Nouvelles technologies, le risque de fracture générationnelle. Serge

Nouvelles technologies, le risque de fracture générationnelle. Serge
 Serge lisseron
Psychiatre et psychanalyste
Nouvelles technologies
le risque de fracture générationnelle
MELAMPOUS a
uand on pense aux difficultés soulevées
par les nouvelles technologies, ce sont
les contenus qui viennent à l’esprit.
La télévision ou les jeux vidéo impose-
raient des modèles qui supplanteraient rapide-
ment ceux des parents dans l’esprit des
enfants. Ce risque est en réalité très relatif : les
modèles auxquels assiste l’enfant semblent
moins importants pour lui que ceux dans les-
quels il est lui-même impliqué. Une scène vue
à la télévision ou au cinéma n’a jamais le pou-
voir de déclencher à elle seule un comporte-
ment d’imitation dans la réalité si ce compor-
tement entre en conflit avec les valeurs que les
parents ont transmises à l’enfant. Et on comp-
rend que ce soient les enfants les plus démunis
sur le plan des modèles parentaux qui aient
le plus tendance à chercher leurs repères de
socialisation sur le petit écran.
En revanche, la relation privilégiée que les
jeunes développent aujourd’hui avec les nou-
velles technologies les introduit précocement à
un rapport nouveau à eux-mêmes, aux autres et
au monde. Il s’agit véritablement d’une nou-
velle culture et, à défaut de la comprendre, un
grave risque de fracture générationnelle nous
guette. Cette nouvelle culture engage au moins
dix domaines différents.
Etre remarqué plutôt qu’aimé
Aujourd’hui, sur Internet, chacun peut dé-
voiler des pans de son anatomie ou de ses pen-
sées secrètes à des millions d’inconnus, ou
bien jouer à cache-cache derrière un pseudony-
me ou une identité d’emprunt. Ce désir, que
j'ai désigné sous le terme d’« extimité »°, est
inséparable de l’intimité dont 11 constitue en
quelque sorte l’autre facette. À ce titre, il n’a
pas attendu les nouvelles technologies pour
exister même s’il est poussé en avant par leur
explosion. Preuve en est que Cindy Sherman
en a anticipé les expressions actuelles dès les
années 1970.
Le désir d’extimité tente de répondre à
deux questions : « Qu'est-ce que je suis ? »
et « Qu'est-ce que je veux ? ». Ces deux
questions, qui témoignent du désir de se
connaître davantage, renvoient en fait à une
seule et même préoccupation : « Comment me
plaire ? ». La question « Comment plaire aux
autres ? » ne vient que dans un second temps.
La preuve ? Un site créé comme une plai-
santerie à la fin de l’année 2000, s’est transfor-
mé en l’espace de trois ans en une entreprise
commerciale extrêmement rentable puisqu'elle
rapporte plusieurs millions de dollars par an !
Chaque visiteur est invité à déposer une photo-
graphie de lui afin d’être « noté » par tous les
internautes qui le souhaitent. Plus de dix
millions de personnes à travers la planète
jouent ainsi à estimer, de 1 à 10, les images de
leurs congénères, et plus de quatre millions -
pour la plupart âgés de 18 à 24 ans - ont envoyé
leurs photos sur celui de ces sites le plus fré-
quenté*. Les commentaires y sont souvent
acerbes, mais cela ne dissuade pas les postu-
lants, bien au contraire !
C’est que les conditions de l’estime de soi
ont évolué. Alors qu’il y a encore vingt ans,
l’important pour le plus grand nombre était
d’avoir une valeur reconnue conforme aux
modèles ambiants, serait-ce au prix d’une cer-
taine hypocrisie, l’important est aujourd’hui
de se faire d’abord repérer comme différent.
« Dans mon école, je suis le meilleur en pro-
vocation », me disait un enfant de neuf ans. Il
aurait pu ajouter, si son niveau culturel le lui
avait permis : « je suis un artiste dans mon
domaine ». J'ajouterai « un funambule », car
la provocation est un exercice périlleux !
L'important est moins d’être valorisé par le
regard d’autrui que d’être gratifié par l’intérêt
qu’on leur porte. Le but est d’abord de se prou-
ver qu’on peut intéresser, être aimé viendra
plus tard.
