les élites bourgeoises de Genève

Université de Genève
Faculté des SES
Département d'Histoire économique et sociale
Tradition, vocation et progrès. Les élites
bourgeoises de Genève (1814-1914)
Olivier Perroux
Thèse de doctorat soutenue le 17 janvier 2003
A Céline
Remerciements
Je tiens à remercier toutes les personnes qui m'ont soutenu pendant ces années et sans qui ce
travail n'aurait pas pu voir le jour.
Un merci tout particulier aux professeurs du Département d'Histoire économique et sociale,
Anne-Lise Head-König qui a dirigé mes recherches pendant plusieurs années, Michel Oris
mon directeur de thèse ainsi que Patrick Verley pour ses conseils toujours judicieux.
Merci également à ceux qui m'ont ouvert leurs archives: Monsieur Jean-Louis Baumgartner
pour sa grande confiance, Madame Jeanne Labarthe ainsi que les archives de la Société
Générale à Paris.
Merci à Serge Paquier, Luigi Lorenzetti, Gérard Duc, Balaji Ambigapathy et Louis-Henri
Delarageaz pour leurs conseils et l'attention qu'il ont portés à mes recherches.
Merci à mes relecteurs patients et indulgents:, Jacques Perroux, Denise et Joseph Deschenaux.
Merci enfin à tous ceux que je n'ai pas cités et qui ont pris part, d'une manière et d'une autre à
ce travail.
Lexique
Basse-ville
Par opposition à la Haute-Ville, se trouve une Basse-Ville qui borde le lac sur sa rive gauche
au pied de la coline Saint-Pierre. Elle forme pendant la Restauration l'arrondissement électoral
de la Douane. Partie commerçante de Genève où se trouve notamment les quatre "rues
Basses" elle a été remarquablement décrite par Beerli. 1
Ceinture (aussi « ceinture fazyste »)
Quartiers entourant la cité (vieille- ville) et construits sur les anciennes fortifications, démolies
dès 1850. Le terrain formé par cette ceinture a une surface supérieur à celle de l'ancienne cité.
Conseil d'Etat
Organe exécutif de la République et canton de Genève.
Conseil Administratif
Désigne dès la restauration l'organe exécutif des communes genevoises importantes. A
l'image du Conseil d'Etat, les Conseils Administratifs fonctionnent avec une présidence
annuelle tournante entre les ministres élus.
Conseil Général
Assemblée populaire regroupant tous les électeurs (citoyens et bourgeois) de la République.
Historiquement l'organe politique souverain de la République pendant tout l'ancien-régime.
Conseil Représentatif
Organe législatif de Genève entre 1814 et 1842. Composé de 270 membres, il est né suite à
l'adoption de la Constitution de 1814.
Consistoire
Autorité religieuse composée de Pasteur et instaurée par Calvin. Véritable Tribunal de la Foi
chargé de faire respecter les principes de la Réforme, mais toujours soumis à l'autorité
politique.
Fabrique (la)
Ensemble des artisans qui travaillent au sein du secteur horloger, selon une organisation
proto- industrielle. 2
1
BEERLI, Conrad André, Rues Basses et Molard : Genève du XIIIe au XXe siècle. Les gens, leur quartier, leurs
maisons, Genève, 1983.
2
Voir notamment BABEL, Antony, La fabrique genevoise, Neuchâtel, Paris, 1938.
Gouvernement réparateur
Conseil d'Etat libéral qui siéga entre 1853 et 1855. Le terme de "gouvernement réparateur" est
donné par James Fazy dans ses mémoires. Son élection met fin à la première période de
gouvernement de James Fazy et des radicaux. Il n'est composé d'aucun conservateur, mais de
libéraux- modérés. 3
Grand Conseil
Nom de l'organe législatif du canton depuis 1842. Fait suite au Conseil Représentatif. Il se
compose de 100 députés.
Haute-Ville
Quartier se trouvant sur la colline Saint-Pierre, autour de la Cathédrale. C'est le lieu de
résidence de la bourgeoisie. Le patriciat est surtout concentré entre la rue de l'Hôtel-de-ville et
de la rue des Granges. L'expression est ancienne et dépasse le cadre genevois puisque
Stendhal la reprend en 1838 en parlant "des gens du haut". 4
3
Voir FRACHEBOURG, Jean-Claude, "James Fazy : (1794-1878) : l'homme, le démocrate,
le magistrat", in Actes de l'Institut National Genevois, n°23, Genève, 1979, p. 21.
4
STENDHAL, Mémoires d'un touriste, vol. 2, Lausanne, 1961, p. 77.
Table des abréviations
Institutions et entreprises abrégées
AEG
Archives d'Etat de Genève
ASG
Archives de la Société Générale (Paris)
AFB
Archives de la famille Baumgartner
AVG
Archives de la Ville de Genève
BN
Bibliothèque Nationale Suisse (Berne)
BPU
Bibliothèque Publique Universitaire (Genève)
NES
Compagnie des chemins de fer du nord-est suisse
SAC
Société des agents de change de Genève
Source abrégée
Pour faciliter la lecture des références de plusieurs chapitres, les cotes des déclarations de
succession ont été abrégées suivant un mode emprunté à l'administration cantonale.
Déclaration de succession n° 100/99 renvoie au centième formulaire de l'année 1899. Les
registres des successions se trouvent aux AEG (annexe de la rue de la Terrassière), dans les
fonds "enregistrements et timbres", sous les cote Bb (registres préparatoires), et Bc (registres
des déclarations).
Introduction Générale
Introduction générale
Pendant plusieurs siècles, Genève a été dirigée par une bourgeoisie urbaine située au sommet
d'une hiérarchie sociale comportant trois niveaux. Jusqu'à la révolution française, qui porte
son écho sur les rives lémaniques, cette élite tient simultanément la haute main sur les affaires
commerciales et politiques, ce qui ne la différencie pas d'autres élites urbaines, sinon par
l'existence de "considérations morales" plus fortes qu'ailleurs. 1 Cette caractéristique implique
un profond enracinement des élites au centre de la société genevoise tout à fait remarquable.
Elle a comme corollaire une longue durée du mariage d'amour entre élite bourgeoise et
République de Genève, de même qu'une relative modération de la contestation. Si l'histoire
genevoise a bel et bien été émaillée d'épisodes tragiques, ces derniers sont peu nombreux et
d'une moindre mesure à ce qui peut s'observer alentours. De plus, ils ne sont pas fêtés. Les
deux fêtes annuelles qui marquent l'identité genevoise (le jeûne genevois 2 et l'Escalade3 ) font
référence à l'ancienne République et non à la Genève moderne.
1. Fin annoncée d'une classe sociale
Officiellement, en suivant l'histoire des lois de la République, le statut bourgeois est
abandonné en 1792 lorsque pour la première fois est établie à Genève l'égalité entre tous les
citoyens. Cependant, cette mise à mort démocratique du statut bourgeois a de la peine à se
vérifier dans la vie quotidienne. Les idéaux d'une citoyenneté égalitaire ne décapitent pas la
Rome protestante, d'autant plus que l'instabilité politique, liée d'abord aux conséquences de la
révolution française, puis à l'occupation napoléonienne, est un excellent argument qui plaide
en faveur des vieilles familles. Grâce en partie aux Français, les anciens bourgeois
parviennent à reprendre le pouvoir en 1814, d'autant plus facilement qu'un solide esprit de
caste les amine. Ce dernier se matérialise par une immense toile d'araignée de relations
familiales, selon une expression d'Herbert Lüthy, 4 alliant l'ensemble des familles bourgeoises
entre elles.
En suivant l'historiographie genevoise, le vrai effondrement du pouvoir bourgeois traditionnel
se produirait en 1846, lors de la révolution radicale qui porta James Fazy aux plus hautes
fonctions de l'Etat. Cependant, deux éléments nous portent à remettre en question cette date.
Toutes les recherches menées à ce jour 5 s'appuient sur des ouvrages d'essence radicale, 6 qui
1
SAYOUS, André-E., "La haute bourgeoisie de Genève entre le début du XVIIe et le milieu du XIXe siècle",
Revue historique n°180 (juillet-décembre 1937), p. 31.
2
Le premier jeudi du mois de septembre. Jour de fête protestante pour commémorer le massacre de la SaintBarthélémy.
3
La nuit du 11 au 12 décembre. Cette fête correspond à la commémoration d'une victoire militaire genevoise sur
le comte de Savoie en 1602.
4
LÜTHY, Herbert, La banque protestante en France: de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution, 2
vol., Paris, 1959. Un autre ouvrage met en évidence le même phénomène, mais il n'a pas la même vocation que
Lüthy. DERMIGNY, Louis, Cargaisons indiennes : Solier et Cie, 1781-1793, Paris, 1959-1960.
5
Un très complet ouvrage sur l'histoire genevoise de cette période, dont le premier chapitre traite des élites, est
paru juste après la soutenance de ce travail. HERRMANN, Irène, Genève entre République et canton, les
vicissitudes d’une intégration nationale (1814-1846).
6
Le dernier de ces ouvrages, écrit par François Ruchon, est une référence incontestée de l'histoire politique.
Auparavant la partie historique de l'ouvrage anniversaire de la fin de l'annexion, publié en 1914 et distribué aux
écoliers, est de la main de Laurent Rambal, un radical. Henri Fazy, auteur de la biographie "officielle" de James
Fazy, son parent, n'est pas plus impartial. RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la
Restauration à la suppression du budget des cultes (31 décembre 1813 - 30 juin 1907), 2 vol., Genève, 1953;
1
Introduction Générale
ont une fâcheuse tendance à considérer les anciens bourgeois -les conservateurs, suivant les
termes du XIXe siècle- comme complètement défaits à partir de 1846. Pour ces historiens, le
camp conservateur représente un anachronisme qui a vainement tenté de se dresser contre le
progrès initié par les forces libérales. Aucun travail d'histoire n'a encore été réalisé à Genève
sur la population bourgeoise durant l'ensemble du XIXe siècle, en particulier sa deuxième
moitié. Si l'élimination des anciennes élites de la scène politique est réelle, elle ne signifie pas,
jusqu'à preuve du contraire, une élimination de la scène économique, sociale voire culturelle
qu'ils ont toujours su occuper remarquablement (scène culturelle mise à part) depuis la
Réforme calviniste, comme le prouvent plusieurs travaux. 7
Dans sa démarche, notre remise en cause de l'historiographie du XIXe siècle genevois
s'alimente en partie de la thèse d'Arno Mayer sur la persistance en Europe de l'ancien-régime
jusqu'en 1914. 8 Excessif à beaucoup d'égards, ce travail n'en conserve pas moins une
démarche intéressante. L'hypothèse de départ de Mayer selon laquelle les anciennes élites
héréditaires ont conservé une grande influence jusqu'au début du XXe siècle, prenant
l'ascendant sur les élites libérales, connaît à Genève un écho indiscutable. Il n'y a absolument
aucun signe que les anciennes élites bourgeoises de Genève aient subi, simultanément à leur
échec politique, une perte irrémédiable de leur influence, surtout si cette influence est une
conséquence d'une domination économique. De manière empirique, on observe dans la
seconde moitié du XIXe siècle, que le tissu bancaire privé, entre les mains des familles
bourgeoises, connaît un développement indéniable. Les établissements bancaires privés
perpétuent la tradition de vieilles familles protestantes jusqu'à nos jours. De même, si la
révolution de 1846 a bouté hors du pouvoir les anciens bourgeois, de grands noms de la
politique genevoise de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle sont bel et bien bourgeois, à
l'image de Théodore Turrettini, qui a marqué les années 1880 et 1890 de son empreinte
comme Conseiller Administratif de la ville de Genève. Il est donc abusif de penser que la
bourgeoisie a été totalement éradiquée avec la révolution de 1846, encore faut- il définir
précisément ce que cette notion de bourgeoisie inclut dans le cas spécifique de Genève.
2. La bourgeoisie et ses définitions
Avant tout, se questionner sur la bourgeoisie genevoise, c'est travailler sur l'identité d'un
groupe qui n'a plus de définition légale depuis 1792. Or, cette identité n'est pas uniforme dans
la langue française et peut même renvoyer à des concepts opposés. 9 Dans l'historiographie
française ou allemande, le terme de "bourgeoisie" renvoie à une catégorie sociale spécifique
au XIXe siècle:10 De nouvelles élites économiques, actives au sein des agglomérations
RAMBAL, Laurent (éditeur), Genève-Suisse: Le livre du Centenaire : 1814-1914, Genève, 1914; FAZY, Henri,
James Fazy, sa vie et son œuvre, Genève, 1887.
7
Notamment PIUZ, Anne-Marie, MOTTU-WEBER, Liliane, L'économie genevoise, de la Réforme à la fin de
l'Ancien-Régime XVIe-XVIIIe siècles, Genève, 1990; MOTTU-WEBER, Liliane, Economie et refuge à Genève au
siècle de la Réforme : la draperie et la soierie (1540-1630), Genève, Paris, 1987; BABEL, Antony, Histoire
économique de Genève : des origines au début du XVIe siècle, Genève, 1963.
8
MAYER, Arno J., La persistance de l'Ancien Régime : l'Europe de 1848 à la Grande Guerre, [trad. de l'anglais
par Jonathan Mandelbaum revue par l'auteur], Paris, 1990.
9
Dans le discours d'Arno Mayer, la "bourgeoisie" correspond à la nouvelle élite libérale et industrielle, qui naît
au XIXe siècle avec l'industrialisation. Elle ne correspond pas à la bourgeoisie genevoise, qui plonge ses racines
dans la Réforme.
10
Voir par exemple, KOCKA Jürgen, Les bourgeoisies européennes au XIXe siècle, Paris, 1997; HAUPT,
Heinz-Gerhard, CROSSICK, Geoffrey, Die Kleinbürger, eine europäische Sozialgeschichte des 19.
2
Introduction Générale
urbaines et qui connaissent une ascension sociale parallèle à une ascension économique liée
au progrès de l'industrie. L'histoire de ces "bourgeoisies" est souvent opposée à l'évolution des
aristocraties de ces pays. 11 Tandis que les anciennes aristocraties perdraient de leurs
splendeurs et de leurs pouvoirs, pour des raisons autant économiques que sociales et
politiques, émergerait une "bourgeoisie" qui rejoindrait, puis, grâce aux mérites individuels de
ses membres, supplanterait ces anciennes élites héréditaires. C'est la vision classique de
l'historiographie libérale, 12 mais à quelques nuances près, aussi celle propagée par Marx et ses
disciples. 13
En appliquant ce schéma commun au cas genevois, la difficulté provient du fait que la
bourgeoisie de la cité de Calvin correspond en grande partie à l'ancienne élite héréditaire et
s'apparente à une aristocratie. 14 En effet, les bourgeois de Genève disposent de plusieurs
caractéristiques essentielles des nobles. Ils entretiennent le même lien avec le divin, fût-t- il
calviniste, que le bras séculier. De plus, le statut de bourgeois se transmet par le sang aux
seuls fils, et confère des privilèges économiques (surtout de nature commerciale).
Simultanément, la bourgeoisie connaît des tendances à un esprit de caste (solidarité vertic ale
entre les bourgeois) et une diversité de situations entre une bourgeoisie modeste, peu fortunée,
et un patriciat politiquement influent et riche. Cet équilibre instable, penche durant tout le
XVIIIe siècle vers un renforcement du patriciat, qui ne voit cependant jamais sa position
définie et garantie par des lois, contrairement à ce qu'il se passe dans d'autres villes de Suisse.
Ce patriciat, qui capte l'essentiel du pouvoir politique et économique provoque un
mécontentement des autres bourgeois. Les réceptions de nouveaux membres, si elles sont
possibles tout au long de l'ancien régime, demeurent limitées à un nombre restreint de
privilégiés, de sorte que la bourgeoisie genevoise, à l'image d'une aristocratie, évolue peu,
sinon nourrie par les alliances matrimoniales qu'effectuent ses membres. 15
L'identité bourgeoise à Genève, construite par des siècles d'auto-reproduction et de rares
cooptations, survit remarquablement bien à la chute de l'ancien régime. 16 Les anciens
bourgeois cultivent dès la restauration de 1815 un esprit de corps, incluant quelques familles
d'origine non-bourgeoise qui sont parvenues remarquablement bien (et discrètement) à
Jahrhunderts, Munchen, 1998; PONTEIL, Félix, Les classes bourgeoises et l'avènement de la démocratie (18151914), Paris, 1968.
11
Voir par exemple Les noblesses européennes au XIXe siècle, actes du colloque organisé par l'école française
de Rome et le Centro per gli studi di politica estera e opinione pubblica de l'Université de Milan, Paris , Padoue,
1988; BOISNARD, Luc, La noblesse dans la tourmente, Paris, 1992.
12
Voir MORAZE, Charles, Les bourgeois conquérants, 2 vol., Bruxelles, 1985.
13
Notamment Arno Mayer et Pierre Lebrun. MAYER, Arno, op. cit.; LEBRUN, Pierre, "Essai sur la révolution
industrielle en Belgique: 1770-1847", in Histoire quantitative et développement de la Belgique, 1ère série, vol.
2/1, Bruxelles, 1979.
14
André Sayous est le seul historien qui ait tenté d'en dresser le portrait, en expliquant en détail les racines des
fami lles bourgeoises (françaises, italiennes…), jusqu'à donner une définition claire du patriciat genevois. Voir
SAYOUS, André-E, op. cit., p. 30-57.
15
Sur le rythme des admissions à la bourgeoisie, voir COVELLE, Alfred Louis, Le livre des Bourgeois de
l'ancienne République de Genève, Genève, 1897. Alfred Perrenoud, qui a travaillé sur l'ensemble de la
population genevoise fournit de précieux renseignements sur les caractéristiques de la bourgeoisie, voir
PERRENOUD, Alfred, La population de Genève du XVIe au début du XIXe siècle, étude démographique, thèse
d'Histoire Economique et Sociale, n°257, Univ. De Genève, 1979.
16
La publication au XXe siècle d'un tableau reprenant les réceptions à la bourgeoisie dès 1814 en est un
exemple. DEONNA, Henry, Armoiries des fa milles possédant la Bourgeoisie de Genève en 1792, Genève, 1922.
3
Introduction Générale
intégrer les élites. Des ouvrages généalogiques très complets, 17 établis justement au XIXe
siècle, dont une bonne partie après que la République ait connu la révolution radicale de 1846,
recensent ceux "qui en sont". 18 Ces ouvrages ont déjà permis à Louis Henry de travailler sur
ces élites, et d'écrire à cette occasion l'un des ouvrages fondateurs de la démographie
historique. 19 En plus de rendre un précieux service aux historiens, ces recueils généalogiques
sont une démonstration simple de l'inertie du monde bourgeois qui, bien après la fin légale de
la bourgeoisie en 1792, ou même après la révolution radicale, affirme sa foi en la continuité
en affichant ses racines. Ces ouvrages généalogiques ne mentent pas sur les origines nonbourgeoises de quelques familles, mais dissimulent habilement ce qui pourrait apparaître
comme une tare. 20
Malgré toutes les ressemblances, la bourgeoisie genevoise diffère pour autant des aristocraties
européennes. Premièrement, à Genève à la fin du XVIIIe siècle, les bourgeois représentent
une part plus importante de la population que ne l'a jamais été une aristocratie (environ
20%). 21 Conséquence de ce poids, malgré une apparente homogénéité de statut, c'est un
groupe qui présente des disparités. Elles sont d'abord économiques, distinguant les familles
actives dans le négoce et qui y ont réussi, et d'autres qui se sont tenues à l'écart du commerce
ou de la banque (notamment les horlogers), voire qui s'y aventurèrent sans succès.22
Différences sociales ensuite entre les familles qui peuvent revendiquer l'existence d'un long
passé qui les lie à la cité, face à celles qui ont acquis leurs lettres après la Révocation de l'Edit
de Nantes en 1685. Enfin, il existe un fossé socio-politique entre les familles actives dans les
instances politiques, face à celles qui sont restées à l'écart des Conseils. 23 De tous ces
contrastes, et de leur brassage par des mariages endogames, de multiples possibilités de
combinaisons vont naître au XIXe siècle. Il est par ailleurs capital de préciser ce à quoi
chaque terme employé dans ce travail se rapporte. Nous considérons comme anciennement
bourgeoise, toute famille qui a acquis ses lettres avant la Réforme, soit avant 1536 dans le cas
de Genève. A la restauration, ces familles sont peu nombreuses, mais la plupart ont conservé
une grande influence sur les affaires de la ville, comme les Pictet et les De la Rive. En
opposition à ce groupe, nous qualifions de bourgeoisie récente, les familles qui acquièrent
17
Galiffe père et fils ont réalisé en l'espace de plusieurs décennies un travail généalogique remarquable.
Cependant, dans certains cas, les recueils Galiffe sont grandement incomplets pour le XIXe siècle, D'autres
viennent les compléter. Voir GALIFFE, James, Notices bibliographiques sur les familles genevoises, Genève,
1829; GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers temps jusqu'à
nos jours, 6 volumes, 1836-1908; DUFOUR-VERNES, Louis, CHOISY, Albert, Recueil généalogique suisse, 3
volumes, Genève,1902-1918. Un ouvrage plus récent permet de compléter quelques généalogies, BUNGENER,
Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, t. 1, Gaillard, 1998. Son auteur a également publié deux tomes
concernant les milieux protestants français.
18
Voir GRANGE, Cyril, Les gens du bottin mondain [1903-1987] : y être, c'est en être, Paris, 1996.
HENRY, Louis, Anciennes familles genevoises, étude démographique: XVIe-XXe siècle, INED, Travaux et
documents, Cahier 26, Paris, 1956.
19
20
Plusieurs de ces familles n'étaient en réalité que partiellement bourgeoises, un rameau au moins restant nonbourgeois. Ce rameau a d'autant plus de chances de pouvoir intégrer la bourgeoisie qu'il porte un patronyme
connu. Dans cette situation, qui touche par exemple les Chaponnière, Bungener est le plus confus, tandis que les
Galiffe précisent l'origine bourgeoise ou non-bourgeoise de la famille. Dans certains cas, comme la famille Ador,
ce sont les ouvrages familiaux qui induisent en erreur, en datant l'accession à la bourgeoisie après 1792. BRON,
Marie, "Les ancêtres Ador", in DURAND, Roger, BARBEY, Daniel, CANDAUX Jean-Daniel (éditeurs),
Gustave Ador. 50 ans d'engagement politique et humanitaire, Genève, 1996, p. 25.
21
PERRENOUD, Alfred, op. cit.
22
Par exemple la famille Baumgartner, qui fait partie des familles étudiées dans cette thèse.
23
Les recueils généalogiques donnent généralement les dates des mandats politiques. Voir GALIFFE, op. cit.
4
Introduction Générale
leurs lettres après 1685. La Révocation de l'Edit de Nantes provoque un afflux considérable
de nouveau migrants et marque une césure dans l'histoire de la ville.
La seconde différence est liée aux activités économiques des bourgeois (le commerce et la
banque) ainsi qu'à leur religion, qui les détachent d'un lien trop fort à la propriété foncière de
prestige, devenue un véritable boulet financier des familles aristocratiques dans les systèmes
démocratiques européens. De fait, si certains bourgeois sont aussi fortunés, voire bien plus,
que des aristocrates jusqu'avant la révolution française, ils se distinguent par des
comportements auxquels s'identifient toutes les bourgeoisies occidentales du XIXe siècle:
l'épargne, la retenue, la rigueur, l'absence d'ostentation. 24
Une approche comparative du cas genevois avec d'autres bourgeoisies urbaines, notamment
en Suisse, où la comparaison semble la plus aisée, 25 se heurte à la spécificité religieuse de
Genève. En effet, le cœur de l'identité bourgeoise ne marque pas une nette différence avec ce
que l'on peut observer d'autres villes de la Confédération comme Berne 26 ou Bâle. 27 Berne est,
à l'image de Genève, devenue protestante, mais la spécificité du lien religieux à Genève passe
entièrement par Jean Calvin, réformateur et juriste, qui a véritablement façonné une société
unique. Aucun autre réformateur de Suisse n'a eu sur une cité une action comparable à celle
de Calvin sur Genève. La Réfo rme, comme le démontre André Sayous, a modelé la
bourgeoisie de la cité suivant des principes religieux. Par conséquent, le lien existant dans
cette ville entre les élites bourgeoises et la justification religieuse de leur position dominante
est unique. C'est ce qui aboutit à la notion de "bourgeoisie morale", défendue par Sayous.
3. Les approches macro et micro historiques
Désirer poursuivre une étude sur un groupe social déterminé, même si ce groupe donne
plusieurs signes d'homogénéité, nécessite de pouvo ir traiter le sujet sur deux plans différents,
de macro et de micro- histoire. L'approche macro-historique s'attache sur la base d'une histoire
événementielle, à observer le développement de la cité sous un angle politico-économique,
tandis que la micro-histoire, au travers de cas particuliers, tente de pénétrer au cœur des
normes sociales de la bourgeoisie et de leur évolution.
3.1. L'approche macro-historique
Sur le plan macro-historique, la bourgeoisie est étudiée en tant qu'acteur historique, ce qui est
indispensable dans le cas d'une élite politique et économique. Jusqu'en 1846, les anciennes
familles bourgeoises ont totalement contrôlé la République (et Canton depuis 1815) de
Genève. Il est donc logique qu'elles aient puissamment influé sur son développement
économique et social, d'autant plus que ces élites ont historiquement joué un rôle
prépondérant dans le commerce international et la banque. Similaire à bien d'autres régions
d'Europe, le cas genevois présente toutefois l'originalité de voir les élites prendre les rênes de
24
Voir BURGUIERE, André, KLAPISCH-ZUBER, Christiane, SEGALEN, Martine, ZONABEND, Françoise
[sous la direction de], Histoire de la famille, 2 volumes, Paris, 1986; ROSANVALLON, Pierre, Le sacre du
citoyen, histoire du suffrage universel en France, Paris, 1992.
25
TANNER, Albert, Arbeitsame Patriotenwohlanständige Damen. Bürgerturm und Bürgerlichkiet in der
Schweiz 1830-1914, Zurich, 1994.
26
Voir par exemple GERBER, Roland, Gott ist Burger zu Bern, ein spätmittelalteriche Stadtgesellschaft
zwischen Herrschaftsbildung und sozialem Ausgleich, Weimar, 2001.
27
SARASIN, Philipp, La ville des bourgeois. Elites et société urbaine à Bâle dans la deuxième moitié du XIXe
siècle, Paris, 1998.
5
Introduction Générale
l'état par devoir, 28 et être certaines de la justice de leur système, jusqu'à préférer abandonner le
pouvoir pour ne pas devoir massacrer des révolutionnaires. Ce n'est pas vraiment du
paternalisme, 29 ou du moins cela ressemble à une forme originale de paternalisme. Les
bourgeois ont le simple désir, ou devoir, de rester les leaders "naturels" de la nation. Cette
position est surtout intéressante à étudier après 1846, soit lorsque les anciennes élites doivent
se résoudre à faire de l'opposition, ce comportement politique qu'elles ne connaissaient que
trop peu avant la restauration et qu'elles ont toujours haï. En même temps, elles excellent
rapidement dans ce rôle tant la haine envers ceux qu'elles considèrent comme des usurpateurs
est grande.
Défaits sur la scène politique, les anciennes familles bourgeoises se retranchent dans leurs
associations bancaires privées, qui demeurent en grande partie une terra incognita pour
l'historien. Encore aujourd'hui, il est difficile de connaître la nature exacte des activités de ces
banques au XIXe siècle. Etonnamment, l'histoire de la banque à Genève trouve ses ouvrages
les plus intéressants, tous des publications d'anniversaire, dans la première moitié du XXe
siècle. 30 Ces publications sont insuffisantes pour connaître en détail les activités poursuivies
par ces établissements, mais l'éclairage général qu'elles apportent est cependant utile pour
apprécier l'évolution globale du secteur.
3.2. L'approche micro-historique en forme de parcours de vies
L'approche micro-historique vise à comprendre la bourgeoisie en pénétrant dans la vie sociale
de ses membres. Cette approche ne met plus en évidence une rupture causée par la révolution
de 1846, mais une continuité. De fait, l'approche micro- historique resserre la problématique
autour de la seule cité de Calvin en rendant toute comparaison difficile. Cet écueil ne doit pas
altérer l'utilité d'une telle approche. En effectuant un mouvement de zoom sur quelques
parcours de vie, d'utiles détails apparaissent pour une meilleure compréhension des élites mais
parallèlement la possibilité d'effectuer une approche comparative s'éloigne. Cette dernière est
employée dans la mesure du possible mais surtout dans les chapitre qui utilisent l'approche
macro-historique.
Puisque ce groupe social cultive le souvenir de ses racines, accentuant ainsi son homogénéité
de classe malgré ses diversités d'états, un certain nombre de pratiques sociales doivent
pouvoir la caractériser. L'approche de ces pratiques se heurte cependant à plusieurs difficultés.
L'adage "Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien" illustre une première
difficulté, puisque les anciennes familles bourgeoises sont de nature discrète. Mais cette
habitude connaît deux exceptions qui fournissent à l' historien deux portes d'entrée fort utiles
pour percer la vie sociale des élites. Le caractère genevois, qu'on prétend bien trempé et
facilement polémiste, a induit un rapport aux brochures et à toutes autres petites publications
tout à fait étonnant. A en rendre admiratif Stendhal, qui avait constaté qu'il n'était pas rare à
Genève de voir le moindre petit horloger, supérieurement instruit, publier une brochure
28
André Sayous souligne l'inexistence dans le cas genevois de malversations financières de ses dirigeants
successifs. SAYOUS, André-E, op. cit., p. 35.
29
Voir AERTS, Erik, BEAUD, Claude, STENGERS, Jean, Liberalism and paternalism in the 19th century,
Tenth international economic history congress, Leuven, 1990.
30
Voir par exemple SEITZ, Jean, Histoire de la Banque à Genève, (publié à l'occasion du 75e anniversaire du
Comptoir d'Escompte de Genève), Genève, 1931; BABEL, Antony, La Caisse Hypothécaire et le développement
économique du Canton de Genève, Genève, 1947.
6
Introduction Générale
politique pour faire connaître son avis à l'ensemble de la population. 31 Favorisée par la longue
tradition de l'imprimerie, outil clé de la diffusion des idées de la Réforme, cette tendance s'est
également traduite par l'édition de toute une série de publications personnelles écrites et
distribuées dans les cercles familiaux: récit de voyage, biographie d'une personne décédée,
recueil de poèmes ou histoire familiale. 32
Les anciennes familles bourgeoises de Genève ont également toujours entretenu un lien très
fort avec la cité, même après 1846, notamment en léguant à la municipalité (voire à l'Etat)
certaines de leurs archives privées. 33 Ces fonds ont le mérite de rassembler en deux dépôts
seulement les traces de dizaines de familles, illustres ou inconnues, et le manque
d'homogénéité de l'ensemble est rapidement effacé par la richesse des fonds. On y trouve tout
type de documents: correspondance, journaux intimes, carnets de voyages, actes notariés ou
officiels, jusqu'à des notes de frais. Au hasard des recherches, nous avons également
découvert un fonds extrêmement intéressant et vaste de la famille Baumgartner, 34 non encore
déposé aux archives. 35
Dans cette masse documentaire, choisir quelques familles seulement et en dessiner la vie
sociale n'aurait pas permis de répondre à notre problématique. Les fonds d'archives sont en
effet grandement inégaux, sans parler du choix cornélien qu'il aurait fallu effectuer entre les
dizaines de cas différents. Cependant, en privilégiant une recherche qui allie une histoire
politique et une histoire économique, une sélection naturelle s'est effectuée entre les familles
présentes et actives dans les milieux du négoce et de la banque et d'autres grands noms de la
politique genevoise qui ont été laissés sciemment de côté: les familles Rilliet, Saladin, Micheli
ou Diodati sont par exemple des familles de notables qui ne sont pas très dynamiques dans les
milieux économiques du XIXe siècle.
Enfin, pour pallier aux manques des fonds privés, plusieurs types d'archives publiques ont été
consultés. En effet, les archives d'Etat disposent de plusieurs fonds regroupant les contrats de
mariage, les testaments et les déclarations de successions. 36 Grâce aux généalogies, l'étude de
ces documents a pu être circonscrite aux familles sélectionnées. En particulier, les
déclarations de successions se sont révélées être une mine d'informations encore inexploitée à
31
L'écrivain français tenait par ailleurs en estime la bourgeoise de Genève, en affirmant un caractère spécifique:
"N'est-il pas glorieux pour une petite ville de 26'000 habitants de forcer le voyageur à consacrer trois pages à la
description de son caractère?". Voir STENDHAL, Mémoires d'un touriste, vol. 2, Lausanne, 1961, p. 89.
32
La biographie de David Lenoir, publiée à 120 exemplaires, est par exemple absente des dépôts d'archives et
des bibliothèques genevoises. L'exemple que nous avons pu consulter se trouvaient dans les archives de la
famille Baumgartner. Voir LENOIR, Emile, David Lenoir: 1819-1905: souvenirs de sa vie, Genève, 1905. Cette
tradition se poursuit, comme le montre l'ouvrage historique sur la famille Pictet, publié à l'occasion du 500e
anniversaire de l'accession de la famille à la bourgeoisie. Ce monumental ouvrage a un tirage presque
confidentiel, mais a heureusement été déposé à la BPU et aux AEG. CANDAUX, Jean-Daniel, Histoire de la
Famille Pictet, 2 vol., Genève, 1974.
33
Les fonds privés se trouvent soit au Département des Manuscrits de la BPU (toutes les cote "Ms"), soit aux
AEG. La raison de la présence des fonds dans l'une ou l'autre institution est floue: la BPU appartient à la Ville de
Genève, tandis que les AEG sont une structure cantonale. Un conflit entre conservateurs et radicaux n'entre pas
en ligne de compte, puisque la municipalité est née d'une impulsion radicale, la même qui a rédigé la constitution
cantonale.
34
Ces archives sont issues d'Antoine Baumgartner (1803-1893), docteur en médecine, et concerne
essentiellement les familles Baumgartner et Moilliet.
35
Nous tenons ici à remercier Monsieur Jean-Louis Baumgartner pour son aide et sa disponibilité.
36
Les registres des contrats de mariage et des testaments se trouvent aux AEG (rue de l'Hôtel de Ville), tandis
que les déclaration de successions se trouvent à l'annexe des AEG (rue de la Terrassière).
7
Introduction Générale
Genève. Elles ont été organisées au sein d'une base de données informatiques dont le
traitement diffère des travaux étrangers réalisés jusqu'ici sur ces mêmes documents. A
l'étranger, l'étude des déclarations de successions a déjà été réalisée, notamment en France, où
les travaux d'Adeline Daumard ont été pour nous une source d'inspiration. 37 La particularité
genevoise nous a ouvert des possibilités de traitements quelque peu différentes, en centrant
l'étude non-plus sur un groupe social, en l'occurrence la bourgeoisie, mais directement sur les
familles, en suivant les filiations et les alliances. En centrant l'observation sur le
comportement des anciens bourgeois face à la fortune, cette base de données nous permet de
mieux comprendre les no rmes sociales dans lesquelles cette population évolue.
Le résultat est un savant mélange entre sources individuelles, non- homogènes et forcément
incomplètes, et sources officielles qui fournissent un aperçu global et homogène.
L'organisation de ce matériel a permis un traitement historique longitudinal en forme de
parcours de vie. Une approche de micro- histoire appliquée à des trajectoires de vies
bourgeoises donne une mesure unique du tissu social composé par d'anciennes familles aux
histoires multiples. L'intérêt de cette approche est autant d'observer la manière dont les
normes sont appliquées dans une période où, malgré tout, la hiérarchie sociale en vigueur
jusqu'en 1792 n'existe plus, que de regarder comment ces règles de conduite évoluent au cours
du XIXe siècle.
Les étapes de la vie qui font l'objet d'une attention particulière sont la formation, le mariage,
la vie active et la transmission du patrimoine. La naissance n'a pas été retenue parmi ces
étapes. Non que la naissance soit exempte d'intérêt, surtout si nous la considérons au travers
des mariages entre différentes classes sociales, mais elle reste, par rapport aux autres
moments, très particulière, en sorte que le nouveau-né ne peut exister pour l'historien qu'au
travers d'autres acteurs.
Pour donner corps à ce parcours de vie fictif, notre "Emile" est remplacé par plusieurs
témoins, issus de familles différentes dans leurs caractéristiques et leurs parcours.
Naturellement, une dimension arbitraire découle des recherches en archives privées. Rarement
complets, les fonds privés ne fournissent qu'une histoire éclatée en pièces de puzzle, où
parfois les informations sur un mariage sont détaillées, tandis que la formation ou l'activité
professionnelle des mêmes protagonistes sont totalement obscures. La question de savoir à
quel moment un témoignage particulier peut être le point de départ d'une généralisation est
capitale. La récurrence de certains éléments, ébauchant une tendance générale, permet de
contrer cet arbitraire. Il est essentiel de ne pas prêter trop d'attention à l'exceptionnel, même si
en raison de son caractère, il suscite de nombreux écrits. Le marginal, par contre, quand il est
stigmatisé, témoigne à contrario des normes sociales. Usuellement, du moment où une
pratique est présente dans plusieurs témoignages, il est possible de la considérer comme
représentative d'une certaine part de la population bourgeoise, comme intégrée à la vie
bourgeoise. Toutefois, il est évident que ces parcours de vie, malgré les similitudes qu'ils
peuvent laisser entrevoir, restent un florilège de cas individuels mis en perspective, grâce à
l'approche macro-historique, que ces micro- histoires humanisent et renouvellent.
Tout notre travail s'articule en quatre parties, dont le point d'inflexion est le renversement
politique de 1846. Les deux parties macro-historiques sont centrées sur les histoires
économique et politique, laissant la délicate question culturelle de côté. En ce qui concerne le
37
Voir notamment: DAUMARD, Adeline (dir.), Les fortunes françaises au XIXe siècle, Paris, 1973;
DAUMARD, Adeline, Les bourgeois et la bourgeoisie en France, Paris, 1987.
8
Introduction Générale
parcours de vie, nous avons choisi de placer le mariage avant les chapitres sur la vie active
(les affaires), bien que dans la réalité ces deux moments soit interdépendants. Dans les faits, il
arrive que des parcours individuels mettent en évidence un mariage avant une entrée dans les
affaires. Par ailleurs, la limite entre la fin d'un apprentissage (qui concerne la formation) et le
début de la vie active est souvent floue. Ces trois moments sont en réalité très proches et
doivent être considérés comme temporellement presque simultanés. L'ordre dans lesquels ils
interviennent peut être variable. Concernant la vie active et l'organisation des successions, il
n'a pas été possible de concentrer toute la matière dans un seul chapitre pour chaque partie.
Nous avons ainsi préféré scinder en plusieurs chapitres ces matières.
La structure en quatre parties permet de reprendre pour chaque période l'un des deux postulats
de notre thèse. Le premier, qui affirme que la bourgeoisie est demeurée influente tout au long
du XIXe siècle, pose la délicate question des continuités et discontinuités du monde bourgeois
pendant un siècle riche en événements politiques et sociaux. Pour traiter cette question, c'est
l'approche macro historique qui sera utilisée, pour montrer comment la bourgeoisie se situe
par rapport à l'ensemble de la société genevoise. Le second, qui affirme que l'enracinement de
la bourgeoisie est particulièrement fort à Genève, marque une spécificité sociale de ces élites.
Pour traiter cette question, l'approche micro- historique est indispensable afin de décortiquer
les tenants et aboutissants de cette spécificité.
9
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Chapitre 1. Forme et reproduction d'une élite urbaine, un aperçu
de l'histoire des bourgeois de Genève jusqu'en 1814
1."Elites genevoises"?
Bourgeois de Genève, qui es-tu? Cette étude n'échappe pas au sempiternel problème de la définition
des élites.38 Un seul critère a été jugé déterminant, soit le statut social signifié par la citoyenneté ou
l'acquisition des Lettres de Bourgeoisie. Ces dernières délimitent en effet dans le cas de Genève une
population très précise. Jusqu'en 1792,39 un bourgeois de Genève est un individu qui a, ou dont les
ancêtres ont, acheté des droits (les Lettres de Bourgeoisie), moyennant payement d'une somme
d'argent, ainsi que le don de quelques objets précieux garants de l'indépendance de Genève: fusils
pour l'arsenal et seillots en cuir pour lutter contre les incendies.40 Le prix des Lettres de Bourgeoisie
varie de la Réforme à 1792. Si dans les premiers temps l'accession à la bourgeoisie était abordable,
les deux Refuges Protestants en ont considérablement augmenté le coût. Les éventuels candidats
devaient, dès le XVIIe siècle, être fortunés pour accéder à la bourgeoisie, porte d'entrée de la
citoyenneté. Tout bourgeois transmet en effet son statut à ses enfants à venir, qui deviennent
citoyens.41 Seuls les hommes peuvent transmettre ce statut, qui seul octroie les droits politiques.
En dehors des deux classes élitaires, se trouve la majorité de la population genevoise. Les Habitants
et Natifs tout d'abord, qui ont un droit de résidence dans la cité. Les Natifs, comme leur nom
l'indique, sont nés "en les murs". Majoritairement, ils sont enfants d'Habitants. Ces derniers ont
acheté des Lettres d'Habitation, correspondant à une autorisation de séjour. Pour parachever cet
aperçu des stratifications sociales, il est nécessaire d'ajouter les Sujets, soit les habitants des
territoires genevois de la campagne (Jussy, Satigny et Céligny), qui ne disposaient d'aucun droit dans
la cité. Pendant le XVIIIe siècle, les Natifs et les Habitants ont violemment contesté le pouvoir des
Citoyens et Bourgeois et se mirent à réclamer des droits. Pour diviser les contestataires, un statut de
Domicilié fut créé suite aux troubles survenus en 1782, mais il n'a pas eu une existence très longue.
38
Voir notamment BUSINO, Giovanni, Elites et élitisme, Paris, 1992.
39
Pour autant qu'ils soient nés à l'intérieur de la cité. Le point de départ de la bourgeoisie est moins important. Les
Lettres les plus anciennes qui soient connues datent de 1339, soit près de 50 ans avant les Franchises d'Adhémar
Fabri, actes fondateurs de la commune de Genève. Voir SHAG, Histoire de Genève des origines à 1798, Genève,
1951, p. 132.
40
Les Lettres de Bourgeoisie peuvent toutefois, en de rares occasions, être offertes par les autorités. C'est par
exemple le cas lors de services rendus à la République, ou pour des personnalités (par exemple pour des
pasteurs). Le Livre des Bourgeois, datant de 1897, permet de retrouver toutes les familles bourgeoises de Genève,
ainsi que la date de leur accession à la Bourgeoisie, et le coût des Lettres de Bourgeoisie. COVELLE, Alfred Louis,
Le livre des Bourgeois de l'ancienne République de Genève, Genève, 1897. Il existe aussi des études similaires
correspondant à la population des habitants, GEISENDORF, Paul-Frédéric, Le livre des Habitants de Genève, 2
vol., Genève, 1857-1963; PERRENOUD, Alfred, PERRET, Geneviève, Livre des Habitants de Genève (1684-1792),
Genève, 1985.
41
Les personnes ayant déjà des enfants négocient souvent l'accession groupée à la bourgeoisie, comprenant euxmêmes et leurs enfants masculins. Dans le Livre des Bourgeois, ainsi que sur les Lettres de Bourgeoisie, ce cas de
figure est toujours précisé, avec le nom des enfants qui obtiennent la bourgeoisie. Voir COVELLE, Alfred Louis,
op. cit.
10
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Cette stratification sociale, même si elle a été vivement contestée pendant tout le XVIIIe siècle, n'a
pas été totalement détruite par les troubles liés à la révolution française. Les principes d'égalité
adoptés à Genève dès la Constitution de 179442 se heurtent à une inertie très forte de la part de la
bourgeoisie. Même si le livre des Bourgeois43 s'arrête en 1792, soit lorsque la Révolution a permis
aux plus anciennes familles d'Habitants et de Natifs d'accéder à la bourgeoisie, certains revendiquent
une admission à la bourgeoisie après cette date. C'est le cas par exemple de la famille Ador, dont
l'historiographie relate "l'admission de Jean Ador, et de ses deux fils, Edouard et Louis, à la
bourgeoisie de Genève", 44 le 23 novembre 1814. Cet événement, dont on dit qu'il "consacre
définitivement l'assimilation des Ador", 45 s'apparente aux nouvelles noblesses créées, par exemple,
par Napoléon.46 Genève n'échappe pas à ce mouvement qui tend à réformer une structure
jusqu'alors figée, et la période représentative (1814-1842), est marquée de plusieurs accessions à la
bourgeoisie, toutes utilisant ce terme abusivement,47 même si une très officielle publication donne la
liste de ces accessions après 1814.
Cette question de la fin du statut bourgeois doit être considérée sous plusieurs aspects. L'Occupation
française a mis fin aux spécificités politiques de Genève, mais l'identité bourgeoise, de fait
abandonnée dès 1792, est restée solidement ancrée dans les mœurs au XIXe siècle, sinon dans le
langage courant. Par exemple, les recensements cantonaux de 1822 à 184348 disposent d'une
rubrique "bourgeoisie". La Société Economique,49 créée pendant l'occupation pour gérer les biens
communaux, est une instance qui participe à la survivance du monde bourgeois, pendant une période
où l'identité genevoise est menacée.
En réalité, la première constitution de la République et Canton de Genève de 1814 n'a pas rétabli le
statut bourgeois antérieur à 1792. A la place de la "bourgeoisie", la Constitution (œuvre pourtant
d'anciens bourgeois) parle de "droit de cité". 50 Ce ne peut être que ce "droit de cité" que les
42
La Constitution de 1794 est précédée d'une Déclaration des droits et devoirs de l'homme social, qui stipule dans
son article premier: "tout homme est seul propriétaire de sa personne et de ses facultés. (…) tous les hommes sont
égaux en droits, quoiqu’ils ne le soient ni en force ni en moyens". Le concept d'égalité est réaffirmé dans la
Constitution elle-même dans l'article 1 du Titre I: "Il n’y a dans la République de Genève que des citoyens et des
étrangers". Voir AEG, Constitution genevoise sanctionnée par le souverain le 5 février 1794, l’an 3 de l’Egalité,
[sans numérotation de page]; AEG, Déclaration des droits et devoirs de l’homme social, consacré par la nation
genevoise le 9 juin 1793, p. A2.
43
COVELLE, Alfred Louis, op. cit.
44
Voir BRON, Marie, "Les ancêtres Ador", in DURAND, Roger, BARBEY, Daniel, CANDAUX Jean-Daniel
(éditeurs), Gustave Ador. 50 ans d'engagement politique et humanitaire, Genève, 1996, p. 25.
45
Ibidem.
46
A ce sujet, voir DAUMARD, Adeline, "Noblesse et aristocratie en France au XIXe siècle", in Les noblesses
européennes au XIXe siècle, actes du colloque organisé par l'école française de Rome et le Centro per gli studi di
politica estera e opinione pubblica de l'Université de Milan, Paris, Padoue, 1988, p 83 ss.
47
C’est par exemple le cas du comte Capo d’Istria et de Pellegrino Rossi, qui sont reçus bourgeois par les
autorités. CRAMER, Frédéric-Auguste, Jean-Jacques Rigaud, ancien premier syndic de Genève: notice
biographique; revue et publiée par Jean-Adrien Naville-Rigaud, Genève, 1879, p. 64-65.
48
Voir AEG, recensements, cotes de F1-4 à L1-4.
49
Voir au sujet de cette institution, PETER, Marc Ernest, La Société économique et la gestion des biens de
l'ancienne République de Genève de 1798 à 1814, Genève, 1955.
50
L'article 6 du Titre I précise: " le Conseil d’Etat pourra accorder ou vendre le droit de cité, soit de commune,
dans la ville". Ce droit de cité, rattaché à la ville de Genève qui n'a d'autre gouvernement que l'autorité cantonale,
11
Forme et reproduction d'une élite urbaine
contemporains assimilent à la bourgeoisie du siècle précédent. En 1814, il est risqué de rétablir en
des termes identiques au passé, une classe sociale qui a été longuement contestée pendant tout le
XVIIIe siècle. Le droit de cité se substitue à la bourgeoisie, une modification de la terminologie qui
doit servir à faire accepter une constitution d'essence conservatrice. Passé cette adoption, le nouveau
terme de "droit de cité" ne sera guère employé, au contraire de celui de "bourgeoisie". Cette
pirouette sémantique se réalise en même temps qu'est instauré un système censitaire et déclarée
l'égalité entre tous les Genevois.52 Les deux dernières mesures peuvent apparaître contradictoires.
Assurément elle le sont mais rendent possible une acceptation populaire du texte, qui satisfait une
majeure partie de l'électorat. La Constitution de 1842, qui abolit le privilège du cens, met fin de facto
à la mainmise bourgeoise sur les affaires de la cité.
Dès 1815, les accessions à la bourgeoisie, qu'il faudrait plutôt appeler des accessions au "droit de
cité", comme celle de Pellegrino Rossi, ne représentent qu’une forme de naturalisation, et ne
confèrent pas d’avantages économiques. C’est pourquoi ce sont majoritairement des étrangers qui la
reçoivent, comme le comte de Bubna, général autrichien qui doit cette faveur à son rôle joué lors du
départ des Français de la cité en décembre 1813.53
La définition de l'élite à Genève peut donc aisément passer par dessus le bouleversement politique
des Lumières, repoussant la fin effective de la bourgeoisie à 1842. Cette nouvelle échéance laisse
apparaître une période relativement longue, sans tenir compte de l'annexion française, qui va de
1815 à 1842 et pendant laquelle les élites paraissent en sursis. Ce sont les "27 années de bonheur"54
qui cachent une réalité moins heureuse. Pendant cette période, la bourgeoisie connaît des tendances
d'unions et de désunions. Ces dernières opposent facilement les anciennes familles bourgeoises, qui
évoluent dès le XVIIIe siècle comme un patriciat, et des familles de bourgeoisie récente.55
La question des élites nées après la fin du statut bourgeois sera abordée dans toute sa complexité.
En considérant que le statut bourgeois ne disparaît qu'après 1842, les élites éventuellement issues de
la période postérieure n'ont pas été prises en compte. Par contre, le demi-siècle 1792 pose un réel
problème puisqu'il ne correspond pas à un arrêt de la vie sociale des élites, qui poursuivent
trouve un équivalent dans les autres communes du canton. Cependant, l'octroi par une tierce commune de son
droit de cité est subordonné à l'autorisation du pouvoir cantonal. AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828, p. 4.
52
Cette égalité est précisée dans l'article 3 du Titre I: " la constitution ne reconnaît ni patriciat, ni classe
privilégiée : tous les Genevois sont égaux devant la loi."A noter toutefois que le terme de "Bourgeoisie" n'est pas
employé, Ibidem.
53
CRAMER, Frédéric-Auguste, op. cit., p. 65.
54
Passé dans le langage courant, cette expression a une origine intéressante. A chaque début de législature, il est
traditionnel d'entendre un discours du Premier syndic prononcé à la première séance du Conseil Représentatif
renouvelé. Jean-Jacques Rigaud, qui a occupé à onze reprises le poste de premier magistrat, commence tous ses
discours de début de législature de la même manière, en attirant l'attention des élus sur la période de calme qui
prévaut à Genève depuis la Restauration. Une manière de motiver les députés et de les rendre attentifs au rôle
qu'ils jouent dans la stabilité de l'Etat. En charge de ce discours en avril 1842, dernière année d'existence du
Conseil Représentatif, Jean-Jacques Rigaud parle des "27 années de bonheur". AEG, RIGAUD, Jean-Jacques,
Discours prononcés par M. le Syndic Rigaud au Conseil représentatif, à la séance du 19 avril 1842, Genève,
1842.
55
André Sayous fait une distinction au sein de cette aristocratie entre "petite" et "haute bourgeoisie". C'est cette
dernière qui correspondrait au patriciat, terme qui évite la confusion avec la haute bourgeoisie de la seconde
moitié du XIXe siècle. SAYOUS, André-E., "La haute bourgeoisie de Genève entre le début du XVIIe et le milieu
du XIXe siècle", in Revue historique, n°180 (1937:juil./déc.), p. 26.
12
Forme et reproduction d'une élite urbaine
l'assimilation de nouveaux membres. Ces intégrations se réalisent essentiellement par des mariages,
qui suivent, voire exceptionnellement accompagnent, une réussite financière. Pour bien différencier ce
groupe de familles anciennement ou récemment bourgeoises, nous lui avons donné le qualificatif de
nouvelles élites. L'intégration de ce dernier pan de la bourgeoisie est aussi rapide que complet, et sa
dimension matrimoniale confirme le rôle prépondérant que les bourgeois d'avant 1792 conservent au
XIXe siècle. La vivacité de ce qui pourrait être considéré comme "un esprit bourgeois" trouve ses
racines dans la place tenue à Genève par ces élites. Place économique et religieuse.
Avant 1792, l'intérêt d'acquérir des Lettres de Bourgeoisie n'était pas seulement politique. Le statut
de bourgeois a conféré pendant des siècles un statut économique.56 Un lien s'est établi au XVIIe
siècle, lorsqu'une ordonnance précise que "ceux qui ne sont citoyens ou bourgeois ne pourront à
l’avenir être reçus négociants dans la ville ni avoir droit d’y lever boutique ou magasin". 57 Cette
ordonnance oriente les familles de négociants vers la bourgeoisie, qui quelque temps après se réserve
également certaines professions liées à la production horlogère.58 Cette protection établie autour de
quelques activités professionnelles est abandonnée avant la fin du statut bourgeois, puisque "de 1738
à 1753, les différents métiers de la Fabrique s'ouvrent à nouveaux aux natifs". 59 Les droits politiques
octroyés aux bourgeois, sans devoir être négligés, ne revêtaient pas une importance similaire aux
droits économiques. De plus, sachant que les familles de banquiers (comme les Mallet, les Pictet et
bien d'autres) ont commencé par être actives dans le négoce, avant de concentrer leurs activités sur
le secteur bancaire, il est possible de tisser un lien étroit entre négoce et bourgeoisie, élite
économique et élite politique. L'une dispose de la richesse, l'autre de la gloire. Les droits exclusifs
des bourgeois sur la pratique du négoce avaient considérablement cloisonné le monde marchand de
la cité de Calvin. La concurrence était de facto réduite, et l'assurance de ne voir commercer que des
familles disposant d'un certain capital pouvait fournir une garantie utile contre les éventuelles faillites.
De plus, la force de la bourgeoisie genevoise pendant et après la Révolution des Lumières s'appuie
sur une spécificité qui agit puissamment sur l'ensemble de la population de la République: la religion
protestante. Le calvinisme est l'élément clé qui différencie la bourgeoisie genevoise des autres
bourgeoisies urbaines. Le double statut des familles bourgeoises, politique et économique, ne serait
pas un vecteur suffisant d'unité s'il n'était soudé par une identité religieuse très forte. C'est la force
avec laquelle le calvinisme s'est imposé à Genève, ainsi que le double statut des bourgeois qui
expliquent à la fois l'homogénéité de classe de ces familles, mais encore leur position d'élite. Henri
Fazy cite Lullin, qui aurait justifié l'intervention des anciens syndics lors de la Restauration de 1814
en disant: "nous avons un devoir de nous occuper d'un objet aussi important". 60 Cette vocation de
gérer la destinée de Genève, dévolue à la bourgeoisie, est la clé de voûte de toutes les
56
Voir à ce sujet le chapitre d'Alfred Perrenoud sur les structures sociales genevoises du XVIIIe siècle dans
PERRENOUD, Alfred, La population de Genève du XVIe au début du XIXe siècle, tome I, Genève, 1979, Deuxième
partie, Chapitre III, p. 145-228.
57
AEG, Règlement sur le commerce de la ville et République de Genève, vu et approuvé en petit et grand
conseil, Genève, 1649, art. I.
58
Il s'agit des professions suivantes: tireur d'or (dès 1682), horloger (dès 1690), orfèvre (dès 1701) et graveur (dès
1716). PERRENOUD, Alfred, op. cit., p. 185
59
Ibidem.
60
FAZY, Henri, Les constitutions de la République de Genève : étude historique, Genève, 1890, p. 188.
13
Forme et reproduction d'une élite urbaine
problématiques liées aux élites de Genève au XIXe siècle et trouve son origine dans la Réforme
calvinienne.61
2. Calvinisme et bourgeoisie
2.1 L'individu confronté aux principes rigides du calvinisme
Selon Calvin, tout homme est pécheur par définition. Lorsqu'il commet un péché, l'homme se
détourne de Dieu. Cette notion implique que l'être humain n'est pas naturellement enclin au bien. La
conséquence de ce premier constat est le développement par le calvinisme de toute une série de
pratiques qui visent à contraindre les hommes à suivre la voie divine. L'obligation de la participation
au culte est un élément spectaculaire de cette idée, de même que l'instauration du Consistoire,
véritable tribunal de la foi, pourtant sans pouvoir réel de punition.
Autre élément de base du protestantisme: c'est Dieu seul qui donne la foi aux hommes. Le rachat par
les œuvres, qui avait justifié les indulgences, est impossible. Ainsi, du moment où la population des
croyants est uniforme et arrêtée par Dieu, cela crée une unité religieuse très forte. L'appartenance à
la communauté s'impose à l'individu doté d'une foi, sans possibilité pour celui-ci de modifier son état.
Cette solidarité verticale qui se dégage du calvinisme est à mettre en face du troisième élément-clé
pour bien comprendre les élites genevoises, soit le rapport envers la richesse.
L'enrichissement personnel n'a pas été condamné par Calvin. "Les biens matériels ne sont pas
destinés à être méprisés ou rejetés (comme le veut l'ascétisme), mais leur destination est le service
d'autrui". 62 Dans cette idée, cet "autrui" fait naturellement partie de la communauté des croyants.
C'est pourquoi le riche est appelé par Calvin le "ministre du pauvre". 63 Ce dernier tient une place
importante dans la communauté puisqu'il permet à l'homme riche d'éprouver sa foi. Car la notion de
"ministre du pauvre" implique l'existence d'une relation impersonnelle qui lie les hommes aux biens et
donc une redistribution volontaire des richesses qui n'appartiennent qu'à Dieu. "En conséquence de
cette fonction que Dieu assigne aux richesses, destinées à pourvoir à l'existence matérielle de tous et
à être, auprès de tous, le signe de la grâce de Dieu, il y a pour chacun, dans le mécanisme
économique de la société, des responsabilités différentes". 64 Comme il n'y a pas la possibilité pour
l'homme d'influencer son salut, le riche donne par devoir, suivant la volonté divine. Ce don ne doit
pas avoir pour objectif de plaire à Dieu, mais de suivre sa foi qui commande d'aimer son prochain.
La condamnation du luxe par le calvinisme est un prolongement de ce raisonnement. La
consommation de richesses est un péché, dans la mesure où elle empêche la redistribution voulue par
Dieu.
61
L'adjectif "calvinien" s'applique pour tout ce qui se rapporte directement aux actions et écrits de Jean Calvin, en
opposition à ce qui est "calviniste" et fruit d'une interprétation. La prédestination est une théorie calvinienne,
tandis que les mouvements puritains sont d'inspiration calviniste.
62
BIELER, André, la pensée économique de Calvin, Univ. de Genève, Fac. Des SES, Thèse 172, Genève, 1959, p.
321.
63
Ibidem, p. 323.
64
Ibidem, p. 323.
14
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Dans la pensée calvinienne, la vocation joue un rôle central.65 Cette notion, développée d'abord par
Luther, comprend non seulement l'engagement religieux mais aussi l'engagement professionnel.66 "Ce
qui plaît à Dieu, ce n'est pas l'ascétisme des moines, mais bien au contraire l'exercice consciencieux
de toutes les activités professionnelles et séculières que l'homme accomplit dans sa vie quotidienne.
C'est à l'accomplissement minutieux de ces tâches profanes que l'homme est appelé par Dieu, c'est
elles qui font l'objet de sa vocation". 67 Là où la vocation calvinienne renforce encore l'esprit
communautaire, c'est dans la manière égalitaire de considérer les différentes activités
professionnelles : "les rôles politiques, les professions mondaines, et même les métiers manuels et
"mécaniques" trouvent leur unité dans le terme de vocation, ce qui n'était pas une idée habituelle et
allant de soi dans l'histoire de la pensée chrétienne". 68 Chaque individu est donc appelé à exercer une
profession conformément à la volonté divine,69 selon quatre modalités centrales: le désir individuel, la
capacité propre, la reconnaissance et l'utilité reconnue de l'activité en question.
L'individu, par un choix personnel résultant d'une envie, peut mieux que quiconque définir sa propre
vocation. Mais ce désir est savamment délimité. Seul, il ne peut suffire, d'autant plus que les trois
autres modalités prennent en considérations l'avis de l'entourage de cet individu. La reconnaissance
des autres est indispensable à plusieurs niveaux. Les appréciations concernant la capacité propre, la
reconnaissance et l'utilité d'une occupation professionnelle donnée reviennent avant tout à
l'entourage. La voie professionnelle suivie est donc d'abord le résultat d'un choix personnel, même si
ce dernier ne peut prendre place que dans le cadre d'une acceptation sociale, provenant de
l'entourage. Cette notion est capitale, et dans le cas de l'élite, elle peut parfois se révéler délicate à
gérer, face aux intérêts des familles. Si un négociant qui a fait fortune désire que son fils reprenne son
affaire, il ne devrait pas, selon Calvin, aller à l'encontre de la vocation de son fils, si cette dernière
n'est pas liée au commerce. A l'inverse, le fils ne doit en aucun cas échapper à une vocation qui
dispose d'une reconnaissance de la communauté. Le jeu d'équilibre est délicat.
La possibilité selon laquelle l'affaire ne soit pas reprise par le fils n'est pas dramatique selon Calvin
puisque les biens matériels n'appartiennent pas strictement au père. Si son affaire se termine à sa
mort, il n'y a qu'une redistribution, voulue de toute manière. Tous ces concepts font donc apparaître
à la fois un individualisme lié à la dépossession des biens, mais également un esprit de groupe très
marqué, lié à l'impossibilité de modifier sa condition religieuse.
65
Voir à ce sujet l'article "vocation" dans l'encyclopédie du protestantisme. Voir GISEL, Pierre [ed.], Encyclopédie
du protestantisme, Genève, 1995, p. 1627-1655.
66
C'est Luther qui a le premier étendu le concept de vocation aux activités professionnelles. Calvin a repris la
notion exposée par Luther en se démarquant de lui, par un lien direct qu'il établit entre la vocation et l'état d'un
individu. Ibidem, p. 1629.
67
BIELER, André, op. cit., p. 484.
68
MIEGGE, Mario, Vocation et travail, essai sur l'éthique puritaine, Genève, 1989, p. 15.
69
"Chacun docques doit réputer à son endroict que son estat luy est comme une station assignée de Dieu, à ce
qu'il ne voltige et circuisse ça et là inconsidérément tout le cours de sa vie", passage tiré l'Institution de Calvin,
Livre III chapitre 20, cité par ibidem, p. 14.
15
Forme et reproduction d'une élite urbaine
2.2. La vocation bourgeoise ou la sainte vocation
Les liens entre la bourgeoisie et la Réforme ont toujours été étroits. C'est par le monde commerçant
que les nouvelles idées religieuses ont gagné Genève.70 Dans l'ancienne République, seuls des
protestants pouvaient aspirer à devenir bourgeois de Genève. Les liens entre les élites bourgeoises et
la Réforme donnent naissance à la vocation bourgeoise de gestion de l'Etat qui a été évoquée
précédemment. L'historiographie du XIXe siècle exprime différents points de vue concernant la prise
de pouvoir de ces élites. L'enjeu est de taille. Il s'agit, pour les radicaux fazystes, d'enraciner
profondément les bouleversements politiques du milieu du XIXe siècle aux tréfonds des origines de la
République, reléguant ainsi le pouvoir bourgeois à une longue parenthèse née de la Réforme. Pour
Henri Fazy c'est tout simplement Calvin qui a introduit à Genève le régime aristocratique.71 Ce point
de vue ne peut qu'être violemment combattu par l'église protestante. Amédée Roget n'imagine qu'une
action passive du Réformateur.72 "Il importe de le dire bien haut, la constitution politique de Genève
ne subit aucun changement notable du vivant de Calvin". 73 Roget rejette tant l'instauration d'une
théocratie que la formation par Calvin d'une aristocratie.74 Les orientations politiques de ces deux
auteurs étant très marquées, le juriste Marc-Edouard Chenevière75 adopte un point de vue
intermédiaire qui appuie son raisonnement sur des citations du père de la Réforme à Genève.76
"La fonction de magistrat est une vocation sainte". 77 Par ces mots, Marc-Edouard Chenevière
résume simplement le lien qui a existé entre les élites et le Réformateur. Pas plus qu'il ne condamne
l'enrichissement, Calvin ne s'oppose aux classes dirigeantes, déjà en place lorsqu'il arrive à Genève:
"Il n’advient point par la perversité des hommes, que les rois et autres supérieurs obtiennent leur
puissance sur la terre, mais que cela vient de la Providence et sainte ordonnance de Dieu, auquel il
plaît de conduire en cette sorte le gouvernement des hommes". 78 La référence au divin oblige la
population à un respect des autorités, qui voient leur pouvoir et une stratification sociale justifiés par
Dieu: "l’autorité n’est point une délégation du peuple, le magistrat a charge et commission de Dieu". 79
70
Notamment par le négociant Baudichon de la Maisonneuve. Voir NAEF, Henri, Les origines de la Réforme à
Genève. L'ère de la triple combourgeoisie, l'épée ducale et l'épée de Farel, Genève, 1968.
71
FAZY, Henri, Les constitutions de la République de Genève : étude historique, Genève, 1890, p. 44.
72
Dans une petite brochure représentant sans doute le texte d'une conférence. ROGET, Amédée, L'Eglise et l'Etat
à Genève du vivant de Calvin : étude d'histoire politico-ecclésiastique, Genève, 1867.
73
Ibidem, p. 89.
74
Roget note à juste titre que Calvin a reçu des Lettres de Bourgeoisies en 1559, soit 23 ans après son arrivée à
Genève. Ses Lettres ne lui conféraient toutefois aucune voix délibérative dans les conseils. Ibidem.
75
Voir CHENEVIERE, Marc-Edouard, La pensée politique de Calvin, Genève, 1937.
76
Il n'est certes pas le seul à adopter un point de vue nuancé. Paul-Elysée Martin dans l'Histoire de Genève
publiée par la SHAG, prend une position identique, quoique très prudemment: "Il semble que l'expérience l'incline
[Calvin] vers un régime aristocratique tempéré d'éléments démocratiques"; SHAG, op. cit., p. 242-243.
77
Cette phrase est en réalité le titre d'un chapitre de l'ouvrage de Marc-Chenevière sur la pensée politique de
Calvin, op. cit., p. 150-154.
78
Ecrits de Calvin vraisemblablement tirés des Edits Politiques de 1543; cité par Ibidem, p. 151. Il n'a pas été
possible de remonter à la source originale, les références de l'auteur n'étant pas suffisamment précises.
79
Ibidem, p. 162.
16
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Selon Calvin, il existe une motivation qui transcende un simple magistrat dans la gestion des affaires
publiques: " le magistrat remplit plus qu’une simple fonction, il exerce une véritable vocation".80
Cette vocation, définie selon les critères cités plus haut, est "aussi légitime que l'Etat lui-même", 81
mais aussi à l'image de la richesse: impersonnelle. "Ils sont honorables en tant que Dieu y a imprimé
sa marque, mais d’eux-mêmes ils ne sont rien". 82 L'égalité des hommes est ainsi respectée, puisqu'un
magistrat ne tient et n'opère sa fonction que sous la volonté divine, créant une inégalité des charges et
non des statuts au sein de la communauté des croyants.
Selon Chenevière, la Réforme "n’a pas enrayé les progrès du mouvement aristocratique". 83 De fait, le
rôle central conféré aux élites, donc aux bourgeois, dans la gestion des affaires publiques,
s'exprimerait dans une évolution inéluctable de la société genevoise. Pouvait-il en être autrement? En
adoptant un point de vue purement pragmatique, il est possible d'en douter. Les deux parties en
présence trouvaient un intérêt au respect de l'autre, par une même haine en un ennemi commun.
Etranger à Genève, expulsé du territoire de la République en pleine Réforme,84 Calvin ne pouvait en
aucun cas se passer d'une collaboration avec le pouvoir politique. En confirmant les autorités de la
cité dans leur statut et en justifiant leur place au sommet de l'Etat, le Réformateur a créé des
conditions idéales à l'adoption de la nouvelle foi à Genève. De l'autre côté, les bourgeois trouvaient
dans la Réforme une occasion unique de prendre des distances avec la maison de Savoie et l'autorité
des évêques, dont les représentants étaient vertement haïs des Genevois.85
Plus que cette question du pouvoir aristocratique, l'intérêt de la vocation dans le système politique
genevois réside dans l'acceptation que chaque individu doit avoir de sa propre place dans la société.
En assignant à chaque individu une place précise, Calvin demande implicitement une "acceptation de
la limite"86 de chacun.
2.3. La transportation des principes calviniens dans le droit civil
Une fois la Réforme adoptée à Genève, Calvin désirait asseoir la nouvelle Foi dans la République à
l’aide de lois, les Ordonnances ecclésiastiques, préparées dès 1541 et dont certaines prirent le nom
d’Edits Civils, lorsqu’elles furent adoptées en Conseil Général le 29 janvier 1568. Calvin, licencié en
droit à Orléans, avait une sensibilité de juriste qui fut très utile pendant tout le processus d'élaboration
de cette nouvelle législation.87 La législation en vigueur à Genève était en partie inspirée de la
coutume du Berry, mais aussi du droit romain.88 Les Ordonnances, sans bouleverser ces normes,
apportèrent des nouveautés qui mirent les anciens textes en conformité avec la pensée calviniste.
Elles sont révélatrices d'un nouvel esprit qui règne sur la République avec la Réforme, en ce sens
80
Ibidem, p. 150. La mise en italique est de l'auteur.
81
Ibidem, p. 152.
82
Ibidem, p. 153.
83
Ibidem, p. 199.
84
En avril 1538, SHAG, op. cit., p. 234.
85
Le chapitre 6 de l'Histoire de Genève intitulé: "Les Combourgeoisies avec Fribourg et Berne" est une bonne
synthèse de cette problématique; ibidem, p 171-186.
86
Terme repris en sous-titre dans l'encyclopédie du protestantisme, Voir GISEL, Pierre [ed.], op. cit., p. 1637.
87
Pour toute information concernant Calvin, voir notamment, WENDEL, François, Calvin: sources et évolution de
sa pensée religieuse, Genève, 1985.
88
Voir FLAMMER , A., Le Droit Civil de Genève, ses principes et son histoire, Genève, 1875.
17
Forme et reproduction d'une élite urbaine
qu'elles comportent des dispositions cohérentes avec deux éléments centraux de la pensée religieuse
de Calvin. La prise en compte des choix individuels découlant de la vocation et celle des principes
selon lesquels toute richesse n'appartient pas entièrement à l'individu. En particulier, les régimes
matrimoniaux et successoraux ont été retravaillés.
Les promesses de mariage furent institutionnalisées, mais surtout "les Ordonnances, voulant faciliter
les mariages entre jeunes gens, avaient mis à la puissance paternelle des limites exceptionnelles". 89
L'âge minimum au mariage est par exemple rabaissé de manière importante, à 20 ans 90 sans avoir
l'obligation d'obtenir l'accord parental. Le régime successoral eut aussi à subir des modifications. La
plus importante est la mise en place de l'égalité de tous les enfants devant une succession.91 Cette
mesure réduit les droits qu'a une personne sur les biens qu'elle a pu accumuler de son vivant.
L'égalité entre les héritiers n'est certes pas équivalente à une redistribution absolue des biens à
l'ensemble de la communauté, mais elle représente une sorte de consensus entre l'esprit de Calvin et
les intérêts des familles. Toutes ces dispositions sont ainsi conformes à la nouvelle croyance, qui avait
enlevé à chaque individu la notion de propriété des biens qu'il pouvait posséder de son vivant.
Les Ordonnances ecclésiastiques ont véritablement assis la Réforme à Genève. Leur pertinence
explique en partie la profondeur de l'enracinement du calvinisme dans cette ville. Mais cela n'a pas
été sans quelques adaptations Les stratégies matrimoniales ou successorales n'ont souvent pour but
que la préservation d'un patrimoine, donc d'une richesse. L'élaboration de telles stratégies était
théoriquement en contradiction avec le calvinisme. Le potentiel de perturbation que cette nouvelle
législation pouvait représenter pour les élites était important. Pour les élites, l'abandon du droit
d'aînesse et les mesures concernant l'âge au mariage auraient pu mettre à mal des stratégies
d'alliances, très utiles voire indispensables pour pérenniser une affaire. Ces stratégies existaient-elles
seulement à l'époque de la Réforme? Sans entrer dans ce débat, il semble clair que le jeune âge au
mariage, sans consentement obligatoire des parents, n'était pas du goût des familles bourgeoises, qui
n'ont pas hésité à le rehausser à 25 ans.92 Par contre, la transmission égalitaire des biens n'a
apparemment jamais été remise en question.
Le calvinisme a agi doublement sur les familles bourgeoises. Certes, le monde bourgeois est
clairement placé par la Réforme au sommet de l'Etat, mais la volonté des familles bourgeoises reste
subordonnée à la volonté divine, qui englobe l'ensemble de la communauté des croyants. L'action
stabilisante de la Réforme sur la République est au moins égale au potentiel de perturbation qui
découle du nouveau droit civil. Dans cette situation, les familles bourgeoises n'ont pas beaucoup de
solutions, entre un refus de la législation et le développement de nouvelles pratiques sociales qui
permettent, tout en étant conformes à la pensée calviniste, de pérenniser les affaires.
89
Ibidem, p. 15.
90
Idem.
91
Ibidem, p. 18.
92
Cette modification intervient lors de la première réforme qui touche les Edits Civils, en 1713. Lors de cette même
réforme la bourgeoisie accommode également les dispositions concernant le mariage entre cousins issus de
germains, prohibé par Calvin. Ibidem, p. 36.
18
Forme et reproduction d'une élite urbaine
3. Contestations et permanences
3.1. Les remises en cause du puritanisme à Genève
Le calvinisme date du XVIe siècle et, même si la Rome Protestante était encore très vivante pendant
la Période Française, plusieurs siècles séparaient les élites de la restauration des écrits du
réformateur. Les Edits Civils, fruits de la Réforme, n'avaient d'ailleurs pas survécu à l'usure du temps
ni à leur adaptation progressive par un législatif d'origine bourgeoise. Plusieurs éléments portent à
croire que les élites genevoises, vis-à-vis de la doctrine de Calvin, nourrissaient à la fois un profond
respect de la tradition, mais acceptaient aussi quelques largesses. En trois siècles le puritanisme s'est
modifié en procédant par un glissement progressif des éléments religieux aux éléments non-religieux
de l'existence. Ce que Calvin avait lié, travaillant à faire des Genevois une population sainte dans tous
les actes de la vie quotidienne, les familles bourgeoises, mais aussi le reste de la population, l'ont peu
à peu modifié. "Tandis que l'ancien puritanisme mettait l'accent sur l'unité de la vie chrétienne,
entièrement régie par l'idée du service rendu à la Gloire de Dieu, le puritanisme tardif a tendance à
fragmenter la vie religieuse en actes individuels de piété (prières, méditations, etc) et à séparer ces
conduites de celles de la vie professionnelle". 93 Ce phénomène, s'est particulièrement accéléré
pendant le XVIIIe siècle, simultanément à un enrichissement général des familles bourgeoises de
Genève.
Calvin était par exemple radicalement opposé à l'esclavagisme.94 Or, cette opposition sans
concession n'a pas empêché certains négociants genevois à participer au système de traite négrière.95
Même très minoritaires, ces négociants démontrent qu'en affaires, la religion n'a pas de pouvoir
absolu, et que le calvinisme pouvait très bien avoir été cultivé différemment selon les familles.
L'enrichissement général qui se produit au cours du XVIIIe siècle, est surtout à mettre en parallèle
d'affaires commerciales courantes, et de prêts publics, dopés dans la Rome Protestante par
l'avènement de Jacques Necker aux finances du Royaume de France, et par les systèmes de prêts
sur tête, dans lesquels les financiers genevois ont rapidement excellé.96
93
Tiré de MIEGGE, Mario, Ibidem, p. 96.
94
BIELER; André, op. cit., 1959, p. 170-171.
95
Jacques Savary Desbrulons, cité par Sylvie Streckeisen, dresse un lien entre les commerçants genevois et le
commerce des colonies. De fait, plusieurs bourgeois de Genève avaient investi au XVIIe et XVIIIe siècle dans des
plantations. STRECKEISEN, Sylvie, "La place de Genève dans le commerce avec les Amériques aux XVIIe et
XVIIIe siècles", in SAVARY, Claude, LABARTHE, Gilles, Mémoires d'esclaves, Genève, 1997, p. 31-51. Cette
publication accompagnait une exposition organisée par le musée d'ethnographie sur l'esclavage. A ce sujet la
bourgeoisie est divisée. Madame de Staël et son groupe de Coppet on effectivement beaucoup lutté pour
l'abolition. BERCHTOLD, Alfred, "Sismondi et le groupe de Coppet face à l'esclavage et au colonialisme, in
Sismondi Européen: actes du Colloque international tenu à Genève les 14 et 15 septembre 1973, Genève, Paris,
1976, p. 169-198.
96
Ces placements, plus connus sous le nom de "demoiselles de Genève", étaient des rentes viagères placées par
des financiers genevois. Ce système complexe rendait possible le placement sur d'autres "têtes" que celle de
l'investisseur. Pour optimiser les rendements de ces placements, les Genevois ont développé précocement l'étude
démographique pour savoir quelle population maximisait son espérance de vie. Suite à la conclusion qu'il
s'agissait de jeunes filles de bonnes familles, des groupes de "demoiselles" sur lesquelles des sommes
importantes étaient placées se sont formés. Seuls deux auteurs étudient ces placements, CRAMER, Marc, "Les
Trente têtes genevoises et les billets solidaires", in Revue suisse d'économie politique et de statistique, n°82
(1946), pp. 109-138; LUTHY, Herbert, "Chapitre III point 3: les emprunts viagers et les trente immortelles de
Genève", in op. cit., vol. II, p 464-591. A la BPU, se trouve un carnet troublant dans lequel sont répertoriés à la
main des dizaines de jeunes bourgeois, laissant supposer qu'il s'agit d'un "carnet de travail" d'un investisseur,
19
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Deux conséquences découlent de cet enrichissement. Le rapport à l'argent et au luxe se modifie,
créant une distance avec les préceptes issus de la Réforme. "Au XVIIIe siècle, ce furent les patriciens
qui provoquèrent un nouveau mouvement artistique, en élevant dans les quartiers de la Ville Haute de
somptueux hôtels, à la mode de France, ou de grandes maisons de famille". 97 Malgré la relative
discrétion de ces riches demeures qui ne présentent sur la rue que d'austères façades, le changement
est réel, et touche également la vie artistique, jusqu'alors quasi-inexistante. Une troupe de théâtre fait
son apparition à Genève, et constitue "l'un des éléments les plus puissants de désordre et de luttes
entre Genevois". 98 Herbert Lüthy résume cette évolution, parallèle à l'enrichissement des familles
bourgeoises de la manière suivante: "Depuis que certaines fortunes, moins austèrement acquises et
qu'il est impossible de considérer comme la récompense d'une vie saintement laborieuse, imposent
moins de respect, la théocratie prend des airs de ploutocratie". 99
Cette évolution et ces changements, qui remettent en question l'essence calviniste de la cité
provoquent de vives réactions en provenance de différentes populations. L'agitation, ou plutôt les
agitations des classes populaires qui émaillent tout le XVIIIe siècle sont la première conséquence d'un
équilibre rompu par un enrichissement excessif de quelques riches bourgeois. Cependant, le
mouvement d'opposition aux magistrats est aussi présent au sein même de la bourgeoisie. Certains
pasteurs issus de familles bourgeoises, comme Etienne Dumont,100 contestent ouvertement en chaire
un pouvoir ploutocrate.101 Face à des critiques qui proviennent du milieu bourgeois, les magistrats
interviennent et Etienne Dumont, dégoûté du peu d'appui de ses pairs, préfère quitter la République.
"Les progrès des lumières s'allient à la réaction oligarchique et (…) l'opposition démocratique et
égalitaire, sous la conduite de ses pasteurs, s'arme de morale calviniste; tout Rousseau sort de là". 102
Voilà cité la deuxième figure de référence.
La juxtaposition des noms de Calvin et Rousseau est symptomatique, tant les discours de l'un et de
l'autre sont proches par essence. Tandis que les Natifs et Habitants adoptent l'image symbolique
d'enfants de Rousseau, les familles bourgeoises suivent un mouvement de contestation identique,
mais avec l'image sous-jacente de Calvin. Respect de la tradition oblige.
L'évolution des ordonnances somptuaires pendant le XVIIIe siècle prouvent que la population
genevoise se distancie de plus en plus des préceptes calvinistes d'austérité. En comparant ces
ordonnances, véritables lois contre le luxe de 1631, 1739, 1772 et 1785, on remarque que plusieurs
soucieux d'observer l'évolution démographique de cette population. BPU, Liste alphabétique indiquant le nom et
la date de naissance d’un grand nombre de genevois des deux sexes nés à Genève de 1720 à 1789, document
manuscrit, [s.d.], cote Ms Suppl. 115.
97
BLONDEL, L., FATIO, E., MARTIN, C., La maison bourgeoise dans le canton de Genève, Genève, 1984, p. XV.
98
SHAG, Histoire de Genève des origines à 1798, Genève, 1951, p. 489.
99
LÜTHY, op. cit. ,p. 50
100
Etienne Dumont (1759-1829), pasteur puis homme de lettres. Libéral convaincu, il joue un rôle capital à la
Restauration. Il est l'un des membres les plus actifs du Conseil Représentatif, dont il a rédigé le règlement. Voir sa
biographie MARTIN, Jean, Etienne Dumont : 1759-1829, l'ami de Mirabeau, le voyageur, le patriote genevois,
Neuchâtel, 1942. Herbert Lüthy donne encore les noms des pasteurs Isaac-Salomon Anspach, Esaïe Gasc et Jacob
Vernes. LUTHY, op. cit. ,p. 563.
101
Etienne Dumont prononce le 28 mars 1783, à seulement 24 ans, un célèbre sermon intitulé: "« Sermon sur la
connaissance de soi ». Martin a publié quelques paragraphes de ce sermon ou apparaît toute la fougue de
Dumont. "Ami infidèle, l’amitié ne sera plus rien dès qu’elle pourra nuire à votre avancement." Ibidem, p. 11.
102
LÜTHY, op. cit., p. 54.
20
Forme et reproduction d'une élite urbaine
règles disparaissent et que les autorités doivent légiférer sur de nouvelles pratiques, par exemple la
danse. Cette dernière était primitivement exclue de la cité, même en des circonstances
exceptionnelles comme la célébration d'un mariage.103 Les noces étaient par ailleurs particulièrement
réglementées, de la composition des menus jusqu'au nombre de convives, qui ne pouvait excéder dix
invités.104 Or, au fil du temps, ces règles s'assouplissent. En 1739, les noces peuvent accueillir six
invités de plus, même si le prix du repas est toujours plafonné.105 En 1772, la limite du nombre
d'invités disparaît, et les bals sont désormais tolérés pour les noces, mais seulement jusqu'à 22
heures.106 Treize ans plus tard, la nouvelle édition précise que "nous défendons de prolonger aucune
partie de danse au delà de minuit sonnant". 107 En quelques années, la population genevoise aura donc
gagné deux heures de danse, et aura vu les bals déborder du seul cadre des noces. Bien qu'elles
semblent évoluer très rapidement dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, les ordonnances
somptuaires ne sont pour autant pas abandonnées à la restauration. La Constitution de 1814 rétablit
au Conseil d'Etat le pouvoir d'en promulguer,108 pouvoir que les magistrats n'utiliseront jamais.
3.2. Des Edits Civils au Code Napoléon
Prétendre que les Edits Civils ont traversé sains et saufs les siècles jusqu'à l'occupation française
serait abusif. Au XVIIIe siècle surtout, cette législation fut remise sérieusement en question. En 1713
d’abord, une refonte complète apporta quelques changements. Mais cette réforme a surtout
concerné la mise à jour d’une formulation vieillotte et les changements de fond furent en réalité
minimes, si on pense par exemple à l’abandon de la confiscation des biens pour faits de sorcellerie.
Pendant le XVIIIe siècle, ce sont plus les agitations pré-révolutionnaires qui ont porté atteinte aux
Edits Civils, notamment avec la condamnation qui toucha Rousseau et ses écrits. Le vent de la
Révolution commençait à souffler. L'évidente nécessité d'une réforme en profondeur du droit civil se
fit jour peu à peu. En 1791, les autorités proposèrent de refondre le Droit Civil, mais ce projet ne fut
jamais mené à son terme, à cause des troubles révolutionnaires. Arrivés brutalement en 1798, les
Français n'ont pas eu de peine a imposer leur loi, notamment dès 1804 le Code Napoléon.109
D'autant plus que le cœur du système matrimonial genevois, le contrat de mariage, y tient une place
centrale.
La thèse d'Alain Zogmal110 montre que les Genevois ont bien tenté, une fois les Français partis, de
remplacer le Code Napoléon par un texte nouveau et propre à la République, mais cette tentative a
échoué. Elle illustre néanmoins la volonté de se débarrasser de tout héritage de la période française
103
AEG, Ordonnances et règlement nouveau de la République de Genève concernant les habits, noces,
banquets etc…, Fait et passé en petit et grand conseil le 27 octobre 1626. Revu accru au sujet des nouveaux
abus et publié le 5 septembre 1631, Genève, 1631.
104
Nombre fixé par l'article XXI, Ibidem.
105
La limite était alors fixée à 1 écu par convive (article XVIII), AEG, Ordonnances somptuaires, Genève, 1739.
