Palimpseste

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Palimpseste n°44 – Juin 2012
Edité par l’association
Imprimé et diffusé par
Palimpseste
REVUE COMMUNICATION COMMERCE
ÉLECTRONIQUE
Revue des étudiants du Master 2 Droit de la Propriété Intellectuelle Appliquée, Université Paris Est
Direction du Master 2 : Professeur Christophe Caron
Sommaire
Chronique du mois : Données à caractère personnel ou
Article : Compétence juridictionnelle en matière
d’atteinte à un droit d’auteur sur Internet : une
clarification espérée de la CJUE …...……..…….……………... p.6
propriété intellectuelle, il faut choisir ! ……….……………... p.2
Décision du mois : Absence de protection de la
fonctionnalité des programmes d’ordinateur ……………. p.4
Focus : Exception of ephemeral recordings : alternative
conditions in case of recordings made by a third party
……………………………………………………………………………….….. p.7
Brèves : …..……………….….………...…………..…….……………….... p.5
> Programme annuel des contrôles de la CNIL pour 2012
> Célébration de la journée mondiale de la Propriété
intellectuelle
> 3 mai : ouverture en France des nouveaux IDNs
Interview : Victor NABHAN, Président de l’ALAI
(Association littéraire et artistique internationale) …... p.8
Editorial
L’équipe Palimpseste
Rédactrice en chef
Fanny CONY
Pour une jouissance paisible du numérique !...
Responsables de rubriques
Floriane CHARTIER
Mathilde DAUMAS-CONDOMINES
Amélie LE BRETON DE VANNOISE
Julie GEMPTEL
L’association LEXPIA
Présidente
Diane PELLET
Vice-présidente
Sophie DE MAREZ OYENS
Pôle communication
Julie GEMPTEL
Lucille JUMEL
Laurène LABORDE
Eva NAUDON
Marion PERRUCHE
Secrétaire
Pierre-Emmanuel MEYNARD
Trésorière
Najma BICHARA
Webmaster
Coralie BENARD
Alexandra CHARNOIS
Retrouvez Palimpseste
sur : www.masterpia.com
Yves BISMUTH
Associé, Cabinet Bismuth
Chargé d’enseignement à la Faculté de Droit de Paris XII
Ouvert à tous les justes, le monde du numérique l’est aussi à tous les méchants.
Ainsi, nous nous trouvons souvent aux frontières de la fraude et de l’atteinte aux biens
et aux personnes.
Pour le commerce électronique, la malice aboutit à la concurrence déloyale, pour les
protections privatives à la contrefaçon, pour les données personnelles à leur
détournement : il importe donc que les actes illicites engagent la responsabilité pénale
ou civile de leurs auteurs.
C’est le premier constat positif de l’application du droit au numérique !
Deuxième constat : l’information est devenue un bien précieux tant pour la stocker, la
transporter, la reproduire, la traiter : elle est devenue une valeur marchande, un
produit, un bien indépendant à la fois de son support matériel et de la prestation qui
le délivre.
Le Droit a consacré à la fois l’auteur et le contenu de l’information. Le droit a non
seulement reconnu le Droit à l’information, mais aussi le Droit sur l’information,
comme l’indiquait le regretté Professeur CATALA, il y a 30 ans déjà ! Mais face au tourbillon des techniques le droit, s’il doit les comprendre, ne doit jamais s’y soumettre !
Troisième constat : le numérique est devenu un outil de communication universel !
Les réseaux ont aboli tous points de contrôle ! Ainsi, ils ont amplifié les problèmes qui
sans eux garderaient une dimension plus maîtrisable !
Que serait alors ce monde des réseaux sans Droit pour les régir et les réguler ? C’est là
encore l’aspect positif de l’apport du Droit au numérique.
Mais plus encore, tenant compte de la position extatique de l’homme face au
numérique, comme le dénonçait Alain Finkielkraut, le Droit se doit de le protéger
contre lui-même, pour que l’homme ne renonce pas à ses libertés fondamentales.
Ainsi, dans ce monde anxiogène où le danger, qu’il soit physique, social, économique,
est ressenti par chacun, le Droit se doit de faire en sorte que le numérique n’en soit pas
une manifestation nouvelle.
C’est ce que j’appelle l’aspiration de l’homme à une jouissance paisible du numérique !
1
Palimpseste n°44 – Juin 2012
Données à caractère personnel ou propriété intellectuelle,
il faut choisir !
Faute d'avoir pu contraindre Google à retarder la mise
en place de ces nouvelles règles, la CNIL, mandatée par
ses homonymes, lui a adressé un questionnaire détaillé
visant à clarifier les incidences de sa politique.
Les réponses se veulent rassurantes, la firme, conciliante,
mais sans que cela n’affecte sa détermination,
implacable.
Si elle offre certes des garanties, notamment sur
les paramétrages par défaut, la démarche de Google est
symptomatique d’une difficile adéquation entre des
règles de protection des données personnelles, d’une
part, et les préoccupations économiques des acteurs
d’Internet, d’autre part. Avec au centre, l’utilisateur,
tiraillé entre son statut de consommateur et d’individu.
