Belleau, Jacques (13,1)

Belleau, Jacques (13,1)
Une approche pédagogique alternative au collégial :
la pédagogie Freinet
On observe depuis plusieurs années qu’un certain nombre
de courants pédagogiques interpellent le milieu collégial. C’est
ainsi que, tour à tour, le Mastery Learning, l’enseignement stratégique et, plus récemment, l’approche coopérative ont attiré
l’attention. À cela s’ajoutent nos préoccupations sur l’enseignement des attitudes, le soutien à la réussite scolaire et l’approche interculturelle. Cette quête à laquelle nous assistons
est symptomatique d’une insatisfaction quant à nos pratiques
pédagogiques. Ce qui est fascinant, c’est que ces courants pédagogiques ont en commun de faire une place plus grande à
l’élève. Or, au-delà de la curiosité et de quelques activités de
formation, il y a eu bien peu de retombées dans les pratiques
pédagogiques. L’explication réside en partie dans la difficulté
de remettre en question des façons de faire bien enracinées. La
révision des programmes, compte tenu des exigences qu’elle
impose, fournit une occasion de procéder à ces changements.
Il est aussi intéressant de remarquer que ce sont là des courants nord-américains qui ont leur pendant en Europe. Ce texte
veut présenter la pédagogie2 Freinet qui, au même titre que les
autres courants nommés ci-haut , est susceptible de nous amener à procéder à certains changements dans nos salles de classe.
La rencontre
Célestin Freinet est entré dans ma vie au hasard d’un petit
feuillet publicitaire d’une école primaire publique3 qui vit cette
approche pédagogique depuis maintenant dix-sept ans. Au fil
des ans, par le biais de mon implication à l’école, j’ai approfondi ma connaissance de cette dynamique pédagogique dont
le point d’aboutissement est la mise en œuvre au secondaire
de la pédagogie Freinet. Il s’agit là d’une première au Québec,
et sans doute l’une des premières applications connues à cet
1. L’auteur est aussi président du Conseil d’établissement de l’école
optionnelle Yves-Prévost et coordonnateur des activités du Comité de l’option Freinet au secondaire.
2. Il est ici question d’une pédagogie parce que Freinet nous propose un système de valeurs duquel découle un système structuré
et des outillages qui accompagnent l’élève.
3. L’école optionnelle Yves-Prévost appartient à la Commission scolaire des Premières Seigneuries. Elle est sise à Beauport et accueille plus de trois cents élèves répartis dans les différents niveaux.
Jacques Belleau1
Conseiller pédagogique
Cégep de Lévis-Lauzon
ordre d’enseignement. Dans le cours des travaux qui ont mené
à la conception du projet au secondaire, il m’est arrivé de lancer à la blague aux membres de l’équipe que je coordonnais,
qu’un jour nous aurions notre cégep Freinet. Cette boutade,
j’ai fini par la prendre au sérieux et, au fil des réflexions que
j’ai réalisées, il m’est apparu évident qu’il y avait là une piste
de travail intéressante, très intéressante même. Ce texte est
une synthèse de ma réflexion.
Des éléments de compréhension
de la pédagogie Freinet
L’œuvre d’un homme est souvent indissociable de son vécu.
C’est le cas de Célestin Freinet. Né en France, en 1896, dans
un milieu rural, il dut partager sa vie d’enfant entre le travail
aux champs et l’école, une école aux méthodes abstraites, éloignées de la vie concrète. Pour lui, l’école était une parenthèse
insignifiante dans sa journée. Gazé au cours de la Première
Guerre mondiale, il souffre d’un handicap qui affecte sa voix.
Il est alors dans l’obligation d’adapter son métier d’instituteur
à cette limitation.
Influencé par la pensée sociale de Marx, Engels et Lénine, il
imagine une école plus proche des réalités de son temps. Pour
lui, l’enseignement doit sans cesse s’adapter à son milieu. L’école
de son époque a trop tendance à négliger les apports technologiques pour favoriser l’approche magistrale, la récitation, la
mémorisation et le manuel. C’est une école centrée sur les
programmes et les matières à enseigner par un maître toutpuissant4. L’élève n’a qu’à se soumettre. Freinet propose une
école intégrée au quotidien pour que les apprentissages aient
un sens. Il s’appuie sur l’élan créateur de l’élève, son désir de
découvrir, d’apprendre, de communiquer, de s’exprimer. Il
4. L’école d’aujourd’hui n’est pas tellement différente. C’est sans
doute la seule institution, avec les jeux questionnaires télévisés,
où ce sont les détenteurs du savoir qui posent les questions.
