Mémoire de mes putains tristes

Mémoire de mes putains tristes
4ème de couverture
L'année de mes quatre-vingt-dix ans, j'ai voulu m'offrir une folle nuit d'amour avec une adolescente
vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d'une maison close qui avait l'habitude de
prévenir ses bons clients lorsqu'elle avait une nouveauté disponible.
Je n'avais jamais succombé à une telle invitation ni à aucune de ses nombreuses tentations
obscènes, mais elle ne croyait pas à la pureté de mes principes. La morale aussi est une affaire de
temps, disait-elle avec un sourire malicieux, tu verras.
G. G. M.
La tendresse ici le dispute à l'humour.
Michèle Gazier, Télérama.
Cocasse, coquin certes mais surtout plein de tendresse.
Nelle Novak, Femmes d'aujourd'hui.
Un roman qui ravira les libertins comme les prudes.
Pascal Bruckner, Nouvel Observateur.
Titre original : Memoria de mis putas tristes
© 2004, Gabriel García Márquez
© 2005, Éditions Grasset et Fasquelle
pour la traduction française.
« Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N’essayez pas de mettre les
doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ça ne serait pas convenable ! » recommanda l’hôtesse au
vieil Eguchi.
Yasunari Kawabata, Les Belles Endormies.
1.
L’année de mes quatre-vingt-dix ans, j’ai voulu m’offrir une folle nuit d’amour avec une adolescente
vierge. Je me suis souvenu de Rosa Cabarcas, la patronne d’une mai​son close qui avait pour habitude
de pré​venir ses bons clients lorsqu’elle avait une nouveauté disponible. Je n’avais jamais succombé
à une telle invitation ni à aucune de ses nombreuses tentations obscènes, mais elle ne croyait pas à la
pureté de mes prin​cipes. La morale aussi est une affaire de temps, disait-elle avec un sourire
malicieux, tu verras. Elle était un peu plus jeune que moi, et je ne savais rien d’elle depuis tant
d’années qu’elle aurait pu aussi bien être morte. Pourtant, au premier Allô j’ai reconnu la voix au
bout du fil et j’ai déclaré sans préambule : « Aujourd’hui, oui ! »
Ah, mon pauvre vieux, a-t-elle soupiré, tu disparais pendant vingt ans et tu ne reviens que pour
demander l’impossible. Retrouvant aussitôt la maîtrise de sa pro​fession, elle m’a fait une demidouzaine de propositions délicieuses mais, il faut bien le dire, toutes de seconde main. Je lui ai dit
non, que ce devait être une pucelle et pour le soir même. Inquiète, elle m’a demandé : Que veux-tu te
prouver ? Rien, ai-je répondu, piqué au vif, je sais très bien ce que je peux et ce que je ne peux pas.
Impassible, elle a répliqué que les vieux savent tout, sauf ce qu’ils ne savent pas : il ne reste de
Vierge en ce monde que ceux qui, comme toi, sont nés au mois d’août. Pourquoi ne m’as-tu pas passé
ta com​mande plus tôt ? L’inspiration ne prévient pas, ai-je répondu. Mais elle attend peut-être, a-telle rétorqué, comme toujours plus avisée que les hommes, et elle m’a demandé au moins deux jours
pour passer le mar​ché au crible. Très sérieux, j’ai déclaré que dans une affaire comme celle-ci, à
mon âge, chaque heure est une année. Alors c’est impossible, a-t-elle dit sans l’ombre d’une
hésitation, mais peu importe, c’est plus excitant comme ça, nom de dieu, je te rappelle dans une
heure.
Inutile de le dire, car on le voit à des kilomètres : je suis laid, timide et anachro​nique. Mais à
force de ne pas vouloir le reconnaître, j’ai fini par simuler tout le contraire. Jusqu’à aujourd’hui, où
j’ai décidé de ma propre volonté de me livrer tel que je suis, ne serait-ce que pour soulager ma
conscience. J’ai commencé par ce coup de téléphone insolite à Rosa Cabarcas, parce qu’avec le
recul je vois bien à présent qu’il a marqué le début d’une nouvelle vie, à un âge où la plupart des
mortels sont morts.
J’habite une maison coloniale sur la bor​dure ensoleillée du parc San Nicolas, où j’ai passé tous
les jours de ma vie sans femme ni fortune, où mes parents ont vécu et trépassé et où j’ai l’intention de
mourir dans le lit où je suis né, seul et un jour que je voudrais lointain et indolore. Mon père l’avait
achetée dans une vente aux enchères à la fin du XIXe siècle, avait loué le rez-de-chaussée à un groupe
d’italiens qui l’ont transformé en magasin de luxe, et s’était réservé l’étage pour vivre heureux avec
la fille de l’un d’entre eux, Florentina de Dios Cargamantos, interprète remarquable de Mozart,
polyglotte et garibaldienne, la femme la plus belle et la plus talentueuse que la ville ait jamais connue
: ma mère.
La maison est grande et lumineuse, avec des arcades en stuc, des sols dallés de mosaïques
florentines et quatre portes-fenêtres donnant sur un long balcon où ma mère s’asseyait les soirs de
mars pour chan​ter des arias d’amour avec ses cousines ita​liennes. De là, on voit le parc San Nicolas
avec la cathédrale et la statue de Christo​phe Colomb, et plus loin les docks du port fluvial et le vaste
horizon du Magdalena encore à vingt lieues de son estuaire. Tout ce que la maison a d’ingrat, c’est le
soleil qui, au fil de la journée, change de fenêtres qu’il faut toutes fermer si l’on veut faire la sieste
dans la pénombre ardente. A trente-deux ans, quand je suis resté seul, je me suis installé dans ce qui
avait été la cham​bre de mes parents, j’ai fait percer une porte donnant sur la bibliothèque et j’ai
commencé à vendre à l’encan tout ce qui ne m’était pas indispensable pour vivre, c’est-à-dire
presque tout, sauf les livres et le Pianola à rouleaux.
Pendant quarante ans j’ai été bâtonneur de dépêches au Diario de La Paz, ce qui consistait à
reconstruire et à compléter en prose locale les nouvelles du monde que nous attrapions au vol dans
l’espace sidé​ral, sur les ondes courtes ou en morse. Aujourd’hui, je vis tant bien que mal grâce à ma
retraite de ce métier disparu : je vis moins bien de celle de professeur de gram​maire espagnole et
latine, à peine de la chronique dominicale que j’écris sans relâ​che depuis plus d’un demi-siècle, et
pas du tout des gazettes musicales ou théâtrales que l’on me fait la grâce de publier toutes les fois que
se produisent des interprètes célèbres. Je n’ai jamais rien fait d’autre qu’écrire, mais je n’ai ni la
vocation ni le talent d’un narrateur, j’ignore tout des règles de la composition dramatique, et si je me
suis embarqué dans cette entreprise c’est parce que je m’en remets à la lumière de tout ce que j’ai lu
dans ma vie. Pour parler cru, je dirais que je suis un chien de race sans mérites ni lustre, qui n’a rien
à léguer à sa descendance hormis les faits que je me propose de relater comme je le peux dans ce
Mémoire de mon grand amour.
Le jour de mes quatre-vingt-dix ans je me suis réveillé à cinq heures du matin, comme toujours.
Ma seule obligation, puis​qu’on était vendredi, était d’écrire l’article portant ma signature que El
Diario de La Paz publie chaque dimanche. A l’aube, tous les symptômes s’étaient ligués pour
m’empêcher d’être heureux : les os me faisaient mal depuis le milieu de la nuit, j’avais le cul en feu,
et des roulements de tonnerre annonçaient un orage après trois mois de sécheresse. Je me suis lavé
pendant que le café passait, j’en ai bu une tasse, sucré avec du miel et accompagné de deux galettes
de maïs, et j’ai enfilé la salopette en toile que je porte à la maison.
Le sujet de l’article de ce jour-là était, bien sûr, mes quatre-vingt-dix ans. Je n’ai jamais songé à
l’âge comme à l’eau qui goutte d’un toit et nous indique le temps qu’il nous reste à vivre. Dès ma plus
tendre enfance j’ai entendu dire que, lorsque quel​qu’un meurt, les poux que couvent ses che​veux
s’enfuient terrorisés sur les oreillers, à la grande honte de la famille. J’en ai tiré une telle leçon que
je me suis laissé tondre comme un œuf pour aller à l’école, et aujourd’hui encore je saupoudre les
quel​ques mèches qui me restent avec de la Marie-Rose. Ce qui signifie, me dis-je à présent, que dès
mon plus jeune âge le sen​timent de la pudeur devant les autres l’a emporté sur celui de la mort.
Depuis plusieurs mois, j’avais prévu que ma chronique à propos de mon anniver​saire ne serait
pas les lamentations de rigueur sur les années enfuies, mais tout le contraire : une glorification de la
vieillesse. J’ai commencé par me demander quand j’avais eu conscience d’être vieux, et il m’a
semblé que c’était très peu de temps avant ce jour mémorable. A l’âge de quarante-deux ans, j’étais
allé consulter un médecin pour une douleur dans le dos qui m’empê​chait de respirer. Il n’y avait pas
accordé d’importance : c’est une douleur normale à votre âge.
« Dans ce cas, lui avais-je répondu, ce qui n’est pas normal c’est mon âge. »
Le médecin m’avait adressé un sourire de compassion en me disant : Je vois que vous êtes
philosophe. C’était la première fois que j’associais mon âge à la vieillesse, mais je n’ai pas tardé à
l’oublier. Je me suis habitué à me réveiller chaque matin avec une douleur différente qui changeait de
place et de forme à mesure que les années pas​saient. Parfois je croyais sentir la patte grif​fue de la
mort, mais le lendemain elle avait disparu. Vers cette époque, j’avais entendu dire que le premier
symptôme de la vieil​lesse c’est quand on commence à ressem​bler à son père. Je dois être condamné à
une jeunesse éternelle, avais-je alors pensé, parce que mon profil chevalin ne ressem​blera jamais à
celui de pur Caraïbe de mon père ni à celui, impérial et romain, de ma mère. En vérité, les premiers
changements sont si lents qu’on les remarque à peine, on continue à se voir de l’intérieur tel qu’on a
toujours été, alors que les autres les décou​vrent de l’extérieur.
Dans la cinquantaine, alors que je me représentais à peine ce qu’est la vieillesse, j’ai constaté
mes premiers trous de mémoire. J’arpentais la maison à la recherche de mes lunettes et je découvrais
que je les avais sur le nez, ou je les portais sous la douche, ou je mettais celles pour voir de près
sans ôter celles pour voir de loin. Un jour, j’ai pris deux petits déjeuners parce que j’avais oublié le
premier, puis j’ai appris à discer​ner l’inquiétude de mes amis qui n’osaient pas me dire que je leur
racontais la même histoire que la semaine précédente. J’avais alors en tête une liste de visages
connus et une autre avec les noms de chacun, mais au moment de saluer je ne parvenais pas à faire
coïncider les visages et les noms.
Mon âge sexuel ne m’a jamais inquiété, parce que ma vigueur dépendait moins de moi que
d’elles, et qu’elles savent le com​ment et le pourquoi quand elles veulent. Aujourd’hui, je ris des
gamins de quatre-vingts ans qui vont consulter le médecin, affolés par ces tressaillements, sans savoir
qu’à quatre-vingt-dix ans c’est pire, mais qu’importe : ce sont les inconvénients d’être toujours en
vie. En revanche, que les vieux perdent la mémoire des choses qui ne sont pas essentielles et gardent
presque toujours celle des choses qui les intéressent le plus est une victoire de la vie. Cicéron l’a
illustré d’un trait de plume : Il n’est point d’ancien qui n’oublie où il a caché son trésor.
Sur ces réflexions, et quelques autres encore, j’avais achevé un premier brouillon de ma note,
quand le soleil d’août a jailli entre les amandiers du parc et que le bateau fluvial de la poste, en
retard d’une semaine à cause de la sécheresse, est entré en mugissant dans le chenal du port. J’ai
pensé : voilà mes quatre-vingt-dix ans qui arrivent. Je ne saurai jamais et ne prétends pas savoir
pourquoi c’est comme envoûté par cette évocation terrifiante que j’ai décidé de téléphoner à Rosa
Cabarcas, afin qu’elle m’aide à célébrer mon anniversaire par une nuit de libertinage. Je vivais
depuis des années dans une sainte paix avec mon corps, me consacrant à la relecture erratique de mes
classiques et à mes programmes per​sonnels de musique, mais le désir que j’ai éprouvé ce jour-là
était si impérieux que j’ai cru à un message de Dieu. Après cet appel, je n’ai pu continuer à écrire.
J’ai accroché le hamac dans un coin de la bibli​othèque où le soleil n’entre pas le matin et m’y suis
écroulé, la poitrine oppressée par l’angoisse de l’attente.
J’ai été l’enfant docile d’une mère aux multiples dons, emportée à cinquante ans par la phtisie, et
d’un père formaliste que nul n’a jamais vu commettre une erreur, mort dans son lit de veuf le jour où
la signa​ture du traité de Hollande a mis fin à la guerre des Mille Jours et à tant d’autres guerres du
siècle précédent. La paix a changé la ville en quelque chose que l’on n’avait ni prévu ni souhaité.
Une foule de femmes libres ont enrichi jusqu’au délire les vieilles cantines de la rue Ancha, appe​lée
plus tard promenade Abello et aujour​d’hui paseo Colón, dans cette ville chère à mon âme et si
appréciée des autochtones et des étrangers à cause des bonnes maniè​res de ses habitants et de la
pureté de sa lumière.
Je n’ai jamais couché avec une femme sans la payer, et les quelques-unes qui n’étaient pas du
métier, je les ai convain​cues de prendre l’argent de gré ou de force, même si c’était pour le jeter à la
poubelle. A vingt ans, j’ai commencé à dresser une liste avec leur nom, leur âge, le lieu et un bref
récapitulatif des circonstances et de l’exécution. Quand j’ai eu cinquante ans, elle contenait cinq cent
quatorze noms de femmes avec lesquelles j’avais couché au moins une fois. J’ai arrêté de remplir la
liste quand mon corps n’y a plus suffi et que je n’ai plus eu besoin de papier pour tenir mes comptes.
J’avais ma propre éthique. Je n’ai jamais participé à des réjouissances de groupe ni affiché de
liaison sur la place publique, pas plus que je n’ai confié de secrets ni raconté une seule aventure de
mon corps ou de mon âme, car très jeune j’ai compris qu’aucune ne reste impunie.
La seule relation singulière a été celle que j’ai entretenue pendant des années avec la fidèle
Damiana. C’était presque une enfant, forte, farouche, aux traits indiens, qui parlait peu et bien, et qui
se déplaçait pieds nus pour ne pas me déranger pen​dant que j’écrivais. Je me souviens que je lisais
La Belle Andalouse dans le hamac de la galerie, quand je l’ai vue par hasard pen​chée au-dessus du
lavoir avec une jupe si courte qu’elle découvrait la succulence de ses courbes. Pris d’une fièvre
irrésistible, je la lui ai relevée, j’ai baissé sa culotte jusqu’aux genoux et l’ai prise par-derrière. Aïe,
monsieur, a-t-elle dit dans une plainte lugubre, c’est pas une entrée, ça, mais une sortie. Un
tremblement profond a secoué son corps, mais elle a tenu bon. Humilié de l’avoir humiliée, j’ai voulu
la payer le double de ce que coûtaient les plus chères de l’époque, mais elle n’a pas accepté un sou
et j’ai dû augmenter son salaire du prix d’une saillie par mois, toujours quand elle lavait le linge et
toujours dans le mauvais sens.
J’ai pensé quelquefois que le compte de mes coucheries ferait une bonne introduc​tion au récit des
misères de ma vie dissolue, et le titre m’est tombé du ciel : Mémoire de mes putains tristes. Ma vie
publique, en revanche, manquait d’intérêt : orphelin de père et de mère, célibataire sans avenir,
journaliste médiocre quatre fois finaliste des Jeux floraux de Cartagène des Indes et favori des
caricaturistes pour ma laideur exemplaire. C’est-à-dire : une vie gâchée qui a mal commencé le soir
où, quand j’avais dix-neuf ans, ma mère m’avait pris par la main pour voir si elle pourrait faire
publier dans El Diario de La Paz une chro​nique de la vie scolaire que j’avais écrite en classe
d’espagnol et de rhétorique. Elle a paru le dimanche suivant accompagnée d’un exorde plein d’espoir
du directeur. Des années plus tard, quand j’ai appris que ma mère avait payé la publication et les sept
qui ont suivi, il était déjà trop tard pour que j’en éprouve de la honte, car ma colonne hebdomadaire
volait de ses pro​pres ailes, et j’étais en outre bâtonneur de dépêches et critique musical.
Après avoir obtenu mon baccalauréat avec mention très bien, j’ai commencé à donner des cours
de latin et d’espagnol dans trois collèges publics en même temps. J’ai été un mauvais maître, sans
formation, sans vocation et sans compassion aucune pour ces pauvres enfants qui considéraient
l’école comme le moyen le plus facile d’échapper à la tyrannie de leurs parents. La seule chose que
j’ai pu faire pour eux a été de les maintenir sous la terreur de ma règle de bois, afin qu’ils retiennent
au moins de moi ce poème choisi : Ce que tu vois à présent, Fabio, ô douleur; étendues désolées,
crêtes mélancoliques, fut jadis l’Ita​lie glorieuse. Ce n’est que dans ma vieillesse que j’ai appris par
hasard le méchant sur​nom que mes élèves me donnaient à mon insu : Professeur Crétin
mélancolique.
C’est tout ce que m’a donné la vie et je n’ai rien fait pour en obtenir plus. Je déjeu​nais seul entre
deux cours, et à six heures j’entrais à la rédaction du journal pour cap​ter les signaux de l’espace
sidéral. A onze heures du soir, au moment du bouclage, ma vraie vie commençait. Je dormais dans le
Barrio Chino deux ou trois fois par semaine, en changeant si souvent de com​pagnie que j’ai été
couronné à deux repri​ses client de l’année. Après avoir dîné au café Roma, je choisissais un bordel
au hasard et entrais à la dérobée par la porte de derrière. Je l’empruntais par plaisir, mais cela a fini
par faire partie de mon métier grâce à la langue bien pendue des grands manitous de la politique qui
dévoi​laient les secrets d’État à leurs amantes d’une nuit, sans imaginer que l’opinion publique les
écoutait à travers les cloisons de carton. C’est ainsi, eh oui, que j’ai découvert qu’on attribuait mon
célibat inconsolable à une pédérastie nocturne qui se repaissait de petits orphelins de la rue du
Crime. J’ai eu la chance de l’oublier, entre autres parce que je savais qu’on disait aussi du bien de
moi, et je l'ai apprécié pour ce que ça valait.
Je n’ai jamais eu de grands amis, et les quelques-uns qui m’étaient proches sont à New York.
C’est-à-dire : morts, car c’est là, je suppose, que vont les âmes en peine incapables d’assumer la
vérité de leur vie passée. Depuis que je suis à la retraite j’ai peu à faire, à part porter mes articles au
journal le vendredi après-midi, ou remplir quelques devoirs d’un certain prestige : concerts au
théâtre de Bellas Artes, exposi​tions de peinture au Centre artistique, dont je suis membre fondateur,
une ou deux conférences à la Société de Mejoras Públicas, ou un grand événement comme la sai​son
Fábregas au Théâtre Apollo. Dans ma jeunesse, j’allais aux séances de cinéma en plein air, où l’on
pouvait être surpris par une éclipse de lune aussi bien que par une averse intempestive suivie d’une
double pneumonie. Plus que les films, c’était les oiselles de nuit qui m’intéressaient car elles
couchaient ou gratis ou à crédit ou pour le prix d’une entrée. En réalité, le cinéma n’est pas ma tasse
de thé. Le culte obscène de Shirley Temple a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Pour tout voyage, je ne suis allé que quatre fois aux Jeux floraux de Cartagène des Indes avant
mes trente ans, et j’ai passé une nuit épouvantable dans un bateau à moteur, invité par Sacramento
Montiel à l’inauguration d’un de ses bordels à Santa Marta. Quant à ma vie domestique, je mange peu
et suis facile à contenter. Lors​que Damiana est devenue vieille, plus per​sonne n’a fait la cuisine à la
maison, et mon seul repas régulier consiste depuis lors en une omelette aux pommes de terre au café
Roma après le bouclage du journal.
