DOSSIER VERS UNENOUVELLE PENSEE VISUELLE

DOSSIER VERS UNENOUVELLE PENSEE VISUELLE
DOSSIER
VERS UNE NOUVELLE
PENSEE VISUELLE
© Réseaux n° 61 CNET - 1993
L IMAGE
De l'économie informationnelle
à la pensée visuelle
Alain RENAUD
© Réseaux n° 61 CNET - 1993
Silence ! Laisse l'image accomplir sa volonté
Goethe
Quand j'ai fait un bon tableau, je n'ai pas écrit une pensée C’est ce qu’ils disent Qu'ils
sont simples Hs ôtent à la peinture tous ses avantages
Eugène Delacroix
Le littérateur comme vous s’expiime avec des abstractions, tandis que le peintre concré-
tise, au moven du dessin et de la couleur ses sensations, ses perceptions Il v a une lo-
gique colorée, parbleu, le peintre ne doit obéissance qu’à elle Jamais à la logique du cer-
veau , s’il s’y abandonne, il est perdu Toujours à celle des veux S'il sent juste, il pensera
juste, allez La peintme est une optique, d’abord La matière de notre art est là, dans ce
que pensent nos Veux
Paul Cézanne
H y a dans tous les arts une partie physique qui ne peut plus être regardée ni traitée
comme naguère, qui ne peut plus être soustraite aux entreprises de la connaissance et de
la puissance modernes Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce
qu’ils étaient depuis toujours H faut s'attendre que de si grandes nouveautés transforment
toute la technique des arts, agissent par là même sur l’invention elle-même, aillent peut-
être même jusqu'à modifier la notion même de l'ait
La « nature » c’est-à-dire la Donnée Et c’est tour Tout ce qui est initial
Tout commencement , l’éternelle donnée de toute transaction mentale, quelles que soient
donnée ou transaction, c’est nature — et rien d'autre ne l’est
Paul Valéry
Je ne pouvais me défendre d'affirmer qu’une personne qui peint, écrit, compose ou danse
pense avec ses sens bien des signes tendraient à prouver qu’une pensée véritablement
productive, en quelque domaine de la cognition que ce soit, trouve place au rovaume des
Images
Rudolph Arnheim
L'image est un mot qui ne se dit pas
Jean-Luc Godard
onjuguant deux termes qu’une re-
présentation dominante de la pen-
sée tend généralement à opposer, la
notion de « pensée visuelle » acquiert au-
jourd’hui, dans la conjoncture technocultu-
relle (1), valeur et fonction épistémolo-
gique En effet, outre les mutations
géologiques qu’elle engendre dans la
sphère des Télécommunications (2), l’éco-
nomie informationnelle (3) tend vers une
intégration complète de l’image et du vi-
sible. ainsi que de l’ensemble des données
sensorielles et perceptives, dans l’ordre
numérique du calcul
Sans nécessairement en changei la
forme, cette intégiation informationnelle
confère à l’image une identité logicienne
Désormais écrite, calculée et calculante ,
celle-ci « importe » la dimension d’une
discursivité dans l’ordre de sa visibilité
constitutive , s’offre alors aux entreprises
du savoir, de la création et de la puissance
modernes, des pratiques expérimentales
médites de pensée et de contrôle visuels
les imageries Un autre paradigme du sa-
voir, morphologique et perceptif, fait une
entrée scientifique remarquée, en concur-
rence directe avec le modèle « classique »,
mécaniste et quantitatif
Une telle redistribution de l’intelligibl-
lité et de l’expérience oblige le philosophe
à 1eprendre la question fondamentale
« qu'appelle-t-on pensée 7 »
Préambuie
La question que nous pose l’idée de
pensée visuelle convoque la technique,
mais elle est philosophique
Au plus près du terrain technologique, 1l
faut prendre la mesure réelle des évolu-
tions contemporaines, en particulier, iden-
tifier les déplacements que connaît au-
jourd’hui l’image par sa décomposition et
1ecomposition informationnelles
À partir de là, on doit tenter d’en dia-
enostiquer la portée, les effets, les enjeux
(épistémologiques, esthétiques, anthropo-
logiques)
Et si possible, ne serait-ce que, modes-
tement, indiquer quelques directions théo-
riques et pratiques particulièrement fé-
condes Parle: de pensée visuelle revient
ainsi
À penser l’image aujourd’hui dans une
nouvelle configuration sociale-technique
À dégager en elle un possible renouvel-
lement du paradigme même de la pensée,
jouant d’autres modes de relation entre
l’ordre du discursif (logique) et celui du
visible (forme)
Selon nous, la technologie n’a pas en-
core la pensée, ni peut-être même la pia-
tique qu’elle mérite Aborder la 1éalité du
« fait technologique » contemporain
(li Nous devons ce néologisme commode à René Berger, historien d’art, observateur passionné des évolutions
technologiques et audioyisuelles contemporaines Il désigne ainsi la nouvelle conjoncture culturelle, au sens an-
thropolosique du terme, née de la récente rencontre des sociétés industrielles avec les machines d'Information
Cf entre autres ouvrages stimulants, BERGER, 1987
(2) Nous ne ferons malheureusement qu indiquer ce problème pourtant des plus essentiels Car, bien que directe-
ment lié à celui que nous abordons ici — les registres de pensée médits qu’ouv re l'économie informationnelle trou-
vent dans les télécommunications, un autre type d’espace et de rapport à l’espace ice que P Valér, appelait en
son temps, la « conquête de l’ubiquité »), ce problème exige d'être traité spécifiquement
(3) Cf infra
comme possible renouvellement de l’acte
de pensée, revient alors à lui accorder la
« dignité » d'objet philosophique à part
entière
Cette hypothèse de l’émergence techno-
culturelle d’autres figures de raison et d’art
est philosophiquement risquée, contestant
une représentation dominante de la pensée
dans ses rapports à l’ordre technique
L’âge mécaniste doit s’effacer aussi dans
les têtes
L'hypothèse de la pensée visuelle est
alors plus que jamais nécessaire formu-
lée il y a quelques décennies par un
groupe de chercheurs s’interrogeant sur la
valeur et les potentialités cognitives (4)
des arts visuels, elle acquiert aujourd’hui
une acuité, une fécondité renouvelée au
sein d’une conjoncture technoculturelle
porteuse de besoins et de possibilités
scientifiques, pédagogiques et artistiques
sans précédent
Cela dit, cette notion est éminemment
ambiguë, équivoque, et elle exige d’être
éclairée Il ne suffit pas d'associer mécani-
quement l’idée de « pensée » et celle de
« Visuel » pour faire naître un nouveau
concept Aucune pensée digne de ce nom
ne saurait naître « arithmétiquement » par
simple addition ou juxtaposition verbale
de mots prélevés arbitrairement dans des
univers différents
Et s1, aujourd’hui, nous sentons confusé-
ment la nécessité d’autres alliances, d’autres
combinaisons intellectuelles fondées sur des
démarches plus « immédiates » que celles
auxquelles la grande tradition rationaliste et
son ascétisme logique nous ont accoutumés,
une formule, aussi belle et séduisante, aussi
médiatiquement habile soit-elle, ne saurait
constituer telle quelle l’ombre du moindre
concept
Penser ne relève pas de l’art des effets
spéciaux
Il faut d’autant plus martele: cette idée
que les réponses aux souhaits les plus am-
bitieux sont toutes « prêtes à porter »,
confectionnées veibalement « nouvelles
images », « multimédia », « virtualité »,
« téléprésence », etc !
(4) ARNHEIM, 1976
En des temps dits « modernes » où,
bardé de néologismes chic et choc, le pre-
rer VRP venu de la technologie prend
des allures de gourou, les données les plus
essentielles de la technoculture se voient
immédiatement occultées, avant même
d’avoir été distinguées, par la magie de
quelques mots fantasmes aussi incontrô-
lables qu’incontrôlés , la réalité technolo-
gique n’a pas manifesté la plus petite vel-
léité d'interroger ce qu’elle est et ce
qu’elle fait, qu’elle se voit immédiatement
novée dans un bric-à-brac d'innovations
spectaculaires, ses questions de fond dis-
soutes dans un manuel d'utilisation ou des
discours de circonstance
Pendant ce temps, chaque jour davan-
tage s'accélère la course éperdue, inlassa-
blement recommencée, aux derniers équi-
pements, aux applications les plus
sophistiquées, aux logiciels les plus puis-
sants, aux effets les plus spectaculaires
course perdue d’avance tant l’intelligence
qui y dépense ses efforts les plus soutenus
se montre passive, bêtement adaptative,
privée d'imagination, incapable de voir
plus loin que le bout de son ordinateur
Tant la conjoncture sociale qui abrite de
telles attitudes érige en principe la faculté
pavlovienne d’adaptation à des outils
qu’elle suppose capables de résoudre par
eux-mêmes, « en temps réel », les pro-
blèmes qu’ils gèrent mais n’expliquent
pas
Or ces problèmes « conjoncturels » ont
la hauteur et l’ampleur qui sont les leurs,
parce qu'ils ne se sont jamais posés sous
de telles formes, dans une telle complexité
technique, sociale et conceptuelle, avec de
tels enjeux C’est en cela que les questions
que nous allons tenter de poser prennent
leur sens et leur uigence qu’en est-il, au
fond, aujourd’hui, d’une praxis de la pen-
sée, qu’en est-il de l’intelligibilité, de la
sensibilité, de la création, à l’ère d’une dé-
composition/recomposition information-
nelles des choses, des signes, des pratiques
les plus stables ? Qu’advient-il de “l’in-
dustrie du beau” et du vrai, de la mémoire,
de la communication, de l’imaginaire et du
savoir au sein d’une telle « ébullition »,
d’une « liquidation » culturelle généra-
lisée ?