106
Article XVI, AEG, Ordonnances somptuaires, Genève, 1772.
107
Article VIII, AEG, Ordonnances somptuaires, Genève, 1785.
108
Titre III, AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828.
109
Au sujet de cette loi, centrale dans l'histoire européenne, consulter EWALD, François [éd.], Naissance du
Code Civil, la raison du législateur, Paris, 1989.
110
Thèse qui traite des tentatives de Pierre-François Bellot, syndic, pour réformer le droit civil genevois une fois
les Français partis. ZOGMAL, Alain, Pierre-François Bellot (1776-1836) et le Code Civil. Conservatisme et
innovation dans la législation genevoise de la Restauration, Genève, 1998.
21
Forme et reproduction d'une élite urbaine
et de doter la République d'une législation propre. Il est également possible d'y déceler une
adéquation entre le système civil napoléonien et les coutumes genevoises. Si le Code Napoléon
n’avait pas correspondu aux coutumes genevoises, les autorités auraient saisi la possibilité qui se
présentait au début du XIXe siècle de le remplacer. Elles n’ont pas profité de cette opportunité, ce
qui laisse supposer qu'en 1815, le Code Napoléon correspond relativement bien aux élites
genevoises. L’adoption et surtout le maintien du Code Napoléon comme législation civile est unique
dans les cantons suisses, à l’exception de la partie francophone du canton de Berne.111
3.3. Origine de la puissance économique des élites: la mise en place des réseaux
d'affaires
Le monde des affaires extra muros est toujours resté entre les seules mains des élites, conséquence
des privilèges commerciaux attaché à la bourgeoisie. Il représentait au XVIIIe siècle une population
minoritaire, mais qui avait connu de grandes fluctuations. Alors qu'en 1650, les bourgeois
constituaient la majorité de la population genevoise (51%),112 cette proportion tombe à 28%113 en
1700, puis à seulement 18,8%114 en 1772, soit 20 ans avant la fin du statut bourgeois. Cette
diminution illustre parfaitement le glissement qui s'opère vers une bourgeoisie concentrée sur la seule
élite économique et politique. Pourtant, les accessions à la bourgeoisie montrent clairement que les
troubles sociaux grandissants pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle ont entrouvert les portes de
cette élite. Alfred Perrenoud a montré dans sa thèse que les nouvelles réceptions à la bourgeoisie se
sont accélérées au XVIIIe siècle, passant de 164 dans la période 1725-1750 à 251 de 1751 à 1775
puis à 569 de 1775 à 1792.115 Mais cette augmentation des réceptions de nouveaux bourgeois n'est
pas suffisante pour renouveler une population qui décline.116
Herbert Lüthy a analysé pour les XVIIe et XVIIIe siècle les complexes maillages des réseaux
familiaux d'affaires du monde protestant.117 Son étude démontre que les familles bourgeoises de
Genève ont recouru de manière généralisée aux alliances matrimoniales, soit dirigées vers des familles
originaires d'autres régions protestantes, soit tournées vers d'autres familles de la cité de Calvin. Ce
complexe maillage d'alliances familiales, que Lüthy qualifie de "toile d'araignée", 118 est étroitement lié
111
Jusqu'en 1907, le droit civil est une compétence cantonale. A Genève, le droit civil (Code Napoléon) est resté
en vigueur pendant toute cette période, malgré de rares aménagements. FLAMMER, op. cit., p. 44ss. L'un des
aménagements du droit civil, concernant le mariage est présenté dans le chapitre 6 de ce travail, au point 1.6.
112
PERRENOUD, Alfred, op. cit., p. 193.
113
Ibidem.
114
Ibidem.
115
Parmi ces nouveaux bourgeois, Perrenoud montre que le poids des professions de "production" est bien plus
important que les professions "libérales". Dans ces premières catégories professionnelles, on trouve 57
réceptions entre 1725-1750, puis 149 entre 1751-1775, et enfin 309 entre 1775-1792. Ibidem, p. 187.
116
On retrouve ici une tendance générale que connaissent les aristocraties d'autres pays. Avant la Révolution
française, les aristocraties peinent à renouveler leurs populations, ce qui les obligera au XIXe siècle à effectuer
parfois des mésalliances, notamment dans le cas de la France vers la noblesse d'empire. Voir Les noblesses
européennes au XIXe siècle, actes du colloque organisé par l'école française de Rome et le Centro per gli studi di
politica estera e opinione pubblica de l'Université de Milan, Paris, Padoue, 1988.
117
LÜTHY, Herbert, La banque protestante en France: de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution, 2
vol., Paris, 1959.
118
Voir à ce sujet dans le 2e volume, la partie 2 du Chapitre II qui s'intitule "Le 'réseau genevois' dans le commerce
international". LÜTHY, op. cit., pp77-130.
22
Forme et reproduction d'une élite urbaine
aux affaires. La toile d'araignée a permis aux affaires de se développer en permettant aux familles
d'assurer leurs associations dans les affaires par des alliances successives qu'il paraît "impossible de
suivre dans toutes ses ramifications". 119
Au cours de la période considérée par Lüthy, soit de la Révocation de l'Edit de Nantes à la fin du
XVIIIe siècle, plusieurs familles bourgeoises sont passées du grand négoce à la banque. C’est par
exemple le cas des Mallet, marchands drapiers de père en fils, jusqu'à Gédéon Mallet (1666-1750)
qui orienta définitivement les affaires de la famille vers la banque. 120 Cet abandon des activités
commerciales a été parallèle à un enrichissement général des familles bourgeoises, si bien qu’au
XVIIe siècle, Genève est la principale place bancaire de l'arc helvétique". 121 L'apogée de ce
développement économique a lieu juste avant la Révolution française. Les deux centaines de familles
genevoises millionnaires estimées par Lüthy pour la fin du XVIIIe siècle,122 quantifie cet
enrichissement dû en partie aux réseaux d'affaires.
Centrée sur la France, la recherche de Lüthy laisse transparaître une remarquable mobilité des élites.
Le cas de la famille Mallet citée précédemment est significatif. Originaires de l'ouest de la France, les
Mallet ont fui vers Genève les persécutions religieuses. Vaste clan comprenant de nombreux
rameaux, il englobe trois branches qui se sont développées dans trois régions différentes: à Genève,
mais aussi à Paris et en Angleterre. Ces ramifications, additionnées à une mémoire familiale qui
traverse autant les générations que les années, ont fourni aux familles genevoises des alliés potentiels
en grand nombre et dans différents pays. Cette toile d'araignée représente un véritable capital
immatériel, qui restera un pilier majeur de la puissance économique et politique des élites genevoises
durant la plus grande partie du XIXe siècle.
3.4. La mainmise continue des élites sur le monde politique
Dans l'organisation calviniste, les pouvoirs politiques et religieux étaient officiellement cloisonnés
depuis la Réforme. Le pouvoir politique a toujours conservé une préséance sur le pouvoir religieux.
Par exemple, le pouvoir politique avait des droits importants sur l'Eglise Nationale, comme celui de
nommer les pasteurs. De son côté, le pouvoir religieux, personnalisé par le Consistoire, avait une
liberté d'expression et d'intervention auprès des autorités politiques. Le Consistoire lui-même était
composé de laïcs nommés par les autorités.123 Heyer indique dans son ouvrage que "dans les
cortèges ou les cérémonies (par exemple lors des promotions ou des élections), [la Compagnie des
119
Ibidem, p. 80.
120
Au sujet de la famille Mallet voir CHOISY, Albert, Notice généalogique et historique sur la famille Mallet de
Genève, Genève, 1930.
121
STEPCZYNSKI, Marian (dir.), Genève et la Suisse : Un mariage d'amour et de raison. Genève, 1992, p. 47.
122
LÜTHY, op. cit., p. 562. Un autre travail d'estimation sur la fortune des familles genevoises à la même période a
été effectué par Charles Aubert, sur la base des sources fiscales. Cet auteur fournit une liste des fortunes par
famille en fonction des montants payés à la taxe des gardes. Ce classement laisse apparaître les familles suivantes
en tête de liste: Lullin, Saladin, Thellusson, Boissier, Necker, Picot, Plantamour, Vernet et Fabri. AUBERT, Charles,
Les De la Rüe. Marchands, magistrats et banquiers à Genève et à Gênes 1556-1905, Genève, 1984, p. 221-225.
123
Dans les Ordonnances ecclésiastiques de 1561, le Consistoire était composé des pasteurs et de 12 "anciens"
soit 2 conseillers, 4 représentants du Conseil des Soixante et 6 représentants du Conseil des Deux-Cents. Cette
répartition a été quelque peu modifiée par la révision des Ordonnances de 1576, qui a établi pour les "anciens"
une représentation équitable entre les deux Conseils. Ordonnances de 1561, Opera Calvini, t. X, par. I, p. 100;
Ordonnances de 1576, "Le Consistoire", titre III.
23
Forme et reproduction d'une élite urbaine
pasteurs] prenait rang immédiatement après le Petit Conseil124 et avant le Conseil des Cinquante125 et
celui des Deux-Cents". 126
La dimension politique des bases de la théocratie genevoise est essentielle, car elle s'est toujours
située au centre de la République. Les élites n'ont jamais cédé leurs pouvoirs aux religieux, qui
restaient officiellement assujettis aux magistrats. La théocratie genevoise reposait donc uniquement
sur un ordre divin incontestable par des magistrats laïcs, et relayé auprès des autorités politiques par
une autorité religieuse. Plus le temps s'est écoulé, et plus cet équilibre politique a renforcé la vocation
bourgeoise, en confirmant la place centrale des familles dirigeantes.
S'il est une notion issue du calvinisme qui est demeurée ancrée dans les esprits, c'est celle de la
vocation de diriger. La pensée économique de Calvin avait fragilisé le statut bourgeois, qui était
parallèlement confirmé dans ses positions politiques. La religion, en dépossédant les individus, les
traitait tous équitablement. Mais la notion de vocation rétablissait une certaine hiérarchie, entre une
population vouée à diriger, les bourgeois, et d'autres classes dont les limites de statut se voyaient
expliquées. C'est autour de cette vocation des familles bourgeoises que les esprits se sont figés, en
empêchant les idées des Lumières de fusionner complètement avec la haute-ville.127 Car s'il est une
évolution qui peut mettre en péril l'équilibre ancien, c'est bien la pensée de l'enfant de Genève qu'est
Rousseau. Or, l'application simple des idées de Calvin, en relation avec l'autorité des magistrats,
empêche l'établissement de toute démocratie, ce qui, au XVIIIe siècle, sert complètement les intérêts
de la bourgeoisie.
L'élément essentiel de l'identité bourgeoise de Genève est religieux. Il est apparu avec la Réforme.
Même si le puritanisme genevois s'est modifié au cours des siècles, son importance dans l'élite reste
entier. L'évolution du pouvoir des bourgeois correspond d'ailleurs à une évolution identique de la
religion protestante à Genève, comme le montre Heyer, dans son "histoire de l'église protestante". 128
Les préceptes calvinistes sont encore ancrés dans la vie de Genève au XVIIIe siècle. Pourtant, c'est
dans l'évolution politique qu'il faut rechercher les causes d'une perte de pouvoir, et des bourgeois au
sein des autorités publiques genevoises, et de la religion au sein de l'Etat.
La vocation de diriger l'Etat s'est transformée peu à peu en mainmise de la part de quelques familles
de magistrats, les Lullin, Trembley, Pictet et autres Calandrini, qui agissaient au XVIIIe siècle comme
une pure oligarchie. L'exemple le plus spectaculaire de cette oligarchie est personnifié par le syndic
Jean Trembley, qui avait au XVIIIe siècle 108 parents proches dans les conseils, soit plus de la
moitié des élus.129 Plus modestement, les Bordier fournissent une autre illustration de l'engagement
124
Organe exécutif de la République de Genève.
125
Le Conseil des Cinquante s'était substitué au Conseil des Soixante. Il s'agissait d'un organe intermédiaire entre
le Petit Conseil (exécutif) et le Conseil des Deux-Cents (législatif).
126
Mais Heyer avoue que bien souvent les Pasteurs laissaient passer avant eux tous les Conseils, HEYER, Henri,
L'Eglise de Genève, esquisse historique de son organisation, Genève, 1909, p. 77.
127
La haute-ville se trouve au sommet de la colline Saint-Pierre, autour de la Cathédrale, et est le quartier
d'installation des anciennes familles bourgeoises.
128
HEYER, Henri, op. cit.
129
Les parents proches sont tous issus des premier et second degrés, soit au maximum des cousins issus de
germains. Ce chiffre a été avancé par LÜTHY, qui dit citer le comt e de Lautrec. Il n'a pas été possible de remonter à
la source originale. LÜTHY, op. cit., vol. I, p. 40.
24
Forme et reproduction d'une élite urbaine
des familles bourgeoises, qui devient au cours du temps une tradition. Famille anciennement
bourgeoise, qui avait acquis ses lettres à la fin du XVIe siècle, les Bordier ont toujours eu au moins
un représentant au Conseil des Deux-Cents entre 1592 et 1792.130
4. La révolution française. Les bourgeois au bord des ténèbres
L'écho de la Révolution française s'est fait entendre doublement à Genève, les remous politiques
étant précédés d'un fort séisme économique. Si les échos politiques, dont le tragique tribunal de
1794 fait partie, ont pris ici une moindre mesure qu'à Paris, ces événements, additionnés aux
conséquences économiques de la révolution française sur le monde bourgeois, marquent un point
d'inflexion dans l'histoire des élites de Genève. Les conséquences matérielles et psychologiques ont
été importantes pour les bourgeois, dont le statut au centre de l'Etat a été sérieusement ébranlé. De
plus, cet épisode tragique de l'histoire genevoise permet de poser pour la première fois la question
de l'unité bourgeoise. Unité économique perdue suite à des destins divers, et notamment de
nombreuses faillites. Unité politique mise à mal par une révolution violente, mais basée sur de
légitimes revendications qui ont toujours trouvé un certain écho auprès de quelques bourgeois
"éclairés".
Les troubles révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle ont eu des conséquences économiques
désastreuses pratiquement sur l'ensemble des familles bourgeoises de Genève, grandes utilisatrices
des emprunts royaux. 131 L'arrivée de Necker à la tête des finances du Royaume de France avait
renforcé un lien déjà étroit entre la Rome Protestante, réservoir de capitaux, et son puissant voisin
français, grand emprunteur. Nombreuses sont les sources contemporaines de cette période qui
parlent de ruines et de faillites après la débâcle de plusieurs établissements genevois installés à Paris.
Ces faillites touchent l'ensemble du monde bourgeois. "Suivant l'exemple de beaucoup de ses
concitoyens, le pasteur Gédéon Simonde132 avait placé des sommes considérables dans l'emprunt
français, émis sous le ministère de Necker. (…) Tous perdirent de l'argent, et pour Gédéon
notamment ce fut un véritable désastre."133 Les témoignages de ruines pendant ces années sont
innombrables. "Gabriel-Antoine Eynard134 était un commerçant opulent qui allait tout perdre dans la
Révolution."135 Bon nombre de familles bourgeoises, plus précisément celles qui avaient placé leur
fortune sur les fonds du puissant voisin, se sont retrouvées brutalement ruinées.136
130
Un jubilé de famille 1571-1871, Genève, 1871, p. 54.
131
Certains auteurs discutent de l'existence réelle d'une crise économique à cette période, prenant le contre-pied
des affirmations d'Herbert Lüthi. Cette question n'a pas lieu d'être pour ce travail. Notre affirmation de l'existence
de ruines en cascade se base sur divers éléments: la présentation de plusieurs faillites de banques genevoises
installées à Paris par Herbert Lüthy, ainsi que de nombreux témoignages de ruines personnelles détectés jusqu'à
aujourd'hui dans les archives privées. CULLEN, Louis Michael, "La crise économique de la fin de l'AncienRégime" in POUSSOU, Jean-Pierre [ed.], L'économie française au XVIIIe et XIXe siècle, perspectives nationale et
internationale, mélanges offerts à François Crouzet, Paris, 2000. Voir LUTHI, op. cit., p. 569-570.
132
Père de l'économiste Charles Sismondi.
133
SALIS, Jean (de), Sismondi 1773-1842, la vie et l'œuvre d'un cosmopolite philosophe, Paris, 1932, p. 18-19.
134
Père de Jean-Gabriel Eynard.
135
Ibidem, p. 19.
136
Luethi parle de "débâcle genevoise", LÜTHY, Herbert, op. cit., p. 559ss.
25
Forme et reproduction d'une élite urbaine
A la situation de ruine économique, est rapidement venue s'ajouter une crise politique sans
précédent. Les troubles révolutionnaires font apparaître un sentiment ambigu à l'égard de la
bourgeoisie. Par manque d'ouverture envers les autres classes sociales, la bourgeoisie, sinon les
familles dirigeantes, est directement tenue pour responsable des troubles. Cependant, l'issue des
procès instruits par le tribunal révolutionnaire de 1792, démontre que, malgré une farouche
opposition à leur pouvoir, ces familles conservent une aura qui ne peut s'expliquer que par une
adhésion généralisée à la vocation bourgeoise.137
En juillet 1792, près de 400 personnes, en majorité des bourgeois, sont arrêtées et maintenues en
détention, le temps d'organiser un tribunal révolutionnaire.138 Si la majeure partie des personnes
arrêtées est finalement libérée, plusieurs inculpés sont fusillés. L'exécution la plus importante, la
première, a lieu le vendredi 25 juillet 1792. Mais sur les sept inculpés, se trouvent seulement trois
membres de familles bourgeoises: Guillaume Fuzier-Cayla, ancien syndic, Jean-François PrévostCabanis, ancien procureur-général et Jean-François De Rochemont, un jeune avocat, beau-frère de
Charles Pictet de Rochemont. Lors d'un vote populaire, réclamé par le tribunal pour confirmer la
sentence, seuls les quatre inculpés non-bourgeois sont condamnés. Les votants, pourtant "épurés"139
par les révolutionnaires et solidement encadrés, ont épargné les bourgeois. Le respect envers ceux
qui avaient pour vocation la gestion de l'Etat ressort de manière flagrante dans cette clémence.
Face au désastre révolutionnaire, qu'il soit économique ou politique, les réactions des bourgeois
diffèrent. Certains font le choix d'émigrer vers des terres plus hospitalières, notamment dans des pays
religieusement proches de Genève, comme la Grande-Bretagne ou les Etat-Unis. Il est à ce sujet
amusant de constater que ce dernier pays n'a pas seulement constitué une terre providentielle
d'émigration pour les couches sociales défavorisées, mais également pour certaines élites bousculées
par la Révolution. Aux Etats-Unis, plusieurs anciens bourgeois fondent des villes et imaginent même
créer une société d'émigration pour les Genevois.140 Olden Barnevelt et Cazenovia sont créées par
Théophile Cazenove.141 Ses cousins Charles-Antoine et Jean-Antoine Cazenove fondent avec Albert
Gallatin New Geneva en Pennsylvanie.142
D'autres bourgeois fuient simplement la cité et se réfugient dans un domaine de la campagne alentour,
propriété de leur famille. Ces domaines se trouvent soit sur territoire genevois, soit sur la terre sarde,
ou bien sur la côte vaudoise. Le château de Coppet, où se réfugie Madame de Staël, est l'exemple le
plus célèbre de ces propriétés refuges. Est-ce à cette période et sur ces terres vaudoises que se sont
liés d'amitié quelques bourgeois des deux Etats? Difficile à dire. Il est toutefois certain que la
137
Voir notamment BURNET, Edouard-Louis, Le premier tribunal révolutionnaire genevois, juillet-août 1794 :
études critiques, Genève, 1925. Une bonne illustration de cette période se trouve dans une récente biographie de
Sismondi, au chapitre 5 intitulé: "La terreur genevoise (1794)", WAEBER, Paul, Sismondi, une biographie: les
devanciers et la traversée de la Révolution. Chroniques familiales, tome I, Genève, 1991.127-161.
138
Ibidem.
139
Ce terme est utilisé par Paul-Emile Martin dans son histoire de Genève. SHAG, Histoire de Genève des origines
à 1798, Genève, 1951, p. 518.
140
Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève, 1908, p. 92.
141
Ibidem. La famille Cazenove, originaire d'Anduze (Cévennes), a reçu la Bourgeoisie de Genève en 1703, et
faisait partie des autorités politiques de la République. GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles
genevoises depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, tome 6, Genève, 1908, p. 62-80.
142
Ibidem.
26
Forme et reproduction d'une élite urbaine
présence genevoise sur la côte vaudoise du lac n'a pas été marginale. Et les liens entre Vaudois et
Genevois sont certains, comme en témoignera la fondation de la bourse de Genève, quelques années
plus tard, qui mettra en lumière plusieurs négociants vaudois.
Les bourgeois ne désertent cependant pas tous la cité, et certains font le choix de rester à Genève.
Ces derniers sont certes les bourgeois les moins impliqués dans les anciennes autorités politiques,
mais il y a plus. L'issue tragique du Tribunal révolutionnaire de 1794 a eu pour effet de retourner
également une partie de la population, plus désireuse de recouvrer le calme que de se venger de
manière hasardeuse sur l'élite de l'Etat.
5. Une bourgeoisie patricienne?
Des historiens marquent une différence nette au sein même des élites urbaines de l'ancien régime, en
traitant à part un patriciat issu de la bourgeoisie et qui a su capter en premier lieu les pouvoirs
politiques. C'est entre les mains de ce patriciat que se concentrait, juste avant la révolution française,
les pouvoirs politique et économique. Si, dans des villes comme Bâle,143 l'existence d'un patriciat
clairement délimité est une certitude, cette même question appelle, dans le cas de Genève, une
réponse nuancée. A Genève, les familles dirigeantes n'ont jamais appuyé leur domination sur des lois,
qui auraient réservé les postes de magistrats à leurs seuls membres. En cela, il n'y a pas dans la cité
de Calvin de patriciat comparable à d'autres villes.144 Cependant l'historiographie atteste l'existence
d'un patriciat, en s'appuyant sur une concentration effective des pouvoirs politiques autour d'un
nombre restreint de familles qui ont connu au XVIIIe siècle un accroissement important de leur
richesse.145 Nous nous efforcerons de ne pas prendre trop en considération cette frontière
patriarcale, et cela malgré des travaux récents qui marquent clairement cette différence au sein de la
classe bourgeoise.146
La présence d'un patriciat à Genève est patente à la fin du XVIIIe siècle. Rousseau lui-même avait
sans doute le premier décrit et dénoncé avec force ce patriciat, composé "de gens qui nagent dans
l’opulence"147 décrit en détail dans ses fameuses Lettres écrites de la Montagne:148
143
Voir SARASIN, Philip, La ville des bourgeois. Elites et société urbaine à Bâle dans la deuxième moitié du
XIXe siècle, Paris, 1998.
144
TANNER, Albert, Arbeitsame Patriotenwohlanständige Damen. Bürgerturm und Bürgerlichkiet in der
Schweiz 1830-1914, Zurich, 1994, p. 477-482.
145
SAYOUS, André-E., "Les placements de fortune à Genève depuis le Xve siècle jusqu'à la fin du XVIIIe siècle",
in Revue Economique Internationale, mai 1935, Bruxelles, 1935. Concernant le patriciat genevois, Paul Barbey a
produit une remarquable synthèse. BARBEY, Paul, Etat et gouvernement, les sources et les thèmes du discours
politique du patriciat genevois entre 1700 et 1770, Thèse de la fac. De Droit, Univ. de Genève, Genève, 1990.
146
Voir en particulier GOLAY, Eric, Quand le peuple devient roi, mouvement populaire, politique et révolution à
Genève de 1789 à 1794, Genève, 2001.
147
ROUSSEAU, Jean-Jacques, Lettres écrites de la Montagne, 1764. Version électronique disponible sur le site de
l'Université de Toulouse, Lettre IX, p. 94.
148
Ces Lettres écrites de la Montagne se voulaient être une réponse aux Lettres de la campagne, écrites par le
procureur général Tronchin, mais publiées sous couvert de l'anonymat en 1763. Ces dernières sont une
justification du système politique bourgeois, et servent la cause du seul patriciat. SHAG, Histoire de Genève des
origines à 1798, Genève, 1951, p. 448-449.
27
Forme et reproduction d'une élite urbaine
"Je vois dans une petite ville [Genève], dont les affaires sont au fond très peu de chose,
un Corps de magistrats indépendant et perpétuel, presque oisif par état, faire sa
principale occupation d’un intérêt très grand et très naturel pour ceux qui commandent:
c’est d’accroître incessamment son empire. Car l’ambition, comme l’avarice, se nourrit
de ses avantages; et plus on étend sa puissance, plus on est dévoré, du désir de tout
pouvoir. Sans cesse attentif à marquer des distances trop peu sensibles dans ses égaux
de naissance, il ne voit en eux que ses inférieurs, et brûle d’y voir ses sujets. Armé de
toute la force publique, dépositaire de toute l’autorité, interprète et dispensateur des
lois, qui le gênent, il s’en fait une arme offensive et défensive, qui le rend redoutable,
respectable, sacré, pour tous ceux qu’il veut outrager. C’est au nom même de la Loi
qu’il peut la transgresser impunément" 149
Si la haine de Rousseau envers les magistrats qui ont porté deux de ses ouvrages150 au bûcher est
évidente, une lecture détaillée des Lettres écrites de la Montagne démontre que le futur symbole
des révolutionnaires, a une position prudente, toute empreinte de respect, au sujet de la démocratie.
Jamais le terme de "révolution" n'apparaît dans les Lettres, et lorsque Rousseau y parle du peuple, il
n'entend que l'ensemble des bourgeois.151 Plusieurs éléments portent à marquer une spécificité des
élites genevoises, qui gravite autour d'une volonté de tranquillité, comme c'est le cas après les
exécutions de 1794. De cette volonté de tranquillité naît un comportement particulier à l'égard du
patriciat. "Chacun, trompé par son intérêt privé, aime encore mieux être protégé que libre, et fait sa
cour pour faire son bien". 152 C'est avant tout cette solidarité bourgeoise qui fait qu'en fin de compte,
le patriciat de Genève ne se sépare jamais complètement de la bourgeoisie, et ce malgré des heurts
parfois violents.153
D'un autre côté, le pouvoir d'unité sociale de la toile d'araignée des liens familiaux, doublé par les
liens d'affaires, a débouché sur une situation où le nombre de fortunes importantes dépasse largement
le seul cadre d'un patriciat.154 Mais le facteur d'unité de la bourgeoisie, qui a sans doute joué le rôle
le plus important, reste le facteur religieux et, au travers de lui, le facteur politique. Le statut
bourgeois est demeuré en place et intact à Genève jusqu'à 1792. Les raisons du maintien de ce statut
social sont liées au commerce et à la religion. Genève est une ville de commerce, dont la pratique est
justement délimitée par les Lettres de Bourgeoisie. De plus, la pensée calviniste qui confère à la
communauté une grande place, empêche la formation d'un patriciat et conséquemment renforce la
survivance du statut bourgeois.
149
ROUSSEAU, Jean-Jacques, op. cit., p. 93.
150
L'Emile et le Contrat social. SHAG, op. cit., p. 446.
151
Dans sa septième Lettre, Rousseau dit: "les Syndics sont des magistrats annuels que le peuple élit et choisit";
ROUSSEAU, Jean-Jacques, op. cit., Lettre VII, p. 61. Eric Golay a bien relevé la nature de ce discours lorsqu'il dit:
"Dans ces écrits relatifs aux événements genevois, Rousseau lui-même –et ce n'est pas le moindre paradoxe,
puisqu'il fut ensuite adulé tout au long de la période de révolution populaire- soutint exclusivement le combat de
la bourgeoisie".Voir GOLAY, Eric, op. cit., p. 37.
152
ROUSSEAU, op. cit., Lettre IX p. 93.
153
GOLAY, Eric, op. cit.
154
Pour les années 1780, et sur la base des registres des impôts, Lüthy décrit le cas genevois comme celui d'une
"aisance générale", où le nombre de familles millionnaires égale à 200. Cette fortune serait composée à 85% en
portefeuilles. LÜTHY, op. cit., tome II, p. 562.
28
Forme et reproduction d'une élite urbaine
Le développement d'une bourgeoisie patricienne impliquerait le développement parallèle d'une
bourgeoisie non-patricienne qui pourrait par exemple être industrielle. Or, à Genève, les familles
industrielles existent bien,155 mais elles sont rares et pour celles qui ont réussi, elles ont été intégrées à
la toile d'araignée, à l'exception de la Fabrique, qui n'est majoritairement pas bourgeoise.
Cependant, ces spécificités de la bourgeoisie genevoise, qui relativisent la portée du patriciat, sont
essentielles pour bien comprendre l'histoire politique de Genève pendant tout le XIXe siècle. Au sein
de la classe bourgeoise les idées peuvent s'affronter, mais devant une mise en danger de la stabilité
de l'Etat, l'esprit de corps a toujours tendance à reprendre le dessus.
Conclusion
La bourgeoisie de Genève s'est façonnée dès la Réforme, selon un modèle bien particulier. Ses liens
très étroits avec la religion protestante ont assis son pouvoir politique. Elément clé de la Réforme, la
bourgeoisie se voit confier une vocation sainte à diriger l'Etat, qu'elle assume parfaitement jusqu'au
XVIIIe siècle. Parallèlement à cette vocation politique instituée par la Réforme, la bourgeoisie s'est
petit à petit concentrée autour du grand négoce, dont les Lettres de Bourgeoisie lui réservent la
pratique, favorisée en cela par la présence de réseaux familiaux très étendus. Mais l'enrichissement
des familles bourgeoises, patent au XVIIIe siècle, commence à lézarder l'unité de cette élite, et
Genève se met à être secouée par des troubles sociaux sans précédent.
La Révolution française porte un coup sévère à la stabilité de la République de Genève et à ses
dirigeants. De nombreuses familles bourgeoises sont ruinées et l'écho de la Révolution se fait
entendre jusque dans la cité. Officiellement, Genève abandonne sa stratification sociale en 1792. La
Bourgeoisie perd son statut dans les textes, mais elle demeure une élite au sein de la population.
155
La famille Fazy, qui doit sa fortune à l'industrie des indiennes en est un exemple. GALIFFE, James, Notices
généalogiques sur les familles genevoise depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, tome IV, Genève, 1976, p.
205.
29
Partie I
Le temps
suspendu
30
Introduction à la partie I
Au sortir de l'Occupation française, les élites genevoises se trouvent dans une situation
paradoxale. Elles sont bien parvenues à préserver l'essentiel de leurs biens à travers la Société
Economique,143 mais leur pouvoir est fragile, car les plaies laissées par les troubles de la fin
du XVIIIe siècle sont encore béantes. Les semaines, puis les mois qui suivent très directement
la fin de la période d'annexion à l'Empire, avec l'arrivée des troupes alliées à Genève, sont
entièrement rythmés par la délicate question de l'avenir politique de la République. 144
L'ancien ordre politique de Genève a profité de la vacance de pouvoir pour se replacer au
devant de la scène politique. Mais cette position n'est que provisoire et les anciens magistrats
tentent de trouver une solution durable du côté de la Confédération.
Le "mariage d'amour"145 entre Genève et la Suisse, qui intervient en 1815 n'est que le fruit
d'une collusion d'intérêts. Genève et la Suisse ont en commun la même volonté de ne plus
retomber dans les troubles révolutionnaires. Cette volonté n'est pas nouvelle. Déjà lors de
l'arrivée des Français, "Genève ne s'est pas trop mal accommodée de sa nouvelle nationalité,
tout au moins jusque vers 1806". 146 Les raisons furent autant économiques que politiques. Les
liens économiques avec la France étaient étroits, et l'instabilité politique de Genève dans les
années qui ont précédé l'annexion était profonde. Ce qui a retourné l'opinion genevoise face à
l'occupation fut notamment la question religieuse et une déception des milieux économiques.
"L'annexion a fait miroiter les avantages d'une intégration au grand marché voisin.
Finalement, et sauf pour une mince élite, ces attentes n'ont pas été satisfaites". 147
La question religieuse a posé problème dès 1798, puisque l'annexion cassait le vieux lien qui
existait entre la Religion Réformée et l'Etat. Ce lien, fragilisé par les événements de 1792,
avait été réaffirmé par la Constitution de 1794 148 puis confirmé par la révision
constitutionnelle de 1796. 149 Le 17 avril 1798, soit le surlendemain de l'entrée des troupes
françaises, la position de l'occupant sur la question religieuse fait l'objet d'un discours du
résident de France. "Ces paroles [du résident de France] plaçaient l'Eglise de Genève sur un
pied aussi précaire que les Eglises de France". 150 La sonnerie des cloches est interdite quelque
temps après, 151 il est demandé au pasteur de "ne plus paraître en public", 152 et le rythme même
des offices est remis en question pour l'aligner sur le calendrier révolutionnaire. 153
143
La Société Economique est une institution créée lors de l'Annexion et qui est chargée de gérer les biens de
l'ancienne République. Un comité d'anciens bourgeois se trouve à sa tête, et fonctionne comme un gouvernement
parallèle. Au sujet de la Société Economique, voir PETER, Marc Ernest, La Société économique et la gestion des
biens de l'ancienne République de Genève de 1798 à 1814, Genève, 1955.
144
Un ouvrage collectif publié par Marian Stepczynski reprend en détail cette problématique. STEPCZYNSKI,
Marian (dir.), Genève et la Suisse : Un mariage d'amour et de raison. Genève, 1992.
145
Ibidem.
146
Ibidem, p. 65.
147
Idem.
L'article premier du Titre I précise: "sont citoyens de la République, s’ils sont de la religion Réformée ou
Protestante (…)" suit une énumération de cas. Un catholique ne peut donc pas être citoyen de Genève en 1796, et
est donc automatiquement un étranger. AEG, Constitution genevoise sanctionnée par le souverain le 5 février
1794, Genève, 1794, [sans numérotation de page].
149
Voir l'article II (articles constitutifs): "l'acte public d'une religion différente de la religion protestante ou
réformée n'est [pas] permis dans la République". AEG, Constitution genevoise sanctionnée par le souverain le 5
février 1794, l’an 3 de l’Egalité, modifiée en complétée le 6 octobre 1796, l’an 5, Genève, 1798, p. 3.
150
HEYER, Henri, L'Eglise de Genève, Esquisse historique de son organisation, Genève, 1909, p. 89.
148
151
Ibidem, p. 90.
31
Ces pressions, si elles ont plutôt renforcé l'identité genevoise, n'ont pourtant pas été
suffisantes pour renverser à elles seules la résignation à devenir une terre d'Empire. Reste que
l'Eglise Protestante a été en danger pendant plusieurs années, et son salut acquis lors de la
restauration doit beaucoup à cette mise à l'écart du pouvoir. "Pour elle [l'Eglise Protestante],
la restauration ne porta guère que sur ses rapports avec l'Etat, rapports nuls, heureusement,
sous l'Empire, et heureusement renoués à sa chute". 154 Derrière l'Eglise Protestante, c'est toute
la République qui est instable en 1814, et qui a du mal à assurer son futur.
Les anciens magistrats, boutées hors du pouvoir quelques années plus tôt, ne vont pas laisser
un vide de pouvoir se développer. Leur vocation les poussent à intervenir. Reprenant en 1814
son rôle sanctifié par sa vocation, l'ancienne bourgeoisie de Genève tente de reprendre les
rênes du pouvoir. Pour y parvenir, elle doit travailler sur deux domaines en particulier: le tissu
économico-social et le pouvoir politique, tous deux en mauvais état après l'annexion. La
résolution de ces défis rouvrirait aux anciennes élites héréditaires la porte qui les porterait à
nouveau au sommet de l'Etat.
152
Ibidem.
Ibidem.
154
Les terme en italique sont de l'auteur. MUNIER, David-François, Lettre sur l'organisation de l'Eglise
protestante nationale de Genève, Lausanne, 1861, p. 5.
153
32
Les défis économiques et sociaux de la restauration
Chapitre 2. La bourgeoisie face aux défis économiques et
sociaux de la restauration (1814-1841)
Contrairement à la France, le tissu social genevois ne semble avoir été que peu touché par la
révolution française. Il n'y a pas eu par exemple d'éliminations physiques importantes de bourgeois.
Ces derniers, même s'ils ont fui la cité, ont tous gardé des liens avec Genève, et cela au travers des
alliances familiales. Enfin, le phénomène de confiscation des biens est resté limité, d'autant plus que la
Société économique, corollaire de l'annexion française, a su conserver intact et cultiver le souvenir
des anciennes institutions, dont fait notamment partie l'hôpital. Pourtant, cette préservation n'est
qu'apparente.
L'impact des événements révolutionnaires est aussi psychologique. Les nombreux événements de
cette révolution, dont le plus marquant reste le tribunal de 1794, ont marqué les esprits. Si le régime
de la restauration doit en grande partie son existence aux difficultés économiques, il s'appuie
également sur le souvenir dramatique de ces années noires, avec comme idée sous-jacente un
pouvoir politique, certes loin d'être idéal, mais au moins exempt de tout désordre violent. Nombreux
sont les témoignages de cette époque qui mettent en avant le choc psychologique reçu suite à la
révolution, à l'image du récit suivant tiré des documents de Gaspard de la Rive:156
"Ce fut le 21 août 1794 que je sortis de l’ombre révolutionnaire et que je quittai ma
malheureuse patrie que les grands principes, d’heureux et d’agréables séjours, avaient
changée en un repaire de brigands. Je fus transporté avec mes compagnons d’exil sur la
côte de Suisse accompagné du dit Peloux, agent révolutionnaire, et de deux bateliers a
qui leur figure horrible et dégoûtante donnait une entrée de suite dans le parti
révolutionnaire, dont ils étaient des membres importants. Ma position était si
extraordinaire, était si nouveau pour moi d’être chassé de ma patrie (…)".157
Jean-Jacques Rigaud, syndic de la période Représentative, parle de la "lugubre impression"158 laissée
sur lui par les événements de la Révolution de 1792. A l'époque des faits, il n'était âgé que de 7 ans.
Plus tard, dans ses discours de début de législature, Rigaud insiste souvent sur la notion d'unité
nationale: "Applaudissons-nous d'avoir resserré le faisceau genevois déjà si uni. C'est là notre
premier intérêt aussi bien que notre premier devoir". 159 En fait de devoir, il s'agit surtout d'un défi
social que les bourgeois ont relevé patiemment dès 1813. En rappelant de manière récurrente les
torts causés par la Révolution, les anciennes élites captent peu à peu, sinon une adhésion populaire,
du moins une certaine compréhension de l'ensemble de la population. Cette dernière se laisse
d'autant mieux convaincre que la situation économique est difficile au sortir de l'occupation
française.160
156
Forcé à l’exil avec son ami Alexandre Marcet.
157
Texte non-daté, mais postérieur à la restauration. BPU, Archives privées de Gaspard de la Rive,. Ms Fr. 2312,
document 14.
158
CRAMER, Frédéric-Auguste, Jean-Jacques Rigaud, ancien premier syndic de Genève: notice biographique;
revue et publiée par Jean-Adrien Naville-Rigaud, Genève, 1879, p. 20.
159
AEG, discours du 8 décembre 1830, Mémorial du Conseil Représentatif.
160
La publication le plus intéressante concernant l'histoire économique genevoise pendant la période française a
été publiée par Edouard Chapuisat. CHAPUISAT, Edouard, "Le commerce et l'industrie à Genève pendant la
domination française: (1798-1813)", in Mémoires et documents de la SHAG, volume 28, Genève, 1902- 1908.
33
Les défis économiques et sociaux de la restauration
1. La table rase de l'économie genevoise
Après les faillites liées à la révolution française, et les troubles politiques qui émaillent l'histoire
genevoise dès 1792, l'économie de la République est dans un mauvais état. Le tableau de la situation
genevoise en 1800, dressé par Sismondi dans sa "statistique", 161 dont la première publication date de
1804, est éloquente. "L'état du commerce dans ce département est affligeant". 162 Une situation qui
choque Sismondi, alors acquis aux théories libérales.
"Ne craignons donc pas de le dire, le commerce de ce département est dans un état de décadence,
de langueur et de ruine, d'autant plus effrayant que s'étant déjà prolongé plusieurs années". 163 "Les
principales manufactures (…) cruellement contrariées par les circonstances, ne laissent plus voir que
ruine pour leurs chefs et misère pour leurs ouvriers, et leur rétablissement paraît impossible de toute
autre manière que par la paix maritime". 164 Cette remarque se vérifiera pendant le XIXe siècle,
comme le montre Béatrice Veyrassat, qui a étudié pour les cas du Brésil et du Mexique, l'importance
du commerce transatlantique pour le développement économique suisse.165 Dès la restauration de
1815, elle remarque un mouvement d'émigration de négociants suisses en Amérique Latine.
Mouvement qui donnera naissance à une activité commerciale importante.
Pendant la période française, malgré le tableau catastrophiste dressé par Sismondi, les activités
bancaires reprennent et plusieurs établissements naissent pendant cette période troublée, sur les
cendres des grandes maisons du XVIIIe siècle. S'il est une certitude qui touche à la structure des
établissements bancaires en activité en 1815, c'est que plusieurs de ces derniers, appelés à jouer
pendant tout le siècle un rôle essentiel, sont des créations récentes. Les faillites retentissantes de la fin
du XVIIIe siècle ont sans doute créé un vide, que certains jeunes négociants, parfois issus de la
Fabrique, se sont empressés de remplir. Jacquet, Richard & Cie (1785), Ferrier, Léchet & Cie
(1785), Calandrini & Cie (1791), Lullin & Cie (1796), Henry Hentsch & Cie (1796), Galopin
père et Fils & Cie (1798), sont autant d'établissements bancaires qui se créent parallèlement aux
troubles révolutionnaires.166
Ces créations, conformément à ce qui prévalait pendant le XVIIIe siècle, sont des associations de
négociants, disposant parfois de liens familiaux. Mais l'élément central concerne l'origine modeste
d'une partie de ces nouveaux banquiers. En effet, parmi ces établissements, plusieurs sont issus de
familles récemment bourgeoises, alliées à des familles non-bourgeoises. Les Ferrier n'acquièrent leurs
Lettres qu'au début du XVIIIe siècle,167 quant aux Darier, ils ne sont devenus bourgeois qu'en
161
Cet ouvrage est un témoignage unique de la situation économique de Genève en 1800. Sismondi dresse un
diagnostique aussi précis que possible, aussi bien sur l'état du commerce que des infrastructures routières, de
l'instruction publique, etc. SISMONDI, Charles, Statistiques du Département du Léman, [publiées d’après le
manuscrit original et présentées par H. O. Pappe], Genève, 1971.
162
Ibidem, p. 190.
163
Ibidem, p. 91.
164
Ibidem, p. 100.
165
VEYRASSAT, Béatrice, Réseaux d'affaires internationaux, émigrations et exportations en Amérique Latine
au XIXe siècle. Le commerce suisse aux Amériques, Genève, 1993.
166
MOTTET, Louis, Regard sur l'histoire de la banque et des banquiers genevois, Genève, 1982, p. 132-137.
167
Plusieurs familles Ferrier existent à Genève. Celle dont il est question concerne Henri Ferrier, originaire d'Uzès
dans la sud de la France. Elle a reçu l'Habitation en 1691 et la Bourgeoisie en 1705. Elle n'est donc pas
anciennement bourgeoise. BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, t. 1, Gaillard, 1998, p. 312.
34
Les défis économiques et sociaux de la restauration
1787.168 Henri Ferrier et Jean-Louis Darier, qui fondent Ferrier, Léchet & Cie ont tous deux
épousé des filles de Jean-Jacques Léchet, un non-bourgeois. Les liens que ces familles entretiennent
avec la Fabrique sont évidents. Le père de Jean-Louis Darier-Léchet (1766-?), Hugues (17391815) est présenté comme "maître monteur de boîte". 169 De plus, la famille Léchet est liée à la famille
Chaponnière, également issue du milieu horloger. Abraham Chaponnière (1742-1828) beau-père de
Jean-Louis Léchet, est présenté comme "Maître monteur de boîte à Genève". 170 Une certaine
confusion entoure d'ailleurs les origines de la famille Chaponnière. Bungener les prétend
anciennement bourgeois, en faisant remonter leurs Lettres de Bourgeoisies au XVIe siècle.171 Or, il
apparaît que la réalité est bien plus complexe. Si effectivement les Chaponnière ont compté plusieurs
réceptions à la Bourgeoisie dès le XVIe siècle, Galiffe précise que "par une sorte de fatalité,
nullement exceptionnelle, le rameau qui s’est le plus distingué172 conserva sa qualité de simple
habitant, jusqu’à l’Edit du 12 décembre 1792, qui appela tous les Genevois de la ville et de la
campagne à la citoyenneté égalitaire". 173 Active dans le secteur horloger, la branche d'Abraham
Chaponnière n'avait sans doute aucun intérêt à acquérir de coûteuses Lettres de Bourgeoisie, qui
octroyaient des privilèges commerciaux inutiles pour eux. Henry Hentsch est sujet à la même
confusion. Bungener lui attribue la citoyenneté en 1792,174 ce qui est une lapalissade, puisqu'à partir
du 12 décembre 1792, tout Habitant ou Natif est automatiquement devenu Citoyen. Si Galiffe
n'étudie pas al famille Hentsch, Choisy ne précise que la date d'admission à l'Habitation, le 8
septembre 1784.175 Ce type de confusion est symptomatique de l'aura incontestable que conserve
l'ancien statut bourgeois. Il est même possible de mettre en évidence un paradoxe découlant de cette
tendance. Alors que les classes non-bourgeoises avaient obtenu, après de longues luttes, l'égalité
entre tous, plusieurs familles issues de ces rangs effectuent un rapprochement en direction du statut
bourgeois qu'elles semblent désirer.
Henry Hentsch, qui a fondé son établissement en 1796, se rapproche d'un autre type d'associés. Il
s'associe trois ans plus tard avec son cousin germain Jean-Gédéon Lombard, issu d'une famille
anciennement bourgeoise et transforme son affaire qui devient Hentsch, Lombard & Cie.176 L'année
suivante, Jean-Gédéon Lombard quitte Henry Hentsch pour rejoindre son beau-frère Jean-Jacques
Lullin,177 associé avec Jacques Plantamour 178 au sein de Lullin & Cie, qui devient Lombard, Lullin
& Cie, active jusqu'en 1816. Pendant la période française, l'établissement De Candolle, Mallet &
168
Soit cinq ans seulement avant la fin du statut bourgeois. La famille Darier est originaire de Beaune en Dauphiné
et est présente à Genève dès 1738. Ibidem, p. 243.
169
Ibidem, p. 244.
170
Ibidem, p. 134.
171
Ibidem, p. 132.
172
En l'occurrence celui alliée aux familles précitées.
173
GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers temps jusqu'à nos
jours, vol. 6, Genève, 1892, p. 74.
174
BUNGENER, Eric, op. cit., p. 416.
175
CHOISY, Albert, DUFOUR-VERNES, Louis [dir.], Recueil généalogique suisse, vol. 1, Genève, 1902, p. 285.
176
HENTSCH, Robert, Hentsch, Banquiers à Genève et à Paris au XIXe siècle, Paris, 1996, p. 27.
177
La famille Lullin est anciennement bourgeoise. Ses Lettres datent d'avant la Réforme. Le lien familial entre les
deux beaux-frères passe par la famille Morin. BUNGENER, op. cit., p. 454. Pour un bref historique de la banque,
voir 1795-1995 Ferrier Lullin & Cie, Genève 1995..
178
La famille Plantamour est active dans le grand négoce, et a été reçue à la Bourgeoisie en 1697. Ibidem, p. 653.
35
Les défis économiques et sociaux de la restauration
Cie est fondé par Jean-Augustin De Candolle, issu d'une famille anciennement bourgeoise.179 Il est
significatif que presque tous ces établissements, fondés entre les banqueroutes de la fin du XVIIIe
siècle et la restauration, ont donné naissance, au fil des associations successives, aux plus
importantes banques privées du XXe siècle. Ferrier, Léchet & Cie devient Ferrier & Cie en 1827.
L'établissement d'Henry Hentsch prend le nom de Hentsch & Cie en 1836. L'établissement où se
trouve Jean-Jacques Lullin prend le nom de Lombard Odier & Cie en 1830,180 et Lullin en reste
commanditaire. Enfin, De Candolle, Mallet & Cie et Calandrini & Cie tombent entre les mains de
la famille Pictet, et deviendront Pictet & Cie dès 1829.181
Le dynamisme des liens familiaux et d'affaires reste donc entier, même pendant ces années agitées
politiquement. Par manque de sources, il est difficile de connaître précisément les activités de ces
établissements. Un élément structurel est toutefois à souligner: Jusqu'en 1840, aucun de ces
établissements ne fusionne ou ne regroupe ses activités avec un autre. Au contraire, d'autres banques
se créent après la restauration. Paccard & Cie est fondée en 1819, la même année que Mirabaud
& Cie. Paul-Frédéric Bonna, apprenti chez Ferrier, Lhoste & Cie,182 devient associé de JeanGédéon Lombard, au sein de Lombard & Cie. Contrairement à la situation qui prévaut dans la
seconde moitié du siècle, ces firmes semblent évoluer indépendamment les unes des autres. Cela est
d'autant plus important qu'il n'existe pas encore à Genève une banque mixte, susceptible d'aider et de
soutenir l'activité économique locale. Les tentatives existent cependant.
Le premier essai avait été la Caisse d'Escompte, d'épargne et de dépôts, fondée en 1795.183 Cette
Caisse d'Escompte avait vu dès l'annexion ses affaires reprises et gérées par la Société
Economique, et constitue pendant la période française "un établissement de crédit auquel
recoururent les artisans et ouvriers genevois". 184 A côté de cet établissement la Caisse Revilliod
Mare, dont on ne trouve que trop peu de traces, semble avoir été une pierre angulaire de la banque
privée, en tant que "caisse de virement et de compensation des banquiers [privés]". 185
Le terreau économique de la restauration, la faillite du commerce et de l'industrie de Genève sous
l'annexion, suscitent de grands espoirs. Selon Sismondi, seule une indépendance politique est à
même de garantir la stabilité indispensable à l'activité économique d'un territoire minuscule, sans
accès à la mer. La création en 1816 d'une Caisse d'Epargne,186 se déroule simultanément à un débat
plus vaste sur la nécessité de créer certaines institutions, dont une banque mixte, propres à relancer
l'économie locale. Le projet de banque tarde cependant à aboutir. Les établissements de la place ne
179
Les De Candolle, originaires de Provence, sont arrivés à Genève en 1552. Ils obtiennent la bourgeoisie dès
1555. Ibidem, p. 123.
180
LOMBARD ODIER & Cie, Nos deux cents premières années, Genève, 1998, p. 94.
181
Voir CANDAUX, Jean-Daniel, Histoire de la Famille Pictet, Genève, 1974.
182
Créée en 1805, elle a repris les activités de Ferrier, Léchet & Cie. Jean-François Chaponnière y est associé
pendant trois ans. 1795-1995 Ferrier Lullin & Cie, Genève 1995, p. 39.
183
MOTTET, op. cit., p. 145.
184
Ibidem. P. 143.
185
Ibidem, p. 148. Cette caisse sera à l'origine de la Banque du Commerce, créée en 1846.
186
Au sujet de cet établissement, voir COUGNARD, Jules, La Caisse d'épargne du canton de Genève, 18161916, Genève, 1917; HILER, David, De la caisse d'épargne à la banque universelle : l'exemple de la Caisse
d'Epargne de Genève, Genève, 1993.
36
Les défis économiques et sociaux de la restauration
se sentent pas du tout impliqués par une banque qui se situe en dehors de leur champ d'activité, qui
est international.
2. Le reproche radical des placements étrangers
De cette situation, vont naître les premières fissures économiques du régime de restauration, révélées
dès 1825 par la plume de James Fazy.187 Ce dernier prend fait et cause pour l'économie locale et
critique sévèrement le comportement des banquiers privés, qui préfèrent investir dans des titres
spéculatifs, comme son imaginaire "pont de la lune", plutôt que dans les modestes industries locales.
Fazy, puis rejoint dans sa contestation par le mouvement radical, concentre ses critiques sur
l'économie locale. Les activités économiques internationales des familles bourgeoises, notamment par
le commerce, ne sont qu'indirectement impliquées dans cette polémique, qui gravite entièrement
autour du développement de l'économie locale. Le manque d'investissements locaux devient,
pendant le régime de la restauration, le reproche clé de l'opposition au gouvernement. La réponse
des conservateurs est aussi simple que brutale, comme l'explique l'ancien syndic Cramer, dans une
brochure dont la rédaction date de 1851.
"[cette plainte] a sa source principale dans une loi naturelle, et toutes sèches qu’elles
sont, les lois de l’économie politique sont absolues pour tous les temps et pour tous les
pays. D’après elles, les capitaux mobiliers ont un cours indépendant des affections,
naturelle comme la loi du niveau pour les liquides ; ils tendent, par l’effet général du
commerce, vers les lieux où on a le plus besoin d’eux, et où, pour cette cause, ils
rencontrent le plus de profits. Si dans le lieu où nous sommes, on leur alloue un moindre
intérêt, c’est un signe qu’ils n’y font pas défaut et qu’il en existe là en suffisance (…) la
théorie autorise donc à dire qu’il ne va de capitaux genevois à l’étranger que l’excédent
de ce qui est nécessaire à l’industrie et au commerce local".188
La sécheresse de l'explication est symptomatique du comportement des familles conservatrices à
l'égard de l'industrie locale, mais également vis-à-vis de la société en général. L'explication avancée,
en forme de loi physique, est "naturelle", en sorte qu'il est impossible de la modifier. La responsabilité
des difficultés que rencontre l'économie locale est repoussée sans ménagement, et replacée
habilement entre les mains de ceux qui émettent des reproches. Ces derniers se voient affublés d'une
image d'agitateurs.
"Mais encore s’il était vrai que les détenteurs de capitaux auraient été détournés
jusqu’à un certain point, par un sentiment de répugnance, de placer ces capitaux dans
le pays, est-ce à eux qu’il faudrait en faire le reproche"?189
La progression du reproche radical est constante pendant le régime de la restauration, et son point
culminant débouchera, notamment, sur la révolution radicale de 1846. Avec ce discours, les élites
187
Voir en particulier Fazy, James, Lettre de M. Prime-Ronde banquier, à Messieurs les directeurs et
administrateurs du pont de la Lune, Genève, 1825.
188
CRAMER, Frédéric Auguste. Mémoire sur les causes du paupérisme dans le canton de Genève et sur les
moyens pratiques d’y remédier. 1851, p. 6-7, cote BPU Ms Suppl. 1388 [document manuscrit].
189
Ibidem.
37
Les défis économiques et sociaux de la restauration
conservatrices démontrent le peu d'intérêt qu'elles portent à ce qu'il serait possible d'appeler la nation
genevoise. En cela les élites de la restauration sont bien éloignées de l'essence même de la vocation
bourgeoise. Cette loi naturelle est plus proche de la ploutocratie en vigueur au XVIIIe siècle que de
l'idée calviniste qui définit le riche comme le "ministre du pauvre". 190 Le discours clairement malthusien
que Cramer tient tout au long de sa brochure, en plaçant par exemple l'interdiction légale du mariage
du pauvre parmi les solutions possibles au paupérisme, est cohérent avec un comportement hautain
que la majorité des bourgeois ont retrouvé avec l'instauration du régime de restauration.
3. Religion et restauration. La place de l'Eglise protestante dans la Genève
d'après 1814
S'il est un défi central pour Genève de la période de restauration que les bourgeois doivent
impérativement relever, c'est bien celui de la question religieuse. Suite à l'Annexion, la difficulté de
rétablir l'ancestral lien qui unissait l'Eglise protestante à l'Etat se complexifie avec l'émergence d'une
minorité catholique, née dans la douleur pendant la période française. Seuls les anciens bourgeois, en
qualité de garants de la stabilité de l'Etat, avaient autorité pour rétablir l'ancien lien, gage d'un retour à
une stabilité perdue. La collusion d'intérêts entre les élites bourgeoises et l'Eglise protestante est
évidente en 1815. Les Genevois de vieille souche, donc protestants, ont été obligés d'intégrer les
catholiques au territoire cantonal, alors qu'ils auraient préféré voir cette minorité suivre les Français
dans leur exil.191
La formation d'une minorité organisée et revendicative, est intimement liée à l'occupation française, et
à un homme en particulier, l'abbé Vuarin, nommé "missionnaire"192 dans la nouvelle cité préfectorale
en 1799. Pendant plus de quarante ans, il œuvre au sein même de la Rome Protestante. Vuarin agit
subtilement, entre intrigues et coups d'éclats. A peine arrivé, il recherche un local pour dire la messe,
précédemment célébrée discrètement dans une chapelle qu'avait fait construire le Résident de France
dans son Hôtel particulier.193 La manœuvre, toute symbolique, soulève les oppositions, et la petite
communauté de catholiques ne cesse de changer de lieu de culte. Il faut dire que plusieurs
propriétaires résilient les baux lorsqu'ils comprennent à quelle fin sont destinés leurs locaux. Même la
population de la cité n'est pas en reste: "le 1er juillet 1801, la foule se mit à lancer des pierres contre
les fenêtres, menaçant de jeter au lac les prêtres et leurs autels". 194
190
Voir chapitre 1 de ce travail, point 2.1.
191
GANTER, Edmond, op. cit. p. 365. Cette interprétation catholique des événements n'est sans doute pas
abusive.
192
Ibidem, p. 353.
193
Ibidem.
194
Ibidem, p. 354.
38
Les défis économiques et sociaux de la restauration
35.0
30.0
25.0
20.0
15.0
10.0
5.0
0.0
1820
1825
1830
1835
1840
1845
1850
1855
Graphique 2.1. Pourcentage de la population catholiques dans la ville de Genève (18221850)
Elaboré à partir de CARDINAUX, Michèle, Démographie genevoise au XIXe siècle. Des sources aux chiffres:
synthèse rétrospective, mém. de lic. Histec, Univ. De Genève, Genève, 1997, p. 31.
Conséquence sans doute de la présence française, la population catholique se fait plus présente à
Genève et Ganter affirme qu'en 1804 elle compte environ 4'000 personnes,195 sur une population
évaluée à 23'000 âmes quelques mois auparavant.196 En 1822, soit plus de 8 ans après le départ des
Français, les catholiques ne représentent qu'une communauté de 3'600 personnes, dans une ville de
25'000 habitants.197 La diminution du nombre de catholiques ne peut être expliquée que par un retrait
partiel, volontaire et parallèle aux troupes d'occupation. Au plus, elle met en évidence une pratique
de recensement de la population qui tend à diminuer arbitrairement le nombre de catholiques résidant
dans la cité.198 Toujours est-il que fort de cette petite communauté, Vuarin exige dès 1803 l'Eglise de
Saint-Germain comme lieu de culte.199 Trop proche de Saint-Pierre, cette ancienne église catholique
n'était en effet plus utilisée. L'Eglise protestante par le biais de la Société Economique refuse, mais
lorsque le préfet menace de nationaliser les biens religieux, l'accord est conclu, et le 16 octobre 1803
les catholiques reprennent possession de l'Eglise Saint-Germain.200 Leur implantation dans la cité ne
concerne pas que l'instauration d'un lieu de culte. Quelques mois auparavant, le décès du premier
195
Ibidem, p. 354. Ganter indique que le chiffre de 4'000 catholiques provient de la préfecture.
196
SISMONDI, Charles, Statistiques…., p. 71.
197
CARDINAUX, Michèle, Démographie genevoise au XIXe siècle. Des sources aux chiffres: synthèse
rétrospective, mém. de lic. Histec, Univ. De Genève, Genève, 1997, p. 31.
198
En parcourant les recensement cantonaux de cette période, il est surprenant de constater que dans quelques
cas, les enfants issus de mariages mixtes sont systématiquement inscrits comme protestants, tandis que dans
d'autres cas ce n'est pas le cas. Michel Oris et Gilbert Ritschard ont lancé en janvier 2003 un projet financé par le
Fonds National Suisse qui devrait permettre d'analyser précisément la manière dont les catholiques ont été
comptabilisés.
199
GANTER, op. cit., p. 355.
200
Ibidem.
39
Les défis économiques et sociaux de la restauration
préfet de Genève avait permis à Vuarin d'obtenir une petite surface pour établir un cimetière, au-delà
de la porte Neuve.201
La question religieuse, jusqu'alors toujours limitée au seul protestantisme, se complexifie avec la
formation d'une large minorité catholique dès la signature du Traité de Turin en 1816. Elle représente
un réel défi pour les magistrats, comme le montre le graphique 2.1. Les premières années de la
période représentative mettent clairement en évidence ce problème religieux. Si la population
catholique gagne peu à peu du terrain sur la population protestante, il faut constater que cette
dernière semble rester figée. Tandis qu'entre 1822 et 1850, les catholiques progressent d'un facteur
de 2,6 en ville de Genève,202 la population protestante n'augmente que de 2,4% pendant la même
période.203
Pourtant, si la Constitution de 1814 rétablit le lien entre l'Etat et la religion protestante, cette dernière
est secouée par un courant de pensée dissident, dit "du Réveil", dont le succès est incontestablement
à mettre en parallèle de la montée du catholicisme à Genève. "Le mouvement du Réveil naquit parmi
les étudiants en théologie au milieu des années 1810 par le biais des influences indépendantes de
pasteurs anglais méthodistes et d'un piétisme romantique et mystique". 204 Le Réveil, aussi puriste que
dynamique, divise considérablement les fidèles et la Compagnie des Pasteurs, qui, surprise de voir
son autorité attaquée de l'intérieur, réagit avec virulence. César Malan, un pasteur qui a embrassé
"avec ardeur les principes du calvinisme le plus rigide", 205 animateur du Réveil, est par exemple
interdit de chaire à Genève en 1818 par la Compagnie.206 Continuant son combat religieux, il est
finalement déchu du ministère ecclésiastique en 1823.207
Le fondamentalisme protestant du Réveil est non seulement une conséquence du développement du
catholicisme à Genève, mais encore de la perte progressive d'influence du pouvoir bourgeois face
aux libéraux. Avec l'annexion, le canton avait non seulement perdu son indépendance, mais encore
son unité religieuse et voyait ses autorités historiques remises en question. A la restauration, les
autorités se trouvent dans une situation délicate. Elles ont besoin du soutien de l'Eglise protestante,
qu'elles rétablissent comme seule "Eglise Nationale", mais ne peuvent négliger la minorité catholique,
dont le poids électoral s'affirme de plus en plus. D'un autre côté, le poids politique des catholiques ne
peut pas s'appuyer sur des élites aussi clairement définies que chez les protestants. Jamais la
communauté catholique n'avait été prise en compte à Genève, et la vocation bourgeoise n'a pas
d'effet sur ses membres. Le manque de leader politique catholique est un facteur qui affaiblit le poids
électoral de cette confession, dont les membres sont sujets à toutes les convoitises électorales.
201
Ibidem.
202
Passant de 3'612 personnes en 1882 à 9'320 en 1850, CARDINAUX, op. cit., p. 31.
203
Passant de 21'267 personnes en 1822 à 21'774 en 1850; Ibidem.
204
HATOS, Pál, "La naissance du "protestantisme" à Genève au XIXe siècle : les débuts du protestantisme
culturel au miroir d'une analyse d'histoire conceptuelle", in Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de
Genève, tome 28 (1998), p. 35.
205
MONTET, Albert (de), Dictionnaire biographique des Genevois et des Vaudois qui se sont distingués dans
leur pays et à l'étranger, 2 volumes, Lausanne, 1877, p. 93.
206
Ibidem.
207
Ibidem.
40
Les défis économiques et sociaux de la restauration
4. L'exemple de la formation primaire: l'école pour tous au cœur des divisions
bourgeoises (1774-1835)
L'exemple du système scolaire est symptomatique de la situation délicate des élites à la restauration,
entre une adaptation inévitable au progrès et un respect des traditions anciennes qui ont donné une
stabilité pendant plusieurs siècles. L'éducation, par le biais de l'Académie, est l'un des fondements de
la stabilité politique genevoise. Cette institution fait le lien entre les élites, qui y forment leurs enfants
et l'Eglise protestante, qui l'a fondée en 1559. Elle est l'une des institutions qui assied le pouvoir
bourgeois. Par conséquent son éventuelle réforme représente un réel défi sur lequel les magistrats
vont réussir à louvoyer remarquablement.
4.1. Les origines du débat scolaire
Plusieurs sources issues des Lumières, dont l'Emile de Jean-Jacques Rousseau, amorcent le principe
de l'école généralisée bien avant la Révolution de 1794. Horace Bénédict de Saussure rédige en
1774 un projet pour adapter la formation proposée par le collège, ce qui inaugure une longue
polémique.208 Est-ce à dire que les élites étaient divisées sur cette question? Une nuance doit être
apportée. Rita Hofstetter209 présente en particulier le projet d'Horace Benedict de Saussure, datant
de 1774, comme l'esquisse d'"une première conceptualisation du modèle d'Education publique" qui
doit "contribuer à une diffusion plus égalitaire de l'instruction". 210 Une lecture de ce rapport suscite un
intérêt particulier, parce qu'il amorce, avec 40 ans d'avance, la problématique des défis que la
bourgeoisie doit impérativement relever après la restauration.
Dans son raisonnement, Rita Hofstetter ne remarque pas que le discours d'Horace Bénédict de
Saussure s'adresse aux élites, qui en 1774 sont uniquement les citoyens et bourgeois, et non à toute
la population genevoise, ni aux Habitants, ni aux Natifs. Bien que de Saussure était favorable à
l'extension des droits populaires, il n'imagine cette extension qu'aux plus méritants des nonbourgeois. La bourgeoisie en tant que statut social défini par la loi serait selon cette idée remplacée
par une élite définie par le mérite. Cette pensée est par ailleurs proche de celle de Jean-Jacques
Rousseau, qui ne considère le "peuple" que composé de Bourgeois.211 La première phrase de sa
brochure témoigne du substrat conservateur du célèbre savant: "un état jouirait de toute la stabilité et
de toute la tranquillité que peut lui procurer sa constitution intérieure, si l’éducation tendait à préparer
les enfants et à disposer leurs esprits au gouvernement sous lequel ils doivent vivre". 212 Il n'y a pas de
remise en question de la structure sociale, et le peuple a le devoir, presque une résignation, de
respecter leurs gouvernants. La conception sous-jacente de la bourgeoisie calviniste selon laquelle il
208
SAUSSURE, Horace Benedict (de), Projet de Réforme pour le Collège de Genève, Paris, 1828. L'édition
originale date de 1774, alors que de Saussure décède en 1799. Cependant, l'édition de 1828 contient un
avertissement qui précise que le texte original n'a pas été modifié. Ce projet d'Horace de Saussure sera vivement
combattu par Louis Bertrand, qui publia, quelques temps après, une brochure combattant chaque argument
avancé par de Saussure. Cette intéressante polémique a été analysée par Charles Magnin et Marco Marcacci lors
du Colloque consacré à Horace de Saussure. Voir BERTRAND, Louis, De l'instruction publique, Genève, 1774;
MAGNIN, Charles, MARCACCI, Marco, "Instruction Publique, politique et économie, quelques enjeux clés de la
Réforme du Collège proposée par De Saussure en 1774", in Acte du Colloque Horace Bénédict de Saussure, à
paraître.
209
Voir HOFSTETTER, Rita, op. cit., 1998.
210
Ibidem, p. 32.
211
Ce fait a été présenté dans le Chapitre 1 de ce travail, voir "Une bourgeoisie patricienne".
212
SAUSSURE, op. cit., 1828, p. 1.
41
Les défis économiques et sociaux de la restauration
existe une population faite pour diriger et une autre faite pour être dirigée n'est pas remise en
question.
L'idée maîtresse de la brochure publiée par de Saussure n'est pas de réclamer l'instruction publique
pour tous, dans le sens de la totalité des hommes vivant à Genève, mais de réformer le Collège pour
qu'il offre, en plus d'un cursus littéraire classique, des cours portant sur les matières scientifiques. Ces
dernières étant indispensables à toute une population bourgeoise et à quelques autres riches
Habitants, tournés vers les métiers du négoce et de la banque. Cette demande s'inscrit dans un
mouvement propre à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, qui voit les métiers du commerce et de la
banque prendre une importance considérable. C'est pendant cette période que les fortunes se font
sur ces deux secteurs économiques, juste avant la catastrophe de la révolution française et de la ruine
des assignats.
Historiquement, le Collège a été créé par Calvin essentiellement pour instruire les futurs pasteurs,
mais n'avait jamais pris en considération les métiers du commerce. " On dit que les enfants destinés
aux arts et au commerce, qui font pourtant la plus nombreuse et la plus utile partie de notre ville, n’en
retirent aucune utilité", 213 mais encore:"(…) que ceux qui n’ont point de vocation particulière n’ont
acquis, au bout de ces six années de travail, aucune connaissance qui leur soit de quelque usage". 214
Le terme de "vocation particulière" renvoie à l'appel de l'Eglise ou de l'Etat.215 Le jugement porté est
un peu sévère, mais derrière l'exagération se trouvent des revendications légitimes. Cet imprimé est
une parfaite expression des clivages qui pouvaient exister au sein de la population bourgeoise, entre
les tenants de la tradition et ceux acquis aux idées des Lumières. A l'arrière-plan du discours, se
trouve l'identité nationale, une solidarité verticale à laquelle de Saussure fait appel: "et la république,
où retrouvera-t-elle ce noble esprit d’égalité, ces liaisons entre citoyens de différents états, cet
apprentissage de la vie civile, précieux effet d’une éducation égale et commune?"216 Le discours qui
prône le développement d'une éducation identique pour tous doit donc être compris comme un appel
à la solidarité des élites, en rapport direct avec leur vocation, et la formation récente de quelques
familles patriciennes, qui ont rompu l'unité bourgeoise. C'est une tentative de lutte contre le
fractionnement du groupe dirigeant.
Cet appel, qui prône un renforcement de l'unité bourgeoise par le biais d'une éducation utile à toutes
les familles, se retrouve d'une certaine manière dans l'Emile. Ce dont le gouvernement a peur dans
l'écrit de Rousseau, et qui a sans doute motivé l'interdiction de l'œuvre, c'est le développement d'une
éducation populaire qui contourne l'autorité paternaliste du pouvoir. Or Rousseau, au lieu de justifier
cette intention qu'on lui prête, démontre le contraire, en affirmant qu'il "s’agit d’un nouveau système
d’éducation, dont j’offre le plan à l’examen des sages, et non pas d’une méthode pour les pères et
les mères, à laquelle je n’ai jamais songé". 217
Après le constat de désertion du Collège par les riches familles négociantes Horace Bénédict de
Saussure passe rapidement aux solutions qu'il préconise. Il ne s'attarde pas sur une polémique autour
213
Ibidem, p. 3.
214
Idem.
215
GISEL, Pierre [ed.], Encyclopédie du protestantisme, Genève, 1995, p. 1639.
216
SAUSSURE, op. cit., 1828, p. 6.
217
Voir ROUSSEAU, Jean-Jacques, Lettres écrites de la Montagne, 1764. Version électronique disponible sur le
site de l'Université de Toulouse, Lettre IV, p. 40.
42
Les défis économiques et sociaux de la restauration
du pouvoir, mais entre dans une démarche résolument constructive, comme peut l'être l'Emile. Il
propose simplement l'introduction de deux classes de sciences qui s'ajouteraient aux cursus existants.
La première, la classe historique, comprendrait des cours de géographie, d'astronomie, de
chronologie, d'architecture et de mythologie. La seconde, la classe de physique, comprendrait des
cours d'histoire naturelle, de géométrie, de physique, de mécanique, d'arts, d'anatomie, d'économie
domestique et rurale. "Les quatre classes supérieures viendraient l’une après l’autre s’instruire tour à
tour dans ces deux classes de sciences". 218 "Chaque jour donc, un tiers du temps sera donné aux
sciences, un tiers aux exercices moraux, et le reste sera destiné au latin". 219
Avec les troubles de la fin du siècle, puis le décès du savant, le projet d'Horace Bénédict de
Saussure ne sera jamais appliqué. Toutefois la pertinence des remarques du professeur demeure. Le
débat est latent et ressurgit après 1815. La brochure polémiste de 1774 est exhumée et publiée une
nouvelle fois en 1828.
4.2. Le Collège dans la tourmente de la restauration
Des informations concernant les cursus offerts par l'Académie est donnée par un rapport
particulièrement intéressant, publié par l'institution en 1828.220 Gabriel Mutzenberg221 aborde cette
problématique dans le détail, et situe le départ de la discussion en 1821, lorsque le recteur JeanLouis Duby "demande au Sénat Académique une étude des brochures qui ont paru sur le sujet". 222
En 1828, le texte d'Horace Bénédict de Saussure est réimprimé car, précise l'avertissement de cette
nouvelle édition, la première édition n'est plus disponible. Le simple fait que la nouvelle impression
reprenne textuellement la version originale démontre l'actualité du débat. Est-ce à cause de cette
publication que l'Académie forme une commission chargée d'étudier la formation au Collège?
Certainement pas, le travail de la commission a commencé avant, soit une année jour pour jour avant
le dépôt du rapport, et suite à une proposition du professeur De Candolle.223 La nouvelle édition
serait plutôt une conséquence du débat ouvert par les autorités académiques. Dans le rapport de la
commission se trouvent des informations complètes sur les champs d'études du Collège et les classes
en formation dans cette institution depuis 1815. Le constat est sans appel.
218
SAUSSURE, op. cit., p. 12.
219
Ibidem, p. 22.
220
AEG, Rapport fait à la compagnie Académique au nom de la commission nommée pour l’examen de cette
question : Y a-t-il des réformes à faire dans le Collège de Genève ?, Genève, 1828.
221
MUTZENBERG, Gabriel, op. cit., 1978.
222
Ibidem, p. 257. Concernant cette question, voir en particulier le chapitre 2 du second Livre, intitulé "les
débats"; Ibidem, p 257-290.
223
Ibidem, p. 239.
43
Les défis économiques et sociaux de la restauration
8e et 1815
8e et 1816
8e et 1817
Elèves arrivant entre deux degrés
40
30
8e et 1818
8e et 1819
20
8e et 1820
10
0
-10
-20
-30
-40
-50
8e
7e
6e
5e
4e
3e
2e
1e
Degré d'étude
Graphique 2.2. Mobilité des élèves du collège (1815-1827)
Elaboré à partir de: AEG, Rapport fait à la compagnie Académique au nom de la commission nommée pour
l’examen de cette question : Y a-t-il des réformes à faire dans le collège de Genève ?, Genève, 1828.
A partir des chiffres indiqués dans les tableaux statistiques du rapport de 1828, il est possible de se
rendre compte que le problème de l'abandon des études par certains élèves est criant, comme le
montre le graphique 2.2. ci-dessus. Le texte de la commission indique, en plus du nombre d'élèves
par degré et par année entre 1815 et 1827,224 le taux de réussite de chaque degré, l'âge moyen des
élèves par degré ainsi que les coûts d'écolage.225 En partant du nombre d'élèves présents au 8e degré
sur 5 ans entre 1815 et 1820 (seules cohortes observées tout au long de leur scolarité entre 1815 et
1827)226, il est possible d'estimer l'effectif réel de chaque degré, ce qui inclut les départs d'étudiants
n'achevant pas leur formation à l'Académie.227
Même si la cohorte est restreinte, la tendance générale est claire. Alors qu'une scolarité complète
comprend 8 degrés, du huitième au premier, que l'enfant atteint à l'âge de 15 ans, les mouvements
d'élèves sont nombreux. Tandis que des arrivées se remarquent au 7e degré, les départs sont
224
AEG, Rapport fait à la compagnie Académique…, p. 11.
225
Ibidem, p. 10. Toutes ces données chiffrées se trouvent annexe à ce travail.
226
D'autres données statistiques existent, mais elles ne sont pas systématiques sur une aussi longue période.
Concernant le nombre d'élèves du Collège, voir notamment les chiffres de Macaire. Voir MACAIRE, IsaacFrançois, Rapport fait au Conseil représentatif au nom de la commission nommée pour l'examen du projet de loi
sur les Collèges de Genève et de Carouge : lu dans la séance du 14 mars 1836, Genève, 1836, cité par
MUTZENBERG, op. cit. 1978, p. 175.
227
Le problème des chiffres avancés par la commission est qu'une classe ne peut être suivie sur plusieurs années.
En effet, les étudiants redoublant causent un biais aussi bien en aval (un redoublant va grossir les rang de la
classe postérieure) qu'en amont (un redoublant doit être soustrait du nombre d'élèves de sa classe). Ce biais peut
être contourné, en supprimant les redoublants du degré de référence, mais en ajoutant ceux du degré supérieur. Le
graphique 1 exprime ainsi la différence du résultat obtenu, par rapport au résultat donné par le tableau statistique.
Tout élève arrivé, ou parti, en cours de scolarité est alors visible. La supposition qui a été faite de voir les enfants
non-promus recommencer le degré n'a pas d'influence sur le résultat général, puisque sans ces enfants, les
résultats obtenus (soit les déficits d'élèves) seraient encore plus prononcés. AEG, Rapport fait à la compagnie
Académique…, p. 11.
44
Les défis économiques et sociaux de la restauration
particulièrement nombreux dans les autres degrés. Le 5e degré se distingue même par un nombre de
départs impressionnant. Ramené en pourcentage, cela donne des taux d'abandon compris entre 15
et 89% pour l'année 1818. En considérant que les enfants du cinquième degré sont âgés de 11 ans,
un abandon du Collège au profit d'une entrée dans le monde du travail est à exclure, du moins au
sein de la bourgeoisie, qui nous intéresse ici et qui fournit l'essentiel des élèves.
Le déficit d'élèves est une conséquence directe du programme des cours et trouve son explication
dans la brochure d'Horace Bénédict de Saussure. Le programme des enseignements du 8e degré est
composé de grammaire-orthographe, de calligraphie et de religion.228 L'arithmétique est enseignée
dans les écoles primaires de la Monnaie et de la Cité, puis au cours des deux derniers degrés
seulement. Alors que l'enseignement religieux est une constante, la géographie n'est enseignée qu'à
partir du 6e degré. Le 5e degré, le plus déserté par les élèves, est marqué par le début des
enseignements de langues mortes, soit le latin et le grec. Version latine, composition latine et
grammaire grecque sont des nouveautés du plan d'étude. Ces enseignements sont complétés par de
la prosodie latine (au 4e degré), la composition et la version grecque (les 3e, 2e et premier degré) et
par de la versification latine présente dans les trois derniers degrés. De quoi effectivement susciter un
désintérêt des familles désireuses de voir leurs enfants embrasser une carrière bancaire ou
commerciale.
Les griefs formulés en 1774 sont donc toujours d'actualité après la restauration. Le manque de
succès du Collège est avant tout la conséquence du contenu de ses enseignements, qui ne sont
destinés qu'aux futurs pasteurs et magistrats. Le commerce et la science sont presque totalement
absents des 8 années de formation au sein du Collège. Ces statistiques indiquent que si les familles
confient facilement leurs enfants aux classes inférieures, qui enseignent les rudiments de toute
éducation, soit la lecture et l'écriture, elles n'hésitent pas à les retirer des classes supérieures, dont
l'enseignement est essentiellement composé de langues mortes.
La question des frais d'écolage, qui pourrait être la seconde motivation du retrait d'un élève, n'entre
pas en considération. Dans sa brochure, de Saussure indique d'ailleurs que les sommes dépensées
par les familles pour l'éducation privée sont bien supérieures.229 Les frais demandés pour les élèves
du Collège, un casuel, sont composés de deux parties. A l'inscription, qui comprend les coûts de
chauffage, sont ajoutés des frais de répétition. 230 La répétition est "une continuation pendant une
heure des leçons de classe du matin". 231 Son prix varie et progresse au cours de la scolarité, si bien
que les frais d'inscription ne représentent que le montant d'un mois de répétition. Les régents sont
payés par la Société Economique, ce qui permet de ne pas trop élever les frais d'inscription. Il
n'empêche que la participation (obligatoire) à la répétition est un sérieux handicap pour toute famille
bourgeoise qui ne dispose pas d'un niveau de revenu suffisant. Car si le 8e degré ne coûte que 49
florins, le coût s'élève à 178 florins au dernier degré. "Tous les élèves sont maintenant tenus d’y
assister [à la répétition]; mais tous ceux dont les parents déclarent n’en pouvoir pas payer le prix, en
sont dispensés". 232 Pourtant, de nouvelles notions sont introduites pendant la répétition, ce qui
228
AEG, Rapport fait à la compagnie Académique…, p. 10.
229
SAUSSURE, Horace (de), op. cit., 1774.
230
AEG, Rapport fait à la compagnie Académique…, p. 10.
231
Ibidem.
232
Ibidem.
45
Les défis économiques et sociaux de la restauration
100
90
Taux de promus
200
promus
180
frais
80
160
70
140
60
120
50
100
40
80
30
60
20
40
10
20
0
0
8e
degré
7e
degré
6e
degré
5e
degré
4e
degré
3e
degré
2e
degré
inscription et répétition en florins
handicape les élèves qui n'y participent pas, comme le confirme la commission du Sénat
académique.233
1er
degré
Classes
Graphique 2.3. Evolution comparée des frais d'écolage et du taux de réussite au Collège
(1815-1827)
Elaboré à partir de: AEG, Rapport fait à la compagnie Académique au nom de la commission nommée pour
l’examen de cette question : Y a-t-il des réformes à faire dans le collège de Genève ?, Genève, 1828.
Les données statistiques manquent pour définir combien d'élèves sont exemptés de répétition. Le
graphique 2.3 prouve cependant que l'augmentation des frais correspond parallèlement à une
amélioration du taux de réussite. L'élitisme du Collège apparaît comme une évidence, même s'il n'est
sans doute pas volontaire, mais plutôt l'expression d'un fort attachement à la tradition. Ainsi, les frais
ne varient pas entre le 6e et le 5e degré, qui voit pourtant s'effectuer la majorité des départs. De plus,
la disposition qui permet à des élèves d'être dispensés de la répétition dénote une volonté d'ouvrir les
classes du Collège à l'ensemble de la classe bourgeoise.
Horace Bénédict de Saussure a été modéré dans sa critique du système scolaire et reste avant tout
un Bourgeois. L'information essentielle de son rapport ne concerne que les habitudes bourgeoises
relatives à l'éducation, et n'illustre que le délicat problème de l'inadéquation entre une institution qui
forme des esprits littéraires dans la tradition et les nécessités du commerce, dont la place dans la
société devient croissante, et qui demanderait un autre cursus. De Saussure met l'accent sur le fossé
qui se creuse entre la bourgeoisie dirigeante, riche et qui a les moyens d'éduquer ses enfants en privé,
et le reste de la bourgeoisie, qui continue à envoyer ses enfants à l'Académie, où ils n'acquièrent que
des connaissances littéraires.
Etonnamment, alors que la brochure de 1774 est bien connue,234 les travaux sur l'histoire de
l'instruction à Genève ignorent dans leur majorité la prolongation de ce rapport, et n'apprécient pas la
233
Ibidem.
46
Les défis économiques et sociaux de la restauration
brochure de 1774 dans toute sa profondeur historique. Seul Gabriel Mutzenberg fait exception. En
1793 d'abord, un projet avorté de loi sur l'instruction publique est initié par de Saussure. Les
troubles révolutionnaires, qui ont dans un premier temps permis l'ébauche de cette réforme, ont
empêché ensuite l'aboutissement du projet, qui était la stricte application des idées du célèbre savant.
Plus tard, le rapport de 1828 est presque uniformément ignoré.235 Il faut dire que ce texte n'est
qu'une étape; elle précède de longues discussions qui n'aboutissent qu'en 1834, avec l'adoption
d'une nouvelle loi sur l'instruction publique.
Les membres de la commission de 1828 élaborent, au fil de leur rapport, une argumentation solide
pour repousser toute critique trop libérale. Ce contenu quelque peu en inadéquation avec le début
d'une époque nouvelle met en lumière les clivages qui peuvent diviser la classe bourgeoise. " C’est
assez dire qu’il [le programme d'étude] ne répond pas à la demande d’instruction de tous, demande
nécessairement aussi variée dans ses objets que le sont aujourd’hui les professions et les emplois de
la société". 236 Aux motifs liés à la tradition, s'ajoutent d'autres raisons, comme les raisons
économiques. Car le début du XIXe siècle voit croître le nombre des écoles privées, et d'autres
possibilités de formation entre les mains de sociétés publiques, comme la société des catéchumènes.
"Les corps académiques sont moins habiles à la création et à la surveillance des écoles, soit
élémentaires, soit industrielles, que ne le sont des sociétés constituées pour l’un ou l’autre de ces buts
spéciaux"237, "pourquoi décourager ces généreuses entreprises en créant des institutions rivales ?
Pourquoi faire double emploi ?"238 Enfin, considérant que le programme actuel doit être maintenu, la
commission lie toute réforme avec une augmentation des heures d'enseignement: "l’enseignement des
lettres n’en pourrait que souffrir, et les intérêts du commerce et de l’industrie, que l’on aurait voulu
servir, n’y gagneraient presque rien en réalité. Il y aurait en définitive une perte ; l’on a atteint la limite
en fait d’additions dans nos classes ; le plus serait manifestement du trop dans le système ; il n’y a
qu’un avis là-dessus". 239
La possibilité d'ouvrir un collège industriel est écartée avec la même fermeté, sous couvert d'un
argumentaire étonnant qui met en exergue les dangers d'un tel établissement. "Danger pour les
mœurs, qui se dépravent avec d’autant plus de rapidité, que le principe de contagion trouve plus
d’aliments à son activité"240 " Danger pour l’insubordination, le désordre, dont les effets peuvent être
souvent déplorables à un âge où la moralité, la santé et la vie, sont autrement fragiles qu’ils ne le sont
plus tard". 241 Les conclusions de la commission ne peuvent dès lors que repousser le débat, qui ne
trouvera, dans sa dimension technique, jamais d'écho auprès des institutions instaurées par la
234
En dehors des ouvrages cités on la retrouve notamment dans plusieurs travaux universitaires de moindre
importance. Voir notamment FEYLER, Josette, L'école enfantine genevoise: naissance, évolution, perspectives,
mém. Lic. FAPSE, Univ. de Genève, Genève, 1976, p. 8.
