L`acheminement du texte: Janus Liminaire

L`acheminement du texte: Janus Liminaire
LES CHEMINS DU TEXTE
(Teresa García-Sabell, Dolores Olivares, Annick Boiléve-Guerlet, Manuel García, eds.), 1998, pp. 197-203
José María FERNÁNDEZ CARDO
(Universidad de Oviedo)
L'acheminement du texte: Janus Liminaire
L'acheminement désigne en l'occurrence une action, ou pour le moins
une volonté d'action et de travail, un principe de direction et une prise de décision: acte de production liminaire, si Ton veut, qui aura des conséquences par
la suite, n'étant lui-méme que puré conséquence d'un travail préalable; sésame
du texte, ouverture, incipit, musique du début, disons tout court commencement... et pas de commencement absolu; au début il y a déjá les autres verbes,
soit la verve des autres et le propre verbe, toujours dans le risque de tirer du fil
et d'emporter toute la nappe...
Action, done. Action entamée pour progresser vers un but. Début du
texte dans sa quéte du but, qu'il ne faut pas confondre avec la quéte d'Ubu
—celle-ci étant une histoire de Jarry, l'erreur ne serait que trop impardonnable—.
Revenons á nos moutons, c'est-á-dire á la borne kilométrique zéro du texte, si
l'on me permet d'ajouter encore cette nouvelle invocation supplémentaire á la
litanie censée désigner le liminaire, devenu d'ores et déjá un nom substantif. En
effet c'est lui, le liminaire, le porteur de la substance, c'est lui qui donne accés au
texte, j'oserais méme le considérer son essence, puisque avant c'était le blanc, le
silence et le ríen. II engendre et concentre la suite, son espace est celui des signes
initiatiques, espace maculé des premiéres lettres il est déjá emboité, et pour
commencer, on le sait, il faut traverser la boite noire. C'est Barthes qui le disait.
Emboité mais convoité par la lanterne magique du décryptage, offert comme le
reste du texte á la traduction successive, le liminaire se donne á lire, commandé
comme il est par le linéaire.
Encore au début, la traversée de la boite se présente comme un voyage
avec trés peu de bagage-ici, á Saint-Jacques, on serait tenté de diré comme un
début de pélerinage, et le lecteur immédiatement identifié avec un voyageur,
invité á regarder et á voir, guidé dans son parcours interlinéaire par le narrateurauteur, dans la mesure oü ce méme narrateur-auteur ne se présente lui-méme
qu'en compagnon de route, en assumant la condition double de voyageur et de
voyeur. Pour ce faire il suffit de concevoir lecture et écriture comme deux
activités jumelles, l'écriture étant une lecture écrite et la lecture une écriture á ses
débuts, sans support matériel encore, post-face et préface, post-texte et prétexte.
Au début Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre
ses bords (Butor, La modification), parce que la boite, elle, est toujours étroite et
surtout á son entrée; la modification, á savoir, le changement du mode et des
modeles dans l'édification du texte, exige un lecteur autrement instruit; vous
savez aussi bien que moi qu'édification veut diré aussi instruction... mais cela est
sans doute une autre histoire.
L'approche théorique de l'acheminement du texte a été parfois envisagée comme une rhétorique du début, une rhétorique. de l'incipit, si Ton veut. Et
trés souvent le terme rhétorique est lié á une entreprise normative, associée á
l'art de bien parler, done á l'art aussi de bien écrire. Ainsi congue la rhétorique ne
serait qu'un ensemble de recettes destinées á la cuisine littéraire, et leur rassemblement écrit le mode d'emploi de la littérature, autant de sa théorie que de
sa pratique. Chez les modernes, je crois qu'il n'y a pas de trés gros inconvénient
si l'on glisse vers l'autre appellation qui a fait fortune pour se référer á un tel ensemble, celle de la poétique, il s'agit tout simplement de privilégier le descriptif
sur le normatif. Ainsi conques poétique et rhétorique deviendraient presque des
mots interchangeables sans trop de scrupules méthodologiques, et en l'occurence
superposables á la notion d'incipit. Que nous apporterait done la rhétorique ou
la poétique de l'incipit á la littérature, á la lecture et á l'écriture des textes censés
étre littérature? L'article d'Andrea del Lungo, publié en avril 1993 dans le numéro 94 de la revue Poétique, répond á sa maniére á cette attente: son titre est
justement Pour une poétique de l'incipit.