Une transition inévitable vers le Web 3.0 qui
émeut, un colosse du Web qui se montre accort mais
résolu, voilà des éléments qui ont pu donner le « la » à la
volonté de légiférer. Depuis peu, une proposition a en
effet vu le jour : il s’agit d’un projet de règlement en date
du 25 janvier 2012 prônant un renforcement de la
protection des données personnelles sur Internet tout en
améliorant leur libre circulation dans l’Union
Européenne. Ce texte prévoit quelques modifications
notables.
Tout d’abord, concernant le droit à l’information,
il sera facilité et des informations supplémentaires
devront être communiquées à l’intéressé, telles que la
durée de conservation desdites données ou encore les
coordonnées du responsable de traitement. Il est
également garanti un droit à l’oubli numérique :
dorénavant, chacun pourra solliciter des responsables de
traitement (des réseaux sociaux, notamment) qu’ils
effacent et qu’ils cessent de diffuser les données rendues
disponibles par la personne lorsqu’elle était enfant, dès
qu’elles ne sont plus nécessaires à la finalité poursuivie,
voire quand la personne revient sur son consentement.
En outre, le projet instaure un droit à la
portabilité des données, c’est-à-dire celui de transmettre
des données d’un système de traitement automatisé à
un autre, dans un format électronique couramment
utilisé, sans que le responsable du traitement ne puisse y
faire obstacle.
Autre grande nouveauté : l’harmonisation des
législations des Etats membres, en vue d’instaurer un
corpus de règles communes à l’Union Européenne.
Les autorités nationales indépendantes chargées de la
protection des données verront leurs pouvoirs accrus et
pourront infliger des amendes.
L’initiative a été encouragée par la majorité des
acteurs européens, dont l’Organisme européen de
défense des consommateurs, sa directrice, Monique
Goyens, ayant déclaré : « ces dernières années, les
Si le droit à la vie privée, liberté fondamentale
consacrée par l’article 8 de la CEDH, inclut dans son
sillage la protection des données personnelles, il n’en
demeure pas moins une difficulté tenant à sa nécessaire
conciliation avec, notamment, le droit de la propriété
intellectuelle. Or, depuis des décisions Promusicae
(CJCE, 29 janv. 2008, C-275/06) et Scarlet / Sabam
(CJUE, 24 nov. 2011, C-70/10), a été mis en exergue par
les juges européens l’impératif de conjuguer le
monopole conféré aux titulaires de ces droits
incorporels avec d’autres droits fondamentaux.
L’Europe surfe
personnelles…
sur
la
vague
des
données
Face à la confrontation de pareils enjeux,
l’Europe semble implicitement avoir tranché en faveur
du sacro-saint principe que constitue le droit à la vie
privée. En France, la loi Informatique et Libertés du
6 janvier 1978 en constitue une parfaite illustration en
ce qu’elle prévoit de « solides garde-fous », selon la
CNIL, à la disposition des personnes physiques dont les
données personnelles font l’objet d’un traitement
automatisé : droit à l’information, d’opposition, d’accès
et de rectification.
Pour l’heure, en raison du développement
croissant de l’ère numérique, la protection des données
à caractère personnel sur Internet est au cœur de toutes
les préoccupations, et la CNIL prend sa mission de
défenderesse du droit à la vie privée très au sérieux.
Preuve en est avec la récente affaire concernant
Google dont les règles de confidentialité sont sous les
projecteurs, l’objet de l’inquiétude mondiale concernant
les données personnelles. La raison : une rationalisation
des données que l’utilisateur abonné fournit à Google,
selon une charte de règles de confidentialité unique qui
met fin, depuis le 1er mars 2012, à la mosaïque baroque
constituée par la juxtaposition de chartes différentes
selon l’application utilisée. Si cette fusion semble
a priori louable, des voix se sont élevées pour souligner
qu’elle ne saurait se faire au détriment de
l’appréhension des données personnelles collectées.
Il est craint en effet que les annonceurs n’obtiennent
des données auxquelles ils ne pouvaient accéder
auparavant ou ne procèdent à des recoupements
d’activités. Et ce, au nez et à la barbe des utilisateurs.
Il est vrai que le retentissement est à la mesure des
effets prévisibles car Google, qualifié par les médias de
« géant mondial », touche une catégorie très vaste
d’utilisateurs.
Il n’en a pas fallu davantage pour que les
autorités européennes de protection des données ne
réagissent, relevant ainsi que Google ne respecterait
pas les règles de la directive 95/46/CE du 24 octobre
1995, relative à la protection des personnes physiques à
l'égard du traitement des données à caractère
personnel, en termes d’information des personnes.
De l’autre côté de l’Atlantique, deux élus américains ont
intimé à la firme de s’expliquer devant le Congrès.
informations personnelles étaient traitées comme
monnaie d’échange sans que les consommateurs n’en
soient jamais informés. Aujourd’hui, l’Europe a franchi un
pas significatif, elle se prépare à rendre les droits sur
les données personnelles à leur véritable propriétaire : la
personne ».