235
Rita Hofstetter cite dans sa bibliographie un rapport fait à la compagnie Académique par une commission de
réforme en 1830 seulement. Cette commission ne peut que faire suite au rapport de 1828, et surtout à la persistance
du problème posé. HOFSTETTER, Rita, op. cit., p. 361; Premier rapport fait à la compagnie Académique dans sa
séance du 19 mai 1830, au nom de la commission nommée pour la révision des institutions du Collège, Genève,
1830.
236
AEG, Rapport fait à la compagnie Académique…, p. 12.
237
Ibidem, p. 13.
238
Ibidem, p. 14.
239
Ibidem, p. 20.
240
Ibidem, p. 22.
241
Ibidem, p. 23.
47
Les défis économiques et sociaux de la restauration
Réforme et en charge de l'éducation. Faut-il y voir un signe, toujours est-il que la loi de 1834
desserre le lien qui unit le Collège et l'Académie à l'Eglise protestante.
4.3. Un modèle aux multiples voies de formation
Le rapport sur l'organisation du Collège, et surtout les conclusions du groupe de travail montrent que
les élites genevoises ne s'inscrivent pas dans une logique qui verrait s'imposer une unique voie de
formation sous le strict contrôle de l'Etat. La fin du statut bourgeois, auquel survivent les notions
protestantes de vocations différentielles, s'exprime dans une organisation scolaire éclatée. Dans cette
idée, le Collège demeure inchangé, immuable car vecteur de la tradition et organe de formation des
pasteurs et magistrats, mais il est complété par d'autres institutions privées qui ont pour but de
prendre en charge l'éducation à telle ou telle vocation. D'une situation de société hiérarchisée par le
droit, qui instituait une classe bourgeoise dominante, Genève glisse dès la restauration vers un modèle
de société hiérarchisée par les capacités, très classique dans l'idéologie des bourgeoisies
européennes au XIXe siècle.
Parmi les solutions au déficit des systèmes scolaires qu'ont apportées les penseurs des Lumières, se
trouvent les écoles dites "lancastériennes" ou "d'enseignement mutuel". 242 "Tout ce qui en Europe se
préoccupait de donner à la restauration ardemment désirée des bases solides, fut feu et flammes
pour l'enseignement mutuel". 243 La pédagogie de ces écoles repose sur une aide apportée par les
élèves les plus avancés aux autres enfants. Cette méthode d'enseignement a été mise au point en
Angleterre par Joseph Lancaster et André Bell et parvient à Genève par le biais de Charles Pictet de
Rochemont et François d'Ivernois.244 Le premier investit même 10'000 florins "à créer des écoles
d'enseignement mutuel" à Genève.245 Cette méthode, d'essence libérale, ne peut que convenir aux
anciennes familles bourgeoises, car elle lie subtilement les idées d'universalité de l'enseignement, tout
en conservant une structure interne basée sur le mérite des élèves. Le schéma d'un élève fort qui aide
les plus faibles, se substitue parfaitement à l'idée d'une minorité bourgeoise investie du devoir d'aider
l'ensemble de la population. Il n'est dès lors pas étonnant que les milieux protestants marquent un
grand intérêt envers la méthode lancastérienne,246 sans toutefois qu'elle parvienne à investir
l'Académie.
242
Voir à ce sujet, PANCHAUD, Georges, "Une offensive des Libéraux "éclairés" au début du XIXe siècle:
l'introduction de l'enseignement mutuel", in Ces impossibles réformes scolaires, Lausanne, 1983, p. 155-198;
BOVET, Pierre, "Ecoles nouvelles d'autrefois. Louis Perrot et les débuts de l'enseignement mutuel en Suisse
française", in Cahier de pédagogie expérimentale et de psychologie de l'enfant, n°10, Genève, 1938.
243
Ibidem, p. 3.
244
Le terme d'"enseignement mutuel " a été adopté par la Société pour l'amélioration de l'enseignement
élémentaire, fondée à Paris en 1814. Voir PANCHAUD, Georges, op. cit., p. 157. Charles Pictet de Rochemont et
François d'Ivernois sont tous deux membres du Conseil Provisoire de 1814, et envoyés à Vienne pour négocier le
statut de la future République de Genève. Il est révélateur de constater que les Français ont préféré franciser le
nom en "enseignement mutuel", tandis que les Genevois parlent plutôt d'école "lancastérienne". Il faut dire que
d'Ivernois avait fui la révolution de 1792 et s'était réfugié en Angleterre. SHAG, Histoire de Genève de 1798 à
1931, Genève, 1956, p. 52-54.
245
Correspondant à l'argent reçu du gouvernement pour ses services rendus au Congrès de Vienne. PANCHAUD,
Georges, op. cit., p. 157.
246
La Société pour l'avancement de l'instruction religieuse de la jeunesse a créé deux écoles lancastériennes
dont elle suit l'évolution avec attention. AEG, Rapport fait à la Société pour l'avancement de l'instruction
religieuse de la jeunesse, sur les deux écoles lancastriennes établies par cette société, Genève, 1820; AEG,
48
Les défis économiques et sociaux de la restauration
En 1826, le Conseil Représentatif dénombre sur le canton 582 élèves247 fréquentant le Collège et les
écoles primaires affiliées,248 60 à l'école de Saint-Germain et 455 dans des écoles lancastériennes.249
Les écoles des communes rurales regroupent quant à elles 1'400 enfants.250 Ces chiffres illustrent
parfaitement le succès de l'enseignement mutuel après la restauration.
Contrairement à un système où l'Etat se charge directement d'organiser les différentes filières de
formation, la solution des écoles lancastériennes, ébauchée par les conclusions du rapport de 1828,
remet la responsabilité des institutions à des organismes publics ou privés, tels que la Société
Economique, la Société des Catéchumènes ou de simples particuliers. Chaque institution en activité
durant cette période se destine à une population bien précise, ce qui montre bien les limites des
notions d'égalité pendant la restauration.
Les institutions destinées aux classes populaires
Bien que notre sujet soit limité aux élites, deux exemples seront tout de même pris parmi les
établissements de formation destinés uniquement aux classes populaires. En effet, ceux-ci sont gérés
et souvent initiés par des bourgeois. De plus, eux seuls peuvent illustrer l'engagement différencié des
élites, en suivant la logique de la vocation.
Les archives privées recèlent souvent des traces de tel ou tel projet d'établissement destiné avant
tout à des enfants issus des basses couches sociales de la population genevoise. La vocation
bourgeoise agit comme un appel à un engagement pour offrir à tous les habitants du canton un
enseignement correspondant à leur destinée. Un projet d'école pour les enfants de 3 à 6 ans,
d'Edouard Diodati,251 réunit environ 200 donateurs, tous issus de la bourgeoisie.252
L'école projetée, qui ne vise qu'à donner des "soins d'éducation"253 à de jeunes enfants, a un objectif
clair: "(…)les retirer des rues où de mauvaises impressions les entourent et où ils contractent des
habitudes d’indiscipline et d’oisiveté", 254 et aussi à "jeter dans l’âme les premiers principes de la
vertu". 255 La proposition vise, par une "surveillance éclairée et affectueuse"256 à offrir un encadrement
à des enfants issus de parents qui travaillent et ne peuvent, par manque de moyens, abandonner leurs
Second rapport fait à la Société pour l'avancement de l'instruction religieuse de la jeunesse sur les deux écoles
lancastriennes établies par cette société, Genève, 1821.
247
AEG, Compte-rendu au Conseil Représentatif de l’administration du Conseil d’Etat pendant l’année 1826,
Genève, 1827, p. 14.
248
Soit l'école de la Monnaie et l'école de Bel-Air. AEG, Rapport fait à la compagnie Académique…, p. 10
249
A ce sujet, le compte-rendu annuel précise que le nombre d'enfants confiés à des écoles lancastériennes a
diminué de 77 en une année. Cette baisse est expliquée par une épidémie de petite vérole. Voir, AEG, Compterendu…, 1827, p. 14.
250
Idem.
251
Le projet en question est explicité dans une brochure d'une vingtaine de pages. Voir DIODATI, Edouard,
quelques reflexions sur les écoles d’enfants, Genève, 1826.
252
Ibidem. Le nom de chaque donateur est inscrit sur une liste qui se trouve à la fin de la brochure.
253
Ibidem, p. 1.
254
Idem.
255
Ibidem, p. 22.
256
Ibidem, p. 2.
49
Les défis économiques et sociaux de la restauration
emplois pour s’occuper de leurs enfants, ce qui, par ailleurs, est un raisonnement en avance sur son
temps.
Durant la même période, une autre institution peut être prise en exemple: l'école rurale des jeunes
filles. Plusieurs circulaires annuelles se trouvent dans les archives de Jean-Jacques Rigaud.257 En
1826, cette école, basée à Presinge, compte 21 élèves. "Les travaux de la campagne sont toujours le
principal enseignement qui leur est donné". 258 De plus, les élèves reçoivent des cours de lecture,
écriture, chant sacré, calcul et de "travail à l'aiguille". 259 La position des responsables de cette
institution, sur le devenir des élèves est sans ambages: "Tout fait espérer au comité que la plupart de
ces enfants deviendront des domestiques de ferme robustes, actives et aimant leur vocation". 260 Les
espérances portées sur ces jeunes filles ne dépassent nullement le strict cadre de la position qui est
prévue pour elles. Et une nouvelle fois, à l'image du projet de Diodati, une référence très claire est
faite sur l'origine de l'établissement: "Il [le comité] continuera à faire tous ses efforts pour que de
pauvres enfants arrachés au malheur, et peut-être au vice, reçoivent avec de solides principes
religieux, des habitudes d’ordre et d’activité qui les aident à gagner leur vie d’une manière honorable
et sûre". 261 Les signataires de cette circulaire sont tous d'origine bourgeoise.262 On y trouve une
majorité de femmes, ce qui n'est pas surprenant étant donné la nature de l'institution en question.
Le devoir bourgeois de moraliser des classes populaires inférieures, qui est un sentiment récurrent
des élites européennes du XIXe siècle,263 se double à Genève de l'existence d'une solidarité verticale,
née avec la Réforme. La discipline existe bel et bien, mais il est caractéristique de constater que la
notion de vocation traverse aisément le système de classes sociales. De même qu'il existe des
vocations pour les bourgeois, il existe des vocations pour les filles de ferme. Le lien religieux qui unit
ces populations très diverses s'exprime par une même dynamique initiée par la vocation. L'autorité
devient dès lors "affectueuse", par le jeu de cette union.
Les institutions destinées aux élites
Le brouillon d'un projet d'établissement éducatif pour de jeunes enfants se trouve dans les archives
de la famille Prévost.264 Cet établissement vise à répondre à la demande de familles qui ne peuvent
assumer elles-mêmes l'éducation de leurs enfants.
"La difficulté d’occuper les enfants de l’âge de 4 à 7 ans pendant les soirées d’hiver, et
les inconvénients qu’il y a à les laisser trop souvent entre les mains de domestiques, dont
le caractère et l’observation sont peu propres à l’éducation, ont fait naître l’idée de
choisir une espèce de maître, ou de surveillant, qui pût se charger de donner quelques
leçons à un certain nombre d’enfants réunis, d’inspecter ensuite leurs jeux, de leur en
257
Ces archives sont déposées aux AEG.
258
AEG, Circulaire du comité de l’école rurale des jeunes filles, Genève, 1826, papiers Rigaud, volume 46.
259
Ibidem.
260
Ibidem.
261
Ibidem.
262
Parmi les 18 signataires (dont 12 femmes), la présence du syndic Masbou et des professeurs Chenevière et
Liotard est à signaler. Ibidem.
263
Ce sentiment est par exemple visible dans la question du suffrage universel en France. Voir ROSANVALLON,
Pierre, Le sacre du citoyen, histoire du suffrage universel en France, Paris, 1992, p. 349-355.
264
BPU, PREVOST, Pierre, Note relative à l’éducation, 1791, cote Ms Suppl. 1076/8.
50
Les défis économiques et sociaux de la restauration
apprendre, qui développent leur intelligence en les amusant; enfin qui préviennent les
mauvais effets de l’ennui et du désœuvrement et les accoutume peu à peu à vivre en
société. Ce même maître pourrait donner dans le jour des leçons d’écriture et de lecture,
en réunissant à des heures convenues ceux des enfants dont les pères le désireraient.
On croit devoir [ILLISIBLE] à 8 ou 10 au plus le nombre d’enfants qu’on réunirait dans
ce but, de peur qu’il y en a davantage, le maître ne fut hors d’état de les contenir. Le
maître les recevrait chez lui, et on conviendrait du prix à tant par séance.
Cet établissement serait analogue à celui que mademoiselle Dumas a entrepris pour de
jeunes demoiselles du même âge, et qui réussit parfaitement bien".265
Plusieurs éléments font ressortir la nette différence entre cet établissement, visiblement destiné aux
enfants de familles bourgeoises, et les autres institutions destinées à la population des autres
classes.266 Le projet s'adresse à des familles disposant de domestiques. De plus, le nombre d'enfants
souhaité, une dizaine, est loin des effectifs "populaires", par exemple ceux de l'école de Saint-Gervais
qui, selon le Journal de Genève,267 accueillait en 1829 une centaine d'enfants pour deux enseignants
seulement.
Ce brouillon, ajouté au témoignage de Jean-Louis Prévost,268 indique que les écoles privées ont été
précédées d'établissements de plus petite importance, se trouvant à mi-chemin entre des cours
particuliers, que donnent les parents à leurs enfants, et des classes privées regroupant quelques
enfants issus de bonnes familles. Rita Hofstetter laisse parfois entendre que les écoles privées nées au
XIXe siècle, ne sont en réalité que le prolongement logique de ce système.269 Dans le cas du projet
de Pierre Prévost, en bas de page se trouvent les noms de plusieurs bourgeois avec un "d'accord"
apposé à côté de deux d'entre-eux: Prévost-Dassier et Massé. Les autres, dont l'identité précise est
inconnue, font partie des familles Turrettini, Boissier, Le Fort, Saladin, Dupan, Sarasin et Martin. Il
n'a pas été possible de savoir si ce projet a finalement abouti, mais il est possible d'en douter car ce
document est le seul qui traite de ce sujet dans les papiers de la famille Prévost.
En remettant ces différents éléments dans un ordre chronologique, et en laissant de côté les
institutions destinées aux classes populaires, on constate dès lors que d'un système d'éducation
familial, les élites se sont tournées vers des établissements privés. L'étape intermédiaire est constituée
de petites structures, qui coexistent peu à peu avec des écoles privées. Ces établissements, nés au
XVIIIe siècle, se développèrent et se généralisèrent auprès des élites dès le départ des Français. Ils
ont gagné de l'importance jusqu'à la révolution radicale. Ce n'est qu'avec le XIXe siècle, et le règne
paternaliste du Conseil Représentatif, que les élites bourgeoises ont commencé à s'intéresser
265
Ibidem. Nous n'avons pas trouvé de sources concernant l'établissement évoqué dans cette citation.
266
C'est par exemple le cas de l'école des petits enfants de Saint-Gervais, qui ouvre ses portes en 1826. FEYLER,
op. cit., p. 15.
267
Journal de Genève, 7 mai 1829.
268
BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire de la famille Prévost, [document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr 4731 A &
B.
269
Voir en particulier la création de l'institut Lecoultre (1817-1855) qui obéit à cette logique, HOFSTETTER, Rita,
op cit., p. 138. Gabriel Mutzenberg, dans le Chapitre 3 du livre II intitulé "La réponse des écoles privées, trace un
rapide portrait des différentes écoles privées, en indiquant à chaque fois l'origine de l'école et son domaine de
prédilection. MUTZENBERG, Gabriel, op. cit., 1978, p. 209-238.
51
Les défis économiques et sociaux de la restauration
partiellement à l'éducation de la population, en conservant naturellement une différenciation dans les
objectifs poursuivis par cette éducation. Ce comportement aristocratique des bourgeois, qui
instituent une classe dirigeante formée différemment des autres classes n'est pas surprenante, car elle
s'insère exactement dans la vision calviniste de la vocation et dans le prolongement de la stratification
sociale de l'ancien régime. Toute activité professionnelle est digne d'intérêt, et à fortiori, les voies
pour accéder au monde professionnel ne peuvent que correspondre à cette logique. Par conséquent,
jamais la bourgeoisie de la République ne s'est intéressée à l'éducation égalitaire pour tous.
La fondation de l'école Privat, véritable monument de l'éducation privée à Genève, est en cela
significative.270 Cependant, il est nécessaire de relativiser l'engagement des élites dans le
développement d'un enseignement primaire ouvert à tous, comme le laisse entendre Rita
Hofstetter,271 notamment en se basant sur la Société des catéchumènes, active entre 1822 et 1850.
Bien que cette société ait œuvré de manière efficace, soutenue par de grandes familles, elle reste une
institution destinée aux classes populaires. Il faut bien reconnaître que cette société œuvre seule dans
un océan d'ignorance. Loin de nier l'engagement des élites dans l'éducation du peuple, nous
préférons lui donner un autre visage, celui d’une élite consciente de ses devoirs envers le reste de la
population, qui les assume paternellement, mais sans plus. Ce comportement vis-à-vis de la question
scolaire est conforme à l'ensemble des politiques du Conseil Représentatif, c'est-à-dire à une gestion
honorable des affaires publiques de la part des élites de la République, mues par un esprit de devoir.
L’oligarchie au pouvoir avant les troubles révolutionnaires avait réussi en 1814 à reprendre sa place,
portée par une population toute heureuse d’avoir vu les occupants français partir, alors que la même
population avait sérieusement contesté cette oligarchie auparavant, lors de troubles révolutionnaires
qui coûtèrent la vie à plusieurs bourgeois et en condamnèrent d'autres à un exil forcé. Une fois ce
tour de force accompli, les historiens s’accordent à dire que le Conseil Représentatif a géré
sereinement et honnêtement les affaires publiques. Mais cette gestion avait tout du paternalisme.
Genève a passé les troubles de 1830 sans heurts, grâce à cette gestion habile des autorités
politiques, entièrement composées par les familles bourgeoises. C’est dans ce cadre qu’il faut placer
l’engagement des « notables » dont parle Rita Hofstetter. Elle ne considère par ailleurs l’engagement
que jusqu’en 1850, c’est-à-dire précisément jusqu'au basculement politique de Genève. Au milieu
du siècle, les élites qui avaient verrouillé le pouvoir perdent la maîtrise de la politique. Elles n'ont dès
lors aucun intérêt à éduquer une population de toute évidence hostile à leur pouvoir. Le débat autour
de l'école publique est né et a grandi alimenté par les radicaux, voire par les nouvelles élites. Dans
leur majorité, les vieilles familles bourgeoises sont restées systématiquement en retrait.
Conclusion
La restauration genevoise de 1815 ne constitue en aucun cas un aboutissement pour la bourgeoisie,
mais le point de départ d'une période marquée par des défis qui sont posés à ces élites. Des défis
économiques posés dans une république secouée par les événements révolutionnaires de la fin du
XVIIIe siècle et des défis sociaux qui touchent les fondements mêmes de la cité de Calvin.
270
Les archives de cette école privée (1814-1960) ont été déposées à la CRIEE (Centre de Recherche
Interdisciplinaire sur l'Enseignement et l'Education), reliée au Département de l'Instruction Publique de Genève. Le
fonds est extrêmement vaste, allant des listes de classes aux contenus des cours. Voir aussi Ibidem.
271
HOFSTETTER, Rita, Le drapeau dans le cartable, histoire des écoles privées à Genève au XIXe siècle,
Carouge, 1994.
52
Les défis économiques et sociaux de la restauration
L'économie bourgeoise se relève peu à peu des terribles désastres causés par la révolution française,
notamment grâce à la formation de plusieurs établissements nouveaux. A côté des anciens
établissements patriciens ou bourgeois, se créent des associations dirigées par des financiers d'un
nouveau genre, de bourgeoisie récente, voire issus d'autres classes sociales. Parallèlement à ce
phénomène, qui marque l'arrivée dans les milieux de la finance d'une concurrence au microcosme des
anciens bourgeois, des voix dissonantes se font jour sur les pratiques d'investissements. Dans une
période où le nouveau gouvernement n'hésite pas à jouer sur le sentiment national, des critiques sont
ouvertement formulées concernant les habitudes de placements étrangers en vigueur au sein de
l'ancienne bourgeoisie. La réponse, sous forme de "théorie des liquides", est révélatrice d'un certain
aveuglement des élites genevoises, puisqu'elle prétend que si les capitaux manquent dans la cité, c'est
que cette dernière n'en a pas réellement besoin.
Bien que les défis économiques soient centraux, les élites doivent également relever des défis
sociaux, qui renvoient aux fondements mêmes de la Rome protestante. En voulant fonder une société
sainte, Calvin avait lié l'Etat, l'instruction (en fondant l'Académie) et l'Eglise. Ces trois pilliers, garants
de l'équilibre social de la cité, se lézardent avec la restauration. Les anciens bourgeois manœuvrent
habilement pour restaurer l'ancien système social, en des termes nouveaux. La manière dont l'Eglise
protestante se rétablit au sommet de l'Etat est significative d'un ordre quelque peu renouvelé sur la
forme, mais largement emprunté quant au fond à l'ancien régime. La période française n'apparaît plus
que comme une immense parenthèse dans l'histoire genevoise, d'autant mieux mise à l'écart que la
plupart des anciens bourgeois avait eu à l'égard de l'occupant, en 1798, de solides attentes
économiques. Cependant, l'arrivée d'une forte minorité catholique perturbe l'équilibre séculaire, et
rend nécessaire l'instauration d'une nouvelle identité cantonale définie sur d'autres critères que la
seule appartenance au protestantisme.
L'exemple de l'instruction publique est tout aussi révélateur, à la fois des défis sociaux lancés à ceux
qui ont repris les rênes de l'Etat, et de l'habile substitution dont ces mêmes personnes usent pour
remplacer une hiérarchisation sociale auparavant garantie dans la loi, par une hiérarchisation sociale
basée sur le mérite. Mais aucun sophisme ne peut empêcher longtemps les nécessaires réformes,
réclamées depuis la fin du XVIIIe par des esprits "éclairés". L'académie de Calvin a vécu, et n'est
pas à même de répondre aux nécessités de la société du XIXe siècle. Les réformes de l'instruction
publique sont indispensables.
Que reste-t-il dès lors des trois piliers de la République protestante, et surtout des liens qui les
rendaient solidaires? Formellement, ces piliers sont toujours présents et n'ont pas subi de grandes
modifications. Dans le fond cependant, l'évolution est marquante. Après la restauration, les élites
bourgeoises ont voulu assumer leur rôle de leaders naturels. Ils ont répondu à ces défis, même si
souvent ce fut à contrecœur. L'existence de ces changements, même s'ils furent réalisés avec lenteur,
démontre le caractère particulier de ces élites bourgeoises, dont les ambitions restent inhibées par
une idéologie de service. Sinon aveugles, ils n'en sont pas moins borgnes. S'ils répondent à certaines
attentes de la population, les bourgeois le font avec lenteur, et surtout sans comprendre la
profondeur exacte du mécontentement.
53
Les défis politiques de la restauration
Chapitre 3. Les défis politiques de la bourgeoisie après 1814
Dès la chute de l'ancien-régime, s'amorce en Europe le mouvement libéral, qui, sous diverses formes,
parviendra à traverser les siècles. Rapidement au début du XIXe siècle, les idées libérales investissent
le débat politique et se confrontent aux réalités de sociétés qui ne sont plus régies par des régimes
autoritaires. Gérard Arlettaz a étudié en détail la montée en puissance de ce mouvement dans le
canton de Vaud, et les conséquences que l'affrontement entre libéraux et conservatisme a pu avoir
dans la première moitié du siècle.272 Affrontement des idées dans un premier temps, qui met en
lumière l'existence de défis politiques posés aux anciennes élites héréditaires.
Le départ des Français de Genève, à la fin de l'année 1813, puis la chute de Napoléon créent un
vide de pouvoir que les anciens magistrats calvinistes, mus par leur vocation, s'empressent de
combler. A ce moment, le nouvel engagement politique de ces bourgeois s'explique au travers des
racines historiques qui ont été présentées dans le premier chapitre de ce travail. Pour l'ancien syndic
Ami Lullin et ses collègues, la motivation est simultanément d'assumer une charge historiquement
dévolue à des bourgeois, et tenter la restauration de l'ancien système politique et social que les
magistrats considèrent plus stable après avoir subi les événements révolutionnaires qui ont rythmé la
vie politique genevoise de 1792 à 1798.
Les élites politiques de Genève doivent faire face à quatre défis politiques différents: concernant la
citoyenneté, le mode de gouvernement, l'alliance à conclure avec les puissances voisines et la place à
accorder au progrès. Pour relever chacun de ces défis, les anciens Bourgeois ont pu bénéficier du
bilan de l'occupation, qui ne donnait cependant que peu de moyens de manœuvre. Rapidement, il
devient indispensable d'asseoir les autorités émergentes sur des bases aussi nouvelles que solides.
Le problème du statut politique est rapidement tranché. L'expérience d'une intégration à une
puissance étrangère s'étant révélée un mauvais calcul,273 tout est fait pour donner à Genève un
maximum d'indépendance. En cela, l'union à la Suisse est un mariage de raison plus qu'un mariage
d'amour. Mais les deux conditions posées par la Confédération à l'accueil du canton de Genève dans
l'alliance, soit un territoire unifié et attenant à la Suisse274 ainsi que l'adoption d'une Constitution
cantonale qui "doit d'abord séduire la Diète", 275 révèlent deux problèmes délicats à résoudre.
L'unification du territoire, en même temps qu'un défi diplomatique dans une Europe en plein
bouleversement, est un défi religieux à relever au sein même de la population genevoise. Il n'est pas
possible en 1814 d'unifier le territoire genevois sans pour autant intégrer dans le futur canton une
forte minorité catholique. Cette question crée des divisions au sein des anciens bourgeois, entre ceux
attachés aux traditions et les partisans d'une conception plus laïque de l'Etat.276 La solution de
272
ARLETTAZ, Gérard, Libéralisme et société dans le canton de Vaud 1814-1845, Lausanne, 1980.
273
Dans l'ouvrage de Stepczynski, il est clairement montré que le sentiment des élites vis -à-vis de l'occupation
française à d'abord été favorable. Il n'est devenu négatif que dans un deuxième temps. STEPCZYNSKI, Marian
(dir.), Genève et la Suisse : Un mariage d'amour et de raison. Genève, 1992.
274
Ibidem, p. 72.
275
Ibidem, p. 75.
276
C'est par exemple le cas de Jean Janot, un des chefs du parti des Représentants, ancien syndic banni en 1792,
et réélu à sa charge en 1794. Jean Janot a tenu durant la Restauration un journal publié près de 100 ans plus tard
54
Les défis politiques de la restauration
compromis qui découle de cette différence de point de vue -soit la création d'un territoire politique
restreint, mais auquel s'ajoute la création d'un territoire "économique" plus vaste que le canton luimême, les zones franches- est une prouesse de diplomatie pour une République se trouvant au
carrefour de trois puissances étrangères. "A court terme, cette solution était la meilleure". 277
La question de la Constitution, dont une nouvelle rédaction est rendue nécessaire pour entrer dans la
Confédération, soulève une autre difficulté. Il est virtuellement impossible pour les restaurateurs (qui
sont tous d'origine bourgeoise) en 1814 de restaurer les hiérarchies sociales en place avant 1792. Si
le terme de "bourgeois" a traversé les années, la nouvelle Constitution ne peut restaurer une société à
plusieurs étages. "On n'avait pas oublié les troubles de Genève pendant le siècle dernier; et l'on
demandait dans la Constitution des garanties de stabilité et de calme dont l'établissement d'un cens
électoral semblait devoir faire partie."278 Le système censitaire, proposé et mis en place de fait dans la
Constitution de 1814, se substitue parfaitement à la stratification socio-politique d'ancien-régime, en
imposant un seuil de richesse comme condition d'accessibilité aux fonctions d'élu. Certes, le cens
exprime comme partout ailleurs en Europe une logique de mérite social qui l'emporte sur le droit du
sang, mais cette barrière est complétée par la "Rétention". C'est le nom donné aux dispositions
électorales de la nouvelle constitution qui forment l'essentiel du verrou politique apposé par les
anciens bourgeois aux autorités cantonales. En 1814, faire acte de candidature au Conseil
Représentatif est un véritable casse-tête, comme la lecture de l'article 8 de la Constitution le prouve:
"Tout Genevois, tant de la ville que de la campagne, ayant le droit d'élire et qui
voudront l'exercer se feront inscrire, par leurs noms et prénoms, avec leur âge et
impositions directes, dans un registre déposé en Chancellerie. Leurs noms seront mis
dans une urne et il en sera tiré 400 par le sort. Ils ne seront point représentés en cas
d'absence ou de maladie. Chacun d'eux nommera 30 personnes éligibles par le Conseil
Représentatif. Ceux des nommés qui auront le plus de suffrages en nombre double des
places à pourvoir seront présentés à la moitié des 400 électeurs, laquelle demie sera
composée des 60 plus imposés, puis des 140 électeurs qui sont membres des Conseils et
des tribunaux de la ville, ou châtelains, ou qui appartiennent à la classe des personnes
désignées à l'article 8 du titre I, selon l'ordre où elles sont indiquées, et enfin des plus
âgées entre les 400. Les 200 électeurs retiendront d'entre les nommés, le nombre de
députés qui devront être élus".279
Sans fortune, mais surtout sans de puissants soutiens au sein des familles influentes, donc
bourgeoises, et des élus, il est strictement impossible à un candidat d'entrer au parlement. Avec un tel
mode électoral, l'oligarchie du siècle précédent est rétablie sans peine au sommet de l'Etat. Les
familles bourgeoises modestes se voient écartées du pouvoir, de même que tout libéral trop
contestataire de l'ordre rétabli.
L'ultime défi du gouvernement provisoire concerne le rapport au progrès, à savoir la manière dont les
autorités vont devoir gérer les évolutions sociales, politiques et économiques. Le nouveau système ne
par Ami Bordier. JANOT, Jean, En 1814 : journal d'un citoyen genevois, édité par Ami Bordier, Genève, 1912, p.
199.
277
STEPCZYNSKI, Marian, op. cit., p. 75.
278
CRAMER, Frédéric-Auguste, op.cit., p. 29-30.
279
Article 8 du Titre II de la Constitution. AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828, p. 8.
55
Les défis politiques de la restauration
peut pas se contenter uniquement de retourner à d'anciennes pratiques de gouvernement, fussentelles entourées d'un semblant de progrès démocratique. La deuxième moitié du XVIIIe siècle,
marquée par de nombreuses frictions politiques, ne doit pas être répétée, il faut éviter le
renouvellement des événements révolutionnaires de 1792-1794. Cette nécessité devient d'autant plus
impérative que le Conseil Général, organe politique suprême garant de al stabilité historique de
Genève, est supprimé, et que la contestation, qui se drape du terme de "libérale", se fait
revendicative. Pour prévenir des troubles sociaux, les bourgeois actifs dans la restauration de l'Etat
établissent dans la Constitution des dispositions originales dont le but est de désamorcer toute
contestation future. La Constitution de 1814 comprend un article clé, permettant d'effectuer à tout
moment des modifications du texte.280 Cette opportunité, exclusivement réservée aux seuls membres
du Conseil Représentatif, est protégée par deux mesures qui devaient rendre toute évolution très
lente, démontrant clairement qu'aucun changement n'était véritablement désiré. Un quota protège
toute modification d'une majorité trop faible.281 Par ailleurs, un système de renouvellement partiel des
élus au Conseil Représentatif282 exclut tout renversement brutal de majorité, puisqu'un renouvellement
complet du parlement ne peut mathématiquement intervenir qu'au bout de neuf ans. Bref, une
contribution libérale en apparence, très conservatrice en réalité.
Malgré ces mesures, les premières réformes ne tardent pas. La première de quelque importance
concerne la simplification du mode électoral, en 1819 déjà. L'article 8 du Titre II de la Constitution
est abrogé et remplacé par une simple "loi électorale". 283 Cette loi institue un mode d'élections plus
simple dans sa forme, mais identique dans son esprit. La Rétention demeure. De fait, l'application de
l'article 8 tel quel était politiquement difficilement défendable, tant il mettait en évidence la position de
force des autorités sur les élections. La loi électorale de 1819 a également pour but de dynamiser la
vie politique genevoise. Pour renforcer encore ce dynamisme, le cens électoral est abaissé une
première fois en dès cette date.284
En regard de ces dispositions peut-on affirmer que le gouvernement provisoire désire être le moteur
d'une réelle innovation politique? Certainement pas. Le régime de restauration ressemble point par
point au système politique d'avant 1792. Les acteurs de la restauration n'ont fait que substituer les
éléments politiquement impossibles à remettre en place, par d'autres, disposant d'une dénomination
nouvelle, mais jouant un rôle identique de cloisonnement du pouvoir. Cette évolution n'a rien de
surprenant. Les membres du gouvernement de restauration n'ont jamais, par le passé, fait preuve
d'anticipation politique, mais ont toujours conservé une méthode réactive d'ajustement politique,
quant ils n'ont pas tout simplement été boutés hors du pouvoir. La possibilité de modifier la
Constitution sert les intérêts de l'unité, indispensable pour réaliser le projet de réunion à la Suisse. Il
280
L'article 7 du Titre II précise que "le Conseil représentatif aura le pouvoir législatif". Cette disposition est
complétée par l'article 10 : " dans les séances périodiques, tous les membres du Conseil Représentatif pourront
faire des propositions. AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828, p. 10 & 12. Cette édition de la Constitution,
vraisemblablement la seconde, comporte l'avantage d'indiquer clairement toutes les modifications qui sont
intervenues depuis son adoption en 1814. Ainsi, la version originale est comprise dans cette édition.
281
Article 8 du Titre II: "il ne pourra être fait aucun changement à la Charte constitutionnelle qu’à la pluralité des
deux-tiers des suffrages dans les deux conseils", soit le Conseil Représentatif et le Conseil d'Etat. Ibidem.
282
Chaque année, trente députés étaient renouvelés, sur un total de 273. Les sortants n'étaient pas directement
rééligibles. Ibidem.
283
Cette loi est annexée à la constitution de 1814 publiée en 1828. AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828.
284
Ce cens passe de 63 à 25 florins entre 1814 et 1819. SHAG, Histoire de Genève de 1798 à 1931, Genève, 1956,
p. 79.
56
Les défis politiques de la restauration
permet surtout de rassurer les voix qui se font entendre dès juin 1814 pour critiquer la précipitation
du vote constitutionnel.285 Par contre, les premiers changements démontrent que l'aile libérale est
particulièrement dynamique, même si elle est encore minoritaire.
1. Solidarités et divisions des élites bourgeoises pendant la période
représentative (1815-1842)
L'union des anciennes familles bourgeoises, réalisée en 1814, n'est qu'apparente. Les "27 années de
bonheur", soit la durée du règne du Conseil Représentatif, constituent une période de transition
politique qui voit s'affronter les idées autant que les hommes. Mais dans un premier temps, tous sont
bourgeois. Ces années voient la société bourgeoise perdre rapidement de sa cohésion, qui par
ailleurs n'était pas très solide dans les mois précédents l'annexion. L'historiographie a trop souvent
synthétisé à outrance les groupes politiques en présence pendant la première moitié du siècle, en
divisant les acteurs en trois ou quatre blocs, soit les conservateurs, les conservateurs-libéraux, voire
les libéraux et les radicaux.286 Le terme de conservateur qui est accolé aux élites bourgeoises pour
cette période doit être considéré sous plusieurs aspects. En l'absence de partis politiques, et avec un
système qui voit une classe sociale issue du XVIIIe siècle gouverner suivant une tradition ancestrale,
ce sont d'abord les personnalités qui s'affirment et s'affrontent. Derrière l'unité bourgeoise, quels
groupes politiques, assimilables à des partis, composent le Conseil Représentatif ou animent le débat
politique genevois de 1814 à 1842? Induite par cette première interrogation, se trouve la question de
la solidarité bourgeoise, capitale pour maintenir la stabilité politique, réelle pendant les "27 années de
bonheur". Or, ce lien entre les groupes politiques de la première moitié du XIXe siècle qui animent la
période de la restauration, et l'ancien statut bourgeois n'a jamais été exploré par l'historiographie.
Au sein des élus, quatre types de personnalités se dégagent, susceptibles chacun de former un
groupe politique distinct: les conservateurs sans concessions, les pragmatiques, les libéraux et, à
partir de 1830, les radicaux. Avec l'abandon du statut légal de la classe bourgeoise, ceux qui
constituaient les élites de Genève au XVIIIe siècle, pour ne pas dire le cœur de la nation genevoise,
ont perdu leur élément unificateur. Immanquablement, ils ne peuvent que se diviser à la restauration,
car la classe bourgeoise, chahutée pendant plusieurs années, regroupe des familles parfois très
différentes. Reste à savoir comment s'est produite cette division, et comment elle a évolué.
Il est évident que ces groupes ne seront pas figés pendant les 27 années d'existence du Conseil
Représentatif, mais ils seront chacun présents pendant toute la période, à l'exception de
l'Association du trois mars. L'héritage des années révolutionnaires et d'occupation, de 1792 à
1813, ajouté à la vocation bourgeoise qui destine les élites à la gestion de l'Etat, expliquent le
285
C'est par exemple le cas auprès des auteurs de la "pétition des 16", soit 23 personnalités (car 7 signataires se
sont ajoutés après le dépôt de cette pétition) qui avaient demandé le report du vote. Tous les signataires sont
d'origine bourgeoise. RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la suppression du
budget des cultes (31 décembre 1813 - 30 juin 1907), 2 vol., Genève, 1953. p. 58.
286
Ce sont surtout les auteurs proches des radicaux, à l'image d'Henri Fazy, qui ont une forte tendance, dans leurs
écrits, à homogénéiser la classe bourgeoise au sein d'un seul groupe dit "conservateur". Voir par exemple, FAZY,
Henri, Les constitutions de la République de Genève : étude historique, Genève, 1890. Plus récemment, l'intérêt
des historiens s'est focalisé sur les libéraux, dont l'identité politique reste floue. Jean Batou, en particulier, lors
d'un colloque sur le libéralisme genevois a posé une nouvelle fois l'éternelle question de la proximité entre
conservateurs et libéraux. Voir BATOU, Jean, "Un libéralisme conservateur?", in DUFOUR, Alfred, ROTH, Robert,
WALTER, François, [éd.], Le libéralisme genevois, du Code Civil aux Constitutions (1804-1842), Bâle, 1994, p.
247ss.
57
Les défis politiques de la restauration
mouvement de restauration. En 1813, un seul désir anime les nouvelles autorités:287 retrouver la
sérénité. L'adoption en hâte de la Constitution, et son contenu très restrictif envers les droits
populaires, réalise l'union de Genève à la Suisse sans éliminer les divisions internes qui préexistaient.
2. Les conservateurs
2.1 Les conservateurs sans concession
Les membres du gouvernement provisoire de 1813, auxquels se joignent des d'élus au Conseil
Représentatif forment les "conservateurs sans concession." Ces magistrats, fortement attachés aux
traditions de l'ancienne République, sont incapables de voir la stabilité future de Genève conditionnée
à l'élargissement des droits populaires. Leurs objectifs correspondent entièrement aux vœux de la
Confédération, ce qui explique le "mariage de raison" de 1815: "La Constitution Genevoise doit être
sage et rassurante". 288
L'aveuglement de ce groupe, avec la voie politique spécifique qu'il emprunte devient surtout patent
dès 1830, lorsque le mouvement de réforme s'accélère sous la pression de la Régénérescence.289 Les
débats entre 1830 et 1832 au Conseil Représentatif, donnent un exemple de l'argumentaire de ce
groupe. En l'espace de quelques mois, plusieurs lois importantes sont votées, notamment celle sur la
publicité des séances, et la loi sur la presse.290
La constitution de 1814 a connu plusieurs modifications, discutées dès son adoption en votation
populaire. Abaissement du cens électoral, mode d'élection, publicité des séances, etc. Aucun sujet
ne semble tabou, mais ces propositions ne sont jamais émises par les élus conservateurs sans
concession. Ces derniers ont conscience dès les premiers mois de fonctionnement du Conseil
Représentatif, de l'inévitable mouvement de réformes qui naît sous la pression libérale. Si les
conservateurs sans concession sont opposés à la publication d'un mémorial du Conseil Représentatif,
c'est parce qu'ils prennent en considération la limite naturelle des compétences qui a toujours été
clairement définie par le statut social. La publication des débats est une complication inutile, car elle
ouvre l'accès des rouages du pouvoir à tous, même à ceux dont la vocation ne peut pas être la
gestion de l'Etat.
Ce groupe de conservateurs n'a pas de limites bien définies. Tourné exclusivement vers le passé, il ne
possède pas de leader et se trouve donc bien dépourvu face aux autres tendances du Conseil
Représentatif. Il est difficile de savoir précisément comment évolue le nombre d'élus propre à ce
287
Le terme de "nouvelles autorités" est à apprécier en regard de la période française. Plus largement, le
gouvernement provisoire est composé d'anciens magistrats, en poste avant 1792, notamment Ami Lullin et Joseph
Des Arts. STEPCZYNSKI, Marian (dir.), op. cit.
288
Ibidem, p. 75.
289
La Régénération correspond aux mouvements révolutionnaires des années 1830, qui touchent pratiquement
l'ensemble des cantons suisses, à l'exception notable de Genève. Voir à ce sujet ARLETTAZ, Gérard, "La
démocratie au temps des Républiques. Idéologies et mentalités politiques dans la société suisse, 1815-1848", in
Etudes et Sources, n° 9 (1983), Berne, 1983, p. 5-35.
290
La loi sur la publicité des séances du Conseil Représentatif demandait l'ouverture d'une tribune afin que la
population puisse suivre les débats. En décembre 1831, il n'y a que deux orateurs, MM Bridel et De Lor qui
expriment un avis contraire. La loi sur la presse date elle de 1827, et n'a été dans un premier temps que prolongée
en février 1832, en attendant que la situation des petits journaux d'opposition se calme. AEG, Mémorial du
Conseil Représentatif, vol. 7, Genève 1831-1832, p. 577ss; Ibidem, vol. 8, p. 815ss.
58
Les défis politiques de la restauration
groupe. La seule certitude concerne sa non-extension au cours de 27 années d'existence du Conseil
Représentatif.
2.2 Les conservateurs pragmatiques et Jean-Jacques Rigaud 291
Les conservateurs, toutes tendances confondues, ont un leader en la personne de Jean-Jacques
Rigaud (1785-1854). Ce dernier personnifie un groupe de bourgeois pragmatiques, conscients des
réformes institutionnelles à entreprendre, mais désireux de voir l'Etat effectuer lui-même, sans heurt et
sans précipitation, cette mutation. 292 L'existence d'une volonté de réforme est la seule différence qui
existe entre eux et les autres conservateurs.
Jean-Jacques Rigaud est l'incontestable homme d'Etat genevois marquant de la première moitié du
XIXe siècle, et voit sa carrière politique correspondre exactement avec la période Représentative. Il
est l'exemple même d'une évolution naturelle des anciennes élites bourgeoises vers le libéralisme. Elu
au Conseil Représentatif dès la restauration, il quitte toute fonction publique en 1845, empêché par
sa santé293 de continuer à siéger au Grand Conseil. Pendant ces trois décennies, son engagement
politique, proche d'une véritable dévotion envers l'intérêt de l'Etat, est unique. Il sera présent
successivement sur la scène politique cantonale et nationale. Lorsqu'il devient Conseiller d'Etat en
1821, il a tout juste 35 ans, soit l'âge légal minimum pour occuper cette fonction.294 Quatre ans plus
tard, il devient premier syndic, au milieu d'un exécutif composé de personnalités plus âgées que lui.
Jean-Jacques Rigaud occupe ce poste à onze reprises entre 1825 et 1843.295
Ce novice de la politique a réussi à s'imposer au milieu de ses collègues grâce à deux atouts majeurs.
Son jeune âge et son origine respectable. Issu d'une famille de magistrats, son père est logiquement
approché par le groupe des anciens syndics pour participer à la restauration. Sa santé lui fait décliner
l'offre, mais sans être candidat, il est élu au premier tour des élections de 1814, de même que son fils
qui collabore très tôt avec les nouvelles autorités politiques.296 Entré tardivement dans la magistrature
291
Nous avons rattaché Jean-Jacques Rigaud à la tendance conservatrice, alors que des contemporains le
qualifient parfois de "libéral". C'est le cas par exemple du "conservateur sans concession" Paul Elisée Lullin dans
son journal. LULLIN, Paul Elisée, Journal de ce qui se passe d’intéressant pour l’histoire de Genève, dès le
premier novembre 1841 à octobre 1846, BPU.
292
CRAMER, op. cit. Frédéric Cramer a siégé en même temps que Rigaud au Conseil d'Etat, et s'en est retiré en
même temps. Ecrit quelques temps après la mort de Rigaud intervenue en 1854, l'ouvrage de Cramer est complété
de plusieurs fragments de la plume de Rigaud lui-même, narrant différents événements importants sur la période
1814-1842. La publication retardée de cet ouvrage, soit plus de vingt ans après sa rédaction, est sans doute à
attribuer à des raisons politiques. En 1855, Fazy reconquiert le Conseil d'Etat, tandis que l'opposition
conservatrice est toujours sous le choc de la Révolution de 1846. Cette dernière est par ailleurs totalement
absente des témoignages de Rigaud, rédigés en 1845.
293
Jean-Jacques Rigaud souffre de palpitations cardiaques qui se déclarèrent dès le début des années 1840. En
juin 1845, soit quelques semaines après son retrait de la politique, il est victime d'une crise de paralysie, de
laquelle il ne se remettra jamais complètement. CRAMER, Frédéric, op. cit., p. 295.
294
Dans la Constitution de 1814, les âges minimum légaux sont les suivants: 25 ans pour être électeur (art. 7 Titre
I), 30 ans pour entrer au Conseil Représentatif (art. 1 Titre II) et 35 ans pour entre au Conseil d'Etat (art. 1 Titre III).
AEG, Constitution de 1814, Genève, 1828, p. 5, 6 et 13.
295
Soit, en 1825, 1827, 1829, 1831, 1833, 1835, 1837, 1839, 1841, 1842 et 1843. Jean-Jacques Rigaud sera encore
député à la Diète Fédérale en 1830, 1832, 1833, 1834, 1835, 1837, 1838 et 1841. CRAMER, Op. cit., p. 86 & 96.
296
Rigaud est successivement membre du bureau de bienfaisance (1812), secrétaire du comité de la Classe des
Beaux-Arts (1813) et secrétaire du gouvernement provisoire, directeur de l'Hôpital puis auditeur dès 1816. Son rôle
59
Les défis politiques de la restauration
en 1787,297 la famille Rigaud est cependant anciennement bourgeoise.298 Le seul frère de JeanJacques299 fait également partie du Conseil Représentatif.
La notion d'autorité-service, sous-jacente à celle de vocation bourgeoise, est constante dans les
témoignages de Cramer ou de Rigaud lui-même. "Rigaud était remarquablement homme de tête.
L'imagination n'animait pas sa parole; son savoir était moins le fruit de l'érudition que celui de
l'observation. Mais ce qui était éminent chez lui, c'était l'harmonie des facultés, la rectitude du
jugement, la sagesse d'esprit, l'abondance et la justesse des vues."300 Portait idéalisé, bien sûr, mais
cette "sagesse d'esprit" n'en constitue pas moins la traduction, en termes nobles du pragmatisme de
Rigaud. Il réside dans un subtil mélange de modernité et de tradition. Il ne voit le changement que
comme une évolution mue par une dynamique interne à l'Etat. Cela, même s'il sait pertinemment que
la Constitution de 1814 comporte plusieurs défauts qu'il est nécessaire d'éliminer. En offrant la
possibilité aux parlementaires de modifier la Constitution, les pères de la restauration ont sans le
savoir servi la cause des conservateurs pragmatiques. Ces derniers symbolisent cette attitude
d'adaptation du texte fondateur du canton de Genève par la formule du "progrès graduel". 301 Pour
Jean-Jacques Rigaud, c'est cette option qui doit permettre des ajustements dans le calme et dans le
respect des règles établies à la restauration par ses pairs.
Jean-Jacques Rigaud n'était pas opposé aux réformes politiques, et cette caractéristique était
précieuse, car additionnée à son respect des traditions, elle permettait de fédérer une majorité d'élus.
"Pour moi, un système qui n'admet de concessions que dans les cas de nécessité extrême et de
danger imminent, ne sera jamais le meilleur… Deux principes politiques peuvent diriger les
gouvernements. L'un souvent suivi par nos pères, est celui de la résistance à toute outrance. Ce
principe, je le crois mauvais. Je crois que celui que nous avons suivi depuis la restauration a eu de
tout autres résultats. J'en appelle à l'histoire. Quand a-t-on vu sous l'ancienne République une longue
période de tranquillité?"302 Proche de plusieurs personnalités libérales dont Bellot,303 Jean-Jacques
Rigaud introduit plusieurs réformes mais ne cesse de défendre la Constitution. Le résultat de ces
réformes est incontestable. "Notre Constitution avait d'ailleurs été considérée jusqu'alors [1830]
comme l'une des plus libérales de la Suisse; c'était un motif de calme. Mais les Révolutions qui
de secrétaire lui confère la délicate mission d'inscrire les votes de la Constitution de 1814 dans le registre des
votations. Ibidem, p. 24, 25, 29.
297
CRAMER, op. cit., p. 14.
298
L'origine de la famille Rigaud est située dans le Chablais. Les persécutions religieuses les poussèrent à
rejoindre la cité de Calvin et à acquérir la bourgeoisie en 1595. CRAMER, op. cit. p. 14; COVELLE, Alfred Louis, Le
livre des Bourgeois de l'ancienne République de Genève, Genève, 1897.
299
Le frère de Jean-Jacques Rigaud (1785-1854) est Edouard Rigaud (1790-1861), dit Rigaud-Constant suite à son
mariage avec Henriette de Constant de Rebecque (1800-1869). BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. IISuisse, t. 1, Gaillard, 1998, p. 713.
300
CRAMER, op. cit., p. 49.
301
La formule est de Rigaud lui-même. Il est difficile d'en donner une origine précise. L'idée sous-jacente est de
préférer des réformes successives à une révolution violente.
302
Jean-Jacques Rigaud, in Mémorial du Conseil Représentatif, année 1833, t II, p. 579-580.
303
Pierre-François Bellot (1776-1836), juriste de talent, est notamment le "conseiller intime" de Jean-Jacques
Rigaud. BORGEAUD, Charles, Histoire de l'Université de Genève, l'Académie et l'Université au XIXe siècle,
1814-1900, Genève, 1934, p. 235; Au sujet de Bellot, voir ZOGMAL, Alain, Pierre-François Bellot (1776-1836)
et le code civil, conservatisme et innovation dans la législation genevoise de la Restauration, Thèse de la
Faculté de Droit, Université de Genève, Genève, 1998.
60
Les défis politiques de la restauration
s'accomplirent dans les divers cantons changèrent entièrement notre position; nous allions nous
trouver dans une situation inverse, soit que nous jetassions les yeux du côté de la France ou que nos
yeux se tournassent vers les Confédérés."304 Le conservateur qu'a toujours été Rigaud a bien
conscience des limites de son action et d'un relatif échec, surtout à cause du rythme trop lent des
réformes, de son système pragmatique de concessions raisonnées.
Le mouvement de réforme se poursuivit après 1830, mais le rythme, déjà faible, demeure insuffisant.
Jamais Jean-Jacques Rigaud ne dévie de sa ligne politique. Sa personnalité prend une telle place qu'il
est possible de se demander si on trouve au sein du Conseil Représentatif d'autres leaders qui soient
des conservateurs pragmatiques. Nul doute que le premier syndic a entraîné dans son sillage
politique des élus conservateurs du parlement comme Ernest Cramer, son collègue du Conseil d'Etat.
Leur nombre est à l'image de celui des conservateurs sans concession difficile à évaluer. Rigaud a
très bien pu persuader au coup par coup des élus, suivant la question en jeu. Magistrat populaire, les
conservateurs ont en lui une grande confiance.
3. Les libéraux
Le groupe libéral s'oppose politiquement à la tendance conservatrice. S'il est une chose certaine,
c'est bien celle-là. Au-delà de cette vague formule, il paraît difficile à la lecture de l'historiographie de
donner une définition précise du libéralisme, d'autant que ce mouvement renvoie de nos jours à un
groupe politique, ce qui biaise encore plus la réflexion. Michel Delon donne une définition fort
complète du libéralisme.305 Né des Lumières, le mouvement libéral prône simplement un
renversement du lien entre individus et état. "L’état n’est plus le maître de l’individu, mais doit être à
son service". 306 Les libéraux ont pour objectif de libérer les individus du joug autoritaire des Etats, qui
peut s'exprimer soit par le biais d'un système monarchique, soit par une stratification sociale identique
à celle en vigueur à Genève. Par extension, ce combat touche également l'organisation économique,
qui doit être laissée à l'entreprise individuelle. Cela implique que le mouvement libéral connaît
primitivement deux tendances: l'une sociale et l'autre économique.
La difficulté provient du fait que ce groupe est vaste et lâche, et qu'il peut inclure des hommes de
différentes origines sociales. Alors que les pères fondateurs du libéralisme genevois sont tous des
bourgeois, la Régénérescence de 1830 provoque des scissions avec l'émergence d'un courant de
pensée "radicale" qui devient le véritable parti révolutionnaire. Les radicaux, contrairement aux
libéraux, recrutent l'essentiel de leurs forces en dehors de la classe bourgeoise, par exemple à
Genève au sein de la Fabrique.
Notre analyse du mouvement libéral à Genève doit également laisser une place à l'Association du
Trois mars, organe de contestation qui est à l'origine du renversement politique qu'a connu Genève
entre 1842 et 1846. Malgré sa durée de vie très courte, de mars à décembre 1841, le Trois mars
tient une place centrale comme détonateur d'une révolution que les élites ne peuvent plus juguler.
304
RIGAUD, Jean-Jacques, "Politique fédérale et cantonale en 1830" fragments II, in CRAMER, op. cit., p. 396
305
DELON, Michel, Dictionnaire européen des Lumières, Paris, 1997, p. 645-648. Ce dernier précise par exemple
que le terme est apparu d'abord en Espagne en 1812, puis est "attesté dès 1823 dans le lexique de Claude Boiste".
Ibidem, p. 645.
306
Ibidem, p. 647.
61
Les défis politiques de la restauration
3.1. Les pères du libéralisme genevois
Il est impossible de comprendre le groupe libéral, sans inscrire le débat strictement politique dans
une réalité économique et sociale qui se fait jour à partir de la révolution française. Des idées neuves
liées à la science politique ainsi que de nouvelles technologies apparaissent. Ce qui divise avant tout,
c'est la nature du progrès à adopter. Quelle place donner aux nouvelles technologies, dans quelle
société plus ou moins égalitaire? Genève était au centre de l'Europe scientifique. Cela était vrai pour
les sciences pures, mais également pour les idées. En proue, la figure emblématique de Jean-Jacques
Rousseau continue à rayonner au XIXe siècle malgré l'opprobre des familles bourgeoises.307 Les
pères de l'économie politique, Ricardo et Smith, ont connu à Genève un relais pour leurs idées et des
disciples, tels Jean-Baptiste Say, 308 Etienne Dumont309 et Sismondi.310 A ces théoriciens de l'économie
politique, il est nécessaire d'ajouter des scientifiques et des philosophes, tel Pierre Prévost, qui
constituent, au milieu des troubles de la Révolution française, un îlot foisonnant d'idées nouvelles. La
Bibliothèque Britannique, fondée en 1796, sert de porte-voix à ce groupe, qui a des connections
scientifiques dans toute l'Europe. Madame de Staël, fille du banquier Necker, canalise autour d'elle
le dynamisme de ces nouveaux penseurs. Réuni dans sa demeure de Coppet, ce premier noyau de
libéralisme proche de Genève, surnommé le "groupe de Coppet", anime en premier le débat politique
d'idées libérales.
La relation entre les libéraux et les Français a évolué rapidement. Si la plupart des libéraux se sont
d'abord mis en accord avec l'Annexion, pensant par là profiter d'un grand marché unifié, l'évolution
économique de Genève pendant la période française a rapidement renversé cette tendance.
L'annexion de 1798 s'est vite transformée en occupation, et le commerce genevois, de même que
l'industrie, n'ont pas été favorisés par l'unité politique. Le départ des Français devient une occasion
pour les libéraux de proposer l'application de leurs idées.
Jean De Salis, qui a écrit une biographie de Sismondi,311 marque une différence d'origine entre les
représentants de deux groupes de libéraux, soit une tendance scientifique et une tendance sociale.
Pour lui, "tandis que les savants appartenaient à l'aristocratie, les écrivains se recrutaient au sein de la
bourgeoisie". 312 Cette différente de classe, que nous avons refusé de faire, est une conséquence du
307
Le 12 juin 1762, les exemplaires de l'"Emile" et de "Contrat Social" avaient été saisis par les autorités chez les
libraires. La condamnation avait suivi le 19 juin. Lorsque dans les années 1820, il est question d'ériger une statue
au philosophe originaire de Genève, des conservateurs, dont Charles Malan crient au scandale. SHAG, Histoire
de Genève des origines à 1798, Genève, 1951, p. 446-450; Voir notamment MALAN, Charles, La statue de
Rousseau, réponse d’un citoyen de Genève chrétien à la demande qui lui est faite de contribuer à l’érection de
ce monument, Genève, 1828; MALAN , Charles, Rousseau n’a-t-il rien fait pour sa patrie ?, Genève, 1828.
308
Jean-Baptiste Say (1767-1832). Célèbre pour avoir diffusé, en 1803 la pensée d'Adam Smith en France. Voir
notamment sa publication la plus célèbre: SAY, Jean-Baptiste, Traité d'économie politique, Paris, 1803.
309
Etienne Dumont (1859-1829). Une biographie retrace l'histoire de ce libéral. MARTIN, Jean, Etienne Dumont:
1759-1829, l'ami de Mirabeau, le voyageur, le patriote genevois, Neuchâtel, 1942.
310
Charle Simonde de Sismondi (1773-1842), dit Sismondi. Les ouvrages biographiques concernant Sismondi sont
plus nombreux que pour les deux précédents. Nous nous contentons ici de citer le plus récent. De plus, William
Rappard a publié une intéressante étude comparative des principaux économistes genevois du XIXe siècle. Voir
WAEBER, Paul, Sismondi, une biographie: les devanciers et la traversée de la Révolution. Chroniques
familiales, tome I, Genève, 1991; RAPPARD, William, Economistes genevois du XIXe siècle : Necker, Bellot,
Sismondi, Cherbuliez, Rossi, Genève, 1966.
311
Voir SALIS, Jean (de), Sismondi 1773-1842, la vie et l'œuvre d'un cosmopolite philosophe, Paris, 1932.
312
Ibidem, p. 5.
62
Les défis politiques de la restauration
niveau de fortune. Tandis que les familles riches et disposant d'un réseau de relations étendu peuvent
plus facilement envoyer leurs enfants suivre des formations coûteuses, les simples bourgeois ne
disposent généralement que de l'éducation dispensée par l'Académie de Genève. Pour Genève, le
terme d'aristocratie est délicat, surtout s'il est mis en exergue d'une classe bourgeoise. De plus, cette
division est contestable en regard des nombreux personnages qui s'en détachent. Bien des savants du
XIXe siècle, Daniel Colladon (1802-1893), Charles Marignac (1817-1894), Charles François
Stürm (1803-1855), Louis Soret (1827-1890) sont issus de familles n'appartenant pas à
l'aristocratie,313 selon l'acception de Jean De Salis.
Ce dernier convient par ailleurs que le ciment de la religion protestante est ni contestable: "Ce
caractère commun [l'appartenance à la religion protestante] donne, malgré les différences
particulières, de la cohésion à la phalange des penseurs genevois, et les distingue des autres groupes,
de philosophes ou de savants de la même époque". 314
A la tête de la tendance scientifique se trouvent les personnalités de renom, comme Simon-Antoine
L'Huillier, Marc-Auguste Pictet, Horace De Saussure, puis plus tard des ingénieurs, comme
Guillaume-Henri Dufour et Daniel Colladon, membres d'un groupe professionnel en devenir qui va
gagner en importance au cours du XIXe siècle. Les membres de la tendance sociale ne sont pas aussi
homogènes. Des juristes s'y côtoient, comme Rossi, des professeurs de l'Académie, comme Pierre
Prévost dont le savoir encyclopédique ne pouvait le limiter aux sciences pures, des pasteurs comme
Etienne Dumont, et d'autres encore, parmi lesquels se trouve Sismondi.
En 1815, lors de l'élaboration de la Constitution conservatrice, les libéraux font connaître leurs
oppositions, en tentant de faire modifier le projet sur plusieurs points. Ils n'y parviennent pas, et leurs
démarches, notamment la "pétition des 16", 315 provoquent de fortes réactions parmi les
conservateurs. Le vote final de la Constitution qui prend la forme d'un plébiscite, puisqu'on
dénombre 2444 voix "pour" et 334 voix "contre" cache pourtant de profondes divisions au sein
même de la classe dirigeante,316 qui réussit cependant à rester unie après le scrutin. Plusieurs facteurs
expliquent le ralliement des libéraux au projet. Plus que tout, la population craint les désordres des
années 1792-1798. Aux mauvais souvenirs de la révolution, les libéraux ajoutent le tort que
l'instabilité politique confère à l'activité économique. Cette crainte, ravivée à l'occasion des Cent
Jours, est l'une des motivations qui a poussé les Genevois à remettre le pouvoir entre les mains de
ceux qui en avaient été privés de force en 1792. A ce sujet, l'exemple de Bernard Naef, un
conservateur, est intéressant. Issu d'une famille de Natifs devenue bourgeoise suite aux troubles
révolutionnaires de 1792, Bernard Naef a toujours conservé un regard critique sur les événements
313
L'ouvrage édité par Jean Trembley comprend, dans son chapitre IX, plusieurs biographies de savants
genevois. TREMBLEY, Jacques Ed, Les savants genevois dans l'Europe intellectuelle du XVIIe au milieu du
XIXe siècle, Genève, 1987.
314
SALIS, Jean (de), op. cit., p. 4-5.
315
RIGAUD, Jean-Jacques, "Restauration de Genève, année 1813-1814" fragments I, in CRAMER, op. cit., p. 369.
316
Le résultat s’explique en grande partie par le système de votation "à l’oreille", qui consiste à indiquer oralement
la nature de son vote à un scrutateur, qui doit alors consigner ce dernier dans le registre de la votation. Le peu de
confidentialité de ce mode de votation influence de manière certaine le résultat. Jean-Jacques Rigaud, un des
scrutateurs, témoigne dans ses mémoires sur ce vote : "Quelques soins que nous missions à consigner
secrètement sur le registre des votes, le seul fait qu’après chaque vote nous devions faire une barre sur une page
différente, suivant que le vote était affirmatif ou négatif, rendait facile aux nombreux spectateurs de découvrir quel
était le vote de chaque individu." Ibidem, p. 371.
63
Les défis politiques de la restauration
politiques genevois, tout en se montrant "respectueux envers les magistrats que se donna notre
république dans la personne de ceux qui s'étaient dévoués pour elle."317 Bien que la Constitution de
1815 lui parut en recul, "il ne manifesta pas son opposition."318 Beaucoup de Genevois ont agi de
même lors de la restauration.
Les libéraux quant à eux, n'imaginent pas soulever des réactions aussi vives par leurs contestations.
Sismondi, qui publie quelques semaines après le vote une brochure polémique,319 préfère la retirer le
lendemain de sa publication, après avoir essuyé les premières critiques des nouvelles autorités.320 Il
l'annonce aux syndics dans une lettre qu'il écrit à Des Arts, en soulignant que "c'est la troisième fois
qu'il sacrifie son opinion au désir de ne pas troubler la paix de la Patrie."321 Cette réaction de
Sismondi est symptomatique d'un comportement général parmi des pères du libéralisme à Genève.
Ces derniers ont tenté de lancer un débat, mais devant l'opposition des conservateurs qui ont pris en
main les affaires de l'Etat, ils renoncent à mener trop loin leur contestation. Avant toute chose, le
respect mutuel que se vouent les deux groupes opposés est à mettre en évidence, car découlant d'un
statut social par essence identique. Ce premier groupe doit donc être différencié des autres, en le
qualifiant de libéral-modéré ou de libéral-bourgeois.
Le recul en forme de ralliement des libéraux n'a d'ailleurs pas été à sens unique. Les libérauxmodérés n'ont pas provoqué une réaction stérile des autorités, qui sont restées ouvertes au dialogue,
pour autant que ce dernier s'effectue en ordre, suivant les règles établies par la Constitution. Dès les
premières réunions du Conseil Représentatif, les libéraux sont actifs en son sein pour faire évoluer la
démocratie genevoise naissante vers leurs objectifs démocratiques. Dès 1830, ils mettent leurs
espoirs dans la formule du premier syndic Rigaud de "progrès graduel", qui montre clairement que le
gouvernement ne peut plus faire la sourde oreille à certaines de leurs revendications. Le principe du
"progrès graduel", qui est justement d'éviter une nouvelle révolution, a cependant divisé encore plus
l'opposition, en radicalisant l'aile la plus extrême.
3.2. La mosaïque libérale
Mouvement de réflexion, le libéralisme est avant tout un foisonnement d'idées, où chaque pensée
s'affronte librement, créant ainsi un flou autour d'élus qu'il est parfois difficile de comparer. Au sein
même de la classe bourgeoise, les divisions sont nombreuses, et chaque individu a son idée propre
sur chaque question. En considérant le libéralisme comme un mouvement logique, dont la
progression au sein de la société (et donc des organes politiques) est inéluctable, il n'est pas possible
de dresser un panel des couleurs politiques. Il faut tenir compte du facteur temporel. Jean-Jacques
317
NAEF, Henri, La famille Naef et le lignage de Gattikon en Suisse Romande, Lausanne, 1932, p. 158.
318
Ibidem.
319
SISMONDI, Jean Charles Léonard, Sur les lois éventuelles, Genève, 1814.
320
SALIS, Jean (de), op. cit., p. 247.
321
Ibidem. Les deux autres "sacrifices" dont parle Sismondi, sont d'une part la non-publication d'un discours
prononcé aux promotions, et surtout son ralliement au projet de Constitution.
64
Les défis politiques de la restauration
Rigaud a une origine conservatrice indiscutable, mais il verse dans le libéralisme avant 1842,322 même
si cette évolution ne fait pas l'unanimité.323
Les libéraux représentent une mosaïque de personnalités. L'intérêt n'est pas de savoir qui est libéral,
mais depuis quand, en excluant naturellement les conservateurs qui, en 1842, bloquent toujours
devant l'inexorable marche du progrès social. Antoine Fazy-Pasteur, par exemple, est un libéral
affirmé et des plus actifs dès 1814. Industriel, parent de James Fazy, il est par la régularité de son
engagement politique un des leaders du libéralisme à Genève.324 Mais Fazy-Pasteur marque déjà le
renouveau du libéralisme genevois. Plus jeune que les pères du libéralisme, il en incarne un visage
différent, puisqu’ engagé dans une affaire industrielle, il n'est pas comparable à ses aînés, publicistes,
juristes, économistes, etc. Fazy-Pasteur, avant d'être un homme de théories, est un homme d'action.
Il en est de même avec des personnages comme Guillaume-Henri Dufour,325 dont le libéralisme est à
mettre en regard de sa formation. Ingénieur,326 Dufour est un homme d'ordre qui jouit d'un respect
important,327 aussi bien du côté des conservateurs que du côté des libéraux. Lui seul en tant que
militaire et ingénieur, réussit à jeter les premiers ponts au-dessus des remparts de la cité, en faisant
tomber le défi technique et le défi politique d'un affaiblissement du système de défense.
Par leurs actions au sein du Conseil Représentatif, les libéraux remportent de notables victoires
politiques, et ne cessent d'alimenter les débats de revendications nouvelles. Leur accession aux bancs
du parlement a été facilitée par l'abandon de la Rétention en 1819, ainsi que la première baisse du
cens électoral. Partisans du suffrage universel, ils ne vont cesser de réclamer la suppression de cet
impôt électoral. En 1832, ils remportent une première victoire ol rsque Rigaud lui-même soutient
l'idée d'une baisse du cens. "Les motifs du Conseil d’Etat (…) sont tirés de l’état moral du pays, des
progrès en tout genre faits par la population genevoise, qui doivent faire supposer que le nombre de
citoyens capables d’être de bons électeurs, a dû augmenter depuis 1819". 328 L'argumentaire est riche
de subtilités. Le premier syndic soutient l'abaissement du cens, qui prend la forme d'une récompense,
322
François Ruchon considère Rigaud comme libéral dès 1830, RUCHON, op. cit, vol I, p. 168.
323
Paul Lullin, un conservateur sans concession, classera en 1841 Rigaud parmi les personnalités "flottantes",
c'est-à-dire ni radicale ni conservatrice. Le terme de "libéral" n'est pas utilisé par Lullin. LULLIN, Paul, Journal des
événements de 1841 à 1846, manuscrit, BPU Ms Suppl. 1400-1401.
324
Au sujet de Fazy-Pasteur, voir MOLINA-DESMEULES, Carrière politique d'un libéral genevois du XIXe
siècle: Marc-Antoine Fazy-Pasteur, mém. Lic. Fac. Des Lettres, Univ. De Genève, Genève, 1982.
325
Voir notamment BRULHART, Armand, Guillaume-Henri Dufour : génie civil et urbanisme à Genève au XIXe
siècle, Lausanne, 1987; DURAND, Roger [éditeur], Guillaume-Henri Dufour dans son temps 1787-1875, Actes
du colloque Dufour, Genève, 1991.
326
Le monde des ingénieurs ne s'affirme comme acteur du développement économique en Suisse qu'à partir de
1848. PAQUIER, Serge, "La naissance de l'ingénieur électricien, origines et développement des formations
nationales électrotechniques", in BADEL, Laurence [ed.], Histoire de l'électricité, actes du troisième colloque
international d'histoire de l'électricité, Paris, 1994, p. 252. La question de la place des ingénieurs à Genève pendant
le XIXe siècle est traitée dans le chapitre 14 point 1 de ce travail.
327
La famille Dufour est bourgeoise de Genève depuis 1641, lorsque Jacques achète ses lettres de bourgeoisie.
DURAND, Roger [éditeur], Guillaume-Henri Dufour dans son temps 1787-1875, Actes du colloque Dufour,
Genève, 1991, p. 27.
328
AEG, "Rapport sur le projet de loi constitutionnel relatif à l’abaissement du cens électoral, présenté le 16 avril
1832", in Mémorial du Conseil Représentatif, vol. 9 (1832) , p.1183.
65
Les défis politiques de la restauration
sans toutefois remettre en question son utilité. Le cens électoral, diminué,329 ne tarde pas à
représenter une faible somme, comme le montre le graphique ci-après.
70
Cens (en Florins)
60
50
40
30
20
10
18
14
18
16
18
18
18
20
18
22
18
24
18
26
18
28
18
30
18
32
18
34
18
36
18
38
18
40
18
42
0
Année
Graphique 3.1. Evolution du cens électoral genevois pendant la période représentative
(1814-1842)
Elaboré à partir de SHAG, Histoire de Genève de 1798 à 1931, Genève, 1956, p. 79, 85 et 86.
Les fonctions parlementaires s'ouvrent plus facilement, théoriquement, aux élus issus de familles nonbourgeoises. Cette tendance se confirme en janvier 1831 avec l'adoption du système d'élections
directes par l'ensemble des électeurs.330 Dès cet instant, le mouvement libéral est renforcé. A côté de
l'aile bourgeoise se développe dès lors un courant identique, majoritairement de tendance sociale, au
sein de la population non-bourgeoise. Composée de riches commerçants pour une grande part, cette
nouvelle aile du libéralisme trouve l'opposition trop molle, et désire plus de réformes. David-Etienne
Gide, avocat brillant qui fait partie de ce groupe, n'accède au Conseil Représentatif qu'en 1837,331
329
L'abaissement du cens vise à contrebalancer le désintérêt de la population pour la vie politique. Il passe de 25 à
15 florins en 1832, puis à seulement 7 florins en 1835. Le mouvement de baise du cens s'est donc
considérablement accéléré dès 1830. SHAG, Histoire de Genève de 1798 à 1931, Genève, 1956, p. 79, 85 et 86.
330
SHAG, op. cit., p. 84; RUCHON, op. cit., vol. I, p. 176-177; Cette loi a été adoptée le 24 janvier 1831, AEG,
Mémorial du Conseil Représentatif, séance du 19 janvier 1831, vol. 6 (1830-1831), p. 609.
331
MONNIER, Marc, David-Etienne Gide, Genève, 1869, p. 15.
66
Les défis politiques de la restauration
quelques années après Simon Delapalud, toujours prompt à intervenir au parlement pour soutenir les
positions libérales.332
3.3. La substitution "radicale"
En 1830, au moment des mouvements de Régénération, la scène politique libérale se modifie.
Plusieurs grandes figures du libéralisme genevois se sont éteintes: Pictet de Rochemont, PictetDiodati et Etienne Dumont sont morts; Benjamin Constant décède en 1830. Déçu par l'évolution de
la situation, Rossi quitte Genève pour Paris.333 Enfin, Pierre Prévost décède en 1839, après avoir été
partiellement paralysé par un accident survenu en 1837.334 La perte de ces illustres députés,
additionnée aux troubles révolutionnaires qui se produisent partout autour de Genève, modifient le
paysage politique et diminuent encore l'assise des élites libérales. Du premier groupe de libéraux
genevois, seul subsiste Sismondi, qui décède en 1842, soit quelques mois après la chute du Conseil
Représentatif, et pendant les mois d'existence de la Constituante dont il fait partie.
Le mouvement radical naît aux environs de 1830. Son développement est rapide, accéléré en 1839
par les difficultés économiques apparues alors autour du secteur horloger,335 d'où un développement
porté essentiellement par le faubourg industriel de Saint-Gervais. Etant composé de non-bourgeois,
le mouvement radical ne sera traité dans cette étude que comme acteur et pression extérieurs.
3.4. L'association du Trois mars
Pour terminer le panorama des groupes politiques bourgeois, il est indispensable de parler de
l'Association du trois mars, même si cette dernière n'a officiellement existé que quelques mois entre
mars et décembre 1841. D'une composition hétérogène et demeurant intensément active pendant
toute sa courte vie, l'Association du trois mars porte une responsabilité évidente dans la crise du
22 novembre, lorsque le Conseil Représentatif décide la création d'une assemblée constituante,
marquant la fin du régime de la restauration. Elle marque le point culminant de la contestation libérale.
Le Trois mars avait le mérite de regrouper des représentants de toutes les tendances du libéralisme,
des libéraux-modérés aux radicaux, soit des Citoyens et Bourgeois, mais également de simples
habitants, pour reprendre la classification du XVIIIe siècle. Cette composition hétérogène est un fait
nouveau dans l'histoire politique genevoise.
Jusqu'à la date du 3 mars 1841, les attaques extérieures au parlement, dirigées contre Jean-Jacques
Rigaud et les autres membres du gouvernement, ne proviennent que des seuls radicaux, et ont surtout
pour conséquence de raffermir l'image du gouvernement. Les libéraux-modérés ne se sont que
minoritairement ralliés aux protestations, tant ces dernières ont avant tout un caractère injurieux.
Dans ses écrits, James Fazy assimile par exemple l'ensemble du gouvernement à une "coterie fort
restreinte", 336 terme que le tribun radical utilise à plusieurs reprises. La seule question du pouvoir
332
SHAG, op. cit., p. 86.
333
William Rappard cite dans son ouvrage plusieurs lettres écrites par Rossi pour exprimer sa décision.
RAPPARD, William, op. cit., 1941, p. 66-67.
334
BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], vol. 3, cote Ms Fr 4741/3.
335
Au sujet de cette crise, voir HILER, David, LESCAZE, Bernard, Révolution inachevée, révolution oubliée:
1842, Genève, 1992, p. 39 & 160.
336
FAZY, James, D'une organisation municipale pour la commune de Genève, 1841, p. 8. Dans la même
brochure, Fazy accuse les syndics de 1814 de "suivre le despotisme établi". Ibidem, p. 1.
67
Les défis politiques de la restauration
municipal337 retourne les libéraux-modérés, et les pousse dans une opposition plus ferme et
structurée. Plusieurs années après les événements, Cramer trace un parallèle, un "symptôme commun
de l'approche des révolutions"338 entre les clubs révolutionnaires des Lumières et le Trois mars.
Aussi pertinente que puisse être cette observation, cette organisation de l'opposition n'a pas été
suffisante pour éveiller ou accélérer le rythme des réformes. Au contraire, elle a même conduit le
Conseil Représentatif à une réaction inverse. Au lieu de donner satisfaction sur la question municipale
(minime en réalité) et ainsi sauver la Constitution de 1814, les conservateurs ont balayé toute
discussion, craignant d'ouvrir une porte qu'ils ne puissent plus refermer par la suite.339 De plus, la
question municipale touche à l'essence de la vocation bourgeoise de gestion des affaires publiques.
Octroyer un pouvoir municipal à la cité en argumentant sur l'incapacité du Conseil Représentatif à
gérer les affaires de cette cité, c'est nier la vocation bourgeoise, ce que fait ouvertement James
Fazy.340
La Ville de Genève, contrairement aux communes rurales du canton, ne dispose pas d'une
organisation politique autre que le Conseil Représentatif.341 La cité n'est donc pas considérée comme
une commune, et ses affaires sont gérées directement par le Conseil Représentatif. Pendant la
Période française, une municipalité a bien existé, mais comme elle était un des organes de
l'occupation, nul n'avait contesté son élimination. Pourtant, au fil des ans, la question fait
régulièrement l'objet de débats. La réponse des autorités est toujours la même, à savoir la difficulté
que représenterait une double administration, comprenant de nombreux chevauchements de
compétences. Cependant, dès 1830, deux éléments ont mis d'accord libéraux-modérés et radicaux
sur la nécessité de créer un pouvoir municipal.
Les libéraux, sensibles aux progrès techniques, comprennent rapidement que ce que le Conseil
Représentatif ne désire pas réaliser, un pouvoir municipal le mettrait en chantier plus facilement. Au
milieu d'un processus industriel en marche, dans une République gérée par une élite conservatrice,
l'arrivée des nouvelles technologies tel le gaz, poussées sur le devant de la scène par des hommes
nouveaux comme les ingénieurs, se heurte régulièrement aux réticences des autorités. Non seulement
les nouvelles technologies demandent une adaptation des modes de pensée,342 mais elles modifient
également le paysage urbain, sans parler d'un coût exorbitant et d'un savoir-faire encore balbutiant,
voire inexistant. L'absence de matière première à proximité est longtemps un problème suffisant pour
renforcer les frilosités conservatrices vis-à-vis de ces nouvelles technologies.
337
Cette question est explicité ci-dessous.
338
CRAMER, op. cit., p. 246.
339
Cramer rapporte ce durcissement, Ibidem, p. 245. Rigaud, dans son huitième et bref fragment commentant le 22
novembre 1841, donne un avis identique, mais précise que la Révolution était inéluctable, sur la question
municipale, ou sur une autre. RIGAUD, Jean-Jacques, "Opinion de Rigaud sur la Révolution du 22 novembre
1841" fragments VIII, in CRAMER, op. cit., p. 369.
340
Fazy écrit dans une brochure au sujet du gouvernement, qu'il appelle le "tuteur distrait": "jamais il ne pourra ni
ne saura s'identifier avec les intérêts véritables de la ville". FAZY, James, op. cit., 1841, p. 6.
341
Voir à ce sujet FULPIUS, Lucien, L'organisation des pouvoirs politiques dans les Constitutions genevoises du
XIXe siècle, Thèse de la Fac. de Droit n°433, Univ. De Genève, Genève, 1942.
342
L'éclairage au gaz, par exemple, implique un bouleversement considérable des modes de pensée, notamment par
la simple disparition d'un combustible visible. Voir SCHIVELBUSCH, Wolfgang, La nuit désenchantée, Paris,
1993.
68
Les défis politiques de la restauration
L'industrie du gaz est la première victime des réticences du Conseil Représentatif vis-à-vis du
progrès technique. Dès la restauration, la question d'un réseau de gaz apparaît,343 soit à peu près au
même moment que dans les pays voisins. Conscient des problèmes liés à la matière première,
Guillaume-Henri Dufour,344 partie prenante d'un autre projet de compagnie gazière datant de 1824,
réalise des essais comparatifs en vue de trouver une alternative à la houille pour la production du gaz.
Le dossier n'avance que lentement car il n'intéresse pas les conservateurs qui ne comprennent pas les
avantages de l'industrie du gaz sur l'éclairage à huile. Le dossier traîne suffisamment pour que le
Conseil Représentatif n'ait jamais à le réaliser. Le dossier du gaz est l'un des premiers transmis à la
nouvelle administration municipale, née suite aux événements de 1841, le parlement cantonal étant
trop heureux de s'en débarrasser.345 Le chemin de fer connaît un destin identique, bien que le débat
soit intervenu plus tardivement. Les investissements liés à ces nouvelles technologies représentent des
sommes considérables, que les conseillers hésitent à investir dans des techniques encore mal
maîtrisées. Malgré ces réticences, le chemin de fer et le gaz ont très tôt leurs promoteurs, qui n'ont
de cesse de se battre pour l'adoption de ce qu'ils considèrent comme le progrès.
D'un autre côté, les radicaux ont une raison supplémentaire de réclamer l'autonomie municipale. Ils
se savent très forts dans la cité. La Fabrique, poumon de l'économie de la ville, est sous-représentée
au sein du Conseil Représentatif, et aurait mathématiquement plus de pouvoir dans une administration
municipale. Ce calcul politique motive sans doute en partie le refus du gouvernement d'entrer en
matière sur ce sujet.
Contrairement aux écrits de différents auteurs, il ne s'est strictement rien passé dans les débats
courants du Conseil Représentatif le 3 mars 1841.346 Ces derniers ont cherché à justifier la création
de l'association libérale qui est formée à cette date. Le vote fictif, présenté par les auteurs radicaux
comme décision clé provoquant la création du Trois mars, est le premier élément du mythe radical.
Le deuxième concerne la composition du noyau du Trois mars à ses débuts. Les premières voix
discordantes réellement dangereuses sont venues des rangs du Conseil Représentatif et pas de
personnalités extérieures. Ce sont des députés, déçus de constater que les autorités tergiversent sur
la question municipale, qui décident de porter leurs revendications directement auprès de l'opinion
publique. Et ce sont ces voix, par l'intermédiaire de l'Association du trois mars, qui offrent une
tribune "officielle", dans un second temps, à des personnages plus remuants dont fait partie James
Fazy. Jusqu'en 1841, la voix de James Fazy, portée par ses publications successives, n'a pas pu
s'appuyer sur la légitimité d'une association regroupant des personnalités d'un poids politique
indiscutable.
343
Le premier projet date de 1816. Même s'il est extrêmement sommaire, la date est incontestable. Voir PERROUX,
Olivier, L'éclairage public à Genève, mém lic. Histec, Université de Genève, Genève, 1995.
344
Guillaume-Henri Dufour était ingénieur.
345
Un article traite de ces débats du gaz au sein du Conseil Représentatif. ULMI, Nicolas, "les immenses
avantages de la clarté", in Bulletin du Département d'Histec, Université de Genève, Genève, n°22, p. 33-56.
346
Notamment Gaullieur et Henri Fazy, qui affirmaient que le 3 mars 1841, le Conseil Représentatif avait repoussé
en votation, une nouvelle fois et pour 5 années, un débat sur l'autonomie municipale. Ruchon affirme que ce vote
n'a pas eu lieu, ce qui est confirmé par le Mémorial du Conseil Représentatif. Voir GAULLIEUR, Eusèbe-HenriAlban, Genève depuis la constitution de cette ville en république jusqu'à nos jours : (1532-1856), Genève, 1856,
p. 439; FAZY, Henri, op. cit., p 235;RUCHON, François, La Révolution du 22 novembre 1841 et l'autonomie
municipale de la Ville de Genève, Genève, 1942, p. 21. Ce dernier ouvrage, écrit à l'occasion du Centenaire de la
Ville de Genève a été grandement et presque textuellement repris pour l'Histoire politique, publiée en 1953.
Quelques passages cependant n'ont pas été repris.
69
Les défis politiques de la restauration
Ce sont ces personnalités politiques qui dynamisent le Trois mars. Dans ce mouvement de
contestation, les individualités ressortent, chacune avec leurs motivations propres. Les conflits qui
étaient jusqu'alors confinés aux seuls bourgeois, au sein des organes politiques, apparaissent sur la
place publique. Rilliet-Constant est un exemple intéressant de conservateur protestataire aux
motivations ambiguës. Avant 1839, Rilliet-Constant est très discret sur les idées démocratiques, qui
sont le cœur des revendications du Trois mars. Lors de son adhésion, il est avant tout animé par un
désir de vengeance à l'encontre d'un pouvoir qui l'a mis de côté.347 Pourtant, malgré cette ambiguïté,
Rilliet-Constant conserve tout au long des événements un crédit important auprès de la population
genevoise. Ses motivations à participer au Trois mars ne sont pourtant en rien comparables à celles
de James Fazy, qui lutte depuis plusieurs années pour accélérer les réformes de l'Etat. Les membres
du Trois mars, bien que tous d'accord sur la nécessité de transformer des institutions politiques
genevoises, ne forment pas un groupe plus homogène que le Conseil Représentatif auquel ils se sont
affrontés. Bien des fondateurs bourgeois du Trois mars ne désirent pas la chute du Conseil
Représentatif, mais de simples modifications de la Constitution,348 qui semblent somme toute bien
légères en regard du résultat obtenu en 1842. Débordés petit à petit par leur aile gauche radicale,
plusieurs fondateurs du Trois mars ont tenté dans un second temps de calmer le jeu, voire se sont
positionnés en retrait dans l'indifférence. Pris de vitesse, les libéraux-modérés du Trois mars ne
peuvent infléchir la dynamique qu'ils ont eux-mêmes lancée. L'aile la plus dure n'est paradoxalement
pas forcément plus confiante. La biographie de James Fazy nous apprend même que ce dernier a
rédigé, le premier novembre 1841, une lettre de démission qui réunit des griefs très clairs: "Après
avoir dit qu'on était indigné des votes du Conseil Représentatif, je ne puis comprendre comment on
espère encore obtenir des réformes par ce Conseil."349 Le comité du Trois mars désire suivre une
politique d'opposition modérée, par le biais de pétitions. Fazy veut que l'Association fonde un journal
et s'oppose aux autorités en polémiquant.
