genres rédactionnels et appréhension de l`événement

genres rédactionnels et appréhension de l`événement
GENRES RÉDACTIONNELS
ET APPRÉHENSION
DE L’ÉVÉNEMENT MÉDIATIQUE
Vers un déclin des « modes configurants » ?
Guy LOCHARD
© Réseaux n° 76 CNET - 1996
83
S
i les questions des facteurs d’émergence (1) et des modes de description des « événements médiatiques »
(2) ont été l’objet de réflexions fertiles
dans le champ philosophique et des
sciences sociales, elles n’en ont pas moins
été présentes depuis une vingtaine d’années, quoique de façon plus oblique, dans
des interrogations relevant des sciences du
langage. Questionnant indirectement les
présupposés de l’idéologie « positiviste »
qui préside aux représentations de pratiques des acteurs professionnels de l’information, une ligne de travaux s’est affirmée dans ce secteur de recherche en
déconstruisant les procédures de « mise en
scène du réel » déployées par le discours
informatif.
Instrument de sémiotisation, le langage
est désigné dans ces travaux, non pas
comme un moyen de « représentation »,
mais bien comme un opérateur de reconstruction du monde impliquant des opérations articulées de « mise en langue » et de
« mise en discours » (3). Perçu par le sens
commun comme un « donné », s’imposant
à des journalistes se campant dans des postures de purs « rapporteurs », l’événement
peut être ainsi analysé comme un
« construit » résultant d’un processus
d’auto-référentialisation du discours informatif dans lequel certains médias tendent à
s’ériger en référent ultime (4).
Parallèlement à ces recherches s’est
développée, dans le secteur de la « linguistique appliquée », une autre filiation de
recherche sur le « discours de presse ». La
première étape de ces travaux s’est caractérisée par un intérêt suivi pour les différentes modalités énonciatives régissant la
parole informative puis par une attention
non moins soutenue pour les différentes
formes d’intégration du « discours rapporté » (5).
Ces recherches ont ouvert une réflexion
sur les contraintes discursives qui orientent
la production journalistique et notamment
sur celles liées aux « genres » dans lesquels tout sujet informant est conduit à
s’inscrire (6). Abordée sur le versant de la
production (intervention de normes représentationnelles codifiées dans les manuels
de formation professionnelle) (7), cette
question a été également posée, mais plus
rarement, à partir des « produits textuels »,
(1) Notamment par Gay Tuchman, TUCHMAN, 1978.
(2) DE FORNEL, 1993.
(3) CHARAUDEAU, 1992. CHARAUDEAU, 1995.
(4) VERON, 1981.
(5) MOUILLAUD et TÉTU, 1989.
(6) Catherine Kerbrat-Orecchioni fait ainsi remarquer qu’: « Il est inexact de se représenter l’émetteur comme
quelqu’un qui pour confectionner son message choisit librement tel ou tel item lexical, telle ou telle structure syntaxique... des contraintes supplémentaires apparaissent qui fonctionnent comme autant de filtres limitant les possibilités de choix (et orientant symétriquement l’activité de décodage), filtres qui relèvent de deux sortes de
facteurs :
1° les conditions concrètes de la communication,
2° les caractères thématiques et rhétoriques du discours, c’est-à-dire en gros les contraintes de “genre”. »
KERBRAT-ORECCHIONI, 1980, p. 170.
(7) BAUTIER, 1985.
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à travers des analyses entreprises dans une
perspective socio-sémiotique (8) ou encore
socio-discursive.
Un processus de
diversification
Ce type d’approche invite ainsi à aborder la production de l’information médiatique comme un jeu langagier à visée d’influence associant dans une relation
interactionnelle des partenaires de communication reliés par un contrat spécifique
(9). L’examen de celui-ci et des actes de
langage correspondants souligne que les
instances de production de l’information
ne se bornent pas, selon une représentation
fonctionnelle, à faire-partager un savoir
factuel et explicatif provisoirement détenu.
Placées en permanence dans des situations
de concurrence, elles sont conduites à
déployer des manœuvres de captation de
destinataires aux contours de plus en plus
indiscernables, agis tout autant par un
désir de satisfaction de leurs affects que
par un désir de connaissance.
C’est cette contradiction, souvent refoulée mais inhérente au contrat d’information, qui est au principe, avec l’essor de la
presse populaire dans la deuxième moitié
du XIX e siècle, du développement des
diverses formes de mise en scène de l’information (traitements graphiques, illustrations, etc.) et notamment d’un processus de
diversification des écritures de presse. Traduisant le projet, dans les imaginaires professionnels, d’accroître l’accessibilité de
produits culturels visant un public élargi,
différents « genres rédactionnels » (10) se
dégagent progressivement en se soumettant
à un processus de formalisation, rigidifié
au XXe siècle par la mise en place de cur-
sus de formation professionnelle.
Analysée le plus souvent (11) sous l’angle
des jeux d’intertextualité avec la littérature,
la constitution de l’écriture de presse en
« genres rédactionnels » représente une
forme de réponse à la multiplication des
rôles qui s’impose à la profession avec
l’éclatement progressif de la presse en supports à publics spécifiques (presse populaire/presse de référence/presse spécialisée).
Cantonné dans la triple posture de nouvelliste, de courriériste et de polémiste dans
une presse d’opinion élitiste jusqu’au
XIXe siècle, le journaliste est progressivement conduit à endosser d’autres rôles pour
gagner et conserver la confiance d’un nouveau type de lecteur porteur d’autres attentes.
Narrateur direct de faits à travers le
« reportage », il s’affirme également
comme un analyste à travers des types
d’articles aux tonalités plus savantes (12).
Autant de rôles qui mettent de plus en plus
en jeu la crédibilité de cet acteur social,
que sa position institutionnelle (renforcée
au début du XXe siècle par des attributs
symboliques comme la carte de presse) ne
préserve pas d’une « mise en soupçon ».
Renouvelées et davantage codifiées, ces
diverses formes de l’écriture journalistique
sont venues ainsi enrichir et complexifier
les jeux et enjeux d’influence qui sous-tendent la communication journalistique.
