
parce qu'ils présupposent que l'information retransmise n'a pas été, et n'aurait pas pu être
communiquée par l'ensemble des énonciateurs susceptibles d'être concernés par le
thème traité dans p. Il n'y a guère de pertinence à spécifier l'origine d'une information émise
par "chacun" ou par "tout le monde". Une telle précision n'a de raison d'être que si
précisément l'ensemble des énonciateurs possibles (dans une situation inférable du cotexte)
n'aurait pas pu, ou pas voulu dire p.
1.4.2.2 Aspects syntaxico-sémantiques : le traitement de la phrase
Les V de parole et les V épistémiques sont, à l'instar de tous les V, des prédicats
descriptifs, qui ont la particularité de référer à un acte d'énonciation et / ou de pensée. Les SP
énonciatifs sont quant à eux des marqueurs instructionnels, qui réfèrent à une source
d'information, mais pas à un acte d'énonciation. Avec les selonE, l'acte de production
d'information originel est présupposé. Cette différence est à l'origine des phénomènes qui
nous intéresseront dans ce chapitre.
1.4.2.2.1 Interrogation et négation
Comme tout procès, celui que dénote un V introducteur de discours rapporté peut faire
l'objet d'une négation ou d'une interrogation. L'acte de production d'information étant
66
présupposé avec les selonE, la négation et l'interrogation ne peuvent porter que sur le contenu
propositionnel, et le SP reste en dehors de leur portée :
(123) Marie n'a pas dit que Pierre viendrait / "Pierre viendra".
(124) A. Marie a-t-elle dit que Pierre viendrait / "Pierre viendra" ?
B. Oui, Marie a dit que Pierre viendrait / "Pierre viendra".
(125) Selon Marie, Pierre ne viendra pas / "Pierre ne viendra pas".
(126) A. Selon Marie, Pierre viendra-il ?
B. Oui, selon Marie, Pierre viendra.
Dans (123), la négation, et dans (124), l'interrogation portent sur un acte de Marie (et
répondre pertinemment à la question de A, c'est dire si oui ou non Marie a dit que p / "p").
(125) n'a bien sûr pas le même sens que (123), et la question de A dans (126) n'équivaut pas à
celle de (124) : le fait que Marie ait donné son avis sur l'éventuelle venue de Pierre est
présupposé, et n'est pas "mis en question". A pose une question concernant Pierre, en
demandant à B de restreindre le champ de véridicité de sa réponse aux croyances exprimées
par Marie. Quand le contenu propositionnel a une forme interrogative, le SP porte sur la
réponse à la question, et pas sur cette question elle-même - quoiqu'il soit en incidence avec
elle. M. Charolles 1997 souligne que c'est l'une des caractéristiques définitoires des
introducteurs d'univers en général, qui "visent le contenu propositionnel de la réponse
demandée et non pas l'acte de demande d'information" (p. 32).
1.4.2.2.2 Repérage temporel
Les V déclaratifs et épistémiques, comme tous les V, sont des formes variables qui
reçoivent entre autres des marques de temps, de mode, et d'aspect. Ces marques aspectotemporelles situent l'acte de parole primitif par rapport au "maintenant" de l'énonciation de L.
En revanche, les selonE ne délivrent par eux-mêmes aucune indication sur le moment de l'acte
d'énonciation premier qui fait l'objet d'une retransmission et ne le situent donc pas par rapport
à la situation actuelle d'énonciation. C'est pourquoi on peut utiliser le même énoncé pour
rapporter une information pratiquement contemporaine de la situation actuelle d'énonciation
que pour retransmettre une information produite et acquise à un moment antérieur (pourvu
que cette information soit supposée toujours d'actualité). Que Sophie se soit exprimée sur
l'état de santé de Pierre il y trois jours ou deux secondes, si son appréciation a quelque chance
d'être toujours pertinente, je rapporterai ses dires de la même façon :
(127) Selon Sophie, Pierre se sent mieux.
67
En effet, ce n'est pas l'acte de dire de Sophie qui est localisé dans le temps par rapport à celui
de L, mais ce à quoi renvoie p, l'état de mieux être de Pierre. Dans les énoncés introduits par
les selonE, le temps employé dans les propositions indexées est relatif à l'énonciation de L, et
pas à celle de l'énonciateur, qui n'est pas dénotée :
(128) Selon Sophie, Pierre se sent mieux (aujourd'hui).
(129) Selon Sophie, Pierre se sentait mieux (avant).
Dans le DI, c'est le procès de dire de l'énonciateur qui est repéré par rapport au présent
de l'énonciation de L. Le temps de la complétive est, lui, fonction de celui du V introducteur,
selon la règle de concordance des temps. Repéré temporellement, le procès de dire peut être
situé de façon plus précise en adjoignant au V un circonstant de temps. Il est plus malaisé de
situer dans le temps l'acte d'énonciation primitif sous-entendu par l'emploi d'un selonE,
puisqu'il n'est pas fait référence à cet acte :
(130) Hier / le 5 avril 1989, Sophie a dit / jugé que Pierre se sentait mieux / : "Pierre se sent
mieux."
Sophie a dit / jugé hier / le 5 avril 1989 que Pierre se sentait mieux / "Pierre se sent mieux."
(131) Hier / le 5 avril 1989, selon Sophie, Pierre se sentait mieux.
Selon Sophie, Pierre se sentait mieux hier / le 5 avril 1989.
La lecture la plus immédiate de (130) est celle où le complément temporel date l'action de dire
/ juger de Sophie. A l'inverse, dans (131), l'interprétation la plus accessible est celle où le
circonstant de temps indexe le contenu propositionnel, c'est-à-dire où il repère dans le temps
l'état de mieux-être de Pierre. D'où l'incongruité de la "citation", qui laisse le complément
temporel sans support :
(132) * Hier / le 5 avril 1989, selon Sophie, "Pierre se sent mieux."
Le seul biais dont on dispose dans un énoncé prépositionnel pour situer
temporellement l'émission des contenus restitués est d'assortir le désignateur régi, quand c'est
possible, d'un complément du N (apposé ou lié), qui qualifie X sur le mode restrictif :
(133) (335) L'opération, menée entre 1966 et 1968, a fait dix mille victimes paysannes
indigènes selon le Guardian, 7 avril 1970.
(134) L'opération, menée entre 1966 et 1968, a fait dix mille victimes paysannes indigènes
selon le Guardian du 7 avril 1970.
Si en (133), on transforme le complément du N en complément circonstanciel en y ajoutant un
déterminant, l'énoncé obtenu est mal formé (si l'on ne tient pas compte de la lecture, d'ailleurs
contradictoire, où le circonstant temporel est incident à p) :
68
(135) * L'opération, menée entre 1966 et 1968, a fait dix mille victimes paysannes indigènes
selon le Guardian, le 7 avril 1970.
Quand X n'accepte pas une restriction temporelle, par exemple quand il s'agit d'un humain, on
peut faire appel à des locatifs renvoyant à des entités "datables" :
(136) Selon le premier ministre dans son discours télévisé du 7 avril, des changements
s'annoncent.
Le caractère atemporel du SP énonciatif a pour conséquence que, en l'absence de
modifieur à valeur temporelle à droite du SN régi, l'acte de production d'information
présupposé semble transcender le temps, ce qui occasionne des emplois comme
(137) Selon Shakespeare, le monde est un théâtre.
qui nous invite à conceptualiser l'acte de production d'information (l'information étant ici un
"message") de Shakespeare comme s'étalant sur sa vie entière d'écrivain1.
Le verbe dire, même au présent et entre guillemets, renvoie plus difficilement à un
processus de production d'information diffus ((138)). On ressent le besoin de préciser "où"
Shakespeare exprime son point de vue sur le monde ((138')) :
(138) ? Shakespeare "dit" que le monde est un théâtre.
(138') Dans toute son œuvre, Shakespeare "dit" que le monde est un théâtre.
1.4.2.2.3 Déictiques
Les informations non guillemetées retransmises au moyen de selon ont en commun
avec le DI de représenter des restitutions paraphrastiques de l'information originellement
émise. Dans les deux cas, il s'agit, selon l'expression de J. Authier-Revuz, d'une
"reformulation d'un énoncé dans un autre cadre discursif, autour du pivot du sens" (1992 :
135). Manifestation de cette opération de traduction, les déictiques sont ceux de L (Selon
Jean, j'ai rendez-vous avec ma sœur ce soir dans ce café). Et cependant, on dira difficilement
(140), tandis que (139) est des plus courants :
(139) Jean i dit qu'il i est heureux.
(140) ? Selon Jean i , il i est heureux.
(140) montre qu'il est malaisé de recourir à selon s'il s'agit de rapporter les paroles d'un
énonciateur qui a pris sa personne pour thème de son discours2. Cela explique que, dans cette
situation, les dires de X soient de préférence retransmis sous forme citationnelle.
1
Certes, il se peut très bien que Shakespeare n'ait jamais rien dit de tel que le monde est un théâtre, mais toute son œuvre le
proclame. En d'autres termes, c'est la compréhension de la signification (intentionnelle) de tout le théâtre du grand
dramaturge qui nous permet d'inférer sa conception philosophique du monde.
2
Ce point est analysé en détail sous 4.4.2.4..
69
Dans notre corpus, 40% des selonE intègrent dans leur portée une ou des
"citations" (nous entendons par là des segments entre guillemets, quel que soit leur format,
voués à être interprétés comme des restitutions littérales des paroles de l'énonciateur). On a vu
que les "citations" indexées par les selonE ne présentent pas certaines caractéristiques du DD :
les selonE sont impropres à restituer les questions, les adresses, interjections, onomatopées,
insultes, etc. Le traitement qu'on y fait des déictiques permet-t-il de préciser les relations de
[selon X, "p"] avec le DR ?
L. Rosier 1999 remarque que, le plus souvent, on observe "une indifférenciation
temporelle et personnelle, qui tend à neutraliser l'opposition entre DD et DI, et ce malgré la
présence de guillemets" (p. 199). Notre corpus atteste en effet que les déictiques en général, et
pas seulement les déictiques de personne, sont rares dans les "citations" inscrites dans la
portée des selonE1, et que le temps privilégié est le présent gnomique. Cependant, les
segments entre guillemets introduits suite à un selonE peuvent comporter des déictiques,
auquel cas ils appellent une lecture locutive (relative à l'énonciateur), comme dans le DD.
Quand le segment entre guillemets contient des déictiques, le mode d'insertion de la
"citation" suite au SP peut prendre les formes suivantes :
i. Deux points (Selon X : "p")
Cette construction, analogue au DD canonique, est de loin la plus courante. Dans ce
cas, on peut même rencontrer des déictiques sujets ((142)) :
(141) Toujours selon Françoise Meremichu : "L'identification est si forte que notre
déconfiture les panique complètement". Magazine 20 ans, janv. 1995 : 75, cité par L. Rosier 1999
(142) Selon M. Loupcho Georgevski, leader de l'Organisation révolutionnaire intérieure
macédonienne : "Nous avons choisi ce symbole sous la pression de notre diaspora, mais sans
aucune arrière-pensée. Les Grecs ne se sont insurgés que huit-dix mois plus tard. S'ils avaient
protesté dès le début, nous aurions choisi le lion." Le Monde diplomatique, mai 94 : 8
ii. Paraphrase + deux points (Selon X, p : "q")
Quand les deux points (et la "citation") sont précédés d'une restitution paraphrastique
du discours de l'énonciateur, celle-ci subsume à l'avance le contenu entre guillemets :
(143) Selon M. Kader Asmal (…), il s'agit surtout d'adopter une attitude pragmatique :
"Notre comité a décidé que la façon correcte d'aborder cette question (…) était de décider
que ses activités devaient requérir un accord de notre gouvernement. Je pense que le
1
Notre corpus énonciatif de base (comportant plus de 300 exemples, dont près de la moitié "citatifs"), élaboré de façon
aléatoire, ne comportait que quatre exemples de "citations" incluant des déictiques. Les énoncés produits pour illustrer le
phénomène ont été recherchés de façon systématique sur 10 ans de publications du Monde diplomatique, au moyen de
requêtes par collocation.
70
recrutement de personnel pour ou par une force militaire étrangère doit être réglementé de la
même façon que les ventes d'armes. (…). Je ne vois pas de différence entre l'exportation
d'armes et celle de conseils et services d'ordre militaires (…)." Le Monde diplomatique, oct. 96 : 22
iii. Simple virgule (Selon X, "p")
(144) Selon M. Chmeliov, "il est probable que, vers la fin de la prochaine décennie, on sera
revenu en URSS à une situation où l'Etat ne contrôle plus que 15 % au plus de notre économie
(…)". Le Monde diplomatique, oct. 89 : 6
iv. Segment paraphrastique (Selon X, … "…")
(145) (…) selon M. Raymond Suttner, chef du département d'éducation politique de l'ANC,
cette question [l'alphabétisation] "est vitale pour la libération de notre peuple. Le pouvoir
populaire, ça ne veut pas dire grand-chose pour ceux qui ne peuvent pas participer
pleinement aux processus démocratiques faute d'avoir accès à l'écrit (…)". Le Monde
diplomatique, janv. 92 : 27
Les quatre constructions sont aussi représentées quand les "citations" ne contiennent
pas de déictiques :
(146) (339) Selon Iouri Gouzcev : "Le culte du chef (...), le recours à la violence, l'apologie de
la dictature, (...) le mépris à l'égard de la morale universelle, ces aspects du léninisme (…)
permettent (…) de considérer le léninisme comme l'un des courants du fascisme." (i)
(147) (61) Selon l'éducateur Amnon Raz-Kertozkin, la société israélienne se caractérise par un
fort sentiment d'étouffement : "L'individu y est continuellement sommé d'exprimer son
appartenance (…)." (ii)
(148) (297) Selon le professeur Hadden, "la télévision a transformé la religion, la technique a
changé le message". (iii)
(149) (397) Selon M. Renato Curcio, cela a créé un "effet de multiplication", et "beaucoup de
citoyens s'imaginent maintenant que le pays est envahi par les immigrés". (iv)
Cependant, la construction i. est peu attestée en l'absence de déictiques, tandis qu'elle
est la plus fréquente (avec ii.) en leur présence. D'autre part, alors que iii. et iv. semblent les
constructions les moins courantes quand des embrayeurs interviennent, elles sont
stéréotypiques des situations où les embrayeurs ne sont pas impliqués. On en déduira que la
présence des déictiques incite les scripteurs à sur-marquer (au moyen des deux points) le
caractère direct du compte-rendu, particulièrement quand le déictique inaugure la "citation"
et qu'il est en position thématique ((142)).
On peut supposer que l'utilisation des selonE comme formes d'introduction de "DD" est
récente, et pas encore très familière aux scripteurs. Cela expliquerait qu'ils fassent appel aux
signes typographiques traditionnels du DD (les deux points) quand le contenu "cité" se
démarque lexicalement de façon évidente du "DI", à savoir quand il contient des embrayeurs.
L. Rosier 1999 défend la thèse d'une tendance générale, en discours rapporté, d'actualisation
71
du discours cité1. On peut postuler que les emplois "citatifs" de selon s'inscrivent dans ce
mouvement. Mais la relative nouveauté de cette pratique, par rapport à celle du DD classique,
justifierait d'une part la stratégie d'éviction des "DD" marqués énonciativement (dont atteste
leur rareté), et d'autre part, quand il y a déictiques, l'emprunt au DD de ses marques
typographiques traditionnelles (les deux points).
Cette hypothèse d'une pratique en émergence est étayée par le fait que les
"transgressions" régulièrement observées dans ce que certains auteurs2 appellent les "formes
mixtes" de discours rapporté à l'aide de V ne paraissent pas aussi fréquentes dans les énoncés
prépositionnels. Par exemple, nous n'avons jamais rencontré avec les selonE le phénomène
illustré par (150)
(150) Plus tard une charmante ado (…) m'assura que "ses bios avaient été giga en lui offrant
une toile super méga avec son plouf". Je souris aimablement mais mis un petit moment à
réaliser que ses parents lui avaient offert le cinéma ainsi qu'à son petit ami. ELLE Belgique,
Editorial, 10/5/ 93 : 3, cité par L. Rosier 1999 : 218
où, malgré les guillemets et le rendu de la subjectivité du discours, les marques de personne
doivent être interprétées par rapport à L, comme dans le DI. Quand des marques de personne
figurent dans un segment guillemeté suite à un selonE, ils sont toujours relatifs au référent de
X.
J. Authier-Revuz (dès 1978, et notamment en 1992) considère que dans un énoncé
comme (150), le "fragment textuel" entre guillemets associé au DI ne constitue pas du DD,
mais ce qu'elle appelle un "îlot textuel". Les îlots textuels sont des formes de modalité
autonymique apparaissant en DI que l'on a tendance à interpréter comme renvoyant au
discours de l'énonciateur (interprétation "je dis X comme le dit l") parce que l'expression
introductrice de DR "fonctionne comme un cadre interprétatif, une structure d'accueil, pour
construire l'interprétation du dédoublement opacifiant." (1992 : 137, c'est l'auteur qui
souligne).
J. Authier-Revuz reconnaît par ailleurs l'existence de formes effectivement hybrides
de DI et DD. Les critères qu'elle propose pour les distinguer du DI avec îlots textuels sont les
suivants. Quand il s'agit d'un "îlot textuel", les éléments déictiques sont obligatoirement ceux
de L ((150)), et le segment guillemeté est généralement du format du mot ou du syntagme.
1
"La tendance (…) tire les discours vers le discours direct, modèle étalon d'une parole vraie restituée dans toute sa
matérialité, qui échappe à – voire annule – l'emprise homogénéisante du discours citant" (L. Rosier 1999 : 246).
2
Notamment M.M. De Gaulmyn 1983.
72
Dans les formes hybrides de DI / DD, les déictiques relèvent de l'énonciateur, et le segment
guillemeté est d'un format supérieur au mot ou au syntagme :
(151) Bien obligé de confirmer mes informations (…) il i explique qu'il i a voulu "prendre
beaucoup de pognon à Perrier et c'est moi i, qui ensuite, aurais payé TF1." Le Canard Enchaîné,
13/1/88 : 5, cité par J. Authier-Revuz 1992 : 139
Le critère de l'homogénéité syntaxique est également invoqué :
"(…) en l'absence de déictiques (…), la régularité syntaxique du fonctionnement - catégoriel,
fonctionnel - de l'îlot textuel dans son contexte phrastique interdit (…) de le confondre avec un
fragment autonyme [du DD]." (J. Authier-Revuz 1996)
Pour J. Authier-Revuz, quand il y a homogénéité syntaxique, on ne peut parler de forme mixte
DI / DD que dans les cas où il y a hétérogénéité énonciative, comme en (151).
Selon l'analyse de J. Authier-Revuz, (145) (que nous recopions) présenterait une forme
hybride DI-DD, puisqu'il y a homogénéité syntaxique et hétérogénéité énonciative :
(145) (…) selon M. Raymond Suttner, chef du département d'éducation politique de l'ANC,
cette question [l'alphabétisation] "est vitale pour la libération de notre peuple. Le pouvoir
populaire, ça ne veut pas dire grand-chose pour ceux qui ne peuvent pas participer
pleinement aux processus démocratiques faute d'avoir accès à l'écrit, qui est un mode de
communication fondamental".
En revanche, les segments guillemetés dans les exemples suivants seraient des îlots textuels,
puisqu'ils sont syntaxiquement réguliers, et que, faute de marques de personnes, le problème
de l'homogénéité / hétérogénéité énonciative ne se pose pas :
(152) (397) Selon M. Renato Curcio, cela a créé un "effet de multiplication", et "beaucoup de
citoyens s'imaginent maintenant que le pays est envahi par les immigrés".
(153) (319) Selon ces publicitaires, en effet, le vieux Continent est peuplé de "chats de
gouttière", de "hérons", de "colombes" (…) et d' "otaries".
Appliquée aux énoncés indexés par un selonE (que J. Authier-Revuz inclut dans ses
études au titre de "modalisateurs en discours second"), cette analyse présente une difficulté :
comme on l'a indiqué, quand il y a déictiques à l'intérieur des guillemets, ils sont (au moins le
plus souvent) relatifs à l'énonciateur1. L'hétérogénéité énonciative étant le principal critère
retenu par J. Authier-Revuz pour identifier les forme mixtes DI / DD ("X
i
dit qu'on doit
"passer par moi i""), les segments guillemetés apparaissant en DI suite à un selonE seraient
toujours du DD quand ils contiennent des déictiques ((145)), et des îlots textuels quand ils
1
Sauf erreur ou omission, J. Authier-Revuz ne produit aucun exemple illustrant une lecture relative à L des marques de
personne figurant dans un segment guillemeté inclu dans la portée d'un selonE, et nous n'en n'avons quant à nous jamais
rencontré. Cela ne signifie pas que le cas ne puisse se trouver, et d'ailleurs J. Authier-Revuz (communication personnelle)
assure en détenir des exemples.
73
n'en contiennent pas ((152), (153)). Le problème est le suivant. On peut considérer les
structures mixtes "X
i
dit qu'on doit "passer par moi i"" ((151)) comme "fautives" ou
alternatives parce qu'il existe des structures "X i dit qu'on doit "passer par lui i"" ((154)) :
(151) Bien obligé de confirmer mes informations (…) il i explique qu'il i a voulu "prendre
beaucoup de pognon à Perrier et c'est moi i, qui ensuite, aurais payé TF1."
(154) Il lui a avoué, du reste, n'avoir plus éprouvé la même détente après les incendies
suivants "de sorte qu'il avait regretté". A. Gide, Souvenirs de la Cour d'Assise (cité dans J. AuthierRevuz, 1996)
Or, il semble malaisé de faire la même analyse de "Selon X i , on doit "passer par moi i"", qui
semble, sinon la seule situation possible, du moins la plus répandue1.
Cela manifeste une spécificité des SP énonciatifs par rapport aux verbes introducteurs
de DR qui mérite explication. Nous avons signalé en commençant qu’au moyen d’un selonE,
il est difficile de rapporter sur le mode paraphrastique des propos dans lesquels l’énonciateur
est impliqué, et que cela explique sans doute que les scripteurs préfèrent dans ce cas recourir
au DD. D'autre part, le SN régi par un SP énonciatif n'est pas en position topicale, et les
possibilités de le reprendre sont limitées et soumises à conditions (cf. 4.4.2.3. et 4.4.2.4.).
C'est pourquoi un pronom personnel de troisième personne a peu de chance d'être coindexé
avec X. Reprenons par exemple (145) plus haut, et remplaçons l'adjectif possessif notre
(version locutive) par leur (version délocutive) :
(145) (…) selon M. Raymond Suttner, chef du département d'éducation politique de l'ANC,
cette question [l'alphabétisation] "est vitale pour la libération de notre peuple. (…)".
(155) ? Selon M. Raymond Suttner, chef du département d'éducation politique de l'ANC, cette
question [l'alphabétisation] "est vitale pour la libération de leur peuple".
Il est indéniable que (155) est ambigu. On a même plutôt tendance à comprendre que M.
Suttner parle d'un peuple qui n'est pas le sien, mais celui d'autres référents introduits
précédemment. L'ambiguïté disparaît si l'on remplace le selon X par déclarer :
(156) M. Raymond Suttner, chef du département d'éducation politique de l'ANC, a déclaré que
cette question [l'alphabétisation] "était vitale pour la libération de leur peuple".
Même avec les emplois "de reprise", qui imposent l'interprétation en "je dis X comme le dit l"
(îlot textuel), les déictiques peuvent être (sont ?) ceux du DD. Bien que le constituant
1
Nous focalisons l'analyse sur les déictiques de personne, mais la remarque vaut pour les autres déictiques : Plusieurs
lecteurs se sont émus de l'affirmation de notre collaborateur Roland Pfefferkorn (…), selon laquelle "ici [en Autriche] comme
en Alsace, il n'y a pas eu de dénazification". (Le Monde diplomatique, avril 97 : 2). Notons que le rédacteur éprouve la
nécessité d'élucider le référent de ici parce que le cotexte ne permet pas au lecteur de l'inférer. Cette situation est tout à fait
différente de celle dans laquelle le scripteur "remplace" le déictique utilisé par l'énonciateur par une expression appropriée à
sa propre situation d'énonciation.
74
guillemeté de (157) soit une modalité autonymique (à la fois en usage et en mention), il y a
hétérogénéité énonciative :
(157) Khartoum sait gré à la France, avec laquelle il entretient des relations presque
cordiales, de ne pas s'être placée, à l'instar de certains de ses partenaires de l'Union
européenne, à la tête de la croisade antisoudanaise et de "mener avec nous [eux ??] un
dialogue civilisé", selon les termes de M. Hanafi Bahaeddine, un des conseillers du président
Bechir. Le Monde diplomatique, juil. 94 : 6
Les problèmes théoriques posés par le DR traditionnel (Qu'est-ce que le DI ? Qu'est-ce
que le DD ? Existe-t-il des "formes mixtes" de DD-DI ? Tous les segments guillemetés
apparaissant dans un contexte de DI sont-ils du DD, ou certains relèvent-ils de la modalité
autonymique ?) se posent aussi pour les formes de "DR" introduits par les SP énonciatifs.
Mais ils ne se posent pas tout à fait dans les mêmes termes. Les critères utilisés par J. AuthierRevuz pour discriminer les DI avec îlots textuels des DI avec DD (la lecture des marques de
personne) ne semblent pas très opératoires dans le cas des énoncés prépositionnels. Faut-il en
conclure que dans les constructions de la forme "selon l, …"X"" (notation de J. AuthierRevuz), 1) les segments guillemetés ne sont des îlots textuels que lorsqu'ils ne comprennent
pas de déictiques, 2) ne sont jamais des îlots textuels mais toujours du DD, ou 3) le critère de
l'interprétation des déictiques n'est pas pertinent concernant ce type de construction, et qu'il
faut l'amender ? Nous laisserons ces questions en suspens.
1.4.2.3 Aspects informationnels et textuels
Du point de vue syntaxique, les V introducteurs de discours rapporté sont, comme tous
les V, les noyaux du prédicat, les éléments centraux de la phrase, entretenant des relations
argumentales avec leurs compléments. [X dit que p]P est une construction intégrée dans
laquelle X et dire constituent la proposition principale, X étant son sujet thématique. Les
paroles du référent de X sont rapportées dans une complétive. Bien que les complétives soient
des compléments très intégrés, le procédé de la subordination syntaxique tend à présenter les
dires de l'énonciateur en eux mêmes comme "moins importants" que le fait qu'ils aient dit
quelque chose. Les selonE sont quant à eux des constituants extra-prédicatifs, périphériques,
des adjoints inessentiels. Dans [Selon X, p]P, c'est p la prédication principale, et la précision
concernant l'origine de l'information rapportée est ressentie comme annexe par rapport à cette
information elle-même. La hiérarchie syntaxique des constituants reflète (et entraîne) une
75
hiérarchie sémantique que l'on saisit de manière intuitive, mais qui se manifeste aussi sur le
plan des enchaînements référentiels.
Pour élucider cette intuition, nous ferons appel à la notion de "dominance", introduite
par N. Erteschik-Shir 1973 et définie dans N. Erteschick-Shir et S. Lappin 1979. Comme les
concepts de thème / rhème, topic / focus, propos / argument, cette notion a trait au niveau
informationnel et permet de rendre compte de phénomènes d'enchaînement discursif. Mais
elle ne les recouvre pas. Les oppositions précitées, quoique peu consensuelles, concernent
plutôt la répartition de l'information entre sujet et prédicat dans la phrase nucléaire. La notion
de "dominance" s'applique quant à elle aussi à la répartition de l'information entre
propositions (matrice et subordonnées). N. Erteschick-Shir et S. Lappin 1979 en donnent la
définition suivante :
"Un constituant c d'une phrase P est dominant dans P si et seulement si le locuteur a l'intention
de diriger l'attention de son auditeur sur (…) c en énonçant P." (p. 43. Nous traduisons, ainsi
que les citations qui suivent).
Pour repérer l'élément dominant d'une phrase, ils emploient ce qu'ils appellent "the lie
test". Par exemple, dans (158), que nous leur empruntons (ainsi que (159))
(158) Bill said : John carefully considered the possibility that Orcutt is a spy.
a. Which is a lie – he didn't (consider it carefully).
b. * Which is a lie – he isn't (a spy).
le fait que (b) ne soit pas acceptable montre que le complément ne peut pas être dominant
dans le contexte défini par la phrase matrice. Les auteurs mentionnent les relatives, les
compléments de l'objet, les compléments du sujet et les propositions conjointes comme des
constituants non dominants. En revanche, dans (159)
(159) Bill said : John believes that Orcutt is a spy.
a. Which is a lie – he doesn't.
b. Which is a lie – he isn't.
(a) montre que la matrice peut naturellement être interprétée comme dominante (ce qui,
précisent les auteurs, est toujours le cas), et (b) indique que le complément peut aussi être
dominant. En disant que la matrice est dominante, N. Erteschik et S. Lappin entendent que la
phrase complète, y compris ses compléments (plutôt que le seul complément) est le focus de
l'attention. Retenons pour l'instant que dans [X pense que p]P, P, l'ensemble de la phrase, et p,
la complétive, peuvent également être dominantes.
76
S. Ehrlich (1990) exploite la notion de dominance pour élucider le phénomène par
lequel un point de vue particulier est maintenu au-delà d'une phrase (paroles et pensées
représentées). Elle montre que les incises, dans [p, dit X]P, contrairement aux matrices dans
[X dit que p]P, sont non-dominantes, en mettant en œuvre le "lie-test" de ses prédécesseurs
((160) et (161)) et le "question-test" ((162)) :
(160) John said that Orcutt was a spy.
a. But that's a lie, he didn't.
b. But that's a lie, he wasn't.
(161) Orcutt was a spy, John said.
a. * But that's a lie, he didn't.
b. But that's a lie, he wasn't.
(162) Who told you about Mary's success ?
a. Joan told me that she had won the scholarship.
b. * She had won the scholarship, Joan told me.
Tandis que dans (160), la matrice et le complément peuvent être réfutés, ce qui les désigne
comme potentiellement dominants, en (161), seule la matrice peut l'être, et pas l'incise. En
(162), seule la réponse (a) est appropriée à la question.
Le fait que les matrices soient dominantes et que les incises soient non-dominantes
explique, dit S. Ehrlich, que [X dit que p]P et [p, dit X]P n'imposent pas les mêmes conditions
de cohésion à la phrase qui les suit. Révisant les conditions générales de cohésion référentielle
formulées par T. Reinhart 19801 en prenant en compte la dimension de "dominance",
"Deux phrases, P1 et P2 entretiennent une relation référentielle si le topic ou l'expression
scénique (scene-setting expression) de P2 est contrôlée référentiellement par un référent
mentionné dans P1 et que l'antécédent figure dans un constituant dominant." (p. 37)
elle montre qu'un discours est non cohésif si le topic de P2 coréfère avec un SN apparaissant
dans une incise de P1 (tandis qu'il est cohésif si l'antécédent appartient à la matrice).
L'application des tests du "mensonge" et de la "question" à une phrase de la forme
[Selon X, p]P montre que les selonE sont, comme les incises2, des constituants non dominants :
(163) Selon Jean, Orcutt est un espion.
a. * C'est un mensonge (que selon Jean, Orcutt est un espion)
b. C'est un mensonge (qu'Orcutt est espion)
1
"Deux phrases, P1 et P2, sont reliées référentiellement si le topic ou l'expression scénique (scene-setting expression ) de P2
est contrôlée référentiellement par un référent mentionné dans P1." (T. Reinhart, 1980)
2
Comparer certaines propriétés sémantiques des incises avec les groupes prépositionnels énonciatifs ne revient pas à
amalgamer les deux formes. Les selon énonciatifs ne sont bien sûr pas des incises : les incises sont des propositions, et la
proposition dans laquelle elles s'insèrent équivaut, au moins syntaxiquement, à une complétive.
77
(164) Qui t'a parlé de la réussite de Marie ?
a. Joanne m'a dit qu'elle avait gagné le concours.
b. * Selon Joanne, elle a gagné le concours.
Dans [Selon X, p]P, c'est p le constituant dominant. En termes fonctionnels traditionnels, avec
un selonE, le discours rapporté est focalisé, tandis qu'avec un introducteur verbal, le discours
cité n'est pas plus focalisé que le discours citant.
Dans ce qui suit, nous montrerons que la tournure verbale et la tournure
prépositionnelle n'ont pas les mêmes conséquences sur les enchaînements référentiels (le test
du "mensonge" le met implicitement en évidence). Afin d'éviter d'empiéter sur des problèmes
concernant directement les phénomènes d’extension et de clôture de l'univers énonciatif, nous
n'envisagerons pas les possibilités de reprise de X1, et évoquerons succintement les
possibilités d'anaphorisation de P et de p2. Nous établirons ensuite que dans [Selon X, p]P, p et
P sont des arguments.
1.4.2.3.1 Cohésion référentielle
Le fait que les matrices du type "X dit que" soient des constituants dominants, tandis
que les selonE sont des constituants non-dominants est mis en évidence par le contraste
suivant (les {…} localisent les antécédents possibles de cela) :
(165) Selon Sophie, {Marcel a changé en bien} i . Cela i m'étonne.
(166) {Sophie dit que {Marcel a changé en bien} i } j . Cela i / j m'étonne.
En (165), on préfère de loin faire coréférer le pronom anaphorique cela avec p (Marcel a
changé en bien). En revanche, dans (166), cela peut introduire un commentaire sur P aussi
bien que sur p (ce qui m'étonne peut aussi bien être le fait que Sophie ait dit que Marcel s'était
amélioré que le fait que Marcel soit devenu meilleur). Pourtant, la reprise de P paraît malgré
tout plus cohérente que celle de p. Cette intuition est confirmée par le fait qu'on saturera
sémantiquement plus volontiers une expression anaphorisant p ((167)) qu'une expression
reprenant P ((168)) :
(167) Sophie dit que {Marcel a changé en bien} i . Ce changement i m'étonne.
(168) ? {Sophie dit que Marcel a changé en bien} j . Cette opinion j m'étonne.
1
2
Envisagées systématiquement en 4.4.2.3. et 4.4.2.4..
Le mode de reprise de p et de P et ses relations avec l’extension / clôture de l’UE est l’objet de 4.4.1. et 4.4.2.2..
78
Cette opinion, en dehors d'un emploi marqué (où l'on veut bien insister sur l'idée que c'est une
opinion, et pas une parole jetée en l'air, par exemple), nous semble enfreindre la maxime de
quantité, ce qui n'est pas le cas avec Ce changement.
Dans la version prépositionnelle, le recrutement de P se fait au contraire beaucoup
mieux au moyen d'une expression descriptive ((169)), et l'anaphorisation nominale de p
produit une légère impression de redondance ((170))1 :
(169) {Selon Sophie, Marcel a changé en bien} j . Cette opinion j m'étonne.
(170) Selon Sophie, {Marcel a changé en bien} i . Ce changement i m'étonne.
Le schéma de proéminence est bien inversé selon qu'on emploie un introducteur
verbal ou prépositionnel : [X dit que p]P favorise l'accès à P, donc oriente vers une
reprise de P, alors que [Selon X, p]P facilite l'accès à p, donc oriente vers une reprise de
p.
1.4.2.3.2 p est un argument
Dans cette section, nous montrerons que le type de focalisation sur p induit par la
présence du SP énonciatif (p est focalisée en tant que vraie pour quelqu'un) confère à cette
proposition le statut d'un argument.
[Selon X, p]P autorise l'enchaînement argumentatif sur P2. Ainsi, dans
(171) {Selon papa, Dupond est le meilleur candidat} mais je voterai quand même Durand.
l'opposition marquée par mais porte sur P, l'ensemble de ce qui précède (glose : je voterai
Durand bien que papa juge que Dupond est le meilleur candidat). Toutefois, comme nous
allons le voir, ce type de relation discursive est contrainte : P ne peut pas impliquer non-P.
Cette contrainte se manifeste notamment par l'inacceptabilité de peu en régime de la
préposition :
(172) Peu de français jugent que Dupond est le meilleur candidat.
(173) * Selon peu de français, Dupond est le meilleur candidat.
Dans un cotexte où il est sujet de la prédication principale, comme en (172), l'adverbe
quantifieur peu implique un jugement de petitesse sur l'ensemble des référents de son
modifieur qui vérifient la propriété exprimée par le prédicat (cf. F. Corblin 1996 et J.-C.
1
Nous verrons sous 4.4.1.3. que cette "redondance légère" n’est pas sans utilité. Elle peut contribuer à faire comprendre que
L reprend la parole à son compte.
2
Ce type d’enchaînement sera abondamment illustré et commenté sous 4.1..
79
Anscombre et O. Ducrot 1988), c'est-à-dire ici sur l'ensemble des français qui jugent que
Dupond est le meilleur candidat (REFSET, l'ensemble de référence). Cette implicature de
petitesse sur REFSET a pour conséquence qu'un pronom personnel anaphorique ultérieur a
peu de chance d'être compris comme une reprise de REFSET. Il est de préférence interprété
comme sélectionnant l'ensemble des référents du domaine de quantification pertinent
(MAXSET), à savoir, ici, l'ensemble des français. Dans (172a) ci-dessous, Ils réfère bien à
MAXSET, l'ensemble des français (en généralisant de la majorité à l'ensemble), et pas à
REFSET, l'ensemble des français qui pensent que Dupond est le meilleur candidat :
(172a) Peu de français jugent que Dupond est le meilleur candidat. Ils sont d'avis qu'il faut
voter Durand.
Le cotexte est certes favorable à une telle lecture. Mais si l'on fabrique une suite censée
déterminer une reprise de REFSET, on s'aperçoit que celle-ci est peu naturelle :
(172b) ? Peu de français jugent que Dupond est le meilleur candidat. Ils le voient comme
l'homme du renouveau.
F. Corblin 1996 rapproche ce phénomène de ceux qu'étudient J.-C. Anscombre et O.
Ducrot 1988 sous l'angle des échelles argumentatives, sans pour autant adhérer au postulat
fondamental de ces auteurs que les faits observés relèvent de la sémantique. Tout en donnant
une explication pragmatique du phénomène, F. Corblin montre que
"la plupart des quantifieurs associés à un jugement de petitesse sont des quantifieurs qu'on
dirait orientés vers la conclusion non P dans l'optique de Anscombre et Ducrot" (F. Corblin,
96 : 71).
Selon lui, l'orientation vers la conclusion non P est une conséquence de l'implicature de
petitesse de REFSET :
"la simple affirmation que REFSET est une petite quantité, une quantité insuffisante ou
négligeable peut suffire à expliquer qu'un tel ensemble ne s'impose pas nécessairement comme
sujet de discours privilégié. En revanche, on attend plutôt des commentaires sur l'ensemble qui
a comme propriété d'avoir une intersection anormalement faible avec la propriété mentionnée
dans la première phrase." (Ibid. : 65).
Dans le modèle discursif, le référent mis dans le focus est celui qui correspond à
MAXSET (l'ensemble des français), REFSET (l'ensemble des français favorables à Dupond)
se trouvant au contraire défocalisé. De ce fait, dans une situation où il transmet des paroles et
pensées, L laisse entendre qu'il n'approuve pas l'opinion (si c'est une opinion) qu'il rapporte.
Aussi les jugements argumentatifs s'arriment-ils plutôt au point de vue implicite des français
pris dans leur ensemble (MAXSET), qui ne sont pas favorables à Dupond, qu'à celui,
extrêmement minoritaire, et donc négligeable, des partisans de Dupond (REFSET) :
80
(172c) Peu de français jugent que Dupond est le meilleur candidat. Je voterai donc Durand.
(172d) ? Peu de français jugent que Dupond est le meilleur candidat. Je voterai donc Dupond.
Nous sommes maintenant en mesure d'expliquer pourquoi peu est impropre à
compléter selon. La focalisation sur MAXSET résultant habituellement de l'emploi de peu et
se vérifiant dans un cotexte verbal de paroles et / ou pensées rapportées, où elle s'accompagne
d'une focalisation sur le point de vue de MAXSET, ne se produit pas quand ce quantifieur
complète la préposition selon parce que dans cette situation, il n'y a pas de prédicat, c'est-àdire d'attribution de propriété au référent du complément du quantifieur : p ne prédique rien
des français. En conséquence, il n'existe pas d'équivalent du REFSET de l'énoncé verbal (un
éventuel ensemble des français favorables à Dupond) à partir duquel on puisse calculer
MAXSET. L'impossibilité d'inférer MAXSET ôte toute pertinence à (173). Dans l'énoncé
verbal (172c), c'est ce qu'implique l'ensemble de la phrase (non-P) qui sert d'argument pour ce
qui suit. En revanche, dans les énoncés en selonE, d'une façon générale, ce sont d'abord les
contenus introduits qui doivent constituer des arguments. Ils peuvent servir à étayer ou
illustrer la position de L, ou au contraire à alimenter une polémique conduite par L, qui
expose dialectiquement des opinions ou faits qu'il se propose de réfuter. Mais, positifs ou
négatifs, ils doivent participer en eux-mêmes au raisonnement de L. Et pour que la relation
argumentative puisse se construire, l'information instructionnelle que véhicule le SP ne doit
pas se trouver en contradiction avec la nature argumentale de p, comme c'est le cas avec selon
peu : il est aberrant d'énoncer un argument tout en lui déniant sa valeur probante en le
désignant comme un avis insignifiant.
Notons que l'inacceptabilité de selon personne / nul / aucun N
(174) * Selon personne / nul / aucun français, Dupond n'est le meilleur candidat.
ne manifeste pas la même propriété de selon que *selon peu. Elle résulte du fait que l'emploi
d'un selonE présuppose qu'un équivalent sémantique de p a été énoncé par le référent de X.
1.4.2.3.3 Questions de "portée"
Jusqu'à présent, nous avons usé un peu librement du terme technique d'"incidence". Il
convient toutefois, au stade où nous en sommes, de préciser notre vocabulaire.
La notion d'"incidence", empruntée à G. Guillaume, est une notion syntaxique, qui a
trait aux relations de type rectionnel existant entre certains constituants de la phrase. Le
"support d'incidence" d'une expression est son support syntaxique, l'unité linguistique à
laquelle elle se rattache dans la phrase. Par exemple, l'adjectif grande a pour support
81
d'incidence (est en incidence avec) le N maison, dans le SN la belle maison. Le "champ
d'incidence" d'une expression est l'ensemble des constituants qui ont cette expression pour
support d'incidence. Concernant les V, on peut dire qu'ils ont pour champ d'incidence leurs
compléments. On notera que le "schème incidentiel" est, dans le cas des circonstants
énonciatifs, inversé par rapport à celui que dessinent les V et leurs compléments : dans [X dit
que p]P, dire est le support et p est le champ d'incidence, tandis que dans [Selon X, p] P, c'est p
qui est le support, et Selon X le champ.
En ce qui concerne les introducteurs d'univers énonciatifs, la notion syntaxique
d'incidence n'est pas suffisante. En effet, quand le SP indexe plusieurs phrases, disons p, q, et
r, s'il est légitime d'affirmer qu'il est en incidence avec p, il est peu rigoureux d'avancer qu'il
l'est avec q et r, qui n'entretiennent aucun lien syntaxique avec lui.
M. Charolles (1997) parle de "portée" de l'expression introductrice d'univers pour
désigner l'ensemble des constituants entrant dans le cadre qu'elle initie. L'emploi d'un tel
vocable ne va certes pas sans poser problème, dans la mesure où il renvoie dans la littérature
linguistique à une grande variété de phénomènes qu'il n'est pas forcément pertinent de
ramener sous une même bannière. Pour ne citer que les plus connus, mentionnons la portée de
la négation, et celle des quantifieurs. C. Guimier (1996) a introduit la notion de portée de
l'adverbe. Montrant que la notion d'incidence est lacunaire pour analyser les relations de
l'adverbe avec les autres éléments de la phrase, il identifie la portée de l'adverbe à sa
"référence
sémantique",
c'est-à-dire
à
"l'élément
à
propos
duquel
l'adverbe
dit
préférentiellement quelque chose". Il précise que "la portée peut coïncider avec l'incidence",
mais qu'elle "peut aussi s'en démarquer, partiellement ou totalement" (p. 4).
Si l'on se cantonne au domaine de la phrase, la portée (au sens de C. Guimier) des
selonE, en tant qu'ils sont extra-prédicatifs et exophrastiques, correspond à leur support
d'incidence. Ainsi, en (175) ci-dessous, le SP est incident à la proposition qu'il préfixe et il
porte aussi sur elle (l'information qu'il véhicule la concerne dans son intégralité) ; dans (176),
les SP sont incidents à des adjectifs, sur lesquels ils portent du même coup :
(175) (67) Selon (…) M. Michel Camdessus, [les programmes d'ajustement "demeurent encore
le meilleur moyen d'améliorer le niveau de vie de la population"].
(176) (110) Un accord est signé le 27 avril 1991 à la suite d'une lettre d'intention (["secrète"]
selon les uns, ["confidentielle"] selon les autres) qui fait, encore, couler beaucoup d'encre.
Dans le cas des selonE, la distinction incidence / portée n'est donc pas essentielle à
l'intérieur de la phrase. Mais elle devient cruciale quand il s'agit de rendre compte des
82
phénomènes d'encadrement discursif. Ces phénomènes ne peuvent pas être décrits en termes
syntaxiques, puisque les règles rectionnelles, positionnelles et projectives de la syntaxe
s'appliquent (sauf exceptions) à la phrase graphique. On adoptera donc, pour qualifier la façon
dont certains selonE influent à long terme sur les contenus discursifs, la notion de "portée de
l'introducteur de cadre", en octroyant au terme "portée" un sens analogue à celui que lui donne
C. Guimier 1996 et M. Charolles 1997.
Nous disposons à présent de notions opératoires pour distinguer le lien
qu'entretiennent les V introducteurs de discours rapporté d'une part, et les selonE d'autre part,
avec les contenus rapportés : les premiers sont les supports d'incidence de leur complément.
Les seconds portent sur leur support d'incidence, et éventuellement sur d'autres unités, avec
lesquelles ils n'ont aucune relation syntaxique. L'incapacité du V à constituer le support
d'incidence de constituants localisés hors de la proposition dont ils sont le noyau prédicatif
semble exclure "a priori" toute éventualité de "DI post-phrastique". C'est la position de M.
Charolles 1997 :
"(…) la construction [verbale] implique un complémenteur. Ce complémenteur marque la
subordination syntaxique qui traduit, à un niveau relativement superficiel de l'expression, un
fait plus profond de caractère sémantique, à savoir, précisément, l'intégration de la proposition
enchâssée dans un cadre énonciatif spécifié par le verbe de la principale. Or, cette intégration
n'est formellement possible qu'à la condition que l'on répète à chaque fois le que de
subordination, ce qui limite l'extension de ce genre de construction à la phrase complexe ou
oblige à répliquer plus ou moins fidèlement le verbe (…) si on veut étendre le cadre initié au
delà." (p. 61)
Dès lors, comment analyser le phénomène par lequel on attribue au référent du sujet
du V une phrase extérieure à son champ d'incidence ? Peut-on, pour le qualifier, parler de la
"portée" des "verbes en que" (Vque) ? Dans un article antérieur, M. Charolles (1990 : 147150) remarque que dans
(177)
p1
Sophie pense que p2 Max a démissionné. p3 Les journaux parlent de lui.
il n'est pas impossible d'attribuer p3 à Sophie. Il appelle aussi l'attention sur le fait que le
sémantisme du V a une incidence sur "l'extension" des constructions de la forme "A Vque".
Par exemple, il compare (177) ci-dessus à (178)
(178)
p1
Sophie raconte que p2 Max a démissionné. p3 Les journaux parlent de lui.
et constate que dans (177), on a malgré tout plutôt tendance à arrêter la "portée" de Sophie
pense que à p2, tandis que dans (178), p3 accepte plus volontiers d'être attribuée à Sophie,
selon une lecture "du type discours indirect libre".
83
M. Charolles ajoute que la présence dans p3 de marques modales comme le
conditionnel peut aussi favoriser "l'insertion" de cette phrase dans le "champ" de "A Vque".
Ainsi, dans (179), commente l'auteur, il est difficile de décider si p3 est entièrement ou en
partie indépendante des pensées de Sophie :
(179)
p1
Sophie pense que p2 Max a démissionné. p3 Le président le lui aurait demandé.
Il note enfin que la présence en tête de p3 de certains morphèmes relationnels, comme en
effet, ne lèvent pas l'ambiguïté d'énoncés du type (178) :
(180)
p1
Sophie raconte que p2 Max a démissionné. p3 En effet, les journaux parlent de lui.
L'expérience de la lecture témoigne d'ailleurs qu'on est parfois amené à attribuer au
référent du sujet d'un V une ou plusieurs phrases suivant la phrase régie par ce V. On
distinguera trois types de situations, à savoir
1)
celles où le V en question est un Vque (constructions du type [X Vque p. q]),
2)
celles où le V figure dans une incise de DR (constructions du type [p, dit X. q]),
3)
celles où le V est un V transitif décrivant une activité de parole (constructions du
type [X prône Y. q]).
L'extrait suivant, issu d'une analyse du livre L'illusion identitaire de J.-F. Bayart,
illustre, comme les exemples de M. Charolles 1990, la première situation :
(181) Dans "L'Illusion identitaire" (…), Jean-François Bayart défend une construction
instrumentale de l'identité, appuyée sur un foisonnement d'exemples souvent empruntés à
l'Afrique et à l'Europe. On notera un chapitre remarquable sur la matérialisation de
l'imaginaire politique, consacré aux traductions vestimentaires, culinaires et corporelles des
identités recomposées. Sur le plan théorique, [a] l'auteur montre que, [p dans bien des cas, la
référence à l'ancienneté des traditions dissimule des usages récents. q Car les identités sont
toujours construites en fonction du présent, en des mouvements dynamiques qui les
remodèlent (en Inde, les Britanniques définirent l'indianité) ou même les inventent (création à
l'époque coloniale du "mythe du chef" en Afrique). r Par ailleurs, dans le monde actuel,
pratiquement aucune culture n'échappe aux phénomènes d'osmose et de confrontation, qui
contraignent au métissage et aux réinterprétations, dans le sens de l'ouverture ou des
intégrismes].
Pour autant, Jean-François Bayart n'est pas partisan de l'uniformisation. [b] [t Au contraire,
l'universalité conduit], selon lui, [à la réinvention de la différence. u Dans la mesure où il
n'existe pas d'identités substantielles, le jeu des réceptions croisées reste ouvert et nécessaire :
v les Occidentaux doivent admettre que leurs valeurs soient retravaillées par d'autres
sociétés].
s
Dans un autre ouvrage qu'il a dirigé, La Greffe de l'Etat (2), Jean-François Bayart attire
l'attention sur les possibilités de syncrétisme au sujet de la notion d'Etat. Le Monde diplomatique,
w
sept. 97 : 31
Non seulement la sous-phrase p, mais aussi les phrases q et r traduisent les dires de J.-M.
Bayart. Pour preuve, s, qui relève, sauf erreur, du discours narrativisé, enchaîne, suite à un
saut de paragraphe, sur le point de vue de cet auteur (glose : ce n'est pas parce que J.-F. Bayart
84
montre qu'une tendance à la globalisation de la culture se dessine qu'il est pour autant partisan
de l'uniformisation). Le seul élément permettant d'attribuer q et r à J.-F. Bayart est la
construction verbale l'auteur montre que. Le phénomène ne semble guère différent de celui
qu'on observe ensuite avec selon lui, qui intègre t, u et v. A nouveau, après un passage à la
ligne, une phrase au discours narrativisé clôt la portée de l'introducteur. Il est cette fois
question d'un autre ouvrage du même auteur.
Le fait que le V montrer que suppose l'adhésion de L à ce qu'il rapporte facilite
grandement le phénomène exemplifié par (181a). Comme L partage les points de vue de J.-F.
Bayart, il n'est pas crucial de rappeler que q et r doivent être attribuées à celui-ci. Le fait que
la séquence p, q, r accepte difficilement une suite telle que Cette opinion est erronée montre
bien que L reprend en quelque sorte les paroles de l'énonciateur à son compte :
(181a') ?? L'auteur montre que [p. q. r.] Cette opinion est erronée.
On peut alors faire l'hypothèse que les phénomènes du type 1. ((181)) dépendent de la
possibilité de considérer les contenus textuels concernés comme "vrais aussi" pour L.
La deuxième situation ([p, dit X. q]) est exemplifiée par (182), où une bonne partie des
phrases retransmettent le témoignage de M. Barry, sur un mode combinant paraphrase et
"citation" :
(182) (s3) Estimé à 100 millions de dollars, ce projet est baptisé "Parc de la paix" par l'Eglise
du révérend. Il est destiné à vénérer la personne de Moon, tandis que le Nord espère
extorquer les devises, dont il a un pressant besoin, aux pèlerins venus de l'étranger. Quant
aux villageois, ils sont tout simplement expulsés. p"Nous n'avons pas recensé plus d'une
douzaine de maisons. Peut-être tous ces gens trouveront-ils un emploi ailleurs", commente M.
Mark Barry, membre de l'Eglise de l'Unification.
Ce dernier faisait partie de la première délégation à visiter le village en 1992 (…). r Il est
"directeur de la recherche" et organisateur des conférences du Conseil supérieur pour la paix
mondiale (Summit Council for World Peace), fondé par Moon en 1981(…).
q
[a] s Dans le "parc sacré", il y a "une petite montagne, à environ trois kilomètres du village",
où Moon "priait" alors qu'il était jeune presbytérien, et où - selon M. Barry et d'après la
doctrine - le Christ lui serait apparu lorsqu'il avait seize ans (2). t Le but de la secte est de
construire "une sorte de lieu de culte, une Eglise", poursuit M. Barry, et "une sorte de centre
d'éducation, d'enseignement".
[b] u Le temps fort du pèlerinage sera la visite de "la vieille habitation nord-coréenne type", la
maison de naissance de Moon, dont "une des deux ailes a été détruite pendant la guerre de
1950-1953. Les Coréens du Nord avaient déjà commencé à la restaurer un peu", en vue de la
rencontre historique entre le révérend Moon et le président Kim Il-sung, qui eut lieu en
décembre 1991 à Pyongyang. v A l'arrivée de la délégation en 1992, "il y en avait déjà qui
essayaient de vendre des souvenirs minables, des peintures et d'autres objets, à des prix
impossibles. Ces gens-là n'ont aucun sens de l'argent", s'indigne avec mépris M. Barry.
Le village en question est situé dans une des régions les plus arriérées du pays, et dont les
habitants, par suite des inondations dévastatrices de l'été dernier, souffrent de malnutrition. x
w
85
[c] Un kilomètre et demi avant d'y arriver, la route "devient un chemin de terre" ; le bus qui
transportait les membres de l'Eglise de l'Unification "s'est embourbé. Pour le sortir, il a fallu
aller chercher un char". y Si la facture risque d'atteindre les 100 millions de dollars, c'est,
selon M. Barry, que la construction de routes et d'infrastructures de base coûte cher.
Les phrases p, t et v comportent une incise (commente M. Barry, poursuit M. Barry, s'indigne
(…) M. Barry), et les phrases s et y comportent un SP énonciatif. Mais la proposition
principale de s (qui ne peut entrer dans la portée de selon M. Barry et d'après la doctrine, qui
porte seulement sur la relative), ainsi que u et x, ne comportent aucune marque de DR ou
d'emprunt et retransmettent pourtant clairement le discours de M. Barry. C'est en grande
partie grâce à l'abondance de segments guillemetés, à la présence erratique dans le texte de
marques explicites de DR, et au sens général de l'extrait qu'on comprend qu'il s'agit toujours
du témoignage de M. Barry. Pourtant, q, r, et w sont ambiguës : s'agit-il d'une intervention de
L, ou d'un rapport des paroles de M. Barry ?
Il est difficile de déterminer si la lecture avec attribution à X des séquences de type 2.
((182)) est soumise aux mêmes conditions que dans les séquences de type 1. ((181)). Certes,
dans le témoignage de M. Barry, tout ce qui relève du "DI" n'a aucune raison d'être mis en
doute par L. Et le rédacteur recourt à la "citation" quand il s'agit de rapporter une opinion
personnelle de l'énonciateur (comme "(…) Ces gens-là n'ont aucun sens de l'argent"), qu'il
pourrait ne pas partager. Toutefois, il ne paraît pas impossible de faire suivre (182) d'un
commentaire tel que Le témoignage de M. Barry est mensonger, ce qui montrerait que L n'est
pas impliqué dans le "compte-rendu" qu'il fait du discours de M. Barry.
La troisième situation ([X prône Y. q]) (prône est mis pour tout V transitif dénotant
une activité langagière, épistémique, ou une attitude psychologique comme prôner, vanter,
faire l'apologie de, critiquer, dénier, réfuter, redouter, être partisan, s'opposer à, etc.) est
illustrée par (183)
(183) (s287) p Eugen Drewermann s'insurge contre cette pensée du "prêt-à-porter" qui élimine
l'angoisse devant la liberté de croire, de penser, de sentir. q Comme il le dit dans son dernier
ouvrage (…) , "le magistère se pose lui-même, au nom de Dieu, comme absolu, et (...) se fonde
structurellement sur l'oppression de la personne humaine individuelle". (…) r Eugen
Drewermann prône le rétablissement de la confiance par la rencontre amicale et secourante.
s Dans un monde hostile, il est indispensable de maintenir ou de susciter des lieux où la
détresse est prise en charge afin d'éviter l'irréparable.
où l'on attribue s à E. Drewermann à la faveur de la présence de diverses marques de DR,
d'emprunt ou d'attribution à gauche, et notamment du V prôner. Le fonctionnement du V
prôner implique que les dires rapportés au moyen de ce V fassent au préalable l'objet d'une
reformulation qui les ampute d'une part de leur contenu informatif. En lisant r, on est censé
86
comprendre que Drewermann a dit quelque chose comme Il faut rétablir la confiance par la
rencontre amicale et secourante. Or, s reformule cette glose en l'élaborant : dire Il faut
rétablir la confiance par la rencontre amicale et secourante et Dans un monde hostile, il est
indispensable de maintenir ou de susciter des lieux où la détresse est prise en charge afin
d'éviter l'irréparable, c'est faire une variation à peine sensible sur le même thème. En
rhétorique classique, il s'agit d'une "expolitio" : une reformulation sémantiquement
équivalente.
Pour les phénomènes que nous venons d'envisager, il est difficile de parler de discours
indirect libre (et encore moins de discours direct libre1). Ce discours n'est précisément pas
"libre", puisque la lecture qu'on en fait est conditionnée par la présence en amont de marques
de DR ou d'expressions renvoyant à une activité de parole. A moins que par "libre", on
entende, comme J. Authier-Revuz, purement interprétatif, c'est-à-dire relevant d'un calcul
opéré "à partir d'indices repérables dans le discours en fonction de son extérieur" (1978 : 113).
Faut-il pour autant considérer la notion de "cadre interprétatif" de J. Authier-Revuz
comme équivalente à celle "d'univers énonciatif" ? Et peut-on parler de la "portée" des V,
comme on parle de la "portée" des circonstants énonciatifs ? Fonder une distinction entre les
cas 1., 2. et 3. d'une part, et les univers énonciatifs est complexe et devrait faire l'objet d'un
travail propre. Nous ne prétendons pas résoudre ce problème, mais simplement appeler
l'attention sur son existence, et ébaucher quelques pistes de réflexion (ce que nous avançons
ci-dessous concernant les selonE sera étayé dans les troisième et quatrième parties de ce
travail).
Les phénomènes relevés sous les types 1., 2. et 3. sont visiblement soumis à des
conditions : il faut que q soit reconnue comme valide par L (cas 1.), ou que q soit une
reformulation de p (cas 3.). D'une façon générale, le principal facteur favorisant est que le
cotexte soit imprégné de la présence d'un sujet parlant. Ces restrictions (si elles existent bien)
ne pèsent aucunement sur l'insertion de nouvelles unités dans le cadre initié par un selon X.
On rencontre d'ailleurs moins souvent dans les textes des séquences des types 1., 2. et 3. que
des cadres énonciatifs s'étendant sur plusieurs phrases. D'autre part, les séquences verbales
semblent excéder difficilement deux phrases, tandis que les univers énonciatifs peuvent
1
Certains linguistes défendent l'existence (L. Rosier 1999, § 5) ou envisagent la possibilité (M. Wilmet 1997) d'un discours
direct libre, qui se signalerait par l'absence des marqueurs habituels du DD, et par le fait que les marques énonciatives ne sont
pas interprétées par rapport à la situation actuelle d'énonciation.
87
intégrer jusqu’à sept phrases dans notre corpus. En outre, suite à un selonE frontal, on intègre
les propositions arrivantes par défaut (c'est-à-dire en l'absence d'indices contrecarrant cette
lecture). Or, avec les V, c'est au contraire à L qu'on attribue par défaut les éléments situés hors
du champ d'incidence du V : les propositions qui suivent dans le texte sont interprétées
comme relevant du point de vue de X uniquement quand le sens l'exige. Enfin, certains
connecteurs, qui autorisent l'extension d'un univers énonciatif, semblent empêcher la lecture
avec attribution au référent de X suite à un V. Comparons (184) et (185) :
(184) Selon Sophie, p [Max a démissionné]. q Mais les journaux n'en parlent pas].
(185) Sophie raconte que p [Max a démissionné]. q Mais les journaux n'en parlent pas.
Dans (184), deux lectures sont possibles (cf. les deux crochets fermants), a) celle dans
laquelle on impute p à Sophie, et q à L, qui est certes la plus évidente, et b) celle dans laquelle
on attribue p et q à Sophie1. Dans (185), seule l'interprétation a. est possible. C'est pourquoi
(184) accepte à la rigueur une suite telle que C'est faux, ils en parlent, contrairement à (185) :
(184') Selon Sophie, p [Max a démissionné. q Mais les journaux n'en parlent pas]. C'est faux,
ils en parlent.
(185') * Sophie raconte que p [Max a démissionné]. q Mais les journaux n'en parlent pas. C'est
faux, ils en parlent.
Dès lors, on n'est sans doute pas en présence du même phénomène dans 1., 2. et 3.
d'une part, et dans les univers énonciatifs initiés par les selonE d'autre part. On peut faire
l'hypothèse que les analogies entre les séquences du type 1., 2. et 3. et les univers énonciatifs
tiennent au fait que dans les deux cas, le référent de X est désigné comme sujet parlant et
épistémique. Cet étiquetage déclenche l'ouverture d'un univers de croyance auquel plusieurs
propositions peuvent être rattachées. Dans les séquences verbales observées, ces propositions
ne sont pas intégrées dans le champ du V, mais rapportées à l'univers de croyance de
l'entité dénotée par X. Ce n'est pas le verbe qui "porte" sur plusieurs phrases, mais son sujet.
Noyaux du prédicat, les V introducteurs de DI sont syntaxiquement contraints, et les portions
de DI qu'ils introduisent sont co-extensives de leur complément. Dans le cas des univers
énonciatifs, l'univers de croyance du référent de X est identifié avec l'univers énonciatif
introduit par le SP, et c'est bien ce dernier qui étend sa portée sur plusieurs phrases. La
capacité des adverbiaux énonciatifs à indexer des segments de format textuel procède de leur
caractère extra-prédicatif et exophrastique.
1
Ce point est approfondi sous 4.1..
88
1.4.2.4 Conclusion
Nous avons apporté dans ce chapitre des éléments de réponse à la question suivante :
pourquoi les selonE sont-ils, contrairement aux V introducteurs de discours rapporté, des
introducteurs de cadres de discours, c'est-à-dire des outils de répartition de l'information ? Le
fait que les selonE sont des constituants extra-prédicatifs et exophrastiques, n'appartenant pas
au système rectionnel et à la structure informationnelle propre de la phrase (tandis que les V
sont constitutifs du prédicat) sous-tend bien entendu l'ensemble des caractéristiques recensées.
Marqueurs de médiation, les selonE peuvent indexer n'importe quel type d'information,
opinion ou savoir (verbale ou non, émanant d'un animé ou non) ayant effectivement été
produite, ce qui en fait des introducteurs plus neutres que les V (dont le sens implique
certaines propriétés référentielles de leur sujet grammatical et de la proposition qui les
complète).
Outils procéduraux, les selonE ne dénotent pas un acte de parole mais le
présupposent, en mettant en relation des informations avec une source particulière perçue
comme immanente (sauf mention contraire). D'un point de vue général, cela les exclut de la
construction du sens référentiel et du repérage temporel de la phrase, et en particulier, les
met hors de portée de la négation, de l'interrogation, ne leur permet pas de servir de support
d'incidence aux circonstants spatio-temporels, et les rend difficilement accessibles à
l'anaphorisation. Ces caractéristiques, qui seront précisées dans la suite, contribuent aussi bien
à leur puissance intégrative dans la phrase (annexion des circonstants de temps) qu'à leur
capacité à porter sur des unités supérieures à la phrase. D'autant que dans [Selon X, p]P, p
est focalisée, ce qui oriente vers une reprise de, ou vers un enchaînement argumentatif sur p et
partant, favorise l’extension de l'univers énonciatif. Le phénomène interprétatif par lequel
on attribue une phrase dénuée de marque d'emprunt ou d'attribution à l'entité dénotée par le
sujet d'un V de communication présent en amont est beaucoup moins fréquent, plus contraint,
et n'est sans doute pas du même ordre. Seuls les adverbiaux énonciatifs laissent entendre que
L se propose, au-delà de p, de continuer à retransmettre les informations issues du référent de
X.
L'emploi d'un introducteur prépositionnel ou verbal ne répond apparemment pas aux
mêmes besoins ni intentions. Autrement dit, le DR verbal et les contenus intégrés dans les
univers énonciatifs n'ont pas obligatoirement le même statut pragmatico-discursif. L'une des
fonctions du DR verbal, la fonction narrative, ne peut être endossée par les énoncés
89
impliquant un adverbial énonciatif. Par exemple, on ne peut pas remplacer les V dicendi par
des SP énonciatifs dans un texte où l'on fait le récit d'un échange verbal, comme dans
(186) Pierre a déclaré que p. Jean a répondu que q. Alors, Etienne a dit que r.
sans passer de la narration à l'argumentation (au sens large). Certes, le DR verbal assume
aussi des fonctions non narratives, comme l'introduction d'un argument d'autorité ou l'étayage
par l'exemple. Mais ces fonctions se superposent souvent. On peut supposer que les fonctions
rhétoriques du DR verbal dérivent de sa fonction narrative. En revanche, les énoncés
introduits par les selonE n'ont qu'une fonction argumentative, même quand ce sont des récits.
C'est pourquoi les SP énonciatifs désignent clairement p ou P comme un argument mis au
service de l'argumentation de L.
90
CHAPITRE II : LE REPERAGE DES
SELON X ENONCIATIFS
On a signalé dans l’introduction générale que cette thèse s'inscrit dans un projet
d'élaboration d'un modèle d'exploration sémantique des textes guidé par les points de vue du
lecteur, projet qui inclut une composante informatique. En particulier, elle doit contribuer au
perfectionnement de logiciels d'analyse sémantique des textes mis au point à l'université de
Paris IV Sorbonne par l'équipe LaLiC, sous la direction de J.-P. Desclés. Ces systèmes sont
spécialisés dans la résolution de tâches spécifiques, comme la désambiguïsation d'expressions
linguistiques susceptibles de recevoir plusieurs valeurs, ou l'extraction de phrases supposées
importantes en vue du résumé, du filtrage ou de la veille. Ils représentent la mise en oeuvre
informatique d'une méthode d'analyse des textes, la méthode d'exploration contextuelle.
L’exploration contextuelle comme méthode consiste à détecter dans un texte certaines formes
linguistiques (mots, lexies, morphèmes) pertinentes pour résoudre une tâche. La détection de
ces expressions, appelées indicateurs, déclenche l'application de règles heuristiques
d'exploration contextuelle, à savoir la recherche systématique dans le cotexte de l'indicateur
d'indices linguistiques (ou typographiques) complémentaires nécessaires à la réalisation de la
tâche. On entend par cotexte le segment de texte comportant l'indicateur, de taille variable
91
selon les règles (le cotexte n'est pas limité aux unités contiguës ou à la phrase). Les règles,
établies à partir d'une description linguistique préalable, font appel à des listes d'indices.
Présentées sous forme énumérative, elles peuvent être hiérarchisées (méta-règles) pour
optimiser les performances du système. Une analyse purement syntaxique est généralement
superflue. En revanche, il est possible en cas d'indétermination (co-présence d'indices
contradictoires) de recourir à une analyse de la signification des items lexicaux.
L'ensemble de la procédure, doit aboutir à une décision, variable en fonction de la
tâche. Chaque prise de décision élimine automatiquement les autres décisions virtuelles. En
cas d'insuffisance d'indices positifs, certaines des décisions potentielles peuvent néanmoins
être écartées. En cas d'absence d'indice, la décision peut rester suspendue.
Les méthodes s'appuyant sur le contexte prennent en considération des paramètres
extralinguistiques, comprenant des connaissances sur le domaine dont traitent les textes
analysés (par exemple, la physique nucléaire). Malgré sa dénomination1, la méthode
d'exploration contextuelle repose essentiellement sur des paramètres cotextuels, c'est-à-dire
linguistiques. Cette particularité lui confère une plus grande généralité (elle est applicable à
des textes scientifiques innovateurs, qui créent leur propre domaine, à des textes sans étiquette
disciplinaire, comme les fictions, etc.), une plus grande liberté d'emploi (elle ne dépend pas de
connaissances propres à un domaine), un moindre coût de fonctionnement et une pérennité
accrue (les savoirs sur les domaines sont longs et difficiles à acquérir et exigent une constante
réactualisation).
Les systèmes voués à l'extraction de phrases rencontrent notamment le problème
suivant : si une phrase q retenue par le système appartient à la portée extraphrastique d'un
introducteur d'univers énonciatif dans une séquence [Selon X, [p. q. r.]], on perd l'information
que cette phrase est prise en charge par X. Cela induit une interprétation erronée de q, et par
voie de conséquence, du texte d'origine. Pour contourner cette difficulté, le logiciel doit être
en mesure d'évaluer, pour chaque phrase extraite, la possibilité qu'elle figure dans un univers
énonciatif, et si c'est le cas, de restituer l'information manquante (par exemple en préfixant la
phrase du selon X préalablement retrouvé dans le cotexte gauche). Pour ce faire, il doit,
premièrement, être capable de discriminer les emplois énonciatifs des autres emplois de la
préposition, et deuxièmement, disposer d'instructions relatives à l'extension des univers
énonciatifs. L'intérêt pratique d'une tâche de délimitation des univers énonciatifs peut aussi
1
Par "contexte" (ou "situation"), on entend généralement en linguistique l'environnement extralinguistique d'un échange, à
savoir le cadre spatio-temporel de l'interlocution, son but et les caractéristiques des interlocuteurs.
92
simplement résider dans la possibilité de se procurer par des moyens automatiques les dires
d'un énonciateur ciblé.
Notre contribution doit donc être double : dans un premier temps, découvrir les
critères permettant d’identifier dans un texte les emplois énonciatifs de selon capables de
porter sur plusieurs phrases, et dans un deuxième temps, identifier les indices de clôture des
cadres qu'ils introduisent, ces résultats devant être exploitables par des outils informatiques.
L’étude qui suit constitue la première étape de ce travail. Partant de la typologie sémantique
de la préposition que nous avons adoptée (quatre valeurs : "conformité", "dépendance",
"médiation", comprenant la valeur d’énonciation), nos hypothèses ont été les suivantes : 1) A
la lecture d'un énoncé incluant un SP en selon, un analyseur humain mobilise probablement
l'ensemble de ses connaissances linguistiques et extra-linguistiques pour attribuer une
valeur sémantique au selon X, et évaluer son potentiel cadratif textuel (PCT, à savoir
capacité à porter sur plusieurs phrases) s'il s'agit d'un emploi énonciatif. Cependant, dans
l’ensemble de ces critères, une bonne partie doivent être descriptibles par le linguiste ; 2) Une
fois identifiés et décrits, ces critères sont susceptibles d'être exprimés sous forme
d'algorithmes permettant à un système automatique de repérer les selonE potentiellement
cadratifs dans un texte donné. Dans le cadre d'une telle procédure, le lexème polysémique
selon constitue un indicateur, et la présence/absence de certains indices linguistiques ou
diacritiques dans le cotexte doit permettre d’aboutir à des décisions pertinentes pour la tâche
à résoudre.
L’étude repose principalement sur l’analyse des 400 extraits du corpus SELON
reproduits dans le formulaire "Selon 4 valeurs" pour faciliter le dépouillement et la
consultation. Notre méthode a été la suivante. Nous avons commencé par spécifier la valeur
sémantique des 400 selon X dans le champ "valeur" : "C" pour "conformité" (selonC), "D"
pour "dépendance" (selonD), "E" pour "énonciatif" (selonE), et "M" pour "médiatif non
énonciatif". Les selonE se sont révélés fortement majoritaires :
Dépendance
Conformité 7%
Médiatifs non
énonciatifs
2%
9%
Enonciatifs
82%
93
Graphique 1. : Répartition des classes sémantiques d’emplois sur le corpus
Les variantes intra-catégorielles ont reçu une mention spécifique dans le même champ.
Il est apparu que parmi les selonD, 13% sont des locutions conjonctives selon que (mention
"conj" entre parenthèses dans le champ "valeur"), et qu’au sein des selonE, 91% sont des
emplois "standard", 9% des emplois "de reprise" du type selon l’expression de X
(mention "R"), et 0,3% des compléments du N du type l’évangile selon saint Jean (mention
"complément du N")1.
Ensuite, nous avons indiqué dans le champ "PCT", réservé aux selonE, si le SP dispose
de potentiel cadratif textuel, et dans le champ "portée" le nombre de phrases graphiques
inscrites dans sa portée. Enfin, nous avons postulé, sur des bases théoriques ou empiriques,
onze paramètres susceptibles d’intervenir dans le repérage de la valeur sémantique d’un
emploi et d’évaluer son PCT s’il s’agit d’un énonciatif. Nous nous sommes cantonnée aux
éléments exploitables par un système informatique, et présents dans la phrase graphique
(unité aisément identifiable par des moyens automatiques). Chacun des critères retenus a
donné lieu à la création et à l’annotation d’un champ dans la table. Il s’agit de la position du
SP dans la phrase (champs "position", "suit" et "isolé"), son statut détaché / lié (champ
"détaché"), la dénotation du SN régi (champ "dénotation de X"), le mode de donation de
son référent (champs "X" et "X abrégé"), et la nature et le contenu de la phrase d'accueil
(champs "guillemets", "conditionnel", et "chiffres"). Cette méthode a permis de vérifier la
validité des critères sélectionnés et d’évaluer leur importance quantitative dans le corpus.
Partant de ces résultats, nous tenterons d’en rendre compte (2.1. à 2.6.). L’étude
aboutira à un système de règles permettant à un logiciel de repérer les selonE dotés de PCT
(2.7.). Cela suppose d’évoquer les paramètres conditionnant le PCT des selonE2. Les
emplois médiatifs non énonciatifs (selon toute apparence, etc.) ne seront pas pris en compte
dans les analyses en raison de leur grande rareté dans le corpus SELON. Pour conserver la
cohérence des données, il est cependant nécessaire de les faire figurer dans certains des
tableaux et graphiques recensant celles-ci.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de préciser un peu plus que nous ne
l’avons fait jusqu’ici les oppositions constituant intra-prédicatif / extra-prédicatif et
1
Ces emplois sont considérés comme énonciatifs pour des raisons qui sont analysées en 2.2.2.2.2. et 3.2.2.2. (pour les
emplois du type l’évangile selon saint NP), et sous 3.2.2.1.1. et 3.2.2.4.3. (pour les emplois "de reprise").
2
Ces conditions n’ont pas lieu d'être analysées en profondeur à cette phase du travail. Elles concernent directement les
problèmes de portée textuelle et seront étudiées systématiquement en 3.2.
94
constituant endophrastique / exophrastique, qui permettent d’expliquer une bonne partie
des tendances mises au jour.
C'est C. Guimier (1988) qui a introduit l'opposition "adverbe endophrastique" /
"adverbe exophrastique". Dans Les adverbes du français (1996 : 6), il donne cette définition
des adverbes exophrastiques :
"Les adverbes exophrastiques sont des constituants externes à la phrase, en ce sens qu'ils ne
participent pas à la construction de son sens référentiel, mais représentent des traces de
l'intervention du locuteur, qui commente tout ou partie de son énoncé ou de l'acte qui le
produit. Ils apportent donc des informations qui concernent un ou plusieurs des éléments
constitutifs de l'acte d'énonciation (l'énoncé lui-même, l'énonciateur, le co-énonciateur, etc.). "
Si cette notion a été forgée pour décrire le fonctionnement de certains adverbes, elle peut être
empruntée pour caractériser les compléments périphériques énonciatifs, qui partagent la
plupart des propriétés des adverbes d'énonciation : ce sont des constituants marginaux de la
phrase, qui ne contribuent en rien à l'élaboration du monde référentiel qu'elle dénote, mais
fournissent des précisions sur l'origine de l'information qu'elle délivre.
Aux constituants exophrastiques s'opposent les constituants endophrastiques, qui sont
"d'un point de vue sémantique, […] internes à la phrase, qui affectent le contenu même de
l'élément sur lequel ils portent et, ce faisant, participent à la construction du sens référentiel de
la phrase." (C. Guimier, 1996 : 6).
Les selonC/D répondent à cette description : ils véhiculent une information qui "caractérise
dans l'immanence même de l'énoncé une portion du monde référentiel auquel l'énoncé
renvoie" (ibid.).
La distinction sémantique exophrastique / endophrastique entretient des rapports
étroits avec une autre opposition, d'ordre syntaxique : l'opposition "extra-prédicatif" / "intraprédicatif". Un constituant extra-prédicatif
"n'est pas intégré dans la phrase. Il ne porte d'ailleurs pas sur le verbe mais sur l'intégralité de
la phrase […]. Le prédicat correspond le plus souvent à un verbe (et ses compléments), mais il
peut aussi correspondre à un adjectif." (op. cit., p. 5).
En revanche, un constituant intra-prédicatif fait partie intégrante de la phrase, il est
intonativement et graphiquement lié au V, avec lequel il forme le prédicat.
Les constituants endophrastiques sont généralement intra-prédicatifs, et les
exophrastiques
extra-prédicatifs.
C'est
bien
ce
qu'on
observe
avec
les
selonE,
prototypiquement extra-prédicatifs, et les selonC/D, majoritairement intra-prédicatifs. C'est le
caractère extra-prédicatif des selonE qui leur confère la possibilité de porter sur plusieurs
phrases.
95
En termes traditionnels, les selonE prototypiques sont des circonstants, des
compléments périphériques : ils sont syntaxiquement facultatifs et mobiles dans la phrase
((187a)). Quelle que soit leur position dans la phrase, ils n'entrent pas dans le champ de la
négation totale de la phrase ((b)), ne se laissent pas extraire par c'est … que ((c)) et ne peuvent
servir d'objet à une question ((d)) :
(187) a. Selon Sophie, Pierre est malade. / Pierre est malade, selon Sophie. / Pierre, selon
Sophie, est malade. / Pierre est, selon Sophie, malade.
b. Selon Sophie, Pierre n'est pas malade. / Pierre n'est pas malade, selon Sophie.
c. ? C'est selon Sophie que Pierre est malade.
d. ? Selon qui Pierre est-il malade ?
Les emplois non énonciatifs standards ne sont pas des adjoints, mais des modificateurs
du verbe (V), de l'adjectif (ADJ), ou du N : parfois effaçables mais non déplaçables, ils
indiquent la manière dont s'effectue le procès dénoté par le V, l'ADJ, ou le N (il s'agit toujours
de N et d'ADJ de procès). Quand ils modifient un V, ils sont rhématiques. La négation totale
de la phrase porte donc en priorité sur eux, ils acceptent l'extraction par c'est … que, qui
permet de focaliser le propos d'un énoncé, et peuvent généralement répondre à une question
introduite par comment (les selonC) ou en fonction de quoi (les selonD) :
(188)
(298)
(…) la campagne électorale était organisée selon des principes mathématiques.
(a) La campagne électorale n'était pas organisée selon des principes mathématiques (mais
selon d'autres principes).
(b) C'est selon des principes mathématiques que la campagne électorale était organisée.
(c) Comment la campagne électorale était-elle organisée ? Selon des principes
mathématiques.
(189)
(359)
"Les pays devraient se spécialiser selon leurs avantages comparatifs".
(a) "Les pays ne devraient pas se spécialiser selon leurs avantages comparatifs" (mais selon
d'autres critères)
(b) C'est selon leurs avantages comparatifs que les pays devraient se spécialiser.
(c) En fonction de quoi les pays devraient-ils se spécialiser ? Selon leurs avantages
comparatifs.
Les selonE et les autres emplois assurent des fonctions bien différentes dans la
structure communicative des énoncés. Le fait qu'ils n'aient pas le même statut syntaxique et
informationnel sous-tend une partie des caractéristiques que nous mettrons en lumière dans la
96
suite : celles ayant trait à la position du SP, à son caractère détaché / lié, et au mode de
donation du référent de X.
2.1
INDICE POSITIONNEL : LA
POSITION DU SP
Pour que le critère de la position du SP dans la phrase puisse faire l'objet d'une
exploitation informatique, il nous a fallu, au-delà de l'opposition position pré-verbale / postverbale, diversifier les étiquettes positionnelles. L'étiquetage positionnel que nous proposons
ne fournit pas seulement un indice de la valeur sémantique d'un selon X, mais se révèlera
essentiel pour décrire et prévoir les phénomènes de portée.
Nous
distinguons :
les
emplois
"initiaux"
ou
"frontaux"
(codés
"I"),
"intraphrastiques" (codés "IP"), "finaux" (codés "F"), en incise dans une citation (codés
"IPcit") et enfin les emplois figurant dans une note de bas de page et incidents au texte
principal (codés "NIP" si la note est appelée en cours de phrase et "NF" si elle est appelée en
fin de phrase). Chaque selon X de la table SELON a reçu dans le champ "position" l’une de
ces étiquettes positionnelles. Les I représentent 44% du corpus SELON, les IP 35%, les F
16%, les IPcit 1% et les NIP et NF 4%.
Sont considérés comme "initiaux" les SP qui
-
suivent immédiatement une ponctuation forte (point, deux points, points de suspension,
point virgule).