Cela étant, ce texte éveille quelques critiques :
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Palimpseste n°44 – Juin 2012
la CNIL regrette le fait que soit retenu comme critère
de compétence territoriale celui de l’établissement
principal de l’entreprise. De plus, demeure toujours le
problème du cloud computing, d’une part, dont
l’externalisation paraît contraire à la protection des
données personnelles, et celui de la conciliation avec la
défense des droits de propriété intellectuelle, d’autre
part, qui suppose de recueillir l’identité du présumé
contrefacteur. En effet, on peut regretter que le droit à
la vie privée ait la mainmise sur la propriété
intellectuelle, pourtant enjeu majeur au niveau mondial.
qui avaient tant décrié le projet SOPA sans toutefois
satisfaire les associations américaines de défense des
droits et libertés sur Internet. L’Electric Frontier
Fondation (EFF) a notamment déploré le fait que CISPA
«autorise les entreprises à espionner les utilisateurs et
partager des informations privées (…) grâce à une
immunité de responsabilité civile et pénale quasi-totale».
Malgré tout, le projet CISPA a été approuvé le 26 avril
2012 par la Chambre des représentants des Etats-Unis.
Au Sénat de se prononcer maintenant.
Dans le même temps, les vagues de l’océan
SOPA et CISPA sont parvenues jusqu’à l’Europe,
provoquant un raz-de-marée. L’Union Européenne et
plus particulièrement Neelie Kroes, la commissaire
européenne chargée des nouvelles technologies, a réagi
en qualifiant SOPA de « mauvaise législation » et en
estimant qu’une « régulation de l’Internet doit être
… A contre-courant, les Etats-Unis font prévaloir la
propriété intellectuelle
Certains Etats optent pour une protection
accrue de la propriété intellectuelle, au détriment
parfois de la confidentialité des données. L’impulsion
de ce mouvement a été donnée par les Etats-Unis et
connaît aujourd’hui un rayonnement qui a traversé
l’Atlantique et fait des émules en Europe.
En
effet,
pour
tenter
d’enrayer
le
téléchargement illégal, les Etats-Unis ont élaboré
notamment le SOPA (« Stop Online Piracy Act »)
permettant le blocage DNS des sites, même étrangers,
portant atteinte aux lois américaines sur le droit
d’auteur. Le texte prévoyait aussi un déréférencement
ainsi qu’un éventuel gel des comptes de ces sites.
Le projet a été introduit à la Chambre des
représentants fin octobre mais son vote a été repoussé
par le Sénat sous haute pression. Quelle pression ?
Sans doute les virulentes critiques dont le texte a fait
l’objet. Plusieurs acteurs du Web, notamment Google,
Facebook et eBay, ont signé une lettre ouverte, parue
dans le New York Times, critiquant les mesures
apportées, des centaines de sites Internet ont affiché
des pages anti-SOPA, Wikipédia a fermé son site
pendant 24 heures, tandis que Google a affiché un lien
renvoyant vers une pétition qui a récolté quelques
4,5 millions de signatures.
Toutefois, consécutivement à l’échec avéré du
projet SOPA, les Etats-Unis ne se sont pas pour autant
freinés dans leur démarche en faveur de la protection
de la propriété intellectuelle. Un nouveau projet CISPA
(« Cyber Intelligence Sharing and Protection Act ») a
été déposé à la Chambre des représentants en
novembre dernier, visant à favoriser le partage de
renseignements entre le gouvernement américain et le
secteur privé. Les « cybermenaces » pouvant justifier le
recours à cette loi sont définies largement comme
toute information relative à la « vulnérabilité ou à la
efficace, proportionnée et préserver les bénéfices d’un
réseau ouvert ». Sans nul doute, une prise de position
claire en faveur de la liberté du Net et de la protection
essentielle des données personnelles.
Néanmoins, le projet SOPA a tout de même
inspiré certaines législations en Europe, comme en
Irlande où une loi, rebaptisée « Irish SOPA », prévoit
l’éventuel blocage de certains sites. Notons qu’elle
pourrait être susceptible de recours devant la Cour de
Justice qui s’est déjà prononcée en défaveur de tout
filtrage généralisé au nom de la protection du droit
d’auteur. Parallèlement, en avril 2012, la GrandeBretagne évoque un nouveau projet sécuritaire sur
Internet qui donnerait l’autorisation aux fournisseurs
d’accès à Internet de concevoir des hardwares en
relation directe avec les instances d’écoute du
gouvernement. En somme, des mouchards qui ne
concerneraient pas le contenu des messages mais
uniquement l’heure, la durée, le numéro de téléphone
ou l’adresse e-mail qui sont, cela va sans dire, des
données personnelles protégées. Face à la montée de
boucliers, il est probable que ce projet connaisse le
même sort que le projet SOPA.
S’il faut choisir entre la primauté des données
personnelles ou de la propriété intellectuelle, les EtatsUnis tranchent en faveur de la seconde partie de
l’équation, a contrario l’Europe semble plus encline à
privilégier la vie privée, bien que certains pays de
common law tentent de s’évader de cette prise de
position.
menace pour un système ou un réseau » et visant à
« dégrader, perturber ou détruire un tel système ou
réseau », ainsi que « le vol ou détournement
d'informations privées ou publiques, de la propriété
intellectuelle ou d’informations personnelles ».
