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« Entretien avec Paul Vecchiali »
Michel Coulombe
Ciné-Bulles, vol. 4, n° 6, 1985, p. 12-16.
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Document téléchargé le 16 novembre 2015 09:21
Paul Vecchiali (photo d'Alain Gauthier, Cinémathèque québécoise).
ductions à petit budget, ressemblent assez peu aux
films français de consommation courante. Pas de stars
chez Vecchiali - sinon Danièle Darrieux, impressionnante, dans En haut des marches - mais une constante
volonté de subvenir les genres cinématographiques,
aussi bien la comédie musicale (Femmes, femmes)
que le film hard core (Change pas de main).
Si la démarche du cinéaste apparaît parfois obscure,
l'homme, entier, direct et chaleureux, ne cultive pas le
doute ; il se décrit volontiers comme un anarchiste. Il
parle du cinéma comme on avoue une passion dévorante, comme on défend un bien précieux, blâmant
sévèrement la critique - il dit tout de même avoir été un
critique plutôt violent... -, mentionnant plusieurs fois le
nom, magique, de Jean-Luc Godard, encourageant critiques, cinéphiles et cinéastes à découvrir ou à redécouvrir le cinéma français des années 30.
Cette interview a été réalisée en novembre dernier à
Montréal, à l'occasion d'une rétrospective Vecchiali
organisée par la Cinémathèque québécoise.
ENTRETIEN AVEC
PAUL VECCHIALI
€f II y a trois ou quatre
ans, j'avais une
attitude militante ;
depuis deux ans,
j'essaie de sauver
ma peau... »
L'oeuvre cinématographique de Paul Vecchiali, étalée
sur plus de 20 ans de carrière, étonne par sa diversité
et son originalité. Les films de Paul Vecchiali, des pro-
Michel Coulombe
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plus tout à fait de la prose, pas tout à fait des vers. On a
demandé à Roland Vincent d'écrire la musique.
Ciné-Bulles : Vous avez abordé un grand nombre de
genres cinématographiques.
Paul Vecchiali : Pas encore assez. (Rires) Je rêve de
faire un western. D'ailleurs, j'en ai écrit un qui ne finit
pas. Il y a 220 personnages. Un truc que je ne ferai
jamais, sans doute. J'aimerais aussi faire une comédie
musicale, enivrée. J'en ai écrit une. Mais il faut d'abord
que je fasse un succès...
Ciné-Bulles : La critique française a la réputation d'étiqueter les cinéastes. Alors, on a du mal à vous saisir, à
vous coller une seule étiquette ?
Paul Vecchiali : Ils ont beaucoup de malheur avec moi.
Avec le cinéma français en général. Chez nous, la critique n'existe plus. Il faut qu'elle se renouvelle.
Ciné-Bulles : Faut-il remonter jusqu'aux Cahiers du
cinéma des années 50 pour retrouver cette critique
perdue ?
Paul Vecchiali : Oui. Après, cela a tenu encore un petit
peu. Il y a peut-être trois critiques sérieux et honnêtes
à Paris. Les autres sont fatigués. Ils donnent des leçons
de cinéma, ce que je trouve absolument inadmissible.
Ils donnent l'impression au lecteur qu'ils connaissent
le réalisateur. Ils font la critique avec l'air de dire qu'ils
en savent davantage... Ils essaient de donner des
pistes, même sur la vie privée. C'est très crapoteux.
Ciné-Bulles : Même approche face au cinéma américain ?
Paul Vecchiali : Non, seulement face au cinéma français. Les critiques français donnent des leçons aux
réalisateurs, leur disent, par exemple, que telle séquence est inutile. Ils sont très condescendants, même
quand ils aiment. Je ne le supporte pas.
Ciné-Bulles : Vous avez l'impression d'être incompris ?