C’est ainsi qu’à la veille de mes quatre-vingt-dix ans je n’ai pas déjeuné, et que dans l’attente des
nouvelles de Rosa Cabarcas je n’ai pu me concentrer sur ma lecture. Les cigales chantaient à en
crever dans la chaleur de deux heures de l’après-midi, et les passages du soleil par les fenêtres
ouver​tes m’ont forcé à changer trois fois le hamac de place. Il m’avait toujours semblé que le jour de
mon anniversaire était parmi les plus chauds de l’année et je m’étais habitué à le supporter, mais ce
jour-là le cœur n’y était pas. A quatre heures, j’ai tenté de me calmer avec les suites pour vio​loncelle
de Jean-Sébastien Bach, dans la version définitive de don Pablo Casals. Elles sont, à mon avis, ce
que la musique classique a de plus savant, mais au lieu de m’apaiser comme de coutume elles m’ont
laissé dans un état de prostration de la pire espèce. Je me suis endormi en écoutant la seconde, que je
trouve un peu indolente, et j’ai confondu dans mon rêve la plainte du violoncelle avec celle d’un
bateau triste en partance. Presque au même instant le téléphone m’a réveillé, et la voix éraillée de
Rosa Cabarcas m’a rendu à la vie. Tu as une chance de cocu, a-t-elle dit. J’ai trouvé une môme
encore mieux que ce que tu voulais, mais il y a un hic : elle a à peine quatorze ans. Ça m’est égal de
changer des couches, ai-je plaisanté, sans comprendre ses sous-entendus. Je ne dis pas ça pour toi
mais pour moi, a-t-elle rétorqué : qui paiera les trois ans de prison ?
Personne, bien sûr, et surtout pas elle. Elle choisissait parmi les mineures qui venaient faire
commerce de leurs charmes dans sa boutique, et elle les instruisait et les pressurait jusqu’à ce que,
diplômées en putasserie, elles entrent dans la pire des vies au bordel historique d’Eufemia la Noire.
Elle n’avait jamais payé une amende, parce que sa maison était l’Arcadie des autorités locales,
depuis le gouverneur jusqu’au der​nier fripon de la mairie, et il était inima​ginable que la patronne
n’eût pas tous les pouvoirs pour commettre des délits à sa guise. De sorte que ses scrupules de der​nière heure ne devaient lui servir qu’à tirer avantage de ses services : d’autant plus chers qu’ils
étaient plus répréhensibles. Le diffé​rend s’est réglé par une augmentation de deux pesos pour le
service, et nous sommes convenus que le soir même, à dix heures, je serais chez elle avec une avance
de cinq pesos en liquide. Pas une minute plus tôt, car la petite devait faire manger ses frères, les
mettre au lit et coucher sa mère per​cluse de rhumatismes.
J’avais quatre heures devant moi. A mesure qu’elles s’écoulaient, mon cœur se gonflait d’une
écume acide qui m’empê​chait de respirer. J’ai fait un effort stérile pour passer le temps en
accomplissant les formalités de ma toilette. Rien de nouveau, il est vrai, puisque même Damiana dit
que je m’habille avec le rituel d’un évêque. Je me suis coupé avec mon rasoir à main, j’ai dû attendre
que l’eau de la douche refroi​disse dans le tuyau chauffé par le soleil, et le simple effort de me sécher
avec la ser​viette m’a fait transpirer de nouveau. J’ai mis des vêtements adaptés à mon aventure
nocturne : costume de lin blanc, chemise à rayures bleues au col durci par l’empesage, cravate en
soie de Chine, bottines ravivées au blanc de zinc, et montre en or fin avec sa chaîne attachée à la
boutonnière. A la fin, j’ai replié l’ourlet des jambes du pantalon pour qu’on ne remarque pas que
j’avais rapetissé de plusieurs pouces.
J’ai une réputation de pingre, car per​sonne ne peut imaginer que je sois si pau​vre en habitant là
où j’habite, et il est vrai qu’une nuit comme celle-là était très au-dessus de mes moyens. Du coffre de
mes économies glissé sous le lit j’ai retiré deux pesos pour la chambre, quatre pour la patronne, trois
pour la petite et cinq que je réservais pour mon dîner et autres menues dépenses. Soit les quatorze
pesos que le journal me paye pour un mois de chroni​ques dominicales. Je les ai cachés dans la poche
secrète de ma ceinture et je me suis parfumé avec le vaporisateur d’Eau de Flo​ride de Lanman &
Kemp Barclay & Co. Alors, pris d’une terreur panique, au pre​mier coup de huit heures j’ai descendu
à tâtons l’escalier plongé dans l’obscurité, suant de peur, et je suis sorti dans la nuit radieuse de mes
expectatives.
Le temps s’était rafraîchi. Sur le paseo Colón, des groupes d’hommes discutaient de football à
grands cris, entre les taxis à l’arrêt en file indienne au milieu de la chaussée. Une fanfare jouait une
valse lan​goureuse sous les gliricidias en fleur de la promenade. Une des petites putes miséra​bles qui
chassent les clients occasionnels dans la rue des Notaires m’a demandé comme d’habitude une
cigarette et je lui ai répondu comme toujours : J’ai arrêté de fumer il y a aujourd’hui trente-trois ans,
deux mois et dix-sept jours. En passant devant El Alambre de Oro je me suis contemplé dans les
vitrines illuminées et je ne me suis pas vu tel que je me sentais, mais plus vieux et plus mal vêtu.
Peu avant dix heures, j’ai hélé un taxi et demandé au chauffeur de me conduire au cimetière
Universal, pour qu’il ne sache pas où j’allais en réalité. Il m’a jeté un regard amusé dans le
rétroviseur et m’a dit : Vous avez failli me faire peur, grand-père, j’espère que Dieu me gardera en
aussi bonne forme que vous. Nous sommes des​cendus ensemble devant le cimetière car il n’avait pas
de monnaie, et nous avons dû en faire à La Tumba, une cantine indigente où les ivrognes du petit
matin viennent pleurer leurs morts. Une fois la course réglée, le chauffeur m’a dit, très sérieux :
Faites attention, monsieur, la maison de Rosa Cabarcas n’est même plus l’ombre de ce qu’elle a été.
Je n’ai pu faire moins que le remercier, convaincu comme tout un chacun qu’il n’y a pas de secret sur
terre que les chauffeurs du paseo Colón igno​rent.
J’ai pénétré dans un quartier pauvre qui n’avait rien à voir avec celui que j’avais connu autrefois.
C’étaient les mêmes rues de sable chaud, larges, bordées de maisons en planches de bois brut, avec
leurs portes ouvertes, leurs toits de palmes amères et leurs patios de terre caillouteuse. Mais les gens
avaient perdu la quiétude. Le ven​dredi, dans la plupart des maisons on fai​sait la nouba, et le
tintamarre retentissait à tout rompre jusque dans les entrailles. Pour la somme de cinquante centavos
cha​cun pouvait entrer là où la fête lui plaisait le plus, mais il pouvait tout aussi bien dan​ser à l’œil au
bord du trottoir. Je marchais en rasant les murs dans mes habits de jouvenceau, mais personne ne m’a
prêté attention sauf un mulâtre décharné qui somnolait assis devant la porte d’une mai​son.
— Bonsoir docteur, m’a-t-il lancé de tout son cœur, joyeuse baise !
Que pouvais-je faire sinon le remercier ? J’ai dû m’arrêter deux ou trois fois pour reprendre mon
souffle avant d’arriver en haut de la dernière côte. De là, j’ai aperçu l’énorme lune cuivrée qui
montait à l’hori​zon, et une urgence imprévue du ventre m’a fait craindre pour mon sort, mais elle a
disparu. A l’extrémité de la rue, là où le quartier se transforme en un bois d’arbres fruitiers, je suis
entré dans le magasin de Rosa Cabarcas.
On aurait dit quelqu’un d’autre. Elle avait été la maquerelle la plus discrète et de ce fait la plus
connue. Une grande et forte femme que nous voulions sacrer capi​taine des pompiers, tant pour sa
corpu​lence que pour son efficacité à éteindre les flammes de la clientèle. Mais la solitude lui avait
rabougri le corps, ratatiné la peau et effilé la voix avec tant d’ingéniosité qu’elle avait l’air d’une
petite vieille. De jadis, il ne lui restait que des dents parfaites, dont une couronnée d’or, par
coquetterie. Elle portait encore le deuil de son mari, mort après cinquante ans de vie commune, et
l’accentuait avec une espèce de bonnet noir, à cause du décès du fils unique qui l’assistait dans ses
manigances. Seuls étaient vivants les yeux diaphanes et cruels, et ce sont eux qui m’ont fait
comprendre qu’elle n’avait pas changé de caractère.
La boutique avait un éclairage blafard au plafond, et il n’y avait presque rien à vendre dans les
placards qui ne servaient même pas à dissimuler un commerce avoué que tout le monde connaissait et
que per​sonne ne reconnaissait. Quand je suis entré sur la pointe des pieds, Rosa Cabarcas était
occupée avec un client. J’ignore si elle ne m’a pas reconnu ou si elle a fait semblant de ne pas me
reconnaître pour sauver les apparences. En attendant qu’elle termine ce qu’elle avait à faire, je me
suis assis et j’ai essayé de reconstituer de mémoire ce qu’elle avait été. Elle m’avait plus d’une fois
sauvé la mise quand nous étions tous les deux encore fringants. Sans doute a-t-elle lu dans mes
pensées, parce qu’elle s’est tournée vers moi et m’a examiné avec une intensité alarmante. Tu n’as
pas changé, a-t-elle dit dans un soupir de tristesse. J’ai voulu lui retourner le compliment : toi si,
mais en mieux. Je ne plaisante pas, a-t-elle ajouté, tu as même retrouvé ta tête de che​val mort. C’est
peut-être parce que j’ai changé d’écurie, ai-je répliqué, moqueur. Elle s’est enhardie. Si je me
souviens bien, tu avais une trique de forçat. Comment va-t-elle ? J’ai pris la tangente : La seule diffé​rence depuis qu’on ne se voit plus c’est que parfois j’ai le cul en feu. Son diagnostic a été immédiat :
manque d’usage. Je ne m’en sers que pour ce que Dieu l’a fait, ai-je dit, mais c’était vrai qu’il me
brûlait depuis un bout de temps et toujours pendant la pleine lune. Rosa a fouillé dans son tiroir de
mercière, puis débouché un petit pot de pommade verte qui sentait l’arnica. Dis à la petite de te
l’enduire avec son doigt, comme ça, m’a-t-elle montré en remuant l’index en un geste éloquent et osé.
Je lui ai répliqué que grâce à Dieu je pouvais encore me défendre sans pommade de bonne femme.
Elle s’est moquée de moi : D’accord, maestro, pardonne-moi. Et elle est entrée dans le vif du sujet.
La petite est dans la chambre depuis dix heures ; elle est belle, propre, bien élevée, mais morte
de peur parce qu’une de ses amies qui s’est enfuie avec un docker de Gayra s’est vidée de son sang
en deux heu​res. Mais bon, a ajouté Rosa, on sait bien que ceux de Gayra ont la réputation de faire
chanter les mules. Pauvre petite, a-t-elle poursuivi, en plus elle travaille toute la journée à coudre des
boutons dans un atelier. Je ne trouvais pas que ce fût un métier très dur. Les hommes croient ça, a-telle répliqué, mais c’est pire que de casser des cailloux. Elle m’a avoué qu’elle avait administré à la
petite une boisson au bro​mure et à la valériane, et qu’à présent elle dormait. J’ai craint que la pitié ne
soit une autre de ses manigances pour augmenter son prix, mais non, m’a-t-elle juré, ma parole est
d’or. Et mes règlements stricts : chaque chose payée à part, en monnaie sonnante et à l’avance. Sitôt
dit sitôt fait.
Je l’ai suivie dans le patio, attendri par sa peau flétrie et la peine qu’elle avait à marcher à cause
de ses jambes gonflées dans les bas de coton grossier. Au milieu du ciel, la lune était en son plein et
le monde semblait englouti dans une eau verte. Près de la boutique, il y avait un abri recouvert de
palmes pour les bamboulas des fonctionnaires, avec de nombreux tabourets en cuir et des hamacs
accrochés aux montants. Dans l’arrière-cour, à la lisière du bois d’arbres fruitiers, une galerie menait
à six chambres en pisé nu dont les fenêtres étaient tendues de grosse toile à cause des moustiques.
Une lumière douce éclairait la seule qui était occupée, et Toña la Negra chantait à la radio une
chanson d’amour qui finit mal. Rosa Cabarcas a res​piré un grand coup : Le boléro, c’est la vie.
J’étais d’accord, mais jusqu’à présent je n’avais jamais osé l’écrire. Elle a poussé la porte, est
entrée un instant pour ressortir aussitôt. Elle est toujours endormie, a-t-elle dit. Tu ferais bien de la
laisser se reposer tout son saoul, ta nuit sera plus longue que la sienne. J’étais troublé : Et qu’est-ce
que je dois faire ? A toi de voir, a-t-elle répondu avec un flegme hors de propos, tu n’es pas vieux
pour rien. Elle a fait demi-tour et m’a laissé seul avec ma terreur.
Il n’y avait pas d’échappatoire. Je suis entré dans la chambre le cœur en tumulte et j’ai vu la
petite endormie, nue et désar​mée sur l’énorme lit, telle que sa mère l’avait mise au monde. Elle
reposait sur le côté, face à la porte, sous la lumière intense du plafonnier qui n’épargnait aucun détail.
Je me suis assis au bord du lit pour la contempler, les cinq sens comme ensorce​lés. Elle était brune et
tiède. On l’avait sou​mise à une cure d’hygiène et de beauté qui n’avait rien négligé, pas même la
toison naissante du pubis. On lui avait frisé les cheveux, et les ongles de ses pieds et de ses mains
étaient recouverts d’un vernis inco​lore, mais sa peau couleur de mélasse avait un aspect rêche et
abîmé. Les seins, à peine éclos, ressemblaient encore à ceux d’un petit garçon mais on les sentait
gorgés d’une énergie secrète sur le point d’éclater. Ses grands pieds, comme faits pour se déplacer à
pas feutrés, avec des orteils longs et sensibles qui ressemblaient aux doigts d’une main, étaient ce
qu’elle avait de plus beau. Elle était trempée d’une sueur phosphorescente malgré le ventila​teur, et la
chaleur devenait insupportable à mesure que la nuit avançait. Sous l’épaisse couche de poudre de riz
et les deux emplâ​tres de rouge sur les joues, avec les faux cils, les sourcils et les paupières comme
passés au noir de fumée et les lèvres agran​dies par un brillant couleur chocolat, il était impossible
d’imaginer son visage tant il semblait peinturluré à grands coups de pinceau. Mais ni le maquillage ni
l’épilage ne parvenaient à dissimuler sa personna​lité : le nez altier, les sourcils rapprochés, les
lèvres ardentes. Un tendre taureau de combat, ai-je pensé.
A onze heures, j’ai procédé à mes ablu​tions de routine dans le cabinet de toilette, où ses
vêtements de pauvresse étaient pliés sur une chaise avec une délicatesse de riche : une robe
d’étamine imprimée de papillons, une culotte jaune en calicot et des espadrilles. Posés sur les
vêtements, il y avait un bracelet de pacotille et une petite chaîne très fine avec une médaille de la
Sainte Vierge et, sur la tablette du lavabo, une pochette contenant un bâton de rouge, un étui à
maquillage, une clé et quelques pièces de monnaie. Le tout si bon marché et gâté par l’usage que je ne
pouvais me figurer plus pauvre qu’elle.
Je me suis déshabillé et j’ai accroché du mieux possible mes habits à la patère, afin de ne pas
froisser la soie de ma chemise et le lin de mon costume. J’ai uriné dans la cuvette des waters, assis,
comme me l’avait appris Florina de Dios quand j’étais petit pour ne pas mouiller les bords, et, en
toute modestie, d’un jet immédiat et continu de poulain sauvage. Avant de regagner la cham​bre, je me
suis penché sur le miroir au-dessus du lavabo. Le cheval qui me regar​dait de l’autre côté n’était pas
mort mais lugubre, avec un menton à étages, des pau​pières bouffies et sur le caillou quelques poils
qui avaient été autrefois une crinière de musicien.
— Merde, lui ai-je-dit, qu’est-ce que je vais faire si tu ne m’aimes pas ?
Ne voulant pas la réveiller, je me suis assis tout nu sur le lit, les yeux à présent habitués à
l’imposture de la lumière rouge et je l’ai examinée pouce par pouce. Du bout de l’index j’ai parcouru
sa nuque trempée de sueur, tout en elle a frissonné comme un accord de harpe, elle s’est tour​née vers
moi en grognant et m’a enveloppé de son souffle acide. Je lui ai pincé le nez entre le pouce et l’index,
elle a regimbé, a secoué la tête et m’a tourné le dos sans se réveiller. Obéissant à une tentation impré​vue, du genou j’ai essayé de lui écarter les jambes. Elle a résisté aux deux premières tentatives en
serrant les cuisses. Je lui ai chanté à l’oreille Un ange veille sur le lit où Delgadina s’est endormie.
Elle s’est déten​due. Un courant chaud est monté dans mes veines et mon lent animal à la retraite s’est
éveillé de son long sommeil.
Delgadina, mon âme, l’ai-je supplié, anxieux. Delgadina. Elle a poussé un gémis​sement lugubre,
s’est échappée de mes cuisses, m’a tourné le dos et s’est recroque​villée comme un escargot dans sa
coquille. La potion de valériane devait être aussi effi​cace sur elle que sur moi, car il ne nous est rien
arrivé, ni à elle ni à moi. Mais cela m’était égal. A quoi bon la réveiller, me suis-je demandé,
humilié, triste et plus froid qu’une limace.
Les douze coups de minuit ont sonné, nets, inéluctables, annonçant le début du 29 août, jour du
martyre de saint Jean-Baptiste. Quelqu’un pleurait à grands cris dans la rue, et personne ne s’en
inquiétait. Au cas où il en aurait eu besoin j’ai prié pour lui, et pour moi aussi, en disant une action
de grâces pour les bienfaits reçus : Que nul ne s’abuse, non, en pensant que doit durer ce qu’il
espère bien plus que ce qu’il a vu. La petite a gémi dans son sommeil et j’ai prié aussi pour elle :
puisque tout devra pas​ser de même manière. Puis j’ai éteint la radio et la lumière pour dormir.
Je me suis réveillé tôt sans savoir où j’étais. La petite dormait encore, sur le côté, en position
fœtale. J’ai eu la vague impression de l’avoir sentie se lever dans le noir et d’avoir entendu la chasse
d’eau, mais j’aurais aussi bien pu l’avoir rêvé. C’était nouveau pour moi. J’ignorais les artifices de
la séduction car j’avais toujours choisi mes fiancées d’une nuit au hasard, plus pour leur prix que
pour leurs char​mes, et nous faisions l’amour sans amour, la plupart du temps à demi vêtus, et tou​jours
dans le noir pour nous imaginer plus beaux que nous ne l’étions. Cette nuit-là, j’ai découvert le
plaisir invraisemblable de contempler le corps d’une femme endor​mie sans l’urgence du désir ni les
inconvé​nients de la pudeur.