-
sont précédés d'un ou de plusieurs circonstant(s) ou d'un marqueur relationnel :
(190) (s239) Et, selon les milieux d'affaires, un gouvernement central faible (…) ne pourrait se
lancer dans une politique économique "aventuriste" ou "populiste".
Relèvent de la catégorie "intraphrastique" les SP
-
positionnés entre deux parties essentielles de la phrase nucléaire (sujet et verbe, verbe et
objet), ou entre deux propositions, exception faite des relatives descriptives, qui
97
constituent une expansion du SN régi, comme dans (191) (où l’on considérera le
circonstant comme "final") :
(191) (364) A cela répond une autre "fuite officielle" : les communistes soviétiques ont tenté en
1923 de vendre l'île de Sakhaline au Japon pour 1 milliard de yens, selon un responsable du
ministre russe des affaires étrangères qui s'exprimait au cours d'un "point de presse".
-
inscrits dans une subordonnée ou une incidente (verbale, averbale ou elliptique) :
(192) (39) Puisque, selon eux, l'expérience actuelle échouera de toute façon, inutile de faciliter
la tâche au successeur…
(193) (12) Celle-ci a accompagné le couple dans tous ses déplacements dans l'archipel,
prononçant une série de discours fumeux à la gloire de son mari (selon elle, l'unique agent de
la défaite du communisme) immédiatement après la conférence de M. George Bush […].
-
qui sont des locutions relatives (quelle que soit la position de leur antécédent) :
(194) (17) De même, l'administration a lancé une campagne contre la jurisprudence Miranda,
selon laquelle un suspect arrêté doit être informé de ses droits constitutionnels à conserver le
silence ou à s'entretenir avec un avocat.
Certains selonE figurent en incise à l'intérieur d'une "citation". Dans notre corpus,
ils sont alors toujours intraphrastiques (d'où le code IPcit). Si nous parlons d'"incise", c'est
bien parce qu'ils ne font pas partie intégrante de la "citation" (il n'ont pas été prononcés
d'abord par le référent de X), mais relèvent directement de L, qui précise en cours de route la
source de l'énoncé qu'il cite :
(195) (321) D'une part, dans un contexte hyper concurrentiel de développement de l'offre, les
centrales d'achat doivent aussi conseiller les annonceurs sur la justesse de leur placement.
D'où la place stratégique de la recherche. "L'objectif, selon un responsable de Publicis, est de
constituer la plus importante force en matière de recherches-médias en Europe (12)."
(12) Le Nouvel Economiste, 24 mars 1989.
Appartiennent à la catégorie "finale" les SP (comprenant leurs expansions) précédant
immédiatement une ponctuation forte (point, point virgule, deux points) :
(196) (290) Au même moment, Wilhelm von Humboldt fondait l'université de Berlin selon un
modèle délibérément anti-napoléonien reposant sur le développement de la science par la
libre poursuite de la vérité, et dans lequel la recherche et la formation humaniste de l'esprit
étaient privilégiées par rapport aux formations professionnelles.
(197) (35) De même, l'évaluation des performances de l'économie soviétique ne se différencie
guère selon les tendances : le bilan provisoire de la perestroïka est jugé sur la base des
appréciations soviétiques, c'est-à-dire plutôt catastrophique.
Sont comprises dans la définition, quand elles apparaissent en fin de phrase, les expressions
construites sur le modèle de (198), où l'on cite le libellé d'un dire traditionnel :
(198) (259) Il montre que l'éducation classique visait à inculquer aux hommes le sens de la
responsabilité selon la maxime : "Agis de façon à n'éprouver de honte en regardant le Ciel ou
la Terre, les ancêtres ou les enfants."
98
La définition n'inclut pas les situations où le selon X est suivi d'une relative explicative (donc
extérieure au SP), comme dans (199), où selon M. Barry est étiqueté "intraphrastique" :
(199) (9) La chaîne Nostalgie diffuse des programmes "sains" pour l'édification des familles,
selon M. Barry, qui la considère comme une rampe de lancement pour la secte mooniste
dans la juteuse et puissante industrie du télévangélisme américain.
Quand un selon X figure dans une note de bas de page, il peut être incident au texte
de la note ((200)) ou à un constituant du texte principal ((201)) :
(200) Des changements s'annoncent (1).
(1) Selon le premier ministre, ces changements concernent surtout le secteur de l'emploi.
(201) Des changements s'annoncent (1).
(1) selon le premier ministre.
Les emplois incidents au texte de la note ((200)) relèvent des types "initial", "intraphrastique",
"final", ou "en incise dans une citation", selon leur position dans la phrase de la note. Les
emplois incidents à un élément du texte principal ((201)) ont une étiquette positionnelle
spécifique (N). On distingue en outre les situations où l'appel de note apparaît à l'intérieur
d'une phrase (NIP : note intraphrastique), de celles où il est placé en fin de phrase, comme en
((201)) (NF : note finale).
2.1.1 LES GRANDES TENDANCES
On constate dans le corpus SELON de fortes affinités des différentes catégories
sémantiques d’emplois pour certaines positions, comme le montrent les graphiques 2. et 3. :
100%
80%
60%
40%
20%
0%
M
D
C
E
I
IP
1%
1%
1%
98%
1%
10%
11%
78%
IPcit
F
NF
NIP
100%
3%
25%
32%
40%
8%
92%
100%
99
Graphique 2. : Position et valeur sémantique
Nb. : Dans la case de résultats en bas et à gauche, par exemple, il faut comprendre que 98% des selon X frontaux
sont énonciatifs.
100%
80%
60%
40%
20%
0%
NIP
NF
F
IPcit
IP
I
E
1%
3%
8%
1%
34%
53%
C
D
M
3%
55%
53%
29%
39%
3%
43%
3%
43%
29%
Tous
1%
3%
16%
1%
35%
44%
Graphique 3. : Valeur sémantique et position
Nb. : Dans la case de résultats en bas et à gauche, par exemple, il faut comprendre que 53% des selon énonciatifs
sont frontaux.
La force des tendances constatées laisse supposer que la position du SP joue un rôle
crucial dans le calcul de sa valeur sémantique par le lecteur. Les principales
caractéristiques positionnelles observées découlent directement du statut syntaxique et
informationnel des différentes catégories d’emplois. Les selonE, qui sont (si l’on excepte les
emplois du type l’évangile selon saint Np) des constituants exophrastiques et extraprédicatifs, occupent canoniquement la position préverbale, qui coïncide très souvent avec le
début de la phrase : 53% des selonE sont frontaux, contre 3% pour les selonC/D. Cette
propension des selonE à figurer en début de phrase, combinée avec leur forte prédominance
sur l’ensemble du corpus (82%) explique que 98% des selon X frontaux soient énonciatifs.
La vocation cadrative des selonE, corrolaire de leur statut extra-prédicatif et exophrastique,
ressort clairement de leur répartition sur les différentes positions : très fréquents en position
frontale, ils sont encore bien représentés en position intraphrastriques (34%), et fort rares en
fin de phrase (8%). En effet, les compléments extra-prédicatifs et exophrastiques disposent
toujours de PCT (potentiel cadratif textuel, à savoir capacité à intégrer plusieurs phrases)
lorsqu’ils se trouvent en position frontale. En revanche, ils en jouissent seulement dans
certaines conditions lorsqu’ils figurent à l’intérieur de la phrase, et jamais quand ils sont
finaux (ces assertions seront développées et explicitées sous 3.2.).
100
A l’inverse des selonE, les selonC/D sont des constituants endophrastiques et
prototypiquement intra-prédicatifs, de ce fait dénués de vocation cadrative. Il est
intéressant de vérifier qu’ils se trouvent canoniquement en position post-verbale, qui
correspond fréquemment à la fin de la phrase : 54% des selonC/D apparaissent en fin de
phrase. 57% des selon X finaux sont des selonC/D, ce qui représente une proportion
considérable, surtout si l’on tient compte de la relativement faible représentation de ces
emplois sur la totalité du corpus (16%).
La prédominance des selonE dans les autres positions (en note et en incise dans une
citation) s’explique plutôt par leur valeur sémantique. Il n’y a rien d’étonnant à ce que 96%
des selon X renvoyés en note (position "N") soient énonciatifs, dans la mesure où les selonE
ont pour fonction de préciser la source des informations communiquées, et où les notes de bas
de page accueillent souvent des références bibliographiques (en tout cas dans la presse à
thèse). De fait, les selonE en note ont prototypiquement une fonction bibliographique et
introduisent fréquemment des références très détaillées (surtout quand la note est appelée en
fin de phrase). Ils régissent généralement un N dénotant une source non humaine
d'information, doté de nombreuses expansions comprenant des noms propres et des
compléments de temps apposés :
(202) (90) Les signaux sont tous au rouge : exode des capitaux (…) ; stagnation du secteur
minier (…) ; déclin du secteur industriel (…) (2).
(2) Selon l'hebdomadaire financier de Johannesburg, Financial Mail, Exports and Trade Supplement, 14 septembre 1990.
La présence de ce type d'expansion confirme l'hypothèse énonciative.
On verra que contrairement aux selonE finaux, les selonE en note sont aptes à intégrer
rétroactivement plusieurs phrases (cf. 3.2.1.3.).
Le fait que 100% des selon X étiquetés IPcit (en incise dans une citation) soient
énonciatifs ne présente aucun intérêt en soi. En effet, l’étiquette IPcit a été forgée pour les
seuls emplois énonciatifs, qui, en raison de leur valeur sémantique, peuvent présenter un
fonctionnement proche de celui des incises de discours. Elle ne convient bien entendu pas aux
autres catégories d’emplois : si ces derniers apparaissent à l’intérieur d’une citation, ils sont
obligatoirement attribués à l’énonciateur (le responsable du discours premier) et non au
locuteur (l’instance qui rapporte ce discours). Il est cependant utile de distinguer les selonE
dans cette position (1%) au sein des autres énonciatifs dans la mesure où ils sont privés de
potentiel cadratif textuel : ils sont incapables d'étendre leur portée hors de la "citation" où ils
s’insèrent.
101
2.1.2 LE CAS PARTICULIER DES EMPLOIS "CONFORMITE"
EXTRA-PREDICATIFS
Les emplois énonciatifs n'ont pas le monopole du caractère extra-prédicatif1, ni en
conséquence, de la position initiale dans la phrase. Ces propriétés sont plus typiques des
énonciatifs, mais elles peuvent se rencontrer avec les emplois "dépendance" et "conformité".
Sachant que la position initiale est le principal indice de la valeur énonciative d’un selon X, il
est nécessaire de rechercher d'autres critères que l'indice positionnel pour traiter ces cas
litigieux. Le cas des selonD frontaux est simple : le seul exemplaire recensé dans le corpus
SELON est une locution conjonctive, et la forme selon que, qui désigne un emploi
"dépendance", est aisément identifiable. En revanche, les selonC extra-prédicatifs et frontaux
posent problème : la tête de X, dans ces emplois, appartient à la liste des N compatibles avec
la signification énonciative : loi, règlement, principe, Constitution, etc.2. Cette double
ambiguïté nous oblige à rechercher des indices discriminatoires dans le cotexte phrastique.
Il existe une grande proximité sémantique entre les emplois énonciatifs et
"conformité" de la forme [Selon + N de "loi"]. Cette proximité procède du caractère
performatif du discours législatif : ce qu'édicte une loi n'est pas seulement vrai dans le cadre
de cette loi, mais aussi dans le monde réel, auquel cette loi s'applique. Dans la mesure où, en
rapportant un texte législatif, on énonce en même temps un savoir sur le monde, inféré de ce
texte à la faveur de sa valeur performative (emplois énonciatifs "emprunt et création"3), on
n'est pas très éloigné de la situation où l'on décrit un état de choses, en précisant qu'il est
conforme à la loi (emplois "conformité"). C'est pourquoi, dans certains énoncés, les deux
valeurs peuvent être également activées. C'est le cas des énoncés génériques présentant un
temps verbal exprimant l’aspect sécant (présent, imparfait ou futur) :
(203)
(42)
Selon la législation en vigueur, aucun prêt ne peut être fait à l'URSS (…).
(Soit "La législation en vigueur édicte que p" / "p, étant donné ce qu'édicte la législation en
vigueur".
Soit "p, conformément à la législation en vigueur".)
(204) Selon l'accord de février 1940, le transit des marchandises (…) par l'URSS était
autorisé.
1
D. Coltier 2000 note ce point.
Cf. 2.4. et notamment 2.4.2..
3
Les selonE "emploi et création" ont été décrits en 1.2.1.2.3.
2
102
(Soit "L'accord de février 1940 édictait que p" / "p, étant donné ce qu'édictait l'accord de
février 1940".
Soit "p, conformément à l'accord de février 1940".)
(205) (246) Selon la Constitution intérimaire ratifiée le 22 décembre, les régions (…) auront
des pouvoirs exclusifs dans un très grand nombre de domaines (…).
(Soit "La Constitution édicte que p" / "p, étant donné ce qu'édicte la Constitution".
Soit "p, conformément à la Constitution".)
Et pour cause : les verbes conjugués à un temps manifestant l’aspect sécant permettent aussi
bien de décrire un état que de retransmettre l'énoncé d'un décret. Le présent est le temps
effectif du discours législatif. Mais l'imparfait et le futur, dans des phrases comme (204) et
(205), sont compris, si le SP reçoit une interprétation énonciative, comme des "présents du
passé et du futur" : en extrapolant à partir d'un texte rédigé au présent des vérités instituées,
le locuteur replace le discours constitutionnel dans le contexte temporel où il était ou sera
effectif. Dans (204), l'imparfait traduit le fait que l'accord de février 1940 concerne une
époque révolue, et le futur, en (205), le fait que la nouvelle Constitution n'est qu'en cours
d'application.
Le fait que les deux interprétations (énonciative / "conformité") soient disponibles
dans ce type d'énoncé ne signifie cependant pas qu'elles soient équivalentes. En effet, selon
que l'on opte pour une lecture ou l'autre, le contenu informatif, le statut du contenu
propositionnel et l'orientation argumentative diffèrent. Dans la lecture énonciative de (203), le
contenu propositionnel n'est pas pris en charge par L, et une suite comme Cette législation
est critiquable est acceptable. En revanche, dans l'interprétation "conformité" de (203),
l'ensemble de la phrase est assertée et assumée par L, de sorte que la suite Cette législation
est critiquable est ressentie comme peu cohérente.
Dans l'absolu, tous les énoncés génériques d’aspect sécant indexés par un selon + N de
"loi" sont équivoques (sauf bien sûr si p se trouve entre guillemets, auquel cas la lecture
énonciative s'impose). Toutefois, ceux qui comportent une modalité déontique (lois
prescriptives, préventives et prohibitives) favorisent la lecture énonciative, dans la mesure où
ces modalités sont perçues comme des "traces", dans la retransmission de L, du texte législatif
originel. Il existe en effet plusieurs façons d'énoncer des lois, des règles ou des principes, et
par conséquent, d'en rapporter la teneur. S'il s'agit d'une loi statutaire, elle peut prendre la
forme d'une proposition attributive (avec être), comme dans (206), ou d'une proposition
sans autre caractéristique particulière que sa généricité ((207)) :
103
(206) (204) Selon le second principe, [l'usage des armes nucléaires est alienum a ratione, c'està-dire dément].
(207)
(238)
[Le consortium d'aide contrôle également les réformes du secteur bancaire] (8).
(8) Selon un accord de prêt signé avec la Banque mondiale.
Dans ce cas, l'ambiguïté est totale.
Mais s'il s'agit d'une loi prescriptive, préventive ou prohibitive (qui énonce des droits,
des devoirs ou des interdictions), l'usage des modalités de possibilité, de permission et
d'obligation1 est de rigueur, y compris en retransmission. C'est pourquoi (203) plus haut, ou
(208) ci-dessous orientent plutôt vers une interprétation énonciative du SP :
(208) (232) D'autre part, selon les clauses d'un nouvel accord de prêt (…), la Banque mondiale
sera en mesure de renforcer considérablement son emprise sur les finances du pays.
Nous avons pour l'instant examiné les cas les plus critiques : les phrases génériques
d’aspect sécant. Quand la phrase est spécifique et non-sécante, seule la lecture
"conformité" est possible :
(209) (221) Selon les trois accords commerciaux (…), l'URSS devint l'agent de l'Allemagne
pour les importations de métaux et de matières premières du monde entier (…).
(209) exemplifie la configuration la plus courante avec les selonC, dans laquelle p dénote,
avec un V plein au passé simple ou composé, un événement spécifique, qu'on qualifie de
conforme à un certain critère2. Dans cet énoncé, il est impossible d'attribuer une valeur
énonciative au SP, dans la mesure où nos connaissances d'arrière-plan nous informent qu'une
"loi" ne se présente jamais sous la forme d'un récit, mais toujours au présent des vérités
générales, et où rien ne justifie, dans un contexte de paroles rapportées, la transposition d'un
présent en passé simple3.
On a établi que dans les énoncés préfixés par un selon + N de "loi", le SP est ambigu
(énonciatif / "conformité") si p est générique et si son verbe dénote un procès sécant, sauf
quand p est modalisée, auquel cas la lecture énonciative est préférée. On a vu également qu'on
assigne la valeur "conformité" au SP si p est spécifique et si son verbe est conjugué à un
temps exprimant l’aspect non-sécant. On va maintenant constater que la présence d'une
1
Auxiliaires modaux devoir et pouvoir, constructions verbales impersonnelles comme il faut, il est interdit de, locutions
verbales comme avoir le droit, avoir la possibilité de, être en mesure de, etc..
2
Le fait qu'on attribue une valeur causale au SP dans (209) tient à la fois à sa position dans la phrase, et à la relation causale
existant entre "lois" et évènements.
3
Bien entendu, si X n'est pas un N de "loi" / "modèle", mais par exemple un N d'humain, le passé simple est compatible avec
l'acception énonciative.
104
modalité déontique permet d'attribuer une valeur énonciative au SP, même quand p est
spécifique, pourvu que le procès soit sécant. Voyons (210) :
(210) (222) Selon l'accord de février 1940, Hitler avait le droit de faire transiter par l'URSS les
marchandises vers la Roumanie, l'Iran et l'Afghanistan.
L'accord de février 1940 ne comportait certainement pas de clause concernant directement
Hitler, mais accordait vraisemblablement "en général" le droit de transit des marchandises par
l'URSS. En effet, (210) présuppose (211),
(211) Selon l'accord de février 1940, le transit des marchandises par l'URSS était autorisé.
(211) est un emploi "emprunt et création" standard, supposant le passage par un processus
d'abduction1. Ainsi, (211) signifie que le texte de l'accord de février 1940 "disait" que p (le
transit des marchandises est autorisé), et en même temps, que p est vraie, compte tenu de la
valeur performative d'un texte de loi. Le raisonnement abductif mis en œuvre est le suivant :
Règle
- Si une loi est en vigueur, les propositions de cette loi deviennent des faits.
Résultat
- L'accord de février 1940 "disait" que le transit des marchandises par l'URSS
était autorisé.
Cas
- Dans la réalité, le transit des marchandises par l'URSS était autorisé.
Les emplois du type (210), qui présupposent les emplois du genre (211), impliquent une
double inférence, l'une abductive, l'autre déductive. La déduction est seconde. Elle a pour
prémisse majeure la conclusion de l'abduction :
Règle
- Le transit des marchandises par l'URSS était autorisé.
Cas
- Ce qui vaut pour tous vaut pour un.
Résultat
- Hitler avait le droit de faire transiter les marchandises par l'URSS.
p exprime un droit individuel déduit d'un droit collectif. Or, le raisonnement qui mène de la
prémisse majeure implicite (que le transit des marchandises par l'URSS était autorisé) à la
conclusion (qu'Hitler était autorisé à faire transiter les marchandises par l'URSS), via le topos
"ce qui vaut pour tous vaut pour un", est de caractère conventionnel et univoque. C'est
pourquoi la mise en œuvre de cette inférence ne remet pas véritablement en cause la valeur
énonciative du circonstant. On peut parler d'emploi "emprunt et création" avec déduction.
Précisons qu'en (210), le caractère spécifique de p est contrebalancé par le fait qu'elle
est modalisée. En l'absence de la modalité, et malgré l'imparfait, le trait spécifique impose une
lecture "conformité" :
(212) Selon l'accord de février 1940, Hitler faisait transiter par l'URSS les marchandises vers
la Roumanie, l'Iran et l'Afghanistan.
1
Cf. 1.2.3..
105
Ces analyses montrent que les propriétés spécifique / générique, sécante / non sécante,
modalisée / non modalisée de p sont des indices sous-déterminés qui opèrent mieux en
synergie. Comme l'illustre la série d'énoncés suivants ((b) est attesté), il n'existe pas de réelle
solution de continuité entre les valeurs énonciative (type "emprunt et création") et
"conformité" :
(213) a. Selon le règlement, toute somme perçue doit / devait être mise dans la caisse du
collectif.
(Le règlement "dit / disait" que p / si l'on s'en réfère au règlement, p.)
b. (265) Selon le règlement, il [doit /] devait mettre cette somme dans la caisse du
collectif.
(Le règlement "dit / disait" que toute somme perçue doit / devait être mise dans la
caisse du collectif / Si l'on s'en réfère à ce que "dit / disait" le règlement, p.)
c. Selon le règlement, il a dû / dut mettre cette somme dans la caisse du collectif.
(p, en s'en référant au règlement.)
d. Selon le règlement, il a mis / mit / mettait cette somme dans la caisse du collectif.
(p, conformément au règlement.)
En (a) le SP est en emploi énonciatif "emprunt et création" stéréotypique. (b) illustre un
emploi "emprunt et création" avec déduction, (c) un emploi "conformité" avec déduction, et
(d) un emploi "conformité" stéréotypique (sans inférence).
La décision de considérer le SP de (c) comme un selonC peut être discutée.
L'application d'un test significatif justifiera cette décision. Si on préfixe notre série d'exemples
d'un circonstant spatial, on constate que dans les deux cas reconnus comme énonciatifs ((a) et
(b)), on a tendance à interpréter le locatif comme incorporé au syntagme en selon :
(a') A la coopérative, selon le règlement, toute somme perçue doit /devait être mise dans la
caisse du collectif.
(Selon le règlement de / à la coopérative, p.)
(b') A la coopérative, selon le règlement, il doit / devait mettre cette somme dans la caisse du
collectif.
(Selon le règlement de / à la coopérative, p.)
Huumo (1996) appelle ce phénomène "possessivisation" ("possessivization") du locatif. Le
processus d'abstraction du locatif, catalysé par la présence de l'introducteur énonciatif,
témoigne de ce que ce dernier jouit d'un statut cognitif supérieur à celui de l'introducteur
d'univers spatial :
"Pour qu'un constructeur d'espace hiérarchiquement inférieur ait un constructeur d'espace d'un
type cognitif supérieur dans sa portée, il doit acquérir une signification abstraite qui le mette
au moins au même niveau, ou à un niveau plus élevé." (p. 295, nous traduisons)
106
Dans les exemples "conformité" ((c) et (d)), l'interprétation la plus naturelle consiste à
transformer le locatif en introducteur temporel :
(c') A la coopérative, selon le règlement, il a dû / dut mettre cette somme dans la caisse du
collectif.
(Quand il fut à la coopérative, selon le règlement, il a du / dut mettre cette somme dans la
caisse du collectif.)
(d') A la coopérative, selon le règlement, il a mis / mit / mettait cette somme dans la caisse du
collectif.
(Quand il fut à la coopérative, selon le règlement, il a mis / mit cette somme dans la caisse du
collectif.)
C'est le fait que la proposition soit spécifique qui détermine rétroactivement cette lecture. La
présence du syntagme en selon à gauche ne joue aucun rôle dans ce phénomène, ce que
montre sa suppression (A la coopérative, il dut mettre cette somme dans la caisse du collectif :
quand il fut à la coopérative, il dut mettre cette somme dans la caisse du collectif). On notera
qu'à l'inverse, l'effacement du selonE dans (a') et (b') modifie l'interprétation du locatif, qui
soit retrouve sa valeur locative de base ((a')), soit endosse une valeur temporelle ((b')) à la
faveur de la spécificité de la proposition. Le phénomène de "possessivisation" du locatif par
l'introducteur d'univers d'énonciation ne peut bien sûr avoir lieu en l'absence de ce dernier.
Résumons. Les propriétés aspectuelles sécant / non-sécant (présent, imparfait, futur
/ passé simple, passé composé) et référentielles générique / spécifique, ainsi que la présence
/ absence d'une modalité déontique, jouent un rôle déterminant dans l'interprétation d'un SP
extra-prédicatif frontal du type [selon + N / Np de "loi"] ("E" = énonciatif, "C" =
"conformité", "→" = lecture) :
SECANTE ET GENERIQUE
Selon le N de "loi", p
SECANTE ET SPECIFIQUE
NON- SECANTE ET SPECIFIQUE
modalisée
→ E (/C)
non modalisée
→E/C
modalisée
→ E (/C)
non modalisée
→C
modalisée
→C
non modalisée
→C
On retiendra particulièrement que le trait "non-sécant" élimine l'hypothèse
énonciative.
107
2.2
INDICE PONCTUATIONNEL : LE
DETACHEMENT DU SP
Partant de l’hypothèse que le caractère extra-prédicatif des selonE doit se manifester
par le détachement (marqué à l'écrit par une virgule et à l'oral par une pause intonative) et qu’
à l'inverse, les selonC/D, comme constituants intra-prédicatifs, doivent plutôt se présenter sous
une forme liée, nous avons étiqueté comme détachée ou liée (dans le champ "détaché")
chaque occurrence de la table SELON. Les résultats obtenus confirment ces conjectures :
lié
Détaché
E
C
D
M
Tous
11%
89%
63%
37%
87%
13%
14%
86%
22%
79%
Graphique 4. : Valeur sémantique et détachement
Nb. : Le chiffre en bas et à gauche, par exemple, indique que 89% des selon énonciatifs sont détachés.
Le caractère trés net des tendances permet de supposer que le trait détaché / lié est
employé et compris comme un indice de la valeur sémantique du SP : les selonE sont
canoniquement détachés, tandis que les selonC/D sont généralement liés. Mais il existe des
exceptions. Après avoir présenté les situations canoniques ((2.2.1.)), nous envisagerons les
cas particuliers ((2.2.2.)), et montrerons que les selonE liés sont privés de potentiel cadratif
discursif. Il apparaîtra que le trait détaché / lié est un excellent indice pour identifier les selonE
possiblement cadratifs.
108
2.2.1 LES CAS CANONIQUES : ENONCIATIFS DETACHES VERSUS
NON ENONCIATIFS LIES
Les énonciatifs ayant été plus amplement illustrés, contentons-nous d'examiner les
non-énonciatifs. Les selonC/D suivent le plus fréquemment un verbe ((214) et (215)), ou un
participe ((216) et (217)), qui constitue leur support d'incidence. Ils peuvent aussi être
incidents au prédicat verbal complet ((218) et (219)) ou à un N de procès, dérivé d'une base
verbale ((220) et (221)) (C est mis pour "conformité", et D pour "dépendance") :
(214) (139) Aux villages yacouba de traiter selon leurs codes ce qui n'est officiellement que
"problème international" (…). (C)
(215) (292) Pour ce qui est des droits d'inscription, ils varient selon les pays, les types
d'universités et les traditions nationales. (D)
(216) (298) M. Robertson déclarait que la campagne électorale était organisée selon des
principes mathématiques. (C)
(217) (291) Les universités françaises constituent (…) un dernier recours, à l'intérieur d'un
système d'enseignement supérieur (…) hiérarchisé selon une échelle de prestige mesurable à
la proportion des candidats refusés. (D)
(218) (40) Le président Bush s'était dit prêt (…) à proposer au Congrès la levée temporaire de
l'amendement si l'URSS codifiait ses lois sur l'émigration "selon les standards
internationaux" (…). (C)
(219) (393) La somme exigée des Etats-Unis (…) oscille entre 2,8 et 5 milliards de dollars selon
les orateurs (…). (D)
(220) (145) L'impasse économique a favorisé l'apparition de forces politiques tournées vers
l'Occident, qui ne voyaient de solution que dans le recours aux méthodes du capitalisme et à
l'organisation de la société selon ce modèle. (C)
(221) (293) Dans l'ensemble - avec cependant de fortes différences selon les caractéristiques
nationales et les types d'études, - les catégories les moins favorisées (…) financent les études
des classes aisées (…). (D)
2.2.2 LES CAS PARTICULIERS
2.2.2.1 Les non-énonciatifs détachés
Les selon non-énonciatifs sont détachés quand ils sont extra-prédicatifs ((222) et
(223)), auquel cas ils sont déplaçables (variantes (222') et (223')) :
(222) (254) Les réformes (…), au lieu de favoriser le seul secteur privé au détriment du secteur
public, selon les recettes préconisées par le Fonds monétaire international, ont
paradoxalement contribué au renforcement de ce dernier (…). (C)
(223) Le même dirigeant prenait, selon la situation qu'il occupait, des positions tantôt
"modérées", tantôt "radicales". Le Monde diplomatique, nov. 96 : 31 (D)
109
(222') Les réformes (…), au lieu de favoriser, selon les recettes préconisées par le Fonds
monétaire international, le seul secteur privé au détriment du secteur public, ont
paradoxalement contribué au renforcement de ce dernier (…).
(223') Selon la situation qu'il occupait, le même dirigeant prenait des positions tantôt
"modérées", tantôt "radicales".
Ils peuvent aussi être détachés lorsqu'ils entrent dans une énumération de compléments (224),
ou qu'ils s'insèrent dans leur support d'incidence (225) :
(224) (205) En septembre 1987, Jean-Paul II déclara aux évêques ukrainiens réunis en synode :
"L'Eglise veut que vos frères et sœurs soient à même (…) d'honorer Dieu publiquement, selon
leur rite à eux, en union avec leurs propres pasteurs et l'évêque de Rome.". (C)
(225) (50) Les allocations de chômage, (…), se montent à 68 % du dernier salaire brut (…),
payables, selon l'âge, de douze à trente-deux mois. (D)
2.2.2.2 Les énonciatifs liés
Les selonE liés (11% des énonciatifs) ne détiennent pas de potentiel cadratif
textuel (aptitude à porter sur plusieurs phrases). Il s'agit presque toujours d'emplois
a. extra-prédicatifs, mais qui ne sont pas incidents à la phrase complète ;
b. non extra-prédicatifs du type l'Evangile selon saint NP, et / ou
c. extra-prédicatifs et incidents à la phrase complète mais en position finale ;
Le cas a. sera illustré dans la sous-section suivante. Le cas b. sera présenté et analysé ensuite.
Nous expliquerons en 3.2. l'incapacité des emplois relevant de a. et c. à indexer des unités
supérieures à la phrase.
2.2.2.2.1 Les énonciatifs à "portée phrastique étroite"
Un selonE a une "portée phrastique étroite" quand il introduit une proposition
relative ((226)), quand il porte sur une subordonnée ((227)), une participiale apposée ((228)),
ou sur un constituant non propositionnel ((229), (230), (231)). Dans ces exemples comme
dans l’ensemble de cette thèse, la portée du selonE est marquée par des crochets :
(226) (117) L'idée selon laquelle ["l'Afrique ne vaut pas la peine qu'on y prenne des risques"]
est encore largement répandue.
(227) (6) Les moonistes avaient entamé des travaux de creusement d'un "tunnel pilote" entre le
Japon et la Corée à Karatsu, préfecture de Saga, [qui se trouvèrent brusquement stoppés]
selon des journalistes du Saga Shimbun.
(228) (187) Interrogés, les dirigeants du parti minimisent les sanctions, [justifiées] selon eux
[par le fait que les positions des chercheurs n'étaient pas conformes à celles du PCC, auquel
le centre était rattaché].
(229) (110) Un accord est signé le 27 avril 1991 à la suite d'une lettre d'intention (["secrète"]
selon les uns, ["confidentielle"] selon les autres) qui fait, encore, couler beaucoup d'encre.
110
(230) (281) Il en démonte la machine à l'endroit le plus vulnérable de l'édifice : le rôle assigné
au prêtre, [révélateur selon lui d'un carcan culpabilisateur et destructeur].
(231) (332) Les indigènes sont victimes de massacres collectifs ([les "sangrias"] selon la
formule militaire en cours), tels ceux de Panzos et de Sirisay en 1978.
L'absence de détachement peut se justifier de deux façons :
1) soit il n'y a aucune équivoque quant au support d'incidence du circonstant,
2) soit au contraire le détachement induirait une ambiguïté quant à son extension.
Quand le SP apparaît à l'intérieur d'un constituant apposé, donc exclu du système
rectionnel de la phrase, le SP est sans ambiguïté incident à ce constituant (cas 1.), ce qui rend
son détachement superflu. Il peut être positionné après un participe (PART) ou un ADJ
apposés ((228) et (230)) ou "isolé" par des parenthèses ou tirets ((229) et (231)).
Si, cas 2., le SP est placé à la fin d'une relative, d'une participiale, ou s'il indexe un
élément non propositionnel entretenant des relations syntaxiques étroites avec le reste de la
phrase, son rattachement à ce constituant s'opère mieux s'il est lié. Son détachement
impliquerait en effet la possibilité d'étendre son support d'incidence (et sa portée) à l'ensemble
de la phrase. En (227), par exemple (que nous reportons) le circonstant lié est interprété
comme porteur d'une information concernant la dernière proposition, à savoir la relative. Or,
s'il est précédé d'une virgule ((227')), une deuxième lecture s'ajoute à la première, celle où il
porte sur l'ensemble de la phrase (d'où le redoublement des crochets ouvrants) :
(227) Les moonistes avaient entamé des travaux de creusement d'un "tunnel pilote" entre le
Japon et la Corée à Karatsu, préfecture de Saga, [qui se trouvèrent brusquement stoppés]
selon des journalistes du Saga Shimbun.
(227') [Les moonistes avaient entamé des travaux de creusement d'un "tunnel pilote" entre le
Japon et la Corée à Karatsu, préfecture de Saga, [qui se trouvèrent brusquement stoppés],
selon des journalistes du Saga Shimbun.
Le trait "lié" signale donc généralement une portée étroite du circonstant, et, partant,
l'inhibition de son potentiel cadratif textuel. Les seuls emplois liés capables de porter sur
plusieurs phrases sont les syntagmes précédés d'un connecteur en position frontale1 :
(232)
(285)
Toujours selon Drewermann, il y a identification entre guérison et accès à la foi.
(233) (168) Et selon M. Leon Louw (…), "l'ANC n'a pas le choix, le seul moyen de financer la
reconstruction est de privatiser (…)".
1
Voir 3.3.1.1. pour les relations entre le SP énonciatif et le connecteur inaugural.
111
Précisons que les selonE à portée étroite ne sont pas nécessairement liés. Par exemple,
la locution relative selon lequel est généralement liée à son antécédent quand elle introduit
une relative déterminative ((226) que nous recopions) mais pas quand elle inaugure une
relative explicative ((234)) :
(226) (117) L'idée selon laquelle ["l'Afrique ne vaut pas la peine qu'on y prenne des risques"]
est encore largement répandue.
(234) (271) Mais la clause la plus importante (…) est l'article 4, selon lequel "le choix de la
destination doit être l'affaire de l'individu ou de la famille".
D'autre part, si les selonE incidents à une relative peuvent être liés à leur antécédent, ils en
sont plus fréquemment détachés, comme dans (235) :
(235) (201) Ayant posé ces principes, M. Hart, M. Aspin et la DPC s'en prennent aux
républicains, qui, selon eux, n'ont pas su déployer de telles armes en nombre suffisant.
Dans ce cas encore, le détachement a une valeur particulière. Il sanctionne le fait que le
subordonnant n'est pas inclus dans la portée du SP en tant qu'outil syntaxique, même s'il l'est
en tant que pronom anaphorique. Cette situation est propre aux relatives : la virgule marque la
rupture avec l'outil syntaxique qu'est aussi le pronom relatif qui1.
Le critère du détachement n'est pas totalement fiable pour identifier la valeur d'un
selon X, mais permet de sélectionner les selonE possiblement dotés de potentiel cadratif
textuel. Les selon X liés à leur cotexte gauche sont, soit des emplois non-énonciatifs, soit
des énonciatifs incapables d'encadrer plusieurs phrases (à moins que le constituant qui
précède soit un connecteur frontal) parce qu'ils sont incidents à un constituant syntaxiquement
inférieur, et / ou sont en position finale.
2.2.2.2.2 Les emplois du type l'évangile selon saint Np
Une sous-classe d'emplois énonciatifs se présente toujours sous une forme liée : les SP
entrant dans les expressions formées sur le modèle de l'évangile selon saint Np, comme le
monde selon Garp, le parfum selon Kenzo, etc.. La productivité de ce modèle, dont
témoignent quotidiennement les slogans publicitaires et les titres de journaux, de fictions ou
autres, va sans dire.
Employer une locution de la forme [le / (un) Y selon (le / un) X] revient à présenter le
référent de le Y comme un ensemble générique de conceptions, de versions existantes ou
1
Les selonE incidents à une relative, qui sont privés de potentiel cadratif textuel, sont facilement identifiables par des moyens
automatiques. Les règles 8 et 9 proposées en 2.3. prévoient les différentes constructions possibles.
112
possibles de y spécifiques, au sein desquelles on prélève un y1 spécifique, la version
propre à X du Y générique. Par exemple, dire l'évangile selon saint Jean présuppose à la
fois l'existence d'un évangile générique, en l'occurrence la doctrine de Jésus Christ, et celle de
plusieurs versions spécifiques de celui-ci, en l'espèce, outre l'évangile de Jean, ceux de
Matthieu, Luc et Marc.
Dire l'évangile selon saint Jean ne revient donc pas à dire l'évangile de saint Jean : le
complément du N en de exprime seulement une relation de propriété ou de contiguïté entre y
et X, tandis que le complément introduit par selon exprime un rapport d'interprétation de Y
par X. On peut paraphraser ces locutions au moyen d'expressions comme le Y tel que l'entend
/ le voit / l'appréhende / le conçoit X ou le Y vu / interprété par X. Dans la publicité, on use
d'ailleurs, en alternance avec les locutions le / un Y selon (le / un) X, d'expressions
sémantiquement analogues comme le parfum par Kenzo, où le SN tête est, d'une façon plus
évidente, générique, et où la licence publicitaire favorise l'occultation d'un participe passé
restituable grâce à la situation : à la lecture de ce slogan, on doit comprendre quelque chose
comme le parfum vu par Kenzo.
Dans les emplois du type l'évangile selon saint Jean, le référent de X est donc présenté
comme une instance épistémique, sinon parlante, puisqu'il est désigné comme un "agent
interprétant", la source d'une version y1 parmi d'autres, du référent de Y. C'est pour cette
raison que nous considérons les exemplaires de ce type comme énonciatifs, nonobstant leur
spécificité. Ce sont en effet les seuls selonE compléments du N. Partant, ils ne sont ni extraprédicatifs ni exophrastiques, et de ce fait, ne peuvent fonctionner comme des introducteurs
d'univers. Dans (236), par exemple, le SP en selon ne commente pas de l'extérieur le SN avec
lequel il se trouve en incidence, l'Evangile, mais se borne à le qualifier sur le mode restrictif,
comme n'importe quel modifieur déterminatif :
(236)
(294)
L'expression (…) provient du chapitre 3 de l'Evangile selon saint Jean.
D'où l'absence de virgule ou de pause intonative entre le N tête et le SP.
La séquence liée [le / (un) N selon le / un N / Np] signale donc, soit un emploi non
énonciatif, soit un emploi du type l'évangile selon saint Np, sous-classe d'emplois énonciatifs
que l'on peut qualifier de "non extra-prédicatifs". Précisons que l'expression "non extraprédicatif" n'équivaut pas à "intra-prédicatif" : les selonE étudiés dans cette section ne sont pas
intra-prédicatifs dans le sens où on l'entend pour les adverbes, puisqu'ils n'ont pas pour
support d'incidence un V ou un ADJ, mais un N. Certes, le fait qu'ils sous-entendent un
113
participe (vu / interprété) pourrait justifier qu'on les considère comme intra-prédicatifs. Mais,
dans la mesure où, dans la glose d'un SN comme l'évangile selon saint Jean, l'expression
interprété par remplace la préposition (une bonne paraphrase n'est pas l'évangile interprété
selon saint Jean, mais l'évangile interprété par saint Jean), c'est bien avec le N l'évangile que
le SP se trouve en incidence. La notion de constituant intra-prédicatif n'est en conséquence
pas utilisable dans ce cas précis, et celle de "non extra-prédicatif" n'est qu'un outil ad hoc
mettant en relief la spécificité des emplois en cause.
Les selonE liés, qui sont susceptibles d’être des emplois à "portée étroite" (incidents à
une sous-phrase ou à un constituant non propositionnel), des emplois finaux ou des
compléments du nom (emplois non-extra-prédicatifs du type l’évangile selon saint Jean) étant
privés de PCT, on peut formuler la règle suivante :
Emplois liés → E sans PCT / C / D
2.3
INDICE MORPHOSYNTAXIQUE : LA
LOCUTION SELON QUE
Le seul indice morphosyntaxique retenu est totalement fiable, mais hélas de peu
d’utilité. Il s’agit de la combinaison selon + que, qui désigne obligatoirement la variante
conjonctive d’un emploi "dépendance" (1% des occurrences du corpus SELON, repérées
par la mention "conj" dans le champ "valeur"). Si la forme simple équivaut à l'anglais
depending on, selon que se laisse traduire par depending on wether. La locution conjonctive
inaugure une subordonnée conjonctive à au moins deux compléments coordonnés par la
conjonction ou :
(237) (226) Or la démarcation ne passe pas par les mêmes lignes selon qu'il s'agit du droit
d'usage ou du droit de propriété.
114
2.4
INDICE LEXICO-REFERENTIEL : LA
DENOTATION DE X
On ne renvoie généralement pas à la même réalité selon qu'il s'agit de préciser la
source d'un savoir (selonE), de mentionner une norme prise comme critère de conformité
(selonC), ou d'énoncer les paramètres dont dépend la résolution d'une alternative (selonD). En
régime de la préposition, certains N conditionnent une lecture particulière du SP,
indépendamment du cotexte, et quel que soit leur déterminant. Par exemple, le N âge
détermine une lecture "dépendance" ((238)), et est incompatible avec une interprétation
énonciative ((239)) :
(238) (50) Les allocations de chômage (…) se montent à 68 % du dernier salaire brut (…),
payables, selon l'âge, de douze à trente-deux mois.
(239) * Selon l' [un/ un certain/ certains/ les/ des] âge[s], "des changements s'annoncent".
D'autres N sont moins déterminants. Par exemple, ceux qui permettent, dans certaines
conditions, d'identifier une énonciateur via une fonction pragmatique. C'est le cas du N pays,
qui est compatible avec une lecture "dépendance" (240) ou énonciative (241) du SP :
(240)
(292)
Pour ce qui est des droits d'inscription, ils varient selon les pays (…).
(241) Selon certains pays, "des changements s'annoncent".
En (241), on déclenche une fonction pragmatique reliant le déclencheur certains pays à la
cible, le ou les porte-parole(s) de ces pays. En comparant (240) et (241), on remarquera
cependant que pour rendre possible l'interprétation énonciative, on a modifié le mode de
donation du référent. Avec une description définie la fonction pragmatique ne peut être
déclenchée :
(242) * Selon les pays, "des changements s'annoncent".
Ces remarques laissent supposer que les N, selon la catégorie sémantique de leur
référent, tendent à sélectionner la valeur sémantique de selon. Elles laissent aussi augurer que
lorsqu'un N appartient au lexique approprié à plusieurs acceptions de selon, le mode de
donation du référent du SN peut varier d'une valeur à l'autre. Pour vérifier la première
115
hypothèse, notre méthode consistera à tester la compatibilité des N recensés dans le corpus
énonciatif (champ "dénotation de X") avec les autres significations de la préposition.
2.4.1 LA DENOTATION DE X DANS LES EMPLOIS ENONCIATIFS
Avec les selonE, le SN régi (X) renvoie à des entités susceptibles d’être utilisées
comme sources d’information. Il s’agit d’humains, de vecteurs d’information non
humains ou de sources d’information non spécifiées. Parmi les expressions désignant des
humains, on peut distinguer celles qui dénotent des individus spécifiés ((243)), des
organismes appréhendés comme collectifs humains ((244))1 et des individus "anonymes"
((245)) :
(243) (318) Selon l'auteur de Triad Power, une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés.
(244) (351) Selon l'Organisation mondiale de la santé (…), les fonds consacrés par les Etats
au secteur sanitaire n'atteignent pas 50 F par an et par personne.
(245) (390) Selon certains spécialistes, dans un délai de deux à dix ans, ils ne vaudront plus que
leur poids de ferraille.
Au sein des expressions dénotant une source d'information non humaine, on
relève des expressions renvoyant à un texte comme contenu ((246)), au contenant d'un
texte ((247) et ((248)), à un dire ((249)) et à un support d'information non verbale ((250)) :
(246) (380) 154 000 d'entre eux, selon les statistiques officielles, ont quitté leur famille pour
habiter dans des sous-sols ou des maisons abandonnées.
(247) (312) Selon des études réalisées pour l'armée par SLA Marshall après la seconde guerre
mondiale, huit soldats chevronnés sur dix étaient paralysés par la terreur et incapables de
tirer pendant l'attaque (…).
(248) (317) Ils ne savent pas qu'il n'y a, dans toute l'armée américaine, que deux cent treize
psychiatres, dont la plupart ne sont pas auprès des divisions de combat (4).
(4) Selon un exposé de Samuel Black (…).
(249) (22) Selon les propos d'un observateur, "les cartels de la drogue agissaient en symbiose
avec les structures économiques et politiques ...".
(250) Selon le plan, la cuisine est à côté du salon.
La distinction entre les N référant à un texte comme contenu, les N référant au
contenant d'un texte, et les N référant à un dire est parfois difficile à fonder. Elle fournit
1
Dans cette situation, c'est le ou les porte-parole(s) de cet organisme qui est / sont identifié(s) à la faveur d'une fonction
pragmatique, du type métonymie ou synecdoque.
116
cependant un critère relativement opératoire de comparaison entre les selonE et les selonD
d’un côté, entre selonE et pourE d'un autre côté (cf. 1.4.1.3.1.), et enfin entre selonE et les V
déclaratifs et épistémiques (cf. 1.4.2.1.).
Par contenant d'un texte, ou "texte comme contenant", nous entendons une
production textuelle (écrite) pouvant être envisagée comme un objet, un tout manipulable, ou
un acte de parole (oral) normé pris dans son ensemble. Les N concernés sont souvent
polysémiques et dénotent tour à tour ou indifféremment l'objet et son contenu. Mais leur
polysémie les oppose aux N renvoyant exclusivement à un contenu. A titre d'exemple,
mentionnons les N texte, ouvrage, livre, rapport, étude, document, exposé, discours, etc.. On
peut dire l'étude / le rapport / l'exposé / le discours (dans le sens de performance orale
normée) m'a intéressée, et faire référence à un contenu. Mais on peut aussi dire l'étude / le
rapport pèse un kilo et l'exposé / le discours dure 20 minutes et c'est le sens de contenant qui
est retenu.
Les textes envisagés dans leur ensemble ne pouvant pas être appréhendés comme des
contenants au sens qui vient d'être défini sont considérés comme des "textes comme
contenus". Il est peu naturel de dire les statistiques / les sondages / la loi / la Constitution / le
bilan / l'autopsie / le principe pèse(nt) un kilo.. Un rapport peut contenir des statistiques, mais
l'inverse n'est pas vrai. Deux précisions s'imposent. D'une part, certains N, comme autopsie,
permettent d'identifier un texte par le biais d'une fonction pragmatique : l'acte de réaliser une
autopsie consiste à rechercher des informations pour les consigner dans un rapport. C'est
pourquoi ce N est susceptible, dans certains cotextes, de dénoter par métonymie le contenu de
ce rapport plutôt que l'acte qui l'a précédé. D'où la possibilité de (251), qu'on comprend
comme (252)
(251) Selon l'autopsie, la mort remonte à 48 h.
(252) Selon le contenu du rapport d'autopsie, la mort remonte à 48 h.
D'autre part, un certain nombre de N, comme procédé, méthode (quand il ne renvoie pas à un
manuel, auquel cas il s'agit d'un N de "texte comme contenant"), méthodologie, sousentendent un contenu discursif "immatériel" : une méthode, ce n'est pas seulement une
manière de faire, c'est aussi une liste structurée d'instructions, un "mode d'emploi" pour faire.
Enfin, on peut se demander ce qui motive et justifie la dichotomie que nous opérons
entre des N comme loi et principe et les N de dire. Une loi, un principe, constituent un texte,
c'est-à-dire un contenant verbal structuré. On peut dire à la rigueur les statistiques / les
sondages / la loi / la Constitution / le bilan / l'autopsie / le principe dit / disent que p, mais
moins facilement les prévisions / les projections disent que p, et en aucun cas les propos / les
117
déclarations / les hypothèses disent que p. Les N de "textes comme contenus" renvoient à
l'énoncé pris dans son intégralité, tandis que les N de dire renvoient à ce qui est énoncé. A
noter que, de la même façon que le N autopsie peut référer au résultat de l'action d'autopsier,
un N comme recherches peut désigner le fruit des recherches plutôt que les activités du
chercheur : Il s'est fondé sur les recherches de ses prédécesseurs ne veut pas dire qu'il s'est
fondé sur les activités scientifiques de ses prédécesseurs, mais sur le compte-rendu verbal de
ces activités. Le caractère relativement abstrait, diffus de ce compte-rendu (puisqu'il peut
s'agir des productions de toute une vie, par exemple) nous incite à classer ce N dans la
catégorie des N de dire, et pas dans celle des N de "textes comme contenus".
La troisième et dernière grande catégorie de N régis par les selonE regroupe des N
génériques, comme le N source(s), qui ne permettent pas de déterminer si l'origine de
l'information est une personne ou un document :
(253) (132) Selon certaines sources, la tentative de coup d'Etat vint en riposte à une opération
de liquidation des éléments nationalistes parmi les aviateurs menée par les services de
renseignements.
Le N source non modifié en régime des selonE fait office d'hyperonyme des N dénotant des
sujets parlants et des supports verbaux d'information. Il ne peut servir à instancier un
support d'information non verbale que sous une forme substantiellement modifiée, comme
dans selon des sources iconographiques. Le fait qu'on dispose d'un terme générique
particulier pour désigner les différentes sources d'informations verbales, et pas pour les
sources d'informations non verbales montre que les premières sont des "sources"
d'information plus prototypiques que les secondes.
Chacun des selonE de la table SELON a reçu dans le champ "dénotation de X" une
mention correspondant à l’une des catégories dénotatives énumérées ci-dessus (les SN de
textes comme contenu, de textes comme contenant et de supports d’informations non verbales
sont réunis dans la catégorie "support matériel")1. Les résultats du relevé sont les suivants :
Humain
Non humain
Individu spécifié Organisme Anonyme Total
SelonE
34%
14%
9%
57%
Support matériel
23%
Non spécifié
Dires Total
19%
42%
1%
Tableau 1. : Dénotation du SN régi dans les emplois énonciatifs
1
[+hum] pour un individu identifié, [+hum org] pour un organisme, [+hum an] pour un individu anonyme, [-hum] pour un
support matériel d’information, [-hum dires] pour des dires, et [an] pour les sources d’information non spécifiées
118
Les données semblent montrer que plus une entité est proche de l'origine du
processus de communication, et plus elle a de chance d'être invoquée comme source
d’information par les rédacteurs. Il existe certes, au sein des sources d'information, une
relation d’antériorité entre le véritable producteur de l'information (un sujet humain, pensant
et parlant), le médium qu'il utilise pour communiquer cette information (son support
matériel), et enfin le signifiant utilisé pour l'exprimer (les paroles, par exemple).
Historiquement, l'être humain est en outre le plus ancien des vecteurs d'information. Il existe
par ailleurs une relation d’inclusion entre les informations détenues par un sujet pensant,
celles contenues par un texte produit par ce sujet (qui ne représentent qu’une partie des
premières), et les signifiants verbaux employés par les communiquer. Il est possible que ces
relations d’antériorité et d’inclusion entraînent dans les représentations une hiérarchie entre
ces différentes entités, perçues comme moins prototypiques à mesure que les vecteurs
d’information se multiplient. Le fait que les expressions renvoyant à un individu spécifié
constituent le prototype du désignateur régi par les selonE peut suggèrer qu'un individu
clairement identifié est ressenti comme la "meilleure" source d’information, en termes
d'accessibilité, de fiabilité et de potentialité.
Une autre explication peut être avancée, tenant davantage compte du sémantisme
propre des selonE : on a vu que les selonE indiquent que le sujet pensant et parlant à l’origine
de l’information rapportée par le locuteur a élaboré celle-ci à partir d’indices objectifs en
usant de sa réflexion, et qu’il ne l’a pas inventée ni empruntée à autrui (indications
médiatives de second degré). Cet investissement intellectuel en fait un acteur essentiel : il lui
confère l’entière paternité de l’information, le rend totalement responsable et garant de
celle-ci. Il nous semble que c’est principalement pour cette raison que les rédacteurs
accordent leur préférence aux SN dénotant des humains, et parmi eux, à ceux qui désignent
des individus spécifiés. On peut même supposer que les rédacteur invoquent plus volontiers
des humains lorsqu’ils entendent faire saillir le trait de responsabilité par rapport au trait
d’emprunt.
La possibilité d'utiliser des SN sémantiquement peu déterminés, comme certaines
sources, montre néanmoins que les selonE peuvent servir uniquement à marquer que
l'information communiquée n'est pas du cru du locuteur, mais provient d'une autre
origine. Ceci dit, la grande rareté de ce type d’emploi est probablement due à leur pauvreté
informative.
119
2.4.2 LA DENOTATION DE X DANS LES EMPLOIS "CONFORMITE"
Les emplois "conformité" marquent la conformité d'une réalité dénotée dans la phrase
à une norme de référence. C’est pourquoi les N têtes de leurs compléments dénotent des
normes socioculturelles. Ils relèvent des champs lexicaux juridique ou législatif (clause,
code, Constitution, droit, loi, règle, règlement), politique (accord), déclinent tout le
vocabulaire de la norme étalon (catégorisation, critère, logique, modèle, norme, principe,
standard), renvoient à des savoirs, des croyances ou des us et coutumes ancrés (rite, rituel,
tradition, définition, credo, maxime, calendrier). Le dénominateur commun entre ces divers N
est qu’ils comportent un sème de prescription et / ou de prédiction1. Ce sème est nécessaire
à l’activation de la valeur "conformité", de sorte que les seuls N compatibles avec les selonE
et les selonC sont des N[-hum] qui renvoient à un modèle prescriptif ou prédictif pouvant
servir de source d'information. Ces N peuvent appartenir aux diverses catégories de N[-
hum] relevées en régime des selonE, catégories qui comprennent également des N descriptifs
(statistiques, propos, photographie, etc.), impropres aux selonC.
Pour le montrer, nous mettons en regard, dans les paires suivantes, des énoncés
impliquant des N de même catégorie ("texte comme contenu", "dires", "support d'information
non verbale") se distinguant par le fait que le premier de chaque paire contient un sème de
"prescription" ou de "prédiction" (énoncés attestés ou acceptables), contrairement au second
(énoncés fabriqués, et inacceptables) :
(254) (…) l'Europe institutionnelle
Monde diplomatique, mai 97 : 7
s'est bâtie selon la méthode dite "de l'engrenage" (…).Le
(255) * En 1998, 154 000 personnes ont quitté leur famille pour habiter dans des sous-sols,
selon les statistiques officielles de 1997.
(256) Tout s'est passé selon tes prédictions / prévisions / conjectures / suppositions / dires.
(257) * Tout s'est passé selon tes thèses / propos / déclarations / propositions.
(258) Le bâtiment a été reconstruit selon les plans originaux / le modèle traditionnel.
(259) ? Le bâtiment a été reconstruit selon une vieille photographie / un vieux dessin.
1
Les expressions du type un N selon mon cœur/ mes vœux, dans lesquelles le selonC est complément d'un N ne dérivant pas
d'une base verbale sont pratiquement sorties d'usage. Mais la description que nous proposons des SN régis dans les emplois
"conformité" peut leur être appliquée. Cœur, employé dans un sens métaphorique, renvoie aux désirs. Or, les désirs et les
vœux sont des modèles auxquels on voudrait conformer la réalité.
120
Une méthode, un modèle, un procédé, un plan etc. ont une fonction instructionnelle
prescriptive : ils constituent une sorte de déontologie dans le domaine auquel ils s'appliquent.
Une loi est un discours à la fois prescriptif et prédictif sur la réalité : discours performatif, elle
détermine et prévoit dans le même temps la forme que la réalité va prendre. Une prédiction,
des suppositions sont, quant à elles, de nature purement prédictive. En revanche, des
statistiques, des propos, une photographie, qui prennent acte de, ou enregistrent un fait, sont
de nature descriptive. Or, une description ne constitue pas un critère de conformité.
Remarquons que la neutralité sémantique du N dire lui permet de prendre dans un cotexte
approprié le sens de prédiction. D'où l'acceptabilité de
(260) Tout s'est passé selon tes dires.
On ne recense aucun désignateur [+hum] en régime des selonC dans le corpus SELON.
Et pour cause : un être humain n’est pas un modèle prescriptif ou prédictif, à moins qu'il
n'incarne un modèle culturel ou idéologique :
(261) Les saints vivent selon le fils de Dieu.
On retiendra que seuls les N renvoyant à des textes de "loi" (accord, concordat,
règlement, etc.), de "modèle" (modèle, plan, méthode, principe, etc.), ou de "prévision"
(prévisions, prédictions, pronostics, etc.) sont compatibles aussi bien avec la valeur
énonciative qu'avec la valeur "conformité" de selon. Dans le corpus SELON, on relève les
N accord, clauses, codes, Constitution, credo, définition, droits, lois, maxime, modèle, mot
d'ordre, prévisions, principe, proposition, règlement, standards, vues. Avec un N ambivalent,
la lecture "conformité" s'impose si le SP est intra-prédicatif. S'il est extra-prédicatif, on
dispose d'autres indices pour le désambiguïser (cf. 2.1.2.).
2.4.3 LA DENOTATION DE X DANS LES EMPLOIS "DEPENDANCE"
Les emplois "dépendance" servent à énoncer le(s) paramètre(s) ou critère(s)
relativement auxquels une réalité varie, de sorte que la lecture "dépendance" est possible
lorsque le N régi permet d’évoquer mentalement un ensemble de variables spécifiques
reliées par un rôle générique1. Les N susceptibles de se prêter à cet exercice sont en théorie
innombrables, et peuvent appartenir à des champs lexicaux très divers. Les entités les plus
1
Cf. 2.5..
121
stéréotypiques sont celles qui ont trait aux concepts abstraits du temps et de l'espace (qui sont
les deux principales dimensions de la variation) et aux dimensions :
(262) Les habitudes alimentaires varient selon les pays / l'époque / l'âge.
(263) La vitesse d'un objet varie selon son poids.
Si l'on excepte les N impliquant les notions de temps et de lieu ou de mesure, les N les plus
concrets sont les plus appropriés, parce que plus une entité est concrète et plus elle peut être
conçue comme un élément d'un ensemble homogène.
Cela explique que, parmi les catégories de SN[-humain] complétant les selonE, les N
de "texte comme contenant" et de support d'information non verbale ((264) et (265)) soient de
meilleurs candidats que les N de "texte comme contenu" ((266), (267) et (268)), qui
l'emportent à leur tour sur les N de dires ((269)) :
(264) Les chiffres varient selon les rapports.
(265) Il est plus ou moins beau selon les photographies / les dessins.
(266) ? Les chiffres varient selon les statistiques.
(267) ? Les conclusions varient selon l'autopsie.
(268) ? Le dispositif pénal varie selon la loi.
(269) ?? Les points de vue varient selon les propos.
On peut imaginer un ensemble des rapports ou des photographies, éventuellement un
ensemble de statistiques, mais beaucoup plus difficilement un ensemble des propos. Un "texte
comme contenu" est encore, quoique d'un façon moins immédiate qu'un "texte comme
contenant", conceptualisable comme objet concret, occupant une place dans l'espace : on peut
se représenter une série de textes de statistiques individués constituant collectivement un
ensemble de variables. En revanche, un dire n'a pas de forme à laquelle se référer
mentalement. Aussi le survol mental de différents "sites" répondant à la même dénomination
(les représentations mentales des valeurs du rôle) n'est-il pas aisé quand il s'agit d'un dire.
C'est ce qui explique la difficulté de (269).
L'activation de la valeur "dépendance" est possible avec les N[+humain]
(270) (393) La somme exigée des Etats-Unis (…) oscille entre 2,8 et 5 milliards de dollars selon
les orateurs [/ l'orateur] (…).
à condition que le SN soit une description définie ou possessive. On verra pourquoi en 2.5..
Nous avons confirmé dans cette section qu'il existe un lexique préférentiellement
associé aux différentes valeurs de selon qui contribue à orienter l'interprétation du SP.
Cependant, la classification des SN complétant les selonE qui nous a servi de critère de
122
comparaison ne permet pas de dégager des combinaisons propres à une seule catégorie
sémantique d’emploi :
-
N d'humain (ou d'organisme) / N de "texte comme contenant" → E / D.
-
N de "texte comme contenu" / N de dire → E/ C (/ D ??).
-
N de signifiant non verbal → E / C / D.
Or, un autre critère intervient, décisif celui-là : les seuls N compatibles avec les selonE et les
selonC renvoient à un modèle prescriptif ou prédictif.
2.5
INDICE LEXICO-REFERENTIEL : LE
MODE DE DONATION DU REFERENT
DE X
Les données recueillies dans le champs "X" (relevant la morphosyntaxe du SN régi de
chaque selon X de la table SELON) étayent l’hypothèse selon laquelle les différentes
catégories sémantiques d’emplois n’acceptent pas les mêmes formes de complémentation
(Nb. : SNdéf = SN défini, SNindéf = SN indéfini, Propers = Pronom personnel, Prorel = Pronom
relatif, Proindéf = Pronom indéfini) :
E
PROindéf
PROrel
PROpers
SNindéf plein
Np
SNdéf plein
2%
7%
11%
12%
27%
41%
C
D
21%
79%
100%
123
Graphique 8. : Valeur sémantique et catégories d’expressions régies
Nb. : Le chiffre en bas et à gauche, par exemple, indique que 41% des selonE ont pour régime un SNdéf plein.
SNdéf plein
le N ce N son N
E
37%
2%
1%
C
68%
3%
8%
D
69%
Np
SNindéf plein
mon N
le plus ADJ
nu
le Np
un N
quantifié
1%
0,3%
17%
10%
10%
2%
18%
3%
Propers
11%
Prorel
qui
lequel
0,3%
7%
Proindéf
2%
31%
Tableau 2. : Valeur sémantique et catégorie d’expression régie (détail)
Nb. : Le chiffre en haut et à gauche, par exemple, indique que 37% des SN régis par les selonE sont du type le N.
Ces données indiquent des tendances distributionnelles fortes. Elles ne nous autorisent
cependant pas à considérer que les combinaisons non représentées dans le corpus sont
impossibles. D’autre part, on peut conjecturer que des facteurs qu’elles ne prennent pas en
compte interviennent, notamment avec les catégories d’expressions compatibles avec
plusieurs classes d’emploi de selon (c’est le cas des SN pleins) : la présence / absence
d’expansions, la catégorie grammaticale de celles-ci, et le mode de localisation du référent
imposé par l’expression dans son cotexte (référence complète, situationnelle ou anaphorique anaphores fidèles, infidèles, conceptuelles, associatives).
Dans ce qui suit, nous tâcherons donc d’affiner ces premiers résultats en testant
systématiquement la compatibilité des selonE, des selonC et des selonD avec les différents
types grammaticaux d’expressions référentielles, en tenant compte des expansions et du mode
de localisation du référent pour les SN pleins.
Au préalable, il nous faut mettre en évidence une caractéristique des selonD qui
explique en grande partie leurs propriétés distributionnelles : dans les emplois
"dépendance", le désignateur régi doit être compris comme désignant un rôle. Avant de
justifier cette assertion, une rapide mise au point théorique s'impose.
Les notions de "rôle" et de "valeur" sont empruntées à la théorie des espaces mentaux
de G. Fauconnier (1984). Cette théorie, à laquelle on s'est déjà référé, explore les relations
entre les mots et les espaces mentaux que construisent les interlocuteurs à partir de ces mots,
et les relations entre ces espaces eux-mêmes. Elle postule l'existence d'une fonction
pragmatique reliant les espaces et permettant l'identification d'une cible de référence par le
biais d'un déclencheur de référence. Or, le lien entre un rôle et sa valeur est une fonction
pragmatique dans laquelle le rôle est le déclencheur, et la valeur la cible. Le SNdéf le salon
peut désigner aussi bien le rôle de salon que la pièce remplissant ce rôle à un point de l'espace
et du temps, par exemple mon salon. Autrement dit, dans l'espace mental parent plus ou moins
124
détaché des contingences, le salon désigne un rôle, qui peut acquérir une valeur, mon salon,
dans un espace mental enfant spécifié temporellement et spatialement. Dans
(271) Le salon est la pièce la plus importante de la maison
le SNdéf le salon renvoie d'abord à la fonction de salon (glose : dans une maison, le salon est
la pièce la plus importante), qui déclenche éventuellement, mais pas obligatoirement, une
fonction de rôle aboutissant à l'identification de la valeur du rôle, mon salon (glose : chez moi,
le salon est la pièce la plus importante). Il peut en effet se produire que la fonction de rôle
permettant d'attribuer une valeur au rôle se trouve bloquée :
(272) Dans l'architecture moderne, le salon est la pièce la plus importante de la maison.
Ici, le SN le salon ne peut renvoyer qu'au rôle de salon et pas à une valeur de ce rôle.
La paraphrase de (273) met en évidence le fait que, dans les emplois "dépendance", X
désigne un rôle1, et pas une valeur de ce rôle :
(273)
(158)
Les réponses varient selon les interlocuteurs.
(Les réponses varient selon que les interlocuteurs sont des / les femmes, des / les hommes,
etc.).
(274) ci-dessous, où les interlocuteurs est remplacé par la série des SN qui dénotent les
valeurs susceptibles de correspondre au rôle d'interlocuteur, n'a pas la même valeur de vérité
que (273), parce qu'on interprète ces SN en termes de rôles :
(274) Les réponses varient selon les femmes, les hommes, etc..
(Les réponses varient selon que les femmes sont des / les femmes qui ont une activité
professionnelle ou non, que les hommes sont des / les hommes qui ont suivi des études
supérieures ou non, etc.).
Comme le SNdéf, le SNpos a la propriété de désigner un rôle (le SNpos est l'équivalent
du SNdéf doté d'un complément du N). En (275), son salon peut référer aussi bien au rôle de
salon qu'à une valeur de ce rôle (le salon de ma maison, i.e. mon salon, par exemple) :
(275) La pièce la plus importante de la maison est son salon.
Il n'y a dès lors rien d'étonnant à ce qu'on trouve des SNpos en régime des selonD. Sous (276),
par exemple, leurs avantages comparatifs, qui équivaut à les avantages comparatifs des
(différents) pays, réfère à un rôle :
(276)
(359)
"Les pays devraient se spécialiser selon leurs avantages comparatifs" (…).
1
D. Coltier 2000 considère que le SN régi, dans les emplois "dépendance", est en usage attributif. On parle de référence
attributive (notion due à K. S. Donnellan 1966) quand il s'agit d'appeler l'attention, non sur l'identité (connue ou non) du
référent d'un SN, mais sur la description qu'il véhicule. Cependant, un SN en usage attributif assure une référence
particulière, ce qui n'est pas le cas des expressions suivant les selon "dépendance".
125
(Les pays devraient se spécialiser dans tel ou tel domaine selon que les avantages des
(différents) pays sont tel(s) ou tel(s)).
Les Np, les SN indéfinis (SNindéf) et démonstratifs (SNdém) ne permettent pas d'activer
la valeur "dépendance" parce qu'ils ne peuvent dénoter un rôle. (277) impose une lecture
énonciative du SP, malgré la présence du V varier :
(277) Les réponses varient selon un / des interlocuteur(s) / Sophie.
Un Np est, selon l'expression de S. Kripke 1982, un désignateur rigide, dénué de contenu
sémantique qui, en tant que tel, renvoie obligatoirement à une valeur1.
Les seules exceptions sont les SNdém ayant pour tête les N critère, paramètre, variable.
A défaut d'exemple attesté avec selon, contentons nous d'observer cet extrait avec suivant, où
selon pourrait lui être substitué :
(278) (…) Le groupe nominal "le président" désigne des individus différents suivant [/ selon]
les époques et les pays et la fonction de rôle le président prendra des valeurs différentes
suivant [/ selon] ces paramètres. J. Moeschler et A. Reboul, Dictionnaire encyclopédique de Pragmatique :
164
Ces paramètres est un SNdém résomptif qui anaphorise l'ensemble des descriptions définies
coordonnées les époques et les pays. Le N recatégorisant paramètres est une sorte
d'hyperonyme contextuel de toute expression complétant les selonD, puisque ces emplois ont
pour vocation de spécifier le ou les paramètre(s), critère(s) de variation d'une réalité.
Dans les emplois "dépendance", en général, le SN régi peut être au singulier ou au
pluriel, salva veritate. (273) (que nous reportons) et (279) sont équivalents, ainsi que (280) et
(281) :
(273) Les réponses varient selon les interlocuteurs.
(279) Les réponses varient selon l'interlocuteur.
(280) Une même notion peut s'exprimer à travers plus d'une partie du discours selon ses
fonctions syntaxiques dans la phrase (…).Riegel, M., Pellat, J. C., Rioul, R., Grammaire méthodique du
français
(281) Une même notion peut s'exprimer à travers plus d'une partie du discours selon sa
fonction syntaxique dans la phrase.
L'équivalence singulier-pluriel ne s'observe pas dans tous les cas où l'on désigne un
rôle. Par exemple, (282) n'a pas le même sens que (283) :
1
On peut certes inventer, avec beaucoup d'imagination, un énoncé comme La famille Dupont est vaste, aussi les réponses
varient-elles selon le / les Dupont interrogé(s), mais on nous accordera qu'il s'agit alors d'un jeu sur la langue, visant à
produire un effet d'un comique significatif.
126
(282) L'interlocuteur est le partenaire du locuteur.
(283) Les interlocuteurs sont les partenaires du locuteur.
Dans (282), on ne pose qu'un seul rôle, une seule place à tenir, tandis que dans (283), on en
pose plusieurs. De même, (284) n'équivaut pas à (285) :
(284) La pièce la plus importante de la maison est son salon.
(285) Les pièces les plus importantes de la maison sont ses salons.
La neutralisation de l'opposition singulier / pluriel qui s'observe dans la plupart des
énoncés comportant un selonD est liée aux caractéristiques sémantiques spécifiques des
phrases susceptibles d'accueillir un selonD, qui dénotent la multiplicité1, et au fait que les
selonD mettent en relation les divers aspects de cette pluralité avec différents critères. Les
selonD précisant une variable, on postule obligatoirement, à la lecture du SP, plusieurs (au
moins deux) valeurs du rôle dénoté par X, que X soit singulier ou pluriel. La référence à un
rôle permet cette opération, puisqu'elle laisse ouverte la liste potentielle des valeurs de ce rôle.
Concernant (273), on peut d'ailleurs étendre la remarque au SN sujet Les réponses, qui
accepte volontiers d'être mis au singulier :
(286) La réponse varie selon l'interlocuteur.
En fait, quel que soit le nombre du SN, il peut y avoir autant de valeurs de réponse
qu’il y a de valeurs d’interlocuteur.
2.5.1 LES NOMS PROPRES
Dans la mesure où ils peuvent désigner des personnes ((287)), des organismes ((288))
et des textes législatifs ((289)), les Np sont très fréquents dans les emplois énonciatifs (27%),
où ils peuvent se présenter avec ou sans déterminant :
(287) (339) Selon Iouri Gouzcev : "(...) ces aspects du léninisme (bolchevisme) permettent (…)
de considérer le léninisme comme l'un des courants du fascisme."
(288) (348) Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture
(FAO), la malnutrition frappe (…) jusqu'au tiers de la population.
(289) (246) Selon la Constitution intérimaire ratifiée le 22 décembre, les régions (…) auront
des pouvoirs exclusifs dans un très grand nombre de domaines (…).
On a vu que le Np est incompatible avec l'acception "dépendance" de selon. Les seuls
Np permettant d'activer la valeur "conformité" sont des Np précédés d’un article défini qui
1
Cf. 2.6.1.
127
référent à une "loi" ou à un "modèle". Dans notre corpus, nous relevons La Constitution
dans un emploi "conformité", mais on peut élargir la liste à des Np comme le Décalogue (Il a
honoré son père et sa mère selon le Décalogue), le Traité de Rome (Le marché commun fut
établi le 25 mars 1957, selon le Traité de Rome), la grande Charte (Jean sans Terre renonça
à tous les abus de son pouvoir, selon la grande Charte), le Concordat de Worms, etc.. Avec
les N communs qui dénotent un texte de "loi", de "modèle", ou de "prévision", ces Np
constituent le lexique commun des selonC et des selonE. Notons que la majorité d'entre eux
sont formés sur des N communs, et qu'ils deviennent des Np lorsqu'ils désignent un texte
législatif spécifique, moyennant l'adjonction d'un modificateur.
Corollaire des deux points précédents, les Np renvoyant à des êtres vivants semblent
proscrits avec les selonC, sauf exception du type
(290) Les saints vivent selon Jésus.
La vie de Jésus a pour les chrétiens force d'exemple, force de loi.
2.5.2 LES PRONOMS
2.5.2.1 Les pronoms personnels
Les pronoms personnels (Propers), qui complètent 11% des selonE du corpus SELON,
(291) (338) Pinsker dénonce d'ailleurs le "réformisme de la social-démocratie occidentale
parce que, selon lui, ses mesures sociales coûteuses démoralisent les chefs d'entreprise" !
sont un indice univoque de la valeur énonciative du SP en selon.
Les selonC sont incompatibles avec le Propers parce que le régime des selonC renvoie
obligatoirement à une entité non-animée (sauf l’exception signalée dans la section précédente)
et que les Propers disjoints réfèrent normalement à des entités animées :
(292) Pierre est dangereux. Je me méfie de lui.
(293) ?? Le modèle capitaliste est dangereux. Je me méfie de lui.
L'incompatibilité des selonD avec le Propers s'explique peut-être par le fait qu'un Propers
désignant un rôle bloque l'opération consistant à parcourir mentalement plusieurs valeurs du
128
rôle, opération nécessaire à l'activation de l'acception "dépendance". Une deuxième hypothèse
serait la difficulté pour un Propers disjoint régime d'une préposition de désigner un rôle1 :
(294) ? A la compagnie, on change le D.R.H. i tous les deux ans parce qu'on se méfie de lui i .
2.5.2.2 Les pronoms démonstratifs
On ne dénombre aucun Prodém en régime des selon X du corpus SELON. Les Prodém
peuvent cependant compléter les selonE dans deux situations. Soit le démonstratif, sous sa
forme composée, est utilisé pour remettre dans le focus un référent peu saillant ((295)), soit il
sert à prélever un référent au sein de l'ensemble dénoté par le SN antécédent, auquel cas c'est
une forme simple déterminée par un modificateur (296) :
(295) A la doctrine de la "sécurité nationale" a succédé celle de la "démocratie de sécurité"
(…), théorisée notamment par M. Elliott Abrams (…). Selon celui-ci, "il ne peut y avoir de
sécurité à long terme sans développement économique et sans démocratie". Le Monde
diplomatique, fév. 92 : 1
(296) Un document confidentiel de la confédération patronale (…) indique en effet que "les
changements intervenus (…) ont débouché sur une amélioration substantielle de la rentabilité
(…)". Statistiques à l'appui : selon celles, citées, de la Commission européenne, la rentabilité
des entreprises est deux fois plus élevée que le taux d'intérêt à long terme (…).Le Monde
diplomatique, juill. 97 : 4
Les deux formes de Prodém tolèrent la signification "conformité" :
(297) On a employé deux méthodologies, celle de la linguistique de corpus, et celle de la
linguistique traditionnelle. Selon celle-ci, on a procédé à des calculs de fréquence, et selon
celle-là, on a cherché des critères d'acceptabilité.
(298) Nous avons deux approches différentes. Procède selon celle que tu jugeras la
meilleure.
La possibilité d'employer la forme composée dépend de la mention préalable de deux
référents formant un ensemble implicite, comme c'est le cas dans (297). Cette forme semble
assumer difficilement une fonction purement refocalisatrice dans les emplois "conformité" :
(299) ? Les orateurs ont fait l'apologie du modèle capitaliste et ont préconisé la
reconstruction de la société selon celui-ci.
Le régime des selonC n'est pas supposé entrer dans le système de connexions référentielles du
texte. Dans les emplois conformité, quand X est un anaphorique, il doit endosser une fonction
supplémentaire à la fonction strictement coréférentielle ((297)), ou opérer une coréférence
partielle ((298)), c'est-à-dire introduire un nouveau référent. On le vérifiera avec les SNdém.
1
A noter que le Propers conjoint et le Propers disjoint se trouvant dans une autre construction que dans un complément
prépositionnel peuvent renvoyer à un rôle : A la compagnie, le D.R.H. est changé tous les deux ans : comme c'est lui qui
entretient les liens les plus étroits avec le personnel, il peut s'attacher aux employés et perdre de vue les intérêts de
l'entreprise.
129
Pour les mêmes raisons, la valeur "dépendance" ne tolère que les Prodém simples
(modifiés), qui, en opérant une reprise partielle de l'antécédent (sorte d'ellipse), permettent de
référer à un nouveau rôle :
(300) La taille de quelqu'un semble différente selon celle des objets qui l'entourent.
La forme composée n'est à la rigueur utilisable que dans la situation, bien improbable, où il
s'agit de mettre en contraste deux référents :
(301) ? L'âge du sondé et sa nationalité déterminent la nature de la réponse. Autrement dit,
les réponses varient selon celui-ci et celle-là.
La relative acceptabilité de (301) montre que le Prodém anaphorique (contrairement au SNdém)
est propre à désigner un rôle, comme le confirme (302) :
(302) A la compagnie, on change le D.R.H.i tous les deux ans parce que celui-ci
s'attacher au personnel, ce qui nuirait aux intérêts de l'entreprise.
i
peut
Il reste que le tandem selonC/D + Prodém, qui n'est pas représenté dans l'ensemble du
corpus DIPLO1, est peu probable empiriquement. Dans les règles sur lesquelles déboucheront
ces analyses, nous ne tiendrons pas compte de cette éventualité.
2.5.2.3 Les pronoms possessifs
Bien qu’on n’en trouve aucun exemple dans le corpus SELON, le Propos peut
compléter les selonE :
(303) Sophie et moi n'avons pas la même théorie. Selon la mienne, la fin du règne des
dinosaures est le résultat d'une catastrophe, et selon la sienne, elle est due à la sélection
naturelle.
Etant donné qu'il reprend le contenu notionnel de son antécédent tout en lui associant
de nouvelles déterminations (apportées par l'article et par la personne de la forme adjectivale),
le Propos remplit la condition énoncée ci-dessus pour compléter les selonC/D : il apporte un
supplément d'information par rapport à un anaphorique purement coréférentiel. D'où
l'acceptabilité de cet énoncé exemplifiant l'emploi "conformité" :
(304) Jean et moi avons deux approches différentes. Procède selon la sienne si tu la juges
meilleure.
1
Cette donnée a été obtenue par recherche systématique de collocations dans le CD-ROM du corpus DIPLO (dix ans de
publications du Monde diplomatique).
130
D'autre part, le Propos est susceptible, comme le SNpos, de dénoter un rôle, dans la
mesure où il équivaut à un SNdéf modifié par un SP pronominal (le N de moi / toi / lui, etc.) :
(305) Sophie se plaint que son salaire n'ait pas changé depuis dix ans tandis que le mien est
réévalué tous les cinq ans.
Cela lui permet de figurer en régime d'un selonD :
(306) Paul est sujet aux changements d'humeur. Mon humeur varie selon la sienne.
Cependant, l'association selonC/D + Propos est rare, particulièrement à l'écrit (aucun
exemple recensé dans le corpus DIPLO).
2.5.2.4 Les pronoms interrogatifs
Des deux formes de pronom interrogatif (Proint) complétant une préposition (qui /
quoi), seul le pronom [+humain] qui semble acceptable en régime d'un selonE (pas d’exemple
dans le corpus SELON) :
(307) A. La fin du règne des dinosaures est le résultat d'une catastrophe.
B. Selon qui ?
B'. * Selon quoi ?
S'il s'agit de renvoyer à une source d'information non humaine, on précise sa nature (Selon
quelle théorie ?).
Les Proint ne conviennent pas aux selonC/D1 parce qu'ils sont inaptes à fixer un référent.
2.5.2.5 Les pronoms relatifs
7% des selonE du corpus SELON ont pour régime le pronom relatif (Prorel) lequel
(antécédent animé ou non) et 0,3% le Prorel qui (antécédent animé) :
(308) (340) (…) la revue Novy Mir éclaire ses lecteurs (…) en publiant un texte de l'historien
émigré Avtorkhanov, selon qui la seule différence dans le régime du parti sous Lénine et sous
Staline (…) c'est que "sous Lénine les purges étaient périodiques, et sous Staline elles
devinrent permanentes".
(309) (38) Les "idéologues" rejettent l'argument selon lequel leur attitude pourrait conduire
(…), à l'avènement au Kremlin d'un pouvoir plus autoritaire (…).
1
Et ceci indépendamment du fait qu'un référent [+animé] ne peut pas constituer une norme de référence, donc compléter un
selonC.
131
Comme le Prorel qui comporte le trait [+humain] quand il complète une préposition,
seul lequel est approprié aux selonC :
(310) La méthode selon laquelle il a procédé est critiquable.
Seul lequel peut figurer en régime d'un selonD, quand il a pour antécédent un SNdéf
ayant le N critère / paramètre / variable pour tête1 :
(311) (…) il conviendrait de réexaminer les critères selon lesquels est habituellement évalué
le rôle des firmes (…). Le Monde diplomatique, fév. 89 : 18
(312) * Les interlocuteurs selon qui les réponses varient …
La suite selon lequel est donc ambiguë, mais sa fréquence relative en emploi
énonciatif (aucun exemple dans les emplois non énonciatifs du corpus SELON) porte à
privilégier l'hypothèse énonciative.
