Titre de test

Titre de test
Héros en tous genres
Présentation
par Véronique Dassas
P
rendre un groupe, de préférence uni par quelques affinités et placez-le un certain temps autour d’une table. Les ingrédients de la conversation n’ont, dans un premier temps, que peu
d’importance. L’important est cependant que les langues se délient et que les esprits s’échauffent un peu.
Lorsque vous remarquerez que la conversation est sur
le point d’arriver à une accalmie, que les regards
s’égarent sur les murs ou s’arrêtent sur les doigts, lancez, sans lésiner sur la conviction, quelque chose
comme : « Je crois qu’on aura toujours besoin de héros, de
ces figures exemplaires que l’on admire dès l’enfance et qui
nous précèdent toute notre vie comme des guides, des modèles. Une société sans héros, une société si mal à l’aise avec
l’admiration, la reconnaissance de la supériorité vraie de
quelques personnages phares, est malade. On a besoin de héros, comme on a besoin d’oxygène en arrivant au monde,
pour la vie, pour l’élan, pour l’enthousiasme… » Vous
pouvez vous en tenir là pour le moment. Il faut généralement laisser le temps aux convives de se reprendre
un peu, car vraisemblablement une telle sortie les a
pris légèrement au dépourvu. Si l’on constate chez certains une gêne subtile, quelques signes d’impatience,
voire d’agacement, c’est bon signe. Il ne faut pas négliger les conséquences de la discussion. Le ton peut
monter assez vite et il sera à partir de cet instant strictement de votre ressort de savoir quoi faire.
Nous, nous avons choisi d’en faire un numéro
de Conjonctures.
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Très vite autour de notre table, les enjeux
avaient été clairs, incarnés par deux protagonistes qui
se firent, parmi le reste des convives, des supporters
plus ou moins convaincus, plus ou moins enclins à se
jeter dans la mêlée. À l’adresse initiale, à la tirade sur
l’utilité des héros, les opposants répondirent par
l’impertinence : « Justement, les modèles, on en a marre, ce
qui est plus intéressant et à la limite, plus exigeant, c’est
d’essayer d’être nous-mêmes, libres, et c’est déjà beaucoup.
On est sorti des carcans de l’éducation traditionnelle, c’est
pas pour en redemander. »
Et longtemps, la discussion roula, dans un
mouvement plutôt vivifiant. Le sujet enfla comme vague, les débatteurs se passionnèrent. Le voyage ne
pouvait pas s’arrêter là, alors on prit rendez-vous.
Tous les mois pendant un an nous parlerions des héros
et effectivement, tous les mois, pendant un an nous
parlâmes de héros (anti-héros, super-héros, héros
d’enfance, héros anonymes, héros d’un jour, idoles et
tutti quanti). Gilgameš, Lawrence d’Arabie, Achille,
Superman, Lancelot du Lac et le Roi Arthur, les héros
masqués, nous avons révisé le genre épique, nous nous
sommes raconté des histoires l’hiver au coin du feu,
l’été sous la tonnelle. Nous avons écouté les aventures,
bouche bée comme des enfants. Si les héros ont déserté, les histoires se portent bien. Cela nous a même fait
deviser un peu : le métier de raconteur serait plus sûr
que celui de héros. Il semble qu’il ait plus de débouchés. C’est d’autant plus flagrant que certains aujourd’hui poussent la perversion jusqu’à choisir leurs
héros dans les rangs des écrivailleurs… C’est ce qui
s’appelle prendre le messager pour la nouvelle, ou
quelque chose comme ça.
Pour en avoir le cœur net, nous avons demandé
à tous les gens que nous rencontrions s’ils avaient des
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héros. L’exercice a permis de constater que les femmes
avaient plus de mal à les trouver, et aux plus hardis
d’entre nous de se risquer sur certaines pistes hasardeuses (mais n’est-ce pas les plus intéressantes ?). Les
femmes ne seraient pas très sensibles à l’héroïque, sauf
à en faire un usage particulier, genre loisir de la ménagère. Elles ne pourraient que difficilement se reconnaître dans le muscle avantageux de ces messieurs, difficilement envier leurs exploits. Et puis, elles auraient
peut-être quelque chose comme un autre rapport à la
mort, vu leur propension millénaire à donner la vie. Je
vous avais dit que c’était hasardeux, mais vous en aurez quelques échos dans ces pages.
Cependant, pris au jeu de nos questions inlassables, nous avons fini par demander des réponses
écrites et par les collectionner. Vous les trouverez en
exergue généreux de ce dossier : un Amadou Toumani
Toré, deux Mandela, deux pères, un Beethoven, un
Blanqui, un Guevara, un Polyphème et son clan, un
Hannibal, un Cid Campéador, une Madonna et un
H.É.R.O.S. composite… Lord Byron, héros lui-même,
nous a même confié le nom prestigieux du sien,
l’éternel blasphémateur, le grand Don Juan.