Aussi bien, pour tenter une fois encore
d’y voir clair, confronté aux pressions de
la conjonctuie , peu familier des domaines
et des questions qu’elle l’oblige à fréquen-
ter, souvent contre lui-même, celui qui se
veut philosophe redoublera plus que ja-
mais de vigilance et d'efforts Et d’ouve1-
ture
En faisant sienne cette prudence de Paul
Valéry
« Je moblige à ne pas me prononcer sur
les grandes énigmes que nous proposée
l'ère moderne Je vois qu'elle soumet nos
esprits à des épreuves inouies Toutes les
notions sur lesquelles nous avons vécu
sont ébranlées Les sciences mènent la
danse Le temps, l’espace, la matière sont
comme sur le feu, et les catégories sont en
fusion » (5)
L'ÉCONOMIE
INFORMATIONNELLE
« La “nature” c'est-a-dire la Donnée
Et c'est tout Tout ce quí est initial Tout
commencement , Véternelle donnée de
toute transaction mentale, quelles que
soient donnée ou transaction, c'est na-
ture — et rien d’autre ne l’est (6) »
Technique et technologie
du modèle mécanique au
modèle « cérébral »
Avant toute chose, 11 faut bien mesurer
ce que nous devons aux nouvelles al-
liances, — ou plutôt aux nouveaux « al-
liages » et « mélanges (7) » —, que forgent
les sociétés néo-industrielles en adoptant
la solution technologique (8)
Ce qu’on appelle aujourd’hui les « nou-
velles technologies de l’information »
(NTI) ne sont pas des outils comme les
autres Leur technicité est des plus origi-
nales , comme le souligne fort justement
Edmond Couchot, elles définissent un
autre type de pouvoir, un autre type d’ins-
trumentalité et d'efficience fondé non plus
sur la logique de la force (ordre méca-
nique), mais sur la force de la logique
(pensée, conception)
« L'ordinateur est l'ultime avatar de la
machine C’est une machine information-
nelle Il ne transforme ni ne produit d’ob-
jets, 1l traite des informations , la matière
sur laquelle il opère est abstraite et symbo-
lique, elle est constituée de « données »
En ce sens, il n’est plus tout à fait une ma-
chine, il se tient au-delà, ou ailleurs, sorte
d’hypei ou de méta-machine Il jette un
pont entre ce qu’on a cru longtemps incon-
ciliable — la pensée technique et la pensée
symbolique — et instaure une nouvelle rela-
tion entre le dire et le faire Les techniques
informationnelles sont à la lettre des
« techno-logies », des combinés de tech-
niques et de « logies » (c’est-à-dire de lan-
gage et de calcul) qui lient étroitement ce
qu’on appelle en anglais hardware et soft-
ware » (9)
Nous aurons à revenir sui ce point im-
portant qui se dessine ict les technologies
posent et résolvent autrement le problème
de l’action humaine la « dialectique »
homme/nature s’effectue sui un tout autre
(5) P VALERY, p 1982, T1 Nous demandons une certaine indulgence au lecteur qui pourrait être étonné du
nombre abusif de références que nous faisons à cet auteur les vraies pensées comme les vrais penseurs de la
grandeur et de la petitesse modernes sont rares qui soient à la fois capables d’une intelligence de la chose scienti-
fique la plus profonde et d’une intelligence poétique la plus élerée
(6) VALERY, Cahier B, T IL, p 572
(7) « La technologie a tort de considérer les outils pour eux-mêmes : ceux-ci n’existent que par rapport aux mé-
langes qu’ils rendent possibles ou qui les rendent possibles L'étrier entraîne une nouvelle symbiose homme-che-
val, laquelle entraîne en même temps de nouvelles armes et de nouveaux instruments Les outils ne sont pas sépa-
rables des symbioses ou alliages qui définissent un agencement machinique Nature-Société Ils présupposent une
machine sociale qui les sélectionne et les prend dans son « phylum » ; une société se définit par ses alliages et non
par ses outils » DELEUZE, 1980 p 114
(8) Il reste à savoir si cette adoption relève d’un choix Les voies du développement technico-économique ne
sont certainement pas régies par le libre choix Toute histoire définit un principe d'inertie, et les sociétés semblent
devoir aller jusqu’au bout de ce qu’elles peuvent avant de faire ce qu’elles veulent
(9) COUCHOT, 1987, p 11 sq
registre que celui qu’ adoptent les « an-
ciennes techniques » ’outil n’est plus ici
un prolongement de la force physique, il
est une extension, une métaphore maté-
rielle du cerveau (10), auquel il apporte le
soutien d’une « prothèse » logicienne et
calculatoire En cela les NTI sont membres
d’une famille technique autre que celle des
« outillages du geste » ou, plus globale-
ment, de la force mécanique (du biface
préhistorique à la machine-outil ) , elles
appartiennent à la lignée des outillages
symboliques, tels les systèmes d’écritures
(en particulier l'alphabet, la notation musi-
cale ) ou les monnaies
L’agencement machinique Nature/So-
ciété se réalise ici par une transposition,
une conversion « logicienne » du rapport
Homme/Nature — y compris l’ancien rap-
port de forces mécaniques —, qui se voit
ainsi médiatisé, recomposé, par un autre
type de rapport, indirect l’économie
propre à l'Information Chargées de cette
transposition, ces médiations — le langage
technologique forgera ici la notion impor-
tante d’« interface » —, à la fois matérielles
(machines, dispositifs divers) et langa-
gières (programmes) acquerront une « res-
ponsabilité » culturelle majeure
Par économie informationnelle, nous
entendrons alors le passage généralisé de
l’économie des choses, des expériences et
des signes (produire, stocker, échanger,
diffuser, consommer) dans un nouvel
ordre de médiations logiciennes fondé sur
le traitement et la manipulation numé-
liques (écriture binaire) et automatiques
(les machines et leurs dispositifs réseaux,
supports, interfaces ) de l'information
(11)
Modèle cérébral et ordre
social - vers un nouvel espace
informationnel
Ce type de médiation virtuelle qu’as-
sume désormais l’économie information-
nelle, a toujours joué un rôle majeur dans
la pratique humaine comme le souligne
l’anthropologie (12), même dans ses
formes les plus prosaiques — la taille d’un
silex —, le geste technique est pris organi-
quement dans une relation langagière , le
«maillage» efficace du symbolique extrait
ainsi définitivement le comportement hu-
main de la « logique du vivant » en l’ins-
crivant au sein d’un autre registre, culturel,
d’espace-temps, tributaire d’un monde
« virtuel » de signes «Le peu que Ton
sache est malgré tout suffisant pour mon-
trer qu’un changement profond s’est pro-
duit au moment qui coincide avec le déve-
loppement du système cérébral des formes
proches de /’homo sapiens, comme avec le
développement du symbolisme abstrait
ainsi que la diversification intense des uni-
tés ethniques Ces constatations archéolo-
giques autorisent à assimiler, à partir du
Paléolithique supérieur, les phénomènes
d'insertion spatio-temporelle au dispositif
symbolique dont le langage et l’instrument
principal , ils correspondent à une véri-
table prise de possession du temps et de
l’espace pai l'intermédiaire de symboles, à
une domestication au sens le plus strict
puisqu'ils aboutissent à la création, dans la
(10) La manière dont les technologies seront amenées à réaliser effectivement cette métaphore est des plus inté-
ressantes , ainsi les derniers ordinateurs dits à « architecture massivement parallèle » seront-ils conçus par leurs
auteurs sur le modèle neurologique du fonctionnement cérébral La « Connexion machine » appelée encore
« Thinking machine » en fournit un remarquable exemple Il resté cependant que, malgré leur indéniable progrès,
ces développements technologiques ont tendance à confondre le modèle et l’objet lui-même La force du modèle
informatique réside davantage dans sa capacité à être un analogue du cer\eau (en assumant sereinement sa diffé-
rence technique), qu’à rêver fantasmatiquement devenir son double parfait Cette remarque s'applique également
aux recherches portant sur l’« intelligence artificielle » et la robotique
(11) À la manière de l’opération alphabétique — l’écriture phonétique permettait de coder, de stocker et de resti-
tuer/construire virtuellement la voix et ses articulations — mais à la n'"* puissance, le numérique code, stocke et
écrit quantitativement nimporte quel type de donnée, ÿ compris des valeurs qualitatives (par exemple des cou-
leurs), des formes perceptibles (par exemple, une image) ou conceptuelles (par exemple une équation}, des opéra-
tions ou des comportements (prendre, toucher, se déplacer) Par quoi elle les rend accessibles, intelligibles et ma-
nipulables par des machines qui pourront alors les stimuler
(12) Nous nous référons ici aux travaux d'André LEROI-GOURHAN, 1971 « La vie des animaux est tendue sur
le fil de l'espèce génétique, la vie des groupes humains ne peut affronter la substitution de l’ordre ethnique à
l'ordre génétique que sous le couvert d’un temps, d’un espace et d’une société entièrement symboliques, interpo-
sés comme le rivage d’une île entre la stabilité nécessaire et le mouvement anarchique du monde naturel »
maison et en partant de la maison, d'un es-
pace et d'un temps maitrisables » (13)
Ce que visent (et réalisent partielle-
ment) aujourd’hui les machines d’informa-
tion, c’est une transformation qualitative et
quantitative de l’activité humaine grâce à
la reconstruction (simulation) et la mobili-
sation prothétique des opérations intellec-
tuelles par la médiation d’une « troisième
mémoire » de type automatique (14), le
geste technique se déplace de l’« alliage »
mécanique (le « corps-à-corps » homme-
monde et ses métaphores instrumentales)
et rejoint un nouvel alliage le couple logi-
cien « cerveau-information » (15)
L'adoption sociale-technique d’un tel
modèle cérébral, sa substitution irréversible
à l’ancien schème mécaniste, n’est pas un
geste giatuit l’ordre informationnel est
d’abord une manière pour les formations
sociales de se donner les moyens de leur
politique Une telle hybridation a d’abord
pour fin de fournir à l’ordre social un
moyen adéquat d'accéder à un régime su-
périeur d’efficacité le problème de la ré-
sistance des choses (des êtres et des autres)
ne sera plus posé, ni résolu, par une maî-
trise directe des rapports de forces — capter,
juguler, conjuguer, augmenter ou diminuer
les forces existantes —, mais, indirecte-
ment, par un « rapport de pensée » Et, bien
qu’il ne disparaisse pas complètement du
champ social, le système « dur » des an-
ciens régimes technoculturels, fondé sur la
contrainte, la discipline des corps en tant
que forces, se subordonne désormais à un
autre type de système, souple et subtil le
contrôle logique des signes (en provenance
ou en direction) des corps (16), l’identité
(13) Idem IL, 1971, pp 139 à 14
physique (résistance, inertie) se voit alors
en quelque sorte subtilisée, traitée comme
une source d'informations fluides, cap-
tables et mesurables (17)
Une tout autre économie maté-
rielle/symbolique émerge, engendrant de
proche en proche une dérive généralisée
des continents sociaux la nouvelle média-
tion informationnelle fait basculer l’ordre
culturel! dans un autre régime anthropolo-
gique d’existence (18) Et si ce processus
ne vient pas nécessairement tout rempla-
cer, « comme un clou chassant l’autre » —
l’ordre informationnel ne fait disparaître ni
la nature, ni les hommes, m les mots, ni les
choses —, en revanche, il tend à tout dé-
placer par les jeux logiciens de ses média-
tions
Telle peut être décrite, dans ses lignes
de force sociales, la nouvelle conjoncture
ou plutôt la nouvelle configuration infor-
mationnelle (19)
L’information .