2.5.2.6 Les pronoms indéfinis
2% des selonE du corpus ont pour régime un Proindéf . La majorité des Proindéf 2 peuvent
compléter les selonE, la locution corrélative les uns … les autres, les déterminants numéraux
cardinaux utilisés comme Pro et les indicateurs de pluralité indéterminée (certains, quelquesuns, la plupart, plusieurs, beaucoup, nombre, d'aucuns), de préférence modifiés :
(313) (110) Un accord est signé le 27 avril 1991 à la suite d'une lettre d'intention ("secrète"
selon les uns, "confidentielle" selon les autres) qui fait, encore, couler beaucoup d'encre.
(314) (…) 66 % des jeunes (…) se déclaraient disposés à quitter la Réunion, notamment parce
que, selon 36 % d'entre eux, le piston (…) et la chance leur paraissaient déterminants pour y
réussir (…). Le Monde diplomatique, mars 89 : 22
(315) Cette méthode est imputable, selon certains, à son manque total d'expérience (…).Le
Monde diplomatique, août 97 : 12
(316) Le commando (…) appartenait, selon la plupart des témoignages recueillis, à la
division spéciale présidentielle (…). Le Monde diplomatique, juill. 90 : 5
(317) Mais la neutralité ne permet pas de prendre position sur les problèmes des structures ou
des systèmes politiques, qui, selon beaucoup d'experts, sont à la source du mal. Le Monde
diplomatique, janv. 87 : 18
(318) Ce dernier avait, au départ, envisagé un "bouclier de l'espace" impénétrable qui eût
coûté énormément et, selon nombre de savants américains, n'était pas viable. Le Monde
diplomatique, juin 89 : 4
1
Pourtant les deux formes de Prorel semblent à même de dénoter un rôle, même en régime de préposition : A la compagnie, le
DRH, pour qui / lequel les employés éprouvent une forte animosité, change tous les deux ans..
2
Rappelons que tous et chacun sont peu satisfaisants (cf. 1.4.2.1.4.) et que personne et nul sont exclus (cf. 1.4.2.3.2.).
132
La rareté des Proindéf non modifiés est liée à leur pauvreté informative : quand ils ne
sont pas anaphoriques, ils ne fournissent aucune description de leur référent. Pourtant,
l'existence d'énoncés comme (315), où certains ne coréfère avec aucun antécédent nominal,
confirme que la mention de la source précise est une fonction secondaire des selonE (valorisée
dans les textes "savants"), qui servent avant tout à notifier que les contenus communiqués ne
sont pas pris en charge par L mais par une autre instance.
Les Proindéf sont incompatibles avec la valeur "conformité" de selon. D'une part, ils
reçoivent, à l'état non modifié, une interprétation [+humain]. Et d'autre part, même quand ils
sont modifiés par un complément référant à une entité non humaine, leur caractère indéfini, et
le fait qu'ils renvoient à une quantité ôterait toute pertinence au "complément de manière"
qu'est le selonC :
(319) ?? La hutte a été construite selon beaucoup de modèles.
Les selonC n'ont pas pour vocation d'indiquer une quantité imprécise mais une qualité précise.
C'est pourquoi la seule exception parmi les Proindéf est éventuellement le corrélatif l'un …
l'autre en emploi anaphorique, parce qu'il recrute un antécédent défini, sélectionne
respectivement deux référents également proéminents dans le cotexte gauche, et partant
n'assume pas uniquement un rôle de continuité référentielle :
(320) Deux méthodes étaient possibles : la méthode déductive, et la méthode inductive. J'ai
procédé selon l'une, et tu as procédé selon l'autre.
Cependant, cette exception ne mérite pas d'être prise en compte dans une perspective de
traitement automatique.
Le trait "indéfini" inhibant la référence à un rôle, aucun Proindéf ne permet l'activation
de la valeur "dépendance".
Il ressort de ces observations que la majorité des Pro indiquent qu'on a affaire à un
emploi énonciatif. Seul le relatif lequel est réellement ambigu.
2.5.3 LES SYNTAGMES NOMINAUX PLEINS
Toutes les catégories de descriptions (SNdéf, SNindéf, SNpos et SNdém pleins) sont
représentées dans les emplois énonciatifs :
(321) (275) Selon les prévisions, la barre des 5 millions de chômeurs sera dépassée avant la fin
de l'année.
133
(322)
(357) Selon
une source officieuse, plus de mille personnes ont été tuées.
(323) (336) Bref, selon notre moraliste philosophe, les femmes américaines font profession de
divorce (…).
(324) (319) Selon ces publicitaires, en effet, le vieux Continent est peuplé de "chats de
gouttière" (…).
Il en va de même pour les selonC :
(325) (s296) Il y a beaucoup de jeunes, beaucoup de Noirs dans l'église (…). Les fidèles sont
appelés à l'autel, selon le rituel.
(326) (290) Au même moment, Wilhelm von Humboldt fondait l'université de Berlin selon un
modèle délibérément anti-napoléonien reposant sur le développement de la science (…).
(327) (139) Aux villages yacouba de traiter selon leurs codes ce qui n'est officiellement que
"problème international" (…).
(328) (145) L'impasse économique a favorisé l'apparition de forces politiques tournées vers
l'Occident, qui ne voyaient de solution que dans le recours aux méthodes du capitalisme et à
l'organisation de la société selon ce modèle.
On sait d'autre part que la valeur "dépendance" accepte les SNdéf et les SNpos (et les
SNdém de la forme selon ces paramètres / critères / variables)
Aussi les traits de définitude, indéfinitude, le caractère possessif ou démonstratif de la
description régie ne constituent pas des indices suffisamment opératoires pour assigner une
valeur à une occurrence. Une analyse plus fine s'avère nécessaire.
2.5.3.1 Les syntagmes nominaux définis
Les syntagmes nominaux définis par un article défini (SNdéf) sont, dans le corpus
SELON, les expressions les plus représentées en régime des trois catégories sémantiques
d’emplois : ils complètent 37% des selonE, 68% des selonC et 69% des selonD. Ce sont donc
les plus ambigus.
2.5.3.1.1 Les SN définis "nus"
Les SNdéf régis par les selonE se présentent relativement rarement sous une forme
minimale dans notre corpus (28% des cas). De fait, dans les productions du journalisme
socio-politico-économique, on multiplie plus souvent les références aux sources de
l'information rapportée qu'on n'exploite la même source à longueur d'article. Le cas le plus
courant est la mention d'une source nouvelle. Or, un SNdéf avec un N nu ne peut introduire un
nouveau référent que s'il est en emploi situationnel (ce qui est peu compatible avec la
134
précision exigée dans la presse "sérieuse"), de sorte que l'emploi anaphorique ((329)), y
compris associatif1 ((330)) est le plus fréquent, ce qui n'exclut pas la possibilité d'un usage en
"situation large" (331) :
(329) (s72) La Banque mondiale a publié en 1990 des documents décrivant l'ampleur de la
pauvreté dans les pays en voie de développement (…). Abondamment citée, cette étude évalue
à plus de 1 milliard le nombre des pauvres (…). Selon le document, "il convient de faire le
nécessaire pour restructurer l'économie (…).
(330) (235) En janvier dernier, des manifestations de plusieurs milliers de jeunes ouvrières ont
été brutalement réprimées à Dacca par les forces de l'ordre : selon le gouvernement, leurs
revendications menaçaient sérieusement la balance des paiements.
(331) Selon la météo, il va faire beau demain.
Les SNdéf complétant les selonC sont aussi le plus souvent modifiés (à 96% dans le
corpus SELON). A cela deux explications. D'abord, la valeur "conformité" implique que X
assure l'identification du référent. Ensuite, figurant dans un complément de manière, X n'est
pas censé entrer dans une chaîne de référence. Il s'agit donc stéréotypiquement d'une
description référentiellement autonome. Les seuls SNdéf minimaux possibles sont des
anaphores associatives, dans la mesure où leur dénotation précise peut être facilement
inférée du cotexte sans qu'il y ait pour autant coréférence avec un antécédent :
(332) (s296) Il y a beaucoup de jeunes, beaucoup de Noirs dans l'église (…). Les fidèles sont
appelés à l'autel, selon le rituel.
Dans (332), le rituel est identifié comme celui qui a cours dans l'église.
L'extrait tronqué suivant montre que les SNdéf minimaux qui ne sont pas interprétables
comme des anaphores associatives ne peuvent pas compléter un selonC :
(333) (164) * Ce fonds d'investissement constitué selon le principe de la pyramide a vu ses
actions monter de 1 600 roubles en février 1994 à 115 000 roubles en juillet (…).
Les SNdéf en régime des selonD sont en revanche majoritairement minimaux (56%).
Dans la mesure où le SNdéf minimal est typique des selonD et possible avec les selonC
(s'il opère une anaphore associative), on doit chercher d'autres indices de désambiguïsation
que la "morphologie" du SN en présence d'un emploi du type [selon + SNdéf minimal]. Etant
donnée la prédominance des anaphoriques au sein des descriptions définies complétant les
selonE, la présence d'un antécédent dans le cotexte gauche (en (329), par exemple, des
documents et cette étude) oriente vers une lecture énonciative du SP.
1
Le phénomène d'association dépend du lien, de type relation partie-tout, que nos connaissances générales du monde nous
permettent d'établir naturellement entre deux réalités.
135
2.5.3.1.2 Les SN définis modifiés par un adjectif
Dans le corpus SELON, 15% des SNdéf complétant les selonE, 42% des SNdéf régis par
les selonC et 17% des SNdéf compléments des selonD sont de la forme [selon le N ADJ] ou
[selon le ADJ N] (ADJ = adjectif). On va constater que les possibilités d'interprétation des SP
de ce type dépendent de la classe de l'ADJ.
Tous les exemples de SN avec expansion adjectivale recensés dans notre corpus
énonciatif comportent un ADJ restrictif. Rien d'étonnant à cela, puisque la majorité des
articles du Monde diplomatique sont des textes de type argumentatif se fondant sur des
informations dotées de références bibliographiques précises. Or, le SN le plus déterminé est le
plus informatif. Le modificateur adjectival peut être un épithète seul ((334)), ou une forme
superlative ((335)) :
(334)
(193)
Cette mesure porte, selon les estimations officielles, sur 500 millions de dollars.
(335) (161) Selon les estimations les plus modérées, 30 % à 40 % des habitants vivent en
dessous du seuil de pauvreté (…).
Dans les deux cas, la lecture "dépendance" est inhibée parce que le caractère
surdéterminé de la référence empêche d'interpréter le SN en termes de rôle. Même si l'on
modifie (335) de façon à susciter une lecture "dépendance" du SP
(336) Cette mesure porte, selon les estimations officielles, sur 500 ou 800 millions de dollars.
la présence de l'ADJ détermine une lecture énonciative (bien que X soit un SNdéf, que le N
estimations convienne à la valeur "dépendance", et que la phrase énonce une alternative). La
suppression de l'expansion adjectivale dans (336) rétablit la possibilité d'une interprétation
"dépendance" :
(336') Cette mesure porte, selon les estimations, sur 500 ou 800 millions de dollars.
Seuls les ADJ relationnels paraphrasables par un complément du N défini et pluriel
sont compatibles avec une lecture "dépendance" du SP, dans la mesure ils permettent
d'interpréter le SN régi comme référant à un rôle :
(337) (293) Dans l'ensemble - avec cependant de fortes différences selon les caractéristiques
nationales [selon les caractéristiques des nations] et les types d'études, - les catégories les
moins favorisées (…) financent les études des classes aisées (…).
La lecture "dépendance" ne peut être activée si l'ADJ relationnel correspond à un SNdéf
singulier assurant une référence spécifique :
(338) Le chômage atteint 10 à 15 % selon les chiffres ministériels [du ministère].
136
Parmi les ADJ relationnels, ceux qui dénotent une relation de comparaison entre les
différents membres de l'ensemble instancié par le SN qu'ils modifient (comparatifs, respectifs,
relatifs, contrastifs, etc.), sont les plus typiques de l'acception "dépendance" :
(339)
(359)
"Les pays devraient se spécialiser selon leurs avantages comparatifs"(…).
Dans la lecture énonciative, les ADJ relationnels peuvent être glosés à l'aide d'un
complément du N singulier, référant à une entité spécifique :
(340) Selon les chiffres ministériels [du ministère], le chômage atteint 10 %.
Les ADJ du type comparatifs, respectifs, relatifs, contrastifs sont compatibles avec
l'interprétation énonciative si l'on en fait une lecture non relationnelle, ce que ne permet pas
l'ADJ respectifs :
(341) Selon les rapports comparatifs [qui opèrent des comparaisons] du ministère,
chômage a baissé de 2%.
le
(342) * Selon les rapports respectifs du ministère, le chômage atteint 8%.
La valeur "conformité" peut être activée aux mêmes conditions que la valeur
énonciative. Les modificateurs adjectivaux dénotent une propriété ou une relation :
(343) (391) Malgré tout, le président Kravtchouk persiste : "(…) nous voulons que le statut de
la flotte et de Sébastopol (…) se règlent selon les normes internationales. (…)"
(344) (136) Autour des deux blocs, d'autant plus rivaux qu'ils sont limitrophes, une coalescence
d'alliés selon les meilleures traditions guerrières [de la guerre] (…).
et ne peuvent appartenir à la liste comparatif(s), relatif(s), contrastif(s), que s'ils dénotent une
propriété, comme sous (345) :
(345) Nous avons procédé selon le modèle comparatif traditionnel [le modèle traditionnel qui
consiste à faire des comparaisons].
(346) Les statuts ont été réglés selon les normes comparatives des différents pays.
En (346), la notion d'hétérogénéité impliquée par l'interprétation relationnelle de l'ADJ
comparatives induit une lecture "dépendance" : on comprend que les statuts ont été réglés de
façons diverses, en fonction des normes respectives des différents pays.
2.5.3.1.3 Les SN définis modifiés par un participe passé
Dans le corpus SELON, 3% des SNdéf regis par les selonE et 15% des SNdéf complétant
les selonC sont modifiés par un participe passé (PARTpas). A l’examen, la construction [selon
le N PARTpas] n’exclut pas une interprétation "dépendance". En (347), le SP peut recevoir
137
chacune des trois lectures en vertu de la définitude du SN régi, de sa dénotation et de celle de
la phrase :
(347) Le continent pourrait compter, d'ici à la fin du siècle, entre 20 et 25 millions de
séropositifs, selon les projections citées.
Cela implique que le SNdéf étendu par un PARTpas est en mesure de référer à un rôle.
Dans cette situation, c'est la nature du complément du PARTpas qui fournit un indice
discriminatoire. Si ce complément comporte un Np ou un SNindéf, l'interprétation
"dépendance" n'est plus accessible (même si l'on post-pose le SP) et seules restent disponibles
les lectures énonciative et "conformité" :
(347a) (352) Selon les projections établies par l'OMS, le continent pourrait compter, d'ici à la
fin du siècle, entre 20 et 25 millions de séropositifs.
(347b) Le continent pourrait compter, d'ici à la fin du siècle, entre 20 et 25 millions de
séropositifs, selon les projections établies par l'OMS.
Le SN régi ainsi modifié dispose d'une trop grande autonomie référentielle pour être
interprété comme renvoyant à un rôle.
Il en va de même avec un complément d'agent indéfini parce qu'il reçoit une lecture
spécifique dans ce cotexte :
(347c) Le continent pourrait compter, d'ici à la fin du siècle, entre 20 et 25 millions de
séropositifs, selon les projections établies par un institut de recherche.
Si le complément du PARTpas est défini, l'ensemble du SN est défini. Il peut de ce fait
désigner un rôle, ce qui autorise la lecture "dépendance" :
(348) Les sculptures sont plus ou moins abouties selon les outils utilisés par les artistes.
Les selonC, au contraire des selonD, nécessitent la présence d'un modificateur auprès
du SN régi (sauf si celui-ci est une anaphore associative ou un Np). L'expansion participiale
est possible (comme les autres types d'expansion), quel que soit le mode de donation de
l'agent du participe :
(349) (254) Les réformes mises en oeuvre depuis 1989, au lieu de favoriser le seul secteur privé
au détriment du secteur public, selon les recettes préconisées par le Fonds monétaire
international [par un / l'organisme d'aide au tiers-monde], ont paradoxalement contribué au
renforcement de ce dernier (…).
2.5.3.1.4 Les SN définis modifiés par un syntagme prépositionnel
138
43% des SNdéf en régime des selonE, 38% des SNdéf complétant les selonC et 5% des
SNdéf régis par les selonD sont modifiés par un SP. La construction [selon le N SP] concerne
donc les trois valeurs de selon :
(350) (107) Les maladies vénériennes sont très répandues, et 500 000 Nigérians seraient
porteurs du virus du sida, selon le ministre de la santé. (E)
(351) (164) Ce fonds d'investissement constitué selon le principe de la pyramide a vu ses
actions monter de 1 600 roubles en février 1994 à 115 000 roubles en juillet (…). (C)
(352)
(322)
Réseau selon la nationalité du groupe ou de l'agence. (D)
C'est à nouveau le critère de la définitude / non définitude du second SN qui permet de
départager les selonD des autres emplois. Dans la mesure où le SNdéf régi par les selonD doit
référer à un rôle, le SN qui le modifie peut être un SNdéf, un SNpos ou un SNdém ((353)-(355)),
mais pas un SNindéf ou un Np ((356)) :
(353)
(322)
Réseau selon la nationalité du groupe ou de l'agence.
(354)
(264)
Désormais, "à chacun selon la valeur de son travail".
(355) La vitesse d'un objet varie selon le poids de cet objet.
(356) * On constate de fortes différences selon les caractéristiques d'une nation / de la
France, de l'Allemagne et de l'Angleterre.
Avec les selonE et les selonC, en revanche, la tête lexicale du SP peut être aussi bien un SNdéf
((350) et (351) ci-dessus), qu'un SNindéf ((357) et (358)), ou un Np ((359) et (360)) :
(357) (22) Selon les propos d'un observateur, "les cartels de la drogue agissaient en symbiose
avec les structures économiques et politiques ... (…)". (E)
(358) (314) (…) "Si nous sommes parfaitement entraînés selon les principes d'un
commandement décentralisé (…), les groupes isolés tiendront le coup (…)". (C)
(359) (334) Selon les rapports d'Amnesty International, quatorze assassinats politiques sur
quinze sont perpétrés par l'extrême droite. (E)
(360) (309) (…) il faut bien constater que les nouveaux emplois créés selon les prévisions du
CEC se concentreront essentiellement dans le secteur des services (…). (C)
D'autre part, parmi les SNdéf compléments de la tête de X, ceux qui indiquent une date,
fort courants dans les emplois énonciatifs, sont incompatibles avec l'acception "dépendance" :
(361) On parlait de mille ou deux mille victimes selon les quotidiens du 7 avril 1970.
La restriction temporelle inhibe la lecture "dépendance" et induit, dans ce cotexte favorable,
une interprétation énonciative. En l'absence du complément de temps, la
lecture
"dépendance" redevient possible :
(361') On parlait de mille ou deux mille victimes selon les quotidiens.
139
La valeur "conformité" n'est pas exclue si le complément de date est introduit par une
préposition :
(362) En Hongrie, le Parti des petits propriétaires a fondé son programme politique sur la
demande de restitution des terres, selon les droits de propriété de 1947.
Cependant, ce complément est souvent apposé dans les emplois énonciatifs1 :
(363) (335) L'opération, menée entre 1966 et 1968, a fait dix mille victimes paysannes
indigènes selon le Guardian, 7 avril 1970.
Or, cette construction passe mal dans les emplois "conformité", où la formulation la plus
"légère" est la mise entre parenthèses de l'indication temporelle :
(364) (221) Selon les trois accords commerciaux (24 octobre 1939, 11 février 1940 et 10
janvier 1941), l'URSS devint l'agent de l'Allemagne pour les importations de (…).
Le remplacement des parenthèses par une virgule rend en effet l'énoncé étrange :
(364') ? Selon les trois accords commerciaux, 24 octobre 1939, 11 février 1940 et 10 janvier
1941, l'URSS devint l'agent de l'Allemagne pour les importations de métaux (…).
2.5.3.1.5 Cumul de modificateurs
L'usage "bibliographique" qui est fait des selonE dans la presse à thèses explique la
fréquence des emplois présentant un cumul de modificateurs2 :
(365) (16) Selon le témoignage, cité par l'agence Reuter, du directeur du Federal Bureau of
Investigation (FBI), M. Jim Moody, devant une sous-commission du Congrès des EtatsUnis, les organisations criminelles russes "coopèrent avec les autres mafias (…)".
Un selon X a donc de fortes chances d'être énonciatif quand il excède un certain format,
surtout lorsqu'il comporte des PARTpas comme cité(es) / diffusé(es) / effectué(es) / paru(es) /
réalisé(es), des Np et des dates.
2.5.3.2 Les syntagmes nominaux indéfinis pleins
12% des selonE ((366) et (367)) et 21% des selonC ((368)) du corpus SELON ont pour
régime un SNindéf plein :
(366) (15) Selon un observateur, "les performances du crime organisé dépassent celles de la
plupart des 500 premières firmes mondiales (…)".
(367) (130) Selon diverses [certaines / plusieurs / de nombreuses] sources, ce silence serait le
résultat d'interventions du gouvernement d'Islamabad (…).
1
On a analysé ce phénomène en 1.4.2.2.2..
L'abondance de restricteurs répond à la nécessité de "citer ses sources" avec le plus de précision possible, les informations
transmises devant pouvoir être retrouvées et éventuellement vérifiées. Il faut cependant remarquer que le libellé complet de la
référence bibliographique est en général renvoyé dans une note de bas de page, pour des raisons évidentes d'allègement du
texte principal.
2
140
(368) (290) Au même moment, Wilhelm von Humboldt fondait l'université de Berlin selon un
modèle (…) reposant sur le développement de la science (…).
Les SNindéf ne sont pas employés dans les emplois "dépendance" parce qu’ils sont incapables
de désigner un rôle.
Les SNindéf minimaux ((366)) et les SNindéf quantifiés ((367)) sont réservés aux
emplois énonciatifs. Ils sont incompatibles avec les selonC parce qu’ils n’assurent pas
l’identification du référent :
(367') * Au même moment, Wilhelm von Humboldt fondait l'université de Berlin selon un
modèle.
(369) ?? La hutte a été construite selon divers / certains / plusieurs / de nombreux modèles.
Les SNindéf modifiés par un PARTpas de la liste cité(es) / effectué(es) / diffusé(es) /
paru(es) / réalisé(es) dont le complément comporte des Np et / ou des dates désignent
également un emploi énonciatif. Dans le corpus SELON, 41% des SNindéf régis par les selonE
répondent à cette description.
2.5.3.3 Les syntagmes nominaux possessifs pleins
2% des selonE, 8% des selonC et 31% des selonD régissent un SN possessif (SNpos)
dans le corpus SELON. Les SNpos peuvent en effet compléter n'importe quel type de selon,
pourvu qu'il s'agisse d'anaphores associatives ((370)-(372)) ou de déictiques ((373)-(375)) :
(370) (67) (…) le FMI (…). Selon son directeur général, M. Michel Camdessus, les
programmes d'ajustement "demeurent encore le meilleur moyen d'améliorer le niveau de vie
de la population (…)". (E)
(371) (139) Aux villages yacouba de traiter selon leurs codes ce qui n'est officiellement que
"problème international" (…). (C)
(372)
(260)
(…)"De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins." (D)
(373) En effet cette saga intitulée le Roman d'un crime (…) illustre bien "la critique désabusée
(…) devant le monde moderne", qui caractérise, selon votre collaborateur, le néopolar
aujourd'hui. Le Monde diplomatique, mai 89 : 2 (E)
(374) Imagine-t-on que, prié à dîner chez quelqu'un, je déclare (…) que le couvert n'est pas
dressé selon mes goûts (…) ? Le Monde diplomatique, oct. 93 : 17 (C)
(375) Salez et poivrez selon votre goût. (D)
La construction, rencontrée dans les emplois énonciatifs, dans laquelle le SNpos est
suivi d'un Np (apposé ou non) coréférant avec lui ((370)) est impossible dans les selonD (parce
141
qu'un SN comportant un Np ne peut désigner un rôle), mais compatible avec les selonC à
condition que le Np désigne un texte de "loi" ou de "modèle":
(376) Les juifs pratiquants, selon leur dogme, la Thora, ne mangent pas de porc.
D'autre part, la lecture "dépendance" est exclue et l'interprétation "conformité" peu
probable si le SNpos indexical est aussi un anaphorique. C'est le cas en (377), où notre
interlocuteur constitue une anaphore infidèle recatégorisante de M. Mark Barry
(377) (s8) (…) la société automobile Panda (…) a effectivement construit une très grande usine
- "de la taille de deux ou trois terrains de football", selon M. Mark Barry. Jamais on n'y a
fabriqué une seule voiture, et l'usine n'est plus qu'une "coquille vide". (…) Toutefois, selon
notre interlocuteur, une usine que la secte a achetée à la General Motors aux Etats-Unis s'est
révélée rentable et "elle produirait et vendrait des pièces détachées d'automobiles sur le
marché américain".
L'inscription du SN régi dans une chaîne de référence est de toute façon un indice en faveur
d'une lecture énonciative.
2.5.3.4 Les syntagmes nominaux démonstratifs pleins
2% des selonE et 3% des selonC du corpus SELON régissent un SNdém. Avec les
selonE, le SNdém peut avoir une fonction focalisante ((378)), résomptive ((379)) et / ou
recatégorisante ((380)) :
(378) (s319) Les spécialistes du Centre de communication avancée (CCA) du groupe EurocomHavas, à Paris, ont fait connaître en mars 1989 les premiers résultats d'une étude
monumentale (…). L'Europe des styles de vie y est traitée comme un parc zoologique. Selon
ces publicitaires, en effet, le vieux Continent est peuplé de "chats de gouttière", de "hérons",
(…) et d' "otaries".
(379) (199) Lors de sa campagne présidentielle, M. Reagan évoquait en termes alarmistes la
"fenêtre de vulnérabilité" créée par la supériorité croissante des Soviétiques en matière de
missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). Selon cette thèse, les Soviétiques pourraient un
jour décider, par une attaque surprise, de détruire les ICBM américains basés au sol (…).
(380) Ces dernières années, c'est le magazine Wired qui s'est fait le chantre de l'ère des
réseaux. Selon ce mensuel "branché", nous serions au seuil (…) d'un monde à la fois
nouveau et merveilleux. Le Monde diplomatique, août 97 : 20
Rappelons que les seules descriptions démonstratives compatibles avec la valeur
"dépendance" relèvent de la liste ce(s) paramètre(s), critère(s), variable(s).
Dans les emplois "conformité", les SNdém sont rares, comme les Prodém, et pour la
même raison : les expressions référentielles figurant dans ces emplois entrent rarement dans
une chaîne de référence. Mais, s'il s'agit d'un référent déjà introduit, le démonstratif est de
rigueur, puisque sa réinstanciation dans le SP nécessite qu'il soit remis dans le focus par le
142
truchement d'un anaphorique démonstratif, de préférence recatégorisant. C'est le cas dans
(381), où ce modèle anaphorise de façon infidèle le capitalisme :
(381) (145) L'impasse économique a favorisé l'apparition de forces politiques tournées vers
l'Occident, qui ne voyaient de solution que dans le recours aux méthodes du capitalisme et à
l'organisation de la société selon ce modèle.
Certes, dans (381), le capitalisme n'est pas thématique, mais appartient à la partie rhématique
de la phrase. Imaginons une séquence où le modèle capitaliste serait le thème constant :
(382) Le capitalisme fournira une solution à l'impasse économique. Il permettra de résoudre
tous nos problèmes. Nous devons organiser la société selon ce modèle.
Le SNdém passe bien parce qu'il apporte une plus value d'information par rapport à son
antécédent en qualifiant le capitalisme de modèle. Un SNdém anaphorique fidèle (non
recatégorisant) semble beaucoup moins pertinent :
(383) ? Le modèle capitaliste fournira une solution à l'impasse économique. Il permettra de
résoudre tous nos problèmes. Nous devons organiser la société selon ce modèle.
Le fait qu'on accorde une préférence intuitive au démonstratif recatégorisant tient, une fois
encore, au statut des selonC : en tant que constituants intra-prédicatifs et endophrastiques, ils
doivent participer pleinement à l'élaboration du sens référentiel de la phrase. Leur vocation
n'est pas d'assurer des liens de cohésion, mais de prédiquer quelque chose du procès. Faute
d'un apport informatif suffisant, ils paraissent échouer dans leur fonction.
2.5.4 SYNTHESE
Nous avons vérifié dans cette section que les différentes valeurs de selon n'acceptent
pas toujours les mêmes formes de complémentation, ce qui permet de supposer que la
morphosyntaxe du SN régi intervient de façon cruciale dans l'assignation d'une valeur à un
selon X.
Les propriétés distributionnelles des différentes classes d’emplois s’expliquent en
partie par leur valeur sémantique. Les selonE, qui marquent que p est empruntée au référent
de X, et présupposent que celui-ci a exprimé ou véhiculé (si X est [-humain]) verbalement un
équivalent de p, acceptent toutes les catégories d’expressions aptes à effectuer une référence
particulière (spécifique, non-spécifique ou attributive), soit toutes les catégories
grammaticales d’expressions : les Np, tous les types de Pro et de SN (quelles que soient
leurs expansions). En outre, la fonction bibliographique qu’ils endossent fréquemment dans la
presse à thèse se traduit par l’usage d’expressions comprenant de nombreuses expansions
impliquant souvent des Np (éventuellement apposés) et un vocabulaire typique (dates et
143
participes de la liste cité(es) / effectué(es) / diffusé(es) / paru(es) / publié(es) / réalisé(es),
etc.). Les emplois "dépendance", qui impliquent que X désigne un rôle (au sens de G.
Fauconnier 1984), peuvent régir uniquement les expressions pouvant remplir cette
fonction : les SNdéf, les SNpos, les Prodèm simples anaphoriques (à la condition que leur
antécédent soit un SNdéf ou un SNpos), les Propos ou le Prorel lequel (seulement s’il a pour
antécédent les N critère / paramètre / variable). Les Propers, les Np, les SNindéf et les SNdém
sont proscrits (à l’exception des SNdém et des SNindéf quantifiés ayant pour tête les N critère,
paramètre, variable). Pour la même raison, les seuls SNdéf / pos possibles sont minimaux, ou
acceptent dans leur ensemble une lecture définie, ce qui suppose qu’ils soient étendus par : un
ADJ relationnel (et pas restrictif), un PARTpas ou un SP complété par un SNdéf / pos / dém (et pas
par un SNindéf ou un Np). Par ailleurs, les selonD ayant pour fonction de spécifier une ou
plusieurs variables, ils ont fréquemment deux compléments (ou plus) coordonnés par et ou ou
(40% des selonD). Cette caractéristique leur est propre au sein des selon X. Quant aux selonC,
ils sont de préférence complétés par des expressions référentiellement autonomes, assurant
l’identification du référent (Np ou SNdéf modifiés), parce qu'ils ont pour fonction d'indiquer la
norme selon laquelle s'effectue un procès et que leur présence serait aberrante si X ne
permettait pas d'identifier cette norme avec précision. Avec les selonC, le désignateur employé
doit en outre être capable de renvoyer à une entité non animée (ce qui exclut le Propers
disjoint, le Prorel qui, les Proindéf non modifiés et les Np sans déterminant) parce qu’un animé
ne représente pas une norme prescriptive ou prédictive. Enfin, il ne peut s’agir d’expressions
quantifiées, parce que les selonC ont pour fonction d’indiquer une qualité, et non une quantité.
Le statut syntaxique et informationnel des diverses classes d’emplois intervient
également. Le caractère exophrastique et extra-prédicatif des selonE, qui les exclut de la
répartition classique entre thème / topic et rhème / commentaire, permet à l’expression qu’ils
régissent de participer (à certaines conditions1) aux connexions référentielles du texte, que ce
soit pour initier ou s’insérer dans une chaîne de référence. Aussi les selonE acceptent-ils aussi
bien les expressions les plus autonomes que les moins autonomes référentiellement. En
revanche, les selonC/D, endophrastiques et canoniquement intra-prédicatifs, constituent le (ou
appartiennent au) propos de la phrase. Ils sont censés apporter une information nouvelle, et
le désignateur qui les complète n’a pas pour vocation de participer à une chaîne de référence.
Cela explique qu’on ne rencontre pas de Pro en régime des selonC/D dans notre corpus, et que
les Pro qui semblent possibles sont ceux qui jouent un rôle supplémentaire à celui de la
1
Cf. 4.4.2.3. et 4.4.2.4..
144
simple coréférence : outre le Prorel lequel, les Pro qui opèrent une représentation partielle ou
qui extraient un référent d’un ensemble implicite. Pour les emplois "conformité", on relève les
Propos, les Prodém et l’indéfini l’un … l’autre, et pour les emplois "dépendance", les Propos et
les Prodém. Pour la même raison, les descriptions régies par les selonC/D sont rarement
anaphoriques, et si c’est le cas, il s’agit d’anaphores associatives, qui n’entretiennent pas de
relation de coréférence stricte avec leur antécédent, d’anaphores infidèles recatégorisantes,
qui modifient le point de vue sur le référent, ou encore d’anaphores conceptuelles
(résomptives), qui créent un nouveau référent.
La classification des expressions référentielles à laquelle nous aboutissons ne tient pas
compte de la combinaison peu probable empiriquement des selonC/D avec les Pro (excepté le
Prorel lequel)1 :
E
E/C
E/C/D
Np (sauf "loi" / "modèle") Np de "loi" / "modèle"
SNdéf + ADJ relationnel
Propers / indéf / pos / dém
lequel
SNdéf + PART + PREP + SNdéf
qui
SNdéf + ADJ de propriété
SNdéf + PART
SNindéf minimal
SNdéf + PART + PREP + SNindéf / Np SNdéf + PREP + SNdéf (sauf date) / SNdém / pos
ADJindéf
SNdéf + PREP + SNindéf / Np
SNpos minimal non coréférentiel
Numéral cardinal2
SNdéf + PREP + SNdéf de date
SNdém ce(s) paramètre(s) etc.
3
SNindéf + expansion
SNpos + , + Np de "loi" / "modèle"
SNdém (sauf ce(s) paramètre(s) etc.)
Classification des expressions référentielles selon leur compatibilité avec les différentes classes
sémantiques de selon
2.6
INDICES SEMANTICOPRAGMATIQUES : LA NATURE ET
LA FORME DE P
1
Les SNdéf minimaux ne sont pas mentionnés dans le tableau parce qu’ils sont réservés aux selonE quand ils opèrent une
référence situationnelle (la météo) ou anaphorique (sauf anaphore associative) et qu’ils conviennent aux selonE et aux selonC
lorsqu’ils effectuent une anaphore associative.
2
Les numéraux cardinaux, qui comprennent les déterminants et les Pro, peuvent compléter les selonD si et seulement si ils
sont accompagnés des N critère(s), paramètre(s), variable etc.
3
Lequel PROrel convient aux selonD seulement s’il a pour antécédent les N critère(s), paramètre(s), variable etc..
145
Les indices inventoriés jusqu'à présent avaient trait au SP lui-même : sa position, son
caractère détaché / lié, la dénotation et la forme du désignateur régi. Bien entendu,
l'interprétation des selon X dépend aussi de la signification du reste de la phrase. Dans ce
chapitre, nous ne proposerons pas une analyse sémantique détaillée des conditions
cotextuelles d'apparition des divers types d'emplois1, mais mettrons en évidence des
régularités exploitables par un système informatique se manifestant dans le lexique et dans la
typographie de la phrase d'accueil des selonD et des selonE.
2.6.1 CARACTERISTIQUES DE LA PHRASE HEBERGEANT LES
EMPLOIS "DEPENDANCE"
Le cotexte phrastique des selon X en emploi "dépendance", qui doit donner prise à la
spécification d'une variable, recèle souvent un lexique exprimant une alternative, une
variation, une pluralité. Ces éléments constituent le support sémantique (point d'ancrage,
d'arrimage sémantique) du selonD. Par exemple, dans
(384) Or on sait que l'organisme réagit différemment selon l'heure. Le Monde diplomatique, sept.
88 : 18
le support sémantique du SP, ce qui lui permet d'acquérir sa signification, est l'adverbe (ADV)
différemment. Il peut également s'agir de V, de PART, de N ou d'ADJ :
(385)
(158)
Les réponses varient selon les interlocuteurs.
(386) (138) Ces noms d'ethnies, longtemps effacés de l'histoire, ou flottant selon les aléas de la
conquête coloniale ou des définitions erronées, sont aujourd'hui revendiqués par les
intéressés (…).
(387) (293) Dans l'ensemble - avec cependant de fortes différences selon les caractéristiques
nationales et les types d'études, - les catégories les moins favorisées (…) financent les études
des classes aisées (…).
(388) (227) Constitué à partir des grands domaines confisqués après-guerre, le secteur d'Etat
est d'importance variable selon les pays, et plus encore selon les régions.
Les selonD ont pour fonction de préciser la ou les variables d'un procès. C'est pourquoi ils
ont le plus souvent pour support sémantique un V ou un PART. Les N et les ADJ sont
dérivés d'une base verbale. Les N sont des N de procès (variation) ou de relation
(différence), et les ADJ expriment une propriété dynamique ou relationnelle de l'objet
dénoté par le N qu'ils qualifient, et pas une qualité2. Le fait que les N et les ADJ soient des
1
Cf. D. Coltier 2000 pour ce type d'analyse.
De ce fait, les ADJ remplissent toujours une fonction prédicative. Attributs, ils assument une fonction prédicative complète
et équivalent au V sur lequel est formé l'ADJ (éventuellement accompagné d'une modalité de possibilité) : est variable =
2
146
déverbaux entraîne une prédominance des N suffixés en -ment (changement), -tion (variation,
fluctuation), -ence (différence, divergence), -ance (dissemblance) et des ADJ à désinence en -
able (variable), -ible, -ent (différent, divergent) et -ant pour les PART à valeur adjectivale
(changeant, fluctuant).
L’alternative peut aussi être exprimée au moyen de la conjonction de coordination ou,
de la préposition sur marquant un rapport, des adverbes corrélatifs tantôt…tantôt, des
conjonctions corrélatives soit…soit, etc., et la pluralité à l'aide des corrélatifs prépositionnels
de…à, entre…et qui délimitent une fourchette de valeurs, ou simplement à la faveur d’une
énumération :
(389) (104) Lagos a été l'une des premières villes au monde à instaurer le système suivant
lequel les voitures ne peuvent circuler qu'un jour sur deux, selon le numéro de leur plaque
minéralogique, pair ou impair.
(390) (225) L'éradication de la notion de propriété privée par le système communiste, à des
degrés plus ou moins extrêmes selon les pays, a laissé un vide juridique.
(391) Le même dirigeant prenait des positions tantôt "modérées", tantôt "radicales", selon la
situation qu'il occupait. Le Monde diplomatique, nov. 96 : 31
(392) (50) Les allocations de chômage, (…), se montent à 68 % du dernier salaire brut (…),
payables, selon l'âge, de douze à trente-deux mois.
(393) Les noms ainsi formés peuvent désigner, selon les suffixes employés, le procès
proprement dit, (…) l'agent du procès, (…) l'instrument du procès, (…) etc.. Riegel, M., Pellat, J.
C., Rioul, R., Grammaire méthodique du français : 544
Le sème propice à l'activation de la valeur "dépendance" peut être exprimé à la fois
par des V (ou des PART) et par des termes grammaticaux contenus dans leur complément :
(394) (393) La somme exigée des Etats-Unis pour financer le démantèlement oscille entre 2,8 et
5 milliards de dollars selon les orateurs (...).
Le complément du V est explicite quand l'information qu'il communique est concise et
pertinente ((394)) mais reste implicite quand le propos ne réclame pas une telle précision, ou
que le locuteur ne dispose pas d'informations détaillées1. Ainsi, (385), que nous reportons,
peut revenir à dire (395) :
(385) (158) Les réponses varient selon les interlocuteurs.
(395) Les réponses varient entre "oui", "non" et "sans opinion" selon les interlocuteurs.
varie / peut varier. Epithètes, ils assument une fonction de prédication secondaire et équivalent à une relative régie par le V
dont dérive l'ADJ (ou par le semi-auxiliaire modal pouvoir complété par ce V à l'infinitif) : des positions variables = des
positions qui varient / qui peuvent varier.
1
Selon les maximes de quantité, de qualité et de pertinence de H.P. Grice 1979
147
Mais ici l'information apportée par le complément indirect importe peu, puisque le rédacteur
entend surtout faire savoir que les réponses varient d'un interlocuteur à l'autre.
La présence d'un vocabulaire comportant, s'il s'agit de mots pleins, ou exprimant, s'il
s'agit de mots grammaticaux, le sème d'hétérogénéité (varier, variable, variation, différer,
différent, différences, différemment, ou, entre…et, de…à, tantôt…tantôt, soit…soit, etc.) est
un indice intervenant certainement au premier chef dans l’identification d’un selonD.
Toutefois, on ne dispose pas toujours de ce type d’indice. Dans certains cas, le point
d'ancrage sémantique du selonD n’est pas réalisé et doit être restitué par inférence. Pour
bien comprendre (396), par exemple, on doit l'interpréter dans le sens de (397), mais
l'adjonction du circonstant spatial dans la phrase contreviendrait à la maxime de quantité
(H.P. Grice 1979) puisqu'il est naturellement inféré du cotexte :
(396) (27) (…) la législation sur les zones de résidence (…) organise (…) le regroupement
géographique des individus (…) selon l'appartenance raciale.
(397) (…) la législation sur les zones de résidence (…) organise (…) le regroupement
géographique des individus (…) dans une zone ou une autre selon l'appartenance raciale.
En théorie, tous les V intransitifs susceptibles de servir de support d'incidence à un
complément énonçant une alternative, une fourchette de valeurs ou une liste de choix (et
tolérant son effacement) peuvent constituer le support syntaxique d’un selonD. Les
caractéristiques sémantiques de certains V les prédisposent particulièrement à jouer ce rôle. Il
s’agit des V dénotant le classement (organiser sous (396), classer, répartir, ranger, etc.), la
transaction (donner, attribuer, fournir, recevoir, etc.) et le calcul ou l’évaluation :
(398) (260) Le credo dominant était d'esprit communautaire : "[on espère recevoir]De chacun
selon ses capacités, [on donne] à chacun selon ses besoins."
(On espère recevoir ceci ou cela selon les capacités de chacun, etc..)
(399) On calcule / évalue / établit la tranche d'imposition selon les revenus.
(La tranche d'imposition est celle-ci ou celle-là selon les revenus.)
Mais bien d’autres types de V sont possibles :
(400) Pierre joue / vit / voyage / lit / fait ses cours / parle / mange selon ses envies.
On notera que les énoncés regroupés sous (400) illustrent la coalescence des valeurs
"conformité" et "dépendance". En disant par exemple Pierre joue selon de ses envies, on ne
précise pas si Pierre joue à la mesure de ses envies (peu ou beaucoup, longtemps ou pas),
autrement dit autant qu'il en a envie, ou bien conformément à ses envies (à la guerre), c'est-à148
dire comme il en a envie. L'interprétation dépend de l'appréhension générale de la situation
d'interlocution. Ce type d'exemple illustre la transition sémantique d'une valeur à l'autre et
confirme que les différentes acceptions de selon s'inscrivent dans un continuum.
Dans la visée applicative qui est la nôtre, la présence d'un vocabulaire comportant (s'il
s'agit de mots pleins) ou exprimant (s'il s'agit de mots grammaticaux) le sème d'hétérogénéité
est un indice peu opératoire, à exploiter en dernier recours. D’une part, en effet, ces items
lexicaux peuvent parfaitement apparaître dans le cotexte phrastique d'un selonE (ou d'un
selonC). D'autre part, l'absence de ces indices ne suffit pas à écarter l'hypothèse "dépendance",
puisque l'hétérogénéité peut n'être pas linguistiquement exprimée dans la phrase. Cependant,
dans ce cas, le SP se trouve généralement en position post-verbale liée, ce qui évite de le
désambiguïser : s'il s'agissait d'un énonciatif, il serait dépourvu de potentiel cadratif discursif.
2.6.2 CARACTERISTIQUES DE LA PHRASE HEBERGEANT LES
EMPLOIS ENONCIATIFS
2.6.2.1 Les guillemets
Dans notre corpus, 40% des selonE ont pour support d’incidence une phrase
entièrement guillemétée ou comportant des segments entre guillemets (indice repéré dans
le champ "guillemets" de la table SELON). Les portions guillemétées peuvent constituer des
îlots textuels ou du discours direct1. La présence de guillemets dans le cotexte phrastique
constitue donc un indice important en faveur de l'hypothèse énonciative. Cet indice est
univoque quand l’ensemble de la phrase est guillemété ((401)) et/ou lorsqu’une note
bibliographique le confirme ((401) et (402)).:
(401) (17) Selon un rapport des Nations unies, "l'intrusion des syndicats du crime a été facilitée
par les programmes d'ajustement structurel que les pays endettés ont été obligés d'accepter
pour avoir accès aux prêts du Fonds monétaire international (11) ".
(11) Nations unies, op. cit., p. 2.
(402) (43) Ainsi, selon Lawrence Brainard (…), les banquiers américains doivent chercher à
créer avec l'URSS un cadre "qui reconnaisse la dimension stratégique des crédits Est-Ouest
(9)".
(9) In The International Economy, juillet-août 1988, p. 44, texte repris dans le Washington Post du 11 décembre 1988: "He Wants
Western Credits".
1
Quand une portion seulement de la phrase est guillemétée, il est souvent difficile de déterminer s’il s’agit d’un îlot textuel
ou de discours direct. Ce problème est soulevé et discuté en 1.4.2.2.3..
149
Une sous-classe de selonE tend à impliquer la présence d'un segment guillemété. Il
s’agit des "tournures de reprise" (9% des énonciatifs)1 :
(403)
(301)
Selon la formule d'Hervé Hamon (…), "la carte de l'échec est d'abord sociale (…)".
Ces emplois, facilement identifiables par des moyens automatiques (X appartient à une liste
de N relevant du champ sémantique de expression : termes, formule, mot, etc.) sont incapables
d'étendre leur portée au-delà du segment (généralement entre guillemets) qu'ils indexent.
2.6.2.2 Les informations chiffrées
Dans la presse socio-économico-politique, l'argumentation se fonde très souvent sur
des données chiffrées, empruntées à des sondages, statistiques, etc.. 32% des selonE de notre
corpus servent à retransmettre des informations quantitatives sous forme de chiffres
((404)), et notamment de pourcentages ((405)) ou de fractions ((406)) :
(404) (395) Selon les chiffres de l'Association pour le contrôle des armements (…), l'Ukraine
dispose de 130 SS-19 totalisant 780 ogives, 46 SS-24 (460 ogives), 16 bombardiers Blackjack
(192 ogives), 14 bombardiers Bear (224 ogives).
(405) (268) D'ailleurs, 80 % des habitations ont été endommagées ou démolies, selon le haut
représentant civil pour l'application des accords de Dayton (…).
(406) (220) En 1985, selon l'Association italienne des agences de publicité (…), les deux tiers
des spots à la télévision étaient bradés.
Bien qu'il s'agisse d'un indice d'ordre pragmatique (ne valant que dans le type de texte
considéré), la présence dans la phrase de déterminants ou de Pro numéraux cardinaux ou
ordinaux et de N dénotant une quantité (moitié, tiers, quart), accompagnés éventuellement de
modificateurs adverbiaux (plus / moins de / que, à peu près, environ, à peine, presque) peut
servir à étayer un pronostic énonciatif2.
2.6.2.3 Le conditionnel "épistémique"
L'information introduite par un selonE n'est pas prise en charge par le locuteur. L se
contente de la retransmettre, en précisant généralement de quelle source il la tient, sans se
prononcer sur sa valeur intrinsèque de vérité. Quand il entend marquer sa distance à l'égard de
ce qu'il rapporte, qu'il ne garantit pas sa vérité, le locuteur a recours au conditionnel
1
Analysées en 3.2.2.1.1. et 3.2.2.4.3..
Les expressions dénotant des quantités ou des mesures de quantités (taux, quotient, baisser, augmenter, croissance, etc.)
peuvent jouer le même rôle. Mais ils représentent des indices distinctifs beaucoup moins univoques que les chiffres (sous
réserve que ceux-ci n'entrent pas dans l'énoncé d'une alternative).
2
150
"épistémique"1. Ainsi, en (407), le rédacteur s'inscrit par deux fois en faux contre les dires
qu'il retransmet, en les qualifiant de mystification, et en les marquant du sceau de son doute au
à l’aide du conditionnel :
(407) (279) La mystification selon laquelle les Allemands de l'Ouest auraient financé
l'unification a été propagée à la fois à l'intérieur de l'Allemagne et à l'extérieur.
Dans le corpus SELON, 13 % des segments indexés par les selonE sont modalisés
au moyen du conditionnel épistémique. La faiblesse de cette proportion, et le fait que le
conditionnel puisse endosser d'autres valeurs (grossièrement, une valeur proprement
temporelle et une valeur hypothétique) minimise la fiabilité de cet indice.
Nous avons confirmé dans cette section que l'interprétation d'un selon X dépend
d'indices cotextuels cooccurrents, univoques dans le meilleur des cas, ou plurivoques dans les
énoncés les plus ambigus. Les catégories d’indices retenues sont les suivantes :
-
la position du SP dans la phrase,
-
le critère SP détaché / lié,
-
la morphologie du SP (selon que)
-
la dénotation du SN régi,
-
la morphologie du SN régi,
-
certaines caractéristiques du cotexte phrastique (le lexique de la variation pour les
selonD ; les guillemets, les données quantitatives et le conditionnel "épistémique" pour
les selonE ; les temps verbaux et la présence / absence de verbes modaux pour les
selon X frontaux complétés par un N / Np de loi).
Certains indices contribuent seulement à identifier la valeur sémantique d’un selon X
(les indices lexico-référentiels et temporels). D’autres permettent également d’évaluer son PCT
s’il s’agit d’un selonE (les indices positionnels et ponctuationnels). Ces indices peuvent être
exploités par un système automatique pour repérer dans un texte donné les selonE dotés de
potentiel cadratif textuel.
1
Cf. 1.2.2.1. et 4.5.2.1..
151
2.7
REGLES PERMETTANT DE REPERER
LES SELON X ENONCIATIFS
Le système de règles que nous allons proposer a été conçu pour identifier les selonE
susceptibles de jouer un rôle cadratif (E) et écarter de la sélection les autres emplois, à
savoir les selonE dénués de potentiel cadratif textuel (E sans PCT), les selonC (C) et les selonD
(D). Les 27 règles (R) qui composent le système permettent d'aboutir à une décision
pertinente pour la tâche à résoudre pour 97,25% des selon X du corpus SELON. Nous
considérons qu’une règle remplit la tâche visée quand elle aboutit aux décisions suivantes :
"E", "C / D", "E sans PCT", ou encore "C / D / E sans PCT". Dans les 2,75% de selon X non
traités par les règles, plus de 90% sont énonciatifs. On a donc ajouté une 28ème règle qui
concerne les indicateurs non traités par les règles 1 à 27, et qui préconise de les considérer
comme énonciatifs. La marge d'erreur de la 28ème règle est extrêmement faible.
Les indices positionnels et ponctuationnels sont parmi les plus opératoires. En effet,
98% des selon X frontaux sont énonciatifs et les 2% restants se départagent entre selonD
conjonctifs (selon que) et selonC. La forme selon que, qui signale toujours un emploi
"dépendance", est traitée par la R1. Les selon X initiaux dont le SN tête renvoie à un modèle
prescriptif ou prédictif, qui peuvent être des selonE ou des selonC extra-prédicatifs, sont pris
en charge par la R24, qui exploite certaines propriétés de la phrase pour les départager. Les
autres selon X frontaux sont identifiés comme des énonciatifs disposant de PCT (sachant
que les selonE frontaux jouissent tous de PCT), à sélectionner pour la tâche de délimitation de
portée (R20).
A l’inverse, les selon X finaux, liés, "isolés" (placés entre guillemets, parenthèses ou
tirets) et ceux qui figurent dans une sous-phrase ne seront pas retenus pour cette tâche (R 4
à 6 et 7 à 10). Il peut en effet s’agir de selonC/D ou de selonE sans PCT : les selonE finaux, liés,
ainsi que les selonE "isolés" et ceux qui apparaissent dans une sous-phrase (dits à "portée
étroite") sont privés de PCT. Les emplois rencontrés dans une note appelée en cours de
phrase ont toutes les chances d’être des selonE sans PCT, à écarter également de la sélection
152
(R11)1. Partant, seuls les SP détachés, intraphrastiques ou placés dans une note appelée
en fin de phrase, et qui ne sont ni isolés ni inscrits dans une sous-phrase, nécessitent le
recours à d’autres indices.
Le critère de la dénotation de X, qui intervient certainement de façon cruciale dans
l'interprétation, nécessiterait, pour être exploité pleinement par un logiciel, l'établissement de
longues listes de vocabulaire, jamais totalement exhaustives2. C’est pourquoi les règles que
nous proposons ne l’utilisent que partiellement, et lorsque la liste est courte. Ainsi, une liste
de N "d’expression" est mise à contribution par la R3, qui permet d’écarter de la sélection
les selon X régissant un N appartenant à cette liste, qui peuvent être des selonE "de reprise"
(donc sans PCT) ou des selonD, à l’extrême rigueur. De même, une liste de N de modèles
prescriptifs ou prédictifs (qui peuvent compléter les selonE et les selonC) est utilisée par les
R 20 et 24 à 27.
Quand le problème de l’anaphore n’est pas impliqué, la morphosyntaxe du
désignateur régi est un indice très opératoire. Les nombreuses règles qui l’exploitent font
appel à des listes courtes (eg. ARTdéf : le / l’ / la / les) et peuvent requérir l’utilisation d’un
étiqueteur catégoriel. Les R 13 à 19 et 21 à 23 repèrent les emplois qui sont à coup sûr des
selonE : quand X est un Pro (sauf Prorel), un SN quantifié, un Np sans déterminant (R13), ou
un Np avec déterminant n’appartenant pas à la liste des Np de "loi" (R14), un SNdéf suivi d’un
Np nu (R15), un SNpos complété par un Np nu apposé (R16) ou par un SNdéf suivi d’un Np nu
(R17), un SNindéf ayant pour tête le N source(s) (R18), un SNindéf étendu par un SP introduit
par au / à la (R19), un SN suivi d’un complément de date apposé (R21), un SN étendu par un
SP introduit par de, suivi par un Np apposé (R22), un SN étendu par un participe passé de la
liste cité(es) / diffusé(es) / paru(es) / présenté(es) / publié(es). D’autres règles mettent à
contribution des indices morphosyntaxiques pour disqualifier certains emplois. C’est le cas de
la R2 qui écarte de la sélection tout selon lequel / qui, qui peut être un selonC/D ou un selonE
sans PCT, et de la R12, qui étiquette comme selonC les SP dont le complément est un SN
étendu par deux ADJ coordonnés par ou.
1
Il va de soi que certains emplois présentent plusieurs des caractéristiques prises en compte séparément, et se trouvent de ce
fait concernés par diverses règles. Ainsi, un selon X peut être à la fois final, lié, et dans une sous-phrase. L’addition des
pourcentages d’occurrences couvertes par les règles ne rend donc pas compte du pourcentage d’emplois effectivement traités
par l’ensemble de ces règles cumulées. Il reste que par exemple, les règles 20 (ayant trait aux selon X initiaux) et 5
(consacrée aux selon X liés), qui ne font pas double emploi, permettent d’aboutir à une décision pertinente pour 66% du
corpus.
2
Ce type de liste est exploité par les membres de l'équipe LaLic. G. Mourad, notamment, utilise dans sa thèse (2001) une
liste de N pour repérer ce qu'il appelle les introducteurs de "citations" (les "citations" incluant les différentes formes de
discours rapporté), dont les selon X, d'après X, pour X, suivant X, etc..
153
Les indices ayant trait aux caractéristiques de la phrase sont exploités en dernier
recours, pour désambiguïser les selon X qui ne peuvent l’être au moyen des autres indices
(nous laissons de côté le conditionnel "épistémique", particulièrement difficile à utiliser en
raison de la polysémie du morphème du conditionnel). La R25 recourt à une liste de termes de
"variation" (quand l’emploi peut être un selonE ou un selonD), et les R 24 à 27 tiennent
compte des temps verbaux et de la présence / absence de verbes modaux / guillemets / chiffres
dans la phrase (lorsqu’il existe une équivoque selonE / selonC).
Les règles utilisent les symboles suivants :
→
Décision. Quand la décision n'est pas totalement satisfaisante, elle est qualifiée d'ambiguë (Ambiguïté E /
C). Si l'une des alternative est plus probable, elle est soulignée (E / C).
>
Hypothèse.
+
Succession immédiate (dans l'ordre indiqué) de deux éléments, sans séparation, même ponctuationnelle
(Selon le ministre = Selon + le + ministre).
++
Proximité en phrase vers la droite (Selon la Constitution, le gouvernement devra … = Selon la
Constitution ++ devra).
--
Proximité en phrase vers la gauche (Le rendement varie considérablement selon la machine = selon la
machine -- varie).
[…]
L'élément entre crochets est subsidiaire.
/
"Ou" (N / Np = N ou Np).
Np
Tout N, acronyme ou abréviation portant une majuscule à l'initiale (y compris M. / Mme / Mgr / SAS
etc.). La mention "Np" simple renvoie aussi bien à un item qu'à une série d'items (Mgr Carlos Cespedes),
mais elle n'englobe pas les Np précédés d'un déterminant (la Constitution), qui sont indiqués par la
séquence "ARTdéf + Np".
SN
Tout syntagme nominal plein, y compris ceux qui ont un Np pour tête.
(
Parenthèse ouvrante
)
Parenthèse fermante
-
Tiret
"…" Guillemets
Certains symboles ou expressions renvoient à des listes réduites d'items :
ADJdém
ce / cette / ces.
ADJpos
mon / ma / mes / ton / ta / tes / son / sa / ses / notre / nos / votre / vos / leur / leurs.
ARTdéf
le / la / les / l'.
ARTindéf
un / une / des.
Chiffre
1 / 2 / 3 / 4 / 5 / 6 / 7 / 8 / 9 / 10 etc..
N d'"expression"
aveu(x) / expression(s) / formulation(s) / formule(s) / mot(s) / parole(s) / propos /
rhétorique / terme(s).
154
N de "loi"
accord(s) / estimation(s) / loi(s) / législation(s) / modèle(s) / plan(s) / prévision(s) /
prédiction(s) / principe(s) / règle(s) / règlement(s) / rite(s) / rituel(s) / tradition(s).
Np de "loi"
Accord / Charte / Concordat / Constitution / Décalogue / Plan.
N de "mois"
janvier / février / mars / avril / mai / juin / juillet / août / septembre / octobre / novembre
/ décembre.
PONCT
./;/!/?/…
Prodém
celui-ci / celui-là / celle-ci / celle-là / ceux-ci / ceux-là / celles-ci / celles-là.
Proindéf / ADJindéf
beaucoup / certain(e)s / d'aucun(e)s / de multiples / de nombreux / de nombreuses /
divers(es) / la plupart / l'autre / les autres / le(s) plus / les uns / le(s) moins / l'un /
nombre / plusieurs / quelques.
Propers
moi / toi / lui / elle / nous / vous / eux / elles.
Propos
le mien / la mienne / les miens / les miennes / le tien / la tienne / les tiens / les tiennes /
le sien / la sienne / les siens / les siennes / le nôtre / la nôtre / les nôtres / le vôtre / la
vôtre / les vôtres / le leur / la leur / les leurs.
Prorel
lequel / laquelle / lesquels / lesquelles / qui.
SUB
auquel / auxquels / auxquelles / car / duquel / de laquelle / desquels / desquelles / dont /
lequel / laquelle / lesquels / lesquelles / que / qu' / qui / quoique / quoiqu' / où.
Terme de "variation" écarts / entre … et / de … à / différer / différence(s) / différent(es) / différemment /
disparités / distinctions / changer / changement / changeant(es) / diverger /
divergeant(es) / divergence(s) / ou / tantôt … tantôt / soit … soit / varier / variation(s) /
variable(s)
V "modal"
devoir / falloir / être dans l'obligation / être obligé / pouvoir / être en mesure / avoir la
possibilité / avoir le droit / être autorisé à
Le pourcentage entre parenthèses indique la proportion d'occurrences concernées par
la règle sur le corpus SELON, quand elle a pu être établie. Les règles sont hiérarchisées et
donc conçues pour être appliquées dans l'ordre prescrit.
Les règles 1 à 12 permettent de repérer les emplois qui ne seront pas retenus pour
l'application de la seconde tâche (le repérage de l'éventuel empan textuel des selonE), à savoir
les selonC/D ou les selonE privés de PCT :
R 1 : la locution conjonctive selon que
selon i / Selon i + que → D
(1% )
R 2 : les locutions relatives selon lequel / selon qui
selon i + Prorel → E sans PCT / C
(6%)
R 3 : les emplois du type selon l'expression de X
(7%)
155
selon i / Selon i + ARTdéf + N d'"expression" → E sans PCT / D
R 4 : les emplois en position finale
, + selon i ++ pas V ++ PONCT → E sans PCT / C / D
(16%)
R 5 : les emplois liés, suivant un ADJ / N / Np /PART / V
ADJ / N / Np /PART / V + selon i → E sans PCT / C / D
(22%)
R 6 : les emplois figurant à l'intérieur de parenthèses / tirets / guillemets
( / - / " +[+] selon i ++ ) / - / " / . → E sans PCT / C / D
(9%)
R 7 : les emplois figurant dans des phrases averbales
PONCT + + pas V + + selon i + + pas V + PONCT → E sans PCT
R 8 : les emplois intraphrastiques précédés d'un subordonnant [+ SN]
SUB [+ SN] + , + selon i → E sans PCT / C / D
(4%)
R 9 : les emplois intraphrastiques précédés d'une séquence subordonnant [+ SN] + V
SUB [+ SN] + V [+ V à l'infinitif] + , + selon i → E sans PCT / C / D
R 10 : les emplois intraphrastiques précédés d'un gérondif
En / en + PARTprés + , + selon i → E sans PCT / C / D
R 11 : les emplois figurant dans une note appelée en cours de phrase
( + chiffre + ) + Selon ++ pas V ++ . → E sans PCT
R 12 : selon un modèle taiwanais ou coréen
Selon i / selon i + ARTdéf / ARTindéf + N + ADJ + ou + ADJ → C
Les règles 13-23 identifient les selonE potentiellement cadratifs :
R 13 : selon Propers / Prodém / Propos / ADJindéf / Proindéf / Np
selon i / Selon i + Np / Propers / Prodém / Propos / ADJindéf / Proindéf → E
25%
R 14 : selon la Banque Mondiale
selon i / Selon i + ARTdéf [+ ADJ] + Np (sauf Np de "loi") → E
(8%)
R 15 : selon le professeur Hadden
selon i / Selon i + ARTdéf + N + Np → E
(2%)
R 16 : selon notre interlocuteur, C. Hadden / le professeur Hadden
selon i / Selon i + ADJpos + N [+ ADJ] + , [ARTdéf + N] + Np + , → E
(0,25%)
R 17 : selon un partisan
selon i / Selon i + ARTindéf + N + , → E
(0,5%)
R 18 : selon des sources officieuses
156
selon i / Selon i + ARTindéf + source(s) → E
R 19 : selon un délégué au congrès
Selon i / selon i + ARTindéf [+ des] [+ ADJ] + N [+ ADJ] + au / à la [+ ADJ] + N / Np → E
R 20 : les emplois frontaux où X n'est pas un N / Np de "loi"
PONCT + Selon i / selon i + SN (sauf N / Np de "loi") → E
(44%)
R 21 : Selon le sondage du Spiegel, 4 février 1991
Selon i / selon i + SN [+ expansions] + , + chiffre + N de "mois" → E
R 22 : Selon l'étude de L. Lifschutz, Bangladesh, the Unfinished Revolution, Zed Press,
Londres, 1979
Selon i / selon i + ARTdéf / ARTindéf [+ ADJ] + N [+ ADJ] / Np [+ de / du / de la / des + Np] +
, + Np → E
R 23 : Selon le ministre turc de l'intérieur cité par le Turkish Daily News
Selon i / selon + SN [+ expansions] + cité(es) / diffusé(es) / paru(es) / présenté(es) / publié(es)
/ [+ le / en + chiffre / N de "mois"] [+ dans / par] → E
Les règles 24-27 ne débouchent pas directement sur une décision mais supposent la
vérification préalable d'hypothèses :
R 24 : les emplois frontaux ou en note finale du type Selon le / un / ce / son modèle
. / ; / : /! / ? / …+ Selon i / selon i + Artdéf / Artindéf / ADJdém / ADJpos + N / Np de "loi" > E / C
24.1. si ++ V au temps non-sécant (PS / PC / P que P) → C
24.2. : si ++ V "modal" au temps sécant (Imp. / Prés. / Fut.) → E
24.3. : si ++ V non "modal" au temps sécant (Imp. / Prés./ Fut.) > E / C
25.3.1. : si ++ "…" / chiffres → E
25.3.2. : si ++ pas "…" / chiffres → Ambiguïté E / C
R 25 : les emplois intraphrastiques (IP) du type selon le / son N
selon i + ARTdéf / ADJpos + N (sauf N de "loi") + , > E / D
25.1. : si -- / ++ terme de "variation" → Ambiguïté D / E
25.2. : si -- / ++ pas terme de "variation" → E
R 26 : les emplois intraphrastiques du type selon la / cette / sa tradition
selon i + ARTdéf / ADJpos / ADJdém [+ même(s)] + N de "loi" + , > E / C
26.1. : si ++ / -- V au temps non-sécant (PS / PC / P que P) → C
26.2. : si ++ / -- V "modal" au temps sécant (Imp. / Prés. / Fut.) → E
26.3. : si ++ / -- V non "modal" au temps sécant (Imp. / Prés./ Fut.) > E / C
26.3.1. : si ++ "…" / chiffres → E
26.3.2. : si ++ "…" / chiffres → Ambiguïté E / C
R 27 : les emplois intraphrastiques du type selon la Constitution
selon i + ARTdéf + Np de "loi" > E / C
27.1. : si ++ / -- V au temps non-sécant (PS / PC / P que P) → C
27.2. : si ++ / -- V "modal" au temps sécant (Imp. / Prés. / Fut.) → E
157
27.3. : si ++ V non "modal" au temps sécant (Imp. / Prés./ Fut.) > E / C
27.3.1. : si ++ "…" / chiffres → E
27.3.2. : si ++ pas "…" / chiffres → Ambiguïté E / C
R 28 : les emplois non traités
selon i → E
158
CHAPITRE III : LA PORTEE
TEXTUELLE DES SELON X
ENONCIATIFS
Nous avons jusqu'à présent envisagé les circonstants énonciatifs comme marqueurs de
médiation et comme introducteurs de discours rapporté. Une troisième façon de les aborder
consiste à les considérer comme des introducteurs de cadres de discours. Cette démarche,
que nous adoptons dans cette partie et dans la suivante, s’inscrit directement dans le
programme de recherches défini par M. Charolles 1997 et développé depuis dans l’opération
ACFT (les Adverbiaux Cadratifs et leur Fonctionnement Textuel) de l’UMR LATTICE et
dans de nombreuses publications. Une fois la théorie des cadres de discours présentée et
comparée à d’autres théories proches (3.1.), nous énumérons et analysons les conditions
auxquelles les selonE sont capables d’étendre leur portée sur plusieurs phrases (3.2.). Enfin,
nous examinons les diverses situations d’hétérogénéïté énonciative dans la phrase hébergeant
les selonE fontaux qui ne mettent pas en question leur capacité à indexer d’autres phrases
(3.3.). Ces études reposent principalement sur l’observation des 325 selonE du corpus SELON
et de leur cotexte. Pour faciliter cette tâche, un formulaire conservant seulement les selonE,
159
intitulé "Selon énonciatif", a été tiré de la table SELON. Il comprend 28 champs : les 17
champs du formulaire "Selon 4 valeurs" (dont une partie concerne les facteurs bloquant le
potentiel cadratif textuel des selonE) plus 11 champs propres, ayant trait aux indices cotextuels
permettant de comprendre qu'on est sorti du cadre instauré par les selonE (dits "indices de
fermeture"), qui seront inventoriés et étudiés en quatrième partie.
3.1
LA THEORIE DES CADRES DE
DISCOURS
3.1.1 PRESENTATION DE LA THEORIE DES CADRES DE DISCOURS
La notion d'univers d'énonciation telle que nous l'entendons a été introduite par M.
Charolles (1997) dans son étude sur "l'encadrement du discours". Dans ce texte, l'auteur
propose une typologie de ce qu'il appelle les expressions introductrices de cadres de discours,
et de ces cadres eux-mêmes. Les introducteurs de cadres de discours sont des expressions
"marquant que plusieurs unités doivent être traitées de la même manière relativement à un
critère (plus ou moins) spécifié par ces expressions" (op. cit., p. 3).
Ils constituent, au même titre que les expressions anaphoriques et les connecteurs, des
marques de cohésion discursive, c'est-à-dire des outils procéduraux délivrant des
instructions relationnelles. Mais tandis que les anaphoriques et les connecteurs instituent
une relation remontante entre deux unités successives, les expressions initiatrices de cadres
regroupent plusieurs unités (propositions, phrases) à l'intérieur d'unités hiérarchiquement
supérieures, les cadres qu'elles construisent. Les cadres de discours ainsi initiés
"ont pour fonction essentielle de répartir l'information véhiculée dans des rubriques
répondant à un certain critère spécifié par l'expression introductrice." (ibid., p. 4).
Les propositions de M. Charolles 1997 ont été affinées et précisées par toute une série
de publications parues ou à paraître. Notamment, l’accent a été mis sur la distinction à établir,
au sein des constituants de phrase non intégrés syntaxiquement susceptibles d'être détachés en
160
tête de phrase, entre ceux qui portent sur les participants à la prédication, et les cadratifs, qui
ne sont pas dans ce cas. Par ailleurs, la taxinomie des cadratifs a connu des remaniements
(notamment terminologiques), pour aboutir la classification suivante :
Cadratifs
De l’énonciation
Non métadiscursifs
Cadres thématiques
De l’énoncé
Métadiscursifs
Véridictifs
Cadres organisationnels
Non véridictifs
Univers de discours
Cadres qualitatifs
Les cadres thématiques sont construits par des formules inaugurales comme
concernant X, à propos de X, au sujet de X, qui signalent que les contenus qui suivent ont X
pour thème. Les cadres organisationnels sont introduits par des expressions portant sur les
aspects métalinguistiques de l'énonciation (bref) ou des organisateurs du discours (d'une part,
d'autre part). Les cadres qualitatifs (circonstanciels) sont inaugurés par des expressions
telles que heureusement, par hasard, ou par des propositions circonstancielles détachées à
gauche, qui "apportent des précisions sur les aspects qualitatifs des états de choses dénotés"
(M. Charolles 1997, p. 32).
Les univers de discours, quant à eux, sont dits véridictifs parce que les expressions
qui les initient véhiculent une instruction véridictionnelle :
"[ils] regroupent des propositions qui se comportent de la même manière par rapport à certains
critères restreignant leur champ de validité" (ibid., p. 34).
Ils se répartissent comme suit :
Univers de discours
(cadres véridictifs)
Locatifs
Spatiaux
A
Représentatifs
Praxéologiques
C
D
Médiatifs
Génériques
Temporels
B
E
F
A : En France
B : En 1985
C : Dans le film de Luc
D : En Chimie
E : Selon Marie
F : En général
161
Les univers médiatifs sont introduits par des adverbiaux médiatifs, à savoir des
expressions indiquant la façon dont le locuteur a acquis l’information transmise dans le
constituant qu’ils indexent. Ils intègrent des propositions dont la vérité est relativisée soit à la
source d’information, soit au critère épistémique spécifié par l’expression introductrice.
Comme nous l’avons vu en 1.2., on peut distinguer parmi eux :
•
les univers inférentiels1, initiés par des expressions signalant que l’information
a été inférée à partir d’indices (Selon le taux normal de croissance, D’après le plan)
ou au moyen de procédés de raisonnement ou de calcul (Selon toute logique, D’après
mes calculs) et
•
les univers énonciatifs (ou d’énonciation), inaugurés par des expressions
marquant que l’information est empruntée et qu’elle constitue un rapport de
discours (eg. les selon et d’après énonciatifs)2.
Les procédures de répartition et de hiérarchisation de l'information induites par les
expressions introductrices d'univers impliquent plusieurs types d'opérations (cf. M.
Charolles 1997). Prenons (408) comme illustration ([…] = portée du selonE):
(408) (s319) Les spécialistes du Centre de communication avancée (CCA) du groupe EurocomHavas, à Paris, ont fait connaître en mars 1989 les premiers résultats d'une étude
monumentale qui, pendant deux ans, leur a permis de rassembler une énorme documentation
sur les modes de vie, la politique, les modes de consommation, les médias, etc., dans 23 pays
européens et d'interroger 24000 personnes. Présenté par ses auteurs comme "un message
stratégique pour les entreprises", leur rapport compte trois mille pages. L'Europe des styles
de vie y est traitée comme un parc zoologique. Selon ces publicitaires, en effet, [p le vieux
Continent est peuplé de "chats de gouttière", de "hérons", de "colombes", d' "éléphants", de
"renards", d' "écureuils", de "hiboux", de "requins", de "mouettes", d' "albatros", de "loups",
de "blaireaux" et d' "otaries". q Les "chats de gouttière" vivent au-dessus de leurs moyens ;
s'offrent des produits de beauté, des sorties et des loisirs au détriment de l'alimentation de
tous les jours ; ils aiment la publicité de type "hollywoodien", en couleurs, brillante ... r Les
"blaireaux" aiment les écrans publicitaires et le sponsoring ainsi que les séries de type Dallas
... s Les "éléphants" sont très attirés par les petites boutiques spécialisées offrant des services
personnalisés ; ils payent avant tout le service et le décor du magasin et lisent surtout des
magazines hebdomadaires d'information.]
t Ces
études ont donné lieu à de nombreuses variantes.
La première opération, l'installation des univers de discours, résulte de la
reconnaissance de l'instruction véhiculée par un introducteur, stéréotypiquement en position
1
Non pris en considération par M. Charolles 1997.
La caractérisation proposée doit être considérée comme le reflet de recherches en cours, et pas comme définitive. La
dénomination univers "médiatifs", et la définition qu’elle implique, n’est pas sans poser problème dans la mesure où elle ne
permet pas d’intégrer des marques comme les pour X "point de vue" (P. Cadiot 1991), qui, on l’a vu sous 1.4.1., ne signalent
ni l’emprunt ni l’inférence, bien qu’ils puissent faire l’objet d’une lecture énonciative.
2
162
initiale détachée. Elle consiste à fixer un cadre de véridiction dans lequel viendront s'insérer
des contenus. La notion d'"instruction véridictionnelle" ne doit pas être assimilée à celle
d'"instruction vériconditionnelle". Les modalités véhiculent une instruction vériconditionnelle
dans le sens où elles imposent un certain mode de calcul de la vérité / fausseté du contenu
propositionnel (p). En revanche, l'instruction que délivrent les introducteurs d'univers de
discours n'intervient pas dans la façon d'établir la vérité / fausseté de p, mais après que ce
calcul a été fait. La restriction qu'ils signalent n'est donc ni computationnelle, ni
vériconditionnelle, mais interprétative : ils stipulent le cadre dans lequel p est vraie1. Dans
(408), l'expression Selon ces publicitaires détermine l'installation d'un UE en précisant le
critère relativement auquel les contenus qu'elle indexe sont vérifiés.
Une fois un univers installé, les constituants arrivants prennent place, sauf indication
contraire, dans cet univers, selon le principe général d'attachement à gauche. Il s'agit de
l'opération d'intégration de contenus dans un univers ouvert. Ces constituants peuvent être
de divers formats et nature, la proposition étant l'unité la plus courante. En (408), l'UE initié
par Selon ces publicitaires intègre p, q, r et s.
L'installation d'un univers de discours s'accompagne de la projection d'un ensemble
d'autres univers virtuels correspondant à l'ensemble des circonstances de même type que
celles spécifiées par l'expression introductrice, mais qui s’en différencient de façon plus ou
moins prédictible. Dans notre exemple, en comprenant que certaines propositions ne sont
vraies que pour les publicitaires en question, on projette par inférence locale d'autres univers
de croyance, et au premier chef, celui du locuteur, le plus accessible pragmatiquement. Les
univers préalablement projetés sont très souvent instanciés dans la suite du texte. Dans ce cas,
on parle d'unification de l'univers parent (virtuel) avec l'univers arrivant (actuel). C'est ce
qu'on observe en (408), où ce qui est exprimé dans le deuxième paragraphe relève de l'univers
épistémique du locuteur.
Etant donné le principe de rattachement à gauche, un univers en cours perdure tant
qu’aucune marque ne vient indiquer qu’il doit être fermé. L'arrivée d'un nouvel introducteur
d'univers ou d'autres indices signalent très souvent la clôture de l'univers activé et appelent
1
Sous 1.2.2.1., nous mettons en œuvre une série de tests mettant en évidence que Selon Sophie n'est pas une modalité,
contrairement à Selon toute apparence.
163
l'installation d'un nouvel univers. Dans (408), on interprète le deuxième paragraphe comme
un retour à la réalité du locuteur, et ce à la faveur de plusieurs indices de clôture :
- le saut de paragraphe qui suit s (indice typodispositionnel), qui indique la volonté du
rédacteur de présenter les deux portions de texte ainsi séparées comme des unités distinctes ;
- le changement de temps verbal (indice temporel), du présent à valeur permanente
(qui traduit ce que les publicitaires considèrent comme des vérités d'ordre général) au passé
composé (qui marque le retour au récit commencé dans les premières lignes de l'extrait) ;
- le SN démonstratif ces études (indice référentiel), qui non seulement coréfère avec
des expressions du cotexte antérieur à l'installation de l'UE1 mais encore anaphorise de façon
métalinguistique l'ensemble du contenu de l'UE. A ce double titre, l'anaphorique démonstratif
ces études suffirait à signaler la clôture de l'UE.
Outre les marques typodispositionnelles comme le saut de paragraphe, les expressions
anaphoriques et les morphèmes temporels, toutes les marques de cohésion textuelle jouant
sur les différents plans d'organisation du discours2 sont susceptibles d'intervenir comme
indices de clôture d'univers. Comme dans (408), on a le plus souvent affaire à une
cooccurrence de marques agissant en synergie. Ces phénomènes de cooccurrences sont
typiques des marques relevant des plans d'organisation du discours qui fonctionnent comme
des outils instructionnels, procéduraux, déclenchant des heuristiques préférentielles. Dans
l'interaction entre marques, ces heuristiques se combinent pour se renforcer ((408)), ou au
contraire pour se contrecarrer.
Les relations entre les contenus propositionnels de deux univers contigus sont très
variables, dans la mesure où elles s'entremêlent à celles que le lecteur est amené à nouer entre
les propositions successives du texte. En (408), les propositions p, q, r et s insérées dans l'UE
constituent des élaborations de la dernière phrase de ce qui est par défaut l'univers du
locuteur (L'Europe des styles de vie y est traitée comme un parc zoologique). La notion
d'"élaboration", due à M.A.K. Halliday 1994 renvoie à une relation logico-sémantique entre
propositions, phrases ou unités textuelles plus étendues3. G. Thompson 1996 la décrit ainsi :
1
Dans l'UE initié par Selon ces publicitaires, on observe ce que B. Combettes (1983) appelle une progression linéaire : la
phrase inaugurale énumère dans sa partie rhématique un certain nombre de sujets qui deviennent respectivement les thèmes
des phrases ultérieures. Cette progression confère une grande cohérence à la séquence et contribue largement à son
appréhension comme une unité de sens. T rompt cette progression en revenant avec le SN démonstratif Ces études au thème
antérieur à l'installation de l'UE rendant compte des études des publicitaires.
2
Cf. M. Charolles 1993
3
Cette relation se retrouve dans les approches computationnelles comme la RST, i. e. Rhethorical Structure Theory (W. C.
Mann et S. Thompson 1988) et la SDRT, i .e. Segmented Discourse Structure Theory (N. Asher 1993). Pour une présentation
des deux modèles, cf. M.P. Pery-Woodley ed., 2001.
164
Une "clause" élaborative n'ajoute pas d'élément essentiellement nouveau au message, mais
fournit plus d'informations à propos de ce dont on dispose déjà. Elle peut se rattacher à
l'ensemble du message, ou seulement à une part de celui-ci ; et elle peut le répéter, le clarifier
ou l'exemplifier (…). (1996 : 201 ; nous traduisons).
En (408), cette relation est inférée de la progression thématique. L'installation de l'UE
s'insère dans cette progression : il continue à être question du rapport des publicitaires et des
informations qu'il contient. En revanche, t, appartenant à la réalité du locuteur enchaîne plutôt
sur ce qui précède l'installation de l'UE. L'UE ne représente qu'une sorte de parenthèse
("élaborative") par rapport à la narration du début de l'extrait, et le locuteur, quand il reprend
la parole à son compte en t, continue son récit là où il l'avait laissé. Ce mouvement est entre
autres marqué par le saut de paragraphe. Cet exemple est loin d'épuiser la diversité des
interactions entre relations interpropositionnelles et découpage en univers et en cadres de
discours. Toutefois, on le verra, la relation d’élaboration intervient très souvent dans les
segement textuels impliquant des selonE (que ce soit entre le contenu de l’UE et ce qui
précède ou entre les diverses composantes de l’UE)1.
L'installation d'un nouvel univers ne suppose pas forcément la fermeture de l'univers
en cours. L'univers arrivant peut être subordonné au précédent (sans que l'inverse soit tout à
fait exclu). La décision qui consiste à clore ou à subdiviser un univers dépend à la fois des
connaissances d'arrière-plan de l'interprétant et de l'interprétation du texte. Dans le cas où il y
a succession de deux introducteurs d'univers de même type, et que ce sont des SP par
exemple, on peut subordonner l'univers entrant sous l'univers en cours si le désignateur régi
du premier SP dispose d'une plus grande extension que le second :
(409) En Italie, [on mange des pâtes à tous les repas. Dans le nord, [on préfère les penne], et
dans le sud [les cannellonis]].