Mouvement hétéroclite par excellence, le libéralisme est une nébuleuse qui a brillé pendant toute la
première moitié du XIXe siècle en animant le débat politique. Parti des élites, ce mouvement se divise
en de nombreuses fractions. Il s'élargit au cours du règne du Conseil Représentatif. Touchant la
Fabrique, il gagne une force d'opposition jusqu'alors impossible à obtenir. Le Trois mars est à la fois
le point culminant de la contestation libérale, mais également une parfaite illustration de
l'hétérogénéité de cette opposition, faite d'une minorité des élites et d'une majorité des classes
industrielles. Qui dispose de la majorité du peuple le 21 novembre 1841? Difficile de répondre avec
certitude, mais toute la politique genevoise de la seconde moitié du XIXe siècle va être induite par les
cinq années d'agitations radicales. Pendant ces années, le glissement du mouvement libéral vers le
radicalisme est surtout la conséquence de la disparition de bon nombre de libéraux-modérés qui
forcent le respect de la classe politique et de la population: Pyrame De Candolle, Frédéric Lullin de
Châteauvieux quittent de Conseil Représentatif en 1841. Avant 1830, il était déjà débarrassé de
Pictet de Rochemont, Dumont et Pictet-Diodati. Benjamin Constant part en 1830, Bellot en 1836.
347
Lors de l'"affaire Louis Napoléon" en 1839, lorsque les autorités ont mis le colonel Dufour à la tête des troupes,
au lieu de Rilliet-Constant à qui devait logiquement revenir cette responsabilité. LULLIN, Journal des événements
de 1841 à 1846, manuscrit, BPU Ms Suppl. 1400-1401. Nous apportons d'autant plus de crédit à cette source que
Ruchon lui-même, référence en matière d'histoire politique genevoise écrivit de Lullin: "une plume honnête et bien
renseignée", RUCHON, Op. cit., vol. I p. 365.
348
Les revendications de l'Association du trois mars étaient principalement la suppression du cens électoral et la
création d'une autorité municipale pour la cité.
349
Cité par FAZY, Henri, op. cit., p. 128.
70
Les défis politiques de la restauration
En ajoutant Pellegrino Rossi qui part pour Paris en 1832,350 l'aile modérée du libéralisme fait en 1841
bien pâle figure face aux radicaux. Ces derniers, contrairement aux libéraux de 1815, ne sont pas
prêts de reculer.
4. Les personnalités "traversantes"
Le cœur de la Révolution radicale de Genève se situe autour des mouvements d'opinion qui gravitent
autour du gouvernement de Jean-Jacques Rigaud. Si le Trois mars fait peur dès sa fondation, c'est
qu'il se compose de personnalités. La défection de ces libéraux doit rappeler celle, différente par sa
forme mais pas par son fond, d'un autre protestataire célèbre: James Fazy. James Fazy, père de la
Révolution de 1846, est encore à Genève une personnalité masquée par son propre mythe. En fait,
ce mythe, cultivé par les historiens radicaux dont son parent Henri Fazy, est alimenté par un manque
cruel de monographie d'importance sur le leader radical. Une biographie "officielle", écrite par Henri
Fazy, Conseiller d'Etat de 1870 à 1875, a statufié un mythe que nul historien n'a encore osé
égratigner.351 Le siècle qui nous sépare désormais de James Fazy fournit une raison suffisante pour
resituer le grand artisan des bouleversements politiques de 1846 dans le mouvement libéral. En effet,
aux yeux de l’élite bourgeoise, et surtout des conservateurs sans concessions, James Fazy est un
traître.
4.1. James Fazy et ses rapports avec les élites conservatrices
L’origine de la haine vouée à Fazy par les élites bourgeoises est à rechercher du côté de son origine
sociale. Suivant l'ancienne stratification sociale, James Fazy est-il citoyen, c’est-à-dire descendant
d’un Bourgeois ou simple Habitant? Une confusion existe, cultivée par une volonté délibérée
d'apparaître peuple avant d'être bourgeois. Cette confusion est alimentée par sa biographie, où il est
clairement indiqué que son ancêtre Antoine Fazy a obtenu l'habitation en 1702.352 Or ce que cet
ouvrage ne précise pas, c'est que le même Antoine Fazy a obtenu la bourgeoisie en 1735.353 James
Fazy est donc Citoyen. Malgré cela, il ne peut prétendre en 1814 à un siège au Conseil Représentatif
car, à ce moment, il ne fait pas partie des contribuables importants. Sa biographie montre que très
tôt, il s'est séparé de la voie commerciale tracée pour lui par son père, pour rejoindre une voie
littéraire, poussé en cela par sa mère. De retour à Genève en 1821, il est actif dans le milieu libéral et
prend un logement à Saint-Gervais, le quartier ouvrier.
350
Les raisons du départ de Rossi sont diverses: le manque d'intérêt de la part des autorités suisses pour son
projet de révision du Pacte Fédéral et à des raisons financières seraient les deux causes principales. En 1833,
Rossi est nommé à la Chaire d'économie politique de Paris, laissée vacante par le décès de Jean-Baptiste Say, mort
en 1832. LEDERMANN, Làszló, Pellegrino Rossi, l’homme et l’économie 1787-1848, une grande carrière
internationale au XIXe siècle, Paris, 1929, p. 101-109.
351
FAZY, Henri, James Fazy, sa vie et son œuvre, Genève, 1887 ; FRACHEBOURG, Jean-Claude, James Fazy :
(1794-1878) : l'homme, le démocrate, le magistrat, Genève, 1979. Cette dernière référence est une conférence
donnée dans le cadre de l'Institut National Genevois, institution créée par James Fazy, à l'occasion du centenaire
de la mort du leader radical.
352
FAZY, Henri, op. cit., p. 1.
353
COVELLE, Alfred Louis, Le livre des Bourgeois de l'ancienne République de Genève, Genève, 1897. Par
ailleurs, un arbre généalogique de la famille Fazy, qui montre que James est un descendants d'Antoine, se trouve
dans MOLINA-DESMEULES, Marianne, Carrière politique d'un libéral genevois du XIXe siècle: Marc-Antoine
Fazy-Pasteur, mém. Lic. Fac. Des Lettres, Univ. De Genève, Genève, 1982.
71
Les défis politiques de la restauration
Comme Jean-Jacques Rigaud, James Fazy est une personnalité unique, un leader qui regroupe
derrière ses idées de nombreux partisans. Tandis que Rigaud fédère des élus au sein du Conseil
Représentatif, James Fazy se distingue et recrute ses partisans dans les classes populaires, parmi les
artisans, à l'exception de quelques rares élus libéraux comme David-Etienne Gide et Simon
Delapalud. Paradoxalement, Jean-Jacques Rigaud a aussi quelques liens avec Saint-Gervais puisque
cette partie de la ville lui est attribuée comme arrondissement en 1821, alors qu'il assume les charges
d'auditeur et de lieutenant de police au sein du Conseil d'Etat. Cramer souligne dans sa biographie
sur Rigaud qu'il "s'y était déjà concilié l'affection de beaucoup de citoyens, comme directeur de
l'Hôpital et officier de la milice; et ces nouvelles fonctions d'auditeur accrurent la confiance que ce
quartier de la ville lui a longtemps témoigné."354
Le Fazy-simonisme
Il existe une parenté entre les idées de James Fazy et celles de Saint-Simon, même si cette parenté
est niée par sa biographie en des termes très clairs: "Plusieurs écoles surgirent; à côté de celle de
Saint-Simon s'éleva celle de Fourrier (…). Fazy, personnellement lié avec les chefs de ces écoles, ne
se rallia à aucune d'entre elles". 355 Pourtant, plusieurs similitudes dans les deux discours démontrent
que Fazy s'est longtemps et profondément inspiré de théories saint-simonistes.
Les deux auteurs ont par exemple en commun une même vision de la circulation monétaire. SaintSimon raisonnait en terme de flux et abondait en parallélismes avec le sang et les machines
hydrauliques.356 Fazy, lui, luttait plus directement contre les élites qui empêchaient une redistribution.
Dès sa première brochure, contre la Banque de France,357 le ton est posé. La redistribution des
richesses est une question ancienne, que le calvinisme avait surmonté de manière originale. Avec
l'abandon des stricts préceptes calvinistes, surtout pendant le XVIIIe siècle, Fazy s'est habilement
positionné au milieu d'un écart de richesses toujours plus grand. Son discours économique a une
base simple. Il réclame une meilleure circulation monétaire, pour permettre au travail d'être mieux
employé. Non seulement ces idées se situent dans la droite ligne de Saint-Simon, mais encore elles
sont conformes à la pensée de Calvin. En matière économique, d'autres éléments, tirés de SaintSimon, ressemblent beaucoup à des actes de Fazy, comme les Ateliers nationaux, dont on retrouve
le principe dans l'Organisation sociale (publiée en 1825) de Saint-Simon.358
Les similitudes ne se bornent pas au seul secteur économique, mais touchent aussi aux positions
politiques. Par exemple, certains écrits de Fazy dans son journal l'Europe Centrale, ressemblent
beaucoup aux propositions de Saint-Simon jetant les premières pierres de l'Europe unie.
354
CRAMER, op. cit., p. 48.
355
FAZY, Henri, op. cit., p. 28.
356
SAINT-SIMON, Claude-Henri, Introduction aux travaux scientifiques, Paris, 1807.
357
FAZY, James, Le privilège de la Banque de France considéré comme nuisible aux transactions
commerciales, Paris, 1818.
358
Voir plus particulièrement BOUGLE, C., "L'achèvement de la révolution", in L'œuvre de Saint-Simon, Paris,
1925. P. 193-197.
72
Les défis politiques de la restauration
"Créons une forme fédérative entre les peuples allemands, français et italiens, qui
composent la Suisse, modèle de l'association future des trois grands peuples du
continent qui doivent donner à l'Europe et au monde la liberté et le bonheur" 359
Près de 20 ans auparavant, Saint-Simon avait publié un essai visionnaire sur la construction
européenne, centrée sur un rapprochement entre l'Angleterre et la France:
"L'Europe a formé autrefois une société confédérative unie par les institutions
communes, soumise à un gouvernement général qui était aux peuples ce que les
gouvernements nationaux sont aux individus: un pareil état de chose est le seul qui
puisse tout réparer" 360
Au fil de son ouvrage biographique, Henri Fazy nous précise les nombreux liens que son parent a
avec Saint-Simon et d'autres penseurs contemporains. La mère de James Fazy était "en relation avec
Saint-Simon, qui fit un séjour à Genève". 361 Or, c'est pendant ce séjour (en 1802) que Saint-Simon
écrit son premier ouvrage, les "Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains" (édité en
1803). Ce premier écrit a de nombreux points communs avec Genève, qui en est le lieu de rédaction
idéal, à cause autant de la place des sciences et des scientifiques que des nombreuses références à
l'Angleterre. Genève, terre de la Bibliothèque Britannique, patrie de Horace Benedict de Saussure,
qui a tissé d'étroits liens religieux avec l'Angleterre, ne peut qu'être sensible à la pensée naissante de
Saint-Simon. La proposition de la souscription aux scientifiques362 ne peut qu'avoir de l'écho à
Genève, aussi bien dans le milieu bourgeois-libéral que dans ceux du grand négoce. Lorsque les
Lettres paraissent, Fazy n'a pas 10 ans, mais c'est par sa mère qu'il est gagné par l'esprit littéraire.
De passage à Paris, Fazy est initié à la pensée saint-simonienne, mais il est surtout présent dans le
même cercle d'amis: Enfantin, qui a lui-même entretenu une correspondance avec la mère de Fazy,
La Fayette, aux côtés duquel Saint-Simon a combattu, De Redern, l'associé de Saint-Simon pendant
10 ans. Plus généralement, Fazy est très proche de la Charbonnerie. Tout concourt donc à mettre en
relation Fazy et Saint-Simon, même si sa biographie élude cette question en n'admettant que des
liens ténus entre les deux hommes.
La dénégation d'Henri Fazy s'explique par les différends qui existent entre les pensées de Fazy et
Saint-Simon. Issu de la noblesse, même s'il a renoncé publiquement à son titre de comte, SaintSimon ne désire plus, après 1789, de révolutions violentes, tant il considère comme énormes les
dégâts causés par la révolution française. Sa conception de l'évolution politique indispensable, tant la
révolution française demeure inachevée, se rapproche donc du "progrès graduel" adopté par le
359
tiré du premier numéro de l'Europe Centrale, journal créé par Fazy à Genève, le 17 décembre 1833, et cité par
FAZY, Henri, op. cit, p. 87.
360
Tiré de SAINT-SIMON, Claude-Henri (de), De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité
et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son
indépendance nationale, Paris, 1814, cité par Oeuvres choisies de C-H de Saint-Simon, tome 2, Bruxelles 1859, p.
262.
361
Ibidem, p. 3.
362 La souscription ouverte "devant le tombeau de Newton" avait pour but de nommer les trois meilleurs
scientifiques de chaque discipline, qui se verraient attribuer une somme d'argent. "Les hommes de génie jouiront
alors d'une récompense digne d'eux et de vous". Cf. SAINT-SIMON, Claude Henri (de), "Première lettre", in
Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains, Genève 1803.
73
Les défis politiques de la restauration
Conseil Représentatif et tant combattu par Fazy. En cela, Saint-Simon est plus proche de JeanJacques Rigaud que de Fazy. Une différence de taille!
L'agitateur libéral
Issu d'une famille de riches négociants, James Fazy a connu un parcours de formation conforme à
celui des enfants destinés à remplir les fonctions que leurs parents attendent d'eux. Pressenti par son
père pour reprendre l'affaire familiale, il connaît plusieurs périodes de formation à l'étranger, qui le
tiennent à l'écart de sa ville natale. Sans doute en opposition avec son père, il abandonne très vite
l'industrie textile pour suivre une voie toute différente, mais aussi chaotique que peut l'être une
entreprise commerciale. Caractère fort peu commode, sa carrière est avant tout une succession de
tentatives, de réussites et d'échecs.
Sa biographie parle d'études de droit, mais de toute évidence, elles ne sont pas menées à leur
terme.363 Se tournant vers le journalisme, il revient à Genève en 1825. Là, Henri Fazy indique qu'il
"conçut le projet de fonder le Journal de Genève".364 A ses côtés, d'autres grands noms du négoce et
de l'industrie figurent parmi les fondateurs, mais tous sont des libéraux-modérés. Or, selon Ruchon,
Fazy "s'est joint à eux". 365 Cette question serait de l'ordre du détail si les premières années n'avaient
été agitées par moult tumultes auxquels a toujours été associé James Fazy. Sans trancher entre les
deux versions, l'ouvrage anniversaire du Journal de Genève indique sobrement que James Fazy est
"son véritable initiateur", 366 laissant simplement apparaître des divergences. D'ailleurs, huit mois après
le premier numéro, Fazy prend congé des lecteurs et quitte Genève. Dès ce moment, le Journal de
Genève perd de sa virulence contre le gouvernement. De retour en 1833, James Fazy trouve la
rédaction "acquise au parti de l'opposition timorée."367 Il décide alors de créer son propre titre,
l'Europe Centrale,368 qui concurrence directement le Journal de Genève, notamment en adoptant un
rythme de parution plus soutenu. Mais faute de ressources, ce nouvel organe de presse est un échec
financier. Fazy effectue alors un coup de force à l'encontre de son concurrent: il trouve des capitaux,
rachète le titre, et force une fusion des deux journaux, qui est annoncée immédiatement aux lecteurs:
"L'administration de l'Europe Centrale ayant acquis la propriété du Journal de Genève, Messieurs les
abonnés de ce dernier journal sont prévenus qu'ils recevront en échange l'Europe Centrale sans
augmentation de prix, jusqu'à l'expiration de leur abonnement."369 En rachetant le Journal de
Genève, James Fazy réalise un coup de maître. Il s'assure un nombre suffisant d'abonnés, sauvant
ainsi son titre, tout en supprimant la concurrence et orientant clairement l'opposition libérale vers un
discours plus dur.
Ce calcul s'avère maladroit à court terme, car le gouvernement de Rigaud est populaire, en grande
partie en raison de la personnalité du premier syndic, véritable homme d'Etat à l'écoute des
revendications de la minorité libérale. Face aux attaques quotidiennes du journal de Fazy, Rigaud
363
FAZY, Henri, op. cit., p. 8.
364
Ibidem, p. 33.
365
RUCHON, François, op. cit. , p.164.
366
SENARCLENS, Jean (de), Un journal témoin de son temps, histoire illustrée du Journal de Genève (18261998), Genève, 1999, p. 17.
367
Fazy, Henri, op. cit., p. 85.
368
Le premier numéro date du 17 décembre 1833. Un prospectus l'avait précédé le 20 novembre 1833.
369
Journal de Genève du 29 avril 1834.
74
Les défis politiques de la restauration
réagit avec calme en regrettant le ton utilisé, s'en remettant à la sagesse populaire: "le genevois,
éminemment observateur, se forme-t-il en général une opinion par lui-même; cette opinion pourra
être momentanément égarée; mais la raison reprendra bientôt le dessus". 370 Les problèmes de
trésorerie de l'Europe Centrale n'en sont pas réduits. La publication quotidienne doit être
abandonnée,371 l'édition est suspendue pendant plusieurs semaines, puis Fazy disparaît de la liste des
rédacteurs en octobre 1835. Finalement, le 8 juin 1836, en manque de ressources, L'Europe
Centrale cesse définitivement de paraître, et cède sa place au seul Journal de Genève, remis sous
presse. Ultime manœuvre pour retrouver un public qui n'est jamais dupe. Le 2 août, c'est la fin du
Journal de Genève. "C'est trop d'avoir à lutter à la fois contre l'indifférence de ses amis et la
malveillance de ses adversaires", peut-on lire dans le dernier numéro, de la plume de Fazy.
Ne s'avouant jamais vaincu, James Fazy relance le Journal de Genève le 3 mars 1838, mais finit
par le vendre moins d'un an plus tard, le 6 février 1839. Dès cet instant, le journal s'oriente
définitivement contre son ancien propriétaire, adopte un ton plus modéré et reste entre les mains des
libéraux.
A son retour dans sa ville d'origine en 1825, Fazy met de grands espoirs dans une nouvelle
Révolution, tant il est déçu par le nouveau régime. Mais il se rend vite compte que cette dernière ne
peut pas avoir lieu à Genève où l'indifférence de la population domine.372 Reparti à Paris avec toute
sa fougue entre 1826 et 1833, son activité est soutenue dans la capitale française. Le tableau cidessous donne un aperçu des publications avec lesquelles il collabore, et celles qu'il mène
personnellement. Participant à la Révolution de juillet, et n'abandonnant jamais son ton d'ardent
polémiste, Fazy a, au travers de son journal La Révolution de 1830, quelques démêlés avec la
justice française, qui le condamne notamment le 13 janvier 1831 à quatre mois de prison et 6'000
francs d'amende, soit le maximum requis.373
Tableau 3.2. Journaux qui ont un lien avec James Fazy (1828-1848)
Elaboré à partir de FAZY, Henri, James Fazy, sa vie et son œuvre, Genève, 1887; SENARCLENS, Jean (de), Un
journal témoin de son temps, histoire illustrée du Journal de Genève (1826-1998), Genève, 1999.
370
Mémorial du Conseil Représentatif, séance du 7 mars 1834, 6e année, 1833-1834, pp. 815-816.
371
Dès l'édition du 24 juin 1834, l'Europe Centrale parut trois fois par semaine.
372
Ruchon indique que la participation aux élections passa de 47.8% des électeurs en 1819 à seulement 24,1% en
1824. RUCHON, François, op. cit., p. 147.
373
FAZY, Henri, op. cit., p. 69.
75
Les défis politiques de la restauration
Constamment en opposition avec le pouvoir du Conseil Représentatif, donc avec ses origines
sociales, James Fazy parachève sa trahison aux yeux des bourgeois avec la proclamation, le 8
octobre 1846 de la dissolution du Grand Conseil. Un coup de force qui brusque doublement les
élites bourgeoises. Par la soudaineté et la violence de cette dissolution, et par l’irrespect que Fazy
montre ainsi envers l’équilibre ancestral garanti par la vocation bourgeoise.
4.2. L'anti-fazy: Antoine Cherbuliez
Le parcours original de James Fazy, un bourgeois devenu peuple, est à mettre en parallèle avec le
parcours d'Antoine Cherbuliez, qui a effectué un cheminement politique inverse, étant d'origine
modeste mais embrassant la cause conservatrice. Paradoxalement, Antoine Cherbuliez et James
Fazy, qui à partir du 22 novembre 1841 se profilent comme les personnages emblématiques de deux
tendances politiques opposées, ont entre 1814 et 1841 des idées et des discours très proches. Cette
caractéristique renforce encore, à partir de 1841, le sentiment de trahison que chaque camp ressent
à l'encontre de celui qui l'a quitté. En face de l'entêtement des élus conservateurs du Conseil
Représentatif sur la question municipale, les non-bourgeois ne peuvent comprendre en 1841,
comment il est possible d'embrasser la cause des perdants, représentants d'une élite issue du passé
et qui défend des positions anti-démocratiques. De leur côté, les bourgeois, toujours mus par leur
vocation, ne peuvent accepter qu'un des leurs, certes non-élu mais dont la famille est respectable,
face au danger révolutionnaire, ne fasse pas cause commune avec ceux qui sont en charge des
affaires publiques.
Antoine Cherbuliez n’étant pas Bourgeois, ne fait pas partie de nos élites. Son parcours politique
original démontre qu’à la défection de certains bourgeois, qui ont rejoint le camp radical, correspond
un mouvement équivalent de personnes non-bourgeoises qui embrassent la cause conservatrice. Ce
dernier point amène à s’écarter quelque peu du cadre social qui a été posé pour ce travail. Cette
exception qui confirme la règle apporte plus qu’un simple contrepoids au parcours original de James
Fazy. Elle est une illustration supplémentaire de la vocation bourgeoise et des amertumes qu’elle peut
provoquer.
La déstabilisation de la société bourgeoise après l’abandon de la stratification sociale va être en
partie contrecarrée grâce à Antoine-Elisée Cherbuliez. Si le discours de ce dernier a été autant mis
en avant par les anciens Bourgeois, c’est surtout que lui-même est issu d'une autre classe sociale.
Cette origine est par ailleurs fragile, puisque Antoine Cherbuliez n’est né que quelques mois avant
l’Annexion française, qui a mis de facto fin au système de stratification sociale. Socialement, Antoine
Cherbuliez se situe ainsi à un tournant, même si sa mère, qui était la fille d’Isaac Cornuaud,374 joue le
rôle d’un puissant rappel de ses origines populaires.
374
Isaac Cornuaud (1743-1820) était un ancien leader des Natifs. Par ses écrits, il avait notamment joué un rôle
prépondérant lors de la prise d’arme de 1782. Dans l'histoire de Genève de Martin, publiée par la SHAG, il est dit
de lui : « ami de Voltaire, [il] écrivit une foule de brochures et des Mémoires qui abondent en réflexion
intelligente ». De plus, pendant la Révolution de 1792, Isaac Cornuaud « fut l’artisan le plus actif » de la taxe
révolutionnaire qui imposait plus sévèrement les « aristocrates ». En 1798, il était opposé à l’Annexion de Genève
à la France. SHAG, op. cit., p. 489, 521. ; RAPPARD, William, Economistes genevois du XIXe siècle : Necker,
Bellot, Sismondi, Cherbuliez, Rossi, Genève, 1966p. 69. CHERBULIEZ, Emile (editeur), Mémoires de Isaac
Cornuaud sur Genève et la Révolution de 1770 à 1795, Genève, 1912 ; Cornuaud, Isaac, Lettre d'un Genevois au
citoyen M*** à Paris, sur la réunion de Genève à la France, Genève, An 6 [1798].
76
Les défis politiques de la restauration
La pensée d’Antoine Cherbuliez a été exposée en détail dans la thèse d’Edmund Silberner,375 mais
ce dernier n’a pas traité de la relation entre le parcours politique de Cherbuliez et ses écrits. Cette
problématique, centrale pour situer politiquement Cherbuliez, a été abordée par William Rappard.376
Cependant, aucun de ces deux auteurs n’a suffisamment pris en considération la stratification sociale
et la vocation bourgeoise qui conditionne l'évolution politique du Conseil Représentatif.
Issu d’une famille non-bourgeoise, Cherbuliez "par ses goûts, par la qualité de son éducation, comme
par ses dons naturels, était au moins leur égal". 377 "Au moins" seulement, car en plus de ses origines,
la fortune lui manque. Ce défaut ne l’a pas empêché de poursuivre des études de droit et d’avoir
parmi ses enseignants un trio de personnalités prestigieuses: Rossi, Bellot et Rigaud.378 Dès 1826 et la
soutenance de sa thèse de droit,379 Cherbuliez se profile comme libéral. Sa future carrière doit
certainement autant à son inscription au barreau et à son activité comme avocat qu’à un heureux
mariage avec la sœur de David Munier, professeur de Théologie et Recteur de l’Académie. Par cette
union, Cherbuliez entrait en relation avec le monde bourgeois, et uniquement en relation, car dans
l’ancien système social les femmes ne transmettaient pas le statut de citoyen. A travers son beaufrère, «protégé » d’Auguste De la Rive380 très influent soit à l’Académie, soit au sein du monde
bourgeois, Cherbuliez se retrouve dans une position idéale qui l’aide sans doute, en 1833, à être
nommé professeur de Droit.381 En 1835, il devient le premier titulaire de la chaire d’économie
politique de l’Académie.382
Selon Rappard, Antoine Cherbuliez « ne pouvait qu’être solidaire du patriciat genevois »,383 et il en a
adopté les normes sociales. Lorsque la chaire de professeur de droit est mise au concours,
Cherbuliez fait acte de candidature, mais refuse dans un premier temps de se prêter aux
« épreuves », soit des auditions qui s'apparentent à des leçons probatoires.384 Cette attitude, qui
surprend le Sénat Académique, est étonnante venant d’un non-bourgeois, jeune, qui n’a jamais
enseigné, et dont les publications sont peu nombreuses. Etant dans son esprit égal aux Bourgeois,
Cherbuliez montre dans cette question une susceptibilité symptomatique, rendue sensible par un fort
besoin de reconnaissance.
375
SILBERNER, Edmund, L’œuvre d’Antoine-Elisée Cherbuliez, Thèse des Sciences Economiques et Sociales
n°44, Univ. de Genève, 1935.
376
RAPPARD, William, op. cit., 1966.
377
Ibidem, p. 262.
378
CHERBULIEZ, Antoine, Notice sur la vie et les travaux de feu Pierre-François Bellot, doyen de la faculté de
droit de Genève, Genève, 1838, p. 21, cité par RAPPARD, op. cit., p. 71.
379
CHERBULIEZ, Antoine-Elisée, Dissertation sur les causes naturelles du droit positif, Genève, 1826.
380
Le terme de « protégé » est utilisé par Marcacci. Ce dernier précise que David Munier « plusieurs fois recteur,
dont la longue carrière professorale se signala par l’absence de production savante ». MARCACCI, Marco,
Histoire de l’Université de Genève 1559-1986, Genève, 1987, p. 83.
381
BORGEAUD, Charles, Histoire de l'Université de Genève, l'Académie et l'Université au XIXe siècle, 18141900, Genève, 1934, p. 562. Antoine Elysée Cherbuliez est professeur de Droit de 1833 à 1836, puis professeur de
Droit et d'Economie Politique de 1836 à 1847.
382
RAPPARD, op. cit., p. 119.
383
Ibidem, p. 264.
384
Une lettre détaillée de Cherbuliez à Auguste De la Rive en expose les motifs. Elle est citée intégralement par
RAPPARD, op. cit. ,p. 80-82.
77
Les défis politiques de la restauration
La carrière politique de Cherbuliez touche la question de l’ouverture des élections du Conseil
Représentatif, que ce soit par la Rétention ou l'abaissement du cens électoral. La Constitution de
1814 avait soumis chaque élection à deux conditions, soit le niveau d’imposition et l’élection par le
biais d’un groupe d’électeurs privilégiés,385 mais cette disposition n’avait pas tenu bien longtemps. Le
28 juillet 1819, une nouvelle loi électorale était votée. Le cens était diminué une première fois de plus
de la moitié de sa valeur. De plus, les électeurs privilégiés disparaissaient. Cette disposition ouvrait
de fait les portes du Conseil Représentatif à tout électeur participant au cens, dont Cherbuliez faisait
partie. Une première tentative se solde par un échec en 1829, lorsque Cherbuliez ne recueille que
290 voix sur 934 suffrages,386 mais les élections de 1831 lui ouvrent enfin les portes du Conseil
Représentatif.387
Au sein du parlement cantonal, Cherbuliez a, avant le 22 novembre 1841, des positions libérales très
affirmées. Il suit parfaitement la ligne défendue par les minorités libérales et radicales sur les questions
centrales que sont l’autonomie communale,388 l’abaissement du cens,389 la publicité des séances du
Conseil Représentatif.390 Ce sont ces positions politiques de cette période qui vont expliquer dès
1841 le sentiment de trahison ressenti par les libéraux-radicaux à son encontre.
En effet, à la fin de cette période, en 1840, Antoine Cherbuliez publie " Riche ou pauvre", 391 qui est
une critique d’un accaparement excessif des richesses par une fraction de la population. Ecrit
pendant une période agitée où les affrontements verbaux entre deux camps politiques opposés ne
cessent de croître, ce livre peut être interprété de manière erronée, comme une simple condamnation
de la richesse. Il est bien plus complexe, comme l’analyse parfaitement Rappard.392 Mais ce que
même Rappard ne dit pas, c’est que " Riche ou pauvre" reprend les principes calvinistes d’une partie
de la bourgeoisie. Le capital " tend à devenir le seul titre de supériorité, le seul moyen de puissance
qu’un homme puisse obtenir dans la vie sociale. C’est le hasard de la naissance, formulé par la loi
d’hérédité, qui décide en premier, et souvent en dernier ressort, si nous serons riches ou pauvres,
maîtres ou valets, libres ou dépendants". 393 Cette idée, tirée du chapitre intitulé "du désordre moral",
correspond exactement aux critiques de Calvin concernant la richesse. Ce dernier avait rendu les
richesses propriété de toute la communauté des croyants. Le discours de Cherbuliez ne fait que
mettre en évidence l’abandon des préceptes du père de la Réforme à Genève. "Habiles législateurs,
qui invoquez à tout propos l’appui de la morale pour le maintien de l’ordre social que vous avez
établi, ne voyez-vous pas que la morale n’a rien de commun avec votre prétendu ordre social?". 394
385
C'est-à-dire la Rétention, qui est décrite dans l’article 8 de la Constitution de 1814. AEG, Constitution de 1814,
Genève, 1828.
386
AEG, Mémorial du Conseil représentatif, 1829-1830, t. I, pp 126ss.
387
Le résultat obtenu alors par Antoine Cherbuliez n’est guère brillant. Il n’est élu qu’au second tour avec 738
voix sur 1251 suffrages. AEG, Mémorial du Conseil représentatif, 1831-1832, t. I, pp 456.
388
AEG Mémorial du Conseil représentatif, 1831-1832, t. II, pp 926ss.
389
Ibidem, pp 1176ss.
390
AEG, Mémorial du Conseil représentatif, 1832-1833, t. II, pp 725ss.
391
CHERBULIEZ, Antoine-Elisée, Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effets de la
distribution actuelle des richesses sociales, Paris, Genève, 1840.
392
RAPPARD, op. cit., 1966.
393
CHERBULIEZ, op. cit, 1840, p 272.
394
Ibidem, p 276.
78
Les défis politiques de la restauration
Les idées qui sous-tendent l’impôt unique sur la rente395 préconisé par Cherbuliez, sont une
adaptation moderne d’une logique calviniste de partage des richesses.
Il est de fait facile d’interpréter la lecture du "Riche ou pauvre" de Cherbuliez comme un appel à la
révolte face à la minorité qui accapare les richesses. Or cette interprétation est très éloignée de la
pensée de l’auteur, même en 1840. Lorsqu’en 1841, Antoine Cherbuliez repousse "jusqu’au dernier
moment par la parole et par la plume"396 la Constituante, il n’a pas changé d’idée. Ses écrits ont été
mal compris, au milieu de polémiques toujours plus virulentes. En suivant l’idée qu’Antoine
Cherbuliez était un protestant fervent, attaché aux valeurs calvinistes, il devait, dans cette même
logique, avoir un immense respect des autorités. Le 22 novembre 1841, c’est cet attachement à la
tradition politique de Genève en danger qui le pousserait à enfin prêter serment, le jour même de la
chute du Conseil Représentatif, soit le 22 novembre. C’est ce même attachement qui le pousse à
œuvrer au sein de la Constituante, devenant un appui des Bourgeois défaits le 22 novembre.
Le caractère de Cherbuliez manifeste souvent un excès, que sa pensée a toujours voulu écarter. La
clé de lecture du "Riche ou pauvre" passe justement par la condamnation d’un excès, et non par la
condamnation de la situation en elle-même. Les origines de Cherbuliez ne pouvaient en faire qu’un
libéral, mais sa position politique a été modifiée par le 22 novembre 1841. Opposé à la Constituante,
il en est malgré tout un animateur. Le Mémorial de l’assemblée Constituante397 montre combien
Cherbuliez a rempli consciencieusement son mandat d’élu. Même si ce fut pour s’opposer à tout
changement en regrettant l’équilibre du temps passé, son comportement lors de l’élaboration de la
future Constitution reste conforme à la vocation bourgeoise qui l’anime depuis son élection au
Conseil représentatif.
Après l’adoption de la Constituante, Cherbuliez suit une carrière politique conforme à ses
convictions. Elu au Grand conseil, il ne supporte pas la Révolution de 1846. Il quitte Genève
quelques mois après, en ayant de même abandonné son poste de professeur à l’Académie. Il revient
en Suisse après quelques années d'exil en France, mais ne retourne pas à Genève.
Conclusion
Les ambitions politiques des élites bourgeoises de la période représentative se sont appuyées et
justifiées sur un souci, celui de faire recouvrer à la République une stabilité bien difficile à obtenir en
1815. Ce désir fort louable, mu par une vocation d'essence divine, se heurte cependant à un
aveuglement de la minorité dirigeante, qui porte tant sur les défis politiques qu'économiques ou
sociaux.
Alors que la révolution de 1792, avec ses funestes conséquences, avait agi comme un électrochoc
sur l'ancienne République, les acteurs de la restauration n'ont pas suffisamment pris en compte les
réelles aspirations de la population et n'ont fait que reconstituer une hiérarchie sociale combattue en
1792. Devenue censitaire, l'oligarchie genevoise est tiraillée entre un sentiment de toute puissance,
confirmé par le ralliement des voix internes discordantes à la Constitution de 1814, et un
fractionnement du monde bourgeois entre conservateurs et libéraux. Dans cette dynamique, Jean-
395
Ibidem, p 202-208.
396
RAPPARD, op. cit., 1966, p. 111.
397
AEG Mémorial de l’assemblée Constituante, Genève, 1841.
79
Les défis politiques de la restauration
Jacques Rigaud tient un rôle essentiel de clé de voûte qui stabilise le gouvernement pendant de
nombreuses années. Ses origines imposent le respect, sa jeunesse lui fait embrasser naturellement la
cause du progrès, mais c'est surtout sa personnalité mesurée qui explique l'immense aura populaire
qu'il conserve jusqu'à sa mort. Malgré la clairvoyance de Rigaud, le rythme des réformes est bien
lent.
Le mouvement libéral a trouvé au sein même de la bourgeoisie genevoise un terreau idéal à son
développement. C'est des rangs bourgeois que sont sortis les premiers penseurs libéraux, avec les
premières critiques du régime de restauration. S'il n'y avait leur attachement à une stratification
sociale bien éloignée des principes calvinistes, la majorité des anciens bourgeois pourrait sans peine
être considérée comme des libéraux, et cela déjà en 1814.
Face aux lenteurs des réformes, et après l'accélération issue des événements de 1830 qui secouent
presque tous les cantons suisses, le mouvement libéral déborde rapidement le cercle des élites. Sous
la conduite de James Fazy, d'origine bourgeoise, les radicaux font enfler une contestation que les
dirigeants ne peuvent plus ignorer.
Les anciens bourgeois ont tenté de relever chacun des défis qui leur ont été posés, mais en 1841
leurs efforts n'ont pas débouché sur des solutions convaincantes et durables. La bonne volonté ne
suffit pas à contenir les revendications démocratiques de la population. Jean-Jacques Rigaud, d'une
santé fragile, arrive à la fin de sa carrière, ce qui ne fait qu'accentuer l'aveuglement politique des
anciens bourgeois. Les discours se radicalisent. L'affrontement est proche.
Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi ( -1846)
80
Vocation contre Révolution
Chapitre 4. Vocation contre Révolution, les élites pendant les
troubles politiques (1841-1842)
Les élites genevoises, réinstallées au sommet du pouvoir politique en 1814, subissent coup sur
coup deux Révolutions, en 1841 et 1846, qui mettent définitivement un terme à la dominance
politique des anciennes familles bourgeoises sur la République. Les sources abondent sur
cette période bien connue de l'histoire genevoise, 398 mais aucun historien n'a observé ces deux
Révolutions radicales avec le point de vue conservateur, celui des incontestables perdants, que
François Ruchon, auteur d'un ouvrage encyclopédique sur la politique genevoise de cette
période, va jusqu'à qualifier d'"aristocratie délayée". 399 Pourtant, on ne boute pas hors du
pouvoir en quelques mois, et sans conséquences autant politiques qu'économiques, des
familles qui occupent le devant de la scène depuis trois siècles. 1841 est un tournant, mais
cette année ne représente en tout cas pas la disparition de la bourgeoisie. Au contraire, la
"bourgeoisie délayée" a fait preuve d'un dynamisme remarquable qui pourrait faire douter du
véritable état des élites bourgeoises.
1. Rappel historique
Le lundi 22 novembre 1841 doit avoir lieu une séance ordinaire du Conseil Représentatif. Les
radicaux ont la ferme intention d'y obtenir la création d'une assemblée constituante et la
formation d'un pouvoir municipal. Ils ont convoqué une manifestation sur la promenade de la
Treille (sous les fenêtres des autorités) pour appuyer cette revendication. Or le gouvernement
s'entête dans un refus catégorique, tout en tergiversant sur les mesures à adopter face à cette
contestation. Sous la pression populaire, il fait quelques contre-propositions la veille du 22
novembre, mais simultanément à ces signes d'apaisement, il mobilise la troupe que le colonel
Dufour, libéral, refuse de commander. Pendant la manifestation populaire de la Treille, il n'y a
aucun affrontement, mais sous la pression de la rue, la Constituante est finale ment acceptée
dans l'après- midi. 400
Elue quelques jours plus tard, cette assemblée constituante est principalement composée de
conservateurs et de libéraux, les radicaux étant minoritaires. Les débats durent plusieurs mois
jusqu'à l'été suivant, et le projet prend une voie mesurée. La plupart des propositions radicales
sont refusées ou atténuées. Lors du vote du projet de nouvelle constitution, la majorité des
personnalités politiques de Genève, la plupart des conservateurs et des libéraux, appellent la
population à soutenir le texte. Seuls quelques radicaux s'opposent au projet, qui est finalement
accepté à une très large majorité. 401
Les élections cantonales de juillet 1842, pour élire les députés au Grand-Conseil, ainsi que le
tout nouveau Conseil Municipal de la ville de Genève, créent la surprise. Tandis que les
radicaux remportent la majorité au sein des autorités municipales, le parlement cantonal leur
398
En dehors des livres d'histoire générale, un ouvrage de David Hiler et Bernard Lescaze, publié à l'occasion du
150e anniversaire de l'événement, traite spécifiquement de la révolution de 1842. HILER, David, LESCAZE,
Bernard, Révolution inachevée, révolution oubliée: 1842, Genève, 1992.
399
RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la suppression du budget des cultes
(31 décembre 1813 - 30 juin 1907), 2 vol., Genève, 1953, p. 282.
400
Ibidem, p. 281.
401
Ibidem, p. 301.
.
81
Vocation contre Révolution
échappe, et reste entre les mains des conservateurs. A y voir de loin, le 22 novembre 1841 est
bien une "révolution inachevée". 402
2. Le progrès graduel ou la peur
En 1841, si le débat s'est très rapidement focalisé sur les modifications à apporter à la
Constitution de 1814, c'est suite à l'absence d'initiatives gouvernementales concernant la
création d'un pouvoir municipal pour la cité. Aux demandes radicales, le gouvernement
répond avec trop de légèreté, en repoussant toute idée de création d'une municipalité
indépendante. Au cours des mois de septembre et octobre 1841, la question d'une nouvelle
Constitution se repose face à l'intransigeance du Conseil Représentatif, laissant supposer la
nomination d'une Constituante. Cette idée ne peut que heurter les conservateurs, qu'ils soient
modérés ou non, car elle remet en question la vocation bourgeoise de gestion de l'Etat. L'idée
que le Conseil Représentatif représente depuis 1815 "une assemblée constituante
permanente", 403 conforte les magistrats dans leur ligne politique, n'accordant aucune
concession à l'opposition radicale.
Ce comportement passif qui laisse l'initiative aux radicaux ne peut que déboucher sur une
confrontation violente, qui doit être située dans un contexte plus large. Le premier syndic,
Jean-Jacques Rigaud, est un homme politique partagé entre les traditions de la République,
faites d'un esprit de dévouement, et l'impérieuse nécessité de réformer le système. Depuis
1825, soit depuis sa première accession à la fonction suprême de premier syndic, les
modifications constitutionnelles ont été nombreuses, si bien qu'avant la chute de la
Constitution de 1814, le bilan des réformes entreprises est indéniable. "A ce moment [le 22
novembre 1841], sur 168 articles de la Constitution de 1814, 67 se trouvaient abolis, 13 plus
ou moins modifiés; 88 seulement subsistaient intégralement". 404 Mais ce rythme de réformes
demeure trop lent car l'essentiel n'a pas changé, comme le système censitaire qui, malgré
plusieurs abaissements du cens, 405 reste en vigueur. De fait, les réformes entreprises ont bien
atténué les tendances au pouvoir oligarchique des anciennes familles bourgeoises, mais ces
dernières ont gardé la haute main sur les affaires de l'Etat. Jean-Jacques Rigaud n'a fait que
mener à leur terme des changements issus de réflexions alimentées par les libéraux.
En 1841, le gouvernement ne fait qu'appliquer la politique qui est la sienne depuis de
nombreuses années: laisser venir les débats et ne légiférer que tardivement et sur une partie
acceptable des revendications. La différence est venue essentiellement de la composition de
l'opposition libérale, soit une aile qu'on pourrait qualifier de "plus dure". Le changement le
plus important dans cette opposition s'est déroulé en l'espace de plusieurs années, de manière
très discrète. Ceux qui représentent le fer de lance du libéralisme, et qui sont tous d'origine
bourgeoise, s'effacent au profit d'autres personnalités, issues d'une autre classe sociale. Le
gouvernement n'a pas vu le danger que représente cette évolution, tandis que les conservateurs
élus au Conseil Représentatif ont clairement senti le vent tourner, comme le prouve "l'Adresse
des 80". 406 Face à cette opposition, la peur d'une nouvelle révolution violente, à l'image de
402
HILER, David, LESCAZE, Bernard, op. cit.
CRAMER, op. cit., p. 30.
404
Idem.
403
405
Voir chapitre précédent.
Le 4 novembre 1841, une lettre signée par 80 députés, parmi lesquels on trouvait peu de libéraux-modérés du
Trois Mars, dont le colonel Dufour, est adressée aux seigneurs syndics. Elle demande la création d'une
commission de doléances. Le Conseil d'Etat répond le 8 novembre 1841, par un refus poli: "Il a trop de
406
.
82
Vocation contre Révolution
celle de 1792, refait surface. Cette inquiétude affecte le monde des affaires car une part des
signataires de l'adresse s'est recrutée parmi les banquiers, pourtant rarement impliqués dans ce
type de démarche politique: Bonna, Pictet, Odier, Chaponnière, Hentsch, Galopin, Ferrier,
tous les acteurs importants du milieu bancaire libéral genevois qui siègent au Conseil
Représentatif figurent parmi les pétitionnaires. 407 Pour qu'ils acceptent d'entrer dans cette
démarche, il faut que la stabilité économique de l'Etat, et avec elle leurs intérêts, leur semblent
sérieusement menacés.
3 L'indésirable Révolution du 22 novembre
3.1. Une révolution synonyme de fin du monde
L'appréciation des événements de novembre 1841 par les anciennes familles bourgeoises est
apocalyptique. Le témoignage de Paul Elisée Lullin apporte sur toute cette période
"révolutionnaire" un éclairage particulièrement intéressant sur l'état d'esprit dans lequel se
trouvent les conservateurs pendant le glissement vers la confrontation. 408 La démarche même
qui a donné naissance à son journal des événements est symptomatique, comme il l'indique
sur la première page:
« L’avenir de Genève est sombre ; son ciel est gros de nuages, recelant peut-être des
tempêtes analogues à celles qu’ont vues nos pères. L’esprit d’agitation qui a si souvent
caractérisé cette ville dans les siècles derniers semble se réveiller. En tout cas, l’époque
actuelle, même en la supposant exempte d’épisodes sanguinaires, de vengeances
individuelles ou de réactions furieuses, est déjà bien intéressante pour elle-même sous
le seul point de vue constitutionnel et moral. Sans nul doute, elle influencera
puissamment sur les destinées futures du peuple genevois. Aussi, je pense que mes
enfants pour lesquels j’écris liront avec plaisir et avec fruit des notes, récits ou
réflexions recueillis au fur et à mesure des événements. Je vais donc entreprendre le
narré journalier de ce qui se passera dans Genève régénérée car c’est ainsi qu’on va la
nommer depuis la journée du 22 novembre 1841 ».409
Cette introduction montre à quel point les changements en cours sont inévitables, et combien
les conservateurs en sont conscients. Les seules incertitudes concernent la forme que vont
prendre ces changements. Bien que conservateur, Lullin n'est cependant qu'un témoin des
événements; le regard qu'il a pu porter sur les faits est sans doute biaisé, à l'image de toute
source de première main. Pourtant, nous avons choisi de nous attarder sur cette source pour
deux raisons simples. La première concerne le parti pris par Lullin. Dans l'historiographie
actuelle des deux Révolutions radicales, 410 les historiens marquent ces événements du sceau
confiance dans ses concitoyens pour croire qu'ils veuillent jamais obtenir des changements politiques par des
voies de désordre, auxquels il serait de son devoir de répondre par la force". AEG, Registre du Conseil d'Etat, 8
novembre 1841, p 475.
407
Idem.
408
BPU, LULLIN, Paul, Journal des événements de 1841 à 1846, [document manuscrit]. Paul Elisée Lullin
(1800-1872), allié Dunant, ancien syndic et grand promoteur de la restauration de 1814. La famille Lullin est
bourgeoise avant la Réforme, et tient un rôle important dans toute l'histoire genevoise. En l'occurrence, PaulElisée Lullin n'a qu'un lointain lien de parenté, remontant au XVIe siècle, avec Ami Lullin, grand artisan de la
restauration. Voir BUNGENER, op. cit. , p.454.
409
Ibidem, p. 1.
410
Voir en particulier HILER, David, LESCAZE, Bernard, op. cit.
.
83
Vocation contre Révolution
d'une renaissance salvatrice, sans remettre trop en question le pouvoir radical, et James Fazy
en particulier. Or, il existe une lecture conservatrice des événements, comme Lullin le
démontre. Ce point de vue donne, sans surprise, des résultats différents de ceux qui se
trouvent dans l'historiographie, notamment dans l'incontournable Histoire de Genève écrite
par Martin. 411 La seconde raison est liée à l'avenir des élites. Les Révolutions radicales
marquent la fin du pouvoir politique des anciennes familles bourgeoises. La manière dont la
chute d'un vieil équilibre a été perçue est capitale pour mieux comprendre les élites de la
seconde moitié du XIXe siècle.
3.2. Les défections libérales
Depuis 1814 et l'adoption d'une nouvelle constitution, certains anciens bourgeois de tendance
libérale ont tenu régulièrement un discours très critique envers le pouvoir du Conseil
Représentatif. La présence de plusieurs de ces libéraux au sein de l' Association du Trois Mars
est le point d'aboutissement de cette démarche de contestation. Pourtant, si ces libéraux ont
été critiques pendant les années et les mois précédant la Révolution, lorsque cette dernière
devient inéluctable, l'aile modérée du mouvement libéral effectue un changement d'orientation
drastique, bien que se réalisant en ordre dispersé. Pendant la séance du Conseil Représentatif
du 22 novembre 1841, 412 les clivages au sein des anciens bourgeois, entre conservateurs
attachés à la constitution de 1814 et libéraux réclamant plus de réformes, prennent une
tournure étonnante, et s'apaisent de manière inversement proportionnelle à la montée de la
contestation. Le colonel Rilliet-Constant, au patronyme lourd d'histoire pour la République,
devenu depuis plusieurs années l'un des piliers de la contestation, parle en premier et plaide en
faveur de la Constituante. Mais son discours attendu et redouté par les conservateurs est
étonnamment modéré. Son collègue Fazy-Pasteur, critique depuis plusieurs années de la
constitution de 1814, 413 pourtant membre du Trois Mars, parent de James Fazy qu'il a
introduit dans les milieux libéraux, qualifie même la Constituante de "dangereuse". 414 Le
colonel Dufour fait de même, et parle de "jour des sacrifices". 415 L'éclectisme des milieux
libéraux apparaît au grand jour, mais un point de ralliement bourgeois se dessine pour
empêcher coûte que coûte une révolution violente. De fait, c'est un nouvel équilibre politique
qui s'installe.
Le changement de ton, sinon de discours, d'une partie des libéraux le 22 novembre 1841, fait
ressortir toute l'importance de la notion de vocation bourgeoise, car elle explique ce relatif
retournement de veste. La vocation solidarise les anciens bourgeois contre l'idée d'une
révolution brutale et contre le renversement du Conseil Représentatif. Cette attitude
condamne le mouvement initié par James Fazy, qui s'est nourri dans les mois qui précèdent
novembre 1841 des apports des libéraux d'origine bourgeoise. Aux yeux des radicaux, le
retournement le plus spectaculaire est sans doute celui de Sismondi, car c'est lui qui a le
411
Notamment concernant les étiquettes politiques des acteurs de la Révolution de 1842. SHAG, Histoire de
Genève, 2 vol., Genève, 1956. Le témoignage de Lullin est cependant cité dans cet ouvrage, et n'apparaît donc
pas comme nouveau.
412
AEG, Mémorial du Conseil Représentatif, séance du 22 novembre 1841, 14e année, 1841-1842, t. I, p. 202ss
413
En 1834 Fazy -Pasteur publie une brochure très critique envers le texte fondateur du régime de la restauration.
FAZY-PASTEUR, Marc -Antoine, La Constitution du Canton de Genève, mise en parallèle avec les
constitutions des Cantons de Zürich, Berne, Fribourg, Soleure, Bâle et Vaud, Genève, 1834.
414
AEG, Mémorial du Conseil Représentatif, séance du 22 novembre 1841, 14e année, 1841-1842, t. I, p. 212.
415
Idem.
.
84
Vocation contre Révolution
premier publié une critique de la Constitution de 1814. Le Trois Mars le sait et cherche auprès
de l'économiste un appui qu'il ne trouvera pas. 416
En réponse aux radicaux et à leurs revendications, Sismondi réagit même en sens inverse aux
attentes de Fazy. Il écrit une brochure entièrement dictée par sa vocation à participer dans la
sérénité aux affaires de l'Etat. 417 Cette brochure fait plus que désolidariser son auteur avec le
mouvement révolutionnaire. En évoquant la pétition des 16 de 1814, un acte de contestation
mis en exergue par les événements, Sismondi affirme qu'aucun de ses collègues ne se serait
permis de manquer de respect aux magistrats. C'est sans doute ce même sens de l'ordre et de
la respectabilité qui pousse Sismondi à accepter son élection à la Constituante en décembre
1842, alors qu'il est âgé et déjà malade. Au sein de cette assemblée, il ne brille guère par son
activité, sinon par son ultime discours. Une sorte de testament politique rejetant avec vigueur
toute idée de révolution, qu'il décide de publier séparément du Mémorial, tant la
retranscription qui en a été faite ne lui plaît pas. 418
Le changement de ton de Sismondi n'est pas surprenant, s'il est étudié dans une logique
bourgeoise. En 1836, dans son ouvrage sur "l'étude des constitutions des peuples libres", 419 les
prémisses de son engagement sont nettement visibles. "Il faut qu'il [le peuple] sache se
contenter d'une marche lente et graduelle"420 . Mais encore: "Nous avons cherché dans cet
ouvrage, à combattre le penchant aux révolutions, à en combattre l'aveuglement et les
dangers, à engager tous les peuples à rechercher les progrès graduels, à s'efforcer de les
obtenir, de concert avec les gouvernements, même les plus mauvais, plutôt que de se lancer
dans cette guerre intestine des révolutions". 421 La journée du 22 novembre marque une étape
d'homogénéisation de l'ancienne bourgeoisie autour d'un but unique: éviter un nouvel épisode
révolutionnaire, qui par essence échapperait à tout contrôle.
3.3. L'habile tentative de James Fazy
La description que fait Lullin des événements du 22 novembre 1841 contient des informations
importantes sur la composition de la foule massée autour de l'Hôtel-de-ville et son
comportement. Cette foule est selon lui composée en grande partie "d'étrangers", ce qu'on ne
retrouve pas dans le récit de François Ruchon. 422 Sous ce terme générique "d'étrangers", il
suffit d'inclure toute personne n'habitant pas la ville de Genève pour que le raisonnement
tienne. Cette insistance de Lullin est à mettre en relation avec la revendication de la création
d'un pouvoir municipal autonome, terreau du mécontentement populaire. Partant de là, bien
416
Les Intérêts Genevois, journal de l'Association, publie en novembre 1841 "l'adresse des 16" de 1814, à la tête
desquels se trouve Sismondi. Le but est de montrer que la contestation de 1841 n'est que le prolongement de
cette adresse sur laquelle "s'appuient les citoyens qui composent l'Association du Trois-Mars". Voir AEG,
Intérêts genevois, n°24, [20 novembre 1841], p. 309, cote Rigaud 101.
417
Voir SISMONDI, Charles, A l'Association du Trois Mars, Genève, 1841.
De plus, malade et très diminué physiquement, Sismondi n'avait pu achever son ultime discours et dut être
raccompagné chez lui (à Chêne) avant la fin de la séance. Voir SISMONDI, Charles (de), Discours de M. de
Sismondi à l'Assemblée constituante: le 30 mars 1842, Genève, 1842.
419
Publié à trois reprise entre 1836 et 1843. SISMONDI, Charles, Etudes sur les constitutions des peuples libres,
Bruxelles, 1843.
418
420
Ibidem, p. 219.
Ibidem, p. 237.
422
Ce dernier ne s'attarde pas sur la composition de la foule, qu'il se borne à estimer à environ 4'000 personnes
en début d'après -midi. RUCHON, op. cit., p. 279.
421
.
85
Vocation contre Révolution
des questions se posent: pourquoi donc une foule composée en grande partie de personnes en
rien concernées par la revendication principale, vient-elle faire pression sur le gouvernement?
De plus, alors que le Conseil Représentatif débat, quelle raison a cette foule d'étrangers de
devenir "houleuse et menaçante", comme le rapportent François Ruchon et Henri Fazy?423
Dans son journal, Lullin indique que pendant cette journée, les conseillers sont sortis à deux
reprises de l'Hôtel de ville, notamment le premier syndic Rigaud. 424 Comment expliquer cela
face à une foule menaçante? Ruchon pourtant, met la Révolution entre les mains de la foule,
en disant: "La foule menée par James Fazy et ses amis voulait une Constituante, elle n'eût
admis aucune autre mesure". 425 Ils l'obtiennent en fin de compte dans l'après- midi. La
Constitution de 1814 a vécu.
De ce qui précède, tout concourt à dire que ce sont plutôt les radicaux, James Fazy en tête, qui
provoquent et entretiennent une agitation populaire, en la faisant croître au cours de la
journée. Au matin du 22 novembre, il était clair pour Fazy que le gouvernement devait
proclamer une Constituante, comme il l'a écrit à un journal du canton de Vaud. 426 L'idée de
Fazy est de faire appel, en ultime recours face à l'entêtement prévisible du parlement, au
Conseil Général. Ce discours est habile; il serait possible de le qualifier aujourd'hui de
"populiste". En effet, le Conseil Général n'avait pas été autre chose qu'une assemblée de
bourgeois et citoyens, et n'avait de fait jamais été constitué de l'ensemble de la population
genevoise, ce qu'il est piquant de constater en pareille circonstance. La finalité demeure: pour
Fazy, et cela dès le 20 novembre, il doit y avoir une révolution le 22, mais il est certain que
lui- même et les leaders radicaux sont bien plus déterminés que la population de la ville à ce
sujet. Cette dernière, majoritairement protestante, a réagi aux agitations politiques croissantes
tout en modération. La foule houleuse et menaçante ne va pas jusqu'à s'en prendre
physiquement aux conseillers qui sortent en milieu de journée du Grand-Conseil. Quant à la
présence d'étrangers, le doute demeure, mais n'a pas grande importance puisque la sanction
des urnes est sans appel. 427
4. Les visions bourgeoises du progrès
Le comportement de la population de la cité amène la délicate question de la vision du
progrès qu'ont développée les élites. L'opposition à une révolution ne peut pas se reposer
uniquement sur la préservation d'un ordre séculaire, même si ce dernier a été passablement
bousculé en 1814. Car même si les élus conservateurs ne légifèrent en direction des idées
libérales qu'en dernier recours, ils s'appuient sur un raisonnement théorisé qui tente de prendre
en compte l'évolution naturelle de la société. Ce raisonneme nt est issu des libéraux d'origine
bourgeoise, qui conservent un sentiment d'autorité-service, suivant le principe de la vocation
bourgeoise, et pour qui l'engagement pour la collectivité doit impliquer une calme remise en
423
Ruchon écrit: "la foule était houleuse, mais personne n'avait d'armes". Ibidem, p. 281; FAZY, Henri, "Coup
d'œil historique", in Le Livre du Centenaire 1814-1914, Genève, 1914, p. 36. Cet ouvrage anniversaire a été
distribué en 1914 aux enfants sortant des écoles primaires, comme cadeau de fin d'étude.
424
Jean-Jacques Rigaud habite la première maison de la rue des Granges, soit en face du parlement. NAVILLE;
Paul, Guide la vieille ville, Genève, 1973, p. 49.
425
RUCHON, op. cit., p. 61.
426
Soit le Nouvelliste Vaudois, qui publie le texte dans son édition du 23 novembre 1841. Cependant, Ruchon
précise que le papier de Fazy est daté du 22 novembre à 11 heures. Idem.
427
Cela ouvre l'épineuse question de la position de la communauté catholique. En effet, l'électorat catholique est
un élément important de la politique genevoise, convoité par les deux camps. Sortant trop de notre sujet, ce point
ne sera cependant pas développé.
.
86
Vocation contre Révolution
question de l'ordre établi. Suiva nt ce raisonnement, les agitations doivent avoir une part de
légitimité que les autorités doivent prendre en compte. Différentes solutions ont dès lors été
imaginées pour adapter l'autorité au progrès.
En dehors des solutions utopiques, comme celles des conservateurs sans concession, qui ont
imaginé acheter le départ de James Fazy pour l'étranger, 428 Sismondi ébauche dès 1836 dans
son ouvrage sur "les Constitutions des peuples libres", un système politique qui se substitue
très facilement à la hiérarchie sociale du XVIIIe siècle, tout en étant en partie compatible avec
les idées des Lumières. La société demande avant tout que l'autorité soit confiée à ceux qui
l'emploieront pour le bien de tous, à ceux qui savent le connaître et qui veulent le procurer. Il
faut donc qu'elle trouve moyen de choisir, pour exercer les pouvoirs sociaux, les hommes les
plus éclairés et les plus vertueux de la nation: c'est la constitution du gouvernement"429 La
pensée de Sismond i s'articule autour de deux arguments. Le premier est la nécessité de
reconnaître l'existence de différences sociales naturelles entre les individus. Le second est la
non-reconnaissance de l'existence d'une élite de sang. Une théorie qui ne peut que séduire les
élites bourgeoises, supérieurement instruites, pour actualiser leur position dominante
fragilisée par les Lumières.
Le premier argument qui veut que "la société a besoin que tout homme obéisse à l'ordre
social", 430 est, suivant la lecture que l'on peut faire de cet ordre social, en contradiction avec
l'esprit d'égalité des lumières, mais son auteur n'en a cure: "Nous avons cherché (…) à établir
la différence entre la démocratie ou souveraineté du peuple, que nous repoussons, et
l'admission dans la souveraineté nationale de l'élément démocratique, que nous croyons
essentielle à tout bon gouvernement". 431 Malgré cette distance prise avec les idées égalitaires,
le système que Sismondi expose s'inscrit dans la modernité en écartant un statut héréditaire,
que Sismondi appelle une "aristocratie naturelle". Selon cette idée, la bourgeoisie dirigeante
se verrait substituée par une "aristocratie constitutionnelle". "L'aristocratie de l'esprit
repoussera toujours l'ignorance et la stupidité; car rien ne peut supprimer ni l'inégalité des
facultés humaines, ni l'inégalité de l'instruction". 432 La différence sociale est donc établie, non
plus par un statut social transmissible, mais par des éléments exogènes, les "facultés
humaines", qui justifient cette hiérarchie sociale de manière indiscutable. Sismondi doit à ce
discours le succès de son livre auprès des libéraux et de la population, qui a peut-être trop
négligé la première partie de son raisonnement. Cette dernière est essentielle pour comprendre
les positions de Sismondi face à la révolte populaire de novembre 1841, qui sont conformes à
une ligne de pensée ancienne.
En 1842, Sismondi est âgé et impose le respect parmi les libéraux et les radicaux. Il
n'empêche que les positions exprimées dans les derniers mois de sa vie sont des
condamnations claires de la révolution, ce qui a fait croire à tort que Sismondi a changé d'avis
sur la nature du régime. En défendant des autorités qu'il avait lui- même critiquées, Sismondi a
provoqué l'incompréhension. Pourtant, jamais ses critiques n'avaient pour but de lancer une
428
Evénement rapporté par Rigaud lui-même dans ses mé moires, BPU, Mémoires de Jean-Jacques Rigaud, II, p.
183ss, Ms Suppl. 1290-1291.
429
SISMONDI, op. cit., 1843, p. 36. Ce passage est tiré de l'essai intitulé: "Des droits que le peuple peut ou doit
conserver". Cette notion est par ailleurs analysée en détail pour le cas français par Rosenvallon. Voir
ROSANVALLON, Pierre, Le sacre du citoyen, histoire du suffrage universel en France, Paris, 1992.
430
Ibidem, p. 72.
431
Ibidem, p. 62.
432
Ibidem, p. 190.
.
87
Vocation contre Révolution
révolution. Dès lors, il est facile de démontrer que son discours n'a en réalité jamais varié. En
1827 déjà, dans ses "Nouveaux principes d'économie politique", on peut trouver les traces
d'un attachement à une certaine vocation bourgeoise: "Le gouvernement est institué pour
l'avantage de tous les hommes qui lui sont soumis; il doit donc avoir sans cesse en
contemplation l'avantage de tous". 433 Plus loin, Sismondi parle encore du "dépositaire du
pouvoir", 434 et exclut l'idée d'un renversement brutal du gouvernement: "l'économie politique
enseigne à conserver cet ordre [social perfectionné] en le corrigeant, non pas à le
renverser". 435 L'idée égalitaire est déjà mise à mal: "Ce n'est donc point l'égalité des
conditions, mais le bonheur dans toutes les conditions que le législateur doit avoir en vue". 436
L'attachement que le savant porte à l'ancestral équilibre politique est tel qu'il rejette
catégoriquement l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat et affirme que "la haute
politique doit enseigner à donner aux nations"437 trois éléments: une constitution, une
éducation et une religion "qui leur présente les espérances d'une autre vie, pour les
dédommager des souffrances de celle-ci". 438
La solidarité bourgeoise, raffermie par les événements du 22 novembre, a de fait éteint le feu
révolutionnaire qui couvait. Paradoxalement, ce sont des anciens bourgeois acquis aux idées
libérales qui l'avaient allumé. Après le 22 novembre, la population semble plutôt se
rapprocher des positions du gouvernement. Dans son journal, Lullin écrit le jeudi 25
novembre 1841: "Le journal de Genève d’aujourd’hui irrite beaucoup par son récit faux et
hypocrite des événements de lundi. Cette joie qu’il prétend avoir existé dans la population
après son triomphe, est en général démentie par tous ceux qui ont parcouru la ville, qu’on
représente au contraire comme stupéfaite et morne depuis lors". 439 Puis: "Les journaux
d’aujourd’hui, le Fédéral440 et le Journal de Genève semblent tirer à la même corde ; point de
réaction, acceptation franche du passé, encouragement à continuer pour le Conseil d’Etat qui a
tous les honneurs de la situation. Voilà leur langage à tous deux. C’est presque touchant !"441
La volonté d'apaisement est évidente, et prouve que les réactions populaires qui ont suivi la
journée du 22 novembre n'avaient rien à voir avec un soulagement. La population avait en
partie suivi Fazy dans l'agitation, mais devant le vide de pouvoir, la défaite des anciens
bourgeois est synonyme de peur.
Si le 22 novembre 1841 cause de grandes déceptions, c'est naturellement du côté des élites
bourgeoises qu'il faut les chercher en premier. Cette déception est accompagnée d'une
amertume dirigée contre leurs pairs, c'est-à-dire les libéraux- modérés, initiateurs d'un
mouvement dont ils ont perdu le contrôle. Au fond, le groupe radical est irrémédiablement
considéré comme mouvement d'agitation, et nul bourgeois n'attend des radicaux autre chose
que du désordre. C'est la "désolidarisation" d'une partie des familles bourgeoises avant 1841
qui est au centre de toutes les critiques, voire de toutes les haines. Un boycott spontané de
433
SISMONDI, Charles, Nouveaux principes d'économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la
population, Paris, 1827, p. 8.
434
Ibidem, p. 9.
435
Ibidem, p. 10.
Idem.
437
Ibidem, p. 7.
436
438
Idem.
LULLIN, op. cit., jeudi 25 novembre 1841, p. 24-25.
440
Journal proche du gouvernement.
439
441
LULLIN, Op. cit., mardi 30 novembre 1841, p. 30.
.
88
Vocation contre Révolution
tous les commerçants associés au Trois Mars exprime tant la colère des élites que la cohésion
d'une classe sociale capable d'exercer une pression décisive sur ces membres. Certains de ces
libéraux- modérés font faillite, comme Frédéric Bordier, 442 fidèle lieutenant de Fazy pendant
plusieurs mois.
La démonstration du ralliement majoritaire de la population genevoise derrière la politique
gouvernementale est apportée par le résultat des élections à la Constituante, le 14 décembre
suivant. Non seulement les conservateurs y obtiennent la majorité des sièges, mais en plus,
Fazy est le plus mal élu des radicaux. 443 Le collège de Saint-Gervais fait la part belle aux
modérés, ce qui est contradictoire avec la version radicale du 22 novembre, soit d'une foule de
Genevois exigeant fermement une nouvelle Constitution. Autre signe du resserrement des
rangs bourgeois: la suite de l'Association du Trois Mars. Malgré l'évidente impasse sur
laquelle se dirige une Constituante à majorité conservatrice, l'association décide de se
dissoudre, le 21 décembre 1841. Cette décision va à l'encontre de la ligne tenue par
l'association depuis sa création. Alors que le travail de pression devrait s'activer, pour
convaincre les constituants, l'association disparaît. Les libéraux de l'association ne désirent
pas répéter l'erreur du 22 novembre. La version officielle est qu'avec l'acceptation de ses
revendications, elle a perdu de son sens. Pourtant, les dissensions entre ses membres n'ont
jamais été aussi fortes que depuis les troubles.
Les travaux de la Constituante 444 ne sont que le reflet des divisions patentes du 22 novembre.
Pendant les travaux, parfois houleux, les radicaux sont déçus des faibles concessions
octroyées par les bourgeois, majoritaires au sein d'un projet qu'ils n'ont pas souhaité.
L'agitation devient telle que le Conseil d'Etat mobilise la troupe une nouvelle fois, le 28
janvier 1842. En absence de l'Association du Trois Mars dissoute, Fazy et les radicaux se
trouvent isolés à la tête de la contestation, tandis que les familles anciennement bourgeoises
font front commun derrière la Constituante. Fazy-Pasteur lui- même, déjà en reculade le 22
novembre, abandonne définitivement les libéraux le 7 février 1842, par crainte d'un projet de
Constitution trop radical. 445 Il propose des changements timides qui se placent dans la droite
ligne de la politique du "progrès graduel". Les changements sont cependant là: le droit de
pétition est reconnu, le pouvoir municipal est créé, le Conseil Représentatif est remplacé par
un Grand Conseil moins grand (176 députés contre 250) et le système censitaire est
abandonné. Une fois les discussions arrivées à leur terme, les libéraux, le gouvernement et
tous les modérés font campagne pour l'adoption du projet. Quant aux radicaux, ils n'osent pas
s'opposer à un projet dont ils sont les initiateurs, et se divisent. L'appel des libéraux et des
conservateurs- modérés, qui espèrent par un vote positif recouvrer le calme, est entendu et la
Constitution est adoptée à une très large majorité le 7 juin 1842 (par 4844 "oui" et 530 "non").
Il reste à élire les deux nouveaux organes, soit le Grand Conseil et le Conseil Municipal, pour
confirmer l'assise politique des anciens bourgeois.
442
Anecdote rapportée par LULLIN; op. cit., 19 décembre 1841, p. 51.
443
Dans le collège de Saint-Gervais, c'est Dufour qui arrive en tête avec 1171 suffrages. RUCHON, op. cit., p.
285.
444
Les réunions de l'assemblée Constituante ont fait l'objet d'un procès-verbal publié. Voir AEG, Mémorial de la
Constituante, Genève, 1841-1842.
445
"le vieux libéral reculait", écrit Ruchon. De fait, c'est surtout une crainte de nature religieuse qui le pousse à
rejoindre définitivement les conservateurs, comme il l'explique au sein de l'assemblée constituante. Ibidem, p.
455; RUCHON, op. cit., p. 295.
.
89
Vocation contre Révolution
5. Une certaine persistance du pouvoir conservateur lors des élections du 17
juin 1842
Les résultats des élections des membres du Grand Conseil, qui ont lieu pour la première fois
le 17 juin 1842, confirment l'échec du 22 novembre pour les radicaux. Lullin, dans son
journal, a pris soin d'inscrire sur la liste des premiers résultats, présentée par collège, les
appartenances politiques. Naturellement, cette classification est arbitraire et appartient à
Lullin seul. Or, les totaux issus de ce classement ne correspondent pas à ce qui est indiqué
dans l'Histoire de Genève,446 montrant que Lullin a classé différemment les élus. PaulEdmond Martin ne considère que trois groupes politiques (conservateurs, radicaux et
catholiques), alors que Lullin a divisé les élus en 5 groupes: conservateurs, radicaux,
catholiques conservateurs, catholiques radicaux, et ceux qu'il appelle les "flottants", et qui
sont en majorité des libéraux. Malheureusement, la comparaison entre ces deux points de vue
se complique car même en regroupant tous les catholiques, groupe logiquement le plus
facilement identifiable, les chiffres donnés par les deux sources ne correspondent pas. 447 Le
classement de Lullin dispose de plus de radicaux, mais ce sont surtout les personnes flottantes
qui se placent en parfaits arbitres, dans la répartition des sièges (voir graphique 1).
7%
1%
19%
Catholique
Conservateur
18%
1%
Catholique
Flottant
Catholique
Radical
Conservateur
Flottant
21%
indéterminé
radical
33%
Graphique 4.1. Répartition des forces politiques des élus du 17 juin 1842 selon Lullin
Elaboré à partir de: BPU, LULLIN, Paul, Journal des événements de 1841 à 1846, document manuscrit.
Lullin, en tant que conservateur, a tendance à grossir le camp des libéraux. Les élus flottants
regroupent selon nous des libéraux et des conservateurs pragmatiques, parmi lesquels JeanJacques Rigaud. Indiscutablement, les personnalités flottantes ont été dans la majorité des cas
446
Les résultat de cet ouvrage de référence sont de 91 élus conservateurs (52%), 53 catholiques (30%) et 32
radicaux (18%). SHAG, Ibidem, p. 106.
447
Les catholiques sont 42 chez Lullin, alors qu'on en trouve 53 dans l'Histoire de Genève. SHAG, Ibidem, p.
106; LULLIN, op. cit.
.
90
Vocation contre Révolution
placées par l'historiographie dans le camp libéral, et plus rarement conservateur. Mais ce
groupe de flottants embrasse des personnalités très diverses. Son rôle d'arbitre a donc été la
clé de voûte du nouveau pouvoir qui s'est installé en 1842. Cependant, même dans le
classement de Lullin, la majeure partie des élus qualifiés de"flottants" se caractérisent par leur
respect des autorités.
Le premier enseignement simple à tirer de l'émiettement des forces politiques genevoises,
concerne l'hétérogénéité des élites, face à des radicaux en apparence plus unis. Mais cette
hétérogénéité a eu une limite, soit la mise en danger de l'équilibre politique traditionnel. Le
second enseignement à tirer est la réunion de la majeure partie des libéraux avec les
conservateurs, pour permettre au canton de retrouver au plus vite une stabilité. GuillaumeHenri Dufo ur par exemple participe à ce mouvement de ralliement. Dufour fait partie de
l'Association du Trois Mars dès ses débuts. Sollicité par le Conseil d'Etat, il adopte une ligne
de conduite sinueuse, en refusant de prendre la défense armée des autorités pour la journée
cruciale du 22 novembre, tout en acceptant de conseiller les autorités. A nouveau sollicité
pour prendre le commandement militaire après le 22 novembre, il accepte cette même
fonction, une fois la "révolution" consommée. 448 Ce changement d'attitude ne peut s'expliquer
que par la crainte qu'inspirent les radicaux à la plupart des libéraux, qui avant toute autre
chose ne désirent pas de révolution violente. Défendre les autorités le 22 novembre aurait été
contraire aux idées de Dufour, mais étant donné l'absence d'apaisement des radicaux après les
troubles, il change sa position.
Cependant les libéraux ne rallient pas aveuglement un pouvoir qu'ils ont tant combattu. Dans
la plupart des cas, ils se sont rapprochés des conservateurs par le simple respect qu'ils ont des
institutions en place. La raison de ce respect était purement historique. Genève gardait des
souvenirs pathétiques des troubles révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle. Ces hommes de
progrès, aussi résolus qu'ils soient du bien-fondé de leurs idées, ne sont pas prêts à tout
entreprendre pour les réaliser, et en tout cas pas une révolution. Cela ne les empêche pas de
prendre la nouvelle Constitution avec prudence, et de considérer, dès le vote acquis, qu'elle
doit rapidement évoluer.
Le résultat final du vote du 17 juin 1842 à la place de la confirmation d'une révolution,
marque la fin d'une parenthèse historique, entamée le 22 novembre. L'évolution progressive
du pouvoir cantonal peut se poursuivre sur le même rythme qu'avant 1841. Le terme de
Révolution est donc discutable, dans la mesure où, finalement, elle se limite à la seule
création d'une administration municipale qui devient à majorité radicale. C'est sur ce point que
les changements qui découlent de l'été 1842 sont importants, ce qui fait dire à Lullin (en date
du 29 juillet 1842, soit juste après les élections au Conseil municipal): " C’est aujourd’hui
qu’a réellement eu lieu la révolution de Genève et à dater d’aujourd’hui que son avenir est
perdu". 449 Ce qui désole Lullin est évidemment la victoire des radicaux en ville de Genève et
la prise de la municipalité par les amis de James Fazy. L'amertume qui se lit dans le journal de
Lullin vient de cette défaite conservatrice, issue avant tout d'un manque d'homogénéité des
conservateurs qui ne se sont pas battus pour remporter la ville.
La disparition du Conseil Représentatif et celle du système censitaire ne sont par contre pas
des mesures révolutionnaires. Elles s'inscrivent avant tout dans une évolution logique, le cens
ayant déjà été réduit en 1840 à un montant bien faible. L'organe législatif cantonal a changé
448
SHAG, Ibidem, p. 95.
449
LULLIN, op. cit.
.
91
Vocation contre Révolution
de nom, mais l'exigence radicale d'une diminution drastique de ses membres n'a pas été
suivie. Fazy désirait moins de 100 élus, pour remplacer les 250 conseillers de l'ancien
parlement. Le chiffre définitif est de 176 élus.
Si l'idée d'une révolution est abandonnée, par contre, la tentative de coup de force de James
Fazy et plus généralement des radicaux est évidente, mais elle s'est soldée par un résultat
mitigé pour eux. Le pouvoir des élites est encore grandement intact, même si de sérieux
clivages sont apparus au grand jour. L'élargissement de l'électorat suite à l'abolition du cens a
mis politiquement en évidence, pour la première fois, la particularité du quartier de SaintGervais, siège de la Fabrique, comme le montre le graphique 2.
30
25
20
15
10
5
0
Bernex
Carouge
Catholique Conservateur
Chêne
Collège
Catholique Flottant
Douane
EauxVives
Catholique Radical
Parc
Saconnex St-Gervais
Conservateur
Flottant
Satigny
indéterminé
Graphique 4.2. Elections du 17 juin 1842: Forces politiques selon les collèges électoraux.
Elaboré à partir de: BPU, LULLIN, Paul, Journal des événements de 1841 à 1846, document manuscrit.
Le quartier industriel de Saint-Gervais est appelé à jouer un rôle politique déterminant, car il
représente une force politique importante et homogène. Dans nul autre collège électoral ne se
dessine un bastion aussi clair que celui des radicaux dans ce quartier. Ces résultats annoncent
à eux seuls la révolution de 1846.
Les résultats nominaux confirment cependant l'assise encore faible des radicaux au Grand
Conseil de 1842. Toute la force du radicalisme provient du Faubourg de Saint-Gervais, et
même si James Fazy est considéré comme le grand homme politique genevois de ce milieu de
siècle, ses résultats électoraux sont médiocres. Le 17 juin 1842, il n'obtient à Saint-Gervais
que 793 suffrages sur 1188 votants, 450 ce qui le classe 18e élu (sur 28 représentants du
Faubourg) avec un peu moins de 67% des votants de ce collège.
Si l'on classe la totalité des élus du 17 juin par pourcentage de voix, Fazy est élu au 63e rang.
En dehors de Montillet, maire d'Hermance, catholique, aucun radical n'arrive avant la 12e
place. Or, parmi les 12 élus qui ont été élus dans plusieurs collèges, se trouve en tête le
premier syndic Rigaud, qui a été élu dans quatre collèges, soit à la Douane (premier élu avec
450
LULLIN, Idem.
.
92
Vocation contre Révolution
96% des suffrages), au Parc (premier élu), au Collège (second élu) et à Saconnex (5e élu). Les
résultats électoraux confirment sa carrure d'homme d'Etat, et la population est bien consciente
que le Conseil Représentatif a dans l'ensemble correctement géré les affaires publiques depuis
le départ des Français. Parmi les autres élections multiples, on note la présence de deux
radicaux, Castoldi, et le catholique Burgy de Carouge, ainsi que de trois flottants, dont le
syndic Rieu.
Les résultats totaux nominatifs renforcent la tendance qui se dégage. 451 Jean-Jacques Rigaud
obtient 1825 suffrages, soit 28% des votants. Le second est le radical et avocat Castoldi qui
obtient un score bien inférieur, soit 1261 suffrages et 19% des votants. Parmi les 25 premiers
élus, se trouvent seulement un conservateur et trois flottants. Le raz-de-marée radical est la
conséquence du vote groupé du Faubourg de Saint-Gervais. Mais même au niveau de ce
bastion politique, James Fazy ne brille guère. Il en est le 22e élu, avec 793 voix, soit 7% des
suffrages.
La chute du pouvoir conservateur est décrite par Lullin comme une grande catastrophe pour la
République, mais son récit est également empreint d'une certaine résignation. Le coup de
force avorté explique en grande partie la révolution de 1846. Les radicaux sont sortis de leur
marginalité en conquérant la ville, et le législatif cantonal n'est resté sous le contrôle des
conservateurs que grâce à l'appui décisif des libéraux effrayés par la tournure de la
contestation.
Conclusion
La journée du 22 novembre 1841 et ses conséquences, qui marquent un tournant dans
l'histoire genevoise, représentent surtout un moment charnière de l'histoire des élites. Encore
maîtresses du pouvoir politique de la République en 1841, les élites se retrouvent une
nouvelle fois face à une crise majeure qui remet en question leur rôle et leur position. Face à
l'agitation politique croissante nourrie de plusieurs revendications légitimes, les anciens
bourgeois opèrent un mouvement ambivale nt de ralliements à l'ancestral pouvoir bourgeois et
de règlements de compte. Dans les faits, la non-révolution de 1841 est particulièrement
significative d'un pouvoir bourgeois en pleine mutation, voire en repli, même s'il donne
encore des signes incontestables de force.
Charles de Sismondi a, quelques années avant 1841, théorisé le régime démocratique suivant
un schéma fort simple, ce qui lui valut un certain succès auprès des libéraux et de la
population. Mais s'il est indéniable que Sismondi cherche par tous les moyens à remplacer le
vieil équilibre politique, il n'en élabore pas moins un système dans lequel les élites d'hier
conservent une place prépondérante. La seule nouveauté que Sismondi admet, c'est un
système méritocratique, qui ne verrait que quelques- uns être admis dans la "souveraineté
nationale". Si ces idées plaisent aux milieux libéraux, il n'y a aucune raison pour qu'elles ne
s'imposent pas aussi au sein des milieux bourgeois. Elles sont en effet proches des idées
calviniennes, et ne remettent guère en question la suprématie du pouvoir bourgeois. De fait,
elles correspondent relativement bien à l'ancien système d'acquisition des Lettres de
Bourgeoisie, réservé à quelques rares privilégiés.
451
Tous les résultats nominatifs sont tirés du placard officiel que Lullin a collé à l'intérieur de son journal.
LULLIN, Idem.
.
93
Vocation contre Révolution
Les divisions bourgeoises qui peuvent s'articuler autour de ces théories, n'en demeurent pas
moins des oppositions d'idées au sein d'une même classe sociale. Même si les libéraux,
Sismondi en tête, animent le débat démocratique, ils ne sont en aucun cas prêts à mener une
révolution contre leurs pairs. L'Association du Trois Mars, qui pourtant s'était donnée pour
but de brasser les idées et de moderniser le système politique local, recule alors qu'elle se
trouve en position de réaliser la totalité de ses objectifs. Devant l'imminence d'une révolution
dont l'association pourrait en organiser les énergies, elle préfère se dissoudre. Seuls à mener la
contestation après un vaste regroupement des anciens bourgeois, les radicaux n'ont ni
l'expérience politique ni la force suffisante pour empêcher la constituante de se transformer en
texte de concessions minimums. Pour autant, ils acquièrent une position stratégique décisive
puisque leur isolement même fait d'eux les seuls dépositaires des idéaux du progrès.
Le camp qui s'impose surtout après le 22 novembre 1841, c'est celui de la modération. Les
souvenirs tragiques de la révo lution de 1792 et la peur de l'inconnu ont précipité l'échec, tout
provisoire, des radicaux. La conséquence la plus importante sans doute de cette journée est
bien l'homogénéisation du monde bourgeois. De plus, les résultats électoraux de l'été 1842
démontrent que 50 ans après l'instauration des règles d'égalité entre les citoyens, les élites
bourgeoises conservent un incontestable ascendant sur l'ensemble de la population. Le
pouvoir bourgeois n'est pas une fiction en 1842. Il s'appuie sur une volonté démocratique, qui
n'ose encore se débarrasser de ses dirigeants d'un autre âge.
Jean-Jacques Rigaud (1785-1854)
.
94
Partie II
Parcours de vies
bourgeoises dans la
première moitié du
e
XIX siècle
95
Introduction à la partie II
Les chapitres précédents ont tenté de définir les grandes lignes des origines de la société
bourgeoise de Genève et de son évolution générale pendant la période représentative. Ils ont
abordé les élites sous un angle macro-historique, à l'aide des défis qui se posent à elles après
l'annexion. Cette approche est presque totalement impersonnelle, puisque les individus ont
passé jusqu'ici relativement inaperçus, exception faite des figures politiques genevoises. Or,
les élites sont avant tout composées d'individus, dont chacun possède une histoire propre,
petite ou grande, certes confinée dans un cadre social, mais mue par des volontés diverses.
Cette deuxième partie s'attache à une approche micro-historique appliquée à des parcours de
vie, afin de donner une mesure à l'échelle humaine du tissu social bourgeois, homogène par
essence, mais aux histoires multiples. Nous commençons ce parcours de vie avec la
formation, ce qui d'emblée nécessite une précision. Nous préférons aborder cette
problématique en utilisant uniquement le terme de "formation" sans y joindre celui
"d'éducation", tout en étant conscient de l'importance, et même de la coexistence des deux
notions. L'éducation est le fait des parents, voire de tierces personnes, tandis que la formation
concerne en premier chef le jeune bourgeois lui- même, d'où notre préférence. Ensuite, le
parcours de vie abordera les moments forts du mariage, de la vie active (au travers des
affaires) et de l'organisation des successions.