Paul Vecchiali : Non, d'ailleurs je m'en fous. Cela ne
m'intéresse pas pour moi mais pour le cinéma en général. J'estime que les critiques devraient informer,
servir de palier entre le réalisateur et le public, jouer un
rôle d'informateur. Ils ne le font pas. Il y a une carence
qui est très grave parce que le cinéma d'auteur français
est en train de mourir et que personne ne s'en aperçoit
vraiment. C'est ce que j'ai annoncé il y a quatre ans.
Ciné-Bulles : On vous a écouté ?
Paul Vecchiali : Pas du tout. On s'est moqué de moi.
Pourquoi tu pleures : on dit toujours du bien de tes
films !
Ciné-Bulles : Les médias français accorderaient trop
peu d'attention au cinéma d'auteur français ?
Paul Vecchiali : Ce n'est pas tellement qu'on ne lui
accorde pas de place, car on est charitable. Mais il
fallait bien remarquer que le cinéma français est un
cinéma individualiste. Il y a un florilège de cinémas et
de cinéastes en France. Et ce n'est pas la désignation
qui compte, pas les écoles. Il fallait dire : vous avez de
la chance en France, vous avez immensément de cinéastes, d'univers à découvrir ; ne vous arrêtez pas à
une école ou à un individu. Il fallait faire cette relation
fondamentale entre le cinéma d'aujourd'hui, surtout
celui de la fin des années 70, et le cinéma des années
30, qui était aussi un cinéma d'individus. Il n'y a pas
Ciné-Bulles : Les femmes sont très importantes,
jouent un rôle moteur dans vos films. Elles paraissent
souvent plus intéressantes que les personnages masculins.
Paul Vecchiali : Il est vrai que j'ai été élevé par des
femmes parce que je viens du Midi de la France où les
hommes sont comme des ombres. Ils vont gagner le
pain à l'extérieur du foyer et, le dimanche, ils vont
jouer aux cartes ou aux boules. Ils ne sont presque
jamais là. Les femmes prennent les décisions. Elles
incarnent la vie ce qui, je crois, est assez méditerranéen. Les femmes amènent la tendresse. Elles représentent le foyer, l'âtre.
Ciné-Bulles : Les comédiennes avec qui vous travaillez
sont pour que/que chose dans l'importance que vous
avez donné à leurs personnages ?
Paul Vecchiali : Oui. La rencontre avec Hélène Surgère
a été déterminante pour moi. Elle m'a amené exactement ce que je cherchais. Nos démarches sont parallèles.
Ciné-Bulles : Vous pensez déjà à des comédiens à
l'étape de la scénarisation ?
Paul Vecchiali : J'écris toujours pour les comédiens.
Par exemple, j'ai écrit En haut des marches pour Danièle Darrieux. C'est systématique. Quand il m'est arrivé d'écrire sans avoir de comédiens en tête, j'ai mis
cinq ans à trouver ceux qu'il me fallait. En général, ce
ne sont pas des comédiens que je cherche mais un
groupe de comédiens. C'est l'équipe qui m'intéresse,
pas chaque comédien en soi. Pour L'étrangleur, par
exemple, je cherchais trois personnes qui se connaissaient très bien. Je suis arrivé à trouver Jacques Perrin,
sa soeur, Eva Simonet, et Julien Guiomar et cela a très
bien marché. Les personnages n'ayant pas de rapport
psychologique mais des rapports de situation, les liens
qui unissaient les acteurs remplissaient les manques.
Ciné-Bulles : Le passé, la mémoire sont au coeur de
votre cinéma. Trou de mémoire est construit sur le
souvenir. Coeur de hareng est un long flash back. En
haut des marches règle des comptes avec le passé.