Je me suis levé à cinq heures, préoccupé par ma chronique dominicale qui devait être sur la table
de la rédaction avant midi. J’ai fait mes besoins ponctuels en ressen​tant de nouveau les ardeurs de la
pleine lune et, au moment de tirer la chasse, j’ai senti que l’amertume du passé s’en allait à l’égout.
Quand je suis entré dans la cham​bre, dispos et habillé, la petite dormait sur le dos dans la lumière
conciliatrice de l’aube, en travers du lit, les bras en croix et en pleine possession de sa virginité. Que
Dieu te la préserve, ai-je murmuré. J’ai laissé sur l’oreiller tout l’argent qui me res​tait, le sien et le
mien, et je lui ai dit adieu pour toujours en posant un baiser sur son front. La maison, comme tout
bordel à l’aube, était ce qui ressemblait le plus au paradis. Je suis sorti par le portail du jardin pour
ne croiser personne. Sous le soleil torride de la rue, j’ai commencé à sentir le poids de mes quatrevingt-dix ans et à compter minute par minute les minutes des nuits qui me restaient avant de mourir.
2.
J’écris ce Mémoire dans ce qui reste de la bibliothèque de mes parents, où la per​sévérance des
poissons d’argent ne tardera pas à faire s’écrouler les rayonnages. Au bout du compte, pour ce que
j’ai encore à faire dans ce monde, je pourrais me conten​ter de ma batterie de dictionnaires, des deux
premières séries des Episodios natio​nales de don Benito Pérez Galdós et de La Montagne magique,
qui m’a appris à com​prendre les humeurs de ma mère altérées par la phtisie.
A la différence des autres meubles, et de moi-même, le bureau sur lequel j’écris sem​ble se
bonifier avec le temps, parce qu’il a été fabriqué en bois noble par mon grand-père, charpentier de
marine. Même quand je n’ai pas besoin d’écrire, je le range cha​que matin avec cette discipline
désinvolte qui m’a fait perdre tant d’amours. A portée de main j’ai mes livres complices : les deux
tomes du Primer Diccionario Ilustrado de la Real Academia, dans l’édition de 1903 ; le Tesoro de
la Lengua Castellana o Española de don Sébastian de Covarrubias ; en cas de doute sémantique, la
grammaire de don Andrés Bello, comme il se doit ; le nouveau Diccionario ideológico de don Julio
Casares, surtout pour les antonymes et les synonymes, le Vocabolario della Lingua Italiana de
Nicola Zingarelli, pour me rapprocher de la langue de ma mère que j’ai apprise au berceau, et le
dictionnaire de latin, que je considère comme ma langue d’origine pour être la mère des deux autres.
A gauche de ma table de travail, j’ai tou​jours cinq feuilles de papier in quarto pour ma colonne
dominicale et la corne avec de la poudre à sécher que je préfère au tam​pon buvard moderne. A
droite, le calmar et le porte-plume à manche en bois et plume d’or, car j’écris encore à la main, de
cette calligraphie romantique que m’a enseignée Florina de Dios afin que je ne copie pas celle,
académique, de son époux, notaire et comptable agréé jusqu’à son der​nier souffle. Il y a longtemps
qu’au jour​nal nous avons l’obligation d’écrire à la machine pour mieux calibrer le texte sur les
plombs de la linotype et mieux dessiner la maquette, mais je ne me suis jamais fait à cette mauvaise
habitude. J’ai continué d’écrire à la main et de transcrire à la machine en picotant les touches comme
une poule laborieuse, car j’ai l’honneur ingrat d’être le plus vieil employé. Aujour​d’hui, retraité mais
invaincu, je jouis du privilège sacré d’écrire chez moi, le télé​phone décroché pour que personne ne
me dérange, et sans censeur pour épier par-dessus mon épaule ce que j’écris.
Je vis sans chiens ni oiseaux ni domesti​ques, excepté la fidèle Damiana qui m’a prêté les secours
les plus invraisemblables, et qui continue de venir une fois par semaine pour faire ce qu’il faut faire,
même dans l’état où elle est, cacochyme et la vue courte. Ma mère, sur son lit de mort, m’avait
supplié de me marier jeune avec une femme blanche et d’avoir au moins trois enfants dont une petite
fille qui porte​rait son nom, c’est-à-dire celui de sa mère et de sa grand-mère. Je voulais exaucer son
vœu, mais j’avais une idée si large de la jeunesse que je n’ai jamais eu l’impression qu’il pouvait
être trop tard. Jusqu’au jour où, un midi caniculaire, alors que j’étais chez les Palomares de Castro à
Pradomar, je me suis trompé de porte et j’ai surpris Ximena Ortiz, la plus jeune de leurs filles, nue,
en train de faire la sieste dans la cham​bre d’à côté. Elle était allongée, dos tourné à la porte, et le
mouvement de sa tête pour me regarder par-dessus son épaule a été si rapide que je n’ai pas eu le
temps de m’esquiver. Excusez-moi, ai-je balbutié, sur le point de rendre l’âme. Elle a souri, s’est
retournée avec une volupté de gazelle et s’est montrée à moi dans sa complète nudité. Toute la pièce
était saturée de son intimité. A vrai dire elle n’était pas tout à fait nue, car elle avait à l’oreille une
fleur vénéneuse aux pétales orangés, comme l’Olympia de Manet, et portait, comme elle, une
gourmette en or au poignet droit et une rivière de perles menues. Je me suis dit que plus jamais il ne
me serait donné de contempler une image si troublante, et aujourd’hui je puis attester que j’avais vu
juste.
J’ai claqué la porte, honteux de ma mala​dresse et déterminé à l’oublier. Mais Ximena Ortiz m’en
a empêché. Elle m’envoyait des messages par l’intermédiaire d’amies com​munes, billets aguichants,
menaces bruta​les, tandis que le bruit se répandait que nous étions fous d’amour l’un pour l’autre,
alors que nous n’avions pas échangé un mot. Il m’était impossible de résister. Elle avait des yeux de
chatte sauvage, un corps aussi provocant vêtu que dévêtu, et une luxuriante et chatoyante chevelure
d’or dont les effluves de femme me faisaient pleurer de rage sur mon oreiller. Je savais que ce ne
serait jamais de l’amour, mais l’attirance satanique qu’elle exerçait sur moi était si flamboyante que
je tentais de me soulager avec n’importe quelle greluche aux yeux verts que je croisais en chemin.
Incapable d’éteindre le feu de son souvenir dans le lit de Pradomar, j’ai déposé les armes avec une
demande en mariage en bonne et due forme, échange d’anneaux et annonce de noces avant la
Pentecôte.
La nouvelle a fait plus de bruit au Barrio Chino qu’au Club Social. D’abord il y a eu les
railleries, puis une contrariété certaine de la part des professionnelles qui voyaient le mariage
comme un état moins sacré que ridicule. Mes fiançailles se sont déroulées selon tous les rites de la
morale chrétienne, sur la terrasse aux orchidées d’Amazonie et aux fougères suspendues de la maison
de ma promise. J’arrivais à sept heures du soir, vêtu de lin blanc, avec un cadeau quel​conque,
babioles artisanales ou chocolats suisses, et nous bavardions moitié en code moitié en clair jusqu’à
dix heures, sous la garde de la tante Argénida, qui s’endormait au premier battement de paupières
comme tous les chaperons des romans de l’époque.
Mieux nous nous connaissions, plus Ximena devenait vorace, elle se délestait de ses corsets et de
ses jupons à mesure que venaient les chaleurs de juin, et il était facile d’imaginer le pouvoir
dévastateur qu’elle devait avoir dans la pénombre. Au bout de deux mois de fiançailles nous n’avions
plus rien à nous dire, et elle a abordé le sujet des enfants sans un mot, en tricotant des petits
chaussons de laine. En fiancé gentil j’ai appris à tricoter avec elle, et c’est ainsi que se sont enfuies
les heures inutiles qui nous séparaient de nos noces, moi tricotant des petits chaussons bleus pour un
garçon et elle des roses pour une fille, restait à voir qui aurait raison, jus​qu’au moment où il y en a eu
assez pour une cinquantaine de bébés. Avant dix heu​res, je montais dans une calèche et j’allais dans
le Barrio Chino passer la nuit dans la paix des vivants.
Les fêtes tumultueuses qu’on me faisait dans le Barrio Chino pour enterrer ma vie de garçon
étaient à l’opposé des soirées oppressantes du Club Social. Un contraste qui m’a permis de savoir
lequel des deux mondes était en réalité le mien et donné l’illusion que c’était les deux mais chacun à
des heures différentes, car dans l’un je voyais l’autre s’éloigner, et vice versa, avec les soupirs
déchirants de deux bateaux qui se séparent en haute mer. La veille du mariage, le bal du Poder de
Dios s’est achevé par une cérémonie qui n’avait pu surgir que de l’imagination d’un curé es​pagnol
embourbé dans la concupiscence, lequel avait revêtu toutes les filles de voiles et de fleurs d’oranger,
afin de me les don​ner en mariage par un sacrement universel. Ce fut une nuit de grands sacrilèges au
cours de laquelle vingt-deux d’entre elles m’ont juré amour et obéissance et moi fidé​lité et protection
jusqu’à l’au-delà de la tombe.
Le présage de quelque chose d’irrémé​diable m’a empêché de fermer l’œil. Dès l’aube j’avais
commencé de compter les heures à l’horloge de la cathédrale, jusqu’aux sept terribles coups où je
devais être dans l’église. La sonnerie du téléphone a retenti à huit heures ; longue, tenace,
imprévisible, pendant plus d’une heure. Je n’ai pas répondu et j’ai même cessé de respirer. Peu avant
dix heures on a tout d’abord frappé à la porte à coups de poing, puis appelé avec des cris et des
éclats de voix connues et abominées. J’ai eu peur que, redoutant un accident grave, on enfonce la
porte, mais vers onze heures, la maison a été plongée dans ce silence horripilant qui succède aux
grandes catastrophes. Alors, j’ai pleuré pour elle et pour moi, et j’ai prié de toute mon âme pour ne
plus jamais me trouver sur son chemin. Un saint a dû m’entendre à demi, car Ximena Ortiz a quitté le
pays le soir même et n’est revenue qu’une vingtaine d’années plus tard, bien mariée et avec les sept
enfants qui auraient pu être les miens.
Après cet affront public, j’ai eu grand-peine à conserver mon poste et ma colonne au Diario de
La Paz. Cependant, ce n’est pas pour cette raison que mes articles ont été relégués en page onze, mais
à cause de la fougue avec laquelle le XXe siècle a fait irruption. Le progrès est devenu le mythe de la
ville. Tout a été chamboulé ; les avions ont volé et un homme d’affaires, en jetant un sac de lettres
depuis un Junker, a inventé la poste aérienne.
Seule ma chronique dans le journal est restée inchangée. Les nouvelles généra​tions lui sont
tombées dessus à bras rac​courcis comme sur une momie du passé qu’il fallait anéantir, mais j’ai
continué à l’écrire sur le même ton, sans concessions, contre les vents de la rénovation. J’étais sourd
à tout. J’avais quarante ans, et les jeunes rédacteurs la surnommaient la Chronique de Mudarra le
Bâtard. Le direc​teur d’alors m’a convoqué dans son bureau et m’a sommé de me mettre au diapason
des nouveaux courants. Sur un ton solen​nel, comme s’il venait de l’inventer, il m’a dit : le monde va
de l’avant. Oui, ai-je répondu, il va de l’avant, mais en tournant autour du soleil. J’ai conservé ma
chroni​que dominicale parce qu’il n’avait pas trouvé d’autre bâtonneur de dépêches. Aujourd’hui, je
sais que j’avais raison et pourquoi. Les adolescents de ma géné​ration qui croquaient la vie à belles
dents ont été corps et âme le jouet des illusions de l’avenir, jusqu’au jour où la réalité leur a montré
que les lendemains n’étaient pas tels qu’ils les avaient rêvés, et ils ont découvert la nostalgie. Mes
chroniques dominicales étaient là, tel un vestige arché​ologique parmi les décombres du passé, et ils
se sont aperçus qu’elles n’étaient pas destinées qu’aux vieux mais aussi aux jeu​nes qui n’avaient pas
peur de vieillir. Alors, elles sont revenues en page éditoriale et, pour les occasions exceptionnelles,
en page une.
A qui m’interroge, je réponds toujours la vérité : les putes ne m’ont pas laissé le temps de me
marier. Cependant, je dois reconnaître qu’il m’a fallu attendre le jour de mes quatre-vingt-dix ans
pour trouver cette explication, en sortant de la maison de Rosa Cabarcas, déterminé à ne plus jamais
provoquer le destin. J’avais le senti​ment d’être un autre. La vue des hommes de troupe postés devant
les grilles qui entourent le parc m’a contrarié. J’ai trouvé Damiana à quatre pattes dans le salon en
train de frotter le carrelage, et la jeunesse de ses cuisses à son âge a suscité en moi un tremblement
d’une autre époque. Elle a dû le sentir car elle a tiré sur sa jupe. Je n’ai pu résister à la tentation de
lui demander : Dis-moi une chose, Damiana, de quoi te souviens-tu ? Je ne me souvenais de rien, a-telle dit, mais votre question me rend la mémoire. J’ai senti ma poitrine se crisper. Je ne suis jamais
tombé amoureux, ai-je dit. Elle a répliqué du tac au tac : Moi si. Et elle a ajouté, sans interrompre
son travail : A cause de vous, j’ai pleuré pendant vingt-deux ans. Mon cœur a fait un bond. J’ai
cherché une sortie honorable : Nous aurions été bien appariés tous les deux. C’est mal de me dire ça
maintenant, a-t-elle répondu, ça ne me sert même plus de consolation. Au moment de partir, elle m’a
confié, sur le ton le plus naturel : Vous ne me croirez pas, mais je suis encore vierge, Dieu merci.
Peu après, j’ai découvert qu’elle avait laissé des bouquets de roses rouges dans toute la maison,
et une carte sur mon oreiller : Je vous souhaite d’arrivé jusqu’à sent ans. Un mauvais goût dans la
bouche, je me suis assis pour continuer l’article que j’avais laissé en chantier la veille. Je l’ai ter​miné d’une seule traite en moins de deux heures et j’ai dû tordre le cou aux muses pour me l’arracher
des tripes sans qu’on remarque mes larmes. Puis, cédant à une inspiration soudaine, j’ai décidé de le
para​chever en annonçant qu’avec lui je mettais avec bonheur un point final à une vie longue et digne
sans être pour autant condamné à mourir.
Mon objectif était de le laisser à la récep​tion du journal et de rentrer chez moi. Mais je n’ai pas
pu. Le personnel au complet m’attendait pour célébrer mon anniver​saire. L’immeuble était en travaux,
il y avait des échafaudages et des gravats dans tous les coins, et on avait suspendu le travail à cause
de la fête. Sur un établi se trouvaient des boissons et des présents enveloppés dans du papier cadeau.
Etourdi par les flashes, j’ai dû poser pour toutes les photos-souvenirs.
J’ai été content de trouver là des journa​listes de la radio et de la presse écrite de la ville : La
Prensa, journal du matin conser​vateur ; El Heraldo, quotidien libéral du matin et El Nacional,
journal du soir à sensation qui essayait de faire oublier les troubles de l’ordre public en publiant des
feuilletons à l’eau de rose. Rien d’étonnant qu’ils aient tous été là, car dans l’esprit de la ville il a
toujours été de bon ton que la troupe conserve intactes ses amitiés tandis que les maréchaux menaient
la guerre édi​toriale.
Il y avait aussi, en dehors de ses heures de bureau, le censeur officiel don Jeronimo Ortega, que
nous surnommions « L’Abo​minable homme de neuf heures » car cha​que soir il arrivait à neuf heures
pile avec son crayon sanguinolent de satrape conser​vateur. Il restait là jusqu’à être sûr que dans
l’édition du lendemain pas un seul mot sus​pect ne lui avait échappé. Il éprouvait pour moi une
aversion particulière, à cause de mes fautes de grammaire, ou parce que j’utilisais des mots italiens
sans guillemets ni italiques quand ils me semblaient plus expressifs que le vocabulaire espagnol,
comme ce devrait être l’usage entre lan​gues siamoises. Après l’avoir subi pendant quatre ans, nous
avions fini par l’accepter comme notre mauvaise conscience à tous.
Les secrétaires ont apporté au salon un gâteau avec quatre-vingt-dix bougies allu​mées qui m’ont
confronté pour la première fois au nombre de mes années. J’ai dû rava​ler mes larmes quand ils ont
entonné le « joyeux anniversaire » et j’ai eu, sans rai​son particulière, une pensée pour la petite. Ce
n’était pas de la rancœur mais un senti​ment de compassion tardive pour une créa​ture que j’espérais
bien effacer à jamais de ma mémoire. Quand l’ange eut passé, quel​qu’un m’a tendu un couteau pour
que je coupe le gâteau. Par crainte des moqueries, personne n’a osé improviser de discours.
J’aurais préféré mourir plutôt que d’y répondre. A la fin des festivités, le rédac​teur en chef, pour
qui je n’avais jamais res​senti une grande sympathie, nous a rendus à l’inclémente réalité. Et à présent,
illustre nonagénaire, où est votre article ?
La vérité c’est que toute l’après-midi je l’avais senti brûler comme une braise dans ma poche,
mais l’émotion avait été si forte que je n’avais pas eu le courage de gâcher la réunion par l’annonce
de ma démission. J’ai dit : Pour une fois, il n’y en a pas. Ce manquement, considéré comme
inadmissi​ble depuis le siècle précédent, a contrarié le rédacteur en chef. Essayez de me com​prendre,
ai-je dit, j’ai passé une nuit si diffi​cile que ce matin j’étais abruti. Eh bien vous auriez dû écrire ça,
a-t-il déclaré, pisse-vinaigre. Les lecteurs aimeront savoir comment on vit quand on a quatre-vingtdix ans. Une secrétaire a biaisé. C’est peut-être un secret délicieux ? a-t-elle dit en me regardant avec
malice. Une rafale brûlante m’a embrasé le visage. Nom d’un chien, ai-je pensé, rougir c’est se
trahir. Une autre secrétaire, rayonnante, m’a montré du doigt. C’est merveilleux, il a encore le chic de
piquer un fard ! Son impertinence m’a fait rougir par-dessus ma rougeur. Il a dû passer une nuit
d’enfer, a renchéri la pre​mière secrétaire. Comme je l’envie ! Et elle m’a donné un baiser qui a
déteint sur ma joue. Les photographes se sont déchaînés. Vexé, j’ai tendu mon article au rédacteur en
chef et lui ai dit : C’était une blague, le voici, et je me suis enfui, étourdi par la dernière salve
d’applaudissements, afin de ne pas être là quand ils découvriraient que c’était ma lettre de démission
après cin​quante ans de galères.
L’anxiété me poursuivait encore ce soir-là quand j’ai ouvert les cadeaux. Les linoty​pistes avaient
raté leur coup avec une cafe​tière électrique pareille aux trois autres que j’avais reçues pour mes
précédents anni​versaires. Les typographes m’avaient laissé un bon pour aller retirer un chat angora
chez le vétérinaire municipal. La direction m’avait fait cadeau d’une prime symbolique. Les
secrétaires de trois caleçons en soie estampillés de marques de baisers et d’une lettre dans laquelle
elles se propo​saient de me les ôter. J’ai pensé qu’un des charmes de la vieillesse sont les provoca​tions que se permettent les jeunes amies qui nous croient hors service.
Je n’ai jamais su qui m’avait destiné un disque avec les vingt-quatre préludes de Chopin par
Stefan Askenase. La plupart des rédacteurs m’avaient offert des livres à la mode. Je n’avais pas
terminé de déballer mes cadeaux lorsque Rosa Cabarcas m’a appelé au téléphone en me posant la
ques​tion que je ne voulais pas entendre. Qu’est-ce qui t’est arrivé avec la petite ? Rien, ai-je répondu
sans réfléchir. Comment rien ? Tu ne l’as même pas réveillée. Une femme ne pardonne jamais à un
homme de n’avoir pas daigné l’étrenner. J’ai allégué que cou​dre des boutons ne pouvait être à ce
point épuisant, et qu’elle avait peut-être feint de dormir par peur de passer un mauvais moment. Ce
qui est grave, a poursuivi Rosa, c’est qu’elle croit que tu n’es plus bon à rien et je n’aimerais pas
qu’elle aille le crier sur les toits.