96
La formation des élites jusqu'en 1846
Chapitre 5. La formation des élites dans la première moitié du XIX e
siècle
Une réputation de ville soucieuse de pédagogie parle en faveur de Genève: une Académie
ancienne, qui est l'un des trois piliers de la religion calviniste, mais également des esprits
d'une remarquable ouverture scientifique qui ont donné quelques noms célèbres au XVIIIe et
XIXe siècle. 452 La solide réputation de l'éducation genevoise est accompagnée d'un
rayonnement scientifique internationalement reconnu, relayée par la Bibliothèque
Britannique, publiée de 1796 à 1813. 453 Mais au début du siècle pendant lequel l'école
publique naît, les moyens employés par les familles genevoises pour instruire et former leurs
enfants soulèvent plusieurs interrogations.
Les principes calvinistes présentés dans le deuxième chapitre de ce travail impliquent que
pour parvenir à une situation honorable, il ne suffit pas d'être bien né. Il importe également
d'être correctement éduqué et de recevoir une formation adéquate. D'ailleurs, les droits que les
bourgeois avaient sur la pratique du négoce, étaient, jusqu'à la Révolution de 1792, soumis à
une limitation touchant à la formation. "Que nul ne puisse être reçu négociant qu’après avoir
fait apprentissage & quelques années de services ici ou ailleurs, dont il produira de bonnes
attestations". 454 Dans ce cadre, quelle éducation était proposée aux élites et comment la faire
évoluer après 1792? Cette lancinante question, dont l'"Emile"455 est l'illustration la plus
célèbre, doit être appréciée dans le respect d'une tradition née avec la Réforme. Religion et
éducation ont intimement été liées par les réformateurs. Ainsi, en tête des institutions scolaires
se trouvent encore au début du XIXe siècle l'Académie et le Collège, fondés par Calvin, sous
le contrôle de la seule Eglise protestante jusqu'en 1835, exception faite de la période
d'annexion à la France. "C'était la Compagnie [des pasteurs] qui établissait les programmes,
fixait les horaires, faisait subir les examens et dirigeait chaque année la fête des
promotions". 456 Au sein de ce système scolaire, la notion calviniste de vocation, qui débouche
pour les élites sur une vocation divine de gestion des affaires publiques, tient également une
place centrale. C'est pendant le processus de formation que la vocation professionnelle se
révèle à chaque individu.
1. Naissance de la vocation
La vocation, dont le terme même est récurrent dans les sources privées du XIXe siècle,
conditionne au moins la partie ultime de la formation. Contrairement à certaines idées reçues,
la voie professionnelle demeure, au sein des familles bourgeoises de Genève, en grande partie
une décision propre à chaque individu. Il y a traditionnellement une liberté relative de choix
sur la profession que chaque jeune homme désire embrasser, et cela conformément au
452
Voir à ce sujet l'ouvrage de Trembley qui comporte de brèves biographies de tous les savants genevois ayant
une renommée internationale. TREMBLEY, Jacques Ed, Les savants genevois dans l'Europe intellectuelle du
XVIIe au milieu du XIXe siècle, Genève, 1987.
453
Voir BRIDEL, Yves, FRANCILLON, Roger, La « Bibliothèque universelle » (1815-1924), miroir de la
sensibilité romande au XIXe siècle, Lausanne, 1998.
454
AEG, Règlement sur le commerce de la ville et République de Genève, vu et approuvé en petit et grand
conseil, Genève, 1649, art. II.
455
Voir ROUSSEAU, Jean-Jacques, Emile, ou de l'éducation, Amsterdam, 1762. Rappelons que ce livre a été
condamné par les autorités genevoises de même que le "Contrat social". Les exemplaires ont été détruits en juin
1762. SHAG, Histoire de Genève des origines à 1798, Genève, 1951, p. 446-447.
456
HEYER, Henri, L'Eglise de Genève, Esquisse historique de son organisation, Genève, 1909, p. 33.
97
La formation des élites jusqu'en 1846
calvinisme. 457 Les pressions familiales et plus particulièrement parentales devaient être peu
importantes, du moins en apparence. Ce dernier point est évidemment délicat. Les sources
utilisées ci-après, au moins, montrent un respect relatif du père pour une liberté de choix,
même si l'orientation des études lui incombe au premier chef. Les études entreprises ne
devraient avoir pour objet que de guider le choix d'une profession conforme à une vocation, et
non de forcer cette décision. L'équilibre demeure précaire, et bien souvent, dans le doute, des
études sont amorcées sans fermer pour autant d'autres voies de formation. Dans les archives
Prévost, 458 il est étonnant d'analyser à quel point ces situations propices aux tâtonnements sont
décrites en détail au sein de la fratrie:
"Guillaume459 a été destiné à l’étude de notaire géré par son parrain, notre oncle PrévostDassier. La mort de notre parent (1816) rendit moins séduisante l’ouverture qui lui a été
faite et d’autres idées survinrent. Mon père aurait certainement fait le sacrifice de son 3e
fils, comme des deux aînés et du quatrième, si je l’avais appelé auprès de moi. 460 Mais cela
ne se peut pas. D’ailleurs il semblait naturel que l’un des quatre fils restât à Genève, et les
migraines dont Guillaume est souvent incommodé laissaient craindre qu’il n’en souffrît
davantage dans une carrière assujettissante à l’étranger. Il ne manquait ni d’aptitudes, ni
de facilité, et il est de moitié dans les incertitudes qu’inspiraient à mon père sa future
vocation. Nous en correspondîmes et causâmes plus tard.
Outre l’idée de commerce, celle de la carrière médicale se présenta à Guillaume. Enfin il
se décida pour le barreau et il entra dans l’auditoire de droit (1818). Il est vrai que cette
détermination n’eût pas empêché qu’il se vouât aux lettres ou aux sciences, si ce goût lui
est venu, et cette pensée souriait à notre père, mais il est peu probable qu’il suivrait le
barreau ou la carrière des charges. C’est ce qui est arrivé, et il n’a point eu lieu de s’en
repentir".461
Dans le cas de Guillaume Prévost, parler de "future vocation" est révélateur d'un état d'esprit
particulier concernant la profession à accomplir. 462 De manière générale, cette citation met
bien en évidence le difficile équilibre à trouver. Ce quatrième fils est d'abord "destiné à l'étude
de notaire", puis se présentent des "idées". Ces dernières concernent des professions certes
toutes respectables, mais bien différentes: commerce, droit ou médecine. Finalement, "il se
décide". Dans le calvinisme, chaque individu est appelé à une fonction professionnelle,
suivant ses qualités et ses défauts. Ces caractéristiques lui confèrent certains avantages et
inconvénients pour étudier et ensuite entrer dans le monde professionnel. Par essence, la
457
Ne sont considérés ici que les hommes. Cette même question posée à la femme ne sera pas abordée, tant elle
est plus délicate. Les témoignages sont moins nombreux et les voies professionnelles limitées. Une illustration
extrême de la difficulté à traiter de la vocation pour des femmes existe avec le système dit "des trente
demoiselles", soit de rentes viagères placées sur la tête de filles de familles bourgeoises, à la fin du XVIIIe siècle.
Un décès signifiant la fin de la rente, les activités tant récréatives qu'éducatives de ces jeunes filles demeurent un
petit mystère pour l'historien, qui se doute bien que ces activités devaient être particulièrement limitées.
Conséquemment, il n'est pas insensé de se poser des questions sur la nature réelle des vocations de ces
demoiselles. Voir au chapitre 1, note 85.
458
Le Département des Manuscrits de la BPU dispose de documents issus de Pierre Prévost et de ses enfants.
459
L'arbre généalogique de la famille se trouve au chapitre 8, schéma généalogique 8.5.
460
461
Alexandre Prévost, qui écrit ces lignes, est à ce moment banquier en Angleterre.
Tiré de BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, [récit autobiographique manuscrit], cote Ms Fr. 4756, p.50-
51.
462
Voir MIEGGE, Mario, Vocation et travail. Essai sur l'éthique puritaine, Genève, 1989.
98
La formation des élites jusqu'en 1846
vocation transcende l'individu, il suffit de découvrir dans quel domaine se trouve cette
aptitude privilégiée pour être certain de diriger un jeune homme vers une carrière adéquate.
Le tâtonnement qui apparaît dans le témoignage d'Alexandre démontre qu'il existe une limite
aux applications des idées calvinistes vieilles de plusieurs siècles. Par définition, la vocation
ne peut être choisie au hasard. Mais par leurs études, il est évident que les familles
bourgeoises dirigent leurs enfants vers des carrières liées à la magistrature ou au commerce.
Concernant un autre de ses frères, le même Alexandre Prévost met en évidence cette fois la
place du père dans le processus décisionnel:
"A Londres, nous étions peu disposés à encourager Georges 463 à se livrer au commerce,
mais mon père jugea que la nature ne le portait pas à se livrer à des travaux littéraires ou
scientifiques. Il manquait de mémoire et n’a pas de succès dans ses études, bien que du
côté du caractère et de l’intelligence, il eut toutes les qualités nécessaires. Le commerce ou
les armes paraissaient lui convenir le mieux. Le choix fut bientôt fait et mon père me
chargea pour ainsi dire de sa destinée. W. Haldimand le connaissait et je lui parlai de nos
intentions. Il sembla encourager l’idée de le faire venir en Angleterre, peut-être même une
fois ou l’autre de l’introduire dans notre maison".464
La recherche de la vocation, qui existe avec certitude dans un domaine particulier, implique
toute la famille, et en premier lieu le père, qui assiste son fils pour le choix final, voire
l'influence. Dans le cas de la famille Prévost, le frère aîné, qui a réussi à se faire une situation
confortable, a été également partie intégrante de la recherche de la voie professionnelle de ses
demi- frères cadets. Cela d'autant plus facilement que la différence d'âge est importante entre
Alexandre et ses frères issus d'un second mariage. 465 Dans ce système, la liberté de choix de la
profession, chère à Calvin, existe de manière détournée. Subordonnée à un appel divin,
enserrée dans les relations de respect qui existent entre un père et son enfant, elle est
cependant fortement amoindrie dans son esprit.
L'historiographie genevoise de l'éducation est vaste, 466 mais presque toutes les publications
importantes sont issues des sciences de l'éducation, qui s'intéressent plus aux problématiques
liées à l'arrivée de l'école publique et obligatoire qu'aux formations spécifiques de l'élite. 467 Il
manque par ailleurs une référence directe aux notions calvinistes, et en particulier à cette
vocation qui conditionne tout le système éducatif. Confronté à la recherche de la vocation, ce
dernier a ainsi deux niveaux différents. Avant que la vocation ne soit révélée, il ne peut
qu'enseigner des disciplines généralistes. Une fois la voie professionnelle établie, il ne
463
Voir sa position dans l'arbre généalogique de la famille. Chapitre 8 schéma généalogique 8.5.
464
BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, [récit autobiographique manuscrit], cote Ms Fr. 4756, p.53.
. Né en 1788, il est l'aîné de 8 ans sur Jean-Louis, de 11 ans sur Guillaume et de 13 ans sur Georges.
GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoise depuis les premiers temps jusqu'à nos jours,
6 volume, 1836-1908, p. 376.
466
Voir en particulier, en dehors des ouvrages historiques sur l'Université, les travaux de Gabriel Mutzenberg,
Rita Hofstetter et Charles Magnin. MUTZENBERG, Gabriel, Genève 1830, restauration de l'école, Thèse de la
Faculté de Science économique et sociale, Université de Genève, Lausanne, 1978; HOFSTETTER, Rita, Les
lumières de la démocratie. Histoire de l'école primaire publique à Genève au XIXe siècle, Berne, 1998;
BORGEAUD, Charles, Histoire de l'Université de Genève, Genève, 1900-1959; MARCACCI, Marco, op. cit.,
Genève, 1987.
467
Rita Hofstetter cependant a publié un ouvrage sur les écoles privées, et en particulier sur l'école Privat, la plus
importante institution privée genevoise, qui éduqua les rejetons de l'élite dès 1815. Voir HOFSTETTER, Rita, Le
drapeau dans le cartable. Histoire des écoles privées à Genève au XIXe siècle, Genève, 1994.
465
99
La formation des élites jusqu'en 1846
s'attache à former que les pasteurs et les magistrats. Ce système scolaire genevois dispose
d'une importante inertie, justement parce qu'il s'appuie sur cette notion divine. La
compréhension de la vocation permet de mesurer comment la formation est perçue par les
familles bourgeoises, et comment ces familles de commerçants et de banquiers éduquent leurs
enfants, au milieu d'un système scolaire créé et toujours contrôlé à la Restauration par la
religion protestante.
En respectant l'idée bourgeoise d'une stratification sociale établie et immuable, le secteur
éducatif d'après 1815 peut être divisé en deux, entre les formations réservées à ceux qui
auront la gestion de l'Etat ou des affaires, et les autres, soit la population non-bourgeoise, qui
a une vocation différente, même si Calvin a tenté d'empêcher l'existence d'une telle différence.
Le propos de notre recherche nous pousserait à ne considérer que la formation des élites, ce
qui sera traité en utilisant une approche de micro-histoire, faisant intervenir des trajectoires
individuelles.
Aux différences qu'il est indispensable d'établir entre les formations primaires et secondaires,
les bouleversements induits par les révolutions et par les changements politiques ont
également marqué un point d'inflexion dans la politique publique de scolarisation. Tous les
niveaux de formation sont touchés, jusqu'à l'Académie, qui s'est d'abord réformée pendant la
période représentative, avant de voir s'effectuer pendant la période radicale un renouvellement
d'enseignants sans précédent. 468 Au cours du XIXe siècle, l'éducation s'est développée sur
plusieurs voies parallèles simultanément.
Concernant plus directement les élites, c'est au sein des familles bourgeoises peu fortunées
que la formation va être la plus intéressante à étudier. Le but de cette éducation est en effet
radicalement différent de celle des familles riches. Il s'agit pour ces familles sans grande
richesse de façonner leurs enfants en vue d'une activité lucrative permettant de faire, voire de
refaire fortune et non de préparer leurs rejetons en vue d'une préservation de la fortune déjà
assise sur des bases solides. De là, il est en partie possible d'atteindre les divisions politiques
des élites.
Les jeunes bourgeois de Genève suivent pendant les XVIIIe et XIXe siècle un modèle de
formation bien précis, qui a traversé relativement bien tout le XIXe siècle. Ce modèle allie
subtilement une éducation endogène primaire locale à un apprentissage plus poussé effectué à
l'étranger, majoritairement au sein d'une entreprise alliée à la famille. Historiquement, cette
pratique est conforme aux vœux de l'ordonnance (citée ci-dessus), qui conditionne la pratique
du négoce à une formation adéquate. Par conséquent, dans ce modèle, les établissements
scolaires n'ont pas une place essentielle à la pratique d'une profession. L'essence de la
formation se trouve au sein même de la famille, et de son réseau d'alliances. Cette dernière
remarque implique que les élites n'ont jamais été intéressées à l'instruction généralisée de la
population, en dehors d'une simple instruction élémentaire. Le développement du système
scolaire alliant obligation de l'instruction et gratuité est un combat de la seconde moitié du
siècle, et plus particulièrement des non-bourgeois, dont les radicaux.
468
Lorsque les radicaux ont congédié cinq professeurs. Voir notamment, MARCACCI, Marco, Histoire de
l'Université de Genève 1559-1986, Genève, 1987. Cet épisode de l'histoire genevoise est traité dans le chapitre 9,
point 2.1.
100
La formation des élites jusqu'en 1846
2. La formation des élites à domicile
Si la religion calviniste a été attentive au problème scolaire, en liant religion et éducation dans
les ordonnances ecclésiastiques de 1541,469 les familles bourgeoises l'ont été tout autant. La
brochure d'Horace Bénédict de Saussure en est la première preuve. En l'absence
d'enseignement obligatoire, la formation primaire fait néanmoins partie d'une nébuleuse, dont
le Collège n'est qu'un élément parmi d'autres. Rôle des parents, de la famille élargie, des
domestiques, voire des précepteurs dans le cas de familles fortunées, sont bien délicats à
ordonner. En bout de chaîne cependant, la concordance des situations individuelles est une
évidence. L'Académie, instituée par Calvin, est un goulot d'étranglement de la formation, qui
voit défiler une majeure partie des enfants issus des familles de la bourgeoisie. Mais pour
arriver à cette institution, les chemins divergent, même si la famille constitue l'agent de
formation primaire le plus important, que ce soit directement ou indirectement.
2.1. Les rôles de la famille
L'intervention directe des parents proches comme agents d'éducation et de socialisation
primaire cultive l'esprit de famille, sinon de classe. Les témoignages concernant cette
formation vont tous dans le même sens. Dès le premier âge, les membres de l'élite sont
soucieux de donner une éducation à leurs enfants. 470 Le témoignage de Jean- Louis Prévost 471
concernant ses propres souvenirs sur le sujet est intéressant: "Pour me discipliner et se
débarrasser de moi pendant quelques heures, on résolut de me mener à l'école. On chargea de
cette tâche une grosse servante de ma grand-mère qui me porta au bas de la cité chez Madame
Briquet. C'est une bonne vieille qui a une marmaille d'enfants sous ses soins pour leur montrer
à lire, aidée d'un jeune homme très borné, mais très bon enfant nommé Crottet."472
L'utilisation du verbe "résolut" indique, ce qui transparaît d'ailleurs dans le récit, que JeanLouis était un enfant turbulent, et que ses parents auraient désiré faire autrement. Malgré cela
cette exp érience est de courte de durée, car les coups de bâton, qui sont part intégrante de
l'éducation des jeunes, semblent être trop généreusement distribués. A 5 ou 6 ans, Jean-Louis
change d'"école" et se retrouve chez Monsieur Vigue t, qui à l'instar de Madame Briquet utilise
le bâton comme moyen d'éducation. Mais dans cet établissement, l'utilisation des coups de
bâton est planifiée: 5 coups pour une lettre mal faite, quatre pour une barre trop penchée, trois
pour chaque tache d'encre, deux pour un "ver dans le nez", et un pour les causeries. "Toutes
les actions sont ainsi tarifiées."473
Si l'éducation reçue à l'extérieur du cadre familial semble rythmée de coup de bâton, sans que
cette méthode ne semble trop soulever de critiques parentales, il en va tout autrement au sein
du cercle familial. D'ailleurs, la réaction des Prévost au comportement de Madame Briquet,
trop généreuse en coups, signifie bien que ces pratiques ne sont que modérément appréciées
par les parents. Il est symptomatique de remarquer que jamais dans ses écrits, Jean-Louis ne
parle de corrections reçues de ses parents. Pourtant, même lors des récits de ses pires bêtises
469
Ce sont les articles 34 et 35, cités par HEYER, op. cit., p. 22.
470
Même Rousseau dans son Emile donne une place essentielle à la formation parentale, ce qui ajoute à la
confusion des Lumières, puisque de Saussure prône plutôt le développement des institutions publiques. Voir
ROUSSEAU, op. cit., 1762.
471
Jean-Louis Prévost (1796-1852), autre fils de Pierre Prévost, GALIFFE, James, op. cit.
Tiré de BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire de la famille Prévost, [document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr
4731 B, p.106.
472
473
Ibidem
101
La formation des élites jusqu'en 1846
d'enfance, son père se contente de le sermonner. Si Jean-Louis a changé une fois d'école dans
sa jeunesse, c'est incontestablement à cause des mauvais traitements qu'il y reçoit. Mais force
est de constater que partout dans le système éducatif qu'il décrit, les "châtaignes" tiennent une
place de cho ix, du primaire au collège. Là, une utilisation raisonnable du bâton semble même
être une norme, sinon une obligation. Jean-Louis Prévost décrit avec une certaine admiration
un adjoint du régent qui manie le bâton avec une précis ion remarquable, ne châtiant que les
réels coupables. Au milieu des dizaines d'élèves qui fréquentent le Collège au début du XIXe
siècle, cette précision a de quoi forcer l'admiration!
C'est à l'âge de 8 ans que Jean-Louis Prévost entre en septième année du Collège, après que sa
mère lui ait appris les vers, et son père l'arithmétique. La voie scolaire fréquemment utilisée
par les élites est invariable: enseignement primaire à domicile puis confié à des tiers
(particuliers ou institutions), puis le Collège (enseignement des Belles-Lettres ou des
sciences), avant de commencer un apprentissage en adéquation avec la carrière se rapportant à
la vocation définie. L'Académie, goulot d'étranglement d'une majorité des futurs citoyens,
n'hypothèque en rien une carrière future dans les métiers du commerce ou de la banque.
Les disputes entre enseignements des Sciences et des Belles-Lettres, fourniraient à l'historien
curieux un sujet de recherche passionnant. Depuis le XVIIIe siècle, l'Académie de Genève
s'est orientée vers les disciplines scientifiques, et a parallèlement négligé les disciplines
littéraires. Cette tendance se dresse en contradiction avec ce qui se produit au sein du Collège.
Certes, de grands noms de la science du début du XIXe siècle ont leurs origines à Genève, 474
comme de Saussure, mais la montée en puissance de ces illustres savants et de leurs
disciplines est également à rechercher du côté de la crainte que les études littéraires inspirent
dans un contexte post-révolutionnaire. "Alors qu'un savant quelconque donnait un travailleur
utile, un lettré médiocre se transformait en révolté et en corrupteur du goût". 475 Les études
littéraires sont ainsi paradoxalement souhaitées, car conformes à une tradition et craintes
parce qu'elles éveillent l'esprit critique. Elles ont été très longtemps limitées au Collège, avant
d'investir enfin l'Académie comme faculté entièrement indépendante en 1825 seulement, 476
soit plus de 20 ans après les études scientifiques, poussées en 1802 par les révolutionnaires
français. Depuis les périodes agitées du XVIIIe siècle, les élites genevoises ont considéré avec
méfiance le problème de l'éducation. Lorsque le départ de l'occupant a été effectif, l'étude des
sciences, un héritage de l'occupant, a dans un premier temps souffert de coupes budgétaires,
avant que cette tendance ne s'inverse dès 1817. 477 Il est piquant de voir que les familles
bourgeoises ont utilisé le même outil que les révolutionnaires mais pour un but inverse. Pour
les révolutionnaires, les études scientifiques constituent un progrès démocratique, par
augmentation du savoir auprès de la population, tandis que pour les familles bourgeoises, elles
représentent une filière plus sûre face aux possibles troubles que les études littéraires peuvent
engendrer.
En poursuivant ce raisonnement, il est également possible de dire que la méfiance des
disciplines littéraires peut expliquer en grande partie le système d'éducation familial, dans
lequel est compris l'intermédiaire d'un précepteur. En abordant les sujets littéraires au sein de
la famille, ceux-ci sont suffisamment encadrés pour rendre toute interprétation limitée.
474
Consulter à ce sujet, TREMBLEY, Jacques [édit.], Les savants genevois dans l'Europe intellectuelle, du
milieu du XVIIe au milieu du XIXe siècle, Genève, 1988.
475
MARCACCI, Marco, Histoire de l'Université de Genève, Genève, 1987, p. 124.
476
Ibidem, p. 124.
477
Idem.
102
La formation des élites jusqu'en 1846
Cependant, on est en droit de se demander comment font les bourgeois avant l'existence de
ces nombreuses institutions de formation, notamment pour les familles dont la fibre éducative
est moins sensible que chez Pierre Prévost, et qui n'ont pas les moyens financiers de faire
appel à un précepteur.
3. La loi sur l'instruction publique de 1834
Le débat sur l'adaptation nécessaire du Collège ne trouve une première solution qu'en 1834,
lorsqu'une nouvelle loi sur l'instruction publique est adoptée par le Conseil Représentatif. 478 Il
n'est pas nécessaire de s'étendre ici sur cette réforme, tant les écrits à ce sujet abondent. 479
Concernant les élites, cette loi est importante, puisqu'elle casse l'ancestral lien qui a toujours
uni l'éducation et l'Eglise protestante. La Vénérable Compagnie des pasteurs perd sa place
dans les nominations des professeurs, et par là, perd le contrôle de l'institution qui devient
laïque. Cette loi a été adoptée d'autant plus facilement que les réactions d'opposants sont peu
nombreuses, compagnie des pasteurs comprise. 480 Ainsi, cette mesure apparaît plus comme
une adaptation attendue depuis plusieurs années, que comme un réel bouleversement.
La nouvelle organisation de l'Académie ouvre la porte à la réalisation d'une vraie université,
même si l'idée de voies de formations différenciées reste présente. En effet, aux
établissements généraux que sont l'Académie et le Collège, sont adjoints des établissements
spéciaux, dont l'école de la Société des Arts fait partie. Même si le lien historique entre
Bourgeoisie Eglise et instruction semble cassé, la composition du corps professoral,
bourgeois, ne semble pas être amenée à se modifier de sitôt.
478
Le loi est adoptée le 27 janvier 1834. L'origine du processus remonte à une proposition du professeur Boissier
faite au Conseil Représentatif le 1er juin 1833. Le premier projet de loi déposé par le Conseil d'Etat date de juin
1883. AEG, Mémorial du Conseil Représentatif, diverses dates; AEG, Receuil des lois, 1834, p. 34-35.
479
Voir en particulier MUTZENBERG, Gabriel, op. cit., 1978, p. 263-268.
480
RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la suppression du budget des cultes
(31 décembre 1813 - 30 juin 1907), tome I, Genève, 1953, p. 227.
103
La formation des élites jusqu'en 1846
4. Les formations secondaires et le rôle de l'étranger: l'exemple de la famille
Prévost.
"La grande affaire est non pas d’apprendre
beaucoup par cœur, mais d’apprendre bien, d’être
bien conseillé dans le choix des vers dont on veut
meubler sa cervelle".
Alexandre Prévost481
Ce n'est véritablement qu'avec la formation "secondaire", qui débute après que la vocation se
soit révélée, que les élites se distinguent définitivement en s'appuyant de toutes leurs forces
sur les réseaux familiaux. Le lieu où se déroulent ces études dépend logiquement de la voie
choisie, soit dans une maison de banque, un établissement de commerce ou une université
pour les futurs médecins et juristes. Les choix des études de médecine ou de droit, bien que
devant être traités différemment, portent obligatoirement les jeunes Genevois à étudier à
l'étranger, et cela de manière encore plus forte pendant la période française en ce qui concerne
le droit, c'est-à-dire le plus souvent à Paris; par contre les apprentissages financiers (banque
ou commerce) s'effectuent généralement dans un pays non- francophone: en Italie et
Angleterre dans la majorité des cas pendant la période française et la période du Conseil
Représentatif, puis aux Etats-Unis dans la deuxième moitié du siècle, mais rarement en
Allemagne, voire exceptionnellement en Suisse alémanique. 482
La famille Prévost 483 est un exemple parfait pour illustrer la formation secondaire pendant la
période représentative. Cette formation va déboucher dans le cas de cette famille sur un
indéniable succès, apportant à Pierre Prévost les richesses matérielles que son esprit de
philosophe ne pouvait lui procurer. C'est son fils aîné, Alexandre- Louis Prévost, qui assoit la
famille dans le monde des affaires et qui engage dans son établissement bancaire ses trois
frères. Ce destin familial est particulièrement bien connu car trois des membres de la famille
ont laissé des sources relativement complètes sur ce sujet, et de diverses natures. 484
Pierre Prévost a suivi une voie de formation primaire qui peut être qualifiée de commune.
Eduqué par son père, qui accueillait chez lui de jeunes Bernois en pension, son éducation
481
Tiré d'une lettre d'Alexandre Prévost à sa mère. Voir BPU, Correspondance de Jeanne-Louise PrévostMarcet, lettre du 30 mai 1833, p. 3, cote Ms Fr 4753.
482
La question de savoir si la Suisse alémanique est une terre étrangère, ou non, ne doit pas être débattue ici.
Genève n'est devenu canton suisse qu'en 1815, et la formation d'une identité nationale suisse à Genève a pris
énormément de temps. Pendant une bonne partie du XIXe siècle, dans les écrits de Genevois, l'identité nationale
se rattache au canton, et non au pays, et cela depuis 1794, lorsque la constitution précise qu'il "n'y a dans la
République que des citoyens ou des étrangers". AEG, Constitution genevoise sanctionnée par le souverain le 5
février 1794, Genève, 1794.
483
Le Département des Manuscrits de la BPU dispose d'une partie assez importante des archives de la famille, à
savoir plusieurs journaux intimes et de la correspondance de plusieurs membres de la famille. Voir l'index de ces
archives dans le tome XIX de l'index général. C'est sur la base de ce fonds que nous avons commencé nos
recherches sur la famille Prévost.
484
Toutes ces archives sont déposées au Département des Manuscrits de la BPU. Pierre Prévost a notamment
rédigé un journal, dont les trois derniers volumes ont été conservés, embrassant la période allant de 1803 à 1830
(cote Ms Fr 4742, Ms Fr 4743 et Ms Fr 4744). Jean-Louis Prévost a rédigé une histoire de sa famille en deux
longues lettres, destinées à une parente lui en ayant fait la demande (cote Ms Fr 4731 a&b). Enfin, Alexandre
Prévost a rédigé, à la fin de sa vie, une autobiographie dont un volume est également conservé dans ce fonds
(cote Ms Fr 4756). D'autres documents de familles se trouvent dans ce fonds référencé dans le tome XIX de
l'index des archives privées du Département des Manuscrits de la BPU.
104
La formation des élites jusqu'en 1846
primaire a été assurée au sein du cercle familial jusqu'aux Belles Lettres, qu'il étudia à
l'Académie. Sa formation secondaire a été l'objet d'une mobilité remarquable, qui lui a permis
de tisser un réseau de relations important, d'abord auprès de familles parentes comme les
Duval, 485 mais aussi auprès d'autres familles, comme les Delessert. 486 Pierre Prévost est un
homme cultivé, qui exerce une profession (enseignement de la philosophie) à haute
respectabilité. Mais suite aux troubles révolutionnaires qui ont agité la France, il n'a pas ou
plus de fortune, ni de bien immobilier. 487 C'est donc sur la seconde génération que vont se
porter les espoirs d'ascension économique, soit sur ses quatre enfants: Alexandre, Jean-Louis,
Guillaume et Georges.
Pierre Prévost a été à la base de la première étape de la construction d'un édifice
incontournable qui va s'établir durant le XIXe siècle: la Banque Morris Prévost & Cie. Cette
première pierre est en réalité une composition de plusieurs facteurs: un réseau de relations, un
mariage judicieux et une connaissance approfondie des nouvelles théories économiques et
sociales.
Le réseau de relations et le mariage ne seront qu'effleurés dans cette partie. La biographie de
Pierre Prévost est suffisamment parlante pour mettre en évidence les ponts jetés entre
différentes familles. Par ailleurs, ses deux mariages ne sont que le résultat d'une alliance
"scientifique" avec les sœurs d'Alexandre John Gaspard Marcet, professeur de chimie à
Londres et grand ami de Gaspard De la Rive (1770-1834). Pierre Prévost a épousé en
première noce Louise-Marguerite Marcet, qui décéda suite à la naissance de son premier
enfant Alexandre. Plusieurs années après ce décès, Pierre Prévost se remaria avec la sœur de
sa première femme, qui lui donna trois enfants, tous des garçons.
A ce réseau de relations, il faut ajouter le savoir. Intellectuel érudit, scientifique qui collabora
de nombreuses années à la Bibliothèque Britannique, Pierre Prévost a aussi été l'un des
vecteurs de diffusion des nouvelles théories économiques et sociales qui virent le jour pendant
les années troubles de la révolution. Adam Smith, Ricardo, puis Malthus, sont non seulement
des lectures de Pierre Prévost, mais encore des objets d'enseignement. Son journal488 est en
cela très instructif et montre bien le rôle qu' il a joué dans la transmission et la diffusion de
l'économie politique à Genève et en Suisse. C'est Pierre Prévost qui traduit les ouvrages de
Malthus en français, en y apportant d'ailleurs de notables modifications et ajustements. 489 Il a
complètement intégré cette théorie. Une correspondance entretenue entre Prévost et Malthus
montre bien à quel point les deux hommes sont en contact. 490 Passionné par cette nouvelle
science, Pierre Prévost est sollicité par un ami pour donner des cours d'économie politique à
un jeune élève du nom de Perregaux. Ce cours particulier semble être le premier du genre
485
GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers temps jusqu'à nos
jours, vol. IV, Genève, 1908, p. 145ss.
486
Famille de banquiers d'origine vaudoise (Moudon). BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse,
t. 1, Gaillard, 1998, p. 245. La branche française se trouve dans BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol.
I, France, t. 2, Gaillard, 1997.
487
Cette information est relatée par ses enfants, on la trouve notamment dans le journal intime de son fils
Alexandre, BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, [récit autobiographique manuscrit], cote Ms Fr. 4756.
488
Ce journal se compose de 3 volumes. Nous nous basons ici sur les trois derniers qui couvrent toute la vie de
l'auteur dès 1803. BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4741/2/3.
489
La première publication française de Malthus par Pierre Prévost sort en 1809. BPU, Ms Fr 4743, volume 3.
490
Cette correspondance est conservée au Département des Manuscrits de la BPU.
105
La formation des élites jusqu'en 1846
dans la République; il commence le 19 octobre 1804, pour 50 leçons d'une heure. Ce petit
cours privé va vite prendre de l'importance dans toute la cité de Calvin.
"Sur la demande de Monsieur Duvau de prolonger mon cours, je fus convenu de le faire
durer jusqu’à la fin de mai, en joignant à l’économie politique quelques détails de
statistiques et de finances, moyennant une addition de 20 louis, en tout 45 louis. Le nombre
de leçons que cette nouvelle convention ajoute à celles que j’avois promises est de 46. En
tout 109".491
"On me demande un cours d’économie politique. J’ai dessein pour être prêt, au cas que
mes conditions soient acceptées, d’écrire ce cours en entier, de manière à n’avoir qu’à lire
à chaque leçon ou séance, dont j’ai fixé le nombre à 21 de cinquante minutes chacune (…)
Ce cours commencera le 15 décembre suivant. 5 personnes y assistent et se partagent les
frais (29 louis) : de Biel (de Mechembourg), Roenné (Courlandois[ ?]), les deux frères
Cazenove (de Londres), de Bonstetten fils aîné".492
Lors de ce dernier cours, Pierre Prévost ajoute à l'auditoire ses deux élèves en pension chez
lui. Il donne trois leçons par semaine, et l'intérêt que portent les "élèves" à ce cours montre
bien que l'économie politique suscitait une curiosité dans les meilleures familles. En juillet
1806, Pierre Prévost a retiré son fils aîné de l'Académie, où il suivait les enseignements de son
père pour le préparer plus précisément au commerce. L'économie politique fait partie du
programme. C'est à ce moment précis qu'il est possible de situer l'arrivée de la vocation
professionnelle d'Alexandre-Louis Prévost. Quelques mois plus tard, ce dernier est placé chez
Viollier & Cie "pour se former un peu à son futur apprentissage de commerce". 493 Ainsi, en
quelques mois sa voie professionnelle s'est décidée: le commerce. Pierre Prévost est un érudit,
et l'intérêt tout scientifique d'abord qu'il a porté à ces nouvelles théories économiques s'est
vite transmis à son fils aîné. Sans doute intéressé lui aussi, Alexandre n'aura alors eu aucun
mal à suivre la voie tracée par son père et à se lancer dans cette formation, suivant une
vocation peut-être individuelle, mais certainement inspirée par son père.
La question des théories nouvelles de l'économie est un élément capital à mettre en exergue
dans une étude qui concerne l'élite. En effet, et notamment par le biais de la Bibliothèque
Britannique, les théories libérales se diffusaient facilement et rapidement à Genève dans les
milieux bourgeois, et y trouvaient même un terreau particulièrement fertile, car agissant
comme un courant contre-révolutionnaire. L'exemple de la diffusion des idées de Malthus au
sein des élites genevoises est frappant. Au-delà du travail de traduction de Prévost, qui
démontre déjà un intérêt des bourgeois pour Malthus, il est symptomatique de constater que
les idées de ce dernier vont facilement être adoptées à Genève. C'est par exemple visible lors
de la publication en 1851 d'un rapport concernant la pauvreté, rédigé par l'ancien Synd ic
Frédéric Auguste Cramer. 494 Bien que les théories de Malthus ne soient jamais citées dans ce
rapport, il est un pur produit des théories de la population. Les élites genevoises ont non
seulement suivi avec intérêt le développement des idées en provenance de l'Angleterre, mais
elles les ont grandement adoptées. Peu étonnant en vérité. Alfred Perrenoud a montré que les
491
492
Ibidem, p. 11, en date du 24 février 1805.
Ibidem, p. 22, en date du 19 novembre 1808.
493
Ibidem, p. 15.
CRAMER, Frédéric Auguste. Mémoire sur les causes du paupérisme dans le canton de Genève et sur les
moyens pratiques d’y remédier. 1851. BPU cote Ms Suppl. 1388. Ce document est un cahier manuscrit. Nous
n'avons pas trouvé de référence de ce même document publié, mais il n'est pas impossible qu'il l'ait été.
494
106
La formation des élites jusqu'en 1846
élites genevoises avaient un comportement néo- malthusien bien avant la publication de l'Essai
sur la population. 495 Ils ne pouvaient donc qu'être sensibles aux théories du pasteur anglais.
Fils aîné de Pierre, Alexandre Prévost fait preuve comme son père d'une mobilité précoce, et
quitte Genève pour l'Angleterre à l'âge de 13 ans. Il effectue là-bas son apprentissage, dans
différentes maisons, ce qui le met en relation notamment avec la famille Delessert. Après ses
études, il fonde la Banque Prévost Morris & Cie, 496 qui devient en quelques années, surtout
depuis la disparition de Haldimand Fils & Cie, l'établissement de référence pour tout
Genevois qui a des fonds placés en Angleterre. Le mo ment où la vocation se révèle à
l'individu apparaît clairement comme un moment clé du processus de formation. Les archives
familiales en font fréquemment apparaître un autre, qui cette fois prend la forme d'un
accident.
4.1. Le moment de crise
Alexandre-Louis Prévost a été marqué par les images de la Révolution, parmi lesquelles se
trouvent celles de son père emprisonné, auquel il a rendu visite. Pour un enfant d'une dizaine
d'année, ces images vont avoir un impact terrifiant. Ce moment, correspondant par ailleurs
aux années troubles de la Révolution, constitue un moment de crise, qui a agi comme amorce.
Même si le terme de "moment de crise" peut paraître exagéré, il est surprenant de constater
dans les récits familiaux qui sont écrits à la fin des années 1830, la place que prend cet
épisode. La vue de son père emprisonné a été vecteur d'une grande motivation pour
Alexandre-Louis, une grande envie de réussite. Cependant, ce moment de crise ne peut pas
être une norme universelle. Bien des familles de l'élite forment leurs enfants sans que ces
derniers ne soient motivés dans leurs études par une situation originelle de crise. Il y a donc
une distinction à faire entre plusieurs types de familles.
David Lenoir (1819-1905), un des membres fondateurs de la Bourse de Genève, en
apprentissage pendant la période du Conseil Représentatif, a laissé un témoignage qui donne
une place centrale à ce moment de crise. Son père, horloger installé en ville, a vu en effet son
affaire complètement détruite par un incendie en 1833, alors que David Lenoir est jeune. Cet
événement va modifier les orientations professionnelles de David Lenoir, destiné initialement
à la théologie, lequel décide dès cet instant de se lancer dans le commerce. Lui- même
explique cet événement de la manière suivante: "Je désire raconter à mes enfants un épisode
important de ma vie, dont j'ai toujours conservé le souvenir et qui a marqué pour moi le
moment où j'ai mis le pied dans l'étrier pour parcourir une carrière de prospérité, qui, je le
sais, a fait l'étonnement de mes amis et mes collègues". 497 Puis: "J'avais alors treize ans et
demi, et j'étais l'aîné de cinq enfants. Je vis la désolation de mes parents et les larmes de ma
mère qui me serrèrent le cœur, et je me souviens que je pris, en moi- même, la résolution
solennelle, non seulement de gagner promptement ma vie, mais de venir en aide à ma famille,
aussitôt que je pourrais le faire. (…) Je me destinais aux affaires de banques". 498
495
Voir PERRENOUD, Alfred, "Malthusianisme et protestantisme: un modèle démographique wébérien", in
Annales E.S.C., juillet août (n°4), Paris, 1974, pp 975-988.
496
Devient ensuite Morris Prévost & Cie. Cet établissement est étudié dans le chapitre 8, point 1.2.
LENOIR, Emile, David Lenoir (1819-1905), souvenirs de sa vie, Genève, 1905. P. 14. Cet ouvrage semble
avoir été exclusivement distribué dans le cercle familial. Il a été tiré à 120 exemplaires.
497
498
Ibidem, p. 17.
107
La formation des élites jusqu'en 1846
Dès cet instant le parcours de formation de David Lenoir suit un cheminement simple. Formé
d'abord pendant deux ans par un ami de la famille, Jean Humbert, il entre quelques mois plus
tard dans un institut privé sans renommée. Puis, en septembre 1835, après avoir acquis les
bases nécessaires, il entre en apprentissage. L’originalité du parcours de David Lenoir réside
dans le fait qu'il connaît une progression au sein des établissements qui l'emploient sans
jamais effectuer de formation à l'étranger. Agent de change puis banquier respecté, David
Lenoir est un exemple type de cette nouvelle élite qui entre en affaires au cours du XIXe
siècle, et qui réussit à s'insérer dans le milieu bancaire, sans pouvoir s’appuyer sur un réseau
de connaissances très étendu. C’est par son travail que Lenoir s’est imposé avant tout.
Paradoxalement, le renversement politique du milieu du XIXe siècle, n'a pas impliqué de
grands bouleversements au sein du monde des affaires. David Lenoir est l'exemple le plus
tardif de percée que nous ayons trouvé. Le processus industriel en marche, aucun banquier
important de la seconde moitié du siècle n'émerge en dehors des familles bourgeoises déjà
présentes pendant la période représentative. Ainsi, l'élargissement de la démocratie n'a pas eu
de conséquence importante sur le monde des affaires. Il est vrai que Genève a manqué
pendant la période radicale le train des grandes écoles, se faisant définitivement distancer par
Zürich puis Lausanne. Les Radicaux, qui prennent le contrôle du pouvoir municipal dès 1842,
ont bien soutenu l'école d'horlogerie et les Beaux-Arts, mais ces deux établissements
n'acquièrent jamais la taille critique qui les aurait placés au centre du système de formation
genevois. Au système de formation des élites, les radicaux n'ont offert qu'une alternative bien
terne, qui ne prend jamais le dessus. Cette absence de concurrence de la seconde moitié du
XIXe siècle s'explique aussi par ce même processus industriel. Les affaires ne deviennent pas
forcément plus nombreuses, mais elles ont gagné en taille. Gaz, chemin de fer, sont autant
d'industries qui nécessitaient des capitaux toujours plus importants. Lors de l'arrivée de ces
technologies en Suisse, les vieilles familles bourgeoises sont aux premières places, et ce sont
de leurs propres rangs que sont issus les investisseurs de ces nouvelles technologies, par
incapacité économique pour un tiers d'entrer en concurrence.
4.2. le réseau de formation
Alexandre Prévost installé dans une carrière solide, son frère Georges a connu un parcours de
formation intéressant, dès que sa vocation professionnelle a été définie. Ce parcours,
synthétisé dans le schéma 5.1 ci-après, met en évidence les réseaux de formation qui se
superposent aux réseaux familiaux. En 1817, Guillaume effectue un bref stage dans la maison
de commerce Viollier & Cie, avec Auguste Barde, un associé de cette maison qui traite dans
le commerce des tissus. Ce dernier prend l’année suivante en apprentissage Georges Prévost
dans une succursale de Viollier & Cie qui s'ouvre à Livourne. Cette nouvelle succursale est en
réalité sous la responsabilité d’André Martin, jeune associé de l'établissement. Auguste Barde
n'accompagne les deux jeunes dans leur voyage que pour superviser et aider cette maison fille
à asseoir sa position. Georges Prévost reste à Livourne jusqu’en 1822, date de son retour à
Genève. Entre-temps son frère aîné Alexandre s'est marié avec la sœur d'André Martin. Deux
ans plus tard, on retrouve Georges à Liverpool dans une maison appelée Melly Prévost & Cie,
affaire qu’il a lui- même lancée. 499 Cette maison s’associe en 1829 avec deux autres : Morris
Prévost et Cie et Melly Martin & Cie. Si la première est parfaitement connue, la seconde vient
499
Cette entreprise de négoce et de banque doit disposer de belles connexions avec Genève puisque parmi les
jeunes négociants qu'elle accueille, se trouve Alexandre Lombard (1810-1887), troisième fils de Gédéon (17631848), fondateur de la banque Lombard Odier & Cie. Alexandre Lombard fait un stage en 1832 chez Melly,
Prévost & Cie. Voir LOMBARD, ODIER & Cie, Nos deux cents premières années, Genève, 1998, p. 100.
108
La formation des élites jusqu'en 1846
de se créer à Manchester, avec André Martin. Responsable de l’affaire Viollier & Cie de
Livourne jusqu'en 1822, 500 André Martin a ensuite rejoint Morris Prévost & Cie en 1825. Son
engagement correspond à une stratégie de Morris Prévost & Cie qui désirait se lancer dans le
commerce de la soie, et qui recherchait un homme d'expérience dans ce secteur. 501 Par son
profil, André Martin correspondait parfaitement, d'autant plus qu'il est le beau-frère
d'Alexandre Prévost.
Schéma 5.1. Parcours de formations et carrières des frères Prévost et d'André Martin.
Elaboré à partir de BPU, Journal d’Alexandre Prévost, Ms Fr 4756.
500
Tiré de BPU, Journal d’Alexandre Prévost, cote Ms Fr 4756.
501
Idem.
109
La formation des élites jusqu'en 1846
Ce n’est qu’en 1839 que Georges rejoint Morris Prévost & Cie, vraisemblablement suite à la
fin de Melly Prévost & Cie. Le décès prématuré d'André Martin, 502 en 1838, a certainement
bouleversé l'équilibre établi entre les trois maisons associées, marquant également la fin de
Melly Martin & Cie. La fratrie Martin de quatre enfants, deux filles et deux garçons, a connu
des destins tragiques. L'aîné, Louis (1789-1808), probablement handicapé moteur, 503 mit fin à
ses jours. La cadette, Eléonore (1799-1813), mourut subitement de maladie. 504 Par rapport à la
fratrie Martin, les quatre frères Prévost connaissent une meilleure destinée, mais pendant le
processus de formation, la famille Martin a eu une position au moins aussi prometteuse que la
famille Prévost. Par les décès précoces de plusieurs de ses enfants, elle n'a cependant pas
autant brillé que son alliée.
Sachant que ses deux autres frères Prévost ont directement rejoint leur aîné Alexandre à
Londres et sont entrés sans problème dans les affaires, la raison de la mobilité surprenante du
dernier des fils de Pierre Prévost s’explique sans mal. Alexandre Prévost donne les raisons
suivantes :
"Mon oncle Marcet, à qui nous avions tant d’obligations, a la promesse que son fils
Franck entrerait dans la maison [Haldimand & Cie].505 Dès qu’il apprit qu’il est de loin
question de Georges, il témoigna quelques déplaisir de le voir en concurrence avec son
fils, dont Georges est très rapproché d’âge. Cela fut communiqué par moi à mon père, et
aussitôt nous dûmes écarter tout à fait l’idée de faire venir Georges, en vue de la maison
Haldimand. Celle de Morris Prévost & Cie offrait alors peu de ressources : elle est
d’ailleurs bien rapprochée de nous, presque une succursale. Le but principal que nous
devions avoir en vue est de mettre Georges en état de se rendre utile, en lui faisant subir
un bon apprentissage. Je pensai à la maison Voillier qui formait un établissement à
Livourne. J’écrivit à monsieur Viollier au mois de juin 1818, et il me promit avec
obligeance d’ouvrir son bureau à mon frère, à la première place vacante. En attendant, il
fut convenu que Georges (il a fait ses examens de belles lettres et suivait quelques cours de
philosophie) quitterait les auditoires pour faire quelques études spéciales, un peu
d’anglais, d’arithmétique, de mathématique". 506
L’apprentissage de Georges chez Viollier & Cie constituait donc une voie d’attente, une
alternative qu’Alexandre a réussi à trouver pour éviter de froisser son oncle. Cependant, cette
alternative a porté des fruits, du côté de la famille Martin puisque André Martin est passé de
Viollier & Cie à Morris Prévost & Cie. De plus, les établissements en question ne sont pas
très éloignés de la famille Prévost. Pierre Prévost, père d’Alexandre, était passé par la maison
Martin & Cie de Livourne, de même qu’Antoine Haldimand. Ce dernier s’est ensuite associé
à Milan avec Jean-Jacques Long, et Nadal, aïeul d’Alexandre Prévost. Ce n’est qu’après cette
association, qu’il émigra en Angleterre, où il épousa la fille d’un négociant de Londres, son
associé. Ce ne fut donc que tardivement qu’il lança son affaire tout seul, suivi de ses enfants.
Toute l’origine de Morris Prévost & Cie se trouve donc à la fois dans le commerce des tissus,
mais encore entre Genève, l’Italie et l’Angleterre. Les familles Martin, Haldimand, Prévost,
502
Suite vraisemblablement à un suicide. Voir Idem.
« Sa position gênée et dépendante lui rendait la vie insupportable. Plus d’une fois, il m’avait entretenu de ses
regrets… » voir Ibidem, p. 67.
503
504
Idem.
Nous datons ces événements juste après le décès d'Antoine-François Haldimand, soit en 1817.
506
Tiré de BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, [récit autobiographique manuscrit], cote Ms Fr. 4756. p.
54-55.
505
110
La formation des élites jusqu'en 1846
Viollier, Marcet, sont toutes reliées les unes aux autres et c’est au sein de ce réseau que
Georges a effectué son apprentissage.
Ce passage du négoce des tissus vers la banque est typique du XVIIIe-XIXe siècle et ne
concerne que les familles solidement installées dans le négoce. Le schéma de formation qui en
découle ne peut être simplement étendu à l’ensemble du XIXe siècle, et à l’ensemble des
élites. Cependant, d’autres témoignages plus tardifs montrent que le processus de formation
n’a pas véritablement changé au cours de la première moitié du XIXe siècle.
5. Les précepteurs
Pendant les formations à l'étranger, nombre de parcours individuels font état de période
d'engagement par une famille pour l'éducation d'un ou de plusieurs de ses enfants. Plusieurs
jeunes suisses de bonnes familles, à l'image de Pierre Prévost, puis de son fils Alexandre,
connaissent des périodes où ils sont engagés comme précepteurs. 507 Dans le cas de famille
bourgeoise disposant de peu de revenus, ou d'un réseau de connaissances peu étendu, cette
solution est idéale à plusieurs titres. Elle permet d'utiliser pleinement les connaissances
acquises au Collège et à l'Académie et d'allier cet emploi avec une formation acquise à
l'étranger. De fait, elle est très utile pour tisser des liens. L'exemple des familles Prévost et
Delessert est en cela exemplaire. Ces deux familles sont en relation grâce à leurs enfants et au
préceptorat que Pierre Prévost a eu sur les jeunes Delessert, à la fin du XVIIIe siècle.
Le célèbre philosophe est "chargé de l'éducation des fils de ce négociant [Etienne Delessert
(1735-1816)]". 508 Il éduque d'abord Benjamin (1772-1847) pendant plusieurs années entre
Lyon et Paris. 509 Son frère cadet Gabriel Delessert (1786-1858) est également confié à ses
bons soins dès 1796, mais à ce moment, c'est l'élève qui se déplace pour rejoindre son maître,
en poste à Genève. 510 Au même moment, Georges Haldimand, fils d'Antoine François (17411817) se trouve aussi en formation chez Pierre Prévost. 511 A la suite de ces contacts
privilégiés entre précepteurs et élèves, voire également entre les deux jeunes Delessert et
Haldimand, on peut facilement imaginer que des liens d'affaires se sont par la suite tissés. On
en retrouve trace dans la correspondance d'Alexandre Marcet, 512 beau- frère de Georges, qui a
une partie de sa fortune dans la banque Delessert. 513 Ainsi, les familles Marcet, Prévost,
Haldimand et Delessert font partie d'un unique réseau de connaissances, même si aucun
mariage n'a sanctionné cette proximité.
507
L'exemple le plus connu est celui de Frédéric-César de l'Harpe, précepteur du futur Tsar de Russie Alexandre
Ier. Pierre Prévost, après ses études, a été quelques années précepteur en Hollande. BPU, Le Fédéral, édition du
23 avril 1839. Aux sujet des précepteurs, voir aussi MAEDER, Alain, Gouvernantes et précepteurs neuchâtelois
dans l'Empire russe (1800-1890), Univ. de Neuchâtel, fac. des lettres, Neuchâtel, 1993; WAEBER, Paul,
"Education princière, machiavélisme ambiant et galanterie : le prince Frédéric de Hesse-Cassel, son professeur,
Jean-Jacques Burlamaqui, ses amis Budé de Boisy et Mme Gallatin", in Revue du vieux Genève, Genève, n°
18(1988), p. 19-31.
508
BPU, Le Fédéral, édition du 23 avril 1839.
509
BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire de la famille Prévost, [document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr 4731 A
& B.
510
Idem. Les archives Prévost comportent de plus quelques fragments de cette éducation. BPU, Débris d'un
journal de l'éducation des jeunes Delessert, cote Ms Suppl. 1061 env. 37-44.
511
Idem.
Cette correspondance est conservée à la BPU. BPU, Lettres reçue par Alexandre Marcet, cote Ms 4243.
513
Plusieurs lettres de sa correspondance proviennent de la banque Delessert et concernent la gestion de son
compte, notamment le document n°196 daté du 29 octobre 1820. Idem.
512
111
La formation des élites jusqu'en 1846
La situation économique des familles vectrices de précepteurs demeure l' unique point
commun de cette pratique, par ailleurs habituelle parmi les filles. "Peu de temps après, elle
[Jeanne-Antoinette Benoît] se décida à tirer parti de l'instruction qu'elle a reçue. Le 1er juin
1812 elle entreprenait chez César Constant de Rebecque (…) l'éducation de Mlle Cécile
Constant, sa fille."514 Bien que non-bourgeoise, la famille Naef a eu les moyens financiers
suffisants pour éduquer ses enfants. Dépense qu'elle rentabilise avec le préceptorat, lequel va
donner naissance à un lien d'amitié. "Ce séjour qui devait durer huit ans fut heureux:
Antoinette fut associée étroitement au sort de son élève, suivit avec elle les cours de peinture,
(…) cultiva la musique et reçut aussi quelques cours d'équitation. L'affection des deux jeunes
femmes dura aussi longtemps que leurs vies."515 Le préceptorat permet, lorsqu'il s'établit entre
deux familles de la cité, de cultiver une solidarité entre les classes sociales.
6. L'émergence des nouvelles élites
Rarement les dépôts d'archives possèdent des documents d'un apprenti qui a laissé des traces
de ses études autres q'une correspondance, comme cela peut être le cas pour les fils Prévost.
D'un autre côté, bien des trajectoires semblent se placer dans ce mouvement d'émergence,
déjà illustré par David Lenoir. Des familles qui ont accédé au statut bourgeois tardivement et
qui ne disposent pas d'une assise solide, soit en terme de réseau d'affaires ou familiaux, soit en
termes financiers.
6.1. Le témoignage de Jean-Baptiste Stroehlin (1813-1889)
Le témoignage unique de Jean-Baptiste Stroehlin, qui poursuit des études de médecine à
Paris, présente de nombreuses similitudes avec les exemples déjà traités. 516 Strohlin poursuit
de coûteuses études qui pèsent lourdement sur le budget de ses parents. 517 Ses études
constituent un immense espoir, qui est finalement accompli. De plus, outre ses cours de
médecine, Stroehlin s'astreint à apprendre (ou à perfectionner) l'allemand, ce qui ouvre une
comparaison intéressante. Bien des jeunes apprentis s'astreignent en effet à compléter leurs
champs d'études réguliers par d'autres. Cette pratique est particulièrement présente dans le cas
de personnes issues de familles bourgeoises sans grande notoriété ou situation financière.
Les champs d'études choisis sont en relation directe avec les formations poursuivies. Si
Stroehlin perfectionne son allemand c'est que cette langue lui est utile dans ses études. Une
autre illustration est celle d'Antoine Baumgartner, apprenti dans une maison de négoce
anglaise entre 1848 et 1854, et qui prend des cours particuliers de mathématiques puis
d'algèbre. Or, l'algèbre est, pour le milieu du XIXe siècle, une science extraordinairement
nouvelle. L'étudier c'est faire le pari d'un nouveau savoir sur une application encore mal
connue de ce savoir. En ce qui concerne Alexandre Prévost, nous avons exactement le même
comportement, mais sur une autre discipline, à savoir l'économie politique. Mais il arrive
aussi que les champs d'études couvrent également des disciplines plus éloignées des
professions ciblées. Latin, mus ique, histoire et géographie sont des disciplines régulièrement
citées. Le choix de ce deuxième groupe de champs d'études est révélateur d'un niveau de
514
515
NAEF, Henri, La famille Naef et le lignage de Gattikon en Suisse Romande, Lausanne, 1932, p. 160.
Ibidem, p. 161.
516
Le journal intime de Stroehlin qui se trouve à la BPU ne comporte que quelques pages d'une écriture difficile
à déchiffrer. Nous ne disposons d'aucune correspondance. STROEHLIN, Jean-Baptiste (1813-1889), Journal de
1836. [s’étend de janvier à avril et concerne une période d’étude à Paris]. Ms Suppl. 1354.
517
Il a dépensé en 9 mois 1200 francs, soit la somme prévue pour l'année entière. Ibidem, p. 3.
112
La formation des élites jusqu'en 1846
formation primaire souvent incomplet. La maîtrise du latin, de la musique voire de la danse
pour reprendre la cruelle expérience de Stroehlin, a un rôle social avant tout. Il s'agit
d'éléments de la culture générale que tout membre de l'élite se doit de maîtriser. Le nombre de
cours pris en dehors des études liées à l'apprentissage poursuivi permet donc de mesurer le
degré de "retard" des membres de cette élite émergente sur leurs modèles.
Les décisions relatives aux choix des champs d'études supplémentaires font intervenir la
délicate question des relations entre un apprenti et ses parents, c'est-à-dire essentiellement son
père, pour tout ce qui touche à une future carrière. En effet, le choix n'est pas forcément du
strict ressort du père, mais souvent le fruit de propositions. Proposition de l'apprenti qui
demandait à son père l'autorisation de suivre un cours, voire de le financer, mais aussi
proposition du père, qui avec toutes les formes de politesse, pesait de tout son poids. L'envoi
de livres, notamment en ce qui concerne l'histoire et la géographie, est également une pratique
courante que les parents utilisaient pour guider leurs enfants.
6.2. Le cas de Jean-Pierre Forget
Jean-Pierre Forget est un exemple de jeune apprenti en formation à l'étranger pendant la
première période et qui suit complètement le modèle d'élite émergente que nous avons défini.
Bien que son père soit bourgeois, sa famille n'est pas fortunée. Il faut dire que la bourgeoisie a
été acquise par Isaac Forget en 1790 seulement:518 "Nous sommes persuadés, cher enfant que
tu connais notre position de fortune, & que tu exerceras l'économie comme tu nous le dis,
mais garde-toi bien de te faire des privations sur le nécessaire. Dis- nous tout bonnement ce
qu'il te faudra". 519
Poursuivant des études de droit pendant l'Occupation française, Jean-Pierre Forget doit se
rendre à Paris, car sa première année d'étude à Genève n'est pas reconnue. 520 Du point de vue
des ambitions de Forget, on remarque une notable différence, puisqu'il ne semble pas que ce
dernier ait connu le moment de crise que nous avons défini ci-dessus. Son père, qui l'a déjà
rassuré quant à ses dépenses, tente également de modérer ses forces: "Cependant, modère ton
ambition, & ne va pas te faire du mal à force d'étude, remplis ton temps avec intelligence (...)
aie confiance de la bonne Providence en qui nous tenons tout". 521
La suite du parcours de Jean-Pierre Forget est significative. Après avoir contourné la
conscription, non sans mal, il est reçu avocat à Paris quelques mois avant que l'occupation ne
prenne fin. Dès lors, Jean-Pierre Forget se retrouve dans une situation délicate. Il désire vivre
à Genève, ce qui n'a jamais été remis en question, mais également s'y établir en qualité
d'avocat. Il doit donc justifier dans sa Patrie d'origine les motifs qui l'ont conduit à se rendre à
Paris. Le brouillon de la lettre qu'il a alors adressée aux autorités, conservée dans les archives
de la famille, montre cette situation délicate.
"Magnifiques et très honorés seigneurs,
518
REFERENCE
AEG, Archives Privées Forget, Lettre du 25 décembre 1810, p. 2.
520
Idem. Pour d'évidentes raisons politiques, l'occupation française n'a pas permis à l'Académie de renforcer les
études de droits. Pourtant, les mutations des législations, entreprises par Napoléon, ont véritablement dopé la
demande de juristes. Genève ne comptait que quelques avocats, qui tous devaient aller se former en France. Voir
également, MARCACCI, Marco, Op cit., p. 117-122.
519
521
AEG, Archives Privées Forget, Lettre du 5 décembre 1810.
113
La formation des élites jusqu'en 1846
[Jean] P[ierre]. Forget, citoyen de Genève, avocat à la Cour Royale de Paris, a l’honneur
de vous adresser avec le plus profond respect, la requête qui suit.
Pendant le temps que sa patrie a gémi sous le joug de l’étranger, le suppliant a été
contraint de faire ses études de droit dans une ville de France. Après le nombre d’années
et les examens requis, il a obtenu le 23 août 1813 le grade de licencié à la faculté de Paris,
et le 8 novembre suivant, il prêta le serment d’avocat à la Cour d’appel de la même ville. Il
désire ardemment, Magnifiques seigneurs, anéantir cet acte, dont la formule, identique
pour tous, exigeait la promesse de fidélité et d’obéissance à l’usurpateur. Il attend avec
impatience le moment de prêter devant vous un serment solennel de tout faire pour
l’indépendance de sa patrie, de ne rien négliger et d’y maintenir le bon ordre et la paix, et
de s’acquitter avec fidélité des devoirs sacrés que sa vocation lui impose.
Le suppliant ose espérer, M[agnifiques] S[eigneurs], qu’il vous plaira, après avoir reçu
son serment, ordonner son inscription sur le tableau des avocats de Genève, à la date du
17 novembre 1813, jour auquel il a commencé l’exercice de sa profession".522
Les avocats étant peu nombreux à Genève, cette requête aboutit sans problème. Puis JeanPierre Forget est nommé premier sous- lieutenant d'artillerie 523 en 1818, et entre en 1830 au
Conseil Représentatif. Son père était déjà bourgeois de Genève, mais son intégration dans les
milieux de la finance n'est achevée qu'avec son mariage avec une fille Melly. La conséquence
de cette intégration est visible au travers du mariage de son fils cadet, Ferdinand, qui épouse
une fille Cramer, de la branche des banquiers. Enfin, ajoutons que sa petite- fille épouse
Arnold Pictet, dont il est question ci-dessus. 524
Conclusion
Les élites actives dans le secteur du commerce et de la banque au XIXe siècle sont issues de
deux groupes sociaux différents. Aux membres des familles bourgeoises déjà établies dans les
métiers du négoce et de la finance viennent s'ajouter de nouveaux acteurs, issus de familles
moins fortunées. Cette nouvelle élite est attirée par la fortune, qui ne semble accessible qu'aux
travers des affaires de négoce et de banque. Si les origines peuvent varier, la formation
bourgeoise suit un schéma relativement homogène, fait d'un unique fil d'Ariane et de deux
composantes essentielles.
Le fil conducteur de la formation bourgeoise se compose d'un encadrement attentif du père
(voire aussi d'un percepteur), suivi d'une formation de base à l'Académie, que nous avons
définie dans un chapitre précédent comme l'un des pilier de la République, et enfin d'une
période d'apprentissage à l'étranger. Chacune de ces étapes de formation correspond à des
objectifs bien précis. Les parents ou le précepteur s'occupent d'une éducation de base,
l'Académie offre un cursus de culture générale, tandis que l'apprentissage permet de se former
directement à sa vocation professionne lle. Cette dernière est l'une des deux composantes
essentielles qui entourent la formation, l'autre étant l'existence de réseaux familiaux. La
vocation est révélée à la fin du temps passé sur les bancs de l'Académie, tandis que les
réseaux d'affaires sont déjà présents. Ces derniers peuvent être employés de deux manières
522
523
524
AEG, Archives Privées Forget, portefeuille 1, document 14.
Idem.
Voir au chapitre 15 les schémas généalogiques 15.4 et 15.5.
114
La formation des élites jusqu'en 1846
différentes, en permettant une formation pratique hors du cadre familial restreint ou en aidant
à la nomination à un poste.
Ce schéma de la formation bourgeoise, qui plonge certainement ses racines bien avant le XIXe
siècle, s'est modifié quelque peu pendant la restauration. Aux simples précepteurs que la
plupart des familles bourgeoises pouvaient s'offrir se sont ajoutées dès 1815 des écoles
privées, destinées aux enfants en âge primaire, qui complètent la formation parentale. De plus,
les événements révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle ont joué un rôle perturbateur qui a
eu des conséquences singulières. La motivation qui peut pousser un fils de bourgeois à se
tourner subitement vers les métiers du négoce ou de la banque est certes variable, mais
plusieurs trajectoires individuelles de la première moitié du XIXe siècle mettent en évidence
un moment de crise, intervenu pendant les années de formation. Invariablement, ce moment
de crise se caractérise par une situation qui met en péril, ou a ruiné, la situation financière de
la famille. Loin de créer un sentiment de découragement, les jeunes concernés retirent de ce
choc une formidable volonté de réussite. Sans constituer une étape sine qua non de l'accession
à la fortune, ce sont tout de même de tels passages difficiles qui amènent plusieurs jeunes à se
tourner vers les métiers les plus rémunérateurs du commerce et de la banque. Les nombreuses
ruines qui ont suivi la révolution française ont donc donné naissance à plusieurs "vocations"
financières qui sont actives au XIXe siècle, comme celle d'Alexandre Prévost.
La dimension familiale est une seconde caractéristique essentielle. Elle fonctionne dans le cas
de la formation comme une pierre angulaire indispensable pour parvenir à entrer en activité.
Si la famille est établie dans les milieux du négoce et de la banque, l'aboutissement du
parcours de formation est connu dès son commencement. Par contre lorsque la famille ne
dispose pas d'une assise, le parcours de formation est un long louvoiement jusqu'à ce que le
jeune apprenti puisse se raccrocher à une vocation. Réseaux familiaux et périodes
d'apprentissage sont intimement liés. Même si les jeunes apprentis suivent une vocation, ils ne
sont jamais livrés à eux- mêmes par leurs proches. La phase d'apprentissage apparaît dès lors
comme particulièrement délicate, car elle doit répondre simultanément à une nécessité
d'ouverture sur le monde des affaires et de protection familiale. Dans ce cadre, le réseau
familial fonctionne comme un cordon de sécurité très efficace qui se substitue à la
surveillance paternelle. Cette dernière, si elle est déléguée à des parents, continue tout de
même de s'effectuer à distance, par personnes interposées.
L'avantage sécuritaire qu'offre un établissement de formation relié directement à la famille
d'origine de l'apprenti, se double d'un avantage professionnel. En effet, le jeune apprenti se lie
avec d'éventuels futurs associés. Cette dimension est plus ténue dans le cas des nouvelles
élites qui ne disposent pas de nombreux parents actifs dans les milieux d'affaires. Cela
implique que les apprentis sont plus mobiles, et changent relativement souvent
d'établissement.
La puissance du monde bourgeois au XIXe siècle, dans un siècle où officiellement tous les
citoyens sont égaux, s'explique en premier lieu par cette force de l'éducation. Les familles
bourgeoises contrôlent les affaires, parce qu'elles en contrôlent les acteurs. L'Académie peut
bien être réformée, aucune modification institutionnelle, même approfondie, ne peut mettre à
bas un système corporatiste basé sur des apprentissages effectués au sein d'établissements
privés.
115
Le mariage bourgeois pendant la restauration
Chapitre 6. Le mariage bourgeois pendant la restauration
Au sein des élites, après la formation, le mariage est une étape capitale dans la vie d'un
individu, car de lui peut dépendre une carrière. La forte concentration d'écrits relatifs au
mariage dans les différentes sources privées en témoigne. Si le mariage constitue
simultanément un moyen efficace pour asseoir une situation et pour anticiper une
transmission de cette situation, il peut également être l'objet de convoitises vis-à-vis d'une
situation enviée. A Genève, paradoxalement, il établit les premières bases de la manière dont
la fortune sera transmise aux éventuels descendants. Le système du contrat de mariage, défini
par le droit civil, s'est en effet généralisé dans les élites et a rendu diaphanes les stratégies
utilisées par les familles bourgeoises pour planifier l'ordre futur. Il s'agit dans cette partie de
concilier deux approches historiques radicalement différentes. La première est celle du droit
civil, pour mettre en évidence la situation genevoise, particulière en regard de ce qui se passe
dans les autres cantons suisses. Les contrats de mariage, sources notariées, sont la clé de voûte
de cette analyse. La seconde approche se fonde sur des sources individuelles,
correspondances, journaux intimes, qui foisonnent d'indications sur ce moment clé de
l'existence.
La recherche puis l'établissement d'un lien matrimonial donné peut poursuivre des objectifs
très différents, à l'image de ce qui prévaut lors du processus de formation, entre des familles
qui ont déjà une bonne situation, et d'autres qui désirent voir leurs enfants faire fortune.
Mariage d'amour mis de côté, avec nos excuses pour le manque de poésie, il est indispensable
de mettre un peu d'ordre dans tous les buts que peut poursuivre une union, d'une ambition
purement économique à un but politique, en passant par une volonté de reconnaissance
sociale. Tout cela ne laisse que peu de place pour le mariage d'amour. Avec une nuance
toutefois, puisque le calvinisme historique a voulu lui donner une place essentielle,
malheureusement trop éloignée des enjeux pratiques des familles de l'élite.
Nombreux sont cependant les témoignages tirés de biographies désirant mettre l'accent sur la
profondeur de l'amour qui a pu unir, pendant de longues années, deux époux. Ces
témoignages ne sont pas synonymes de mariage d'amour, mais sont révélateurs de pratiques
sociales ne donnant aucune possibilité de période d'essai entre les deux jeunes gens. Et même
plus: les lieux de rencontres entre deux jeunes de sexes différents sont très restreints. Les
services religieux, rares moments de la vie publique qui réunissent les deux sexes, ne sont pas
vraiment propices à l'élaboration d'un contact, et les rencontres organisées au sein même des
familles demeurent cloisonnées. Dans ces conditions, le choix du conjoint fait intervenir des
critères relativement éloignés du sentiment amoureux. Dans le cas de figure où finalement un
amour profond entre les époux naît et perdure pendant plusieurs décennies, un témoignage de
ce sentiment revêt une importance toute particulière, de confirmation du bon choix effectué. Il
s'inscrit par conséquent dans une dynamique d'exemple mise en exergue par les familles pour
justifier la pertinence de telles unions.
1. Le Droit Civil à Genève et en Suisse (1815-1907)
Il est difficile pour un historien de se pencher sur des questions liées au système juridique.
Cependant, il s'agit d'une étape obligatoire pour asseoir une interprétation des stratégies
d’alliances matrimoniales et des successions. Si historiquement l'évolution du droit civil
genevois est proche de son voisin français, ne serait-ce qu'à cause des vagues de réfugiés
huguenots qui étaient originaires du sud de la France, nous préférons nous attarder plutôt sur
116
Le mariage bourgeois pendant la restauration
le cas suisse. 525 Avec l'entrée dans la Confédération en 1815, l'avenir de la législation civile
genevoise est désormais suisse, et non plus française.
Le morcellement et l'emboîtement politique de la Suisse, composée d’états partiellement
indépendants les uns par rapport aux autres, est d’une simplicité presque déconcertante
lorsqu’on le compare avec le régime législatif, et en particulier avec les législations civiles.
En effet, le droit civil des cantons n’est pas uniforme au XIXe siècle, le Code Civil Suisse
n’étant décidé qu'avec la Constitution de 1874 et adopté qu’en 1907. 526 Jusqu’à cette date, le
pays est divisé en de multiples législations régionales, puisque la barrière cantonale n’est pas
forcément la même que la barrière juridique. 527 Avant de traiter des modes de gestion et de
transmission du patrimoine à Genève, il est intéressant de poser quelques jalons en matière de
législation civile Suisse. Pour le cas genevois, nous allons voir que ces jalons vont mettre en
évidence une particularité essentielle pour la bonne compréhension des stratégies d’alliances
matrimoniales.
Code Napoléon (1804)
Code Autrichien (1811)
Fribourg (1834-1850)
Argovie (1848-1856)
528
Cantons qui
Genève (1804)
Berne 530 (1824-1828)
529
publient un code
Jura
(1804)
Lucerne (1831-1839)
inspiré de l'étranger, Neuchâtel (1853-1855)
Soleure (1842-1848)
et dates d'adoptions Tessin (1837)
de ces codes
Vaud (1819)
Valais (1855)
sans code publié
Uri, Schwyz, Obwald, Appenzell, Bâle, Saint-Gall.
Influence allemande
Glaris (1869-1870)
Grison (1862)
Nidwald (1853)
Schaffhouse (1864-1866)
Turgovie (1860)
Zoug (1861)
Zurich (1853-1855)
Tableau 6.1. Dates d’adoption de législation civiles par les cantons et leurs inspirations.
Elaboré à partir de MENTHA, Paul-Henri, ROSSEL, Virgile, Manuel du Droit civil Suisse, Lausanne,
531
1907, p. 10-14.
1.1. Le mariage dans les Edits Civils
A Genève, dès le début du XIXe siècle, et jusqu’à l’adoption d’un régime national, c’est le
Code Napoléon qui est en vigueur. La survie de cet héritage de l’occupation française est un
peu surprenante, dans la mesure où les Genevois se sont débarrassés à la restauration de toutes
les institutions de l’occupant. En réalité, il n’y a rien de surprenant à la conservation de ce
système législatif, fût- il français et napoléonien. Avant l'annexion, la République fonctionnait
avec les Edits Civils nés juste après la Réforme. Cette législation, révolutionnaire pour son
temps, a du être aménagée à maintes reprises jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. A ce moment, et
à force d'adaptation, le caractère désuet de ces textes faisait la quasi- unanimité contre eux
525
Une très intéressante étude est parue sur la région toulousaine. En de nombreux points, elle démontre une
proximité évidente des coutumes genevoises avec celles du sud de la France. SICARD, Germain [ed.], Notaires
mariages fortunes dans le midi toulousain, Toulouse, 1997.
526
MENTHA, Paul-Henri, ROSSEL, Virgile, Manuel du Droit civil Suisse, Lausanne, 1907, p. 5.
527
A l'image du Jura francophone, partie du canton de Berne, qui dispose d’une législation civile propre. L'Acte
de réunion du 14 novembre 1814 de cette région au canton de Berne prévoit l'abrogation du code napoléon, mais
cette dernière ne sera jamais réalisée. Ibidem, p 10.
528
A l'exception de la région jurassienne, qui dispose d'un droit propre.
N'est pas encore canton suisse.
530
A l'exception de la région francophone du Jura.
529
531
Ce manuel en deux volumes avait pour but d’expliquer le nouveau Code Civil Suisse, fraîchement adopté.
Son premier volu me en particulier intéresse les historiens car il comporte une excellente synthèse des différents
droits civils en vigueur en Suisse au XIXe siècle. C’est à notre sens la meilleure synthèse que nous ayons trouvée
sur la question.
117
Le mariage bourgeois pendant la restauration
mais leur remplacement se faisait attendre. Le Code Napoléon a de fait recouvert dès 1804 un
texte que nul ne regrette.
Parmi les mesures préexistantes, fixées par les Édits Civils, se trouvent les promesses de
mariage devant témoins. La place du mariage d'amour est visible dans le fait que le défaut de
dot n’est pas un motif suffisant pour empêcher une union. Le divorce est déjà admis pour
autant qu’il y ait eu adultère, empêchant les séparations par consentement mutuel. Les
mariages de jeunes adultes avaient été facilités par la Réforme, puisqu’une union était
possible même sans le consentement du père dès 20 ans pour l’homme et 18 ans pour la
femme (cette limite sera cependant repoussée à 25 ans en 1713). De plus, "elle faisait au père
de famille un devoir de ne pas contraindre l’enfant à se marier contre sa propre inclination, et
le Conseil pouvait même contraindre le père à doter son enfant ". 532 La formulation des Edits
Civils contient à propos de la liberté de choix une subordonnée intéressante: " que nul père
n’ait à contraindre ses enfants à tel mariage que bon lui semblera, sinon de leur bon gré et
consentement". 533
Dans les Edits Civils, le mariage d'amour semblait avoir l'ascendant face au mariage de
raison. Cette situation a perduré. Même si une union apporte des avantages d'ordre
économique (association dans les affaires, voire simplement: du capital, un réseau de
connaissances, etc), l'initiative du mariage demeure du ressort des époux eux- mêmes. Cette
pratique faisait partie d'un ensemble cohérent en vigueur au sein des familles bourgeoises,
suivant les préceptes de Calvin. Elle est à mettre en relation avec les modes d'éducation, en
particulier le relatif libre choix laissé aux jeunes pour suivre leurs vocations professionnelles.
Les familles, en ne laissant se rencontrer que les personnes adéquates, ou désirées, s'assuraient
la réalisation d'un double objectif: le mariage de raison, dicté par les affaires, les convenances,
la nécessité d'éviter les mésalliances et le mariage d'amour dicté par la religion et la coutume.
A l'image de la vocation professionnelle, le mariage était, dès l'instauration des Edits Civils,
un habile mélange de libertés et de contraintes.
Le régime matrimonial institué suite à la Réforme était le régime dotal issu du droit romain.
Tous les biens de la femme étaient dotaux, et rendus à la fin de l’union avec un augment
variant de 50 à 30%. Naturellement le pouvoir religieux conserva son contrôle absolu sur le
mariage. C’est d’abord sur ce point que la révolution française, puis le Code Napoléon, vont
marquer un changement radical.
1.2. Les différentes législations civiles de Suisse aux XIX e siècle
La spécificité de Genève, qui ne conserve de la période française que le Code Napoléon, nous
impose de nous pencher quelque peu sur la situation des autres régions de Suisse,
essentiellement concernant les droits matrimoniaux et successoraux. Une littérature
intéressante existe d'ailleurs sur ce sujet, fruit des travaux de quelques juristes qui se sont
attelés, pendant la période d’unification de la législation civile (1874-1907), à réaliser des
532
FLAMMER ; A., Le Droit Civil de Genève, ses principes et son histoire, Genève, 1875, p. 15-16.
Cité par BIELER, André, L'homme et la femme dans la morale calviniste : la doctrine réformée sur l'amour,
le mariage, le célibat, le divorce, l'adultère et la prostitution, considérée dans son cadre historique, Genève,
1963, p. 135.
533
118
Le mariage bourgeois pendant la restauration
travaux comparatifs d’un grand intérêt historique. 534 Le tableau 6.2, donne un résumé des
régimes matrimoniaux.
Régimes
Union des biens
Zurich
Lucerne
Uri
Schwyz
Unterwald
Glaris
Zoug
Appenzell
Saint-Gall
Vaud(a)
Fribourg (a)
d'union
Unité des biens
Berne
Argovie
Vaud(a)
Fribourg (a)
Régimes
Réduite aux acquêts
Neuchâtel
Valais
Soleure
Schaffhouse
Grisons
communautaires
Universelle Du droit français
Bâle
Genève
Turgovie
Jura
Séparation
Tessin
(a) avec toutefois quelques nuances
Tableau 6.2. Les régimes matrimoniaux en vigueur en Suisse au XIXe siècle535
,
Elaboré à partir de GAMPERT, Albert, Unification du droit matrimonial en Suisse, Genève, 1893 , p.
31-32.
1.2.1. Les régimes d’union de biens
Dans les régimes de l’union des biens, 536 pratiqués dans la majorité des cantons alémaniques
de Suisse, le mari a la charge de la gestion des biens de son épouse, qui en conserve toutefois
la nue-propriété. Une fois l’union dissoute, l’épouse devient créancière de son mari, pour les
valeurs qui lui appartiennent. Ce régime est résumé par un dicton qui prétend que "les biens
de la femme n’augmentent ni ne diminuent ". Dans le régime de l’union des biens, le mari
devient le tuteur de son épouse, qui ne se retrouve que créancière de son époux. Cette créance
ne varie pas pendant le mariage. Dans ce régime matrimonial l’épouse n’a des droits que sur
ses apports, sans tenir compte des acquêts, c'est-à-dire des produits du ménage acquis pendant
l'union.
1.2.2. Les régimes communautaires
Le cas où l’épouse dispose de droits sur ses apports et sur une partie des acquêts du ménage
définit le régime de la communauté d’acquêts. Le partage des produits du ménage varie selon
les législations. Généralement le partage varie entre 30 et 50% des acquêts, pour l’un ou
l’autre des époux. Les régimes communautaires sont de deux natures différentes. En premier
lieu, nous avons la communauté de meubles et acquêts, qui exclut les biens immobiliers; le
partage est alors fait par demies. Le régime de la communauté universelle comprend tous les
biens, dont les immeubles, qui restent cependant inaliénables, sauf dans les deux cantons
bâlois.
534
Nous pensons notamment aux ouvrages suivants: MENTHA, P. H., ROSSEL, op. cit.; FLAMMER, A., op.
cit.; GAMPERT, Albert, Unification du droit matrimonial en Suisse, Genève, 1893.
535
Sans que cela soit spécialement précisé par l’auteur dans son ouvrage, ce tableau est un état de la situation de
1893. Nous ne pouvons donc considérer cette situation comme celle du XIXe siècle, même s’il est fort probable
que les modifications intervenues ne soient que peu importantes.
536
On dénombre deux régimes différents: l'union des biens, qui correspond à la Gütenverbindung, et l'unité des
biens, qui correspond à la Gütereinheit. Dans ce dernier cas, le mari "n'est responsable envers la femme ou ses
héritiers que de la valeur de ces biens au moment où ils lui ont été remis", Voir ibidem, p. 33.
119
Le mariage bourgeois pendant la restauration
1.2.3. La séparation des biens
Exception suisse, le canton du Tessin est le seul à avoir adopté dans sa législation le régime
de la séparation des biens. Cependant, cette séparation des biens est toute relative, puisqu'il
semble que les femmes délèguent tout de même la gestion de leur fortune à leur époux. Il
n’empêche que le Tessin est un cas à part si on le compare au reste du pays.
Un élément important est à ajouter à ce tableau : celui des biens réservés (Sondergut). Il s’agit
en effet de biens que l’épouse peut sortir du régime légal avant son mariage. Ils peuvent être
constitués soit d’épargne, soit de mobiliers exclusifs (bijoux, habits, meubles…).
*
*
*
On trouve donc trois régimes légaux principaux en Suisse, chacun inspiré par un état voisin :
France, Autriche ou Allemagne. Mais même si les situations peuvent paraître très inégales
entre le régime tessinois de la séparation des biens, et le régime alémanique de l’union des
biens, tous les auteurs qui traitent de cette question s’accordent à dire que dans les faits, en
considérant simultanément le régime matrimonial et successoral, les situations personnelles
des hommes et des femmes des différents cantons ne varient pas énormément. La fin de toute
législation civile est la protection des deux époux une fois la fin de l'union arrivée.
En fin de compte, tous les régimes aboutissent, lors du prédécès de l’un des époux, à une
situation similaire. Certaines dispositions du droit matrimonial, telle celle du Sondergut, ou du
droit successoral n’ont pour but que de garantir à l’épouse, en cas de prédécès de son mari,
des compensations d’ordre économique. La particularité de Genève ressurgit puisqu'en ce
domaine, la conclusion de contrats de mariage est la norme. Elle permet aux familles
d'organiser elles- mêmes, et parfois très différemment, leurs unions et successions. Ce sont
presqu' uniquement les contrats de mariage qui renferment les dispositions visant à une
sécurité économique future du survivant de l'union.
1.3. Les contrats de mariage dans les régimes légaux
Les disparités régionales, qui touchent aux législations concernant les contrats de mariage
sont tout aussi importantes que pour les régimes matrimoniaux. Il est possible de répartir les
types de droits cantonaux en fonction des contrats de mariage en trois groupes principaux,
comme le montre le tableau 6.3.
120
Le mariage bourgeois pendant la restauration
A
Régime légal absolu
Uri
Nidwald
Glaris
Appenzell (intérieur)
Berne
Lucerne
Obwald
Schwyz
Zoug
Soleure
Saint-Gall
Argovie
B
Contrats de mariage
limités
Zurich
Appenzell (extérieur)
Schaffhouse
Grisons
Turgovie
Bâle
C
Liberté des contrats
Valais
Vaud
Fribourg
Genève
Neuchâtel
Tessin
Jura
Tableau 6.3. Les contrats de mariage dans les droits cantonaux
,
Elaboré à partir de GAMPERT, Albert, Unification du droit matrimonial en Suisse, Genève, 1893 , p.
27-28.
Les cantons du premier groupe (A) rendent le régime légal obligatoire et absolu, les contrats
de mariage n'y sont pas possibles. Les cantons classés sous la lettre B rendent possibles des
contrats "pour assurer et reconnaître les biens particuliers de la femme (Sondergut) soit
comme pactes successoraux ou dispositions de dernières volontés " . 537 Ces dispositions sont à
mettre en regard de ce qui a été dit précédemment concernant les différents régimes
matrimoniaux. Dans la législation de ces cantons, le contrat en question concerne
exclusivement les femmes et leur avenir économique, une fois l’époux disparu. Ces
dispositions permettent donc de rendre les régimes d’union et d’unité des biens moins
défavorables aux épouses, en matière économique. Dans les cas de Berne et de Lucerne, ils ne
peuvent en rien modifier le régime légal, ce qui en limite considérablement la portée. Ce lien
avec l’avenir économique se retrouve encore dans le cas de Soleure, où le régime légal est la
communauté d’acquêts. En effet, à Soleure, l’épouse a la possibilité de se réserver tout ou
partie de ses biens. Dans tous ces cas, il ne s’agit pas de contrats de mariage au sens où nous
l’entendons, mais ces actes s’y apparentent dans la mesure ou il s’agit d’actes légaux en
rapport avec le mariage.