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introduit en classe les techniques modernes, l’imprimerie par
exemple, afin de favoriser l’adaptation au milieu. Il redéfinit
la place du maître qui se trouve physiquement au milieu de
son groupe comme un aidant, un guide. La classe devient une
société 5 qui s’organise.
Les nouveaux rapports qui s’établissent dans la dynamique
triangulaire caractérisant la relation pédagogique s’appuient
sur la responsabilisation de l’élève en regard de ses apprentissages et du groupe, sur l’autonomie dans la gestion de ses activités d’apprentissage et de son temps, sur une approche naturelle (le tâtonnement expérimental) et personnalisée de l’apprentissage, sur l’ouverture à la vie qui donne du sens aux
apprentissages. L’erreur, dans un tel contexte, devient non pas
une pathologie mais plutôt un moyen de progresser. L’erreur
est normale ; c’est lorsqu’on pénalise l’erreur qu’on introduit
un biais dans l’apprentissage, l’insécurité 6.
La pensée pédagogique de Freinet fait une place importante
à la manière d’apprendre. Le tâtonnement expérimental7 est
ce qui se rapproche le plus de l’apprentissage naturel. Avant
l’invention de l’école, on apprenait par observation, par répétition8 ; l’enfant apprend ainsi. Dès l’entrée dans le monde
scolaire, on met de côté cette forme d’apprentissage. Freinet
5. On notera que Freinet parle de « société » plutôt que de « communauté ». Une société réunit des personnes qui doivent travailler
ensemble, se respecter. Contrairement à la communauté à laquelle
on choisit d’adhérer, ce qui facilite la création de liens affectifs
entre les membres. Une classe réunit des personnes sur une base
plus ou moins arbitraire et, ce, pour un temps prédéterminé : c’est
pourquoi il est ici question d’une société.
6. Apprendre implique un engagement personnel qui ne saurait
tolérer cette insécurité limitant la prise de risques. On apprend
généralement ce qu’on ignore et cela implique l’erreur, le tâtonnement. Or, l’évaluation est devenue un mode de gestion de la
classe, une façon de motiver au lieu d’être d’abord un accompagnement, puis un mode de certification.
7. J’ai souvent observé que lorsqu’une personne fait l’acquisition
d’un bien de consommation, il est rare qu’elle prenne le temps de
lire le manuel d’instructions. Elle le branchera, mettra le contact
puis, s’il y a un problème, elle consultera le manuel. C’est là un
exemple du tâtonnement expérimental. L’école a trop tendance à
nous faire lire le manuel d’instructions, à nous apprendre à appuyer sur un bouton, à lire un cadran sans que ces actions soient
signifiantes. Quand vient le temps de réaliser l’action, l’intérêt
n’y est plus.
8. Lorsque l’élève apprend progressivement et intuitivement à partir du savoir d’un autre élève, il réalise un apprentissage vicariant.
Ainsi, par exemple, lorsqu’on propose la copie d’un autre élève
en modèle, on met en place les éléments de ce processus. Mais,
lorsque c’est l’élève qui recherche lui-même des indices lui
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maintient et adapte cette façon de faire. Il estime que l’élève
apprend à travers la recherche de réponses à ses questions et la
solution de problèmes à résoudre. Dans un tel contexte, les
connaissances et les savoirs sont des réponses à des préoccupations de la personne, une source de motivation intrinsèque
puissante. Les connaissances deviennent des outils qu’on apprend à identifier et à utiliser lorsque requis. Le maître conserve la responsabilité des programmes, mais il lui appartient
de les introduire aux moments opportuns. Les savoirs ne sauraient être segmentés artificiellement. Ils s’interpénètrent et
favorisent une réelle intégration qui permet de répondre aux
questions toujours plus complexes que l’élève se pose.
Le développement d’un citoyen autonome et libre est la finalité de la pédagogie Freinet. La liberté se manifeste par la
capacité de résoudre les problèmes qui se posent, de même
que dans la capacité de communiquer. L’autonomie est plutôt
un mode de vie qu’un but (qui peut se targuer d’être autonome ?). Le développement de l’autonomie passe par l’acquisition graduelle du sens des responsabilités. Les responsabilités dévolues à l’élève s’accroissent en fonction des manifestations de sa capacité à les assumer.