Si la première expression réfère à une catégorie sous-ordonnée à la seconde, la subordination
est exclue. Quand les expressions initiatrices n'instancient pas des univers de même type (par
exemple un univers énonciatif et un univers spatial), ou lorsqu'un introducteur d'univers est
suivi d'une marque jouant sur d'autres plans d'organisation du discours (connecteur, anaphore,
etc.), le choix entre clôture et subordination dépend, comme nous le montrerons dans la suite
(quatrième partie), du sens et / ou de la marque utilisée.
D'un point de vue épistémologique, la théorie des cadres de discours est une théorie
textuelle qui se fonde sur l'étude des marques de cohésion et spécifiquement sur les
1
Voir tout particulièrement 4.1. et 4.3..
165
opérations intervenant dans la répartition de l'information. Elle postule qu'un sous-ensemble
de ces marques, à savoir les adverbiaux cadratifs, a pour fonction de subdiviser les
informations contenues dans les textes. Les procédures de répartition de l'information sont,
comme toutes celles qui entrent dans le calcul de la cohésion d'un texte, des opérations
mettant en œuvre les capacités de l'interprétant à repérer les marques pertinentes et à saisir les
instructions qu'elles véhiculent. En outre, elles requièrent la mise en relation de marques de
nature diverse entrant dans un réseau de correspondances et de contrastes. Etudier un
introducteur d'univers, c'est donc aussi prendre en compte les conditions locales de son
efficience et les indices cotextuels de péremption de celle-ci. Ce qui nécessite,
méthodologiquement, une approche incrémentale, à savoir une analyse concentrée sur les
aspects temporels et dynamiques de l'interprétation.
De ce point de vue, l'étude du fonctionnement des expressions initiatrices d'univers
rejoint la méthode d'exploration cotextuelle1, qui établit un lien entre des "indicateurs" et
des "indices". Dans notre cas, les indicateurs sont les selonE, et les indices, les marques
signalant la fermeture de l'UE. La méthode d'exploration contextuelle a surtout été exploitée
dans le cadre du traitement automatique, mais elle procède implicitement du postulat
théorique que les opérations de traitement sont inscrites dans le temps et que les choix
interprétatifs résultent de processus allant de la formulation d'hypothèses à leur vérification ou
au contraire à leur révision.
Textuelle, la théorie de l'encadrement du discours est également un théorie cognitive :
elle établit les principes (heuristiques) qui régissent les opérations de répartition de
l'information guidées par des marques linguistiques (ou typographiques). M. Charolles
souligne la dimension cognitive de ces opérations. La complexité, le caractère temporel et
dynamique des opérations en jeu laisse supposer que l'interprétant, pour disposer en
permanence des moyens de les effectuer, construit mentalement, pas à pas, une sorte de
réplique (évolutive et révisable) de la structure d'encadrement du texte. De la même façon
qu'on postule l'élaboration incrémentale d'un modèle discursif (ou contextuel) en mémoire
sous-tendant les processus de recrutement du référent des expressions anaphoriques, on peut
en effet expliquer la capacité à suivre la "progression cadrative" d'un texte en faisant
l'hypothèse qu'elle est petit à petit enregistrée (voire cartographiée) en mémoire. Les
opérations de subordination d'univers et de mise en relation des univers entre eux, notamment,
requièrent la mémorisation temporaire d'au moins une partie de l'ensemble des cadres mis en
1
Présentée en introduction de deuxième partie.
166
place à la suite de la lecture. On peut faire l'hypothèse que les structures cadratives, les
assemblages argumentatifs et les chaînes de référence ne sont pas conservés dans les mêmes
"buffers" que les contenus propositionnels. Ce qui suppose l'attribution d'un "statut cognitif"
différent aux introducteurs d'univers et aux contenus propositionnels. En se fondant sur les
connaissances concernant le traitement de l'anaphore et des connecteurs, on peut aussi
supposer que ce n'est pas la totalité des informations dont on a pris connaissance qui est ainsi
stockée, mais seulement les éléments nécessaires à la saisie locale de la cohésion du texte, à
savoir, outre la structure argumentative et les référents dotés d'une certaine saillance, la
structure cadrative en cours où en fin d'efficience.
La notion de projection d'univers parents est une notion purement cognitive.
Projeter un univers parent, c'est en effet prévoir une étape potentielle de la suite du discours.
M. Charolles parle d'inférence locale, c'est-à-dire d'"inférence directement déclenchée dans
le traitement en temps réel par des formes d'expressions précises" (op. cit. : 8)1. La mise en
exergue d'un constituant (prototypiquement en position initiale détachée) incite l'interprétant à
lui porter une attention particulière. Etant donné les principes de qualité et de quantité de H.P.
Grice (1979), il s'attend à ce que l'instruction véhiculée par ce constituant joue un rôle
déterminant dans la suite du discours. Les introducteurs d'univers, qui indiquent que certaines
propositions ne sont vraies que relativement à un certain critère, peuvent laisser entendre
qu'elles ne le sont pas selon un autre critère. La perception de cette implicature par
l'interprétant l'amène à faire l'hypothèse que le texte pourra par la suite envisager les choses
sous l'angle de ce critère.
M. Charolles 19972 considère que la projection de l'univers du locuteur n'est pas une
opération concomitante à toute prise de parole, mais une opération dépendante de celle qui
consiste à installer d'autres types d'univers :
"l'attribution du texte à un [locuteur] n'est pas manifeste tant qu'aucun univers spécifié n'a été
mis en place : la parole du locuteur rédacteur ne paraît comme telle (c'est-à-dire comme
incarnant la voie universelle du vrai) que par différence. Lorsque le texte ne comporte
aucune expression introductrice d'univers d'énonciation affectant des contenus propositionnels
à un énonciateur déterminé, il se présente comme transparent, les propositions semblent
n'émaner de personne et dire les choses d'elles-mêmes." (ibid. : 64, c'est nous qui graissons).
Dans le cas des UE, le phénomène est clair. Un UE ne peut pas constituer à lui seul un texte, si
l'on excepte le cas particulier de certains univers fictionnels (contes, légendes, etc.) qui
peuvent être intégralement ramassés sous une étiquette comme Selon la légende (l'équivalent
1
Par opposition aux hypothèses anticipatrices liées à la connaissance du schéma compositionnel canonique d'un type ou d'un
genre de texte.
2
Ainsi que M. Charolles et B. Pachoud 2002.
167
du Or dit le conte médiéval). Après l'installation d'un UE, le locuteur reprend presque toujours
la parole, parfois dans la phrase même qui héberge l'introducteur énonciatif. Dans notre
corpus, nous relevons un seul texte où l'UE est la dernière composante du texte et où, par
conséquent, l'univers du locuteur (projeté à la faveur de l'installation de l'UE) n'est pas unifié
avec un univers concret.
3.1.2 THEORIES PROCHES
3.1.2.1 Univers de discours et espaces mentaux
Pour rendre compte des phénomènes d'encadrement du discours, M. Charolles (1997)
utilise un formalisme et un vocabulaire théorique inspirés pour une part de la théorie des
espaces mentaux de G. Fauconnier (1984) : la notion d'"univers de discours" n'est pas
étrangère à celle d'"espace mental".
Mais la différence entre ces deux concepts n'est pas seulement terminologique. La
théorie de l'encadrement du discours et la théorie des espaces mentaux ne s'assignent pas le
même but, ce qui explique qu'elles ne traitent pas toujours des mêmes objets, et qu'elles
n'emploient pas les mêmes méthodes. La théorie des cadres de discours, qui vise à décrire le
jeu des marques et opérations d'encadrement, se fonde sur l'observation de séquences
discursives attestées. Les cadres discursifs (dont les univers de discours) sont des entités
abstraites, mais ils ont aussi une existence concrète : ce sont des composantes
"topographiques" du texte, délimitées à droite et à gauche par des marques de cohésion.
En revanche, la théorie des espaces mentaux, qui se propose essentiellement de rendre
compte de phénomènes ayant trait à l'interprétation et à la reprise de certaines expressions
référentielles, s'appuie sur des énoncés isolés, fabriqués, et de formes très diverses
(comprenant ou non des compléments adverbiaux détachés). Les phénomènes étudiés
concernent certaines catégories de descriptions (en particulier les descriptions définies). Par
"espace mental", G. Fauconnier entend une construction mentale et abstraite élaborée par
l'interprétant. Pour expliquer par exemple que nous puissions comprendre un énoncé comme
le bien connu
(410) L'omelette au jambon est partie sans payer.
G. Fauconnier fait appel à la notion de "fonction pragmatique", directement issue de celle de
"fonction référentielle" de G. D. Nunberg (1978). Le fait qu'on soit capable d'identifier un
client au moyen d'une description du plat qu'il a consommé est une fonction pragmatique qui,
168
dans le scénario restaurant, lie le consommateur à sa consommation. L'existence de ce lien
pragmatique, psychologique, culturel, entre les deux entités déclenche l'activation d'un
connecteur qui permet d'accéder à la cible (le client) au moyen du déclencheur (la
description du met).
On constate que le fonctionnement du connecteur ne dépend pas de la présence, en tête
de phrase, d'une expression introductrice d'espace, mais de l'évocation d'une situation
stéréotypée (le restaurant). Cependant, la construction d'un espace mental peut aussi être
suscitée par certaines expressions linguistiques, que l'auteur appelle des "introducteurs
d'espaces", par exemple les expressions qui introduisent des croyances (dans l'esprit de X,
selon X, X croit que, etc.), qui dénotent des représentations de la réalité (dans le film, sur la
photo, etc.) ou les expressions modales (il est probable que, probablement). L'espace mental
peut donc avoir un ancrage linguistique, mais le problème de sa contre-partie matérielle
dans le texte n'est pas abordé. L'auteur ne s'intéresse pas à la façon dont certaines expressions
initiatrices influent à long terme sur la signification du discours, c'est-à-dire à leur fonction
cadrative. Il propose un traitement analogue pour les énoncés du type (410) et les énoncés
inaugurés par des introducteurs d'espaces, comme
(411) Dans l'esprit de Luc, la fille aux yeux bleus a les yeux verts.
inspiré de Jackendoff (1975). Dans l'interprétation non contradictoire de cette phrase, la
description la fille aux yeux bleus est le déclencheur, situé dans l'espace-parent de la "réalité"
du locuteur, déclencheur qui permet d'identifier la cible, la fille aux yeux verts, qui prend
place dans l'espace-enfant introduit par Dans l'esprit de Luc, et qui correspond aux croyances
de Luc telles que se les représente le locuteur. Traditionnellement, on parlerait dans ce cas de
lecture transparente du désignateur la fille aux yeux bleus, c'est-à-dire d'une interprétation où
l'on attribue la description au locuteur, la lecture opaque étant celle, peu pertinente, où on la
prêterait à Luc. Selon qu'on situe la description dans l'espace-enfant, l'esprit de Luc, ou dans
l'espace-parent, la "réalité" du locuteur, l'énoncé n'a pas le même sens. L'ambiguïté est bien
sûr due à la présence de l'introducteur, qui induit la construction d'un espace mental distinct
de celui de l'espace-parent par défaut qu'est celui du locuteur.
C'est ici que les deux théories comparées se rejoignent partiellement : dans le cadre de
la théorie de l'encadrement du discours, on considérerait de même le SP comme l'introducteur
de l'univers-enfant des croyances de Luc, l'univers-parent tacite étant celui du locuteur.
Mais, tandis que la théorie des espaces mentaux est mise au service d'une explication du
169
phénomène référentiel occasionné dans cet exemple par la présence de l'introducteur, celle
des cadres discursifs, sans laisser de côté ce genre de phénomène, n'en tient compte qu'à titre
secondaire : c'est l'expression introductrice qui prend le devant de la scène, et ceci en tant
qu'elle assume une fonction de répartition de l'information.
3.1.2.2 Les univers de discours selon M. Charolles et selon R. Martin
Le terme d'"univers de discours" n'est pas nouveau dans la littérature linguistique,
mais l'acception que lui donne M. Charolles 1997 est différente de celle qu'il revêt chez
d'autres auteurs. R. Martin, dans sa Logique du sens (1983), caractérise l'univers de discours
comme l"ensemble des circonstances, souvent spécifiées sous forme d'adverbes de phrase,
dans lesquelles la proposition peut être dite vraie" (p. 37). A première vue, cette définition
n'est pas très éloignée de celle de M. Charolles, puisqu'elle présente les univers de discours
comme liés aux circonstances de ce qui est dénoté dans le texte et qu'elle met l'accent sur le
rôle d'introducteurs et de "conditionneurs de vérité" que jouent les groupes adverbiaux de
phrase.
Mais les similitudes s'arrêtent là. D'abord, l'univers de discours selon M. Charolles
n'est pas seulement, rappelons-le, une projection mentale, mais aussi un "lieu" du texte,
circonscrit à droite et à gauche par des indicateurs et des indices. En revanche, l'univers de
discours selon R. Martin n'est pas un objet doté d'un pendant textuel. C'est une entité extralinguistique, instanciée par une expression linguistique : les circonstances qui conditionnent la
valeur de vérité d'une proposition..
Ensuite, R. Martin, qui, s'inscrit dans la lignée de la sémantique formelle, se focalise
sur les relations entre propositions et vérité, quand M. Charolles, qui se situe plutôt dans le
cadre d'une analyse du discours à orientation cognitiviste, s'intéresse aux relations entre
discours et interprétation. En sémantique formelle, le sens d'une proposition est sa valeur de
vérité, l'attribution de cette valeur de vérité dépendant de notre capacité à déterminer ses
conditions de vérité. Dans cette perspective, les expressions introductrices d'univers de
discours participent de ces conditions de vérité : elles entrent dans le calcul de la vérité /
fausseté de la proposition. Cette approche rend bien compte du mode de traitement d'adverbes
ou locutions de modalisation comme apparemment, visiblement, en apparence, etc., qui
influent directement sur le mode de calcul de la vérité / fausseté du dictum. Par exemple, dans
(412) Apparemment, Pierre est malade.
170
le modus est inclus dans l'établissement de la vérité de la proposition. C'est l'ensemble de la
phrase, modus compris, qui, pour être considéré comme vrai, doit renvoyer à un état de
choses du monde. La proposition modalisée n'a aucune valeur de vérité propre, ce qui
explique que le locuteur puisse difficilement enchaîner comme suit :
(413) Apparemment, Pierre est malade. Cette maladie le rend nerveux.
En effet, l'emploi du démonstratif résomptif Cette maladie laisse supposer que le locuteur
tient la maladie de Pierre pour avérée, ce qui est en contradiction avec la signification de la
première phrase, qui n'implique que l'existence de symptômes apparents de maladie chez
Pierre.
Or, il en va tout autrement quand la phrase est indexée par un introducteur d'univers1.
Interpréter correctement
(414) Aujourd'hui, Pierre est malade.
c'est comprendre qu'il est vrai que Pierre est malade, mais que cette vérité est temporellement
restreinte à aujourd'hui. Cette restriction n'est pas une condition de vérité de la proposition
introduite, elle n'a aucune incidence sur le calcul de sa vérité / fausseté, mais relativise a
posteriori (bien qu'elle soit antéposée) son champ de véridiction. D'où l'acceptabilité de
(415) Aujourd'hui, Pierre est malade. Cette maladie le rend nerveux.
où la description démonstrative anaphorise sans problème le contenu notionnel asserté du
dictum de la première phrase.
Rappelons que M. Charolles oppose les modalités de phrase aux introducteurs
d'univers en caractérisant les premières comme des constituants véhiculant une instruction
vériconditionnelle et computationnelle et les seconds comme des constituants portant une
instruction véridictionnelle et non computationnelle. Cette distinction est essentielle
puisqu'elle montre, d'un côté, la non appartenance des introducteurs d'univers à la classe des
modalités, et d'un autre côté, l'inconvénient qu'il peut y avoir à définir les adverbiaux de
phrase en général comme spécifiant des "circonstances", surtout si l'on entend par
"circonstances" des conditions de vérité.
Les objectifs de R. Martin et M. Charolles ne se recoupent donc pas. Alors que R.
Martin réforme pour les perfectionner les principes de la sémantique vériconditionnelle, M.
Charolles introduit un nouveau champ de recherche dans le cadre des études sur la cohésion
des textes. Chez lui, la notion d'univers de discours, qui ne fait pas pour autant l'économie de
celle de valeur de vérité - puisque ce qu'elle recouvre commence là où le caractère opératoire
1
Nous l'avons montré concernant les selonE en 1.2.2..
171
du concept de conditions de vérité s'arrête - est par définition discursivo-pragmatique, en tant
qu'elle renvoie à une réalité textuelle irréductible à la syntaxe et à la sémantique, et résultant
de l'application de procédures : elle contribue à mieux comprendre la façon dont le locuteur
construit et dont l'interprétant établit la cohésion d'un texte, à savoir en répartissant les
contenus propositionnels dans des rubriques homogènes du point de vue du critère précisé
dans l'introducteur1.
3.1.2.3 Intégration à un cadre versus subordination modale
M. Charolles 1997 note que les phénomènes d'encadrement du discours sont
apparentés à ceux que C. Roberts (1989), suivi de F. Corblin (1994), traitent en terme de
"subordination modale"2. De fait, pour expliquer l'inacceptabilité d'une séquence comme
(416) par opposition à l'acceptabilité de (417)
(416) a. Si Jean a acheté un livre, il doit maintenant être à la maison en train de le lire.
b. * c'est un policier.
(417) a. Si Jean a acheté un livre, il doit maintenant être à la maison en train de le lire.
b. C'est probablement un policier.
C. Roberts (1989) explique que (417b) est recevable dans ce cotexte parce qu'elle peut être
interprétée "comme une sorte de continuation du conditionnel de (a), comme si elle était
coordonnée avec la principale" (p. 684, nous traduisons, ainsi que les autres citations de cette
section). C'est la présence de l'adverbe modalisateur probablement qui permet de comprendre
(b) comme une extension du mode non factuel de (a). Comme la principale de (a), (b) est
"modalement subordonnée" à la proposition conditionnelle : dans la structure de
représentation du discours, elle se trouve à un niveau inférieur à celui qu'occupe la
conditionnelle. En termes de mondes possibles, (417) est interprétée comme suit : "dans tous
les mondes où il y a un livre qu'un individu nommé Jean a acheté, Jean est en train de lire le
livre et c'est un policier."
(416b) n'est pas une suite possible de (416a) parce qu'elle ne contient aucun
modalisateur qui marque sa subordination modale à la conditionnelle. C'est une assertion, où
1
Il est vrai que le discours, et des préoccupations auparavant réservées à la pragmatique, ayant trait à l'interprétation (et à ses
aspects dynamiques), à l'utilisateur, au contexte, ont été progressivement introduits dans le paradigme de la sémantique
formelle, et qu'il n'est plus pertinent aujourd'hui de renvoyer dos à dos sémantique et pragmatique (cf. notamment le constat
dans ce sens de F. Corblin et C. Beyssade 1996). Les remarques qui précèdent doivent être relativisées à cet effacement
progressif de la frontière entre ces deux sous-disciplines de la linguistique : si la théorie de l'encadrement du discours ne
revendique pas son appartenance à la sémantique formelle, elle partage certains de ses postulats fondamentaux.
2
Dans la continuation de la théorie des représentations discursives (DRT) de H. Kamp et U. Reyle (1993).
172
l'on prédique quelque chose d'un référent censé exister effectivement. Or, le supposé
antécédent du démonstratif élidé c' , à savoir le SN indéfini un livre, instancie un référent qui
peut ne pas exister dans la réalité. En effet, une entité qui a été introduite par un SNindéf dans
une proposition au mode non-factuel peut n'exister que dans un monde possible, et pas dans le
monde réel. D'où l'acceptabilité de (417b), et l'inacceptabilité de (416b).
On constate que, à certains points de vue, la notion de "subordination modale" n'est
pas très éloignée de celle d'intégration à un cadre de discours : superficiellement, on pourrait
considérer que la proposition conditionnelle de (417) introduit un cadre dans lequel viennent
s'intégrer la principale de (a), et (b). De la même façon que C. Roberts montre que la
conditionnelle de (416) et (417) est située, dans la structure de représentation du discours, à
un niveau hyperordonné par rapport aux propositions qui suivent, M. Charolles présente les
introducteurs d'univers comme des constructeurs d'unités hiérarchiquement supérieures aux
propositions qu'ils indexent, les cadres. Le phénomène d'extension de la portée de
l'opérateur modal à une phrase ultérieure qui ne le contient pas peut être rapproché de celui de
l'intégration à distance d'une proposition par un introducteur placé dans une phrase du
cotexte gauche.
Ces rapprochements s'imposent d'autant plus que C. Roberts envisage des cas de
subordination modale impliquant des opérateurs non-modaux, comme les adverbiaux de
quantification dans (418)
(418) a. Pierre rencontre une fille à tous les congrès.
b. Elle va toujours au banquet avec lui.
c. La fille est généralement très jolie.
L'auteur explique que à tous les congrès dans (a) détermine une série limitée de cas qui sont
saillants contextuellement et restreignent le domaine de toujours dans (b) et de généralement
dans (c). Elle considère à tous les congrès comme un opérateur de "situation", qui ajoute
une condition de vérité à celles qui sont requises pour que les propositions de (418) soient
vraies. Dans cette perspective, les "situations" sont donc des "mondes partiels", les mondes
possibles n'étant que "le cas limite de situations totales" (op. cit. : 716-717). Partant de cette
notion de "monde partiel", C. Roberts propose de rassembler les cas de figure modaux du type
(416) et (417), et non-modaux du type (418) dans une analyse unifiée de ce qu'elle appelle la
"subordination discursive généralisée" qu'elle définit ainsi :
"La subordination modale est un phénomène dans lequel l'interprétation d'une proposition α
est appréhendée comme impliquant un opérateur modal [explicite ou implicite] dont la force
est relativisée à un ensemble β de propositions données dans le cotexte. Nous dirons que dans
ce cotexte, α est interprétée comme modalement subordonnée aux propositions de β, ou, plus
173
précisément, que α est modalement subordonnée aux propositions (s'il s'agit de propositions)
utilisées pour exprimer β. Au niveau intraphrastique, la principale d'une phrase hypothétique
est modalement subordonnée à la conditionnelle […]. Au niveau interphrastique, la
subordination modale implique la réutilisation de matériaux antérieurs qui servent
d'antécédents à la proposition subordonnée." (op. cit., p. 718).
On peut s'interroger sur la pertinence de cet amalgame. Les phénomènes observés par
C. Roberts sont des versions textuelles de ceux qu'occasionnent les quantifieurs et les autres
opérateurs dans le domaine de la phrase, et qu'on qualifie en linguistique formelle de
phénomènes de portée ("scope") : dans un énoncé comme (417), l'auteur souligne la façon
dont la conditionnelle, qui étend sa portée sur l'ensemble de l'énoncé, induit l'emploi postphrastique d'un mode ou d'une expression non factuels et annexe du même coup le champ du
modalisateur probablement. Avec un exemple comme (418), C. Roberts ramène le
phénomène en jeu à un traditionnel phénomène de portée du quantifieur en montrant la
manière dont le circonstant temporel comportant un indicateur de quantification globalisante,
qui indexe la séquence complète, restreint le domaine de quantification de toujours et
généralement et influe sur l'interprétation des anaphoriques. A l'appui de cette lecture de
l'auteur, précisons que dans tous les exemples qu'elle produit pour illustrer la subordination
modale avec opérateurs non modaux, "l'antécédent" est quantifié (Dans chaque pièce (…),
toutes les heures (…)). Or, les phénomènes épinglés ne nous semblent pas spécifiquement
liés à la présence d'un quantificateur dans le complément prépositionnel, mais à la seule
existence de ce complément, temporel ou spatial. Si l'on transforme (418) en ôtant le
marqueur de quantification :
(418') a. Au congrès, Pierre a rencontré une fille.
b. Elle est allée au banquet avec lui.
c. La fille était très jolie.
on observe également ce que pointe C. Roberts dans (418), à savoir que les situations
dénotées dans (b) et (c) sont tacitement situées par rapport à la situation de base plantée par le
locatif, et que les anaphoriques, entre autres, doivent être saturés en tenant compte de cette
localisation. Dans les termes de M. Charolles, Au congrès introduit un univers spatial et
temporel dans lequel sont intégrées (b) et (c).
Ceci posé, on se demandera si ce qui a lieu en (418) et (418') est bien du même ordre
que ce qu'exemplifie (417). Autrement dit, est-on bien, avec (418) et (418'), en présence d'un
phénomène de subordination modale, c'est-à-dire d'une forme de modalisation à échelle
textuelle ? Que l'ensemble de ces faits entretiennent certaines relations (en tant qu'ils ont trait
174
à la subordination d'unités de discours sous d'autres unités) n'est pas à mettre en doute, mais il
n'empêche que l'assimilation pure et simple d'un circonstant spatio-temporel à un opérateur
modal peut être interrogée. Appelons l'attention sur le fait que si dans (417), l'opération de
subordination de (b) sous la conditionnelle de (a) nécessite la présence d'un opérateur nonfactuel (probablement), la satisfaction de cette condition ou d'une condition analogue n'est
nullement requise en (418'b) et (418'c) qui sont naturellement rattachés à Au congrès. Dans
(418b) et (418c), la présence de toujours et généralement (facultative car inférable) est certes
due au caractère itératif de (418a), marqué par la morphologie du complément périphérique,
mais c'est là un phénomène qui doit être distingué de celui de la pure "subordination" au
circonstant.
Dès lors, il paraît difficile de considérer à tous les congrès comme un opérateur modal,
au même titre qu'une conditionnelle en si, par exemple. Il n'impose pas un mode particulier de
calcul des propositions avec lesquelles il se trouve en incidence : que l'événement dénoté ait
lieu à tous les congrès ne change rien à la valeur de vérité / fausseté des propositions Pierre
rencontre une fille, et de Elle va au banquet avec lui. Si les conditions sont remplies (que
l'individu nommé Pierre rencontre une fille), il est de toute façon vrai que Pierre rencontre une
fille. Le circonstant ne fait que relativiser la véridicité de ce fait à un cadre spatio-temporel.
Comme R. Martin, C. Roberts traite des modalisateurs et des adverbiaux en les
considérant uniformément comme des opérateurs intervenant dans le calcul de la vérité /
fausseté de la phrase. Mais le propos de C. Roberts est discursif, et c'est sur l'effet cotextuel
de ces opérateurs qu'elle se penche, ce qui apparente plus étroitement la notion de
subordination modale à celle d'intégration dans un cadre. Toutefois, le traitement unifié des
deux types d'"antécédents" que propose C. Roberts ne paraît pas satisfaisant. Concernant les
expressions comme à tous les congrès, la notion d'introducteur d'univers, totalement distincte
de celle de modalité, semble plus adéquate. D'autre part, elle n'a pas la même vocation,
puisqu'elle suppose la focalisation sur les marques et opérations d'encadrement en ellesmêmes, tandis que celle de subordination modale a été forgée dans le but principal de rendre
compte de phénomènes d'anaphore et de quantification. Au total il ressort que les notions
introduites par M. Charolles dans la théorie de l'encadrement du discours ne recouvrent
proprement aucunes de celles qui les avoisinent dans la littérature.
175
3.2
LE POTENTIEL CADRATIF TEXTUEL
DES SELON X ENONCIATIFS
Dans notre corpus, 16% des selonE présentent une portée textuelle (ils portent sur
plusieurs phrases graphiques). L’observation du corpus montre que la première condition à
l’encadrement
textuel
est positionnelle. En effet, seuls les emplois frontaux,
intraphrastiques et ceux qui sont placés dans une note appelée en fin de phrase
présentent une portée textuelle :
Portée extraphrastique
I
25%
NF
18%
IP
7%
F
NIP
Tous
16%
Tableau 4. : Proportion de selon énonciatifs présentant une portée extraphrastique, selon leur position
Nb. : I = initial ou frontal ; IP = intraphrastique ; F = final ; NIP = renvoyé dans une note appelée en cours de
phrase ; NF = renvoyé dans une note appelée en fin de phrase.1
Ces emplois sont soumis à une seconde condition, relative à la nature de leur support
d’incidence. A l’échelle de la phrase graphique, les selonE peuvent être incidents à (et porter
sur) la phrase ("portée phrastique large"), mais aussi être incidents à (et porter sur) une
proposition (relative, conjonctive, coordonnée, apposée, incidente), ou un constituant non
propositionnel, syntagme ou mot ("portée phrastique étroite"). Or, seuls les emplois à portée
phrastique large ont également une portée textuelle2. Cela ne siginfie pas que tous ces emplois
encadrent effectivement plusieurs phrases, mais que la portée phrastique large est une
condition nécessaire à la portée textuelle. Les cas qui se présentent sont donc les suivants :
- Portée phrastique étroite : pas de portée textuelle
- Portée phrastique large
portée textuelle
pas de portée textuelle
Une troisième condition est que le SP ne figure pas entre parenthèses, tirets,
guillemets, ou dans une phrase averbale. Dans ces cas, le SP est dit "isolé". Même s’il
1
Les étiquettes positionnelles ont été définies sous 2.1..
A. Borillo 2004 note que selon moi et d’autres adverbiaux contenant un déictique de première personne, qu’elle appelle
"Adverbes d’opinion forte", peuvent avoir une "portée maximale" (la phrase entière et éventuellement les phrases qui
suivent) ou réduite à un mot ou syntagme, et remarque que dans le premier cas, ils s’attachent à "la croyance du locuteur et
son évaluation de la vérité de la proposition", tandis que dans le second, ils concernent plutôt ou aussi "son jugement, son
évaluation axiologique ou affective" (p. 39). Nous n’avons pas constaté de différence de cet ordre s’agissant des selonE (étant
entendu que dans leur cas, la nuance sémantique concernerait la position de l’énonciateur, et non du locuteur, à l’égard du
contenu indexé).
2
176
apparaît dans une position propice et s’il porte sur la phrase, il n’est pas en mesure d’intégrer
d’autres phrases.
En résumé, un selonE dispose de potentiel cadratif textuel (PCT) - capacité à porter
sur des contenus de format discursif - à trois conditions :
1) qu’il n’apparaisse pas en position finale,
2) qu’il soit incident à (et porte sur) la phrase,
3) qu’il ne soit pas "isolé".
Dans ce qui suit, nous présenterons les selonE dotés de PCT (3.2.1.), avant d’examiner les
emplois privés de PCT (3.2.2.) et tenterons d’expliquer les phénomènes observés.
3.2.1 LES EMPLOIS DOTES DE POTENTIEL CADRATIF TEXTUEL
Les selonE dotés de PCT (65% du corpus énonciatif) comprennent :
- tous les emplois frontaux, qui ont toujours une "portée large" (condition 2.)
- les emplois intraphrastiques et les emplois renvoyés dans une note de bas de page (et
incidents au texte principal) qui portent sur la phrase (condition 2.) et ne sont pas "isolés"
(condition 3.), à savoir 26% des IP et 82% des NF.
PCT
I
100%
NF
82%
IP
26%
F
NIP
Tous
65%
Tableau 5. : Proportion de selonE dotés PCT, selon leur position
Nous parlons de portée sur la phrase ou de "portée phrastique large" même quand le
selonE porte seulement sur la matrice ou la première indépendante de la phrase et que des
propositions enchâssées, incidentes ou des constituants non propositionnels échappent à sa
portée. Dans cette situation, le selonE conserve son PCT, ce qui montre que la condition
essentielle à cette propriété est qu’il soit incident à la matrice ou à la première proposition
indépendante de la phrase. A un niveau superficiel d'analyse, on pourrait en déduire que cette
condition est de nature syntaxique. Or, si l'on considère les relations syntaxiques comme
l'expression superficielle des relations sémantiques, on peut l’expliquer en termes
sémantiques. Pour cela, nous ferons à nouveau appel à la notion de dominance1. Rappelons
que cette notion, définie par N. Erteschick-Shir et S. Lappin 1979, et reprise par S. Ehrlich
1990, réfère à la "partie d'une phrase sur laquelle un locuteur / scripteur a l'intention d'attirer
1
Nous avons déjà exploité cette notion en 1.4.2.3. pour rendre compte de phénomènes de cohésion.
177
l'attention de l'auditeur / lecteur" (S. Ehrlich 1990 : 34), et en conséquence sur laquelle il
laisse entendre qu’il se propose d’enchaîner, référentiellement ou argumentativement. A la
suite de ses devanciers, S. Ehrlich montre que si, dans une large mesure, le cotexte discursif
détermine si un constituant doit être interprété comme dominant ou non,
"tous les constituants propositionnels, au sein de phrases complexes, ne sont pas
potentiellement dominants. En d'autres termes, certaines structures syntaxiques particulières
ne semblent pas permettre de lecture dominante, indépendamment du cotexte discursif" (p. 35,
notre traduction).
Le test permettant de déterminer si un constituant est dominant ou non consiste à reprendre au
moyen d'un Propers une expression référentielle contenue dans ce constituant. S. Ehrlich
établit que les relatives, les compléments de l'objet, les compléments du sujet et les
propositions conjointes (qui, étant également dominantes, ne peuvent devenir le topic du
discours) sont des constituants non dominants, et que, dans les phrases complexes, les
matrices sont des constituants dominants. En effet, dans une phrase complexe instanciant
plusieurs antécédents potentiels (un Np est un excellent antécédent pour le Propers), on
recrutera préférentiellement le référent introduit dans la matrice (quelle que soit la position de
celle-ci dans la phrase) pour un Propers anaphorique :
(419) a. Jacques i attend que Paul ait fini de travailler. Il i a raison.
b. Jacques i dort tandis que / bien que / quand / puisque / si Paul travaille. Il i a raison.
c. Tandis que / bien que / quand / puisque / si Paul travaille, Jacques i dort. Il i a raison.
Dans ces exemples, si l'on coïndexe le pronom il avec Jacques, c'est uniquement parce que ce
Np est localisé dans la matrice de la première phrase. Selon la terminologie de B. Combettes
(1992), généralement, la matrice donne des informations de "premier plan", et les
subordonnées des informations d'"arrière plan". C'est dans ce sens qu'elle est dominante.
Syntaxiquement superordonnée, la proposition principale est la seule unité syntaxique
indépendante des autres unités. Elaguée de ses subordonnées, elle reste un énoncé, ce qui tend
à la désigner comme le cœur sémantique, informationnel, de la phrase. La relation de
domination structurale qu'elle entretient avec les unités syntaxiques de rang inférieur a pour
pendant, ou plutôt exprime, une relation de dominance sémantique.
Ceci posé, nous tenons la solution à notre problème : en incidence avec un constituant
dominant, un selonE est présenté comme concernant le cœur informationnel de la phrase, et
par extension, d’une partie du texte, ce qui lui permet d’intégrer d’autres constituants, dans
et hors de la phrase.
178
Notons que les emplois intraphrastiques dotés de PCT (portant sur la phrase et non
"isolés") ont une plus forte propension à intégrer plusieurs phrases que les emplois frontaux :
Portée extraphrastique
IP à PCT
29%
I
25%
NF à PCT
22%
Tableau 6. : Proportion de selonE dotés de PCT présentant une portée extraphrastique (selon leur position)
Cela montre que la condition 2. (la portée sur la phrase) est plus importante que la position du
SP pour décrire les phénomènes d’encadrement textuel.
Il reste que le critère positionnel est crucial pour prévoir ces phénomènes. En effet,
plus de 80% des emplois à potentiel cadratif textuel et des emplois portant sur plusieurs
phrases graphiques sont frontaux, ce qui s’explique par le fait que les SP initiaux prédominent
dans le corpus énonciatif (53%) et qu’ils disposent toujours de PCT :
Selon E à PCT
Selon E à portée extraphrastique
I
82%
81%
IP
13%
15%
NF
4%
4%
Tableau 7. : Répartition des selonE dotés de PCT et des selonE à portée extraphrastique dans les différentes
positions
3.2.1.1 Les emplois initiaux : cas standards
Les selonE frontaux sont toujours interprétés comme portant sur la phrase, qu'il
s'agisse d'une "citation" ((420)) ou d'une restitution paraphrastique du discours originel
((421)), comportant éventuellement un îlot textuel ou une portion de discours direct ((422)) :
(420) (194) Selon M. Cesar Herrera, ["on en fait juste assez pour calmer les tensions
sociales"].
(421) (275) Selon les prévisions, la barre des 5 millions de chômeurs sera dépassée avant la fin
de l'année.
(422) (67) Selon son directeur général, M. Michel Camdessus, [les programmes d'ajustement
"demeurent encore le meilleur moyen d'améliorer le niveau de vie de la population."]
Parfois, une paraphrase est suivie d'un segment guillemeté introduit après deux points :
(423) (61) Selon l'éducateur Amnon Raz-Kertozkin, [la société israélienne se caractérise par un
fort sentiment d'étouffement : "L'individu y est continuellement sommé d'exprimer son
appartenance en s'acquittant d'un grand nombre de devoirs concrets et en se conformant à
des modèles politiques et culturels intangibles. Le départ est considéré comme le seul moyen
d'échapper à ce sentiment de devoir absolu."]
Dans ce cas, la portion au "discours indirect" sert de topique à la portion "citée" qui en
constitue une élaboration.
179
Le selonE frontal est toujours compris comme incident à la phrase pour plusieurs
raisons. Il n'est pas seulement, comme les autres SP énonciatifs, extra-prédicatif et
exophrastique, mais aussi extra-propositionnel : il n'est pas matériellement situé à l'intérieur
d'une proposition. Un élément détaché en tête de phrase jouit en outre d'une plus grande
visibilité que le reste du texte. Mis en exergue aux marges de la phrase, il marque un repère
dans le texte. C'est l'aspect iconique du procédé de détachement. Une construction frontale
détachée a enfin le privilège d'être le premier élément de la phrase dont on prend
connaissance à la lecture de celle-ci. Quand il s'agit d'un circonstant, elle a une fonction
scénique : elle met en place le cadre du reste de la phrase, en d'autres termes, elle représente
"ce dont on part" pour construire l'interprétation. Un circonstant préfixé indexe les
constituants qui lui succèdent dans la prise de connaissance du texte parce que les opérations
de traitement du discours sont temporelles, dynamiques, incrémentales.
La portée textuelle du selonE initial sera abondamment illustrée en quatrième partie.
3.2.1.2 Les emplois intraphrastiques à "portée phrastique large"
Les emplois intraphrastiques (IP) peuvent porter sur des constituants du cotexte
phrastique gauche et droit (mais seulement sur le cotexte extraphrastique droit). Quand ils
sont incidents à la phrase, ils sont généralement localisés dans la proposition principale, entre
le V et son sujet ((424)) ou entre le V et l'objet ((425)), voire entre l'auxiliaire et le participe.
Leur déplacement n'a pas d'incidence sur leur portée ((424') et (425')) :
(424) (114) [Le FIS au pouvoir, les exportations de pétrole et de gaz], selon eux, [seraient
poursuivies (…)].
(424') Selon eux, [le FIS au pouvoir, les exportations de pétrole et de gaz seraient poursuivies
(…)].
(425) (84) [Fournir à la majorité noire les services de santé (…) qui, jusqu'à présent, sont
l'apanage des Blancs causerait], selon le patronat, [la ruine de l'Etat].
(425') Selon le patronat, [fournir à la majorité noire les services de santé (…) qui, jusqu'à
présent, sont l'apanage des Blancs causerait la ruine de l'Etat].
Il arrive qu'un SP figurant dans une subordonnée préposée (concessive, comparative,
justificative, etc.) indexe la phrase entière ((426)). Dans ce cas, son déplacement ne modifie
pas sa portée ((426')) :
(426) (197) [Si ces accusations], selon lui, [n'ont pas toujours été sans fondement, aujourd'hui,
après six années de gestion déplorable du gouvernement Reagan, "les républicains sont
disqualifiés pour émettre de telles critiques"].
180
(426') Selon lui, [si ces accusations n'ont pas toujours été sans fondement, aujourd'hui, après
six années de gestion déplorable du gouvernement Reagan, "les républicains sont disqualifiés
pour émettre de telles critiques"].
Les IP à portée large fonctionnent comme les initiaux et des indices de fermeture
d'univers sont requis pour contrecarrer leur pouvoir intégrateur :
(427) (s84) [Fournir à la majorité noire les services de santé, d'éducation et sociaux qui,
jusqu'à présent, sont l'apanage des Blancs causerait], selon le patronat, [la ruine de l'Etat.
Pour éviter cette situation, il faut que la majorité noire accepte d'en être privée comme une
conséquence "naturelle" ou "économique", selon que l'on se trouve placé à l'un ou l'autre
"étage" de l'économie, et non plus comme l'effet d'une politique concertée et discriminatoire
de la part de l'Etat. L'école privée, l'hôpital privé, le régime d'assurance collective privé ne
seront pas racistes en soi ; ils seront accessibles à quiconque "peut" payer, sans considération
de race.]
Ces orientations, préconisées par le patronat, ont été reprises par la nouvelle administration
De Klerk (…).
Dans (427), le fait que le SN thème du second paragraphe coréfère à la fois avec l'ensemble
de la première séquence et avec le N régi par la préposition sont des indices décisifs de
clôture. Le saut de paragraphe est un indice supplémentaire offert par le rédacteur soucieux de
notifier l'irréductibilité des deux séquences1.
3.2.1.3 Les emplois en note à "portée phrastique large"
Certains SP placés dans une note de bas de page appelée en fin de phrase indexent
rétroactivement la phrase ou une partie de la phrase du texte principal (position NF). Quand
ils sont incidents à la phrase, on peut être amené à attribuer rétrospectivement les phrases qui
précèdent à la source qu'ils spécifient. Ainsi, en (428)
(428) s317 l Les soldats qui auront survécu au cataclysme initial se retrouveront, isolés ou par
petits groupes, enfermés dans des blindés sans fenêtre ou coincés dans de lourdes
combinaisons de protection contre les armes chimiques. m Les soldats se retrouveront
terriblement seuls, et sans défense, dans un environnement ardent et désolé.
[n Mais l'armée ne dit pas cette sinistre réalité aux jeunes Américains. o Ils ne savent pas qu'en
Europe il n'y a que mille lits d'hôpital disponibles pour les blessés, ni que la durée d'efficacité
des combinaisons de protection contre les armes chimiques est évaluée en heures. p Ils ne
savent pas qu'il n'y a, dans toute l'armée américaine, que deux cent treize psychiatres, dont la
plupart ne sont pas auprès des divisions de combat] (4).
(4) Selon un exposé de Samuel Black devant la conférence déjà citée.
si l'on prend connaissance de la note (4), on comprend que l'information contenue dans p est
issue de l'exposé de S. Black. Mais, compte tenu de la grande cohésion thématique du second
1
Cf. 4.2.3. et 4.4.2.2. pour ces indices de clôture.
181
paragraphe (qui traite de la "désinformation" au sein des troupes de l'armée), on a aussi
tendance, "a posteriori", à faire la même lecture de n et o. Le fait que n suive un alinéa, qu'elle
réfute la conclusion implicite du premier paragraphe (que les soldats devraient connaître le
sort qui leur est réservé) et qu'elle soit au présent, tandis que ce qui précède est au futur
antérieur, laisse supposer que la portée rétroactive du SP s'arrête à n. On aurait donc affaire
aux mêmes indices de clôture, à gauche, que dans les cas standard. Il convient pourtant de
distinguer soigneusement les phénomènes d'encadrement du type (428), où le SP appartient au
péritexte, de ceux où il appartient au texte. Dans (428), on peut très bien ne pas lire la note et
prêter la responsabilité de l'ensemble de l'extrait au rédacteur. Le fait que celui-ci ne juge pas
nécessaire de faire figurer la précision bibliographique dans le texte principal montre qu'il ne
voit pas d'inconvénient à ce qu'on lui prête les propos qu'il emprunte à S. Black. Dès lors, le
problème de la délimitation de la portée du circonstant n'est pas crucial. D'autre part, les cas
comme (428) sont rares.
Ceci dit, la capacité des emplois NF à portée phrastique large à rétro-indexer plusieurs
phrases demande explication, surtout si l’on considère que les selonE finaux portant sur la
phrase sont privés de cette aptitude (on le confirmera plus loin). Contrairement aux emplois
finaux, les emplois NF sont iconiques : ils sont mis en exergue dans une partie du péritexte
dévolue conventionnellement aux références bibliographiques (entre autres). Cela leur confère
un statut pragmatique et sémiotique particulier, et pour le moins ambigu : bien qu'ils
soient, comme les emplois intra-textuels, sémantiquement rattachés à la phrase qu'ils
indexent, ils en sont suffisamment éloignés pour que ce lien devienne lâche syntaxiquement.
Moins intimement reliés à la phrase portant l'appel de note que les emplois finaux ne le sont à
leur support d'incidence, ils laissent plus facilement supposer que p n'est pas seule concernée
par l'information qu'ils apportent. Dans (429) ci-dessous, où le selonE s'apparente à un pur
indicateur de références bibliographiques (comme "Cf.", ou "Voir"), on observe un
phénomène réservé aux emplois NF qui manifeste bien leur spécificité :
(429) (383) ["Dans la Russie de Boris Eltsine], lit-on dans une grande enquête sur le crime
organisé, [l'exécutif de l'Etat et la mafia se fondent (…) en un milieu parfaitement opaque
(...). Des enquêtes sont en cours contre quelque 30 000 policiers, soldats et fonctionnaires (...)
. Avant longtemps, la pègre russe sera la plus grande de la planète] (15)."
(15) Selon un reportage publié le 21 juin 1993 dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel.
Les SN une grande enquête sur le crime organisé et un reportage publié le 21 juin 1993 dans
l'hebdomadaire allemand Der Spiegel renvoient à la même entité. Il y a donc coréférence
entre X et une expression apparaissant matériellement dans la séquence encadrée. L'incise lit182
on dans une grande enquête sur le crime organisé n'est pas pour autant incluse dans l'UE.
Informant grossièrement le lecteur sur l'origine de la "citation" rapportée, elle permet au
rédacteur d'alléger son texte en renvoyant les références bibliographiques détaillées au
péritexte (note (15)). Si l'on insère la note en tête de l'extrait, l'incise doit être transformée en
proposition principale - (429') est mal formée - et du même coup, tomber dans la portée du
circonstant ((429")) :
(429') ?? Selon un reportage publié le 21 juin 1993 dans l'hebdomadaire allemand Der
Spiegel, "Dans la Russie de Boris Eltsine, lit-on dans une grande enquête sur le crime
organisé, l'exécutif de l'Etat et la mafia se fondent de (…) en un milieu parfaitement opaque
(...) ."
(429") Selon un reportage publié le 21 juin 1993 dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel,
[on lit dans une grande enquête sur le crime organisé que "Dans la Russie de Boris Eltsine,
l'exécutif de l'Etat et la mafia se fondent (…) en un milieu parfaitement opaque (...)] . "
En effet, dans (429"), on comprend obligatoirement que le reportage publié dans le Spiegel a
rapporté ce qui avait été publié par ailleurs dans une enquête sur le crime organisé. Les deux
SN dénotant des sources ne sont pas coindexés, et la principale est intégrée à l'UE.
3.2.2 LES EMPLOIS PRIVES DE POTENTIEL CADRATIF TEXTUEL
Les 35% de selonE privés de PCT comprennent les emplois :
-
à "portée phrastique étroite" ;
-
"isolés", c’est-à-dire figurant entre parenthèses, tirets, guillemets ou dans une phrase
averbale (8% des selonE).
-
du type l’évangile selon saint Jean (0,3% des selonE) ;
-
finaux (8% des selonE) ;
3.2.2.1 Les emplois à "portée phrastique étroite"
Rappelons que les selonE sont dits à "portée phrastique étroite" lorsqu’ils sont
incidents à une proposition subordonnée, incidente, ou à un constituant non
propositionnel1. Les SP dans cette situation sont incapables d’étendre leur portée au-delà des
limites du segment qu’ils indexent pour la raison suivante. Ces constituants ne sont pas
sémantiquement dominants (dans le sens défini sous 3.2.1.). En incidence avec un constituant
non dominant, les selonE sont interprétés comme véhiculant une information à intérêt local, ne
1
Cette situation a été évoquée sous 2.2.2.2.1..
183
concernant pas le sujet principal de la phrase, ni en conséquence de ce qui suit. Il peut s’agir
d’emplois intraphrastiques, finaux, ou d’emplois renvoyés dans une note de bas de page.
Les intraphrastiques sont interprétés comme incidents à une sous-phrase ou une
proposition incidente quand ils apparaissent dans le cours de celle-ci. Quand ils portent sur
une subordonnée, ils figurent canoniquement à droite du subordonnant s'il s'agit d'une
relative ((430)), d'une circonstancielle ((431)), ou d'une complétive ((432)), ou à droite du
participe s'il s'agit d'une participiale apposée ((433)) :
(430) (311) Pourtant, les associations patronales de tout le pays ne cessent de réclamer une
réduction des charges sociales [qui], selon elles, [sont trop élevées (…)].
(431) (331) Les expéditions punitives ladinas sont interclassistes [car], selon le pouvoir ladino,
[la "contagion communiste" est une réalité dans la région].
(432) (346) Certes, on assure en haut lieu que [l'ex-RDA cessera d'être le Mezzogiorno de
l'Allemagne. Dans deux ans], selon les uns, [dans quinze] selon les autres.
(433) (187) Interrogés, les dirigeants du parti minimisent les sanctions, [justifiées] selon eux
[par le fait que les positions des chercheurs n'étaient pas conformes à celles du PCC (…)].
L'incidente peut être entre parenthèses, tirets ou virgules, et elle est fréquemment averbale :
(434) (251) Bien que le phénomène n'affecte, pour le moment, qu'une minorité des Blancs ([9 %
de ceux-ci], selon le Conseil de recherche en sciences humaines, [seraient disposés à voter
pour M. Buthelezi]), l'Inkatha peut jouer de cet argument pour imposer de nouvelles
concessions au parti gouvernemental.
(435) (366) (…) les accords de joint-ventures ([soixante-seize d'importance très inégale], selon
M. Carlos Lage, membre du bureau politique), signés avec des entrepreneurs étrangers
restent insuffisants (…).
Quand le support d'incidence est non propositionnel (il s'agit souvent d'un ADJ),
l’interprétation est guidée par la ponctuation :
(436) (110) Un accord est signé le 27 avril 1991 à la suite d'une lettre d'intention (["secrète"]
selon les uns, ["confidentielle"] selon les autres) qui fait, encore, couler beaucoup d'encre.
Dans cet exemple bien représentatif de cette situation, on comprend que la portée des selonE
se limite aux ADJ qu’ils suivent à la faveur des guillemets citatifs et des SN régis, les
corrélatifs les uns … les autres, mais surtout des parenthèses, qui circonscrivent un bloc
d’interprétation.
De la même façon, l’étendue de la portée phrastique des emplois de fin de phrase est
généralement orientée par des indices ponctuationnels. Quand un emploi final est lié, on a
tendance à comprendre qu’il ne porte pas sur la phrase complète, mais sur son dernier
constituant1 :
1
Ce point et cet exemple ont été étudiés sous 2.2.2.2.1..
184
(437) (6) Les moonistes avaient entamé des travaux de creusement d'un "tunnel pilote" entre le
Japon et la Corée à Karatsu, préfecture de Saga, [qui se trouvèrent brusquement stoppés]
selon des journalistes du Saga Shimbun.
On privilégie également cette lecture lorsqu’un signe de ponctuation plus fort que ne
l’exige la syntaxe (tirets ou point plutôt que virgule) précède ce constituant :
(438) (7) (…) la société automobile Panda (…) a effectivement construit une très grande usine
– ["de la taille de deux ou trois terrains de football"], selon M. Mark Barry.
Notons que les emplois renvoyés dans une note de bas de page signalée à l'intérieur de
la phrase (position NIP) ont toujours une portée étroite dans notre corpus :
(439) (181) L'armée turque, qui, [malgré un budget évalué en 1994 à 12,5 milliards de
dollars] (6), (…) n'a pu remporter militairement la guerre dans le Kurdistan turc, n'aurait
rien à gagner à l'extension du théâtre des opérations (…).
(6) Selon le ministre turc de l'intérieur cité par le Turkish Daily News, 29 janvier 1995.
Et pour cause : les rédacteurs choisissent d’appeler la note en cours de phrase (plutôt qu’en fin
de phrase) pour signaler que le SP porte seulement sur le constituant précédant l’appel de
note, et pas sur la phrase complète. On peut en déduire que les emplois NIP présentent
toujours une portée étroite.
3.2.2.1.1 Les formes signalant une portée phrastique étroite
Certaines sous-catégories ou variantes énonciatives ont par nature une portée
phrastique étroite : les locutions relatives selon lequel / qui et les tournures "de reprise" du
type selon l’expression de X.
Les locutions relatives selon lequel / qui (7% des selonE) participent au système
syntaxique de la phrase. Leur portée est syntaxiquement contrainte par leur fonction
subordonnante et elles ne peuvent porter que sur la relative qu'elles introduisent :
(440) (219) La théorie selon laquelle [Staline fut profondément perturbé par la rapidité avec
laquelle se décida la bataille de France] est douteuse.
L’exemple (441) illustre les emplois "de reprise" (9% des selonE), que l'on peut
paraphraser par pour reprendre l'expression de X :
(441) (99) Les prises de position "trop américaines" de M. Chevardnadze, selon l'expression
de ses détracteurs, ont été l'une des raisons de sa démission (…) en décembre 1990 (…).
Ces emplois se distinguent au sein des selonE par deux caractéristiques. La première est que
les N têtes du SP relèvent tous du champ sémantique du dire et constituent une liste plus ou
185
moins finie :
aveu, expression, formule, formulation, mot, parole, propos, proverbe,
rhétorique, terme, etc., ce qui permet de les identifier facilement.
La seconde spécificité de ces emplois est qu'ils portent exclusivement sur un îlot
textuel, d'un format le plus souvent inférieur à la proposition, que le locuteur s'approprie
parce que le mode d'appréhension de la réalité qu'il dénote sert son argumentation.
Contrairement aux autres selon énonciatifs, ils ne servent pas à rapporter les mots des autres,
mais à parler avec les mots des autres, pour paraphraser J. Authier-Revuz. Le segment
guillemeté qu'ils indexent, généralement un mot ou un syntagme, est syntaxiquement intégré
dans une phrase prise en charge par le locuteur. C'est un îlot textuel, c'est-à-dire une forme de
modalité autonymique interprétée en "je dis Y comme le dit X" (Y étant l'autonyme et X
l'énonciateur) à la faveur de la présence du SP. J. Authier-Revuz 1995 classe ces emplois, au
sein des diverses formes "par lesquelles un discours caractérise des mots qu'il énonce comme
lui venant (…) de l'extérieur d'un discours autre", dans l'ensemble des formes qui
"décrivent une opération discursive d'emprunt, de copie, d'imitation, mettant explicitement en
jeu les deux discours, l'extérieur (…) et le discours en train de se faire "COMME" le premier"
(p. 272),
à côté d'expressions telles que pour reprendre les mots de X, comme dit X, j'emprunte ces
mots à X, etc..
3.2.2.2 Les emplois du type l'évangile selon saint NP
Les expressions du type l'évangile selon saint Np (0,3% des selonE)1 sont des
séquences lexicalisées dont les constituants ont perdu toute autonomie et où le SP en selon est
complément restrictif du N auquel il est incident :
(442)
(294) L'expression
"nés de l'Esprit" provient du chapitre 3 de l'Evangile selon saint Jean.
(443) Le monde selon Garp.
N’étant pas extra-prédicatif, il ne détient pas de portée phrastique au sens où nous
l’entendons. Les problèmes de portée (phrastique ou textuelle) ne se posent donc pas
pour ce type d’emplois.
3.2.2.3 Les emplois "isolés"
1
Décrites en 2.2.2.2.2..
186
Rappelons que nous qualifions d'"isolés" les SP qui figurent entre parenthèses, tirets,
guillemets ou dans une phrase averbale. Cet épithète peu technique permet de regrouper des
emplois privés de PCT pour des raisons pragmatico-sémantiques analogues : apparaissant entre
parenthèses, tirets, ou dans une phrase averbale, un selonE est présenté (et interprété) comme
véhiculant une information incidente, qui n’intéresse que son support d’incidence. En
incise dans une citation, il reste cantonné dans le "bloc" que constitue le segment
guillemété.
3.2.2.3.1 A l'intérieur de parenthèses ou de tirets
Quand le selonE apparaît à l'intérieur de parenthèses ou de tirets, trois cas se présentent
: soit il porte sur un constituant extérieur à "l'aparté" que marquent ces signes typographiques
(444), soit il porte sur un constituant interne à celui-ci (445), soit il porte à la fois sur
l'intérieur et l'extérieur de celui-ci (446) :
(444) (2) Dans le "parc sacré", il y a "une petite montagne, à environ trois kilomètres du
village", où Moon "priait" alors qu'il était jeune presbytérien, et [où - selon M. Barry et
d'après la doctrine - le Christ lui serait apparu lorsqu'il avait seize ans] (…).
(445) (12) Celle-ci a accompagné le couple dans tous ses déplacements dans l'archipel,
prononçant une série de discours fumeux à la gloire de son mari (selon elle, [l'unique agent
de la défaite du communisme]) immédiatement après la conférence de M. George Bush (…).
(446) (176) Épisode devenu banal dans une guerre [où, en onze ans], 15 850 personnes selon
Ankara ([34 200], selon le PKK) [ont trouvé la mort]. 1
Quand le SP est incident à un segment externe aux parenthèses / tirets, dans tous les cas
recensés, ce segment est une subordonnée, comme dans (444) et (446) ci-dessus.
Quand son support d'incidence figure dans les parenthèses / tirets, il peut s'agir d'une
proposition incidente (447), subordonnée (448), apposée, ou d'un SN apposé ((445) supra) :
(447) (251) Bien que le phénomène n'affecte, pour le moment, qu'une minorité des Blancs ([9 %
de ceux-ci], selon le Conseil de recherche en sciences humaines, [seraient disposés à voter
pour M. Buthelezi]), l'Inkatha peut jouer de cet argument pour imposer de nouvelles
concessions au parti gouvernemental.
(448) (103) (…) l'agence a saisi pour 67 millions de nairas de drogues diverses, dont une partie
en provenance du Brésil et l'autre de Thaïlande – [où un "baron" nigérian aurait bâti une
immense fortune], selon le président de la NDLEA.
Tous les selonE rencontrés dans un segment entre parenthèses / tirets présentent une
portée étroite (facteur inhibant le PCT). Or, un emploi dans cette situation serait dénué de PCT
même s’il était incident à la phrase ([En onze ans, 15 850 personnes] (selon le PKK) [ont
1
Notre analyse de (446) peut être discutée. En effet, on peut aussi limiter la portée de selon le PKK à 34200 (personnes).
187
trouvé la mort]) : mis en exergue dans les parenthèses ou tirets, il serait présenté comme
porteur d'une information à pertinence locale, qui n'intéresse pas le reste du texte.
3.2.2.3.2 Dans une phrase averbale
La situation du circonstant figurant dans une phrase averbale est comparable à celle où
il apparaît à l'intérieur de guillemets / tirets : la rupture marquée par la typographie bloque son
PCT. Dans (449), l'insertion "aberrante" d'un point entre la complétive et le complément
périphérique temporel indique que selon les uns porte en priorité (ou porte uniquement) sur ce
complément, même si son support d'incidence est la complétive entière :
(449) (346) Certes, on assure en haut lieu que [l'ex-RDA cessera d'être le Mezzogiorno de
l'Allemagne. Dans deux ans], selon les uns, [dans quinze] selon les autres.
La présence du point sert aussi à prévenir la lecture locale erronée selon laquelle selon les uns
indexerait l'ensemble de la phrase précédente. Bien entendu, en lisant la suite (dans quinze
selon les autres), on réviserait cette première interprétation. Mais la formulation choisie
oriente immédiatement vers la bonne lecture1.
3.2.2.3.3 En incise dans une "citation"
Les emplois figurant en incise dans une "citation" (position IPcit, 1% des selonE)
voient leur portée limitée à tout ou partie du segment guillemeté. Le selonE peut être le seul
élément permettant d'attribuer la "citation" à un énonciateur ((450)), mais il peut aussi
s'insérer dans un îlot textuel inscrit dans le champ d'un V de parole ((451)) :
(450) (321) "[L'objectif] selon un responsable de Publicis, [est de constituer la plus importante
force en matière de recherches-médias en Europe (12)."]
(12) Le Nouvel Economiste, 24 mars 1989.
(451) (338) Pinsker dénonce d'ailleurs le "réformisme de la social-démocratie occidentale
parce que, selon lui, [ses mesures sociales coûteuses démoralisent les chefs d'entreprise"] !
Dans ce dernier cas, le SP peut prendre une valeur de distanciation. En (451), le rédacteur
marque qu'il ne partage pas l'opinion exprimée dans la proposition explicative.
3.2.2.4 Les emplois finaux
1
Cet exemple montre qu'il n' y a pas obligatoirement co-extension entre le support d'incidence et la portée du selonE. Mais il
s'agit d'une situation marquée, qui nécessite le recours à des signes diacritiques de rupture forts, comme le point, la
parenthèse ou le tiret.
188
Les selonE finaux portent rétroactivement sur le cotexte phrastique gauche, comme
tous les circonstants dans cette position. On a vu qu’ils peuvent indexer le dernier constituant
de la phrase (portée étroite). Mais ils peuvent également présenter une portée large :
(452) (379) [Une famille consacre désormais plus de 80 % de ses revenus à l'alimentation],
selon le ministère des affaires sociales.
Notre corpus ne comporte aucun exemple de selonE post-posé intégrant plusieurs
phrases. Quand les emplois de fin de phrase ont une portée étroite, il sont de ce fait privés de
PCT. Mais quand il sont incidents à la phrase, on peut se demander pourquoi ils ne semblent
pas en mesure d'étendre leur portée au delà de celle-ci. L'explication est sans doute
cognitive.
Les capacités humaines de mémorisation immédiate sont limitées. Toutes les
informations contenues dans un texte ne peuvent pas être stockées en mémoire de travail, et,
probablement, seules celles qui sont requises pour l'établissement de sa cohésion y laissent
une trace exploitable au moment opportun. Dans une séquence [o. p, selon X], à la lecture de
p, on a déjà classé o dans un registre, marqué ou non : soit aucune marque d'organisation
textuelle n'a précédé son occurrence, et on ne se pose pas la question de savoir qui la prend en
charge, soit, selon le principe de rattachement à gauche, on l'a inscrite dans la rubrique
préalablement spécifiée par un marqueur de répartition de l'information. Le coût cognitif
qu'entraînerait la révision de cet étiquetage explique que, dans un énoncé du type [o. p, selon
X], o ne soit plus "accessible" à selon X. La notion syntaxique et graphique de "phrase", dont
la valeur théorique est pourtant de plus en plus remise en question en linguistique, conserve
donc une certaine pertinence dans le cas des phénomènes d'encadrement.
La rareté des emplois finaux (8% des selonE) résulte probablement de leur incapacité
à intégrer plusieurs phrases et du fait qu’ils imposent au lecteur une opération cognitive
relativement complexe : rétro-interpréter ce qui précède comme relativisé au cadre qu'ils
instaurent "a posteriori". En effet, à la lecture de [p, selon X]P, on attribue d'abord p à L (plus
précisément, on ne se demande pas qui la prend en charge), avant de comprendre qu'elle doit
être imputée à la source spécifiée par le selonE.
On peut dès lors faire l'hypothèse que l'instruction véhiculée par le selonE final est
moins prépondérante que celle que délivre le SP frontal et que son occultation nuirait
moins à la compréhension de l'énoncé et du texte. A l'appui de cette hypothèse, on montrera
que X, dans les emplois finaux, est sous-focalisé, qu'il dénote souvent un anonyme, et que la
189
tournure de "reprise" du type selon l'expression de X a une forte affinité avec la position
finale.
3.2.2.4.1 X est sous-focalisé
Lorsqu'un selonE est détaché à droite, le référent de X est très peu proéminent. Il n'est
pas présenté comme un référent important, et on ne s'attend pas à ce qu'il soit repris comme
thème. Même si, grossièrement, (453) et (453') sont acceptables, on conviendra que (453) est
plus heureux que (453') :
(453) Selon Sophie, [p Pierre est malade]. q Elle le trouve pâle et maigre.
(453') [p Pierre est malade], selon Sophie. q Elle le trouve pâle et maigre.
(453"), où le sujet de p est repris dans q, passe mieux que (453') :
(453") [p Pierre est malade], selon Sophie. q Il m'a paru en effet pâle et maigre.
Dans (453), Pierre et Sophie peuvent l'un et l'autre faire l'objet d'une anaphorisation dans la
suite du texte. En (453') et (453"), Pierre est clairement un meilleur antécédent que Sophie
pour un anaphorique.
Nos données empiriques confirment la faible accessibilité du régime d'un selonE final.
Dans notre corpus, on relève seulement deux séquences où il coréfère avec une expression du
cotexte droit en position argumentale. De plus, dans la première, X est un anaphorique
(454), et dans la seconde, l'expression de reprise est nominale (455) :
(454) (s212) Ce regain de tension, suggère un membre du Sinn Fein (…), est peut-être dû au
fait que, depuis l'an dernier, sept à huit républicains de la région, condamnés à vingt-cinq
années de prison, ont été libérés après douze ans et six mois d'incarcération. Mais il
correspond aussi à une politique d'ensemble : l'IRA, "afin d'essayer de promouvoir une
perception plus coloniale du conflit (3)", a porté à vingt et un (…) le nombre de soldats
britanniques tués (…).
[En retour, la crainte de la répression est profonde dans la population catholique], selon cette
personnalité du Sinn Fein. Il évoque les meurtres sans sommation (…) commis par les forces
de l'ordre (…).
(3) Fortnight, Belfast, septembre 1989, N° 276.
(455) (s93) Il était bien naturel que des cadres de l'armée (…) ne voient pas d'un bon oeil les
Américains s'installer dans la région du Golfe et mener ["un gigantesque exercice réel qui
peut être utile à l'armée américaine dans l'avenir"], selon les propos du rédacteur du
mensuel l'Histoire militaire (…), le général Viktor Filatov, lors d'un colloque à Moscou à la
fin de la troisième semaine de la guerre. Le général n'a pas épargné M. Chevardnadze (…).
En (454), le Propers il graissé n'a pas à proprement parler pour antécédent X (cette personnalité
du Sinn Fein), mais la description un membre du Sinn Fein, introduite auparavant. Le genre
du Propers ne laisse du reste aucun doute sur la question. L'anaphore démonstrative qui
complète selon remet, il est vrai, le référent dans le focus, ce qui occasionne l'occurrence de
190
l'anaphore pronominale ultérieure (sans cette refocalisation, le référent de il ne serait pas
recrutable). Mais X est un anaphorique, et son référent est saillant dans le modèle contextuel,
de sorte qu'on est en mesure de lui attribuer p avant même d'avoir lu le selonE.
Faute de cette condition, le Propers semble moins approprié ((454')) et le Prodém, qui
remet le référent dans le focus, paraît plus adéquat ((454")):
(454') ? [La crainte de la répression est profonde dans la population catholique], selon un
membre du Sinn Fein. Il évoque les meurtres sans sommation commis par les forces de
l'ordre.
(454") [La crainte de la répression est profonde dans la population catholique], selon un
membre du Sinn Fein. Celui-ci évoque les meurtres sans sommation commis par les forces de
l'ordre.
Dans (455), on se trouve certes en présence d'un emploi de "reprise" (du type "selon
l'expression de X"), et ce n'est pas X qui est anaphorisé, mais son complément. Modifions
l'exemple pour en faire un emploi standard1 :
(455') Il était bien naturel que des cadres de l'armée ne voient pas d'un bon oeil les
Américains s'installer dans la région du Golfe, selon le général Viktor Filatov, lors d'un
colloque à Moscou. Le général n'a pas épargné M. Chevardnadze.
(455') montre que l'anaphore nominale définie, qui dénonce la moindre accessibilité du
référent de X, est possible. En revanche, l'enchaînement semble artificiel avec un Propers (qui
suppose la saillance du référent) :
(455") ? Il était bien naturel que des cadres de l'armée ne voient pas d'un bon oeil les
Américains s'installer dans la région du Golfe, selon le général Viktor Filatov, lors d'un
colloque à Moscou. Il n'a pas épargné M. Chevardnadze.
G. Kleiber 1992 a fait remarquer, avec des exemples comme la semaine dernière dans
Corinne est allée à la piscine la semaine dernière que certains SN se trouvent "en dessous du
seuil de saillance nécessaire pour être l'antécédent d'un pronom personnel" (p. 22) : Elle était
très ensoleillée n'est pas une continuation possible de la première phrase. Nos observations et
nos analyses vont, "mutatis mutandis", dans ce sens.
Notons que quand le SP est frontal, l'anaphorisation de X par un Propers est
fréquemment attestée :
(456) Selon Pascale Ferran i (…),[p il ne faut pas céder à la démagogie des producteurs]. q
Elle i critique la scène de l'overdose dans Pulp Fiction (…) : "A bas la dérision, le second
degré qui vide de sens chaque objet filmé comme le gros plan de Tarantino sur la seringue, où
tout devient prétexte à un coup de coude au spectateur." Le Monde diplomatique, août 96, p. 25
1
Ce qui peut agrandir sa portée à la phrase complète, mais le problème n'est pas là.
191
Précisons que le X d'un selonE final est peu accessible à l'anaphorisation quand
l'anaphorique occupe une fonction argumentale. En effet, la reprise pronominale de X dans
un autre complément extra-prédicatif et exophrastique est non seulement possible, mais
préférée. En (457), D'après lui ouvre un second UE qui, malgré la coindexation des
désignateurs régis, ne se confond pas avec le premier :
(457) (s364) p [Les communistes soviétiques ont tenté en 1923 de vendre l'île de Sakhaline au
Japon (…)], selon un responsable du ministre russe des affaires étrangères (…). D'après lui,
[q des négociations avaient été menées pendant un an entre l'URSS et le Japon pour la vente
de cette île située au nord-ouest de l'archipel des Kouriles (…)] (13).
(13) Izvestia, 1er août 1992.
Le régime des selonE détachés à droite est donc proéminent au plan des constituants
non argumentaux, mais peu accessible au plan des constituants argumentaux. Nous avons vu
rapidement que le régime des selonE frontaux pouvait être saillant au niveau des constituants
argumentaux, mais nous n'avons pas précisé à quelles conditions. Le problème de la reprise
du SN régi, qui concerne directement celui de la clôture des UE, sera traité en détail pour les
emplois initiaux en 4.4.2.3. et 4.4.2.4..
3.2.2.4.2 L'anonymat de X
Les emplois dans lesquels le désignateur régi dénote un énonciateur anonyme, bien
que rares à l'échelle du corpus énonciatif (9%), représentent 20% des emplois finaux :
(458) (223) A l'ambassadeur von der Schulenburg, il déclara : "Nous devons rester amis", lui
mettant la main sur l'épaule, selon les témoins de la scène.
Dans la presse à thèses, le statut de l'énonciateur dont on rapporte les dires n'est pas
anodin. Une information émanant d'un acteur de la sphère sociale, politique, économique,
religieuse ou intellectuelle a plus de poids qu'un savoir hérité d'un anonyme. Circulairement,
le fait qu'une information émane d'une instance importante incite le journaliste à le signaler
dès l'abord. Cela augmente l'impact de ce qui est transmis et peut influer sur la façon dont le
lecteur va le "recevoir". Pour prendre un exemple radical, il est évident que, dans une presse
non fasciste, s'il s'agit d'exposer le point de vue d'Adolf Hitler, la postposition du selonE est
inconcevable, puisqu'elle laisserait quelques centièmes de secondes (ce qui, à l'échelle de la
lecture, est beaucoup) le lecteur supposer que la vision du monde exprimée est celle du
rédacteur à titre personnel. En revanche, quand une information est issue d'anonymes, c'est
192
surtout son contenu qui importe, et s'il est préférable de préciser qu'elle est empruntée à
autrui, cela peut être fait après coup. D'où la fréquence des X d'anonymes en position finale.
3.2.2.4.3 La tournure de "reprise"
26% des emplois de "reprise" du type selon l'expression de X sont finaux :
(459) (257) Les plus grands obstacles à la réalisation de ce plan (…) concernent le ["capital
humain"] vietnamien, selon la formule qu'affectionnent les responsables de Hanoï.
Sachant que 8% seulement des selonE dans leur ensemble sont finaux, le fait d’être un emploi
de "reprise" multiplie par trois les chances d’être un position finale. On a vu que les emplois
de "reprise" ne servaient pas à restituer une information empruntée mais à "rendre à César ce
qui lui appartient", c'est-à-dire à mentionner l'auteur d'une "manière de dire" que L trouve
utile à son propos. Cela ne signifie pas forcément que L prend en charge cette formulation et
qu'elle exprime son propre point de vue : L peut très bien, par ce biais, montrer qu'il réprouve
ce mode de catégorisation du référent (ce qui semble être le cas dans (459)). Mais, qu'il le
réprouve ou qu'il l'approuve, c'est lui, L, qui fait acte de référence. En (459), le rédacteur fait
bien référence à la référence actuelle du signifiant le "capital humain", même s'il ne tient pas
pour valide le signifié de cette description, sa référence virtuelle, selon l'expression de J.-C.
Milner (1982 : 10). C'est cette prise en charge de l'acte de référence qui distingue
radicalement ce type d'emplois des autres énonciatifs : le contenu informationnel du segment
indexé n'est pas tout entier relativisé à un cadre, seuls les signifiants qu'il comporte et leurs
signifiés le sont, puisque L se réserve l'acte de référence.
La fréquence des tournures de "reprise" en position finale n'a donc rien d'étonnant.
Une expression guillemetée syntaxiquement intégrée est de toute façon interprétée comme
une modalité autonymique (une expression en usage et en mention). La précision consistant à
indiquer au moyen du selonE de "reprise", de qui relève "la manière de dire" choisie (je dis
"…" comme le dit X) n'est donc pas cruciale et peut être remise à plus tard.
Nous nous contenterons de ces quelques observations sur les selonE finaux. Le
principe de rattachement à gauche explique pourquoi, dans une phrase de la forme [p, selon
X], p peut être attribuée à un sujet épistémique et / ou parlant qui prend en charge le cotexte
gauche. Ce principe explique aussi pourquoi, dans un cotexte où L est l'unique, la principale,
ou la dernière instance épistémique en présence, ce qu'exprime p (ou la partie de p indexée
par le circonstant) est marqué par d'autres moyens (par exemple les guillemets modalisateurs)
comme non pris en charge par L, ou alors n'est pas en contradiction avec la vision du
193
monde de L. En effet, il est préférable que L approuve p, faute de quoi on lui attribuerait pour
un temps un point de vue qu'il ne partage pas, ce qui nuirait à la cohérence locale du texte.
Concernant l’ensemble des selonE dépourvus de PCT, remarquons qu’ils sont pour la
plupart faciles à identifier par des moyens automatiques. De nombreuses règles du système
proposé sous 2.7. supra exploitent les résultats de cette étude pour les écarter de la sélection.
La règle 2 traite les constructions selon lequel / qui, la règle 3 les emplois de reprise et la règle
11 les emplois NIP ; les règles 5 et 8 à 10 reconnaissent les autres emplois à portée étroite ;
les règles 6 et 7 concernent les emplois isolés ; enfin, la règle 4 repère les emplois finaux.
La suite de ce travail, qui traite des phénomènes d'extension et de clôture des univers
énonciatifs, concerne exclusivement les selonE frontaux. A cela trois raisons : ils sont
prototypiques (53% des selonE) et ce sont les seuls à disposer toujours d’une "portée large",
donc de PCT. En outre, ces phénomènes peuvent difficilement être envisagés indépendamment
de la position du SP (même si l’on ne tient compte que des positions potentiellement
cadratives), et la focalisation sur les emplois initiaux permettra des observations et analyses
plus précises et fouillées1.
3.3
L’HETEROGENEITE ENONCIATIVE
DANS LA PHRASE
Certains constituants de la phrase peuvent échapper à l'emprise d'un selonE frontal sans
que cela remette en question la capacité de ce dernier à intégrer d’autres phrases. Ces
constituants sont alors attribués à L (par défaut) ou à une autre instance distincte du référent
de X (si celle-ci est mentionnée). On distingue deux situations. La première concerne les
marqueurs relationnels et les introducteurs de cadres de discours non véridictionnels frontaux
précédant le selonE (3.3.1.). La seconde situation touche canoniquement les constituants
1
Nous pouvons recourir à un exemple comportant un emploi intraphrastique doté de PCT quand nous ne disposons pas
d'exemple frontal illustrant le phénomène qui nous intéresse et que cela n'introduit aucun biais dans l'analyse.
194
apposés ou incidents, mais aussi les adverbes évaluatifs (3.3.2.). L’inscription de L dans le
cours d’un UE en expansion peut s’effectuer d’une troisième façon, bien différente des deux
autres. Il s’agit de ce que la littérature sur la référence appelle traditionnellement la lecture
transparente d’une expression descriptive en contexte opaque (3.3.3.).
3.3.1 LES MARQUEURS RELATIONNELS ET ORGANISATIONNELS
FRONTAUX
Quand un marqueur relationnel ou organisationnel - connecteur, introducteur de cadre
de discours - précède un selonE dans la phrase, cette expression peut, selon les cas, être
intégrée ou non dans l'UE. L'interprétation s'opère en deux temps. Dans un premier moment,
on l'attribue par défaut à L, à moins que le référent de X, ou d'un autre énonciateur, soit
présent comme sujet parlant ou épistémique dans le cotexte antérieur immédiat. Dans un
deuxième temps, une fois l'UE construit, on réévalue cette décision. Le résultat de cette
révision dépend du sens du texte, mais aussi, on le verra, de la nature du constituant en
question.
Une précision s'impose. Le terme "connecteur" peut renvoyer aujourd'hui à une grande
variété de formes, hier traitées comme "mots de liaison", "conjonctions de coordination",
"adverbes initiaux de phrase", "conjonctions de subordination" et "pronoms relatifs". Dans
cette section comme dans le reste de cette thèse, nous emploierons l'expression "connecteur
(discursif)" pour désigner des éléments qui établissent des relations sémantico-logiques entre
propositions ou groupes de propositions : des conjonctions (car, mais, et) et des adverbes
(ainsi, aussi, en effet, toutefois, cependant, etc.). Les connecteurs ainsi caractérisés seront
traités en 3.3.1.1. Les expressions adverbiales portant sur les aspects métalinguistiques de
l'énonciation, dits aussi organisateurs métadiscursifs (bref, en somme, etc.), ou de
l'organisation du discours, dits aussi "marqueurs d'intégration linéaire" (d'une part / d'autre
part, premièrement / deuxièmement, etc.), que nous considérons, à la suite de M. Charolles
1997, comme des introducteurs de cadres organisationnels, relèvent de 3.3.1.2., comme les
autres compléments cadratifs non véridictifs.
3.3.1.1 Les connecteurs
195
Tous les connecteurs discursifs frontaux sont susceptibles d'être ou non englobés après
coup dans la portée du selonE. En d'autres termes, ils peuvent participer à l'argumentation de L
ou à celle de la source dénotée par X.
Les cotextes gauches dans lesquels le référent de X est déjà présent à titre de sujet
parlant et épistémique favorisent la lecture où le connecteur traduit une articulation du
raisonnement de ce sujet :
(460) (s286) Eugen Drewermann prône le rétablissement de la confiance par la rencontre
amicale et secourante. Dans un monde hostile, il est indispensable de maintenir ou de susciter
des lieux où la détresse est prise en charge afin d'éviter l'irréparable. [Car], selon lui, [ni la
morale qui condamne et juge, ni le dogme qui proclame l'unicité de la vérité ne peuvent
permettre à l'homme accablé de se relever].
En (460), on attribue car à Eugen Drewermann, et on l'inclut dans la portée de selon lui, parce
que les deux phrases précédentes expriment la teneur de ses paroles. Le fait que le régime de
selon soit un Propers anaphorique sanctionne le fait que le référent (E. Drewermann) est topical
dans le cotexte antérieur.
De même, dans (461), le sujet parlant M. Barry imprègne tout l'extrait :
(461) (s8) Une autre grand entreprise de la secte - une usine de montage des voitures Panda en
Chine du Sud - a également été arrêtée après quelques années. Mais, dans ce cas, la société
automobile Panda (…) a effectivement construit une très grande usine - "de la taille de deux
ou trois terrains de football", selon M. Mark Barry. Jamais on n'y a fabriqué une seule
voiture, et l'usine n'est plus qu'une "coquille vide". "Un ancien employé de Panda" a expliqué
à M. Barry que le projet avorté "avait coûté entre 200 et 250 millions de dollars", dont une
bonne part avait servi à payer des "sociétés d'investissement" chargées des travaux
préliminaires. [Toutefois], selon notre interlocuteur, [une usine que la secte a achetée à la
General Motors aux Etats-Unis s'est révélée rentable et "elle produirait et vendrait des pièces
détachées d'automobiles sur le marché américain"].
Son référent est suffisamment proéminent pour qu'il y ait anaphorisation. C'est parce que M.
Barry est un référent saillant qu'on peut lui imputer la concession marquée par Toutefois.
(461') donne un équivalent de cette lecture :
(461') Selon notre interlocuteur, [une usine que la secte a achetée à la General Motors aux
Etats-Unis s'est toutefois révélée rentable et "elle produirait et vendrait des pièces détachées
d'automobiles sur le marché américain"].
Quand le référent de X n'est pas proéminent, ou qu'il est nouveau, l'intégration du
connecteur s'avère plus difficile, mais n'est pas forcément exclue :
(462) (s396) Le grand public a découvert la présence de ces "étranges étrangers" sur le sol
transalpin (…) lors d'un attentat à l'aéroport de Fiumicino (…). A cette occasion, se sont
répandues la crainte de (…) l'immigré (…). Dès 1990, (…) certains journaux n'hésitaient pas
à parler (…) d'"invasion".