Sans s’appliquer exclusivement aux œuvres de
copyright, CISPA a tout de même une incidence :
il supprime toute responsabilité à l’égard des sociétés
qui
collecteraient
des
données
personnelles
d’utilisateurs pour les partager avec le gouvernement
ou une autre entreprise. On comprend ainsi pourquoi
ce texte reçoit davantage les faveurs des géants du Net
Alexandra
CHARNOIS
3
Mathilde
DAUMAS
CONDOMINES
Lucille
JUMEL
Palimpseste n°44 – Juin 2012
Absence de protection
de la fonctionnalité des programmes d’ordinateur
L’arrêt rendu le 2 mai 2012 par la Cour de Justice
de l’Union Européenne vient préciser les contours de la
protection des programmes d’ordinateur qui se
caractérise par un particularisme certain au sein du droit
d’auteur. En l’espèce, il s’agissait principalement de
déterminer si la fonctionnalité et le langage de
programmation pouvaient être protégés par le droit
d’auteur. Une société avait créé un logiciel de
substitution reproduisant le fonctionnement d’un
logiciel de traitement et d’analyse de données, sans
avoir eu accès à son code source, que ce soit de manière
directe ou par décompilation du code objet. Grâce à
l’étude et l’utilisation d’une version acquise légalement
sous licence, le fonctionnement du logiciel et de son
langage spécifique avait été appréhendé, et un logiciel
de substitution capable d’exécuter des programmes
d’application écrits dans ce langage avait été développé.
Suite au recours du demandeur, la High Court of
Justice, Chancery Division, a posé une série de questions
préjudicielles à la CJUE, afin que soit précisé le périmètre
de la protection accordée aux programmes d’ordinateur
par la directive 91/250/CE du 14 mai 1991 relative à la
protection juridique des programmes d'ordinateur.
En premier lieu, la Cour devait décider si la
fonctionnalité d’un programme d’ordinateur ainsi que le
langage de programmation et le format de fichiers de
données utilisés constituaient une forme d’expression de
ce programme et pouvaient, à ce titre, être protégés par
le droit sur les programmes d’ordinateur au sens de
cette directive. En référence à l’arrêt du 22 décembre
2010 (C-393/09) qui avait refusé la protection spécifique
des programmes d’ordinateur à l’interface logicielle, la
Cour réaffirme que l’objet de la protection conférée par
la directive 91/250/CE vise toutes les formes d’expression du programme d’ordinateur permettant de le
reproduire dans différents langages informatiques, tels
le code source et le code objet. La Cour constate ensuite
que ni la fonctionnalité d’un programme d’ordinateur ni
le langage de programmation et le format de fichiers de
données ne relèvent de ces formes d’expression du
logiciel, ni n’entrent dans le domaine d’application de la
directive 91/250/CE.
La Cour confirme donc que les différents
composants d’un logiciel doivent être protégés de
manière distributive, notamment par le droit spécifique
des programmes d’ordinateur pour le code source et le
code objet, le droit commun du droit d’auteur pour le
langage de programmation, le format de fichier ou
l’interface s’ils sont une création intellectuelle propre à
leur auteur (CJUE, 22 décembre 2010, C-393/09).
Cependant, la fonctionnalité d’un logiciel demeure
exclue de toute protection par le droit d’auteur. Cette
exclusion classique en droit français (Civ. 1ère,
13 décembre 2005, n° 03-21.154) se justifie par le
principe de non appropriation des idées. Justification à
laquelle la Cour ajoute la sauvegarde du progrès
technique et du développement industriel. La fonctionnalité du logiciel semble donc être condamnée à une
absence de protection, sauf à démontrer que le logiciel
est connu, pour agir sur le fondement du parasitisme, ou
à imaginer que la démonstration d’une contribution
technique à l’art antérieur puisse lui ouvrir les portes
d’une hypothétique brevetabilité.
En second lieu, la Cour de Justice devait
déterminer si une licence limitant les finalités d’usage
autorisées pouvait restreindre le bénéfice de l’exception
de l’article 5.3 de la directive 91/250/CE. Elle permet sans
autorisation d’observer, d’étudier ou de tester le
fonctionnement du programme afin de déterminer les
idées et principes qui le régissent. La Cour précise que
ces observations et études du logiciel ne peuvent être
interdites par le titulaire du droit d’auteur sur le
programme d’ordinateur lorsque ces opérations sont
couvertes par la licence, qu’elles consistent au
déroulement et chargement nécessaires à l’utilisation du
programme et qu’elles ne portent pas atteinte aux droits
exclusifs du titulaire de la protection spécifique sur le
programme d’ordinateur. En l’espèce, il ne peut y avoir
d’atteinte aux droits du titulaire puisqu’aucun accès au
code source n’a été rapporté.
Enfin, la Cour s’interroge sur la caractérisation de
la contrefaçon d’un manuel d’utilisation de programme
d’ordinateur protégé au titre du droit commun du droit
d’auteur. En se référant à la directive 2001/29/CE, et à
l’arrêt Infopaq (CJCE, 16 juillet 2009, C-5/08), la Cour
rappelle que la protection par le droit d’auteur exige une
originalité qui postule « une création intellectuelle
propre à son auteur ». L’originalité d’un manuel
d’utilisation se caractérise par le choix, la disposition et la
combinaison des mots, chiffres ou concepts
mathématiques, et la juridiction de renvoi devra vérifier
si la reproduction de ces éléments constitue la
reproduction de la création intellectuelle propre à
l’auteur du manuel d’utilisation.
La Cour rappelle donc, par l’application du
principe classique de non protection des idées, que si le
droit sur les programmes d’ordinateur peut apporter des
solutions parfois déroutantes, il n’en est pas moins
irrigué par le droit d’auteur, qui protège uniquement les
formes d’expression et vise ainsi à encourager la
création.