Si les cantons du groupe B (tableau 6.3) rendent possible l'établissement de contrats, leurs
marges de manœuvres par rapport au régime légal est limité. Nous avons séparé les cantons
soumis à l’union des biens (Güterverbindung) soit Zurich et Argovie, et ceux soumis à la
communauté d’acquêts, soit Shaffhouse et les Grisons. Nous retrouvons avec le canton de
Thurgovie une situation d’inégalité qu’il est possible de rectifier à l’aide d’un contrat de
mariage. Le régime thurgovien de communauté universelle des biens est en effet rectifié par la
possibilité de passer un contrat pour garantir à l’épouse de retrouver ses biens une fois l’union
achevée.
Enfin, le groupe C du tableau 6.3 comprend tous les cantons où la conclusion de contrats de
mariage est laissée à la pleine appréciation des futurs époux. En réalité, les deux cantons de
Bâle connaissent un régime subtilement "enc adré" par un régime légal assez souple, tandis
que les cantons du Valais et de Vaud imposent quelques restrictions au régime des contrats.
537
GAMPERT, Albert, op. cit. p. 27.
121
Le mariage bourgeois pendant la restauration
Les autres cantons disposent d’une marge de manœuvre totale, à commencer par le Tessin, où
comme nous l’avons vu, c’est le régime de la séparation des biens qui prévaut.
1.4. Les limites du pouvoir marital
Lorsque les régimes légaux prévoient pendant l'union une disparité entre les deux époux, il
arrive fréquemment qu’une disposition légale permette de rééquilibrer cet état de fait, qui
constitue tout de même un danger pour une épouse, laissée sans ressource par un homme peu
soucieux. Dans ce registre de dispositions légales, il est nécessaire de compléter ce qui vient
d’être présenté par quelques dispositions particulières. Ainsi, par exemple, à Nidwald, l’époux
ne peut pas aliéner un bien provenant de sa femme sans l’accord de celle-ci. Souvent les lois
considèrent différemment les biens mobiliers et immobiliers. L’origine de ces dispositions
réside sans doute dans une volonté de mieux protéger le patrimoine familial immobilier.
Ainsi, dans les cantons de Zurich, Lucerne, Unterwald, Zoug, Vaud et Fribourg, le
consentement de l’épouse est nécessaire pour toute aliénation d’un bien apporté par elle à
l’union. "La communauté du droit fribourgeois comprend tous les biens des époux, à
l’exception des immeubles qu’ils possédaient au moment du mariage ou qui leur sont échus
depuis à titre de donation ou de succession. (…) [Le mari] n’est limité dans ses pouvoirs que
sous le rapport de la disposition à titre gratuit des immeubles de communauté et pour les
aliénations des immeubles de la femme, qu’il ne peut pas faire sans le consentement de celleci". 538 Cette disposition, dont on retrouve l’identique dans la législation en vigueur à
Genève, 539 est essentielle dans les systèmes de transmission égalitaire du patrimoine. Les
biens immobiliers tiennent une place de choix dans les dons et héritages accordés aux filles
des familles de l’élite genevoise. Une fois encore, cette disposition ava it un but clair et
précis : assurer le devenir de l’épouse lors du prédécès de son mari. Mais pourquoi donc
porter son choix sur les biens immobiliers, alors même qu'ils peuvent être vecteurs de
problèmes importants, liés aux divisions possibles effectuées lors des successions? Nous y
voyons là une démonstration visible du pouvoir oligarchique qui contrôle, à travers la
démocratie naissante, les organes décisionnels des cantons suisses. Car avant toute chose,
l'immobilier représentait un attribut du pouvoir.
Le prestige qu'apporte un bien immobilier est unique, comme le montrent les comportements
de l'aristocratie en France. 540 Les biens immobiliers posent problème lors des partages, mais
ils confèrent à leurs propriétaires un statut que nul autre bien ne peut donner. Dans le cas de
Genève, il est possible d'émettre l'hypothèse suivante quant à la place de l'immobilier dans les
fortunes. Plusieurs facteurs propres à la ville limiteraient selon nous le développement de
grands domaines fonciers. Les surplus de capitaux ne peuvent être logiquement tous absorbés
par un territoire exigu. De plus, le système de transmission égalitaire ajouté à l'idéologie
calviniste de la redistribution des richesses, n'auraient pas favorisé le développement du
marché foncier. Enfin, il est possible d'émettre l'hypothèse que dans la seconde moitié du
XVIIIe siècle, les placements sur tête soient biens plus rémunérateurs que d'éventuels revenus
538
Tiré de GAMPERT, Albert, op. cit., p. 34.
539
Ce point est précisé dans l'article 1428 du Code Civil. AEG, Code Civil des Français, Paris, An XIII (1805).
Voir par exemple le chapitre 7 de l'étude de Guy Chaussinant-Nogaret, intitulée: "La Restauration: triomphe
de l'aristocratie foncière"; CHAUSSINAND-NOGARET, Guy, Une histoire des élites: 1700-1848, Paris, 1975,
p. 263-283.
540
122
Le mariage bourgeois pendant la restauration
fonciers. 541 Dans les faits, même si les élites genevoises du XIXe siècle disposent de belles
propriétés hors les murs, ces dernières ne représentent pas des surfaces importantes.
1.5. Le régime matrimonial genevois
A Genève, la liberté de passer un contrat de mariage est laissée aux époux. Dans ce cas, le
contrat doit être rédigé et enregistré par un notaire avant la célébration du mariage (art. 1394
du Code Civil). 542 Les époux doivent en outre décider et clairement stipuler ce qu’ils
choisissent comme régime légal, entre le régime de la communauté et le régime dotal (art.
1391). Si rien n’est précisé dans le contrat, le régime de la communauté s’applique par défaut
(art. 1400). Ces dispositions correspondent au régime en vigueur à Genève au XVIIIe siècle,
décrit par Alfred Perrenoud, notamment en ce qui concerne "l'acte notarié [qui] est la règle
sans être de rigueur". 543
Premier cas possible de régime matrimonial, car régime par défaut, la communauté était
composée "1) de tout le mobilier que les époux possédaient au jour de la célébration du
mariage, ensemble de tout le mobilier qui leur échoit pendant le mariage à titre de succession
ou même de donation, si le donateur n’a exprimé le contraire. 2) De tous les fruits, revenus,
intérêts et arrérages de quelque nature qu’ils soient, échus ou perçus pendant le mariage et
provenant des biens qui appartiennent aux époux lors de sa célébration ou de ceux qui leurs
sont échus pendant le mariage à quelque titre que ce soit. 3) De tous les immeubles qui sont
acquis pendant le mariage". 544 Les immeubles qui sont propriété de l’un des époux avant le
mariage ou que cette personne reçoit à titre de succession ou de donation échappent à la
communauté (art. 1404). C’est l’article 1428 qui précise que les biens immobiliers de la
femme ne peuvent être aliénés par l’époux, même si ce dernier "a l’administration de tous les
biens personnels de la femme". 545 Lors de la fin de l’union régie par la communauté, chacun
prélève de l’actif ce qui lui revient, puis le reste est divisé en demies, entre les époux ou ceux
qui les représentent.
Mais le contrat de mariage peut établir un régime dotal. Dans ce cas de figure, était considérée
comme dot tout bien que la femme apporte lors de son mariage, la dot ne pouvant être
constituée ou augmentée après le mariage (art. 1543). On retrouve la même protection sur les
immeubles que dans le régime de la communauté (art 1554, qui exclut la possibilité
d’aliénation des biens immobiliers dotaux). De plus "l’immeuble acquis des deniers dotaux
n’est pas dotal". 546 Enfin, l’épouse garde un contrôle sur tous ses biens propres, ceux qui ne
sont pas dotaux (appelés biens paraphernaux), sans toutefois pouvoir les aliéner. Il arrive
541
Ce qui n'est pas difficile à imaginer étant donné les rendements de ces placements viagers, qui ont explosé
parallèlement aux progrès de l'espérance de vie. Herbert Lüthy indique que les placements viagers calculés par
Necker se basaient sur une espérance de vie de 20 ans, tandis que les demoiselles concernées présentaient une
espérance de vie trois fois supérieure. Voir LUETHY, Herbert, La banque protestante en France: de la
Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution, vol. II, Paris, 1959, p. 467-468.
542
Toutes les références de cette partie renvoient à FLAMMER, A. Le Droit Civil à Genève, ses principes et son
histoire, Genève, 1875.
543
PERRENOUD, Alfred, La population de Genève du XVIe au début du XIXe siècle, étude démographique,
thèse d'Histoire Economique et Sociale, n°257, Univ. De Genève, 1979, p. 207.
544
Article 1401, cité dans FLAMMER; op. cit., p. 166-167.
545
Ibidem, art. 1428, p.173.
Ibidem, art. 1553, p. 197. Ce qui signifie qu'un bien immobilier acheté par l'époux à l'aide de la fortune de sa
femme, dont il a la gestion, ne sort pas de son contrôle. Un tel bien immobilier n'obtient donc pas la même
protection qu'un immeuble dotal.
546
123
Le mariage bourgeois pendant la restauration
fréquemment que ces biens paraphernaux soient laissés à la gestion du mari, auquel cas ce
dernier en devient mandataire. On retrouve alors la trace de ces biens dans les déclarations de
succession.
Les contrats de mariage sont une pièce essentielle de l'histoire sociale de la cité de Calvin. Ils
permettent notamment de connaître le régime matrimonial choisi par les familles. En
recoupant ces contrats avec el s déclarations de succession, il est possible de connaître les
choix précis quant à la valeur des biens dotaux et paraphernaux, et la présence éventuelle
d’immeubles qui pourraient agir comme garantie économique pour les épouses. C’est en
compilant les situations individuelles qu’il est possible de tracer un tableau général des
stratégies matrimoniales. La diversité de régimes matrimoniaux offerte à la population
genevoise rend ce canton tout à fait particulier et intéressant à étudier.
1.6. La question catholique et le mariage
Le modèle qui précède est celui en vigueur à Genève durant la restauration, mais il est issu de
la coutume de l'ancienne République, par conséquent de la tradition protestante. En
particulier, Calvin, dans les ordonnances de 1561, "refuse au mariage le caractère d’un
sacrement". 547 Etant donné que le statut de bourgeois a toujours été rattaché à la Foi
protestante, les différences entre les mariages réformés et catholiques ne posaient aucun
problème, la confrontation des deux approches ne se réalisant simplement jamais. Or, la
création du canton en 1815 change cette situation, puisqu'une forte minorité catholique y est
intégrée, sous la condition émise par la Sardaigne de respecter les droits et la religion de ses
anciens sujets. 548 L'attitude des élites protestantes a été ambiguë dans le conflit politique et
religieux induit par l'arrivée de cette forte minorité catholique, considérant le mariage comme
un sacrement. Elle est profondément révélatrice de leurs mentalités, de leur vision
complètement sécularisée, rationalisée de l'union entre deux êtres.
Dans l'urgence de la restauration, le législateur genevois n'a adopté en 1816 qu'une loi
provisoire sur le mariage, calquée sur la coutume de la cité. Lorsqu'en 1822, le débat reprend
pour promulguer un texte définitif, la majorité protestante pèse de tout son poids. Le
rapporteur de la commission parlementaire parle de "l’absurde système de la métamorphose
du contrat en sacrement, système qui ne mérite pas d’arrêter un instant les regards, conception
bizarre que la raison repousse et que la tradition condamne". 549 La loi adoptée, malgré les avis
contraires issus de l'opposition libérale, 550 ignore superbement la minorité catholique, en
contradiction avec les dispositions du Traité de Turin. Le Roi de Sardaigne intervient dès lors
et évoque une possible récupération par son royaume de ces anciennes communes devenues
genevoises. 551 Cette menace agit pleinement et la loi est finalement amendée… pour les
547
BIELER, op. cit., p. 134.
548
La Constitution de 1814 est votée avec une partie additionnelle assez importante, dite des "lois éventuelles",
destinée à la future population des campagnes. Cette procédure a été décidée en absence d'un accord sur le
territoire, et considérant que ce dernier donnera forcément naissance à une minorité catholique. AEG,
Constitution de 1814, Genève, 1828.
549
Citation reprise de GANTER, Edmond, L'église catholique de Genève : seize siècles d'histoire, Genève, 1986,
p. 395.
550
Voir en particulier la brochure qu'a écrite Bellot sur le sujet; BELLOT, Pierre-François, La législation du
mariage considérée sous le rapport du pouvoir auquel il appartient d'en régler les formes et conditions, Genève,
1822.
551
Idem.
124
Le mariage bourgeois pendant la restauration
seules communes anciennement sardes. Cet épisode, au delà de l'anecdote, démontre le
profond enracinement de la coutume genevoise dans le système de valeurs issu de la Réforme.
2. Les différents types d'unions
La forme particulièrement étendue que prennent les liens familiaux des familles protestantes
et cela depuis plusieurs siècles déjà, conditionne l'étude des mariages et de leurs causes. En
effet, cette dimension démographique induit une notion de solidarité relative essentielle. Au
sein de la bourgeoisie genevoise, toutes les familles peuvent être reliées entre elles, puisque la
pratique d'un mariage endogame est la norme. 552 Ces liens, parfois très anciens, ne
demanderaient pas une grande attention s'ils n'étaient pas considérés de manière variable. En
effet, la mémoire des liens familiaux obéit à des logiques que la généalogie seule ne peut
cerner et expliquer. Les unions doivent obligatoirement être étudiées non seulement à partir
des sources officielles, mais aussi à travers le regard des principaux acteurs, connus grâce à
d'autres documents.
Dans sa forme, le mariage bourgeois genevois connaît une particularité, l'existence récurrente
de renchaînements d'alliance qui marque une troublante similitude avec certains modèles
ruraux. 553 Un renchaînement d'alliance, qui vise toujours à limiter l'extension du groupe
familial, peut s'exprimer de différentes manières: unions multiples au sein de deux fratries
(mariages parallèles) ou alliances de descendants de consanguins sur deux générations ou
plus. 554 Gérard Delille, pour le royaume de Naples, a mis en évidence l'existence de
"bouclages consanguins", qui s'apparentent à des renchaînements effectués au-delà des
interdictions d'alliances allant jusqu'au 4e degré de parenté. 555 La volonté de limiter une trop
forte division de la terre est à l'origine de tels comportements dans les campagnes, tandis que
dans le cas genevois, l'explication met l'accent sur l'endogamie sociale. Cependant, en raison
même de la masse relativement importante de familles bourgeoises, bien plus nombreuses
dans la cité de Calvin que les ménages paysans d'une communauté rurale, cette explication ne
peut suffire. Il existe un autre faisceau de facteurs qui poussent les bourgeois à pratiquer des
renchaînements d'alliance, qui ont pour conséquence de créer, au sein même de leur groupe,
de leur classe, de leur strate, des nébuleuses familiales entretenues sur plusieurs générations.
De manière évidente, les mariages bourgeois répondent à différentes motivations: Une
reconnaissance politique ou sociale ou une alliance économique. L'hétérogénéité de situations
au sein de ces élites, pourtant solidement installée au cœur du pouvoir politique, rend dès lors
les mariages particulièrement délicats, mais encore déterminants pour le futur des promis.
Une bonne alliance peut être un solide atout, comme une mauvaise union peut s'avérer un
handicap insurmontable. Au lieu de diviser les mariages en plusieurs catégories correspondant
aux objectifs poursuivis, nous avons préféré répartir les unions selon le type de familles, soit
les lignées anciennement bourgeoises, souvent économiquement fortes à la restauration, et les
autres familles, en devenir ou non.
552
Voir PERRENOUD, Alfred, op. cit.
Voir PINGAUD, Marie -Claude, "Les renchaînements d'alliance en système de partage égalitaire. Se marier
dans les campagnes du Perche XIXe XXe siècle", in BRUNET, Guy, FAUVE-CHAMOUX, Antoinette, ORIS,
Michel, Le choix du conjoint, Paris, 1998, p. 211-228; DEROUET, Bernard, "les pratiques familiales, le droit et
la construction des différences (15e-19e siècles)", in Annales H.S.S., n°2 (1997), p. 369-391.
554
Marie -Claude Pingaud donne des exemple portant jusqu'au 4e degré. Ibidem, p. 214.
553
555
DELILLE, Gérard, Famille et propriété dans le royaume de Naples (XVe-XIXe siècle), Paris, 1985, p. 281.
125
Le mariage bourgeois pendant la restauration
2.1. Le mariage au sein des anciennes lignées bourgeoises
La majorité des familles qui ont acquis une fortune au XVIIIe siècle ou précédemment, et qui
ont réussi, pendant la période troublée de la révolution française à conserver cette fortune,
font partie des anciennes familles bourgeoises. En premier lieu, une distinction sociale isole
certaines familles bourgeoises, dont l'accession au statut de bourgeois date d'avant la Réforme
(1535). C'est par exemple le cas des Mestrezat. 556 Au milieu des nombreux mélanges qu'ont
impliqués les luttes religieuses, ces familles représentent un noyau extrêmement restreint
d'anciens Genevois, dont les origines se confondent avec celles de la République. Dans cette
même logique, parmi les familles reçues à la bourgeoisie après la Réforme, une distinction
s'opère selon les époques. Une famille devenue bourgeoise autour du Second Refuge, n'aura
pas la même considération qu'une famille arrivée à Genève et devenue bourgeoise suite à la
Saint-Barthélémy (Premier Refuge).
Le poids politique se rapporte plus directement aux fonctions exercées par les membres des
familles, que ce soit au sein des autorités politiques, de l'administration ou de la milice. Il est
évident que les anciennes familles, présentes dans la République depuis plusieurs siècles,
peuvent plus facilement s'enorgueillir d'un engagement actif dans les différents niveaux de
pouvoir que d'autres, arrivées tardivement. Significativement, lors de l'anniversaire
d'accession à la bourgeoisie, 557 les historiens des familles n'hésitent pas à compter le nombre
de représentants politiques que la famille a "produits". Mais le système d'élection, notamment
au Conseil Représentatif, tout cloisonné qu'il ait pu être, laissait tout de même la porte ouverte
à l'élection de nouveaux membres, qui, s'ils sont bien bourgeois ou payent bien le cens
électoral, ont quelques possibilités de se voir ouvrir les portes des organes politiques. A cet
instant, seule la compétence, voire la fortune, se dressent en arbitre.
Au-delà de leur enracinement dans la cité de Calvin et de leur poids politique, les familles qui
ont fait fortune ont toutes un point commun: leurs affaires sont tributaires de l'étranger. A
Genève, il n'a été possible de faire fortune qu'avec l'étranger, que ce soit l'Italie avec
notamment le commerce de la soie (familles Butini, Turrettini, Micheli…), 558 l'Angleterre ou
la France. A l'image des Mallet, 559 elles sont généralement passées du négoce aux affaires de
banque. Rare sont les anciennes familles bourgeoises qui n'ont tissé aucun lien avec le négoce
ou la banque.
Le mariage le plus caractéristique est celui du jeune banquier ou négociant qui revient de
l'étranger, où il était en formation. Pendant plusieurs années, il a coupé une grande partie des
liens qu'il pouvait entretenir à Genève, mais paradoxalement il a besoin, une fois sa formation
556
La famille Mestrezat, originaire de Gex dans l'actuel département français de l'Ain, obtint la Bourgeoisie le 13
août 1521. Très engagée politiquement au sein des autorités politiques, c'est par exemple un Mestrezat qui fonda
la Chambre des blés au début du XVIIe siècle. GALIFFE, Notices généalogiques, tome I, Genève, 1836, p. 477489.
557
Les anciennes familles bourgeoises comptent leur ancienneté d'après la date d'accession à la bourgeoisie.
C'est par exemple le cas de la famille Bordier qui marque en 1871 les 300 ans de bourgeoisie de la famille en
organisant un banquet qui réunit tous les descendants vivants de la famille; Un jubilé de famille 1571-1871,
Genève, 1871.
558
Voir au sujet des liens entre Genève et le commerce de la soie la thèse de Madame MOTTU-WEBER,
Liliane, Economie et refuge à Genève au siècle de la Réforme : la draperie et la soierie (1540-1630), Genève,
Paris, 1987.
559
La famille Mallet, originaire de Rouen, est composée de marchands drapiers lorsque l'un d'eux, Jaques (15301598) achète des Lettres de Bourgeoisie; CHOISY, Albert, Notice généalogique et historique sur la famille
Mallet de Genève, Genève, 1930, PAGE.
126
Le mariage bourgeois pendant la restauration
terminée, de renouer ces liens. Cet homme a dès lors tendance à s'allier avec une lignée bien
implantée dans la cité, voire à effectuer un renchaînement d'alliance avec une famille
antérieurement alliée à l'un de ses aïeux. Antoine Odier (1776-1859) 560 offre une illustration
parfaite de ce type d'union. Parti longtemps loin de Genève, d'abord pour sa formation de
négociant, puis demeuré en affaires à l'étranger, il ne revient qu'à l'âge de 45 ans à Genève (en
1821). Son mariage, trois ans après son retour, suit de quelques mois son entrée au Conseil
Représentatif, et précède plusieurs fonctions importantes dont Antoine Odier obtient la
charge. 561 La famille Baulacre, vieille famille bourgeoise de Genève, 562 n'était pas dans les
affaires, et n'apporte donc à Antoine qu'un nom. Mais la valeur de ce nom se mesure au fait
qu'il l'a systématiquement adjoint au sien dès son mariage, devenant ainsi Antoine OdierBaulacre.
Les unions conclues en vue d'une alliance économique sont plus évidentes, et surtout plus
faciles à illustrer tant elles ont donné naissance, au sein de la banque genevoise, à des noms
célèbres tel celui de Lombard-Odier. 563 Dans ce cas de figure, l'alliance matrimoniale est un
outil utilisé par les familles pour densifier leurs affaires, voire pour s'assurer les services d'un
concurrent. L'exemple de l'union Lombard-Odier est le plus connu de la banque genevoise,
mais ce type de mariage est particulièrement fréquent dans la seconde moitié du siècle, alors
que les affaires internationales prennent, avec le chemin de fer, des dimensions considérables,
et exigent une concentration des capitaux.
2.2. Mariage au sein des familles de bourgeoisie récente
Les mariages au sein des familles de bourgeoisie récente suivent des objectifs moins nets,
puisqu’aucune situation de fortune n'est systématiquement en jeu. Par contre, leurs unions
ouvrent tout un champ d'étude en ce qui concerne les négociants et banquiers qui émergent au
XIXe siècle, c'est-à-dire ceux qui aspirent à faire fortune et ceux qui commencent à y parvenir.
Dans ces deux cas de figure, le mariage constitue une étape particulièrement délicate. Le
tremplin que peut potentiellement représenter une union n'est pas à négliger. Il devient même
parfois une condition quasiment obligatoire d'accession à la fortune.
Pendant la première moitié du siècle, les personnages qui montent au sein du monde des
affaires réalisent des alliances au sein de l'ancienne bourgeoisie, ce qui n'est plus
majoritairement le cas dans la seconde moitié du siècle. Ces alliances permettent à une
nouvelle élite de rejoindre le cercle relativement fermé du prestige de Genève. Les nombreux
noms à tiroirs souvent utilisés pendant les siècles passés en sont une illustration simple:
Odier-Baulacre, Odier-Cazenove, Prévost-Martin, Le fort-Mestrezat, sont autant de noms
composés issus d'une union visant à la reconnaissance d'une famille issue du grand négoce,
par une famille respectable de la République. Cette reconnaissance est sanctionnée par une
alliance. Cependant, les vieilles familles bourgeoises, qui voient leurs noms utilisés comme
une sorte de garantie, sont loin d'être entièrement perdantes. Le grand avantage qu'elles en
retirent est évidemment d'ordre économique.
560
Les éléments biographiques concernant Antoine Odier sont tirés de différents articles nécrologiques; Journal
de Genève du 22 juillet 1858 et du 24 juillet 1858; Bulletin de la Société d'Utilité Publique du 13 décembre
1858, n°5, page 293.
561
Pendant qu'il siège au Conseil Représentatif, Antoine Odier est notamment responsable de la Chambre des
travaux publics. De 1829 à 1843, il est aussi directeur de l'Hôpital Général. Idem.
562
REFERENCE GALLIFE
563
Banque née quelques années avant le mariage de James Lombard (1832-1918) avec Blanche Odier (18361919) en juin 1856. LOMBARD, ODIER & Cie, Nos deux cents premières années, Genève, 1998, p. 105.
127
Le mariage bourgeois pendant la restauration
De telles unions, si elles permettent à chaque partie d'être gagnante, ont été cependant le fruit
d'un équilibre étonnant, et pas évident du tout à trouver. Il est difficile de savoir aujourd'hui
quelle partie a été la plus pressante dans ces sortes d'unions. Il n'empêche que ces mariages
furent tous précédés d'intenses manœuvres et qu'ils ont tous suivi le même schéma de
construction.
3. Guide pratique du mariage des élites à Genève au XIX e siècle
Dans la cité de Calvin, le mariage est un doux mélange entre une préparation de longue
haleine et une réalisation menée tambour battant. Dans les sources familiales, même les plus
complètes comme les journaux intimes, les mariages semblent émerger de nulle part et se
réaliser en l'espace de quelques jours. A croire que les coups de foudre sont nombreux, ce qui
serait conforme d'un certain point de vue avec la notion de libre choix du conjoint. De fait, les
Ordonnances de 1561 avaient fixé une durée maximum de six semaines pour les fiançailles,
tout en excluant une vie commune avant l'union. 564 Dans la réalité du XIXe siècle, ce délai est
parfois encore plus court. Alexandre Prévost, installé en Angleterre, réussit par exemple à se
marier en trois semaines, période de choix du conjoint incluse. 565
Indiscutablement les familles de l'élite préparent le terrain aux éventuelles unions. C'est dans
cette optique qu'il faut considérer ce guide pratique, qui veut ouvrir quelques pistes pour
démontrer à la fois la complexité et la solidarité des classes élevées de la société.
3.1. L'approche d'un parti
Il est difficile de connaître le degré d'intérêt des anciennes familles bourgeoises pour les
alliances avec d'autres familles récemment devenues riches. Par contre, les membres des
nouvelles élites ont une vision très claire de l'alliance à passer. Toutes les sources
personnelles que nous avons déjà utilisées pour notre partie sur l'éducation recèlent
simultanément de nombreuses références au mariage, qui est la deuxième préoccupation d'un
jeune négociant en formation, après son apprentissage. Il est évident pour un jeune apprenti au
début du XIXe siècle, soit pendant les périodes française et du Conseil Représentatif, que le
mariage avec une descendante d'une prestigieuse famille de Genève constitue un passage
quasi-obligatoire pour obtenir une reconnaissance sociale. Du moins, une telle union permet
d'obtenir cette reconnaissance sans trop d'efforts. Dans le système politique en vigueur avant
1846, cela peut paraître trivial, tant le pouvoir politique est verrouillé. Ainsi, cette nécessité
impérative rend l'approche d'un parti délicate. Il est à la fois hors de question d'hypothéquer
ses chances avec une maladresse, et très difficile d'aborder directement ce parti tant convoité.
3.1.1. Les bals d'enfants566
Les stratégies utilisées par les familles pour approcher un parti et les pratiques sociales
touchent notamment l'organisation de bals d'enfants, qui brillent par leur absence dans
564
BIELER, op. cit., p. 135.
Dans le journal de son père, figurent les dates d'arrivée à Genève d'Alexandre, puis de mariage. BPU,
PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4743, p. 59.
566
Le terme est utilisé par Jean-Louis Prévost, dans son autobiographie. BPU, Histoire de la famille Prévost,
[document manuscrit], p. 137, cote Ms Fr 4731 a & b. Ce document est constitué de deux lettres adressées par
Jean-Louis Prévost à une cousine qui lui avait demandé des renseignements sur la famille.
565
128
Le mariage bourgeois pendant la restauration
l'historiographie genevoise. 567 Les anciennes familles bourgeoises ont habilement clôturé
l'accès à leur progéniture, rendant les rencontres non-désirées par ces familles pratiquement
impossibles à réaliser. Paradoxalement, cette protection mise en place autour des enfants agit
comme un filtre totalement imperméable, qui ne peut faire de différence entre bonnes et
mauvaises fréquentations. Toute fréquentation est rendue extrêmement difficile. Aussi les
familles qui veulent marier leurs enfants sont obligées d'organiser elles-mêmes des rencontres
contrôlées, qui prennent fréquemment la forme de bals d'enfants. Le libre choix du conjoint,
d'essence calvinienne, reçoit avec ces bals un éclairage intéressant qui atténue sa force, au
bénéfice d'un choix concerté issu du groupe familial dans son entier. Beaucoup de sources
individuelles de première main recèlent des traces de l'organisation courante dès la fin du
XVIIIe siècle de bals d'enfants. Ces bals constituent une véritable curiosité de la Genève des
XVIIIe et XIXe siècle, dans la mesure où, sans être totalement cachés, ils sont rarement mis en
avant, préceptes calvinistes obligent. Ils signifient non seulement des écarts appréciables dans
la tradition d'austérité en place depuis la Réforme, mais encore une habile gestion politique
d'une pratique difficilement sujette à dissimulation.
Autour de l'organisation de ces activités gravite une intense activité. Par exemple, les parents
de Jean-Louis Prévost lui font prendre des cours de danse donnés par un Piémontais, qui
enseigne ce loisir peu calviniste à plusieurs enfants de la Haute Ville. 568 Jean-Louis n'apprécie
absolument pas ce qui semble être pour lui une corvée, jusqu'à l'âge de 15-16 ans. A ce
moment "[il] devin[t] amoureux successivement ou en même temps à la fois d'un grand
nombre de jeunes personnes plus âgées que [lui]". 569 Né en 1796, Jean-Louis Prévost a 16 ans
en 1812, soit pendant l'annexion, laissant apparaître une possible corrélation entre la période
française et le développement d'un nouveau type de loisirs. En fait, les bals d'enfants sont
antérieurs à l'annexion, comme le prouve el curieux règlement adopté en 1788 et qui en
encadre la pratique. 570 Ce loisir est toléré par les autorités, qui ont préféré légiférer à la fin du
XVIIIe siècle plutôt que de se lancer dans une interdiction délicate à faire appliquer. Une
hypothétique interdiction aurait surtout concerné les familles bourgeoises suffisamment
fortunées pour s'offrir un maître de danse et organiser des bals. Les mêmes qui détiennent le
pouvoir politique et édictent les lois somptuaires.
Le règlement de 1788 soumet à autorisation les professeurs de danse et de musique et plus
généralement traite la danse comme une activité subversive. La patente octroyée n'est
qu'annuelle, 571 et la profession sévèrement réglementée, voire surveillée. Pour limiter le
nombre de professeurs de danse, forcément immigrés, un minimum de 16 leçons mensuelles
est exigé. 572 Le prix des cours est également fixé par les autorités. Il s'élève à un maximum de
51 florins pour 16 leçons d'une personne, 76 florins 6 sols pour deux personnes, et 102 florins
pour trois élèves ou plus. 573 Les étrangers qui contreviennent à ces règles, quant aux nombres
567
On en trouve notamment une trace dans les "mémoires d'un touriste de Stendhal". STENDHAL, Mémoires
d'un touriste, 2 vol., Lausanne, 1961, p. 81.
568
Idem.
569
Idem. L'anecdote est piquante lorsqu'on sait que des quatre frères Prévost, Jean-Louis est le seul qui ne s'est
pas marié.
570
AEG, Règlement sur les maîtres de musique et de danse, approuvé au magnifique petit conseil le 19 mars
1788, Genève, 1788. Ce règlement ne sera apparemment jamais modifié par la suite. Arrivé intact à la
Restauration, on le trouve dans des archives de juristes.
571
Ibidem, art. 10.
572
Ibidem, art. 5.
573
Ibidem, art. 6.
129
Le mariage bourgeois pendant la restauration
de leçons ou aux prix, risquent l'expulsion du territoire. La sévérité des mesures montre
combien les pratiques de la musique et de la danse étaient peu appréciées, voire simplement
considérées comme dangereuses. Pour couper court à toute tentative de fraude, le règlement
était lu publiquement chaque année, le premier lundi de novembre, "afin que nul n’en
prétende cause d’ignorance". 574
Les bals d'enfants concernent tous les âges comme l'ensemble du groupe familial. De même,
toute occasion est susceptible d'être un prétexte à l'organisation d'un bal: "Mademoiselle
Valérie Boissier-Butini, âgée de 28 mois, donna hier un bal. Mesdemoiselles Martin-Aubert
avoient reçu leur carte. Antoinette refusa, vu qu'elle ne marche point encore seule". 575
Madame Aubert-Sarasin cite encore le cas du prince de Mecklembourg-Schwerin, âgé de 16
ans, qui donne un bal en 1816 en l'honneur de son accession à la bourgeoisie. 576 Souvent au
cœur du prétexte à la tenue d'un bal, les jeunes protestants ne peuvent pas comprendre les
tenants et aboutissants de ces activités au milieu de leur sévère éducation calviniste sans que
leurs parents se semblent le remarquer: "Elle avoit l'air en pénitence, plutôt qu'en amusement,
et je remarquai que tous les enfants de 4 à 5 ans étoient plus étonnés que réjouis". 577 Les
parents conservent évidemment un contrôle total sur ces rencontres, puisqu'il est fréquent
qu'ils accompagnent leurs enfants, comme si ces moments récréatifs destinés aux plus jeunes
devenaient prétexte à des rencontres entre adultes: "Chaque enfant avoit sa bonne, son père, sa
mère, et la plupart leur grand- mère. Les parents étoient les plus agités". 578 La solidarité des
familles de la bourgeoisie trouve incontestablement l'explication de sa survivance tout au long
du XIXe siècle dans l'organisation de ces activités.
La pratique de la danse, qui représente déjà un écart fait aux préceptes calvinistes, est
accompagnée d'autres libertés prises avec la tradition genevoise, notamment en ce qui
concerne l'habillement. Les enfants participant aux bals sont habillés élégamment, puisqu'il
s'agit avant tout de faire bonne impression. Collier, rubans, et autres artifices sont utilisés. Les
résultats de ces rencontres sont l'objet d'une curiosité générale, surtout si mère et grand- mère
sont absentes. "Je languis de voir ton cousin André et ta cousine De la Rive, pour savoir si elle
s'est bien comportée". 579
Ces bals d'enfants tiennent une place centrale dans la vie sociale des familles de l'élite dans la
mesure où ils sont une des rares occasions où les enfants des deux sexes peuvent non
seulement se côtoyer, mais également avoir une activité en commun. Dans la partie du récit de
Jean- Louis Prévost qui concerne son enfance, les descriptions données de ces bals constituent
la seule présence de l'autre sexe. Ils sont une occasion en or pour créer des liens, qui peuvent,
plus tard, peut-être, porter des fruits et permettent aux jeunes de se rencontrer, lorsque les
familles leur en offrent la possibilité. A ce sujet, le rôle des mères et grands- mères est
essentiel car dans les différents témoignages, elles apparaissent de manière récurrente comme
les organisatrices. Mais les bals d'enfants montrent encore plus. Ils cassent l'image de familles
bourgeoises enfermées dans une tradition religieuse conservatrice, respectant à la lettre
574
Ibidem, art. 10.
575
Lettre du 28 janvier 1816 de Mme Aubert-Sarasin à Stefano Aubert, citée dans Notes sur la famille Aubert de
Genève, originaire de Crest en Dauphiné: 1530-1908, Genève, 1908, p. 47-48.
576
Idem.
577
Idem.
Idem.
579
Lettre du 28 décembre 1790 de Mme Aubert-Colladon à sa fille Elisabeth, citée dans Notes sur la famille
Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné: 1530-1908, Genève, 1908, p. 38.
578
130
Le mariage bourgeois pendant la restauration
l'austère calvinisme. Les familles bourgeoises ont, vis-à-vis de la religion, de tenaces
traditions et un certain recul. "Votre frère n'est rentré qu'à 4 heures [du bal], c'est-à-dire 3
heures après sa fille. Il a eu un véritable accès de jeunesse. Pour un grave Ancien du
Vénérable Consistoire n'est-ce pas joli? Heureusement que Calvin n'est plus là". 580 Ce qui
n'empêche pas la même auteur d'écrire dans la même lettre: "Ce qui fonde ma joie de notre
Restauration, c'est moins le retour à l'indépendance que cette harmonie de tous les ordres de
l'Etat". 581 Cette distance avec les préceptes calvinistes peut paraître exagérée, vis-à-vis d'une
futilité comme la danse. Il suffit alors de penser à quelques grands scandales provoqués à
Genève, au cours du XIXe siècle, 582 pour se rendre compte qu'effectivement ces bals d'enfants
constituaient un espace préservé. En même temps, le régime d'austérité ne devait pas se
dérouler sans frustrations de la part des parents: "le plaisir d'y voir danser mes deux filles me
causât une violente tentation". 583
Toutes les familles bourgeoises sont concernées, sans qu'il soit possible de définir une
caractéristique préférentielle: famille riche, peu fortunée, anciennement ou récemment
bourgeoise. Pierre Prévost a perdu sa fortune avec la Révolution des Lumières. La famille
Aubert est plutôt fortunée. Les Pictet 584 sont anciennement bourgeois, et l'accession du prince
de Mecklembourg-Schwerin à la bourgeoisie est justement l'objet d'un bal. Témoignage
révélateur de l'importance sociale des bals que celui de Jean-Baptiste Stroehlin, en formation
à Paris. On y trouve non seulement cette nécessité de maîtriser la danse, mais aussi les
difficultés pour un jeune homme loin de ses repères de se former un réseau de relations,
pourtant indispensables à une ascension et à une reconnaissance sociale.
" Premier janvier. Je commence la journée au bal chez Mr Davelouis auquel je suis allé
hier soir à 9 heures et demie. Cette soirée est très belle très bien ordonnée et les
rafraîchissements y sont bien, et les Glaies [?] n’y ont pas été épargnées. On y remarque
des toilettes très élégantes, et les femmes, jeunes et vieilles surtout, y font montre de leurs
bijoux. Je ne connaissais pas le maître de la maison, mais je lui fus présenté par M. Evrat
qui cette fois comme toujours se montra très obligeant pour moi. Je ne me suis pas
beaucoup amusé, cependant, autant qu’aux précédentes, car comment se plaire là où on ne
connaît personne, et quelle conversation tenir avec une femme qu’on ne connaît nullement.
Je saurai cependant assez et j’allai voir jouer vers une table autour de laquelle sont
rangés deux jeunes hommes et deux vieilles dames ; l’une paraissait assez aimable, et me
sembla une bonne maman, l’autre est grosse, laide, petite et chargée de bijoux et de
pierreries. Elle est fort peu gracieuse.
Ma timidité se montra ici comme toujours et j’eus beaucoup à en souffrir en entrant je fus
lancé dans une contredanse avec mademoiselle Viardot[?], mais j’avais oublié les figures
depuis l’année dernière et je commençai par tout troubler ce qui ne mit pas les rieurs de
mon côté. Ce trouble et mon manque d’usage dut me faire paraître bête auprès de
mademoiselle Berthe, elle chercha plusieurs fois à lier conversation, mais ma stupidité est
580
581
Idem, datée du 3 janvier 1815, citée dans ibidem, p. 47
Idem.
582
Nous pensons en particulier à l'affaire du cercle des étrangers, une véritable maison de jeu qui se trouvait au
square du Mont-Blanc et qui avait suscité une levée de boucliers des protestants, opposés aux jeux d'argent.
RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la suppression du budget des cultes
(31 décembre 1813 - 30 juin 1907), 2 vol., Genève, 1953, p. 134.
583
Lettre du 30 décembre 1815 de Mme Aubert-Sarasin à Stefano Aubert, citée dans Notes sur la famille Aubert
de Genève…, p. 47.
584
Famille citée par Jean-Louis Prévost. BPU, Histoire de la famille Prévost…., p. 137.
131
Le mariage bourgeois pendant la restauration
telle que je ne pouvais lui répondre. Je me rappelle entre autres qu’une fois elle me montra
deux enfants qui dansaient et elle me dit : "voilà des enfants bien heureux", et ne pas
prendre cela pour entamer une conversation elle me jugea probablement bien
défavorablement car la contredanse fut sans qu’elle m’adressât la parole.
Dans le reste de la soirée, je cherchai à prendre les devants, et à dire quelques mots aux
personnes avec qui je dansai. Là, je fus abordé par une jeune peintre qui a parcouru
plusieurs fois la Suisse, et me parla beaucoup. Moi comme toujours, je payai d’audace et
lui parlai de choses que je n’avais jamais vues. A deux heures du matin je quittai cette
soirée, et après avoir mis mes claques, je regagnais à pied ma demeure".585
Et le jour suivant:
"Je m’habille et me rends ce jour chez monsieur Evrat qui donnait une petite soirée, là je
fis encore une bêtise, car je m’y rendis en bottes ce qui, il est vrai n’est pas fort
inconvenant, car je n’étais pas le seul, mais les autres ont des bottes très fines et ne
dansaient pas ; mais de plus, j’avais des gants bruns au lieu d’avoir des gants blancs (…)
je n’aurais pas dû faire une affaire pareille.
Je m’amusai assez & je vis que j’avais fait quelques progrès dans la danse et que je n’étais
pas aussi gauche qu’autrefois. Cependant j’ai beaucoup à gagner sous ce rapport. Ma
chevelure est peu soignée et les autres personnes sont frisées, enfin je parais toujours
devoir être considéré comme ridicule quand je vais quelque part, car j’ai une mise peu
soignée (…) je suis certain que la comparaison est toujours à mon désavantage".586
Jean-Baptiste Stroehlin a des appuis certains, notamment dans la famille Rilliet, mais ces
appuis ne peuvent faire grand chose pour combler son déficit d'éducation concernant les bals.
Il est aidé, voire encadré par des adultes qui essayent de l'insérer auprès de leurs
connaissances. Mais il fait partie de ces gens sans grande fortune qui essayent de se faire une
place au soleil. Il n'a pas reçu l'éducation nécessaire pour s'intégrer naturellement dans un
monde, qui finalement est différent de celui dans lequel il a vécu. Ses remarques sur
l'habillement et les bijoux sont révélateurs de l'éducation calviniste qu'il a reçue. Il doit donc
gérer la nécessité et l'utilité d'entrer dans un cercle social auquel la profession qu'il vise
appartient, sans s'écarter de moyens financiers et matériels limités. Cette situation d'origine
d'un membre d'une famille respectable mais sans grande fortune, et toujours respectueuse des
préceptes de Calvin sur le luxe, est une caractéristique récurrente qui démontre l'existence
d'un espace préservé que les riches familles bourgeoises ont réussi à créer. Dans la biographie
de David Lenoir, écrite par l'un de ses enfants, il est écrit que ce dernier "allait volontiers à
certaines soirées dansantes, au Casino, où l'aristocratie genevoise ne craignait pas de se mêler,
à l'occasion, avec la bourgeoisie". 587
3.1.2. L'approche indirecte
Aussi délicate soit-elle, l'approche d'un parti à Genève s'appuie traditionnellement sur le très
haut degré de solidarité de statut des familles bourgeoises. Jamais l'approche d'un parti n'est
585
STROEHLIN, Jean-Baptiste (1813-1889), Journal de 1836. [s’étend de janvier à avril et concerne une
période d’étude à Paris]. BPU, cote Ms Suppl. 1354, p. 1-2.
586
Ibidem, p.3.
587
LENOIR, Emile, David Lenoir: 1819-1905: souvenirs de sa vie, Genève, 1905, p. 27.
132
Le mariage bourgeois pendant la restauration
directe. La demande, formulée indirectement, est transmise à un intermédiaire, souvent
membre éloigné de la famille cible, parfois allié politique, associé ou ami. Cet intermédiaire a
la charge de se renseigner sur les dispositions du père de la famille cible, et d'en transmettre la
réponse à l'intéressé. Bien entendu, le choix de cet intermédiaire répond à des critères bien
précis, dont le respect rend plus ou moins probables les chances de réussite. L'intermédiaire
est de sexe masculin et dispose d'une certaine autorité, parfois issue d'un mandat politique
présent ou passé, voire plus rarement un éminent négociant, qui peut assurer d'un futur
prometteur du requérant. Son âge est le plus souvent similaire au père de la famille cible,
voire un peu plus jeune, si cet intermédiaire est déjà marié. Systématiquement l'intermédiaire
est plus âgé que le demandeur. Cet intermédiaire doit connaître les deux parties en présence,
même s'il ne connaît que les parents des deux familles. Il peut ainsi plaider la cause du
requérant auprès de la famille cible.
L'origine de l'approche peut être diverse, variant entre le père du demandeur ou le demandeur
lui- même. Par contre la forme de la demande est pratiquement toujours identique. Le
demandeur explique oralement sa requête à l'intermédiaire, qui est chargé de prendre un
contact généralement oral. Cet intermédiaire donne quelques jours plus tard une réponse,
généralement écrite si elle est positive, au demandeur. Dans le cas où le demandeur passe par
son père, la réponse peut plus facilement être orale. Un parfait exemple de l'approche d'un
parti se trouve dans les archives Prévost:
"15 mai 1830. Premières réponses aux avances indirectes de A[lexandre] pour
G[uillaume] relatives à B[lanche] C[ayla]. Cette réponse est favorable.
27 mai 1830. Reçoit et nous rapporte pour Guillaume, par la voie de Monsieur Fr ,
l’acceptation de la famille C[ayla]. Réponse annoncée, à un certain point, par celle du 15,
mais que Guillaume et nous-mêmes attendions avec impatience. (…) Nous sommes encore
pour 3 semaines, sous le secret".588
Dans ce passage tiré du journal intime de Pierre Prévost, les acteurs de la demande de son fils
Guillaume Prévost sont connus grâce à la correspondance. L'intermédiaire, n'est autre que le
frère aîné de Guillaume, Alexandre-Louis Prévost. L'inconvénient que pose ici le lien familial
entre demandeur et intermédiaire est symptomatique d'une situation économique largement en
faveur de la famille Prévost. D'abord, Alexandre est de 11 ans plus âgé que Guillaume.
Surtout, il est déjà allié à une famille respectable (les Martin), et connaît en 1830 des affaires
florissantes avec sa banque, Morris Prévost & Cie. Par conséquent, il est suffisamment
respectable pour endosser le rôle d'intermédiaire pour son frère, ce qui ne l'a tout de même pas
empêché de faire preuve de prudence, en faisant des avances "indirectes". De plus, la réponse
donnée par la famille cible, en l'occurrence les Cayla, a été multiple et a emprunté un second
intermédiaire, "Monsieur Fr", qu'il n'a pas été possible d'identifier avec certitude. Une
confirmation orale a d'abord été donnée aux avances indirectes d'Alexandre pour son frère,
puis, deux semaines plus tard, une confirmation écrite a définitivement sanctionné la requête.
L'utilisation d'un intermédiaire pour approcher quelqu'un à qui une demande doit être
effectuée est une pratique loin d'être limitée à la seule approche matrimoniale. Bon nombre de
questions politiques, voire familiales, ont été discutées et réglées par ce biais très pratique, car
il évite aux parties de devoir s'exposer. Un exemple intéressant peut également être tiré des
archives Prévost. Lorsque Alexandre Prévost fait fortune en Angleterre, son père, ruiné à la
588
Tiré de BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4743.
133
Le mariage bourgeois pendant la restauration
révolution, souhaite pouvoir jouir d'une campagne. Cette délicate demande est transmise à
Alexandre par l'intermédiaire de son oncle Gaspard Marcet, également installé en
Angleterre. 589 Sans que les détails de l'affaire soient connus, Alexandre décide quelque temps
après d'acheter pour son père une propriété aux Petits-Philosophes à Plainpalais, 590 choix qu'il
indique avoir fait uniquement pour plaire à son père: "L’idée d’en faire ma retraite n’entrait
guère alors dans mon esprit, car si j’avais été dominé par cette idée, j’aurais certainement fait
choix d’un endroit plus élevé et du côté du lac ou tout au moins de la vue. Pour mon père, il
ne souhaitait qu’une promenade champêtre, une verte pelouse et de l’ombre". 591 Toute la
différence entre les communes de Cologny, Genthod et Plainpalais.
Prudente et politiquement correcte, cette méthode de communication est facilitée par les
vastes liens de parenté qui ont rendu les intermédiaires potentiels particulièrement nombreux.
Cette communication avait en plus l'avantage d'éviter les affrontements, puisque la demande
était effectuée indirectement, et qu'en cas de premier refus, elle n'est pas l'objet d'une
sollicitation directe. Nul ne peut perdre la face.
3.2. Le consentement & l'information à la communauté
Une fois une demande en mariage effectuée et la réponse positive connue, les événements ne
tardent pas. La diligence avec laquelle sont menées les unions dans la Genève du XIXe siècle
est ambiguë. En effet, si l'approche d'un parti est une affaire mûrement réfléchie et
patiemment menée, la conclusion de l'union est par contre menée rapidement, comme si elle
ne constituait plus qu'une formalité. Assentiment de la famille de l'épouse, rencontre en tête-àtête des deux futurs époux, et signature du contrat de mariage se déroulent dans un espace de
moins d'un mois, sauf si un élément perturbateur, âge trop jeune de l'un ou l'autre des futurs
époux ou éloignement géographique, ne retarde le processus. A cette brève période, il est
parfois nécessaire d'ajouter ce "temps de secret", pour reprendre les mots de Pierre Prévost,
pendant lequel l'union reste confidentielle. Il est difficile aujourd'hui de dire si ce secret est
généralisé et s'il ne s'évente pas malgré tout par le biais des réseaux familiaux et de
connaissances de la Haute Ville. Il n'empêche que la conclusion d'une part non-négligeable
des unions fait suite à une période de secret.
Les sources privées insistent souvent sur le moment de rencontre des deux futurs époux, en
tête-à-tête, bien que ce moment ne joue pas de rôle déterminant dans la conclusion de l'union.
Ces descriptions permettent cependant de mesurer combien le fossé social séparant les deux
sexes est grand. Les futurs époux se connaissent, dans le sens qu'ils savent à quelle famille ils
ont à faire et se sont déjà rencontrés, mais jamais en dehors de pratiques sociales, telles que:
les fêtes (dont les bals font partie), les célébrations religieuses, voire les réunions de famille.
Aussi, ce premier moment de rencontre intime, rendu possible grâce aux consentements
mutuels des deux familles, représente pour les jeunes gens un moment extrêmement fort, dont
l'intensité est reprise par les biographes pour confirmer la présence d'un amour réciproque.
Jean- Louis Prévost narre le premier baiser de son frère avec sa future femme, lors de leur
première rencontre: "Ce baiser les embrasa tous les deux du feu qui brûle encore". 592 Ces
témoignages, qui alimentent généreusement les histoires familiales tiennent cependant une
589
590
Ibidem, p. 90.
A l'emplacement de l'actuelle rue Prévost-Martin.
591
Idem. Un autre raison semble avoir joué un rôle. Pierre Prévost était en effet adepte des bains dans l'Arve,
reconnue au XIXe siècle pour ses vertus curatives, comme le démontre son journal, où sont consignés les dates
de ses bains. BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4743.
592
Tiré de Histoire de la famille Prévost, BPU, cote Ms Fr 4731 a & b, p. 96.
134
Le mariage bourgeois pendant la restauration
place importante car ils constituent une subtile mue qui change des mariages de raison en
mariages d'amour.
Enserrés dans des pratiques sociales dans lesquelles les familles alliées jouent le rôle de
barrière difficilement franchissable, les jeunes Gene vois issus d'anciennes familles
bourgeoises ne peuvent que se conformer au moule dans lequel ils ont toujours été habitué. La
question du libre choix adopte dans ces conditions, une forme ambivalente. Certes, ce libre
choix existe, mais le terrain dans lequel il s'exerce a tellement été bien délimité qu'un individu
n'imaginerait que très difficilement en sortir. La délimitation de ce terrain ne s'arrête pas au
choix du conjoint. La transformation d'un mariage finalement très fortement incité en un
mariage passion est une action qui participe, volontairement ou involontairement, à la
perpétuation du système. Pourquoi chercher ailleurs l'amour passion, puisque ce dernier a été,
pour nombre d'individus, trouvé au sein de la classe bourgeoise?
"7 juin 1830. Aujourd’hui (…) j’envoie par centaines les billets de faire-part du mariage
de mon fils Guillaume avec Mlle Blanche Cayla, le mariage aura lieu du 20 au 24
juillet".593
L'annonce de l'union aux parents et amis marque la dernière étape du consentement après
laquelle un renoncement n'est plus possible. La communauté est informée de la prochaine
union. A partir des annonces directes par cartes, l'information est rapidement relayée à
l'ensemble des familles amies, proches ou éloignées et les engage de manière définitive.
Stendhal note à ce sujet que "rien n'est plus rare que de voir rompre un mariage
communiqué". 594 A ce niveau, les correspondances jouent un rôle primordial. La diaspora
genevoise étant ce qu'elle est, l'information ne peut atteindre les Genevois installés à l'étranger
que grâce aux correspondances que chaque famille tient avec les siens. Pour l'historien, ces
échanges de lettres démontrent l'homogénéité de classe des anciennes familles bourgeoises,
puisqu'on y trouve régulièrement des annonces de futurs mariages, et souvent pour des
personnes très éloignées, sinon extérieures à la famille. Même loin de sa terre d'origine et de
ses amis, tout Genevois lié aux époux apprend la nouvelle rapidement, même lorsque ce
dernier se trouve en Australie: "Monsieur Moilliet m'a écrit en date du 27 septembre, toutes
les bonnes nouvelles de sa maison. Le mariage d'Amy, et la naissance d'une fille". 595
3.3. L'établissement des règles de l'union
"17 juin 1830. Aujourd’hui samedi à 1 heure, se passe le contrat de mariage de mon fils
Guillaume, chez madame Cayla, grand-mère".596
La rédaction du contrat de mariage constitue le moment clé lors duquel sont définies les règles
de l'union. L'importance de cette étape est liée à la délicate question de mettre éventuellement
par écrit ce qui a été imaginé séparément par les deux familles. Une fois encore, la tradition
vient au secours des intervenants en enserrant les aspirations de chacun dans des coutumes.
Cette étape est une nouvelle illustration qu'on peut donner du haut degré de solidarité des
familles bourgeoises. En effet, la conclusion du contrat est sujette à une réunion s'apparentant
593
594
Tiré de BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4743.
La mise en italique est de l'auteur. STENDHAL, op. cit., p. 81.
595
AFB, Lettre d'Antoine Baumgartner (fils) à son père, lettre du 14 décembre 1854 (n°7, reçue le 15 mars
1855), 1854-1855. Le très long délai entre envoi et réception s'explique par la distance parcourue, puisque la
lettre a été postée en Australie.
596
Tiré de BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], 3 vol., cote Ms Fr 4743.
135
Le mariage bourgeois pendant la restauration
plus à une cérémonie familiale solennelle qu'à la signature d'un acte purement administratif.
En cela, la pratique genevoise n'est pas particulière, puisque Germain et Mireille Sicard ont
observé exactement la même chose pour le midi toulousain. 597 Tout dans la conclusion du
contrat porte le poids de l'appartenance sociale à l'élite de la République, à commencer par le
lieu où elle se déroule et les personnes présentes.
Le lieu peut varier, mais le plus souvent les contrats se concluent chez les grands-parents ou
les parents de l'épouse. Ceci implique que le notaire doit se déplacer pour enregistrer l'acte,
comme dans le pays toulousain. 598 Le rôle des grands-parents est central dans la mesure où ils
tiennent une place capitale de symbole de la continuité des traditions. Et si ces grands-parents
sont absents de Genève ou trop malades pour participer directement, il y a invariablement une
référence à leur consentement dans le contrat de mariage. Du moment qu'un membre de la
plus vieille génération des familles est encore vivant lors de la conclusion du contrat, ce
dernier s'appuie en partie sur le consentement de cette personne.
L'aspect solennel de l'établissement d'un contrat de mariage est visible au travers des
signatures qu'il comporte. Ces dernières ne sont pas limitées aux proches membres des deux
familles. De nombreux témoins y participent également, bien que leur présence ne
corresponde pas à une nécessité impérative fixée par la loi. Les témoins sont d'autant plus
nombreux qu'il s'agit de riches et importantes familles et ils est rare qu'ils n'appartiennent
qu'aux seules familles restreintes de chacun des époux. En 1841, pour le mariage d'Emile
Plantamour et de Marie Prévost, on ne dénombre pas moins de 64 signataires du contrat de
mariage, dont certains noms illustres comme celui du premier syndic Jean-Jacques Rigaud.599
Généralement, les contrats de mariages bourgeois comprennent entre 20 et 35 signatures,
majoritairement des hommes. Cependant le rôle des femmes n'est pas à négliger. Les femmes
présentes lors de ces cérémonies sont soit membres des familles, soit épouses d'un témoin.
Parmi les signataires, il pouvait se trouver un certain nombre de veuves, alliées aux familles,
mais aussi des épouses de négociants absents de Genève et agissant comme signe d'un
assentiment de leurs époux.
Le contenu d'un contrat de mariage est conforme à une coutume pesante qui exclut
pratiquement toute originalité, ce qui est pratique pour l'historien, car les lignes directrices se
dégagent d'autant plus facilement. Par exemple, c'est pratiquement toujours le premier article
du contrat qui définit le régime légal choisit par les époux, ce qui n'est par ailleurs pas une
exigence du Code Napoléon. Ce dernier précise simplement que: "[les époux] peuvent
cependant déclarer d'une manière générale qu' ils entendent se marier ou sous le régime de la
communauté, ou sous le régime dotal". 600 Sans précision c'est le régime communautaire qui
s'applique. 601 Dans le cas des bourgeois, c'est le régime dotal qui est le plus fréquent d'où
l'importance de bien le stip uler en premier dans le contrat. Le premier rôle de ce document de
mariage à Genève est paradoxalement de préparer les époux, et surtout les femmes, à une
situation financière fragilisée par la perte du conjoint. Conséquemment, les biens de chacun,
leurs apports (possibles aussi sous forme de rente), la part de la fortune paraphernale, les
597
SICARD; Germain, SICARD, Mireille, "les contrats de mariage de la noblesse toulousaine en 1786", in
SICARD, op. cit., p. 50.
598
Idem note précédente.
AEG, Archives notariales, Maître Jean-François Salomon Binet, acte du 24 avril 1841.
600
Extrait de l'article 1391 du Code Civil. AEG, Code Civil des Français, Paris, An XIII (1805).
599
601
Article 1393, Idem.
136
Le mariage bourgeois pendant la restauration
éventuels biens dotaux sont précisés. La situation de chaque époux au sein du futur ménage
est ainsi définie jusqu'au-delà de l'union.
"(…)La dite Marguerite Catherine Long, épouse autorisée du dit Paul Lullin, et de plus
conseillée et autorisée par Jean-Paul Martin et Paul Martin, ses neveux et ses proches
parents, voulant témoigner sa satisfaction du présent mariage constitue en dot à la dite
demoiselle sa fille 3600 livres argent courant payable après le décès de la dite dame Lullin
sans intérêts".602
Cette disposition, qui pourrait très bien avoir sa place dans un testament, illustre parfaitement
le lien direct qui existe entre le contrat de mariage et la mort, même si dans ce cas présent,
c'est un cas de figure original, à savoir le décès de la mère de la mariée, qui est l'objet d'une
dotation. Les familles bourgeoises, par le biais des contrats de mariage, offrent à leurs enfants,
et surtout aux femmes, l'équivalent d'une assurance sociale qui leur garantit un revenu
déterminé sur le long terme. Ce fait n'est pas nouveau. Les édits civils de 1713, par exemple,
avaient fixé l'augment dû à la femme en cas de prédécès du mari équivalent à la moitié de la
dot réversible aux enfants. 603 Le but de telles dispositions est toujours d'offrir une certaine
protection à celle qui, loi naturelle oblige, a plus de probabilités de survivre à son conjoint.
Un autre cas possible, et souvent employé par les parents d'une future épouse, consiste à offrir
une rente annuelle, sortie de leur succession, "pour elle au futur époux" (…)"pendant la vie du
survivant des dits constituants". 604 Cette somme ne doit son existence qu'à la survie de
l'épouse ou à la survie d'un de ses enfants. Par une telle disposition, ces parents assurent sur
leur fortune une situation donnée à leur fille, mais gérée par l'époux.
La protection de l'épouse est nécessaire en ce sens que la femme au sein du ménage est
subordonnée aux décisions de son époux, qui agit comme un tuteur. Dans le cas, le plus
fréquent, d'un régime dotal défini par le contrat, le régime choisi est une séparation des biens
des époux, avec gestion de ceux de la femme par son mari, comme le montre le passage
suivant: "Les futurs époux déclarent qu'ils entendent contracter sous le régime dotal, tel qu'il
est déterminé dans le code civil des Français en vigueur dans ce canton, sauf les modifications
qui seront ci-après stipulées, renonçant expressément à toute espèce de communauté de biens
entr'eux". 605 La suite du contrat définit plus particulièrement la nature de la protection prévue
pour les biens de l'épouse, notamment pour les revenus perçus en cours de mariage: "La
demoiselle future épouse demeure autorisée à toucher et recevoir sur ses simples quittances, le
quart de tous ses revenus, pour servir à ses besoins personnels". 606 Le pouvoir marital est ici
clairement délimité.
3.4. La cérémonie
Etape ultime de la réalisation d'un mariage, la cérémonie ne peut être totalement absente de la
présente description. Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que Calvin n'a pas donné à
602
Tiré du contrat de mariage de Pierre Rigot et Marguerite Lullin; AEG, archives notariées, Me Pierre-Louis
Girod, septembre 1796.
603
Cette disposition est présente dans le titre XIV des Edits de 1713. AEG, Edits Civils de la République de
Genève, Genève, 1713.
604
Contrat de mariage entre Pierre André Sayous et Elisabeth Baumgartner; AEG, archives notariées, Me JeanFrançois Richard, acte du 26 mai 1831.
605
Idem.
606
Il s'agit en l'occurrence de l'article 5 du contrat; Idem.
137
Le mariage bourgeois pendant la restauration
cette cérémonie du mariage un quelconque faste. "La célébration du mariage doit se faire au
début d’un culte public, à l’heure exacte, et sans faute". 607 Cette pratique n'a sans doute pas
beaucoup changé au cours du temps puisque les témoignages du XIXe siècle ne
s'appesantissent pas sur le sujet: "Le lundi 22 [février 1819] je conduisis mademoiselle Louise
Martin à l’église où la cérémonie religieuse sanctionna notre union". 608 Dans le présent cas de
figure, la cérémonie religieuse a donc eu lieu en semaine, alors que le mariage civil s'est
déroulé trois jours auparavant, le vendredi 19 février. 609
4. Un exemple pratique de mariage de familles établies: Le mariage
d'Alexandre-Louis Prévost et ses multiples dimensions
Le mariage d'Alexandre-Louis Prévost avec Jeanne-Louise Martin, dont il vient d'être
question, est un exemple type d'une union entre deux familles anciennement fortunées, mais
dont une seule a réussi à reconstruire cette fortune. L'autre, la famille Martin, 610 tient une
position sociale élevée, notamment grâce à l'engagement politique du père de Jeanne-Louise,
Conseiller d'Etat et lieutenant de police. 611 Alexandre-Louis, qui connaît au début du siècle,
une position commerciale pleine d'espoir est en position économiquement dominante sur la
famille Martin, ce qui va être confirmé par l'évolution des tractations liées au mariage et à ses
termes. Ce mariage, au milieu de situations familiales bien connues, est une illustration
parfaite de ce qui précède. D'abord parce qu'il respecte le schéma établi concernant le
processus qui aboutit à l'union. Ensuite, parce que ce mariage révèle de complexes liens
familiaux qui unissent sur plusieurs plans différents quelques familles protestantes. Le
mariage y apparaît donc comme un élément parmi d'autres, qui sert à une dynamique sociale
particulière, un quasi esprit de caste.
Les détails de ce mariage sont particulièrement bien connus grâce à plusieurs sources qui ont
toutes donné une version légèrement différente des faits. La trame de fond demeure cependant
unique. Alexandre-Louis Prévost, installé en Angleterre, revient en 1819 rendre visite à ses
parents. Pendant les quelques semaines qu'il passe à Genève, il trouve un parti, conclut un
mariage, et s'en retourne avec son épouse en Angleterre. Une prouesse en quelque sorte qui
démontre qu'Alexandre Prévost est un beau parti, dans une période qui suit l'occupation
française, et qui, même si la situation politique genevoise se calme, est marquée par cet
épisode douloureux.
" J’avais bien une arrière pensée de mariage, et même mon attention se portait plus
particulièrement vers mademoiselle Martin-Bertrand, que ma mère avait souvent attirée
près d’elle et dont mon oncle Marcet, qui l’avait connue dans son dernier séjour à Genève,
607
BIELER, André, op. cit., 1963, p. 136.
BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, cote Ms Fr. 4756, p. 69-70.
609
Idem.
608
610
La famille Martin, ou plutôt les familles Martin sont souvent sujettes à confusion. Extrêmement nombreuses,
on trouve à Genève trois familles distinctes, soit les Martin de Sionnet, les Martin de Montélimar et les Martin de
Tulette. La différence est importante puisque si les seconds et troisième sont originaires du Dauphiné, la famille
Martin de Sionnet trouve son origine à Jussy, l'un des mandements de l'ancienne Seigneurie de la cité. De ce fait,
les Martin de Sionnet sont anciennement bourgeois puisque les premières Lettres ont été acquises en 1472, tandis
que la Bourgeoisie des Martin de Tulette ne date que de 1744, et celle des Martin de Montélimar de 1755. La
branche des Martin alliée aux Prévost est issue du rameau cadet des Martin de Sionnet. La famille MartinAchard est une sous-division (issue des Martin de Tulette), de même que les Martin Du Pan (issus des Martin de
Montélimar); BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, t. 1, Gaillard, 1998, p. 473ss.
611
En outre, La famille Martin de Sionnet avait donné huit membres du Conseil des Deux-Cents. Ibidem, p. 473.
138
Le mariage bourgeois pendant la restauration
m’avait parlé, peut-être écrit. Mais je la connaissais à peine : je l’avais vue dans son
enfance. Et je n’avais pu que l’entrevoir en arrivant, parce que le bruit s’était presque
instantanément répandu que je venais pour l’épouser, ses parents avaient jugé convenable
de lui faire éviter momentanément toute occasion de me rencontrer. Sa nièce et elle
avaient cessé toute visite chez mes parents. Cela devenait gênant et je résolus de mettre fin
à l’interdit. Je fis demander par Monsieur Schmidtmeyer612 à Monsieur Tronchin-Bertrand
si, tout à fait étranger comme je l’étais, aux bruits qui s’étaient répandus, je devais
considérer la retraite de mademoiselle Martin comme l’indice d’une détermination prise
de ne point songer à l’expatriation. Je disais bien à Monsieur Schmidtmeyer ce que je me
disais à moi-même, que tout ce que je désirais c’était de rétablir les communications et de
trouver l’occasion de me faire connaître à mademoiselle Martin, comme d’apprendre à la
connaître, mais il faut avouer que ce premier pas fait, il ne m’eût pas été facile de battre
en retraite. C’est ce que l’on comprit. On me fit demander si je pourrais faire espérer un
retour, par exemple à la fin de mon association. A cela je n’hésitai pas de répondre
négativement : j’ajoutai même que le plus qu’il me fût possible de dire c’est que, à cet
égard, il n’y avait rien de déterminé dans mon esprit. Des devoirs impérieux
m’empêchaient de songer au retour à aucune époque déterminée. C’était le 19 février que
j’avais fait ma première démarche [arrivé à Genève le 6 février], le jour même où mon
frère Jean-Louis était parti. Le dimanche 21, on me fit la question relative au retour, et le
lendemain 22, je reçus une réponse favorable et l’invitation d’aller le soir chez Monsieur
Martin, dans son cabinet. L’intervalle ne fut pas long, mais il fut loin de me paraître court,
préoccupé que j’étais de l’objet que j’avais en vue. Je me rendis chez Monsieur Martin.
Connaissance fut bientôt faite et je n’eus pas de peine à reconnaître que mon cœur suivait
aisément l’impulsion. Nos sentiments furent bientôt à l’unisson".613
Ce récit de la main d'Alexandre lui- même, est en réalité, malgré un titre trompeur, écrit
plusieurs décennies après les faits. On peut en tous cas le dater après 1850, ce qui lui donne
plus la forme d'une autobiographie que d'un journal. Considérant cela, la destination de ce
document en expliquerait en grande partie l'articulation du contenu. Si, comme on est en droit
de l'imaginer, ce récit était destiné à d'autres membres de la famille (les descendants par
exemple), le fossé entre réalité et récit pourrait être important. Il n'empêche que le frère
d'Alexandre, donne une version légèrement différente:
"Sa fortune faite, il avait eu de temps en temps l'idée de se marier. (…) Le jour de son
arrivée, avant qu'il eut pensé à chercher femme, bien loin d'en avoir parlé, le bruit courut
dans toute la ville qu'il venait épouser mademoiselle Louise Martin.
La famille Martin, avec qui nous étions amis aussi intimes qu'à présent, s'offensa croyant
que c'était nous qui avions répandu ce bruit. Alexandre ne vit point la jeune personne, qui
à l'ordinaire venait presque tous les jours chez ma mère. Il se trouva extrêmement vexé
d'être l'objet de bruits de ce genre. Son affection pour madame Martin était indépendante
de toutes vues sur sa fille, que nos parents aimaient beaucoup. Après trois semaines de ce
sot état de choses, il fit demander par le syndic Schmidtmeyer à Monsieur Tronchin de
prier Monsieur Martin de recevoir sa visite. Alexandre n'était nullement décidé à
demander Mademoiselle Martin en mariage. Il alla faire visite à Monsieur Martin, il
612
Jean-Pierre Schmidtmeyer, Conseiller d'Etat et premier syndic en exercice lors des faits; SHAG, op. cit.,
1956, p. 74.
613
BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, cote Ms Fr. 4756, p. 65-67.
139
Le mariage bourgeois pendant la restauration
trouva Louise614 dans sa chambre, il fut interloqué, il ne sut pas que dire, il la trouva
fraîche et jolie, et sans réfléchir davantage, il la prit à bras le corps et l'embrassa".615
Cette deuxième version du même événement indique que ce mariage n'était pas un projet
d'Alexandre. Entre l'hypothèse d'un mariage souhaité, et celle d'un mariage "providentiel", il
est préférable de situer la vérité entre ces deux possibilités. La famille Martin est une famille
amie de la famille Prévost, et les parents Prévost recevaient des visites fréquentes de Jeanne
Martin. Sachant que Pierre Prévost avait quatre enfants, tous des hommes, et que l'aîné
connaissait une brillante carrière commerciale en Angleterre, il est impossible que la
possibilité d'un mariage n'ait pas traversé l'esprit de la famille Martin. C'est sans doute cette
possibilité très logique, non-réalisée, qui a provoqué leur réaction lorsque Alexandre est arrivé
à Genève, et n'ait pas fait savoir une intention que les parents Martin souhaitaient. Quant à
Alexandre, il avoue lui- même dans son journal que l'idée du mariage lui avait traversé l'esprit,
sans avoir pour autant arrêté un choix, laissant d'ailleurs entendre que le choix lui appartient
pleinement. Si ce mariage est providentiel, c'est du côté d'Alexandre qu'il faut chercher, bien
que bon nombre d'éléments montrent que cette union a suivi un processus logique d'alliances
d'ordre économique.
Ce même frère indique dans son récit qu'au moins une possibilité très claire de mariage s'était
déjà présentée à Alexandre, lors de son séjour à Berlin. "Il aurait pu le faire, & je ne crois pas
qu'il eut d'autre raison de manquer cette occasion que de la répugnance à devenir Prussien". 616
Une nouvelle fois le choix individuel est mis en exergue.
Le rôle des intermédiaires est dans ce cas clairement défini, et leurs identités connues. Ce sont
des collègues et amis politiques du père de la mariée qui sont sollicités pour approcher la
famille en question. Ils posent non seulement la question à la famille Martin, mais jouent en
plus le rôle d'intermédiaires lors d'une ébauche de négociation. Ce sont eux qui posent à
Alexandre les questions que la famille Martin désirait lui poser, soit sur la garantie d'un
éventuel retour en Suisse.
Les liens antérieurs au mariage et qui pouvaient exister entre les familles Prévost et Martin
sont évidemment un point délicat mais crucial. Délicat par le peu de sources précises sur la
question, mais crucial car l'étude de ces liens montre combien le mariage était l'élément d'un
tout bien plus vaste qu'une belle histoire entre deux individus, dont l'une des familles aurait
préparé l'union, et l'autre l'aurait tout simplement reçue comme un fait providentiel.
Plusieurs familles ont joué un rôle dans le mariage d'Alexandre, à savoir les familles Martin,
Prévost et Vioillier. En fait, on retrouve ici les familles impliquées dans le réseau de
formation des frères Prévost, abordé au chapitre précédent. 617 La famille Martin est en relation
d'affaires avec la famille Viollier, qui est une famille amie de la famille Prévost. De plus,
Viollier et Martin siégeaient tous deux au Conseil d'Etat. Le contrat de mariage de Pierre
Prévost 618 fait apparaître Viollier parmi les témoins. Et à deux reprises, des enfants Prévost
614
De son vrai nom Jeanne Louise Martin.
615
Tiré de BPU, Histoire de la famille Prévost, cote Ms Fr 4731 a & b, p. 95-96. Ces deux documents sont en
réalité des lettres qui font l'historique de la famille. Par recoupements, nous les avons attribuées à Jean-Louis
Prévost (1796-1852), fils de Pierre.
616
Idem.
Voir en particulier le schéma 5.1.
618
BPU, Contrat de mariage entre Pierre Prévost et Louise Marcet, acte du 8 février 1788, cote Ms Suppl. 1076
env. 1.
617
140
Le mariage bourgeois pendant la restauration
vont se retrouver en formation dans le commerce de Viollier: Alexandre à Genève en 1806 et
Georges à Livourne en 1819. Or la succursale de Livourne est dirigée par André Martin, futur
beau- frère d'Alexandre, qui a fait son apprentissage chez Viollier & Cie à Genève. Un des
aïeux de Martin, dirigeait un négoce de soie à Livourne, avant que Viollier ne s'y établisse. Ce
n'est d'ailleurs que quelques jours après le mariage d'Alexandre que Georges Prévost part pour
son apprentissage chez Viollier & Cie à Livourne. L'apprentissage puis la carrière d'André
Martin au sein de Viollier & Cie s'explique par l'amitié de son père, Jacob Martin, avec
Viollier. En 1819, Jacob Martin, qui a deux enfants vivants, marie donc sa fille avec un bon
parti, qui en retire une proximité bienvenue avec un établissement qui n'est pas concurrent.
Quelques années plus tard, en 1825, André Martin rejoint Morris Prévost & Cie, qui désire se
lancer dans le commerce de la soie. En 1819, le mariage répond à la fois à des considérations
économiques pour la famille Martin, et à des intérêts commerciaux pour la famille Prévost.
"Mademoiselle Martin avait une pension de jeune demoiselle. Après avoir vécu dans
l’aisance elle avait été obligée d’avoir recours à cet expédient, à cause des pertes que son
mari avait faites dans le commerce. Non seulement il n’était rien resté à monsieur Martin,
mais madame Martin avait aidé de son bien la liquidation des affaires de son mari, qui
d’ailleurs n’avait cessé de faire honneur à ses engagements".619
Les considérations économiques de la famille Martin s'exprimèrent à travers des exigences
liées à l'union, posées par Jacob Martin, et qui montrent les rouages du difficile équilibre à
trouver. A la sollicitation d'Alexandre par le biais de son intermédiaire, la famille Martin pose
une première question liée à la situation géographique. Elle a de la peine a envisager une
émigration définitive pour sa fille, même s'il paraît acceptable que, pendant la durée de
l'association anglaise d'Alexandre Prévost, elle aille s'y installer pour quelque temps. La
réponse est simple, franche et directe: Alexandre refuse de faire la promesse d'un retour
automatique. Cette réponse révèle combien le système complexe d'associations bancaires
pouvait être à la fois instable et vecteur d'imprévus. Certes, Alexandre Prévost a déjà fait
fortune en 1819, mais il sait très bien que les affaires sont par définition mouvantes, et son
association, toute bénéficiaire qu'elle pouvait être, ne durerait qu'un temps limité. Après cela,
il est pour lui difficile de savoir quelle opportunité allait, ou devrait, se présenter. Désireux de
saisir toute chance qui ne manquerait pas de s'offrir à lui, Alexandre Prévost a répondu sans
ambiguïté. Si Jeanne Martin devient sa femme, elle doit l'accompagner avec lui en Angleterre
et y rester pour un temps indéterminé.
" Ma future épouse était sans dot, c'est-à-dire sans autre dot que sa personne et son
caractère. Je lui assurai la rente d’un capital de 2500 £ sterling, et je ne consentis pas à
augmenter cette disposition, comme cela me fut demandé par Monsieur Tronchin, avant la
signature du contrat. Je regrettai ce refus, qui me semblait, à tort, pouvoir être suivi de
difficultés. Il n’en fut rien. Je ne croyais pas devoir engager au-delà ma petite fortune dans
le commerce : on le comprit fort bien et on m’en témoigna que plus de cordialité".620
Le mariage est donc arrangé suivant un accord financier garantissant une rente à l'épouse,
sans que la famille de cette dernière soit assurée de la voir revenir vivre un jour à Genève.
Cette épouse appartient en outre à une famille en relation d'affaires avec les Prévost et leurs
alliés Haldimand. En réalité, le dense réseau d'alliances matrimoniales fait que les mêmes
familles se retrouvent systématiquement les unes face aux autres au milieu d'un ensemble plus
619
Tiré de BPU, Journal d'Alexandre-Louis Prévost, cote Ms Fr. 4756, p. 67-68.
620
Ibidem, p.69.
141
Le mariage bourgeois pendant la restauration
vaste rendu cohérent par l'ancien statut bourgeois. De nouvelles extensions sont toujours
possibles, mais l'essentiel des alliances par le biais d'un mariage se réalisaient autour des
mêmes groupes familiaux.
Dans le cas de Prévost, le réseau d'alliances familiales s'est évidemment constitué au cours du
XVIIIe siècle, et comprenait des familles de négociants liées avec le commerce de la soie.
C'est la famille Haldimand qui a centralisé ce pôle, autour duquel gravite au XVIIIe siècle les
familles Martin, Nadal et Long, cette dernière étant particulièrement intéressante puisque
d'origine vaudoise comme les Haldimand mais installée pendant plusieurs générations à
Turin. 621
Antoine François Haldimand avait fait son apprentissage chez Pierre Martin, à Livourne,
avant de se rendre en Angleterre. Là, il travailla chez son parent Jean-Abraham Haldimand,
marié à la sœur de son associé Long, au sein de la maison Haldimand, Nadal Long & Cie.
Cette maison l'envoya auprès d'un client anglais du nom de Pickersgill, où il travailla 18 mois.
Rentré quelque temps à Genève, il retourna se marier à Londres avec la fille de Pickersgill, et
monta une maison de commerce avec Jean-Jacques Long, père de Pierre-François Long,
associé avec son parent. Mais cette affaire ne dura que trois ans, à la suite de quoi il fonda sa
maison de commerce qui devait devenir Haldimand fils & Cie. La famille Prévost s'est greffée
sur ce pôle grâce à deux alliances. Le bisaïeul Nadal d'Alexandre Prévost, et le beau-frère de
Pierre Prévost, qui a épousé une des deux filles d'Antoine Haldimand. L'autre fille Haldimand
a épousé Charles Morris, père de l'apprenti puis associé d'Ale xandre Prévost.
Alexandre Prévost a bénéficié directement lors de sa formation de la maison Haldimand fils &
Cie, où il travaille dès 1808. De cette position, il crée Prévost Morris & Cie, avec James
Morris puis son frère Jean-Louis Prévost, avant d'être sollicité en 1818 par la famille
Haldimand pour reprendre la succession d'Antoine Haldimand, disparu. En réalité, Morris
Prévost & Cie (qui prit ce nom lors du changement d'association de 1818) est une maison bien
moins prestigieuse que Haldimand fils & Cie, mais le désintérêt des enfants d'Antoine
Haldimand, qui abandonnent l'affaire en 1829, permet à Morris Prévost & Cie de se substituer
à cette maison qui a été à l'origine de ses activités.
Le mariage d'Alexandre intervient juste après son association avec les fils d'Antoine
Haldimand au sein de Haldimand Fils & Cie. De plus, pendant la même période, Alexandre
Prévost devient Consul suisse pour l'Angleterre, rôle qu'il assume non seulement avec succès,
mais qu'il transmet ensuite à son frère. La position de force qu'il a sur la famille Martin est
indiscutable. De manière plus générale, on remarque que trois des quatre frères Prévost
réalisent des unions les liant à des familles actives dans les milieux du négoce et de la banque.
Le troisième fils Guillaume Prévost épouse Blanche Fuzier-Cayla en 1830, soit quelques mois
après que Morris Prévost & Cie n'ait repris les affaires de Haldimand fils & Cie. La situation
a changé, Morris Prévost & Cie est désormais la plus grande affaire suisse installée en
Angleterre, et Alexandre Prévost est au faîte de sa carrière. C'est d'ailleurs lui qui assume pour
son frère le rôle d'intermédiaire. Le benjamin de la fratrie, Georges Prévost, épouse Mathilde
Le Fort. Des quatre frères, seul le second, Jean- Louis est resté célibataire. La logique
économique du mariage d'Alexandre Prévost se retrouve dans ces deux unions, comme elle
est encore visible avec les unions de la génération suivante. Les deux mariages des frères
d'Alexandre Prévost ont élargi le pôle familial d'affaires, tandis qu'Alexandre se retire à
621
Voir les schémas généalogiques 8.10. et 8.11. dans le chapitre 8, point 2.1.
142
Le mariage bourgeois pendant la restauration
Genève dès la fin de Haldimand Fils & Cie. A la fin des mariages de la seconde génération,
un pôle très puissant de banquiers privés est né entre Genève et Londres. Au sein de ce pôle,
on retrouve les établissements des familles Pictet, Cramer-Martin, Mallet, et De Seigneux, en
y ajoutant plusieurs mariages avec la famille De la Rive.
Les mariages effectués par les membres de la famille Prévost ont tous suivi une même
logique, en relation étroite avec l'établissement créé par Alexandre à Londres. Dans un
premier temps, il s'est agi pour lui de renforcer sa position en Angleterre, ce qu'il fit en
s'alliant avec une famille commerçante alliée avec les établissements du réseau familial dans
lequel il se trouve. Morris Prévost & Cie a été positionnée au centre des relations d'affaires
entre Genève et Londres à la disparition de la maison Haldimand & Cie en 1829, à laquelle
elle succéde. La position de Morris Prévost devenue centrale, il ne reste plus, au milieu du
siècle, qu'à passer des alliances avec d'autres établissements bancaires genevois, qui
n'appartiennent pas forcément au pôle né au XVIIIe siècle. Dans cet exemple, il n'y a pas de
problème de concurrence entre différentes maisons, conflits qui auraient été réglés par des
alliances matrimoniales. Morris Prévost & Cie s'est imposé comme l'intermédiaire unique des
placements genevois en Angleterre.
5. Un exemple de soupirant "hors normes": Jacques Mirabaud
Jacques Marie Jean Mirabaud (1784-1864) a laissé une description fort intéressante des
tractations qui ont accompagné son mariage. 622 Issu d'une famille bourgeoise depuis 1734 623
seulement, il n'a sans doute pas eu l'occasion d'être complètement imprégné de toutes les
normes sociales qui accompagnent l'approche d'un parti, ce qui n'est pas étonnant puisque sa
famille est originaire de France et que son grand-père n'est arrivé à Genève qu'en 1731. 624
Jacques Mirabaud est un banquier brillant qui commence une carrière prometteuse à Milan où
il fonde son premier établissement en 1814. 625 Quelques temps après, il lance une demande en
mariage auprès des parents d'Amélie Amat. 626 Ces derniers acceptent la demande à la
condition de voir le soupirant regagner définitivement Genève, 627 un schéma en tout point
identique à celui vécu par Alexandre Prévost. Jacques Mirabaud refuse et s'en retourne à ses
affaires. Ce n'est que deux ans plus tard qu'il se trouve à nouveau à Genève et recroise
mademoiselle Amat à un bal. 628 Sa réaction sort alors des normes de la bourgeoisie, puisqu'il
questionne directement celle qu'il voudrait voir devenir sa femme. La question est même
abrupte: "Etes-vous toujours, mademoiselle, si peu portée pour le séjour de Milan ?" 629 La
622
De larges extraits de sa plume ont été cités dans un ouvrage destiné à la famille; MIRABAUD, Paul, Histoire
généalogique des Mirabaud d’Aiguesvives, Paris, 1894.
623
C'est Jean, le grand-père de Jacques Marie Jean qui acquit cette bourgeoisie quelques années seulement après
son émigration à Genève. Ibidem, p. 9.
624
Idem.
625
Notons que Jacques n'a rien hérité de son père, mort en 1793 et ruiné par la révolution. Ibidem, p. 10 & 101.
626
Amélie Amat est la fille de Charles Amat (1759-1826), "membre de l’administration municipale et du collège
électoral du département sous l’empire". Cette famille est récemment bourgeoise puisque c'est le père de
Charles, marchand drapier qui acquiert des Lettres de bourgeoisie en 1755, CHOISY, Albert, DUFOURVERNES, Louis [dir.], Recueil généalogique suisse, vol. 2, Genève, 1907, p. 7-8.
627
MIRABAUD, Paul, op. cit., p. 112.
628
Idem.