Ces acquis théoriques complémentaires
invitent à notre sens :
– à développer des tentatives plus systématiques de définition théorique et de description
de l’organisation discursive de ces formes institutionnalisées de parole informative,
– à examiner comment celles-ci peuvent
jouer comme des facteurs d’appréhension
différenciée des données factuelles érigées
au statut d’événements par les appareils
(8) Voir entre autres :
Le numéro 28 de Langue française, Textes et discours non littéraires, Paris, Larousse, décembre 1975, et plus récemment
IMBERT, 1988 ; CHARAUDEAU, 1988 ; BOYER, 1988.
(9) CHARAUDEAU, 1994.
(10) Voir à ce propos le chapitre « Naissance des quotidiens à grand tirage » de l’ouvrage de Michael Palmer,
PALMER, 1983.
(11) Encore récemment l’étude de Thomas Ferenczi, L’Invention du journalisme, FERENCZI, 1994.
(12) On peut lire une intéressante synthèse historique de ce processus de diversification de l’écriture de presse
dans un ouvrage (édité uniquement en catalan à ce jour) de LLorenc Gomis,
GOMIS, 1989.
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informatifs,
– à observer les mouvements de transformation et de redistribution de ces cadres
d’écriture professionnelle, sous l’angle,
plus ouvert, des mutations de la temporalité médiatique (13).
Des artefacts
Abordées sous l’éclairage d’un modèle
socio-communicatif (14), ces formes
d’écriture journalistique se présentent
comme des « types textuels » ou des
« formes textuelles » correspondant à différentes « visées communicatives » (15).
C’est bien en effet, dans cette perspective,
ce critère « d’orientation pragmatique »
macro-textuel qui est déterminant pour
leur classification et non leur réalisation
textuelle effective qui apparaît très hétérogène (16) à l’examen, contrairement à ce
que donnent à penser les manuels de formation qui concluent le plus souvent à une
étanchéité entre les catégories distinguées.
On observe ainsi que, s’il s’appuie logiquement et de façon dominante sur le
« narratif », le reportage en tant que récit
n’exclut nullement la convocation du
« mode argumentatif » désigné dans les
discours normatifs de la profession comme
spécifique de « l’analyse » ou de « l’éditorial ». Tout comme, à l’inverse, ce dernier
genre peut comporter, pour appuyer un processus de persuasion, des éléments descriptifs ou narratifs. « Genres historiques » plutôt que « genres théoriques » (17), ces
types de textes correspondent donc bien,
comme le remarque Catherine KerbratOrecchioni, à « un artefact, un objet
construit par abstraction généralisante, à
partir de ces objets empiriques que sont les
textes, qui ne sont jamais que des représentants impurs de tel ou tel genre » (18).
Structuration sémantique
et mécanique discursive
Combinant à des fins stratégiques différents « modes d’organisation du discours »
(19), ces formes textuelles ritualisées revêtent une fonction essentielle dans la communication journalistique en tant que lieux
de structuration et de réalisation des différents sous-contrats subsumés par le contrat
général d’information (20). Il s’agit là
d’opérateurs d’autant plus efficaces qu’ils
peuvent s’appuyer, pour l’établissement de
ces contrats avec le destinataire, sur des
procédures d’affichage générique (typographies différenciées ou annonce explicite du genre).
Ces patrons d’écriture informative sont
ainsi impliqués dans ce processus « d’individuation » (21) des événements qui
(13) Une option de travail qui correspond à celle exposée par Marc Lints lorsqu’il avance que « la temporalité
médiatique doit être analysée en fonction des types... et des supports » dans un article dont nous avons pris
connaissance à la fin de la rédaction de celui-ci.
LINTS, 1995.
(14) Celui du Centre d’Analyse du discours (Université Paris XII – Université Paris III).
(15) CHARAUDEAU, 1993 (2).
(16) L’approche exposée ici est convergente avec celle de Jean-Michel Adam qui conclut également à la suite de
Bakhtine à « l’hétérogénéité compositionnelle des énoncés ».
ADAM, 1994.
Elle rejoint également, du moins sur ce point, celle développée dans un travail plus spécialisée par Manca Kosir.
Ce chercheur yougoslave affirme que le critère à mobiliser pour la classification des textes journalistiques doit
être la « fonction textuelle », « fonction prédominante du texte (déterminant) les autres composantes et garantissant la totalité de la structure ».
KOSIR, 1988, p. 357 (traduction de l’auteur).
(17) Selon la distinction opérée par Tzvetan TODOROV, 1978.
(18) ORECCHIONI, 1980.
(19) Pour une présentation détaillée voir CHARAUDEAU, 1993 (2).
(20) CHARAUDEAU, 1994.
(21) Ainsi défini par Louis Quéré : « Par individuation, nous entendons la constitution d’une individualité dans
ses deux principales dimensions : unité distincte, pourvue d’une identité (au sens d’une réponse généralisée et
stabilisée « à toutes fins pratiques » à la question : qu’est-il arrivé ? que s’est-il passé ?) ; signification intersubjective (ce qui s’est passé en tant qu’il est tel ou tel, revêt telle signification valant pour tous). »
QUÉRÉ, 1991, p. 274.
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« passe, comme le fait remarquer Louis
Quéré (22), par la schématisation d’un
divers hétérogène sous une totalité intelligible et par son affiliation à “un contexte
de description” ». Développée par Paul
Ricœur, cette notion fait référence à « l’ensemble des médiations symboliques qui
interviennent comme des “interprétants
internes” des actions des événements, des
objets, etc. : des règles, des normes, des
jeux de langage, des critères de discrimination et d’évaluation.... » (23).
Les travaux entrepris sous l’égide de
l’herméneutique philosophique ont surtout
insisté sur le processus de « structuration
sémantique » qui préside à la mise en perspective de tout événement. Ce faisant, ils
nous semblent avoir minoré le fait que ce
processus interprétatif se voit également
conditionné par l’intervention croisée des
« mécaniques discursives » qui caractérisent les différents types textuels mobilisés
par les instances d’information.