Un premier probléme á résoudre quand il est question de l'incipit est
celui de la détermination de son étendue. Je m'excuse, mais la question Oú commence le commencement? n'a ríen de futile: on assiste á une véritable prolifération
des prétextes, tellement génante qu'on aurait du mal á savoir oü le texte proprement dit commence. Une possibilité douteuse consiste á le situer avant l'écriture,
avant l'acte matériel de sa propre représentation graphique. Nouvelle complication supplémentaire: á la difficulté de la délimitation spatiale de l'incipit on
en ajoute de surcroít une deuxiéme, celle de son inscription temporelle, quand cela
se passe-t-il? Oú et Quand avec Comment feront done le joli trio de l'incipit, il ne
manquerait pour le quatuor que le pourquoi -le dans quel but-. Celle-ci est plus ou
moins la rhétorique mise en ceuvre-mise en texte-par un début romanesque aussi
paradigmatique que L'lnnommable de Samuel Beckett: "Oü maintenant? Quand
maintenant? Qui maintenant? Sans me le demander. Diré je. Sans le penser. Appeler ga
des questions, des hypothéses. Aller de Vavant, appeler ga aller de Vavant. Se peut-il
qu'unjour, premier pas va,j'y sois simplement resté, oú, au lieu de sortir, selon une vieille
habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n'était pas loin. Cela
a pu commencer ainsi. Je ne me poserais plus de questions. On croit seulement se reposer
afin de mieux agir par la suite, ou sans arriére-pensée, et voila qu'en trés peu de temps on
est dans l'impossibilité de plus jamais rien faire. Peu importe comment cela s'est produit.
Cela, diré cela, sans savoir quoi. Peut-étre n'ai-je fait qu'entériner un vieil état de fait.
Mais je n'ai rien fait. J'ai Yair de parler, ce n'est pas moi, ce n'est pas de moi. Ces quelques
généralisations pour commencer. Comment faire, comment vais-je faire, que dois-je faire
dans la situation oú je suis, comment procéder?". Si les anthologies des textes de
racheminement existaient, celui-ci devrait y occuper une place de privilége, je
dirais méme que l'ouverture devrait lui étre réservée.
Sans doute la série des questions précédemment évoquées peuvent
représenter la déroute compléte dans racheminement du texte, étant donné que
ees questions ne concernent qu'un fragment en général assez petit du texte, son
début, et in extensum, au sens large, le prétexte ou les prétextes dont l'étendue
spatio-temporelle serait extrémement difficile á délimiter. Quand on se pose,
comme Barthes, la question de par ou commencer? il se peut que l'on se situé aussi
du cóté du prétextuel, de ce qu'il y a avant le texte, on dirait méme dans le domaine de l'avant-texte, dans ce que l'on pourrait nommer racheminement textuel du sujet vers le texte. Arrivé á ce point, il conviendrait peut-étre de différencier deux sortes d'acheminement, l'une qui porte sur l'activité du sujet qui
est en train de s'acheminer vers l'écriture, l'autre qui porte sur le texte lui-méme,
sur son incipit, sur les directions entreprises qui seront déteminantes par la suite
dans le texte, puisque, comme on l'a déjá remarqué, le but, du moment oü il y en
a un, serait la conséquence de son début.
Louis Aragón, dans un trés beau livre intitulé Je n'ai jamais appris á
écrire ou les incipit (Les sentiers de la création, Éditions d'Art Albert Skira,
Genéve, 1969), se référe á l'acheminement du sujet vers le texte en repla^ant la
scéne dans le théátre de l'inconscient mystérieux, "Je veux diré, écrit-il, que le
chemin suivi, une fois la tonalité donnée par une phrase entendue. n'a jamais eu le
caractére d'un travail conscient, d'un systéme élaboré a partir de la phrase du début.