629
Idem.
143
Le mariage bourgeois pendant la restauration
réaction de la famille est à la mesure de l'audace. "L’on fit semblant de ne pas me
comprendre, et l’on ne me répondit rien. L’on avait l’air un peu embarrassé…". 630
Réalisant qu'il a brusqué inutilement le parti qu'il convoite, Mirabaud demande la nuit même à
sa sœur aînée, déjà mariée, 631 d'aller le lendemain effectuer une demande officielle auprès des
parents Amat. Cette dernière, devenue intermédiaire, revient sans réponse mais surtout sans
refus. 632
"Deux jours après arrive le bon papa Amat , que je ne connaissais que de vue (...) Sa
manière, en entrant dans le salon, n’annonçait rien de décisif, et il venait nous parler d’un
objet qui intéressait pour ainsi dire tout mon bonheur à venir avec le même calme que s’il
était venu nous annoncer que le petit chat n’avait pas voulu manger la bouillie qu’on lui
avait préparée (…)Il nous annonça que sa fille n’avait voulu prendre aucune décision".633
La confrontation entre les comportements de Mirabaud et du père Amat sont typiques de deux
types de bourgeoisie. Mirabaud, orphelin de père depuis 1793, 634 a visiblement brusqué les
convenances bourgeoises, ce qui peut s'expliquer par l'intégration récente de sa famille dans la
République et aussi dans ses élites. De son côté, il apparaît clairement que la famille Amat
laisse l'entière décision à la première concernée, conformément aux valeurs calviniennes. Cela
s'explique par la position professionnelle de cette famille qui n'a aucune pression du monde
des affaires où elle n'a pas d'établissement propre. Le choix peut donc appartenir à la fille ellemême puisque ce choix ne remet pas en question une stratégie de développement d'affaires
commerciale ou de banque. A cette remarque, il est encore nécessaire d'ajouter que les deux
familles ont une fortune équivalente, 635 ce qui exclut un calcul d'ordre économique des
parents. En l'occurrence, le stoïcisme, voire la retenue typique des élites doublée d'un esprit
calviniste des Amat est complet, jusqu'à l'accord final: "Je ne demandais pour toute réponse
que trois voyelles... ce mot se fit beaucoup attendre, et même il n’arriva pas ; mais l’on
m’adressa l’équivalent, c’est-à-dire qu’après beaucoup d’indécision, Mlle Amat avec un air
aussi ému qu’embarrassé, dit simplement : Enfin, je ne sais pas comment j’ai pu me
décider ". 636
Ce dernier exemple est une illustration caractéristique d'une alliance entre bourgeois de même
niveau, réunissant une famille respectable, active dans les instances politiques, avec un
négociant à la carrière prometteuse. D'autres exemples démontrent que le schéma établi pour
définir les étapes d'un mariage bourgeois ont été reproduits ou adaptés, même si l'un des partis
n'est pas totalement intégré à la vie sociale de cette classe.
630
Ibidem, p. 113.
631
Mariée en 1803 avec André Patry (1777-1854). La famille Patry obtient la bourgeoisie dès 1474; GALIFFE
op. cit., vol. VII, p. 402ss.
632
MIRABAUD, Paul, op. cit., p. 113.
633
Idem.
GALIFFE, op. cit., vol. V, 1884, p. 521.
635
MIRABAUD, Paul, op. cit, p. 114.
634
636
Ibidem, p. 113.
144
Le mariage bourgeois pendant la restauration
6. Un exemple pratique de mariage de famille non-établie: Le mariage de David
Lenoir
En 1843, David Lenoir, issu d'une famille conservatrice, épouse Clarisse Poulin, dont le père,
un libéral, a été actif au sein de l' Association du Trois-Mars. Si elle est une illustration
parfaite d'un mariage transversal, cette union est surtout intéressante parce qu'elle met en
scène l'alliance de deux familles modestes. Les Poulin sont de récents immigrés. André Poulin
(1753-1814), un marchand-drapier, n'arriva à Genève qu'en 1790. 637 Il fut reçu habitant
l'année d'après, et obtint la "bourgeoisie"638 en 1797. 639 Originaire du Dauphiné, André Poulin
est déjà, à son arrivée, intégré dans les réseaux commerciaux genevois, puisqu'il est associé à
la maison Viollier. 640
Les origines de la bourgeoisie de la famille Lenoir sont plus anciennes, même si cette famille
peine à retrouver une filiation certaine avant le début du XVIIIe siècle. 641 La bourgeoisie fut
acquise par Jean Lenoir (1725-?), un maître orfèvre marié à une citoyenne, le 6 juillet 1770. 642
La famille Lenoir était active dans le milieu de la Fabrique, sans lien apparent avec le grand
négoce. David Lenoir, dont le père était horloger, est actif dans les milieux de la finance. Le
récit qu' il donne de son mariage démontre que le schéma établi précédemment pour les
familles anciennement bourgeoises convient également à son cas, même s'il semble avoir
réussi à réaliser un mariage d'amour.
Clarisse Poulin, sa future épouse, devient pendant l'instruction religieuse une amie de sa
sœur. 643 "Aucune autre jeune fille, tant aimable fut-elle, ne put me donner le change et je
restai fidèle à ma première affection". 644 Mais ce coup de foudre n'est peut-être pas totalement
le fruit du hasard, puisque David Lenoir "voyait quelques fois [Clarisse Poulin] à la
maison". 645 La suite est étonnante.
Sans grande fortune, sans nom reluisant, David Lenoir patiente, espérant bien parvenir à une
situation suffisante pour demander la main de son amour. Mais lorsqu'il apprend qu'une
demande en mariage de sa bien-aimée est en cours, il réagit sans tarder: "je pris ma grande
résolution, et je priai le pasteur Barde de faire la demande de Mlle Clarisse Poulin", mais
"Monsieur Poulin se cabra à l'ouï du discours de Monsieur Barde, et répondit par un refus net
et catégorique". 646 Dans ce cas de figure, les intermédiaires jouent un rôle capital. C'est "une
dame amie de la famille Poulin", 647 qui le mit au courant de la demande en mariage d'un rival,
que par ailleurs il connaissait. 648 Ensuite, quelques jours plus tard, il reçoit une lettre de
637
BUNGENER, op. cit., 1998, p. 654.
638
Etant donné que le statut de bourgeois est considérablement modifié par la Révolution de 1792, nous avons
refusé d'utiliser ce terme pour les réceptions datant d'après cette année. Cependant, Eric Bungener utilise ce
terme; Voir Idem.
639
Idem.
Idem.
641
LENOIR, op. cit., p. 3-4.
640
642
Ibidem, p. 5.
Ibidem, p. 30.
644
Idem.
643
645
Idem.
Ibidem, p. 31.
647
Ibidem, p. 30.
646
648
Ibidem, p. 31.
145
Le mariage bourgeois pendant la restauration
Madame Poulin lui "conseillant de voir Monsieur Amiel- Roux, 649 comme seul homme qui eût
de l'influence sur son mari, pour le prier d'arranger les choses". 650 Amiel-Roux et Lenoir ne
semblent pas se connaître outre mesure, puisque dans son récit après l'avoir rencontré, Lenoir
parle d'Amiel-Roux comme de son "nouvel ami". 651 Il n'empêche qu'à partir de ce moment les
événements s'enchaînent rapidement. Lenoir reçoit par écrit une invitation à se rendre dans le
bureau d'Amiel-Roux le lendemain. Là s'y trouve Monsieur Poulin "qui me tend la main et
m'accorde sa fille". 652
La difficulté de cette union réside dans les clivages politiques et le peu d'atouts de David
Lenoir. Sa famille n'est pas un nom de la République et lui- même est parti au bas de l'éche lle
de la finance. Toute la persuasion d'Amiel-Roux a vraisemblablement résidé dans le futur
prometteur du jeune financier. Mais si ce mariage décrit une situation différente de celui
d'Alexandre Prévost, le background est identique, à commencer par le rôle primordial des
intermédiaires. Le fabuleux destin de Clarisse Poulin, qui voit son soupirant obtenir sa main,
demeure empreint, lors du mariage, de l'incertitude d'un amour qui n'a pu être qu'effleuré
avant l'union. Cette incertitude est levée sans peine dans la biographie de David Lenoir:
"J'avais raison, car quarante-deux années de vie conjugale ont confirmé la réalité que
j'entrevoyais alors, et je puis dire que Clarisse a été le bonheur de ma vie". 653 L'histoire de ce
mariage apporte encore un nouvel élément au schéma qui a été présenté dans ce chapitre. Les
interventions providentielles de plusieurs intermédiaires qui se décident à aider le jeune
prétendant démontrent que l'entourage de la famille cible est parfaitement au fait des
sentiments qui naissent autour de leur fille. Cela est d'autant surprenant dans ce cas, que les
Poulin n'ont pas de contacts directs avec David Lenoir.
7. Vocation et mariage
Le mariage et son évolution au cours des siècles est un exemple type d'une pratique sociale
qui est constamment en équilibre précaire entre le respect d'une tradition basée sur des textes
religieux clairs, et la volonté de répondre à des intérêts entrant parfois en contradiction avec la
liberté de choix que préconise la religion. Le libre choix effectif du conjoint peut
fréquemment être mis en doute par des témoignages écrits, qui illustrent bien l'important
poids familial qui pouvait peser sur un mariage. "Vers ce moment Antoinette revint à Genève,
et n'accepta pas la vocation que lui adressa la famille Gallatin-Grenus, par l'intermédiaire du
pasteur Cellérier, le 4 mai 1821". 654 Ce témoignage de Naef, qui décrit le cas d'un refus
extérieur à sa propre famille, met en évidence une situation de crise. En effet, même si dans ce
cas la liberté de choix semble avoir été respectée, ne pas accepter une "vocation" est un acte
extrêmement fort, car il démontre un comportement contraire à une volonté divine. Il pourrait
s'agir d'un crime, bien que les conséquences des refus en question semblent ne pas avoir été à
la mesure de "l'hérésie".
La famille Hentsch donne une autre illustration de ce délicat équilibre. A moins de 20 ans,
Jean-Paul Albert reçoit une lettre de son père qui délimite parfaitement la volonté familiale
649
Jacques Laurent Amiel (1797-1857) épousa en secondes noces le 3 octobre 1829, Alix Roux. SOCIETE
VAUDOISE DE GENEALOGIE, Recueil de généalogies vaudoises, vol. 3, Lausanne, 1939, p 61.
650
LENOIR, op. cit., p. 31.
651
Ibidem, p. 32.
Idem.
653
Ibidem, p. 32-33.
652
654
NAEF, Henri, La famille Naef et le lignage de Gattikon en Suisse Romande, Lausanne, 1932, p. 161.
146
Le mariage bourgeois pendant la restauration
quant au mariage, en réussissant même à indiquer à son fils les personnes à consulter pour
guider le choix du conjoint, ainsi qu'une échéance.
"Il faut s'amuser quant on est jeune, et les plaisirs honnêtes ne laissent pas de regrets.
Pour ce qui concerne les demoiselles, garde-toi bien de faire un choix. Ton caractère, et
celui de la personne qui pourrait te convenir ne peuvent être encore formés. Ainsi, jouis de
la vie et sois papillon voltigeant de fleur en fleur, mais garde-toi de te placer dans une
situation où elle ou les siens pourraient dire par la suite que par soins, gestes, soupirs ou
discours, tu as pris une espèce d'engagement quelconque. L'homme étant le plus fort, doit
éviter de compromettre jamais aucun être de ce sexe intéressant que Dieu a formé pour
notre bonheur. Lorsque ton caractère sera mieux formé, tes frères et belles sœurs pourront
t'aider. Il me semble que 4 ou 5 années sont encore nécessaires pour fixer ton choix".655
Dans cette lettre, la liberté de choix semble totalement dirigée par le père, qui fixe lui- même
un délai d'attente de plusieurs années. La volonté que ce père affiche de voir son fils effectuer
un bon mariage est en lien avec sa position de banquier, soucieux de pérenniser ses affaires.
Etant donné que Jean-Paul Albert est le cadet de quatre fils, et que l'aîné, Isaac Henri est plus
âgé d'une vingtaine d'année, 656 la délégation du rôle de conseiller à ce fils n'est pas
surprenante, d'autant plus que la famille Hentsch est divisée entre Paris et Genève. Il est
cependant symptomatique de constater que les bons conseils du père ne sont qu'en partie
intégrés par le fils. Il attendra bien pour se marier, mais seulement deux ans, et affirme que ce
choix lui appartient. 657
Malgré une relative liberté de choix, toute famille bourgeoise demeure très attentive de toute
question matrimoniale, même lorsqu'elle ne se trouve pas au centre du mariage. Et lorsqu'elle
est tenue à l'écart de l'approche d'un parti, comme cela a été le cas de Pierre Prévost, une
légère amertume est perceptible: "Hier, mon neveu Franck Marcet m'annonça son prochain
mariage avec Mademoiselle Amélie Beaumont. Je dis m'annonça, car tout conseil eut été
inutile, puisque, dans le moment même où il m'en parlait, sa mère faisait une démarche, qui,
toute indirecte qu'elle était, entamait l'affaire. Je n'ai donc eu que mon approbation et mes
biens sincères vœux à lui donner pour son bonheur". 658 Ce qui n'est déjà pas mal!
Conclusion
Au sein de l'ancienne bourgeoisie de la République dans la première moitié du XIXe siècle, le
mariage est une question d'équilibre. Délicates à trouver, ses multiples composantes rendent
l'élaboration d'un modèle difficile à réaliser. Par essence, la liberté de choix du conjoint est
ancrée profondément dans les mœurs calvinistes, mais cette liberté se dresse à l'encontre de
toute logique, surtout si l'enjeu touche aux affaires.
Le mariage est dès lors habilement encadré par les parents, afin que le choix de leurs enfants
corresponde au mieux à leurs aspirations. Peut-il seulement en aller autrement parmi une
jeunesse étroitement surveillée et encadrée? En fin de compte, il y a de fortes chances pour
que le choix des parents ne plaise aux enfants que par absence d'alternative. Une collusion
655
Lettre datée de janvier 1824, citée par HENTSCH, Robert, Hentsch, Banquiers à Genève et à Paris au XIXe
siècle, Paris, 1996, p. 88.
656
Un arbre généalogique de la famille Hentsch se trouve en première page de HENTSCH, Robert, op. cit.
HENTSCH, Robert, op. cit.
658
le 25 février 1827 BPU, PREVOST, Pierre, journal,[document manuscrit], vol. 2, cote Ms Fr 4742. Dans le
même journal, on trouve une mention du mariage qui s'est effectivement réalisé le 7 mars de la même année.
657
147
Le mariage bourgeois pendant la restauration
d'intérêts se forme alors entre des parents soucieux de voir leurs rejetons réaliser un bon
mariage, et leurs enfants désireux de profiter de leur apparente liberté de choix. Ces derniers
ne peuvent que prendre conseil auprès de leurs père et mère. Cela pourrait donner à penser
que les mariages de raison sont plus fréquents que les mariages d'amour, mais en fait, au sein
d'une bonne société ou les jeunes gens ne se rencontrent que rarement et toujours de manière
très contrôlée, la question n'a que peu de sens.
D'un point du vue formel, le mariage bourgeois répond à un rituel immuable qui vise à une
préservation maximale de l' honneur, de la réputation et des intérêts de tous. En particulier, le
recours systématique à un intermédiaire qui effectue la demande au nom de la famille de
l'époux n'a finalement qu'un seul but: éviter le déshonneur qu'impliquerait pour une famille
respectable un refus direct. Une fois les familles accordées, l'éclat du mariage peut briller. Il
ne brille cependant pas au travers des fastes d'une cérémonie religieuse particulière que
Calvin a exclue, mais uniquement dans les hôtels particuliers des familles, lors de la signature
du contrat de mariage. Véritable cérémonie ouverte à un grand nombre de personnes, cette
signature se situe au cœur du mariage bourgeois.
Il est particulièrement révélateur de constater que la publicité du mariage bourgeois est
l'affaire du seul microcosme des élites, par le biais des personnes présentes à la cérémonie de
signature. En absence de célébration religieuse particulière, les époux ne pouvant que faire
bénir leur union lors d'un culte habituel, ce n'est que par la correspondance qu'entretiennent
les familles bourgeoises entre elles que circule l'information. Cette caractéristique est à mettre
en regard de la particularité de la formation bourgeoise, également organisée par la toile des
liens familiaux.
Ces tendances à l'autarcie du monde bourgeois sont renforcées par les habitudes aux
renchaînements d'alliances. Grâce à ces bouclages, deux familles peuvent cultiver sur
plusieurs générations une proximité propice au développement de réseaux familiaux solides,
sans avoir recours à des unions de parents (comme le mariage de cousins germains),
contraires aux principes calviniens.
148
Faire et défaire des affaires
Chapitre 7. Faire et défaire des affaires, les élites et le monde des
affaires au XIXe siècle
Une fois la formation réalisée et parfois un mariage conclu, le jeune homme entre dans la vie
active. Cette chronologie simpliste cache mal l'interpénétration de ces trois moments clés dans
la vie d'une jeune personne issue de l'élite bourgeoise. L'entrée dans la vie professionnelle est
l'amorce d'une carrière préparée par une éducation choisie et régulièrement appuyée par un
mariage inscrit dans la toile des alliances familiales. Reste que ces préparatifs doivent
déboucher sur la réussite ou l'échec individuel dans un contexte instable. Dans la première
moitié du XIXe siècle, la situation politique a fortement influé sur les affaires genevoises. La
restauration, inaugurant une période de relative stabilité économique, après la vague de
faillites de la fin de l'ancien-régime donne naissance à une période où les possibilités
d'affaires sont vastes. De plus, le monde des affaires connaît une évolution sans précédent au
cours du XIXe siècle. De nouvelles techniques apparaissent et, avec elles, de nouveaux acteurs
comme les Sociétés Anonymes. 648 En plaçant les activités des familles de l'élite bourgeoise au
sein d'une continuité de la pratique des affaires entre le XVIIIe et le XIXe siècle, l'analyse
historique se trouve irrémédiablement face à une période de changements. Des réseaux
familiaux du XVIIIe siècle n'émergent que quelques pôles qui concentrent autour de leurs
noms un nombre considérable d'affaires et de projets. Ces familles, issues des élites
bourgeoises des temps passés, ont parfaitement réussi à négocier le tournant politique et
technologique. Mais d'autres personnalités s'affirment également au même moment. Issues de
familles bourgeoises faiblement intégrées dans les affaires passées de la cité ou de familles
non-bourgeoises, elles appréhendent avec moins de parti-pris les nouveaux segments
techniques et financiers du monde des affaires.
Herbert Lüthy a magistralement explicité la force des banquiers privés protestants, dont une
bonne partie de Genevois, actifs en France au XVIIe et XVIIIe siècle, mais son étude s'arrête
alors que de grands changements interviennent. 649 La révolution française et son extension
genevoise ruinent de nombreuses familles, tandis que les Lumières diffusent de nouvelles
idées sur les pensées économique et sociale.
La période française a mis à mal les manufactures genevoises de coton, industries leaders qui
ont beaucoup décliné au début du XIXe siècle. 650 Pendant cette période trouble de l’ histoire
genevoise, l’élite économique de la République s’est beaucoup appauvrie, et rares sont les
648
VEYRASSAT, Béatrice, "Les Suisses et la Suisse au Brésil (1817-1930). Le renouvellement des
communautés d'affaires ou le recul de l'influence économique de la Suisse française", in Etudes et sources, n°
21(1995), Berne, p. 16-17. Madame Veyrassat y synthétise les théorie de Charles A. Jones sur la transition entre
une internationale des sociétés familiales vers une internationale des multinationales. JONES, Charles A.,
International Business in the Nineteenth Century. The Rise and Fall of a Cosmopolitan Bourgeoisie, Brighton,
1987.
649
Son étude s'arrête à l'aube de la Révolution Française. LÜTHY, Herbert, La banque protestante en France, 2
vol., Paris, 1959-1961.
650
A ce sujet voir le chapitre VI de l'étude d'Edouard Chapuisat qui est la plus détaillée. CHAPUISAT, Edouard,
"Le commerce et l'industrie à Genève pendant la domination française: (1798-1813)", in Mémoires et documents
de la SHAG, volume 28, Genève, 1902- 1908, p. 488-518.
149
Faire et défaire des affaires
affaires qui ont survécu. Deux conséquences découlent de cette situation: une extension
géographique 651 et l'émergence de nouveaux groupes familiaux parmi les élites économiques.
A cause de la révolution de 1792, bon nombre de Genevois ont préféré, lorsqu’ils n’y ont pas
été forcés, quitter la Rome Protestante pour s’établir à l’étranger. Les réseaux de relations ont
joué ici un rôle essentiel. En laissant de côté les émigrations de jeunes négociants qui tentent
leurs chance de l'autre côté de l'Atlantique, on remarque, en prenant en considération les
réseaux familiaux, que le mouvement d'émigration se polarise vite autour des deux grandes
puissances de l'Europe que sont la France et l'Angleterre. Tandis que la France offre des
filières de formations techniques inconnues à Genève, l'Angleterre attire par son formidable
essor industriel et ses idées libérales, relayées auprès des élites genevoises par les
collaborateurs de la Bibliothèque Britannique.
En outre, c'est bien l'appauvrissement de certaines familles bourgeoises qui a permis à
d’autres de s’imposer, par un simple jeu d’équilibre. Si le tassement des affaires n'est que
passager, les financiers n'en sont pas forcément conscients. Cela ne les empêche pas de mettre
sur pied de nouvelles associations, à l'image de Charles Aubert qui établit une banque à
Marseille en 1815 en compagnie de Louis Odier. 652 Ce dernier écrit à Charles Aubert, alors
associé à Lyon de Odier Juventin & Cie, active sur le négoce de tissus et les affaires de
banque, 653 pour le convaincre de le rejoindre: "J'ai la conviction qu'on peut travailler
sagement et avantageusement même dans ce moment d'instabilité (…) j'aime autant des
créances chez des amis de tout repos que des immeubles". 654 Toute la famille Aubert de Turin
appuie Charles dans son entreprise, 655 dont l'existence doit beaucoup aux réseaux familiaux
d'affaires. Ainsi, les financiers genevois voient dès la fin de l’occupation française s’ouvrir
des champs d’affaires que plusieurs saisissent, même si leurs familles ont été absentes des
grands réseaux bancaires créés au siècle précédent.
A l'image du monde politique, le milieu économique genevois se fractionne au début du XIXe
siècle, aussi bien autour des niveaux de fortunes, des technologies que des politiques
économiques à suivre. Pour ne pas entrer en confusion avec "l'homme économique
moderne"656 de Werner Sombart, il ne sera pas opposé deux types de bourgeois. Au terme
d'"homme économique moderne", nous préférons l'idée de nouvelles élites libérales, soit des
membres de familles bourgeoises qui ont intégré, petit à petit, les théories alors en plein
développement de l'économie politique. La grande majorité des familles bourgeoises se sont
tôt ou tard tournées vers le libéralisme. Il n'y a dès lors guère d'intérêt à diviser les familles
selon leurs pensées économiques, qui se répercutent sur leurs pratiques, mais davantage à
situer quand elles ont décidé d'investir dans des industries leaders du XIXe siècle: compagnies
de chemins de fer puis entreprises gazières, et à comprendre ces transitions.
651
Traitée par Béatrice Veyrassat dans le cas du Brésil et du Mexique. Voir VEYRASSAT, Béatrice, Réseaux
d'affaires internationaux, émigrations et exportations en Amérique latine au XIXe siècle. Le commerce suisse
aux Amériques, Genève, 1993.
652
Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève, 1908, p. 91.
Ibidem, p. 87.
654
Lettre de Louis Odier à Charles Aubert datée du 4 novembre 1815, citée par Ibidem, p. 91.
653
655
Idem.
Titre du chapitre XIII de son ouvrage, Voir SOMBART, Werner, Le bourgeois, contribution à l'histoire
morale et intellectuelle de l'homme économique moderne, Paris, 1926. Sombart oppose "le bourgeois vieux
style" à "l'homme économique moderne".
656
150
Faire et défaire des affaires
Cette approche implique qu'il est nécessaire dans ce chapitre de laisser provisoirement de côté
un découpage trop rigide du XIXe siècle. Partant de l'incontestable césure de la révolution
française, nous allons montrer en premier lieu, combien les réseaux familiaux d'affaires se
perpétuent, dans le prolongement direct du travail de Lüthy. En second lieu, nous nous
attacherons à mettre en parallèle ces réseaux familiaux avec les affaires de banques générées
par cette dynamique sociale. En effet, la nature de ces affaires, une succession d'associations
simples 657 entre individus issus de familles différentes, est particulière et met en lumière de
manière spectaculaire l'homogénéité des milieux d'affaires protestants. Après les ruines
causées par la révolution française, il n'y a donc pas de reconstruction des réseaux d'affaires,
mais bien une continuité, car ces réseaux n'ont pas été affectés, dans leurs développements,
par la révolution. Il serait donc faux d'arrêter notre raisonnement en 1846, tandis que le
mouvement libéral est en plein décollage. Cela aurait, dans notre raisonnement concernant les
affaires de banques, le désavantage d'interrompre l'explication d'un phénomène quasiment
insensible, dans sa dimension familiale, aux heurts politiques.
1. La toile d'araignée des réseaux familiaux d'affaires genevois & les élites
libérales dans le milieu bancaire du XIX e siècle
La petite République de Genève a bénéficié pendant l'ancien-régime, parallèlement au
développement de ses affaires, d'un développement des réseaux familiaux bourgeois. C'est ce
que Lüthy nomme la "toile d'araignée" des réseaux familiaux. 658 Cette toile est un complexe
tissu d'alliances matrimoniales qui lient entre elles toutes les familles de la bourgeoisie à
divers degrés. La Bourgeoisie genevoise n'est donc pas composée de plusieurs réseaux
d'affaires coexistant et qui évoluent en parallèle les uns des autres à l'intérieur d'une nébuleuse
protestante, mais d'un unique, immense et complexe maillage de liens familiaux proches ou
éloignés. Cette toile est la conséquence de la taille modeste de la cité de Calvin, ainsi que des
freins mis à l'acquisition des Lettres de bourgeoisie, qui en a longtemps limité l'extension
avant la révolution française. Les mondes politique, scientifique et économique sont
irrémédiablement solidaires, renforçant la cohésion de la République. Aucune famille
bourgeoise n'est totalement étrangère à un magistrat, à une affaire de négoce ou de banque.
Herbert Lüthy a donné un nom à une situation imbriquée particulière des élites genevoises,
dont on retrouve mention dans les Lettres écrites de la Montagne, que Rousseau adresse à un
bourgeois fictif de Genève: "Chez vous, où les intérêts sont si simples, si peu compliqués, où
l’on n’a, pour ainsi dire, à régler que les affaires d’une famille (…)". 659 Les agitations
révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle ont provisoirement mis à mal cet esprit de caste,
qui a semblé se fissurer entre les bourgeois "éclairés" et prêts à ouvrir un peu de leur pouvoir
et les autres, demeurés fermement attachés à la tradition. Cependant la solidarité de classe
joue pleinement suite aux violences de la révolution, et ce sentiment demeure très fort au
début du XIXe siècle.
De fait, la restauration redynamise dans une premier temps la cohésion de la classe dirigeante.
C'est essentiellement cette dernière, qui rend difficile une division de fait des bourgeois en
deux groupes antagonistes en 1841. Face à l'inéluctable évolution politique, les libéraux et les
657
Le Code Napoléon définit l'association simple dans les articles 1842 et suivants. Voir AEG, Code Civil &
Code des Procédures civiles, Paris, 1816.
658
Voir à ce sujet la partie 2 du Chapitre II du 2e volume. LÜTHY, op. cit., pp. 77-130.
659
Tiré de la Lettre VII, voir ROUSSEAU, Jean-Jacques, Lettres écrites de la Montagne, 1764. Version
électronique
disponible
sur
le
site
de
l'Université
de
Toulouse:
www.actoulouse.fr/philosophie/pagedetelechargement.htm#1, p. 65.
151
Faire et défaire des affaires
conservateurs ne peuvent se diviser exagérément. L'essence des deux groupes est avant tout
bourgeoise, et les liens qui solidarisent la bourgeoisie genevoise sont aussi solides que
multiples. Le schéma 1 ci-dessous donne une illustration de ce que peut être la toile d'araignée
dans toute sa complexité. Sur ce schéma ne figurent que quelques liens familiaux pris parmi
les schémas généalogiques présents dans cette thèse. Les numéros de ce schéma
correspondent ainsi à des arbres généalogiques qui regroupent en tout des centaines de
personnes, issues de familles très différentes. Bien que ce schéma mette en relation de
nombreuses familles (De la Rive, Prévost, Cayla, Ador, Beaumont, Duval…), tous ces parents
éloignés ne peuvent être simplement assimilés les uns aux autres.
Beaumont
8.1.
Baumont
8.1.
11.5.
Seigneux
11.6.
Haldimand
8.3.
Pierre Prévost
8.5.
Bourse
11.2.
René Prévost
8.6.
Blanche Cayla
8.8.
Reverdin
11.4.
Alexandre Prévost
12.3.
De la Rive
8.9.
De la Rive
8.4.
Guillaume Prévost
15.4.
Duval
7.3.
15.3.
12.2.
7.2.
Turrettini
12.1.
Hentsch
15.7.
Odier
15.6.
Stéph. Ador
7.1.
Ador
8.2.
Dumont
8.1.
Schéma 7.1. Illustration de la toile d'araignée des réseaux familiaux d'affaires
De manière plus pratique, la toile d'araignée des réseaux familiaux répond très bien à un des
problèmes majeurs du monde des affaires du XVIIIe-début XIXe siècle: l'instabilité. Dans le
cas de la banque, les associations sont très fluctuantes. Au cours de sa carrière, un banquier
protestant ou un négociant change fréquemment d'association, donc d'associés, de
commanditaires, voire de raison sociale. Avec un tel mode de fonctionnement du tissu
économique, les dynasties sont très difficiles à fonder. 660 Le seul élément qui soit récurrent est
le rattachement systématique au tissu d'alliances des familles genevoises, qui suffit à rendre le
système cohérent et unifié. Les associés et les commanditaires sont liés entre eux, de même
que les repreneurs sont liés aux associés. Ces associations successives ne sont pourtant pas
propres au XIXe siècle. L'exemple le plus ancien de cette pratique tiré de l'historiographie
genevoise a été donné par Liliane Mottu-Weber, qui a dressé la liste des associations
660
Cela en référence aux travaux d'historiens qui à l'image de Michel Hau, mettent en évidence la formation de
dynasties d'entrepreneurs. Voir notamment, CALAME, Marie-André, Regards sur la société contemporaine :
trois familles industrielles d'Alsace : les Bussierre, les Saglio et les Schlumberger : essai sur le "décollage
économique", Strasbourg, 1989; HAU, Michel, "Traditions comportementales et capitalisme dynastique: Le cas
des grandes familles", in Entreprises et histoire, 9 (1995), Paris, pp 43-61.
152
Faire et défaire des affaires
successives de François Turrettini, négociant en soie entre 1694 et 1723. 661 L'affaire de
François Turrettini est constituée de neuf associations différentes en un peu moins de trente
ans. 662 En moyenne, chaque associa tion a donc eu une durée de vie d'un peu moins de quatre
ans, trop courte pour nouer des liens d'affaires solides. Toutefois, il est incontestable que
prises ensemble, toutes les associations génèrent une même affaire, ce qui implique
obligatoirement l'existence d'un autre fil d'ariane, qui assure la continuité de l'entreprise. Si
dans le cas de François Turrettini, le rôle des réseaux familiaux n'a pas été prouvé, il
n'empêche que des liens familiaux peuvent parfaitement se substituer à une association unique
et de longue durée pour servir de fil conducteur entre différentes associations et assurer une
certaine continuité entre les divers acteurs de l'établissement.
2. Un exemple d'associations bancaires successives autour de deux familles
genevoises, la banque Mirabaud de Paris (1823-1906)
Une filiation d'associations qui donne naissance en bout de chaîne à la banque Mirabaud de
Paris, permet d'illustrer comment peuvent naître et mourir les établissements privés genevois
au XIXe siècle. 663 Bien que la banque en question ne soit pas établie à Genève, mais à Paris,
ses principaux acteurs sont tous genevois, et appartiennent à des familles actives dans le
monde des affaires à Genève. Cette banque peut donc sans trop de difficultés être comparée à
une banque genevoise. L'étude des successions d'établissements bancaires dans la cité de
Calvin même, que nous appelons les filiations d'établissements, est rendue difficile par le
manque d'accès aux sources de ces établissements. Par définition, une association simple n'est
pas aussi contraignante qu'une société anonyme, et ne produit conséquemment que peu de
sources d'archives, du moins en ce qui concerne les archives officielles. 664
Lorsqu'on aborde les filiations d'établissements, le terme de "banque" est trompeur et devrait
en réalité être employé au pluriel. En Effet, une filiation implique non seulement des
modifications au sein de l'association, mais aussi fréquemment un changement de la raison
sociale, en sorte qu'une filiation peut être composée de plusieurs noms différents se rapportant
en réalité à la même affaire. Pour simplifier le développement de ce chapitre, le terme de
"banque", lorsqu'il se rattache à un établissement privé genevois, peut être considéré comme
un synonyme de "filiation d'établissements". Cette banque, qui peut inclure plusieurs raisons
sociales qui se sont succédées, peut ainsi se définir comme une série d'établissements
différents, du point de vue de la capitalisation et de la raison sociale, mais faisant intervenir
des investisseurs souvent identiques ou principalement membres des mêmes groupes
familiaux. Certains financiers sont présents dans plusieurs établissements successifs, tandis
que d'autres font une apparition plus brève. Dans le cas des établissements appartenant à la
filiation de Mirabaud & Cie, se trouvent des associations arborant une raison sociale
différente, comme Paccard Dufour & Cie. Il s'agit pourtant de la même filiation
661
MOTTU-WEBER, Liliane, Economie et refuge à Genève au siècle de la Réforme : la draperie et la soierie
(1540-1630), Genève, Paris, 1987, p. 333.
662
Idem.
663
La date de 1906 est choisie selon le simple critère de la chronologie du XIXe siècle. En 1906, s'est effectué la
dernière modification de l'association avant la Première guerre mondiale.
664
La banque Pictet & Cie, s'appuyant sur une vieille tradition bancaire, fait figurer le premier accord de la
première association de sa filiation sur son site internet. Cet accord met en évidence les familles De Candolle,
Mallet, Martin et Falquet. Il ne s'agit pas d'un acte notarié, mais d'un "script de société" daté du 23 juillet 1805,
portant un cachet français (Genève était alors chef-lieu du département du Léman), et simplement signé de la
main des associés. Cet acte n'a été produit qu'en cinq exemplaires, ce qui correspond au nombre des associés.
Voir sur http://www.pictet.com/fr/About/history/original.html
153
Faire et défaire des affaires
d'établissements et pour simplifier, de la même banque, qui a fait l'objet d'un article d'Alain
Plessis au sujet du financement des entreprises industrielles. 665
La simple compilation des données disponibles concernant l'identité des investisseurs, les
montants investis ainsi que les modes de répartition des éventuels bénéfices donne à elle seule
de précieuses indications. 666 Le facteur essentiel qui réunit différents financiers est l'obligation
économique qu'ils ont de s'allier pour réaliser des affaires. Mais les raisons du choix des
personnes avec qui s'associer demeurent délicates. Un associé doit réunir deux conditions
antinomiques, soit offrir un apport de capital ou de savoir supplémentaire (extérieur à la
famille), tout en pouvant se solidariser avec d'autres protagonistes de l'établissement pour
prévenir toute indélicatesse. Dans les faits, seuls les mariages peuvent permettre facilement la
réunion de ces deux conditions, d'où la nécessité d'une étude englobant familles et affaires.
2.1. Naissance de l'affaire Barthélémy Paccard & Cie et première alliance avec les
Dufour
Les données concernant la première affaire, Barthélémy Paccard & Cie fondée en 1822,
confirment d'emblée nos suppositions sur la manière dont les nouvelles élites financières du
XIXe siècle ont émergé. La majorité du capital de cette association est en effet en mains
externes à la gestion de l'entreprise. 667 Ainsi, Barthélémy Paccard bénéficie d'un apport de
fonds majoritaire d'un seul, puis de trois commanditaires 668 étrangers qui confient la gestion
de leur fortune à son seul savoir- faire, même si celui-ci s'appuie en partie sur son réseau
familial ou d'affaires, qui passe par la banque Rothschild. 669 Cela indique que Paccard luimême n'a pas les moyens financiers suffisants au lancement de son entreprise. Cette
hypothèse est confirmée par la composition des associations suivantes. Dès que Barthélémy
Paccard a la possibilité d'augmenter sa part dans ce capital, suite aux bons résultats de
l'association précédente, il le fait. 670 Elément intéressant, les investisseurs qui permettent
l'existence de la première association sont italiens, et non genevois. 671 Les sources sont
malheureusement silencieuses sur les raisons qui les motivent à choisir Barthélémy Paccard.
665
PLESSIS, Alain, "Une maison de la haute banque parisienne, les Mirabaud, et le financement des entreprises
de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale", in MARGUERAT, Philippe, TISSOT, Laurent,
FROIDEVAUX, Yves [éd.], Banques et entreprises industrielles en Europe de l'Ouest, XIXe-XXe siècles:
aspects nationaux et régionaux, Genève, 2000, p. 239-250.
666
Les archives de la banque Mirabaud de Paris se trouvent aux archives historiques de la Société Générale
(désormais ASG). Les documents du XIXe siècle de ce fonds ne sont pas très nombreux, mais l'organisation des
structures des associations successives sont par contre connues dans le détail, grâce à un tableau récapitulatif,
daté de 1901, qui reprend l'historique des associations depuis la fondation du premier établissement. ASG,
Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
667
Barthélémy Paccard n'apparaît que comme "gérant", participant au capital avec un apport de 100'000 francs.
André de Ferrari, son seul commanditaire, apporte 700'000 francs. ASG, Statuts de la société en nom collectif et
en commandite Mirabaud Paccard, Puerari, acte Me Plocque, notaire à Paris, du 7 décembre 1881, carton B
04853.
668
André de Ferrari dès 1822 puis Jean Durazzo et A. Brignole dès 1827. ASG, Répartitions entre les associés,
1901, cote B 04830.
669
Barthélémy Paccard a été "chef de service chez James de Rothschild" avant de fonder sa banque. PLESSIS,
Alain, op. cit., p. 240.
670
En 1827, l'affaire est reconduite, mais Paccard devient le plus gros actionnaire en portant sa participation dans
le capital de 100'000 à 450'000 francs, qu'il augmenta encore à 720'000 francs en 1833, puis à 1,45 millions en
1837. ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
671
Nous ne disposons malheureusement pas assez d'informations concernant ces personnes pour connaître plus
précisément leurs liens éventuels avec Genève.
154
Faire et défaire des affaires
En tout cas, la généalogie de ce dernier ne montre pas de liens de parenté proche entre eux. 672
De plus, il est fort possible que André Ferrari ne soit pas protestant puisque Alain Plessis
précise qu'il "va être nommé par le pape duc de Galliera". 673
Les Paccard sont l'exemple type d'une famille qui évolue rapidement des anciennes élites
conservatrices vers les nouvelles élites libérales. La bourgeoisie des Paccard remonterait à
l'époque de la Réforme, 674 ce qui est un signe fort d'appartenance aux élites calvinistes
primitives. Actifs au sein de la Fabrique au XVIIe siècle, les Paccard ont brusquement changé
d'orientation après le décès de Bernard en 1806. 675 Pendant l'occupation française, alors que
l'industrie souffre du blocus, les deux enfants de Bernard, David-Marc et Barthélémy, se
tournent vers les métiers de la finance, et s'y imposent, notamment dans des secteurs phares
du XIXe siècle. C'est ce qui justifie notre interprétation d'un glissement vers les nouvelles
élites. Le décès de Bernard Paccard s'apparente au moment de crise décrit dans le chapitre 5
concernant l'éducation. Par contre, à partir de la formation de la première association, une
stratégie matrimoniale habilement pensée, favorise la réussite de Barthélémy Paccard, tant
pour son propre mariage que pour ceux de ses enfants.
Ce sont en effet les mariages qui permettent aux Paccard de s'établir de manière solide sur la
toile d'araignée des réseaux familiaux d'affaires genevois (voir schéma généalogique BP ciaprès), selon une stratégie identique. David-Marc Paccard fonde à Genève une maison
équivalente à celle de son frère. Il se marie le premier, en 1819 avec une fille Bartholoni,676
elle- même sœur de Jean-François Bartholoni, grand promoteur des chemins de fer. 677 Ce
dernier convole l'année suivante avec une fille Tattet. 678 Cette dernière voit en 1824 sa sœur
devenir la femme de Barthélémy Paccard. 679 Grâce à ce mariage il s'allie quelques mois après
le lancement de son association parisienne avec les frères Bartholoni, très actifs en France 680
et qui prennent d'ailleurs part à quelques-unes des associations suivantes, mais uniquement en
qualité de commanditaires. 681
672
Voir DUFOUR-VERNES, Louis, Généalogie de la famille Paccard de Genève, Genève, 1903.
673
PLESSIS, Alain, op. cit., p. 241.
Une incertitude demeure en effet sur la date exacte. Voir CANDAUX, Jean-Daniel, "Les Paccard et les
Perdonnet", in Acte du colloque Gustave Ador de novembre 1995, Genève, 1996, P. 30. En fait, il apparaît que la
bourgeoisie a été acquise avant 1559, date d'une réclamation de la famille, qui affirme aux Conseils avoir acquis
la bourgeoisie à la génération précédente. DUFOUR-VERNES, Louis, op. cit., 1903, p. 21.
675
Ibidem, p. 32.
674
676
Deux orthographes coexistent au XIXe siècle pour ce nom qui peut également s'écrire "Bartholony". Galiffe
précise à ce sujet que la justice a tranché en faveur du "i" en 1896. GALIFFE, James, Notices généalogiques sur
les familles genevoise depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, Vol. IV, 1908. p. 511.
677
Jean-François Bartholoni (1796-1881), notamment Président de la Compagnie de chemin de fer du LyonGenève, de la Compagnie d’Orléans et de la Caisse d’Epargne de Paris. « Devenu citoyen français, il n’en resta
pas moins vivement attaché à sa ville natale ». Ibidem, p. 520-521.
678
Le mariage a lieu le 27 avril 1820. Denise Palmyre Tattet est la fille de Frédéric Louis, qui reçut la légion
d’honneur pour avoir été blessé en défendant Louis XVI le 10 août 1792. Cette famille est absente des
généalogies protestantes françaises de Bungener. Ibidem, p. 521
679
DUFOUR-VERNES, Louis, Généalogie de la famille Paccard de Genève, Genève, 1903, p. 18.
Voir à ce sujet, CARON, François, Histoire des chemins de fer en France, 1740-1883, Paris, 1997.
681
Les frères Bartholony entrent dans le capital de la banque en 1853. ASG, Répartitions entre les associés,
1901, cote B 04830.
680
155
Faire et défaire des affaires
Bartholoni
Jean- François
Tattet
Denise
Tattet
Elisabeth
Paccard
Barthélémy
Paccard
David-Marc
Bartholoni
Jeanne
Schéma généalogique 7.1. Liens familiaux des deux frères Barthélémy et David-Marc Paccard
Elaboré à partir de : DUFOUR-VERNES, Louis, Généalogie de la famille Paccard de Genève, Genève, 1903, p.
18.
Lors de la Fondation de Barthélémy Paccard & Cie, toutes les conditions de réussite sont
réunies, c'est-à-dire du capital, un réseau de relations, à quoi s'ajoute une certaine réussite par
le travail, comme tend à le démontrer l'augmentation du capital social des affaires suivantes:
de 800'000 francs initialement, il augmente jusqu'à 4,5 millions de francs en 1849 (voir
graphique 7.6 ci-après). Le statut bourgeois des frères Paccard est leur plus forte aide sur le
marché matrimonial, face à des familles absentes des élites politiques ou qui n'ont pas une
ancienne bourgeoisie. En s'alliant à un nom bourgeois de Genève avant la Réforme, les Tattet
et les Bartholoni réalisent un calcul politique, lié plus à la forme qu'aux fonds. L'entrée dans
l'association de Louis Dufour, en 1827, 682 s'inscrit dans une certaine continuité.
En 1827, Louis Dufour 683 représente pour Barthélémy Paccard un associé idéal, même si leurs
deux familles n'ont pas encore connu d'alliances matrimoniales. Les Dufour sont des
bourgeois expatriés bien intégrés en France, puisque le père de Louis avait repris le poste de
" ministre de la République de Genève auprès de la République Française". 684 De plus, Louis
est encore jeune, et ses futures responsabilités au sein de deux compagnies ferroviaires
françaises 685 amènent à penser qu'il s'inscrit économiquement dans la ligne des Paccard.
Rapidement Louis Dufour prend de l'importance dans l'association, comme le montre le
graphique 7.1, et après une première augmentation de sa participation, en 1833 déjà, la raison
sociale intègre son nom et devient Paccard, Dufour & Cie. A partir de ce changement, Louis
Dufour continue de gagner de l'importance, même s'il ne possède jamais plus de 32,4% du
capital social de l'établissement. En 1835, il se marie avec la fille d'un négociant genevois. 686
En 1850, les deux associés disposent de parts presque équivalentes du capital (32% pour
Barthélémy Paccard et 28 % pour Louis Dufour). L'association semble solide, mais elle va
évoluer dans un sens différent en raison de la composition de la famille Paccard.
682
ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
François Louis Dufour (1801-1869), fils de Jean-Martin Dufour (1769-1839), de la famille des Dufour de
Cartigny. Sans lien de parenté avec la branche de Guillaume -Henri, de la famille des Dufour de Bourdigny.
GALIFFE, op. cit., vol. IV, 1908, p. 107.
684
Idem.
683
685
Galiffe indique que Louis Dufour a été administrateur de la compagnie des chemins de fer d’Orléans et du
PLM. Idem.
686
Louise Jenny Gallay (1816-1894), fille d'Antoine (1786-1862). BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes,
vol. I-France, tome 1, Paris, 1996, p. 426.
156
Faire et défaire des affaires
35.0
part des Dufour
Part des Dufour en Francs dans le capital
30.0
25.0
20.0
15.0
10.0
1896
1894
1892
1890
1888
1886
1884
1882
1880
1878
1876
1874
1872
1870
1868
1866
1864
1862
1860
1858
1856
1854
1852
1850
1848
1846
1844
1842
1840
1838
1836
1834
1832
1830
1828
1826
1824
0.0
1822
5.0
année
Graphique 7.1. Parts des fonds de la famille Dufour dans le capital de la filiation bancaire
Mirabaud & Cie
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
2.2. La faiblesse de la succession Paccard
La descendance des deux frères Paccard est caractérisée par un manque clair de descendants
masculins. 687 Cette deuxième génération est composée de neufs enfants, dont seulement deux
hommes. Parmi ces enfants, on compte six mariages dont un renchaînement d'alliance entre
cousins germains. Pour les frères Paccard, l'enjeu de la seconde génération est double: trouver
une alternative au manque de fils successeurs et élargir le réseau d'alliances vers d'autres
familles. La famille Mirabaud se profile pour reprendre la suite de l'affaire. Dans son
escarcelle, se trouve une longue expérience de banque à Milan. 688 Mais d'autres familles
s'attachent éga lement aux Paccard (voir schéma généalogique PA, ci-après). Les mariages des
deux frères Georges et Louis-Henri Mirabaud réunissent les deux branches Paccard en
l'espace de quelques mois seulement. Louis-Henri épouse une fille de Barthélémy Paccard en
1846, tandis que Georges Mirabaud épouse une fille de David-Marc en 1845, 689 et entre dans
l'association de ce dernier. 690 Logiquement, les continuateurs de l'affaire sont soit les deux
seuls fils Paccard, soit des alliés issus de ces deux branches Mirabaud. Le seul Paccard de la
deuxième génération à avoir fait souche a épousé une cousine germaine, Edmée Paccard.
Cette alliance, à l' image des deux mariages des frères Mirabaud, resserre les liens entre les
deux branches Paccard. Grâce à ces trois unions, la banque parisienne et sa sœur genevoise
sont solidement reliées grâce à une véritable fusion des deux rameaux.
687
DUFOUR-VERNES, Louis, Généalogie de la famille Paccard de Genève, Genève, 1903, p. 18.
PLESSIS, Alain, op. cit., p. 241.
689
GALIFFE, op. cit, vol. V, 1884, p. 522-523.
688
690
PLESSIS, Alain, op. cit.
157
Faire et défaire des affaires
Bartholoni
Jeanne
Paccard
Barthélémy
Paccard
David-Marc
Paccard
Ador
Paccard Ador
Marie Edouard Palmyre Louis
Paccard
Emma
Mirabaud Paccard
Georges Edmée
Paccard
Constant
Tattet
Elisabeth
Paccard
Odier Paccard
Paccard Moynier
Françoise Gustave Louise Marie
Denise
Mirabaud
Louis-Henri
Schéma généalogique 7.2. Mariages de la deuxième génération des frères Paccard
Elaboré à partir de: AEG, Descendance de Bernard Paccard, Genève, Février 1930, cote 86, in plano 7.
Le futur de l'association étant ébauché par le biais de mariages parallèles, les autres filles
Paccard réalisent alors des alliances matrimoniales visant à une extension du réseau
d'alliances en direction d'autres familles des milieux d'affaires. Barthélémy Paccard unit ses
deux filles restantes avec deux membres de familles genevoises ayant des liens avec Paris.
Françoise Paccard épouse Gustave Moynier 691 , futur fondateur de la Croix- Rouge, et sa sœur
Louise-Marie épouse Louis Edmond Odier (1813-1884). 692 Ce dernier, fils d’Antoine-Louis
Odier (1766-1853), a d'abord connu des affaires à Wesserling "où avec son frère Jacques, il
donna un grand développement à leur fabrique de toiles peintes". 693 Il a ensuite été juge et
président au tribunal de commerce de Paris, censeur de la Banque de France, membre du
conseil supérieur du commerce en 1819, député de la Seine à la chambre des représentants en
1827, pair de France en 1837, et enfin chevalier de la légion d’honneur en 1846.694 p. 455456.
David-Marc Paccard quant à lui, marie ses deux filles restantes à des frères Ador. Ce mariage
parallèle lie solidement les Paccard avec une famille émergente au sein des nouvelles élites,
sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre suivant. La stratégie d'alliance entre les Paccard
et les Mirabaud, autour des banques parisiennes, trouve ainsi sa correspondante dans cette
double union, autour des banques genevoises, initiée par David-Marc. De fait,
l'historiographie genevoise évoque l'existence d'une association Paccard Ador & Cie, en
1849.695 Frédéric Paccard, seul descendant masculin de Barthélémy, décède sans alliance à
l'âge de 42 ans. 696 Il est évident que la disparition de Frédéric n'a pas joué de rôle sur la
réorientation de l'affaire, puisqu'il décède 20 après. Est-ce dès lors l'instabilité politique du
milieu de siècle? Toujours est-il que l'association connaît dès 1853 un nouveau souffle avec
l'arrivée de nouveau associés.
2.3. Entrée en association des Mirabaud et prise de contrôle de l'établissement
En 1853, Henri Louis Mirabaud (1821-1893) entre dans l'association et possède une part
minoritaire de 12% du capital de la banque. Beau- fils de Bartélémy, il a attendu plus de 5 ans
691
Dont une biographie complète vient de paraître. DE SENARCLENS, Jean, Gustave Moynier le bâtisseur,
Genève, 2000.
692
Le mariage a lieu en janvier 1846. DUFOUR-VERNES, Louis, CHOISY, Albert, Recueil généalogique
suisse, vol. II, Genève,1907, p. 359.
693
Ibidem, p, 355.
694
Ibidem, p. 355-356.
Cette banque participe en effet à la création de l'Omnium en 1849. MOTTET, Louis, Regard sur l'histoire de
la banque et des banquiers genevois, Genève, 1982, 148.
695
696
En juin 1873. DUFOUR-VERNES, Louis, Généalogie de la famille Paccard de Genève, Genève, 1903, p. 18.
158
Faire et défaire des affaires
après son mariage pour entrer dans l'affaire. Cette attente est peut-être une conséquence d'un
manque de fonds, puisque pour son mariage, il a reçu un avancement d'hoirie de 112'500
francs de son père, 697 correspondant approximativement au tiers de la somme qu'il investit en
1853 (500'000 francs). 698 La concurrence fictive des Dufour et des Mirabaud, concernant
l'affaire de Barthélémy Paccard, gravite autour d'une problématique unique, car les atouts des
Mirabaud sont simples: ils ont une origine sociale identique aux Paccard. L'apport purement
économique peut être écarté puisque nous avons constaté que les deux associés de
l'établissement possèdent une part comparable du capital, et reçoivent conséquemment une
part quasiment identique des bénéfices. Ainsi, Louis Dufour s'est logiquement enrichi
parallèlement à Barthélémy Paccard. Mais cela n'est pas suffisant pour reprendre l'affaire,
dans la mesure où cet objectif est effectivement présent à l'esprit de Louis Dufour, ce qui n'est
pas certain. Le double mariage Mirabaud-Paccard, visible sur le schéma généalogique 7.2, a
scellé le futur de la banque, qui reste entièrement sous le contrôle de familles d'origine
bourgeoise.
Entrée dans l'affaire 26 ans après Louis Dufour lors de la création en 1853 de "Paccard,
Dufour & Cie", la progression des Mirabaud est rapide. Ces derniers augmentent rapidement
leurs parts et détiennent déjà 46% du capital en 1864. 699 La famille obtient le contrôle
majoritaire du capital en 1873, lorsque ce chiffre monte jusqu'à 60%. 700 Le graphique 7.2. est
éloquent sur la période clé entre 1853 (entrée de Mirabaud dans l'association) et 1859
(Mirabaud a une part du capital plus importante que Louis Dufour ).
697
Le montant de cette avance est connu grâce à la déclaration de succession de son père, Jacques Marie Jean
Mirabaud, décédé à Genève le 17 décembre 1864. Les deux fils de Jacques Mirabaud, qui ont épousé deux
cousines Paccard, ont bénéficié de la même avance. AEG, Déclaration de succession, n° 96/65.
698
ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
699
ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
700
Idem.
159
Faire et défaire des affaires
70.0
60.0
Part des Paccard
Part des Mirabaud
part des Dufour
part du capital social
50.0
40.0
30.0
20.0
10.0
18
22
18
25
18
28
18
31
18
34
18
37
18
40
18
43
18
46
18
49
18
52
18
55
18
58
18
61
18
64
18
67
18
70
18
73
18
76
18
79
18
82
18
85
18
88
18
91
18
94
18
97
19
00
19
03
19
06
0.0
année
Graphique 7.2. Parts des fonds des familles Paccard, Dufour et Mirabaud dans le capital de la
filiation bancaire Mirabaud & Cie (1822-1906)
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
La prise de contrôle de l'établissement par la famille Mirabaud s'accompagne d'un
morcellement du capital et la perte d'importance de la famille Paccard, qui perd même la
référence à son nom dans la raison sociale de l'établissement en 1859. 701 C'est la conséquence
d'une absence de fils repreneur, ajoutée à une croissance parallèle des affaires. Les Mirabaud
disposent de plusieurs repreneurs potentiels parmi leurs enfants, et les allient judicieusement
avec les Paccard de la seconde génération. Logiquement c'est cette lignée qui réussit à capter
l'affaire, raison sociale incluse.
Mais la famille Paccard, si elle perd le leadership de la banque, n'en demeure pas moins un
acteur clé, qui reste au moins commanditaire de l'association, et les alliances vont jouer
pleinement, au point qu'en 1870, l'établissement retrouve dans sa raison sociale une référence
à la famille Paccard, qu'elle conserve au moins jusqu'en 1906. 702 Les trois mariages qui jouent
un rôle de base à la succession de l'affaire, dont le renchaînement d'alliance (voir schéma
généalogique MI), donnent en tout naissance à treize petits-enfants. Ceux-ci réalisent un seul
autre renchaînement d'alliance entre l'union Paccard-Paccard et un des deux mariages
Mirabaud-Paccard. Tous les autres mariages sont des alliances matrimoniales qui étendent
encore le réseau d'affaires. On y retrouve des familles engagées dans les milieux d'affaires
genevois (Turrettini, Chenevière, De Morsier), mais également actives dans d'autres régions
comme Bâle pour les Koechlin et les Dollfus.
701
Idem.
La banque devient Mirabaud, Paccard & Cie en 1870, puis Mirabaud, Paccard & Puerari & Cie en 1878, et
enfin Mirabaud, Paccard Puerari & Cie en 1881, Idem.
702
160
Faire et défaire des affaires
Paccard
Barthélémy
Paccard
Emma
Mirabaud Paccard
Georges Edmée
Mirabaud
Paccard
Jacques Yvan Blanche
Mirabaud
Palmyre
Paccard
Denise
Paccard
Constant
Turrettini Paccard
Albert Marguerite
Tattet
Elisabeth
Chenevière
Alfred
Mirabaud
Louis-Henri
Mirabaud Puerari
Adèle
Frédéric
Mirabaud
Dollfus
Mirabaud
Koechlin
Paul Barthélémy Hélène Albert Jacques Noemi
Mirabaud De Morsier
Eugène
Julie
Schéma généalogique 7.3. Liens familiaux entre les familles Mirabaud et Paccard sur la
troisième génération
Elaboré à partir de: MIRABAUD, Paul, Histoire généalogique des Mirabaud d’Aiguesvives, Paris, 1894.
2.4. Le difficile équilibre des associations bancaires: l'exemple Paccard-Mirabaud
L'association bancaire, menée suivant la logique genevoise de successions d'associations, est
synonyme d'instabilité. Cette dernière peut se révéler autant comme une force que comme une
faiblesse. Dans la mesure où un changement fréquent d'organisation, qui affecte le montant du
capital investi ou la composition des membres de l'affaire, peut permettre à une banque de
correspondre exactement à l'évolution des marchés, cette instabilité est une force. Toutefois,
les affaires préfèrent la stabilité. De trop fréquents changements peuvent dès lors fragiliser
une banque, si cette dernière n'arrive pas à stabiliser sa clientèle.
L'exemple de la filiation de Mirabaud & Cie illustre parfaitement les multiples associations
qui émaillent le parcours de l'établissement tout en réussissant à conserver une certaine
stabilité. Cette banque voit son capital se modifier à treize reprises entre 1822 et 1906 alors
que les raisons sociales changent à seulement neuf reprises. L'instabilité presque permanente
que cette évolution instaure se trouve encore augmentée par un nombre croissant
d'investisseurs différents. Pendant la période (voir graphique 7.3), le nombre d'investisseurs,
qu'il s'agisse d'associés ou de commanditaires, ne cesse de croître. En corollaire de cette
tendance, l'évolution du capital social montre que la part par investisseur diminue dans la
seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont ces deux tendances qui peuvent surtout générer de
l'instabilité, par la simple loi du nombre. Plus le nombre d'acteurs est important, moins
l'entente est facile. Cependant, cette multiplication des acteurs cache un habile regroupement
familial. En considérant les membres d'une même famille comme formant un ensemble
d'investisseurs homogènes (graphique 7.4), on remarque que l'éclatement du capital n'a pas
réellement lieu. Le nombre total de ces groupes familiaux varie entre 2 et 6, en comptant un
groupe "divers" regroupant tous les investisseurs ne pouvant être rattachés directement à une
des familles en présence. 703 Mais les archives montrent également que Barthélémy Paccard est
bien isolé, surtout si on compare sa situation à celle de la famille Mirabaud. En effet, la
presque totalité du capital Paccard des affaires successives est entre les mains du seul
Barthélémy, tandis que la famille Mirabaud comprend plusieurs investisseurs, tous issus du
même groupe familial. Le morcellement du capital total au cours du siècle cache donc la
montée en puissance d'une seule famille, certes nombreuse, sur la banque. Alors que la
famille Paccard n'a jamais la majorité du capital des associations, la famille Mirabaud la
détient dès le milieu des années 1870.
703
Nous n'avons considéré ici que les parents proches. Bien des membres de ce groupe des "divers" sont alliés
soit à la famille Mirabaud, soit aux famille Paccard ou Ador.
161
18
Nombre d'investisseurs
800000
16
Moyenne capital par
700000
14
600000
12
400000
8
300000
6
1906
1902
1898
1894
1890
1886
1882
1878
1874
1870
1866
1862
1858
1854
1850
1846
0
1842
0
1838
100000
1834
2
1830
200000
1826
4
années
Graphique 7.3. Evolution croisée du nombre d'investisseurs des associations bancaires issues de
Barthélémy Paccard & Cie (1822-1906) et du montant investi par personne
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
Famille Paccard
Famille Mirabaud
Famille Dufour
Famille Bartholony
Famille Puerari
Divers
100%
80%
60%
40%
20%
18
22
18
28
18
34
18
40
18
46
18
52
18
58
18
64
18
70
18
76
18
82
18
88
18
94
19
00
19
06
0%
Graphique 7.4. Composition du capital des associations bancaires issues de Barthélémy Paccard
& Cie (1822-1906), regroupé par familles
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
La solution que les familles genevoises ont développée face aux problèmes posés par
l'instabilité des associations est le recours à la toile d'araignée des réseaux familiaux.
L'association qui contrôle les banques Mirabaud & Cie pendant les années 1864, 1865 et
1866 est un parfait exemple de la symbiose entre liens familiaux et liens d'affaires. Parmi les
162
francs
500000
10
1822
nombre d'investisseurs
Faire et défaire des affaires
Faire et défaire des affaires
12 associés que compte l'établissement, ce sont les relations de parenté qui renforcent leur
solidarité.
Associés
Louis Henri Mirabaud
Emma Paccard
Emile Duchêne
Frédéric Paccard
Charles Evrard
Louis Dufour
Bartholony Frères
Gustave Mirabaud
Charles Thierry
Gustave Moynier
Edouard Bertrand
Frédéric Puerari
Total
capital en francs
1'200'000
400'000
200'000
100'000
100'000
200'000
100'000
100'000
100'000
100'000
100'000
100'000
2'800'000
Tableau 7.5. Composition de l'association Mirabaud & Cie (1864-1866)
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
Au cœur de l'association se trouvent Emma Paccard et son époux Georges Mirabaud. Frédéric
Paccard, frère d'Emma, et les frères Bartholoni, ses oncles participant également au capital,
sont reliés par le même rameau familial. L'autre rameau Paccard fondateur de l'établissement
est représenté par Gustave Moynier, beau- fils de Barthélémy Paccard. Si Louis Dufour,
toujours présent dans l'association, n'a pas de lien familial apparent avec les Paccard, sa
présence dans l'établissement alors qu'il y est entré pour la première fois plusieurs années
auparavant est un signe de continuité. Malgré la prise de contrôle par les Mirabaud, Louis
Dufour est resté dans cette entreprise. Du côté Mirabaud on trouve parmi les investisseurs un
unique apport en la personne d'Eugène Puerari, oncle par alliance de Louis-Henri Mirabaud.
1827
Tattet
Frédéric
1853
1853
1842
1822
Bartholoni
Frères
Bartholoni
Jeanne
Paccard
David-Marc
Paccard
Barthélémy
1864
Paccard
Emma
1881
Mirabaud Paccard
Georges Edmée
1864
Mirabaud
Palmyre
1881
Paccard Paccard Moynier
Constant Françoise Gustave
1873
1897
Mirabaud
Paccard
Jacques Yvan Blanche
1859
Tattet
Elisabeth
Paccard Mirabaud Dollfus
Marguerite
Paul
Hélène
Paccard Paccard
Louise Denise
1853
Mirabaud
Louis-Henri
1864
Mirabaud
Adèle
Puerari
Frédéric
1897
1881
1873
1864
1870
1897
Dollfus Mirabaud Koechlin Mirabaud Mirabaud Mirabaud Mirabaud De Morsier
Henri
Julie
Charles Albert
Noemi Georges Gustave
Eugène
Schéma généalogique 7.4. Date d'entrée en association des membres des familles Mirabaud et
Paccard (1822-1897)
Elaboré à partir de: AEG, Descendance de Bernard Paccard, Genève, Février 1930, cote 86, in plano 7.
L'évolution du groupe des "divers" investisseurs, soit ceux qui ne sont apparemment pas liés à
l'une des familles principales de l'association, est claire. Alors qu'ils détiennent la plus grande
partie du capital dans les premières années, la situation s'est renversée rapidement. Dès 1833,
163
Faire et défaire des affaires
avec la création de Paccard, Dufour & Cie, ils perdent leur majorité. 704 Pendant les remous
des révolutions radicales, les affaires vont mal et l'association, pour la première fois de son
existence, voit ses résultats virer au rouge. Un associé italien de la première heure, Monsieur
de Ferrari, écrit le 8 janvier 1849 une lettre, suite à la publication des mauvais résultats
annuels.
« Le contrat de la société, qui vient d’expirer, attribuait aux gérants une part de
beaucoup supérieure à celle des commanditaires en cas de bénéfice, et ne leur fait subir
qu’un bien moindre en cas de perte. La perte vient de se réaliser, et dans une
proportion malheureusement effrayante, or les circonstances politiques paraissent
tendre vers une amélioration ; on a lieu d’espérer (et vous énoncez vous-même cet
espoir) qu’on retrouvera dans l’exercice de l’année courante ce que vous appelez des
fiches de consolation. Si une telle espérance se réalisait, il adviendrait que vos
commanditaires, après avoir été forcés de recouvrir pour une part énorme à la perte de
la troisième année, n’en auraient qu’une très faible dans les bénéfices de la quatrième.
Nous n’hésitons donc pas à déclarer que nous n’accepterions pas une continuation
ainsi entendue et appliquée, et qu’il ne nous resterait d’autre part à prendre qu’à
demander la liquidation immédiate et définitive de la société. » 705
Cette menace est sérieuse et implique une réaction immédiate, soit une modification de la
proposition de répartition des pertes et bénéfices. L'association continue, mais dès ce moment,
les associés extérieurs aux familles impliquées diminuent drastiquement leurs parts dans le
capital. La famille Mirabaud arrive dans l'association quelque temps après. Même passagère,
la crise a décanté la situation et accéléré la transition. Par ailleurs, cette lettre ne fait que
confirmer la situation délicate dans laquelle s'effectuent les premières affaires. Paccard n'a pas
les moyens financiers lui permettant de contrôler intégralement le capital de sa banque. Les
termes de l'accord passé avec les investisseurs extérieurs sont dès le départ, en 1822,
favorables à Paccard qui laisse prendre plus de risques à ses commanditaires. Reconduits au
cours des associations successives sans poser problème puisque les bénéfices sont réels et
constants, les termes ne sont sujet à contestation que lorsque des difficultés économiques
apparaissent. Ces dernières agissent comme révélatrices d'une situation déséquilibrée qui ne
satisfait pas les commanditaires. Elle est promptement modifiée à l'aide d'un rapprochement
en direction d'une famille susceptible de reprendre l'affaire.
704
Ils la retrouveront brièvement pendant l'affaire "Barthélémy Paccard, Dufour & Cie", entre 1842 et 1844.
705
ASG, Archives Mirabaud, Actes notariés Carton B04853, Lettre de Ferrari datée du 8 janvier 1849.
164
Faire et défaire des affaires
Evolution du capital Paccard
6'000'000
total du capital
5'000'000
Capital en Francs
4'000'000
3'000'000
2'000'000
1'000'000
18
22
18
25
18
28
18
31
18
34
18
37
18
40
18
43
18
46
18
49
18
52
18
55
18
58
18
61
18
64
18
67
18
70
18
73
18
76
18
79
18
82
18
85
18
88
18
91
18
94
18
97
19
00
19
03
19
06
0
Années
Graphique 7.6. Evolution du capital des associations bancaires issues de Barthélémy Paccard &
Cie (1822-1906)
Elaboré à partir de: ASG, Répartitions entre les associés, 1901, cote B 04830.
Au-delà des alliances familiales, la question de la nature des affaires traitées par la banque est
délicate à mener. Par manque de sources détaillées sur la question, il n'est possible d'avoir des
renseignements que sur l'évolution générale des affaires. Les différentes périodes que nous
avons définies pour Genève ne s'appliquent certainement pas de manière identique à Paris,
mais le moment charnière du milieu du XIXe siècle est par contre commun.
Incontestablement, les affaires d'avant 1849 sont florissantes comme le prouve l'évolution du
capital des différentes associations (graphique 7.6). L'année 1849 marque comme un coup
d'arrêt qui déstabilise l'ensemble des affaires pendant près de trente ans. Dès 1849, ces
données économiques ont changé. Plus d'affaires, plus d'acteurs, mais une instabilité des
marchés. L'évolution des montants investis par personne montre que dès 1849, les montants
ont eu tendance à diminuer. Ce n'est pas nécessairement un signe de contraction des affaires,
mais plutôt d'une multiplication de celles-ci, et d'un plus grand fractionnement des capitaux
investis. Peut-être le résultat des tumultes politiques du milieu de siècle. Avec cette tendance,
l'association financière a tout avantage à évoluer vers une concentration familiale, soit plus
d'investisseurs, mais plus fortement solidaires. Une association faisant intervenir trop
d'acteurs peut rapidement devenir ingérable et instable. En concentrant le capital autour de
familles, il est possible de fractionner ses placements sans mettre en péril la stabilité de
l'association.
L'extension des relations d'affaires par des mariages d'enfants issus des associés, suit la même
logique de regroupement des affaires. A côté des mariages servant à assurer le futur de
l'association, les mariages visant à étendre le réseau n'ont pour but que de favoriser la
conclusion d'affaires communes. Ces unions n'ont pas pour but d'apporter à la banque des
investisseurs ou du moins pas forcément.
165
Faire et défaire des affaires
L'exemple des associations Paccard et Mirabaud montre clairement comment les affaires
peuvent naître et croître au milieu du tissu de relations familiales. La toile d'araignée est la
caractéristique des élites genevoises qui joue le rôle le plus important pendant le XIXe siècle,
à l'image, pour reprendre les termes de Lüthy, de "l'internationa le huguenote"706 qui a prévalu
auparavant, et à laquelle elle fait suite. Elle est un élément de stabilité, face à la fois aux
nouvelles technologies, et aux renversements politiques. Ces associations bancaires, qui se
font et se défont à un rythme soutenu selon les successions, les décès et les retraits des
affaires, demeurent malgré tout précaires pendant tout le XIXe siècle. L'élément clé des
banques privées genevoises pendant la première moitié du XIXe siècle est l'absence de
dynasties familiales. Les établissements bancaires, s'ils croissent et gagnent en importance au
cours du siècle, le font essentiellement grâce à des filiations d'associations parfois très
courtes, qui ne remettent jamais en cause la continuité des affaires, mais seulement leurs
organisations et leurs structures. Pour contrer un manque de repreneurs au sein d'une famille,
les banquiers privés ouvrent l'association à d'autres investisseurs. Une dynastie ne peut faire
de même, tandis que la toile d'araignée des réseaux d'affaires permet cette ouverture, réalisée
au sein d'un microcosme maîtrisé. Si de nouveaux investisseurs ne disposent pas encore de
liens familiaux avec la famille en question, des mariages entre les deux groupes sont réalisés
au sein des générations suivantes.
C'est au gré de ces alliances que se décide l'avenir de l'établissement, le groupe familial qui
capte la part la plus importante se trouvant en position de force face aux autres associés. Mais
cette réorientation de l'établissement se réalise avec le concours, sous forme de parts dans
l'association ou de simples commandites, des anciens acteurs de l'établissement. En réalité, si
les raisons sociales se modifient, les banquiers conservent en toutes circonstances un fil
d'ariane qui guide le futur de l'établissement en s'assurant la collaboration des anciens
associés. Cette collaboration est non seulement précieuse pour le savoir- faire ainsi préservé,
mais encore pour conserver des liens privilégiés, patiemment entretenus, avec la clientèle.
3. L'évolution des banques pr ivées genevoises au cours du XIX e siècle
L'histoire de la banque Mirabaud & Cie de Paris, qui met en évidence la logique particulière
des filiations bancaires d'associations autour d'une même affaire, démontre l'existence d'une
évolution comparable entre le développement de réseaux familiaux et celui du tissu bancaire.
A l'image de la toile d'araignée, qui rend impossible l'étude exclusive d'un seul réseau
d'affaires qui aurait regroupé quelques familles bourgeoises seulement, il est difficile de
mettre en évidence un seul établissement qui aurait évolué en vase clos. A Genève, le tissu
bancaire privé est à l'image des réseaux familiaux: complexe et étendu, rythmé principalement
par les successions d'associations. Ce que la partie précédente sur Mirabaud & Cie de Paris
n'a pas montré, c'est l'immense dimension de ce milieu bancaire, au sein duquel les acteurs
font preuve d'une grande mobilité. Si une nouvelle fois, la recherche est particulièrement
handicapée par le manque d'accès direct aux sources, la simple compilation d'informations
tirées de différents ouvrages (voir schéma 7.1), 707 qui synthétise les différentes alliances des
principaux établissements privés à Genève, permet d'illustrer de manière partielle cette
706
LÜTHY, Herbert, La banque protestante en France: de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution,
tome I, Paris, 1959, p. 11.
707
Principalement des plaquettes anniversaires. Seul, l'ouvrage de Jean Seitz a une vocation généraliste, mais il
est ancien. SEITZ, Jean, Histoire de la Banque à Genève, (publié à l'occasion du 75e anniversaire du Comptoir
d'Escompte de Genève), Genève, 1931.
166
Richard Lenoir
David Lenoir arrive
Jaquet & Richard NB: 1785
Ferrier
Jean-Jacques Lhoste meurt
Chaponnière
Paccard
Paccard,Ador
David-Marc + Barthélémi
Frères
Hentsch
Paul-Frédéric Bonna
Bonna
Lullin
NB: 1796
Dès 1840
Le QUATUOR
Alexandre Lombard
Charles Odier
Jean-Eloi Lombard
Jean-Jacques lullin (C)
Lombard, Odier
Lombard, Bonna
Paul-Frédéric Bonna
Jean-Gédéon Lombard
Lombard
Lombard, Lullin
Jean-Gédéon Lombard
Jean-Jacques Lullin
Lombard & Lullin
Beau-Frères
François Jacques Plantamour
Jean-Jacques Lullin
Turrettini, Pictet
(3)
Calandrini NB: 1791
(1)
Louis
Reverdin
LIQUIDEE & REPRISE
Pictet
Candolle, Turrettini
J.
de Candolle
cousins germains
NB:1796
De Candolle, Mallet
Henry Hentsch
Jean-Gédéon Lombard
Henry Hentsch
Hentsch & Lombard
Jean-Jacques Lhoste
Jean-François Chaponnière
(jusqu'en 1808)
Beau-Frères
NB: 1785
Férrier, L'Hoste
Henri Ferrier-Léchet
Jean-Louis Darier-Léchet
Ferrier, Léchet
Notes:
(1) Jusqu'ici Fondé de pouvoir de Louis Pictet & Cie
(2) a fait son apprentissage chez Ferrier L'Hoste & Cie
(3) sont associés: Jacob Michel François de Candolle, Jacques Henri Mallet. Sont commanditaires: Jean Louis Etienne Mallet, Paul Martin et Jean-Louis Falquet.
(C) uniquement commanditaire
1798
1799
1800
1801
1802
1803
1804
1805
1806
1807
1808
(…)
1816
1817
1818
1819
1820
1821
1822
1823
1824
1825
1826
1827
1828
1829
1830
1831
1832
1833
1834
1835
1836
1837
1838
1839
1840
1841
1842
1843
1844
1845
1846
Schéma 7.1. La banque privée à Genève: Les principaux acteurs
Faire et défaire des affaires
deuxième toile d'araignée. 708 Subjectif, le choix des banques présentes sur le schéma 7.1 a été
dicté par la fondation en 1890 de l' Union Financière de Genève, une banque d'affaires créée
par les 10 plus importants établissements privés, et dont il est question dans le chapitre 15.
Le schéma 7.1 fait clairement apparaître les filiations d'associations, au milieu de raisons
sociales multiples. Par ailleurs, il est intéressant de constater que cinq établissements
importants du milieu bancaire genevois du XIXe siècle ont été fondés entre 1785 et 1796, soit
au milieu des troubles causés par la révolution française. Ces établissements, s'ils ont été
lancés pendant une période instable qui peut se révéler propice aux affaires, ne forment pas un
groupe homogène. La famille Lombard, par exemple, connaît cinq raisons sociales différentes
en environ 30 ans, avant 1830. Puis l'établissement procède à un élargissement lorsque PaulFrédéric Bonna, associé à Jean-Eloi Lombard, prend son indépendance en 1830. D'un autre
côté, l'établissement de Henry Hentsch semble plus stable. Pendant la première moitié du
XIXe siècle, il ne modifie qu'une fois sa raison sociale.
La première moitié du siècle peut être considérée comme une période de relance après les
déroutes de la fin du XVIIIe siècle. De nouvelles associations bancaires entrent en activité
sans qu'il semble y avoir de réelle concurrence entre ces entreprises. Le tissu des banques
privées semble se reconstruire dans des marchés non-saturés. Tous les établissements nés
avant l'occupation française mettent en évidence de grandes familles bourgeoises: Ferrier,
Jaquet, Richard, Lombard, Lullin, de Candolle et Calandrini, sont tous des noms illustres de la
haute bourgeoisie, sinon du patriciat genevois. L'élément le plus révélateur de l'existence de
marchés étendus est l'addition à ces associations d'autres établissements dont certains sont nés
à l'ombre de ces banques "anciennes": Chaponnière & Cie naît en 1837, mais Jean-François
Chaponnière se trouve déjà associé à Ferrier L'Hoste & Cie entre 1805 et 1808. Bonna & Cie,
née en 1830, constitue en réalité la prise d'indépendance de Paul-Frédéric Bonna, alors
associé chez Lombard Bonna & Cie. Avant cela, le même Paul-Frédéric Bonna avait fait son
apprentissage chez Ferrier L'Hoste & Cie, jusqu'en 1821, date de son passage chez Lombard
& Cie. En ajoutant l'établissement Paccard & Cie de Genève, fondé en 1819, puis Reverdin &
Cie, fondé en 1843, on remarque qu'à côté des associations de la haute bourgeoisie se
développent des banques privées menées par des libéraux d'accession tardive à la bourgeoisie
(XVIIIe siècle), voire de non-bourgeois. 709
Ces associations libérales naissent grâce à un savoir-faire acquis au sein des établissements
plus anciens. Elles constituent un terreau fertile pour la diffusion des idées libérales, bien que
leurs liens, professionnels et éventuellement familiaux avec les banques aînées les empêchent
de s'y opposer trop fortement. Il n'empêche que l'imbrication du monde bourgeois et de
certains non-bourgeois au sein du monde des affaires est significative d'une certaine ouverture
des vieilles familles, en partie involontaire. Il n'est pas surprenant de constater qu'au sein des
établissements bourgeois, soient actif des libéraux. La progression de ces derniers au sein des
associations qui les emploient ne peut qu'être le fruit d'un travail méritoire. Il s'agit de
l'application au monde des affaires du système méritocratique bourgeois, qui a pour
expression politique la mise en place d'un cens électoral. Dès lors, suivant les opportunités
qu'offrent les modifications d'associations, il n'est pas étonnant de constater que certains de
708
Ce tableau n'est pas exhaustif, et les traitillés indiquent des incertitudes quant aux dates de changements
d'associations.
709
A l'image des Chaponnière, dont la branche des banquiers du XIXe siècle n'est pas d'origine bourgeoise.
GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers temps jusqu'à nos
jours, vol. 6, Genève, 1892, p. 74.
167
Faire et défaire des affaires
ces libéraux se lancent à leur compte, ce qui implique la formation d'une association qu'ils
contrôlent. Les banques libérales qui naissent alors ne pourraient faire concurrence à leurs
aînées, car elles se tourneraient plus facilement vers les marchés déla issés des affaires
industrielles, car trop risqués. De plus, même si l'expérience et la fortune acquise pendant la
période d'activité de ces libéraux permettent une prise d'indépendance, ce nouveau type de
banque n'a pas la puissance financière de leurs aînées, et pas la clientèle.
Bien que l'importance économique de chaque association ne soit pas connue, il est
symptomatique de constater que le seul regroupement d'établissements de cette moitié de
siècle a lieu tardivement, dès 1840, et concerne quatre banques privées dirigées par de
grandes familles. Ainsi, se forme le Quatuor, que l'historiographie genevoise évoque
fréquemment. 710 Pourtant, le Quatuor n'est qu'un regroupement informel de banquiers amis,
voire parents. Il regroupe les banques Hentsch & Cie, Lombard Odier & Cie, Turrettini Pictet
& Cie et Louis Pictet & Cie, et ne correspond à aucune structure établie légalement, tant les
banquiers privés genevois sont soucieux de conserver leur indépendance. Pourquoi donc se
regrouper? Deux explications sont possibles. En premier lieu, il y a l'évolution logique des
affaires. Les banquiers eux- mêmes évoquent cette tendance dans les plaquettes
anniversaires. 711 La complexification des affaires, l'évolution des entreprises industrielles,
toujours plus gourmandes en capitaux, rendent les regroupements utiles, sinon indispensables.
Selon Robert Hentsch, l'origine du Quatuor remonte en mars 1833 déjà lorsque "Henri
Hentsch & Cie s'associe pour la première fois avec Louis Pictet & Cie, Lombard Odier & Cie
et de Candolle Turrettini & Cie pour fonder deux sociétés en participation, l'une pour la
conversion en certificats au porteur d'obligations métalliques d'Autriche, l'autre pour la
conversion en certificats au porteur de rentes lombardes et vénitiennes". 712 Ces premières
affaires communes, qui ne concernent pas d'affaires industrielles, n'ont pu qu'être couronnées
de succès puisque la collaboration des quatre établissement va se poursuivre.
En second lieu, il y a des considérations plus politiques. La Société Anonyme des Bergues,
créée en 1829, 713 donne la mesure de cette double évolution. Dès le départ l'enjeu de la société
est lié au progrès. Le quartier des Bergues est idéalement placé face au lac, et orienté au sud.
Il est occupé par les anciennes filatures Fazy, alors désaffectées. Les libéraux, dont James
Fazy, font rapidement de la transformation de ce quartier un enjeu autant économique que
politique. La société immobilière qui se crée est d'ailleurs composée essentiellement de
libéraux, et dotée d'un capital de départ de 800'000 francs, supérieur au budget total de
l'Etat. 714 François Duval- Toepffer détient la moitié du capital, Pellegrino Rossi 6,25% et
Guillaume-Henri Dufour 2,5%. 715 Seul établissement privé ancien à participer à l'affaire,
Calandrini & Cie ne possède que 30% des actions, et disparaît quelques mois plus tard.
L'établissement est donc bien lancé et soutenu par les milieux libéraux, même en l'absence de
710
Voir par exemple MOTTET, op. cit., p. 148.
711
Voir par exemple LOMBARD ODIER & Cie, Nos deux cents premières années, Genève, 1998, p. 108-109.
HENTSCH, Robert, Hentsch, Banquiers à Genève et à Paris au XIXe siècle, Paris, 1996, p. 60.
713
Ce qui en fait selon l'Inventaire Suisse d'Architecture (INSA) la plus ancienne société immobilière de Suisse.
Voir BARBY, Gilles, BRULHART, Armand, GERMANN, Georg, GUBLER, Jacques, Inventaire Suisse
d'Architecture (1850-1920), extrait du volume 4 de la série complète publiée par la Société d'Histoire de l'Art en
Suisse, Genève, 1984.
712
714
BRULHART, Armand, Guillaume-Henri Dufour : génie civil et urbanisme à Genève au XIXe siècle,
Lausanne, 1987, p. 64.
715
La BPU possède les statuts de cette société et la composition du premier actionnariat. BPU, Statuts de la SA
des Bergues, Genève, 1829.
168
Faire et défaire des affaires
James Fazy, pourtant bien placé dans le débat, et qui n'y participe pas sans doute faute de
moyens financiers. 716
Sans l'apport de Duval-Toepffer, les libéraux n'auraient pas eu la force économique suffisante
pour mener à bien le projet. En face, les banquiers privés ne peuvent que sentir le danger de
voir leur échapper de plus en plus d'affaires, s'ils ne réagissent pas en faisant bloc. Dans le cas
de Genève, le processus économique peut donc se doubler d'une volonté non exprimée de
resserrer les liens au sein d'une anc ienne bourgeoisie de plus en plus contestée politiquement.
C'est cette volonté qui motive, par exemple, les milieux conservateurs à fonder la Société
immobilière genevoise en 1853, par crainte de sociétés "q ui s'inspiraient surtout d'idées de
propagande ultramontaine ou politique". 717
En 1840, l'opposition libérale, et surtout radicale, se fait pressante sur les élites économiques.
De toute évidence, elle ne correspond pas à un mouvement éphémère, mais bien à une ligne
politique qui tôt ou tard va s'imposer. La politique de progrès graduel n'a jamais pu empêcher
la réalisation de réformes. Au mieux, elle a réussi à la canaliser, et surtout à la retarder le plus
possible. La réaction de regroupement de plusieurs banquiers privés s'inscrit uniquement dans
une nécessité de mener des actions concertées sur des marchés qui font encore peur, et non
dans une volonté de fusion bancaire destinée à soutenir massivement les investissements
industriels. L'une des premières expressions de cette tendance est visible au travers de la
fondation de la première compagnie gazière en 1843. Toutes les banques du Quatuor y
participent. 718 Même si elles ont financièrement la possibilité de maîtriser à elles seules toute
l'affaire, elles s'associent avec d'autres établissements dirigés par des libéraux, par exemple
Christian Kohler. 719 De fait, l'exemple de la compagnie gazière contredit l'idée selon laquelle
les banques membres du Quatuor ont désiré se regrouper pour gagner en importance et ainsi
contrôler à elles seules des affaires. L'association entre anciens établissements bancaires,
d'essence bourgeoise, et élites libérales apparaît au travers de cet exemple.