un univers en expansion
Le mode informationnel de traitement
est simple calculer Tout ce qui est doit
être dénombrable, numérisable (descrip-
tible en termes de nombres) À ce titre,
tout devient pensable et manipulable auto-
matiquement , on verra alors l’univers
technologique tendre à absorber dans la
sphère quantitative du calcul, sous forme
de « données numériques » (datas), n’im-
porte quel type d’« objet » (nombres,
mots, sons, images ), et ce jusqu’aux dé-
maiches physiques et intellectuelles qui
(14) Sur cette analyse des « trois mémoires » cf ibid, p 64 sq
(13) Cf infra
(161 Ce changement de rapport se manifestera dans des lieux et des pratiques divers (sport, école, entreprise, po-
litique) : partout le fluide est substitué au solide ; l'instauration sociale du modèle général de la communication
—le « il faut communiquer ! comme impératif catégorique des sociétés néo-industrielles — procédera de cette
même entreprise de liquidation
(17) Al « ancien régime » économique — production, échange, stockage et usage des choses et des signes solides —
Un nouveau type d'ordre vient donc superposer un régime de production, de stockage, d'échange et d’usage celui
des choses et des signes figuides, fondé sur des jeux chaque jour plus puissants, plus subtils, plus étendus
(18) Ce fut déjà le cas en d'autres temps avec l'adoption sociale de l’écriture alphabétique ou celle de la mon-
naie Sauf que la médiation informationnelle porte à la fois sur l’économie matérielle et l’économie sy mbolique
qu’elle emboîte finement et efficacement
(19) Par économie nous désignerons très simplement l’ensemble des modes par lesquels les formations cultu-
relles produisent, stockent, échangent et consomment des « biens » matériels (des choses) et symboliques (des
signes) selon des modalités spatio-temporelles déterminées
produisent, gèrent, manipulent ces objets
(compter, écrire, parler, voir, sentir, perce-
voir, imaginer ) Ses seules limites seront
celles qu’impose l’ordre quantitatif
nombre d’unités informationnelles (datas)
stockées et offertes à la consultation (pro-
blème de mémoire), type d’« architec-
ture » et de « langages » exploités (pro-
grammes) , sans oublier le type de
matérialité physique entrant dans la com-
position physique des machines (problème
stratégique des composants, des proces-
seurs) (20) Sur cette base quantitative,
l’univers de l’information pourra ainsi re-
construire ou construire, explorer, moduler
un nombre croissant, quasi infini, d'objets
ou de phénomènes aussi bien dans leur
forme que dans leurs comportements
Dès lors, cet univers, « tranquillement »
perçu et exploité initialement comme une
prothèse, une mnémotechnique habile ca-
pable d’alléger la mémoire comptable des
hommes, va-t-il se révéler tendancielle-
ment d’une ambition culturelle démesurée
Transgressant chaque jour davantage,
sans le moindre état d'âme, les limites ins-
trumentales et mentales que leur assi-
gnaïent des origines serviles, les dispositifs
d’information accèdent aujourd’hui au
rang de puissants médiateurs sociaux-tech-
niques, de nature polymorphe
S'affirment ainsi, en eux et par eux, des
tendances de portée anthropologique pré-
parer, composer les futures matrices du sa-
voir, de la mémoire, de la communication
et de l’imaginaire de demain, créer les
contraintes et les possibilités objectives de
la future identité sociale, intellectuelle et
corporelle des hommes
Mais ce qui nous intéresse d’abord ici,
c’est essentiellement la nature et la portée
du processus d’intégration de l’image dans
une économie de type informationnelle ,
et, partant, les questions originales que
soulèvent sa décomposition et recomposi-
tion radicales sous l’égide d’une nouvelle
hégémonie, logicienne et calculatoire,
celle du « principe-information »
UNE NOUVELLE VOLONTÉ
DE SAVOIR
La recherche :
de nouveaux paradigmes
« Nos mythes à nous sont tout abstraits
Is n’en sont pas moins mythes Nos idées
n’ont pas de corps Nous pensons par
squelettes Nous avons perdu le grand art
de signifie: par la beauté »
Ainsi, P Valéry exprimait-il, dès 1932,
un premier constat des dégâts occasionnés
aux plans scientifique et culturel par la dé-
rive quantitative de la pensée et du savoir
C’est ce même constat qui se retrouvera,
plusieurs décennies après, sous la plume
de Ilya Prigogine et Isabelle Stengers dia-
gnostiquant ainsi ce qu'ils appellent la
« tragédie de l'esprit moderne »
« Il y a quelque chose dont Newton
doit être rendu responsable ou, pour mieux
dire, pas seulement Newton mais la
science moderne en général c’est la divi-
sion de notre monde en deux J'ai dit que
la science modeme avait renversé les bar-
rières qui séparaient les Cieux et la Terre,
qu’elle unit et unifia l’univers Cela est
vrai Mais, je l’ai dit aussi, elle le fit en
substituant à notre monde de qualités et de
perceptions sensibles, monde dans lequel
Tous vivons, aimons ët mourons, un autre
monde le monde de la quantité, de la géo-
métrie déifiée, monde dans lequel, bien
qu’il y ait place pour toute chose, il n’y en
a pas pour l’homme Ainsi le monde de la
science — le monde réel — s’éloigna et se
sépara entièrement du monde de la vie,
que la science a été incapable d'expliquer
— même par une explication dissolvante
qui en ferait une apparence “subjective”
En vérité, ces deux mondes sont tous les
(20) On ne saurait donc séparer dans le problème que pose la machine d’information ce qui en elle relève de la
structure langagière (software) et de la structure matérielle (hardware) : par exemple la question des nouvelles
« puces » (penthium) entrant dans la composition des futurs dispositifs est non seulement un problème (quantita-
tif) de physique mais aussi un problème (qualitatif) d'intelligence De même, la question du support de l’informa-
tion joue-t-il un rôle essentiel : lorsque les ordinateurs mobiliseront le support photonique de la lumière (ordina-
teurs ortiques) et non plus le support électronique, ils assumeront autrement leurs tâches et intégreront d’autres
types de tâches (problème du « temps réel »)
jours — et de plus en plus — unis par la
praxis Mais pour la theoria, 11s sont sépa-
rés par un abîme C’est en cela que
consiste la tragédie de l'esprit moderne
qui ‘“‘résolut l'énigme de l’Univers”, mais
seulement pou: la remplacer par une
autre l’énigme de lui-même » (21)
L'appel à l’image numérique pourrait
apparaître comme une sorte de modernité
luxueuse réservée à quelques esthètes mar-
ginaux de la communauté scientifique
Elle pourrait n'être aussi qu’une sorte
d’aide ou d’assistance secondaire, sans
doute intéressante, mais sans véritable né-
cessité Auquel cas, l’idée même de pensée
visuelle ne saurait trouver de véritable ar-
gument la pensée resterait la pensée, vi-
suelle ou non, image ou non
Or ce qui est décisif 1c1, c’est que cet
appel à l’image est en quelque sorte déce-
lable de l’intérieur même des démarches et
des problématiques scientifiques où il
n’est pas formulé explicitement En cela,
image et imagerie sont comme « attendues
» par une recherche scientifique dont les
objets qu’elle étudie et les méthodes
qu’elle préconise se voient bloqués par les
paradigmes épistémologiques classiques
(mécanistes, quantitatifs, « faux mouve-
ment »)
Les nouveaux besoins
épistémologiques
Pointons les principaux besoins épisté-
mologiques préparatoires d’un appel à
l’image, légitimant l’intervention d’une
« pensée visuelle »
Du côté de l’épistémê elle-même : dé-
passer le modèle d'une représentation
scientifique traditionnelle, mécaniste et as-
cétique, dont l'abstraction croissante de
ses concepts et de ses méthodes tend à en
faire de plus en plus une « pensée par
squelette » (22) Cette demande visera
aussi bien les modes de production et
d’expérimentation que les modes de diffu-
sion, de transmission du savoir
(21) PRIGOGINE et STENGERS, 1986, pp 67-68
(22) P VALERY, IIp 1280
Du côté d’une communication des ob-
jets et des démarches : fournir aux objets
les plus « abstraits » comme aux dé-
marches les plus complexes de la re-
cherche scientifique le « supplément de
corps » qui leur fait défaut du fait de leur
éloignement sans cesse plus important à
l’égard de l’expérience humaine , relevant
d’un ordre d’expérience infra ou supra-hu-
maine ou du discours ie plus formel (ma-
thématique), les nouveaux objets scienti-
fiques exigent une sorte de « mise en
scène », de « didactique visuelle » l’adop-
tion d'un empirisme transcendantal » an-
nonçant à la fois une autre formalisation
théorique (description algorithmique), et
une autre méthodologie (expérimentation
virtuelle des savoirs)
Du côté d’une problématisation scien-
fifique affinée recherche d’isomorphisme
ou d’adéquation entie le type de concept,
le type d’ eapérimentation et le type d objet
étudié la définition même de l’objet in-
duit le type de représentation et d'ap-
proche expérimentale que l’on en fera A
une problématique géométrique et quanti-
tative étudiant des objets comme des enti-
tés isolées, sera préférée une probléma-
tique morphologique et qualitative
étudiant le comportement des formes dans
leur évolution, leurs échanges dialectiques
avec l’environnement
Du côté d’un changement
de paradigme
De Paul Valéry aux mathématiciens
René Thom ou Benoît Mandelbrot (sans
oublier Raymond Poincaré, père fondateur
quelque peu oublié des « mathématiques
qualitatives »), de grandes voix s’élèveront
constamment pour dénoncer les limites et
l’inertie qu’impose inconsciemment aux
sciences uné vision pratique du monde
inchangée depuis le néolithique (23)
Figé dans la « pose » géométrique et
mécaniste, le modèle galiléen « pur et dur »
de la pensée quantitative devra avouer son
(23) « La science newtonienne est une science pratique ; l’une de ses sources est clairement le savoir des artisans
du Moyen Age, le savon des constructeurs de machines , elle-même donne, au moins en principe, les moyens
impuissance à décrire les modes d’exis-
tence inédits d’autres familles ou d'autres