Paul Vecchiali : Oui, mais je ne crois pas que je fasse
des films nostalgiques. C'est le rapport entre la mémoire et le souvenir qui m'intéresse, avec tout ce que
cela représente au niveau individuel et au niveau collectif et le souvenir qui semble plus désuet, plus petit,
plus dérisoire. Je suis plus près des choses petites et
dérisoires que des choses grandes et collectives. Je
joue avec mes souvenirs mais je ne les sollicite pas. Ce
sont eux qui s'imposent à moi. En plein milieu de la
journée, brusquement, il y a un instant de mon passé
qui se présente à moi avec une vérité incroyable, puis
plus jamais. Quand quelque chose vient me solliciter,
je suis très disponible.
Ciné-Bulles : La musique, plus particulièrement la
chanson, tient un rôle important, sur le plan dramatique, dans plusieurs de vos films. Notamment dans
votre dernier film. Trou de mémoire, et dans Femmes,
femmes, comédie musicale qui n'en est pas vraiment
une.
Paul Vecchiali : Femmes, femmes a été écrit en cinq
soirées avec Noël Simsolo. À un moment donné, nous
nous sommes dit qu'il fallait une chanson puis une
autre et une autre. C'est venu comme cela. Ce n'était
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Paul Vecchiali : Il y a quelque chose de très symptomatique : dans les années 30, toutes les jeunes filles
s'habillaient comme Danièle Darrieux, aujourd'hui,
Nathalie Baye s'habille comme ma concierge. Les
gens disent : elle nous plaît parce qu'elle nous ressemble. Alors qu'avant on disait : elle nous plaît et on
a envie de lui ressembler. On est passé de l'idole à la
copine. Pourquoi pas ? Mais à ce moment-là le cinéma
d'auteur n'a plus du tout sa place parce qu'étant extrêmement personnalisé, il amène un univers différent,
qu'il faut promouvoir d'une manière ou d'une autre.
Ce n'est pas l'univers que les gens côtoient d'habitude.
Par conséquent, ils n'ont pas cet élan vers lui. Si on ne
fait pas un travail pour montrer aux gens qu'aller vers
les autres c'est quand même quelque chose d'important - autant qu'essayer de se reconnaître - c'est foutu !
On ne peut plus espérer. On n'aura plus que des films
de café-théâtre !
d'auteur remarquable en France dans les années 30.
Par contre, il y a énormément de films très beaux, très
forts.
Les Cahiers du cinéma ont fait pour le cinéma américain un t r a v a i l q u i s ' i m p o s a i t en disant que
Hitchcock et Ford sont des auteurs, des réalisateurs
avec des écritures propres. Ils mettaient le doigt sur
une écriture si bien qu'ils ont créé le classicisme ; mais
en France il n'y avait pas de classicisme. Ce n'était pas
la peine. On n'avait pas besoin de tourner d'une certaine manière pour ne pas être trahi. Le final eut appartenait au réalisateur. Les critiques ont tout de même
appliqué au cinéma français la même méthode de critique qu'au cinéma américain. Bien sûr, cela ne marche
pas. Ils ont sorti Renoir et quelques cinéastes, mais ce
n'est pas juste. Il y a peut-être la moitié des films
français des années 30 qui sont des films passionnants. Je veux faire un livre sur ce cinéma. C'est un des
buts de ma vie.
Ciné-Bulles : Comment pourrait-on corriger la situation ?
Ciné-Bulles : Encore la mémoire ?
Paul Vecchiali : C'est drôle ce que vous dites parce que
cela va s'appeler Mémoire du cinéma français !
Ciné-Bulles : Selon vous, les critiques français y sont
pour quelque chose dans la faiblesse actuelle du cinéma d'auteur en France.
Paul Vecchiali : Ils ne savent pas faire un travail d'historien, ils font un travail de concierge. Le cinéma ne
sort pas du néant. S'ils ne sont pas capables de voir
qu'A bout de souffle doit davantage à Pépe-le-Moko
de Julien Duvivier qu'aux séries B américaines, c'est
qu'ils ne font pas leur travail ou qu'ils ont oublié Pépele-Moko - un chef-d'oeuvre selon moi - ou qu'ils sont
paresseux.