Ce serait donc le rôle de l’analyse du
discours relevant du même « perspectivisme linguistique » sur l’événement
médiatique, que de décrire plus systématiquement la composition discursive de ces
formats d’énonciation journalistique. Non
pas en adoptant une posture d’analyse
repliée sur des critères de « clôture structurale » des énoncés examinés, mais en développant une démarche « socio-discursive »
qui, par une réinscription dans leur cadre
interactionnel, poserait ceux-ci comme des
« interprétants externes » de l’événement
en invitant, à partir d’observations empiriques, à des démarches d’évaluation de
leurs enjeux communicationnels.
Des prototypes textuels
Pour engager ce type d’analyse, il
importe cependant, à titre de préalable, de
redéfinir et de reclassifier ces cadres de
scription journalistique en tant que « pro-
(22) QUÉRÉ, 1994.
(23) QUÉRÉ, 1994, p. 16.
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totypes textuels ».
Une visée informative
Point d’ancrage de la visée « informative, le genre “dépêche” réalise l’idéal fondateur de l’activité journalistique : celui de
transmission de Savoir. Modèle matriciel
d’autres types d’énoncés dérivés comme la
“brève”, le “file” ou encore la “mouture”,
ce patron d’écriture très codifié pose l’acte
informatif comme purement transactionnel : une opération de rééquilibrage de
savoir au profit d’un destinataire porté par
une demande encyclopédique. Correspondant à la figure fondatrice du journaliste
(la jubilation du détenteur de scoop), il
campe celui-ci dans un rôle de rapporteur,
un messager délégué par une collectivité
publique à la Quête et à la transmission de
données factuelles nécessaires au bien-être
individuel et collectif.
Caractérisés par un comportement
“délocutif”, la dépêche et les genres dérivés se présentent sous les atours d’un message purement “référentiel” présupposant,
grâce à un statut instrumental du langage,
la possibilité d’accéder directement au réel.
Se donnant comme un lieu “transparent”
de restitution de données phénoménales,
ils se caractérisent par une combinaison :
– du mode d’organisation descriptif
(identification, qualification, localisation,
temporalisation des actants et des actions)
et
– du mode narratif (mise en place et
articulation de séquences d’actions),
le premier tendant à prendre le pas sur le
second.
L’observation de l’organisation discursive de ce type d’énoncés révèle que le
crédit de confiance dont dispose la parole
“agencière” ne la dispense nullement de
tout un travail de recherche d’effets de crédibilité (“sourçage”, indication codifiée
des niveaux de fiabilité de l’information).
Relève également de cette première
visée communicationnelle, le “reportage”.
Longtemps forme majeure du journalisme
contemporain, cette forme textuelle
engage cependant ce type de parole sociale
dans un processus de questionnement de sa
légitimité originelle identifiée au rôle de
messager. Le locuteur s’y pose en effet
explicitement comme un témoin, dès lors
sujet à caution. S’introduit à son encontre
une mise en soupçon (de relativité d’un
regard posé comme partiel, d’une subjectivité plus ou moins explicite) l’engageant
progressivement dans un jeu rééquilibrant
de crédibilité qui se traduit par l’accentuation d’effets “d’authentification” (description des lieux, production de témoignages
de personnes identifiées, etc.).
Ces stratégies de probation de “l’avoirété-là” sont également présentes dans le
genre apparenté qu’est “l’enquête”. Se
démarquant du reporter par le bénéfice présupposé que représente un plus grand étalement du temps de collecte et de vérification
des indices, l’enquêteur peut dépasser le rôle
de “témoin délégué” pour se camper dans un
rôle complémentaire d’analyste du réel.
Agent filtrant du réel qu’il soumet à un processus d’explication (à travers la mobilisation de grilles d’intelligibilité réappropriées
ou sollicitées auprès de paroles d’expertise,
de présentation de données statistiques, etc.),
le locuteur journaliste s’instaure dans ce
genre rédactionnel en producteur d’un savoir
empirique, validé par une démarche de
retraitement synthétique des indices, interdite
au reporter condamné au hic et au nunc. Les
stratégies d’authentification observables dans
le reportage tendent donc à se doubler dans
l’enquête de stratégies de véridiction qui
visent à fonder la pertinence des explications
fournies sur la raison d’être des phénomènes
restitués. “L’enquête”, qui partage avec le
“reportage” sa fonction mimétique, révèle
par sa prétention heuristique une autre pos-
ture journalistique, plus explicative, qui peut
se déployer dans d’autres formes instituées
de l’écriture de presse : “l’analyse”, le “commentaire” et l’éditorial. »
Une visée persuasive
Relevant d’une visée « persuasive », ces
trois formes reposent sur la mobilisation
du « mode d’organisation argumentatif »,
minoré dans les genres à dominante narrative et descriptive du « reportage » et de
« l’enquête ». Empruntant aux stratégies
de type didactique, « l’éditorial », « l’analyse » et le « commentaire » jouent
pareillement sur les ressorts de la rationalité (appui sur des principes de rigueur
logique, de non-contradiction, etc.) à travers des jeux démonstratifs qui visent, non
plus à un dévoilement du monde, mais à
un transfert de conviction sur la façon dont
il faut percevoir et appréhender celui-ci.
Genre le plus souvent « masqué » (par un
effacement du sujet énonçant), « l’éditorial »
se différencie cependant de « l’analyse » et
du « commentaire » par un affichage plus ou
moins explicite (24) d’une posture évaluative
qui peut engager le scripteur dans certains
titres relevant de la « presse d’opinion » dans
des postures de type polémique (désignation
d’un anti-destinataire, affirmation de solidarité avec le destinataire, etc.).
Une visée séductrice
Ce projet d’influence sous-tendant
« l’éditorial » est également présent, mais
sur un mode qui est là tout à fait explicite,
dans une autre catégorie de textes qui relèvent d’une « visée séductrice ». Jouant sur
l’émotionnalité plutôt que sur la rationalité, les formes textuelles correspondantes
tablent sur tous les ressorts du « plaisir
(24) Analysant le discours du journal de référence à travers l’exemple du titre espagnol « El Pais », Gérard Imbert
a ainsi bien mis en évidence que : « L’éditorial est donc un genre essentiellement débrayé qui exprime le désir
mais aussi la difficulté qu’a le sujet à se masquer dans l’écriture. S’il tend à faire disparaître les marques directes
de la subjectivité (les manifestations du Je parlant), il porte les marques d’une subjectivité indirecte à travers les
jugements interprétatifs, évaluatifs et surtout axiologiques. »
IMBERT, 1988.