comportements d'objets et de phénomènes
Paradoxe majeur, par un 1etournement
complet du discours scientifique, le voici
aujourd’hui ramené au rang d’« obstacle
épistémologique » tandis qu’Aristote fait
un incroyable « retour » et que jes tour-
billons et les concepts les plus fous du cai-
tésianisme donnent à nouveau à penser
« Descartes avec ses tourbillons, ses
atomes crochus, etc , expliquait tout et ne
calculait ren Newton, avec la loi de la gra-
vitation calculait tout et n’expliquait rien
L’histoire a donné raison à Newton et relé-
gué les constructions cartésiennes au rang
d’imaginations gratuites et des souvenirs
de musée Certes le point de vue newtonien
se justifie pleinement du point de vue de
l’efficacité, des possibilités de prédiction,
donc d’action sur les phénomènes ( )
(Mais) les esprits soucieux de compréhen-
sion n’auront jamais à l’égard des théories
qualitatives et descriptives, des présocra-
tiques a Descartes, 1 attitude méprisante du
scientisme quantitatif » (24)
Le retour du qualitatif
Extraordinaire rectification épistémolc-
gique tout se passe comme st l’impertur-
bable physique des quantités se voyait dé-
sormais contestée par le retour d'une
physique qualitative , comme si, aux pro-
cédures expérimentales — la mesure des
quantités et des rapports entre quantités —,
devait s’ajouter, se superposer, un type
d'expérience jusqu’alors bannie la « pré-
sence en personne » du corps, en lieu et
fonction de la représentation Demeure pri-
vilégiée, exclusive de l’esthétique, des
aits, la sensation, la perception se voient
donc restaurées dans leur dimension, leur
valeur informatives Descartes est sommé
de réécrire sa copie, de rédiger à nouveau,
mais « à l’enveis », son célèbre passage
sur le morceau de cire en tant qu'objet,
celle-ci peut continuer à se dite, a s’énon-
cer discursivement comme « étendue »
géométriquement descriptible, agencement
moléculaire de quantités combinables et
mesurables (Lavoisier) , elle n’en doit pas
moins pouvoir être approchée qualitative-
ment, comme « nébuleuse sensible » colo-
rée, odoriférante, douce au toucher, se di-
latant ou se comprimant dans le temps
De toute évidence, pour toute une série de
raisons, l’approche conceptuelle ne se sa-
tisfait plus de l’ordre distancié de la repré-
sentation (ou même du « rendu » visuel
externe de la chose) , il lui faut rendie pré-
sents, jusqu’au tangible même, des phéno-
mènes par définition incorporels purs
concepts — par exemple les objets mathé-
matiques les plus inimaginables , corps
micro ou macro-physiques objets cos-
miques, particules élémentaires, univers
biologiques autant de « réalités » qui
doivent prendre corps, « en personne »
dans l’espace du laboratoire
Multimédia, virtualité - de la
représentation à la présence
C’est là que nous portons un intérêt
de principe à ce que l'on appelle au-
jourd'hui dispositifs « multimédia », ou
« mondes virtuels » (25), en lesquels s’ex-
prime encore bien timidement, parfois nai-
vement, un nouveau champ d'expérience
1/ polymorphique jouer indifféremment
de tous les canaux possibles (son, écrit,
images bi- ou tri-dimensionnelles, fixes ou
animées ) , 2/ sensible « traduire » toutes
d'agir sur le monde, de prévoir et de modifier le cours de certains processus, de cancer oir des dispositifs propres
à mettre en œuvre et à exploiter certaines forces et des ressources matériels de la nature
En ce sens, la science moderne prolonge l’effort millénaire de nos sociétés pour organiser et utiliser le monde
Chasseur-cueilleur, l’hommé apprenait à gérer certains domaines du milieu naturel et social grâce à de nouvelles
techniques d'exploitation de la nature et de structuration de la société Nous vivons encore sur des techniques
néolithiques — espèces animales et végétales créées ou sélectionnées, tissage, poterie, travail des métaux Notre
organisation sociale s’est longtemps contentée des mêmes techniques d’écriture, de géométrie et d’arithmétique
qui furent nécessaires pour organiser les groupes sociaux différenciés et structurer hiérarchiquement des cités-
Etats néolithiques Comment ne pas reconnaître la continuité entre les techniques néolithiques et les techniques
scientifiques + Ibid
(24) René THOM cité par A BOUTOT, 1993, p 155
25) Cf sur ce point Particle de Philippe QUEAU dans le présent numéro
les informations, y compris les plus abs-
traites, dans l’ordre reconstitué (simulé)
d’une expérience corporelle Inventés pour
des besoins les plus sérieux (robotique,
militaires, exploration spatiale), ces
« mondes complets » viseront à constituer
comme une « doublure » fidèle, sous
contrôle, donc contrôlante, du monde exté-
rieur
Une « présentification » corporelle vient
superposer l’ordre d’une « efficacité sym-
bolique » à un univers de représentation
devenu insuffisant voire inadéquat (26)
par une extension prodigieuse du corps hu-
main, en deçà et au-delà des contraintes
o1ganiques héritées de l’histoire biolo-
gique, la médiation informationnelle va, en
effet, permettre à la pensée de voyager non
plus théoriquement mais « physiquement »
dans des sphères ou sur des scènes
jusqu’alors vouées à l’abstraction D’ajou-
ter ainsi au champ expérimental limité de
l’animal humain, les informations d’un se-
cond corps, physiquement ou physiologi-
quement sans limites Libérée technique-
ment des références que lui 1mposaient son
rattachement (et son attachement) au corps
et au monde, la pensée ressemble ainsi à
un « cerveau solitaire » (27), d'autant plus
ouverte à tous les espaces-temps possibles
qu’elle ne relève d'aucun corps en
particulier
Un nouvel esprit, fait à la fois d'impré-
cision volontaire et de rigueur subtile,
souffle donc aujourd’hui d’étranges
« chansons » aux oreilles des philosophes
et des savants épistémê qualitative, empi-
risme transcendantal, phénoménologie vi-
suelle Au fond de tous ces débats, un
même diagnostic 1/ un autre paradigme
du savoir et de la pensée s'impose à la re-
cherche, 2/ celui-ci privilégiera une ap-
proche dynamique, morphologique, voire
biologique du réel et même des concepts
Tel est le cas de ces disciplines complexes,
d’une potentialité philosophique excep-
tionnelle, que sont la « théorie des catas-
ttophes », la « théorie du chaos » ou
encore la « théorie des systèmes dyna-
miques » (28) Ce qui conduit les cher-
cheurs à suivre un conseil quelque peu dia-
bolique « Désespérons de la vision nette
en ces matières Il faut se bercer d’une
image » (29)
DE L'IMAGE NUMÉRIQUE
À LA PENSÉE VISUELLE
« Se bercer d’une image » Quoi de plus
éloigné de la démarche scientifique que
cette affirmation du poète ? Sonne aussitôt
l’avertissement cartésien de Gaston Bache-
lard « Les axes de la poésie et de la
science sont d’abord inverses — 1] faut op-
poser à l’esprit poétique expansif scenti-
fique taciturne pour lequel l’antipathie
préalable est une saine précaution » (30)
L’appel à une intervention épistémolo-
gique du visible et de l’image dans l’es-
pace du savoir sera donc des plus para-
doxales, sinon des plus suspectes au regard
de la grande tradition rationaliste (31) 1l
n’y a pourtant là rien de « délirant », ni
même de fortuit c’est au contraire parce
que l’image est désormais perçue — et véri-
fiée expérimentalement — comme possibi-
lité de réponse adéquate, susceptible de
faite avancer la pensée, qu’elle peut faire
une entrée remarquée dans la pratique
scientifique Cela au plan des concepts
comme à celui des méthodes
Décider aujourd’hui d’utiliser l’image
(26) Nous pensons ici au beau texte de JP VERNANT paru dans la revue d'esthétique consacrée à l'image
Ainsi, contrairement à cé que R Debray affirme les NTI ne seraient pas la fin de l’image mais au contraire sa re-
naissance Il est vrai contrôlée En forme de jeu
(27) Nous faisons allusion ici à l’étonnant (et ancien) ouvrage de science-fiction du romancier américain Jeff
Sutton Histoire formidable d’un cer\eau tout-puissant dont la seule existence corporelle qui lui reste est celle des
yeux des mouettes qui plantent sur la planète déserte où il a trouvé refuge , et qui attend l'arrivée d'autres êtres
corporels pour prendre chair SUTTON, 1974
(28) On pourra sur ce point se référer au récent ouvrage d' Alain BOUTOT, 1993, qui synthétise les principaux
travaux en ce domaine Quant aux théories elles-mêmes, on peut citer quelques titres essentiels René THOM Pa-
rapoles et Catastrophes Editions Champs Flammarion Gleick
(29) P VALERY
(30) G BACHELARD, 1965,p 10
(31) François DAGOGNET
dans une recherche mathématique ou phy-
sique n’aura donc rien, ni d'un choix naif
— il a ses raisons et surtout sa nécessité ob-
jective — ni d’un choix inconséquent la
médiation du visuel induit des effets trop
importants dans la méthodologie elle-
même, et elle soulève des problèmes trop
inédits Soit en amont de la recherche
problèmes de programmes, de codages des
paramètres qualitatifs (ex choix de cou-
leurs, 2D ou 3D ), soit en aval pro-
blèmes de « lecture », d'interprétation
Entre aussi en jeu le type de technique
choisie, du niveau de leurs performances
questions non seulement de la puissance et
de la vitesse de calcul (pb du « temps
réel »), mais encore (et peut-étre surtout)
des interfaces — architectures des ma-
chines, langages — grâce auxquelles l’objet
de la recherche sera appréhendé, manipulé,
expérimenté visuellement Jusqu'au pro-
blème des composants qui aura un rôle dé-
terminant Se pose et se posera de plus en
plus le problème d’une formation spéci-
fique à cette méthodologie A notre
connaissance, cette formation, cette nou-
velle branche d’une didactique visuelle du
savoir reste encore à inventer Et, bien sûr,
à faire admettie par les institutions les plus
concernées, dont le cartésianisme demeure
la règle (32)
C’est donc sur le fond d’une profonde
crise des objets et des méthodes du savoir
et, plus globalement encore, d’un profond
remaniement radical de notre rapport au
monde, à l'espace-temps externe comme à