[[Mais]], selon M. Renato Curcio, qui ne veut pas en rester aux réflexions de "spectateur
urbain", [c'est "l'affaire de la Pantanella", à Rome, qui a convaincu l'homme de la rue que le
pays connaissait effectivement une "invasion immigrée"].
196
Le Mais peut aussi bien être imputé à L qu'à M. Curcio, qu'on suppose alors en possession des
mêmes informations que celles que le rédacteur communique dans le paragraphe précédent.
C'est ce que l'expansion du SN régi laisse entendre : c'est parce qu'il ne veut pas en rester aux
réflexions de "spectateur urbain", parce qu'il veut dépasser le point de vue de la doxa qu'il
parle de l'affaire de la Pantanella. Le point de vue de la doxa est celui que le rédacteur vient
de nous restituer en désignant l'attentat de l'aéroport de Fiumicino comme le point de départ
de la vague xénophobe en Italie. M. Curcio connaît ce point de vue, il l'a sans doute
mentionné avant de surenchérir sur lui en désignant un événement plus déterminant à son gré,
mais le texte ne porte pas de trace directe de cet énoncé.
Parfois, quand le référent de X est nouveau ou peu proéminent, la valeur du
connecteur en impose une lecture non intégrée. En (463),
(463) (s242) Ce projet est fortement contesté par le mouvement anti-apartheid. Ainsi, selon
Mme Lorraine Platsky, sociologue (…), [ce nouveau découpage de l'Afrique du Sud
"remplacerait la discrimination raciale par une discrimination géographique"].
ainsi sert à introduire un exemple destiné à illustrer la proposition qui précède. Pour qu'il
puisse être attribué à Mme Platsky, il faudrait que celle-ci figure à titre de sujet parlant ou de
conscience dans le cotexte antérieur, ce qui n'est pas le cas.
On attribue également le connecteur à L lorsque le référent de X n'est pas
susceptible d'endosser l'intention exprimée par le connecteur, voire d'avoir produit une
argumentation ou un raisonnement. Ainsi, dans (464),
(464) (s133) IL y a quelques chose de paradoxal dans cette entreprise de militarisation dans le
Golfe (…). On justifie communément ces gigantesques préparatifs pour aménager un réseau
de bases logistiques qui permettraient aux Etats-Unis de déployer un demi-million d'hommes
aptes à combattre, par la nécessité de maintenir "ouvert" l'accès des occidentaux au pétrole
produit dans le Golfe (…). Pourtant, selon les sources officielles américaines elles-mêmes, [à
peine 3 % à 5 % du pétrole importé par les Etats-Unis proviennent du Golfe] (20).
(20) "US Rapid Deployment Force", Armed Forces Journal-International.
on ne peut pas suspecter le Journal des Forces Armées américaines de mettre en question le
bien fondé de la politique militaire des Etats-Unis. La relation d'opposition signalée par
Pourtant est le fait de L, qui s'appuie sur des informations empruntées aux "sources
américaines elles-mêmes" pour mettre en évidence le paradoxe de ce qui sera la guerre du
Golfe. (464') fait mieux apparaître cette lecture externe du connecteur :
(464') Pourtant, [à peine 3 % à 5 % du pétrole importé par les Etats-Unis proviennent du
Golfe] (selon les sources officielles américaines elles-mêmes) (20).
(20) "US Rapid Deployment Force", Armed Forces Journal-International.
197
Un connecteur frontal précédant un selonE peut donc faire l'objet d'une lecture
intégrée ou non intégrée, les deux lectures étant susceptibles de se superposer. Les facteurs
intervenant dans l'attribution du connecteur à l'une ou à l'autre instance énonciative sont
sémantico-pragmatiques : la topicalité, et à un moindre degré, la saillance du référent de
l'expression régie dans le cotexte gauche favorisent une lecture intégrée, tandis que la
nouveauté ou la faible proéminence de ce référent dans le modèle discursif favorisent une
lecture non intégrée. La nature de l'énonciateur, et plus particulièrement son statut par
rapport aux autres participants du modèle cotextuel le rendent plus ou moins propre à
mettre en œuvre des stratégies d'organisation de son discours. Ces paramètres, ainsi que la
valeur sémantique du connecteur employé, interviennent en second lieu dans
l'interprétation du connecteur en termes de prise en charge. Comme l'attestent les exemples cidessus, le selonE est généralement détaché par une virgule du connecteur frontal, que celui-ci
soit ou non à intégrer à l'UE.
3.3.1.2 Les introducteurs de cadres de discours non véridictifs
Comme les connecteurs, les introducteurs de cadres non véridictifs, à savoir les cadres
thématiques ((465), (465')), circonstanciels ((466), (466')) et organisationnels ((467), (467'))
peuvent être ou non intégrés à l'UE quand ils précèdent le selonE :
(465) Le médecin est catégorique. [Au sujet de Sophie, selon lui, nous n'avons aucune
inquiétude à avoir]. Or je n'attendais pas ses lumières au sujet de Sophie, mais de Pierre.
(465') Au sujet de Jean, je n'ai aucune inquiétude. Mais au sujet de Sophie, selon son
instituteur, [elle est inattentive en classe].
(466) L'instituteur est catégorique. [Malheureusement, selon lui, il faudra envisager le
redoublement]. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de malheureux dans un redoublement ; chacun
avance à son rythme.
(466') Je ne m'inquiétais pas pour Sophie. Malheureusement, selon l'instituteur, [elle est
inattentive en classe].
(467) L'instituteur est catégorique. [D'une part, selon lui, il faudra envisager le redoublement
pour Sophie. Et d'autre part, elle aura besoin de soutien extra-scolaire].
(467') Je m' inquiète pour Sophie. D'une part, selon l'instituteur, [elle est inattentive en
classe]. Et d'autre part, elle est exécrable à la maison.
Quand ils sont intégrés dans l'UE, le cadre qu'ils initient est subordonné à l'UE, et
lorsqu'ils ne sont pas intégrés, c'est à l'inverse l'UE qui est subordonné au cadre qu'ils
introduisent. Comme pour les connecteurs, la présence dans le cotexte gauche d'expressions
198
coréférant avec X facilite leur insertion dans l'UE. La lecture par défaut, la moins contrainte,
est celle dans laquelle on subordonne l'UE au cadre spécifié par l'expression organisationnelle
qui inaugure la phrase.
3.3.1.3 Les introducteurs de cadres de discours véridictifs : l’exemple des
locatifs
Contrairement aux introducteurs de cadres non véridictifs, les circonstants locatifs
(spatio-temporel) frontaux sont obligatoirement subordonnés à l'UE, malgré leur position :
(468) (320) [En 1985], selon l'Association italienne des agences de publicité (…), [les deux
tiers des spots à la télévision étaient bradés].
(Selon l'Association italienne des agences de publicité, [en 1985, les deux tiers des spots à la
télévision étaient bradés].)
Le pouvoir intégrateur des SP énonciatifs ressort bien si l'on remplace le selonE par un V
déclaratif dans (468). Alors, le circonstant temporel est de préférence mis en incidence avec
le prédicat de la matrice, à savoir le V déclaratif, plutôt qu'avec la proposition complétive1 :
(468') En 1985, l'Association italienne des agences de publicité a révélé / révèle que les deux
tiers des spots à la télévision étaient bradés.
(L'Association italienne des agences de publicité a révélé / révèle en 1985 que les deux tiers
des spots à la télévision étaient bradés (en 1984).)
On peut peut-être imaginer des énoncés où, moyennant certaines propriétés du selonE
et des propositions indexées, le circonstant locatif se trouve intégré dans le SP énonciatif :
(469) En France, selon certains intellectuels, les Albanais étaient victimes d'un génocide au
Kosovo. En Grèce, selon l'opinion publique, les Serbes étaient en droit de défendre leur
présence sur leur terre ancestrale.
(Selon certains intellectuels en France (français), les Albanais étaient victimes d'un génocide
au Kosovo. Selon l'opinion publique en Grèce (grecque), les Serbes étaient en droit de
défendre leur présence sur leur terre ancestrale.)
(470) A l'époque, selon certains intellectuels, la guerre du Kosovo était nécessaire.
Aujourd'hui, selon une partie de l'opinion publique, les frappes de l'OTAN sur la Serbie en
1999 ont constitué un crime contre l'humanité.
(Selon certains intellectuels à (/de) l'époque, la guerre du Kosovo était nécessaire. Selon une
partie de l'opinion publique (d')aujourd'hui, les frappes de l'OTAN sur la Serbie en 1999 ont
constitué un crime contre l'humanité.)
Ce phénomène a déjà été décrit en 2.1.2. avec des exemples comme "A la coopérative,
selon le règlement, p". Rappelons que T. Huumo 1996 parle de "possessivisation" du
1
Phénomène analysé en 1.4.2.2.2..
199
circonstant spatio-temporel pour qualifier la façon dont il est absorbé dans un autre
constituant. Le terme de "possessivisation" renvoie au processus par lequel on interprète ce
circonstant comme un complément du nom (cas possessif en anglais). Il n'est pas évident que
le terme soit adéquat dans notre cas. Par exemple, dans (469) et (470), les gloses "en France",
"en Grèce", "à l'époque" et "aujourd'hui", semblent meilleures, respectivement, que "français"
(de France), "grecque" (de Grèce), "de l'époque" et "d'aujourd'hui"1. Il semble préférable de
parler d"incorporation" du locatif dans le SP énonciatif.
Le phénomène d'incorporation est très clair avec toujours (ou encore) quand il
fonctionne comme organisateur métadiscursif, auquel cas il contribue à "relancer" un UE
qu'on pourrait croire clos. Ainsi, dans (471),
(471) (s285) Drewermann entend vaincre ce qu'il qualifie d'"étroitesse névrotique", cette
maladie occidentale consistant à tout vouloir résoudre en termes purement rationnels. [Ceci
ne peut], selon lui, [que mener à des impasses].
Toujours selon Drewermann, [il y a identification entre guérison et accès à la foi].
le saut de paragraphe pourrait être interprété comme un indice de clôture de l'univers ouvert
par selon lui alors qu'il marque en réalité une articulation dans l'argumentation de
Drewermann. La "relance" (Toujours selon Drewermann) permet d'aiguillonner le lecteur vers
la bonne lecture. Toujours n'est bien entendu pas nécessaire, mais sa présence signale que ce
qui va suivre est un nouvel argument de l'énonciateur et atténue l'impression de répétition que
produirait la simple succession de deux SP énonciatifs. Quand il assure cette fonction,
toujours est lié au selonE2. L'absence de détachement, qui est une situation marquée dans les
séquences [Organisateur + selonE], est certainement l'expression typographique et prosodique
de l'"incorporation" de l'organisateur à l'introducteur d'UE. Détaché, toujours perd sa fonction
métalinguistique et devient un pur locatif, ce qui entraîne son intégration à l'UE (malgré l'effet
précieux obtenu)
(471') [Toujours], selon Drewermann, [il y a identification entre guérison et accès à la foi].
Selon Drewermann, il y a toujours identification entre guérison et accès à la foi.
Comme les autres locatifs, toujours ne peut faire l'objet d'une lecture externe à l'UE. En
(471"), la lecture "incorporée" n'étant pas possible, la seule interprétation disponible est celle
où l'on intègre toujours à la portée de Selon Drewermann :
(471") Toujours, il y a identification entre guérison et accès à la foi, selon Drewermann,.
Il y a toujours identification entre guérison et accès à la foi, selon Drewermann.
1
2
Merci à G. Mourad pour cette remarque.
On l'a signalé en 2.2.2.2..
200
Remarquons que seuls les circonstants locatifs et toujours organisateur métadiscursif
sont susceptibles d'être incorporés à l'introducteur d'UE. Contrairement à ce qu'il pourrait
sembler au premier abord, (472') n'est pas une paraphrase de (472), parce qu'elle n'a pas la
même valeur de vérité :
(472) Concernant l'excision, selon la loi française, le corps est un bien inaliénable du sujet.
(472') Selon la loi française concernant l'excision, le corps est un bien inaliénable du sujet.
(472) peut être vrai sans que (472') le soit : (472') présuppose qu'il existe une loi française
portant spécifiquement sur l'excision, ce qui n'est pas le cas de (472). Les introducteurs de
cadres thématiques, non plus que les autres initiateurs de cadres non véridictifs, ne semblent
pouvoir faire l'objet d'une "incorporation".
Le fait que l'univers locatif soit obligatoirement subordonné à l'UE ou incorporé au SP
énonciatif quand la lecture intégrée est contradictoire suggère que l'introducteur d'UE jouit
d'un statut cognitif supérieur aux autres introducteurs de cadres véridictifs (univers de
discours). En effet, si l'on s'en réfère aux travaux de T. Huumo 1996, seul un introducteur
hiérarchiquement inférieur peut faire l'objet d'une "incorporation". Il semble en revanche que
les introducteurs de cadres non véridictifs (cadres thématiques, circonstanciels,
organisationnels) l'emportent sur les constructeurs d'UE. Ils ne peuvent être incorporés au
SP énonciatif, et par défaut (si le cotexte gauche n'est pas imprégné par la présence du
référent de X), l'UE est subordonné au cadre qu'ils introduisent.
3.3.2 LES "INCISIONS"
Nous appelons "incision" le phénomène par lequel un constituant (sans fonction
relationnelle ou organisationnelle) de la phrase à laquelle le SP énonciatif est incident
n'est pas intégré à la portée de celui-ci. Permettant à L de commenter chemin faisant les
dires de l'énonciateur, d'y apporter des précisions, de les expliquer ou de les réfuter, l'incision
s'opère canoniquement sur les constituants apposés ou incidents, subordonnées relatives
appositives (473), participiales (474), incidentes (475), SN apposés, simplement détachés
(476), ou entre parenthèses ou tirets ((477)) :
(473) Selon Haïm Sultan, [30 % des terres appartiennent à l'Etat israélien] - qui a remplacé
la Jordanie - [, 30 % à des particuliers, et "le reste à des disparus (…)"].
201
(474) Or, selon les plus récentes explorations, [le plateau continental vietnamien], en grande
partie revendiqué par les Chinois, [contient des réserves de pétrole dont les évaluations
varient entre 3 et 5 milliards de barils (…)]. Le Monde diplomatique, mars 96 : 30
(475) Selon eux, [l'Espagne est un pays en prise à l'anarchie] (ils veulent dire au désordre et
au chaos)[, qui se consume de lui-même]. Le Monde diplomatique, avril 97 : 26
(476) Selon M. Heikal, [on compterait en Égypte], l'un des pays dont le revenu par habitant
est le plus bas du monde, [cinquante millionnaires (…)]. Le Monde diplomatique, mars 95 : 11
(477) (313) Toutefois, selon le général Edward C. Meyer,[ jusqu'en 1976 l'armée s'est refusée à
mentionner (…) l'hypothèse d'une guerre nucléaire limitée dans son manuel d'opérations
élémentaires] - la bible du fantassin.
Le phénomène d'incision peut aussi concerner des adverbes évaluatifs :
(478) (76) Selon une étude réalisée à Washington, [2 %] seulement [des personnes accusées
de graves délits ont été arrêtées pour acte de violence (…)].
Les éléments faisant l'objet d'une lecture non intégrée peuvent être incidents à un
constituant de p ((474), (475) ci-dessus par exemple), ou à X :
(479) Selon un rapport de la Banque de développement d'Afrique du Sud, dont les estimations
sont considérées comme sous-évaluées, [40 % des 22 millions qui composent la population
urbaine ne bénéficient que du minimum d'équipements (…)].Le Monde diplomatique, avril 94 : 22
Dans le cas d'incidence à X, il s'agit d'une expansion du désignateur régi, et l'interprétation
non intégrée est la seule possible : les informations délivrées dans une proposition incidente à
X concernent le référent de X. Dans la deuxième situation, la non intégration dépend de
critères sémantiques. Dans (474), il y a incompatibilité entre la nature du référent de X et celle
de l'information. En (475) le sujet de l'incidente coréfère avec X, et son V est un V déclaratif.
En l'absence de tels indices, les constituants apposés sont insérés dans l'UE, ce qui revient à
dire que la lecture intégrée est la lecture par défaut :
(480) Selon un sondage récent sur l'attitude à l'égard des hommes politiques, [les deux tiers
des personnes interrogées les considèrent comme incapables d'écouter et de prendre en
compte ce que pensent les Français, reproche particulièrement fréquent chez les partisans
du Front national (FN) (…)]. Le Monde diplomatique, sept. 97 : 19
(481) [Cet argumentaire], selon les participants au débat, [ne peut convenir ni aux dictatures
en place ni à leurs adversaires islamistes, qui le plus souvent réinventent et falsifient le passé
arabe]. Le Monde diplomatique, août 96 : 26
Il convient de noter que l'opération d'incision dépend du caractère appositif ou
incident du constituant (si l'on excepte l'adverbe évaluatif). Par exemple, parmi les relatives,
seule la relative appositive, qui n'est pas impliquée dans l'identification de l'antécédent,
accepte la non intégration. En outre, les rédacteurs préfèrent souvent les tirets ou parenthèses
à la simple virgule parce qu'ils marquent un détachement plus fort. La ponctuation forte joue
un rôle déterminant quand l'intégration est sémantiquement possible. Certains emplois "a
202
priori" excessifs des parenthèses et des tirets ((477)) se justifient uniquement par le fait qu'ils
ont pour fonction d'annoncer, en sur-marquant le décrochement syntaxique et la pause
intonative, le changement d'instance de prise en charge. Le fait que L éprouve le besoin
de recourir à ces signes diacritiques forts, plutôt qu'à la virgule, montre qu'il est conscient que
si le sens général de la phrase le permet, la lecture intégrée sera préférée. Pour orienter le
lecteur vers l'interprétation non intégrée, il fait appel à un signe typographique dont il sait que
le caractère "remarquable" sera appréhendé, selon la maxime de quantité de Grice (1979),
comme le signal d'une articulation autre que syntaxique, et en l'espèce, dans ce cotexte,
comme un signal d'intermittence énonciative. "Mutatis mutandis", on peut comparer ce prémarquage de rupture énonciative à la pause propice dans un dialogue à un changement de tour
de parole.
Pourquoi, dira-t-on, ne pas simplement employer les vocables d'"insertion", voire
d'"incise" ou d'"incidente" pour décrire le phénomène qui nous intéresse dans cette section ?
La nomenclature est floue en la matière1 et, parmi les définitions proposées pour ces notions,
aucune n'est vraiment appropriée. D'abord, les trois termes désignent un phénomène
grammatical caractérisé par "l'intervention d'un énoncé accessoire dans le corps d'une phrase"
(Marouzeau 1951, cité par L. Rosier 1999 : 246), et on ne peut pas parler d'"énoncé" pour un
adverbe comme seulement, par exemple ((478)). Ensuite, le terme "incise" est plutôt réservé
aux éléments intercalés qui signalent le DR, comme dit-il2. Enfin, on parle généralement
d'"incidentes" pour des
"segments qui, dans une phrase, ne sont ni sujet, ni prédicat, ni expansion par subordination
[et] signalent une intervention de l'auteur sur un point donné de son énoncé. Ce sont des
phrases (et non des propositions) enchâssées dans d'autres phrases, elles n'ont pas de lien
syntaxique formellement marqué" (G. Mounin 1974, cité par M. Wilmet 1992 : 526, nous
graissons)
Or, les incisions n'indiquent pas "une intervention de l'auteur sur un point donné de son
énoncé" mais sur celui d'une autre instance énonciative. Si l'on ne tient pas compte de cette
particularité, (475) peut certes être décrite de la sorte, mais ce n'est pas le cas des incisions
effectuées sur les adverbes et les constituants apposés (proposition relative, participiale ou
SN) – voir ci-dessus. En d'autres termes, certaines incisions s'opèrent sur des incidentes, et
d'autres non. Enfin, la dénomination "insertion", qui recouvre "incise" et "incidente", n'est pas
non plus satisfaisante.
1
Comme le montre M. Wilmet 1992.
M. Grevisse (1986 : 614) définit les incises comme "des incidentes particulières indiquant qu'on rapporte les paroles ou les
pensées de quelqu'un.".
2
203
3.3.3 L'AMBIGUÏTE REFERENTIELLE
"TRANSPARENCE"/"OPACITE"
G. Fauconnier 1984 a montré, dans le cadre de sa théorie sur les espaces mentaux, que
les SP énonciatifs construisaient ce qu'on appelle traditionnellement des contextes opaques au
même titre que les V déclaratifs et les V d'attitude propositionnelle. En effet, le contenu
descriptif d'un désignateur inclus dans la portée de selon peut relever uniquement de la vision
des choses de L et ne traduire aucunement le point de vue de l'énonciateur sur le référent
dénoté. (482), qui peut être interprété au moins de deux façons, (a) et (b), est l'exemple
canonique illustrant le phénomène d'ambiguïté référentielle transparence/opacité1 :
(482) Oedipe veut épouser sa mère.
a. Oedipe veut épouser sa mère en connaissance de cause.
b. Oedipe veut épouser Jocaste, tout en ignorant qu'elle est sa mère, ce que je sais, moi,
locuteur.
(483) illustre le même phénomène dans une phrase indexée par un selonE, à ceci près que les
deux options cohabitent dans la phrase :
(483) (330) Selon la thèse du pouvoir, la violence politique - en clair, les liquidations
physiques des militants de gauche - est le résultat des actes de "commandos d'inconnus en
civil et fortement armés".
La description la violence politique traduit en substance le point de vue du pouvoir sur
certains assassinats et la description les liquidations physiques des militants de gauche révèle
la manière dont L appréhende pour sa part ces assassinats, point de vue qu'il nous oblige à
partager en le présentant comme conforme à la réalité. L'énoncé pourrait très bien se passer de
la première description, qui vise à faire ressortir l'hypocrisie du pouvoir :
(483') Selon la thèse du pouvoir, les liquidations physiques des militants de gauche sont le
résultat des actes de "commandos d'inconnus en civil et fortement armés".
En (483'), seule la lecture transparente, celle où L seul assume la description, n'est pas
contradictoire. En effet, pour un gouvernement de droite, reconnaître que les meurtres sont
commis sur des militants de gauche reviendrait à confesser une part de responsabilité dans cet
acte.
Il convient de bien distinguer ce phénomène de celui que nous nommons "incision"2,
par lequel L reprend provisoirement la fonction référentielle à son compte. (484) exemplifie
successivement les deux modes d'inscription de L dans la phrase :
1
2
Cf. G. Schrepfer 1998 pour une revue critique de la littérature sur la question.
Présenté en 3.3.2. ci-dessus.
204
(484) Selon les autorités, le nombre des personnes détenues ne dépasse pas la soixantaine, et
les sinistres byout el achbah (maisons des fantômes), dont les emplacements en plein centre
de Khartoum sont connus de tous et où sont interrogés, voire torturés, les suspects en
dehors de toute légalité, ne seraient que "le fruit de l'imagination de la presse occidentale". Le
Monde diplomatique, juill. 94, p. 6
L'épithète sinistres traduit le point de vue du rédacteur, soucieux de stigmatiser la "langue de
bois" des autorités, contre laquelle il s'élève d'autre part en usant du conditionnel épistémique
(qui prend valeur de distanciation) pour rapporter les allégations du pouvoir. Cette
intervention du rédacteur ne consiste pas à proprement parler à apporter une information mais
à modifier la perspective sur ce à quoi l'énonciateur a fait référence : si, du point de vue de
l'interprétation, on a affaire à une lecture transparente de la description, du point de vue de la
production, on peut parler de "substitution dénominative". En revanche, dans la relative, le
rédacteur transmet une information indépendante de celle qu'il emprunte aux autorités. Il
s'agit d'une "incision".
Dans cette section, nous avons distingué trois situations d’hétérogénéïté énonciative
dans la phrase indexée par les selonE frontaux qui permettent l’extension de l’UE : 1) la non
intégration à l’UE d’un connecteur ou d’un introducteur de cadre de discours, 2) la non
intégration à l’UE d’un constituant appositif ou incident (phénomène baptisé "incision"), et 3)
la lecture transparente d’un SN. Il y a non intégration d’un constituant au cadre énonciatif
dans les deux premiers cas seulement (un SN dont on pratique une lecture transparente est
inscrit dans la portée du SP).
Les éléments dont la non intégration n'impose pas la clôture de l’UE sont non
argumentaux. Organisateurs périphériques, relateurs interpropositionnels, constituants
appositifs ou incidents, adverbes, ils ne sont pas placés au même niveau syntaxique et
informationnel que la proposition matrice à laquelle le selonE est incident. Ils occupent un
niveau superordonné (compléments cadratifs et connecteurs discursifs) ou subalterne
(constituants apposés ou incidents). On peut en déduire qu'un constituant de la phrase doit
avoir un statut différent de celui de la matrice pour que sa non intégration n'entraîne pas la
clôture de l'UE.
Le statut du constituant est aussi ce qui conditionne son interprétation par défaut
(c'est-à-dire en l'absence d'indices sémantiques et typographiques contradictoires) :
-
constituants apposés ou incidents : intégration
-
introducteurs d'univers locatifs (cadres véridictifs) : intégration
205
-
connecteurs et introducteurs de cadres non véridictifs (cadres thématiques, qualitatifs,
organisationnels) : non intégration.
Ces phénomènes suggèrent que les introducteurs d'UE occupent, dans la hiérarchie cognitive
des constituants, un rang supérieur aux autres introducteurs de cadres véridictifs, et un
statut inférieur aux connecteurs et aux introducteurs de cadres non véridictifs.
206
CHAPITRE IV : LES INDICES DE
CLOTURE DANS LA PHRASE ET /
OU DANS LE TEXTE
Dans notre corpus, un quart des emplois frontaux présentent une portée textuelle
(parmi eux, 51% intègrent 2 phrases, 23% 3 phrases, 19% 4 phrases, et 6% 5 à 7 phrases).
Dans la grande majorité des cas, il est possible au linguiste d’identifier et de décrire les
indices cotextuels permettant à un lecteur de comprendre qu’un UE est clos. Il s’agit
principalement de marques de cohésion textuelle jouant sur les différents plans
d'organisation du discours (cf. M. Charolles 1993) : les marques dispositionnelles,
relationnelles, organisationnelles et référentielles. Les autres indices impliqués relèvent plutôt
de problèmes de cohérence.
Treize catégories principales d’indices ont été relevées dans le corpus et autant de
champs du formulaire "Selon énonciatif" leurs sont consacrées. Ces catégories sont énumérées
et brièvement définies ci-dessous, sous l’appellation qui leur est donnée dans la base de
données SELON et dans les tableaux qui en sont tirés :
207
Guillemets : la phrase hébergeant le selonE figure entièrement entre guillemets ou contient un
ou plusieurs segments guillemétés.
Alinéa : on trouve un alinéa (saut de paragraphe) à la frontière de l’UE.
Chiffres : la phrase hébergeant le selonE contient des informations chiffrées.
Temps : le temps verbal est différent dans l’UE et au-delà de ce cadre.
Note : on trouve un appel de note bibliographique (apportant des précisions concernant la
source des informations rapportées) à la frontière de l’UE.
V médiatif (Vm) : on trouve un verbe médiatif (verbe dénotant la production ou l’acquisition
d’informations) à la frontière de l’UE.
IC : on trouve un introducteur de cadre non énonciatif à la frontière de l’UE.
Expression C : on trouve un marqueur relationnel (expression C) à la frontière de l’UE.
Reprise de X : on trouve une expression coréférant avec le SN régi à la frontière de l’UE.
Conditionnel : le verbe principal de la phrase hébergeant le selonE est au conditionnel
épistémique.
IUE : on trouve un second introducteur d’UE à la frontière de l’UE.
Reprise de p : on trouve une expression anaphorisant p de façon métalinguistique à la
frontière de l’UE.
Titre : on trouve un sous-titre à la frontière de l’UE.
Cette méthode a permis de collecter les indices effectivement employés par les
rédacteurs et d’évaluer leur importance quantitative (tableau 9.). Ces catégories
d’expressions ou de marques ont été retenues parce qu’elles interviennent dans la clôture des
UE introduits par les selonE frontaux. On peut supposer qu’elles n’affectent pas de la même
façon ou dans les mêmes conditions les cadres construits par les autres selonE pourvus de
potentiel cadratif textuel (PCT), notamment les emplois en note dont la portée est rétroactive1.
Par ailleurs, elles ne jouent pas un rôle de fermeture lorsqu’elles apparaissent avec les selonE
privés de PCT. En confrontant les données concernant les selonE frontaux et les autres emplois,
Selon E
à PCT
IP
à
P
I
IP
CT
33%
27%
41%
Guillemets
44%
24%
54%
40%
Alinéa
39%
24%
20%
35%
Chiffres
35%
15%
43%
31%
Temps
32%
8%
14%
25%
Note
27%
26%
36%
26%
V médiatif
26%
1
7%
18%
IC nous avons recherché
20%les indices
Pour ces emplois,
à gauche, et
pas à droite.20%
13%
21%
18%
Expression C
19%
13%
25%
14%
Reprise de X
13%
11%
17%
18%
11%
Conditionnel
9%
12%
18%
10%
IUE
8%
5%
14%
8%
Reprise de p
4%
1%
3%
Titre
F
35%
15%
35%
19%
8%
12%
4%
8%
12%
15%
4%
tous
40%
30%
32%
24%
19%
24%
14%
15%
12%
13%
10%
6%
2%
208
on constate que la majorité des indices sont plus fréquents quand le selonE jouit de PCT, ce qui
suggère qu’au moins une partie de ceux-ci sont délibérément utilisés pour marquer la
frontière des UE.
Tableau 9. : Proportion de selonE frontaux affectés par les différents indices de clôture retenus et
collocation de ces marques avec les selonE dans d’autres positions
Nb. : I = initiaux (frontaux) ; IP = intraphrasrtiques ; F = finaux. Le chiffre en haut à gauche, par exemple,
indique que 44% des selonE frontaux sont incidents à une phrase contenant des guillemets.
Certains indices marquent nécessairement la fermeture des UE, et d’autres la signalent
seulement dans certaines conditions, notamment lorsqu’ils se trouvent en cooccurrence avec
d’autres indices. La méthode mise en œuvre a permis de repérer les collocations d’indices les
plus courantes, listées dans le tableau 10 ci-dessous1 (les indices rencontrés en cooccurrence
sont reliés par le symbole "/").
1
On trouvera le relevé complet des collocations en Annexe 2.
209
Indices en cooccurrence
Guillemets / Alinéa
Proportion de
selon E frontaux
concernés
19%
15%
Guillemets / Note
Note / Alinéa
13%
Chiffres / Temps
Guillemets / Temps
Alinéa / Temps
Guillemets / Vm
Chiffres / Alinéa
10%
Guillemets / Expression C
Chiffres / Note
IC / Temps
9%
Chiffres / IC
Alinéa / IC
Chiffres / Vm
Guillemets / IC
Reprise de X / Vm
8%
Guillemets / Reprise de X
Guillemets / Note / Alinéa
Expression C / Temps
7%
Note / Temps
Conditionnel / Temps
Conditionnel / Chiffres
6%
Chiffres / Expression C
Vm / Temps
Guillemets / Alinéa / Temps
Expression C / Vm
Alinéa / Vm
Guillemets / Chiffres
5%
Note / IC
Alinéa / Expression C
IC / Vm
Chiffre / IC / Temps
Guillemets / IUE
Guillemets / Reprise de X / Vm
Note / Alinéa / Temps
Guillemets / Reprise de p
Alinéa / Titre
Chiffres / Note / Alinéa
Conditionnel / Chiffres / Temps
Note / IC / Temps
4%
Guillemets / Alinéa / IC
Note / Vm
Guillemets / Alinéa / Expression C
Note / Expression C
Guillemets / Note / Temps
Note / Reprise de X
Guillemets / Note / Reprise de X
Guillemets / Expression C / Temps
Alinéa / Reprise de p
Guillemets / IC / Vm
Chiffres / IUE
Guillemets / Expression C / Vm
Reprise de X / Temps
Chiffres / Alinéa / IC
Reprise de p / Temps
3%
Alinéa / IC / Temps
Conditionnel / Vm
Note / Alinéa / IC
Expression C / IC
Conditionnel / Alinéa
Tableau 10. : Cooccurrences d’indices de clôture des cadres introduits par les selonE frontaux
Dans ce chapitre, nous allons passer en revue chaque type d’indices retenu, à savoir
les indices : relationnels (connecteurs), dispositionnels (alinéas, sous-titres, notes
bibliographiques de bas de page), organisationnels (expressions introductrices de cadres de
discours), référentiels (anaphores), et enfin les autres indices. Nous nous poserons dans
chaque cas les questions suivantes : signalent-ils toujours la clôture des UE, ou seulement dans
certaines conditions ? Tous les membres d’une catégorie d’indices présentent-ils le même
comportement ? Quels sont les autres indices le plus couramment associés ? Comment
expliquer les phénomènes ?
210
4.1
LES INDICES RELATIONNELS : LES
CONNECTEURS
L'emploi d'un connecteur (désormais C) peut coïncider avec la fin d'un UE et
contribuer à l'interprétation dans ce sens, que ce soit dans la phrase graphique hébergeant le
selonE ou dans la suite du texte - cette dernière situation étant la plus fréquente. Rappelons
que dans notre corpus, on trouve un C frontal (ou en position pré-verbale) à la frontière droite
de 19% des UE introduits par les selonE frontaux. Cependant, les C peuvent être intégrés aux
UE. Sur l’ensemble des C rencontrés à droite des selonE frontaux, 26% sont intégrés, et 74%
non intégrés.
Notre premier objet, dans cette partie, consistera à définir les conditions générales de
la lecture (intégration / non-intégration à l'UE et fermeture de celui-ci) des expressions C
apparaissant à droite d'un introducteur d'UE. Nous montrerons ensuite que les C peuvent être
répartis en quatre classes selon leur capacité à enchaîner sur l'un ou l'autre des constituants qui
précèdent et selon leur aptitude à s'intégrer ou non à l'UE. Nous verrons dans un troisième
temps qu'il existe également, au-delà de ces caractéristiques "strictes", des enchaînements et
des lectures privilégiés, en tout cas dans les textes soumis à notre observation.
Nous nous appuierons sur la classification des connecteurs de E. Roulet (1985), qui
distingue "connecteurs interactifs", "marqueurs métadiscursifs" (Entre nous, franchement) et
"marqueurs de structuration conversationnelle" (bon, ben, alors, et marqueurs d'intégration
linéaire comme d'une part…d'autre part). Parmi les connecteurs interactifs, il range les
"connecteurs argumentatifs" (car, parce que, en effet, d'ailleurs, etc.), les "connecteurs contreargumentatifs" (bien que, mais, pourtant, néanmoins, cependant, etc.), les "connecteurs
consécutifs" (ainsi, aussi, donc, etc.), et les "connecteurs réévaluatifs", dont les récapitulatifs
(bref, en fin de compte, etc.) et les correctifs (enfin, en fait, en réalité). Seuls les "connecteurs
interactifs" nous intéresseront dans ce chapitre. Nous laisserons de côté les marqueurs
métadiscursifs et les indicateurs de structuration conversationnelle comme bon, ben et alors,
qui relèvent plutôt de l'interaction orale, ou en tout cas pas du registre soutenu qui est celui de
211
notre corpus. Les marqueurs d'intégration linéaire, qui jouent un rôle cadratif organisationnel,
seront traités avec les autres introducteurs de cadres de discours (4.3.).
4.1.1 LES CONDITIONS GENERALES DE LECTURE INTEGREE /
NON INTEGREE DE L’EXPRESSION RELATIONNELLE
Les données de notre corpus montrent que l'interprétation (intégrée / non intégrée à
l'UE) des expressions C dans des constructions du type "o. [Selon X, p]P C q" (P et q pouvant
ou non être séparées par un point) n’est pas conditionnée par la classe sémantico-pragmatique
du C (d’après la classification de E. Roulet 1985). En effet, on rencontre des ressortissants
d’une même classe intégrés ou non :
C rencontrés
intégrés et
non intégrés
D'ailleurs
En effet
En outre
C rencontrés
seulement non
intégrés
Certes
De surcroît
Même
Or
Contre-argumentatifs
Cependant
En revanche
Consécutifs
Et
Donc
Mais
Pourtant
Cependant que
Néanmoins
Alors
Aussi
C'est pourquoi
Dès lors
Toujours
Argumentatifs
C rencontrés
seulement
intégrés
Ainsi
A l'inverse
Car
De même
Parce que
Après tout
Réévaluatifs
En fait
Tableau 11. : Situation (intégrée / non intégrée au cadre énonciatif) des expressions C rencontrées à droite
des introducteurs de cadres énonciatifs
Dés lors, d’autres critères doivent intervenir. Comme nous allons le voir,
l'interprétation dépend d’abord de la nature du premier membre de la jonction opérée par
le C, qui peut être :
-
l’ensemble "Selon X, p" (que nous appelerons P),
-
le support d’incidence du selon X (à savoir p)
-
la ou les phrases précédant P (que nous dénommerons o)
Dans ce qui suit, nous présenterons les différents cas de figure rencontrés, à savoir :
1) enchaînement sur P et lecture non intégrée ;
212
2) enchaînement sur p et lecture intégrée ;
3) enchaînement sur p et lecture non intégrée ;
4) enchaînement sur o et lecture non intégrée.
Dans les exemples que nous produirons, {…}= premier membre la connexion et […]
= portée du selonE.
Les deux premières situations, illustrées par les extraits suivants, sont les plus
fréquentes :
(485) {Selon l'indicateur BIT, [le taux de chômage dans cette catégorie était en 1995 de 25,9
% en France et de 12,1 % aux Etats-Unis]}. Mais (Cependant) il suffit de se pencher un tout
petit peu sur le numérateur et le dénominateur de la fraction que représente ce pourcentage,
pour comprendre que ces chiffres ne sont pas comparables. Le Monde diplomatique, janv. 97 : 17
(486) (s151) M. Ricavar Ribera affirme que les enfants sont emmenés dans des cliniques à la
frontière américaine. (…)
Une semaine plus tard, après une brève enquête, le docteur Salazar Martinez, directeur des
services de santé, referme le dossier. (…)
(…) Lorsque nous le rencontrons, le docteur Salazar Martinez ne dispose que de deux
minutes. Selon lui, [{le fonctionnaire qui a donné l'alarme "a fait preuve de légèreté"}.
Cependant (Mais), une enquête a bien eu lieu]. Le docteur n'a pas le temps de nous donner
de détails.
Dans (485), la concession exprimée par mais enchaîne sur l'intégralité de P : elle introduit une
réfutation de la conclusion implicite que l'on peut tirer de cette phrase (que le taux de
chômage français est certainement le double du taux de chômage américain, puisqu'un
indicateur supposé objectif l'atteste), réfutation qui ne peut qu'émaner du rédacteur. En
revanche, en (486), où la concession marquée par cependant relève du Dr Martinez, le C a
uniquement p pour support argumentatif1. L'enchaînement sur P induit une lecture externe du
marqueur argumentatif et de l'argument qu'il introduit (485). A l'inverse, la connection à p
permet l'extension de l'UE (486).
Un C enchaînant sur p peut aussi ne pas être intégré à l'UE. En (487)
(487) (s76) Selon une étude réalisée à Washington, p{[2 %] seulement [des personnes accusées
de graves délits ont été arrêtées pour acte de violence ou vol commis lors d'une mise en liberté
sous caution]} (4). Cependant, q la Cour suprême a décidé qu'"il peut être opportun que
l'intérêt du gouvernement, en ce qui concerne la sécurité de la communauté, l'emporte sur
l'intérêt individuel en matière de liberté (5)".
((4) "Pretrial Release, An Evaluation of Defendant Outcomes and Program Impact" (1981), cité dans Bazelon, "The Crime Controversy : Avoiding
Realities", Vanderbilt Law Review 1982.
(5) United States v. Salerno US (1987).)
1
On peut discuter le fait que nous n'intégrions pas la dernière phrase (Le docteur …) dans l'UE. A notre avis, cette phrase, qui
relève du DIL, ne peut en aucun cas être intégrée dans l'UE parce que le SN Le docteur coréfère avec le régime de selon. Cf.
4.4.2.3. et 4.4.2.4..
213
on peut faire porter la concession marquée par cependant sur p tout en attribuant q à L (glose :
bien que les cas de récidive soient très rares lors des mises en liberté sous caution, la Cour
suprême a privilégié la sécurité de la communauté plutôt que la liberté individuelle). Notons
que cependant est accompagné d'autres éléments contribuant à l’interprétation non intégrée :
la note (4) appelée à la fin de p, qui laisse entendre qu'on en a fini avec les informations issues
de l'étude réalisée à Washington, l'introduction conjointe d'un nouveau thème (la cour
suprême) et d'un nouvel énonciateur qui prend le relais de celui de p (l'étude réalisée à
Washington), la présence corollaire du V déclaratif décider que, introduisant une "citation", et
enfin, la note (5) appelée à la fin de q, qui spécifie une autre origine pour les informations
délivrées dans cette phrase que pour celles fournies dans p.
Un C indique à coup sûr la fermeture de l'UE lorsqu’il établit une relation avec le
cotexte antérieur à P :
(488) { o Peu importe que le travail ne constitue plus, statistiquement, qu'une petite fraction du
cycle de vie éveillée} : selon l'INSEE, [p le temps de travail d'une journée moyenne au sein de
la population française, âgée de plus de quinze ans, représente ... 2 h 31] (3). q Car, comme le
notent Bernard Perret et Guy Roustang, dans l'état actuel des mentalités, "la perception de la
nécessité du travail, qui est toujours, au moins symboliquement, participation à une lutte
collective pour la vie, reste le principe de réalité qui structure les personnalités, qui justifie
les obligations que l'on a vis-à-vis de son avenir, de sa famille, de la société (4) ". Le Monde
diplomatique, mars 93 : 1
(3) Chiffres cités par Roger Sue dans le remarquable chapitre "Temps libre et production de la société", de Sortie de siècle. La France en mutation
(sous la direction de Jean-Pierre Durand et François-Xavier Merrien), Editions Vigot, Paris, 1991.
(4) Bernard Perret et Guy Roustang, l'Economie contre la société, le Seuil, collection "Esprit", Paris, 1993, 275 pages, 140 F.
La justification marquée par car n'enchaîne ni sur P (ce qui est impossible avec car, on le
verra) ni sur p, mais sur la proposition qui précède, o. La structure argumentative peut être
résumée comme suit : peu importe que le temps de travail ait diminué (ce qu'attestent les
chiffres de l'INSEE), car le travail reste une valeur primordiale. P, introduite par deux points,
ne sert qu'à étayer, en la fondant sur des données objectives, l'assertion concernant la
diminution du temps de travail. Remarquons que, pour être tout à fait exact, notre découpage
du support argumentatif de car devrait intégrer P. La formule choisie (la focalisation sur o
comme premier membre de la connexion) a l'avantage de mettre l'accent sur le fait que P
n'intervient pas directement dans la relation construite par le C.
Les conditions générales d’interprétation des C sont donc les suivantes : la connection
à P et à o implique la clôture de l'UE ; l'enchaînement sur p permet l'intégration
(extension de l'UE) aussi bien que la non intégration de q (clôture de l'UE).
214
M. Charolles 1987 énonce les conditions de lecture du C en d'autres termes, mais le
constat est sensiblement le même. Là où nous parlons de lecture intégrée / non intégrée du C,
il parle de "connexion assumée" / "décrite" (par L) : quand la connexion est prise en charge
par L, dit-il, elle s'opère entre l'assertion de "selon X, p" (ce que nous appelons P) et q, tandis
que quand la connexion est décrite, elle s'effectue entre p et q, qui sont elles-mêmes non
assertées, mais décrites (p. 264). M. Charolles ne tient cependant pas compte des deux autres
possibilités que nous avons mentionnées : quand la connexion assumée par L s'opère entre p
et q, et entre o et q.
4.1.2 UNE CLASSIFICATION DES MARQUEURS DE RELATIONS
Les conditions générales de lecture des expressions C énoncées plus haut ne tiennent
pas compte de la capacité des différents C à enchaîner sur o, P et p. Elles font aussi l'impasse
sur d'éventuelles différences de comportement entre les C quand ils se connectent à p.
Nous allons montrer que l'ensemble des C se répartissent en quatre classes (distinctes
des classes traditionnelles) :
i. ceux qui peuvent enchaîner sur P et sur p, et qui permettent aussi bien
d'intégrer ou de ne pas intégrer q quand la connection s'opère sur p.
ii. ceux qui peuvent enchaîner sur P et sur p, et qui conditionnent l’intégration
de q quand ils se rattachent à p.
iii. ceux qui imposent le rattachement à p et l'intégration de q.
iv. ceux qui peuvent enchaîner sur P et sur p, et qui imposent la non-intégration
quand ils enchaînent sur p.
Les C susceptibles de se connecter à o (la phrase précédant P) peuvent appartenir aux
classes énumérées ci-dessus. Il n'y a pas lieu, en conséquence, de créer une classe spécifique
pour ces marques. Nous ne traiterons pas le cas de l'enchaînement sur o.
Les différences entre les C concernent donc :
- leur aptitude à enchaîner sur P : les formes des classes i., ii. et iv. acceptent la
connection à P, contrairement aux formes de la classe iii ;
- leur comportement lorsqu’ils enchaînent sur p : dans cette situation, certains
imposent l’intégration de q (classes ii. et iii.), certains conditionnent sa non intégration
(classe iv.), et d’autres enfin permettent les deux lectures (classe i.).
Si l’on ne tient pas compte du critère de l’enchaînement, les quatre classes définies
peuvent être ramenées à trois, rassemblant respectivement : les formes imposant l’intégration
215
(classe iii.), les formes impliquant la non intégration (classe iv.), et les formes autorisant les
deux interprétations (classes i. et ii.).
Pour rendre compte du comportement des C dans les constructions du type "Selon X,
p C q", il est nécessaire de faire appel à la distinction entre "connecteurs" (Cr) et
"opérateurs" (Or), due à O. Ducrot et al. 1975. Les Or sont définis comme des morphèmes
capables de lier dans un seul énoncé deux phrases grammaticalement distinctes, c'est-à-dire
d'assurer une "construction liée". Les Cr, quant à eux, sont des expressions qui, en mettant en
relation deux actes énonciatifs distincts, effectuent des "constructions coordonnées". Les
auteurs fondent la distinction entre Cr et Or sur certains tests1, dont les principaux sont les
suivants : seules les constructions liées se prêtent au clivage en c'est … que et permettent de
nier, non l'un des membres de la relation, mais cette relation elle-même ; de même, seules les
constructions liées permettent d'interroger, non sur l'un des éléments mis en relation, mais sur
la relation qui les unit ; seule la relation établie par un Or accepte la modification à l'aide d'un
adverbe comme uniquement. O. Ducrot et al. précisent en outre qu'une construction liée ou
coordonnée reste liée ou coordonnée lorsqu'elle est insérée suite à un verbe de dire ou
d'opinion, comme dire que.
Certaines conjonctions de subordination, comme parce que, peuvent être employées
comme Or et comme Cr. En revanche, les autres marqueurs relationnels (conjonctions de
coordination, adverbes et locutions) ne peuvent fonctionner que comme Cr. Comme on va le
voir, le comportement des conjonctions de subordination dans les constructions qui nous
intéressent varie selon qu’elles sont utilisées comme Or ou comme Cr. C’est pourquoi nous
examinerons chacune des trois premières classes définies ci-dessus (qui comprennent des
conjonctions de subordination) en deux temps. Dans un premier temps, nous passerons en
revue les conjonctions de subordination. Les conjonctions de coordination et les adverbes
seront envisagés en second lieu.
4.1.2.1 Les formes de la classe i.
La première classe de C rassemble les formes qui peuvent enchaîner sur P et sur p, et
qui permettent aussi bien d’intégrer ou de ne pas intégrer q quand la connection s’opère avec
p.
1
Mentionnés notamment dans J. Pinchon 1973 et repris dans J. Pinchon 1986, et employés aussi par J. François 1976, J.
Moeschler 1983, J.C. Anscombre 1984 et M. Charolles 1990.
216
Les conjonctions de subordination de la première classe (tandis que, alors que et
cependant que) présentent les propriétés suivantes :
- D’une façon générale, y compris dans "Selon X, p C q", elles peuvent fonctionner
comme opérateurs et comme "connecteurs" ;
- suite à Selon X, elles conditionnent la connexion à p et l'intégration de q lorsqu’elle
sont employées comme opérateurs ;
- employées comme "connecteurs", elles peuvent enchaîner sur P (ce qui impose la
clôture de l’UE), mais aussi sur p, auquel cas deux lectures sont possibles :
l’intégration et la non intégration de q.
Nous traiterons seulement tandis que, dont l'analyse peut être étendue à alors que et
cependant que. Nous admettrons, aux vues de (489) et (490) que lorsque tandis que a une
valeur temporelle, il est opérateur (489), et que lorsqu'il prend une valeur d'opposition, il
est "connecteur" (490) :
(489) Pierre est parti tandis que Jean faisait son exposé.
(490) Pierre est courageux, tandis que Jean est paresseux.
Bien entendu, les deux valeurs peuvent se superposer, mais, selon la nature de la relation
effectuée ("liaison" / "coordination"), l'une prend le pas sur l'autre. Par exemple, si l’on
segmente (489), on obtient une construction coordonnée, et c'est la valeur oppositive qui
prend le dessus :
(489') Pierre est parti, tandis que Jean faisait son exposé (lui au moins).
Les tests de la négation et de l'extraposition en c'est … que confirment que (489) est une
construction liée, et (490) une construction coordonnée :
(489a.) Pierre n'est pas parti tandis que Jean (mais tandis que Marie) faisait son exposé.
(489b.) C'est tandis que Jean faisait son exposé que Pierre est parti.
(490a.) * Pierre n'est pas courageux tandis que Jean est paresseux, mais tandis que (…).
(490b.) * C'est tandis que Jean est paresseux que Pierre est courageux.
Les exemples ci-dessous montrent que dans une construction du type "Selon X, p
tandis que q", tandis que conditionne la connexion à p et l'intégration de q s’il fonctionne
comme opérateur (rappelons que les accolades délimitent le premier membre de la jonction) :
(491) Selon Marie, [{Pierre est parti} tandis que Jean faisait son exposé].
(492) * {Selon Marie, [elle viendra]} tandis que j'étais au téléphone.
S’il est employé comme "connecteur", tandis que peut enchaîner sur P et marquer la
clôture de l'univers énonciatif
(493) {Selon les mouvements d'opposition, [la répression aurait fait 16 morts]}, tandis que (/
alors que / cependant que) le gouvernement ne parle que d'un seul mort (…).Le Monde
diplomatique, mars 95 : 12
mais il est également capable d’opérer une jonction avec p :
217
(494) Selon Marie, {en Suède, lever la main sur les enfants est puni par la loi}, tandis qu'/
alors qu'/ cependant qu'en France, on est assez partisan d'une "bonne fessée".
Dans ce cas, deux lectures sont possibles, l'une où l'on attribue q à L (a), et l'autre dans
laquelle on l'impute au référent de X (b) :
(494a) Selon Marie, [{en Suède, lever la main sur les enfants est puni par la loi}], tandis qu'/
alors qu'/ cependant qu'en France, on est assez partisan d'une "bonne fessée".
(497b) Selon Marie, [{en Suède, lever la main sur les enfants est puni par la loi}, tandis qu'/
alors qu'/ cependant qu'en France, on est encore assez partisan d'une "bonne fessée"].
Tandis que, alors que et cependant que Cr sont les seules conjonctions de
subordination acceptant à la fois l’intégration et la non intégration de q lorsqu’elles
enchaînent sur p (les autres impliquent l’intégration dans ce cas). On verra d’ailleurs qu’ils se
comportent en tous points comme la majorité des conjonctions de coordination (mais, et, or,
donc), ce qui n’a rien d’étonnant si l’on se penche sur leur fonctionnement sémantico-
pragmatique. Quand il fonctionne comme Cr (à savoir lorsqu’il prend une valeur oppositive),
tandis que (alors que / cependant que) marque en effet une opposition radicale entre deux
assertions d'égale valeur informationnelle. L’énoncé Jean est courageux, tandis que Paul
est paresseux a exactement le même sens que Paul est paresseux, tandis que Jean est
courageux (même si ces deux énoncés ne répondent pas nécessairement aux mêmes objectifs
communicationnels, et ne sont pas forcément interchangeables en discours). Le fait que l'on
puisse inverser, "salva veritate" les deux termes de la relation construite par tandis que est le
symptôme du type de jonction qu'opère tandis que oppositif : il n’existe pas de relation de
dominance (sémantique)1 entre p et q. C'est pourquoi, dans une construction coordonnée du
type "Selon X, p, tandis que q", la connection à P est favorisée (et obligatoire) si q dénote ou
présuppose une énonciation, comme P (cf. (493) ci-dessus). Q se situe ainsi, du point de vue
sémantique, énonciatif, et pragmatique, sur le même plan que P. Cela explique également que
la coordination à p autorise une lecture non intégrée : on est en mesure d’interpréter (494) à la
façon de la glose (a) parce que q ne dépend pas sémantiquement de p. Toutes les autres
conjonctions de subordination employées comme Cr construisent, d’une façon ou d’une autre,
une relation de subordination sémantique. C’est la raison pour laquelle elles imposent
l’intégration de q lorsqu’elles se connectent à p.
1
La notion de "dominance", définie par N. Erteschik-Shir et S. Lappin 1979 et reprise par S. Ehrlich 1990, est explicitée sous
1.4.2.3. et également exploitée en 3.2.1.
218
La majorité des conjonctions de coordination (et, donc, mais et or) appartiennent à la
classe i. : quand elles se connectent à P, elles imposent la non intégration ; lorsqu’elles
enchaînent sur p, elles peuvent être intégrées ou non.
Commençons par examiner et :
(495) (s170) Les députés de l'ANC, à l'exception de quelques-uns issus du mouvement syndical
et populaire, semblent accepter le virage. {Selon M. John Copelyn, ancien secrétaire général
de la SACTWU et maintenant élu de l'ANC, [l'organisation risque de perdre sa base: "Le
Programme de reconstruction et de développement est tourné en ridicule, il est devenu une
simple question de rhétorique, de délais et de promesses."]} Et M. Marcel Golding, (…), lui
aussi élu sous la bannière de l'ANC, de renchérir: "La population s'impatiente. On blâme les
"wabenzi", ces nouveaux arrivistes de l'ANC qui traversent les cités noires au volant de leur
Mercedes(…)".
(496) (79) Selon les services de l'attorney général, [{six Etats avaient en 1985 conclu des
accords avec le privé pour assurer le fonctionnement de centres de détention pour mineurs}]
et le nombre a certainement crû depuis (…)].
(497) (s312) Selon des études réalisées (…) après la seconde guerre mondiale, {[huit soldats
chevronnés sur dix étaient paralysés par la terreur et incapables de tirer pendant l'attaque, ou
même de repousser l'assaut. Des huit cent mille Américains qui ont vu le feu, il n'en est pas un
qui n'ait risqué de se voir mentalement handicapé (6)]}. Et lors d'une prochaine guerre en
Europe, tout serait pis.
(6) Cf Richard Gabriel, No More Heroes : Madness and Psychiatry in War (La fin des héros : folie et psychiatrie en temps de guerre), Hill and
Wang, New-York, 1987.
Dans (495), Et enchaîne sur P : P et q (le fait que M.M. Copelyn et Gloding pensent que …)
sont deux illustrations d'un fait exprimé dans o : que certains députés de l'ANC "n'acceptent
pas le virage" (de nouvelles modifications apportées, après d'autres, à un programme
économique, dit "de reconstruction et de développement"). Dans les deux autres extraits, en
revanche, et a pour support le contenu de l'UE. L’exemple (496), est ambigu, faute d’indices
décisifs : la proposition coordonnée peut aussi bien être attribuée aux services de l’attorney
général qu’au rédacteur (d’où les deux crochets fermants). En (497), on impute
obligatoirement la dernière phrase au rédacteur, en raison principalement de la localisation
temporelle opérée par l’introducteur d’univers lors d'une prochaine guerre en Europe, et du
changement de temps qui l’accompagne (le fait que l’appel de note renvoyant à des références
bibliographiques soit situé avant cette phrase contribue également à cette lecture). On
comprend que les informations issues des études réalisées après la seconde guerre sont tenues
pour vraies par le rédacteur, qui conjecture que la réalité à laquelle elles renvoient empirerait
dans le contexte actuel.
Donc présente le même comportement que et :
(498) (s316) {[La seule clarté provient], hélas, selon de nombreux et divers témoignages, [du
fait que les luttes se seraient radicalisées et le fossé creusé entre les communautés]}. Il reste
donc toujours, moins fanfaronne que la haine, mais encore amplifiée, la peur, insidieuse
219
celle-là, et surtout le malheur. "Les choses ne vont pas mieux. Elles empirent. Plus cela va,
plus il y a de gens directement touchés par le problème", chuchote aussi Jane, serveuse au
Dunowan Inn, le restaurant chic de Dungannon.
(499) (s285) Toujours selon Drewermann, [{il y a identification entre guérison et accès à la foi.
De la manière dont nous envisageons les questions spirituelles dépend notre propre équilibre.
"La foi ne fait qu'un avec la guérison de l'homme."} La religion se présente donc comme la
voie royale vers l'épanouissement et la construction de la personne].
Cette réflexion sur la religion, Drewermann en trouve l'inspiration chez Schleiermacher (…).
(500) Selon Marie, {[Pierre est malade]}. Donc je suppose qu'il ne viendra pas travailler.
En (498), c'est ce qu'implique la globalité de P (que beaucoup pensent que les conflits
s'aggravent en Irlande) qui sert de prémisse à la conclusion (tirée par le rédacteur) que la peur
et le malheur demeurent. En revanche, dans (499) et (500), la conclusion s’appuie uniquement
sur ce qu’expriment la / les proposition(s) indexée(s) par le selonE. Cependant, en (499), on
impute à Drewermann la clausule conclusive (qui marque le terme de son raisonnement),
tandis que dans (500), c’est au locuteur qu’on attribue la responsabilité de la conclusion, qu’il
formule en s’appuyant sur l’information communiquée par Marie.
Il en va de même pour mais (et or, que l’on peut substituer à mais dans les trois
extraits suivants) :
(501) {Selon l'indicateur BIT, [le taux de chômage dans cette catégorie était en 1995 de 25,9
% en France et de 12,1 % aux Etats-Unis]}. Mais il suffit de se pencher un tout petit peu sur
le numérateur et le dénominateur de la fraction que représente ce pourcentage, pour
comprendre que ces chiffres ne sont pas comparables. Le Monde diplomatique, janv. 97 : 17
(502) Selon ce représentant des Nations unies, [{aucun paysan n'espère vraiment faire fortune
grâce à la coca}, mais la plupart éprouvent une "peur animale" à l'idée de se reconvertir]. Le
Monde diplomatique, mars 94 : 22
(503) (82) Selon M. Richard Kord, psychologue des prisons et criminologue, [{ p le programme
appliqué à Lexington "met en oeuvre une série d'objectifs (...) afin de réduire les détenues à
l'état de soumission essentiel à leur conversion idéologique (...), de les réduire à un état
d'incapacité psychologique tel qu'elles seront neutralisées en tant qu'adversaires efficaces et
autonomes. q En cas d'échec, la seule solution est leur destruction, de préférence grâce à un
désespoir tel qu'elles se détruiront elles-mêmes (15)"}].
r Mais, cependant que des juristes et des militants veulent obtenir la fermeture de la prison de
Lexington, l'administration a annoncé la création d'une autre prison en Floride, à même
d'accueillir jusqu'à cent huit femmes.
En (501), on peut faire précéder P de certes. Q est présentée comme un argument opposé à la
conclusion qu'implique P (que le taux de chômage de la France serait "objectivement" – selon
l'indicateur BIT – supérieur à
celui des Etats-Unis). Dans les deux autres extraits, en
revanche, mais établit une relation avec le seul contenu de l'UE. En (502), l’ensemble "p mais
q" est imputé au représentant des nations unies. Sous (503), le locuteur semble tenir le
témoignage de M. Kord pour vrai, et présente ce que dénote r comme un fait incompatible
220
avec la conclusion qu'implique la teneur de ce témoignage (que la prison de Lexington doit
être fermée, et qu'aucune autre prison ne doit être conçue sur son modèle).
On a vu plus haut avec les exemples (485), (486) et (487) que cependant relevait de la
classe i.. On lui adjoindra néanmoins et toutefois, qui peuvent commuter avec mais ou
cependant dans ces exemples que nous recopions ((485) exemplifie la connection à P et la
non intégration, (486) la connection à p et l'intégration, et (487) la connection à p et la non
intégration de q) :
(485) {Selon l'indicateur BIT, [le taux de chômage dans cette catégorie était en 1995 de 25,9
% en France et de 12,1 % aux Etats-Unis]}. Mais (Cependant / Néanmoins / Toutefois) il
suffit de se pencher un tout petit peu sur le numérateur et le dénominateur de la fraction que
représente ce pourcentage, pour comprendre que ces chiffres ne sont pas comparables.
(486) (…) Lorsque nous le rencontrons, le docteur Salazar Martinez ne dispose que de deux
minutes. Selon lui, [{le fonctionnaire qui a donné l'alarme "a fait preuve de légèreté"}.
Cependant (néanmoins / toutefois), une enquête a bien eu lieu]. Le docteur n'a pas le temps
de nous donner de détails.
(487) Selon une étude réalisée à Washington, p{[2 %] seulement [des personnes accusées de
graves délits ont été arrêtées pour acte de violence ou vol commis lors d'une mise en liberté
sous caution]} (4). Cependant (néanmoins / toutefois), q la Cour suprême a décidé qu'"il peut
être opportun que l'intérêt du gouvernement, en ce qui concerne la sécurité de la
communauté, l'emporte sur l'intérêt individuel en matière de liberté (5)".
(4) "Pretrial Release, An Evaluation of Defendant Outcomes and Program Impact" (1981), cité dans Bazelon, "The Crime Controversy : Avoiding
Realities", Vanderbilt Law Review 1982.
(5) United States v. Salerno US (1987).
Pourtant relève aussi de la catégorie i.. (504) illustre la connection à P :
(504) {Selon papa, [il faut voter Dupond]}. Pourtant, il ne l’apprécie guère.
Quand pourtant enchaîne sur p, la lecture intégrée de q n'est pas exclue. Elle est largement
facilitée quand p est polyphonique. Ainsi, en (505)
(505) (s397) Selon M. Renato Curcio, [cela a créé un "effet de multiplication", et "beaucoup de
citoyens s'imaginent maintenant que le pays est envahi par les immigrés". Pourtant, même
en évaluant généreusement les "irréguliers" et les clandestins, l'Italie arrive à peine au
dixième rang des Etats européens pour le nombre de ses immigrés (15 millions dans l'Union
européenne, 5 en Allemagne, 4 en France, 1,6 au maximum en Italie)].
p "annonce" l'opposition qui suit dans la mesure où elle fait référence à un point de vue (celui
des citoyens), et que ce point de vue est présenté comme erroné (s'imaginent que). Autrement
dit, p implique une conclusion non-p (le pays n'est pas envahi par les immigrés), ce qui
oriente vers un enchaînement co-orienté avec non-p. Cet enchaînement est naturellement
marqué par pourtant (qui s'oppose à p), et q justifie effectivement, comme on s'y attendait,
non-p. On verra plus bas que en fait et en réalité permettent l'insertion de q dans l'UE à des
conditions comparables.
221
Le fait que pourtant puisse remplacer cependant en (487), cité ci-dessus, montre qu'il
peut se rattacher à p sans que cela entraîne l'intégration de q à l'UE :
(487) Selon une étude réalisée à Washington, p{[2 %] seulement [des personnes accusées de
graves délits ont été arrêtées pour acte de violence ou vol commis lors d'une mise en liberté
sous caution]} (4). Cependant (Pourtant), q la Cour suprême a décidé qu'"il peut être
opportun que l'intérêt du gouvernement, en ce qui concerne la sécurité de la communauté,
l'emporte sur l'intérêt individuel en matière de liberté (5)".
(4) "Pretrial Release, An Evaluation of Defendant Outcomes and Program Impact" (1981), cité dans Bazelon, "The Crime Controversy : Avoiding
Realities", Vanderbilt Law Review 1982.
(5) United States v. Salerno US (1987).
Ajoutons d'ailleurs à la classe i.. D'ailleurs peut enchaîner sur P ((506)) et sur p
((507)) :
(506) {Selon Jean, [Sophie travaille très bien]}. D'ailleurs, il m’a dit qu’il comptait
l’embaucher .
(507) (s318) (…) n un employé japonais de la firme américaine McKinsey a élaboré, en 1984, le
concept de "pouvoir triadien" (3). o Il s'agit, tout simplement, d'imaginer des stratégies
publicitaires pour cette entité à trois têtes : Europe, Amérique du Nord et Japon (…). Selon
l'auteur de Triad Power, [p {une entreprise n'est "mondiale" que si elle est présente sur ces
trois marchés}. q Ce qui est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie. Pour favoriser
la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires leur fournissent une arme
stratégique capitale. r Ils doivent définir les ressemblances et les différences parmi les
consommateurs de la "triade" ; s ils doivent mettre au point des messages qui, bien que
dissemblables, uniront tous les citoyens dans la consommation d'un même produit].
Sous (507), la connexion à p s'accompagne d'une intégration de q et des phrases qui suivent à
l'UE parce que ces phrases développent ce que décrit o, à savoir l'essentiel du contenu des
travaux de l'auteur de Triad Power. Mais le rattachement à p n'implique pas forcément une
lecture intégrée. C'est ce qu'on constate en changeant de façon appropriée le cotexte de P et q
(nous commenterons plus loin le fait que le déplacement de d'ailleurs en tête de q facilite
l'interprétation non intégrée) :
(507') Selon l'auteur de Triad Power, [{ p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés}]. q D'ailleurs, c'est une condition indispensable à sa survie,
comme le montrent les études de l'économiste Z.
Certaines formes de la classe i. (en revanche, au contraire, de même et en effet) ne
peuvent se connecter à P que si q réfère à, décrit ou présuppose un procès déclaratif ou
épistémique. Cette condition se manifeste par la présence nécessaire dans q d'un V dénotant la
production ou l’acquisition d’information (V médiatif), ou d'un introducteur d'UE. C'est en
tout cas ce qu'on observe dans les seuls exemples recensés où en revanche et de même
enchaînent sur P :
(508) (s306) (…) {[l'accord de libre-échange permettra, selon ses partisans, de stimuler
l'économie canadienne, de créer des milliers d'emplois et d'accroître le pouvoir d'achat des
222
consommateurs]}. En revanche ses détracteurs (…) sont hostiles à la seule intensification des
rapports bilatéraux (…).
(509) Les deux piliers de la modernité - la liberté des échanges et la science - devaient être
des moyens au service du progrès des hommes. Ils sont aujourd'hui trop souvent considérés
comme des fins en soi. Ainsi, {selon la mythologie économique à la mode, [la libéralisation
de tous les échanges, de marchandises comme d'argent, est censée assurer, en tout domaine,
un équilibre automatique et optimal des échanges entre les hommes]}. De même, selon la
mythologie scientiste, [par delà les problèmes ou les dégâts, l'alliance de la science, de la
technique et de l'industrie finira toujours par apporter les solutions et faire progresser
l'humanité]. Ne resterait dès lors qu'à s'en remettre au marché et à la science. Le Monde
diplomatique, avril 94 : 16
Même si nous ne disposons pas d'exemple attesté, le constat est analogue concernant
en effet et au contraire. Il est en effet difficile d'imaginer d'autres types d'enchaînements sur P
que ceux qu'illustrent les exemples suivants :
(510) {Selon ses collègues, [Pierre est un incapable]}. En effet, ils répètent sans cesse qu'il
est maladroit, désordonné, etc..
(511) {Selon ses collègues, [Pierre est un incapable]}. Au contraire, ses amis le trouvent très
doué.
La grande variété des formes soumises à cette condition (il en existe sans doute d'autres que
celles que nous avons identifiées), et le fait que certaines appartiennent à d’autres catégories
de notre classification1 montrent que c'est le sémantisme propre de ces marques qui est en
cause, et pas des caractéristiques plus vastes, communes à certaines classes reconnues de Cr,
ou aux catégories que nous avons définies. Par exemple, en effet introduit la justification d'une
énonciation. Or, la seule façon de justifier le fait qu'on énonce "Selon X, p" est de reformuler
"Selon X, p". Il est intéressant de noter que en revanche et au contraire présentent en tous
points le même comportement que tandis que, alors que et cependant que Cr (traités supra),
qui entrent également dans la classe i. et ne sont en mesure de se connecter à P que si q est un
rapport de discours.
Le rattachement à p de de même, en effet, en revanche et au contraire s’effectue sans
contrainte, et permet de faire une lecture intégrée ou non intégrée de q. Sous (512), de même
enchaîne sur p et q est de préférence insérée dans l’UE :
(512) Selon une étude du Trade Development Council (2), [{74% des exportations de HongKong (…) prennent le chemin des usines chinoises pour y être traitées}. De même, 72% du
total des importations de Hong-Kong viennent de Chine]. Le Monde diplomatique, août 94 : 23
Dans cet extrait, il n'est cependant pas exclu de laisser q hors de l'UE. Cette lecture serait
conditionnée, par exemple, par la présence d'une note assignant q à une autre source que X :
1
On constatera que c’est le cas de ainsi illustratif (classe ii.), et des marqueurs de reformulation autrement dit et en d’autres
termes (classe iv.).
223
(513) Selon une étude du Trade Development Council (2), [{74% des exportations de HongKong et 46% des réexportations (de produits venus de Chine) prennent le chemin des usines
chinoises pour y être traitées}]. De même, 72% du total des importations de Hong-Kong
viennent de Chine (3).
(3) Selon les chiffres de Z .
(514) et (515) ci-dessous montrent qu'en se connectant à p, en effet, en revanche et au
contraire autorisent également l'intégration et la non intégration de q, puisque ces exemples se
prêtent aux deux lectures (d'où le redoublement des crochets fermants) :
(514) Selon Marie, [{Pierre est irritant}]. En effet, il ne tient pas compte des autres].
(515) Selon Marie, [{Pierre est irritant}]. En revanche / Au contraire, son frère est
charmant].
4.1.2.2 Les formes de la classe ii.
La classe ii. regroupe les formes aptes à enchaîner sur P (ce qui signale la clôture de
l’UE) et sur p, auquel cas q est nécessairement intégrée.
Les conjonctions de subordination de cette classe (quand, si, bien que, quoique, même
si) se répartissent en deux sous-groupes. Celles du premier groupe (quand, si) répondent à la
description suivante :
- D’une façon générale, y compris dans "Selon X, p C q", elles peuvent fonctionner
comme opérateurs et comme "connecteurs" ;
- suite à Selon X, elles imposent la connexion à p et l'intégration de q si elles sont
employées comme opérateurs ;
- employées comme "connecteurs", elles sont capables d’enchaîner sur P (ce qui
marque la clôture de l’UE) et sur p, auquel cas q est obligatoirement intégrée.
Celles du second groupe (bien que, quoique, même si) se caractérisent comme suit :
- D’une façon générale, y compris dans "Selon X, p C q", elles fonctionnent seulement
comme "connecteurs" ;
- suite à Selon X, elles peuvent se connecter à P (ce qui signale la clôture de l’UE) et à
p, ce qui impose l’intégration de q.
Commençons par examiner le premier groupe de formes. Quand et si sont le plus
souvent utilisés en tant qu’Or, comme dans (516) qui présente les caractéristiques des
constructions liées (516a et b):
(516) Sophie est sérieuse quand / si elle travaille.
(516a) C’est (uniquement) quand / si elle travaille que Sophie est sérieuse.
(516b) Sophie n’est pas sérieuse quand / si elle travaille (mais quand / si elle ne travaille pas).
224
Dans un énoncé du type "Selon X, p quand / si q", quand et si Or se connectent
nécessairement à p et imposent l’intégration de q à l’UE :
(517) Selon Marie, [{Sophie est sérieuse} quand / si elle travaille].
Quand et si sont susceptibles de fonctionner comme Cr dans des énoncés comme
(518) où q est ce qu'on appelle généralement un "afterthought" (Cf. Bolinger 1979), c'est-àdire une évaluation de la proposition, où un commentaire sur sa relation avec le contexte
discursif :
(518) Pierre est très jeune, quand / si on y songe.
(518) réagit bien comme les constructions coordonnées aux tests de O. Ducrot et al. 1975 :
(518a) * C'est (uniquement) quand / si on y songe que Pierre est très jeune.
(518b) * Pierre n'est pas très jeune quand / si on y songe (mais quand / si on n'y songe pas).
Quand et si Cr opèrent une jonction dans laquelle le premier membre (Ass1) est
présenté comme le constat sur lequel on débouche en faisant fonctionner sa mémoire, sa
réflexion ou sa perception (sans le secours d'indices extérieurs). D’où la possibilité
d’enchâsser Ass1 à la suite de verbes tels que s’aviser ou s’apercevoir sans changer la teneur
sémantique de l’énoncé. Ainsi, (518) ci-dessus accepte une paraphrase telle que (518')
(518') On s'avise / s'aperçoit que Pierre est très jeune quand / si on y songe.
qui se distingue de (518) uniquement en ceci qu’elle rend explicite le réel support du
commentaire introduit par quand / si. La seconde assertion (Ass2) décrit le mode d'accès à
l'information communiquée dans Ass1.
Cette ébauche d'analyse explique que quand et si Cr soient, suite à Selon X, aptes à
enchaîner sur P et sur p, qu’ils imposent la clôture de l’UE quand ils enchaînent sur P et au
contraire l’intégration de q lorsqu’ils se connectent à p. Ainsi, (519) se prête à deux lectures,
(a) et (b) :
(519) Selon Marie, Pierre est très jeune, quand / si on y songe.
a. Quand / Si on y songe, {selon Marie, [Pierre est très jeune]}.
b. Selon Marie, [{Pierre est}, quand / si on y songe, {très jeune}].
Notons qu’une troisième interprétation, dans laquelle le Cr se rattacherait à p sans que q soit
intégrée (lecture possible avec tandis que / alors que / cependant que), est exclue :
c. * Selon Marie, {[Pierre est très jeune]}, quand / si on y songe.
Sous (a), le Cr enchaîne sur P et q est prêtée à L. L’ensemble "Selon Marie, p" est désigné par
le locuteur comme un fait dont il se souvient ou dont il prend subitement conscience (Je
225
m'avise, quand j'y songe, que selon Marie, Pierre est très jeune). Il n’y a aucune difficulté à
insérer mentalement "Selon X, p" dans le champ d’un verbe épistémique ou perceptif
présentant ce que dénote son complément comme un fait. En effet, la valeur sémantique de
selon X, qui présuppose que X a dit quelque chose comme p, et qu’il tient p pour vraie, est
compatible avec cette forme de restriction. En (b), le Cr se connecte à p et l'on attribue q à
Marie. On comprend que Marie a présenté "p" (Pierre est très jeune) comme quelque chose
qui n'était pas évident "a priori" et dont elle s'est avisée incidemment, (par exemple parce que
le comportement de Pierre, à certains égards, est celui d'une personne plus âgée). La lecture
(c), dans laquelle le Cr opérerait une connection avec p sans entraîner l’intégration de q, est
impossible parce que l’"afterthought" quand / si on y songe, qui commente l’énonciation de p,
est forcément attribué au responsable de cette énonciation, à savoir Marie.
Les conjonctions de subordination bien que, quoique et même si se distinguent
notamment de quand et si en ceci que ce sont de purs Cr. Ainsi, (520) ci-dessous réagit aux
tests de O. Ducrot et al. 1975 comme les constructions coordonnées ((a) et (b)) :
(520) Jean est généreux quoiqu’/ bien qu’il soit / même s’il est pauvre.
a.* C’est (uniquement) quoiqu’/ bien qu’il soit / même s’il est pauvre que Jean est
généreux.
b.* Jean n’est pas généreux quoiqu’/ bien qu’il soit / même s’il est pauvre, mais
quoiqu’/ bien qu’il ne le soit pas / même s’il ne l’est pas.
A la suite de Selon X, bien que, quoique et même si présentent le même comportement
que quand et si Cr. (521) ci-dessous accepte en effet deux interprétations. Dans la première
(a), on connecte le Cr à P. La concession, qui porte sur le fait que Marie juge et dise que Jean
est généreux, est interprétée comme prise en charge par L (ce qui suppose la clôture de l’UE).
Dans la seconde (b), où l’on rattache le Cr à p, on attribue à Marie l’ensemble "p Cr q " et q se
trouve de ce fait intégrée à l’UE :
(521) Selon Marie, Jean est généreux, quoiqu’ / bien qu' il soit / même s’il est pauvre.
a. Quoiqu’ / Bien qu' il soit / Même s’il est pauvre {selon Marie, [Jean est généreux]},.
b. Selon Marie, [{Jean est généreux}, quoique / bien qu' il soit / même s’il est pauvre.].
Une hypothétique lecture c, dans laquelle on ferait enchaîner le Cr sur p sans pour autant
insérer q dans l’UE (interprétation possible, rappellons-le, avec les formes de la classe i.),
n’est pas praticable :
c.* Selon Marie, [{Jean est généreux}], quoique / bien qu' il soit / même s’il est pauvre.
226
L’astérisque à (c) est sous-tendue par une contrainte informationnelle, tenant à la
hiérachisation des constituants de l’énoncé. Quoique / bien que / même si Cr construisent une
relation dans laquelle q est "sémantiquement subordonnée" à p : la première assertion (p) est
présentée comme principale, et la seconde (q) comme secondaire1. C’est pourquoi q se trouve
nécessairement, à la suite de p, intégrée dans l’UE2.
Ainsi illustratif
Ainsi illustratif appartient également à la classe ii.. Il est capable d’enchaîner sur P (et
de signaler ce faisant la clôture de l’UE), mais à la condition expresse que q soit un rapport de
discours3. Alors, il illustre par l'exemple ce qui est énoncé avec plus de généralité dans P :
(522) {Selon ses collègues, [Pierre est un incapable]}. Ainsi, Mme A. affirme que (…).
L’enchaînement sur p impose l'intégration de q. Dans (523), pourtant forgé de façon à laisser
la lecture ouverte, il n'est pas possible d'attribuer q à L :
(523) Selon Marie, [{Pierre est serviable}. Ainsi, il aide toujours à débarrasser la table].
Les réévaluatifs-correctifs (en fait, en réalité)
Les locutions en fait et en réalité peuvent effectuer une connection avec P ou avec p,
et conditionnent l'intégration de q quand elles enchaînent sur p. En fait et en réalité ne sont
donc pas, comme le soutient M. Charolles 1997, absolument imperméables à l'extension de
l'UE. Certes, ils indiquent "une opération de réévaluation et donc impliquent un changement
d'énonciateur" (M. Charolles 1997 : 63). Mais cette polyphonie peut se manifester de
nombreuses façons : notamment, par le marquage de l'emprunt ou de l'attribution de paroles
ou de pensées (à l'aide d'un introducteur d'UE, ou d'un V de paroles ou d'opinion) et par la
négation polémique. Si le selonE est le seul indice de polyphonie dans le cotexte gauche
immédiat, en fait / en réalité enchaînent nécessairement sur P, et indiquent la fermeture
de l'UE. Si en revanche, p est elle-même polyphonique, le connecteur établit de
préférence une relation avec p, et ce faisant, contribue à l'extension de l'UE.
(524) et (525) exemplifient l'enchaînement sur P :
1
Cf. les oppositions "acte directeur" / "acte subordonné" chez E. Roulet et al. et "noyau" / "satellite" chez W.C. Mann et S.
Thompson.
2
Notons que bien que, quoique, et même si peuvent, comme quand et si Cr, introduire un "afterthought" (Selon Marie, Pierre
est très jeune, bien qu' / quoiqu'on ait / même si on a tendance à l'oublier).
3
On l’a vu, dautres formes présentent cette caractéristique : tandis que, alors que, cependant que, en revanche, au contraire,
de même, en effet (classe i.), autrement dit et en d’autres termes (classe iv.).
227
(524) {D'après (Selon) l'auteur, [le Révérend Moon, "à sa sortie de prison, quitte les EtatsUnis, pour les régions les plus sûres de l'Extrême-Orient (…)"]}. En réalité (En fait), le
Révérend Moon est resté aux Etats-Unis encore cinq ans. Le Monde diplomatique, juin 96 : 2
(525) {A en croire (Selon) les chiffres officiels, [en Serbie, 44 % des industries sont
nationalisées, 41 % relèvent de la "propriété sociale" et 15 % appartiennent au secteur
privé]}. En réalité (En fait), selon les milieux d'affaires, [ce dernier secteur ne dépasse pas 3
% à 4 % de l'économie du pays (…)]. Le Monde diplomatique, juin 96 : 14
Certes, en (524), q dément p (c'est-à-dire que la vérité de q exclut celle de p) : il ne peut pas
être vrai à la fois qu'à sa sortie de prison, le Révérend Moon a quitté les Etats-Unis et qu'il est
resté dans ce pays plusieurs années. Mais si la vérité de p n'était pas relativisée à un autre
énonciateur ("l'auteur"), q ne pourrait être énoncée : en réalité enchaîne bien sur P, même si
ce faisant il oppose p à q. La remarque vaut pour (525). Ce qui distingue (525) de (524), c'est
qu'en (525), L reprend la parole en q pour la prêter aussitôt à un autre énonciateur. On
comprend que l'univers introduit par A en croire les chiffres officiels (selon ferait l'affaire1) est
clos à la lecture de En réalité, qu'on prête au scripteur parce que l'introducteur d'UE est la
seule marque de polyphonie dans le cotexte gauche. Ensuite, on s'aperçoit à la lecture du
selonE que l'information délivrée dans q n'a pas été créée par celui-ci, mais qu'il la tient des
milieux d'affaires, ce qui n'empêche pas qu'il la présente comme véridique. Ces observations
montrent que les réévaluatifs sont aussi (et principalement) des introducteurs de cadres de
discours. En (525), le selonE et l'UE qu'il construit sont subordonnés au cadre organisationnel
instauré par en réalité.