Je ne lui ai pas laissé le plaisir d’avoir le dessus. Même s’il en était ainsi, ai-je dit, elle est dans
un état si déplorable qu’on ne peut pas compter sur elle ni endormie ni éveillée : c’est de la viande
d’hôpital. Rosa Cabarcas s’est radoucie : C’est parce que j’ai été obligée de boucler l’affaire trop
vite, mais ça peut s’arranger, tu verras. Elle a promis de confesser la petite, et au besoin de l’obliger
à rendre l’argent ; qu’en pen​ses-tu ? Laisse tomber, ai-je dit, il ne s’est rien passé, et en revanche ça
m’a prouvé que ce genre de galipettes n’est plus pour moi. En ce sens, la petite a raison : je ne suis
plus bon à rien. J’ai raccroché, envahi par un sentiment de libération que je n’avais jamais éprouvé
auparavant, enfin à l’abri d’une servitude qui m’avait maintenu sous son joug depuis l’âge de treize
ans.
A sept heures du soir, je me suis rendu au théâtre de Bellas Artes comme invité d’honneur au
concert de Jacques Thibault et Alfred Cortot, qui ont donné une inter​prétation sublime de la sonate
pour piano et violon de César Franck, et à l’entracte j’ai entendu des éloges insensés. Le maes​tro
Pedro Biava, notre grand musicien, m’a presque traîné jusqu’aux loges pour me présenter aux
concertistes. J’étais si impres​sionné que je les ai félicités pour une sonate de Schumann qu’ils
n’avaient pas jouée, et quelqu’un m’a repris en public d’une manière désagréable. Le bruit a couru
dans toute l’assistance que j’avais confondu les deux sonates par ignorance pure et simple, renforcé
par l’explication fumeuse avec laquelle j’ai tenté de me rattraper le diman​che suivant dans le compte
rendu du concert.
Pour la première fois de ma longue vie, je me suis senti capable de tuer quelqu’un. Je suis rentré
chez moi, persécuté par le diablotin qui nous souffle à l’oreille les réponses dévastatrices que nous
n’avons pas données à temps, et ni la lecture ni la musique n’ont pu mitiger ma rage. Par chance,
Rosa Cabarcas m’a tiré de mon égarement en poussant un cri au télé​phone : C’est formidable ce que
j’ai lu dans le journal, je ne pensais pas que tu avais quatre-vingt-dix ans, mais cent. Je lui ai
répondu, hors de moi : J’ai l’air aussi décati que ça ? Au contraire, a-t-elle répliqué, j’ai été surprise
de te voir en aussi bonne forme. Au moins tu n’es pas comme ces vieux dégoûtants qui se disent plus
vieux qu’ils ne le sont pour qu’on les croie en bon état. Et, passant du coq-à-l’âne : J’ai ton cadeau
d’anniversaire. Je n’ai pu dissi​muler ma surprise : C’est quoi ? La petite, a-t-elle dit.
Je ne me suis pas donné une seconde de réflexion. Merci, ai-je dit, mais cette histoire-là
appartient au passé. Et elle, comme si de rien n’était : Je te l’envoie chez toi enveloppée dans du
papier de soie et mijotée au bain-marie avec du bois de santal, le tout gratis. J’ai campé sur mes
positions, et elle s’est lancée dans une explication oiseuse qui m’a paru sincère. Elle a dit que la
petite était dans un triste état ce vendredi-là parce qu’elle avait cousu deux cents boutons à l’aiguille
et au dé. Que oui, c’était vrai, elle avait peur des viols san​glants, mais qu’elle était prête pour le
sacri​fice. Que pendant la nuit passée avec moi elle s’était levée pour aller aux toilettes, et comme
j’étais plongé dans un sommeil si profond ça lui avait fait de la peine de me réveiller, et que le
lendemain matin quand elle avait ouvert les yeux j’étais déjà parti. J’ai protesté contre ce qui me
paraissait un mensonge inutile. Enfin bon, a poursuivi Rosa Cabarcas, peut-être, mais de toute façon
la petite est désolée. La pauvre, elle est juste devant moi. Tu veux que je te la passe ? Grands dieux
non, me suis-je exclamé.
J’avais commencé à écrire quand la secrétaire du journal a appelé. Elle m’a fait savoir que le
directeur voulait me voir le lendemain matin à onze heures. Je suis arrivé pile à l’heure. Le boucan
des travaux de rénovation de l’immeuble était insup​portable, et l’air irrespirable à cause de la
poussière de ciment soulevée par les coups de marteau et de la fumée du goudron, mais la rédaction
avait appris à travailler dans cette routine chaotique. Les bureaux de la direction, en revanche,
glacials et silencieux, appartenaient à un pays idéal qui n’était pas le nôtre.
Marco Tulio, le troisième du nom, avec son air d’adolescent, s’est levé en me voyant entrer et,
sans interrompre sa conversation téléphonique, m’a serré la main par-dessus le bureau et désigné un
siège. J’ai pensé qu’il n’y avait personne à l’autre bout du fil et qu’il jouait la comédie pour
m’impressionner, mais j’ai vite compris qu’il parlait avec le gouverneur et qu’il s’agissait d’un
dialogue difficile entre frères ennemis. De plus, je crois bien qu’il s’efforçait de paraî​tre énergique
devant moi tout en demeu​rant debout pour discuter avec le pouvoir.
On remarquait sa méticulosité mania​que. Il venait d’avoir vingt-neuf ans, parlait quatre langues,
avait trois diplômes inter​nationaux, à la différence du premier prési​dent à vie, son grand-père
paternel, qui s’était improvisé journaliste après avoir fait fortune dans la traite des blanches. Il avait
de l’aisance, un trop-plein de sérénité et d’élégance, et la seule chose qui mettait sa prestance en
danger était une fausse note dans la voix. Il portait une veste de sport avec une orchidée naturelle à la
bouton​nière, et on eût dit que pour lui tout allait de soi mais qu’il n’avait rien à voir avec la rue et
n’était fait que pour l’atmosphère printanière de ses bureaux. Moi, qui avais passé presque deux
heures à m’habiller, j’ai senti la mortification de la pauvreté, et ma rage s’en est accrue.
Qui plus est, le poison mortel était sur une photo panoramique du personnel sala​rié prise lors du
vingt-cinquième anniver​saire de la fondation du journal, où une petite croix au-dessus de la tête
signalait ceux qui mouraient. J’étais le troisième sur la droite, avec mon canotier, ma cravate à nœud
large et son épingle perlée, ma pre​mière moustache de colonel que j’ai portée jusqu’à l’âge de
quarante ans, et les lunettes de séminariste à monture de métal qui ne m’ont plus servi à rien passé la
cinquan​taine. J’avais vu cette photo au mur pen​dant des années dans différents bureaux, mais ce n’est
qu’à ce moment précis que j’ai été sensible à son message : sur les quarante-huit employés de la
première heure, nous n’étions plus que quatre, et le plus jeune d’entre nous purgeait une peine de
vingt ans de prison pour divers assassinats.
Le directeur a raccroché, m’a surpris en train de regarder la photo et a souri. Les petites croix, ce
n’est pas moi, a-t-il dit. Je les ai toujours trouvées du plus mauvais goût. Il s’est assis derrière son
bureau et a changé de ton : Permettez-moi de vous dire que vous êtes l’homme le plus impré​visible
que j’aie jamais connu. Et à ma grande surprise, il a pris les devants : Je vous dis ça à cause de votre
démission. J’ai à peine eu le temps de rétorquer : Toute une vie. C’est bien pour cela que ce n’est pas
la bonne solution, a-t-il poursuivi. L’ar​ticle lui avait paru magnifique, tout ce que je disais de la
vieillesse était ce qu’il avait lu de meilleur sur le sujet, et le terminer sur une décision qui
ressemblait à un enter​rement n’avait aucun sens. Une chance, a-t-il ajouté, que « L’Abominable
homme de neuf heures » l’ait lu au moment de la mise en page et qu’il lui ait semblé irrece​vable.
Sans consulter personne il l’a rayé de haut en bas avec son crayon de Torquemada. Quand je l’ai
appris ce matin, j’ai envoyé une lettre de protestation au gouverneur. C’était mon devoir, mais entre
nous je peux vous avouer que je suis très reconnaissant au censeur de son arbitraire. De sorte que je
ne saurais accepter que vous mettiez un terme à votre collaboration. Je vous le demande du fond du
cœur. N’abandonnez pas le navire en haute mer. Et il a conclu, grandiloquent : Nous n’avons pas fini
de parler musique.
Je l’ai vu si déterminé que je n’ai pas osé aggraver notre désaccord par des argu​ments dilatoires.
En réalité, le problème était que je n’avais aucune raison plausible de jeter le manche après la
cognée, et j’étais terrorisé à l’idée de le contrarier une fois de plus pour gagner du temps. J’ai dû me
retenir pour qu’il ne remarque pas l’émo​tion indécente qui me faisait monter les larmes aux yeux. Et
comme toujours après tant d’années, une fois encore nous en sommes restés là.
La semaine suivante, en proie à la confu​sion plus qu’à la joie, je suis passé chez le vétérinaire
pour prendre le chat que les imprimeurs m’avaient offert. Je ne fais pas bon ménage avec les
animaux, pas plus qu’avec les enfants qui ne savent pas encore parler. Je trouve qu’ils ont l’âme
muette. Non que je les déteste, mais je ne peux les supporter parce que je n’ai pas appris à composer
avec eux. J’estime contre nature qu’un homme s’entende mieux avec son chien qu’avec sa femme,
qu’il lui apprenne à manger et à jeûner aux mêmes heures que lui, à répondre aux questions et à par​tager ses peines. Mais ne pas aller chercher le chat des typographes eût été leur faire affront. C’était
un splendide angora, à la peau rose, au poil soyeux et aux yeux brillants, qui avait presque l’air de
parler quand il miaulait. On me l’a remis dans un panier d’osier avec un certificat de pedi​gree et un
manuel d’utilisation comme celui pour assembler les bicyclettes.
Une patrouille militaire vérifiait l’iden​tité des passants avant de les autoriser à traverser le parc
San Nicolas. Je n’avais jamais rien vu de pareil et n’aurais pu concevoir une preuve plus déchirante
de ma vieillesse. Ils étaient quatre, sous les ordres d’un officier presque adolescent. Les soldats
étaient des culs-terreux, durs et taciturnes, qui sentaient l’étable. L’offi​cier les surveillait, les
pommettes colorées comme celles d’un Andin sur une plage. Après avoir regardé ma carte d’identité
et ma carte de presse, il m’a demandé ce qu’il y avait dans le panier. Un chat, lui ai-je dit. Il a voulu
le voir. J’ai soulevé le couvercle avec précaution de peur que l’animal ne s’échappe, mais un soldat
s’est approché pour regarder s’il n’y avait pas quelque chose caché au fond et le chat l’a griffé.
L’officier s’est interposé. C’est un angora splendide, a-t-il dit. Il l’a caressé en lui murmurant
quelques mots et le chat est resté tranquille, l’air indifférent. Quel âge a-t-il ? Je ne sais pas ai-je
répondu, on vient de m’en faire cadeau. Je vous pose la ques​tion parce qu’on voit qu’il est très vieux,
dix ans au moins. J’ai voulu lui deman​der comment il le savait, et bien d’autres choses encore, mais
malgré ses bonnes manières et son langage châtié je manquais d’estomac pour parler avec lui. Je
crois que c’est un chat abandonné qui en a vu de dures, a-t-il ajouté. Observez-le, ne l’habi​tuez pas à
vous mais au contraire habituez-vous à lui et laissez-le faire, jusqu’à ce qu’il gagne votre confiance.
Que faites-vous ? Je suis journaliste. Depuis quand ? Depuis un siècle. Je n’en doute pas a-t-il dit. Et
il m’a serré la main avec une petite phrase qui pouvait être un bon conseil aussi bien qu’une menace :
Faites attention à vous.
A l’heure du déjeuner, j’ai débranché le téléphone pour me réfugier dans la musi​que en
choisissant des morceaux exquis : la rhapsodie pour clarinette et orchestre de Wagner, celle pour
saxophone de Debussy et le quintette pour cordes de Bruckner, un havre paradisiaque dans son œuvre
cataclysmique. Soudain, je me suis retrouvé dans les ténèbres du salon. J’ai senti glisser sous la table
une chose qui ne semblait pas un corps vivant mais plutôt une présence surnaturelle qui me frôlait les
pieds, et j’ai bondi en poussant un cri. C’était le chat, avec sa magnifique queue en panache, sa
lenteur mystérieuse, sa lignée mythique, et je n’ai pu éviter de frissonner à l’idée que j’étais seul chez
moi avec un être vivant qui n’était pas humain.
Quand sept heures ont sonné à la cathé​drale, une étoile solitaire et limpide brillait dans le ciel
couleur de rose, un bateau a poussé un adieu déchirant, et au fond de ma gorge j’ai senti se serrer le
nœud gor​dien de toutes les amours qui auraient pu être et n’avaient pas été. Je n’en pouvais plus. Le
cœur sur le point de se rompre, j’ai décroché le téléphone, composé les quatre chiffres sans hâte afin
de ne pas me trom​per, et à la troisième sonnerie j’ai reconnu la voix. D’accord, lui-ai-je dit avec un
sou​pir de soulagement : Pardonne ma grogne de ce matin. Et elle, très calme : Ne t’in​quiète pas,
j’attendais ton coup de fil. Je l’ai avertie : Je veux que la petite m’attende comme le bon dieu l’a faite
et sans bar​bouillage sur la figure. Son rire guttural a résonné. Comme tu voudras, mais tu te pri​ves du
plaisir de lui ôter ses nippes une par une, d’habitude les vieux aiment ça, je ne sais pas pourquoi.
Moi si, ai-je répondu : Parce qu’ils sont chaque jour un peu plus vieux. Elle a considéré l’affaire
conclue : Eh bien alors, ce soir à dix heures tapantes, avant que la caille ne refroidisse.
3.
Quel pouvait être son nom ? La patronne ne me l’avait pas révélé. Pour parler d’elle, elle se
contentait de dire : la petite. Et moi je l’avais ainsi baptisée, la petite, comme l’une des caravelles de
Colomb. De plus, je savais que Rosa Cabarcas donnait à ses pensionnaires un prénom différent selon
chaque client. Je m’amusais à les deviner à leur visage, et depuis le début j’étais certain que la petite
avait un long prénom, Filo​ména, Saturnina ou Nicolasa. J’en étais à ces réflexions quand elle s’est
tournée sur le côté, le dos vers moi, et j’ai cru voir une mare de sang de la taille et de la forme de son
corps. J’ai sursauté pour constater aussitôt que c’était la marque de sa sueur sur le drap.
Rosa Cabarcas m’avait recommandé de la traiter avec délicatesse, car la peur de la première fois
ne l’avait pas quittée. Qui plus est, je crois que c’était la solennité même du rite qui avait accru sa
frayeur, et on avait dû augmenter la dose de valériane car elle dormait d’un sommeil si paisible qu’il
eût été dommage de la réveiller. Si bien que j’ai pris une serviette pour la sécher tout en lui
murmurant à l’oreille la chanson de Delgadina, la fille cadette du roi adulée par son père. A mesure
que je l’essuyais, la courbe de ses hanches inon​dées de sueur se balançait au rythme de mon chant :
Delgadina, Delgadina, mon bijou adoré. Ce fut un plaisir sans limites car à peine avais-je séché un
côté qu’elle transpirait à nouveau de l’autre, afin que la chanson ne s’achève jamais. Lève-toi, Del​gadina, mets ta robe de soie, lui murmurais-je à l’oreille. A la fin, quand les domesti​ques du roi la
trouvent morte de soif dans son lit, j’ai cru que ma petite s’était presque éveillée en entendant le nom.
Ainsi c’était elle : Delgadina.
Je suis revenu sur le lit vêtu de mon cale​çon estampillé de baisers et me suis allongé à côté
d’elle. J’ai dormi jusqu’à cinq heu​res, bercé par son souffle paisible. Puis je me suis habillé en toute
hâte, sans me laver, et c’est alors que j’ai vu la phrase écrite au rouge à lèvres sur le miroir du
lavabo : Le tigre ne mange pas loin. Je savais qu’elle n’y était pas la veille au soir et que personne
n’avait pu entrer dans la chambre, si bien que je l’ai interprétée comme le cadeau du diable. Un coup
de tonnerre épouvantable m’a surpris sur le pas de la porte, et la chambre s’est remplie d’une odeur
annon​ciatrice de terre mouillée. Je n’ai pas eu le temps de filer indemne. Avant que j’aie trouvé un
taxi une averse diluvienne s’est abattue, de celles qui mettent la ville sens dessus dessous entre mai et
octobre, car les rues de sable brûlant qui descendent vers le fleuve se transforment alors en torrents
qui emportent tout sur leur passage. Après trois mois de sécheresse, les pluies de ce septembre
insolite pouvaient être aussi providentielles que dévastatrices.
En ouvrant la porte de chez moi, j’ai eu la sensation physique de ne pas être seul. J’ai entraperçu
le spectre du chat qui sau​tait du canapé et s’enfuyait par le balcon. Dans sa gamelle, il y avait les
restes d’un repas que je ne lui avais pas donné. La puanteur de son urine rance et de ses déjections
chaudes avait tout envahi. Pour​tant, j’avais étudié le manuel avec autant de soin que j’avais étudié le
latin. Il y était écrit que les chats grattent la terre pour y enfouir leurs excréments, et que dans les
maisons dépourvues de jardin, comme celle-ci, ils font leurs besoins dans les pots des plantes vertes
ou dans un recoin quel​conque. Il convenait de préparer dès le premier jour une caisse avec du sable
pour les éduquer, recommandation que j’avais observée. Il était écrit aussi que, dans une nouvelle
maison, la première chose qu’ils font est de marquer leur territoire en uri​nant partout, ce qui devait
être le cas, mais le manuel ne disait pas comment y remédier. J’ai suivi ses traces pour me familiari​ser avec ses habitudes naturelles, mais je n’ai trouvé ni ses cachettes, ni les endroits où il dormait, ni
la cause de ses sautes d’humeur. J’ai voulu lui apprendre à man​ger à heures fixes, à utiliser la litière,
à ne pas monter sur mon lit pendant que je dor​mais ni à flairer les aliments sur la table, sans parvenir
pour autant à lui faire comprendre qu’il s’agissait de sa maison et non d’un butin de guerre. Si bien
que je l’ai laissé aller et venir à sa guise.
A la fin de l’après-midi il pleuvait des cordes, et les rafales d’ouragan menaçaient de démanteler
la maison. J’ai éternué plu​sieurs fois de suite, j’avais mal au crâne, de la fièvre, mais je me sentais
possédé par une force et une détermination que je n’avais jamais connues à aucune époque de ma vie
ni pour aucun motif. J’ai posé des bassines sur le sol pour recueillir l’eau qui ruisselait des fissures,
et j’ai découvert des lézardes qui n’étaient pas là l’hiver pré​cédent. La plus grande avait commencé à
inonder le côté droit de la bibliothèque.