Ciné-Bulles : Autrement, d'où viennent les difficultés
que traverse le cinéma d'auteur français ?
Paul Vecchiali : J'ai du mal à vous répondre. Autant, il
y a trois ou quatre ans, j'avais encore une attitude
militante, autant c'est vrai que depuis deux ans j'essaie
de sauver ma peau. Avant, j'avais mon film tous les 18
mois. Maintenant j'accepte tout ce qu'on me propose.
Je travaille beaucoup en tant que réalisateur et je n'ai
plus le temps de m'occuper des autres. D'ici un ou
deux ans, je vais reprendre le combat. À ce moment-là
je pourrai peut-être mieux vous répondre. Maintenant,
il y a le quotidien à défendre. J'ai envie que le cinéma
français redevienne ce qu'il était dans les années 30. La
nouvelle vague a créé la brèche mais a introduit dans
cette brèche quelque chose de trop cérébral qui mène,
à mon avis, à une impasse.
Ciné-Bulles : Quels cinéastes français contemporains
Danièle Darrieux ( En haut des marches ), celle à qui on voulait ressembler.
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l'avocat et je disais ce que j'avais à dire mais au milieu
d'un ensemble d'opinions, sans avoir une position dominante.
Ciné-Bulles : Mais votre voix demeure celle, privilégiée, de l'auteur...
Paul Vecchiali : Non, je ne crois pas. C'est la voix de
l'avocat et c'est bien pris comme cela. En plus, je suis
assez maladroit comme comédien dans ce film. Alors,
je n'ai pas de position dominante.
Ciné-Bulles : L'improvisation peut avoir quelque
chose de menaçant pour un réalisateur ?
Paul Vecchiali : Cela n'a pas d'importance. Le hasard a
plus d'imagination que moi et tout ce qui arrive par le
fait du hasard est très enrichissant pour le film. Cela
prend des acteurs qui ont envie de jouer, qui ont un
besoin ludique. S'ils ont ce besoin, on fait des tas de
choses avec eux.
Ciné-Bulles : Vous faites du cinéma pour satisfaire ce
besoin ludique ?
Paul Vecchiali :Oui. Le cinéma, c'est le bonheur de
vivre avec les gens qu'on aime bien, de faire un travail,
de le faire très sérieusement en plus, de façon très
professionnelle. Dès qu'on est sur le tournage, on
joue. On s'amuse, on est heureux.
Ciné-Bulles : Vous travaillez souvent avec les mêmes
acteurs. Est-ce pour avoir l'assurance de retrouver, sur
le plateau, le plaisir, le jeu ?
vous séduisent, vous rejoignent ?
Paul Vecchiali : Jacques Demy, Jean-Luc Godard aussi. Godard est absolument essentiel au cinéma, mais il
faut, à côté, qu'il y ait autre chose. Il n'y a pas que la
forme qui compte. Il y a peut-être aussi, à l'intérieur de
l'histoire, des mines à poser partout. C'est évident qu'il
faut faire un cinéma de subversion maintenant. Je ne
pense pas que la modernité ne puisse venir que de
l'apparence. Elle peut venir d'une mise en situation,
d'une mise en scène, peut-être classique voire même
académique, et miner les situations de l'intérieur, les
détruire et les reconstruire. Essayer de faire un travail
concomitant...
Ciné-Bulles : C'est toute votre oeuvre.
Paul Vecchiali : Oui, c'est vrai.
Ciné-Bulles : Vous épousez tous les genres mais vos
films ne sont jamais conformes à la façon traditionnelle d'aborder ces genres.
Paul Vecchiali : C'est un peu la démarche politique
d'En haut des marches. On ne peut pas, à mon avis,
faire que collaborer ou que résister. On fait les deux à
la fois. On ne peut pas y échapper. Godard, pour revenir à lui, travaille sur Détective pour le producteur le
plus capitaliste de Paris, Alain Sarde, et il a raison. Et il
tourne avec des stars, Claude Brasseur, Nathalie Baye,
Johnny Halliday, Jean-Pierre Léaud. Godard est une
starlette, il a le sens de la promotion.