Mais Internet n‘est pas seulement ce lieu
où chacun cherche à accroître l’estime qu’il se
porte. Il est aussi celui où beaucoup tentent de
la guérir. L'internaute qui installe une image de
lui sur un site d’évaluation tente d’échapper à
la fois à la représentation d’un soi grandiose et
à l’image d’un parent trop idéalisé. Il renonce
au soi grandiose en acceptant de montrer de lui
des aspects problématiques et a priori « non
aimables », pour s’apercevoir finalement qu’il
n’est pas si dramatique de ne pas être « par-
fait ». Et il tente d'échapper au jugement écra-
sant d’un parent idéalisé en multipliant ses
interlocuteurs et en envisageant a priori qu’ils
se valent tous.
|. Ce texte résume la confé-
rence faite le 10 juin 2006 au
Colloque organisé par le Pro-
fesseur Michel Soulé sur le
thème : « L'enfant et le virtuel »
(Maison de la Chimie).
[! est développé dans Tisseron
S.(2006) L'enfant au risque du
virtuel, Paris : Dunod.
2. Tisseron Serge, L'intimité
surexposée, Edition Ramsay,
2001, Réédition Hachette 2003.
3. Courrier International
N° 713 du ler au 7 juillet 2004,
р. 51.
bourrasg
4. Tisseron S., Les Bienfuits des
images,
2002.
Paris, Odile Jacob,
Le « stade des écrans »
et la multiplication des identités
Avec le développement des caméscopes,
les jeunes ont aujourd’hui pris l'habitude de se
voir sur l’écran du téléviseur ou de l’ordinateur
familial, à tel point que les technologies du
numérique risquent bientôt de remplacer le tra-
ditionnel « stade du miroir » par un « stade des
écrans »*. Le premier désigne, depuis les tra-
vaux de Jacques Lacan, le moment où le jeune
enfant découvre avec surprise son image dans
un miroir qui lui fait face. Ce reflet inversé - la
moitié gauche du visage est vue comme sa par-
tie droite et vice versa - a longtemps constitué
pour chacun la seule image qu’il puisse avoir
de lui-même. Mais aujourd’hui, tes enfants
ont très tôt affaire à une autre image de leur
apparence. Il s’agit de celle que leur renvoient
les photographies et les films faits par leurs
parents.
Or cette image là, contrairement à celle du
miroir, n’est pas inversée, Il en résulte que tout
enfant, aujourd’hui, n’a plus seulement affaire
à une image de lui-même, mais à deux. D’un
cote, celle que continuent à lui renvoyer la sur-
face dormante des eaux, les objets de métal
poli et les miroirs des appartements ; et de l’au-
tre, celle des écrans d’ordinateurs, des caméras
et des téléphones numériques.
Le rapport de chacun à son image en est
évidemment bouleversé. L'enfant qui grandit
en ayant deux images différentes de lui-même
pense facilement qu’il pourrait en avoir beau-
coup plus. Mais quand les représentations de
soi se multiplient, l’identité ne s'attache plus à
aucune. Sous l’effet de la généralisation de la
photographie familiale et des nouvelles tech-
nologies, les jeunes rattachent ainsi beaucoup
moins leur intimité et leur identité à la repré-
sentation visuelle d'eux-mêmes.
Avancer masqué :
un nouveau marivaudage
Les jeunes grandissent aujourd’hui dans un
environnement médiatique où le rapprochement
sexuel paraît aller de soi. Cette banalisation ne
rend pas pour autant son accomplissement plus
facile, bien au contraire. Le garçon craint de ne
pas aller assez vite ou de s’y prendre mal, tan-
dis que la fille pense qu’elle doit tout accepter
de peur que le garçon la quitte et « aille en voir
une autre ». Alors, les uns et les autres ont
recours à des stratégies qui mettent provisoire-
ment à distance les corps et favorisent l’échan-
ge verbai. Les communications par MSN
jouent à merveille ce rôle. Parler sans se tou-
cher, ou plutôt jouer à se toucher avec des mots
plutôt qu’avec des gestes, tel est ce que les
adolescents apprennent sur Internet. Leurs
parents ont fabriqué le poison d’une pornogra-
phie insidieuse qui envahit jusqu’aux panneaux
publicitaires de nos villes, il ne restait plus aux
jeunes qu’à inventer le contre poison : c’est ce
qu'ils ont fait en développant un usage
d'Internet que rien ne laissait prévoir !
Ils réinventent les plaisirs des masques et
du marivaudage.
La relation aux images modifiée
par leur pratique
Aujourd’hui, les images ne sont plus seule-
ment ce qu’on regarde, mais ce qu’on fabrique.