Je me suis dépêché de porter secours aux auteurs grecs et latins qui vivaient dans les parages
mais, comme j’enlevais les livres, un jet puissant a giclé d’un tuyau crevé à l’autre bout du mur. Je
l’ai bouché comme j’ai pu avec des chiffons, afin de me donner le temps de mettre les ouvrages à
l’abri. Dans le parc, le vacarme des trombes d’eau et les hurlements du vent ont redoublé de
violence. Tout à coup, un éclair fantomati​que accompagné d’un coup de tonnerre a imprégné l’air
d’une forte odeur de soufre, les fenêtres du balcon ont volé en éclats, et l’effroyable bourrasque
venue de la mer a fait sauter les serrures et s’est engouffrée dans la maison. Pourtant, moins de dix
minutes plus tard, le ciel s’est tout à coup éclairci. Un soleil splendide a séché les rues jonchées de
décombres, et la chaleur est revenue.
Une fois la tempête passée, j’avais tou​jours la sensation de ne pas être seul dans la maison. Mon
unique explication est que, de même qu’on oublie des événements réels, certains qui n’ont jamais
existé peu​vent demeurer dans la mémoire comme s’ils avaient eu lieu. Car lorsque je me remémorais
cet orage soudain, je ne me voyais pas seul dans la maison mais en compagnie de Delgadina. Elle
avait été si près de moi cette nuit-là, que j’avais senti le bruissement de son souffle dans la cham​bre
et les frémissements de sa joue sur l’oreiller. Alors, j’ai compris pourquoi nous avions fait tant de
choses en si peu de temps. Quand je me voyais monté sur l’escabeau de la bibliothèque, je la voyais
éveillée dans sa robe à fleurs, tendant les mains pour prendre les livres et les mettre à l’abri. Je la
voyais courir d’un endroit à l’autre, luttant contre la tempête, trempée par la pluie, de l’eau jusqu’aux
chevilles. Je me souvenais que le lendemain elle avait préparé un petit déjeuner qui n’avait pas existé
et mis la table pendant que j’essuyais les sols et remettais de l’ordre après le nau​frage de la maison.
Il m’était impossible d’oublier son regard sombre tandis que nous prenions le petit déjeuner.
Pourquoi vous ai-je connu aussi vieux ? Je lui répon​dais la vérité : On n’a pas l’âge que l’on paraît
mais celui que l’on sent.
Depuis lors, elle a été présente dans mon esprit avec une telle netteté que je faisais d’elle ce que
je voulais. Je changeais la cou​leur de ses yeux selon mes états d’âme : couleur d’eau au réveil,
couleur d’ambre quand elle riait, couleur de feu quand je la contrariais. Je l’habillais selon l’âge et
la condition qui convenaient à mes chan​gements d’humeur : novice énamourée à vingt ans, pute de
luxe à quarante, reine de Babylone à soixante, sainte à cent ans. Nous chantions des duos d’amour de
Puccini, des boléros d’Agustín Lara, des tangos de Carlos Gardel, et nous constations une fois de
plus que celui qui n’a jamais chanté ne peut savoir ce qu’est le plaisir du chant. Aujourd’hui, je sais
que ce n’était pas une hallucination mais plutôt un mira​cle du premier amour de ma vie à quatrevingt-dix ans.
Lorsque la maison a été rangée, j’ai appelé Rosa Cabarcas. Seigneur Dieu ! s’est-elle écriée en
entendant ma voix, j’ai cru que tu t’étais noyé. Elle ne pouvait pas comprendre que j’aie passé une
autre nuit avec la petite sans la toucher. Tu peux très bien ne pas la trouver à ton goût, mais au moins
comporte-toi en adulte. J’ai tenté une explication, mais de but en blanc elle a changé de sujet : De
toute façon, j’en ai repéré une un peu plus âgée, belle et vierge elle aussi. Son papa veut l’échanger
contre une maison, mais on peut toujours mar​chander. J’en ai eu le cœur glacé. Il ne man​querait plus
que ça, ai-je protesté, effrayé, je veux la même, et comme toujours sans histoires, sans disputes, sans
mauvais sou​venirs. A l’autre bout du fil il y a eu un silence, et enfin la voix résignée qui disait comme
pour elle-même : Bon, ce doit être ce que les médecins appellent de la démence sénile.
A dix heures du soir, je me suis fait conduire par un chauffeur connu pour posséder l’étonnante
qualité de ne pas poser de questions. J’ai apporté un ventila​teur, un tableau d’Orlando de Rivera, le
cher Figurita, ainsi qu’un marteau et un clou pour l’accrocher. En chemin, je me suis arrêté pour
acheter des brosses à dents, du dentifrice, du savon parfumé, de l’Eau de Floride, des bâtons de
réglisse. J’ai voulu prendre aussi un joli vase et un bouquet de roses jaunes pour conjurer la trivia​lité
des fleurs artificielles, mais il n’y avait rien d’ouvert et j’ai dû voler dans un jardin une brassée
d’astromélias à peine écloses.
Sur la recommandation de la patronne, je suis entré par la rue de derrière, du côté de l’aqueduc,
afin que personne ne me voie franchir le portail du jardin. Le chauf​feur m’a prévenu : Attention,
grand-père, dans cette maison on assassine. Si c’est par amour, peu importe, ai-je répondu. La cour
était plongée dans le noir, mais aux fenêtres les lumières étincelaient de vie et des flonflons
s’échappaient des six cham​bres. Venant de la mienne, où le volume était plus fort, j’ai reconnu la
voix de don Pedro Vargas, le ténor de l’Amérique, qui chantait un boléro de Miguel Matamoros. J’ai
cru mourir. La respiration pantelante, j’ai poussé la porte et j’ai vu Delgadina sur le lit, pareille à
mes souvenirs : nue et dor​mant comme un ange sur le côté du cœur.
Avant de me coucher j’ai rangé la table de toilette, remplacé le vieux ventilateur rouillé par le
neuf, accroché le tableau pour qu’elle puisse le voir du lit. Je me suis allongé à côté d’elle et je l’ai
reconnue pouce par pouce. C’était bien la même qui déambulait dans la maison : les mêmes mains qui
m’identifiaient au toucher dans le noir, les mêmes pieds qui glissaient à pas feutrés, se confondant
avec ceux du chat, la même odeur de transpiration que sur mes draps, et le même dé au même doigt.
C’était incroyable : en la voyant en chair et en os et en la touchant, elle me semblait moins réelle que
dans mes souvenirs.
Il y a un tableau sur le mur d’en face, lui ai-je dit. Il est signé Figurita, un homme que j’aimais
beaucoup, le meilleur danseur de bordel qui ait jamais existé, avec un cœur si grand qu’il avait pitié
du diable. Il l’a peint avec du vernis à bateau sur la tôle calcinée d’un avion qui s’est écrasé dans la
Sierra Nevada de Santa Marta en se servant de pinceaux fabriqués avec les poils de son chien. La
femme représentée est une nonne qu’il avait enlevée du couvent et épousée. Je le laisse là pour que
ce soit la première chose que tu verras en te réveillant.
A une heure du matin, quand j’ai éteint la lumière, elle n’avait pas changé de posi​tion, et sa
respiration était si légère que je lui ai pris le pouls afin de m’assurer qu’elle était vivante. Le sang
circulait dans ses vei​nes avec la fluidité d’une chanson qui se ramifiait jusque dans les recoins les
plus secrets de son corps et remontait vers son cœur, purifiée par l’amour.
A l’aube, avant de m’en aller, j’ai dessiné les lignes de sa main sur un morceau de papier, et je
les ai données à lire à la Diva Sahibí pour connaître son âme. Voici ce qu’elle a lu : Une personne qui
ne dit que ce qu’elle pense. Parfaite pour les travaux manuels. En relation avec quelqu’un qui est déjà
mort et dont elle attend de l’aide, mais elle se trompe : l’aide qu’elle recher​che est à la portée de sa
main. Elle ne s’est encore unie à personne, mais elle mourra âgée et mariée. En ce moment, il y a un
homme brun qui ne sera pas celui de sa vie. Elle pourrait avoir huit enfants mais décidera de n’en
avoir que trois. A trente-cinq ans, si elle fait ce que lui dicte son cœur et non sa tête, elle aura
beaucoup d’argent, et à quarante elle héritera. Elle voyagera beaucoup. Elle a une double vie et le
double de chance, et elle peut influen​cer son propre destin. Elle aime goûter à tout, par curiosité,
mais si elle n’écoute pas son cœur elle le regrettera.
En proie aux tourments de l’amour, j’ai fait réparer les dégâts causés par la bour​rasque et j’en ai
profité pour retaper plein de choses détériorées depuis des années à cause de mon indécision ou de
ma négli​gence. J’ai réorganisé la bibliothèque selon l’ordre où j’avais lu les livres. Enfin, j’ai vendu
le Pianola et sa centaine de rouleaux de musique classique comme une relique historique, et j’ai
acheté un tourne-disque d’occasion en meilleur état que le mien, avec des haut-parleurs haute fidélité
qui ont agrandi l’espace de la maison. Le mira​cle d’être en vie à mon âge compensait la ruine au bord
de laquelle je me trouvais.
La maison renaissait de ses cendres, et je voguais dans l’amour de Delgadina avec une exaltation
et un bonheur que je n’avais jamais connus dans ma vie antérieure. Grâce à elle j’ai affronté pour la
première fois mon être véritable, tandis que s’écou​lait ma quatre-vingt-dixième année. J’ai découvert
que mon besoin obsessionnel de savoir que chaque chose est à sa place, chaque affaire traitée en son
temps, cha​que mot conforme à un style, n’était pas la juste récompense d’un esprit méthodique mais
au contraire un système de simulation inventé pour cacher mon naturel désor​donné. J’ai découvert
que ma discipline n’est pas une vertu mais une réaction contre ma négligence ; que ma générosité
apparente cache ma mesquinerie, que je suis trop prudent parce que je suis mal​pensant, conciliateur
pour ne pas succomber à mes colères rentrées, ponctuel pour qu’on ne sache pas à quel point le temps
des autres m’est indifférent. Enfin, j’ai découvert que l’amour n’est pas une incli​nation de l’âme mais
un signe du zodiaque.
Je suis devenu un autre. J’ai essayé de relire les classiques qui m’avaient guidé pendant
l’adolescence, et je n’ai pas pu. Je me suis plongé dans la littérature romanti​que que j’avais rejetée
quand ma mère avait voulu me l’imposer par la contrainte, et grâce à elle j’ai pris conscience que la
force invincible qui mène le monde, ce ne sont pas les amours heureuses mais les amours contrariées.
Quand la crise a gagné mes goûts musicaux, je me suis découvert vieux et ringard et j’ai ouvert mon
cœur aux déli​ces du hasard.
Je me demande comment j’ai pu suc​comber à ce vertige perpétuel que je pro​voquais et redoutais
à la fois. Je flottais sur des nuages erratiques et je me parlais à moi-même devant la glace, dans
l’illusion vaine de découvrir qui je suis. Mon égare​ment était tel que, lors d’une manifestation
d’étudiants où pierres et bouteilles ont volé, j’ai dû me faire violence pour ne pas marcher en tête du
cortège avec une pan​carte proclamant cette vérité : Je suis fou d’amour.
Obnubilé par l’évocation inclémente de Delgadina endormie, j’ai changé sans aucune arrièrepensée l’esprit de mes chro​niques dominicales. Quel que fût le sujet, je les écrivais pour elle, pour
elle je riais et je pleurais de ce que j’écrivais, et ma vie tout entière s’en allait dans chaque mot. Au
lieu de les rédiger sous forme de billet traditionnel comme je l’avais toujours fait, j’ai écrit des
lettres d’amour que chacun pouvait reprendre à son compte. J’ai pro​posé au journal que le texte ne
soit pas composé sur la linotype mais que l’on reproduise mon écriture fleurie. Le rédac​teur en chef,
il fallait s’y attendre, l’a pris pour un excès de vanité sénile, mais le directeur l’a convaincu
d’accepter, avec cette phrase qui circule encore dans toute la rédaction :
— Ne vous y trompez pas : les doux dingues sont en avance sur leur temps.
La réponse est venue, immédiate et enthousiaste, dans le courrier de nombreux lecteurs amoureux.
On en lisait certaines à la radio comme des nouvelles de dernière minute, on les ronéotait ou les
copiait au papier carbone, et elles se vendaient aussi bien que des cigarettes de contrebande au
carrefour de la rue San Blas. Dès le début, j’ai su que ces lettres correspondaient à mon désir de
m’exprimer et j’ai pris l’ha​bitude d’en tenir compte, en les écrivant toujours du point de vue d’un
homme de quatre-vingt-dix ans qui n’a pas appris à penser comme un vieux. Le milieu intellectuel,
comme de bien entendu, s’est montré timoré et partagé, et les graphologues les plus extravagants ont
organisé des contro​verses autour d’analyses approximatives de ma calligraphie. Ce sont eux qui ont
divisé les esprits, enflammé la polémique et mis la nostalgie à la mode.
Avant la fin de l’année, je m’étais arrangé avec Rosa Cabarcas pour laisser dans la chambre
l’éventail électrique, les objets de toilette et ce que j’apporterais à l’avenir pour la rendre habitable.
J’arrivais à dix heures, toujours avec une surprise pour elle, ou pour notre plaisir à tous deux, et je
consacrais quelques minutes à sortir l’at​tirail caché afin de régler la mise en scène de nos nuits.
Avant de partir, jamais après cinq heures, je remettais le tout sous clé. La chambre était alors aussi
nue qu’à son origine, au temps où elle abritait les amours tristes des clients de passage. Un jour, j’ai
appris que Marcos Pérez, l’animateur le plus écouté des émissions du matin, avait décidé de lire ma
chronique dominicale aux informations du lundi. Lorsque la nausée s’est dissipée, j’ai dit, très ému :
Tu sais, Delgadina, la célébrité est une très grosse dame qui ne dort pas à nos côtés, mais quand on se
réveille on la trouve toujours en train de vous regarder au pied du lit.
Un jour, je suis resté prendre le petit déjeuner avec Rosa Cabarcas qui me sem​blait moins décatie
malgré ses vêtements de deuil et son bonnet noir qui lui cachait les sourcils. Ses petits déjeuners,
réputés pour être splendides, étaient si pimentés qu’ils me faisaient pleurer. A la première bouchée
de ce feu ardent je lui ai dit, les yeux remplis de larmes : Ce soir je n’aurai pas besoin de la pleine
lune pour que le cul me brûle. Ne te plains pas, a-t-elle répliqué, s’il te brûle c’est parce qu’il est
encore là, grâce au ciel.
Elle s’est montrée surprise quand j’ai prononcé le nom de Delgadina. Elle ne s’appelle pas
comme ça, a-t-elle dit, elle s’appelle. Ne le dis pas, l’ai-je interrompue, pour moi c’est Delgadina.
Elle a haussé les épaules : Bon, après tout elle est à toi, mais on dirait un nom de diurétique. Je lui ai
parlé de la phrase sur le tigre que la petite avait écrite sur le miroir. Ce ne peut pas être elle, a
précisé Rosa, elle ne sait ni lire ni écrire. Qui alors ? Elle a de nouveau haussé les épaules : Peutêtre quelqu’un qui est mort dans la chambre.
Je profitais de ces petits déjeuners pour faire des confidences à Rosa Cabarcas et lui demander
de menus services pour le bien-être et le plaisir des yeux de Delga​dina. Elle me les accordait
volontiers avec une malice de collégienne. C’est trop drôle, m’a-t-elle dit un jour. J’ai l’impression
que tu me demandes sa main. A ce propos, j’y pense : pourquoi ne l’épouses-tu pas ? Je suis resté
estomaqué. Je ne plaisante pas, ça te reviendrait moins cher. Au bout du compte, le problème à ton
âge se résume à pouvoir ou ne pas pouvoir s’en servir, mais tu m’as dis que tu l’avais résolu. Je l’ai
arrê​tée net : Le sexe c’est la consolation quand l’amour ne suffit pas.
Elle a éclaté de rire : Ah, mon pauvre vieux, je sais que tu es un homme, tu l’as toujours été
d’ailleurs, et ça me fait plai​sir que tu continues à l’être alors que tes ennemis rendent les armes. Je
comprends pourquoi tu défrayes la chronique. Tu as entendu Marcos Pérez ? Comme tout le monde,
lui ai-je répondu, pour couper court. Mais elle a insisté : Le professeur Camacho y Cano aussi. Hier
à La hora de todo un poco, il a dit que le monde n’est plus ce qu’il était parce qu’il n’y a plus
beaucoup d’hommes comme toi.
A la fin de la semaine, Delgadina avait de la fièvre et toussait. J’ai réveillé Rosa Cabarcas pour
qu’elle me donne un quel​conque remède, et elle m’a apporté dans la chambre une trousse de premiers
secours. Deux jours plus tard, Delgadina était tou​jours prostrée et n’avait pu retourner à l’atelier
coudre ses boutons. Le médecin lui a prescrit des médicaments pour une grippe banale qui ne devait
pas durer plus d’une semaine, mais il s’est inquiété de son état de dénutrition. J’ai cessé de la voir et,
comme elle me manquait, j’en ai profité pour arranger la chambre en son absence.
J’ai apporté un dessin à la plume que Cecilia Porras avait réalisé pour le recueil de nouvelles
d’Alvaro Cepeda, Todos estábamos a la espera. Pour meubler mes nuits, j’ai pris les six tomes de
Jean-Christophe de Romain Rolland. Si bien que lorsque Del​gadina a pu revenir dans la chambre,
elle l’a trouvée digne d’un bonheur sédentaire : l’air purifié avec un insecticide aromatisé, des murs
roses, des lampes tamisées, des fleurs fraîches dans les vases, mes livres préférés, les beaux tableaux
de ma mère accrochés de manière nouvelle, au goût du jour. J’avais changé le vieux poste de radio
contre un autre à ondes courtes, bran​ché en permanence sur un programme de musique classique afin
que Delgadina apprenne à dormir avec les quatuors de Mozart, mais un soir je l’ai trouvé branché sur
une station spécialisée en boléros à la mode. C’était son goût, sans aucun doute, et je l’ai accepté
sans douleur, car moi aussi je l’avais cultivé avec passion dans mes belles années. Le lendemain,
avant de ren​trer chez moi, j’ai écrit au rouge à lèvres sur le miroir : Ma petite, nous sommes seuls au
monde.
A peu près à la même époque, j’ai eu un jour l’impression étrange qu’elle devenait adulte avant
l’heure. J’en ai fait part à Rosa Cabarcas, et cela lui a semblé normal. Elle aura quinze ans le cinq
décembre, m’a-t-elle dit. Une Sagittaire parfaite. J’ai fris​sonné à l’idée qu’elle était réelle au point
d’avoir un anniversaire. Que puis-je lui offrir ? Une bicyclette m’a répondu Rosa Cabarcas. Elle doit
traverser la ville deux fois par jour pour aller coudre ses boutons. Elle m’a montré dans la remise la
bicyclette qu’elle utilisait, et il est vrai qu’elle m’a fait l’effet d’un tas de ferraille indigne d’une
femme tant aimée. Cependant, elle m’a ému parce que c’était la preuve tangible de l’existence de
Delgadina dans la vie réelle.
Lorsque je suis allé acheter la plus belle des bicyclettes, je n’ai pu résister à la tenta​tion de
l’essayer et j’ai fait quelques tours devant l’entrée du magasin. Au vendeur qui me demandait mon
âge j’ai répondu avec la coquetterie de la vieillesse : Je vais avoir quatre-vingt-onze ans. Le vendeur
m’a dit ce que je voulais entendre : On vous en donnerait vingt de moins. Je n’en revenais pas moimême de n’avoir rien oublié depuis le collège, et j’ai été envahi d’un plaisir sans pareil. Je me suis
mis à chanter. D’abord pour moi seul, tout bas, puis à pleins poumons en me donnant des airs de
Caruso, au milieu des échoppes bigarrées et de la circulation démente du marché. Les gens me
regardaient amusés, m’apostrophaient, m’incitaient à participer au Tour de Colombie en fauteuil
roulant. Moi, je leur adressais de la main un salut de pilote heureux sans interrompre ma chanson.
Cette semaine-là, en hommage au mois de décembre, j’ai écrit une chronique audacieuse : Comment
être heureux à bicy​clette quand on a quatre-vingt-dix ans.