La liberté se manifeste
par la capacité de résoudre
les problèmes qui se posent,
de même que dans la capacité
de communiquer.
permettant de dénouer une situation et de progresser, on l’accuse
de plagiat. Pourtant, c’est la même situation, la différence étant
que, dans un cas, le maître l’autorise et pas dans l’autre. On oublie
cependant que l’élève est dans un processus d’apprentissage, et
que la forme la plus naturelle de l’apprentissage est justement
cette observation. Ce qui fausse la réalité ici, c’est cette omniprésence de l’évaluation qui intervient avant même que l’apprentissage ne soit complété. À ce sujet, voir les travaux de Maurice
Reuchlin.
La pensée pédagogique de Freinet s’incarne dans des outillages variés.
Les techniques utilisées de nos jours sont les suivantes :
E X P R E S S I O N
Dessin libre
Débat
Texte libre
L I B R E
Création technique
Création audiovisuelle
Création mathématique
Informatique
Création musicale
Expression corporelle
Expression théâtrale
T E C H N I Q U E S
Correspondance interscolaire
Journal scolaire
T E C H N I Q U E S
La boîte à questions
Visite de la classe
Enquête personnelle
D E
C O M M U N I C A T I O N
Composition et impression
Techniques de radio
P O U R
Exposé d’élèves
Voyage échange
L’ A N A L Y S E
D U
Culture et élevage à l’école
Expérimentation scientifique
M I L I E U
Étude critique des journaux
Étude des phénomènes économiques
T E C H N I Q U E S P O U R L’ I N D I V I D U A L I S A T I O N D U T R A V A I L
Outil autocorrectif
Documentation
T E C H N I Q U E S P O U R L’ O R G A N I S AT I O N E T L A V I E C O O P É R AT I V E 9
Organisation de différents coins de travail
Planification du travail
Quelques années avant son décès, survenu en 1966, Freinet
formule des principes qui résument sa pensée et constituent
une sorte de Code pédagogique. Ces invariants pédagogiques10
sont les suivants.
La nature de l’enfant
1. L’enfant est de la même nature que nous.
9. L’école optionnelle Yves-Prévost a introduit la classe multi-niveau
comme l’un des outils de la vie coopérative. Fruit de la nécessité à
l’origine, ce mode d’organisation est devenu l’un des éléments
importants de la mise en œuvre de l’approche Freinet. On notera
que les nouveaux programmes du primaire, qui seront implantés
graduellement à compter de l’an 2 000, structurent l’acquisition
des savoirs sur des cycles de deux ans : acquisition et approfondissement. Le multi-niveau favorise ce mode d’apprentissage.
10. On trouvera un commentaire de chacun de ces invariants dans
l’ouvrage de Freinet : Pour l’école du Peuple. Guide pratique pour
l’organisation matérielle, technique et pédagogique de l’école populaire, Paris, Maspero, Petite collection « Maspero », no 51, 1969,
p. 137 et suivantes.
Plan de travail individuel
Évaluation, brevets
Structure de la vie coopérative
2. Être plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus
des autres.
3. Le comportement scolaire d’un enfant est fonction de
son état physiologique, organique et constitutionnel.
Les réactions de l’enfant
4. Nul – l’enfant pas plus que l’adulte – n’aime être commandé d’autorité.
5. Nul n’aime s’aligner, parce que s’aligner, c’est obéir passivement à un ordre extérieur.
6. Nul n’aime se voir contraint à faire un certain travail,
même si ce travail ne lui déplaît pas particulièrement.
C’est la contrainte qui est paralysante.
7. Chacun aime choisir son travail, même si ce choix n’est
pas avantageux.
8. Nul n’aime tourner à vide, agir en robot, c’est-à-dire faire
des actes, se plier à des pensées qui sont inscrites dans
des mécaniques auxquelles il ne participe pas.
9. Il nous faut motiver le travail.
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Le travail qui illumine
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10. Plus [au sens de « pas »] de scolastique . Tout individu veut réussir. L’échec est inhibiteur, destructeur de
l’allant et de l’enthousiasme. Ce n’est pas le jeu qui est
naturel à l’enfant, mais le travail.
Les techniques éducatives
11. La voie normale de l’acquisition n’est nullement l’observation, l’explication et la démonstration, processus
essentiels de l’école, mais le tâtonnement expérimental, démarche naturelle et universelle.