Comme j'ai entendu la premiére phase (en un sens assez différent a l'audition de réveil),
j'ai lu tout le reste, je le répéte, dans la foulée du son, du la transmis, mais je nie étre pour
quelque chose dans le choix. C'est moi qui ai été choisi par mes livres: me comprendra-ton?". Mais il parle de quels livres, quels sont les siens? Ceux qu'il a écrits ou ceux
qu'il a lus? Tout le monde aujourd'hui est en disposition d'accepter que l'on est
formé et conformé par les livres que l'on a lus, l'instruction étant un mode d'édification, c'est-á-dire une maniére de fagonner le moi, de dresser la propre voix
tout en parlant le langage des autres, dans une prétendue troisiéme articulation.
Indéniable l'importance de l'inconscient dans l'acheminement du texte, non
moins indéniable que le role de l'intertexte dans ce méme processus d'acheminement. Intertexte pluriel, et il faut m'excuser d'un tel emploi tautologique du mot,
étant donné qu'il concerne le lu autant que l'écrit par un méme sujet écrivain:
acheminement lectoral et scriptural, á travers la lecture et á travers l'écriture; on
aurait du mal á comprendre le début du nouveau livre publié sans se référer á la
fin du précédent, á ses manques, á ses trous, le nouveau-né, le nouveau paru se
chargeant de les remplir..., et pas tous, au moins quelques-uns.
Marcel Proust! Tout d'un coup il revient comme le grand maítre de
l'acheminement! Lui, de fagon beaucoup plus nette que les autres, c'est Técrivain
d'un seul texte, celui qui pendant toute sa vie n'a écrit qu'un seul román, tout
naturellement voué á devenir le texte de sa vie. Depuis les traductions de Ruskin
jusqu'á Jean Santeuil il accomplit un premier parcours, du début de La recherche
á la fin le second, sans jamais perdre de vue qu'ici, comme chacun sait, la fin aussi
a engendré son commencement. Mais c'est sans doute lui l'un des écrivains á
avoir la plus grande conscience de sa situation de "chemin faisant", de son
acheminement du cóté de l'oeuvre. Son bagage de pélerinage n'a jamais été un
sac á dos, mais un sac á main qui se vidait et se remplissait coup sur coup par la
forcé d'une écriture qui, á l'époque de Jean Santeuil, cognait encore á la vitre,
comme il est facile de lire dans le passage qui suit: "Suspendu au vol léger de ees
années d'enfance comme Prométhée a celui des Océanides invisibles qui venaient d'aussi
loin murmurer des paroles délicieuses avec la méme voixfraiche et grave, Jean épiait
chaqué tintement avec une crainte croissante, aufur et a mesure des volées ralenties, que
la derniere écoutée nefüt plus suivie d'aucune autre, mais en sentait bientot palpiter une
autre, si prés de lui et si loin qu'il lui semblait sentir son cceur lointain d'autrefois battre
mélodieusement dans sa poitrine. Pour pouvoir lui diré ees mots qui réveillent brusquement tout leur coeur et que ceux-lá seuls que nous aimons le plus ou qui nous connaissent
le mieux peuvent nous diré, ilfallait bien que Jean, dans ees retours anciens avec sa bonne, leur eüt livré étourdiment les secrets de son ame qu elles avaient pieusement gardés.
Mais a l'heure oú se tramérent ees liens siforts entre les cloches et la vie de Jean
que le son d'autres cloches suffirait plus tard a la lui rendre toute par un instant, a l'heure
oú les cloches prenaient son ame d'alors pour la lui préter plus tard quand il aurait besoin
d'y retremper son ame vieillie, ils étaient encore si légers qu'il ne les sentait pas et qu'en
essayant de lui en parler on ne lui parlait de ríen" (NRF, Bibliothéque de la Pléiade,
"L'éveil de Jean á la poésie") .Deuxiéme texte digne de figurer dans l'anthologie
imaginaire des textes de l'acheminement qui vient d'étre évoquée.