Pour une analyse plus précise de stratégies discursives caractéristiques de la presse française, on pourra se reporter à l’étude d’Yves de la Haye qui situe la rhétorique « éditoriale » dans la filiation de la dissertation.
DE LA HAYE, 1985.
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du texte » (tonalité d’écriture plus « artistique », emprunts et citations sous forme
de « clins d’œil », changements de
registre, etc.).
La « critique » apparaît ainsi comme le
premier stade d’une troisième stratégie
d’écriture journalistique qui libère une subjectivité, dès lors assumée, atteignant son
plus haut degré dans la « chronique » puis
le « billet ». Ces trois « genres » poussent
ainsi dans sa logique ultime une relation de
connivence qui ne doit rien au hasard mais,
comme l’a mis en évidence pour la critique
cinématographique Manuel Fernandez (25),
a une prise en compte à tous les niveaux
des attentes supposées du lecteur.
Un processus
de « délégitimation »
Légitimité
« Objectivité »
Tableau récapitulatif
Visée
communicationnelle
Informative
Forme
textuelle
Dépêche
Brève, filet
mouture
Reportage
Enquête
Modes
dominants
Autres
modes
Descriptif
Narratif
Narratif,
descriptif
Narratif,
descriptif
Énonciatif
Argumentatif
Persuasive
Éditorial,
commentaire
analyse
Argumentatif
Descriptif,
narratif
Séductrice
Critique
Énonciatif
Chronique
Narratif, descriptif,
argumentatif
Énonciatif
Billet
Énonciatif
Appel à lecteurs
(dans certaines
circonstances
exceptionnelles)
Argumentatif,
énonciatif
Factitive
« Subjectivité »
Crédibilité
(25) FERNANDEZ, 1994, pp. 8-20.
90
Correspondant à différents rôles revendiqués de façon très variable suivant les
périodes ou les contextes culturels par les
professionnels de l’information, ces
formes textuelles engagent, comme on a
pu le voir, à des degrés très variables, la
légitimité de la parole journalistique.
En vertu d’un principe résultant d’une
image idéale du rôle social du journaliste
(celle du messager), il apparaît en effet
que, dès que celui-ci tend à se démarquer
du rôle de « pourvoyeur », c’est bien sa
légitimité identitaire qu’il met en jeu. Car
il remet simultanément en question une
autre représentation contemporaine de
l’activité journalistique : celle « d’objectivité ». Tout autre posture que celle de
« pourvoyeur » réintroduit en conséquence
une représentation antagonique profondément déstabilisatrice : la « subjectivité »
Argumentatif,
narratif
Narratif,
descriptif
Narratif,
descriptif
de l’individu et ses corrélats, l’incomplétude, l’inexactitude, la partialité.
L’inscription dans des genres rédactionnels autres que ceux relevant de la visée
« informative » engage donc les journalistes dans une logique graduelle de « délégitimation » qui remet en cause leur « droit
à la parole », celui-ci ne pouvant être
conservé que par la production de gages
d’une crédibilité ouvrant à un processus de
« reconnaissance ».
Cette attribution par le destinataire
d’une compétence à assumer des formes
de discours marquées au sceau de la subjectivité peut être obtenue :
– sur le terrain du Savoir (références à
des domaines de savoir acceptés par un
groupe social et qui permettent des opérations de validation),
– sur le terrain du Savoir-faire, autrement dit l’aptitude à mettre en œuvre un
acte de parole conformément à ses règles
constitutives : l’aptitude à relever les
détails pittoresques, non réclamée de
l’agencier, le talent à jouer sur les implicites attendus chez le chroniqueur, etc.
Ces manœuvres de « crédibilisation »
apparaissent donc essentielles pour
nombre d’actes de langage journalistique.
Car ce n’est qu’à ce prix que le journaliste
peut maintenir une légitimité qui n’est
jamais définitivement acquise, le risque
n’étant pas seulement pour ce type d’acteur social de « ne pas savoir » ou de d’asserter quelque chose qui se révèle faux
mais tout autant de « ne pas savoir-dire ».
Une transformation
et une redistribution
Une observation de l’actualisation, dans
les différents types de supports, de ces prototypes textuels fait apparaître des différences sensibles dans leurs réalisations
effectives mais aussi dans les proportions
respectives qu’elles occupent dans les surfaces rédactionnelles. Comme l’a mis en
évidence Eliseo Veron (26), ces deux types
de variables (qui interviennent donc tant
au niveau de la « mise en texte » qu’à celui
de la « mise en espace » des énoncés journalistiques) constituent des moyens déterminants de « distinction » entre les différents types de presse ou les différents titres
relevant d’une même « zone discursive ».
Le constat de certains mouvements,
transnationaux, repérables sur de plus
longues périodes, principalement dans la
presse quotidienne, donne pourtant à penser que ces mutations rédactionnelles relèvent de déplacements de normes représentationnelles concernant l’ensemble des
acteurs professionnels de la presse écrite.
Révélateurs sont à ce titre les diverses tentatives de transformations qui ont concerné
à son tour la presse quotidienne française
depuis environ cinq ans. Analysés essentiellement sous l’angle économique, les
lancements de nouveaux titres (Infomatin),
parfois avortés (le projet du groupe
Hachette) ou de nouvelles formules dans
des titres existants (Libération, Le Parisien) ont ainsi été le cadre de plusieurs tentatives de transformation et de redistribution scripturale.
Il apparaît, à l’examen de ces nouvelles
configurations rédactionnelles, deux
réorientations. La première tendant à une
contraction et une transformation de la
composition discursive des articles « factuels », qui empruntaient majoritairement
jusque-là la forme de « reportages » ou
« d’enquêtes ». La seconde tendant à une
multiplication d’articles ultra-courts
construits sur le modèle de la dépêche.
La première évolution se traduit par la
densification (27) dans les surfaces rédactionnelles d’articles « hybrides » articulés
autour d’une mention rapide de données
factuelles, brièvement décrites et narrées à
travers des énoncés dérivés de textessources (dépêche, communiqués) et soumises de façon complémentaire à des opérations explicatives.