L'enchaînement sur p est illustré par (526), (527) et (528) :
(526) Selon le Conference Board, organisme patronal, [{les statistiques mensuelles (8,4
millions de personnes touchées) camouflent une autre réalité} : en fait (en réalité), en 1991,
ce sont plus de 25 millions d'Américains qui ont souffert (…) de l'absence d'emploi. Outre le
chômage prolongé (…), il faut prendre en considération ces millions d'allées et venues dans le
travail temporaire (…). Alors que les précédentes récessions créaient des poussées de
chômage dans des secteurs industriels et des zones géographiques bien déterminés, l'actuel
marasme (…) recouvre l'ensemble du pays] (9). Le Monde diplomatique, fév. 92 : 10
(9) Rapport analysé dans le Wall Street Journal, 27-28 décembre 1991. Lire aussi Newsweek et Time, 13 janvier 1992.
(527) Selon les opposants, [{le chômage ne touche pas, comme le prétend le gouvernement,
6% de la population}. Il s'élèverait en fait (en réalité) à 12 %, et culminerait à 25 % dans
certaines régions].
(528) (Tout le monde pense que / on pourrait penser que Jean est timide). Selon Sophie,
[{Jean n'est pas timide}. En fait (en réalité), il est réservé].
Dans ces exemples, p elle-même est polyphonique, et l'énoncé resterait cohérent si l'on
effaçait le selonE. En (526), p mentionne des information issues d'une tierce source (les
1
Bien que l'expression A en croire X oriente explicitement, contrairement à Selon X, vers un enchaînement non-p, ce qui
justifie le choix de cette locution dans cet énoncé.
228
statistiques mensuelles), qui sont présentées comme erronées, trompeuses. En (527) et (528),
p est une négation métalinguistique qui met en scène une polémique, où s'opposent le point
de vue qui est nié et celui qui le nie1. L'énoncé négatif reprend, pour le réfuter, un énoncé
positif présenté antérieurement ou présupposé. Dans (527), p présuppose que le gouvernement
a déclaré que le chômage touchait 6% de la population, et dénie dans le même temps la
validité de cette information. La négation métalinguistique, qui porte sur le seul prédicat,
prépare à la réévaluation-correction qui suit, marquée par en fait. Dans cet exemple, un tiers
énonciateur est introduit au moyen de comme le prétend le gouvernement, mais l'assertion
antérieure présupposée peut n'être pas attribuée explicitement à un énonciateur déterminé,
auquel cas elle est assignée à la doxa, cette doxa pouvant être confondue avec le sur-moi du
responsable de l'énoncé. Ainsi, en (528), le point de vue réfuté peut être celui de "tout le
monde", ou celui que Sophie serait, ou a été tentée d'adopter.
Maintenant que nous avons établi la capacité de en fait et en réalité à enchaîner sur P
et sur p, et les conditions de l'enchaînement sur p, plusieurs remarques s'imposent. D'abord,
quand en fait et en réalité se connectent à P, il y a incompatibilité entre la vérité de p et celle
de q (q implique non-p), tandis que quand ils enchaînent sur p, p et q sont co-orientées. Cette
co-orientation est signalée, dans (526), par les deux points entre p et q. Ensuite, même si en
fait et en réalité acceptent de commuter dans les exemples ci-dessus, on ne peut manquer de
constater que, dans les quatre exemples attestés ((528) est fabriqué), en réalité a été choisi
pour marquer une relation avec P, et en fait pour enchaîner sur p. M. Charolles (1984)
suggère de fonder une distinction entre en fait et en réalité sur le fait qu'avec en fait, on
opposerait du réel à du discours, et avec en réalité, du réel à du réel. Les faits observés cidessus ne permettent pas d'étayer cette hypothèse. Dans les deux cas, nous semble-t-il, on
oppose du réel à du discours : en (524) et (525) où en réalité a été choisi par le rédacteur, la
réalité que dénote q s'oppose au discours de l'auteur invoqué ; en (526) et (527), où c'est en
fait qui a été préféré, cette réalité s'oppose respectivement au "discours" des statistiques (à
l'information qu'elles transmettent) et au discours du gouvernement. Ce qui distingue ces
paires d'énoncés, c'est plutôt que, dans ceux où en réalité a été préféré, le discours en question
est posé, tandis que dans ceux où en fait a été sélectionné, il est présupposé. En ce qui
concerne notre objet, ce point (qui bien sûr nécessiterait des analyses plus approfondies) a
pour conséquence que en réalité a plus de chances de marquer la clôture des UE que en
fait.
1
Cf. notamment O. Ducrot 1984, J.-C. Anscombre 1990, G. Fauconnier 1984 et R. Martin 1983.
229
La dernière remarque a trait aux cas où le Cr enchaîne sur p, donc ou le discours avec
lequel q est mis en opposition est présupposé. Dans cette situation, il est impossible de
déterminer si p relève du référent de X ou de L. Par exemple, dans (527), que nous recopions
(527) Selon les opposants, [{le chômage ne touche pas, comme le prétend le gouvernement,
6% de la population}. Il s'élèverait en fait à 12 %, et culminerait à 25 % dans certaines
régions].
on ne peut pas savoir si 1) les opposants ont eux-mêmes mentionné la déclaration du
gouvernement ou si 2) c'est L qui l'évoque en préliminaire, pour mieux faire saillir
l'importance de l'information rapportée dans q. Seule la première interprétation impose une
lecture intégrée de en fait. Dans la seconde interprétation, on fait en quelque sorte "remonter"
le Cr en tête d'énoncé. 2) peut être glosée comme suit :
(527') Le gouvernement prétend que le chômage touche 6% de la population. En fait, Selon
les opposants, il s'élèverait à 12 % (…).
Dans ce cas, on a deux possibilités : soit on attribue en fait à L, soit on le prête malgré tout
aux opposants, dont on suppose qu'ils ont parlé du chiffre donné par le gouvernement, sans
que le texte porte trace de cette parole1. Le problème posé par ce type d'énoncé est donc plus
complexe qu'il n'y paraît. Toutefois, pour simplifier, on considérera que dans tous les cas où
en fait et en réalité enchaînent sur p, on fait une lecture intégrée de q.
Avec en fait et en réalité, l'interprétation de q (intégration / non intégration) n'est donc
pleinement assurée qu'après qu'on a lu cette proposition et constaté qu'elle est (non
intégration) ou non (intégration), en contradiction avec p. Cependant, la formulation de p ellemême permet déjà de faire des hypothèses sur la valeur argumentative de q, et, partant, sur
son appartenance / non appartenance à l'UE. L'emploi de en fait et en réalité requiert que le
contenu du cotexte antérieur renvoie à, mentionne ou soit désigné comme un "point de vue".
Si p est polyphonique, on fait l'hypothèse que le Cr, et q à sa suite, participent de l'UE
(intégration). Cette hypothèse peut être révisée si q n'est pas co-orientée avec p (ce qui est
certainement rare), auquel cas c'est P dans son ensemble qui est identifiée a rebours comme
support du Cr. Si le selonE est le seul indice de point de vue disponible, on suppose d'emblée
que le Cr marque la reprise de parole de L (non intégration). D'autres indices ne sont donc pas
nécessaires pour opérer la bonne interprétation. Il n'empêche que, canoniquement, le Cr est
accompagné d'autres indices quand la lecture non intégrée est visée. Dans (524) (plus haut),
c'est le fait que la plus grande partie de p se trouve entre guillemets citatifs. Dans (525), c'est
1
Ce type d'interprétation a été analysé en 3.3.1.1. lors du traitement du Cr précédant le SP énonciatif.
230
la présence suite au Cr d'un second introducteur d'UE. En (529) ci-dessous, c'est la note
bibliographique et l'alinéa :
(529) (…) o le Trésor est de plus en plus à la merci des créditeurs privés. p C'est ainsi que,
selon l'article 104 du traité de Maastricht, [l'attribution de crédits au gouvernement par la
banque centrale est "entièrement discrétionnaire", et "la banque centrale ne peut être
contrainte d'attribuer de tels crédits"](9).
q En réalité, la Banque centrale (qui n'est responsable ni devant le gouvernement ni devant les
élus) opère en tant que bureaucratie autonome sous la tutelle des intérêts financiers privés. Le
Monde diplomatique, juill. 95 : 24
Dans cet extrait, le passage à la ligne n'a d'autre fonction que de pré-signaler la clôture de l'UE
: nulle articulation thématique ne le justifie, puisque le sujet de l'ensemble de l'extrait est la
soumission des banques centrales aux intérêts du marché, q répétant du reste o sous une forme
à peine modifiée. Le fait que les rédacteurs recourent à l'alinéa même quand ce pré-marquage
n'est pas nécessaire pour orienter vers la bonne interprétation (et même quand il n'a pas d'autre
raison d'être) témoigne du caractère routinier, semi-automatisé, de ce qui tend à s'imposer
dans la pratique scripturale comme un procédé général de délimitation de cadre.
Les analyses qui précèdent montrent que les cadres organisationnels peuvent être des
occasions de clôture de l'UE, mais qu'ils peuvent aussi être subordonnés à l'UE1. On peut
conjecturer que les UE introduits par d'après X, et surtout à en croire X, aux dires de X, etc.
(qui marquent plus que les selonE une distance de L à l'égard de p) sont plus souvent fermés à
la faveur de l'installation d'un cadre initié par en fait ou en réalité. On a vu par ailleurs que en
réalité jouait plus naturellement ce rôle.
4.1.2.3 Les formes de la classe iii.
La classe iii. rassemble les formes qui enchaînent obligatoirement sur p et imposent
l’intégration de q.
Les conjonctions de subordination de cette classe se répartissent en deux groupes. Les
formes du premier groupe (afin que, de sorte que, pendant que, etc.) présentent les
caractéristiques suivantes :
- D’une façon générale, y compris dans "Selon X, p C q", elles fonctionnent
uniquement comme opérateurs ;
- dans "Selon X, p C q", elles imposent le rattachement à p et l’intégration de q.
Les marques du second groupe (parce que et pour que) peuvent être décrites ainsi :
1
On le vérifiera en 4.3.2.3. pour les MIL.
231
- D’une façon générale, y compris dans "Selon X, p C q", elles sont susceptibles d’être
employées comme opérateurs et comme "connecteurs" ;
- dans "Selon X, p C q", elles imposent le rattachement à p et l’intégration de q,
qu’elle soient utilisées comme opérateurs ou comme "connecteurs".
Commençons par les ressortissants du premier groupe, en l’espèce par afin que, dont
l’analyse peut être étendue à de sorte que, pendant que, etc.. M. Charolles 1990 considère que
afin que peut être utilisé comme Cr, et qu’il en va ainsi dans
(530) Pierre viendra, afin que Marie soit contente.
qu’il oppose à
(531) Pierre viendra afin que Marie soit contente.
sur la base des gloses respectives qu’il en donne :
(530') Pierre viendra, et il ne viendra qu’afin que Marie soit contente.
(531') Pierre viendra afin que Marie soit contente (pas afin de voir son père).
La démonstration, qui inclut un certain nombre d’autres formes, ne nous paraît pas
entièrement convaincante. La glose avec coordination restrictive (530') nous semble tout
autant convenir à (531) qu’à (530). D’autre part, (530') comporte, comme le signale M.
Charolles, un second membre coordonné qui est une construction liée. Ensuite, (530) se prête
parfaitement aux tests utilisés par O. Ducrot et al. 1975 pour identifier les constructions liées,
et ceci d’autant plus si l’on admet la paraphrase (530') proposée par M. Charolles, pour peu
que l’on traduise le caractère segmenté de la construction en accentuant davantage l’adverbe
restrictif uniquement :
(530) a. C’est uniquement afin que Marie soit contente, que Pierre viendra.
b. Pierre ne viendra pas afin que Marie soit contente, mais uniquement afin que Marie
soit contente.
c. Pierre viendra-t-il uniquement afin que Marie soit contente ?
La nécessité d’insister sur l’adverbe restrictif confirme (plutôt qu’elle n’infirme) que afin que
fonctionne comme opérateur en (530), puisque la possibilité de modifier la relation au moyen
d’un tel adverbe est invoquée par O. Ducrot et al. comme critère distinctif des constructions
liées. Il semble donc que afin que soit un pur opérateur.
Dans les constructions du type "Selon X, p afin que q", afin que enchaîne
nécessairement sur p et conditionne l’intégration de q. Ainsi, (532) ci-dessous accepte
seulement la lecture a. (où afin que est rattaché à p et où l’on attribue à Jean l’ensemble "p
232
afin que q"), et pas l’interprétation b., dans laquelle le C enchaînerait sur P, et où l’on
imputerait "afin que q" à L :
(532) Selon Jean, Pierre viendra afin que Marie soit contente..
a. Selon Jean, [c'est afin que Marie soit contente que {Pierre viendra}].
b. * C'est afin que Marie soit contente que {selon Jean, [Pierre viendra]}.
Intéressons-nous maintenant au second groupe de formes de la classe iii.. Parce que et
pour que, on le sait, peuvent être utilisés comme Or ((533) et (534)) et comme Cr ((535) et
(536)) :
(533) Max a déménagé parce qu'il ne supportait plus ses voisins.
(534) Max a déménagé pour que sa femme se rapproche de sa famille.
(535) Max a déménagé, parce que sa ligne est aux abonnés absents.
(536) Max a déménagé, pour que sa ligne soit aux abonnés absents.
Suite à Selon X, ils imposent l’enchaînement sur p et l’intégration de q lorsqu’ils
fonctionnent comme Or :
(537) a. Selon Marie, [{Max a déménagé} parce qu'il ne supportait plus ses voisins / pour que
sa femme se rapproche de sa famille].
b.* {Selon Marie, [Max est idiot]} parce qu’elle en est jalouse.
(538) a. Selon Marie, [{Max a déménagé} pour que sa femme se rapproche de sa famille].
b.* {Selon Marie, [Max est idiot]} pour que nous cessions de le fréquenter.
Dans les énoncés a., parce que / pour que opèrent une construction liée entre p et q : q est
présentée respectivement comme la cause et le but du fait que Max ait déménagé. Les
exemples b., forgés de façon à susciter une lecture dans laquelle parce que / pour que
effectueraient une construction liée dont P serait le premier élément (où q serait désignée
comme, respectivement, la cause et le but du fait que Selon Marie, Max est idiot), sont
inacceptables. On notera que cette construction est tout à fait possible avec les pendants
verbaux des selonE :
(537b') {Marie juge et dit que Max est idiot} parce qu’elle en est jalouse.
(538b') {Marie juge et dit que Max est idiot} pour que nous cessions de le fréquenter.
Parce que et pour que conditionnent également le rattachement à p et l’intégration de
q lorsqu’ils sont employés comme Cr :
(539) a. Selon Marie, [{Max a déménagé}, parce que sa ligne est aux abonnés absents].
b. * {Selon Marie, [Max est infréquentable]}, parce qu’elle ne le salue jamais.
233
(540) a. Selon Marie, [{Max a déménagé}, pour que sa ligne soit aux abonnés absents].
b. * {Selon Marie, [Max est infréquentable]}, pour que tu le snobes ainsi.
Avant de commenter ces exemples, remarquons que parce que et pour que sont les
seules conjonctions de subordination qui présentent ces caractéristiques lorsqu’elles sont
utilisées comme Cr. Ce comportement exceptionnel résulte de propriétés sémantiques
spécifiques de ces marques. En effet, dans une construction coordonnée par parce que, la
première assertion (Ass1) est présenté comme le résultat d'une inférence abductive (Cf.
C. S. Pierce 1965, qui, rappelons-le, définit l'abduction comme suit : si "p implique q" est vrai
et si l'on constate q, alors p est (peut-être) vrai) opérée à partir de la prémisse explicitée
dans la seconde assertion (Ass2), via une seconde prémisse implicite relevant de
connaissances d'arrière-plan (Ass3). Par exemple, (535) que nous recopions
(535) Max a déménagé, parce que sa ligne est aux abonnés absents.
implique que le locuteur a effectué le raisonnement suivant :
Règle
- Quand quelqu'un déménage, il peut changer de numéro de téléphone (et donc
son ancienne ligne est aux abonnés absents, à moins qu'elle n'ait été attribuée à
une autre personne) (Ass3)
Résultat
- Le numéro de Max est aux abonnés absents (Ass2)
Cas
- Max a (certainement) déménagé (Ass1)
Cela explique qu’on puisse affecter Ass1 d'une modalité épistémique (certainement, devoir
épistémique) ou l’enchâsser à la suite d'un verbe d'opinion (Je pense que) sans modifier le
sens de l’énoncé. En effet, (535) équivaut approximativement à (535'), (535") ou (535"') cidessous, à ceci près que dans ces trois énoncés, le véritable support de la justification signalée
par parce que est réalisé :
(535') {Max a certainement déménagé} parce que sa ligne est aux abonnés absents.
(535") {Max doit avoir déménagé} parce que sa ligne est aux abonnés absents.
(535"') {Je pense que Max a déménagé} parce que sa ligne est aux abonnés absents.
Le versant médiatif de l'expression épistémique indique que Ass1 résulte d'une inférence
effectuée sur la base d'indices (ce qui la rend sujette à caution, et permet l'activation du
versant modal du marqueur, i.e. l'expression d'une attitude de relative certitude). Ces indices,
que la marque épistémique incite à construire, sont spécifiés dans Ass2, présentée comme une
justification de l'attitude relativement positive entretenue à l'égard de Ass1. Dans les quatre
cas (comprenant (535)), c'est l'attitude positive du locuteur à l'égard de p qui est justifiée. Seul
234
change le premier élément de la jonction (respectivement p, en (535), (535') et (535"), et "Je
pense que p" en (535"'))1.
Cette caractérisation nous permet de rendre compte du fait que parce que Cr impose
l'intégration dans "Selon X, p parce que q" ((539) est reporté) :
(539) a. Selon Marie, [Max a déménagé, parce que son numéro est aux abonnés absents].
b. * Selon Marie, [Max est infréquentable], parce qu’elle ne le salue jamais.
(a) est bien formé parce qu'il permet de sélectionner p comme Ass1 : on comprend que Marie
a asserté "p" (Max a déménagé), et "q" (sa ligne est aux abonnés absents), et qu'elle a présenté
"p", du fait de parce que, comme le fruit d'une abduction fondée sur l'indice mentionné dans
"q". (b) est mal formé parce que ni "p" ni "P" ne sont des candidats possibles au titre de Ass1.
L'enchaînement sur "p", qui entraînerait l'intégration de "q" dans l'univers énonciatif, est
exclu, pour la raison suivante. Au cas où parce que se connecterait à "p", "q" devrait être
interprétée comme l'indice exploité par Marie pour inférer "p" (Max est infréquentable). Il
faudrait alors comprendre que Marie a inféré Max est infréquentable du fait qu’elle ne le salue
jamais, ce qui est difficile. Reste l'éventualité de l'enchaînement sur "P" (Selon Marie, Max
est infréquentable). Or, un énoncé du type "Selon X, p" ne semble pouvoir résulter d'une
abduction. La séquence "Je pense que selon Marie (…)" ne paraît pas acceptable, pas plus que
la suite "Certainement que selon Marie (…)". Si un selonE accepte difficilement la
modalisation, c'est parce qu'il ne dénote pas un procès, mais présuppose qu'un énoncé
originel rapporté dans "p" a été prononcé par X. Le propre d'un présupposé est qu'il n'est
pas soumis à évaluation (modalisation, interrogation, négation). Dans [Selon X, p]P, seule
"p" est susceptible d'être identifiée comme le résultat d'une abduction (effectuée par le
référent de X), et pas "P". Dire "Selon X, p", ce n'est pas prononcer un jugement sur le
référent de X, donner son appréciation sur ce qu'il pense, ou lui attribuer des représentations
en partant d'indices extérieurs à ce qu'il a dit. C'est entre autres indiquer qu'un équivalent de
"p" a été prononcé par X.
On a vu en 1.4.1.2. que c'était là un des points de divergence entre les selonE et les
pour "point de vue" : on peut employer pour X (et pas selon X) afin d'attribuer à X l'opinion
qu'on suppose être la sienne. C'est pourquoi pour "point de vue" accepte l'insertion à la suite
de certainement que, penser que, et permet la non intégration de "parce que q" :
1
Cette différence n’est certes pas anodine : dans les trois premiers exemples, parce que effectue une coordination entre p et
q (il fonctionne comme « connecteur »), tandis qu’en (535"'), il opère une construction liée entre "Je pense que p" et q (il est
utilisé comme opérateur).
235
(541) {Certainement que / Je pense que pour Marie, [Jean est inintéressant]}, parce qu’elle
ne le salue jamais.).
La seule situation dans laquelle parce que accepte à la rigueur la connection à "Selon
X, p" est celle dans laquelle l'indice dont L tire "P" est interne aux paroles de X :
(542) {Selon Shakespeare, [le monde est un théâtre]}, parce que toute son œuvre le proclame.
(543) {Selon vous, [il faut rénover la constitution]}, parce que vous considérez que notre
constitution n'est plus adaptée à la société actuelle.
En (542), L rapporte en p l'essence des paroles de X, et justifie en q la relative liberté qu'il
prend en extrayant un "message" de l'ensemble du corpus discursif de l'énonciateur. En (543),
L attribue à son interlocuteur, en p, une opinion qu'il n'a pas exprimée littéralement, mais qui
peut être logiquement inférée de ce qu'il a effectivement dit, mentionné en q. Ces exemples ne
sont pas contradictoires avec l'analyse proposée ci-dessus : dans les deux cas, il est
présupposé que X a dit "quelque chose" qui peut être paraphrasé par "p". Ils montrent
cependant que "Selon X, p" tolère un certain type d'évaluation. Cette tolérance résulte du fait
que ce qui est rapporté ne prétend qu'à la fidélité, et pas à la littéralité : p peut résumer les
paroles de l'énonciateur, ou extrapoler à partir de celles-ci dans les limites de ce que
permettent les implications conventionnelles ou discursives. Certes, l'extrapolation proposée
par L peut focaliser sur une implication qui n'était pas perçue ou qui ne serait pas admise par
l'énonciateur, et l'on se trouve alors à la limite de l'infidélité. Ainsi, à (543), l'interlocuteur
pourrait très bien répondre Je n'ai jamais dit cela, ou Vous me faites dire ce que je n'ai pas
dit. Selon est volontiers utilisé, notamment en dialogue, pour détourner ainsi le dit d'autrui, et
manipuler ce faisant l'interlocuteur et l'auditoire (en faisant apparaître les implicites refoulés
de certains discours). Quoiqu'il en soit, "P" n'est pas susceptible d'être inférée d'indices
extérieurs au discours de X, et c'est le point qu'il nous importait de mettre en évidence.
Dans une construction coordonnée par pour que,
(536) Max a déménagé, pour que sa ligne soit aux abonnés absents.
Ass1 est aussi présentée comme l'aboutissement d'une inférence abductive impliquant le fait
dénoté par Ass2. Remarquer ce dénominateur commun entre parce que et pour que ne revient
bien sûr pas à identifier ces deux marqueurs. Il est évident que le sémantisme de pour que
n'est pas assimilable à celui de parce que. Mais notre objet n'étant pas d'étudier les
expressions C pour elles-mêmes, nous nous contentons de mettre au jour les propriétés qui
expliquent leur comportement dans les cotextes qui nous occupent. Et c'est en effet la
236
caractéristique commune à parce que et pour que qui permet de rendre compte des données
(540) (déjà produit plus haut), et de l'acceptabilité de (543') :
(540) a. Selon Marie, [{Max a déménagé}, pour que sa ligne soit aux abonnés absents].
b. * {Selon Marie, [Max est infréquentable]}, pour que tu le snobes ainsi.
(543') Selon vous, il faut rénover la constitution, pour que vous proclamiez partout que notre
constitution n'est plus adaptée à la société actuelle.
On peut certainement faire la même analyse de vu que.
En plus des conjonctions de subordination parce que / pour que / vu que, la troisième
classe de C compte car et ou. Ce sont les seules conjonctions de coordination qui imposent le
rattachement à p et l’intégration de q. Rappelons en effet que et, mais, donc et or (classe i.)
offrent un éventail de possibilités plus large : l’enchaînement sur P (et non intégration de q),
et la connection à p (autorisant l’intégration et la non intégration de q). Car présente en tous
points le même comportement que parce que "connecteur" dans les constructions qui nous
intéressent, et l’analyse de parce que Cr proposée supra peut parfaitement, comme nous
allons le vérifier, être appliquée à car.
Car
Dans une construction coordonnée par car, comme
(544) Max a déménagé, car sa ligne est aux abonnés absents.
Ass1 (Max a déménagé) est le fruit d’une inférence abductive effectuée sur la base de la
prémisse spécifiée dans Ass2 (sa ligne est aux abonnés absents), et d’une seconde prémisse
implicite procédant de connaissances d'arrière-plan (Ass3, quand quelqu'un déménage, il peut
changer de numéro de téléphone, et donc sa ligne peut être aux abonnés absents). En
indiquant qu’Ass1 résulte d’une inférence opérée à partir d’indices (spécifiés dans Ass2), on
laisse entendre qu’on entretient à l’égard de cette assertion une attitude de relative certitude.
Le fait qu'on soit tenté d'affecter Ass1 d'une modalité épistémique (certainement, devoir) ou
de l'enchâsser à la suite d'un verbe d'opinion comme penser que est un argument en faveur de
cette analyse. En explicitant les indices dont est tirée Ass1, Ass2 justifie du même coup
l’attitude de relative certitude exprimée à l’égard d’Ass1.
Car est incapable d’enchaîner sur P ("Selon X, p") dans "Selon X, p C q" pour les
mêmes raisons que parce que Cr. Rappelons qu’un énoncé du type "Selon X, p" ne peut être
présenté comme le résultat d’un raisonnement abductif, et ne tolère pas le type de
237
modalisation que cela impliquerait parce qu’il est porteur d’un présupposé (qu’un équivalent
de "p" a été prononcé par le référent de X) et qu’en tant que tel, il n’est ni inférable ni
évaluable1. D’où l’astérisque à
(545) * {Selon Marie, Max est infréquentable}, car elle ne le salue jamais.
qu’on opposera à (545') et (545")
(545') {Marie pense que Max est infréquentable} car elle ne le salue jamais.
(545") {Pour Marie, Max est infréquentable} car elle ne le salue jamais.
où car se connecte sans problème aux ensembles "Marie pense que p" et "Pour Marie, p"
parce que le verbe penser que et les énoncés indexés par pour "point de vue" peuvent être
soumis à évaluation ("Je pense / Certainement que Marie pense que p car q" ; "Je pense /
Certainement que pour Marie, p car q").
Dans un énoncé du type "Selon X, p car q", comme dans "Selon X, p parce que q",
seule "p", qui dénote un procès (et qui est de ce fait évaluable), est susceptible d’être
sélectionnée comme Ass1. On comprend dans ce cas que le référent de X a inféré ce qui est
retransmis dans "p" par abduction en partant d’indices qu’il a spécifiés dans ce qui est
rapporté en "q". Il en va ainsi sous
(546) Selon Marie, [{Max a déménagé}, car son numéro est aux abonnés absents].
où l’on attribue à Marie l’assertion de "p" (Max a déménagé), et en conséquence celle de "q"
(son numéro est aux abonnés absents), puisqu’on interprète "q", du fait de car, comme une
justification de l’attitude positive que Marie entretient à l’égard de "p". Cette configuration est
attestée par
(547) Selon la théorie, [{la hausse du cours d'une devise freine les exportations}, car elle rend
leurs prix moins accessibles]. Le Monde diplomatique, avril 93 : 1
B. Pottier 1962 incorpore car aux conjonctions de subordination. M. Arrivé, F. Gadet
et M. Galmiche 1986 le considèrent comme "la conjonction de coordination la plus proche de
la subordination : son sens la rapproche de parce que et puisque" (p.196), et selon G. Antoine
1962, "Logiquement et sémantiquement, il serait vain de chercher une différence de car à
parce que" (p. 365). Les observations et analyses ci-dessus tendent à confirmer ces points de
vue.
1
La seule situation dans laquelle car, à l’instar de parce que, accepte à la rigueur la connection à "P" est celle dans laquelle
l'indice dont L tire "P" est interne aux paroles de X (cf. le commentaire des exemples (542) et (543) supra).
238
Il reste que car, contrairement à parce que, est capable, dans l’environnement qui nous
intéresse, de se connecter au cotexte gauche de l’UE (o), situation qui implique la fermeture de
ce dernier ((488) ci-dessous a été analysé sous 4.1.1.3.) :
(488) { o Peu importe que le travail ne constitue plus, statistiquement, qu'une petite fraction du
cycle de vie éveillée} : selon l'INSEE, [p le temps de travail d'une journée moyenne au sein de
la population française, âgée de plus de quinze ans, représente ... 2 h 31] (3). q Car, comme le
notent Bernard Perret et Guy Roustang, dans l'état actuel des mentalités, "la perception de la
nécessité du travail, qui est toujours, au moins symboliquement, participation à une lutte
collective pour la vie, reste le principe de réalité qui structure les personnalités, qui justifie
les obligations que l'on a vis-à-vis de son avenir, de sa famille, de la société (4) ". Le Monde
diplomatique, mars 93 : 1
(3) Chiffres cités par Roger Sue dans le remarquable chapitre "Temps libre et production de la société", de Sortie de siècle. La France en mutation
(sous la direction de Jean-Pierre Durand et François-Xavier Merrien), Editions Vigot, Paris, 1991.
(4) Bernard Perret et Guy Roustang, l'Economie contre la société, le Seuil, collection "Esprit", Paris, 1993, 275 pages, 140 F.
Ou
Comme car, et contrairement aux autres conjonctions de coordination (et, mais, donc,
or), ou impose la connection à p et l’intégration de q à l’UE :
(548) a. Selon Marie, [{Pierre viendra} ou il téléphonera].
b. ?? {Selon Marie, [Pierre est malade]}, ou je me trompe fort.
Dire Pierre viendra, ou il téléphonera, c'est dire que si non-p est vrai, q est vrai (s'il n'est pas
vrai que Pierre viendra, il est vrai qu’il téléphonera). Autrement dit, la vérité de q dépend de
la fausseté de p. (548a) ne pose pas de problème parce que q y enchaîne sur un prédicat : un
prédicat peut être nié. L’intégration de q est obligatoire en raison de la relation d’implication
établie entre p et q : les deux propositions correspondant aux deux étapes d’un même
raisonnement, perçu comme un bloc, elles relèvent nécessairement d’un seul énonciateur. Il
s’agit forcément de Marie, puisque p, comme support d’incidence de Selon Marie, est
automatiquement inscrit dans l’UE.
La quasi inacceptabilité de (548b) tient (à nouveau) au fait qu'en disant « Selon X, p »,
on présuppose que p (ou un équivalent sémantique de p) a été énoncé par X : la vérité du fait
que Marie a dit que p étant présupposée, elle ne peut être mise en question. Notons qu’en
revanche
(549) {Marie dit que Pierre est malade} ou je me trompe fort.
est possible parce qu'on peut remettre en question la vérité de Marie dit que p, comme celle de
tout prédicat : Marie ne dit pas que p / Marie dit-elle que p ?.
4.1.2.4 Les formes de la classe iv.
239
Il paraît a priori contre-intuitif de postuler l'existence de C imposant la non-intégration
de q quand ils enchaînent sur p. Pourtant, c'est le cas de certes et des marqueurs de
reformulation autrement dit et en d'autres termes.
Remarquons d’abord que ces expressions acceptent l'enchaînement sur P, mais à la
condition que le référent de X (ou de l'énonciateur qui s'exprime par le truchement de ce
vecteur d'information) soit réinstancié en q comme sujet parlant ou épistémique :
(550) {Selon Marie, il faut persévérer}. Certes, elle est souvent de bon conseil, mais (…).
(551) {Selon la fable de la Fontaine, ["rien ne sert de courir, il faut partir à point]}.
Autrement dit / En d'autres termes, la Fontaine pense que l'organisation vaut mieux que la
rapidité.
On a vu que d'autres C relevant de diverses classes présentent cette caractéristique1.
Ce qui nous intéresse surtout, c'est le comportement de ces marques quand elles
opèrent une relation avec p. L'adverbe certes introduit une concession à une autre thèse,
momentanément admise, et laisse attendre un mais qui va la contredire. Dans cette mesure, il
est particulièrement indiqué pour marquer la transition entre le point de vue que rapporte L et
le sien propre (ou celui d'autrui), ou encore pour dénier les conclusions implicites qu'on
tirerait de l'information qu'il vient de retransmettre. C'est pourquoi il est naturellement
employé et interprété comme initiant une concession à p :
(552) (s384) Selon M. Steven Friedman, (…), [{"la droite afrikaner est tentée de se transformer
en OAS"}]. Certes, elle en a les capacités militaires. Mais on estime généralement que la
droite dure n'a pas vraiment de solution de rechange politique.
(553)
Ces risques, non exhaustifs, sont bien réels et ne seraient acceptables que s'il n'était pas
d'autre moyen de survivre. "Hors les plantes transgéniques, point de salut alimentaire !", nous
dit-on. A voir. Selon les démographes, [la population humaine ne fera jamais que doubler].
Certes, cinq milliards d'hommes en plus, c'est considérable, mais cette progression cessera
dès la fin du XXIe siècle. Pourquoi ne pas tenter de réduire l'effectif des populations plutôt
que de s'aligner sur une courbe démographique prétendument inéluctable et indéfinie ? Le
Monde diplomatique, mai 97 : 28
Bien que la lecture intégrée de certes ne semble pas tout à fait impossible, on n'en trouve
aucun exemple dans le DIPLO, ce qui autorise à retenir certes comme un excellent indice de
clôture de l'UE.
Les marqueurs de reformulation indiquant la reprise de ce qui précède de façon
métalinguistique posent quant à eux un problème particulier. En effet, dans le cotexte droit
d'un UE, ils permettent de paraphraser ce qui est déjà une paraphrase (sauf quand p est une
"citation"). Partant, même si l'on attribue cette seconde reformulation à L, en quoi son statut
1
En effet (classe i.), et ainsi illustratif (classe ii.).
240
peut-il être différent de la première ? En fait, deux situations se présentent. Dans la première,
la façon dont p est "reformulée" ne laisse aucun doute sur le changement d'instance
énonciative. Ainsi, dans (554), le complément préfixé par En d'autres termes n'est pas fidèle
au sens des déclarations de Shimon Pérès puisqu'il s'agit d'une extrapolation de L qui focalise
sur les implications négatives de la proposition du ministre israélien (de l'époque) :
(554) [La paix], selon M. Shimon Pérès, ministre israélien des affaires étrangères,
[consisterait à remplacer les relations d'hostilité entre deux peuples convoitant la même terre
par un "marché" embrassant tout le Proche-Orient]. En d'autres termes, par des rapports de
complémentarité entre acheteurs et vendeurs, ouvrant un libre champ aux hommes d'affaires
et en définitive, aux multinationales. La réalisation d'un tel projet ne peut, cependant,
qu'aggraver les écarts de richesse (…). Le Monde diplomatique, mai 94 : 7
Pour preuve de ce déplacement de sens, le complément introduit par En d'autres termes ne
peut pas remplacer celui qu'il "reformule" dans p "salva veritate", et sans faire offense aux
intentions de M. Shimon Pérès :
(554') La paix, selon M. Shimon Pérès, ministre israélien des affaires étrangères, [consisterait
à remplacer les relations d'hostilité entre deux peuples convoitant la même terre par des
rapports de complémentarité entre acheteurs et vendeurs, ouvrant un libre champ aux
hommes d'affaires et en définitive, aux multinationales.
La deuxième situation est celle dans laquelle la "reformulation" est, sinon fidèle, du
moins pas infidèle à p, parce qu'elle est objectivement impliquée par p. C'est le cas dans
(555), où la proposition selon laquelle le nombre d'heures de travail par salarié a diminué peut
être (partiellement) inférée des propositions selon lesquelles le volume d'emploi a diminué
tandis que la force de travail a augmenté :
(555) D'autant que, selon une autre statistique décapante, [p le volume d'emploi n'a pas
augmenté - il a même légèrement diminué - entre 1960 et 1990, alors que la force de travail
passait de 4,5 millions à 6 millions. Q Autrement dit, q le nombre d'heures de travail par
salarié a diminué de 30 % ](6). Le Monde diplomatique, juill. 97 : 4
(6) "Part-Time Work : the Dutch Perspective", intervention de la confédération syndicale FNV au séminaire de Stockholm sur le
thème "Réconcilier la vie familiale et la vie professionnelle", 19-20 juin 1995.
Certes, q ne constitue pas une paraphrase de p, puisqu'elle apporte une nouvelle information.
Mais cette nouvelle information est logiquement impliquée par p. Le rédacteur aurait
parfaitement pu la substituer à p sans mentir sur le contenu des statistiques mentionnées. Dès
lors, où situer q, à l'intérieur ou hors de l'UE ? Compte tenu de la nature de la relation
inférentielle entre p et q, rien ne permet de déterminer si le contenu sémantique de cette
dernière figurait ou non dans le texte des statistiques. En effet, deux lectures sont possibles :
soit 1) le pourcentage d'heures de travail par salarié était déjà fourni par les statistiques, soit 2)
c'est L qui le calcule.
241
Dans la première interprétation, l'intégration de q s'impose, même si l'on peut
considérer que le C relève de L. Il est en effet difficile d'attribuer Autrement dit aux
statistiques. Même si elles contenaient l'information communiquée dans q, leur libellé original
n'était probablement pas un analogue de [p. Autrement dit, q], mais plutôt du type [p. Donc,
q].
Dans la seconde interprétation, on pourrait aussi considérer q comme une composante
de l'UE dans la mesure où elle restitue le sens implicite du contenu des statistiques (et ceci
même si l'on attribue Autrement dit à L). Cela serait en accord avec ce qu'indique la position
de l'appel de note bibliographique (après q). Pourtant, le simple fait que q soit désignée
comme une reformulation lui confère, nous semble-t-il, un statut différent de p. Dans "Selon
X, p", si p est, de fait, une reformulation de l'énoncé original, elle n'est pas explicitement
présentée comme telle. Le fait que le rédacteur "montre" le caractère paraphrastique de
q dans un cotexte de paraphrase tend à marquer son intention de s'approprier (de se
porter garant de) cette proposition. Ce procédé par lequel L stipule qu'il reformule le
rapport paraphrastique des paroles d'autrui pour en faire une assertion qu'il prend en charge
apparaît clairement dans (556) :
(556) Interrogé sur la possibilité, pour des Cubains exilés devenus citoyens d'autres pays,
d'investir à Cuba au même titre que d'autres entrepreneurs étrangers, M. Ernesto Melendez,
président du comité d'Etat de la coopération économique, a laissé son interlocuteur pantois :
"Il n'y a aucune discrimination à l'égard d'entrepreneurs, même s'ils sont nés à Cuba. La
législation le permet." [Cela inclut], selon lui, [les Cubains du Mexique, du Venezuela,
d'Espagne ... à l'exception de ceux qui vivent aux Etats-Unis, "car Washington ne le permet
pas, sinon ils seraient également les bienvenus (4) ..."] Autrement dit, c'est de la levée de
l'embargo américain que dépendent désormais les investissements des Cubano-Américains :
ces derniers, qui ont récemment participé nombreux à la conférence organisée par la revue
Euromoney à Cancun (Mexique), l'ont confirmé (5). Le Monde diplomatique, sept. 93 : 25
(4) El Nuevo Herald, 16 juillet 1993.
(5) Ibid. Voir aussi l'agence de presse IPS, Economic Press Service, août 1993.
Etant donné que, dans les exemples équivoques comme (555) plus haut, la lecture 1.
(attribution de q au référent de X) ne peut être démêlée de la lecture 2. (attribution de q à L),
et que nous n'avons rencontré aucun exemple dans le Monde diplomatique qui engage sans
ambiguïté à attribuer "Autrement dit / En d'autres termes, q" au référent de X, on considérera
ces marqueurs comme des indices très fiables de clôture de l'UE.
4.1.2.5 Conclusion
242
Pour établir une classification des C reflétant leur capacité à indiquer la clôture de
l'UE, nous avons utilisé plusieurs critères : leur capacité à se connecter à P, et / ou à p dans
une suite de la forme [[Selon x, p]P C q], les conséquences de chaque type d'enchaînement sur
l'interprétation de q (intégration / non intégration), et les éventuelles conditions de ces
enchaînements. En se cantonnant aux deux premiers, on débouche sur la classification dressée
dans le tableau a. ci-dessous :
i.
{P} → -I
{p} → I / -I
Tandis que
Conjonctions
de subordination Alors que
Cependant que
ii.
{P} → -I
{p} → I
Quand
Si
Quoique
Bien que
Même si
iii.
iv.
{P} impossible {P} → -I
{p} → I
{p} → -I
Afin que
De sorte que
Pendant que
Parce que
Pour que
En fait
Car
Certes
Et
En réalité Ou
Autrement dit
Donc
Ainsi
En d'autres termes
Mais
Or
Cependant
Pourtant
Néanmoins
Toutefois
D'ailleurs
De même
En effet
Tableau a. : Classification des expressions C selon leur comportement dans [[Selon x, p]P C q]
Nb. : {P} = connexion à P ; {p} = connexion à p ; → = lecture possible ; I = intégration ; -I = non intégration.
Conjonctions
de coordination,
Adverbes
Les possibilités de lecture des conjonctions de subordination varient selon qu'elles
sont employées comme opérateur (Or) ou comme "connecteur" (Cr) :
OPERATEURS
{P} impossible
{p} → I
Tandis que
Alors que
Cependant que
Quand
Si
Quoique
Bien que
Même si
Parce que
Pour que
Afin que
Pendant que
{P} → -I
"CONNECTEURS"
{p} → I
{p} → I / -I
Tandis que
Alors que
Cependant que
Quand
Si
Quoique
Bien que
Même si
Tandis que
Alors que
Cependant que
Quand
Si
Quoique
Bien que
Même si
Parce que
Pour que
Tableau b. : Comportement des conjonctions de subordination dans [[Selon x, p]P C q] selon qu’elles sont
utilisées comme opérateur ou comme "connecteur"
Nb. : {P} = connexion à P ; {p} = connexion à p ; → = lecture possible ; I = intégration ; -I = non intégration.
243
Les tendances générales qui se dégagent sont en effet les suivantes :
1) L'ensemble des Or imposent le rattachement à p et l'intégration de q à l’UE ;
2) tous les Cr sauf parce que et pour que Cr permettent l’enchaînement sur P et sur p
3) tous les Cr sauf parce que et pour que Cr autorisent l’intégration et la non
intégration ;
4) tous les Cr conditionnent la non intégration lorsqu’ils enchaînent sur P ;
5) tous les Cr exceptés tandis que, alors que et cependant que Cr imposent l’intégration
lorsqu’ils enchaînent sur p.
La règle 1. s’explique en termes à la fois syntaxiques et sémantico-pragmatique. C’est
une contrainte syntaxique qui conditionne, dans un premier temps, le rattachement de "Or q" à
p : employée comme opérateur, une expression C construit une relation de subordination entre
un prédicat enchâssant et une proposition enchâssée. Or, dans "Selon X, p Or q", la
subordonnée conjonctive q n’a pas d’autre support d’incidence possible que le verbe de p.
L’obligation d’attribuer "Or q" au référent de X (de l’intégrer dans l’UE) dans un deuxième
temps procède quant à elle d’une contrainte pragmatico-énonciative : p étant désignée (en tant
que support d’incidence de Selon X) comme ayant été énoncée et prise en charge par le
référent de X, on attribue nécessairement q à ce dernier, dans la mesure où l’opérateur
effectue une construction dans laquelle l’ensemble "p Or q" est présenté comme ayant fait
l’objet d’une seule énonciation. Les C comme afin que, de sorte que et pendant que
déterminent l’intégration de q parce que ce sont de purs Or.
Pour expliquer la règle 2., il faut également faire appel en premier lieu à la syntaxe. Les
conjonctions de subordination employées comme "connecteurs" effectuent, à l’instar des
conjonctions de coordination, une relation parataxique, à savoir une jonction entre
propositions de même niveau syntaxique. Dans "Selon X, p Cr q", la majorité des
conjonctions de subordination utilisées comme "connecteurs" (sauf parce que / pour que
/ vu que) peuvent enchaîner sur "p" et sur "P" parce que la présence du SP ne modifie
pas le statut de "p".
Cette aptitude à opérer une coordination avec "p" et "P" sous-tend leur double capacité à
s’intégrer et à ne pas s’intégrer à l’UE (règle 3.). En effet, le rattachement d’un Cr à "P"
implique la non intégration (cf. règle 4.), tandis que la connexion à p permet toujours
l’intégration. On a vu que parce que / pour que / vu que Cr ne peuvent enchaîner sur P parce
qu’ils présentent ce que dénote le premier membre de la coordination comme seulement
244
probable, ce qui est incompatible avec la valeur sémantique des selonE, qui, véhiculant un
présupposé, ne sont pas sujets à évaluation.
La règle 4) relève de mécanismes pragmatico-énonciatifs. Un Cr met en relation deux
actes énonciatifs distincts. En coordonnant un Cr à "P", L indique que "P", soit l’ensemble
"Selon X, p", constitue l’objet de la première énonciation. Ce premier acte énonciatif est alors
imputé à L, par défaut – faute d’autre instance énonciative disponible. Il en va de même pour
le second (q).
La règle 5) procède de contraintes pragmatico-énonciatives et informationnelles. Dans
une construction coordonnée par une conjonction de subordination, le second membre de la
connection est généralement présenté (sauf dans le cas de tandis que / alors que / cependant
que Cr) comme une assertion de moindre importance que le premier (bien que / quoique /
même si et parce que / pour que), ou comme un commentaire de l’énonciation (quand / si).
C’est ce qui entraîne l’intégration de q, à la suite de p, quand p est sélectionnée comme
première assertion.
Il ressort de l’observation des conjonctions de coordination et des adverbes (qui sont
tous des "connecteurs" au sens de O. Ducrot et al. 1975) que :
a) toutes les formes (sauf car et ou) permettent l’enchaînement sur P et sur p ;
b) toutes imposent la non intégration lorsqu’elles se connectent à P (cette règle ne
concerne pas car et ou qui refusent le rattachement à P) ;
c) la majorité autorisent l’intégration et la non intégration quand elles se connectent à p ;
La règle a. équivaut « mutatis mutandis » à la règle 2) énoncée plus haut. P et p sont des
propositions, qui peuvent à ce titre servir de premier membre à une coordination ou à une
connection. Car et ou ne peuvent enchaîner sur P parce qu’ils impliquent une évaluation du
premier élément de la coordination qu’ils effectuent (une modalisation dans le cas de car, une
négation dans le cas de ou), ce qui est contradictoire avec la valeur des selonE, qui véhiculent
un présupposé.
b. s’explique dans les mêmes termes que la règle 4) énoncée supra : P étant par défaut
énonciativement attribuée à L, q, qui lui est connectée, l’est également.
La règle c., qui s’oppose à la règle 5) (voir plus haut), marque une claire distinction
entre les conjonctions de subordination fonctionnant comme Cr et les autres Cr (excepté car
et ou). Ces derniers n’impliquent pas une hiérarchisation informationnelle aussi évidente que
les premières entre les éléments qu’ils mettent en relation. D’où leur aptitude à enchaîner sur
245
p sans entraîner l’intégration de q. On a vu que le comportement de car et ou (seules
conjonctions de coordination conditionnant l’intégration de q lorsqu’elles se rattachent à p)
s’expliquait en termes pragmatico-énonciatifs. Quant aux marques qui impliquent
l’intégration lorsqu’elles enchaînent sur p, elles portent pour la plupart sur les aspects
métalinguistiques de l’énonciation (en fait, en réalité). Ce sont des introducteurs de cadres
organisationnels. Les expressions qui imposent la non intégration quand elles se rattachent à p
portent sur l’énoncé (autrement dit, en d’autres termes) ou sur l’énonciation (certes).
Les rédacteurs disposent de larges possibilités d'indiquer la frontière des UE au moyen
de Cr. D'abord, tous les Cr sauf car peuvent enchaîner sur P, donc assurer la clôture de l'UE.
On peut supposer par ailleurs que la plupart des formes (outre et, mais, or et car) autorisent la
connection avec o (qui entraîne aussi la fermeture de l'UE). En outre, l'enchaînement sur p
permet également la non intégration de q avec un grand nombre de formes (i. et iv.), ce qui
multiplie les occasions de clôture. Ensuite, certains Cr, comme certes, en d'autres termes et
autrement dit signalent la clôture à coup sûr. Enfin, on verra dans la section suivante qu’une
partie des Cr ambivalents facilite la non intégration de q.
Toutefois, la majorité des marqueurs sont ambivalents, et il est souvent nécessaire,
pour identifier une frontière d’UE dans un texte donné, de prendre en compte d’autres indices :
-
l'alinéa avec les Cr contre-argumentatifs ;
-
avec en fait et en réalité, l'absence dans p de traces de polyphonie (N renvoyant à une
source d'information, V de parole et d'opinion, négation, etc.) ;
-
avec pourtant, l'absence dans p de traces de polyphonie plus spécifiques (paraître,
sembler, s'imaginer que, croire que, etc.) ;
-
la présence dans q de V de parole, d'opinion ou d'attitude propositionnelle, de N
dénotant un dire (ou d'introducteurs d'UE), avec en effet, ainsi, en revanche, au
contraire et de même et les contre-argumentatifs.
Ces observations sur les collocations d’indices sont, on le verra, confirmées par les données
du corpus.
4.1.3 LES ENCHAINEMENTS ET LES LECTURES PRIVILEGIES
La classification des C que nous avons proposée rend compte des possibilités en
langue. Elle ne reflète pas les tendances qui se manifestent dans l'usage, où les formes
ambivalentes peuvent être réparties en deux groupes, selon qu’elles sont plus spontanément
246
interprétées comme intégrées ou non intégrées. Les données de notre corpus, rassemblées
dans les tableaux 12. à 14. ci-dessous le suggèrent. Précisons au préalable que les marqueurs
recensés dans ces tableaux ont été rencontrés à droite de tous les selonE du corpus, et pas
seulement des selonE frontaux. Cela implique qu’une partie des C recensés ne sont de
toute façon pas intégrables à l’UE : ceux qui suivent un selonE privé de PCT1 (en position
finale, par exemple), ou un selonE doté de PCT à portée rétroactive (un emploi renvoyé dans
une note de bas de page). Bien que cette façon de procéder introduise un biais dans
l’interprétation des données, cette option était la meilleure. En effet, l’échantillonnage de C
serait trop restreint et peu diversifié si l’on se cantonnait aux C apparaissant à la suite des
selonE frontaux. Il le demeure d’ailleurs, puisque de nombreux marqueurs ne se présentent
qu’une ou deux fois. Le classement par grandes catégories vise à remédier à cet inconvénient.
Il permet également d’éprouver l’hypothèse selon laquelle certaines classes sémanticopragmatiques de C sont plus ou moins propices à l’extension ou à la clôture des UE.
Contreargumentatifs
En revanche
Cependant
Mais
Pourtant
Cependant que
Néanmoins
Total
Argumentatifs
Ainsi
A l'inverse
Car
De même
Parce que
D'ailleurs
En effet
En outre
Certes
De surcroît
Même
Or
Total
Intégrés Non intégrés
50%
17%
9%
50%
83%
100%
100%
100%
100%
91% Total
Intégrés Non intégrés
100%
100%
100%
100%
100%
60%
50%
50%
50%
Consécutifs
Après tout
Et
Donc
Alors
Aussi
C'est pourquoi
Dès lors
Toujours
Réévaluatifs
Intégrés Non intégrés
100%
61%
33%
48%
39%
67%
100%
100%
100%
100%
100%
52%
Intégrés Non intégrés
En fait
50%
50%
50% Total
50%
50%
40%
50%
50%
100%
100%
100%
100%
Tableau 12. : Proportion d’expressions C rencontrées intégrées / non intégrées au cadre énonciatif
Nb. : Par exemple, la première ligne de résultats du tableau en haut et à gauche indique que dans l’ensemble des
occurrences de En revanche rencontrées à droite des selonE du corpus, 50% sont intégrées, et 50% non intégrées.
La dernière ligne de résultats du même tableau indique que, sur l’ensemble des marqueurs contre-argumentatifs
trouvés à droite des selonE du corpus, 9% sont intégrés et 91% non intégrés.
1
Potentiel cadratif textuel, c’est-à-dire capacité à indexer plusieurs phrases. Voir 3.2..
247
C intégrés
Argumentatifs
Contre-argumentatifs
Consécutifs
Et
Donc
Après tout
Total
42%
4%
D'ailleurs
Ainsi
A l'inverse
Car
De même
En effet
En outre
Parce que
50% Total
12% Cependant
En revanche
4%
Réévaluatifs
En fait
4%
Total
4%
4%
38% Total
8%
C non intégrés
Consécutifs
Argumentatifs
Réévaluatifs
15% Certes
7%
Et
En fait 2%
4% D'ailleurs
4%
Donc
Alors
De surcroît
Aussi
En effet
2%
C'est pourquoi 2% En outre
Dès lors
Même
Toujours
Or
Total
Total
46% Total
30% Total
22%
2%
Tableaux 13. et 14. : Classement des expressions C intégrées / non intégrées au cadre énonciatif par ordre
de fréquence et selon leur valeur sémantico-pragmatique
Nb. : Les pourcentages sont calculés sur l’ensemble des C intégrés dans le tableau 13. et sur l’ensemble des C
non intégrés dans le tableau 14.. Par exemple, les occurrences de Donc représentent 4% des marqueurs
relationnels intégrés.
Contre-argumentatifs
24%
Mais
11%
Cependant
4%
Pourtant
Cependant que
2%
En revanche
Néanmoins
Notons pour commencer que la plupart des marqueurs recensés dans le corpus, et donc
dans les tableaux 12. à 14., permettent, dans l’absolu, l’intégration et la non intégration (voir
tableaux a. et b. sous 4.1.2.). Les exceptions sont certes (qui est incapable de s’intégrer à l’UE)
et car et parce que (qui imposent l’intégration). La majorité des données du corpus ne peut
donc être expliquée par les propriétés en langue des formes.
La donnée la plus remarquable est que 91% des marqueurs contre-argumentatifs
dans leur ensemble sont non intégrés (tableau 12.). Une proportion aussi importante
témoigne d’une tendance forte, tenant de façon évidente à la valeur sémantico-pragmatique de
contre-argumentation. Fait étayant, les contre-argumentatifs occupent une proportion minime
des C intégrés (7%), tandis qu’ils sont les plus représentés, avec 40%, au sein des C non
intégrés (tableaux 13. et 14.). Le second fait à pointer est que les C consécutifs, argumentatifs
et réévaluatifs pris dans leur globalité sont aussi souvent intégrés que non intégrés (tableau
12.). Cependant, ces classes sont hétérogènes (à l’exception de la classe des réévaluatifs, qui
est en l’occurrence un singleton), plus que celle des contre-argumentatifs : on observe
certaines formes toujours intégrées, d’autres toujours non intégrées, et une troisième catégorie
248
de marques dans les deux situations (à part égale ou non). C’est pourquoi on ne peut rendre
compte des données empiriques concernant ces marques en invoquant simplement (comme on
l’a fait pour les contre-argumentatifs) les valeurs génériques de consécution, d’argumentation
et de réévaluation, même si ces traits ne sont pas négligeables, comme le montrent les
tableaux 13. et 14. (la distribution des différentes catégories sémantico-pragmatiques
d’expressions est fort différente sur l’ensemble des C intégrés et sur l’ensemble des C non
intégrés). Il est vraisemblable qu’une partie des tendances observées découlent de propriétés
plus spécifiques de ces expressions. Nous précisons "une partie", parce que certaines
données s’expliquent par des phénomènes annexes. Ainsi, un C peut être non intégré
simplement en raison de l’absence de PCT du selonE qu’il suit (cas évoqué plus haut) ou parce
qu’il est accompagné d’indices de clôture univoques. Dans les analyses qui suivent, reposant
sur l’étude de textes impliquant des selonE initiaux, nous tenterons de faire la part des choses.
4.1.3.1 Les formes favorisant l'extension
Quand un selonE encadre plusieurs phrases, la configuration la plus courante est celle
dans laquelle le segment textuel intégré constitue ce que nous appellerons une "séquence
élaborative". Nous avons déjà utilisé en 3.1.1. la notion d'"élaboration", empruntée à
M.A.K. Halliday1. Elle est proche de celle de progression à thème dérivé (cf. B. Combettes,
1983), dans laquelle une première phrase pose un hyperthème que les phrases suivantes
développent en sous-thèmes. Toutefois, dans le sens où nous entendons l'utiliser, elle
concerne non seulement le versant thématique (référentiel) du phénomène, mais aussi ses
versants organisationnel (séquentiel), argumentatif (orientation argumentative) et énonciatif
(ayant trait à la prise en charge des contenus). Une séquence élaborative étant traitée dans un
même mouvement interprétatif, on lui prête préférentiellement une unité énonciative : si
l’hyperthème de la séquence, son amorce, est imputé à une instance énonciative, le reste de la
séquence l’est également (sauf cas particulier, on le verra). C’est le cas lorsqu’un selonE est
incident à une phrase amorce.
Une séquence élaborative peut être ou non articulée par des marqueurs relationnels,
mais leur présence rend explicites les relations à établir entre les unités qui la composent. Or,
dans une telle séquence, ces relations sont souvent de l’ordre de l’explication, de la
1
Rappelons que G. Thompson la définit comme suit (1996, p. 201 ; nous traduisons) : "Une "clause" élaborative n'ajoute pas
d'élément essentiellement nouveau au message, mais fournit plus d'informations à propos de ce dont on dispose déjà. Elle
peut se rattacher à l'ensemble du message, ou seulement à une part de celui-ci ; et elle peut le répéter, le clarifier ou
l'exemplifier (…)".
249
justification et de l’illustration. C’est pourquoi les C qui contribuent plutôt à prolonger l'UE
sont les marques à valeur explicative, justificative et illustrative (car, en effet, ainsi
illustratif), qui peuvent être accompagnées de marqueurs de complémentation présentant les
unités qu'ils mettent en relation comme des arguments co-orientés, de préférence de même
force (et, de même)1. Par exemple, en (557),
(557) (302) Dans un rapport pour le commissariat général du Plan (5), Antoine Prost, historien
de l'éducation et actuellement conseiller auprès du premier ministre, a étudié le cheminement
des élèves à travers le système éducatif entre 1950 et 1980. Selon lui, [p la diversification des
filières (…) "a préservé le caractère bourgeois des filières d'enseignement général. q La
démocratisation enregistrée au niveau de l'ensemble des secondes est trompeuse ; r elle
s'explique dans une très large mesure par le développement de l'enseignement technique long
; s s'il y a en effet plus d'enfants d'ouvriers dans le second cycle long, ils sont surtout dans les
sections F (industrie) et G. (gestion)". t Ainsi, 38 % des enfants d'ouvriers et de personnels de
services qui entrent en seconde suivent une filière technique et 20 % s'inscrivent en G. u A
l'inverse, 30 % des enfants de cadres supérieurs et de professions libérales se retrouvent en C
(mathématiques), contre 10 % dans l'enseignement technique. v Et l'on sait que les bacheliers
du technique constituent ensuite les gros bataillons d'étudiants qui échouent ou abandonnent
en premier cycle universitaire.
A cette grande bifurcation entre enseignement général et enseignement technique, s'ajoutent
les hiérarchies entre les bacs généraux eux-mêmes. x La section C, pour laquelle la sélection
se fait sur les mathématiques, est devenue en une quinzaine d'années la section noble,
prestigieuse, permettant de s'engager dans toutes les filières de l'enseignement supérieur mais
indispensable pour être admis dans le cénacle très prisé des classes préparatoires aux
grandes écoles]. y Or, Antoine Prost démontre sans ambiguïté que la démocratisation, qui
avait progressé jusqu'en 1967, a ensuite régressé.
w
l’ensemble [p.q.r.s.t.u.v.w.x] est une "séquence élaborative" complexe, composée de deux
micro-séquences. Les phrases p et q posent l'hyperthème (la diversification des filières n'a pas
été un facteur de démocratisation mais au contraire de perpétuation hypocrite de l'élitisme
bourgeois) dont r (complétée par s, t, u et v) décline un premier aspect (la hiérarchie entre
enseignement général et enseignement technique) et w (complétée par x) un second aspect (la
hiérarchie qui existe entre les bacs généraux). La première micro-séquence (prenant fin avec
le paragraphe) présente une structure typique, pour ainsi dire attendue : on comprend que dans
son discours original Antoine Prost justifie (en effet) sa thèse en précisant que la majorité des
enfants d'ouvriers accédant au cycle long suivent une filière technique, argument qu'il
exemplifie (ainsi) en produisant les chiffres idoines, pour conclure implicitement à
l'inefficacité de la politique de diversification de filières en ajoutant l'argument additif (et)
que les jeunes issus de l'enseignement technique échouent à l'université. Les marqueurs en
1
Certes, on a vu dans la section précédente que car impose l’intégration, que en effet, de même et ainsi ne pouvaient
enchaîner sur P qu'à certaines conditions, et qu'en outre, ainsi imposait l'intégration de q quand il se connectait à p. Mais,
avec ces formes, l'enchaînement sur P reste une possibilité en langue (si l'on excepte car), de même que la lecture non
intégrée de q quand la connection s'opère avec p (si l'on excepte ainsi). C'est pourquoi il faut aussi tenir compte des
préférences qui s'expriment dans la production et l'interprétation.
250
effet (qui certes fait partie d'une portion de discours cité, ce qui ne laisse aucun doute sur
l'instance qui le prend en charge, mais qui ferait l'objet du même traitement si l'on ôtait les
guillemets), ainsi et et favorisent l'intégration à l'UE des unités qu'ils préfixent parce qu’ils
rendent patent le caractère élaboratif de la séquence.
L’alinéa qui suit v semble dans un premier temps indiquer que le rédacteur reprend la
parole. Or, à la lecture de w, on comprend que cette phrase, qui décline un second sous-thème
de p et q, initie une seconde micro-séquence élaborative. Ce sous-thème est exemplifié par x.
Une fois la relation d’élaboration établie entre p-q et w-x (sans le soutien d’expression
relationnelle, notons-le), on a tendance à attribuer ces dernières phrases à Antoine Prost
malgré l’alinéa. Cette interprétation préférentielle résulte principalement du fait qu’on prête
spontanément une unité énonciative à une séquence élaborative. On aurait néanmoins la
possibilité d'attribuer w et x à L. C'est la lecture de y, où l'on continue à rapporter le discours
d'Antoine Prost, qui confirme à rebours l'appartenance de ces phrases à l'UE (même si y n'est
pas elle-même intégrée dans l'UE, puisque l'énonciateur y fait l'objet d'une redénomination1).
Le fait que des C comme en effet, etc. facilitent l'intégration ressort bien dans des
cotextes présentant par ailleurs des indices de clôture, comme l'alinéa. La présence du C peut
contrecarrer l'effet de fermeture d'un tel indice. Pour le montrer, reprenons (557),
supprimons les guillemets, et ajoutons un saut de paragraphe à l'articulation marquée par en
effet :
(558) Selon lui, [la diversification des filières (…) a préservé le caractère bourgeois des
filières d'enseignement général. La démocratisation enregistrée au niveau de l'ensemble des
secondes est trompeuse ; elle s'explique dans une très large mesure par le développement de
l'enseignement technique long.
S'il y a en effet plus d'enfants d'ouvriers dans le second cycle long, ils sont surtout dans les
sections F (industrie) et G. (gestion)].
Malgré l'alinéa, on peut continuer à attribuer le contenu du second paragraphe à l'énonciateur,
grâce à la présence de en effet, qui indique que ce qui suit justifie ce qui précède. Certes, le
fait que le C (qui rappelons-le, autorise la non-intégration de q) ne soit pas frontal facilite
l'intégration de la phrase. Ce point est traité ci-dessous.
4.1.3.2 Les formes favorisant la clôture
1
Cette phrase, et le rôle qu’y joue or seront commentés dans la section suivante.
251
La valeur de certains C les rend plus propres à la fonction de fermeture de l’UE. C'est
le cas des réévaluatifs-correctifs en fait et en réalité, qui ne peuvent enchaîner sur p que dans
des conditions bien particulières (on l'a vu sous 4.1.2.2.). C'est aussi le cas des C contreargumentatifs (comme le montrent de façon criante les données du corpus), et des marqueurs
argumentatifs d'ailleurs et or.
Le fait que ces marqueurs soient plus facilement interprétés comme indiquant une
reprise de parole de L se manifeste notamment par le phénomène suivant : quand un C de ce
type précède q, et qu'il traduit une articulation du raisonnement de l'énonciateur, les
rédacteurs éprouvent souvent le besoin d'assurer cette lecture en usant d'une marque de DR.
Nous appellerons ce procédé, que nous retrouverons souvent à l'œuvre, "récupération". Ce
procédé est employé dans toutes les situations où le rédacteur entend poursuivre la restitution
des informations issues de l'énonciateur, mais où la présence d'indices de clôture inciterait le
lecteur à fermer l'UE. Ainsi, en (559),
(559) (…) selon Oshima, "en général, les Japonais n'aiment pas voir se mélanger les deux
domaines". Pourtant, ajoute-t-il, "il existe évidemment des exceptions qui confirment cette
règle (…)." Le Monde diplomatique, mars 96, p. 28
l'insertion de l'incise ajoute-t-il montre que le rédacteur craignait que pourtant soit
appréhendé dans un premier temps comme le signe d'une intervention de L. En effet, le fait
que q soit, comme p, une "citation" conduirait à réviser cette lecture dans un deuxième temps.
Un autre indice favorise l'intégration de q : p n'est pas seulement insérée dans un UE, mais
aussi dans un univers générique (UG), celui qu'initie en général, qui est subordonné à l'UE.
L'installation d'un UG (parent) entraîne la projection d'univers enfants spécifiques (US) - cf.
M. Charolles 1997. En (559), l'US projeté est unifié avec l'US installé en q à la faveur de
pourtant. Autrement dit, pourtant marque, d'une façon prédictible, la fin de l'UG introduit par
en général. C'est pourquoi il est de toute façon plus plausible d'attribuer q à Oshima. Le
recours à l'incise ne se justifie donc que par le sémantisme de pourtant. En effet, entre autres
fonctions, les énoncés rapportés au moyen des selonE peuvent servir de tremplin à, ou entrer
dans une polémique, orchestrée par L, et articulée par des marqueurs contreargumentatifs. La récurrence de ce "scénario" textuel peut inciter les rédacteurs à prévenir
coopérativement sa projection chez le lecteur qui rencontre un tel C à droite d'un UE, tout
particulièrement quand il s'agit de pourtant, qui marque une opposition irréductible entre les
éléments qu'il met en relation. C'est donc certainement dans un but coopératif que le rédacteur
a usé de l'incise en (559). Le fait que celle-ci soit placée juste après le C étaye d'ailleurs cette
hypothèse.
252
Sans être un C contre-argumentatif, or, qui signale "un mouvement de rebondissement
traduisant une sorte de réexamen de données antérieures" (M. Charolles, 1997 : 63), n'en est
pas moins tout indiqué pour marquer l'articulation entre la thèse du référent de X et un
"réexamen" de celle-ci par L (ou par un autre énonciateur, auquel L prêterait la parole). C'est
pourquoi sa présence peut susciter le recours à une récupération. Reprenons (557), dont la
plus grande partie a déjà été examinée dans la section précédente :
(557) (302) Dans un rapport pour le commissariat général du Plan (5), Antoine Prost, historien
de l'éducation et actuellement conseiller auprès du premier ministre, a étudié le cheminement
des élèves à travers le système éducatif entre 1950 et 1980. Selon lui, [p la diversification des
filières (…) "a préservé le caractère bourgeois des filières d'enseignement général. q La
démocratisation enregistrée au niveau de l'ensemble des secondes est trompeuse ; r elle
s'explique dans une très large mesure par le développement de l'enseignement technique long
; s s'il y a en effet plus d'enfants d'ouvriers dans le second cycle long, ils sont surtout dans les
sections F (industrie) et G. (gestion)". t Ainsi, 38 % des enfants d'ouvriers et de personnels de
services qui entrent en seconde suivent une filière technique et 20 % s'inscrivent en G. u A
l'inverse, 30 % des enfants de cadres supérieurs et de professions libérales se retrouvent en C
(mathématiques), contre 10 % dans l'enseignement technique. v Et l'on sait que les bacheliers
du technique constituent ensuite les gros bataillons d'étudiants qui échouent ou abandonnent
en premier cycle universitaire.
A cette grande bifurcation entre enseignement général et enseignement technique, s'ajoutent
les hiérarchies entre les bacs généraux eux-mêmes. x La section C, pour laquelle la sélection
se fait sur les mathématiques, est devenue en une quinzaine d'années la section noble,
prestigieuse, permettant de s'engager dans toutes les filières de l'enseignement supérieur mais
indispensable pour être admis dans le cénacle très prisé des classes préparatoires aux
grandes écoles]. y Or, Antoine Prost démontre sans ambiguïté que la démocratisation, qui
avait progressé jusqu'en 1967, a ensuite régressé.
w
Tout ce qui suit Selon lui constitue une séquence élaborative. La dernière phrase (y) est une
élaboration de w, qui est elle-même un élaboration de p et q. En vertu de la tendance
consistant à attribuer l’ensemble d’une séquence élaborative à un même énonciateur, cette
phrase devrait être facilement intégrée avec celles qui précèdent dans l’UE initié par Selon lui
(Antoine Prost). Pourtant, le rédacteur éprouve le besoin de réinstancier l'énonciateur suite à
l'emploi de or (Or, Antoine Prost démontre que …), ce qu'il n'a pas jugé nécessaire de faire
suite à ainsi et et. Cela suggère qu'il redoutait que ce C soit perçu comme un indice de
fermeture de l’UE. La longueur et la complexité de l'extrait (qui comprend, on l’a vu dans la
section précédente, des micro-séquences élaboratives enchâssées dans des macro-séquences)
justifient peut-être aussi la précaution du rédacteur, conscient qu'il met la mémoire de travail
du lecteur à rude épreuve. En effet, en (560) par exemple, la présence de or risque moins
d'être perçue comme une reprise de la parole par L parce que l'ensemble de la séquence
élaborative est simple (sans hiérarchie interne) :
253
(560) n Au début de l'année 1995, Washington a repris ses contacts militaires avec le
Pakistan, suspendus depuis 1990, et conclu un accord de coopération avec l'Inde.
Cette stratégie est destinée à permettre à l'industrie américaine de passer un creux qui
devrait durer jusqu'à la fin de la décennie, selon M. J. L. Johnson, vice-président de
l'Aerospace Industries Association (…) (4). Pour celui-ci (Selon celui-ci), [p {de nombreux
systèmes d'armes (…) sont des produits de la technologie des années 70 dont la fabrication va
s'arrêter}. q Or les nouvelles générations ne seront prêtes qu'à la fin des années 90. r Ce
passage à vide, il faut le combler en misant sur développement des exportations, ce qui permet
de maintenir en état les moyens de production].
o
On comprend sans peine que q et r relèvent comme p de M. Johnson, et on les intègre dans
l'UE initié par Pour celui-ci (Selon conviendrait), parce que ces phrases élaborent le contenu
de o, elle-même attribuée à M. Johnson1. La proposition o mentionne le problème du "creux
qui devrait durer jusqu'à la fin de la décennie", et la nature de ce problème est explicitée dans
p et q. Cette proposition mentionne aussi une stratégie propre à remédier à ce problème, et r
explicite en quoi devrait consister cette stratégie.
Les expressions de "récupération" n'accompagnent donc pas nécessairement les C
comme pourtant, or, etc. quand ils traduisent une articulation de l'argumentation de
l'énonciateur. Cependant, le procédé de "récupération" n'est mis en oeuvre qu'avec ce type de
C, ce qui montre que les rédacteurs craignent qu'ils soient interprétés localement comme des
indices de clôture de l'UE2.
Le fait que les C mentionnés facilitent la non-intégration de q se manifeste par un
autre phénomène. Quand le C s'y prête, les rédacteurs peuvent choisir d'éviter la position
frontale pour faciliter l'intégration de q . Ainsi, en (561),
(561) (s318) (…) n un employé japonais de la firme américaine McKinsey a élaboré, en 1984, le
concept de "pouvoir triadien" (3). o Il s'agit, tout simplement, d'imaginer des stratégies
publicitaires pour cette entité à trois têtes : Europe, Amérique du Nord et Japon (…). Selon
l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est présente sur ces
trois marchés. q Ce qui est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie. Pour favoriser
la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires leur fournissent une arme
stratégique capitale. r Ils doivent définir les ressemblances et les différences parmi les
consommateurs de la "triade" ; s ils doivent mettre au point des messages qui, bien que
dissemblables, uniront tous les citoyens dans la consommation d'un même produit].
il est possible que le rédacteur ait choisi de placer d'ailleurs à l'intérieur de la phrase dans le
but de favoriser la lecture intégrée de q à l'UE (qui est visée puisque q, r et s expriment comme
p la stratégie préconisée par l'auteur de Triad Power). Si le C se trouvait en position frontale,
1
Notons que Selon M. Johnson, dans o, est privé de potentiel cadratif discursif du fait qu'il est en position finale. C'est ce qui
explique la relance opérée au moyen de Pour celui-ci dans p.
2
On rencontre certes des "récupérations" avec d'autres types de C. Cependant, dans ce cas, ce n'est pas le C qui les justifie,
mais la présence d'autres indices susceptibles de suggérer la fermeture de l'UE.
254
(561') Selon l'auteur de Triad Power, p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est présente
sur ces trois marchés.q D'ailleurs, c'est une condition indispensable à sa survie. Pour
favoriser la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires leur fournissent
une arme stratégique capitale. r Ils doivent définir les ressemblances et les différences parmi
les consommateurs de la "triade" ; s ils doivent mettre au point des messages qui, bien que
dissemblables, uniront tous les citoyens dans la consommation d'un même produit.
on commencerait certainement par faire l'hypothèse que le rédacteur a repris la parole, pour
réviser cette hypothèse à la lecture de q, et surtout des phrases suivantes. C'est donc sans
doute dans un but coopératif que le journaliste a évité la position frontale.
Nous avons proposé d'expliquer le fait que les marqueurs contre-argumentatifs et or
aient tendance à être perçus comme des indices de clôture de l'UE en supposant qu'ils tendent
à activer un "scénario" polémique dans lequel L prend le contre-pied de la thèse de
l'énonciateur ou se pose en juge de celle-ci. On ne peut pas invoquer cette explication pour
d'ailleurs, qui relie des arguments co-orientés. Peut-être d'ailleurs est-il facilement
appréhendé comme un indice de fermeture de l'UE parce qu'il désigne le segment qu'il
introduit comme un argument excédentaire, placé à un autre niveau. L'opération qui consiste
à situer q à un autre niveau que p peut engager à la placer dans un autre cadre de discours que
le cadre en cours.
On a vu plus haut que certains C permettaient de contrarier l'effet de clôture induit par
la présence d'indices comme le saut de paragraphe. En revanche, ceux que nous examinons
maintenant corroborent cet effet :
(562) (s82) Selon M. Richard Kord, psychologue des prisons et criminologue, [le programme
appliqué à Lexington "met en oeuvre une série d'objectifs (...) afin de réduire les détenues à
l'état de soumission essentiel à leur conversion idéologique (...), de les réduire à un état
d'incapacité psychologique tel qu'elles seront neutralisées en tant qu'adversaires efficaces et
autonomes. En cas d'échec, la seule solution est leur destruction, de préférence grâce à un
désespoir tel qu'elles se détruiront elles-mêmes (15)"].
Mais, cependant que des juristes et des militants veulent obtenir la fermeture de la prison de
Lexington, l'administration a annoncé la création d'une autre prison en Floride, à même
d'accueillir jusqu'à cent huit femmes.
(15) Report on the National Prison Project, American Civil Liberties Union, 25 août 1987.
En (562), la cooccurrence de l'alinéa, de l'appel de note et de mais, ajoutée au fait que le
support d'incidence du selonE soit une "citation" (l'extension d'un UE au-delà d'une "citation"
est difficile1) permet d'inférer avec certitude le changement de cadre. En effet, on verra que le
passage à la ligne et l'appel de note final ne suffisent pas toujours à l'indiquer2.
1
2
Cf. 4.5.4..
Cf. 4.2.3. et 4.2.5..
255
Une autre situation assez répandue (elle concerne 5% des selonE frontaux) est celle
qu'on observe en (563),
(563) (s60) Selon Tom Seguev, [cet apport qualitatif tirera toute la société israélienne vers le
haut]. Mais tel n'est pas l'avis de deux étudiants boursiers orientaux rencontrés sur le
campus de l'université hébraïque de Jérusalem : "Nos jeunes frères et les enfants des gens
sans ressources n'auront aucune chance d'étudier à l'Université", estiment-ils.
où mais est accompagné d'un indice référentiel : q sert à rapporter une autre opinion que celle
du référent de X1, mise, du fait du sémantisme du C, en opposition avec celle qu'exprime p.
Cette configuration dans laquelle le C introduit une phrase comprenant un V dénotant
l’acquisition ou la production d’information (V médiatif, ou Vm) ou un N de dire signale
un enchaînement sur P du C2.
Le tableau 15., qui donne la proportion de C apparaissant à la frontière des UE en
collocation avec les autres indices de clôture (que nous présenterons à mesure), montre que
les constellations d’indices de fermeture qu’illustrent (562) (Guillemets – C ; alinéa – C ; note
– C) et (563) (C – Vm) sont des plus répandues au sein de celles qui impliquent des C3 :
EXPRESSION C
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
53%
43%
35%
31%
29%
29%
26%
10%
24%
22%
18%
14%
15%
10%
9%
14%
12%
6%
6%
8%
3%
2%
Autres indices en cooccurrence
Guillemets
Temps
Chiffres
Vm
Alinéa
Note
IC
Conditionnel
Reprise de X
Aucun autre indice
IUE
Titre
Reprise de p
Tableau 15. : Proportion d’expressions C non intégrées en cooccurrence avec les autres indices de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 53% des C non intégrés dans les UE introduits par les selonE frontaux apparaissent suite à
une citation.
1
Cf. 4.5.1. pour un examen plus approfondi de cet indice.
On a vu que certains C n'étaient susceptibles de se connecter à P que dans cette situation, notamment en revanche.
3
Elles sont les plus courantes si l’on fait abstraction des situations où p contient des informations chiffrées, et où q ne
présente pas le même temps que p. Ces dernières, très fréquentes d’une façon générale, se trouvent en tête de liste de la
plupart des tableaux de collocations.
2
256
Précisons que parmi les 24%1 de C non intégrés précédés d’alinéas, la grande majorité sont
des contre-argumentatifs (comme en (562)). Il en va de même pour les 26%2 de C non
intégrés introduisant une phrase comprenant un Vm.
4.2
LES INDICES DISPOSITIONNELS
Parmi les indices dispositionnels qui peuvent intervenir dans la clôture des UE, nous
examinerons le point, les points de suspension, les alinéas, les sous-titres et les appels de
notes bibliographiques. Les trois derniers seulement sont répertoriés dans un champ
spécifique de la base de données SELON (champs "Alinéa", "Titre" et "Note"), et pris en
compte dans les calculs opérés sur le corpus et dans les tableaux qui en rendent compte.
4.2.1 LE POINT
Une proposition susceptible d'être intégrée ou non sera plus facilement rattachée à l'UE
si elle figure dans la phrase indexée par le selonE que si elle en est séparée par un point.
Comparons les exemples de chacune des paires suivantes ((564) et (565) sont attestés) :
(564) Selon les services de l'attorney général, six Etats avaient en 1985 conclu des accords
avec le privé pour assurer le fonctionnement de centres de détention pour mineurs et le
nombre a certainement crû depuis.
(564’) Selon les services de l'attorney général, six Etats avaient en 1985 conclu des accords
avec le privé pour assurer le fonctionnement de centres de détention pour mineurs. Et le
nombre a certainement crû depuis.
(565) (s60) Selon Tom Seguev, [p cet apport qualitatif tirera toute la société israélienne vers le
haut]. q Mais tel n'est pas l'avis de deux étudiants boursiers orientaux (…).
(565') Selon Tom Seguev, [p cet apport qualitatif tirera toute la société israélienne vers le
haut, q mais tel n'est pas l'avis de deux étudiants boursiers orientaux (…)].
Dans ces quatre énoncés, les deux lectures (intégration / non intégration) sont possibles.
Toutefois, dans (564'), on attribue plus volontiers la responsabilité de la seconde proposition à
1
2
Quand le selonE est frontal.
Quand le selonE est initial.
257
L. De même, la présence du point en (565) facilite l'attribution de q au rédacteur. Insérée dans
la phrase précédente ((565')), q pourrait être incorporée à l'UE, ce qui n'est pas la lecture
désirée.
C'est pourquoi le point est de préférence adjoint à la simple coordination quand L
entend assurer l'interprétation non intégrée ((565)), ce qui explique d'ailleurs qu'on observe
plus d'exemples de clôture dans le texte que dans la phrase.
On a déjà observé que les signes de ponctuation en général sont susceptibles de
signaler par avance la reprise de parole de L quand leur usage ne s'impose pas
syntaxiquement. Dans (564') et (565), le point peut être interprété comme un indice de
clôture parce que p et q sont coordonnées (par et / mais) et que la relation de coordination
peut s'effectuer, et même s'effectue prototypiquement, à l'intérieur de la phrase (quand le
premier membre de la relation est une proposition ou phrase, et pas un groupe de phrases). Le
caractère superfétatoire - voire aberrant pour le puriste - du point incite le lecteur à lui
attribuer une fonction non syntaxique, et en l'occurrence, dans ce cotexte, celle d'annoncer
l'alternance énonciative. Dans les situations où le point s'impose, il n'est pas perçu comme
l'indication d'une clôture probable mais seulement comme l'indication d'une clôture possible.
4.2.2 LES POINTS DE SUSPENSION
Les points de suspension ont de nombreuses valeurs, parmi lesquelles celle de
suggérer un prolongement possible. Or, ce prolongement indéterminé, quand il suit une
séquence inscrite dans un UE, peut être compris, selon les énoncés, comme émanant de
l'énonciateur ou de L. Dans (566),
(566) (22) Selon les propos d'un observateur, ["les cartels de la drogue agissaient en symbiose
avec les structures économiques et politiques ... (22)"].
(22) Voir Le Monde, Dossiers et documents, Paris, janvier 1996.
les points de suspension sont préférentiellement interprétés comme signalant une attitude de
l'observateur mentionné, puisqu'ils figurent à l'intérieur des guillemets1. On peut imaginer par
exemple qu'après avoir dénoncé la corruption des structures économiques et politiques,
1
Dans notre corpus, les coupes dans les citations sont signalées entre parenthèses : (…).