Pierre-Emmanuel
MEYNARD
4
Marion
PERRUCHE
Palimpseste n°44 – Juin 2012
Brèves
Programme annuel des contrôles de la CNIL pour
l'année 2012 : la sécurité au cœur de son action
ces domaines. Il précise pour finir qu’étant tributaire de
l’innovation pour avancer, il faut la protéger pour
appuyer les nouvelles démarches créatives. Mais certaines innovations ne présentent d’intérêt pour la société
que si elles sont utilisées et partagées (dans le domaine
de la santé notamment) ; des choix politiques sont à
faire entre le coût – énorme – de l’innovation dans la
médecine moderne et le besoin de compassion, la
nécessité de partager les innovations.
Le 19 avril 2012, la CNIL a rendu public son
programme annuel des contrôles de l'année 2012, adopté
le 29 mars.
Le nombre de contrôles prévus cette année est
sensiblement supérieur à celui de l'année 2011.
Les thèmes abordés dans le programme des contrôles
ont été modifiés depuis l'année dernière mais la sécurité
reste le dénominateur commun de ces actions.
Le contrôle des dispositifs de vidéoprotection,
prérogative nouvelle pour la CNIL depuis la loi
d'orientation et de programmation pour la performance
de la sécurité intérieure du 14 mars 2011, reste au cœur
de son action. Il s'agit pour elle désormais de concentrer
ses contrôles sur les dispositifs d'ampleur notoire.
Les contrôles opérés sur les smartphones
apparaissent comme l'innovation du programme annuel
des contrôles cette année. La CNIL a décidé de s'attaquer
à la nébuleuse des traitements de données collectées via
les smartphones, dans la continuité du contrôle qu'elle
avait effectué en 2011 sur le transfert de données à
caractère personnel par les iPhones vers Apple.
La CNIL poursuivra cette année ses contrôles en matière
de sécurité des données de santé et y intègre la
question nouvelle de l'hébergement par le biais du cloud
computing. Il en va de même en matière de sport et de
vie privée où elle réitèrera ses contrôles en les orientant
notamment sur la lutte contre le dopage.
Enfin, les contrôles plus traditionnels issus de la
loi Informatique et Libertés que sont les fichiers de
police et les fichiers du quotidien seront toujours à l’ordre
du jour en 2012.
3 mai 2012 : ouverture en France des nouveaux
IDNs
Il sera désormais possible d’enregistrer des
noms de domaine comportant des caractères spéciaux
tels que lettres avec accent ou cédille sous une des
extensions gérées par l’AFNIC : <.fr> , <.pm>, <.wf>,
<.yt>, <.tf> et <.re>. Cette ouverture des extensions
françaises aux IDNs (Internationalized Domain Names)
ou noms de domaine internationalisés, qui intervient
assez tardivement par rapport à d’autres pays,
permettra l’utilisation d’une trentaine de nouveaux
caractères. Auparavant, les noms de domaines devaient
être orthographiés uniquement en caractères ASCII, ce
qui avait pour effet de limiter les possibilités des
titulaires de marques et faisait perdre en signification
beaucoup de mots de la langue française. Désormais,
pourront être utilisés des noms de domaine plus en
adéquation avec la prononciation réelle des mots. Cela
représente un outil de communication supplémentaire
pour les titulaires de marques.
L’ouverture aux IDNs se déroulera en deux
temps : du 3 mai au 3 juillet 2012, sera ouverte la phase
dite « Sunrise » qui permettra aux titulaires de noms de
domaine ASCII antérieurs d’enregistrer prioritairement
un nom de domaine en version IDN correspondante à
condition qu’il soit identique et ouvert dans la même
extension. Ensuite, à partir du 3 juillet 2012,
interviendra l’ouverture généralisée qui sera gouvernée
par la règle habituelle du « premier arrivé, premier
servi ».
Cependant, cette ouverture est à double
tranchant : malgré ses nombreux avantages, elle présente également l’inconvénient d’offrir de nouvelles
opportunités aux cybersquatteurs.
Célébration de la journée mondiale de la Propriété
intellectuelle
Chaque 26 avril, date d’entrée en vigueur de la
Convention instituant l’OMPI en 1970, est célébrée la
journée mondiale de la Propriété intellectuelle.
L’année 2012 est l’occasion de mettre en avant
les innovateurs visionnaires, qui, par leur ingéniosité et
leur talent, ont repoussé les frontières traditionnelles,
ouvert de nouvelles perspectives et laissé une empreinte
durable, dans le domaine artistique, de la recherche
fondamentale et de l’industrie.
La liste de ces innovateurs visionnaires est
longue : Turner et Kandinsky, qui ont renouvelé notre
perception de la lumière et des formes ; Tchekhov et
Mahfouz, dont les œuvres ont révélé de nouvelles
manières d’appréhender l’expérience humaine ;
Miles Davis et Rostropovitch, qui ont révolutionné la
musique de manière durable ; etc.