(26) « Dans un univers de discours où, du point de vue du contenu, l’offre est à peu près la même, le seul moyen
pour chaque titre de construire sa “personnalité”, c’est au travers d’une stratégie énonciative qui lui soit propre,
autrement dit en construisant un certain lien avec ses lecteurs. » VERON, 1988, p. 17.
Voir aussi VERON, 1985 et VERON, 1985.
(27) Voir documents en illustration.
91
La nouvelle formule de Libération
fin septembre 1994 :
une volonté « ubiquitaire »
92
La seconde se traduit par la concentration à la périphérie des pages d’énoncés
encore plus brefs qui se présentent comme
de pures restitutions d’occurrences factuelles, sans mise en place d’opérations à
visée explicative. Le plus souvent thématisées (Économie/Sports), ces compilations
de nouvelles peuvent être parfois orientées
d’un point de vue argumentatif par des
« étiquetages » évaluatifs (« en baisse »,
« en hausse ») concernant les acteurs des
faits relatés.
Dans les quotidiens français, deux
variantes de ce glissement ont pu être
observées dans la dernière période. La première, caractéristique du quotidien Infomatin (lancé en 1993) qui repose sur un
principe de « sélectivité » des informations
fournies (28), autrement dit sur la promesse faite au lecteur « qu’il saura l’essentiel en un minimum de temps » (29). La
seconde, reposant à l’inverse sur un principe « d’exhaustivité » (Libération N° 3)
clairement affiché par Serge July lorsqu’il
affirmait dans l’éditorial de présentation de
la nouvelle formule du journal que « L’ambition de Libération la même depuis de
nombreuses années, c’est de traiter de
toute l’actualité, la grande et la petite, la
publique comme la privée, la régionale
(l’Ile-de-France) comme la mondiale...
Voilà pourquoi Libération paraîtra lundi
sur 80 pages, en assumant aussi rigoureusement que possible ce que ce choix
implique : donner aux lecteurs un panorama aussi complet que possible de toutes
les actualités » (30). Un projet qui s’articulait avec une logique d’offre de différents « niveaux » et « options » de lecture.
Et ce à travers des sommaires internes
(complétant les sommaires généraux des
« Une ») censés aider le lecteur à « naviguer » dans la masse d’informations,
inconsommable en totalité, qui lui est
désormais offerte.
La mise en présence d’une page « internationale » de l’ancienne et de la nouvelle
formule de ce quotidien à quelques jours
d’intervalle (voir les documents suivants)
témoigne bien du développement de cette
volonté « ubiquitaire » qui se traduit par
un accroissement sensible des unités
rédactionnelles réunies dans une même
page.
Il est à noter cependant que cette tendance s’accompagne, à l’image de la
presse de référence américaine, d’une
autre tendance, rééquilibrante (observable
également dans Le Monde (31), peu
concerné par le changement décrit précédemment) : le déplacement et le redéploiement d’articles à dominante argumentative
(éditoriaux, analyses, commentaires) dans
des espaces spécialisés désormais davantage ouverts à des auteurs non-journalistes
(collaborateurs extérieurs réguliers ou
ponctuels intervenant sous la forme de
chroniques régulières ou de tribunes
exceptionnelles).
D’autres formes de cadrage
Cette transformation du discours de la
presse écrite, qui touche depuis quelques
années les titres français, interroge quant à
ses effets sur les modes d’appréhension de
l’événement. A cette multiplication d’articles brefs correspondent des formes de
« cadrage » de plus en plus « resserrées »
(28) « Infomatin offre un panorama complet de l’actualité en allant droit à l’essentiel. » Marc Jézégabel, rédacteur
en chef.
Cité par Jerôme Cordelier, Le Nouvel Observateur, 20-26 janvier 1994.
(29) Un idéal journalistique déjà ancien comme le fait remarquer Michael Palmer relevant l’apparition au début
du siècle aux États-Unis d’un quotidien à base de brèves, « The world », promettant à son lecteur « All the news
in sixty seconds ».
Intervention au GRAM (12 mai 1995).
(30) Serge July, Libération, 24-25 septembre 1994.
On sait que ce projet initial a connu ensuite différentes corrections.
(31) Qui a par rapport aux deux autres titres développé une stratégie alternative, condensée dans ce propos de son
directeur, Jean-Marie Colombani : « Quand l’information en temps réel envahit les médias, il nous fallait prouver
à nouveau la dimension irremplaçable de l’écrit, celle qui offre la distance et le recul sans lesquels il n’est pas de
citoyens actifs et responsables. »
Le Monde, 10 janvier 1995.
93
L’ancienne formule de « Libération »
(16 septembre 1994) :
priorité à un événement
94
du monde phénoménal, toujours plus
décomposé en de multiples scènes autonomisées. Il apparaît donc qu’avec le développement dans la presse contemporaine
de formes d’écriture minimaliste, le principe de « dépendance contextuelle » dans
l’interprétation de l’événement se voit
remis en question.
Celui-ci se pose cependant différemment pour chacune des deux évolutions
précédemment décrites. Dans la première,
qui souligne le déclin du reportage classique, c’est la composition textuelle qui
met en jeu le « potentiel compréhensif »
inscrit dans tout récit constitué articulant
logiquement différentes séquences descriptives et narratives.
SEINE-SAINT DENIS
PANTIN
Trois groupes de jeunes ont
filmé la mémoire de leur
banlieue
Trois groupes de jeunes, âgés de 13 à
20 ans. Trois caméras vidéos. Et neuf
mois plus tard, trois courts métrages
explorant le passé de leur ville. C’est ce
qu’a réalisé l’an dernier l’association
« La Cathode » en accompagnant des
jeunes de Romainville, Pantin et Bondy
dans une expérience de reportage-découverte de la banlieue telle qu’ils la vivent
à travers l’œil d’une caméra vidéo.
A Romainville, des adolescents de 13 à
15 ans du collège Gustave-Courbet ont
l’an dernier réalisé un documentaire
(21 minutes) baptisé « Mégapoum » à
« Romainville ». Interrogeant des personnes âgées, ils ont découvert que là où
se dressent aujourd’hui les bâtiments de
l’usine Roussel Uclaf, leurs prédécesseurs jouaient dans les carrières.