L'acheminement se présente done comme la représentation d'un début
de parcours dont l'accomplissement ménerait ailleurs dans le but de se rendre
autre, doué cette fois-ci de la capacité d'entendre une musique toute neuve...
début d'une quéte revivifiante et transformatrice, sorte de pélerinage, cherchant
quelqu'un ou quelque chose á la fin de la course. Voyage au bout du jour fait pour
le plaisir de se dépayser, par goüt de la route et de la propre déroute; pour ne pas
étre ici on se déplace jusque-lá, c'est la joie du départ qui n'exclut pas celle de
l'arrivée, c'est le Monjoie des pélerins au point culminant du bonheur, "es el monte
del Gozo"; la porte a été fermée, mais heureusement on a réussi dans l'ouverture
de celle d'á cóté; nous, on voulait marcher et changer d'identité, mettre en pratique ce que Barthes appelait la quéte adamique et édénique (Par oú commencer,
Nouveaux Essais critiques), essayer de voir l'autre face, celle de derriére, l'autre
visage, juguler les suites et bloquer un passage qui était ouvert des deux cótés,
dans le seul but d'y rester... Et vous venez sans doute de vous apercevoir que les
préliminaires se sont terminés et que l'on entre maintenant dans le liminaire.
L'heure est arrivée de s'occuper du substantif et de parler des noms propres importants: de Janus, de son étre et de son paraitre, de sa personne et de sa figure.
La premiére difficulté est d'ordre historique. Malheureusement les
archives nous manquent. On ne sait pas trop bien qui il était. S'agissait-il d'un
dieu ou tout simplement d'un roi? De bonne famille en tout cas. Les historiens et
les mythologues sont loin d'étre d'accord sur l'origine d'une telle forme
symbolique: les uns y voient la double image du chaos et de la civilisation, les
autres confondent Janus avec le soleil, qui ouvre et ferme les portes du jour et de
la nuit. Janus est en quelque sorte le dieu concierge, il s'occupe des portes, il est
surdéterminé par son propre nom, en rapport avec janua; c'est lui le responsable
de fermer et d'ouvrir les portes de l'ancienne et de la nouvelle année, c'est lui
aussi le dieu des voyageurs, de tous ceux qui quittaient leur manoir et allaient
autre part; á Rome, son nom étant toujours lié au dualisme, qu'il convient de
séparer de la duplicité, deux temples lui étaient consacrés, l'un portait le nom de
Janus Bifrons, et l'autre celui de Janus Geminus. Le premier, Janus Bifrons,
abritait une statue avec deux visages, dont l'un regardait vers l'orient et l'autre
vers l'occident. Le deuxiéme, Janus Geminus, a été fondé par Numa pour qu'il
servít á indiquer si Rome était en paix ou en guerre: les portes fermées voulant
diré paix, les portes ouvertes le contraire. Remarquons en passant que dans une
période de prés de mille ans, le temple de Janus ne fut fermé que huit fois.
La littérature et la philosophie se sont emparées de son double visage,
devenu symbole de toute chose qui se présente sous un aspet double et opposé,
selon le point de vue d'oü l'on se place pour l'envisager: il pourrait y concilier
toutes les grandes dichotomies. Du cóté littérature le glissement vers la conciliation et le désaccord, au moins du romantisme á nos jours, dans l'espace et le
temps des deux demiers siécles, est le grand penchant de l'écriture, autant de sa
théorie que de sa pratique: acte de conciliation du moi et de l'autre, du moi et du
monde, ou acte de désaccord absolu synthétisé par la seule phrase;e est un autre,
acte de foi de la nouvelle esthétique guerriére et embléme de la nouvelle écriture,
qui, étant vouée á la dissidence, ne pouvait étre que critique "Ce n'est pas sans
raison que Janus a deux visages", écrivait Renán dans les Drames philosophiques
en 1888," le monde ne marche que par la haine des fréres ennemis! Que la volonté
des dieux s'accomplisse, et puissent fleurir éternellement, sur nos montagnes, les
bonnes lois du roi Latinus!". Le probléme du visage de Janus, c'est que la méme
personne regarde des deux cótés, en arriére et en avant, vers la gauche et vers la
droite: figuration du moi qui était et qui sera, mais aussi évocation figurée du
prétexte, de son acheminement scripto-lectoral... Et pourtant Janus n'a pas
bougé, c'est l'immobilité qui le caractérise, méme s'il a l'air de fermer et d'ouvrir
sans arrét. On avait appris avant que son nombre grammatical était le duel, il est
temps d'apprendre maintenant que son aspect verbal est l'aoriste, c'est-á-dire le
point, mais en y ajoutant quelques nuances, parce que Janus faillit, il est toujours
sur le point de, mais, attention! il s'agit d'un point qui ne rejetterait jamais la
ligne: il est dans la ligne, celle-ci n'étant que l'acheminement indéfectible de
celui-lá dans la route de sa transfiguration scripturale...Et vous vous serez trés
probablement apergus que depuis un certain temps je ne fais que parler de
Stendhal, du début de Henri Brulard...