12. La mémoire, dont l’école fait tant de cas, n’est valable et
précieuse que lorsqu’elle est intégrée au tâtonnement expérimental, lorsqu’elle est vraiment au service de la vie.
13. Les acquisitions ne se font pas, comme l’on croit parfois, par l’étude des règles et des lois, mais par l’expérience. Étudier d’abord ces règles et ces lois, en français, en arts, en mathématiques, en sciences, c’est placer la charrue devant les bœufs.
14. L’intelligence n’est pas, comme l’enseigne la scolastique, une faculté spécifique fonctionnant comme en circuit fermé, indépendamment des autres éléments vitaux de l’individu.
15. L’école ne cultive qu’une forme abstraite d’intelligence
qui agit, hors de la réalité vivante, par le truchement
de mots et d’idées fixées par la mémoire.
16. L’enfant n’aime pas écouter une leçon ex cathedra.
17. L’enfant ne se fatigue pas à faire un travail qui est dans la
ligne de sa vie, qui lui est pour ainsi dire fonctionnel.
18. Personne, ni l’enfant ni l’adulte, n’aime le contrôle et la
sanction qui sont toujours considérés comme une atteinte
à sa dignité, surtout lorsqu’ils s’exercent en public.
19. Les notes et les classements sont toujours une erreur.
20. Parlez le moins possible.
21. L’enfant n’aime pas le travail de troupeau auquel l’individu doit se plier. Il aime le travail individuel ou le travail d’équipe au sein d’une communauté coopérative.
22. L’ordre et la discipline sont nécessaires en classe.
23. Les punitions sont toujours une erreur. Elles sont humiliantes pour tous et n’aboutissent jamais au but recherché. Elles sont tout au plus un pis-aller.
24. La vie nouvelle de l’école suppose la coopération scolaire, c’est-à-dire la gestion par les usagers, l’éducateur
compris, de la vie et du travail scolaires.
25. La surcharge des classes est toujours une erreur pédagogique.
11. On ne réfère pas ici à l’aspect philosophique du concept mais
plutôt à une conception dogmatique de l’école.
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26. La conception actuelle des grands ensembles scolaires
aboutit à l’anonymat des maîtres et des élèves ; elle est,
de ce fait, toujours une erreur et une entrave.
27. On prépare la démocratie de demain par la démocratie
de l’école. Un régime autoritaire à l’école ne saurait
être formateur de citoyens démocrates.
28. On ne peut éduquer que dans la dignité. Respecter les
enfants, ceux-ci devant respecter leurs maîtres, est une
des premières conditions de la rénovation de l’école.
29. L’opposition de la réaction pédagogique, élément de la
réaction sociale et politique, est aussi un invariant avec
lequel nous aurons, hélas ! à compter sans que nous
puissions nous-mêmes l’éviter ou le corriger.
30. Enfin, un invariant qui justifie tous nos tâtonnements
et authentifie notre action : c’est l’optimiste espoir en
la vie.
Ce qui précède tente de donner une vue d’ensemble des
fondements, des éléments constitutifs de même que des éléments de la pensée pédagogique de Célestin Freinet. Tout cela
mériterait plus d’explication que ne le permettent l’espace et
le propos de ce texte. Toutefois, ces éléments devaient être
énoncés afin de bien circonscrire le périmètre de la réflexion
autour de la pédagogie Freinet au collégial.
Freinet au collégial ?
Freinet au collégial, pourquoi pas ? Qu’y a-t-il là qu’on ne
puisse mettre en œuvre ? Il faudra adapter, revoir le sens, mais
sans perdre de vue l’esprit. Mais avant d’aller plus loin, il paraît nécessaire de préciser pourquoi il faudrait prendre un tel
virage pédagogique.
À titre de conseiller pédagogique dans un établissement collégial de taille moyenne, je suis interpellé afin de soutenir des
enseignantes et des enseignants qui veulent rejoindre leurs élèves et qui n’y arrivent pas toujours. L’obsession des programmes fait en sorte qu’on néglige de hiérarchiser, dans le cadre
des cours, les apprentissages comme si ces derniers avaient tous
la même importance. Dans le cadre des travaux d’évaluation
de programme, j’observe des situations qui rendent difficiles,
voire impossibles l’acquisition des compétences et l’intégration des apprentissages. Je constate aussi que les programmes
sont, plus souvent qu’autrement, une somme de cours peu ou
pas liés ; que les composantes des formations générale et spécifique sont deux solitudes qui s’ignorent. Je note également
que notre conception des programmes fait en sorte de vider
de son sens le concept d’approche programme. Cela étant dit,
que faire ? Ma quête de solution a d’abord été instrumentale.