258
l'énonciateur a pris une expression entendue ou écœurée, en ménageant un silence significatif,
ce que vise à rendre la ponctuation choisie par L1. En revanche, en (567)
(567) (s156) Deux juges italiens (…) se rendent au Brésil, à Salvador-de-Bahia. A leur retour,
ils alertent le gouvernement : selon eux, [la Camorra a mis au point "un trafic d'organes
d'enfants". Ces enfants seraient envoyés dans des cliniques clandestines (…) où on leur
prélèverait tous les organes sains] ... Le gouvernement italien demande l'aide d'Interpol (12).
(12) La Repubblica, 17 septembre 1990 ; The Guardian, 19 septembre 1990.)
c'est de toute évidence le rédacteur qui exprime son dégoût muet devant les exactions
dénoncées par les juges italiens. On l'infère du fait, rendu manifeste par l'emploi du présent de
narration dans le début de l'extrait, que celui-ci tient les déclarations des juges de seconde
main, en l'occurrence via le journal La Repubblica, comme le précise la note de bas de page.
N'ayant pas lui-même recueilli les propos des informateurs, le scripteur n'a donc pu observer
leurs éventuelles mimiques. L'hypothèse selon laquelle L aurait repris tels quels les points de
suspension de La Repubblica (dont le journaliste aurait, lui, rencontré les juges …) étant trop
peu plausible pour être seulement envisagée, ceux-ci ne peuvent que relever du rédacteur. En
se manifestant ainsi, il revient sur le devant de la scène et conserve les prérogatives de la
parole avec la phrase suivante.
Même si nous ne détenons pas d'exemple attesté de ce phénomène, il ne semble pas
exclu qu'une telle intervention non verbale de L s'intercale à la manière d'une incision2 dans le
cours d'un UE en expansion,
(567') Selon eux, [la Camorra a mis au point "un trafic d'organes d'enfants". Ces enfants
seraient envoyés dans des cliniques clandestines où on leur prélèverait tous les organes sains]
... [Ils seraient ensuite incinérés dans les incinérateurs hospitaliers] ...
Remarquons que rien ne permet de repérer les situations où les points de suspension
sont attribués à L, et que leur présence est très rare (quatre cas recensés dans notre corpus).
4.2.3 LES ALINEAS
Dans notre corpus, 39% des UE introduits par des selonE frontaux (et seulement
15% des UE indexés par des selonE finaux) sont suivis par un alinéa3. Ces chiffres montrent
que le saut de paragraphe peut être utilisé spécifiquement comme marque de clôture de l'UE,
1
L'exemple (566) ne permet malheureusement pas de vérifier que dans une telle situation la suite peut être intégrée à l'UE :
d'une part, (566), dernière phrase d'un paragraphe, est suivie par un titre, et d'autre part, le SP énonciatif y est incident à une
citation. Comme on le verra, ces deux paramètres bloquent l'extension de l'UE.
2
L'"incision" a été définie en 3.3.2. comme une reprise temporaire de la parole par L.
3
Pour des raisons de présentation, nous transformons dans nos exemples le saut de paragraphe avec alinéa en passage à la
ligne simple, cette modification n'ayant aucune incidence sur l'analyse. Nous parlerons indifféremment de "saut de
paragraphe", d'"alinéa" et de "passage à la ligne".
259
puisqu'il est beaucoup plus fréquemment employé quand le selonE est en mesure d'étendre sa
portée au-delà de sa phrase d'accueil.
D’une façon générale, l’alinéa indique qu'un changement va s'opérer sur le plan
informationnel. Or, aux parages d'un UE, le lecteur fait l'hypothèse forte que ce changement
sera aussi de nature énonciative. En l’absence d’autres indices convergents, cette hypothèse
est mise à l’épreuve de la cohérence. On attribue la suite du texte au rédacteur si cette lecture
n’est pas incohérente. Le saut de paragraphe est donc interprété par défaut comme un indice
de clôture de l'UE. On le voit bien dans (568), où c'est le seul élément qui permette d'inférer le
changement énonciatif :
(568) (s92) A la fin de la quatrième semaine du conflit, (…) Stanislav Condrachov écrivait dans
les Izvestia (1) : "Il ne s'agit pas d'une tempête, mais d'un massacre dans le désert (…) et nous
sommes du côté des assassins."
Selon lui, [les Américains cherchaient une triple victoire : libérer le Koweït, anéantir la force
militaire de l'Irak et enfin éliminer Saddam Hussein lui-même. Le plan soviétique ne laissait
aux Américains que le premier point, le Koweït, et un quart du deuxième. La destruction de
l'armée irakienne n'a touché qu'une partie de cette force militaire géante. En présentant son
plan, M. Gorbatchev prenait un risque, celui de voir les Américains le repousser (…).]
Sur le plan intérieur les conservateurs l'avaient applaudi, alors que les réformateurs ne
représentent plus une menace (…).
(1) Izvestia, 14 février 1991.
En effet, en l'absence de l'alinéa, la dernière phrase se laisserait intégrer à l'UE :
(568') Selon lui, [les Américains cherchaient une triple victoire (…). En présentant son plan,
M. Gorbatchev prenait un risque, celui de voir les Américains le repousser. Sur le plan
intérieur les conservateurs l'avaient applaudi, alors que les réformateurs ne représentent plus
une menace.]
Toutefois, s’il est plus cohérent de continuer à attribuer la suite du texte à
l'énonciateur, l'alinéa peut être subordonné à l'UE1 (3% seulement des alinéas suivant un
selonE pourvu de PCT). C'est ce qu'atteste (569), où la portée de Selon l'économiste Stephen
Gelb "enjambe" le premier saut de paragraphe :
(569) (s88) Selon l'économiste Stephen Gelb, [q "une forte intervention de l'Etat dans le
domaine financier" est l'un des principaux moyens de restructurer l'économie et cela
n'implique pas nécessairement de tout nationaliser. r L'Etat doit peser davantage sur les flux
financiers, réorienter les investissements, notamment en faveur du secteur manufacturier, et
encourager l'expansion des infrastructures de base (…).
s Il faut, avant tout, offrir à la population les biens essentiels : logement, nourriture, emploi,
éducation. t Dans le domaine industriel et minier, tout en abolissant les discriminations
raciales, le nouvel Etat devra encourager l'investissement dans l'exploration et le
développement. u Parallèlement, des programmes spéciaux seront mis en place pour favoriser
la participation des milieux jusqu'à présent marginalisés dans l'économie, notamment les
1
Rare avec ce type d'organisateur textuel, le phénomène de subordination est, on le montrera en 4.3.2., courant avec les
introducteurs de cadres non énonciatifs.
260
femmes. v Un système universel d'assurance-chômage et de couverture sociale élémentaire
devra aussi être mis en place].
[w Il y a là], selon les économistes de COSATU, [de quoi relancer l'industrialisation, tout en
développant les capacités technologiques et la formation de la main-d'œuvre].
On comprend en effet dès la lecture du début de s que le premier alinéa marque le passage de
l'hyperthème posé dans q et r (le bien fondé de l'interventionnisme étatique dans le domaine
financier), aux sous-thèmes spécifiques développés respectivement dans s, t, u et v.
L’ensemble constitue une séquence élaborative, séquence typique, comme on l’a déjà signalé,
des UE contenant plusieurs phrases. Les introducteurs de cadres avant tout, Dans le domaine
industriel et minier, Parallèlement et le marqueur relationnel aussi structurent cette
énumération de sous-thèmes et contribuent à l'extension de l'UE en lui assurant une forte
cohésion interne. C'est un autre SP énonciatif, selon les économistes de COSATU, qui ferme,
après un alinéa "de circonstance", cette fois, le premier UE, même si Stephen Gelb se trouve
être l'un des économistes en question1.
Comme le second alinéa de (569), la plupart des sauts de paragraphes non intégrés
sont accompagnés d’autres indices de clôture :
Autres indices en cooccurrence
ALINEA
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
49%
44%
Guillemets
34%
31%
Note
27%
28%
Temps
25%
27%
Chiffres
21%
20%
IC
13%
15%
Vm
12%
11%
Expression C
10%
Titre
8%
Conditionnel
7%
7%
Reprise de p
9%
Reprise de X
6%
7%
IUE
3%
3%
Aucun autre indice
Tableau 16. : Proportion d’alinéas non intégrés en cooccurrence avec les autres indices de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 49% des alinéas rencontrés à la frontière des UE introduits par les selonE initiaux suivent une
"citation".
1
Voir 4.3.1. pour cet indice de clôture.
261
Certains sont univoques (à l’instar de l’introducteur d’UE selon les économistes de COSATU
sous (569)) et d’autres moins. Nous observerons chemin faisant des exemples des différentes
collocations recensées.
4.2.4 LES SOUS-TITRES
Les articles de presse recèlent une catégorie d'indices dont on ne dispose pas
forcément dans tous les types de textes : les sous-titres, qui aménagent la structure thématique
générale du texte. Le sous-titre est le seul type de marque d'organisation textuelle absolument
opaque à l'extension de l'UE. Appartenant au péritexte, il marque obligatoirement
l'intervention du scripteur dans l'organisation globale du texte. C'est pourquoi il est
interprété comme un indice de fermeture de l'UE :
(570) (s318) Selon l'auteur de Triad Power, [une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés. Ce qui est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie.
Pour favoriser la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires leur
fournissent une arme stratégique capitale. Ils doivent définir les ressemblances et les
différences parmi les consommateurs de la "triade" ; ils doivent mettre au point des messages
qui, bien que dissemblables, uniront tous les citoyens dans la consommation d'un même
produit].
A la recherche de l'euroconsommateur
DEUX stratégies publicitaires coexistent donc actuellement : celle, "globale", qui vise à
l'internationalisation simultanée des marchés de produits de grande consommation ; et celle,
"triade", qui favorise l'éclosion de micromarchés demandant des produits différenciés,
personnalisés.
(3) Kenichi Ohmae, Triad Power, Free Press, New-York, 1985.
Cet indice, très fiable, n’est cependant pas d’une grande utilité dans la mesure où 4%
seulement des UE inaugurés par un selonE initial (et 2% des UE) sont suivis par un soustitre.
4.2.5 LES NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Les appels de notes bibliographiques suivent 26% des UE indexés par des selonE
frontaux (25% des UE introduits par des selonE pourvus de PCT, 19% des UE dans leur
ensemble, 8% des UE encadrés par des selonE intraphrastiques et finaux). Cela suggère que
ces marques peuvent être délibérément utilisées pour indiquer la clôture de l'UE (entre autres).
Quand, dans la presse à thèse, un rédacteur rapporte sur plusieurs phrases des
informations empruntées à l’aide d’un SP énonciatif, il donne souvent les références
262
complètes de la source dont il les tient à la fin de cette retransmission1. Les lecteurs ont
connaissance de cette convention motivée. C’est pourquoi ils infèrent, en rencontrant un appel
de note situé en fin de phrase dans le cotexte droit d'un introducteur d’UE 1) que la note
contient probablement des indications bibliographiques, et 2) qu'elle signe certainement l'arrêt
de l'UE, avant même d'en prendre connaissance2.
"Mutatis mutandis", les analyses proposées pour l'alinéa s'appliquent à l'appel de note
de fin de phrase : à défaut d'autres indices, on fait l'hypothèse que l'UE est clos. Dans (571),
c’est le seul élément qui permette de limiter la portée du selonE à la première phrase :
(571) (s79) Selon les services de l'attorney général, [six Etats avaient en 1985 conclu des
accords avec le privé pour assurer le fonctionnement de centres de détention pour mineurs
(…)] (12). Quant à la mise en place de prisons de "haute sécurité", elle se poursuit.
(12) C. Becker et A.D. Stanley, "The Downside of Private Prisons", The Nation, 15 juin 1985.
Bien entendu, le fait que la seconde phrase ne soit pas imputable aux services de l'attorney
général ne peut être établi avec certitude qu'à la lecture de la note (12), compte tenu de
l'anachronisme entre la date de publication (1985) des informations fournies par ce service et
la référence à l'actualité commune à L et au lecteur qu'implique l'emploi du présent dans la
seconde phrase. Mais même sans s'enquérir du texte de la note, et donc sans disposer de
preuves définitives, le lecteur fait l'hypothèse forte que ce qui suit l'appel de note ne relève
plus de la source mentionnée pour p. La lecture de la note ne fait que confirmer cette
hypothèse. En l'absence de l'appel de note (et de la note), on intégrerait plus facilement la
seconde phrase :
(571') Selon les services de l'attorney général, [six Etats avaient en 1985 conclu des accords
avec le privé pour assurer le fonctionnement de centres de détention pour mineurs (…). Quant
à la mise en place de prisons de "haute sécurité", elle se poursuit.]
Cependant, comme les sauts de paragraphe, les notes bibliographiques peuvent laisser
filtrer l'UE s'il s'avère plus cohérent d'attribuer la suite du texte au référent de X. Ainsi, sous
(572), la présence de l'appel de note (7), même combinée à l'alinéa, n'interdit pas d'attribuer le
contenu de l'extrait jusqu'à Une étude à Amnesty International :
(572) (s78) La peine de mort demeure le symbole de cette nouvelle manière de voir : elle est de
plus en plus souvent décrétée et appliquée. Vingt-cinq détenus ont été exécutés en 1987 (dixhuit en 1985 et autant en 1986). Selon Amnesty International, [ p parmi ces vingt-cinq
1
Une variante consistant à insérer la note à la suite de l'introducteur de cadre.
Notons l'importance de la première inférence : on peut supposer que les notes n'intéressent que les spécialistes du sujet traité
dans le texte et qu'un lecteur lambda ne se donne pas la peine de les lire. Le fait que la lecture des notes soit superflue pour
postuler qu'elles apportent des précisions bibliographiques dans ce cotexte permet d'opérer la seconde inférence sans s'en
référer au péritexte.
2
263
personnes, l'une était peut-être innocente ; une autre était handicapée mentale ; une troisième
fut exécutée alors que la Cour suprême lui avait refusé le sursis par un vote de quatre voix
contre quatre. q A la fin de 1987, il y avait 1 977 condamnés à mort dans les prisons
américaines (7).
r En 1985, environ 48 % des condamnés à mort étaient des Noirs (ou des membres d'autres
minorités ethniques), alors que les Noirs ne constituent que 13 % de la population. s S'il est
vrai que presque la moitié des personnes arrêtées pour meurtre sont noires, d'évidentes
inégalités de traitement apparaissent si on prend en considération l'appartenance ethnique de
la victime.
t Il a été procédé à quatre-vingt-seize exécutions depuis 1976. u Or, dans quatre-vingt-trois
cas, la victime était blanche.] v Une étude faite en Georgie sur deux mille cas d'homicide a
montré que l'assassin d'un Blanc risquait quatre fois plus la peine de mort que l'assassin d'un
Noir. w La différence de traitement est encore plus grande quand le tueur est noir et la victime
blanche (8).
(7) Amnesty International, USA-The Death Penalty : Developments in 1987.
(8) W. Bowers et G. Pierce, "Arbitrariness and Discrimination (…)", Crime and Delinquency, vol. 26, no 4, octobre 1980.
En fait, il est impossible en (572) de déterminer avec certitude qui prend en charge une partie
de ce qui est énoncé en raison de la co-présence d’éléments contradictoires. D’un côté,
l'insertion de la note bibliographique (7) à la fin du premier paragraphe semble indiquer que la
restitution des informations provenant d'Amnesty International est terminée. D’un autre côté,
l’ensemble [p. q. r. s. t. u. v. w] compose une séquence élaborative, ce qui, on l’a vu,
représente un puissant facteur d’intégration à l’UE. En effet, p et q posent implicitement un
hyperthème (l'iniquité et l'arbitraire des exécutions), dont r et s, complétées par t, u, v et w,
développent un sous-thème spécifique (la discrimination raciale en la matière) envisagé sous
deux angles différents : sous l’aspect des condamnés (r et s), et sous l’aspect des victimes (t,
u, v et w). En sus, r, s, t, u, v et w contiennent, comme p et q, des informations chiffrées, ce
qui constitue un second facteur d’intégration. Les phrases v et w ne peuvent être imputées à
Amnesty international puisqu’elles comprennent une référence à une autre source (l'étude
faite en Géorgie, due, comme on l'apprend ensuite de la note (8), à W. Bowers et G. Pierce). Il
en va autrement pour r, s, t et u : les seules indications de source disponibles pour les
informations qu’elles contiennent sont le SP énonciatif et la note (7). Or, s'il est préférable,
dans la presse sérieuse, de préciser l'origine des informations retransmises, c'est presque
obligatoire quand il s'agit d'informations quantitatives. Ces différents facteurs peuvent inciter
à intégrer r, s, t et u à l’UE malgré la présence des éléments dispositionnels (on comprend
alors qu’Amnesty international, en étudiant en général la population concernée par la peine de
mort, a établi les chiffres concernant les inégalités raciales face à la peine capitale). Dans cette
lecture, les alinéas sont interprétés comme marquant simplement les articulations de la
séquence élaborative, et l'appel de note (7) comme indiquant le passage de l’essentiel
(l’hyperthème) au secondaire (le développement).
264
L'insertion d'une note bibliographique dans le cours d'un UE en expansion peut être
due à la présence d'une "citation". Les retransmissions littérales des paroles d'autrui tendent à
appeler des références immédiates : 26% des selonE comprenant un segment guillemeté
dans leur portée sont suivis par une note bibliographique, contre 14% des selonE
introduisant du "discours indirect". La connaissance de cette "déontologie" peut faciliter,
comme dans (573), l'extension de l'UE au-delà de la note :
(573) (s17) Selon un rapport des Nations unies, ["l'intrusion des syndicats du crime a été
facilitée par les programmes d'ajustement structurel que les pays endettés ont été obligés
d'accepter pour avoir accès aux prêts du Fonds monétaire international (11) ". En Bolivie, la
"nouvelle politique économique" préconisée par le FMI et appliquée en 1985 contribua à
l'effondrement des exportations de minerai d'étain et au licenciement massif de mineurs par le
consortium minier d'Etat Comibol. Les indemnités de licenciement versées aux travailleurs
furent réinvesties dans l'achat de terres dans les zones de production de coca, provoquant un
important accroissement du commerce de narcotiques. De même, le programme d'ajustement
structurel et de "stabilisation économique" mis en oeuvre au Pérou par le président Alberto
Fujimori provoqua des ravages. Le "Fujichoc" de 1990 (qui incluait une multiplication par
trente du prix du pétrole du jour au lendemain) entraîna la destruction de la production
agricole légale (café, maïs et tabac) et un développement rapide des cultures de coca dans la
région du haut Huallaga].
(11) Nations unies, op. cit., p. 2.
A nouveau, cette interprétation est rendue possible par la nature élaborative de la séquence.
En effet, la "citation" issue du rapport des Nations unies pose de façon explicite un
hyperthème (les effets pervers de l'ajustement structurel exigé par le FMI) décliné en sousthèmes illustratifs, les conséquences de cette politique en Bolivie et au Pérou. En fait, le
caractère contradictoire des éléments dont on dispose pour repérer la portée du selonE rend
l'énoncé ambigu (comme en (572) plus haut).
Il faut préciser que les situations équivoques comme celles qu’illustrent (572) et (573)
sont l’exception et pas la règle. Généralement, les appels de note bibliographiques suivant une
Autres indices en cooccurrence
citation et / ou combinés à un alinéa coïncident de façon claire avec la frontière de l’UE. Du
Guillemets
Alinéa
Chiffres
Temps
IC
Vm
Expression C
Reprise de X
Conditionnel
Reprise de p
IUE
Titre
Aucun autre indice
NOTE
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
53%
54%
49%
49%
36%
33%
26%
27%
19%
19%
13%
13%
13%
11%
13%
10%
9%
10%
6%
8%
4%
6%
4%
3%
2%
0%
265
reste, comme on peut le vérifier dans le tableau 17. ci-dessous, il s’agit des collocation
d’indices de fermeture les plus fréquentes parmi celles qui impliquent des appels de note. Ces
derniers suivent aussi très souvent des informations chiffrées :
Tableau 17. : Proportion de notes bibliographiques non intégrées en cooccurrence avec les autres indices
de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 53% des appels de notes bibliographiques rencontrés à la frontière des UE introduits par les
selonE initiaux suivent une citation.
4.3
LES INDICES ORGANISATIONNELS
Parmi les introducteurs de cadres de discours, nous distinguerons les introducteurs
d'UE (4.3.1.) et les autres introducteurs de cadres (4.3.2.).
4.3.1 LES INTRODUCTEURS D'UNIVERS ENONCIATIFS
On trouve un second introducteur de cadre énonciatif (IUE2) à la frontière de 9%
des univers énonciatifs (UE1) inaugurés par un selonE1 frontal. Il s'agit à 75% de selonE, le
reste se départageant entre les pourE (19%), et les d'aprèsE (6%).
Dans la mesure où ils inaugurent un nouveau cadre de même catégorie que le premier,
les IUE2 indiquent pratiquement obligatoirement la fermeture de celui-ci. En (574), la
présence de l’IUE2 suffit à signaler qu'on est sorti de l’UE1 :
(574) (s47) Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5),[ le produit
intérieur brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA au
moment de l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. La
production industrielle est-allemande a chuté de 50 %. Elle ne survit plus que grâce à des
injections financières.] Selon le rapport commun des cinq instituts de conjoncture allemands
(6), [50 % du PIB est-allemand résultera cette année des transferts financiers en provenance
de l'Ouest.]
En effet, en l'absence du second selonE (et de la note qui l'indexe) on intègrerait la dernière
phrase à l’UE1 (dans la mesure où le texte resterait cohérent) :
266
(574') Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5),[ le produit intérieur
brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA au moment de
l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. La production
industrielle est-allemande a chuté de 50 %. Elle ne survit plus que grâce à des injections
financières. 50 % du PIB est-allemand résultera cette année des transferts financiers en
provenance de l'Ouest.]
Un UE1 est susceptible de subordonner un UE2 uniquement si le référent du SN régi
par le selonE1 (SN1) englobe celui du SN régi de l’IUE2 (SN2) :
(575) Selon mes amis,[je devrais changer de coiffure. D'après les uns, je devrais me faire
friser les cheveux. D'après les autres, je devrais me les faire couper].
Mais cette configuration est certainement peu courante (aucun exemple attesté).
Les IUE2 recensés peuvent être répartis en deux groupes : ceux dont le régime
renvoie à une entité distincte de celle que dénote SN1, comme sous (574) (84% des cas), et
ceux dont le régime coréfère avec SN1 (16% des cas). Les seconds servent à "relancer"
l’UE1 dans deux situations (rencontrées à part égale dans le corpus) : 1) quand le selonE1 est
privé de PCT1, ou 2) en présence de certains éléments risquant d’être interprétés comme des
indices de clôture de l’UE1. (576) illustre le cas 2) :
(576) (s284) Drewermann entend vaincre ce qu'il qualifie d'"étroitesse névrotique", cette
maladie occidentale consistant à tout vouloir résoudre en termes purement rationnels. [Ceci
ne peut], selon lui, [que mener à des impasses].
Toujours selon Drewermann, [il y a identification entre guérison et accès à la foi. De la
manière dont nous envisageons les questions spirituelles dépend notre propre équilibre. "La
foi ne fait qu'un avec la guérison de l'homme."]
Quoique l'alinéa marque une articulation du raisonnement de Drewermann, le scripteur
prévient la lecture erronée consistant à clore UE1 (ouvert par selon lui) en précisant que ce qui
suit relève "toujours" de cet énonciateur. UE1 n'en est pas moins fermé par l'installation d’UE2,
même si leurs deux "étiquettes" coréfèrent.
Comme on peut le voir dans le tableau 18,
1
C’est-à-dire incapable de porter sur plusieurs phrases.
267
IUE
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
47%
38%
33%
27%
22%
20%
19%
13%
13%
16%
7%
13%
6%
3%
Autres indices en cooccurrence
Guillemets
Chiffres
Alinéa
Temps
Conditionnel
Note
Reprise de X
Expression C
Aucun autre indice
IC
Vm
0%
0%
Titre
Reprise de p
Tableau 18. : Proportion d’IUE2 en cooccurrence avec les autres indices de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 47% des IUE2 rencontrés à la frontière des UE introduits par les selonE initiaux suivent une
citation.
les IUE2 apparaissent fréquemment à la suite de citations, d’informations chiffrées et d’alinéas
dans notre corpus (indices notés "Guillemets", "Chiffres" et "Alinéa"). Ils sont en revanche
rarement précédés de connecteurs ("expressions C"), d’autres introducteurs de cadres ("IC") et
jamais de sous-titres. De même, on ne les trouve pas en collocation avec les verbes médiatifs
("Vm", c’est-à-dire V de communication ou apparenté) ni avec les expressions anaphorisant la
phrase comportant le selonE1 de façon métalinguistique (indice noté "Reprise de p").
L’examen des extraits contenant les collocations énumérées dans le tableau suggère
que les IUE2 (qu’il effectuent ou non une relance) sont employés de préférence pour
introduire un argument coorienté avec celui (ou ceux) que contient IUE1. Plusieurs données
étayent cette hypothèse : sur les quatres connecteurs ("expressions C") trouvés à gauche des
IUE2 (si l’on prend en compte les selonE1 dans toutes les positions), une seule est contreargumentative, et deux sont en fait des introducteurs de cadres à fonction métalinguistique, le
marqueur temporel toujours en emploi métalinguistique ((576)), et le marqueur d’intégration
linéaire enfin1. Dans la catégorie des IC non grammaticalisés, on relève seulement
l’expression Plus important encore, qui assume la même fonction. Ces données sont d’autant
plus intéressantes qu’elles ne concordent pas avec celles dont on dispose concernant les
1
Ces marques ont été recensées dans deux champs : le champ "Expression C" et le champ "IC".
268
concurrents des IUE2, à savoir les V médiatifs, qui introduisent souvent un argument non
coorienté avec p (voir 4.5.1.).
4.3.2 LES INTRODUCTEURS DE CADRES NON ENONCIATIFS
On peut supposer que la plupart des introducteurs de cadres non énonciatifs (IC)
peuvent être subordonnés à l’UE ou au contraire intervenir dans sa fermeture. Cependant, nous
ne disposons pas d’exemples l’attestant pour chaque catégorie d’IC dans le corpus SELON.
Les IC trouvés à la fois intégrés et non intégrés sont les IC locatifs (concrets),
thématiques, organisationnels et circonstanciels (qualitatifs)1. Dans l’ensemble, ils sont
beaucoup plus souvent non intégrés.
On trouve un IC à la frontière de 20% des UE inaugurés par un selonE frontal
(contre 4% seulement des UE indexés par un selonE final). Il s’agit à 62% d’IC locatifs
concrets (spatiaux et temporels), dont une forte majorité d’IC temporels. Les autres sont
thématiques, organisationnels, circonstanciels et représentationnels :
IC
LOCATIFS CONCRETS
THEMATIQUES
ORGANISATIONNELS
CIRCONSTANCIELS
REPRESENTATIONNELS
Avec les selon E frontaux
62%
16%
11%
8%
3%
Avec tous les selon E
58%
14%
18%
8%
2%
Tableau 19. : Répartition par type des IC (non énonciatifs) rencontrés à la frontière des UE
Avec les selon E frontaux
Avec tous les selon E
Temporels
43%
40%
LOCATIFS CONCRETS
19%
18%
Spatiaux
Tableau 20 : Répartition des IC locatifs concrets rencontrés à la frontière des UE
Dans ce qui suit, nous tâcherons d’établir les conditions de lecture des IC apparaissant
à droite des selonE potentiellement cadratifs en nous fondant sur l’observation des extraits les
plus représentatifs. Nous procéderons des types d’IC les plus fréquents aux moins fréquents
(en laissant de côté les IC représentationnels et praxéologiques, rencontrés une seule fois
chacun2).
1
Voir la classification des cadres de discours sous 3.1.1..
Le seul IC représentationnel observé figure à la frontière de l’UE, tandis que le seul IC praxéologique collecté est intégré
dans l’UE. Cela ne signifie aucunement que ces types d’IC sont incapables d’un comportement inverse.
2
269
4.3.2.1 Les introducteurs d’univers locatifs concrets
Parmi les introducteurs d'univers locatifs concrets (IUL), comprenant les IU
temporels (IUT) et spatiaux (IUS) rencontrés dans le cotexte des selonE, 90% sont non
intégrés à l’UE. Les IUL figurent à la frontière de 13% des UE introduits par des selonE
frontaux. Ils marquent notamment la clôture de l’UE dans trois situations. La première
concerne les compléments de temps : il y a anachronisme entre les coordonnées temporelles
qu'ils dénotent et celles de la source mentionnée dans le SP énonciatif. Par exemple, en (577),
le déictique Maintenant suffit à signaler que l'information délivrée dans q ne provient pas du
recensement de 1921 :
(577) Selon le recensement de 1921, p [il n'y avait alors que 4 % de Cinghalais dans les
provinces de l'Est]. Maintenant, q ils sont plus de 35 % ! Le Monde diplomatique, nov. 87 : 16
Bien entendu, dans cet énoncé, un autre indice contribue à la clôture de l'UE : le passage de
l'imparfait dans p au présent dans q. Dans la majorité des situations de ce genre, d’ailleurs, le
complément de temps s'accompagne d'un changement de temps. Mais un introducteur d'UT
"anachronique" suffirait :
(577') Selon le recensement de 1921, p [il n'y avait alors que 4 % de Cinghalais dans les
provinces de l'Est]. En 1987, q ils étaient plus de 35 % !
Dans la deuxième situation, la tête nominale de l’IUL renvoie à un "lieu de dire"
((578a)) ou à un "moment de dire" ((578b)) et le V de q est un V médiatif
1
(Vm) comme
apprendre que dans (a) et citer dans (b)2 :
(578) a. (s64) Selon (…) M. Deddy Tsuker, député du parti Ratz (…), ["les jeunes Israéliens qui
achètent encore des appartements en deçà de la ligne verte sont riches, ou héroïques, ou
idiots"]. Dans une remarquable enquête publiée par l'hebdomadaire Haïr le 30 août 1991,
on apprend que, sur les 30 000 Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza qui travaillaient à TelAviv à la fin de 1990, il n'en reste plus que 8 000 (…).
b. Selon le premier ministre, [le chômage est en nette régression]. Lors de son allocution
télévisée du 19 mars, il a cité le chiffre de 9%.
Un IUL incident à un Vm indique sans appel la clôture de l’UE, que le sujet du V coréfère ((b))
ou non ((a)) avec le régime du selonE (dans le corpus, on observe seulement le cas a.).
1
Cf. 4.5.1..
Remarquons qu’un circonstant de lieu peu déterminé est interprété comme renvoyant à un "lieu de dire" lorsqu’il est
incident à un Vm : (s122) Selon le président de la chambre de Minneapolis, par exemple, ["il n'y a aucune opportunité
d'affaires sur le continent". Ceux qui s'y sont essayé en sont revenus échaudés]. Ailleurs, on insiste sur la pauvreté, la
distance, le morcellement politique (…), etc.
2
270
Dans la troisième situation, l'UE est subordonné à un cadre de discours, et l'installation
d'un second cadre vient fermer le premier, et du même coup, l'UE qui lui est subordonné. Cette
situation est illustrée par (579) :
(579) (s20) l Les privatisations et les programmes de restructuration (…) ont fait passer un
grand nombre de banques d'Etat latino-américaines et est-européennes sous le contrôle de
banques d'affaires occidentales et japonaises. En Hongrie, m par exemple, la Banque
internationale centre-européenne (CIB) a été achetée par un consortium de banques
étrangères (…). n La CIB a toute liberté d'intervenir dans le secteur juteux du blanchiment de
l'argent, sans intervention du gouvernement et sans avoir à se plier à la réglementation et au
contrôle des changes. o (…) une affaire judiciaire confirma que la CIB avait été utilisée par le
cartel de Cali pour des transferts de capitaux. Selon la brigade hongroise anti-drogue, p
["avec les problèmes économiques de ce pays (…), on ne peut pas exiger du gouvernement
qu'il regarde de trop près l'origine des fonds déposés dans ses banques (14)"].
En Bolivie et au Pérou, q les réformes du système bancaire sous la tutelle du FMI ont facilité
la libre circulation des devises.
(14) Voir Alain Labrousse, "Un système bancaire à l'école du blanchiment de l'argent", Interdépendances, mars 1996.
L’ensemble de l’extrait est une séquence élaborative1. Le locuteur évoque dans l les pays
latino-américains et est-européens qu'il présentera ensuite respectivement comme les thèmes
de son propos au moyen des locatifs En Hongrie et En Bolivie et au Pérou. S'intercalant dans
cette énumération de lieux, l'UE se trouve subordonné à l'US installé par En Hongrie (US1) : le
témoignage de la brigade hongroise apporte une information qui conforte les assertions de L
concernant la Hongrie. L'UE ne peut s'étendre au-delà de l'US1 super-ordonné, dont la clôture,
annoncée par l'alinéa, est consommée par l'installation d'un nouvel US, introduit par En
Bolivie et au Pérou (US2). La structure cadrative de (579) est la suivante :
US1 (En Hongrie)
m.n.o.
UE (Selon la brigade hongroise
p
US2 (En Bolivie et au Pérou)
q
(SC 579)
Opposons (579) à (580) ci-dessous :
(580) (s17) Dans beaucoup de pays, une économie souterraine alternative s'est développée,
terrain fertile pour les mafias criminelles. Marché national et exportations s'étant effondrés
simultanément, un vide s'est créé dans le système économique où la production illicite devient
le secteur d'activité dominant et la principale source de devises. Selon un rapport des Nations
unies, p ["l'intrusion des syndicats du crime a été facilitée par les programmes d'ajustement
structurel que les pays endettés ont été obligés d'accepter pour avoir accès aux prêts du
Fonds monétaire international (11) "]. En Bolivie, q la "nouvelle politique économique"
préconisée par le FMI et appliquée en 1985 contribua à l'effondrement des exportations de
1
Cf. 3.1. et 4.1.3.1..
271
minerai d'étain et au licenciement massif de mineurs par le consortium minier d'Etat Comibol.
r Les indemnités de licenciement versées aux travailleurs furent réinvesties dans l'achat de
terres dans les zones de production de coca, provoquant un important accroissement du
commerce de narcotiques. De même, s le programme d'ajustement structurel et de
"stabilisation économique" mis en oeuvre au Pérou par le président Alberto Fujimori
provoqua des ravages].
(11) Nations unies, op. cit., p. 2.
Cet extrait est une séquence élaborative dont l’hyperthème, p (les programmes d'ajustement
structurel imposés aux pays endettés ont favorisé le développement d'une économie
criminelle) est intégré dans l’UE construit par Selon un rapport des nations unies. Les sousthèmes déclinés à la faveur de En Bolivie et au Pérou élaborent le contenu de p. C'est
pourquoi on peut être tenté d'étendre l'UE jusqu'à la fin de l'extrait, malgré la présence
d'indices dissuasifs (le fait que p soit une "citation" et qu'elle soit indexée par une note
bibliographique). L'absence de rupture dispositionnelle entre p et q facilite encore cette
lecture. En fait, en raison du caractère contradictoire de ces indices, (580) est indécidable
(d’où le double crochet fermant). Cet exemple montre toutefois que lorsqu’un selonE porte sur
la phrase-amorce d’une séquence élaborative dont des IC marquent les micro-propositions,
ces marqueurs sont des facteurs de prolongation de l'UE. Le schéma suivant représente la
structure cadrative de (580) si l'on intègre q, r et s à l'UE :
UE (Selon un rapport)
p.
US1 (En Bolivie)
q.r.
US2 (au Pérou)
s.
SC (580)
On notera que dans (579) où l’IUS En Bolivie et au Pérou suffirait à marquer la fin de
l'UE, le rédacteur facilite encore la lecture en annonçant le changement énonciatif au moyen
d'un saut de paragraphe (on dispose aussi d'autres indices convergents : le fait que p soit une
"citation", et qu’elle soit suivie par un appel de note). A l'inverse, en (580), l'absence d'alinéa
est perçu par défaut comme un indice de prolongation de l'UE.
Dans (579) et (580), la portion de texte où apparaissent les selonE et les autres IC est
une séquence élaborative et les IC non énonciatifs (IC1, IC2, etc.) indexent les différentes
272
composantes du développement de cette séquence, amorcée par une phrase p1. Ces deux
extraits illustrent la tendance forte consistant à prêter la responsabilité d’une séquence
élaborative à l’instance prenant en charge son hyperthème, ou amorce (p1) : quand p1 est
(par défaut) attribuée à L, le développement de la séquence l’est également (579), et en
revanche, quand p1 est attribuée à un autre énonciateur au moyen d’un IUE, le reste de
cette séquence l’est à sa suite, et se trouve intégré à l’UE (580). (579) et (580) exemplifient
également les deux situations les plus répandues dans les séquences élaboratives impliquant
des selonE et d'autres IC. Comme nous les retrouverons souvent, et avec différentes catégories
d'IC, il est utile de les décrire avec précision.
Dans la première situation, que nous appellerons structure cadrative de type 1 (579),
p1 est prise en charge par L, et son développement, organisé par des IC, l'est également (en
vertu de la tendance énoncée ci-dessus). Le contenu de l’UE élabore une phrase p2 intégrée
dans un cadre C1, et l’UE se trouve de ce fait subordonné à C1. L’installation d’un C2 vient
fermer C1, et du même coup, l’UE qui lui est subordonné (un cadre subordonné à un autre
n'étant pas susceptible de se prolonger hors des limites du cadre subordonnant) :
p1 (amorce de la séquence élaborative)
C1 (IC1)
p2
UE (Selon X)
P3
C2 (IC2)
P4
SC de type 1
Précisons que dans les séquences cadratives de type 1, il n’est pas rare que l’IC1 (voire l’IC2
s’il existe un IC3) soit non réalisé, et inféré a posteriori (on le verra plus bas, notamment avec
les IC organisationnels). Dans ce cas, le contenu de l'UE élabore p1. Que l’IC1 soit réalisé ou
non, l’IC2 apparaît typiquement en collocation avec un alinéa, comme c'est le cas dans (579).
Dans la seconde situation, que nous dénommerons séquence cadrative de type 2, le
selonE est incident à (et porte sur) p1, l’amorce de la séquence (580). Cette proposition est
donc désignée comme prise en charge par le référent du régime de selon. En raison de la
tendance consistant à attribuer une unité énonciative à une séquence élaborative, on intègre à
l'UE les diverses composantes de la séquence (p2, p3, etc.) et donc les IC qui les indexent :
UE (Selon X)
273
p1 (amorce de la séquence élaborative)
C1 (IC1)
C2 (IC2)
p2
p3
SC de type 2
Dans les structures cadratives de type 2, les IC ne sont généralement pas accompagnés de
rupture dispositionnelle. Autrement dit, les rédacteurs délivrent presque toujours en bloc les
séquences élaboratives à inscrire dans un UE. Cette propension souffre une exception
(rarement observée), consistant à séparer l’hyperthème de son élaboration (procédé qui met
l’amorce en exergue). C’est le cas sous (572) (déjà exploité), qui présente une structure
cadrative de type 2 mettant en jeu différentes catégories d'introducteurs de cadres :
(572) Selon l'économiste Stephen Gelb, [p "une forte intervention de l'Etat dans le domaine
financier" est l'un des principaux moyens de restructurer l'économie (…). q L'Etat doit peser
davantage sur les flux financiers, réorienter les investissements, notamment en faveur du
secteur manufacturier, et encourager l'expansion des infrastructures de base (routes,
électricité, télécommunications).
r Il faut, avant tout, offrir à la population les biens essentiels : logement, nourriture, emploi,
éducation. s Dans le domaine industriel et minier, tout en abolissant les discriminations
raciales, le nouvel Etat devra encourager l'investissement dans l'exploration et le
développement. t Parallèlement, des programmes spéciaux seront mis en place pour favoriser
la participation des milieux jusqu'à présent marginalisés dans l'économie, notamment les
femmes. u Un système universel d'assurance-chômage et de couverture sociale élémentaire
devra aussi être mis en place].
[v Il y a là], selon les économistes de COSATU, [de quoi relancer l'industrialisation, tout en
développant les capacités technologiques et la formation de la main-d'œuvre].
En organisant l’énumération d’éléments tacitement annoncés dans p et q (inscrites dans l'UE),
l’IU praxéologique (IUP) Dans le domaine industriel … et les IU temporels (IUT) avant tout et
parallèlement contribuent à faire saisir les relations à établir entre p-q et la suite, et la
signification de l’alinéa. En cela, ils favorisent l’extension de l’UE.
(572) peut être représenté comme suit :
UE1 (Selon l’économiste S.G.)
p.q.
UT1 (avant tout)
r.
UP (Dans le domaine)
s.
UT2 (Parallèlement)
t.
u.
UE2 (Selon les économistes)
274
v.
SC (572)
Comme le montrent (579), (580) et (572), les IC impliqués dans les séquences
cadratives de type 1 et 2 peuvent être de même catégorie (SC homogène) ou non (SC
hétérogène). Les séquences cadratives de type 1. et 2. ne sont pas les seules situations dans
lesquelles un IC contribue à la clôture ou au contraire à l’extension d’un UE. Cependant, elles
sont assez fréquentes avec les IC locatifs, thématiques, et sont imposées, on le verra, par les
IC organisationnels lexicaux. Ces configurations nous intéressent particulièrement du fait
qu’elles peuvent être identifiées par des moyens automatiques.
Ceci posé, revenons plus spécifiquement aux introducteurs d'univers locatifs (IUL).
Les extraits produits plus haut illustrent les principales collocations d’indices comprenant des
IUL enregistrées dans le corpus. 34% des IUL non intégrés à l’UE inaugurent un
paragraphe. Sachant que les IUL intégrés sont précédés de passages à la ligne seulement dans
les situations rares comme (572), la combinaison alinéa - IUL peut être tenue pour une
excellente configuration de clôture des UE. Pour identifier les cas comme (572), on peut
vérifier la présence d’autres introducteurs de cadres dans le même paragraphe. Par ailleurs,
31% des IUL non intégrés (dont une majorité d’expressions renvoyant à un lieu ou un
moment de dire) sont cooccurrents à un verbe médiatif1, ce qui représente une
configuration de clôture sans équivoque. Les autres indices les plus fréquemment associés,
à savoir un changement de temps verbal, le passage d’informations chiffrées à des
informations non quantitatives et les appels de notes bibliographiques (cooccurrents
respectivement à 48%, 45% et 21% des IUL non intégrés) sont moins fiables.
4.3.2.2 Les introducteurs de cadres thématiques
Parmi les IC thématiques (ICThém) trouvés dans le cotexte des selonE, 75% sont non
intégrés à l’UE, 12% intégrés, et 12% ambigus. Parmi les ICThém non intégrés, 29% indexent
une phrase dont le verbe principal est un V médiatif (Vm) comme laissent entendre que sous
(581) et souligne que sous (582) :
(581) (s376) Selon l'OIT, [la société publique de développement agricole (…) a joué un grand
rôle dans le soutien aux prix élevés payés aux agriculteurs (…)]. Les données de la Banque
1
Verbe dénotant la production ou l'acquisition d'informations. Cf. 4.5.1..
275
mondiale, de leur côté, laissent entendre qu'il y a eu augmentation de la production de maïs
et de sorgho après la déréglementation des prix en 1983.
(582) (s189) [p Les dissidents de l'intérieur], selon Mgr Carlos Manuel de Cespedes, [sont peu
crédibles : sur les cent quarante signataires de Concilio cubano (…), cent un avaient
demandé, en juin 1996, leur visa pour les Etats-Unis].
Quant aux forces armées, q Mgr de Cespedes souligne que leur participation à la production
économique, depuis leur retour d'Angola, les rend plutôt populaires.
(581) et (582) illustrent les deux situations où l’on trouve un Vm à la limite des UE : celle où
le sujet du V renvoie à un nouveau vecteur d’information (cas 1.) et celle où il coréfère avec
le régime du selonE (cas 2.). Dans le cas 1., il y a confrontation de deux informations
rapportées, issues de deux sources différentes. Quand un ICThém accompagne le Vm, comme
dans (581), le thème qu’il met en exergue est la seconde source d’information, mise de ce fait
en contraste avec celle qui est invoquée au moyen du selonE. Dans ces conditions, il est
impossible d’intégrer la phrase à l’UE (un Vm seul est à la rigueur intégrable).
Dans le cas 2., le Vm et son sujet, qui effectuent une récupération, ont pour fonction
de remédier à l’effet de clôture induit par la présence de certains indices (ils n’en ferment pas
moins l’UE). Le fait que le rédacteur éprouve, sous (582) le besoin de préciser que ce qui suit
relève, comme ce qui précède, de Mgr de Cespedes montre qu’il craint que la combinaison de
l’alinéa et l’ICThém Quant aux forces armées, qui signalent de concert l'introduction d'un
nouveau thème, distinct du premier (les dissidents), soit interprétée comme un indice de
changement énonciatif.
Le fait que la collocation d’un saut de paragraphe et d’un ICThém suscitent le
recours à une récupération est l’une des données permettant de considérer cette association
comme une excellente configuration de fermeture de l’UE. De fait, 67% des ICThém
participant à la fermeture de l’UE suivent un saut de paragraphe, et aucun ICThém intégré.
Par ailleurs, 57% des ICThém non intégrés à l’UE sont précédés d’un appel de note
bibliographique, et aucun ICThém intégré. Le seul ICThém clairement intégré à l’UE du corpus
(Pour le reste, sous (583)) ne suit ni un appel de note, ni un passage à la ligne :
(583) (s114) o Aux lendemains de la victoire du FIS au premier tour des législatives, les milieux
d'affaires étrangers n'étaient pas inquiets à Alger. [p Le FIS au pouvoir, les exportations de
pétrole et de gaz], selon eux, [seraient poursuivies ainsi que les investissements étrangers
prévus dans ces secteurs. q Après tout, le capital étranger investit bien en Arabie saoudite,
Etat islamiste. r Les importations par l'Algérie de produits occidentaux ne pouvaient pas non
plus s'arrêter. s Pour le reste, c'est-à-dire le développement de l'économie locale, et l'essor
des sociétés mixtes, déjà freinées par la bureaucratie et l'attentisme, cela n'aurait pu être
pire]. t L'inquiétude majeure portait sur les retombées sociales de la nouvelle situation; les
milieux d'affaires et étrangers redoutant moins le FIS que la rue (…).
276
On remarquera que (583) est une séquence élaborative dont l’hyperthème, posé par o (la
confiance des milieux d’affaire étrangers après le succès électoral du FIS), précède
l'installation de l'UE. Cet hyperthème est décliné en sous-thèmes spécifiques par p (étayée par
q), r et s. Cette configuration n’est généralement pas propice à l’extension de l’UE. Pourtant,
selon eux intègre facilement q, r et s, après p, et ceci bien que l’ICThém Pour le reste figure en
tête de s. On se trouve en fait en présence d’un cas particulier, où l’hyperthème concerne
déjà l’état mental du sujet dénoté par le régime du selonE1.
Sachant que les ICThém non intégrés qui ne sont pas accompagnés d’un alinéa suivent
un appel de note, les associations alinéa - ICThém et note - ICThém permettent de repérer
tous les ICThém fermants du corpus. Ces collocations sont typiques des séquences
élaboratives dans lesquelles apparaissent des UE, comme sous (584)2 :
(584) (s360) n (…) Washington a de quoi se satisfaire de la politique étrangère russe qui, par
exemple, soutient ouvertement la stratégie américaine dans le Golfe ainsi que dans l'affaire
libyenne. o Le boycottage de la Libye va coûter cher à la Russie car le retrait de ses quelque 2
900 experts militaires constitue une violation des contrats d'achat d'armes entre les deux pays,
évalués à 3,6 milliards de dollars environ: selon les spécialistes russes (5), [p Tripoli refusera
de payer la note].
q Même à propos du conflit yougoslave, Moscou s'est aligné sur Washington.
(5) Les Nouvelles de Moscou, 3 mai 1992.
Le rédacteur asserte dans la matrice de la première phrase que la politique étrangère russe est
favorable aux intérêts américains (hyperthème de la séquence). Dans la sous-phrase
(introduite par le connecteur par exemple), il cite deux premiers exemples de cette politique,
l’attitude russe dans le Golfe et en Lybie. Ensuite, il souligne implicitement l’importance de
celle-ci en précisant dans o, étayée par p, les risques du boycottage de la Lybie. Tout indique
que l’IUE selon les spécialistes russes a une pertinence locale : les deux points qui le
précèdent montrent que l’information qu’il introduit entretient une relation d’étayage avec o,
il est suivi par un appel de note bibliographique, un alinéa et par l’ICThém à propos du
conflit yougoslave allié au marqueur relationnel même, qui concourent à indiquer qu’un
nouvel exemple du caractère pro-américain de la politique russe va être développé.
Le potentiel de fermeture de l’association alinéa - note - ICThém est bien mis en
évidence par (585), où celle-ci peut conduire à une erreur de lecture :
(585) (s45) n Après l'euphorie, le désenchantement. o "Une déchirure divise l'Allemagne", titrait
le journal Die Zeit le 10 mai 1991 (1). Selon un sondage effectué par l'institut Emnid pour le
magazine Der Spiegel, [p plus d'un Allemand de l'ex-RDA sur deux s'interroge sur l'unification
1
Tout ce que nous présentons comme intégré à l’UE s’apparente d’ailleurs fortement à du discours indirect libre (cf. les
temps verbaux et les expressions typiques du discours direct, après tout et bien).
2
Où l’on ne constate pas à proprement parler une structure cardative de type 1.
277
avec les riches cousins de l'Ouest. q A la question: "Selon vous, combien de citoyens d'ex-RDA
estiment aujourd'hui qu'il aurait mieux valu ne pas en arriver à la réunification?" 46 %
répondent "un nombre important" et 10 % "la plupart"] (2).
r Les Allemands de l'Ouest, quant à eux, trouvent simplement que cette réunification coûte
trop cher. s 45 % estiment ainsi que la charge financière qu'ils auront à porter est lourde, 5 %
seulement se déclarent prêts à l'assumer] (3).
(2) Sondage du Spiegel, repris en partie par Courrier international, No 21,28 mars 1991.
(3) Der Spiegel, No 6,4 février 1991.
(585) illustre une séquence cadrative de type 1 dont le premier IC est implicite. Le rédacteur
évoque dans o, sous l’autorité du journal Die Zeit, la division de l’Allemagne unifiée
(hyperthème et thèse de la séquence), dont on suppose d’emblée qu’elle oppose les allemands
de l’Ouest à ceux de l’Est grâce à des connaissances d’arrière plan. Ensuite, de façon
attendue, il étaye cette thèse en exposant dans p et q le point de vue des citoyens de l’Est sur
la réunification (premier sous-thème). L’IUE et la note biliographique (2) indiquent que les
informations de p et q proviennent d’un sondage du Spiegel, repris dans Courrier
international. Après un alinéa, le rédacteur passe à la position des allemands de l’Ouest, en
les mettant en exergue au moyen de l’ICThém quant à eux (second sous-thème). Or, cet ICThém
contraste avec un ICThém implicite qui pourrait précéder p (du genre En ce qui concerne les
allemands de l’Est), et donc subordonner l’UE. C’est pourquoi on a tendance à comprendre
que seules les informations exprimées dans p et q relèvent du sondage du Spiegel reproduit
dans Courrier international. La rupture dispositionnelle confirme cette interprétation, ainsi
que l’appel de note (3) en fin de q, dont on conjecture, avant de lire la note, qu’il donne une
autre source pour r et s que celle dont on dispose pour p et q. Toutefois, la lecture de la note
(3) sème le doute, puisqu’elle indique que p et q relèvent également du Spiegel (et rien ne
permet de déterminer s’il s’agit du même numéro). Devant ces indices contradictoires, on
reste dans l’expectative (d’où les deux crochets fermants).
4.3.2.3 Les introducteurs de cadres organisationnels
Nous nous intéresserons dans cette section à ce qu'on appelle habituellement, à la suite
de XXX Auchlin et al. (XXX), puis G. Turco et D. Coltier (1988), des marqueurs
d'intégration linéaire (MIL). On range ordinairement sous cette étiquette les séries d’origine
spatiale (d’une part… d’autre part, en premier lieu … en dernier lieu…), temporelle
(d’abord… ensuite… enfin, dans un premier temps… dans un second temps…), ou dérivées de
la numération (premièrement … deuxièmement…). Les MIL doivent leur nom au fait qu'ils
indiquent que "le segment discursif qu'ils introduisent est à intégrer de façon linéaire dans
278
(une) série" (G. Turco et D. Coltier 1988 : 57). J.-M. Adam et F. Revaz (1989) révisent
cependant comme suit le critère de linéarité :
"les MIL servent à mettre de l'ordre dans un ensemble en segmentant le texte en PARTIES et
en introduisant parfois, au-delà du linéaire, des niveaux hiérarchiques. Le plan de texte ainsi
créé produit en effet de séquence non négligeable sur la lecture-interprétation" (p. 66-67, nous
graissons).
Quoique J.-M. Adam et F. Revaz 19891 étudient les "séquences descriptives"
organisées par les MIL, certaines de leurs analyses peuvent être appliquées à d'autres types de
"séquences textuelles" structurées par les mêmes formes : une série de MIL définit toujours
une séquence textuelle (descriptive ou non), c'est-à-dire un segment textuel devant être traité
dans un même mouvement interprétatif. En outre, la présence d'une telle série présuppose
l'expression préalable d'un "thème-titre", un déclencheur synecdochique dominant
hiérachiquement la séquence, qui en garantit l'unité sémantico-référentielle. Enfin, qu'ils
ordonnent une séquence descriptive ou non, certains MIL, que J.-M. Adam et F. Revaz
appellent marqueurs d'ouverture et de fermeture, signalent précisément la place de l'item au
sein de la série (ainsi, d'abord, d'une part, et premièrement désignent l'élément initial de la
série, et enfin et en dernier lieu, le dernier), et d’autres, dits "marqueurs de relais", plus
approximativement (d'autre part ou ensuite indiquent seulement que l'élément n'est pas le
premier de la série).
Pour généraliser le propos de J.-M. Adam et F. Revaz, on peut dire que la présence
d'une série de MIL détermine l'interprétation de la macro-proposition qu'ils articulent comme
une "élaboration" de la phrase, ou d'une partie de la phrase qui précède le marqueur
d'ouverture de la série. En d’autres termes, un ensemble du type "p. D'une part, q. D'autre
part, r" est nécessairement une "séquence élaborative" dont p exprime l'hyperthème. Cela
signifie non seulement que les thèmes de q et r sont dérivés de l’hyperthème posé par p, mais
également que l'ensemble "p. q. r" est à appréhender comme une unité argumentative (il est
coorienté) et de préférence énonciative (il est pris en charge par la même instance
épistémique). Précisons bien que la relation d’élaboration est une relation "logique" entre
propositions et que les MIL (qui ne sont pas des connecteurs) ne signalent pas plus que les
autres IC cette relation, mais organisent la séquence élaborative en indexant ses différentes
composantes. C’est pourquoi nous considérons les MIL, à la suite de M. Charolles 1997,
comme des expressions introductrices de cadres organisationnels2 (désormais CO).
1
2
Repris de J.-M. Adam 1987 et de la deuxième partie de J.-M. Adam et A. Petitjean 1989.
Cf. 3.1.1..
279
Les analyses qui précèdent explique que deux situations soient possibles quand un
introducteur de CO (ICO) apparaît à droite d’un selonE frontal, les structures cadratives (SC) de
type 1 et 2 :
p1 (amorce de la séquence élaborative)
CO1 (ICO1 eg. D'une part )
p2
UE (Selon X)
P3
CO2 (ICO2 eg. D'autre part)
P4
SC de type 1
UE (Selon X)
p1 (amorce de la séquence élaborative)
CO1 (ICO1 eg. D'une part)
p2
CO2 (ICO2 eg. D'autre part)
p3
SC de type 2
Il est fréquent que le ou les premiers ICO se trouvent non réalisés. Ainsi, (586)
présente une structure cadrative de type 1 dans laquelle le premier ICO est tacite :
(586) (…) n la non-participation de Hamas aux élections du 20 janvier ne fut pas une
surprise. o Le mouvement n'était pas prêt pour un tel défi. Selon divers sondages, [p sa cote de
popularité était tombée à 8 % à Gaza, à 11 % ou 12 % en Cisjordanie (…)]. q De plus, Hamas
n'avait pas encore élaboré un programme et avait négligé de faire campagne autour des
principales failles des accords d'Oslo (…). r Enfin, les divisions en son sein ne l'incitaient pas
à s'engager dans une bataille électorale dont l'issue était douteuse et qui risquait d'anéantir
ses espoirs pour les élections locales à venir. Le Monde diplomatique, avril 96 : 6
La phrase o amorce la séquence, et p, q et r expriment différents arguments en faveur de ce
qui y est asserté (le Hamas n'était pas près à risquer une candidature aux élections). Le fait
énoncé dans P (que, selon divers sondages, la côte de popularité de ce mouvement a baissé)
est un premier argument à l'appui de l'idée communiquée dans o, le fait que le Hamas n'ait pas
de programme etc. un second argument, et le fait qu'il soit divisé un troisième. Ce qu’il faut
noter, c’est que P pourrait fort bien être précédée d'un MIL de début de série comme d'abord,
ou d'une part. De fait, les relations logiques entre les phrases et la présence de l’ICO de relais
De plus amènent à construire par inférence un ICO d’ouverture de série subordonnant l’UE. De
280
plus signale la clôture de l'UE parce qu’il vient clore le CO1 auquel l’IUE est tacitement
subordonné. La structure cadrative de (586) peut être représentée comme suit :
CO1 (implicite)
UE (Selon divers sondages)
p
CO2 (De plus)
CO3 (Enfin)
q
r
(SC 586)
Dans certaines structures cadratives de type 1, seul le MIL de fermeture de série est
réalisé. Or, dans les cas recensés dans le corpus, les diverses composantes de la série sont, ou
comprennent, des informations empruntées, attribuées à des sources différentes ou à la même
source, comme dans (587) :
(587) (s97) M. Primakov ne croit pas à l'intégration de l'URSS dans les structures occidentales.
[La solidarité étroite avec l'Europe et les Etats-Unis pourrait], selon lui, [conduire à la perte
du rôle particulier de Moscou sur la scène internationale]. M. Primakov a toujours exigé le
retrait des Irakiens du Koweït, mais il affirmait également que M. Saddam Hussein avait
raison lorsqu'il dénonçait le double langage de presque toute la communauté internationale,
l'un pour le Koweït, l'autre concernant les Palestiniens. Pour M. Primakov, [il faudrait lier les
deux problèmes: "Certains prétendent que cela signifie un encouragement à l'agression. Mais
pourquoi donc ne pas profiter de la nouvelle conjoncture pour résoudre également le
problème palestinien?"] [Sans la résolution de ces problèmes, on ne peut pas], selon lui,
[créer une organisation de défense stratégique dans la région].
Enfin, selon M. Primakov, [il aurait fallu contraindre Washington à utiliser les six semaines
de délai entre l'adoption de la résolution 678 du Conseil de sécurité de l'ONU et le début de la
guerre pour mener des négociations diplomatiques actives avec l'Irak].
Dans (587), l’hyperthème de la séquence élaborative évoque le point de vue d’un sujet,
M. Primakov, que les phrases suivantes, introduites par des V ou adverbiaux médiatifs,
développent ((583) supra offre un exemple comparable). Le fait que M. Primakov ne croit pas
à l’intégration de l’URSS dans les structures occidentales est explicité (ou justifié) dans la
suite de l’extrait, où le rédacteur rapporte les différents arguments allégués par M. Primakov
contre une politique pro-occidentale. Les mouvements de l’argumentation, qui pourraient
être balisés par des ICO (comme c’est le cas pour le dernier), sont rendus plus sensibles à la
faveur des différentes expressions médiatives (les V exiger, affirmer et les IUE selon lui1,
Pour M. Primakov, selon lui2 et selon M. Primakov), même si la plupart de ces marques sont
281
employées pour contrebalancer l’effet de clôture de certains indices. En effet, l'UE introduit
par Pour M. Primakov, qui peut difficilement s'étendre au delà de la citation, est relancé par
selon lui, qui inaugure un autre UE, relancé quant à lui par selon M. Primakov en raison du
saut de paragraphe et de la présence de l’ICO Enfin. Ce type de séquence nous enseigne qu’un
ICO de fin de série (ici, Enfin) indexant la phrase suivant celle qui héberge un selonE
marque nécessairement la fermeture de l’UE.
A. Jackiewicz (2005) a mis en évidence des propriétés des MIL qui convergent avec
nos analyses et leur apportent un étayage. Baptisant "amorce" la phrase explicitant l'idée
fédératrice qui relie les segments textuels destinés à être interprétés comme une série
(l’hyperthème de notre séquence élaborative), elle en distingue trois types :
-
l'amorce syntaxiquement complète qui annonce la présence d’une série et détermine sa
longueur d’une manière plus ou moins précise selon les cas ;
-
l'amorce syntaxiquement incomplète, dont le constituant manquant est fourni par la totalité ou
une partie de la série ;
-
l'amorce non marquée (reconstruite a posteriori) : cette phrase fournit la thèse que les
différents items de la série ont pour charge d’étayer, et pour cette raison elle devient
réellement indispensable à la compréhension de la série.
En (586) et (587), on a affaire à des amorces du type non marqué. Notons que dans cette
situation, quand de surcroît le(s) premier(s) élément(s) de la série n'est (ne sont) pas non plus
marqué(s) ((586) et (587)), non seulement la présence de l’(des) IUE n'empêche pas de
construire la séquence, mais encore elle semble favoriser cette construction. Cela tient au fait
que les énoncés introduits par les selonE sont naturellement utilisés et interprétés comme des
arguments étayant le propos de L.
On trouve une structure cadrative de type 2 sous (588) :
(588) Selon eux, en effet, [p "c'est le XXIe siècle, et non pas le XXe , qui sera la période de la
suprématie de l'Amérique. { q L'information est la nouvelle monnaie de l'économie globale, et
les Etats-Unis sont mieux placés que tout autre pays pour optimiser le potentiel de leurs
ressources matérielles et logicielles par le biais de l'information}". r De plus, "le pays qui
saura le mieux conduire la révolution de l'information sera le plus puissant. s Dans l'avenir
prévisible, ce pays sera les Etats-Unis (...), qui disposent d'un subtil avantage comparatif : t
leur capacité de collecte, de traitement, de maîtrise et de diffusion de l'information, qui, sans
nul doute, s'accentuera encore au cours de la prochaine décennie (14)"]. Le Monde diplomatique,
août 97: 20
(14) Joseph S. Nye Jr. et William A. Owens, "America's information edge", Foreign Affairs, mars-avril 1996.
La phrase p pose l'hyperthème de la séquence, hyperthème dont q, r, s et t constituent des
élaborations. La phrase q, qui exprime le premier argument étayant p, pourrait être préfixée
282
par d'abord et les phrases r, s et t sont présentées comme des arguments additifs du fait de la
présence de de plus. L’amorce de la SE (p) étant attribuée au référent de X (eux), l'ensemble
de cette séquence l'est, et le CO introduit par De plus est subordonné à l’UE (les guillemets
entourant r, s et t comme p et q, et la note bibliographique qui clôture l’ensemble ne font que
confirmer cette lecture) :
UE (Selon eux)
p.
CO1 (implicite)
q.
CO2 (De plus)
r.s.t.
SC (588)
Sur l’ensemble des ICO figurant dans le cotexte droit des UE, 69% marquent la
clôture de l’UE. Les ICO non intégrés sont relativement peu accompagnés d’autres indices de
clôture (si on les compare aux autres IC). Les principaux indices associés sont les V
médiatifs, les seconds introducteurs d'univers énonciatifs et les alinéas, qui apparaissent
chacun en collocation avec 22% des ICO non intégrés (et avec aucun ICO intégré). Les ICO
sont d’ailleurs les seules expressions introductrices de cadres se présentant en
cooccurrence avec les seconds introducteurs d'UE. La donnée la plus frappante est que les
ICO non intégrés entretiennent une affinité moins marquée que les autres IC avec les
débuts de paragraphe. Cela tient certainement au fait que les ICO, qui ont pour vocation
explicite d’indexer les mouvements d’une séquence élaborative, suffisent à marquer la clôture
de l’UE (ou au contraire son extension).
Les analyses menées plus haut permettent de formuler les règles présidant au
traitement de ces marques dans le cotexte qui nous intéresse. Dans ces règles, p = la phrase
hébergeant le selonE.
Les deux premières règles s’appliquent quand l’ICO d’ouverture d’une série du type
d'abord (…) ensuite (…) enfin, ou d'une part (…) d'autre part (…) enfin ou encore d'abord
(…) de plus (…) en outre, etc. est réalisé (ce qui n’est pas le cas dans les exemples produits
supra) :
- Si le selonE s'intercale dans une série d’ICO, le premier ICO rencontré à droite du selonE
indique la limite de l'UE.
- Si un ICO d’ouverture préfixe p+1, chaque membre de la série indique l'extension de l'UE.
283
Les deux règles suivantes s’appliquent lorsque l’ICO d’ouverture n’est pas réalisé, et que le
selonE est suivi par un ICO de relais, comme de plus ((586) et (588)) :
- Si un ICO de relais préfixe p+1, il indique la fermeture de l'UE.
- Si un ICO de relais inaugure p+2, il marque l’extension de l’UE.
Les dernières règles concernent les situations où le selonE est suivi par un ICO de fermeture de
série comme enfin et où aucun autre ICO n’est présent ((587)) :
- Si un ICO de fermeture indexe p+1 ou p+2, il signale la clôture de l’UE.
- Si un ICO de fermeture préfixe p+3 etc., il peut marquer l’extension de l’UE.
4.3.2.4 Les introducteurs de cadres circonstanciels
Sur l’ensemble des introducteurs de cadres circonstanciels (ICC) rencontrés dans le
cotexte des selonE, 57% interviennent dans la clôture de l’UE, ce qui représente une
proportion moindre que celle que l’on constate pour les IC locatifs, thématiques et
organisationnels (respectivement). Cette donnée s’explique par le fait qu’une sous-catégorie
d’ICC est toujours subordonnée à l’UE dans le corpus, à savoir les ICC spécifiant la finalité
d'une action (infinitives de but antéposées), comme Pour éviter cette situation dans l’extrait
suivant :
(589) (s84) [Fournir à la majorité noire les services de santé, d'éducation et sociaux qui,
jusqu'à présent, sont l'apanage des Blancs causerait], selon le patronat, [la ruine de l'Etat.
Pour éviter cette situation, il faut que la majorité noire accepte d'en être privée comme une
conséquence "naturelle" ou "économique", selon que l'on se trouve placé à l'un ou l'autre
"étage" de l'économie, et non plus comme l'effet d'une politique concertée et discriminatoire
de la part de l'Etat. L'école privée, l'hôpital privé, le régime d'assurance collective privé ne
seront pas racistes en soi; ils seront accessibles à quiconque "peut" payer, sans considération
de race].
Ces orientations, préconisées par le patronat, ont été reprises par la nouvelle administration
De Klerk.
Cela ne signifie pas que ces ICC soient incapables de figurer à la frontière de l’UE (pour s’en
convaincre, il suffit de modifier le contexte dans (589), par exemple en introduisant un nouvel
énonciateur : Pour éviter cette situation, le gouvernement préconise …), mais manifeste une
tendance qui n’est pas à négliger.
Les ICC causaux semblent également favoriser l’extension de l’UE. Le seul exemplaire
rencontré, En raison de la hausse du prix des produits alimentaires dans (590), incite en effet
à prolonger l’UE au-delà d’un appel de note bibliographique (et l’IC spatial Dans plusieurs
régions à sa suite), même si l’on reste en fait dans l’expectative :
(590) (s233) Selon la Banque mondiale, la sous-alimentation se serait aggravée
considérablement depuis 1974 (13). En raison de la hausse du prix des produits
284
alimentaires, il ne s'agit plus seulement d'une consommation déficitaire en calories; de
nombreux enfants et adultes perdent la vue en raison d'un manque de vitamine A et d'un
régime alimentaire composé exclusivement de céréales. Dans plusieurs régions, la population
souffre d'une faim chronique.
(12) Voir Staff Appraisal Report, Bangladesh, Fourth Population and Health Project, Banque mondiale, Washington DC, 1991.
(13) Cf. Abu Abdullah (dir.), Modernisation at Bay, University Press, Dacca, 1991, p. 78, et Banque mondiale, op. cit.
Les autres sous-catégories d’ICC figurent toujours aux frontières d’UE dans le corpus.
Ils peuvent participer à des SC de type 1 hétérogènes (voir introduction du chapitre). C’est le
cas de l’adverbe introducteur de CC Parallèlement sous (591), du moins dans la lecture la plus
évidente de ce texte :
(591) (s16) o L'ouverture des marchés, le déclin de l'Etat providence, les privatisations, la
déréglementation de la finance et du commerce international, etc., tendent à favoriser la
croissance des activités illicites ainsi que l'internationalisation d'une économie criminelle
concurrente.
Selon l'Organisation des Nations unies (…), p [les revenus mondiaux annuels des
organisations criminelles transnationales (OCT) sont de l'ordre de 1 000 milliards de dollars
(…)] (1).
De plus, q de nouvelles relations se sont établies entre les triades chinoises, les yakuzas
japonais et les mafias européennes et américaines. r Plutôt que de se replier sur leurs activités
traditionnelles et de les protéger, ces organisations se sont associées "dans un esprit de
coopération mondiale" orienté vers "l'ouverture de nouveaux marchés" dans les activités tant
légales que criminelles (2). Selon un observateur, s ["les performances du crime organisé
dépassent celles de la plupart des 500 premières firmes mondiales classées par la revue
Fortune (...) avec des organisations qui ressemblent plus à General Motors qu'à la Mafia
sicilienne traditionnelle] (3)". Selon le témoignage (…) du directeur du Federal Bureau of
Investigation (FBI), M. Jim Moody (…)t [les organisations criminelles russes "coopèrent avec
les autres mafias étrangères, y compris les mafias italiennes et colombiennes (...), la transition
vers le capitalisme (…) offrant de nouvelles occasions vite exploitées"].
Parallèlement, u les organisations criminelles collaborent avec les entreprises légales,
investissant dans une variété d'activités légitimes qui leur assurent non seulement une
couverture pour le blanchiment de l'argent mais aussi un moyen sûr d'accumuler du capital en
dehors du domaine des activités criminelles.
(1) Voir : Nations unies, Sommet mondial pour le développement social. La globalisation du crime, département d'information publique de l'ONU,
New York, 1995 ; ainsi que le rapport de la Conférence des Nations unies sur la prévention du crime, Le Caire, mai 1995. Voir également : Jean
Hervé Deiller "Gains annuels de 1 000 milliards pour l'Internationale du crime", La Presse, Montréal, 30 avril 1996.
(2) Daniel Brandt, "Organized Crime Threatens the New World Order", Namebase Newsline, Ohio, n° 8, janvier-mars 1995.
(3) Daniel Brandt, op cit.
Cet extrait commence par une macro-proposition élaborative. Amorcée par o, qui pose
l'hyperthème (la croissance et l'internationalisation de l'économie criminelle), elle se
décompose en micro-propositions élaborant celui-ci : p traite du premier point (l'aspect
financier du phénomène), et q et r du second (l'internationalisation de la mafia), étayé dans s
et t par des témoignages attestant le caractère hyper-organisé et international des organisations
mafieuses. En plus du contenu sémantique des phrases, des indices organisationnels orientent
l’interprétation : l’ICO de relais De plus construit un cadre organisationnel (Co2), de concert
avec l’alinéa cooccurrent, et conduit à rétrointerpréter ce qui précède (l’UE1 qu’inaugure Selon
285
l’Organisation des nations unies) comme subordonné à un premier CO non marqué (CO1).
L’installation du CO2 marque la frontière du CO1 implicite et, ce faisant, de l’UE1 qui lui est
subordonné. Le Co2 intègre non seulement q et r, mais également les UE successifs installés
par Selon un observateur (IUE2) et Selon le témoignage … (IUE3). L’IUE3 ferme l’UE2. En
rencontrant le saut de paragraphe qui suit q, on fait l’hypothèse que celui-ci marque la clôture
du CO2, et dans le même temps, de l’IUE3 qu’il subordonne. Cette hypothèse est confortée par
la co-présence de l’ICC parallèlement. En effet, la configuration dispositionnelle générale de
l’extrait porte à supposer d’emblée qu’il participe au même niveau d’organisation de la
séquence que De plus (même s’il s’agit d’un IC de catégorie différente) et qu’en
conséquence, il introduit une nouvelle élaboration de o. Comme c’est aussi un connecteur, qui
présente les états de choses décrits dans les membres de la relation qu’il indique comme
"parallèles", on s’attend à ce qu’il enchaîne sur l’ensemble du contenu du cadre
organisationnel précédent (CO2), à savoir q - r - s - t. En prenant connaissance de t, la phrase
qu’il intègre, on s’aperçoit en fait que le premier élément de la relation peut être non
seulement 1) l’ensemble du contenu du CO2, mais également 2) o, ou 3) t seule. Dans la
première lecture, qui nous paraît la plus naturelle, l’ICC marque la clôture de l’ICO encadré
par De plus et de l’UE3 qui lui est subordonné. Il en va de même dans la deuxième lecture,
même si dans ce cas, on considère le thème qu’exprime u (la collaboration des organisations
criminelles avec les entreprises légales) comme nouveau (non annoncé dans o) et qu’on le
place sur le même plan que ceux qu’exprime o. Dans la troisième lecture seulement, qui nous
semble la plus difficile à pratiquer (notamment en raison de l’alinéa) il est possible (mais pas
obligatoire) de subordonner l’ICC à l’UE. Si l’on opte pour la première interprétation, la SC de
(591) correspond au shéma suivant :
CO1 (implicite)
UE1 (Selon l’Organisation …)
p
CO2 (De plus)
q. r
UE2 (Selon un observateur)
s
UE3 (Selon le témoignage)
t
CC (Parallèllement)
286
u
(SC 591)
Les ICC sont susceptibles d’intervenir dans la clôture des UE dans d’autres situations
que dans les SC de type 1. C’est le cas de Paradoxalement sous (592) :
(592) (s274) n C'est avec beaucoup d'émotion et quelque nostalgie que Helmut Kohl doit
repenser aujourd'hui aux jours heureux de l'unification allemande, qui virent son triomphe. O
Sur fond de crise économique, de montée du chômage, de remise en question des acquis
sociaux et de peur de l'euro, la cote du chancelier comme celle de son parti sont tombées au
plus bas: selon les sondages du début mars 1997, p [46 % des Allemands déclarent préférer le
social-démocrate Schröder, 40 % demeurant favorables à l'actuel chef du gouvernement ; q de
même, avec 34,3 %, les démocrates-chrétiens de la CDU- CSU sont devancés par les sociauxdémocrates du SPD (36,3 %). r Egalement significatives, les intentions de vote en faveur des
Verts (12,2 %) et du Parti du socialisme démocratique (5,2 %), en nette progression]. s
Paradoxalement, l'homme qui a dû son indiscutable popularité aux retrouvailles - dont il fut
le principal artisan - des deux Allemagnes laisse aujourd'hui entendre que l'unification serait
la cause des difficultés rencontrées par son pays, et de ses propres déboires!
La première phrase (n) pose un premier thème : la nostalgie d’H. Kohl pour l’époque de
l’unification allemande. La phrase suivante (o), qui explique la raison de cette nostalgie,
exprime ce faisant un second thème : la chute de la popularité du chancelier. Les causes de
cette désaffection sont évoquées dans l’ICC Sur fond de crise économique (…). Suit un IUE
(selon les sondages …) dont le contenu étaye (comme le marquent les deux points qui
précèdent) par des chiffres ce qui est affirmé dans o. On rattache spontanément q et r à l’UE à
la suite de p parce qu’elles contiennent des informations quantitatives et qu’elles sont
coorientées, comme l’indiquent l’expression relationnelle de même et la construction détachée
Egalement significatives. Le fait que l’ICC Paradoxalement (qui présente les états de choses
dénotés dans s comme paradoxaux) rompe avec cette série suggère dès l’abord que le rapport
des sondages est terminé. La lecture de s, qui renoue avec les thèmes de n et o en revenant au
point de vue d’H. Kohl (cf. le V médiatif laisse entendre), confirme cette hypothèse.
Dans notre corpus, les ICC non intégrés inaugurent un paragraphe dans la moitié des
cas. Dans la deuxième moitié des cas, ils sont accompagnés d’un V médiatif ((592)). Comme
les ICC intégrés ne sont jamais cooccurrents à ces indices, les associations d’indices alinéa ICC et ICC - Vm permettent de repérer l’ensemble des ICC non intégrés du corpus. Nos
données suggèrent donc qu'il s'agit de configurations de clôture très fiables.
4.3.2.5 Synthèse
287
Nous avons vu dans ce chapitre que le traitement (intégration / non intégration à l’UE)
des IC apparaissant dans le cotexte droit d'un selonE potentiellement cadratif dépend
principalement des relations sémantico-logiques que l’on établit entre les phrases. Toutefois,
nous avons constaté également qu’on dispose presque toujours d’autres indices associés aux
IC destinés à ne pas être intégrés :
IC
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
42%
46%
40%
43%
38%
38%
32%
35%
30%
24%
24%
Autres indices en cooccurrence
Temps
Chiffres
Alinéa
Guillemets
Vm
Note
Expression C
11%
8%
Conditionnel
6%
Reprise de X
Reprise de p
3%
2%
Titre
4%
IUE
0%
2%
Aucun autre indice
Tableau 21. : Proportion d’IC non énonciatifs en cooccurrence avec les autres indices de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 46% des IC non énonciatifs rencontrés à la frontière des UE introduits par les selonE initiaux
sont accompagnés d’une rupture temporelle.
Dans la mesure où les IC sont lus avant les propositions qu'ils indexent et qu'il est parfois
nécessaire de connaître leur contenu pour établir la structure argumentative et thématique du
texte, les scripteurs, coopérativement, préviennent souvent la fugace hésitation du lecteur en
usant notamment de l'alinéa1 (38% des cas, et 41% si l’on exclut les IC organisationnels, qui
ne posent pas ce problème). Les tandems Alinéa - IC et Note - IC marquent presque
toujours la frontière de l'UE. Dans les seules exceptions relevées (ambigues pour certaines),
l’alinéa et / ou la note prennent place entre l’hyperthème d’une séquence élaborative de son
développement ((572)). On peut repérer cette situation en constatant la présence d’autres IC
1
Notamment dans les structures cadratives de type 1.
288
dans le même paragraphe. L’association IC – Vm est quant à elle absolument univoque. Le
couple IC - chiffres, qui ne présente pas une fiabilité totale, peut être pris en compte en
l’absence d’autres indices.
Des indices annexes ne sont pas nécessaires pour interpréter (extension / clôture) les
IC organisationnels, que certaines règles ne recourant pas à ces indices permettent de traiter
(cf. 4.3.2.3.).
4.4
LES INDICES REFERENTIELS
Comme l'ensemble de la phrase comportant un selonE (P) ou son contenu
propositionnel (p) jouent un rôle d'élaboration, d'étayage, de contre-argumentation ou
d'illustration de ce qui précède, ou posent un hyperthème qui sera développé dans la suite, P
ou p contribuent à la progression thématique du texte. Cette continuité thématique peut
s'effectuer en l'absence de liens de coréférence avec le reste du texte. Mais elle peut aussi se
traduire par la présence de tels liens : X (le SN régime de selon), des désignateurs de p, p ellemême, ou encore P peuvent initier, ou entrer dans des chaînes de référence débordant l'UE.
L'extension de l'UE ne dépend pas de l'existence de liens de coréférence entre les
propositions, mais seulement de la possibilité 1) de prêter la proposition entrante au référent
de X, 2) de construire facilement une cohérence sémantique entre les propositions, et 3)
d'attribuer une fonction argumentative unique à la séquence résultante. Ainsi, la configuration
la plus représentée dans les UE intégrant plusieurs phrases, à savoir la "séquence élaborative",
n'implique pas forcément de chaînes de référence. L'intégrité de ce type de séquence relève
plus de la relation sémantique existant entre la phrase amorce et les phrases ultérieures, et
éventuellement des marques organisationnelles et relationnelles indiquant cette relation.
Si elles ne lui sont pas nécessaires, les relations coréférentielles peuvent faciliter
l'expansion de l'UE. Ainsi, les progressions à thème constant, où l'on reprend le même
thème de phrase en phrase ((593)), et les progressions linéaires simples, dans lesquelles le
289
propos d'une phrase devient le thème de la suivante1 ((594)), produisent un effet de cohésion
référentielle qui incite à appréhender le segment textuel concerné comme un bloc :
(593) (s47) L'écroulement de l'économie est-allemande est en effet à la fois spectaculaire et
dramatique (…). Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5), [le
produit intérieur brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA
au moment de l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. La
production industrielle est-allemande a chuté de 50 %. Elle ne survit plus que grâce à des
injections financières].
(594) (s319) Selon ces publicitaires, [(…) le vieux Continent est peuplé de "chats de gouttière",
de "hérons", de "colombes", d' "éléphants", de "renards", d' "écureuils", de "hiboux", de
"requins", de "mouettes", d' "albatros", de "loups", de "blaireaux" et d' "otaries". Les
"chats de gouttière" vivent au-dessus de leurs moyens ; s'offrent des produits de beauté, des
sorties et des loisirs au détriment de l'alimentation de tous les jours (…) ... Les "blaireaux"
aiment les écrans publicitaires et le sponsoring ainsi que les séries de type Dallas ... Les
"éléphants" sont très attirés par les petites boutiques spécialisées offrant des services
personnalisés ; ils payent avant tout le service et le décor du magasin et lisent surtout des
magazines hebdomadaires d'information].
La reprise conceptuelle de p autorise aussi l'extension de l'UE :
(595) (s286) [p Car], selon lui, [ni la morale qui condamne et juge, ni le dogme qui proclame
l'unicité de la vérité ne peuvent permettre à l'homme accablé de se relever. (…) . q Une pensée
érigée en système clos soit use de la coercition pour ne pas être rejetée, soit réclame de la
part de ceux à qui elle est destinée une intériorisation de l'interdit. r Et cela au point de
meurtrir la conscience de ceux qui sont partagés entre fidélité à l'institution et liberté].