Commengons par la premiére phrase du premier chapitre; avant, sauf
le titre —Vie de Henri Brulard— il n'y a rien. Bon ce n'est pas vrai du tout! il y a
quand méme Le Rouge et les autres textes, mais á part cela ce texte-ci met dans
l'ouverture la phrase qui suit: "Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, á San Pietro
in Montorio, sur le moni Janicule a Romef il faisait un soleil magnifique." (p. 27,
édition de Béatrice Didier, Gallimard,1973). Premiére phrase extrémement
précise, et premier mensonge: l'homme qui dit Je, qui voudrait se trouver, se
décrire tel quel, passionné de vérité comme il était, c'est-á-dire Stendhal, le voilá
déguisé en menteur: Stendhal des le début c'est l'homme qui ment... son textemiroir débute comme on sait, et Del Litto en particulier, en ne lui rendant pas
l'image véritable de son acheminement autobiographique. La versión historique,
non littéraire, de l'événement est tout autre: le 16 octobre 1832 Stendhal n'était
pas á San Pietro in Montorio, il était en excursión dans les Abruzzes; le manuscrit
a été écrit d'une seule coulée en novembre 1835, mais Stendhal a eu l'idée d'écrire
ce texte en 1832, tel qu'il l'avoue lui-méme dans une note en marge du manuscrit
le 29 janvier 1936: "Pluie et temps froid; promenade a San Pietro in Montorio oü j'ai eu
l'idée d'écrire ceci en 1832 "(édition de Béatrice Didier, p. 450).
II ne faut pas étre méchants! Passons vite sur ce petit détail qui est de
l'autre cóté du texte, dans l'autre face, dans le hors-texte, et revenons á l'incipit,
au texte proprement dit. On est en droit de se demander aujourd'hui si Stendhal,
l'admirable Stendhal, avait déjá dans les années trente du XlXe siécle une conscience de la perversité textuelle aussi nette qu'il l'exhibe au début de son autobiographie? II se trouve á San Pietro il Montorio sur le mont Janicule, un jour de
canicule... Le mont Janicule c'est le mont de Janus —attention aux glissements
paronomastiques qui nous feront descendre á des collines plus basses!—, c'est un
mont originaire, l'un des monts oü le récit de Rome commence, il indique le
début de son histoire: l'une des sept collines sur lesquelles était bátie l'ancienne
Rome. "Le mont Janicule était á l'origine de Rome couvert de bois et rafraichi par
de nombreuses sources, que le déboisement a fait disparaitre. On a pourtant
retrouvé quelques-unes des sources qui arrosaient cette montagne, par exemple,
au IVéme siécle de l'ére chrétienne, l'eau de Saint-Damase, qui donne son nom á
la cour embellie par les loges de Raphael" (Grand Dictionnaire Universel du
XlXéme siécle, Larousse, Paris, 1866-1876, s.v. Janicule).