Suit un dossier parmi les plus consistants et les
plus difficiles à constituer que nous ayons faits.
Consistant, parce que plus nous avancions et plus
nous nous passionnions pour ce sujet incongru, qui
nous conduisait à des thèmes que nous avions déjà
traités sous d’autres prétextes et qui tout à coup
s’éclairaient autrement, la démocratie, par exemple, ou
le hasard… Difficile, parce que nous voulions échapper aux exercices d’admiration ou aux analyses scolaires sur tel ou tel personnage… Il n’est pas évident que
nous ayons toujours échappé à ce que nous redoutions.
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Restent l’évocation de quelques héros et quelques réflexions à leur propos.
Le texte de Georges Leroux distingue le héros
actif, conquérant, civilisateur, narcissique, d’un héros
qu’il appelle plus défensif, plus porté au sacrifice de
lui-même. « Ce courage », explique Leroux, « a pour lui
d’être proposé en exemple, car le geste qu’il commande est
disponible pour chacun, son modèle est universel ». Il
trouve dans le personnage de Sitting Bull un exemple
de cet héroïsme de la résistance, de cette force qui va
vers le spirituel.
Pour Thierry Hentsch, l’héroïsme dont nous
avons besoin aujourd’hui est de type philosophique, ce
qui peut paraître paradoxal. Il choisit cependant pour
illustrer cette idée de parler de deux héros anciens qui,
en apparence, n’ont pas grand chose en commun : Gilgameš, héros babylonien dont l’épopée aurait été écrite
il y a plus de trente-cinq siècles et Don Quichotte,
chanté par Cervantès. « Gilgameš va du rêve vers le quotidien, le monde le gagne. Quichotte va du quotidien vers le
rêve, la réalité le tue ». Tous deux sont humains parce
qu’ils vivent par l’amitié et que l’amitié les transforme.
Catherine Mavrikakis analyse le héros dans son
rapport à la mort. Pour le héros, écrit-elle, la mort est
une sorte de « tremplin grandiose ». Le héros, par définition, est masculin (même si certaines femmes peuvent
en être, à condition d’agir comme les hommes). « Pour
la féminité, la mort n’est pas plus naturelle qu’aux hommes : elle est simplement absurde et ne trouvera jamais de
sens, elle n’amène vers aucun lendemain qui chante ». Pas
de héros féminin, donc. « Si la modernité dit qu’elle ne
connaît plus l’héroïsme, c’est simplement parce qu’elle est
marquée par le sentiment d’un basculement du monde du
côté des femmes et de l’imitation. » De quoi faire discuter
dans les chaumières.
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Pour Organ Bator, Gengis Khan représente le
héros absolu, alors que nos manuels d’histoire nous le
présentent certes comme un grand conquérant, mais
surtout comme un être d’une cruauté quasi monstrueuse. Comme Attila. Gengis Khan et Attila ont une
origine commune, ce sont des Mongols, le regard de
l’Occident ne les épargne pas. Pourtant, selon Bator,
Gengis Khan est un véritable génie qui sait lier action
et pensée, qui sait mesurer les risques et faire triompher sa démesure. « Gengis Khan, chef de rien, porte les
Mongols dans la civilisation », écrit Bator, emporté, enthousiaste.
Dans « Héros à faire », on évoque une mythologie de l’enfance, celle d’Auschwitz où l’héroïsme est
anéanti comme le reste. On évoque aussi une figure du
héros moderne, celle du terroriste, pour conclure que
le héros reste à faire : « ni repenti, ni mort ».
Saint-Exupéry fait partie de ces écrivains qui
ont une légende. Mais ce n’est pas de l’homme dont il
s’agit dans le texte d’Anne-Lise Polo, mais de
l’écrivain : « L’œuvre de Saint-Exupéry ne propose pas un
mode d’emploi à l’héroïsme, elle interroge le sens de
l’existence de l’homme.[…] Saint-Exupéry cherche constamment ce qui justifie l’homme en tant qu’homme, ce qui
lui donne sa valeur. Et parce qu’il pose ces questions, il lui
arrive de retrouver les accents des grandes épopées. »
Ce dossier fait une part peut-être trop grande à
l’histoire et à la littérature, le texte de Nicolas Mavrikakis fait exception et traite de la représentation du héros dans la peinture du XVIIIe siècle. Il rappelle la distinction, qui date du XVIIe, entre héros radieux et héros
tragique, ce dernier étant le héros de la bourgeoisie
montante. « Le héros tragique ne sera jamais glorieux. Il
sera toujours un héros mort, mourant, rejouant sans cesse
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sa mort, toujours en résurrection ou ayant à sacrifier un
part importante de lui-même. Ce héros bourgeois qui a cru
se libérer en restant soumis, nous en sommes encore les héritiers. »
Que le nom de l’héroïne, celle de l’extase et du
manque, dérive du héros, vous ne le saviez peut-être
pas. « Le mot a été formé à partir du grec hêrôs (héros), par
analogie entre la fougue et l’exaltation provoquée par la
drogue. »1 Olga Duhamel raconte l’exaltation que cette
substance provoqua, ainsi que son bannissement. Le
tout au nom du progrès. « Et si elle scintille encore, c’est
comme poison de l’esprit, ― loin de l’héroïque médecine moderne. » Un texte qui vous donnera l’envie de fouiller
dans l’histoire des sciences et dans celle de ce dixneuvième siècle que nous ne pouvons plus appeler
dernier.