Puis, il m’a fallu me rendre compte que cela n’était pas suffisant. C’est donc une approche systémique, plus englobante,
qu’il me fallait trouver. De là à voir la pédagogie Freinet comme
porteuse d’avenir, il n’y a qu’un pas.
◆
Les éléments d’un cadre pédagogique Freinet au collégial
Des apprentissages significatifs
Une formation intégrée au quotidien pour que les apprentissages aient un sens, c’est là un principe pédagogique fondamental. À un premier niveau, cela signifie qu’on devrait illustrer les concepts à l’aide du quotidien, c’est-à-dire des exemples concrets chargés de sens. Ce faisant, on donne aux élèves
des pistes de transfert, des éléments qui les raccrochent à un
projet personnel. À un second niveau il importe, pour rejoindre les élèves, de donner aux apprentissages une signification
réelle en les raccrochant aux préoccupations qui leur sont propres. Il faut donc mettre de côté les exemples théoriques, invariants, parfaits. Ces derniers sont trop souvent déconnectés
du quotidien qui, lui, doit tenir compte de facteurs venant
rendre plus complexe une situation ou une équation simple.
Personne n’est dupe de ces exemples parfaits et cela contribue
à la désaffection des apprenants qui ont l’impression de perdre leur temps. Cela ne signifie pas que de tels exemples n’aient
pas leur place ; comme en toute chose, c’est l’abus qui rend
indigeste ce type d’illustrations.
Une approche trop désincarnée, déstructurée, fragmentée
ne favorise pas l’intégration parce qu’elle s’éloigne du quotidien, ne lui ressemble pas et, dès lors, ne paraît pas pertinente
aux yeux de ceux qui y participent. L’une des conditions d’un
apprentissage réussi est l’attraction. Lorsqu’on attire l’attention, qu’on déstabilise, qu’on captive l’élève, on met en place
le terreau dans lequel les apprentissages prendront racine.
Les besoins fondamentaux
Tout élève a le désir de découvrir, d’apprendre, de communiquer et de s’exprimer. Il appartient au professeur de favoriser et de laisser place à l’expression de ces besoins fondamentaux. Il est facile, voire flatteur, d’étaler sa science. Cela évite
d’avoir à concocter des situations d’apprentissage qui fassent
en sorte que l’élève devienne actif, acteur et non plus spectateur du processus d’apprentissage. Ce renversement de situation est nécessaire et, dans le contexte de l’approche par compétences, déterminant pour la réussite des élèves.
Découvrir pour apprendre, c’est s’appuyer sur le questionnement des élèves, c’est favoriser le tâtonnement expérimental.
Communiquer et s’exprimer, c’est apprendre à poser des questions, c’est échanger de l’information, c’est transmettre des résultats. En fait, il est ici question de l’apprentissage d’une démarche scientifique qui s’appuie sur l’expérience personnelle.
scolaire et du marché du travail. Mais, il n’en demeure pas
moins que la formation offerte au collégial doit permettre aux
élèves de se familiariser avec des outils qui seront ceux qu’ils
auront à utiliser. Les ordinateurs, les machines-outils et autres
instruments de communication et de production sont présents dans nos laboratoires. C’est là l’une des réussites du collégial dont nous pouvons être fiers. Toutefois, c’est l’utilisation de ces instruments qu’on doit questionner. Au-delà de
l’apprentissage de base propre à une utilisation sécuritaire et
correcte, on a trop tendance à faire de nos sessions de laboratoire une extension des leçons théoriques. Or, tout comme
dans ces dernières, nous avons là des occasions exceptionnelles d’apprentissage dont on ne tire pas toujours profit. Ainsi,
on aurait avantage à proposer aux élèves des apprentissages
significatifs et signifiants. On pourrait aussi s’interroger sur la
séquence d’apprentissage qui fait en sorte que les activités de
laboratoire suivent, généralement, les sessions théoriques. Le
contraire ne serait-il pas plus intéressant pour l’élève qui pourrait ainsi mieux comprendre ?