Chaque adolescent réagit à ces nouvelles pos-
sibilités en fonction de son histoire personnelle
et des ressources psychologiques dont il dispo-
se. Deux situations extrêmes sont actuellement
mises en pratique sous nos yeux.
D'un côté, certains jeunes ont acquis
aujourd’hui très tôt la conviction que les ima-
ges ne sont pas des reflets de la réalité mais
des constructions. Ces jeunes ne se posent plus
guère la question qui préoccupait si fort leurs
aînés : les images sont elles « vraies » ou
« fausses » ? Ils l’ont remplacée par une nou-
velle interrogation qui a l’avantage de cores-
pondre aussi bien aux documentaires qu’aux
fictions : ils se demandent dans tous les cas
comment elles ont été fabriquées. D’où leur
intérêt pour les making of, ces programmes qui
accompagnent aujourd’hui la plupart des films
sortis en DVD et qui expliquent les trucages
et les effets spéciaux. Ce questionnement est
en outre encouragé chez eux par le fait qu’ils
deviennent eux-mêmes des producteurs d’ima-
ges, notamment de celles qu’ils mettent sur
leurs blogs.
Mais les nouvelles technologies peuvent
être utilisées à l‘opposé dans des pratiques où
se cultive la confusion des images. Il s’agit
notamment de ce que l’on appelle aujourd’hui
le happy slapping. Il s’agit d’agresser un
camarade, un enseignant ou un inconnu et de
faire filmer la scène sur un téléphone mobile
par un camarade afin de pouvoir la montrer
dans son collège, sa cité, voire sur Internet.
Les adeptes du happy slapping sont des
adolescents très particuliers qui ressentent de
la violence à l’intérieur d’eux sans être capa-
bles de s’en faire une représentation mentale.
Lorsqu'ils fabriquent un film dans lequel ils
sont auteurs d’actes violents, ils visualisent
d’abord pour eux-mêmes cette violence, et ils
pensent que c'est aussi un bon moyen pour
imposer leur supériorité aux autres. Autant dire
que ces jeunes n’ont pas intégré la notion de
fiction et de jeu théâtral. Ils ne voient pas les
images comme des espaces de mise en scène et
de trucage, mais comme le pur refiet de ce qui
se serait passé pour de vrai. C’est pourquoi il
est urgent d’aider tous les jeunes à concevoir
les images comme des espaces de création et
d’échange, en famille ou entre copains. Des
espaces où la violence a certes sa place, mais
comme une figuration, et pas comme une réali-
té.
De nouveaux rituels
Le passage à l’adolescence n‘est plus sym-
bolisé aujourd’hui par aucune cérémonie ni
aucun rituel. Si les filles continuent de bénéfi-
cier de celui que constitue l’apparition de leurs
règles, l’absence de rite de passage de l’enfan-
ce à l’âge adulte se fait cruellement sentir
chez les garçons. Les rituels religieux (comme
Nouvelles technologies : le risque de fracture générationnelle
Serge Tisseron
la première communion et la communion
solennelle) ont disparu, tout comme le conseil
de révision - avec la visite collective au bordel
qui lui succédait -, les épreuves diverses orga-
nisées dans les campagnes à l’occasion des
fêtes de la St Jean ou du solstice - comme la
montée au mât -, les bizutages collégiens et
universitaires, et bien entendu le service mili-
taire. Or le passage de l’enfance à l’adolescen-
ce, puis à l’âge adulte, est un moment difficile
et important pour les jeunes et ce moment, ils
éprouvent le besoin de le symboliser. C’est
pourquoi, à défaut d’autre rite, ils le font à
travers des rituels d’images. Les jeux vidéo,
qu’ils soient pratiqués solitairement ou en
réseau, en constituent un.
Faire plusieurs choses à la fois :
éloge du papillonnage
Lorsque l’écriture et la lecture étaient les
supports privilégiés d’apprentissage et de com-
munication à distance, 1l était difficile d’envi-
sager de faire plusieurs choses en même temps.
Ceux qui lisaient des livres de la première page
à la dernière étaient considérés comme adaptés
alors que ceux qui avaient tendance à passer
d’un livre à l’autre et à n’en finir aucun étaient
considérés volontiers comme inadaptés.
Aujourd’hui, le modèle n’est plus de faire
une seule chose à la fois et de la faire le mieux
possible, mais de pouvoir en faire plusieurs en
même temps. en espérant qu‘aucune ne soit
trop mal faite et sans rêver qu’aucune ne soit
faite parfaitement ! Le modèle de ce fonction-
nement est bien entendu celui de l’ordinateur.