Le soir de son anniversaire, j’ai chanté à Delgadina la chanson tout entière et j’ai couvert son
corps de baisers jusqu’à ne plus avoir de souffle : chaque vertèbre, une à une, jusqu’aux fesses
langoureuses, la hanche avec le grain de beauté, le côté de son cœur inépuisable. Plus je l’embrassais
plus son corps devenait chaud et exhalait une fragrance sauvage. Chaque millimètre de sa peau me
répondait par de nouvelles vibrations et m’offrait une chaleur singulière, une saveur distincte, un
soupir inconnu, tandis que de tout son être mon​tait un arpège et que ses tétons s’ouvraient comme des
fleurs sans même que je les tou​che. Au petit matin, alors que je glissais dans le sommeil, j’ai entendu
comme une rumeur de foule venant de la mer et un affolement dans les arbres qui m’ont trans​percé le
cœur : Delgadina ma bien-aimée, les brises de Noël sont arrivées.
L’émoi que j’avais ressenti un matin comme celui-là en sortant de l’école fait partie de mes plus
beaux souvenirs. Qu’est-ce qui m’arrive ? Etonnée, la maîtresse m’avait dit : Ah, mon garçon, tu ne
vois pas que ce sont les brises ? Quatre-vingts ans plus tard il s’est de nouveau emparé de moi alors
que je m’éveillais dans le lit de Delga​dina, car c’était ce même mois de décem​bre qui revenait,
ponctuel, avec son ciel diaphane, ses tempêtes de sable, ses tourbillons qui arrachaient le toit des
maisons et soulevaient les jupes des écolières dans les rues. La ville avait alors une résonance
fantomatique. Le soir, quand les brises se mettaient à souffler, des quartiers les plus hauts on pouvait
entendre les cris du mar​ché comme s’ils venaient de la rue d’à côté. Et il n’était pas rare que les
rafales de décembre permettent de retrouver au son de leur voix les amis éparpillés dans des bordels
lointains.
Cependant, avec les brises est arrivée aussi la mauvaise nouvelle que Delgadina fêterait Noël en
famille et non avec moi. S’il est une chose que je déteste en ce monde, c’est bien les fêtes
obligatoires, où les gens pleurent parce qu’ils sont joyeux, les feux d’artifice, les chants de Noël, les
guirlandes de papier crépon qui n’ont rien à voir avec un enfant né deux mille ans auparavant dans
une étable misérable. Quand le soir est arrivé, je n’ai pu me sous​traire à la nostalgie et je suis allé
dans la chambre où elle n’était pas. J’ai bien dormi et me suis réveillé près d’un ours en pelu​che qui
marchait sur deux pattes comme un ours polaire, et d’une carte qui disait : Pour mon vilain papa.
Rosa Cabarcas m’avait dit que Delgadina apprenait à lire grâce à mes leçons écrites sur le miroir, et
son écriture m’a paru admirable. Mais quelle n’a pas été ma déception quand Rosa Cabarcas m’a
avoué que l’ours c’était elle. Le soir du nouvel an, je suis resté chez moi, je me suis couché à huit
heures et j’ai dormi sans amertume. Aux douze coups de minuit, entre les battements impétueux des
cloches, les sirènes des usines, celles des pompiers, les complaintes des bateaux, les pétards et les
fusées, mon cœur s’est empli de joie en sentant Delgadina entrer sur la pointe des pieds, se coucher à
mes côtés et me donner un baiser. Si réel, qu’un goût de réglisse est resté sur mes lèvres.
4.
Au début de l’année, nous avons com​mencé à nous connaître comme si nous vivions ensemble et
réveillés, car ma voix avait pris un ton câlin qu’elle écoutait sans ouvrir les yeux, et elle me
répondait avec le langage naturel de son corps. Ses états d’âme étaient visibles à sa façon de dormir.
Epuisée et farouche les premiers temps, elle s’était laissée aller peu à peu à une paix intérieure qui
embellissait son visage et enrichissait son sommeil. Je lui racontais ma vie, lui lisais à l’oreille les
brouillons de mes chroniques dominicales qui, sans le dire, parlaient d’elle et d’elle seule.
Vers cette époque, j’ai déposé sur son oreiller des dormeuses d’émeraude qui avaient appartenu à
ma mère. Elle les por​tait lors du rendez-vous suivant, mais elles ne lui seyaient pas. Je suis revenu
avec des boucles d’oreilles mieux assorties à la cou​leur de sa peau. Les premières ne t’allaient pas à
cause de ta personnalité et de ta coupe de cheveux, lui ai-je expliqué. Celles-ci t’iront mieux. Lors
des deux rencontres suivantes elle n’en portait aucune, mais à la troisième elle avait mis celles que je
lui avais conseillées. C’est ainsi que j’ai com​mencé à comprendre qu’elle n’obéissait pas à mes
ordres mais attendait l’occasion de me faire plaisir. Je m’étais à ce point habitué à cette vie
domestique que je n’ai plus dormi tout nu mais dans les pyjamas en soie de Chine que j’avais cessé
de porter parce que je n’avais personne pour qui les ôter.
Je lui ai lu Le Petit Prince de Saint-Exupéry, un auteur français que le monde entier admire
davantage que ses compatri​otes. C’est le premier qui l’a divertie sans la réveiller, au point que j’ai
dû me rendre dans la chambre deux soirs de suite pour en achever la lecture. Nous avons pour​suivi
avec les Contes de Perrault, L’Histoire de Jésus, Les Mille et Une Nuits dans une version aseptisée
pour enfants, et aux diffé​rences entre un livre et l’autre j’ai compris que la profondeur de son
sommeil dépen​dait de l’intérêt qu’elle portait aux histoires. Quand je sentais que je ne pouvais aller
plus loin, j’éteignais la lumière et m’endor​mais en la tenant enlacée jusqu’au chant du coq.
J’étais si heureux que je baisais ses pau​pières avec une douceur extrême, et un soir il y a eu
comme une lumière au firmament : elle a souri pour la première fois. Plus tard, elle a remué, m’a
tourné le dos sans raison et a dit sur un ton dégoûté : C’est Isabel qui a fait pleurer les escargots.
Enhardi à l’idée d’un possible dialogue, je lui ai demandé sur le même ton : A qui étaient-ils ? Elle
n’a pas répondu. Sa voix avait un léger accent plébéien, comme si ce n’était pas la sienne mais celle
d’une étrangère qui l’habitait. Alors, toute trace de doute a dis​paru de mon âme : je la préférais
endormie.
Mon seul problème était le chat. Il était sans appétit, grognon, et depuis deux jours il n’avait pas
bougé de son coin. Quand j’ai voulu le mettre dans le panier d’osier pour que Damiana l’emmène
chez le vétérinaire, il m’a lancé un coup de griffe de fauve blessé. Elle l’a maîtrisé à grand-peine, l’a
fourré dans un sac de toile et l’a emmené sans qu’il cesse de gigoter. Au bout d’un moment, elle m’a
appelé de chez le vétéri​naire pour me dire qu’il fallait le piquer et qu’on avait besoin de mon
autorisation. Pourquoi ? Parce qu’il est très vieux, a dit Damiana. J’ai pensé non sans rage que moi
aussi on pourrait me brûler vif dans le four à chats. Je me sentais désarmé, comme pris entre deux
feux : je n’avais pas su aimer le chat mais je n’avais pas non plus le courage d’ordonner qu’on le tue
pour la simple rai​son qu’il était vieux. Où était-ce écrit dans le manuel ?
L’incident m’a bouleversé au point que j’ai écrit ma chronique pour le dimanche suivant en
usurpant un titre de Neruda : Le chat est-il un minuscule tigre de salon ? Elle a suscité une nouvelle
campagne qui, une fois encore, a divisé les lecteurs en pour ou contre les chats. En cinq jours, il est
apparu qu’il pouvait être licite de faire piquer un chat pour des raisons de santé publique, mais non
parce qu’il est vieux.
Après la mort de ma mère, il m’arrivait de me réveiller terrorisé par la sensation qu’on me
touchait dans mon sommeil. Une nuit je l’ai éprouvée, mais la voix de ma mère m’a rendu à la
tranquillité : Figlio mio poveretto. Puis je l’ai éprouvée de nouveau un matin, dans la chambre de
Delgadina, et j’ai frétillé de plaisir à l’idée que c’était elle qui m’avait touché. Mais non : c’était
Rosa Cabarcas dans le noir. Habille-toi et viens, m’a-t-elle dit, j’ai un problème grave.
En effet, et c’était même plus grave que je ne l’avais cru. Dans la première chambre du pavillon,
on avait assassiné à coups de couteau un de ses plus importants clients. L’assassin avait pris la fuite.
Le cadavre, énorme, nu, chaussures aux pieds, était pâle comme un poulet bouilli dans le lit trempé
de sang. Je l’ai tout de suite reconnu : c’était J. M. B., un grand ban​quier, célèbre pour sa prestance,
son amé​nité, son élégance vestimentaire et surtout pour sa vie de famille irréprochable. Il avait au
cou deux blessures violacées pareil​les à des lèvres, et une entaille au ventre qui n’avait pas fini de
saigner. Il était encore chaud. Plus que par les blessures, j’ai été impressionné par le préservatif en
appa​rence non utilisé enfilé sur son sexe rabou​gri par la mort.
Rosa Cabarcas ne savait pas avec qui il était, parce que lui aussi jouissait du privi​lège d’entrer
par la porte du jardin. Elle n’écartait pas la possibilité que son parte​naire fût un homme. Tout ce
qu’elle atten​dait de moi était un coup de main pour habiller le cadavre. Elle était si sûre d’elle que
j’ai frémi à l’idée que la mort n’était peut-être pour elle qu’une simple tâche ménagère. Il n’y a rien
de plus difficile que d’habiller un mort, ai-je dit. Je ne compte plus les fois où je l’ai fait, a-t-elle
répliqué. C’est facile si quelqu’un le tient. Je lui ai fait remarquer : Tu te figures qu’un corps tailladé
à coups de couteau dans un cos​tume impeccable de gentleman anglais va passer inaperçu ?
J’ai tremblé pour Delgadina. Il vau​drait mieux que tu l’emmènes avec toi, a dit Rosa Cabarcas.
Plutôt mourir, ai-je répondu, glacé d’effroi. Elle s’en est aper​çue et n’a pu cacher son mépris : Mais
tu trembles ! Pour elle, ai-je répondu, même si ce n’était qu’une demi-vérité. Dis-lui de partir avant
qu’ils n’arrivent. D’accord, a dit Rosa Cabarcas, mais toi, en tant que journaliste, tu ne risques rien.
Toi non plus, ai-je répliqué avec une certaine rancœur : Le seul libéral qui commande dans ce gou​vernement, c’est toi.
La ville, appréciée pour son caractère pacifique et sa sécurité séculaire, avait pourtant le malheur
d’être chaque année le théâtre d’un assassinat scandaleux et atroce. Celui-ci n’en fut pas un.
L’informa​tion officielle, prolixe en gros titres mais avare de détails, disait que le jeune ban​quier
avait été agressé et poignardé sur la route de Pradomar pour des raisons incompréhensibles. Il
n’avait pas d’ennemis. Le communiqué gouvernemental désignait comme assassins présumés des
réfugiés de l’intérieur du pays qui se livraient à des actes de délinquance contraires au civisme des
citoyens de la ville. Aux premières heu​res du matin, on avait arrêté plus de cin​quante personnes.
Scandalisé, je suis allé trouver le chroni​queur judiciaire, un journaliste tout droit sorti des années
vingt, qui portait une cas​quette à visière en celluloïd vert et des garde-manches, et prétendait
anticiper les événements. Comme il ne connaissait que quelques bribes de l’affaire, je lui en ai dit un
peu plus tout en restant prudent. Nous avons écrit ainsi cinq feuillets à quatre mains pour divulguer en
première page et sur huit colonnes une information attribuée à l’éternel fantôme des sources
officieuses.
Cependant, la main de « l’Abominable homme de neuf heures » n’a pas tremblé pour imposer la
version officielle selon laquelle il s’agissait d’un crime perpétré par des bandits libéraux. J’ai lavé
ma cons​cience en portant un brassard de deuil aux funérailles les plus cyniques et populeuses du
siècle.
Quand je suis rentré chez moi ce soir-là, j’ai appelé Rosa Cabarcas pour savoir ce qu’il était
advenu de Delgadina, mais son téléphone est resté muet pendant quatre jours. Le cinquième, je suis
allé chez elle en serrant les dents. Les scellés avaient été posés sur les portes non par la police mais
par les services sanitaires. Personne dans le voisinage n’était au courant de quoi que ce soit. Il n’y
avait trace nulle part de Delga​dina, et je me suis livré à une enquête dés​espérée et parfois ridicule
qui m’a laissé au bout du rouleau. J’ai passé des jours et des jours à observer les jeunes filles à
bicyclette du haut de l’escalier d’un parc poussié​reux, où les enfants jouaient à escalader la statue
délabrée de Simon Bolívar. Elles passaient en pédalant, telles des biches ; belles, offertes, on eût dit
qu’elles jouaient à cache-cache. Quand tout espoir s’est éva​noui, je me suis réfugié dans la paix des
boléros. Ce fut comme boire une liqueur empoisonnée : elle était dans chaque mot. J’avais toujours
eu besoin de silence pour écrire, car mon esprit se laisse aller à la musique plus qu’à l’écriture. Là,
c’était le contraire : je ne pouvais écrire qu’à l’om​bre des boléros. Elle remplissait mon âme. Les
chroniques que j’ai écrites au cours de ces deux semaines étaient des modèles de lettres d’amour
codées. Le rédacteur en chef, contrarié par l’avalanche de courrier, m’a demandé de modérer ma
passion, le temps de trouver le moyen de consoler tous ces lecteurs amoureux.
L’anxiété a eu raison de la discipline de mes journées. Réveillé à cinq heures, je restais dans la
pénombre de ma chambre, imaginant la vie irréelle de Delgadina en train de tirer ses frères du lit, de
les habiller pour l’école, de préparer leur petit déjeu​ner, si elle avait de quoi, et de traverser la ville
sur sa bicyclette pour aller coudre ses boutons comme une condamnée. Je me surprenais à me
demander : A quoi pense une femme pendant qu’elle coud un bou​ton ? Pensait-elle à moi ? Cherchaitelle comme moi Rosa Cabarcas pour me retrouver ? J’ai passé une semaine sans ôter ma salopette, ni
de jour ni de nuit, sans me laver, sans me raser, sans me brosser les dents, parce que l’amour m’avait
enseigné trop tard qu’on se fait beau pour quel​qu’un, qu’on s’habille et se parfume pour quelqu’un, et
moi je n’avais jamais eu per​sonne pour qui faire tout cela. En me voyant tout nu dans le hamac, à dix
heures du matin, Damiana a cru que j’étais souf​frant. La convoitise me troublait la vue et je l’ai
invitée à s’ébattre nue avec moi. Elle m’a dit, en me lançant un regard de mépris :
— Et vous avez pensé à ce que vous ferez si j’accepte ?
J’ai compris à quel point la souffrance m’avait avili. Dans ma douleur d’adoles​cent, je ne me
reconnaissais pas moi-même.
Je ne sortais plus de la maison pour ne pas rater un coup de téléphone. J’écrivais sans le
débrancher, et à la première sonnerie je bondissais sur le combiné en pensant que ce pouvait être
Rosa Cabarcas. J’interrom​pais à tout instant ce que j’étais en train de faire pour l’appeler, et j’ai
insisté des jours durant jusqu’à me rendre compte que c’était un téléphone sans cœur.
En rentrant chez moi par un après-midi pluvieux, j’ai trouvé le chat pelotonné sur le perron. Il
était sale, mal en point, et sa docilité faisait pitié. En consultant le manuel j’ai compris qu’il était
malade et j’ai suivi les instructions pour le ravigoter. Tout à coup, alors que je piquais un petit
somme à l’heure de la sieste, l’idée m’est venue qu’il pourrait me conduire chez Del​gadina. Je l’ai
emmené dans un sac à provi​sions jusqu’au magasin de Rosa Cabarcas, qui était toujours fermé et sans
signe de vie, et le chat s’est débattu avec une telle vigueur qu’il s’est échappé du cabas, a sauté pardessus le mur du jardin et a dis​paru entre les arbres. J’ai frappé à la porte à coups de poing, et une
voix de militaire a demandé : Qui va là ? Des gens de paix, ai-je répondu pour ne pas être en reste. Je
cherche la patronne. Il n’y a pas de patronne. Ouvrez-moi au moins pour que je puisse reprendre mon
chat. Il n’y a pas de chat. Qui êtes-vous, ai-je demandé ?
— Personne, a répondu la voix.
J’avais toujours cru que mourir d’amour n’était qu’une licence poétique. Cette après-midi-là, de
retour à la maison sans le chat et sans elle, j’ai constaté qu’il était pos​sible de mourir, et surtout que
moi, vieux et seul comme je l’étais, j’étais bel et bien en train de mourir d’amour. Mais je me suis
aperçu que le contraire était tout aussi vrai : pour rien au monde je n’aurais renoncé aux délices de
mon chagrin. J’avais perdu plus de quinze ans à essayer de traduire les Canti de Leopardi et ce n’est
que ce soir-là que je les ai ressentis au plus profond de moi-même : Hélas, si c’est l’amour, comme
il tour​mente !
Mon entrée au journal en salopette et mal rasé a éveillé quelques soupçons sur mon état mental.
L’immeuble, rénové, avec des box individuels en verre et la lumière crue des plafonniers,
ressemblait à une maternité. L’ambiance artificielle, silen​cieuse et feutrée, invitait à parler à voix
basse et à marcher sur la pointe des pieds. Dans le hall, tels des vice-rois défunts, se trouvaient les
portraits à l’huile des trois directeurs à vie et les photos des visiteurs illustres. La grande salle
principale était présidée par la photographie géante de la rédaction actuelle prise le jour de mon
anniversaire. Je n’ai pu éviter la comparai​son avec l’autre, celle de mes trente ans, et j’ai constaté
une fois de plus avec horreur qu’on vieillit davantage et plus mal sur les portraits que dans la réalité.
La secrétaire qui m’avait embrassé pour mon anniver​saire m’a demandé si j’étais malade. J’ai été
ravi de lui répondre la vérité afin qu’elle ne la croie pas : Malade d’amour. Dom​mage que ce ne soit
pas pour moi ! a-t-elle dit. Je lui ai retourné le compliment : Sait-on jamais.
Le chroniqueur judiciaire est sorti de son box en criant qu’il y avait deux mortes non identifiées
au funérarium municipal. Effrayé, je lui ai demandé : Quel âge ? Jeu​nes, a-t-il précisé. Ce sont peutêtre des réfugiées de la province que des sbires du régime ont traquées jusqu’ici. J’ai poussé un
soupir de soulagement. La crise s’étend en silence comme une tache de sang, ai-je dit. Le journaliste,
déjà loin, a lancé : Pas de sang, maestro, de merde.
Mais quelques jours plus tard ce fut pire encore, quand une jeune fille avec un panier pareil à
celui du chat est passée tout à coup comme un frisson devant la librairie Mundo. Je l’ai suivie en
jouant des coudes dans la cohue grouillante de la mi-journée. Elle était très belle, avançait à grandes
enjambées en fendant la foule avec grâce, et j’ai eu du mal à la rattraper. Je l’ai enfin dépassée et ai
fait volte-face pour la regar​der. Elle m’a écarté d’un geste de la main sans s’arrêter ni s’excuser. Je
m’étais trompé, mais son arrogance m’a fait mal comme s’il s’était agi d’elle. Alors, j’ai com​pris que
je serais incapable de reconnaître
Delgadina éveillée et habillée, et qu’elle ne pouvait pas savoir qui j’étais puisqu’elle ne m’avait
jamais vu. Dans un accès de folie, j’ai tricoté pendant trois jours douze paires de petits chaussons
roses et bleus en essayant de ne pas écouter ni fredonner ni même me rappeler les chansons qui me
fai​saient penser à elle.