La place du professeur
Le maître se trouve physiquement au milieu de son groupe
comme un aidant, un guide. La signification du geste est claire,
le maître s’intègre au groupe, est disponible pour répondre
aux questions, aux échanges. Le professeur se met à la portée
de ses élèves, mais il ne s’abaisse pas, il ne nivelle pas par le
bas. Il maintient ses exigences. Au-delà des avantages de cette
dynamique, il y a lieu de souligner que cela devient une nécessité qui découle de la révolution des savoirs qu’Internet nous
impose. En effet, l’accès aux savoirs ne se limite plus aux rayons
des bibliothèques, elle devient plus tentaculaire, plus dynamique, en construction constante. Cette révolution du savoir
modifie le rôle du professeur qui n’est plus et, surtout, ne peut
plus être « la » source du savoir. Il doit avoir l’humilité d’avouer
ses limites, de s’inscrire lui aussi dans un processus d’apprentissage permanent. Ce faisant, il se rapproche des élèves (découvrir, apprendre, communiquer, s’exprimer) et il illustre
formellement une exigence incontournable du marché de l’emploi qui implique une mise à jour constante des connaissances
des divers ordres.
La classe devient une société qui s’organise pour atteindre
ses buts. Le professeur n’est plus le maître omniscient. Il appartient au groupe et, à l’instar des autres membres de celuici, il a des obligations à respecter, des objectifs à atteindre.
L’élève devient membre d’une société qui a ses règles et ses
obligations qui sont comprises et partagées par tous.
La faisabilité
Les techniques modernes
L’introduction en classe des techniques modernes afin de favoriser l’adaptation au milieu est devenue une réalité incontournable.
On peut être hostile à une trop grande proximité du milieu
Individualiser des apprentissages quand on a à rencontrer plus
de cent élèves à chaque session, respecter le rythme de chacun,
offrir des activités d’apprentissage significatives, modifier le rôle
du professeur, cela peut paraître relever d’une douce utopie.
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Or, tel n’est pas le cas. Il faut bien comprendre que ce que
Freinet nous propose correspond à une modification fondamentale de la conception des programmes. Tant que la vision
des spécialités ou des cours comme ils sont vécus présentement sera maintenue, tout cela sera une belle rêverie. Mais,
lorsqu’on s’arrête à y penser sérieusement, lorsqu’on prend le
temps d’imaginer une intégration des compétences dans un
cycle de formation donné, lorsqu’on accepte que l’apprentissage passe par l’élaboration de situations problèmes placées
sous la responsabilité d’une équipe de professeurs, lorsqu’on
croit qu’il est possible de faire autrement tout en atteignant les
mêmes objectifs, cela devient réalisable.
Les outillages Freinet au collégial : un bref survol
◆
L’expression libre
Parmi les outils du groupe de l’expression libre, les plus adaptés au collégial sont le débat, le texte libre et les différentes
formes de création. Le débat est déjà un outil que nous exploitons dans le cadre de plusieurs cours. Il nous reste cependant à en faire un instrument propre à tous les cours, ce qu’un
effort d’imagination rendrait possible. Le texte libre est plus
difficile à adapter à l’ensemble des disciplines. Le journal personnel pourrait être une illustration du texte libre, mais il nous
faudrait alors limiter les contraintes que nous lui donnons afin
de favoriser, chez l’élève, une réflexion sur ses apprentissages.
Il serait cependant possible dans certains cours, par exemple
dans le cadre des cours de la formation générale ou dans les
cours de langues modernes, d’adopter le texte libre. C’est cependant la création qui présente les plus belles possibilités à
l’ordre collégial. Une création est un objet (un objet réel ou
illustré) ayant une certaine signification pour son auteur. Cet
objet réunit des éléments homogènes ou hétérogènes (voire
hétéroclites). C’est le travail d’analyse de l’objet créé qui est
riche. C’est l’occasion de nommer les composantes, de revoir
leur utilité, de les mettre en relation, d’identifier des éléments
similaires ou de substitution, de s’arrêter à des aspects conceptuels, etc. Somme toute, l’objet créé devient un instrument
d’intégration hors du commun.