nous-mêmes (33) que l’économie informa-
tionnelle intervient aujourd’hui avec une
telle force, armée des pouvoirs du visible ,
cela dit, elle le fera avec un réel succès, en
répondant « intelligemment » à la situa-
tion par la médiation d’une visibilité logis-
tique, sans équivalent avec l’image optique,
discontinue et bloquée, des pouvoirs origl-
naux viendront s’ajuster aux nouveaux pro-
blèmes de la théorie et de l’action , devenue
« imagerie », la visibilité-image s’imposera
alors comme une autre manière, élégante,
efficace, voire révolutionnaire, de poser et
de résoudre des problèmes complexes (34)
Sans remplacer la démarche discursive —
bien au contraire, l’imagerie présuppose la
discursivité comme un « contraire bien fait »
et l’incorpore — l'imagerie fournit à l’appa-
reil théorique-conceptuel (prioritairement
mathématique), le plan « phénoménolo-
gique » d’une visibilité contrôlée et contrô-
lante une logistique « visuelle » (35)
Vers une redistribution
du voir et du savoir
Les imageries informatiques vont ainsi
s'avérer capables de réaliser pratiquement
une redistribution décisive des anciens do-
maines du voir et du savoir et, partant, de
leurs relations , par là, elles vont enclen-
cher un remaniement des limites et des
rôles respectifs de la discursivité (ordre lo-
gique) et de la visibilité (ordre morpholo-
gique) Tel sera leur apport à l'exigence
grandissante d’un changement de paia-
digme épistémologique (et peut-être même
artistique) Comme poussé par l’urgence,
le savoir semble 1etrouver aujourd’hui par
imagerie interposée, la « ligne serpentine »
de l’esprit de finesse longtemps contenu
par l'esprit de géométrie
Cela nous amène à demander pourquoi,
comment l’image nouvelle rend possible
(32) Toutes ces nouvelles contraintes apportées par la visualisation sont abordées dans le présent numéro On se
réportera par exemple à l’article de Jean-François COLONNA
(33); Ce déplacement radical, éminemment critique, atteint l’ordre social dans l’ensemble de ses grands gestes an-
thropologiques : sensibilité, mémoire, communication, imaginaire
(34) Cela dit, il faut tempérer un tel enthousiasme pour la grande majorité des nouveaux usagers de l’image in-
formatique, en appeler aux puissances du visible relève d’abord de la simple nécessité pragmatique (quand ce
n’est pas du désir ludique le plus infantile), pour le scientifique (comme pour ses cousins germains, industriel ou
militaire) recourir à l’image n’est pas tant faire œuvre de pensée, affirmer uné pensée-image, mais, très prosaique-
ment, « bricoler » techniquement sur un problème, par outil informatique interposé , et ce, penseront certains,
« faute de mieux » : en attendant que la vraie « science », provisoirement déficiente, reprenne enfin ses droits
L'idée que seule l’image, en tant qu’image, serait capable de poser et de résoudre certain types ou un certain ni-
veau de problème, est encore dans les langes
(35) Virilio, 1988
un tel reviiement, une telle redistribution
épistémologique ? Répondre à cette ques-
tion, c’est interroger minutieusement les re-
lations organiques (autrement dit les al-
liages dont nous parlions plus haut) qu’un
certain jeu formel — ici le registre visuel de
l’image — tisse avec l’efficace d’un certain
type de dispositif , autrement dit avec un
certain type de configuration technique
C’est cette relation concrète selon des fins
ou des prétentions pratiques diverses faire
savoir, faire rêver, représenter, simuler,
illusionner, contrôler, vérifier, créer , en
lesquelles s’exprime et s’organise stratégi-
quement un certain régime social de savoir
et de pensée qui fournit aux cultures leurs
moyens les plus adaptés En cela l’art so-
cial, éminemment politique de la produc-
tion-reproduction des dispositions cultu-
relles, individuelles et collectives, exige
l’art technique des dispositifs capables de
réaliser concrètement ces dispositions (36)
Il appartiendra aux nouveaux dispositifs
de l’information de construire les condi-
tions objectives, en premier lieu la confi-
guration technique, rendant possible un
type de visibilité-image ajusté aux fins ori-
ginales d’un nouveau régime de savoir
L’imagerie numérique, autre
figure théorique et pratique
de visibilité
« Ils allerent jusqu’au supréme artifice,
qui est d’inventey la nature et de prétendre
a la simplicité Ce genre de fantaisie
marque toujours la fin du spectacle et le
dernier moment du goút » (37)
L’image, de l’analogique au numérique
L’introduction d’une pensée-image
(c’est-à-dire au fond d’un modèle analo-
gique), dans l’exercice scientifique de la
pensée, va paradoxalement trouver ses
conditions de possibilité les plus parfaites
dans le nouvel ordre numérique , celui-ci
va la rendre possible à sa manière, avec
ses médiations spécifiques
Le mode sous lequel l’économie 1nfor-
mationnelle vient « traiter » et « recycler »
l’objet-image est donc essentiel à com-
prendre , nous serons ici particulièrement
attentifs à l’idée de « morphologie » pai
laquelle nous désignerons le mode d’exis-
tence qu’autorise l’économie information-
nelle 1/ le mode qualitatif, dynamique
d’une forme spatio-temporelle (idée de
« morphé »), 2/ intégrant l’ordre discursif
d’une énonciation logique (idée de
« logos »)
Tout en conservant les puissances inhé-
rentes de l’image (l’icônicité l’analogie),
l’information va lui apporter une dimen-
sion incompatible avec son « ancien »
mode de production celle d’une morpho-
genèse logicienne En tant que telle,
l’image intègre du même coup plusieurs
types de paramètres ou de fonctions
1/ une dimension opératoire contrôlée
l’image devient contrôlante (calcul, prévi-
sibilité) ,
2/ la dimension dialectique l’interact1-
vité (jeux des interfaces) ,
3/ une capacité métaphorique grâce à la-
quelle toute donnée quantitative pourra être
convertie en uné « forme » perceptible et
modulable (visuelle, sonore, tactile ),
Le recyclage numérique procède à la
fois d’une décomposition et d’une recom-
position de la visibilité-image , comme le
formule joliment Gilles Deleuze, désor-
mais, il faut se faire une raison, « c’est le
couple Cerveau-Information, qui remplace
(Eil-Nature » (38)
(36) Technique, pensée et société forment un tout « organique » à la fois homogène et « sériel », chacun de ces
trois lieux étant affecté de rythmes variables Nous pensons évidemment ici à la problématique braudelienne de
l’histoire
(37) VALERY Un tel changement d'identité ouvre une profonde crise de l’image, en provoquant des déplace-
ments radicaux au sein des pratiques audiovisuelles existantes, au premier chef les pratiques plastiques (arts gra-
phiques et picturaux, photographie, cinéma) là où une morphogenèse de type « terrienne », corporelle (le corps-
à-corps, la relation ombilicale homme-monde) fondait esthétiquement l’identité et le fonctionnement de l'image,
les médiations « logiciennes » (nombre, code, modèle) introduisent ici des paramètres Inédits S'il décide de se
mesurer à ce type de dispositif, le créateur devra alors apprendre à composer avec la présence active d'une média-
tion logique au principe même du jeu artistique-esthétique Confronté aux pouvoirs quasi infinis des « automates
de vision », plus que jamais se pose à lui le problème fondamental de la création que formulait Paul Valéry : « le
tête-à-tête impitoy able entre le 4 ouloir et le pouvoir de quelqu'un »
138) G DELEUZE, pp 347 sq
La déconnexion optique
ou P« œil tranché »
Pour parvenir à ses fins, l’économie in-
formationnelle commencera par une dé-
connexion, un « débranchement » de la vi-
sibilité-image de sa morphogenèse optique
constitutive, la construction optique Le
cordon ombilical sera tranché qui unissait
« matermellement » l’image à la Nature par
l’intermédiaire du « petit rayon lumineux »
pour aboutir au foyer de l'Œil C’est ce
que nous appellerons, toujours selon la
formule deleuzienne, la fin de l’'hégémonie
iconographique du « couple Œil-Na-
ture » (39)
Cette rupture ombilicale opérera le bas-
culement « catastrophique » de la visibi-
lité-image dans un autre régime du visible,
sa « bifurcation » (41) vers un autre plan
d’existence, irréductible à l’ordre antérieur
l’ordre numérique
Le « branchement » cérébral
ou le modèle « anoptique »
Le processus de décomposition optique
coincide avec la « montée sur le trône »
d'un nouveau couple royal le couple
« Cerveau-Information » passé « aux com-
mandes » du visible (entre autres sphères)
L'économie informationnelle opère la
connexion de la visibilité-image sur une
autre morphogenèse , celle-ci est des plus
paradoxales, puisque à proprement parler
« anoptique »
Sans forcément rompre totalement avec
elle — excepté dans la synthèse d’image
qui représentera une sorte de « figure
idéale », procédant du passage a la limite
de cette morphogenèse —, le numérique ne
se satisfait plus de la relation directe
image/chose jusqu'ici constitutive de
l’image Cette dernière cessera d’être pro-
(39) G DELEUZE ibid, pp 347 sq
duite et vue directement comme empreinte
d’un quelque chose faisant trace sur un
support, la lumière jouant le rôle de vec-
teur ou de support Aussi bien, qu’il
s'agisse d'analyse ou de synthèse, seul
compte ce qui peut Être compté, décrit ou
écrit de l’image, et non plus ce qui peut
être vu d’elle ou sur elle Certes, l'image
numérique reste-t-elle une visibilité, certes
continue-t-elle à être reçue, perçue et re-
connue comme une image, mais cette visi-
bilité est désormais te7minale, subtilisée,
subvertie discrètement pat le jeu autonome
d’une médiation qui la rend indépendante
a la fois de la « luminosité » et de la
« choséité » naturelles 1 « interface-
écran »
« La verticale de Técran n’a plus qu’un
sens conventionnel lorsqu’il cesse de nous
faire voir un monde en mouvement,
lorsqu’il tend à devenir une surface opaque
qui reçoit des informations, en ordre ou en
désordre, et sur laquelle les personnages,
les objets et les paroles s’inscrivent
comme des « données » (41)