Cependant, l'anaphorisation du thème de p ((596)), d'un élément de son rhème ((597))
ou l'anaphorisation conceptuelle de p ((598)) ne garantissent pas l'extension de l'UE :
(596) (s252) Selon les stipulations de l'accord du 18 novembre, [cette force de pacification,
dont le but est de mettre fin à la violence, doit être composée d'éléments provenant
principalement de l'armée, de la police, de la branche armée de l'ANC (…) et des forces
policières des bantoustans]. Mais, après maintes négociations, cette force de paix a été
constituée, sous la pression du PN, avec un pouvoir très restreint.
(597) (s182) [Dans les prochaines semaines], selon ce même diplomate, [un plan d'action pour
la transition à Cuba devrait être élaboré", conformément au Cuban Liberty and Democratic
Solidarity Act of 1996 - nom officiel de la loi Helms-Burton, plus communément appelée loi
Bacardi (…) à Miami].
Véritable manifeste politique, cette loi confère un caractère permanent aux sanctions
économiques dans l'attente d'un gouvernement démocratiquement élu ou de transition vers la
démocratie"qui n'inclura ni Fidel Castro ni Raul Castro" (section 205 a).
(598) (s387) Plusieurs militants sont conscients de cette impasse. Ainsi, selon M. Tokyo
Sexwale, (…), [p "le gouvernement sait très bien où il veut en venir. Il s'agit de nous couper
de notre propre base"]. q Cette situation permet aux opposants au sein de l'organisation de
réclamer un virage en faveur d'une action plus radicale.
1
Cf. B. Combettes 1983.
290
Ceci dit, il semble que lorsqu'il y a reprise du thème de p, de son rhème, ou de p ellemême, les rédacteurs ne choisissent pas forcément le même mode de donation du référent
selon que q est à intégrer ou non à l'UE. Ce point sera développé en 4.4.1..
A côté des enchaînements référentiels permettant l'extension de l'UE, on trouve
d'autres types d'enchaînements qui imposent sa clôture. Les SN indiquant la fermeture de l'UE
feront l'objet de 4.4.2.. Les analyses proposées exploiteront certains des principaux travaux
sur la référence et l'anaphore.
4.4.1 DES HEURISTIQUES PREFERENTIELLES
On a vu que p, son thème, ou un constituant de sa partie rhématique pouvaient être
repris dans ou hors de l'UE. Cependant, nous allons constater que régulièrement, les formes les
moins autonomes référentiellement sont préférées quand la lecture intégrée est visée, tandis
qu'à l'inverse, ce sont les formes les plus autonomes qui sont employées quand l'interprétation
non intégrée est désirée. Bien entendu, le statut informationnel de l'antécédent n'implique pas
les mêmes formes de reprise1. Aussi convient-il d'examiner chaque type d'enchaînement
référentiel séparément.
4.4.1.1 La reprise du thème de p
Un SNdéf thématique peut, dans l'absolu, être repris en position thématique au moyen
d'un Propers, d'un SNdéf ou d'un SNdém :
(599) L'homme entra. (…) Il / L'homme / Cet homme portait un chapeau.
Seul l'emploi du Propers sanctionne la forte accessibilité du référent.
Or, quand le sujet d'une proposition anaphorise le thème d'une autre proposition
intégrée dans l'UE, les rédacteurs choisissent de préférence le Propers si la lecture intégrée est
visée, tandis qu'ils optent plutôt pour un SNdéf ou un SNdém si c'est la lecture non intégrée qui
est désirée. Reprenons par exemple (593), déjà cité plus haut :
1
La plupart des travaux sur la référence mettent l'accent sur le fait que les diverses expressions référentielles signalent
conventionnellement le degré d'accessibilité de leur référent (Cf. M. Charolles 2002). Ainsi, M. Ariel 1988 postule
l'existence d'une hiérarchie d'accessibilité entre expressions référentielles : les expressions référentielles les plus saturées
sémantiquement (Np, SNdéf) indiquent une faible accessibilité du référent, les expressions moyennement saturées
sémantiquement signalent une moyenne accessibilité du référent (SNdém, Prodém), et les expressions les moins saturées
sémantiquement (Propers) marquent une forte accessibilité du référent. Dans le même ordre d'idées, G. Kleiber 1990 considère
que le pronom de troisième personne véhicule l'instruction que son référent est saillant (proéminent) ou manifeste dans le
cotexte ou dans le contexte situationnel. M. Ariel (1988) et G. Kleiber (1990) appuient notamment ces positions sur le fait
qu'un nouveau référent est préférentiellement introduit à l'aide d'un marqueur de faible accessibilité, tandis qu'en deuxième
mention, c'est un marqueur de haute accessibilité qui est préféré.
291
(593) (s47) o L'écroulement de l'économie est-allemande est en effet à la fois spectaculaire et
dramatique (…). Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5), [p le
produit intérieur brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA
au moment de l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. q La
production industrielle est-allemande a chuté de 50 %. r Elle ne survit plus que grâce à des
injections financières].
L'usage du Propers dans r contribue à orienter vers une lecture intégrée de cette phrase, d'une
part en sanctionnant la proéminence du référent, et d'autre part en prolongeant le cadre topical
en cours. L'emploi d'un SNdéf serait moins bien venu. En effet, dans la mesure où la
description la production industrielle est-allemande est non seulement référentiellement
autonome mais aussi topicale, la réinstanciation du référent au moyen d'une autre expression
autonome référentiellement ne pourrait se justifier par la faible accessibilité du référent. On y
verrait alors l'amorce d'une nouvelle séquence thématique, qu'on aurait tendance à interpréter
comme le signe d'une alternance énonciative. (593') accepte deux lectures (indiquées par les
crochets fermants répétés), mais la lecture non intégrée est sans doute préférée :
(593') o L'écroulement de l'économie est-allemande est en effet à la fois spectaculaire et
dramatique (…). Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5), [p le
produit intérieur brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA
au moment de l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. q La
production industrielle est-allemande a chuté de 50 %]. r La production industrielle de la
RDA ne survit plus que grâce à des injections financières].
Les observations faites ci-dessus expliquent qu'en (600),
(600) (s249) o Les organisations d'extrême droite blanches sont aujourd'hui unifiées au sein de
l'Afrikaner Volksfront (AVF) (…).
Selon M. Tienic Gronnewald (…), [p l'AVF i peut mobiliser des effectifs impressionnants,
incluant les membres des groupes paramilitaires comme l'Afrikaner Weerstands Beweging
(AWB) de M. Eugene Terreblanche]. q De plus, l'extrême droite i continue de bénéficier
d'évidentes complicités au sein des appareils de sécurité, notamment la police et l'armée.
on privilégie une lecture non intégrée de q : l'AVF est un Np, soit une expression autonome
référentiellement, et le sujet thématique de p. Son anaphorisation en q au moyen d'un Propers
serait donc la forme de reprise la plus pertinente. Le choix du SNdéf peut dès lors être perçu
comme une infraction à la maxime de quantité, impliquant que l'on cherche une autre
justification à ce choix ; d'où l'hypothèse qu'il marque un "déplacement de la perspective" sur
le référent. A la lecture du reste de q, on vérifie cette hypothèse en constatant que q peut être
connectée (par de plus) non pas à p, mais à o. Dans cette lecture, les informations données
dans o (unification des organisations d'extrême droite) et dans q (complicité des organisations
d'extrême droite avec des appareils de sécurité) sont mises sur le même plan, ce qui implique
que q soit, comme o, prise en charge par le rédacteur. En revanche, l'information contenue
dans p, attribuée à M. Gronnevald, n'a qu'une fonction d'étayage par le témoignage d'autrui de
ce que le rédacteur asserte dans o. Notons que l'absence de saut de paragraphe entre p et q
292
brouille les pistes en laissant supposer que de plus enchaîne sur p. Remarquons aussi que
dans ces conditions, le remplacement du SNdéf l'extrême droite par un Propers corroborerait
cette lecture, donc favoriserait l'intégration de q dans l'UE, ce qui conduirait à considérer q
comme un second étayage de o :
(600') o Les organisations d'extrême droite blanches sont aujourd'hui unifiées au sein de
l'Afrikaner Volksfront (AVF) (…).
Selon M. Tienic Gronnewald (…), [p l'AVF i peut mobiliser des effectifs impressionnants,
incluant les membres des groupes paramilitaires comme l'Afrikaner Weerstands Beweging
(AWB) de M. Eugene Terreblanche. q De plus, elle i continue de bénéficier d'évidentes
complicités au sein des appareils de sécurité, notamment la police et l'armée].
Cette lecture serait peu compatible avec le contenu de q (qui ne concerne pas la composition
interne de l'AVF, thème commun de o et p, mais ses complicités externes).
Revenons à (593) pour montrer cette fois l'effet qu'un SNdém produirait sur
l'interprétation :
(593") o L'écroulement de l'économie est-allemande est en effet à la fois spectaculaire et
dramatique (…). Selon l'Institut für Wirtschaft und Gesellschaft (IWG) de Bonn (5), [p le
produit intérieur brut (PIB) par habitant de la RDA, qui représentait 33 % de celui de la RFA
au moment de l'ouverture du mur de Berlin, n'en représente plus que 25 % aujourd'hui. q La
production industrielle est-allemande a chuté de 50 %]. r Cette production ne survit plus que
grâce à des injections financières].
On sait que la fonction des reprises à l'aide d'un SNdém est, soit de mettre en focus un référent
peu proéminent dans le contexte situationnel ou textuel1, soit de marquer un changement de
point de vue sur le référent, changement qui peut s'accompagner d'une recatégorisation de
celui-ci2. Dans une situation comme celle de (593"), il n'est pas nécessaire de mettre le
référent dans le focus, puisqu'il est très saillant. L'emploi d'un SNdém non recatégorisant ne se
justifierait donc que par l'intention de marquer un changement de point de vue sur le référent,
ce que n'impose pas le contenu de q et r. C'est pourquoi on tendrait, dans la version modifiée
(593"), à interpréter le changement de point de vue sur le référent comme un changement de
perspective énonciative.
Le régime de selon peut certes avoir plusieurs points de vue, et il n'est pas exclu de
trouver à l'intérieur d'un UE des descriptions démonstratives anaphorisant un thème antérieur.
Cependant, la situation où le changement de point de vue sur le référent coïncide avec un
changement d'énonciateur, donc avec la fin de l'UE, est plus fréquente et plus attendue. C'est
celle qu'on observe en (601),
1
2
Cf. P. Bosch 1988, F. Corblin 1987, G. Kleiber 1992, W. de Mulder 1990, L. Tasmowski 1990 et B. Wiederspiel 1989.
Cf. F. Corblin 1987.
293
(601) (s330) Selon la thèse du pouvoir, [p la violence politique - en clair, les liquidations
physiques des militants de gauche - est le résultat des actes de "commandos d'inconnus en
civil et fortement armés"].
q Cette violence est née et se nourrit des injustices et des inégalités d'une société civile duale.
où le rédacteur oppose sa propre lecture des évènements auxquels renvoie le SN la violence
politique à celle qu'en donne le pouvoir. Le saut de paragraphe entre p et q n'a rien d'étonnant
: il annonce, et la modification d'éclairage sur le thème, et la fin de la portée du selonE. A la
place du SNdém, un Propers serait ressenti comme une impropriété parce qu'en indiquant un
prolongement du cadre topical en cours, il inciterait à intégrer q dans l'UE, ce qui est peu
compatible, d'une part avec la présence de l'alinéa, et d'autre part avec le sens de cette phrase.
On serait alors confronté à un "garden path" (cf. le redoublement du crochet fermant) :
(601') ?? Selon la thèse du pouvoir, [p la violence politique - en clair, les liquidations
physiques des militants de gauche - est le résultat des actes de "commandos d'inconnus en
civil et fortement armés"].
q Elle est née et se nourrit des injustices et des inégalités d'une société civile duale].
Remarquons pour finir que, même quand le sujet thématique de p est lui-même un
Propers, les expressions coréférant avec lui hors de l'UE sont normalement des SN pleins :
(602) (s128) (…) le point central pour assurer ce déploiement assez considérable des forces
américaines dans le Golfe, demeure Diego-Garcia (…). ["A un peu plus de 4 800 kilomètres
au sud de la ville iranienne d'Abadan sur le Chatt-al-Arab, elle constitue], selon l'Armed
Forces Journal américain, [un point d'appui idéal pour des navires prépositionnés, (…) (7)."
Plus important encore, pour M. Anthony Cordesman (…), [Diego-Garcia reste "la seule base
de la région où les Etats-Unis peuvent se déployer et opérer librement sans susciter de
complications politiques régionales (8)"].
(7) "US Rapid Deployment Force US Centcom. What is it? Can it do the Job?",de Raphaël Iungerich, Armed Force Journal International,
Washington, DC, 18 novembre 1984, p. 97.
(8) "US Strategic Interest and Rapid Deployment Forces", dans Hafeez Malik (ed.), International Security in Southwest Asia, Praeger Publishers,
New-York, 1984, p. 161.
Certes, ici, le SN plein est inséré dans un second UE, celui qu'inaugure pour M. Anthony
Cordesman. Mais on peut gager que le rédacteur aurait également choisi un désignateur
référentiellement autonome en l'absence du SP en pour X.
Ces considérations doivent être relativisées. Il n'existe pas de règles déterministes
imposant que le thème de p soit repris par un Propers à l'intérieur de l'UE, et par un SN plein
hors du cadre. Il reste néanmoins que l'anaphore pronominale se justifie rarement à l'extérieur
du cadre énonciatif, dans la mesure où, quand un rédacteur reprend un thème de l'UE, c'est
généralement soit pour poser un nouvel hyperthème (SNdéf / SNdém), soit pour apporter un
nouvel éclairage sur le référent (SNdém). Le caractère attendu de ce type d'enchaînement
explique qu'on ait tendance à percevoir le Propers comme un indice de prolongation de l'UE.
294
D'autant que les SNdéf ou SNdém risquent plus d'être appréhendés comme des indices de
changement de cadre en tant qu'ils marquent une articulation dans, ou une rupture de la
chaîne de référence. On a donc seulement affaire à des heuristiques préférentielles,
susceptibles d'être transgressées, notamment en présence d'indices suffisamment forts pour
contrebalancer leurs effets. En (603), par exemple, le sujet thématique de p est anaphorisé par
un Propers bien que la lecture non intégrée semble désirée:
(603) (s384) Selon M. Steven Friedman, (…), [p "la droite afrikaner est tentée de se transformer
en OAS"]. q Certes, elle en a les capacités militaires. r Mais on estime généralement que la
droite dure n'a pas vraiment de solution de rechange politique.
Mais le fait que q soit introduite à l'aide de certes, qui est un connecteur "bouchon", suffit à
assurer la clôture de l'UE, ce qui annule d'avance l'"effet de prolongation" produit par le
Propers. Il n'empêche que l'usage du Pro, dans ces conditions, paraît contredire la lecture qu'on
est de toute façon amené à faire.
Les heuristiques liées aux expressions de reprise sont assez fortes pour motiver les
rédacteurs à user de stratégies compensatoires quand ces expressions ne correspondent pas à
la lecture visée. Ainsi, en (604), c'est certainement parce que le rédacteur est conscient que
l'emploi d'une description démonstrative constitue un facteur de fermeture de l'UE qu'il
"récupère" q au moyen de l'incise note l'étude :
(604) (s349) Selon un rapport (…) de la Banque mondiale (…) (4), [p l'aide alimentaire actuelle
à l'Afrique subsaharienne dépasse en valeur 1 milliard de dollars par an, les premiers
bailleurs d'assistance étant les Etats-Unis, suivis par la Communauté européenne]. q Cette
aide pourrait, note l'étude, être dans certains cas plus utile si elle était convertie en liquidités
et utilisée en monnaie locale par ceux qu'elle cherche à atteindre, à savoir les plus pauvres.
(4) Food Aid in Sub-Saharan Africa: an Agenda for the 1990s, Washington/Rome, août 1990.
Le SNdém (cette aide) a été choisi parce qu'il permet de marquer le changement de point de
vue sur le référent (il est aussi préférable parce que le Propers elle pourrait avoir également
pour antécédent la Communauté européenne). Cet exemple montre que si, comme nous
l'avons fait remarquer plus haut, le référent de X peut avoir plusieurs points de vue sur un
même référent, il est malaisé de les rapporter d'un bloc.
4.4.1.2 La reprise d'un constituant rhématique de p
Les phénomènes se manifestant lors de la reprise d'un constituant rhématique de p
sont, "mutatis mutandis", du même ordre. Mais pour le montrer, il convient au préalable de
préciser qu'on ne peut pas forcément anaphoriser une unité rhématique au moyen des mêmes
expressions qu'une unité thématique. En effet, un constituant situé dans la partie rhématique
295
d'une phrase n'est pas topical. C'est pourquoi il est volontiers repris à l'aide de démonstratifs,
qui mettent le référent dans le focus. On a alors le choix entre le Prodém, qui n'a qu'une
fonction focalisatrice, et le SNdém, qui permet en plus de recatégoriser le référent. Le SNdém est
dit "fidèle" (comme les autres anaphores nominales) quand il reprend un nom avec simple
changement de déterminant, et "infidèle" lorsqu'il contient des éléments lexicaux différents de
son antécédent. C'est dans ce dernier cas qu'il est recatégorisant.
Il semble que le Prodém et le SNdém recatégorisant (quand ils anaphorisent un
constituant rhématique de p) soient plus propices à l'intégration de q que le SNdém fidèle. Sous
(605), l'emploi du Prodém ce dans q incite à intégrer cette phrase dans l'UE, intégration que la
suite rend de toute façon nécessaire, puisqu'en progressant dans la séquence, on vérifie bien
que celle-ci restitue l'argumentation de l'auteur de Triad Power1 :
(605) (s318) Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés. q Ce qui est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie.
r Pour favoriser la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires leur
fournissent une arme stratégique capitale.s Ils doivent définir les ressemblances et les
différences parmi les consommateurs de la "triade"; t ils doivent mettre au point des messages
qui (…) uniront tous les citoyens dans la consommation d'un même produit].
Un SNdém fidèle en remplacement du Prodém :
(606) Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés. q Cette présence est d'ailleurs une condition indispensable à
sa survie. r Pour favoriser la pénétration des entreprises dans ces trois zones, les publicitaires
leur fournissent une arme stratégique capitale].
conduirait à percevoir la description démonstrative comme un indice de clôture de l'UE. Cela
ressort bien si l'on fait précéder q d'un saut de paragraphe. La version non intégrée avec SNdém
ne semble aucunement redondante ((606')), et elle est beaucoup plus naturelle que la version
non intégrée avec Prodém ((605')) :
(606') Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés].
q
Cette présence est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie.
(605') ?? Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés].
q
Ce qui est d'ailleurs une condition indispensable à sa survie.
On notera que le démonstratif fidèle est facilement intégré s’il n'est pas sujet thématique :
(606") Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés. q Il est d'ailleurs indispensable à sa survie qu'elle développe
cette présence].
1
Notons au passage, ce qui confirme nos analyses précédentes, que r, s et t présentent une progression à thème constant dans
laquelle, comme il se doit dans le cours d'un UE, la seconde mention d'un référent topical s'effectue à l'aide d'un Propers (cf. les
deux occurrences du Pro ils).
296
Le démonstratif infidèle recatégorisant se prête beaucoup mieux à la lecture intégrée
de q que le démonstratif fidèle :
(607) (s318) Selon l'auteur de Triad Power, [p une entreprise n'est "mondiale" que si elle est
présente sur ces trois marchés. q Cette stratégie est d'ailleurs une condition indispensable à
sa survie].
Ce type d'anaphorique ne produit pas d'effet de répétition parce qu'il apporte une plus-value
d'information par rapport à son antécédent. L'opération de recatégorisation peut aussi bien être
attribuée au référent de X qu'à L. En (608),
(608) (s230) Selon l'Office central de la statistique, [p les petits agriculteurs exploiteraient un
cinquième de la superficie agricole, soit une progression de 15 % par rapport à l'année
précédente]. q Ce développement du secteur privé procède de la location de terres, de la taille
des lopins, ainsi que de la reprise des terres collectives par leurs propriétaires].
on prête de préférence q au rédacteur dans la mesure où elle n'est pas, contrairement à p,
modalisée au moyen du conditionnel de l'information incertaine, et où l'information qu'elle
communique n'est pas quantitative (comme le sont les statistiques). Mais son intégration dans
l'UE reste possible (d'où le doublement des crochets fermants). On constate que le SNdém
recatégorisant (reprenant le SN une progression de 15% par rapport à l'année précédente) ne
joue aucun rôle dans l'interprétation (intégration / non intégration).
Retenons que lorsqu'ils reprennent un élément du rhème de p, les Prodém sont les plus
favorables à la prolongation de l'UE, et que les SNdém anaphoriques fidèles et thématiques
(auxquels on pourrait substituer un Pro sans perte de sens) sont les moins adaptés.
4.4.1.3 La reprise de p
La proposition p peut être reprise au moyen d'une anaphore conceptuelle (dite aussi
"résomptive"), qui résume son contenu, ou au moyen d'une anaphore métalinguistique (cette
opinion, cette thèse, etc.). Il ne sera question dans cette section que de l’anaphore
conceptuelle de p. La reprise de p au moyen d’une expression métalinguistique, qui tend à
imposer la clôture de l'UE, sera traitée en 4.4.2.2..
L'anaphore conceptuelle peut être opérée au moyen d'un SNdéf, d'un SNdém ou d'un
Prodém, mais les démonstratifs sont très courants dans notre corpus. Quand il s'agit de
reprendre p dans son ensemble, on note des phénomènes convergeant avec ceux qui se
manifestent lors de la reprise d'un élément du rhème de p. En effet, le SNdém anaphorisant
conceptuellement p (qui est nécessairement recatégorisant) peut être utilisé à la fois en
297
situation d'extension et de fermeture de l'UE (comme le SNdém infidèle reprenant un
constituant rhématique), tandis que le Prodém est surtout adapté aux situations de prolongation
de l'UE. Voyons par exemple (609) :
(609) (s387) Plusieurs militants sont conscients de cette impasse. Ainsi, o selon M. Tokyo
Sexwale, (…), [p "le gouvernement sait très bien où il veut en venir. q Il s'agit de nous
couper de notre propre base"]. r Cette situation permet aux opposants au sein de
l'organisation de réclamer un virage en faveur d'une action plus radicale].
Il est difficile de déterminer si r est à intégrer ou non à l'UE. Certes, le fait que p et q soient
entre guillemets, contrairement à r, peut inciter à circonscrire la portée du selonE à p-q, mais
la lecture intégrée reste possible (les deux lectures sont indiquées par les crochets fermants).
Ce flottement interprétatif montre que le SNdém anaphorisant conceptuellement p permet les
deux lectures. La fonction du SNdém ne joue d'ailleurs aucun rôle dans l'interprétation. En
(610) et (611),
(610) (s48) Selon le rapport commun des cinq instituts de conjoncture allemands (6), [p 50 %
du PIB est-allemand résultera cette année des transferts financiers en provenance de l'Ouest].
q Plusieurs facteurs ont contribué à cette dégradation spectaculaire (…).
(6) DIW, Berlin/ HWWA, Hambourg/ IFO, Munich/ Institut de Kiel/ RWI, Essen: l'Etat de l'économie mondiale et de l'économie allemande, Essen,
25 avril 1991.
(611) (s244) Selon une analyse prospective (…), [p la population de la zone centrale du
Transvaal (…) atteindra 16 millions de personnes en l'an 2010, dont plus de 13,4 millions
seraient condamnées, selon le taux actuel de croissance économique, à la plus extrême
pauvreté] (4).
q Malgré cette menace, qui commence à être prise au sérieux y compris par certains secteurs
de l'establishment blanc, pour le moment la main tendue par M. Mandela à M. De Klerk reste
encore suspendue dans l'air.
(4) Business Day, 13 novembre 1992.
les SNdém graissés, qui font partie d'un constituant à fonction, respectivement, rhématique et
scénique, apparaissent à la frontière de l'UE (de façon plus évidente que Cette situation sous
(609)). L'alinéa entre p et q dans les deux extraits et, dans (611), la note bibliographique et le
fait que q ne puisse relever d'une "analyse prospective" indiquent le changement énonciatif.
Les SNdém ne contribuent en rien à la lecture non intégrée. Pour preuve, la suppression de
l'alinéa en (610) rend possible (mais pas obligatoire) l'insertion de q dans l'UE (la signification
de q ne s'y opposant pas) :
(610') Selon le rapport commun des cinq instituts de conjoncture allemands (6), [p 50 % du
PIB est-allemand résultera cette année des transferts financiers en provenance de l'Ouest]. q
Plusieurs facteurs ont contribué à cette dégradation spectaculaire (…)].
(6) DIW, Berlin/ HWWA, Hambourg/ IFO, Munich/ Institut de Kiel/ RWI, Essen: l'Etat de l'économie mondiale et de l'économie allemande, Essen,
25 avril 1991.
Les anaphores conceptuelles nominales de p sont donc susceptibles de figurer aussi bien dans
que hors de l'UE, qu'elles aient une fonction thématique ou non.
298
En revanche, il semble que le Prodém favorise l'intégration. Ainsi, en (609) supra, un
Prodém inviterait plutôt à une lecture intégrée, et ce malgré le caractère citationnel de p :
(609') Plusieurs militants sont conscients de cette impasse. Ainsi, selon M. Tokyo Sexwale,
(…), [p "le gouvernement sait très bien où il veut en venir. Il s'agit de nous couper de notre
propre base"]. q Cela permet aux opposants au sein de l'organisation de réclamer un virage
en faveur d'une action plus radicale].
En (612), où l'intégration est souhaitée (le fait que r soit une phrase averbale, et qu'elle soit
inaugurée par le connecteur et, orientent vers cette lecture), c'est le Pro qui a été choisi :
(612) (s286) [p Car], selon lui, [ni la morale qui condamne et juge, ni le dogme qui proclame
l'unicité de la vérité ne peuvent permettre à l'homme accablé de se relever. (…) . q Une pensée
érigée en système clos soit use de la coercition pour ne pas être rejetée, soit réclame de la
part de ceux à qui elle est destinée une intériorisation de l'interdit. r Et cela au point de
meurtrir la conscience de ceux qui sont partagés entre fidélité à l'institution et liberté].
Les commentaires que nous faisons de ces exemples en termes d'interprétations
préférées sont sujets à discussion, mais dans notre corpus, la grande majorité des
anaphores de p sont nominales et concomitantes de la fin de l'UE. Le seul exemple
collecté non équivoque de reprise de p à l'intérieur de l'UE ((612)) est effectué à l'aide d'un
Pro. Cette donnée ne peut laisser de nous étonner, dans la mesure où, comme on l'a vu, le
SNdém accepte l'intégration. De plus amples recherches, sur un corpus plus vaste, seraient
nécessaires pour traiter cette question d'une façon satisfaisante.
4.4.1.4 Synthèse
Qu'il s'agisse de reprendre p, son thème ou un constituant de sa partie rhématique, les
Pro (personnels ou démonstratifs) semblent favoriser le rattachement de q à l'UE, et sont peu
employés au-delà de l'UE. Lors de l'anaphorisation du thème de p, tout se passe comme s'il
était plus facile de sanctionner la topicalité de celui-ci (par l'usage d'un Propers) dans l'UE
qu'au-delà. Le changement de cadre aurait-il pour effet, sinon de rompre la chaîne de
référence, du moins de la "distendre", de l'"affaiblir", ce qui se manifesterait par la tendance à
choisir des expressions dotées d'une certaine autonomie référentielle, propres à réinitier la
chaîne ? Cette explication ne paraît pas satisfaisante. En effet, si elle était fondée, on devrait
retrouver ce phénomène entre l'UE et son cotexte gauche. Or, une expression du cotexte
gauche de P peut sans problème être anaphorisée dans l'UE à l'aide d'un Propers :
(613) (s163) Avec les problèmes de l'inflation, l'autre mythe du paysage économique russe est la
dette inter-entreprises. Selon des estimations impossibles à vérifier, [elle se monterait à
environ 45 milliards de dollars].
299
Et pour cause : quand l'introducteur est frontal, ou, quelle que soit sa position, s'il est incident
à l'ensemble de p (sauf s'il est renvoyé dans une note de bas de page), la frontière gauche de
l'UE correspond de toute façon au point qui sépare p de la phrase qui précède. Aucun autre
indice n'est nécessaire pour la marquer.
On est donc fondé à penser que les SNdéf et les SNdém (quand ils sont fidèles) sont
préférentiellement choisis aux frontières d'UE pour contribuer à marquer le changement de
cadre. Ils peuvent jouer ce rôle parce que le Pro est la forme de reprise la plus attendue avec
un antécédent topical. Partant, une expression plus descriptive qu'il n'est requis peut être
facilement perçue comme assumant une autre fonction que sa fonction habituelle, en
l'occurrence, dans le cotexte d'un UE, celle d'indiquer sa clôture.
Le même raisonnement peut s'appliquer aux situations où l'on reprend un constituant
du rhème de p : le choix d'une expression référentielle descriptive (un SNdém) là où un Pro
suffirait, peut être appréhendé, quand le SNdém n'est pas recatégorisant, comme l'indice d'une
alternance énonciative. Il en va autrement lorsque le SNdém est recatégorisant : la
recatégorisation implique l'emploi d'une expression descriptive. On a donc tendance à
interpréter un SN plein comme un indice de clôture de l'UE seulement quand on pourrait lui
substituer un Pro sans perte de sens.
S'agissant de la reprise de p, le problème est un peu différent : pour anaphoriser une
proposition, on n'a pas le choix entre un Pro, un SN fidèle et un SN infidèle recatégorisant,
mais entre un Pro, dont la fonction est de créer un référent jusque là inexistant, et un SN plein,
qui cumule cette fonction avec celle de catégoriser le référent. Cette opération de
catégorisation peut aussi bien être imputée à L qu'à l'énonciateur (comme l'opération de
recatégorisation), donc l'emploi du SN se justifie, qu'on intègre ou non la proposition dans
l'UE. Mais dans la mesure où le SN plein marque une rupture plus forte avec ce qui précède, il
a peut-être plus de chance d'être interprété comme un indice de changement de cadre que le
Pro. Cela expliquerait que le SN plein semble préféré quand la non-intégration est visée, et le
Pro dans le cas contraire.
D'une façon générale, les expressions de reprise descriptives (non conceptuelles ou
recatégorisantes) ont plus de chance de coïncider avec la frontière de l'UE quand elles sont en
position thématique.
4.4.2 LES SN INDIQUANT LA CLOTURE DE L'UNIVERS
ENONCIATIF
300
Comme
nous
allons
le
voir,
les
expressions
référentielles
fonctionnent
systématiquement comme des indices de clôture de l'UE dans trois situations : quand elles
enchaînent sur le cotexte gauche de l'UE, sur p (la phrase indexée par le selonE) au moyen
d'une expression métalinguistique, et sur X (le régime de selon) au moyen d'un SN plein. Les
deux derniers types d’indices disposent d’un champ propre dans la base de données SELON
(champs "Reprise de p" et "Reprise de X").
4.4.2.1 Les SN enchaînant sur le cotexte gauche de l'univers énonciatif
La configuration dans laquelle la continuité thématique s'effectue indépendamment du
cadre énonciatif marque clairement la clôture de l'UE. Dans (614), le thème de q reprend celui
de m (l'accord). L'avis du Pr. Bekarevitch a pour fonction d'expliquer o :
(614) (s367) m L'accord conclu avec Moscou permet de normaliser des relations chaotiques. n
On ne peut effacer du jour au lendemain une intégration économique de plus de vingt ans : o
la Russie a besoin de Cuba pour le sucre, et La Havane a besoin de Moscou pour le pétrole. P
Selon le professeur Anatoly D. Bekarevitch, p ["aucune entreprise ne pourrait vendre le sucre,
les agrumes ou le nickel à des prix plus bas. De plus, personne ne pourrait livrer comme Cuba
ces marchandises en quantités aussi importantes (7)."]
q L'accord prévoit la création d'une commission intergouvernementale de collaboration
économique (…) et le maintien du Centre de télécommunications et d'espionnage électronique
russe sur le territoire cubain en échange de livraisons d'armes.
Si (614) illustre une progression à thème constant, n'importe quel type de progression est bien
sûr possible. En général, l'enchaînement sur le cotexte antérieur à l'installation de l'UE est
marqué par un alinéa, qui se justifie à la fois par le retour à un thème ayant perdu sa saillance
(d'où la redénomination), et par le souci de marquer la clôture de l'UE.
4.4.2.2 Les expressions métalinguistiques reprenant p
8% des UE encadrés par un selonE initial sont fermés à la faveur de SN résomptifs
métalinguistiques reprenant l'ensemble de p en la décrivant comme une production
discursive. L'opération consistant à catégoriser p comme un dire ou un point de vue a en effet
toutes les chances d'être attribuée à L. D'une part, comme on le verra, elle ne peut être
imputée à l'énonciateur qu'à certaines conditions. D'autre part, elle permet à L de faire de p
elle-même (et non de son contenu référentiel) un référent qu'il se trouve alors en mesure de
commenter. Cela sert parfaitement les situations où la thèse d'autrui est rapportée pour être
ensuite développée, approuvée, concédée ou combattue. Le caractère "attendu" de cette forme
d'enchaînement référentiel se manifeste notamment par la position et la fonction de l'anaphore
301
de p dans la phrase où elle figure : il s'agit prototypiquement du sujet thématique et du
premier constituant de celle-ci.
Le tableau 22. classe les expressions collectées dans le corpus selon le mode de
donation de leur référent1 :
Catégories
SNdém plein
ANAPHORES METALINGUISTIQUES DE P
SNdéf plein
N sans déterminant Prodém
ADJ anaphorique
Tableau 22. : Les expressions anaphorisant p de façon métalinguistique rencontrées à la frontière droite
des cadres énonciatifs
Les descriptions démonstratives et définies peuvent être minimales ((615) et (616)) ou
modifiées par un complément du N dont la tête coréfère avec X ((617) et (618)). Parfois, à
l’inverse, l’expression métalinguistique est l’expansion d’un SN coïndexé avec X ((619)) :
(615) (s336) (…) selon notre moraliste philosophe, [les femmes américaines font profession de
divorce comme une bonne partie des ouvriers choisissent la carrière du chômage] ...
Ces propos (…) n'ont, malgré leur outrance, rien d'exceptionnel.
(616) (s386) C'est M. Joe Slovo (…) qui a proposé le premier cette politique de compromis,
[justifiée] selon lui [par le danger que représente l'extrême droite] (4). L'argument l'a
emporté au sein de l'ANC (…).
(4) Joe Slovo, "Negotiations: what room for compromise?", African Communist, Johannesburg, troisième trimestre 1992.
(617) (s84) [Fournir à la majorité noire les services de santé, d'éducation et sociaux qui,
jusqu'à présent, sont l'apanage des Blancs causerait], selon le patronat, [la ruine de l'Etat.
Pour éviter cette situation, il faut que la majorité noire accepte d'en être privée comme une
conséquence "naturelle" ou "économique", selon que l'on se trouve placé à l'un ou l'autre
"étage" de l'économie, et non plus comme l'effet d'une politique concertée et discriminatoire
de la part de l'Etat. L'école privée, l'hôpital privé, le régime d'assurance collective privé ne
seront pas racistes en soi ; ils seront accessibles à quiconque "peut" payer, sans considération
de race].
Ces orientations, préconisées par le patronat, ont été reprises par la nouvelle administration
De Klerk (…).
(618) (s203) Selon le rapport de la DPC (écrit entre autres par M. Hart), ["une réforme
militaire (…) constitue une priorité aussi importante que tous les autres efforts de
renforcement de nos forces conventionnelles (22)"]. Les propositions avancées par M. Hart
sont trop complexes et trop élaborées pour être étudiées ici dans le détail.
(21) DPC Report, page 64.
(22) Ibid, page 55.
(619) (s39) Les "idéologues" rejettent l'argument selon lequel leur attitude pourrait conduire
(…) à l'avènement au Kremlin d'un pouvoir plus autoritaire (…). [Puisque], selon eux,
[l'expérience actuelle échouera de toute façon, inutile de faciliter la tâche au successeur] ...
Les partisans de ces thèses s'opposent (…) à tout commerce avec l'Union soviétique (…).
Les seuls exemples de N sans déterminant, de PROdém et d’ADJ anaphorique rencontrés sont
les suivants :
1
On trouvera un relevé complet des expressions rencontrées en annexe 2.
302
(620) (s190) Selon l'un des membres de la délégation péruvienne à New-York, en septembre
1986 : ["Le département d'Etat exerce une vive pression sur nos créanciers pour que l'on ne
nous étrangle pas. Les autorités américaines craignent ce qui pourrait se passer en cas
d'échec grave d'Alan Garcia."] Opinion que partagent les experts de la très influente et
conservatrice Heritage Foundation (…)."
(621) (s363) Selon certaines fuites reprises dans la presse, [un rapport de l'état-major russe
prétendrait que le retrait des quelque 7 000 militaires russes stationnés dans les quatre îles
"mettrait en danger la sécurité dans l'Extrême-Orient russe"]. A cela répond une autre "fuite
officielle"(…).
(622) (s60) Selon Tom Seguev, [cet apport qualitatif tirera toute la société israélienne vers le
haut]. Mais tel n'est pas l'avis de deux étudiants boursiers orientaux rencontrés sur le campus
de l'université hébraïque de Jérusalem: "Nos jeunes frères et les enfants des gens sans
ressources n'auront aucune chance d'étudier à l'Université, estiment-ils.
Comme on a pu le remarquer dans les extraits ci-dessus, les expressions reprenant p
sur le mode métalinguistique sont toujours accompagnées d'autres indices de clôture :
REPRISE DE P
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
46%
39%
38%
33%
31%
28%
23%
17%
15%
11%
17%
8%
11%
6%
Autres indices en cooccurrence
Guillemets
Alinéa
Temps
Vm
Note
Conditionnel
Chiffres
Reprise de X
IC
Expression C
Titre
0%
0%
IUE
Aucun autre indice
Tableau 23. : Proportion d’expressions anaphorisant p de façon métalinguistique en cooccurrence avec les
autres indices de clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
gauche indique que 46% des expressions métalinguistiques reprenant p rencontrés à la frontière des UE introduits
par les selonE initiaux suivent une citation.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles soient très souvent précédées d’une "citation" ((618),
(620), (621)), d’un appel de note bibliographique ((616), (618)) et/ou d’un saut de
paragraphe ((615), (617), (619)). Les guillemets et les notes contenant des références
contribuent à assoir l’importance de l’information rapportée en lui apportant la caution de la
littéralité et d’une "traçabilité" totale, ce qui en fait l’antécédent idéal d’une reprise
thématique. Quant aux alinéas, on sait qu’ils marquent très souvent l’introduction d’un
303
nouveau thème. Concernant les reprises de X et les V "médiatifs" cooccurrents, des
précisions s’imposent. Les premières appartiennent au même SN que les anaphores de p
((617), (618), (619)). Les seconds comportent un sème d’opposition (contester, récuser,
protester contre, s’opposer à). Dans les trois quarts des cas, l’expression métalinguistique
est sujet (ou fait partie du sujet) du V ((619)), parfois à la faveur d’une tournure passive
(Ce projet est contesté par). En outre, dans l’un des deux exemples restants où cette
expression est objet (indirect), elle est déplacée en tête de phrase ((621)). Toutes les
ressources linguistiques sont donc mises en œuvre pour que l’anaphore de p initie la phrase.
Fait étayant, les marqueurs relationnels et organisationnels précèdent très rarement les
reprises de p. Remarquons que les reprises métalinguistiques de p suivent assez souvent des
points de suspension (11% des cas)1, qui expriment un premier commentaire muet du
rédacteur, généralement ressenti comme ironique ((615) et (619)).
Notre corpus ne comporte aucun exemple dans lequel une expression métalinguistique
apparaissant au-delà de p est intégrable dans l'UE (avec la proposition qui la contient), ce qui
nous permet de considérer ces expressions comme d'excellents indices de clôture de l'UE.
Toutefois, il faut remarquer que cette situation n'est pas totalement exclue. Certes, quand les
expressions de dire résumant p sont assorties de désignateurs coréférant avec X (Ces
orientations, préconisées par le patronat), aucune équivoque n'est possible. Mais lorsqu'elles
se présentent à l'état minimal, en théorie, elles pourraient être le fait de l'énonciateur
commentant le point de vue d'autrui ou le sien propre :
(623) Selon Sophie, [beaucoup disent que le langage est le propre de l'homme. Cependant
cette thèse ne fait pas l'unanimité.]
(624) Selon Marie, [le langage est le propre de l'homme et le fait que les animaux ne parlent
pas confirme cette thèse]. Marie semble ignorer que certains animaux ont des formes de
communication élaborées.
En (623), le fait que p dénote un procès déclaratif facilite beaucoup la lecture intégrée. D'une
façon plus générale, la référence à l'opinion d'autrui dans p doit produire le même effet. Dans
(624), le connecteur et et le fait que cette thèse figure dans la partie rhématique de la phrase
accroissent considérablement les conditions d'acceptabilité de la lecture visée. Dans (624') où
cette thèse est sujet thématique, il est beaucoup plus difficile d'intégrer q :
(624') Selon Marie, le langage est le propre de l'homme. Cette thèse est confirmée par le fait
que les animaux ne parlent pas. Marie semble ignorer que certains animaux ont des formes de
communication élaborées.
1
Indice trop rare dans l’ensemble du corpus pour disposer d’un champ propre dans la base de données.
304
Le caractère quasiment ininterprétable de cet énoncé montre l'efficacité de ce type d'indice.
Cette efficacité résulte d'heuristiques discursives, pragmatiques et cognitives : c'est
parce qu'on a intégré la routine discursive selon laquelle L "rebondit" sur les paroles de
l'énonciateur, qu'on lui prête spontanément un SN de dire reprenant p en position thématique,
et qu'on rechigne à réviser cette lecture quand le sens de la séquence l'exige. Circulairement,
c'est probablement la raison pour laquelle les rédacteurs choisissent canoniquement la
position thématique frontale pour cette catégorie d'anaphores. En rencontrant un SN de
dire dans le cotexte droit de p, surtout en tête de phrase, on a de très fortes chances qu'il
s'agisse d'une anaphore métalinguistique de cette proposition, et que celle-ci marque la clôture
de l'UE. Cet indice est l'un des plus fiables et l’un des plus faciles identifier
automatiquement, puisqu’il suffit pour cela de recourir à une liste d’expressions (qui reste à
établir) et que la recherche d’indices associés n’est pas nécessaire.
4.4.2.3 Les expressions coréférant avec le régime de "selon"
X, le SN régime de selon, est susceptible d'entrer dans une chaîne de référence, que ce
soit comme anaphorique, comme antécédent d'un anaphorique, ou comme membre d'une
relation coréférentielle non anaphorique. 13% des frontières des UE introduits par un selonE
initial sont signalées au moyen d'expressions coréférant avec X. Les plus courantes sont les
SN définis pleins, les Np et les Propers :
Propers
25%
Proindéf SNpos
3%
3%
SNdéf
39%
Np
30%
Graphique 15. : Catégories d'expressions coréférant avec le SN régi
Quand il y a reprise, X est fréquemment pronominal et donc anaphorique lui aussi,
mais il peut également s’agir d’un SNdéf, d’un Np, et plus rarement d’un SNindéf ou d’un
SNdém :
305
SNdéf
Propers
Expressions coréférant
Np
avec le régime du
SNpos
selon E
Proindéf
REGIME DU SELON E
SNdéf
SNindéf
Np
31%
19%
13%
30%
20%
10%
17%
25%
100%
Propers
38%
30%
58%
SNdém
10%
100%
8%
3%
Total
43%
25%
23%
Tableau 24. : Catégorie de l’expression de reprise et du régime des selonE
Nb. : SNdéf : SN défini plein déterminé par un article défini ; SNindéf : SN indéfini plein ; SNdém : SN démonstratif
plein ; SNpos : SN possessif plein ; Np : Nom propre ; Propers : Pronom personnel ; Proindéf : Pronom indéfini.
Le chiffre en haut et à gauche, par exemple, indique que 38% des SN définis coréférant avec le régime du selonE
apparaissent à la suite d’un selonE complété par un pronom personnel.
Le régime des selonE frontaux fait plus souvent l’objet de reprises, mais les selonE
dans toutes les positions sont concernés :
POSITION DU SELON E
IP
F
IPcit
31%
6%
SNdéf
10%
20%
10%
Propers
50%
Np
Expressions coréférant
100%
avec le SN régi
SNpos
100%
Proindéf
8%
3%
35%
Total
55%
Tableau 25. : Expressions coréférant avec le régime des selonE et position du selonE
Nb. : Le chiffre en haut et à gauche, par exemple, indique que 63% des SNdéf coréférant avec le régime des
selonE apparaissent à la suite d’un selonE frontal.
I
63%
60%
50%
Les SN pleins et les Np coréférant avec X marquent toujours le changement
énonciatif :
(625) (s313) Toutefois, selon le général Edward C. Meyer i, [jusqu'en 1976 l'armée s'est refusée
à mentionner, si allusivement que ce fût, l'hypothèse d'une guerre nucléaire limitée dans son
manuel d'opérations élémentaires (…)]. Le général i, qui venait alors d'être nommé chef
d'état-major de l'armée, a brisé le silence. Mais, douze ans plus tard, il admettait que celle-ci
persiste à ignorer le caractère terrifiant du combat nucléaire.
(626) (s149) Selon les propos du général Alexandre Routskoï, vice-président de la Fédération
de Russie, [p "en Russie, il n'y a pas de démocratie, c'est la totale absence de pouvoirs, le
chaos et l'anarchie] (7)." q Le général Routskoï, dont les relations avec M. Eltsine se sont
détériorées, représente un courant populiste. r Il met en garde contre un rétablissement de
l'économie de marché au détriment des vastes couches de la population et veille à ce que les
militaires ne soient pas oubliés.
(7) Niezavussulaya Gazetta, 19 décembre 1991.
En (625), le SNdéf le général indique dès l'abord la clôture de l'UE. En (626), d'autres indices
de fermeture précèdent l'apparition du SNdéf le général Routskoï : le fait que p soit une
citation, et que celle-ci soit indexée par une note bibliographique. Mais le SN plein suffirait à
marquer que L a repris la responsabilité de la parole.
306
Les Propers, quant à eux, acceptent l'intégration et la non intégration dans l'UE,
mais ils sont très rarement intégrés. Dans la quasi-totalité des cas, les Propers coïndexés avec X
inscrits dans l’UE figurent dans un segment guillemété1. La seule exception est (627),
(627) (s144) Antisocialiste farouche (…), il i (M. Boris Eltsine) déclare, lors de la campagne
pour le référendum du 17 mars 1991 sur la nouvelle Union, que la question posée pour cette
consultation (3) est complètement erronée. P Selon lui i, p [il fallait tout simplement demander
au peuple : "Voulez-vous du socialisme ou non ?"] q Et si, en effet, il i a tout fait pour détruire
le régime identifié avec le socialisme, de vastes couches de la population l' i ont soutenu à
cause de ses i attaques contre le système, en premier lieu dans le domaine économique].
r Se prévalant du fait qu'il i n'était pas au pouvoir lorsque la situation économique est devenue
alarmante, M. Boris Eltsine i a su capitaliser le mécontement de la population (…).
où il est possible de rattacher q à l'UE introduit par selon lui, même si on a plutôt tendance à
l'attribuer à L (cf. les deux crochets fermants). Dans la lecture intégrée, P et q sont
paraphrasables par : Il (Eltsine) a dit : "Il fallait tout simplement demander au peuple :
"Voulez-vous du socialisme ou non ?". Et si, en effet, j'ai tout fait pour détruire le régime
(…), de vastes couches de la population m'ont soutenu à cause de mes attaques contre le
système, (…).". La phrase r, quant à elle, n'est pas intégrable à l'UE (même si l'on supprime le
passage à la ligne) : sa matrice a pour sujet un SN plein coindexé avec X.
Dans le corpus, les désignateurs coréférant avec X non intégrés apparaissent dans tous
les cas en collocation avec d’autres indices de clôture :
REPRISE DE X
Avec
Avec les
Selon E tous les
frontaux Selon E
60%
59%
43%
27%
15%
23%
25%
23%
18%
15%
9%
13%
8%
5%
5%
Autres indices en cooccurrence
Vm
Guillemets
Note
Temps
Alinéa
Chiffres
Expression C
IUE
Reprise de p
IC
Conditionnel
Titre
3%
0%
Aucun autre indice
Tableau 26. : Expressions coréférant avec le régime des selonE en collocation avec les autres indices de
clôture
Nb. : La première colonne de résultats (où les chiffres sont présentés dans l’ordre décroissant) concerne les
collocations observées dans les séquences impliquant les selonE frontaux, et la seconde les collocations recensées
dans toutes les séquences impliquant des selonE, quelle que soit leur position. Par exemple, le chiffre en haut et à
1
Voir 1.4.2.2.3..
307
gauche indique que 59% des expressions coréférant avec X rencontrés à la frontière des UE introduits par les
selonE initiaux sont sujets d’un V médiatif.
La donnée la plus frappante est que, suite aux selonE toutes positions confondues, 73%
d’entre eux sont sujets d’un V médiatif (Vm) ou régime d’un IUE21, selon les procédés bien
connus maintenant de "récupération" (582) et de "relance" (628) :
(582) (s189) [p Les dissidents de l'intérieur], selon Mgr Carlos Manuel de Cespedes i, [sont peu
crédibles : sur les cent quarante signataires de Concilio cubano (12), cent un avaient
demandé, en juin 1996, leur visa pour les Etats-Unis].
q Quant aux forces armées, Mgr de Cespedes i souligne que leur participation à la production
économique, depuis leur retour d'Angola, les rend plutôt populaires.
(12) Regroupement des dissidents dont la réunion nationale fut interdite en février 1996.
(628) (s97) Pour M. Primakov, il faudrait lier les deux problèmes: "Certains prétendent que
cela signifie un encouragement à l'agression. Mais pourquoi donc ne pas profiter de la
nouvelle conjoncture pour résoudre également le problème palestinien?" Sans la résolution de
ces problèmes, on ne peut pas, selon lui, créer une organisation de défense stratégique dans
la région.
Enfin, selon M. Primakov, il aurait fallu contraindre Washington à utiliser les six semaines
de délai entre l'adoption de la résolution 678 du Conseil de sécurité de l'ONU et le début de la
guerre pour mener des négociations diplomatiques actives avec l'Irak.
Si les "récupérations" (582) sont presque cinq fois plus représentées que les "relances"
(628), ces procédés ont pour vocation commune de compenser la présence d'indices de
fermeture de l'UE (ce qui ne signifie pas qu'ils étendent l'UE, au contraire). Dans (582), l'alinéa
aurait toutes les chances d'être appréhendé comme une marque de limitation d'univers,
d'autant plus qu'il se double de l'instanciation d'un nouveau thème (Quant aux forces armées).
Le rédacteur prévient la lecture erronée selon laquelle le contenu du second paragraphe
reflèterait sa propre opinion en précisant qu'il est encore question du point de vue de Mgr de
Cespedes. En (628), le rédacteur rapporte dans l'ensemble de l'extrait les positions de M.
Primakov, en usant de divers moyens (SP énonciatifs, Vm). L'UE1 introduit par Pour M.
Primakov (qu'il est difficile d'étendre au delà de la citation) est relancé par selon lui, qui
introduit un UE2, lui même relancé au moyen de l’IUE3 selon M. Primakov en raison du saut
de paragraphe et de l’IC organisationnel enfin.
Les rédacteurs ont aussi recours à ces procédés quand le circonstant est privé PCT
(capacité à porter sur plusieurs phrases), comme selon eux (les démocrates Hart, Aspin et
ceux de la DPC) dans (629), qui porte uniquement sur une proposition relative :
(629) (s201) Ayant posé ces principes, M. Hart, M. Aspin et la DPC i s'en prennent aux
républicains, [qui, selon eux i, n'ont pas su déployer de telles armes en nombre suffisant]. Les
démocrates i accusent l'actuelle administration d'avoir un faible pour les armes "exotiques"
1
Ce chiffre est obtenu en additionnant les 60% d'expressions sujets d'un Vm et les 13% d'expressions compléments d'un IUE2.
308
très coûteuses, et ils i affirment que le renforcement militaire réalisé depuis six ans se traduit
par des arsenaux (…) contenant des armes trop compliquées et peu fiables (…).
Cela explique probablement que les désignateurs coréférant avec X apparaissent
relativement moins souvent dans des expressions de récupération et de relance suite aux
selonE frontaux (qui disposent toujours de PCT) : 64 % des reprises de X sont sujets d'un Vm
ou regime d'un IUE2 quand le selonE est frontal1 (tandis que la proportion est, on l'a vu, de
73% avec les selonE dans toutes les positions). Cette proportion reste considérable.
Le tableau 27 ci-dessous montre que les SN pronominaux (Propers / indéf) et les SNpos
coréférant avec X apparaissent toujours aux frontières d'UE dans une expression de
"récupération" ou de "relance", avec une préférence pour les "récupérations" :
(630) Selon Pascale Ferran i (…),[p il ne faut pas céder à la démagogie des producteurs]. q
Elle i critique la scène de l'overdose dans Pulp Fiction (…) : "A bas la dérision, le second
degré qui vide de sens chaque objet filmé (…)." Le Monde diplomatique, août 96 : 25
Compléments d'un
IUE2
Sujets d'un V
médiatif
Total
63%
SNdéf
63%
11%
89%
100%
Propers
Expressions
25%
42%
Np
67%
coréférant
100%
SNpos
100%
avec X
100%
100%
Proindéf
60%
73%
Total
13%
Tableau 27. : Expressions coréférant avec le SN régi apparaissant comme compléments d’un introducteur
de cadre énonciatif ou comme sujets d’un verbe médiatif
Nb. : Le chiffre en haut et à droite, par exemple, indique que 63% des SN définis coréférant avec le régime d’un
selonE sont sujets d’un verbe médiatif.
Ces données permettent de considérer les expressions coréférant avec le régime des
selonE comme l’un des meilleurs indices de clôture des UE : les SN pleins suffisent à
indiquer la frontière de l’UE ; quant aux Pro, ils sont toujours associés à un Vm ou à un IUE2
(indices très fiables dans l’absolu) quand ils ne doivent pas être intégrés.
Reste à rendre compte des phénomènes.
4.4.2.4 Le problème de la reprise du régime de "selon"
M. Charolles 1987 relève à propos de
(631) Selon Max, Julie a gagné au loto. Il veut quitter son travail.
Que "la coréférence [de il] avec Max qui est pourtant un antécédent potentiel acceptable, n'est
pas possible, à moins que q ne soit hors de la portée de selon" (p. 258). L'auteur précise que
1
Ce chiffre est obtenu en additionnant la proportion de reprises de X cooccurrentes à un Vm, d'une part (59%) et à un IUE2
d'autre part (5%). Cf. tableau 26. Ci-dessus.
309
cette condition ne s'applique que quand l'anaphorique est sujet de q, et que, s'il a une autre
fonction, la portée du selonE ne s'arrête pas forcément à p. D'autre part, il impute
l'impossibilité de faire coréférer X et le sujet de q au fait qu'il y ait disjonction référentielle
entre X et le sujet de p. Cette disjonction s'expliquerait par des raisons structurales, tenant à
une infraction à la règle de c-commande mise au jour en grammaire générative.
Pour déterminer les situations dans lesquelles un SN coindexé avec X indique la
fermeture de l'UE, nous commencerons par établir les conditions de la reprise de X dans la
phrase. Nous verrons ensuite si les données phrastiques et textuelles peuvent être expliquées
dans le cadre de deux des principaux modèles rendant compte de l'anaphore : la théorie
syntaxique de S. Reinhart et le modèle sémantico-cognitif de K. Van Hoek.
a. La reprise de X dans la phrase
Dans cette section, nous nous poserons la question suivante : dans une phrase du
type [Selon SN1[SN2]p1]P1, à quelles conditions SN2 peut-il coréférer avec SN1 (à savoir
ce que nous appelons X dans ce travail) ? Théoriquement, plusieurs possibilités se
présentent à l'esprit :
SN1
SN plein
anaphorique
non anaphorique
SN pronominal
SN2
SN plein
anaphorique
non anaphorique
SN pronominal
Testons ces différentes possibilités1, en commençant par les cas où SN2 est plein.
Un SN2 plein sujet ou objet de p ne peut pas coréférer avec un SN1 plein (Np) :
(632) * Selon Marie i , la jeune fille i a vu un serpent.
(633) * Selon Marie i , le serpent a piqué la jeune fille i .
Il semble difficile, mais pas impossible, de coindexer un SN2 plein (Np) sujet de p avec un
SN1 pronominal :
(634) ? Selon elle i , Marie i a vu un serpent.
Un SN2 plein objet de p n'est pas susceptible de coréférer avec un SN1 pronominal :
1
On pourrait tester toutes les combinaisons, mais on se contentera pour la lisibilité du Np, du SNdéf et du Propers.
310
(635) * Selon elle i , un serpent a piqué Marie i .
Un SN2 plein peut coréférer avec un SN1 plein s'il appartient à un constituant de la phrase qui
n'est pas intégré dans l'UE (une "incision")1. Ainsi, en (636), le SN2 est sujet d'une
proposition relative appositive qu'on interprète, si l'on coindexe SN1 et SN2, comme un
commentaire de L :
(636) Selon Marie i , [le serpent], que la jeune fille i a vu ce matin, [était une vipère].
Aux mêmes conditions, la coréférence n'est pas tout à fait exclue quand le SN1 est un Pro,
mais elle est plus problématique :
(637) ? Selon elle i , [le serpent], que Marie i a vu ce matin, [était une vipère].
Envisageons maintenant les cas où le SN2 est un Propers. Un Propers en fonction sujet de
p peut à la rigueur être coindexé avec un Np comme SN1, mais passe mal :
(638) ? Selon Marie i , elle i a vu un serpent.
L'acceptabilité semble légèrement accrue quand le SN1 est un SN défini :
(639) ? Selon la jeune fille i , elle i a vu un serpent.
A l'inverse, le SN1 indéfini impose la disjonction référentielle :
(640) * Selon une voisine i , elle i a vu un serpent.
Un Propers accepte sans problème la coréférence avec un SN1 plein quand il occupe la fonction
objet de p ((641)) ou quand il fait partie d'un constituant subordonné ((642)). Dans cette
dernière situation ((642)), la coindexation permet l’intégration du constituant en question (ce
qui n’est pas le cas quand SN2 est un SN plein, cf. (636)) :
(641) Selon Marie i , un serpent l' i a piquée.
(642) Selon Marie i , le serpent qu'elle i a vu ce matin était une vipère.
Un Propers2, quelle que soit sa fonction, accepte la coréférence avec un Propers1 :
(643) Selon elle i , elle i a vu un serpent.
(644) Selon elle i , le serpent l' i a piquée.
(645) Selon elle i , le serpent, qu'elle i a vu ce matin, était une vipère.
Récapitulons. Il y a disjonction référentielle
-
quand SN1 et SN2 sont pleins, et que SN2 occupe une fonction argumentale de p ;
-
quand SN1 est pronominal et que SN2 est plein et est objet de la matrice ;
-
quand le SN1 est un SN indéfini et que SN2 est pronominal.
1
Les "incisions" ont été traitées en 3.3.2.. Cette notion renvoie aux situations dans lesquelles un constituant de P n'est pas
intégré dans l'UE. Quand ce constituant est propositionnel, il peut s'agir de propositions appositives ou d'incidentes.
311
La conjonction référentielle ne pose aucun problème
-
de SN plein à SN plein, quand SN2 figure dans un constituant qui n'est pas intégré
dans l'UE ;
-
quand SN1 est plein et quand SN2 est un Pro n'occupant pas la fonction sujet de p ;
-
de Propers à Propers.
Enfin, il est difficile de déterminer si la coréférence est possible ou non
-
entre un SN1 pronominal et un SN2 sujet de p ;
-
entre un SN1 pronominal et un SN2 plein figurant dans un constituant non intégré dans
l'UE ;
-
quand SN1 est un Np (ou un SNdéf ) et que SN2 est un Propers sujet de p.
Les jugements d'acceptabilité ci-dessus reposent sur l'intuition et sont de ce fait sujets
à discussion. Concernant particulièrement les cas jugés indécidables, à savoir (en laissant pour
l’instant de côté (639))
(634) ? Selon elle i , Marie i a vu un serpent.
(638) ? Selon Marie i , elle i a vu un serpent.
il est fort possible que certains locuteurs les tiennent pour tout à fait bien formés ou au
contraire entièrement impossibles. Le simple fait qu'ils suscitent des jugements variables
montre qu'ils posent problème, et laisse supposer que l'infraction qu'ils manifestent, si
infraction il y a, ne relève pas de celles qu'étudie la syntaxe. Dans la suite, nous tenterons
d'expliquer pourquoi certains usagers de la langue (dont nous faisons partie) ressentent une
gêne à la lecture de (634) et (638), en suivant deux pistes : la piste syntaxique, et la piste
sémantico-cognitive.
b. Les limites de l'approche syntaxique
Partons de (638) :
(638) ? Selon Marie i , elle i a vu un serpent.
Si l'on décide de flanquer (638) d'une astérisque, et pas d'un point d'interrogation, il est tentant
d'en rendre compte en termes syntaxiques. C'est, on l'a dit, la position de M. Charolles 1987,
qui voit dans les énoncés de ce type une contravention à la règle de c-commande ("constituent
command"), selon laquelle un anaphorique ne peut pas c-commander son antécédent (T.
Reinhart 1976, 1981, 1883 et 1986). La définition de la règle de c-commande a connu
312
plusieurs versions successives. La version dite "étendue" (qui, on le verra, a fait l'objet
d'amendements ultérieurs) est la suivante1 :
" Un nœud A c-commande un nœud B si
a) A ne domine pas B et inversement, et si
b) SOIT (i) : le premier nœud à ramifications qui domine A domine B
SOIT (ii) : le premier nœud à ramifications qui domine A est lui-même
immédiatement dominé par un nœud A', de même type catégoriel que A et qui domine
B." (A. Zribi-Hertz 1996 : 59, d'après T. Reinhart 1983 : 41)
La représentation structurale de (638),
(638a)
S'
COMP
S
SN
SV
PP
SN
Pro
Selon Marie
elle
a vu un serpent
montre en effet que cet énoncé enfreint cette règle. Elle c-commandant Marie (puisque le
premier nœud branché qui domine elle, à savoir S, est immédiatement dominé par un nœud de
même nature, S', qui domine Marie), la règle de c-commande prévoit que le Pro ne peut
coréférer avec le Np.
La première difficulté de cette analyse est que la théorie syntaxique en est venue à
représenter des énoncés comme (638) d'une façon différente de (638a). Admettant le
contraste, mis en évidence par R. Jackendoff (1975), entre (646a) et (b)
(646) a. * Sur cette photo de Marie, elle a fait une tache.
b. Sur cette photo de Marie, elle monte à cheval.
T. Reinhart constate que le SP détaché est un complément du syntagme verbal en (a), tandis
que c'est un complément de la phrase en (b). Elle en tire l'hypothèse que i) un Pro sujet ccommande un SN situé dans un SP détaché seulement si ce SP est un complément du groupe
verbal (a), et ii) pas s'il s'agit d'un circonstant de phrase (b). La représentation (638a) est alors
conservée pour les cas (a), et une autre représentation, faisant intervenir un nœud dominant S
et distinct de S', appelé EP ("expression phrase"), est proposée pour les cas (b). Dans cette
1
Précisons qu'un nœud à ramifications est un nœud qui en domine (au moins) deux autres au sein d'un arbre, et que deux
nœuds sont de même catégorie s'ils représentent deux niveaux d'un même constituant.
313
représentation, le Np n'est plus c-commandé par le Pro, ce qui rétablit la possibilité de
coréférence.
Or, compte tenu du fait que les SP énonciatifs sont des constituants extra-prédicatifs,
(638) tombe sous ii), et il devrait y avoir conjonction référentielle en (638). Cet amendement
de la théorie rend caduque l'explication de M. Charolles (1987). Mais il ne permet pas
d'expliquer pourquoi (638), contrairement à (646b), peut susciter un point d'interrogation.
Cette remarque vaut aussi pour les développements ultérieurs de l'analyse structurale
des circonstants. L'analyse adoptée par T. Reinhart ne couvrant pas un certain nombre de
données, J. Guéron (1979) la raffine en postulant une distinction entre circonstants frontaux
topicaux / focaux qui englobe la distinction de T. Reinhart entre circonstants de phrase / de
VP. Elle avance l'hypothèse qu'il existe deux niveaux de description des phrases, également
susceptibles d'une représentation formelle : celui de la structure en constituants ou structure
syntaxique (dit "Structure-s") et celui de l'interprétation (dit "Forme Logique"). La forme
logique correspond à la répartition interprétative des constituants en topique et focus. En
forme logique, un circonstant de phrase serait toujours un topique, occupant de ce fait la
position frontale, tandis qu'un circonstant de VP serait toujours un focus, figurant de ce fait à
droite de la représentation. Les faits de conjonction ou de disjonction référentielle
procéderaient alors d'une identité, ou au contraire d'une distorsion entre la Structure-s et la
Forme Logique, en vertu de la contrainte de précédence en forme logique selon laquelle en
Forme Logique, un anaphorique ne peut jamais précéder son antécédent. En effet,
suivant ce raisonnement, si un antécédent focal précède son anaphorique en Structure-s, il suit
son anaphorique en Forme Logique, puisque dans cette représentation, le constituant focal est
à droite. La règle prédit la disjonction référentielle en (646a). A l'inverse, si un antécédent
topical précède son anaphorique en Structure-s, il le précède également en Forme Logique,
puisque dans cette représentation, le constituant topical est à gauche.
Sauf à considérer que les SP énonciatifs sont des "circonstants de VP", ce qui paraît
difficile à soutenir, la règle de précédence en Forme Logique prévoit donc la conjonction
référentielle dans (638), comme dans (646b). On constate que ces analyses sont peu
opératoires concernant (638).
La principale difficulté est en effet que la coréférence en (638) n'est ni mal-formée ni
bien-formée de l'avis de tous. M. Charolles 1987 reconnaît d'ailleurs que la disjonction
314
référentielle n'est pas absolue dans les énoncés de ce type. Il explique que la règle de ccommande peut ne pas être appliquée quand le Pro est focalisé, comme ce serait le cas dans
(647) :
(647) Il n'y a pas moyen de savoir si Max a gagné au loto : selon Jean, il a gagné, selon
Marie et Paul, il a perdu, et selon Max, il a gagné.
qu'il propose de représenter en rattachant le Pro accentué à un nœud "topic" :
(647)
S'
COMP
S
TOPIC
SP
SV
SN
SN
Pro
Cependant, on a vu que le perfectionnement apporté par T. Reinhart à la règle de c-commande
concernant les SP de phrase prédit la possibilité de conjonction référentielle dans tous les cas
du type (638), sans que la focalisation sur le Pro soit nécessaire pour cela. Faut-il alors
considérer que pour une raison qui resterait à déterminer, les SP énonciatifs réagissent comme
des compléments du prédicat, et que la règle de c-commande dans la version qu'exploite M.
Charolles leur est plus adaptée ?
En tout cas, la règle de c-commande, quelle que soit sa version, ne rend pas
compte de la difficulté de (634) (au mois pour une partie des locuteurs), qu'on opposera à la
parfaite acceptabilité de (648) et (649) :
(634) ? Selon elle i , Marie i a vu un serpent.
(648) Près d'elle i , Marie i a vu un serpent.
(649) Sur cette photo d'elle i , Marie i attrape un serpent.
M. Charolles 1987 accepte pour sa part (634), ce qui lui permet de confirmer la règle de ccommande étendue. En effet, cette règle prévoit la possibilité de conjonction référentielle
dans (634) comme dans (648) et (649), puisque dans ces trois exemples, le Pro ne ccommande pas le Np. Dans la représentation préconisée par cette version de la théorie, le
premier nœud à branches dominant elle, PP, est immédiatement dominé par un nœud COMP
d'un type catégoriel différent de PP, et qui ne domine pas Marie :
315
(634a-648a-649a)
S'
COMP
S
NP
VP
PP
SN
Selon elle
Marie
a vu un serpent
Près d'elle
Marie
a vu un serpent
Sur cette photo d'elle
Marie
attrape un serpent
Pourtant, on doit admettre que (634) peut susciter des réserves, ce qui n'est pas le cas de (648)
et (649).
Certes, les modifications apportées par la suite à la règle de c-commande ont permis
de départager les cas du type (649) et (634), où le SP est un complément de phrase, des cas du
type (648), où il s'agit d'un complément de VP. Or, même selon la nouvelle représentation
préconisée pour les compléments de phrase, où le nœud PP est dominé par un nœud EP, la
coréférence devrait être possible. En effet, le Pro ne c-commande pas non plus le Np dans cet
arbre, puisque le nœud à ramifications dominant elle, PP, est immédiatement dominé par un
nœud d'une autre catégorie que PP, EP :
(634b)-(649b)
EP
PP
S'
Comp
S
NP
VP
NP
Selon elle
Marie
a vu un serpent
Sur cette photo d'elle
Marie
attrape un serpent
La règle tenant compte de la spécificité des compléments de phrase couvre bien (649), mais
pas (634).
Il faut donc reconnaître que la règle de c-commande, quelle que soit sa version, ne
permet de rendre compte de façon satisfaisante, ni de (638) (Selon Marie, elle a vu un
serpent), qui n'impose pas aussi radicalement la disjonction référentielle qu'il le faudrait, ni de
(634), qui n'autorise pas la conjonction référentielle d'une manière aussi évidente qu'on s'y
attendrait.
316
c. L'approche sémantico-cognitive de K. Van Hoek
Dans le cadre de la grammaire cognitive de R. Langacker 1987, K. Van Hoek 1995
propose une explication sémantico-cognitive des contraintes pesant sur la coréférence, en
considérant que les jugements d'inacceptabilité ou de disjonction référentielle reposent sur
l'incompatibilité sémantique entre un SN et son contexte. Partant de la théorie de
l'accessibilité1, selon laquelle les différentes catégories de SN sont utilisés pour signaler
l'accessibilité de leurs référents dans un contexte donné (M. Ariel 1988, 1990, T. Givon 1989,
G. Ward et al. 1991, J. Gundel et al. 1993), elle définit le contexte en termes de points de
référence conceptuelle ("conceptual reference points")2. Les points de référence sont des
éléments proéminents dans le discours qui servent à installer les contextes relativement
auxquels les éléments entrant dans leur domaine ("dominion") sont interprétés. Le domaine
d'un point de référence correspond donc aux éléments interprétés en fonction de leur
association avec ce point de référence.
L'organisation des points de référence est définie par les principes suivants (d'après K.
Van Hoek 1995 : 320) :
-
Un SN R a tendance à être interprété comme un point de référence pour un SN N s'il est plus
"proéminent" que N, ou s'il apparaît avant N. Un SN est "proéminent" quand il assume le rôle
de "figure" dans une relation : le sujet est la figure du procès, l'objet direct la figure des
compléments du verbe, la tête d'un SN doté d'expansions la figure du SN, etc.. Le facteur de
l'ordre d'apparition, jugé faible, est supposé intervenir surtout quand R et N sont faiblement
interconnectés, donc entre autres, quand R figure dans un circonstant de phrase préfixé.
-
Un SN N tend à être interprété comme appartenant au domaine d'un point de référence R si N
est "conceptuellement connecté" avec R. La "connectivité sémantique" est plus ou moins forte
selon la présence ou absence de relations sémantiques explicites, se manifestant notamment
dans la présence ou absence de relations syntaxiques. La connectivité est forte entre les divers
arguments du verbe, et elle est faible entre un circonstant de phrase et le reste de la phrase.
K. Van Hoek formule la contrainte pesant sur une relation de coréférence impliquant un SN
plein comme suit :
"Un SN plein (Np ou description) ne peut pas apparaître dans le domaine d'un point de
référence correspondant (i.e. coréférentiel) dans la mesure où cela entrerait en conflit avec le
fait qu'un SN plein est un marqueur de faible accessibilité." (ibid. : 314 ; notre traduction)
Après cette rapide présentation du cadre théorique de ses travaux, voyons comment K.
van Hoek traite les problèmes de coréférence impliquant des SP. Au sein des "modifieurs"
1
2
Dont il a déjà été question en 4.4.1.
Notion qu'elle emprunte à R. Langacker 1993.
317
(qu'elle oppose aux "compléments"1), K. Van Hoek distingue entre les modifieurs internes au
procès ("process-internal modifiers") et les modifieurs externes au procès ("proces-external
modifiers"). Cette distinction est présentée comme recouvrant l'opposition syntaxique entre
circonstant du groupe verbal et circonstant de phrase, mais elle est justifiée en termes
sémantiques. La différence entre les deux énoncés réunis sous (650)
(650) a. Tracy monte à cheval sur la plage.
b. Tracy monte à cheval sur cette photographie.
réside, explique K. van Hoek, en ceci que, en (a), le modifieur participe, de façon interne, à la
façon de concevoir l'événement, tandis qu'en (b), il introduit la notion de la photographie
comme une "adresse" ("address") conceptuelle au sein de laquelle la proposition entière est
enchâssée2.
Les "modifieurs externes" comprennent notamment les constructeurs d'espaces
mentaux de G. Fauconnier (1985) et "les modifieurs qui renvoient l'ensemble de la
proposition à un discours plus large" (p. 326). On supposera donc, même si K. van Hoek n'en
traite pas explicitement dans l'article auquel nous nous référons (ne serait-ce que parce qu'elle
travaille sur l'anglais), que les selonE ressortent de cette dernière catégorie3.
Les "modifieurs externes" étant faiblement interconnectés avec le sujet de la
proposition (qui est un point de référence pour tous les éléments entrant dans son domaine),
ils peuvent, explique K. van Hoek, échapper au domaine de celui-ci lorsqu'ils sont frontaux,
puisque l'ordre d'apparition joue un rôle important dans les configurations caractérisées par
une faible connectivité. Cette analyse permet en effet de rendre compte de
(651) Dans le dernier film de Kathleen Turner i , elle i tombe amoureuse de Tom Cruise.
produit par l'auteur, mais elle achoppe du même coup sur (638) qui devrait, comme (651),
permettre la coréférence :
(638) ? Selon Marie i , elle i a vu un serpent.
Quant aux cas du type (634)
(634) ? Selon elle i , Marie i a vu un serpent.
ils ne sont pas évoqués. Toutefois, il est possible de déduire des bases dont on dispose pour
l'instant que le modèle développé par K. van Hoek prévoit la possibilité de conjonction
1
Les "compléments" sont des éléments autonomes qui ont pour tête des entités dépendantes de ces compléments (dans sur la
table, sur dépend de la table, qui est autonome : la table est un "complément"), tandis que les "modifieurs" sont des éléments
dépendants de leurs têtes, qui sont des entités autonomes (dans la tasse sur la table, sur la table dépend de la tasse, qui est
autonome : sur la table est un "modifieur").
2 Cette opposition correspond donc plutôt à l'opposition sémantique de C. Guimier entre constituants endophrastiques
("internal") / exophrastique ("external"). Cf. introduction de deuxième partie.
3
On peut se demander pourquoi "les modifieurs qui renvoient l'ensemble de la proposition à un discours plus large" ne sont
pas inclus dans la catégorie des constructeurs d'espaces mentaux, comme ils le sont chez G. Fauconnier 1984.
318
référentielle en (634) : si le modifieur externe "peut" échapper au domaine du sujet, il ne le
"doit" pas nécessairement, et un SN situé dans le modifieur peut être interprété comme interne
au domaine du sujet, donc être une cataphore du sujet. En tout cas, dans l'un des exemples
présentés par K. Van Hoek pour illustrer le fait que lorsque le sujet inaugure la phrase, il
englobe dans son domaine tout ce qui le suit (y compris un modifieur externe)
(652) Rosa i monte à cheval dans cette photo que Ben a fait d'elle i .
le fait de préposer le modifieur externe permet la cataphore :
(652') Dans cette photo que Ben a fait d'elle i , Rosa i monte à cheval.
On notera d'ailleurs que
(634") ? Marie i a vu un serpent, selon elle i .
n'est guère plus heureux que (634), à moins de mettre selon elle entre parenthèses, tandis que
(652) ne pose aucun problème.
Pas plus que la théorie syntaxique de T. Reinhart, la théorie sémantico-cognitive de K.
van Hoek ne semble permettre d'élucider le problème que posent (638) et (634). La validité
générale de ces théories, qui couvrent un très grand nombre de phénomènes, ne pouvant pas
être en cause, on est en droit de supposer que l'explication est propre aux selonE, ou à un
certain nombre de constituants apparentés.
d. Une explication entrant dans le cadre du modèle sémantico-cognitif de K. van Hoek
Si l'on prend en compte l'ensemble des situations inventoriées en début de cette partie,
le point le plus évident est que le X de selon X, quelle que soit sa catégorie grammaticale,
peut difficilement coréférer avec le sujet de p. Cette donnée, on l'a vu, n'est couverte ni par les
modèles syntaxiques, ni par les modèles sémantico-cognitifs existants. Et pour cause : elle
n'est justiciable, comme nous allons le montrer, ni du statut syntaxique (extra-prédicatif), ni
du statut sémantique (exophrastique) des selonE dans la phrase, mais seulement de la valeur
sémantique de selon énonciatif. Nous avons proposé sous 1.4.1.3.2. la description suivante de
ce que nous avons appelé les valeurs médiatives de second niveau des selonE :
"en indexant un énoncé avec un selonE, on indique que le référent de X (…) s'est investi
intellectuellement (rationnellement) dans la création de p (une opinion ou un savoir), qu'il
ne l'a pas empruntée ou inventée, mais qu'il l'a inférée d'indices "objectifs" du sujet traité,
ou reconnus intersubjectivement comme tels."
Cette description permet, à notre avis, d'expliquer le point d'interrogation à
(638) ? Selon Marie i, elle i a vu un serpent.
319
Dans cet exemple, elle n'est pas seulement le sujet, mais aussi le thème de p, ce dont traite p.
Le problème ne tient pas proprement au fait que le sujet de p coréfère avec X, mais plutôt au
fait que le thème de p soit aussi la personne désignée comme le siège d'un raisonnement
intellectuel fondé sur des indices objectifs. Pour qu'une telle construction fonctionne, il
faudrait qu'un sujet soit capable de se voir lui-même de l'extérieur comme une chose sur
laquelle on peut appliquer un tel raisonnement. Cela n'est pas tout à fait impossible (on le
verra plus loin), mais suppose un contexte et un type de prédication particuliers, ce qui
explique le caractère mitigé du jugement porté sur (638). Partant de ces considérations, on
peut conjecturer que l'anaphorisation de X n'est naturelle que si l'anaphorique n'est pas
le thème de la phrase, et que cette restriction est justiciable des valeurs médiatives
secondaires des selonE.
Un certain nombre de données étayent ces hypothèses. Ainsi, on notera que
(638a) ? Marie i juge qu'elle i a vu un serpent.
(638b) ? Selon moi, j'ai vu un serpent.
ne sont guère plus heureux que (638). Le manque de naturel de (638a) ne relève pas de la
violation d'une règle syntaxique (Marie i dit qu'elle i a vu un serpent est parfaitement bien
formé), mais du fait que juger que présente des valeurs médiatives proches de celles des
selonE1. (638b) montre que la difficulté persiste même en l'absence de relation anaphorique
entre X et le thème de p2.
D'autre part, la difficulté est amenuisée si l'on remplace Marie, dans (638), par un SN
renvoyant aux dires de Marie
(638c) Selon le témoignage de Marie i, elle i a vu un serpent.
parce qu'alors, même si Marie est toujours présentée comme le siège du raisonnement, p n'est
pas empruntée à Marie, mais à ses paroles.
Ensuite, (641) et (642) (produits en commençant), auxquels on ajoutera (653)
(641) Selon Marie i , un serpent l' i a piquée.
(642) Selon Marie i , le serpent qu'elle i a vu ce matin était une vipère.
(653) Selon Marie i , son i serpent est plus gros que celui du zoo.
confirment que la difficulté d'anaphoriser un SN1 plein ne concerne que le thème de p. En
(653), l'adjectif possessif son fait certes partie du thème de p, mais n'est pas ce thème même.
1
2
On l'a vu en 1.4.1.3.2..
Puisque je, comme déictique, n'est pas saturé relativement au cotexte mais à la situation d'énonciation.
320
Enfin, notre explication couvre le phénomène remarqué par M. Charolles 1987 (cf.
plus haut), à savoir que la focalisation sur le Pro favorise la lecture coréférentielle dans un
énoncé du type (638). Ainsi, dans :
(654) Selon Jean, Max a vu un serpent. Mais selon Marie i, elle i a vu un serpent.
il est possible de coindexer Marie et elle si le Pro est accentué. L'opération de focalisation, on
le sait, a pour fonction de marquer que l'élément focalisé est le propos de la phrase. On notera
que (654) gagne encore en naturel si le Pro est clivé (ce qui rend la focalisation plus
manifeste) :
(654') Selon Jean, Max a vu un serpent. Mais selon Marie i, c'est elle i qui a vu un serpent.
Notre analyse permet de rendre compte de l'ensemble des données ci-dessus. Elle a
aussi l'avantage de ne pas prédire une disjonction référentielle absolue entre la tête de SN1 et
un SN2 thématique. En effet, on peut trouver des emplois de selon qui font fi de ses valeurs
médiatives de second niveau (ayant trait à la façon dont le référent de X a créé p), et ne
conservent que la valeur d'emprunt de p par L (valeur médiative de premier niveau). Peut-être
est-ce le cas en (655) :
(655) Quand ils sont sortis, selon Arlette, elle a fort bien vu, de dos, un homme d'âge moyen,
large d'épaules, pas grand, avec des cheveux gris. Simenon, Maigret au Picratt's, Presses de la Cité,
1951 : 55, cité par D. Coltier 2000 : 88
Il faut reconnaître que cet extrait, cité par D. Coltier (2000) sans son cotexte, ne permet pas
d'affirmer que le pronom elle coréfère avec le Np Arlette : il peut très bien renvoyer à un autre
référent, introduit auparavant. Toutefois, la première interprétation qui vient à l'esprit, comme
le souligne D. Coltier, est l'interprétatio