Ciné-Bulles : Vous accepteriez une offre semblable ?
Paul Vecchiali : Dans les premiers films, je demandais
un service aux acteurs. Après, il n'aurait pas été gentil
de ne plus les faire jouer parce qu'il y avait des rôles
plus importants. Et puis, lorsque je les connais bien,
cela me donne la possibilité de me servir dans le film
de ce que sont les acteurs, de ce qui leur arrive.
Paul Vecchiali : Tout de suite. Je prépare un film avec
Philippe Noiret et Bernard Giraudeau, Fucking Fernand.
Ciné-Bulles : Vous ne recherchez pas la marginalité ?
Paul Vecchiali : Je ne me suis jamais considéré
comme marginal. Je suis marginalisé par les spectateurs. Je ne pense pas que mon cinéma soit marginal.
Pas un instant. Peut-être un film de temps en temps...
Corps à coeur est un film du samedi soir. Dans les
années 30, c'est un film qui aurait fait autant de succès
que Quai des brumes.
Ciné-Bulles : Votre cinéma a été reçu comme un cinéma du samedi soir ?
Paul Vecchiali : Oui. Quand les gens viennent.
Ciné-Bulles : Vous écrivez beaucoup ?
Paul Vecchiali : Pas mal.
Ciné-Bulles : Vous accordez également beaucoup de
place à l'improvisation, comme c'est le cas dans Trou
de mémoire.
Paul Vecchiali : Les six premières minutes sont écrites,
le reste improvisé. Ce n'était pas sûr. On partait sur un
terrain, comme cela.
Ciné-Bulles : Dans Trou de mémoire le personnage
que vous interprétez dit qu'un film qui fait de la psychanalyse est une horreur. Il propose à sa partenaire
de faire un film qui raconterait leurs histoires amoureuses. Or, le film prend des allures de psychanalyse et
raconte l'histoire d'amour des deux personnages !
Paul Vecchiali : C'est venu comme cela, je ne sais pas
pourquoi. Vous savez, c'est difficile d'improviser pendant 1 h 20. Il y a des moments où les choses nous
échappent. J'ai tout à fait contrôlé le film jusqu'à la
scène de la bataille navale. Après, j'ai commencé à
perdre pied. Tout d'un coup, les personnages sont
apparus, le mien m'a submergé. Je n'avais plus de
contrôle en tant que metteur en scène.
Ciné-Bulles : Vous avez tourné un film pornographique, Change pas de main. Vous aviez l'impression de
prendre un gros risque ?
Paul Vecchiali : Non, je ne pense jamais à cela. Le film
où je pensais avoir pris le plus de risques, c'était,
évidemment, L'étrangleur. Et puis ce n'est pas apparu
comme cela après. Parler d'un homme qui repère des
femmes malheureuses, sur le point de se suicider,
pour faire un acte euthanasique me semblait une situation tellement subversive... Et montrer le flic, véritable
étrangleur, qui le recherche non pas pour le mettre en
prison mais pour avoir un mode d'emploi pour étrangler... Le film n'a été pertinemment analysé que par
l'Office catholique du cinéma qui a fait une fiche très
violente.
Ciné-Bulles : Il vous a fallu faire plusieurs prises ?
Paul Vecchiali : Jamais. Il y a 2 400 mètres de pellicule
pour un film de 2 160 mètres. Il y a, au début, un plan
pour lequel on a fait deux prises, celui dont le texte
était écrit.
Ciné-Bulles : Vous aimez jouer dans vos films ?
Paul Vecchiali : Je joue toujours un peu mais sans
aucune prétention d'acteur. Dans La machine, par
exemple, c'était nécessaire. Je voulais défendre ma
position contre la peine de mort. Je jouais le rôle de
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triomphe. Les gens ne s'attendaient pas du tout à cela.