Les techniques de communication
Les exposés sont suffisamment répandus pour éviter d’en
discuter ici. La correspondance scolaire pourrait avoir un certain intérêt, mais c’est le journal scolaire qu’on aurait avantage à développer. Dans tous les cours, ce serait là un instrument intéressant qui permettrait à un groupe d’élèves d’un
programme donné de mettre en évidence leurs productions
qui, pourquoi pas, pourraient être diffusées auprès du milieu
universitaire, du marché du travail, des écoles secondaires, voire
des parents qui ont souvent soif de connaître ce que leurs jeunes font au collège. Le voyage échange demeure un outil très
intéressant mais requiert, dans le contexte collégial, des ressources d’organisation que l’on ne possède pas.
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Les techniques d’analyse du milieu
Tous les outillages de ce groupe trouvent écho au collégial.
Certains sont plus répandus que d’autres. La boîte à questions
est cependant un outillage négligé. On en conviendra, plusieurs élèves hésitent à poser des questions en classe par peur
du jugement ou du ridicule. La boîte à questions est une alternative à exploiter. Elle n’impose pas au professeur une réponse
à faire en classe. On pourrait demander aux élèves, individuellement ou, idéalement, en équipe, d’y répondre dans le
cadre d’une activité d’apprentissage et réunir ces réponses dans
un cahier qui deviendrait un journal de classe publié une fois
par mois, soit trois numéros par session. Quand on y pense,
on a là un puissant outil de révision de la matière tant au plan
individuel que collectif. La réponse aux questions requiert non
seulement un écrit intelligible qui fasse référence à des concepts ou à des connaissances de divers ordres, mais aussi, et
surtout, qui apporte une réponse à la question posée. Qui plus
est, il y a là une piste de travail afin de diminuer le fardeau de
la correction dont sont affligés plusieurs professeurs.
Les techniques pour l’individualisation du travail
L’approche Freinet propose une individualisation du travail
de chaque élève puisque tous n’ont pas les mêmes rythmes d’apprentissage, les mêmes acquis préalables, les mêmes forces et les
mêmes faiblesses. En prenant pour acquis l’homogénéité des
groupes au plan cognitif, nous faisons fausse route. De prime
abord, une telle dynamique semble impliquer un accroissement
de la charge de travail du professeur. Or, tel n’est pas le cas.
L’individualisation ne signifie pas absence de travail en collectif
lorsque cela est requis, par exemple pour présenter une notion
ou un concept. L’individualisation signifie plutôt que chaque
élève a son propre plan de travail découlant d’un diagnostic. Il
chemine seul ou en équipe vers l’atteinte de la compétence prescrite par le cours. Il chemine seul afin de réaliser des apprentissages qui correspondent à ses acquis et à son rythme, et en équipe
dans une perspective d’intégration. L’équipe prend alors son sens
réel. Elle n’est plus un exutoire pédagogique afin de diminuer la
charge de travail du professeur. Elle est aussi, il ne faut pas négliger cet aspect, une réalité incontournable du marché du travail. Dans ce contexte, il y a là un apprentissage à réaliser :
apprendre à travailler en équipe.
Le recours à des exercices autocorrectifs est déjà pratiqué
dans plusieurs disciplines. C’est la systématisation et le développement de cette technique qui sont requis. Au collégial,
on aurait avantage à développer et à exploiter l’apprentissage
par la résolution de problèmes, simples ou plus complexes. Ce
faisant, on ferait reposer sur l’élève la responsabilité de ses apprentissages, libre à lui d’utiliser la documentation disponible
au collège, dans son milieu ou par le biais d’Internet.
Les techniques pour l’organisation et la vie coopérative
L’organisation de la classe passe par des règles de comportement auxquelles tous adhèrent. On impose trop souvent des
paramètres en négligeant le fait qu’on fait face à de jeunes
adultes qui, pour qu’ils y adhèrent, doivent les comprendre.
La frustration chez les professeurs, découlant de l’absence du
respect des règles de vie, est un élément négatif dont la relation d’apprentissage pourrait se passer. Ainsi, lorsqu’on prend
le temps en début de session de discuter du plan de cours de
même que des règles de participation aux cours, on gagne un
temps précieux en clarifiant les attentes de chacun.
L’individualisation du travail passe par l’élaboration d’un
plan de travail individuel conjointement par le professeur et
l’élève. Le plan devient, en quelque sorte, le contrat et il permet la planification du travail sur une durée donnée. Tout au
long du processus et au terme de l’apprentissage, il y aura évaluation. Attention, il faut bien comprendre que l’évaluation
n’est pas une fin, mais un outil. On réfère ici à l’évaluation
formative qui prend alors tout son sens en accompagnant l’élève
dans sa démarche. En termes d’évaluation sommative, un apprentissage ne sera réussi que lorsqu’il sera intégré, que l’élève
pourra expliquer et mettre en œuvre, non pas mécaniquement,
mais consciemment, la compétence acquise.