En vérité mon cœur était à bout, et mes faiblesses devant l’amour commençaient à me faire
prendre conscience de mon âge. J’en ai eu une preuve plus dramatique encore lorsqu’un autobus a
renversé une cycliste en plein quartier commercial. On venait de l’emmener en ambulance, et le vélo
réduit à un tas de ferraille au milieu d’une mare de sang frais donnait la mesure de la tragédie. Mais
j’ai moins été impres​sionné par l’état de la bicyclette que par la marque, le modèle et la couleur.
C’était à n’en pas douter celle que j’avais offerte à Delgadina.
Les témoins affirmaient que la cycliste blessée était très jeune, grande, mince, avec des cheveux
courts et frisés. Affolé, j’ai bondi dans le premier taxi qui passait et me suis fait conduire à l’Hôpital
de la Cha​rité, une vieille bâtisse aux murs ocre qui avait l’air d’une prison enlisée dans du sable. Il
m’a fallu plus d’une demi-heure pour entrer, et une autre pour sortir d’un patio d’arbres fruitiers
odorants où une infortunée m’a barré la route et s’est écriée en me regardant droit dans les yeux :
— Je suis celle que tu ne cherches pas.
Je me suis alors souvenu que là vivaient en liberté les malades inoffensifs de l’asile municipal.
J’ai dû me présenter comme journaliste à la direction de l’hôpital pour qu’un infirmier me conduise
aux urgences. Tous les renseignements figuraient sur le registre des entrées : Rosalba Ríos, seize ans,
sans profession. Diagnostic : commo​tion cérébrale. Pronostic : réservé. J’ai demandé au chef du
service si je pouvais la voir, dans l’espoir secret qu’il me répon​drait non, mais il a acquiescé,
enchanté à l’idée que je voudrais peut-être écrire quel​que chose sur l’état d’abandon dans lequel se
trouvait l’hôpital.
Nous avons traversé une salle bigarrée qui dégageait une forte odeur d’acide phénique, où les
malades gisaient recroque​villés sur les lits. Au fond, seule dans une chambre, allongée sur un
brancard métalli​que, se trouvait celle que nous cherchions. Elle avait le crâne entouré d’un bandage,
son visage gonflé et bleui était méconnais​sable, mais il m’a suffi de voir ses pieds pour savoir que ce
n’était pas elle. Une question à laquelle je n’avais pas pensé m’a soudain traversé l’esprit :
Qu’aurais-je fait si ç’avait été elle ?
Le lendemain, encore prisonnier des toi​les d’araignées de la nuit, j’ai trouvé le courage d’aller à
l’usine de chemises où, d’après ce que m’avait dit un jour Rosa Cabarcas, la petite travaillait, et j’ai
demandé au propriétaire de me faire visiter les ins​tallations sous prétexte qu’elles pourraient servir
de modèle à un projet continental des Nations unies. C’était un Libanais pachydermique et taciturne,
qui m’a ouvert les portes de son royaume dans l’illusion qu’il serait un exemple universel.
Trois cents jeunes filles en blouse blan​che, la croix de cendre du mercredi saint dessinée sur le
front, cousaient des bou​tons dans la vaste nef illuminée. Quand elles nous ont vus entrer, elles se sont
levées comme des écolières et nous ont observés en coin, tandis que le directeur décrivait sa
contribution à l’art immémorial de la cou​ture du bouton. J’ai scruté les visages un à un, terrifié à
l’idée de découvrir Delgadina habillée et éveillée. Mais c’est l’une d’elles qui m’a reconnu et m’a
dit, avec le regard redoutable de l’admiration inclémente :
— Monsieur, n’est-ce pas vous qui écri​vez des lettres d’amour dans le journal ?
Jamais je n’aurais imaginé qu’une petite fille endormie puisse provoquer en moi un tel
cataclysme. Je me suis enfui de l’usine sans prendre congé et sans penser que celle que je cherchais
se trouvait peut-être parmi ces jeunes vierges en purgatoire. Une fois dehors, j’ai eu l’impression que
je n’avais plus envie de rien, sauf de pleurer.
Rosa Cabarcas a appelé un mois plus tard avec une explication invraisemblable : après
l’assassinat du banquier, elle avait pris un repos bien mérité à Cartagène des Indes. Je ne l’ai pas
crue, bien sûr, mais je l’ai tout de même félicitée pour cette bonne nouvelle et l’ai laissée s’empêtrer
dans son mensonge avant de lui poser la question qui gargouillait dans mon cœur.
— Et elle ?
Rosa Cabarcas a observé un long silence. Elle est là, a-t-elle dit enfin, mais sur un ton évasif : Il
faut attendre un peu. Com​bien de temps ? Aucune idée, je te prévien​drai. J’ai senti qu’elle se dérobait
et l’ai arrêtée net : Attends, dis-m’en un peu plus. Il n’y a rien à dire, a-t-elle répondu. Mais fais
attention, tu peux t’attirer des ennuis et surtout lui en attirer à elle. Je n’étais pas disposé à tolérer ce
genre de dérobades. Je l’ai suppliée de me donner au moins un semblant de vérité. Au bout du
compte, ai-je ajouté, nous sommes complices. Elle n’a pas cédé. Calme-toi, la petite va bien et elle
attend que je l’appelle, mais pour l’instant il n’y a rien à faire et je ne dirai rien. Au revoir.
Je suis resté le téléphone à la main sans plus savoir que faire, car je la connaissais assez pour me
dire que je n’obtiendrais rien d’elle si ce n’était par la manière douce. En début d’après-midi, j’ai
fait un tour chez elle comme si de rien n’était, me fiant plus au hasard qu’à la raison, et j’ai trouvé la
maison toujours fermée et scellée par les services sanitaires. J’ai pensé que Rosa Cabarcas m’avait
appelé de loin, peut-être d’une autre ville, et cette seule idée m’a rempli de fâcheux pressentiments.
Cepen​dant, à six heures, alors que je ne m’y atten​dais pas, elle m’a lancé au téléphone mon propre
mot de passe : Aujourd’hui, oui.
A dix heures, tremblant, me mordant les lèvres pour ne pas pleurer, je suis allé là-bas les bras
pleins de boîtes de chocolats suisses, de nougats, de bonbons, et avec une corbeille de roses ardentes
pour les répandre sur le lit. La porte était entrou​verte, les lumières allumées et la radio dif​fusait tout
bas la sonate numéro un pour piano et violon de Brahms. Sur le lit, Delgadina était si rayonnante et si
différente que j’ai eu du mal à la reconnaître.
Elle avait grandi et on le remarquait non pas à sa taille mais à une maturité exacer​bée qui la
faisait paraître plus âgée de deux ou trois ans et plus nue que jamais. Ses pommettes hautes, sa peau
dorée par les soleils d’une mer sauvage, ses lèvres fines et ses cheveux courts et frisés donnaient à
son visage l’éclat androgyne de l’Apollon de Praxitèle. Mais rien ne prêtait à équivo​que, car ses
seins avaient grossi au point qu’ils ne tenaient plus dans mes mains, ses hanches avaient achevé leur
développe​ment et son ossature était devenue plus ferme et harmonieuse. Ces perfectionne​ments de la
nature m’ont ravi, mais les arti​fices me mettaient mal à l’aise : les faux cils, le vernis des ongles des
pieds et des mains, et un parfum bon marché qui n’avait rien à voir avec l’amour. Cependant, ce qui
m’a mis hors de moi a été la fortune qu’elle portait sur elle : boucles d’oreilles en or incrustées
d’émeraudes, collier de perles fines, bracelet d’or avec des éclats de dia​mant, et bagues en pierres
précieuses à tous les doigts. Sur la chaise, il y avait sa robe de tapineuse à dentelle et à paillettes et
des souliers de satin. Une vapeur étrange est montée de mes entrailles.
— Putain ! ai-je crié.
Car le diable m’avait soufflé à l’oreille une pensée sinistre. La voici : la nuit du crime, Rosa
Cabarcas n’ayant sans doute eu ni le temps ni le sang-froid de prévenir la petite, la police avait
trouvé une mineure seule et sans alibi dans la chambre. Per​sonne, hormis Rosa Cabarcas, n’aurait pu
démêler pareille situation : elle avait vendu la virginité de la petite à l’un de ses grands manitous en
échange du blanchiment du crime. La première chose, bien sûr, était de disparaître en attendant que le
scandale s’apaise. Un véritable rêve ! Une lune de miel à trois, tous les deux au lit et Rosa Cabarcas
sur une terrasse luxueuse, jouis​sant d’une bienheureuse impunité. Aveuglé par une fureur irrationnelle,
j’ai lancé les objets un par un contre le mur : les lampes, le poste de radio, le ventilateur, les miroirs,
les vases, les verres. Sans hâte mais sans m’arrêter, dans un fracas énorme et avec une ivresse
méthodique qui m’a sauvé la vie. La petite a sursauté au premier objet brisé, mais au lieu de se
tourner vers moi elle s’est blottie sur elle-même et n’a plus bougé, sauf de légers tressaillements, jus​qu’à ce que cesse le boucan. Les poules dans la cour et les chiens vagabonds ampli​fiaient le
vacarme. A la fin, alors que dans ma colère aveugle mais lucide je m’apprê​tais à mettre le feu à la
maison, la silhouette impassible de Rosa Cabarcas en chemise de nuit est apparue sur le pas de la
porte. Elle n’a rien dit. Du regard, elle a procédé à l’inventaire et a constaté que la petite s’était
lovée comme un coquillage, la tête entre les bras : atterrée mais indemne.
— Seigneur Dieu ! s’est écriée Rosa Cabarcas. Que n’aurais-je pas donné pour un amour comme
celui-ci !
Elle m’a toisé des pieds à la tête avec des yeux pleins de miséricorde et m’a ordonné : Viens. Je
l’ai suivie dans la mai​son, où elle m’a servi un verre d’eau en silence et m’a invité d’un geste à
m’asseoir devant elle pour m’entendre en confes​sion : Bon, maintenant arrête de faire l’en​fant et
raconte-moi : qu’est-ce qui t’a pris ?
Je lui ai raconté ce que je tenais pour une vérité irréfutable. Rosa Cabarcas m’a écouté sans dire
un mot, sans marquer d’étonnement et, à la fin, elle a semblé comme illuminée. C’est merveilleux,
s’est-elle écriée. J’ai toujours dit que la jalousie est plus éclairante que la vérité. Alors, elle m’a
avoué la réalité toute crue. Bouleversée par le crime de cette nuit-là, elle avait en effet oublié la
petite endormie dans la chambre. Un de ses clients, l’avocat du mort qui plus est, avait réparti à
pleines mains prébendes et pots-de-vin, et invité Rosa Cabarcas à demeurer dans un hôtel de
Cartagène des Indes le temps que le scan​dale se dissipe. Crois-moi, a-t-elle ajouté, pendant tous ces
jours je n’ai pas cessé de penser une minute à toi et à la petite. Je suis revenue avant-hier et la
première chose que j’ai faite a été de t’appeler, mais personne n’a répondu. En revanche, la petite est
venue tout de suite et en si mau​vais état que je te l’ai baignée, habillée et envoyée au salon de beauté
avec l’ordre qu’on l’apprête comme une reine. Et tu as vu : elle est parfaite. Les vêtements de luxe ?
Ce sont ceux que je loue pour mes pensionnaires les plus pauvres quand elles doivent aller danser
avec un client. Les bijoux ? Ce sont les miens. Il suffit de les toucher pour se rendre compte que ce
sont des cailloux et du fer-blanc. Alors, arrête de faire chier : Vas-y, réveille-la, demande-lui pardon
et occupe-toi d’elle une bonne fois pour toutes. Personne ne mérite d’être plus heureux que vous.
J’ai fait un effort surhumain pour la croire, mais l’amour a été plus fort que la raison. Putains ! aije crié, tourmenté par le feu qui me consumait les entrailles. C’est tout ce que vous êtes : des putains
de merde ! Je ne veux plus rien savoir de toi, ni d’aucune de tes catins et d’elle encore moins. De la
porte je lui ai adressé un geste d’adieu définitif. Résignée, Rosa Carbarcas a dit avec un rictus de
tristesse :
— Que Dieu te garde. Mais elle est aus​sitôt redescendue sur terre. De toute façon je te passerai la
facture du bordel que tu as foutu dans la chambre.
5.
En lisant Les Ides de Mars, j’ai trouvé une phrase sinistre que l’auteur attribue à Jules César : Il est
impossible de ne pas finir par être tel que les autres vous voient. Je n’ai pu vérifier sa véritable
origine dans l’œuvre de César ni dans celles de ses biographes, de Suétone à Jérôme Carcopino,
mais elle valait la peine d’être retenue. Son fata​lisme, appliqué aux événements de ma vie dans les
mois qui ont suivi, m’a donné la détermination qui me manquait pour écrire ce Mémoire et l’ouvrir
sans pudeur sur mon amour pour Delgadina.
Je n’avais pas un instant de paix, c’est à peine si je touchais à la nourriture, et j’avais tant maigri
que je flottais dans mes pantalons. Les douleurs erratiques ne quittaient pas mes os, mon humeur
changeait sans raison, la nuit j’étais dans un état de voyance lucide qui ne me permettait ni de lire ni
d’écouter de la musique, et la jour​née une somnolence comateuse me faisait piquer du nez sans que je
parvienne à dormir.
Le soulagement est tombé du ciel. Dans l’autobus bondé de Loma Fresca, une personne assise à
côté de moi, que je n’avais pas vue monter, m’a murmuré à l’oreille : Tu baises encore ? C’était
Casilda Armenta, un vieil amour à trois francs six sous qui m’avait supporté comme client assidu
depuis qu’elle était une adolescente altière. Une fois à la retraite, à moitié malade et sans un centime,
elle avait épousé un hor​ticulteur chinois qui lui avait apporté son aide, donné son nom et peut-être un
peu d’amour. A soixante-treize ans elle n’avait pas pris un gramme, elle était toujours belle et
énergique et avait gardé intacte l’impu​dence du métier.
Elle m’a conduit chez elle, en haut d’une colline sur la route de la mer où des Chi​nois cultivent la
terre. Nous nous sommes assis dans des chaises longues sur la ter​rasse ombragée, entre les fougères,
les mas​sifs d’astromélias et les cages à oiseaux suspendues à l’auvent. A flanc de coteau, on
apercevait les jardiniers chinois coiffés de chapeaux coniques qui semaient sous le soleil brûlant, et
le bassin grisâtre de las Bocas de Ceniza avec les deux brise-lames de roche qui canalisent le fleuve
sur plu​sieurs kilomètres dans la mer. Tandis que nous bavardions, un transatlantique blanc est entré
dans l’estuaire et nous l’avons suivi des yeux, en silence, jusqu’au moment où nous avons entendu son
mugissement de taureau lugubre dans le port fluvial. Tu te rends compte ? a-t-elle dit dans un sou​pir.
C’est la première fois en plus de cinquante ans que je ne te reçois pas dans mon lit. Nous ne sommes
plus les mêmes, ai-je dit. Elle a poursuivi sans m’écouter : Cha​que fois qu’on dit quelque chose sur
toi à la radio, qu’on te couvre d’éloges parce que les gens t’aiment bien et t’appellent le maître de
l’amour, excuse-moi du peu, je me dis que personne n’a connu tes travers et tes bizarreries aussi bien
que moi. C’est vrai, personne n’aurait pu te supporter comme je l’ai fait.
J’ai craqué. Elle l’a senti, et en voyant mes yeux se mouiller de larmes elle a dû s’apercevoir tout
à coup que je n’étais plus celui que j’avais été. J’ai soutenu son regard avec un courage dont je ne me
serais jamais cru capable. C’est que je me fais vieux lui ai-je dit. Nous sommes vieux, a-t-elle sou​piré. L’ennui c’est qu’au-dedans on ne le sent pas, mais qu’au-dehors tout le monde le voit.
Il était impossible de ne pas lui ouvrir mon cœur, aussi lui ai-je raconté sans rien omettre
l’histoire qui me brûlait les entrail​les, depuis mon premier coup de téléphone à Rosa Cabarcas la
veille de mes quatre-vingt-dix ans, jusqu’à la nuit tragique où j’avais saccagé la chambre et n’y avais
plus remis les pieds. Elle m’a écouté déverser mon chagrin comme si elle le vivait, a médité un
moment et, à la fin, m’a dit dans un sourire : Fais comme bon te semble, mais ne perds pas cette
gamine. Il n’est pire malheur que de mourir seul.
Nous sommes allés à Puerto Colombia par le petit train miniature aussi lent qu’un cheval au pas.
Nous avons déjeuné face à la jetée de bois vermoulu par où le monde entier était entré dans le pays
avant qu’on ne drague les Bocas de Ceniza. Nous nous sommes assis sous une paillote, où de gran​des
matrones noires servaient du poisson frit accompagné de riz à la noix de coco et de rondelles de
bananes vertes. Nous avons somnolé dans la torpeur lourde de deux heures et poursuivi notre
conversation jus​qu’à ce que l’énorme soleil incandescent s’enfonce dans la mer. La réalité me sem​blait fantastique. Regarde où s’est échouée notre lune de miel, a-t-elle dit sur un ton moqueur. Puis,
reprenant son sérieux, elle a ajouté : Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je vois défiler les
milliers d’hommes qui sont passés dans mon lit et je donnerais mon âme pour être restée avec le pire
d’entre eux. Grâce à Dieu, j’ai rencontré mon Chinois à temps. C’est comme être mariée avec un petit
doigt, mais il est tout à moi.
Elle m’a regardé dans les yeux et a guetté ma réaction avant de poursuivre : Va sans attendre
chercher cette pauvre gosse même si ce que te dit ta jalousie est vrai, car personne, je dis bien
personne, ne peut te reprendre ce que tu as vécu. Mais sans romantisme de grand-père. Réveille-la,
baise-la jusque par les oreilles avec ce braquemart de cheval dont t’a gratifié le diable pour te
récompenser de ta lâcheté et de ta mesquinerie. Et du fond du cœur elle a conclu : Ne va pas mourir
avant de faire l’expérience de tirer un coup par amour.
Le lendemain, ma main tremblait quand j’ai composé le numéro de téléphone. Autant à cause de
la nervosité à l’idée de revoir Delgadina que de l’incertitude quant à la façon dont me répondrait
Rosa Cabarcas. Nous avions eu une querelle sérieuse à cause du prix abusif qu’elle avait fixé pour
les dégâts que j’avais causés dans sa cham​bre. J’avais dû vendre un des tableaux pré​férés de ma
mère, qui valait une véritable fortune, mais à l’heure de vérité je n’en avais pas tiré le dixième de ce
que j’espé​rais. J’ai arrondi la somme avec le reste de mes économies, et j’ai porté le tout à Rosa
Cabarcas à cette seule condition : C’est à prendre ou à laisser. Ce qui équivalait à une action
suicidaire, car en ne vendant qu’un seul de mes secrets elle aurait anéanti ma bonne réputation. Mais
elle n’a pas bron​ché et a gardé les tableaux qu’elle avait pris en gage le soir de la dispute. J’avais
tout perdu d’un seul coup de dés : Delgadina, Rosa Cabarcas et mes dernières économies. Cependant,
la sonnerie a retenti une fois, deux fois et, à la troisième, elle a décroché. Qui est-ce ? La voix m’a
manqué. J’ai raccroché. Je me suis jeté dans le hamac en essayant de me rasséréner à l’aide du
lyrisme ascétique de Satie, et j’ai tant tran​spiré que j’ai trempé la toile. Je n’ai pas eu le courage de
rappeler avant le lendemain.
— Très bien, ai-je dit d’une voix ferme. Aujourd’hui, oui.