Ciné-Bulles : Vous referiez un film pornographique ?
Paul Vecchiali : Oui, mais pas le même. J'ai un projet,
La journée d'un ouvrier, un porno dans un contexte
totalement réaliste. Je montrerais quelqu'un qui n'est
pas comédien, de préférence un ouvrier, qui accepterait de baiser devant la caméra. Montrer les gestes
quotidiens de l'amour pour dédramatiser.
Ciné-Bulles : Et l'érotisme ?
Paul Vecchiali : L'érotisme ne m'intéresse pas beaucoup. Pour moi, tout est erotique.
Ciné-Bulles : Vos films paraissent profondément français.
Paul Vecchiali : Pourtant, j'ai eu mon plus gros succès
en Italie où on m'a dit que je ne faisais pas un cinéma
français. J'ai l'impression d'être très français et très
fidèle à la culture française. Mais je trouve, de façon
générale, plus de pertinence à ce qu'on raconte de mes
films à l'étranger qu'en France.
Ciné-Bulles : On revient à ce divorce dont vous parliez
plus tôt, entre la critique et le cinéma français ?
Paul Vecchiali : J'ai très souvent de bonnes critiques
en France. Mais je n'y reconnais pas mes films ! Elles
n'informent pas sur la nature du film.
Ciné-Bulles : Est-ce qu'il vous arrive de répondre à la
critique ?
Paul Vecchiali : Je n'arrête pas. Au nom de la vérité.
J'envoie des lettres recommandées !
Ciné-Bulles : Les critiques avouent-ils moins facilement leurs faiblesses, leurs erreurs que les cinéastes ?
Paul Vecchiali : Oui. Peut-être parce qu'ils sont là
comme des juges de paix alors que nous ne sommes
que des hommes en train de faire un travail...
Ciné-Bulles : Vous menacez consciemment l'avenir de
vos films en projet ?
Paul Vecchiali : Je n'aime pas avoir une image de
marque. Au contraire, je cultive la destruction de mon
image de marque. C'était très difficile pour moi d'accepter, après Femmes, femmes, qu'on me considère
comme un objet culturel. Je viens du ruisseau et je me
sens très proche du peuple. Je ne suis pas un cinéaste
aristocratique et je ne veux pas l'être.
Ciné-Bulles : Est-ce que le peuple ne contribue pas
aussi à la culture ?
Paul Vecchiali : Non, ce n'est pas reçu comme cela.
Peut-être. Je le souhaite, mais ce n'est pas reçu
comme cela.
Ciné-Bulles : Vous a-t-on tenu rigueur d'avoir fait un
film pornographique ?
Paul Vecchiali : Oui. Je faisais un film porno après
avoir fait Femmes, femmes et quelqu'un a écrit quelque chose comme : « Après le film de la gloire, le film
de la honte. » J'ai, paraît-il, traité mon film avec un
impardonnable sourire de légèreté. (Rires) Moi, je ne
suis pas loin de penser que Change pas de main est un
film plus intéressant que Femmes, femmes. Le travail
sur le cinéma est plus fort.
Ciné-Bulles : Est-ce que le choix, inusité, du hard core
n'empêche pas le spectateur de voir ce travail sousjacent sur le cinéma ?
Paul Vecchiali : Tant pis. Je ne suis pas responsable de
cela. Dans Change pas de main, on est dans une espèce de crispation due à la fois à l'ironie et au tragique
du film, au désespoir des personnages qui n'est jamais
exprimé totalement ou alors avec une violence formidable. Moi, j'aime cela. Le film est totalement vivant. À
la semaine des Cahiers du cinéma, le film a reçu un
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Paul Vecchiali et Jean-Paul Gautier, producteur, de la maison Diagonale. (Photo d'Alain Gauthier, Cinémathèque québécoise).
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