Du haut de la colline le Je narrant voit et per^oit tout le charme de ce
lieu qui "est unique au monde", les deux Rome, la double Rome: "Toute la Rome
ancienne et moderne, depuis l'ancienne voie Appienne avec les ruines de ses tombeaux et
de ses aqueducs jusqu'au magnifique jardín de Pincio báti par les Frangais, se déploie a
la vue". Une telle vue fait tout naturellement réver Stendhal, lui qui était un nourrisson de la double nature, frangais dénaturé et italien naturalisé, plus Gagnon
que Beyle, enfant qui se voulait plus maternel que paternel, et qui avait aussi une
matrie, L'Italie...Pour s'acheminer á la découverte de son moi véritable il vaut
mieux de remonter jusqu'aux sources originaires. Sa promenade au mont Janicule l'a trés bien acheminé, il est trés bien placé pour voir d'en haut l'autre face,
maintenant qu'il entreprend le voyage de l'écriture de son moi, le chemin de sa
propre autobiographie. Sera-t-il capable d'accomplir un parcours de ce genre,
pourra-t-il se transfigurer, c'est-á-dire aller de l'autre cóté de la figure? Changer
d'endroit? Transiter? S'acheminer et trouver le chemin du texte, un ton, une
musique, une maniere qui ne soient pas méprisables? Un probléme: le verbe
transiter paradoxalement est aussi un verbe á double face, fonctionnelle si Ton
veut ou grammaticale, parce que dans sa nature lexicologique il a la possibilité
d'étre employé des deux maniéres, comme transitif et comme intransitif... Stendhal comme d'autres mémorialistes et d'autres auteurs des récits de vie, se pose
dés le début sa méfiance á l'égard du genre. Sera-t-il capable de transiter entre
tant de Moi et de Je? II s'adresse á qui?: "Mes Confessions n'existeront done plus trente ans aprés avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs; et
toutefois j'ai eu le plaisir de les écrire, et de faire a fond mon examen de conscience. De
plus, s'il y a succés je cours la chance d'étre lu en 1900 par les ames que j'aime /.../" II
faut des précautions excessives pour ne pas mentir quand on transite le langage;
la peur de la háblerie transite souvent le locuteur et le scripteur: la peur du froid,
de la nuit et du silence, quand Janus ferme la porte du jour, qui est le moment
choisi par Stendhal pour descendre du Janicule, "lorsque la légére brume du soir est
venue m'avertir que bientot je serai saisi par le froid subit etfort désagréable et malsain
qui en ce pays suit immédiatement le coucher du soleil". Le jour, du haut du Janicule,
la vue est magnifique, surtout pour celui qui sait, comme Stendhal, que la Transfiguration de Raphaél a été admirée la, au méme endroit oü il se trouve maintenant, c'est-á-dire "ici", pendant deux siécles et demi, c'est-á-dire deux cent
cinquante ans, une remarque digne de quelqu'un comme lui qui, dans trois mois,
aura cinquante ans! L'évocation de la Transfiguration de Raphaél sur le Janicule
s'érige en grand tableau dans l'ouverture du texte stendhalien, et encore plus que
cela, en embléme de son propre acheminement vers l'écriture autobiographique,
figuration picturale de sa propre démarche scripturale, avertissement spéculaire
dés l'incipit á destination lointaine, voulant diré que la figure est un visage et une
image, qu'il s'agit de se transfigurer, de s'acheminer vers l'autre face, sans perdre
de vue que la figure est aussi une expression rhétorique et une forme de représentation, la figure est peinture et littérature... Et la transfiguration de Raphaél
encore davantage, c'est son dernier tableau, inachevé, il n'a pas eu le temps de le
terminer, la mort étant venu le chercher, lui le peintre qui est mort á la méme date
qu'il est né, le jour de sa naissance on dirait, mais 37 ans aprés, un Vendredi Saint,
qui marquerait la fin du pélerinage et le début d'un autre chemin, son acheminement? De qui? De Henri Beyle déguisé en Brulard, acheminement de la vie á
l'oeuvre, Beyle versus Brulard, mais s'arrétant immobilisé dans le versus, le seul
espace véritable d'acheminement et sa figuration emblématique. II suffit de
considérer que tout texte n'est autre chose que sa versión, et pas la seule; il y a
plus d'un chemin vers Saint-Jacques...
Was this manual useful for you? yes no
Thank you for your participation!

* Your assessment is very important for improving the work of artificial intelligence, which forms the content of this project

Download PDF

advertising