La visibilité de l’image est devenue une
lisibilité
On appellera alors « image numé-
rique », un objet-écran (on devrait plutôt
dire un événement-écran, une « écranisa-
tion » (42) issue de la construction ou re-
construction terminale d’un objet quel-
conque , cet « objet » est un complexe de
paramètres quantifiés (couleurs, textures,
positions relatives, comportements ) cal-
culables mathématiquement, descriptibles
logiquement (algorithme) Grâce au calcul
(numérisation) combiné à l'écriture (algo-
rithmique) de l’image, on va ainsi substi-
tuer à une morphogenèse optique (fondée
sur la séquence objet physique — lumière-
trace optique) une reconstruction
(40) Ces notions très éloquentes appartiennent au vocabulaire des nouvelles sciences Théorie des catastrophes
(René THOM), Théorie des svstèmes dynamiques \Landau, Prigogime) Nous les adoptons comme telles
(41) DELEUZE Ibid, p 347
(42) Le terme est du cinéaste S M EISENSTEIN : « Ecraniser de façon tangible, sensuelle la dialectique de l’es-
sence des débats idéologiques à l’état pur Sans recourir à l'entremise d’une affabulation d un sujet ni de l’homme
vivant Tout est soumis au fait de ne pas seulement REPRESENTER l’objet mais de le REVELER sous l'aspect
signifisant et émotionnel qui se concrétise à un moment donné, à travers un objet donné devant l’objectif
L'« objet » est à prendre ici au sens strict Pas seulement des choses, loin de là — mais aussi bien des objets de dé-
sirs, des constructions, des paysages ou des cieux à cirrus ou autres nuages » Notre Octobre La non-indifférence
nature
« logique », quantitative, de l’objet en cha-
cun de ses paramètres , à la limite (image
de synthèse), celui-ci pourra être un pur
« objet de pensée » (par exemple une
équation algébrique), auquel sera donnée
la possibilité d'emprunter les « traits » re-
connaissables d’un objet identifiable (réa-
lisme) Avec toutes les opérations que rend
possible cette fonctionnalité (exploration
et/ou restitution visuelle, sous « contrôle
total », des données les plus complexes)
Un paradoxe
le nombre au principe du qualitatif
Conjuguant subtilement la capacité al-
gébrique du modèle (algorithmique) à
« penser l’image » avec la capacité du
nombre (calcul) à la rendre opérationnelle
(potentialité calculatoire), la machine d’in-
formation réalise et consacre dans Vordre
qualitatif d’une forme, le formidable pou-
voir discursif de la quantité , le « retour au
qualitatif » par image interposée ne s’ef-
fectuera donc ni en dehors, ni contre, mais
« de l’intérieur » d’une rationalité log1-
cienne et technicienne portée à la hauteur
d’une « métaphysique » par la ruse numé-
rique En cela c’est davantage Leibniz
qu’Aristote qui triomphe, l'appropriation
informatique de l’image démontrant prati-
quement jusqu’où peut et veut aller la
dyade 0/1 « Leibniz, montrant que l’on
peut écrire tous les nombres en n'usant
que du signe Zéro, et du chiffre Un, en
déduisait, dit-on, une métahysique ainsi
le blanc et le noir, au service d'un
maitre (43)
Vers une pensée visuelle
Revenons donc a notre 1dée directrice
l’image a cessé d’être exclusivement et
prioritairement une catégorie de l'optique ,
elle est devenue une figure dont la visibi-
lité se conjugue avec la discursivité d’une
écriture logicienne et calculatoire Son sta-
tut représentatif peut laisse: la place à un
statut actif la « présence » analogique
sous contrôle (simulation opératoire)
(43) VALERY oc pp 1315 sq
(44: DELEUZE, pp 347 sq
Une figure de la logique
Nouvel « art de pensée », l’imagerie
conjugue, emboîte 1/ de la forme
(l’image comme espace-temps qualitatif)
2/ du discours (l’image numérique comme
« hypertexte » virtuel, visuel), 3/ du calcul
(elle renvoie à une organisation de
nombres) À partir de quoi, elle intègre le
fonctionnement spatial de l’image dans un
tout autre registre, subordonné à la logique
d’une énonciation (vérité) , 1] devient alors
possible de faire jouer à l’espace de
l’image une deuxième vie, non plus seule-
ment visuelle, mais phénoménologique la
visualisation numérique sera alors l’élabo-
ration d’une pensée spatialisée, d’un pro-
cessus de spatialisation discursive
(jusqu'ici la spatialité était entièrement et
exclusivement du côté de l’immédiateté
cursive), d’une intelligibilité s’effectuant
dans et par une spatialité organique ou-
verte une image-temps « germinant » et «
croissant » sous contrôle ayant statut de «
texte » virtuel
Une image mentale extériorisée
et contrôlée
La visibilité-image va alors pouvoir être
pensée, pratiquée, sur le modèle de
l’image mentale ou de la conception
(« cosa mentale »), opérations cérébrales
trouvant désormais les moyens de s’exté-
rioriser, de se dérouler et de se reprendre à
l’infini, grâce au « laboratoire » visible de
l’interface-écran
« Quand le cadre ou l’écran fonctionne
comme tableau de bord, table d’impression
ou d’information, l’image ne cesse de se
découper dans une autre image, de s’im-
primer à travers une trame apparente, de
glisser sur d’autres images dans un flot in-
cessant de « messages » et le plan lui-
même ressemble moins à un œil qu’à un
cerveau surchargé qui absorbe sans cesse
des informations » (44) Nous avons envie
d'ajouter un plan-cerveau conscient
qui absorbe mais aussi qui restitue par
« écranisation » des informations « infor-
mées », contrôlables et manipulables par la
médiation d'une forme externe, émergeant
et se déroulant sous le regard , et, qui plus
est, obéit « au doigt et à l’œil », pour
reprendre une autre formule d’Edmond
Couchot
Etrangement, nous retrouvons ici, dans
ce jeu morphogénétique contrôlé du vi-
sible, ce que Paul Valéry décrit comme
l’art majeur de la poiétique en lequel il
n’hésitait pas a voir la plus grande
puissance de la pensée, l'activité de créa-
tion, à l’œuvre non seulement dans la
poésie « littéraire », mais aussi dans les
plus hautes œuvres de la recherche scienti-
fique
« Les acteurs d’ici sont des images
mentales et 11 est aisé de comprendre que,
si l’on fait s’évanouir la particularité de
ces images pour ne lire que leur succes-
sion, leur fréquence, leur périodicité, leur
facilité diverse d’association, leur durée
enfin, on est vite tenté de leur trouver des
analogies dans le monde du matériel, d’en
rapprocher les analyses scientifiques, de
leur supposer un milieu, une continuité,
des propriétés de déplacement, des vitesses
et, de suite, des masses, de l'énergie On
s’avise alors qu’une foule de ces systèmes
sont possibles, que l’un d’eux en particu-
lier ne vaut pas plus qu’un autre, et que
leur usage, précieux, car il éclaircit tou-
Jours quelque chose, doit être à chaque ins-
tant surveillé et restitué à son rôle pure-
ment verbal »
Le dépassement du modèle métaphysique
Cette conjugaison de deux descriptions
philosophiques consacrées à des objets par
ailleurs totalement distincts — ici la sphère
d’une logistique visuelle, là celle d’une
poiétique — est riche de signification Elle
a bien entendu de quoi surprendre le philo-
sophe « classique », habitué à se représen-
ter les concepts, les choses et les disci-
plines de manière à la fois territoriale, sta-
tique et hiérarchique, selon des décou-
pages métaphysiciens étanches ici
l’image, là le concept, 1c1 l’intelligible, là
le sensible, 1c1 la pensée, là l’imagination ,
ici la science, là la rêverie poétique, etc
Depuis Platon, une théorie de la Connais-
sance et de l’Etre s’évertue à affirmer le
privilège absolu d’une visibilité
supérieure 1Idée (leidos) Pur objet de
pensée, d'autant plus concevable qu’il est
inimaginable, l’eidos platonicien érigera
en principe l’invisibilité même de la pen-
sée comme pure theoria (contemplation)
(43)
C’est à ce prix que la philosophie, et les
sciences elles-mêmes, voient, voudront
traditionnellement voir et faire voir en-
core et toujours, dans l’ascétisme d'une
« vue de l'esprit » excluant sans appel tout
ce qui pourrait échapper au contrôle supé-
rieur de la pensée pure
La montée des simulacres
De ce point de vue métaphysicien, la vi-
sibilité de l'Image fera toujours « obstacle
épistémologique » majeur dans son es-
sence même, l’image est puissance active,
poiétique, d’échappement , conçue, fabri-
quée, donnée à voir pour les effets infinis
qu’elle engendre optiquement, par son
fonctionnement visuel en tant que puis-
sance d'artifice, que simulacre actif (46),
voire interactif, l’image intègre, dans sa
réalité même, le jeu en abime du « point
de vue », ouvrant ainsi les signes à toutes
les aventures, à tous les dangers d’une vi-
sion autonome, s’assumant hors de toute
régulation ou réglage ontologiques
Le fonctionnement et l’adoption scienti-
fique des imageries contemporaines
s’avère alors d’une véritable profondeur
philosophique 1'« air de rien », en propo-
sant une tout autre morphogenèse visuelle,
(45) La philosophie nous l’indique clairement : d’emblée, dès l’origine, le concept métaphy sique de la pensée est
pris, déterminé dans une pensée du Visible : penser, voir et savoir se confondent au point de faire de la Visibilité,
dans sa forme comme dans son contenu, à la fois l’origine, le principe et la condition d'existence de toute pensée
et de toute réalité (ce qu’on appelle les choses définiront elles-mêmes des visibilités singulières, multiples) En té-
moignent les mots de « theoria », « contemplation », « idée (eidos, cidôlon)
(46) On se référera utilement aux travaux de PM SHUHL 1952, E PANOFSKY ou JP VERNANT pour leurs
analyses essentielles sur la constitution du statut métaphysique des arts visuels et de l’image
Lire aussi F DAGOGNET, 1984
celles-ci accomplissent un changement
complet de regard s1 tout peut être décrit
(écrit) en termes quantitatifs de différences
purement numériques, si, au fond des dif-
férences qualitatives qui nous apparais-
sent, n’existent que des quantités, des dif-
férences d'intensité, de position, de
potentiel alors les qualités de « concept »
ou d’« image » ne circonscrivent que des
modulations « terminales » d’une morpho-