A Pantin, des jeunes de 18 ans ont
tourné une fiction (20 minutes) : l’histoire d’une jeune photographe explorant
les friches industrielles. A Bondy des
garçons et des filles de 18 à 20 ans
d’origine maghrébine ont réinventé en
11 minutes l’histoire d’une de leurs
copines, Chafia, de mère française et de
père venu d’Algérie, apprenant à vivre
sa double culture.
« C’est d’abord un travail sur la mémoire
que nous avons voulu réaliser », explique
Renaud Defauville, de l’association
« La Cathode », qui a piloté le travail de
l’équipe de Bondy.
(BP 292 rue Boeldieu 9301 Pantin
cedex/Tel. 48.44.37.64).
Les trois courts métrages sont présentés
jeudi 29 septembre au studio 104 (104,
rue Jean Lolive) à 20 H 30. Entrée gratuite.
FWD.
Libération, 27 septembre 1994.
Ce type d’énoncé informatif se construit
sur un processus de juxtaposition de
séquences rattachées à un hyper-thème, un
inventaire additionnel de scènes qui tire
cet écrit journalistique vers un statut de
simple « description d’actions », une pure
relation de faits. Tributaire des informations primaires fournies par des textessources (les dépêches, les communiqués de
presse, etc.), l’énonciateur journalistique
abandonne sa posture « d’envoyé spécial »
au profit de celle, caractéristique du travail
de desk, d’un « médiateur » sédentarisé.
Ainsi constitué en « locuteur extra-diégétique », il ne peut donc développer, à partir
d’indices recueillis in situ et authentifiés
par sa présence sur place, des séquences
narratives logiquement agencées et orientées qui, attribuant des qualifications et des
rôles actantiels aux différents personnages,
contribueraient à l’intelligibilité des enjeux
des faits événementialisés. Celle-ci est
désormais confiée à des procédures de
recomposition narrative (rattachement à
des faits homologues) ou explicatives
(sous la forme de déclarations d’acteurs ou
de témoins de l’événement).
La presse quotidienne nationale apparaît ainsi de plus en plus concernée par un
mode d’énonciation journalistique caractéristique de la presse régionale dans
laquelle les rubriques autres que locales,
confectionnées pour l’essentiel à partir de
sources externes, présentent le plus souvent une proportion importante de ces
formats d’écriture « décontextualisants »
95
qui viennent encadrer des articles plus
élaborés sur un ou deux événements mis
en exergue.
Témoin cette page du journal OuestFrance (15 décembre 1995) qui présente
parmi d’autres quatre variantes, encore
plus brèves, de ces modes d’écriture :
Allemagne : le ministre
de la justice démissionne
Le ministre allemand de la Justice
Sabine Leuthesser-Schnardrenberger a
annoncé sa démission jeudi à Bonn après
avoir été désavouée par les militants de
sa formation, le Parti Libéral FDP. Ces
derniers ont approuvé majoritairement
un projet de loi sur les écoutes policières
chez les particuliers, auquel elle était
opposée. Cette démission perturbe
l’équilibre de la coalition gouvernementale, formée du FDP et des Unions chrétiennes du chancelier Helmut Khôl.
Pologne : vers une
libéralisation de
l’avortement ?
L’Union du travail (UP, gauche non
communiste) a saisi jeudi la Diète
(chambre basse) d’un amendement libéralisant la très sévère loi anti-avortement
actuellement en vigueur en Pologne.
L’UP (37 députés sur 460) propose que
l’avortement soit autorisé jusqu’à la
12e semaine de grossesse « en raison de
graves difficultés matérielles ou personnelles » de la mère. A l’heure actuelle,
l’avortement est interdit en Pologne,
sous peine de 2 ans de prison pour le
médecin ou tout autre personne le pratiquant sauf la femme elle-même.
Boris Eltsine à la télévision
Le président russe s’adressera vendredi à la nation, deux jours avant les
élections de la Douma, la chambre basse
du Parlement, lors d’une allocution télévisée. Boris Eltsine, qui a été hospitalisé
96
le 26 octobre pour un problème cardiaque, restera dans sa maison de repos
le jour des élections. Un bureau de vote
sera installé à proximité de sa chambre.
Algérie : l’AIS appelle
à la guerre sainte
Un des chefs de l’Armée islamique du
salut (AIS) Ahmed Benaicha a appelé à
une « intensification des opérations du
Djihad » (« guerre sainte » en Algérie).
Cet « émir » de l’AIS de l’ouest a lancé
dans un communiqué un appel aux Algériens pour qu’ils s’éloignent des « bâtiments officiels, des casernes de l’armée,
de la police et des milices » pour éviter
d’être victime des attaques.
La restitution sous une forme narrativodescriptive d’un fait ponctuel mais posé
comme central (conformément au principe
de hiérarchisation présidant à la composition
des dépêches) se voit ici complétée par de
brefs énoncés visant à permettre au lecteur
de mettre à distance l’événement grâce à :
– l’évocation d’une conséquence (information sur l’Allemagne),
– l’évocation d’éléments situationnels
posés comme des pré-requis pour la bonne
interprétation de l’événement (information
sur la Pologne),
– la mention d’un fait complémentaire
(l’installation d’un lit) intervenant comme
élément de résolution d’une contradiction
entre deux faits « problématisés » (information sur l’élection en Russie).
La dernière information (sur l’Algérie),
repliée sur un noyau factuel à l’exclusion de
tout élément d’éclairage, vient quant à elle
illustrer la deuxième tendance annoncée (multiplication d’articles ultra-courts limités à de
pures descriptions d’actions) qui peut être
poussée dans sa logique ultime dans des énoncés comme le suivant :
BURUNDI
Six candidats sont en lice
pour l’élection présidentielle : quatre indépendants et deux
présentés par les partis politiques. Le
favori est le président de l’Assemblée
nationale et président de la République
par intérim, Sylvestre Nibantunganya,
membre de la démocratie au Burundi
(Frodebu au pouvoir).
Libération, 27 septembre 1995, p. 16.