Francis Gurry, Directeur Général de l’OMPI,
a rappelé dans un message l’importance de célébrer la
contribution de la propriété intellectuelle à l’innovation et
à la création culturelle et de comprendre son rôle
primordial dans l’équilibre des intérêts concurrents dans
Amélie
LEBRETON
DE VANNOISE
5
Eva
NAUDON
Diane
PELLET
Palimpseste n°44 – Juin 2012
La compétence juridictionnelle en matière d’atteinte à un
droit d’auteur sur Internet : une clarification espérée de la CJUE
Par un arrêt du 5 avril 2012 (n° 10-15.890, FS
P+B+I), la Première chambre civile de la Cour de cassation
a posé deux questions préjudicielles à la CJUE afin
d’éclaircir cette problématique tout à fait actuelle mais non
encore tranchée. Si les litiges internationaux de droit
d’auteur ont très tôt fait l’objet d’un instrument conventionnel majeur, la Convention de Berne, signée le
9 septembre 1886, celle-ci ne concerne que la détermination de la loi applicable. En outre, le développement
d’Internet a profondément bouleversé les traits de la
contrefaçon, lui conférant un caractère mondial qu’elle ne
revêtait que rarement auparavant et a ainsi influé sur les
solutions classiquement admises, s’agissant tant de la loi
applicable que de la juridiction compétente.
La faculté offerte au demandeur par l’article 2 du
règlement du 22 décembre 2000 sur la compétence
judiciaire, la reconnaissance et l’exécution des décisions en
matière civile et commerciale, dit Bruxelles I, à savoir
engager une action en contrefaçon devant les juridictions
de l’Etat membre du domicile du défendeur, présente un
intérêt limité. En réalité, la victime lui préfèrera le chef de
compétence optionnelle en matière délictuelle (article 5.3),
qui lui permet de porter son action en contrefaçon devant
le tribunal du « lieu où le fait dommageable s’est produit
ou risque de se produire ». Toutefois, il rencontre alors une
difficulté dans l’interprétation de cette notion, dans le
cadre d’une atteinte aux droits d’auteur sur Internet.
La Cour de cassation constate que la jurisprudence
déjà rendue par la CJUE ne permet pas de déterminer la
juridiction compétente en cas de contrefaçon de droit
d’auteur en ligne. Certes, la CJUE avait précisé la notion de
« lieu du fait dommageable », en matière de délit
complexe, lorsque le fait générateur du dommage et le
dommage se situent en des lieux différents ; dans un arrêt
Mines de Potasse (30 nov. 1976, C-21/76), la Cour visait le
« lieu où le dommage est survenu » et le « lieu de l'événement causal », offrant ainsi au demandeur une option pour
saisir la juridiction compétente. Mais comment caractériser
l’existence d’un dommage sur le territoire français, susceptible de fonder la compétence des juridictions françaises?
La CJUE s’est prononcée au sujet d’atteintes aux
droits de la personnalité. Un arrêt Fiona Shevill (7 mars
1995, C-68/93) avait considéré que la victime pouvait saisir
soit les juridictions de l’État membre du lieu
d’établissement de l’éditeur de la publication diffamatoire,
compétentes pour réparer l’intégralité des dommages
résultant de la diffamation, soit les juridictions de chaque
État membre dans lequel la publication avait été diffusée,
compétentes pour connaître des seuls dommages causés
sur le territoire de cet Etat. Il résulte en outre de l’arrêt
Martinez (25 oct. 2011, C-509/09 et C-161/10), rendu en
matière d’atteinte à la vie privée au moyen de contenus mis
en ligne, que la victime peut aussi obtenir réparation de
l’intégralité du dommage causé devant les juridictions de
l’Etat membre dans lequel se trouve le centre de ses
intérêts, qui sont certainement mieux à même d’évaluer la
portée de l’atteinte commise.
Face au silence de la CJUE en matière de
contrefaçon, la Cour de cassation a considéré en droit des
marques que la simple accessibilité du site sur le territoire
français permettait de fonder la compétence des juges
français (Civ. 1ère, 19 déc. 2003, Cristal). Cette thèse a
suscité une vive opposition de la Cour d’appel de Paris qui
exigeait la caractérisation d’un lien substantiel, significatif
ou suffisant entre le site litigieux et le dommage invoqué
en France (par ex., CA Paris, 9 nov. 2007, eBay), et de la
Chambre commerciale qui considère que la seule
accessibilité ne suffit pas et impose de rechercher par une
évaluation concrète du site si les annonces litigieuses sont
destinées au public français (Com., 29 mars 2011).
La thèse de l’accessibilité semble finalement avoir été désavouée par la CJUE elle-même, dans une affaire impliquant
l’offre à la vente, sur une place de marché en ligne, de produits de marque non auparavant commercialisés dans
l’Espace Economique Européen (12 juil. 2011, C-324/09,
L’Oréal / eBay) ; exigeant que soient caractérisés des indices
pertinents permettant de conclure que les offres à la vente
étaient destinées aux consommateurs situés sur le territoire.