L’ordinateur ne fait pas plusieurs choses à la
fois, mais 11 consacre un peu de temps à cha-
cune des tâches qu’il doit réaliser en simultane
de telle façon qu’on peut avoir l’illusion qu’il
fait plusieurs choses en même temps. C’est la
même chose aujourd’hut pour certains jeunes
qui donnent l’impression d’écouter de la
musique, de regarder la télévision et de faire
leurs devoirs en même temps. En fait, leur
attention et leur imagination sautent de l’un de
ces domaines à l’autre.
Connaître tout un peu
La culture de 1’écrit avait encouragé l’idéal
d’une connaissance en profondeur. Nous vivons
au contraire aujourd’hui dans le règne du bn-
colage généralisé et de la connaissance parcel-
lisée. Non seulement plus personne ne rêve de
connaître à fond aucun sujet, mais chacun est
porté par l’idéal de savoir un peu sur tout.
Les médias se sont adaptés à ces attentes.
Mais étant donné l’importance qui est la leur,
cette « adaptation » constitue une formidable
courroie de transmission et d’amplification du
phénomène. Par exemple, la nouvelle maquet-
te du journal Le Monde consacre plus de
place à plus de sujets différents et a considéra-
blement réduit la part de ce qui constituait à
l’origine la particularité de ce journal, à savoir
la place donnée aux sujets d’importance natio-
nale et internationale.
Ce qu’on appelle les « sujets de proximité »
fleurissent.
L’aire de la télévision captée par chacun sur
son téléphone mobile va évidemment amplifier
ce phénomène. Chacun ira chercher des infor-
mations qui intéressent plus précisément, et ces
informations auront forcément un format court
adapté à une consultation rapide, éventuelle-
ment dans un transport en commun, entre deux
rendez-vous ou même au cours d’un repas ou
d’une promenade. En effet, notre téléphone
pourra nous prévenir que l’information que
nous désirons est disponible et peut être
consultée en quelques secondes.
A l’idéal d’une connaissance approfondie
de tous les sujets telle que la Renaissance et
l’Humanisme l’avait développée, s’était substi-
tué au XIXe et XXe l’idéal d’une connaissance
limitée dans la durée et l’espace, mais parti-
culièrement pointue. Aujourd’hui, l’idéal du
« fout un peu » se généralise.
Etre partout - et tout - à la fois
Lorsque l’écriture était le médium privilé-
gié, il en résultait pour l’identité certains carac-
tères que de nombreuses générations ont parta-
gés : l’homme qui écrit est à un seul endroit à
la fois et il a tendance à raisonner en catégories
qui s’excluent. Son monde est volontiers en
noir et blanc comme les caractères imprimés
sur la page. Ce monde est celui du « ou bien,
ou bien ».
L'homme actuel est contraire celui de
l’ubiquité. Grâce à son téléphone mobile, 1l
peut se trouver dans plusieurs espaces à la
fois : c’est la « ubiquitv génération ».
L’ubiquité ne consiste pas seulement à pou-
voir être à plusieurs endroits en même temps,
mais aussi à pouvoir être dans chacun de ces
lieux sous la forme de plusieurs avatars diffé-
rents. C’est ce qu’on trouve dans des jeux
vidéo ou un même joueur peut faire jouer plu-
sieurs de ses avatars en même temps. Etre par-
tout à la fois devient « être fout » à la fois.
La plus grande jouissance est évidemment
de concilier des états apparemment totalement
contradictoires. Dans le film Matrix, le héros
est à la fois vivant et mort, puisque son corps
de chair doit être mis en état de mort apparen-
te pour que son double numérique puisse
sauver le monde. De la même manière dans
le film Une histoire violente de David
Cronenberg°, le héros est à la fois un tueur
professionnel particulièrement violent. et un
mari et père parfait menant tranquillement une
vie de barman dans une gargote.
Et dans les jeux vidéo en réseau, le même
joueur peut jouer en même temps plusieurs
rôles différents et contradictoires.
Cette technologie retentit sur sa relation au
monde. La preuve s’en voit aujourd’hui dans
la manière dont sont valorisés certains profils
politiques. Il y a vingt ans, le compliment
adressé à un personnage politique était de lui
dire qu’il n’était « ni de droite, ni de gauche ».