Handicapées par un mode de composition basé sur la successivité des actions,
les formes textuelles relevant de la première tendance (les quatre premiers
exemples) procèdent encore d’un projet de
« saisie intégratrice », réinscrivant des éléments périphériques dans un complexe de
relations temporelles ou logiques postulant
une promesse d’intelligibilité. Celle-ci est
par contre définitivement abandonnée au
profit d’une offre « d’encyclopédisme
actualisé » dans les formes brèves illustrées par le cinquième exemple. Effectuant
une opération de découpe synchronique
dans l’actualité, ces formes ne peuvent
aucunement, selon l’expression de Paul
Ricœur (32), intégrer les événements dans
une « totalité intelligible ».
A la différence de ce deuxième type de
format, réduit à simplement « énoncer »
des successions événementielles, le premier participe encore du « mode configurant » (33). Mais toujours aux limites, en
questionnant sans cesse l’opération de
compréhension, dont « l’idéal comme le
fait remarquer Louis O. Mink (34) (est),
même si le but est hors d’atteinte, d’appréhender le monde comme totalité ».
Des conditions
d’acceptabilité
Se pose ainsi le problème des conditions
d’« acceptabilité » de ce modèle informatif
qu’illustre bien la correction en plusieurs
étapes de la nouvelle formule de Libération, dans le sens d’une moindre densité
des pages et d’un retour progressif à des
modes d’écriture narrative plus élaborés.
A été mise en avant pour expliquer ces
ajustements, la trop grande « rupture » que
constituait la nouvelle formule par rapport
à des habitudes de lecture acquises. Une
réponse à cette question nécessiterait la
prise en compte de facteurs socioculturels
(la tradition française d’une presse à filiation littéraire, etc.). Mais il apparaît plus
fondamentalement que ce que mettait en
jeu une telle tentative, c’était bien la « raison d’être » même du discours informatif
de la presse écrite et les conditions du
contrat sous-jacent, qui présuppose une
sélection des informations communiquées.
En proposant, à travers ces pages concentrées, des compilations de nouvelles qui se
révélaient d’autant moins « pertinentes »
qu’elles s’accroissaient en nombre, ce nouveau projet éditorial se risquait bien en
effet à susciter une réponse invalidante. Il
questionnait en effet l’émetteur sur l’abandon du critère de « remarquabilité » (35)
de l’événement.
Une nouvelle étape
Largement amorcée dans la presse internationale imprimée (aux États-Unis
notamment), cette minoration de formes
d’écriture à portée « configurante » pourrait s’accentuer dans les années à venir
avec le développement par certains titres
de presse écrite d’éditions à support électronique. Déjà présentes au Japon et au
États-Unis (le « Wall Street Journal » tout
récemment) pour la presse financière, ces
nouvelles formules sont aujourd’hui au
(32) RICŒUR, 1983, p. 182.
(33) On se réfère là à la notion de Louis O. Mink qui met en évidence que par-delà les différences entre « mode
catégorial », « mode théorique » et « mode configurant », la compréhension consiste à « saisir ensemble dans un
seul acte mental des choses qui ne sont pas éprouvées ensemble ou même capables de l’être, parce qu’elles sont
séparées dans le temps, dans l’espace et d’un point de vue logique ».
MINK, 1979.
(34) MINK, 1979.
(35) Notion empruntée à Alice Krieg qui soumet la « remarquabilité » d’un événement à deux conditions : la visibilité et l’exemplarité.
Alice Krieg, L’expression « purification ethnique » et l’événement, à paraître dans le numéro spécial de la revue
« Mots » (Numéro 47, juin 1996).
97
cœur des projets de développement de plusieurs quotidiens européens. Elles
devraient permettre aux abonnés de
prendre connaissance, sur un écran de terminal et sur la base d’options personnalisées, d’informations décuplées en nombre
par rapport aux éditions imprimées et sans
cesse évolutives puisque enrichies en
temps réel.
On perçoit bien les effets scripturaux
d’un tel processus. Engagée par le processus d’informatisation du travail rédactionnel qui a déjà conduit, du fait du nécessaire respect de normes quantitatives plus
strictes (nombre de signes, etc.), à un processus de rigidification et d’uniformisation
des formes d’écriture (découpage en « unités d’information » autonomes et hiérarchisées), l’électronisation de la presse
écrite ne peut que renforcer le mouvement
décrit précédemment, à travers notamment
le développement de la deuxième tendance
présentée ci-dessus.
Un autre type de lecteur
Différents éclairages peuvent être mobilisés pour expliquer ce phénomène scriptural aux racines très anciennes mais renforcé aujourd’hui par ces mutations
technologiques : la prégnance d’un modèle
international d’inspiration anglo-saxonne
axé sur la césure entre articles factuels et
articles d’opinions (36), l’intervention de
nouvelles méthodes de gestion qui ont
accentué le phénomène de sédentarisation
des journalistes de presse écrite, condamnés pour la plupart à des pratiques de
« rewriting « d’informations (37) émanant
de sources extérieures au journal ; ou
encore la montée en force chez les acteurs
de la presse écrite des modèles du réseau
et de l’écran (38), qui engage de plus en
plus ceux-ci à penser la structuration
rédactionnelle des nouveaux produits selon
des logiques de séquentialité, d’optionnalité et de « tabularité » proposées à un lecteur de plus en plus acquis à des pratiques
de lecture « hypertextuelles ».
Notre perspective d’analyse nous invite
à mettre l’accent sur une autre piste explicative : celle d’une transformation chez les
professionnels des conditions d’élaboration de la figure du lecteur. La modernisation accélérée de la presse quotidienne
française depuis une quinzaine d’années a
été le cadre, on le sait, d’une montée en
force, à l’intérieur des entreprises de
presse, de « managers ». Leur rôle ne s’est
pas borné à la rationalisation des méthodes
de gestion. Il a consacré l’intégration des
méthodes de « marketing » dans la définition des stratégies rédactionnelles.
A cette « technicisation » de la pratique
journalistique correspond donc un tout
autre processus d’élaboration des représentations des attentes du destinataire,
construit de plus en plus sur la base de critères fonctionnels (temps, conditions et
comportement de lecture) et non plus de
liens « contractuels » à soubassement
éthique ou idéologique. Par-delà les
nuances entre titres ou types de presse, on
voit se dessiner aujourd’hui, dans les écrits
et discours « internes » qui président aux
réorientations rédactionnelles, une image
projetée du lecteur radicalement transformée « Paramétré » sur de tout autres bases,
(36) Réservés à de prestigieux « columnits », un terme qui commence à se propager dans le vocabulaire professionnel français.