logie à « géométrie variable » ici des
mots, là des images, des sons, telle ou telle
forme sensible
Ici, un texte de Nietzsche fait signe
comme jamais
« Transposer d'abord une excitation
nerveuse en une image ! Premiere méta-
phore L’image a nouveau transformée en
un son articulé ! Deuxième métaphore Et
à chaque fois saut complet d’une sphère
dans une autre sphère tout autre et nou-
velle On peut s’imaginer un homme qui
soit totalement sourd et qui n’ait jamais eu
une sensation sonore ou musicale de
même qu’il s'étonne des figures acous-
tiques de Chladni dans le sable, trouve leur
cause dans le tremblement des cordes et
jurera ensuite là-dessus qu’il doit mainte-
nant savoir ce que les hommes appellent le
« son », ainsi en est-il pour nous tous du
langage Nous croyons savoir quelque
chose des choses elles-mêmes quand nous
parlons d’arbres, de couleurs, de neige et
de fleurs et nous ne possédons cependant
rien que des métaphores des choses, qui ne
correspondent pas du tout aux entités ori-
ginelles Comme le son en tant que figure
de sable, l’X énigmatique de la chose en
soi est prise une fois comme excitation
nerveuse, ensuite comme image, enfin
comme son articulé Ce n’est en tout cas
pas logiquement que procède la naissance
du langage et tout le matériel à l’intérieur
duquel et avec lequel l’homme de la vérité,
le savant, le philosophe, travaille et
construit par la suite, s’il ne provient pas
de Coucou-les-nuages, ne provient pas non
plus de l’essence des choses » (47)
Aux prétentions révélatrices (48) des
« anciennes » surfaces d'exposition, se
substitue donc un constructivisme infor-
mationnel et ses « interfaces » de transpo-
sition, de conversion « esthétique » Toute
forme est terminale Ou plutôt toute mor-
phologie est morphogenèse, expression
formelle de processus discrets, combinant,
associant, rassemblant, mais aussi défai-
sant, libérant des éléments Toute imagerie
est à la fois chaos et genèse de formes
plus ou moins « robustes », la robustesse
décrivant la capacité d’une forme à « résis-
ter » à des pressions externes, à tout ce qui
la pousse, de l’intérieur et de l’extérieur, à
dissoudre ses limites, diluer ses contours,
perdre son dessin (et dessein) C'est
pourquoi, par exemple, avec la synthèse
d'image, on devrait parler du « devenir
image » d’un progiamme d’informations,
en leur réalité dernière indifférente à toute
visibilité Et si le programme « donne »
bien à terme à voir de l'image, c’est parce
qu’il comprend toute une série d’interfaces
qui vont conduire (éventuellement) les
« données » initiales à la forme terminale
d’une image Il aurait pu en être tout autre-
ment
C’est pourquoi, comme le montient si
bien les imageries mathématiques, ce qui
se passe à la frontière de la forme, en ce
lieu superficiel où s’échangent des « infor-
mations » entre l’interne et l’externe, est
plus profond que tout Vérification actuelle
de la poésie qui depuis longtemps explique
que, de fait « le plus profond c’est la
peau» Or seule à ce jour, à l’égal de la
poésie, l’imagerie numérique s’avère ca-
pable d'accéder à l’incroyable subtilité de
tels échanges où se dramatise la dialec-
(47) Friedrich NIETZSCHE, p 179, CHLADNI (Ernst Florens Friedrich) 1756-1824, physicien allemand qui fit
autorité en acoustique I! étudia les vibrations au moyen de figures de sable représentant le mode fondamental des
vibrations et les modes supérieurs, par exemple pour une plaque normalisée, recouverte de poudre ; quand la
plaque vibre la poudre s’accumule dans les zones d'amplitude minimale de yibrations, et le nombre des nœuds
augmente avec la fréquence
(48) Le mot « révélateur » en photographie exprime bien cette problématique de la révélation qui en fonde la
morphogenèse R Barthes a raison le « cela a été » est bel et bien le paradigme des arts de l'empreinte chimique
qu’est la photographie, mais aussi du cinéma Cf BARTHES, 1980 C’est précisément cette « ontologie » de
l’image opto-chimique que le numérique vient liquider, en lui substituant une morpho-logique sisuelle d’un nou-
veau genre
tique des passages de l’ordre et du
désordre
L’art comme pensée visuelle
L'efficacité, le fonctionnement analo-
gique de la visibilité-image seront recon-
nues, explorées bien avant que les mondes
de la science ou de l'informatique décident
de s’y intéresser L’histoire de l’art té-
moigne à sa manière de cette pensée ou-
bliée produisant d’extraordinaires concepts
dans et par la Forme (49) , on ne peut ici
s’empêche: de penser à cette recherche
exemplaire par laquelle Léonard de Vinci,
dans sa série de croquis consacrés au Dé-
luge, tentait de percer par le dessin l’infi-
nité des mouvements tourbillonnaires ,
l’historien d’art Ernst Gombrich com-
mente cette extraordinaire démarche
«Il est évident qu’il ne s'agit pas d'un
instantané d’une chute d'eau se déversant
dans de l’eau, mais d’un croquis trés
fouillé de ses idées sur le sujet Aucune
cascade, aucun tourbillon ne nous permet
de voir avec cette clarté, les lignes du cou-
rant, et jamais les bulles, dans une eau
aussi turbulente, ne se répartissent avec
autant d’ordre Même ceux qui n’ont pas
l’habitude d’observer ces effets doivent
sûrement penser que ce dessin magnifique
est une représentation stylisée abstraite,
une évocation imagée de forces, et non un
enregistrement d'observations particu-
lières » (50)
Le dessin chez Léonard est donc une si-
mulation visuelle avant la lettre, sans lan-
gage mathématique adéquat Nous avons
conservé la beauté de ces dessins, en ou-
bliant que cette beauté était celle d’une
pensée faisant œuvre de savoir Piège de
l’esthétisme qui tait et tue, plus sûrement
qu’aucune autre vision, l’extraordinaire
puissance conceptuelle de l’art !
Or, paradoxe majeur mais révélateur,
les sciences retrouvent aujourd'hui cette
fécondité analogique, désormais portée à
la n' puissance par l’intelligence infor-
mationnelle (et informatique) l'analogie
est la capacité même de l’image de « faire
image » par une modulation immanente du
visible et de l’énonçable combinant intelli-
gemment —il s’agit de l’intelhgence sub-
tile de la métis, celle d'Ulysse pénétrant
dans Troie grâce à ses stratagèmes — le
pouvoir (ancien) de la forme-image avec
les pouvoirs modernes de la discursivité
algébrique, l’imagerie retrouve intact, a sa
manière, le formidable pouvoir des simili-
tudes tout objet, tout phénomène, tout
problème peut être décrit et approché par
la médiation d’un analogon visuel (ou
autre) En tant qu’analogue, aucune forme
n’a de priorité sur une autre forme toutes
les formes sont un seul et même être, équi-
voque, en des sens multiples « Car l’ana-
logie n’est précisément que la faculté de
varier les images, de les combiner, de faire
cocxister la partie de l’une avec la partie
de l’autre et d’apercevoir, volontairement
ou non, la liaison de leurs structures Et
cela rend indescriptible lesprit, qui est
leur lien Les paroles y perdent leur vertu
La, elles se forment, elles jaillissent devant
ses yeux , c’est lui qui nous décrit les
mots L’homme emporte ainsi des visions,
dont la puissance fait la sienne »
Apparemment très prosaiques, les
pratiques de simulation permettront
d’échanger sans limites, sans résistance
physique ou logique, la sphère qualitative
du visible et la sphère quantitative du ma-
thématique
Nous touchons ici ce qui fait la réelle
puissance mais aussi l’ambivalence de
cette « économie visuelle » née de l’infor-
mation , ce qui, en elle, à la fois fonde ses
nouveaux pouvoirs scientifiques et logis-
tiques (industriels, militaires) mais aussi sa
profonde ambiguité esthétique (son éven-
tuel statut artistique)
Résumons alors ce qui distingue selon
nous l’image nouvelle dans son essentia-
(49) À la différence des sciences qui font de la pensée exclusivement une pure logique discursive, les arts font de
l’analogie leur mode de pensée par excellence C’est à ce titre qu’ils ne cesseront jamais, en dépit des apparences,
de « faire l’image » (G Deleuze) , c’est sans doute aussi à ce titre, qu’ils peuvent et savent faire bien autre chose
que ce que fait et pense la raison discursive , qu’ils peuvent même aller plus loin, plus profond qu’elle
(50) Emst GOMBRICH, 1983, p 178 sq
lité (nous décrirons ainsi comme un « type
idéal » de l'image au sens weberien) et,
partant, sa modernité authentique ce par
quoi l’idée de « pensée visuelle » peut
prendre tout son sens et sa puissance au-
jourd’hui, comme exercice poiétique de la
pensée et du savoir
Dans son principe le plus pur
! L’image numérique appartient à
l’ordre qualitatif des formes sa 1éalité
est celle d’une morphologie qualitative-
ment exprimée, elle est devenir-image ,
elle ne relève donc plus de l’ordre superfi-
ciel d’une représentation figée, elle n’est
pas non plus seulement une pure formali-
sation langagière
Elle est visibilité expression logique,
mais, en tant que forme sensible
2 L’image numérique est image-
temps : sa spatialité joue sur le registre
dynamique d’une morphogenése dans
ses figures les plus hautes — lorsqu’elle ne
se contente pas de « gérer » ou de
« singer » les apparences et qu’elle vise à
« 1emonter à la matrice » (Paul Klee) Le
mouvement ne s’ajouté pas à elle de l’ex-
térieur (tel le « faux mouvement » de
l’image cinématographique), elle est tem-
poralité, expression d’un temps qu’elle
contient organiquement De ce point de
vue sa description des « objets » ne pro-
cède pas d’une logique des substances
auxquelles s'attribue telle ou telle qualité
(modèle aristotélicien des classes). mais
d’une logique des événements qui arrivent
(modèle stoicien du verbe l’image numé-
rique ne pensera donc pas « larbre est
vert », mais « l'arbre veirdole » Elle est
signifiance, logique visuelle du sens À
nouveau « le verbe se fait chair et habite
parmi nous »
3 Elle est image discursive ef opéra-
toire . sa spatialité ne relève pas d’abord
d’une esthétique mais d’une logique, voire
d’une logistique (prévision) , elle joue du