Alors même qu’aucun des arrêts rendus jusqu’à
aujourd’hui ne concerne spécifiquement le droit d’auteur, la
question se pose donc de savoir si l’on doit s’orienter vers le
régime applicable aux droits de la personnalité, vers les
solutions admises en droit des marques ou encore si un
régime spécifique au droit d’auteur s’impose. Le critère de la
simple accessibilité du site semble insuffisant car il fonde
une compétence trop large et inappropriée face à Internet
dont l’accès se veut par essence mondial. Certains commentateurs font toutefois remarquer que la notion même de
public visé ne serait pas pertinente s’agissant des atteintes
au droit d’auteur, car la contrefaçon est alors constituée par
la seule communication de l’œuvre au public. Soulignons
que dans l’affaire présentement soumise à la Cour de
cassation, l’atteinte alléguée résulte de l’offre en ligne de
supports matériels (par la vente de CD), et non pas
seulement de la possibilité de consulter illicitement le
contenu protégé sur un site. Aussi l’application des critères
applicables en droit des marques est elle envisageable. Une
autre proposition consiste à faire application de règles de
compétence distinctes, selon que l’atteinte est portée au
droit moral ou aux droits patrimoniaux de l’auteur.
Néanmoins, la pertinence du critère du « centre des intérêts
de la victime », avancé dans l’arrêt Martinez, reste à démontrer puisque la portée de l’atteinte au droit moral de l’auteur
ne dépend nullement de sa réputation (sauf à rappeler que
la réparation octroyée par les juridictions s’agissant de
l’atteinte au droit de paternité est plus conséquente si
l’auteur jouit effectivement d’une certaine notoriété) : ainsi, il
n’y a a priori pas lieu de considérer que les juges de l’Etat
membre dans lequel l’auteur a le centre de ses intérêts seraient mieux à même d’apprécier la portée de cette atteinte.
C’est dans ce contexte que, s’agissant de l’atteinte
aux droits patrimoniaux d’auteur commis sur Internet par
l’offre d’un support matériel contrefaisant ou la mise en
ligne de contenus litigieux dématérialisés, la Cour de
cassation demande à la CJUE de se prononcer en faveur du
critère de l’accessibilité ou de la destination du site litigieux
ou encore de préciser un autre lien de rattachement.
La révision du règlement Bruxelles I, prévue pour
septembre, apportera peut être des précisions en la matière.
D’ici là, la Commission des Affaires juridiques du Parlement
votera un rapport le 31 mai.
Coralie
BENARD
6
Fanny
CONY
Julie
GEMPTEL
Palimpseste n°44 – Juin 2012
Exception of ephemeral recordings :
alternative conditions in case of recordings made by a third party
In a recent judgment, the Court of Justice of the
European Union clarified the features of the exception of
ephemeral recordings of works made by broadcasting
organisations by means of their own facilities and for
their own broadcasts provided by Article 5(2)(d) of the
Directive 2001/29/CE (CJEU, 26th April 2012, DR, TV2
Danmark A/S v. NCB-Nordisk Copyright Bureau,
C-510/10).
The proceedings opposed DR and TV2 Danmark,
two radio and television broadcasting organisations with
the obligation to provide public service programming,
and NCB, a company which administers the rights to
record and copy music for composers, songwriters and
music publishers. The main point in the dispute was to
know whether the exception for ephemeral recordings
covers recordings made by legally independent external
television production companies and what conditions
should be applied in this case. Indeed, DR and TV2
Danmark had commissioned recordings from such
companies for their programs and claimed that the exception of ephemeral recordings should apply.
However, the provision implementing the exception in
Danish law did not distinguish between recordings made
by
broadcasting
organisations
and
recordings
commissioned by them to third parties.
Thus the Court of Justice of the European Union
had to answer three questions:
1. Whether the terms “by means of their own
facilities” in Article 5(2)(d) and “on behalf of and under
the responsibility of the broadcasting organisation” in
recital 41 of the preamble should be interpreted with
reference to national law or to European Union law.
2. Whether the wording of Article 5(2)(d) should
be interpreted as meaning “on behalf of and under the
responsibility of the broadcasting organisation” as in the
Danish, French and English versions of the Directive, or
“on behalf of or under the responsibility of the
broadcasting organisation” as in the German version.
3. What criteria should be applied to determine
whether a recording made by a third party qualifies for
the exception.
Firstly, the Court of Justice of the European
Union decides that the terms of Article 5(2)(d) must be
given an independent and uniform interpretation within
the framework of European Union law. It can be noted
that to exclude the application of the Berne Convention,
the Court uses the same reasoning as it did in the Luksan
Case (9th February 2012, C-277/10) : the adoption of the
Directive barred the possibility left to the national
legislature to use the option offered by article 11bis of
the Berne Convention to the Member States : “It shall […]
be a matter for legislation in the countries of the Union
to determine the regulations for ephemeral recordings
made by a broadcasting organization by means of its
own facilities and used for its own broadcasts” (article
11bis).
Secondly, the Court had to precise whether the
conditions set out in recital 41 in case of recordings
made by a third party are alternative or cumulative. The
Court stresses that each condition is in itself and
independently of the other capable of fulfilling the
objective pursued in Article 5(2)(d) which is that the
recording should be made with the “own facilities” of the
broadcasting organization. It underlines that both
conditions (“a recording made by a third party on behalf
of a broadcasting organization” or “a recording made by
a third party under the responsibility of a broadcasting
organization”) allow a close link between this third party
and the broadcasting organization, therefore preventing
the third party from using the exception independently.
Thirdly,
the
Court
sets
out
different
circumstances in which the third party is deemed to act
on behalf or under the responsibility of a broadcasting
organization.
Hence, if the third party is regarded as acting on behalf
of the broadcasting organization, the Court does not
give any criteria, stating that the “generally”
unambiguous nature of the relationship will allow the
link to be made.