Theodor Weiseinstein n’est pas philosophe
pour rien, il a pris le thème à bras le corps et il a mis le
paquet. Il a posé le problème de la comparaison et
dans le fond du jugement qualitatif. Il faut dire que le
héros, qui est supposé être le meilleur, s’accommode
mal du relativisme ambiant. Il a parlé d’admiration et
de dépassement, des notions à reconstruire. Il a surtout
posé une question qui fera peut-être réfléchir un instant les plus sceptiques : « Est-il possible de défendre le
héros sans tomber dans la " passion de l’héroïsme " de Jdanov ? Et si les héros étaient les seuls qui pouvaient nous
faire sortir du fascisme, du stalinisme et de la démocratie ? ». Et oui, on peut envisager aussi de se sauver
d’une démocratie qui produit si peu de justice et qui
n’est « la fin de l’histoire » que pour ceux qui en profitent. Il a fini par retrouver la trace des héros dans les
1
Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction
de Alain Rey, Dictionnaires Le Robert, 1992.
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westerns que nous avons tous tant aimés. « Quand elles
franchissent la frontière du ridicule, certaines séquences silencieuses des films de cow-boys sont homériques ». Il faut
lire cette summa eroica pour en parcourir les subtilités.
Conclusion de l’auteur : il y a encore du travail pour
les héros. Qu’on se le dise !
Hors dossier, on trouvera deux textes sur la
Chine, écrits par une Québécoise, Maryse Parant, qui y
vit depuis presque deux ans. Chroniques d’une vie
quotidienne chinoise dont on connaît quelques clichés
qui se démodent au gré de l’évolution rapide du pays.
On trouvera dans ces textes les incompréhensions, les
doutes tantôt sur elle-même, tantôt sur les autres,
d’une voyageuse installée en terre étrangère, installée
aussi dans une curiosité peu commune.
Hors dossier également, un article de JeanMarc Piotte qui renvoie le gouvernement Bouchard à
lui-même. Sans ménagements : « Avec Bouchard, on revient au nationalisme conservateur et autoritaire de Duplessis. Ce nationalisme, qui vante le partenariat et le
consensus, tend à étouffer tout esprit critique par sa soif
d’unanimisme ». Pour Piotte, la priorité n’est plus actuellement à l’indépendance du Québec, il s’agit plutôt
de « réglementer et de contrôler la mondialisation ».
La revue se referme, comme d’habitude, sur les
Horresco referens d’Iketnuk Arnaq. Le franc-tireur est
toujours à son poste. Pas de bug à Iqaluit.
Si le héros est une figure jugée ringarde, qui
parfois fait sourire ou qui agace, il continue de hanter
l’époque, de loger dans la chronique, de passer dans
les conversations. Une anecdote nous a retenus, c’est
celle-ci : à Trafalgar Square, au cœur de Londres, il y a
toujours le grand Nelson, entouré de statues d’illustres
personnages. Les autorités britanniques ont décidé
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d’en ajouter une, mais ils ne savent pas encore laquelle, ils ont donc prévu d’attendre un certain temps
avant de statuer sur l’identité de la statue. On est en attente de héros. Toutes les suggestions seront les bienvenues. La France aurait proposé Jeanne d’Arc, les Indiens Gandhi, mais il faut sans doute mettre cela sur le
compte des rumeurs et de l’humour noir. Qui trouvera
l’homme ou la femme de la situation et si, d’aventure,
les autorités montréalaises s’avisaient de donner de la
compagnie à Félix Leclerc dans le Parc Lafontaine, qui
choisirions-nous ? Interrogez vos amis, faites votre enquête.
Prendre un groupe, de préférence uni par quelques affinités et placez-le un certain temps autour
d’une table. Les ingrédients de la conversation n’ont,
dans un premier temps, que peu d’importance.
L’important est cependant que les langues se délient…
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