(37) Voir à ce propos l’analyse de Jean-Marie Charon, qui conclut à un « éclatement » du corps professionnel,
CHARON, 1994.
(38) Voir à ce propos :
Quaderni N° 3, Images et imaginaires des réseaux et Quaderni N° 8, Écrit/écran.
(39) La référence, très présente dans les discours professionnels à la nécessité de « contrats courts de lecture ».
Infomatin avait explicitement désigné son « cœur de cible » comme étant « les urbains actifs pressés de 16 à 50 ans »
de l’Ile-de-France en priorité... Une enquête deux mois après le lancement concluait cependant que près de la moitié
des lecteurs étaient des habitants de la province.
(40) Témoin cette déclaration de Serge July dans le texte-manifeste de Libération n° 3 :
« Nous ne voulons pas vous empêcher de lire d’autres journaux – libre à vous – mais nous voulons que vous ne
cherchiez pas ailleurs les informations qui vous sont indispensables pour travailler ou pour faire la fête, pour
vous engager ou pour élever vos enfants, pour vous guider dans un monde brouillé ou pour vous y retrouver dans
les nouveaux contrats d’assurance », ibid.
98
celui-ci y est défini comme un « homme
pressé » (39), un être essentiellement
« pragmatique » (40), de moins en moins
agi par des référents idéologiques mais
essentiellement demandeur « d’indicateurs », actualisés et triés, mobilisables à
tout moment pour des conduites et des
prises de décision rationnelles, allant du
choix de ses spectacles à ses prises de
position civiques en passant par ses placements boursiers.
Il semblerait donc que le phénomène
rédactionnel décrit ici résulte essentiellement, sous l’égide de ce nouveau cadre de
représentation du lecteur, d’un renversement dans l’imaginaire des journalistes,
des interrogations présumées des destinataires à propos des phénomènes surgissant
dans le monde, l’équilibre traditionnel
entre les « questions factuelles » et les
« questions heuristiques » se modifiant au
profit des premières. Ce déplacement
consacrerait donc une transformation de la
perception qu’ont de leur rôle les acteurs
de la presse écrite (notamment quotidienne), acquis progressivement à un
modèle informatif privilégiant la logique
de la « soudaineté » temporelle au détriment de celle de la « totalité ».
On assisterait ainsi, sous la poussée des
transformations de la temporalité médiatique de plus en plus soumise à l’emprise
du modèle du « temps réel », à une mutation des fondements de l’imaginaire de
« souveraineté » (41) qui s’attache à la lecture de la presse écrite. Au critère de
« complétude » des informations, qui fondait la possibilité d’une mise à distance
« objectivante » du monde, se substituerait
progressivement un critère de « disponibilité » immédiate de « nouvelles » réduites
à un « noyau informationnel ».
La refonte scripturale observable
aujourd’hui constituerait en ce sens un
nouvel état de cette contradiction au cœur
du discours informatif entre « compte
rendu » et « ressaisissement critique » (42)
qui fonde la traditionnelle distinction entre
presse populaire et presse de référence.
Mais aussi plus généralement entre presse
audiovisuelle et presse écrite, celle-ci
reconsidérant son positionnement par rapport aux autres médias en substituant de
plus en plus à la promesse du « rien ne
vous demeurera incompris » celle du
« rien ne vous restera inconnu ».
Renforçant une vision « immanentiste »
de l’événement, cette mutation de la presse
écrite fournirait en fait un signe supplémentaire d’un retour à une conception
« pré-moderne » de l’événement dont on
peut voir une autre manifestation dans certaines formes didactiques et « vulgarisatrices » de l’histoire. Selon Quéré commentant Kosellek, peut être ainsi qualifiée
« une conception de l’événement qui absolutise l’occurrence et réifie son individualité, suppose une réalité statique du passé
(indépendante de tout présent) et ne fait
intervenir comme paramètres temporels
que ceux de la succession selon la chronologie naturelle (par opposition au temps
historique) » (43). Rompant avec celle-ci,
la « conception historique » présupposerait
au contraire une réintégration de « l’expérience temporelle » seule à même de
conférer aux événements une « signification structurelle ».
La diversification constante du discours
informatif depuis le geste primitif du messager apparaît ainsi rétrospectivement
comme une tentative continue d’intégration
de cette « expérience temporelle » que ces
formes d’écriture contemporaines ne semblent plus vouloir retenir au profit d’une
perception instantanée faisant obstacle au
processus de « compréhension de soi » et
donc à celui, conséquent, de construction
(41) Bien pointé par Claude Chabrol lorsqu’il remarque que : « Tout acteur social attend des médias en général et
de ceux qu’il consomme en particulier une distance et une autonomie par rapport à ces pouvoirs organisés. »
CHABROL, 1994, p. 94.
(42) Analysée par Marc Paillet, PAILLET, 1974.
(43) QUÉRÉ, 1991, p. 276.
(44) RICŒUR, Paul, 1990.
(45) Communications N° 18.
99
des « identités narratives » (44).
L’interrogation n’apparaît pas nouvelle, à
relire certains propos comme ceux de Pierre
Nora faisant remarquer dans une publication datant de 1972 (45) que : « Considéré
globalement, le système informatif des
médias fabrique de l’inintelligible. Il nous
bombarde d’un savoir interrogatif, énucléé,
vide de sens, qui attend de nous son sens,
nous frustre et nous comble à la fois de son
évidence encombrante : si un réflexe d’historien n’intervenait pas, ce ne serait, à la
limite, qu’un bruit qui brouillerait l’intelli-
(46) NORA, 1972, p. 167.
100
gibilité de son propre discours » (46).
Mais dans le questionnement sur l’information et l’événement qui s’est intensifié
depuis le début des années 90, l’insistance
a surtout été portée, nous semble-t-il, sur
les conditions de circulation de la matière
informationnelle (niveaux, rythmes, configurations des réseaux). Au détriment donc
d’une réflexion sur ses dispositifs langagiers dont l’évolution semble mettre
en cause aujourd’hui la notion même
d’événement.
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