However, to determine if a third party acts under the
responsibility of a broadcasting organization, one must
characterize the fact that the broadcasting organization
is to be accountable for every act of any person
connected with the reproduction of the protected work ;
the final artistic or editorial decision on the content of
the reproduced program being irrelevant.
In this decision, the Court finds a compromise
between the freedom to conduct a business and refers
to Article 16 of the Charter of Fundamental Rights of the
European Union and the copyright by retaining two
alternative conditions in the interpretation of the
exception of ephemeral recordings in presence of a third
party and by requiring an obvious link between the
broadcasting organization and the third party
commissioned. Once again, the court tries to find a
balance between conflicting interests.
France did not implement the exception, however the solution might be used in the interpretation of
Article L.214-1 CPI which provides an exception which
only applies to phonograms and performers.
Floriane
CHARTIER
7
Laurène
LABORDE
Palimpseste n°44 – Juin 2012
L’Interview
Interview
conçu un livre à trois volets auxquels ont participé trois
professeurs de droit (francophone, arabophone et
anglophone), illustrant chacun, dans leurs langues
respectives, les notions fondamentales du droit d’auteur
au moyen d'exemples tirés de la jurisprudence. Il était
aussi important lors de ces missions de mettre l’accent
sur le fait qu’une protection efficace du droit d’auteur est
essentielle pour la préservation des industries culturelles
locales, dont la survie est gravement menacée par les
activités de piraterie.
Victor NABHAN
Président de l’ALAI
(Association littéraire et
artistique internationale)
Palimpseste : Pourriez-vous nous présenter en
quelques mots votre parcours tant universitaire que
professionnel ?
P : Quel bilan tirez-vous du rapport de force, en
matière de protection de la propriété intellectuelle,
entre les pays développés et ceux en développement?
Victor NABHAN : Ayant suivi mes études de droit en
France, au Liban et à New York, j'ai par la suite enseigné
pendant plus de 25 ans à l'Université Laval au Québec.
Je suis désormais consultant free-lance et travaille pour
diverses organisations internationales, dont l'OMPI.
Je suis également président de l'ALAI depuis 1996, ONG
dont les juristes ont rédigé la première version de la
Convention de Berne. Celle-ci compte désormais
vingt-huit groupes nationaux et est très active auprès
des organisations internationales, dans le cadre de leurs
négociations, ainsi que des Etats, en cas de réformes
nationales touchant au droit de la propriété
intellectuelle. J'ai par ailleurs travaillé à la rédaction de
plusieurs lois sur le droit d’auteur au Canada et dans les
pays en développement, notamment dans la région
arabe.
VN : Question délicate s’il en est ! En schématisant, et
donc en forçant le trait, on peut affirmer que l’on a assisté
dans les années 90 à un déferlement d'instruments
internationaux (ADPIC, les deux traités OMPI). L’initiative
provenait principalement des pays développés. Les pays
en développement ont, en gros, suivi ou subi le
mouvement. Par la suite, on assiste à une volonté de
certains pays en développement de jouer un rôle actif,
à faire entendre leur voix et leur poids (puisqu’ils sont
majoritaires à l’OMPI). Cela se manifeste d’abord par un
processus de blocage de certaines initiatives de traités
émanant de pays développés : ainsi, par exemple, perdure
depuis une quinzaine d’années la négociation visant à
l'adoption d’un traité protégeant les organismes de
radiodiffusion, dont la justification est incontestable.
Mais on assiste de plus à des initiatives provenant ou
parrainées par des pays en développement, en faveur de
traités contenant des exceptions obligatoires ciblant des
catégories spécifiques d’utilisateurs. Trois initiatives
distinctes visent les handicapés visuels, les exceptions aux
fins d’enseignement et, enfin, les bibliothèques et
services d’archives. Ce phénomène va d’ailleurs de pair
avec les idées véhiculées dans certains milieux en faveur
de plus de liberté d’utilisation des œuvres de l’esprit au
nom de la libre circulation de l’information.
P : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le
travail que vous avez effectué auprès de ces pays
arabes ?
VN : Un facteur primordial permet d'expliquer le
développement récent du droit de la propriété
intellectuelle dans les pays en développement, alors que
ceux-ci considéraient la matière comme un instrument
servant essentiellement les intérêts des pays
développés : il s'agit de la volonté d'adhérer à l’OMC,
ce qui implique d'accepter la totalité de ses accords,
dont les ADPIC. Avec les traités OMPI de 1996, ce fut
l’agenda Internet qui constitua la force motrice.
Mon travail était diversifié. Dans mon rôle de « légiste »,
il s’agissait d’aider les rédacteurs locaux à transposer les
normes internationales dans leurs lois nationales.
Les traités comportent des règles obligatoires
auxquelles on ne peut déroger. Mais ils ne sont pas
dénués de souplesses, sur lesquelles je m’efforçais
d’attirer leur attention dans un souci d’adaptation aux
intérêts nationaux. D’autre part, il y avait un aspect
« éducatif », comportant des interventions dans des
séminaires de formation destinés à des professionnels
(avocats,
fonctionnaires,
magistrats,
professeurs
d’université) ainsi qu’au grand public. A cet égard, j’ai
Najma
BICHARA
Sophie
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Pour plus d’informations, merci de nous contacter à l’adresse suivante : masterpia.palimpseste@gmail.com
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