Les défis d’une mise en œuvre au collégial
de la pédagogie Freinet
Les conditions d’émergence sont favorables : on revoit les programmes par compétences ; les activités d’apprentissage sont à
définir localement ; la formation générale veut se rapprocher de
la formation spécifique ; le Règlement sur le régime des études collégiales impose des pratiques de travail en programme de même
que de nouveaux modes d’évaluation ; l’intégration des apprentissages devient une nécessité, autant à l’échelle d’une compétence que du programme, alors que nous sommes à l’aube d’une
nouvelle révolution du savoir. Somme toute, nous sommes invités à faire autrement et l’occasion de le faire nous est proposée.
Les élèves eux-mêmes sont différents comme apprenants. On
s’étonnera de voir les jeunes abandonner les sciences qu’on s’entête à enseigner. Or, ce n’est pas tant d’enseignement dont les
élèves ont besoin mais d’un accompagnement sur les routes de
la science, du savoir. Tant qu’on maintiendra les frontières entre
nos disciplines, tant que nous ne formerons pas des équipes de
formation, nous serons dans l’impossibilité d’aider nos élèves à
apprendre, à intégrer, à apprendre à apprendre.
La pédagogie Freinet a l’avantage de nous inviter à nous
centrer sur l’élève, à modifier notre perception de l’enseignement, à faire de l’élève l’acteur principal de ses apprentissages.
Les questionnements que cette approche pédagogique nous
impose en matière d’évaluation des apprentissages sont tout
aussi fondamentaux. Sommes-nous disposés à changer notre
mode de pensée, à travailler en équipe, à sacrifier un peu de
cette précieuse liberté académique12 ?
On me dira que j’ai l’enthousiasme de ma jeunesse, la ferveur
du croyant, la foi du missionnaire. On n’aura pas tort et je ne
me fais pas d’illusion sur l’impact de ma réflexion. L’engagement requis et la modification des habitudes sont tellement
considérables que, si seulement quelques personnes s’engageaient
sur cette voie d’action au collégial, j’aurai atteint mon but.
Je crois qu’il est possible de vivre la pédagogie Freinet au
collégial. Nous avons un cadre à la fois rigide (la session) et
souple (le programme) ; nous avons déjà recours à plusieurs
des outillages Freinet, il nous reste à systématiser le tout.
jacques.belleau@clevislauzon.qc.ca
BIBLIOGRAPHIE
L’Institut coopératif de l’école moderne (ICEM) fondé par Célestin
Freinet est le carrefour des éducateurs Freinet et il propose diverses
illustrations de l’expression contemporaine de la pédagogie Freinet.
On trouvera de nombreux sites Web qui fournissent de multiples
indications et illustrations de la pédagogie Freinet, en particulier la
page de l’ICEM (http://freinet.org)
Voici une liste non exhaustive des publications de Célestin Freinet pour qui voudra poursuivre plus avant la réflexion.
FREINET, Célestin, Essai de psychologie sensible 1 : Acquisition des techniques de vie constructives, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1971.
FREINET, Célestin, Essai de psychologie sensible 2 : Rééducation des
techniques de vie ersatz, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1971.
FREINET, Célestin, La méthode naturelle 1 : l’apprentissage de la langue,
Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1969.
FREINET, Célestin, La méthode naturelle 2 : l’apprentissage du dessin,
Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1969.
FREINET, Célestin, Les dits de Mathieu, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé,
1978.
FREINET, Célestin, Œuvres pédagogiques 1, Paris, Seuil, 1996.
FREINET, Célestin, Œuvres pédagogiques 2, Paris, Seuil, 1996.
FREINET, Célestin, Pour l’école du peuple, Paris, Maspero, 1969. (Ce
dernier ouvrage constitue une synthèse et une excellente introduction à la pédagogie Freinet.)
12. Il faut bien comprendre que ce n’est pas de la liberté académique comme garante de l’expression d’une pluralité d’idées dont
il est ici question. Mais plutôt de cette prétention qui isole chacun des individus, qui fait en sorte de limiter ses interactions et
son imputabilité au sein de son département, de son programme.
Octobre 1999
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Vol. 13 no 1
Pédagogie collégiale
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