Rosa Cabarcas, bien sûr, était au-delà de tout ça. Ah, mon pauvre vieux, a-t-elle sou​piré, le moral
à toute épreuve, tu disparais pendant deux mois et tu ne reviens que pour exiger des chimères. Elle
m’a raconté qu’elle n’avait pas revu Delgadina depuis plus d’un mois, mais que la petite semblait si
bien remise de la frayeur de mes ravages qu’elle n’en avait pas dit un mot, pas plus qu’elle n’avait
demandé de mes nouvelles, et qu’elle était très contente parce qu’elle avait un nouveau travail, plus
agréable et mieux payé que les boutons. Une boule de feu m’a embrasé les entrailles. Elle fait la
putain, ai-je dit. Rosa Cabarcas m’a répondu sans se troubler : Ne sois pas idiot, si c’était ça elle
serait ici. Où pour​rait-elle être mieux ? Sa logique à toute épreuve a exacerbé mes doutes. Et qui me
garantit qu’elle n’est pas là ? Si c’est comme ça, il vaut mieux que tu ne saches pas. Tu ne crois pas ?
Une fois de plus je l’ai détestée. Mais elle, ne reculant devant rien, a promis de se lancer sur les
traces de la petite. Sans trop d’illusions, parce que le téléphone de la voisine, chez qui elle appelait,
avait été coupé et elle ne connais​sait pas son adresse. Pas la peine de te sui​cider pour ça, bon Dieu,
dans une heure je t’appelle.
Ç’a été une heure qui a duré trois jours, mais elle a trouvé la petite disponible et en bonne santé.
Je suis revenu mort de honte, et pour faire pénitence je l’ai embrassée pouce par pouce de minuit
jusqu’au chant du coq. Un long pardon que je me suis juré de répéter à l’infini, et j’ai eu l’impression
de tout reprendre depuis le début. La chambre avait été démantelée, et la négli​gence avait eu raison
de tout ce que j’y avais apporté. Rosa Cabarcas l’avait laissée en l’état et m’a averti que toute
améliora​tion serait à ma charge à cause de ce que je lui devais. J’étais au bord du gouffre. L’argent
de mes retraites me suffisait de moins en moins. Le peu d’objets vendables qui restait dans la maison
n’avait aucune valeur marchande – sauf les bijoux sacrés de ma mère –, et rien n’était assez vieux
pour être ancien. En des temps meilleurs, le gouverneur m’avait tenté en offrant de m’acheter en bloc
les classiques grecs, latins et espagnols pour la bibliothèque dépar​tementale, mais je n’avais pas eu
le cœur de les lui vendre. A présent, avec les changements politiques et la détérioration du monde,
plus personne au gouvernement ne songeait aux arts et aux lettres. Fatigué de chercher une solution
honorable, j’ai fourré dans ma poche les bijoux que Delgadina m’avait rendus et je suis allé les met​tre au clou dans une ruelle sinistre qui donnait sur le marché. Avec des airs de vieux bonhomme
distrait, j’ai parcouru en long et en large ce coupe-gorge plein de cantines mal famées, de librairies
d’occa​sion et de monts-de-piété, mais la dignité de Florina de Dios s’est interposée : je n’ai pas osé.
Alors j’ai pris la décision de les vendre la tête haute chez le bijoutier le plus ancien et le plus réputé.
L’employé m’a posé quelques questions tandis qu’il examinait les bijoux à la loupe. Il avait
l’allure, le style et la gravité d’un médecin alarmé. Je lui ai expliqué que ces bijoux avaient
appartenu à ma mère. Il acquiesçait par un grognement à chacune de mes explications et, à la fin, a ôté
la loupe de son œil en disant : Je suis désolé, mais ce sont des tessons de bouteille.
Devant mon air sidéré, il m’a expliqué dans un élan de commisération : Mais l’or est bien de l’or
et le platine du platine. J’ai tâté mes poches pour vérifier que j’avais les factures sur moi et j’ai dit,
sans me fâcher : Ils ont été achetés dans cette noble maison il y a plus de cent ans.
Il n’a pas bronché. Il arrive qu’on hérite de bijoux dont les pierres les plus précieu​ses se sont
volatilisées avec le temps ; subti​lisées par quelque panier percé de la famille ou des joailliers
malhonnêtes, et le jour où on veut les vendre on découvre le pot aux roses. Mais donnez-moi une
minute, a-t-il ajouté en emportant les bijoux dans la pièce du fond. Il est revenu au bout d’un moment,
et sans aucune explication m’a fait signe de m’asseoir tout en reprenant son travail.
J’ai examiné la boutique. J’y étais venu à plusieurs reprises avec ma mère, et je me souvenais
d’une phrase qu’elle me répétait souvent : Surtout ne dis rien à ton père. Soudain, une idée m’a
traversé l’esprit et m’a donné le frisson : Rosa Cabarcas et Delgadina, d’un commun accord,
n’auraient-elles pas vendu les pierres authentiques et rendu des bouts de verre ?
J’étais torturé par le doute quand une secrétaire m’a invité à la suivre dans cette même pièce du
fond, où il y avait une grande étagère garnie d’énormes dossiers. Un Bédouin colossal s’est levé de
derrière le bureau et m’a serré la main en me tutoyant comme un vieil ami. On a passé le baccalauréat
ensemble m’a-t-il dit, en guise de salut. Je n’ai eu aucun mal à le reconnaître : c’était le meilleur
footballeur de l’école et le champion de nos premières virées dans les bordels. Un beau jour j’avais
cessé de le voir, et il me trouvait sans doute si décati qu’il me prenait pour un de ses camarades
d’enfance.
Sur la plaque de verre qui recouvrait le bureau, un des énormes registres était ouvert à la page où
avaient été archivées les opérations de ma mère. Un historique exhaustif, avec les dates et les détails
prou​vant qu’elle-même avait, dans cette même bijouterie, vendu et fait remplacer les pierres
précieuses ayant appartenu à deux générations de belles et dignes Cargamantos. Cela avait eu lieu au
temps où le père du propriétaire actuel tenait le magasin et où ce dernier et moi allions encore à
l’école. Mais il m’a rassuré : dans les grandes familles en difficulté, ces tractations étaient monnaie
courante pour faire face aux revers de fortune sans attenter à l’hon​neur. Devant la terrible réalité, j’ai
préféré conserver les fausses pierres en souvenir d’une Florina de Dios que je n’avais pas connue.
Début juillet, j’ai touché du doigt la dis​tance réelle qui me séparait de la mort. Mon cœur a perdu
son rythme, et j’ai com​mencé à voir et à sentir de toutes parts les prémices sans équivoque de la fin.
La plus nette s’est manifestée pendant le concert au théâtre de Bellas Artes. L’air condi​tionné était en
panne, et la fine fleur des arts et des lettres mijotait au bain-marie dans une salle comble, mais grâce
à la magie de la musique le climat était paradi​siaque. Pendant l'allegretto poco mosso de la fin, j’ai
été bouleversé par la révélation soudaine que j’étais en train d’écouter le dernier concert que
m’offrait le destin avant de mourir. Je n’ai éprouvé ni douleur ni peur mais l’émotion foudroyante
d’avoir eu la chance d’être arrivé jusque-là pour le vivre.
Lorsque enfin, trempé de sueur, je me suis frayé un chemin entre les photogra​phes et les gens qui
se donnaient l’acco​lade, je me suis trouvé nez à nez avec Ximena Ortiz, déesse de cent ans dans son
fauteuil roulant. Sa seule présence s’impo​sait à moi comme un péché mortel. Elle portait une tunique
de soie ivoire aussi res​plendissante que sa peau, trois rangs de perles fines, ses cheveux couleur de
nacre étaient coupés à la garçonne avec une pointe en aile de mouette sur la joue, et l’éclat de ses
grands yeux dorés était rehaussé par l’ombre naturelle des cernes. Tout en elle contredisait la rumeur
selon laquelle l’érosion implacable de la mémoire était en train de lui vider la cervelle. Pétrifié et ne
sachant quoi dire devant elle, j’ai retenu la vapeur brûlante qui me montait aux joues et l’ai saluée en
silence par une révérence versaillaise. Elle a souri telle une reine et m’a pris la main. Alors, j’ai
compris que c’était là aussi un cadeau du destin – et je l’ai accepté –, pour arracher de mon cœur une
épine qui me faisait mal depuis tou​jours. Je rêve de ce moment depuis des années, ai-je dit. Elle n’a
pas semblé com​prendre : Sans blague ! Mais qui es-tu ? Je n’ai jamais su si elle avait tout oublié ou
si c’était là l’ultime vengeance de sa vie.
La certitude d’être mortel m’était tom​bée dessus peu avant d’atteindre la cin​quantaine, un soir
comme celui-ci, pendant le carnaval, alors que je dansais un tango bestial avec une femme
phénoménale dont je n’ai jamais vu le visage, qui devait peser vingt kilos de plus que moi et me
dépasser de dix centimètres, et se laissait pourtant conduire comme une plume dans le vent. Nous
dansions si collés l’un à l’autre que je sentais son sang battre dans ses veines, et j’étais comme
engourdi de plaisir par son souffle haletant, sa sueur ammoniaquée, ses nichons astronomiques quand,
pour la première fois, le spectre de la mort m’a ébranlé et m’a presque renversé à terre. Un oracle
impitoyable m’a soufflé à l’oreille : Quoi que tu fasses, cette année ou dans cent ans tu seras mort.
Effrayée, elle s’est écartée de moi : Qu’avez-vous ? Rien, ai-je dit, essayant de retenir mon cœur : Je
trem​ble pour vous.
Dès lors, je n’ai plus compté en années mais en décennies. Celle de la cinquantaine a été
décisive, parce que j’avais pris cons​cience que presque tout le monde était plus jeune que moi. Celle
de la soixantaine la plus intense, car j’avais cru ne plus pouvoir me permettre de faire des erreurs.
Celle de soixante-dix à quatre-vingts a été terrible, car elle aurait pu être la dernière. Cepen​dant,
quand je me suis réveillé en vie le matin de mes quatre-vingt-dix ans dans le lit heureux de
Delgadina, il m’est apparu que la vie ne s’écoulait pas comme le fleuve tumultueux d’Héraclite mais
qu’elle m’of​frait l’occasion unique de me retourner sur le gril et de continuer à rôtir de l’autre côté
pendant encore quatre-vingt-dix années.
J’ai commencé à avoir la larme facile. Le moindre sentiment voisin de la tendresse me nouait la
gorge et, comme je ne parve​nais pas toujours à le maîtriser, j’ai pensé renoncer au plaisir solitaire de
veiller sur le sommeil de Delgadina, non pas à cause de ma mort probable mais de la douleur de
l’imaginer sans moi pour le restant de sa vie. Par une de ces journées nébuleuses, la distraction a
conduit mes pas rue des Notaires, et j’ai été surpris de ne trouver que les décombres du vieil hôtel de
passe où, peu avant mes douze ans, j’avais été initié de force aux arts de l’amour. L’hôtel avait été
une demeure de vieux loups de mer, une des plus belles qu’on pouvait trouver en ville, avec des
colonnes recou​vertes d’albâtre ornées de moulures dorées et une cour intérieure couverte par une
verrière de sept couleurs qui irradiait une lumière de jardin d’hiver. Le rez-de-chaus​sée, avec son
portail gothique donnant sur la rue, avait abrité pendant plus d’un siècle les études notariales de la
colonie où, tout au long d’une vie nourrie de rêves fantasti​ques, mon père avait travaillé et prospéré
avant de se ruiner. Les familles historiques avaient peu à peu abandonné les étages, remplacées par
une légion de tapineuses en disgrâce qui montaient et descendaient du soir au matin avec des clients
levés pour un peso et demi dans les cantines du port fluvial tout proche.
A douze ans, encore en culottes courtes et en chaussures montantes d’écolier, je n’avais pu
résister à la tentation d’aller faire un tour dans les étages pendant que mon père participait à l’une de
ses interminables réunions, et j’avais assisté à un spectacle céleste. Les femmes qui bradaient leur
corps jusqu’au petit jour circulaient dans la maison dès onze heures du matin, alors que sous la
verrière la chaleur était déjà insupportable, et vaquaient aux travaux ménagers dans le plus simple
appareil, en commentant à grands cris leurs aventures de la nuit. J’en suis resté terrorisé. J’étais sur
le point de m’échapper par où j’étais entré, quand l’une de ces Eves aux chairs rebondies fleurant le
savon de montagne m’a ceinturé par-derrière et m’a porté jus​que dans sa cellule de carton sans même
que je puisse la voir, au milieu des cris et des applaudissements des autres pension​naires. Elle m’a
jeté sur un grand lit à qua​tre places, m’a ôté mes culottes en un tournemain magistral et a entrepris de
me chevaucher, mais la terreur glacée qui inon​dait mon corps m’a empêché de l’honorer comme un
homme. Cette nuit-là, dans mon lit, je n’ai pu dormir qu’une heure à cause de la honte de cet assaut et
de l’envie de la revoir. Si bien que le lendemain matin, tan​dis que les fêtards dormaient, je suis
monté en tremblant jusqu’à son cagibi et je l’ai réveillée en pleurant à chaudes larmes, en proie à un
amour fou qui a duré jusqu’au jour où la bourrasque de la vie l’a emporté sans miséricorde. Elle
s’appelait Castorina, et elle était la reine de la maison.
Les chambres de l’hôtel coûtaient un peso par passe, et nous étions très peu à savoir qu’on
pouvait y rester vingt-quatre heures pour le même prix. Castorina m’a introduit dans son univers de
débauche, où on invitait les clients pauvres à des petits déjeuners somptueux, où on leur prêtait du
savon, soignait leurs rages de dents et, en cas d’urgence, leur faisait la charité d’un peu d’amour.
Mais pendant les après-midi de ma vieillesse ultime personne ne se souvenait plus de
l’immortelle Castorina, morte Dieu seul savait quand, qui avait grimpé les mar​ches misérables de la
jetée du fleuve jus​qu’au trône sacré de grande maquerelle, un bandeau de pirate sur son œil perdu
lors d’une bagarre dans une cantine. Son der​nier gigolo régulier, un Noir chanceux de Camagüey
qu’on appelait Jonás le Galé​rien, avait été l’un des grands trompettistes de La Havane, jusqu’au jour
il avait perdu son râtelier complet dans une catastrophe ferroviaire.
A la fin de cette promenade amère, j’ai eu le cœur comme transpercé d’une dou​leur qu’au bout de
trois jours aucun remède de la maison n’avait pu soulager. Le docteur que j’ai consulté d’urgence,
membre d’une lignée d’éminents méde​cins, était le petit-fils de celui qui m’avait examiné quand
j’avais quarante-deux ans, et j’ai eu peur en le prenant pour celui-ci, car il était aussi vieux que son
grand-père à soixante-dix ans, à cause d’une calvitie précoce, de ses lunettes de myope incura​ble et
de son air de tristesse inconsolable. Il m’a examiné des pieds à la tête avec la concentration d’un
orfèvre, ausculté la poi​trine et le dos, pris la tension, vérifié les réflexes, regardé le fond de l’œil et
la cou​leur de la conjonctive. Pendant les pauses, tandis que je changeais de position sur la table
d’examen, il me posait des questions si vagues et si rapides que j’avais à peine le temps de peser
mes réponses. Au bout d’une heure, il m’a regardé avec un grand sourire. Bon, je crois que je ne peux
rien pour vous. Que voulez-vous dire ? Que vous vous portez aussi bien que possible pour votre âge.
C’est curieux, ai-je dit, votre grand-père m’a dit la même chose quand j’avais quarante-deux ans,
comme si le temps ne passait pas. Vous trouverez toujours quelqu’un pour vous dire cela, parce que
vous aurez toujours un âge. Moi, comme pour le pousser à prononcer un verdict fatal, j’ai répondu :
quand on n’a plus d’âge c’est qu’on est mort. C’est exact, mais ce n’est pas facile d’y arriver quand
on est en aussi bon état que vous. Je suis désolé de ne pas pouvoir vous rendre ser​vice.
C’étaient de nobles souvenirs, mais à la veille du 29 août, en montant les escaliers de chez moi,
j’ai senti que j’avais des jambes de plomb et que le poids énorme du siècle m’attendait, impassible.
Alors, j’ai revu une fois encore Florina de Dios, ma mère, dans mon lit qui avait été le sien jusqu’à
sa mort, me bénissant comme elle l’avait fait deux heures avant de mourir. Bouleversé, j’ai interprété
cette vision comme l’annonce de la fin et j’ai appelé Rosa Cabarcas pour qu’elle fasse venir ma
petite le soir même, prévoyant que mon rêve de survivre jusqu’au dernier souffle de mes quatrevingt-dix ans ne s’accomplirait pas. Je l’ai rappelée à huit heures et elle m’a répété que c’était
impossible. Il le faut à tout prix, ai-je crié, terrorisé. Elle a rac​croché sans un mot mais un quart
d’heure plus tard elle rappelait : Bon, elle est là.
Je suis arrivé à dix heures vingt et j’ai remis mes dernières volontés à Rosa Cabar​cas, avec les
dispositions que j’avais prises pour la petite après ma fin atroce. Elle a cru que l’homme poignardé
m’avait im​pressionné et m’a dit d’un air moqueur : Si tu as l’intention de mourir, ne le fais pas ici,
imagine un peu. Mais j’ai répliqué : Tu diras que j’ai été renversé par le train de Puerto Colombia, ce
pauvre petit tas de ferraille incapable de tuer qui que ce soit.
Ce soir-là, préparé à tout, je me suis cou​ché sur le dos pour attendre le spasme final à la première
seconde de mes quatre-vingt-onze ans. J’ai entendu des cloches dans le lointain, senti l’âme parfumée
de Delgadina endormie sur le côté, écouté un cri au loin, les sanglots de quelqu’un peut-être mort un
siècle auparavant dans la chambre. Alors j’ai éteint la lumière dans un dernier soupir, j’ai entrelacé
mes doigts aux siens pour l’emmener avec moi, et j’ai compté les douze coups de minuit en même
temps que mes douze dernières larmes, jusqu’à ce que les coqs se mettent à chanter, les cloches à
sonner à toute volée et les pétards à exploser pour me féliciter d’avoir survécu sain et sauf à ma
quatre-vingt-dixième année.
Mes premiers mots ont été pour Rosa Cabarcas : Je t’achète la maison, la bouti​que et le jardin.
Faisons plutôt un arrange​ment entre vieux m’a-t-elle dit : celui qui mourra le premier laissera à
l’autre tout ce qu’il possède, et on signe devant notaire. Non, parce que quand je mourrai, je veux tout
laisser à la petite. C’est pareil, a dit Rosa Cabarcas, je me charge de la petite et après je lui laisse
tout, ce qui est à moi et ce qui est à toi ; je n’ai qu’elle au monde. Entre-temps, on refait la chambre
avec tout le confort, l’air conditionné, tes livres et ta musique.
— Tu crois qu’elle sera d’accord ?
— Ah, mon pauvre ami, en plus d’être vieux tu es con, a dit Rosa Cabarcas en éclatant de rire.
Cette pauvre gosse est din​gue de toi.
Je suis sorti dans la rue, et pour la pre​mière fois je me suis vu à l’horizon lointain de mon
premier siècle. Ma maison, silen​cieuse et en ordre à six heures et quart, resplendissait des couleurs
d’une aurore bienheureuse. Damiana chantait à tue-tête dans la cuisine, le chat ressuscité est venu se
frotter contre mes jambes et m’a suivi jusqu’à ma table de travail. J’étais en train de ranger mes vieux
papiers, l’encrier, la plume d’oie, quand le soleil a jailli entre les amandiers du parc et que le bateau
fluvial de la poste, en retard d’une semaine à cause de la sécheresse, est entré en mugis​sant dans le
chenal du port. C’était enfin la vraie vie, mon cœur était sauf et j’étais condamné à mourir d’amour
au terme d’une agonie de plaisir un jour quelconque après ma centième année.
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