temps et de l’espace de la forme sur le
mode du discours et de l’opérativité (cal-
cul} Elle n’est donc pas une image qui
seulement s’expiime, mais image qui
s’énonce, énonce quelque chose, en se
« disant » , en ce sens, elle est figure vi-
suelle du « logos », par-delà la géologie de
la trace
Elie est lisibilité, énonciation discursive
dans et par le visible
Sur ces bases, peuvent s’élaborer de
nouvelles fonctionnalités
— production, intégration et mobilisation
dans/par la nouvelle forme-image, de pro-
cédures inédites, apportées en propre par
le traitement et la recomposition informa-
tionnels , interactivité, simulation,
contrôle l’imagerie devient à la fois
champ et opérateur expérimental Le vi-
suel rejoint les pouvoirs virtuels de la
« construction mentale » à laquelle il ap-
porte la possibilité d’une forme externe
modulable
— isomophisme avec tous types de réel
auxquels elle offre une phénoménologie
originale et subtile de la 1epiésentation
des objets cernés aux morphologies, de la
forme à la morphogenèse
Pour conclure
Pensée visuelle, histoire d'image
Là-bas, une « ontologie » fondatrice
s’efface discrètement, et avec elle, trois
« acteurs » principaux de la grande
dramaturgie iconographique fin de trois
autorités, sinon de trois auteurs, du vi-
sible
1. Fin de « l’autorité de la chose » (51),
en laquelle d’aucuns, dans une sorte de dé-
lite fantasmatique, croiront voir cette fin
spéculaire et spéculative des choses par où
se traduit et se trahit la volonté de puissance
du Maître «en finir avec la chose ou l’as-
souvissement dans la jouissance » (52)
2 Fin de l’œil-maître, de wil du
Maître . régime de l’œil anthropocen-
trique, magistralement exprimé et lésitimé
{51) Cette fin est déjà inscrite dans l’invention de la photographie, portée à son paroxysme par le cinéma puis la
vidéo Cf BENJAMIN, 1983
(52) HEGEL, 1947
par les grandes stratégies visuelles qui, du
Quattrocento à l’académisme déclinant,
tentent de démontrer iconographiquement
l'existence, la toute-puissance d’un sujet
définitivement installé au centre d’« un es-
pace unitaire, immobile et intemporel »
(53) Les imageries contemporaines pour-
suivent ce décentrement optique par lequel
l’œil humain, comme la conscience, ap-
prend à « devenir modeste »
3. Fin de hégémonie de la lumière
et du modèle « révélateur » émergence
d'un autre visible, par la médiation des in-
terfaces, au premier chef l’écran terminal,
« fausse fenêtre » sans extériorité
« Maintenant l’image visuelle a renoncé à
son extériorité, elle s’est coupée du monde
et a conquis son envers, elle s’est rendue
libre de ce qui dépendait d’elle » (54)
Question à l’image non plus « qu’est-
ce qu’il y a derrière ? », mais « qu’est-ce
qui se passe en elle ? »
Le nouvel art du visible relèvera de la
pure immanence d’un programme Un
autre type de vision pourra apparaître, dont
l’expression optique (bi-dimensionnelle ou
tri-dimensionnelle, fixe ou animée, dans le
spectre ou non de couleurs perceptibles,
dans un autre spectre sensoriel ) ne sera
plus que la réalisation visuelle d’un scéna-
rio parmi d’autres possibles La machine
d’information qui préside au destin de
l’image est ainsi faite qu’elle est la pre-
mière à pouvoir donner tout à voir (bientôt
à « sentir » dans tous les sens) sans jamais
rien voir , pour laquelle la vue humaine,
comme celle d’un insecte ou d’un extrater-
restre, constituent autant de « perfor-
mances » possibles, actualisant, selon tel
ou tel axiome perceptif, un « répertoire »
potentiellement illimité
Ce que réalise ainsi l’image numérique,
dans ses puissances, c’est l’ajustement de
la forme iconique a trois grands registres
inédits, constitutifs d’autres régimes de
pensée et d'expérience
1/ un autre registre de réel effacement
du regne de la « nature naturée », montée
(53) FRANCASTEL, 1965
(54) Ibid p 328
de la « nature naturante », regne des don-
nées
2/ un autre registre de vision efface-
ment du règne de l’œil, montée des « ma-
chines de vision, règne du cerveau»
3/ un autre registre de la forme efface-
ment du règne des traces, règne des mo-
dèles et des morphologies
Autant de déplacements en lesquels
viennent germer simultanément des ques-
tions d'ordre ontologique l'être comme
nébuleuse de données , gnoséologique la
pensée comme architecture et « mise en
scène » des modèles et anthropologique
l'humanité comme identité ouverte dont
l'identité doit être à nouveau créée non
plus du point de vue de ses pouvoirs que
de nouveaux vouloirs
Du plus profond des visibilités contem-
poraines, une autre ontologie, inquiétante,
inhumaine, prodigieuse, monte en cas-
cade, toute une série de « désancrages »,
de dérégulations radicales des sens et du
sens livrent l’image, et tous les régimes de
signes, aux jeux sophistiqués, béants de la
simulation et du simulacre
L'image numérique est une image de
temps de crise, image violemment critique,
critique liquidatrice d'images En de telles
périodes, aux risques de tels possibles, seuls
les sciences et les arts tentent encore de
nous apprendre à « fréquenter » les ma-
tières, les espaces-temps et les êtres non fa-
miliers d’un autre régime de réalité qui
s'annonce , pour le meilleur et le pire, cet
autre réel a pour visages la fluidité
de l’information, la multiplicité des arti-
fices, la duplicité du virtuel, par quoi
s’annonçent d’inquiétantes sophistiquées
Nous voici près d’entonner les pires
« chants de la terre » Heureusement,
le poète, encore lui, nous murmure à
l’oreille un air tonifiant « Malheur à celui
qui, comme Louis XV (qui fut non le pro-
duit d’une vraie civilisation, mais d’une ré-
currence de barbarie), pousse la dépravation
jusqu'à ne plus goûter que la simple na-
ture » car « Tout ce qui est beau et noble est
le résultat de la raison et du calcul » (55)
Devant ce qui se montre, parfois sans
pudeur, aujourd’hui, l’art de la création
des formes et des concepts est en droit
d’être préoccupé , et d'interpeller les nou-
veaux maîtres de l’information, trop facile-
ment persuadés d’avoir, par les seules ver-
tus de l'outil, « fait l’image » à la hauteur
des choses et des problèmes de l’époque,
quand ils n’ont fait que quelques manne-
quins de cirè ou quelques effets spéciaux
pour fête foraine
« Comment peuvent-ils s’imaginer les
autres, qu’avec des fils à plomb, des aca-
démies, des mensurations toutes faites,
établies une fois pour toutes, on peut
s'emparer de la changeante, de la cha-
toyante matière Ils se crétinisent, se
stupéfient, se solidifient Un bloc dans
la cervelle, une vitre, une géométrie
Faites le tour des Salons Un bougre ne
sait pas rendre les 1eflets d’eau sous les
feuilles, il y colle une naiade La Source,
d'Ingres ! Qu'est-ce que ça a affaire avec
l’eau Et vous, en littérature, vous tarti-
nez, vous criez Venus, Zeus, Apollon,
quand vous ne pouvez plus dire, avec
(35) BAUDELAIRE, 1961
(56) CÉZANNE, PP 137-139
(57) VALÉRY,1987 P 1075
émotion profonde écume de la mer,
nuages du ciel, force du soleil Vous y
croyez, vous, à ces patraques olym-
piennes ? Alors ? » (56)
Soyons clairs « faire l’image », défri-
cher les voies d’une nouvelle épistémé,
d’une nouvelle aisthésis, ne saurait dé-
couler de la seule gestion boutiquière, in-
culte et brutale, des formidables puis-
sances de facilité qui nous arrivent La
question quantitative du pouvoir est plus
que jamais celle, qualitative d’un vouloir
Or, pour l’instant, malheureusement
« Jamais ne se produit la question essen-
tielle Que veut-on ou que faut-il
vouloir ? C’est qu’elle implique une déci-
sion, un parti à prendre Il s’agit de se
représenter l’homme de notre temps, et
cette idéede l’homme dans le milieu pro-
bable où 11 vivra doit d’abord être
établie » (57)
Tâche des plus lourdes, des plus
longues
Comme toute pensée, comme toute
image qui se respectent, l’idée de pensée
visuelle est à ce prix fort
ARNHEIM Rudolph La pensée visuelle,
Flammarion, 1976
BACHELARD Gaston fPsychanalvse du
feu, “Idées”, NRF, 1965
BARTHES Roland La chambre claire,
Galimard/Cahiers du cinéma, 1980
BAUDELAIRE Charles Le peintre de la
vie moderne L’éloge du maquillage,
Œuvres, NRF, La Pléiade, 1961
BENJAMIN Walter Essais I et H. Gau-
thier-Médtation, éd Denoël, 1983
BERGER René L’effet des changements
technologiques - En mutation, l’art, la
ville, l’image, la culture, Nous !, éd
Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1987
BOUTOT Alain
1993, Odile Jacob
L'invention des formes,
CEZANNE Paul Cézanne m'a dit Entre-
tiens avec Gasquet, éd Macula, 1987
COUCHOT Edmond Images, de l'op-
tique au numérique, éd Hermès, 1987
DAGOGNET François
l’image, Vrin, Paris, 1984
Philosophie de
DELEUZE Gilles
Minuit, 1980
L'Image-temps, Conclusions, éd de Mi-
nuit, 1985
Mille Plateaux, éd de
EISENSTEIN Serguei Mihailovich Notre
Octobre - La non-indifférence nature, éd
C Bourgeois, collection 10-18
FLICHY Patrice Une histoire de la com-
munication moderne, La Découverte,
1992
REFERENCES
FRANCASTEL Pierre L'espace unitaire,
immobile et intemporel d’Alberti, in
Etudes de sociologie de Pari, éd, Gonthier,
Médiations, 1965
GOMBRICH Emst Ecologie des nuages
- Les formes et les mouvements de l'eau et
de l’ast dans les carnets de Léonard de
Vinci , Flammarion, 1983
HEGEL Friedrich Le livre du philosophe,
¢d Hatier-Flammarion
NIETZCHE Friedrich Le livre du philo-
sophe, éd bilingue Hatier-Flammarion
PANOFSKY /dea, Gallimard, 1985
PRIGOGINE Ilya et STENGERS Isabelle
La nouvelle alliance, éd Folio Essais,
1986
SCHUHL P -Maxime Platon et Vart de
son temps, PUF, 1952
SERRES Michel La naissance de la phy-
sique, éd de Minuit
SUTTON Jeff Le cerveau solitai;e, éd
Le Masque Science-Fiction, 1974
VALERY Paul Œuvres complètes, NRF,
éd La Pléiade, tomme I et II, notamment
Pièces sus l’art - Histoire d'Amphion Va-
Па
VERNANT Jean-Pierre Religions, His-
toire, raisons, éd Maspero, “Image”,
« Revue d’esthétique », no 7, 1984
VIRILIO Paul
éd Galilée, 1988
La machine (de vision),
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