MELAMPOUS y
5. Cronemberg David, « À his-
toy of violence », 2004.
bourrasques
C’est ce qui fut dit en son temps du Général de
Gaulle. Aujourd’hui le compliment serait plu-
tôt de dire d’un homme politique qu’il est à la
fois de droite et de gauche. Par exemple, qu’il
a un programme économique de droite, mais
une sensibilité de gauche, ou le contraire, bref
qu’il est à la fois l’un et l’autre, qu’il est une
sorte d’hybride qui réunit les contraires et se
trouve sur plusieurs terrains en même temps.
Bref, ce qui était condamnable dans la culture
de l’écrit est devenu compliment dans la cultu-
re du virtuel !
Un éternel présent
De la même manière, les catégories tempo-
relles tendent à s’effacer. Chaque événement
est visualisé dans le présent. Celui-ci peut être
indexé au temps zéro qui est le moment que
nous vivons, mais il peut l’être à un temps T-10
c’est-à-dire dans le passé, ou au contraire à un
temps T+10, c’est-à-dire dans l’avenir. La rela-
tion à la durée est moins perçue comme un
déroulement que comme une juxtaposition.
Cette perception nouvelle de la durée comme
juxtaposition d’instants présents correspond
d’ailleurs tout à fait à la façon dont les jeunes
perçoivent aujourd’hui leur avenir : juxtaposi-
tion de lieux d’habitations différents situées
dans des régions - voire des pays - différents,
juxtaposition d’activités professionnelles,
voire de partenaires. Aucun jeune ne grandit
plus aujourd’hui en pensant que sa vie s’orga-
nisera avec un passé, un présent et un futur.
Elle le fera comme une succession de moments
présents.
S’engager, se désengager :
la primauté de l’action
Il est courant de dire que l’enfant confron-
té à une difficulté ou à un problème a tendance
à se mettre en action trop vite et à ne pas pren-
dre le temps de réfléchir. L’adulte au contraire
aurait la capacité d’analyser la situation, de
faire une hypothèse et d’adapter son comporte-
ment en fonction de ce qu’il imagine. Mais la
nouvelle culture du virtuel nous engage tous à
réagir de la première de ces façons. C’est la
méthode inductive, qui remplace la tradition-
nelle méthode hypothético déductive.
Chacun est invité à tâtonner et à essayer
toutes les possibilités qui s’offrent à lui. C’est
bien sûr le cas dans nos relations aux machines
nouvelles auxquelles nous avons à faire. Nous
ne pouvons apprendre à nous en servir que si
nous agissons d’abord sur elles... pour réflé-
chir ensuite aux effets que nous avons produits.
Impossible aujourd’hui de mettre en route une
machine et de l’utiliser correctement en pre-
nant le temps de lire le mode d’emploi. Il faut
faire d’abord et réfléchir ensuite.
Mais cette attitude a également son équiva-
lent dans la vie sociale. Les propositions qui
nous sont faites s’accompagnent de plus en
plus de la nécessité de rendre une réponse
urgente. À tel point qu’il est aujourd’hui plus
adaptée de dire oui à toutes... quitte à se dés-
engager plus tard, plutôt que de prendre le
temps de réfléchir à chacune. Car cette secon-
de attitude pourrait facilement être interprétée
comme une forme de doute équivalent à un
refus potentiel.
Il est difficile de dire si les technologies
numériques ne font qu’accompagner cette
transformation et dans quelle mesure elles sont
à son origine. Il est certain que les technologies
numériques façonnent nos habitudes de penser
et de réagir d’une façon qui va totalement dans
ce sens. De nombreuses propositions sociales
obéissent aujourd’hui à la règle de la nécessité
d’une action rapide. Le risque est que si on
prend le temps de bien y réfléchir, l’opportuni-
té aura disparu.
Peut-on en déduire que les technologies du
numérique nous encourageraient tous à rester
dans une logique enfantine caractérisée par
la mise en action immédiate et l’abandon de
la démarche hypothético-déductive au profit
d’une attitude inductive généralisée ? En fait,
vouloir désigner l’une de ces attitudes comme
enfantine et l’autre comme adulte n’a tout sim-
plement plus de sens. Nous ne sommes plus
invités à raisonner de la même manière parce
que le monde a changé, et ce qui était hier la
norme serait aujourd’hui une attitude inadap-
tée et handicapante.
En conclusion
Nous voyons que si les jeunes, aujourd’hui,
sont ceux chez lesquels les changements sont
le plus visibles, nous y sommes tous pris.
Les observer, ce n’est pas seulement mieux
connaître les adolescents d’aujourd’hui, c’est
aussi apprendre à nous voir nous-mêmes autre-
ment. N
Was this manual useful for you? yes no
Thank you for your participation!

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