Conclusion
Le tissu bancaire et commercial genevois se caractérise par un fonctionnement extrêmement
flexible, qui passe par une succession d'associations différentes, lui permettant de coller
parfaitement à l'évolution des marchés. L'existence de ces associations est définie autant par
des facteurs internes qu'extérieurs à l'entreprise. Principalement deux facteurs conditionnent
l'évolution des établissements: un facteur interne, toute modification de la situation familiale
d'un associé ou d'un de ses alliés, et un facteur externe: l'évolution économique générale des
marchés.
716
C'est Armand Brulhart qui confère au leader radical une "influence sur les signataires des statuts".
BRULHART, Armand, op. cit., p. 67.
717
Tiré d'un mémoire de la Société immobilière genevoise cité dans PERROUX, Olivier, "La Société
Immobilière Genevoise, un acteur dans le développement urbain de Genève (1853-1903)", in Au XIXe siècle,
Genève se réveille et construit, Actes de l'Institut National Genevois, Genève, n°41 (1997), p. 130.
718
LAVARINO, Albert, Le centenaire du gaz à Genève, Genève, 1944, p. 19.
719
Idem. Christian Kohler est un petit mystère de la finance genevoise du XIXe siècle. Proche de Fazy, au point
d'être administrateur de son Crédit International, il est devenu très puissant au cours du siècle. C'est lorsqu'il
participe aux premières études sur la ligne ferroviaire de Lyon-Genève qu'il apparaît pour la première fois dans
les affaires. RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la su ppression du budget
des cultes (31 décembre 1813 - 30 juin 1907), vol. 2, Genève, 1953, p. 137 & 151.
169
Faire et défaire des affaires
Ce mode de fonctionnement flexible explique la renaissance rapide, après la révolution
française, du tissu bancaire genevois pourtant très affecté par ces événements. Durant toute la
première moitié du XIXe siècle, des colliers de perles d'associations naissent et se développent
grâce au vide causé par la révolution française, la stabilité politique issue du régime de
restauration, et l'existence de la diaspora genevoise. Cette dernière, jamais affectée par les
événements politiques genevois, qui au contraire peuvent accélérer les émigrations, permet
aux banquiers privés d'étendre relativement facilement leurs champs d'activité en direction de
régions ou de villes dans lesquelles ils disposent de parents.
Cependant, l'évolution du système bancaire ne peut être mis simplement en parallèle avec
l'évolution politique. D'abord parce que les banquiers évitent le plus possible de se mêler des
querelles politiques, ensuite parce qu'il serait extrêmement difficile de catégoriser les
banquiers entre conservateurs et libéraux. Nous avons la conviction qu'une telle distinction, si
elle doit être faite, ne peut que s'appuyer sur une échelle temporelle. Tôt ou tard et sauf
exception, tout banquier finit par investir dans les technologies phares de l'industrialisation.
Au cours du XIXe siècle, bourgeois et libéraux (ce qui inclut de rares non-bourgeois), se
trouvent dans une situation de dépendance mutuelle. Les libéraux ont une juste appréciation
du progrès technique, mais ne disposent pas de moyens financiers comparables à ceux des
bourgeois.
A la fin de la première moitié du XIXe siècle, il est possible d'observer au sein du tissu
bancaire genevois une nouvelle tendance au regroupement d'établissements. Le premier qui
met en scène des banques privées de la place s'inscrit dans une logique liée à
l'industrialisation. Le Quatuor n'est fondamentalement pas initié par des banquiers convaincus
par les nouvelles technologies, mais par des banques qui timidement, désirent réunir leurs
forces d'investissements et s'approcher de l'industrie. Se jeter dans l'inconnu à quatre est plus
facile que se lancer seul. Alors que le monde politique s'échauffe, il est étonnant de constater
que le monde des affaires, qu'on imaginerait tout aussi féroce, connaît un mouvement
différent et rassemble parfois différentes tendances autour d'un même projet. Une différence
fondamentale existe donc pendant la première moitié du XIXe siècle, entre les histoires
politiques et économiques.
Cependant l'observation de cette différence a des limites. Le monde politique fait intervenir
un ensemble d'acteurs d'origines plus vastes. Les polémiques politiques embrassent facilement
l'ensemble de la population par le biais de publications individuelles sous forme de brochures
et d'autres petits écrits qui se diffusent dans le canton. Le monde des affaires conserve des
filtres qui en rendent l'accession quasiment impossible pour un financier qui se réclamerait du
radicalisme. L'aile radicale est totalement absente du milieu bancaire privé, du moins des
réseaux d'affaires anciennement bourgeois, les plus influents, mais c'est bien elle qui va
prendre le pouvoir politique en 1846. En étant absent du milieu bancaire privé, les radicaux se
voient coupés d'un accès direct au capital, pourtant présent en masse à Genève.
170
Les pôles familiaux d'affaire
Chapitre 8. Les pôles familiaux d'affaires
L'exemple de l'évolution des associations autour des familles Paccard et Mirabaud actives à
Paris, a mis en évidence une stratégie d'enchaînement d'alliances familiales successives. Les
associations se succèdent à un rythme parfois soutenu, autour d'une famille, unique fil
d'Ariane. Cette dernière s'étend au travers de liens matrimoniaux vers d'autres familles, sans
pour autant qu'une union ne débouche sur une association bancaire par le biais d'un seul
établissement. La voie "bourgeoise" d'éducation qui a été définie précédemment, est porteuse
des espoirs de fortune des Genevois, car les métiers du commerce semblent seuls permettre de
pouvoir faire fortune. Cette voie s'imbrique parfaitement dans une dynamique d'associations
successives. Entrer en apprentissage dans une entreprise est porteur d'espoirs. De plus,
d'habiles mariages devaient pouvoir permettre à un apprenti bien né ou à un associé, de
renforcer le développement de ses affaires. Suite aux faillites de la fin du XVIIIe siècle, la
course à la réussite dans la première moitié du XIXe siècle bénéficie de conditions
particulières. L'Europe en bouleversement devient un terrain d'activité vaste et prometteur
pour les familles ge nevoises.
Si dans le chapitre précédent nous avons mis l'accent sur la collaboration entre banques
bourgeoises et nouvelles associations de tendance libérale, les réseaux familiaux d'affaires
sont restés à l'écart du raisonnement. Dans le présent chapitre, nous allons nous attacher à
définir l'évolution de la toile d'araignée des réseaux familiaux pour le début du XIXe siècle, en
mettant en évidence des pôles familiaux d'affaires.
1. Les pôles familiaux genevois
Dans le négoce et la banque, certaines familles se distinguent en particulier dans la première
moitié du XIXe siècle, car elles réunissent des éléments essentiels de l'accès au succès.
Certaines n'ont pas ou peu été touchées par les ruines liées à la Révolution française. Elles
peuvent parfois bénéficier d'un réseau de relations familiales vaste et international, permettant
aussi bien l'établissement de liens commerciaux et bancaires que l'élaboration de stratégies de
formation des membres de la famille. Enfin, ces familles disposent d'une assise solide, c'est-àdire de suffisamment d'héritiers masculins susceptibles de garantir une continuité des affaires.
Ce dernier point n'empêche nullement la succession d'associations, comme il ne peut assurer
la stabilité d'une raison sociale, mais garantit que l' établissement reste entre les mains de la
famille. A la suite de cet élément, la force des fratries provient également du nombre total
d'enfants, ce qui comprend également les filles, susceptibles de réaliser des mariages servant
les intérêts de l'entreprise en complétant les acquis de la famille: manque de capitaux, manque
d'alliés (faiblesse du marché), manque d'attaches sociales dans la bourgeoisie par un nom
reluisant ou prestigieux dans la République.
Nous avons considéré à part les familles qui rassemblent la totalité de ces facteurs ou qui les
acquièrent au début du XIXe siècle, et les avons définies comme des pôles familiaux
d'affaires. Ce chapitre n'a pas la prétention de fournir une description exhaustive des pôles
familiaux qui ont pu exister à Genève après la restauration de 1814. La tâche serait ardue et
les débats sur les limites de l'exhaustivité ne manqueraient pas. De même, la présence de ces
pôles familiaux n'est pas incompatible avec le développement et l'existence, en parallèle, de
familles plus discrètes à la tête d'établissements bancaires tout aussi solides. Au travers de
deux exemples, il est cependant possible d'illustrer l'évolution du monde bourgeois autour de
la restauration. Les familles actives dans le négoce ou la banque au XIXe siècle, sont parfois
différentes des grandes familles de banquiers privés des XVIIe et XVIIIe siècle. Cependant, le
besoin de rattachement à l'ancienne bourgeoisie, pourtant officiellement abandonnée en 1792,
171
Les pôles familiaux d'affaire
est pendant tout le XIXe siècle un besoin central, que ce lien soit direct ou établi par mariage.
La focalisation de l'attention sur quelques familles, par le biais des pôles familiaux, tend à
démontrer la vivacité du monde bourgeois pendant la période de restauration. La
reconstruction d'établissements bancaires solides, impliquant un nombre étendu de familles
par le biais de la toile d'araignée, est la première pierre posée au raisonnement sur une
persistance du pouvoir bourgeois pendant le XIXe siècle. 720
1.1. La famille Ador, premier pôle familial genevois au XIX e siècle
La famille Ador représente au début du XIXe siècle, un cas rare de famille riche dont la
fortune a été grandement épargnée par les troubles causés par la Révolution française. Active
sur le secteur de la bijouterie, elle avait étendu son influence au cours du XVIIIe siècle bien
au-delà des frontières de la République, à Saint-Pétersbourg, où se trouve l'origine du pôle
familial, suite au mariage d'une sœur d'Etienne Dumont avec Jean-Pierre Ador (1724-1784).
Duval
Louis-David
1727-1788
Dumont
Andrienne
Ador
Jean-Pierre
1724-1784
Dumont
Marie-Louise
1755-1808
Seguin
François
Dumont
Jacqueline
Dumont
Etienne
Schéma généalogique 8.1. Liens familiaux entre les Genevois de Saint-Pétersbourg
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p. 441.
La communauté suisse de Saint-Pétersbourg était composée principalement de trois familles,
les Duval, les Ador et les Seguin. Point commun de cette communauté: les trois chefs de
famille avaie nt épousé trois filles Dumont, sœurs du publiciste Etienne Dumont, l'un des
premiers libéraux que Genève ait connu (voir schéma généalogique 8.1.). Jean Ador avait été
en relation très étroite avec son oncle Etienne Dumont, dont il fut l'exécuteur testamentaire. 721
Les idées libérales étaient très tôt entrées dans le cercle de la famille Ador, ce qui constitue
une première explication des affaires réalisées au XIXe siècle. La relation entre Etienne
Dumont et les nouvelles technologies n'est pas directe, mais le publiciste, comme les autres
penseurs libéraux que Genève a connus et dont il a été question dans le chapitre précédent, ont
ouvert une brèche dans le monde bourgeois, en introduisant dans la cité de Calvin les théories
d'Adam Smith et Ricardo.
De retour à Genève au début du XIXe siècle, les Ador étaient à la fois solidement ancrés dans
la cité (grâce notamment à la famille Dumont), fortunés suite aux activités entreprises en
Russie, mais sans lettres de bourgeoisie, qui ne seront acquises qu'en 1814.722 Des alliances
720
La thèse d'Arno Mayer sur la persistance de l'Ancien Régime jusqu'en 1914 est le premier travail de cette
importance qui, à notre connaissance met en évidence la survivance des aristocraties après les révolutions
politiques du XIXe siècle. Bien qu'excessive, les apports de cette thèse sont incontestables. MAYER, Arno J., La
persistance de l'Ancien Régime : l'Europe de 1848 à la Grande Guerre, [trad. de l'anglais par Jonathan
Mandelbaum revue par l'auteur], Paris, 1990.
721
BRON, Marie, "Les ancêtres Ador", in DURAND, Roger, BARBEY, Daniel, CANDAUX Jean-Daniel
(éditeurs), Gustave Ador. 50 ans d'engagement politique et humanitaire, Genève, 1996, p. 22.
722
Le 23 novembre 1814, Jean Ador et ses deux fils Edouard et Louis sont admis à la "bourgeoisie", alors que
quelques années auparavant, son mariage avec Andrienne Dassier, fille de bourgeois, l'avait déjà introduit dans
la Haute Ville. Ibidem, pp. 13-27. L'utilisation par l'auteur du terme de bourgeoisie est abusif, puisque la
172
Les pôles familiaux d'affaire
matrimoniales des enfants Ador avec des familles de l'ancienne bourgeoisie étaient dès lors la
seule chose qui manquait pour disposer de tous les éléments-clés pour former un réseau
familial puissant.
1808
Ador Jean
1782-1874
1841
Paccard
Marie
1837
Colladon
Ador
Ador
Louis
Stéphanie Daniel
1813-1881 1817-1878
1840
Paccard
Ador
Edouard Palmyre
1811-1880
1867
1874
Ador
Desgouttes
Ador
Galissard
Françoise Edouard
Emile
Laure
1842-1912
1845-1920
Dassier Andrienne
1787-1858
1841
1839
Ador
Ador
Viollier
Périer
Amélie
Junie
Auguste
Alexandre
1820-1900
1820-1893
1872
1868
1863
1863
Ador
Ador
Ador
Micheli
Demole
Ador
Perrot
Perdonnet
Marie
Hélène
Marc
Isaac Mathilde Maximilien Gustave
Alice
1847-1938
18411845-1928
1843-1921
Schéma généalogique 8.2. Descendance de Jean Ador (1782-1874)
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol VII, Genève, 1895, p 3-5.
En quatre ans (1837-1841), Jean Ador va allier ses enfants avec plusieurs types de familles: la
finance avec les Paccard, la science avec Colladon et le commerce avec Viollier. En 1841, la
famille Ador dispose ainsi de quatre alliances complémentaires fort utiles pour les affaires.
Cette conjonction d'alliances, additionnée à la présence de plusieurs descendants masculins,
assied définitivement le pôle familial Ador.
Ce premier pôle familial joue un rôle essentiel dans les milieux libéraux-conservateurs. Le
nom de Ador, indirectement allié aux Mirabaud, est un second patronyme qu'il faut inscrire
parmi les nouvelles élites libérales. Gravitant autour de la famille Ador, se trouvent bon
nombre d'affaires importantes du XIXe siècle. 723 Au cours de ce dernier ses membres se sont
rapidement tournés vers les technologies phares. Les Ador investissent dans l'industrie des
chemins de fer, avec des alliances en direction des Bartholoni et d'Auguste Dassier, mais
ensuite vers l'industrie du gaz, qui suit de très près la technologie ferroviaire. 724 Clé de voûte
du très puissant trust gazier, la Compagnie pour l'industrie du gaz fondée en 1861, 725 la
famille Ador obtient une sorte d'apogée lorsqu'en 1917 elle est représentée dans les instances
politiques grâce à Gustave Ador (1845-1928), devenu Conseiller Fédéral.
1.2. Une extension vers l'Angleterre, le pôle familial Prévost
Un deuxième pôle familial se constitue dans la première moitié du XIXe siècle, autour de la
famille Prévost entre Genève et l'Angleterre. Les données de base sont différentes de celles
des Ador qui avaient à l'origine une fortune et des relations d'affaires. Pierre Prévost, ruiné par
Constitution de 1814 n'a instauré qu'un "droit de cité" (à l'article 6). Cependant l'usage du mot est significatif de
l'aura que la bourgeoisie revêt encore plus de vingt ans après sa chute. AEG, Constitution de 1814, Genève,
1828, p. 4.
723
C'est essentiellement autour de Gustave Ador qu'ont été publiés des ouvrages sur l'histoire de la famille, dans
lesquels il est possible de tirer quelques informations sur les affaires menées par les Ador. Voir notamment:
Gustave Ador et sa famille (1845-1928), [Coll.], Genève, 1995. Cet ouvrage comprend une généalogie très vaste;
DURAND, Roger, BARBEY, Daniel, CANDAUX Jean-Daniel [éd.], op. cit.
724
Voir à ce sujet, PAQUIER, Serge, "Les Ador et l’industrie gazière (1843-1925)", in Idem.
725
Ibidem, p. 139-180.
173
Les pôles familiaux d'affaire
la révolution française, 726 ne possède qu'une reconnaissance sociale, ajoutée à des relations
étroites avec le milieu libéral et une grande activité scientifique au sein de la Bibliothèque
Britannique.
Les Prévost accèdent à la fortune avec la seconde génération, puisque Pierre Prévost a une
descendance de quatre fils (voir schéma généalogique PP), dont trois font souche, et qui tous
vont passer par la banque familiale, fondée en 1817 à Londres sous le nom de Morris Prévost
& Cie par l'aîné Alexandre. 727 Ce dernier fait fortune en premier, attirant ses frères dans son
affaire. 728 Le schéma des associations qui ont gravité autour de cette raison sociale est
notablement différent de celui de la banque Mirabaud. Les associations ont été moins
nombreuses, donc d'une durée plus longue pour chacune d'entre elles et la banque Morris
Prévost & Cie a été créée parallèlement à une banque "mère", Haldimand & fils Cie. Cette
dernière est une entreprise importante qui développe des affaires considérables depuis
Londres où elle est installée. Lorsqu'il se crée, Morris Prévost & Cie n'est pas un
établissement concurrent car il n'en a tout simplement pas les moyens. Alexandre Prévost et
son ami James Morris sont encore jeunes. La firme qu'ils créent n'a pas d'autre but que de se
placer dans le sillage immédiat de Haldimand & Cie.729 L'associé principal de ce dernier,
Antoine François Haldimand, 730 a des liens de parenté avec les deux jeunes gens (voir schéma
généalogique HA, ci-après), puisqu'il est le grand-père de James Morris et le beau-père d'un
oncle d'Alexandre Prévost. 731 Le lancement de cette nouvelle banque permet ainsi à des
parents d'un banquier établi de se lancer dans les affaires tout en bénéficiant d'un appui.
Les relations familiales ont joué pleinement leur rôle dans le lancement de la carrière
d'Alexandre Prévost. La banque Morris Prévost & Cie est le fruit d'une collusion d'intérêts,
qui, ajoutés à d'heureuses circonstances et à une bonne gestion, donnent naissance à un
établissement solide. L'assise de cette banque s'explique autant par des prédispositions liées à
un réseau d'alliances pré-existant, qu'à une habile stratégie qui voit quatre frères assurer la
continuité de l'établissement.
La famille Nadal, parente avec Pierre Prévost (par sa belle- mère), était au XVIIIe siècle active
dans le grand négoce, associée aux Long et Haldimand. 732 Antoine-François Haldimand était
entré en association avec ces familles après avoir effectué un apprentissage dans la maison
726
Voir chapitre 5, point 4.1.
En réalité, l'association de 1817 s'appelle Prévost Morris & Cie. La filiation d'associations de cet
établissement est relativement simple, dans la mesure où le nom de la banque n'est transformé qu'une seule fois
en Morris Prévost & Cie en 1819, nom qui traverse ensuite tout le siècle. Cet unique changement de raison
sociale intervient lors des modifications intervenues dans l'association de Haldimand fils & Cie, à laquelle
Alexandre Prévost participe dès 1819. A cette date il laisse son ami Morris prendre le leadership de la banque
face à son frère Jean-Louis récemment arrivé dans l'affaire. AEG, Journal d'Alexandre Prévost, Ms Fr. 4756, p.
16.
727
728
CASSIS, Youssef, "Morris, Prévost & Co et les réseaux de la banque privée genevoise à Londres au XIXe
siècle", in HEAD-KOENIG Anne-Lise, VEYRASSAT Béatrice, LORENZETTI Luigi, (éditeurs), Familles,
parenté, réseaux en Occident (XVIIe-XXe siècle) Mélange offert à Alfred Perrenoud, Genève, 2001, p. 153-162.
729
Dont ils reprendront les affaires, généreusement transmises par Haldimand & Cie. AEG, Journal d'Alexandre
Prévost, Ms Fr. 4756, p. 86 bis.
730
Une biographie d'Antoine Haldimand (1745-1817) se trouve dans AEG, Journal d'Alexandre Prévost, Ms Fr.
4756, p. 14.
731
Alexandre John Gaspard Marcet (1770-1822), chimiste de renom installé en Angleterre et frère de la mère
d'Alexandre Prévost. Almanach généalogique suisse, vol. II, Bâle, 1907, p. 323.
732
AEG, Journal d'Alexandre Prévost, Ms Fr. 4756, p. 14.
174
Les pôles familiaux d'affaire
Martin, installée à Livourne. 733 Toutes ces familles, et les affaires rattachées à elles, étaient
présentes en Italie, sur le marché du commerce de la soie. 734 En se concentrant sur le strict
parcours d'Alexandre Prévost, il est symptomatique de constater que les mêmes familles vont
être, plusieurs années voire décennies plus tard, toujours en relation d'affaires.
Passé chez Martin & Cie, puis lié avec Long et Nadal, Antoine François Haldimand lance sa
propre affaire, qui est ensuite gérée conjointement avec ses enfants. 735 C'est Antoine
Haldimand qui aide Alexandre Prévost, également allié aux Nadal, à se lancer avec son petitfils Morris. Ce sont par ailleurs les enfants d'Antoine François Haldimand qui proposent une
association à Alexandre Prévost, une fois Antoine Haldimand décédé. 736 André Martin, dont
la relation exacte avec l'affaire Martin où Haldimand passa comme apprenti est indéterminée,
commença un apprentissage à Mulhouse, avant d'être engagé par Viollier & Cie. 737 Dans cette
maison, tenue par un ami de Pierre Prévost, il croise Georges Prévost, engagé pour un
apprentissage de commerce. Tous deux sont envoyés à Livourne pour s'occuper d'une
nouvelle succursale de l'affaire. 738 Sept ans après, on retrouve Georges Prévost dans la
Maison Melly Prévost & Cie, basée à Manchester, tandis qu'André Martin est engagé par
Morris Prévost & Cie qui cherche quelqu'un pour développer le commerce de la soie. 739 Entre
temps, Alexandre Prévost a épousé une fille Martin, sœur d'André. Le commerce de la soie
était jusque là un domaine réservé de Haldimand & Cie. Mais, la maison Haldimand cède ce
secteur à son établissement allié en informant ses clients par une circulaire. 740
En 1829, Melly Prévost & Cie, où se trouvent Georges Prévost depuis 1827 741 et Morris
Prévost & Cie, où est engagé Jean-Louis Prévost, s'associent avec une troisième maison,
lancée par André Martin qui quitte Morris Prévost pour l'occasion: Melly Martin & Cie.742
L'année de cette association correspond par ailleurs à la cessation des activités de Haldimand
& Cie, et au retour à Genève d'Alexandre Prévost, dont la fortune est désormais assurée. Dans
ce système de succession d'établissements, plusieurs point importants ressortent. Les
établissements, s'ils se succèdent parfois à un rythme important, conservent toutefois des liens
étroits, parfois renforcés par des liens familiaux. Ensuite, la cession d'activité à un
établissement allié est une pratique courante, et fort utile pour assurer un volume d'affaires.
L'absence de concurrence entre établissements est patente, et solidifie ce microcosme des
affaires.
Le succès d'Alexandre Prévost a la particularité de pouvoir s'appuyer également sur un
engagement diplomatique. En 1818, le poste de Consul Suisse en Grande-Bretagne se libère,
quand Urbain Sartoris, 743 premier à occuper le poste, abandonne la fonction après quelques
733
Idem.
Idem.
735
Haldimand & Cie se transforme alors en Haldimand & Fils Cie. Idem.
734
736
L'association suit la répartition suivante: Georges Haldimand 2/5e, William Haldimand 7/20, Charles Morris
1,5/20 et Alexandre Prévost 3,5/20. Ibidem, p. 17.
737
Ibidem, p. 54.
738
Ibidem, p. 55.
Ibidem, p. 95.
740
Ibidem, p. 96.
739
741
AEG, Journal de Pierre Prévost, volume 3, Ms Fr. 4743, 23 octobre 1827.
Ibidem, le 20 octobre 1829.
743
Descendant de Jacques Sartoris (1588-1650), pasteur, qui reçut la bourgeoisie à titre gratuit en 1610.
GALIFFE, James, Notices généalogiques, tome III, 1836, p. 425.
742
175
Les pôles familiaux d'affaire
mois seulement. 744 "Il [Urbain Sartoris] avait de la fortune et de l’ambition ou plutôt de la
vanité. Il avait espéré, au moyen d’une fonction diplomatique, s’ouvrir les portes de la haute
société, et dès qu’il s’assura de la limite tracée à ses prétentions, il ne se soucia plus d’une
place sans importance et il me le dit très franchement, en m’offrant de me présenter à sa
place". 745 La proposition était intéressante pour un jeune banquier tel qu'Alexandre Prévost,
pour qui cette place "paraissait se lier naturellement à [s]a carrière". 746 Même si la fonction
concerne essentiellement l'octroi des passeports suisses, elle permet de mettre en relation
Alexandre Prévost avec tout Suisse en déplacement en Angleterre. 747 Une aubaine dans une
période où les contacts entre l'Angleterre industrielle et les financiers du continent, curieux
des nouveautés anglaises, se développent. La recherche de recommandations donne une juste
dimension à cet enjeu. Deux démarches sont entreprises en parallèle par des parents
d'Alexandre pour appuyer sa candidature auprès des autorités fédérales. Alexandre Marcet
d'abord, écrit une lettre à de Freudenreich et de Haller, représentants de la Diète qui avaient
été en contact avec Haldimand & Cie, donc avec Alexandre Prévost, lors d'un séjour qu'ils
avaient effectué en Angleterre. 748 Ensuite, Pierre Prévost entreprend des démarches auprès des
autorités genevoises qui sont représentées à Berne par deux délégués. Auguste De la Rive,
premier syndic, appuie immédiatement la candidature, mais la personne-clé est le syndic
Desarts, car ce dernier est lié au patriciat bernois. 749 L'appui de Desarts est finalement acquis.
Candidat avec un de Rougemont proposé par les députés de Neuchâtel, Alexandre Prévost
remporte l'élection par 17 voix contre 5, 750 et est nommé agent pour le commerce suisse à
Londres, soit une position similaire à celle de consul. L'une de ses premières décisions est de
nommer un vice-consul en la personne de son frère Jean-Louis. Contrairement à son
prédécesseur, Alexandre Prévost assume cette fonction durant l'entier de son séjour en
Angleterre, et ne semble par considérer ce poste comme un attribut mondain. Il tient des
statistiques très précises sur son activité diplomatique, 751 et ce n'est qu'en 1829 qu'il quitte sa
fonction en la remettant à son frère, qui à son tour nomme André Martin vice-consul. 752 Un
népotisme de bonne guerre qui prouve que la situation de consul peut non seulement se
révéler agréable pour briller en socié té, mais encore utile pour les affaires.
L'enchaînement heureux de circonstances se produit aussi à l'intérieur de la famille Prévost.
La fratrie de quatre garçons a tenu l'affaire suffisamment longtemps pour permettre à la
seconde génération de prendre le relais. Il n'y a pas eu, contrairement aux Paccard de Paris, un
744
Ce dernier a été nommé le 16 juillet 1817, ce qui fait qu'il n'a occupé le poste que quelques mois, voire
quelques semaines. AEG, Journal d'Alexandre Prévost, Ms Fr. 4756, p. 25.
745
AEG, Journal d'Alexandre Prévost, Ms Fr. 4756, p. 26.
746
Idem.
747
Dans son journal, Alexandre Prévost cite une loi anglaise appelée "alien bill". "Lorsque l’alien bill existait, le
nombre de ceux qui ne venaient pas au consulat n’était point, à ce que je crois, très grand. L’alien bill n’a été
abrogé qu’en 1837". Cette affirmation renforce l'attrait de la fonction de consul, qui était ainsi un interlocuteur
presque incontournable de tout Suisse en déplacement en Angleterre. Voir Ibidem, p. 41.
748
"à la terminaison de la guerre, [ils] étaient venus à Londres pour obtenir la restitution d'une inscription dans
les fonds anglais", ibidem, p. 27.
749
Ibidem, p. 28.
Idem.
751
Pendant les 12 ans qu'a duré sa charge, 1311 passeports ont été délivrés à des Suisses et seulement 18 à des
Anglais. En ajoutant aux passeports le nombre de visas délivrés à des Suisses, on obtient le nombre de 3830
visiteurs sur l'ensemble de la période. Certes, des visiteurs ont pu se rendre en Angleterre sans passer par le
Consulat, mais Alexandre Prévost indique qu'ils ne devaient pas être très nombreux. Ibidem, p. 40-41.
750
752
Ibidem, p. 39.
176
Les pôles familiaux d'affaire
vide de successeurs qui a porté l'affaire vers une autre famille. Cela explique la continuité de
la raison sociale Morris Prévost & Cie, un changement d'associé restant confiné aux mêmes
lignées. 753
Haldimand
Antoine
1741-1817
Dassier
Olympe
Prévost
Marcet
Prévost
Pierre
Louise
René
1749-1816 1751-1839
Marcet De la Rive Boissier
Jeanne Gaspard Adélaïde
1770-1834
De la Rive De la Rive
Eugène
Auguste
1801-1873 1804-1872
Marcet
Gaspard
1770-1822
Beaumont
Amélie
1807-?
Pickersgill
Haldimand Haldimand
Georges
William
Romilly
Edward
Morris
Charles
Morris
James
Morris
Charles
Schéma généalogique 8.3. Liens familiaux entre Pierre Prévost et Antoine Haldimand
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p 376; BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol.
II-Suisse, tome 1, Gaillard, 1998, p. 427-428; BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire de la famille Prévost,
[document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr 4731 A.
Les réseaux de relations sont dans un second temps consolidés par mariage (voir schéma
généalogique HA). La double union de Pierre Prévost avec deux sœurs Marcet lui a ouvert
des portes en Angleterre par le biais de la famille Haldimand, de riches commerçants et
banquiers d'origine vaudoise. 754 Cette ouverture va être utilisée par son fils aîné qui va
s'établir puis faire fortune en Angleterre. Par ce double mariage, le réseau de relations, en plus
de la famille Haldimand, touchait également les De la Rive (voir schéma généalogique DR),
qui avaient le double intérêt d'être une famille de scientifiques et de magistrats genevois. Le
milieu scientifique a été allié à Pierre Prévost dès son mariage avec les sœurs Marcet, les De
la Rive n'intervenant que dans un second temps.
Charles Gaspard De la Rive (1770-1834) et Alexandre John Marcet (1770-1822) sont des
amis d'enfance, et s'étaient tous deux exilés en Angleterre suite aux troubles révolutionnaires
de la fin du XVIIIe siècle. 755 Par conséquent, toutes les alliances entre les Marcet, De la Rive
et Prévost, sont extrêmement solides car elles se basent en premier sur une amitié, confirmée
par des renchaînements successifs d'alliances sur trois générations, comme le montre le
schéma ci-dessous.
753
CASSIS, Youssef, op. cit.
754
Originaire de Thoune, les Haldimand obtiennent la bourgeoisie d'Yverdon en 1694. Voir Dictionnaire
historique et biographique de la Suisse, vol. III, Neuchâtel, 1926, p. 749.
755
TREMBLEY, Jacques Ed, Les savants genevois dans l'Europe intellectuelle du XVIIe au milieu du XIXe
siècle, Genève, 1987, p. 167.
177
Les pôles familiaux d'affaire
Prévost
Marcet
Pierre
Louise
1751-1839
Prévost
Alexandre
1821-1873
Marcet De la Rive Boissier
Jeanne Gaspard Adélaïde
1770-1834
De la Rive Duppa
Auguste Mathilde
1801-1873
De la Rive
Eugène
1804-1872
De la Rive De la Rive
Marie
William
1827-1900
Tronchin
Louis
De la Rive
Augusta
Haldimand Haldimand
William
Georges
Marcet
Gaspard
1770-1822
Aubert
Léonie
De Loriol
Henri
Beaumont
Amélie
1807-?
Micheli
Louis
Romilly
Edward
Sarasin
Marie
De Saussure
Théodora
Schéma généalogique 8.4. Liens familiaux entre les familles Prévost, De la Rive et Haldimand
Elaboré à partir de : Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises
depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p 376; BUNGENER, Eric,
Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, tome 1, Gaillard, 1998, p. 427-428; BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire
de la famille Prévost, [document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr 4731 A.
Pour autant, le réseau de relations de la famille s'est étendu au-delà de ce noyau fort grâce aux
alliances matrimoniales des enfants et petits-enfants de Pierre Prévost. Trois de ses quatre
enfants ont fait souche en s'alliant avec les familles Martin, Lefort et Fuzier-Cayla. Les deux
premières sont des familles de financiers, la dernière est une famille de magistrats, même si
elle a acquis la bourgeoisie tardivement, en 1744. Deux en particulier sont des familles
influentes à Genève: les Martin par la taille de la famille, et les Fuzier-Cayla par le réseau
d'affaires et les charges publiques exercées.
Prévost
Pierre
1751-1839
Martin
Jeanne
De la Rive
Augusta
Prévost
Alexandre
1821-1873
Prévost
Alexandre
1788-1876
Marcet
Louise
1751-1839
Prévost
Jean-Louis
1796-1852
Marcet
Jeanne
1751-1839
Prévost
Guillaume
1799-1883
Fuzier-Cayla
Blanche
Prévost
Georges
Martin
Jeanne
Prévost Plantamour Prévost Pictet
Prévost
Pictet
Prévost Cramer Prévost Mallet Prévost Cramer Prévost Fordham Prévost Seigneux
Marie
Emile
Amélie Edouard Suzanne Charles
Adèle
Louis Jean-Louis Marie Louisa
Paul Auguste Florence Caroline
Marc
1838-?
1823-?
1824-? 1813-1878 1831-1872 1823-1862 11835-? 1830-?
1835-?
1837-?
1842-?
Schéma généalogique 8.5. Descendants de Pierre Prévost (1751-1839)
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p 376-378.
L'extension de la seconde génération se prolonge par les alliances de la troisième. Le fils aîné
d'Alexandre Prévost a épousé Augusta De la Rive, fille d'Auguste. Cette union n'était pas à
proprement parler un renchaînement d'alliances, puisque les De la Rive et les Prévost n'étaient
alliés auparavant qu'indirectement. La consolidation de liens antérieurs par le mariage du
premier des descendants est, dans ce cas, une action identique à ce qui a été observé dans les
familles Paccard et Mirabaud. Les renchaînements d'alliances priment sur l'extension des
relations d'affaires, qui ne sont utiles que s'il existe une base solide sur laquelle faire reposer
ses activités. A l'exception de la dernière, toutes les petites- filles de Pierre Prévost ont réalisé
des mariages avec deux fils d'une famille issue de la finance genevoise. Deux de ces unions
avec des Cramer et des Pictet-Baraban (voir schéma généalogique 8.5), réunissaient les trois
fratries des enfants Prévost ayant fait souche. Le dernier mariage, qui unissait deux fils
Plantamour avec des cousins Prévost de la troisième génération (voir schéma généalogique
DO), réalise un but identique.
178
Les pôles familiaux d'affaire
Dassier
Olympe
Dunant
Prévost Prévost
Naville
Charles
Pauline Charles
Andrienne
1751-1839 1785-1819 1751-1839
Prévost
Pierre
1820-1886
Prévost Schlumberger Plantamour De la Rive
Caroline
Daniel
Philippe
Augusta
1823-?
Marcet
Louise
1751-1839
Prévost
Pierre
1751-1839
Prévost
René
1749-1816
Martin
Jeanne
Prévost
Alexandre
1821-1873
Prévost
Alexandre
1788-1876
Marcet
Jeanne
1751-1839
Prévost
Prévost
Jean-Louis Guillaume
1796-1852 1799-1883
Prévost
Georges
Prévost Plantamour Prévost Pictet
Marie
Emile
Amélie Edouard
1823-?
1824-? 1813-1878
Schéma généalogique 8.6. Alliances familiales autour de Pierre Prévost (1751-1839)
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p 375-378.
Tandis que les filles Prévost rendent par leurs mariages le pôle familial plus solide, les
garçons de la troisième génération, à l'exception d'Alexandre Prévost fils, étendent le réseau
d'alliances en direction d'autres noms de la finance : Mallet, Fordham et de Seigneux.
Naturalisé anglais en 1819, Alexandre Prévost, et par extension ses frères, ne se détachent
jamais totalement de leur terre d'origine. Cette question de la nationalité touche à l'épineux
problème de l'identité nationale et de l'enracinement des émigrants. Tandis que le pôle
familial Ador connaît plusieurs alliances en direction de la France, le pôle familial Prévost est
clairement et uniquement tourné vers l'Angleterre. Cette caractéristique est l'élément ultime
qui démontre que l'extension des réseaux d'affaires genevois, dans la première moitié du XIXe
siècle, s'est effectuée en l'absence de concurrence. Prévost et Ador ne se font jamais
concurrence. Ils sont chacun alliés à des familles différentes et s'intéressent à des affaires
différentes.
1.3. Existe-t-il d'autres pôles familiaux? Le cas de la famille Duval
L'existence de ces deux pôles familiaux est pratique, car elle réunit sous une même
dynamique deux familles d'origine sociale différente, ce qui est une bonne illustration de la
mosaïque bourgeoise. Pour autant, la notion de "nouvelles élites" ne peut pas s'imposer sur
cette seule base. En effet, les Ador et les Prévost restent des familles extrêmement bien
intégrées à la toile d'araignée. Au sein de cette dernière, les pôles familiaux ne constituent que
des concentrations d'affaires plus importantes que les autres, et non des réseaux familiaux
distincts d'anciennes familles patriciennes et qui se seraient désolidarisées d'un autre groupe
d'anciennes élites, dont le comportement serait demeuré strictement attaché aux traditions
passées.
De plus, les lieux de l'implantation provisoire des activités des familles Ador et surtout
Prévost, incitent à considérer que dans chaque ville où des familles genevoises sont présentes,
il serait possible de définir au moins un pôle familial, une famille en particulier qui rassemble
autour d'elle une majeure partie de la communauté genevoise de cette ville. De fait, au début
du XIXe siècle, d'autres familles ont connu des développements d'alliances présentant des
similitudes avec les deux exemples précédents, comme une branche des Duval. Proche des
Ador puisque faisant partie de la communauté genevoise de Saint-Pétersbourg, la famille
179
Les pôles familiaux d'affaire
Duval est cependant différente dans son essence, puisque bourgeoise de Genève depuis le
XVIe siècle. 756
En plus de réaliser la condition du sang, la famille Duval dispose d'une solide descendance.
La branche Duval issue de Louis-David Duval, cadet de trois ans de Jean-Pierre Ador et
également époux d'une fille Dumont, s'est développée de manière particulièrement
intéressante en l'espace de deux générations. Les quatre enfants de Louis-David Duval se sont
mariés, dont en tout cas trois dans une logique de continuité des activités de leur père : la
joaillerie-bijouterie (voir arbre généalogique 7.1). Nicolas Soret, le premier des gendres, est
présenté comme "peintre sur émail, peintre ordinaire de Catherine II de Russie". 757 Ninette
Toepffer, sœur de Rodolphe Toepffer, épouse François Duval, seconde des trois fils de LouisDavid, qui "soutenait avec [Etienne] Dumont l'opinion libérale modérée qui allait prévaloir de
1820 à 1840". 758
Duval
Louis-David
1727-1788
Dumont
Andrienne
Duval
Soret
Alexandre
Nicolas
Bonne Jacob-David
168-1844 1759-1830
Ador
Jean-Pierre
1724-1784
Duval
Jeanne
1772-1845
Dumont
Marie-Louise
1755-1808
Duval
François
1776-1854
Seguin
François
Toepffer
Ninette
Dumont
Jacqueline
Duval
Louis-François
?-1863
Dumont
Etienne
Seguin
Andrika
Schéma généalogique 8.7. Descendance de Louis -David Duval
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol IV, Genève, 1908, p 162-167; GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les
familles genevoises depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, vol II [2 e edition], Genève, 1892, p. 441.
Les trois fils de Louis-David Duval font souche. C'est sur la troisième génération que peut
être observée une orientation singulière des affaires vers les milieux d'affaires. Enfin, la
famille Duval se trouve dans une situation comparable à celle des Ador à la restauration. En
activité à Saint-Pétersbourg, elle a été épargnée par les ruines liées à la Révolution française
et réalise ainsi également la condition financière à la formation d'un pôle familial.
Sur la base de ces trois conditions d'origine, les alliances matrimoniales des Duval montrent
qu'ils ne forment pas un pôle familial d'affaires, car il n'y a pas de stratégie concentrée autour
d'une association bancaire. Cela malgré les renchaînements d'alliances. Les Duval disposent
de plusieurs rameaux solides en dehors de celui de Louis-David, dont trois sont installés en
Angleterre. 759 Les fils de Louis-David, tous trois députés au Conseil Représentatif, allient
leurs enfants de deux manières différentes. Les rameaux de Jacob-David et Louis François
(voir schémas généalogiques 7.2 et 7.3) se lie nt avec la branche anglaise de David Duval
(1711-1791).
756
GA LIFFE, James, op. cit., tome IV, 1908, p. 145. Originaire de Rouen, elle a acquis la bourgeoisie le 17 mai
1555, soit après la Réforme.
757
Selon BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, t. 1, Gaillard, 1998, p. 806.
758
BAUD-BOVY, Daniel, Peintres genevois (1766-1849) : Töpffer, Massot, Agasse, Genève, 1904, p. 25.
759
GALIFFE, James, op. cit., p. 145ss.
180
Les pôles familiaux d'affaire
(…)
Duval
David
1711-1791
Du Roveray
Duval
Jean-Pierre
1741-1819
Drake
Catherine
Duval
Pierre
1720-1755
Duval
Jean-Pierre
1715-1781
Duval
Jacob-David
1768-1844
Alexandre
Bonne
Duval
Louis-David
1727-1788
Duval
François
1776-1854
Dumont
Andrienne
Toepffer
Ninette
Duval
Louis-François
?-1863
Seguin
Andrika
Duval
Jacques
1814-1891
Duval
Etienne
1818-1895
(…)
Duval
Duval
Duval
Duval
Henriette
Marie
François-Louis Jacob-Louis
1798-1860 1791-1867
1795-1863
1797-1863
Duval
Franck
1783-1868
Duval
Louise
Duval
Duval
Marie
Jean
1809-1864 1812-1864
Plantamour
Pauline
Duval
André
1828-1887
Schéma généalogique 8.8. Les renchaînements d'alliances de la famille Duval
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol IV, Genève, 1908, p 154, 156-157, 162-167.
Duval
Louis-David
1727-1788
Duval
Jacob-David
1768-1844
(*)
Duval
Franck
1783-1868
Alexandre
Bonne
Duval
Duval
Henriette Jacob-Louis
1797-1863
1798-1860
Duval
Louise
Duval
François
1776-1854
Marcet Duval
Duval
Duval
David
Etienne Sophie Louise
1825-1903
1822-1869 1824-1914
Dumont
Andrienne
Toepffer
Ninette
Duval
Van Muyden Duval
Duval
Adolphe
Adrien
Adrienne
Alfred
1826-1905 1818-1898 1828-1881 1830-1899
Duval
Louis-François
?-1863
Duval
Louis
1836-
Duval
Marie
1809-1864
Duval
André
1828-1887
(*)= voir tableau 7.2
Schéma généalogique 8.9. Les Duval-Toepfer
Elaboré à partir de: GALIFFE, James, Notices généalogiques sur les familles genevoises depuis les premiers
temps jusqu'à nos jours, vol IV, Genève, 1908, p 166-167.
Seul le rameau de François (1776-1854) se tourne complètement vers les familles liées aux
affaires de banque. Les mariages d'Etienne (1824-1914) en 1855, de Louise (1825-1903) en
1844 et d'Adrienne (1826-1905) quelques années après, les trois aînés, rattachent tous le
rameau à des groupes familiaux distincts, intégrés à d'autres réseaux d'affaires.
Etienne épouse Sophie Marcet, fille de Franck (1803-1883) et petite fille d'Alexandre John
Gaspard (1770-1822), allié des Haldimand et directement rattaché au pôle familial Prévost.
Adrienne se marie avec Jacques Alfred Van Muyden (1818-1898), "peintre de talent", 760 mais
aussi neveu d'Hermann Théodore Van Muyden, Conseiller exécutif de Lausanne entre 1838 et
1841, puis Conseiller d'Etat du canton de Vaud. Bien que vaudoise, la famille Van Muyden
mérite quelques lignes, tant son intégration a été rapide et exemplaire. C'est en 1806
qu'Hermann Théodore émigre d'Utrecht pour s'installer à Rome, puis il se rend à Lausanne en
760
Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève, 1908, p. 78.
181
Les pôles familiaux d'affaire
1809.761 Son frère, Jacob Evert (1781-1848), donne naissance à un rameau de la famille très
bien intégré dans les milieux d'affaires genevois en mariant deux de ses enfants avec des
membres des familles bourgeoises Richard et Favre. Enfin, une fille de Jacob Evert, Emma
(1817-1854) épouse Frédéric de Seigneux, 762 un agent de change vaudois installé à Londres
qui participe en 1849 à la fondatio n de la Bourse de Genève. Les deux frères Van Muyden
sont des financiers actifs dans le canton de Vaud, notamment associés à la fondation de
plusieurs banques. 763 Les liens des Duval ave c le milieu des agents de change sont renforcés
avec Adolphe Duval (1828-1881) fils de François, agent de change fondateur de la Bourse de
Genève. Mais l'alliance la plus intéressante, en terme purement économique, est réalisée grâce
au mariage de Louise Duval (1825-1903) avec Louis Aubert (1813-1888), membre d'une
famille de banquiers genevois installés à Turin. La ville lombarde, à l'instar des autres
princ ipaux centres économiques européens, renferme une petite communauté protestante
composée en partie de Genevois.
La limite entre pôle familial et simple réseau familial d'affaires est délicate à dresser. De fait,
la seule branche Duval qui ne connaît pas de renchaînement d'alliances, est aussi la seule qui
soit active dans le milieu bancaire. Cette branche dispose incontestablement de nombreux
attributs d'un pôle familial, mais jamais elle ne prend l'ascendant sur ses alliés. La famille
Duval, bien que disposant de plusieurs caractéristiques d'un pôle familial, présente une
différence essentielle avec les Ador et les Prévost. Jamais une banque ne porte le nom de la
famille, même si les Duval sont présents au sein des associations. Ce n'est donc pas autour de
la famille Duval que se concentre un faisceau d'affaires, mais ses membres participent à de
nombreuses affaires. Les Duval comptent de nombreux représentants, et leurs émigrations
leur ont donné une importance particulière, d'abord par les mariages conclus, et ensuite par sa
fortune, peu touchée par la Révolution française.
2. Le rayonnement de la toile d'araignée au-delà des frontières
Les trois familles Duval, Prévost et Ador connaissent chacune une histoire qui les lie avec une
autre ville européenne. Le lien qui s'établit naturellement entre les pôles familiaux d'affaires et
diverses agglomérations européennes amène obligatoirement à considérer les élites
genevoises comme extrêmement mobiles. L'étendue presque tentaculaire des familles
genevoises a touché systématiquement toute ville d'affaires, 764 principalement en France, en
Italie, en Angleterre et aux Pays-Bas. Sans reprendre systématiquement le cas de toutes ces
villes, l'exemple de Turin, qui concerne notamment les Duval, illustre ce que sont ces
communautés d'expatriés genevois.
2.1. Les Suisses de Turin
La capitale du Piémont accueille une communauté de négociants et banquiers protestants très
active. La famille Aubert, divisée en plusieurs branches au XVIIIe siècle, a un rameau qui s'est
installé à Turin où se trouvent notamment les familles Martin, Nadal et Long, 765 toutes
761
Les Van Muyden obtiennent la Bourgeoisie de Founex et de Lausanne en 1824. Dictionnaire historique et
biographique…, vol. V, p. 69.
762
Ce dernier se remariera avec une fille Fazy-Pasteur en novembre 1833. GALIFFE, op. cit., vol. IV, 1908, p.
212.
763
Voir BANQUE CANTONALE VAUDOISE, Banque cantonale vaudoise : 1845-1945, [Lausanne], 1945.
LÜTHY, Herbert, La banque protestante en France: de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution,
tome 2, Paris, 1959, p. 77ss.
764
765
Ibidem, p. 98-101.
182
Les pôles familiaux d'affaire
réparties entre les pays genevois et vaudois. Les deux dernières sont associées avec Antoine
François Haldimand, allié aux Prévost. Jacques-Louis Aubert (1718-1796), descendant de
marchands drapiers, a obtenu la bourgeoisie de Genève en 1708, avant d'aller faire du négoce
en Italie, à Livourne puis à Turin. 766
Marié à Judith Colladon767 en 1756, "négociant et banquier à Turin dès avant 1748", 768
Jacques-Louis Aubert fonde la maison Aubert Tollot & Cie, 769 reprise par ses fils en 1792 et
qui devient la maison Frères Aubert fils & Cie, une "maison de commission et de banque, une
des plus importantes de Turin". 770
Au sein de la communauté suisse de Turin, c'est la famille Lo ng qui apparaît comme centrale
dans les alliances familiales. Originaire d'Yverdon, elle fait souche à Turin suite à l'émigration
de Jean-Jacques (1693-1794). 771 Ses enfants se marient avec deux Lullin (frère et sœur), deux
frères Martin, ainsi qu'un Haldimand. C'est Pierre-François Long (1727-?), fils de JeanJacques et banquier à Turin, 772 qui allie sa famille avec les Aubert en mariant trois de ses
enfants avec des Aubert (frère et sœurs, voir schéma généalogique 7.4).
Aubert
Jacques-Louis
1718-1796
Bellamy Aubert
Pierre Antoinette
Aubert
Guillaume
1759-1847
Long
Sarasin
Marie Justine Renée
1761-?
Colladon
Judith
1736-1813
Long
Pierre Fr.
1727-?
Aubert
Aubert
Jean-Louis
Dorette
1766-1835 1768-1829
Long
Ezéchiel Fr.
1759-1830
Lullin
Esther
Aubert
Long
Etienne J.-J. Pauline
1770-1847 1775-1835
Aubert
Antoine
Aubert
Robert
1775-1826
Chaudoir
Jeanne
Schéma généalogique 8.10. Liens de parentés entre la famille Aubert et la famille Long.
Elaboré à partir de: Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève,
1908.
Des affaires de ces trois familles interalliées, Long, Nadal et Haldimand, présentes toutes les
trois à Turin découle le futur pôle familial Prévost. Mais les Suisses de Turin éclairent aussi
les liens privilégiés qu'entretiennent certaines familles vaudoises et genevoises. Les
Haldimand sont, à l'image des Long, originaires d'Yverdon, tandis que les Aubert viennent de
Genève. 773 La concentration familiale des Genevois de Turin autour des Aubert-Long intègre
les familles Lullin, Colladon et Martin, qu'on retrouve dans les alliances touchant aux pôles
familiaux qui ont été précédemment présentés.
766
Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève, 1908, p. 35
767
Tante de l'ingénieur Daniel Colladon.
Notes sur la famille Aubert…, p. 35.
769
Ibidem, p. 36.
768
770
Idem. L' établissement Frères Aubert fils & Cie est repris en 1826 notamment par William Mestrezat, petitfils de Jacques -Louis Aubert. L'établissement se transforme en W. Mestrezat & Cie, puis en A. Mestrezat & Cie
(reprise par le fils de William) avant de disparaître définitivement en 1865. Ibidem, p. 60.
771
Galiffe ne remarque pas l'origine vaudoise, en ne parlant que de Turin, laissant entendre que les Long sont
une famille de parvenus: " Quoique naturalisée genevoise, dans un de ses membres, seulement en 1844, cette
famille l’état déjà, on peut le dire, par le sang". GALIFFE, op. cit., vol. VII, p. 315ss.
772
Idem.
Il existe plusieurs familles Aubert différentes en Suisse Romande. Les Aubert dont il est question dans ces
lignes sont originaires de la Drôme et ont acquis la bourgeoisie de Genève en 1708, avant d'émigrer à Turin.
GALIFFE, op. cit., vol. I, 1824, p. 137; Ibidem, vol. III, 1836, p. 14; BUNGENER, op. cit., p. 7-13.
773
183
Les pôles familiaux d'affaire
Aubert
Jacques-Louis
1718-1796
Aubert
Guillaume
1759-1847
Aubert
Dorette
1768-1829
Colladon
Judith
1736-1813
Aubert
Etienne J.-J.
1770-1847
Aubert
Robert
1775-1826
Chaudoir
Jeanne
Patry
Alex-Henri
1791-1848
Aubert
Aubert
Nina
Louis
1805-1871 1813-1888
Duval
Aubert
De la Rive
Louise
Léonie
Eugène
1825-1903 1818-1885 1804-1872
Lasserre
Gustave
Aubert
Aubert
Price
Aubert
Eugénie
Ellen
Anne
Henri
1845-1923 1849-1927 1854-1931 1854-1932
Aubert
Auguste
1860-1921
Schéma généalogique 8.11. Rameau Aubert-Chaudoir.
Elaboré à partir de: Notes sur la famille Aubert de Genève, originaire de Crest en Dauphiné : 1530-1908, Genève,
1908.
L'alliance des familles Duval et Aubert, au sein du rameau Aubert-Chaudoir (voir schéma
généalogique 7.5), donne naissance à un réseau d'affaires solide. Les trois enfants AubertChaudoir se marient chacun avec un beau parti. L'aînée épouse Alexandre Patry, un banquier,
tandis que la cadette se marie en 1836 avec un De la Rive (1804-1872), frère d'Auguste
(1801-1873) et qui eut pour première épouse Louisa Marcet-Haldimand (1807-1834). 774 Cette
dernière alliance est symptomatique des complexes maillages de la toile d'araignée qui
apparentent un nombre important de personnes.
2.2. La force des familles : la mobilité entre origine et enracinement
"Dans ce siècle on ne peut compter sur
personne, les voyages emportent tout,
personne ne reste chez soi, excepté moi
pour vous attendre."775
Les histoires propres aux trois familles (Ador, Prévost et Duval) nous parlent chacune de la
mobilité des familles bourgeoises comme étant un dénominateur commun assez particulier,
car faisant intervenir un savant mélange de déracinement et de préservation de ses origines.
La faculté d'intégration et de migration semble avoir été, pour les élites genevoises, des traits
spécifiques. Cette question doit être abordée sur les deux points de vue possibles, soit
l'enracinement des émigrants genevois sur une terre d'adoption ou l'intégration de nongenevois au sein des élites de la République. L'internationale protestante ne suffit pas à
expliquer ces deux phénomènes. Quand bien même les deux Refuges protestants ont donné
naissance à une tradition d'accueil et d'intégration offerte par la cité aux huguenots les plus
fortunés, l'adoption par les Genevois de coutumes et de mœurs spécifiques à leurs lieux de
774
BUNGENER, Eric, op. cit., p. 427.
Extrait d'une lettre de Madame Frossard de Saugy datée de 1841. AEG, Archives de la famille Forget,
portefeuille 1, document n°9.
775
184
Les pôles familiaux d'affaire
destination prouve que la faculté d'intégration dépasse le cadre d'une simple tradition
d'ouverture, enracinée historiquement dans les conflits religieux.
La plupart des familles bourgeoises de Genève sont d'origine étrangère, que ce soit de régions
voisines du bassin genevois, comme la Bresse ou plus lointaines comme le nord de l'Italie ou
le sud de la France. La facilité de déplacement et d'enracinement favoriserait l'argume nt d'une
intégration sommaire dans la ville du bout du lac, et à des liens demeurés très forts avec la
première région d'origine. Cette idée se heurte cependant à deux faits inéluctables: les familles
immigrées qui accèdent à la bourgeoisie ou du moins une écrasante majorité de celles-ci,
développent un attachement profond envers la République de Genève. De plus, les seconds
lieux d'émigration qui peuvent faire l'objet d'un enracinement ne correspondent pas
systématiquement à la première région d'origine. Cela est particulièrement valable pour
l'Angleterre, qui a développé au cours des siècles, puritanisme aidant, d'étroits liens avec
Genève, et qui conséquemment, dans un contexte de révolution industrielle et d'affirmation de
sa puissance économique, reçoit une part importante de l'immigration des jeunes gens issus de
familles bourgeoises de Genève, comme c'est le cas au sein de la famille Prévost.
Dans le cas de l'émigration d'une famille genevoise vers une terre étrangère, l'adoption de
comportements sociaux différents des familles restées à Genève est curieuse, d'autant qu'elle
peut se réaliser sur un temps très court. L'exemple des mariages entre cousins issus de
germains est parlant. Le calvinisme a admis de telles unions, 776 contrairement au mariage
entre beaux- frères et belles-sœurs. 777 Pourtant, les alliances de germains restent peu
fréquentes au sein des familles bourgeoises. Ce désintérêt pour un type d'union pourtant fort
pratique pour préserver le patrimoine familial, trouve sans doute son explication également
dans le calvinisme. L'idée selon laquelle les richesses terrestres appartiennent à la
communauté et doivent donc faire l'objet d'une redistribution, favorisant un régime
successoral égalitaire, va à l'encontre de toute stratégie familiale visant à une préservation du
patrimoine. Une exception apparaît cependant de manière empirique. Les branches qui font
souche sur une terre étrangère tendent plus à marier leurs enfants avec des germains. Les
Duval778 , les De la Rive 779 et les Mallet 780 sont des cas exemplaires. 781
Deux petits-enfants de Louis-David Duval (1727-1788) 782 s'unissent, soit Jacob-Louis (17971863) fils de Jacob-David (1768-1844) et Marie (1809-1864), fille de Louis-François (-1863).
Une sœur de Jacob-Louis, Henriette (1798-1860) épouse également un parent, Franck Duval
(1783-1868), mais d'un degré plus élevé (3e degré). Il n'empêche qu'un des rameaux Duval
776
Voir le Corpus Reformatorum, tome X, 1ère partie "Questions matrimoniales", p. 233, cité par FLAMMER,
A., Le Droit civil à Genève, ses principes et son histoire, Genève, 1875, p. 83.
777
Cette interdiction n'empêcha pas de telles unions, comme le remarque Flammer de manière amusante:
"Quelques-uns [de ces mariages] avaient eu lieu sans que l'officier de l'état civil se fût aperçu de l'affinité qui
unissait déjà les époux". Cette explication est peu plausible étant donné la proximité familiale de tous les
bourgeois. Voir Idem. Soulignons encore que le remariage de Pierre Prévost avec la sœur de sa première femme,
a eu lieu juste après l'abandon de l'interdiction, intervenue en 1792.
778
Branche de Louis -David Duval (1727-1788), installé à Saint-Pétersbourg.
779
Mariage de William De la Rive avec sa cousine Marie. BUNGENER, op. cit., vol II, p. 427.
780
Branche de Jaques Mallet (1724-1815), installée à Paris.
Il serait possible d'y ajouter les Delessert, si ce n'est qu'il s'agit d'une famille vaudoise qui s'est divisée en trois
branches (trois fils de Benjamin 1690-1765), qui ont chacune fait souche. La branche d'Etienne (1735-1816), qui
s'installe à Paris, réalise trois alliances internes à la famille. Sur les cinq mariages des enfants d'Etienne, on
trouve deux alliances de cousins issus de germains (les deux avec la branche aînée de Jean-Jacques (1731-1817),
et une alliance oncle-nièce. BUNGENER, op. cit., vol. I-2, p. 245ss.
781
782
Voir schéma généalogique 8.9.
185
Les pôles familiaux d'affaire
effectue la moitié de ses unions au sein de la famille et qu'il s'agit d'une branche établie à
l'étranger. Le schéma généalogique 7.3 illustre ce cas de figure, reproduit dans d'autres
généalogies comme celle des De la Rive. En 1852, William De la Rive (1827-1900), fils aîné
d'Auguste, épouse sa cousine germaine Marie De la Rive (1831-1893), fille d'Eugène. Or, cet
événement intervient dans une période particulièrement difficile pour Auguste De la Rive,
ancien professeur d'Académie licencié par la Révolution de 1846. En 1850, il est nommé
Ministre plénipotentiaire de Suisse en Grande-Bretagne, 783 où se trouvent ses familles alliées
Marcet et Haldimand. On ne peut que voir dans cette nomination une position de repli pour un
conservateur très impliqué dans la politique genevoise, à l'image de ce que son père, Gaspard
De la Rive (1770-1834), avait vécu. 784 Au milieu de ces troubles politiques, l'alliance entre
William De la Rive et sa cousine participe à cette logique de mouvement de repli, en tissant
un lien familial entre deux branches d'une même famille séparée par la révolution radicale.
La famille Mallet est une troisième illustration étonnante de l'adaptabilité des familles
genevoises sur une terre d'émigration. Bien étudiée par Choisy785 la généalo gie des Mallet fait
apparaître plusieurs branches au XIXe siècle, toutes issues de Jaques Mallet (1530-1598), dont
deux sont installées à l'étranger, à Londres et à Paris. Avant le XIXe siècle, les mariages entre
parents sont rares chez les Mallet: à peine 2 sur 125, 786 et qui concernent des liens de parenté
au 2e et au 4e degré. Subitement, la branche parisienne, initiée par le banquier Jaques Mallet
(1724-1815) adopte, parallèlement au développement de ses affaires, un comportement
spécifique. Son fils Guillaume (1747-1826) devient Régent de la Banque de France, et marie
ses deux fils avec deux filles Oberkamp. La Régence se transmet à l'aîné de la fratrie aînée
pendant trois générations, puis saute de rameau. Parmi les Mallet de Paris, on dénombre en
quatre générations, 27 mariages, dont 3 de parents (deux de cousins issus de germains). Il y a
un comportement apparemment différent des autres branches, lié à l'activité écono mique.
En alliant un de leurs enfants avec un membre d'une branche de la famille restée à Genève, les
émigrants répondent, consciemment ou non, à leur déracinement. Ce dernier peut, dans
certains cas qui restent tout de même largement minoritaires, être compensé par un
renforcement des liens familiaux.
La question de la nationalité offre une autre chance d'approcher la flexibilité des migrants et
la force des liens les unissant à la mère-patrie. Bien des Genevois qui émigrent adoptent au
bout de quelque temps la nationalité de leur terre d'adoption. Cette démarche ne les empêche
pas de conserver une relation très forte avec Genève, qu'ils considèrent toujours comme leur
terre d'origine. La fratrie Prévost est exemplaire de ce cas de figure. Alexandre Prévost,
consul de Suisse à Londres, finit par se naturaliser anglais dans les années 1820. Lorsqu'il est
de passage à Genève en 1811, plusieurs années après son départ, mais avant sa naturalisation,
il a déjà l'apparence d'un étranger, accent anglophone compris. 787 Lors de la négociation de
783
BUNGENER, op. cit., vol. II, p. 426.
784
Ce dernier avait été forcé de quitter Genève suite aux troubles révolutionnaires de 1794, après avoir été
destitué de ses fonctions de trésorier de la Chambre des blés par le Grand Club en 1793. Vo ir GOLAY, Eric,
Quand le peuple devient roi, mouvement populaire, politique et révolution à Genève de 1789 à 1794, Genève,
2001, p. 352-353. Au début du chapitre 2 de cette thèse se trouve une citation extraite des archives de Gaspard
De la Rive qui narre son expulsion quelque temps après.
785
CHOISY, Albert, Notice généalogique et historique sur la famille Mallet de Genève, Genève, 1930.
786
Le mariage de Gabriel (1647-?) et Judith (1644-1682) Mallet, cousins germains et le mariage de Paul (16671724) et Eve (1688-1764) Mallet, cousins au 4e degré.
787
C'est son frère qui rapporte cette anecdote. BPU, PREVOST, Jean-Louis, Histoire de la famille Prévost,
[document manuscrit], [s.d.], cote Ms Fr 4731 A, p. 93.
186
Les pôles familiaux d'affaire
son mariage avec les intermédiaires, la question d'une éventuelle installation définitive en
Angleterre lui est posée. Sa réponse, qui laisse toutes les possibilités ouvertes, montre à quel
point il ne peut se fixer sur un état ou l'autre. Finalement, il reviendra à Genève en 1829 et y
jouira d'une retraite paisible avant d'y mourir. Ses autres frères font un choix différent et
restent en Angleterre.
La famille Baumgartner est un autre exemple, encore plus spectaculaire, car elle était très
active dans la politique genevoise: on n'imagine pas le Docteur Baumgartner émigrer.
Pourtant son fils, en apprentissage à Birmingham, essaye de convaincre son père de venir le
rejoindre pour s'établir définitivement en Angleterre. 788 Lui- même, après un peu moins de
trois ans passés en Angleterre, se sent "déjà plus anglais que suisse". 789
Les motivations à ce double enracinement sont diverses. Les conséquences sont évidentes
pour des hommes d'affaires comme les frères Prévost. Etant en relation à Genève avec bon
nombre d'investisseurs potentiels, un lien de confiance particulièrement étroit peut s'établir
entre ces deux terres d'adoption, faisant du financier doublement attaché, à l'image
d'Alexa ndre Prévost, un intermédiaire idéal pour les placements genevois à Londres. Parfois
cependant, un déchirement plus problématique peut apparaître. Le ressentiment d'Antoine
Baumgartner est par contre différent, vis-à-vis d'un état auquel père et fils vouent une grande
admiration, comparé à leur canton d'adoption790 tombé sous le joug radical en 1846. Dans le
cas de la famille Baumgartner, l'enracinement du fils, en cours de formation, se transforme en
levier potentiel pour aider le père, chahuté par les événements politiques.
"(…)Quand mon excellente aïeule ne sera plus, j’espère (& en ceci, je joins mes souhaits à
ceux de nos bons parents ici) que nous pourrons te voir abandonner un pays, qui quoique
peut-être le plus beau au monde, est gouverné & habité en bonne partie par des canailles,
& t’établir d’une manière permanente en Angleterre, où tu as des amis sincères".791
"J’ai reçu en temps et lieu ta lettre du premier de ce mois. Je lis avec chagrin ton récit des
changements opérés dans la pauvre Genève792 & de la décadence de la Suisse. La fin que
tu anticipes pour cette dernière n’est que trop probable. Tu me donnes un conseil qui était
presque superflu ; c’est de ne pas parler des Suisses avec enthousiasme & de ne jamais les
comparer à la nation anglaise. Les Suisses d’aujourd’hui sont tant dégénérés, que ce qui
serait vrai de Suisse d’autrefois, ne peut l’être d’eux".793
Si l'acquisition de la nationalité d'accueil peut apparaître comme le stade ultime d'une
intégration bien menée, cet événement n'hypothèque pourtant en rien les chances d'un
éventuel retour à Genève quelques années plus tard. Cette observation renforce l'idée d'un
sentiment extrême de mobilité de la part des anciens bourgeois. De plus, une longue absence
de la patrie d'origine n'est pas synonyme de handicap pour mener à bien une carrière politique
au sein du Conseil Représentatif. Plusieurs bourgeois réussissent à être élus peu de temps
après leurs retours. C'est par exemple le cas d'Antoine Odier-Baulacre (1779-1858), absent de
788
AFB, Lettres d'Antoine Baumgartner (fils) à son père, du 15 avril 1850. L'apprentissage du jeune Antoine
Baumgartner en Angleterre est traité dans le chapitre XX. De cette thèse.
789
AFB, Lettres d'Antoine Baumgartner (fils) à son père, du 15 mars 1851.
790
La famille Baumgartner est originaire de Liestal, dans le canton de Bâle.
791
AFB, Lettres d'Antoine Baumgartner (fils) à son père, du 15 avril 1850,.
Dès la fin de l’année 1850, les fortifications sont démolies à Genève. Et nous savons par ailleurs que le
docteur Baumgartner était contre cette décision.
792
793
AFB, Lettres d'Antoine Baumgartner (fils) à son père, du 15 avril 1851.
187
Les pôles familiaux d'affaire
Genève dès l'âge de 17 ans. Rentré en 1821, il est élu au Conseil Représentatif en 1823. 794 Le
cas de Stefano Aubert 795 est plus éloquent encore. Bien qu'il ne réussisse pas à obtenir les
suffrages suffisants lors des élections de 1831, il en recueille tout de même 358, alors qu'il
dirige une affaire de commerce à Turin et ne peut donc être présent à Genève. 796 Stefano
Aubert avoue lui- même être surpris de ce résultat, montrant que sa candidature répond à une
motivation de prestige: "(…) ce n'eut été guère qu'un mouvement d'amour-propre. Car je vois
après moi bien des personnes mieux à même de connaître le canton et ses intérêts". 797 Il est
évident que ces migrants n'ont pu se faire connaître auprès des électeurs que par le biais de
leurs parents ou simplement en référence à leurs noms de familles.
La facilité d'intégration des familles genevoises sur une terre étrangère peut dans certains cas
se révéler extrêmement délicate. L'exemple de la famille Dufour et de ses liens très étroits
noués avec la France autour de l'occupation est révélatrice de l'attrait qu'a pu constituer le
puissant voisin auprès de certaines familles bourgeoises. Famille bourgeoise modeste,798
acquise aux théories libérales, les Dufour semblent accepter très bien l'annexion. En 1799 ils
acquièrent avec quelques amis un château en France voisine, dans les environs d'Annecy, 799
où Benedict Dufour (1762-1837) s'installe définitivement en 1807. 800 Son fils GuillaumeHenri, après avoir suivi les cours au collège de Genève, connaît une brillante carrière militaire
en France. 801 En 1814, le futur Général Dufour participe aux Cents jours. Après l'échec de la
tentative napoléonienne, le jeune officier rejoint sa famille à Montrottier, et ne retourne à
Genève qu'après avoir mûrement réfléchi, poussé par sa vocation bourgeoise, comme le
montre l'extrait de sa correspondance: "Jamais la crainte me glaça la langue. (…) J’ai quitté
des camarades, des amis, des frères d’armes auxquels j’étais fortement attaché pour rentrer
dans une patrie qui venait de tenir une conduite que je désapprouvais, mais que néanmoins je
ne devais pas renier". 802 L'amitié très nette que son père a eu avec les autorités française et son
attachement pour Napoléon n'ont pas empêché Guillaume-Henri Dufour de devenir membre
du Conseil Représentatif en 1819. 803 Election qui inaugure une carrière politique unique,
puisque jusqu'en 1870, Guillaume-Henri Dufour siège 45 ans dans les différents conseils de la
République. 804 Sa carrière d'ingénieur ne souffrira pas plus de cette amitié pour Napoléon.
794
Le Journal de Genève a dressé sa biographie dans son édition du 22 juillet 1858. Voir aussi le Bulletin de la
Société d'utilité publique, n°5 (13 décembre 1858), p. 293.
795
De son vrai nom Etienne-Jean-Jacques Aubert (1770-?).
796
Cette situation est révélée par une lettre écrite par Stefano à son neveu Jean-Louis Le Fort, datée du 18 août
1831 et citée dans Notes sur la famille Aubert…., p. 51. Cette lettre nous apprend que le résultat de l'élection a
été communiqué à Stefano Aubert par Jean-Louis Le Fort.
797
Idem.
798
Il s'agit ici de la famille Dufour de Bourdigny. Cette famille émigre dans la cité et obtient l'habitation avec
Paul Dufour au XVIIe siècle. Son ascension est rapide puisque la Bourgeoisie est acquise à la génération
suivante avec Jacques, avant 1641. GOLAY, Eric, "Benedict Dufour sous la Révolution", in DURAND, Roger
[éditeur], Guillaume-Henri Dufour dans son temps 1787-1875, Actes du colloque Dufour, Genève, 1991, p. 13.
799
Le Château de Montrottier, anciennement un bien national que les Genevois ont racheté à des spéculateurs.
REVERDIN, Olivier, "La famille, le milieu et la tradition de Guillaume-Henri Dufour", in ibidem, p. 30.
800
Ibidem, p. 31.
Idem.
802
Lettre de la fin de l’année 1818 à son ami Charles Dupin, citée par PEDRAZZINI, Dominic, « Dufour et les
Bonaparte », in ibidem, p. 64
803
MARCACCI, Marco, "Le député Dufour et l’avènement de la démocratie moderne à Genève", in ibidem p.
87
801
804
Idem.
188
Les pôles familiaux d'affaire
En considérant également l'intégration par l'autre côté de la question, l'assimilation de
personnes étrangères dans la République, présentée comme traditionnelle à Genève depuis
l'époque des deux Refuges protestants, un esprit identique de tolérance règne au XIXe siècle.
Le meilleur exemple reste la personne de Pellegrino Rossi. Genève, la Rome calviniste,
n'hésite pas à accueillir en son sein un éminent catholique, qui s'intègre avec une rapidité
surprenante à la fois au sein du système éducatif, fruit de la pensée de Calvin, mais aussi
parmi les autorités politiques. Le départ de Rossi en 1832 est d'ailleurs vivement regretté par
l'ensemble du canton. 805
2.3 Les mobilités de courte durée au sein de la toile
Liée à l'éclatement des familles et à l'enracinement de certains rameaux sur des terres
étrangères, la question de la mobilité des élites est tout aussi essentielle pour comprendre
comment les réseaux d'affaires fonctionnent techniquement. Même s'il existe plusieurs types
de mobilités, toutes sont rattachées à l'existence d'un double lien à une terre. En plus des
échanges de correspondance, les parents des anciennes familles bourgeoises se visitent
réciproquement à une fréquence parfois soutenue. Si cette mobilité existe sans surprise
parallèlement au lien parents-enfants, n'importe quel lien familial, voire simplement amical,
peut être activé pour servir de courroie de transmission.
De fait, la toile d'araignée facilite les représentations et l'échange d'informations. Dans le cas
d'affaires lointaines, il est fréquent que des investisseurs genevois, présents sur le même
investissement éloigné, utilisent des procurations pour confier à l'un d'eux les intérêts de tous.
Ce système s'appuie sur les réseaux familiaux d'affaires, et permet de voir représenter tous les
investisseurs genevois, ce qui augmente le poids du représentant, même lorsque l'affaire se
traite à des centaines, voire des milliers de kilomètres. Ces représentations sont sujettes à de
logiques compensations financières et fréquemment confiées à de jeunes hommes.
"Par suite des conversations qui ont eu lieu entre vous et messieurs les conseillers Girod,
Moricand[ ?], desquelles il résulte que vous avez consenti à vous rendre avec monsieur
Rey à Berdyshet[ ?] et Odessa, dans le but d’y faire l’investigation complète de l’affaire
relative à l’emprunt de Temy, Trampy & Cie[ ?], en conformité des pouvoirs et
instructions dont vous serez rentrés, le comité des intéressés au dit emprunt nous a chargé
de vous assurer la gratification convenue de 12'000 francs de France pour ce travail outre
le remboursement des frais."
(…)Il est également convenu que si contre toute attente, le terme de 4 mois pendant
lesquels on présume que votre mission doit être accomplie, venait à être dépassé dans
l’intérêt de l’affaire, vous auriez droit à une indemnité proportionnelle qui seroit réglée de
gré à gré entre nous".806
La mobilité d'agrément, qui peut paraître secondaire, ne doit pas être occultée. Pour
l'historien, elle est une source précieuse sur les relations d'amitié que peuvent entretenir deux
familles. De plus, les voyages d'agrément fournissent une information sur les intérêts des
bourgeois. Puisque les familles genevoises sont parfois éclatées en plusieurs lieux, la visite à
des parents est la première justification à de tels déplacements.
805
LEDERMANN, Làszló, Pellegrino Rossi l’homme et l’économie 1787-1848, une grande carrière
internationale au XIXe siècle, Paris, 1929, p. 101-109.
806
Lettre de l'établissement de négoce Viollier & Cie, datée du 20 décembre 1826 et adressée à Jean-Pierre
Forget, alors âgé de 35 ans. AEG, Archives privées de la famille Forget, Portfeuille 1, document n°5.
189
Les pôles familiaux d'affaire
Parfois cependant, des voyages sont effectués en dehors du cadre de ces visites de courtoisie.
Ils mettent alors en évidence des destinations dignes d'intérêt. Dans l'écrasante majorité des
cas rencontrés dans les différentes sources d'archives, la Suisse et plus généralement les alpes
tiennent une place importante. La réunion de Genève à la Confédération a suscité de l'intérêt
pour les élites, qui se sont mises à voyager chez leurs compatriotes.
Les liens familiaux sont utilisés pour se renseigner ou pour informer un parent sur une tierce
personne. Par la confiance que peuvent se porter deux parents, l'utilisation d'un proche comme
source d'information apparaît d'autant plus indispensable que les déplacements restent peu
fréquents, 807 même au sein des élites dont la mobilité est bien supérieure à celle du reste de la
population. C'est ce facteur lié à la diffusion d'une information qui rend les réseaux familiaux
d'affaires particulièrement puis sants au XIXe siècle.
" (…) Si vous pouviez, monsieur, disposer encore d’un instant avant votre départ[pour
l'Angleterre], vous seriez bien aimable de venir prendre une tasse de thé, à déjeuner avec
moi, entre 9 et 10 heures ou plus tard. Je voudrais bien vous dire encore un mot sur nos
amis d’Angleterre".808
Bien qu'une rencontre de deux interlocuteurs reste la manière la plus efficace d'échanger des
informations, c'est surtout par le biais des correspondances que les familles obtiennent des
informations. Fils en formation ou en voyage d'agrément, les récits de la vie sociale sont
riches en enseignements. La densité de la toile d'araignée aidant, certaines lettres sont des
modèles de synthèse.
" Le lendemain de mon arrivée [à Manchester, chez les Georges, après Liverpool avec
Melly], j’allai avec Mathilde faire visite à Madame Patry que nous trouvâmes fort bien,
dans une très jolie maison, en charmante situation. Quand je dis fort bien, c’est par
comparaison, car cette aimable femme est malheureusement bien délicate. Ses enfants sont
bien en santé, mais pas beaux. Nous vîmes aussi près de là lady Young, qui par égard pour
les Mallet est fort obligeante et bonne pour les Georges. Elle a deux filles très agréables
avec qui Mathilde a déjà passé une matinée et devait passer celle de demain, mais nous
n’arriverons qu’à temps pour y dîner. Tu sais que Lady Young était une demoiselle Baring,
sœur de la première dame Mallet. Elle est veuve et mère de plusieurs fils, dont l’aîné, Sir
George, se distingue comme capitaine de vaisseau de guerre, et un autre suit les traces de
son frère dans la même carrière. Un troisième, Charles, excellent garçon, qui a eu le
malheur d’avoir la jambe amputée par suite de maladie, est associé de la grande maison
Baring à Liverpool, et c’est avec lui que sa mère et ses sœurs sont venues se fixer à
Liverpool ".809
L'exemple ci-dessus est tiré d'une lettre dont les protagonistes sont des parents proches, en
l'occurrence un fils qui écrit à sa mère. Evidemment, les échanges de courrier entre un
banquier et l'un de ses clients sont logiquement plus formels, bien qu'il ne soit pas rare de
constater que la frontière entre affaires et vie sociale puisse être floue. Même si les familles
Delessert et Prévost sont amies, il est symptomatique de constater que cette amitié semble
embrasser l'ensemble des familles alliées.
807
Rappelons que le chemin de fer n'arrive à Genève qu'en 1858.
Correspondance reçue par Alexandre Marcet (Ms 4243, 2 volumes reliés) Lettre de Gautier, 1814 ?
809
Tiré d'une lettre d'Alexandre Prévost à sa mère. BPU, Correspondance de Jeanne-Louise Prévost-Marcet,
lettre du 19 mai 1834, p. 2, cote Ms Fr 4753.
808
190
Les pôles familiaux d'affaire
"Votre rente provenant de délégation sur têtes genevoises n’est point encore liquidée, en
général ces sortes de liquidations sont d’une longueur infinie, vu qu’un seul employé en est
chargé, et comme vous devez le penser, il est surchargé de travail. Cependant nous ferons
nos efforts pour que cette affaire se termine à votre satisfaction.
Cy-joint vous avez le compte du premier semestre an 9 de votre rente viagère de 220
francs montant net à 106 francs. (…)
Je suis bien sensible monsieur à votre souvenir. Il m’est bien précieux, et je vous prie de
vouloir me le conserver. Voudriez-vous bien avoir la bonté de présenter mes devoirs à
madame Marcet, je suis trop heureux que le petit roman que je lui ai envoyé lui ai fait
plaisir. Je voudrais pouvoir lui en faire parvenir d’autres mais nous sommes bien pauvres
de bonnes nouveautés et il n’a rien paru depuis longtemps de digne de traverser le canal,
et par contre un grand nombre bon à jeter dedans.
Je vous prie de faire agréer mes respects à monsieur Haldimand et à toute sa famille, et
mes amitiés à mon compagnon de voyage qui j’espère ne m’a pas oublié.
J’ai bien remis à mon arrivée à Paris votre lettre à de Candolle. Depuis lors, il a été
occupé à se marier, ce qui l’aura empêché de répondre".810
Même dans le cadre formel d'une lettre d'affaire, des informations matrimoniales réussissent à
se glisser. La mémorisation des noms et prénoms de personnes rencontrées lors de
déplacements fait l'objet de plusieurs stratégies, dont les restes sont parfois encore présents
dans les fonds privés, à l'image de celui de Gaspard de la Rive. 811 Ce dernier a pris soin de
rédiger un petit carnet de voyage, comprenant les noms et prénoms des personnes rencontrées
pendant un séjour qu'il fit en Angleterre. 812 Les descriptions suivent une forme simple et
rigoureuse. En premier, figure le nom de la personne qui reçoit, puis des personnes
rencontrées à cette occasion: "[Chez] John Bell chirurgien, vu la miss Farnier, de plus une
foule d’étudiants et Mr Bell, avocat frère de John". 813 Reste que la consultation d'un tel
document n'est pas facile, et que par conséquent un important travail de mémoire est toujours
indispensable.
Conclusion
L'étude des pôles familiaux d'affaires achève de démontrer l'extraordinaire puissance
économique que les anciennes familles bourgeoises ont conservée pendant toute la première
moitié du XIXe siècle. Les élites financières de Genève bénéficient, après la révolution de
1792, d'une grande inertie provenant de la toile d'araignée des réseaux familiaux qui touche
l'ensemble de l'ancienne bourgeoisie. De fait, le complexe maillage de ces liens en rend
l'étude difficile, en sorte qu'il n'existe pas au sein des anciennes filiations bourgeoises, de
810
Lettre de François Delessert à Alexandre Marcet, datée de juin 1802. BPU, Correspondance reçue par
Alexandre Marcet, cote Ms 4243.
811
Plusieurs fonds comportent un carnet d'adresses qui renseigne non seulement sur les lieux de résidence, mais
encore sur le nombre de relations d'une personne. C'est par exemple le cas d'Auguste de la Rive, dont le carnet
d'adresses recèle plusieurs noms de Genevois installés en Angleterre, comme James Patry et le docteur Roget.
On y apprend que James Morris habite Hyde Park gardens. BPU, Carnet d’adresses en Angleterre, cote Ms Fr
2321.
812
BPU, Mémorial de mon séjour à Edinburgh, personne que j’y connois, cote Ms Fr 2312, document 24.
813
Ibidem, p. 3.
191
Les pôles familiaux d'affaire
réseaux familiaux cloisonnés, qui coexisteraient les uns à côté des autres en se partageant les
affaires. Cependant, et bien que l'étude de l'ensemble de la toile d'araignée soit trop complexe
pour être réalisée, certains noms se détachent et forment dès lors un pôle familial d'affaires.
Fortune, origines respectables, descendance et alliances, sont les principaux composants de
ces pôles, qui ne représentent que des concentrations d'activités au sein de l'immense toile
d'araignée que forment les anciennes familles bourgeoises. A tous ces facteurs, la question
géographique doit être ajoutée. En effet, la grande mobilité des élites genevoises au début d'un
siècle où les moyens de transport sont encore rudimentaires, additionnée à la présence d'une
diaspora protestante non moins importante, permet d'imaginer un développement des réseaux
familiaux suivant une dynamique fort simple. La solidarité bourgeoise rend difficile, voire
impossible, les affrontements. Dès lors, toute communauté genevoise installée dans une ville
d'affaires se structure autour d'un pôle familial, voire de plusieurs dans le cas où la quantité
des affaires le permet.
La famille Prévost, et leurs alliés De la Rive et Marcet, se trouvent à la tête du pôle familial
anglais. Les Ador, et leurs alliés Mirabaud et Paccard, tiennent la haute main sur la banque
genevoise de Paris. Le cas de Turin, où la famille Duval ne parvient pas à se hisser au même
niveau, s'explique aisément. Turin, et plus généralement le nord de l'Italie, a des liens étroits
avec beaucoup de familles genevoises qui y ont leurs origines, mais il s'agit plus d'une ville de
commerce que d'industrie. Avant le XIXe siècle, et notamment grâce au commerce de la soie,
les deux villes pouvaient entretenir une intense activité nécessitant d'importants capitaux.
Avec les prémices de l'industrialisation, la ville de Turin perd de son attrait pour les
capitalistes.
La mobilité est l'élément le plus remarquable des réseaux familiaux d'affaires. Avec elle, le
concept d'identité de ces familles, balancées entre deux nations, démontre le caractère
spécifique des anciennes familles bourgeoises et la grande solidarité qui les animent. Le lien à
la mère patrie, berceau de la religion protestante, demeure intact quel que soit le parcours
professionnel. L'ent retien de ce lien est à mettre en parallèle avec une attention identique
portée envers les parents proches et éloignés. Tout lien familial peut être entretenu quel que
soit le degré de parenté. Ce levier peut être actionné en tout temps, car tout lien familial
demeure. Si le temps imprime une trop grande distance à un lien que les familles désirent
conserver, elles effectuent alors des renchaînements d'alliances qui sont autant de rappels aux
bons souvenirs.
192
L'organisation des successions
Chapitre 9. L'organisation des successions
Les modes de transmission du patrimoine sont des pratiques sociales auxquelles les élites
genevoises sont attachées. Les bouleversements politiques ne les affectent que très peu car
leur forme découle d'une longue tradition. Le calvinisme a induit des règles qui se perpétuent
sur de solides fondations, dont le partage égalitaire est l'expression la plus simple. 814 Le code
napoléon, qui constitue la législation civile genevoise pendant tout le XIXe siècle, ne remet
pas en question la tradition alors en vigueur dans la cité de Calvin. Ce dernier point explique
sans doute les raisons qui ont poussé les genevois à conserver une loi issue d'une puissance
occupante.
Dans ce chapitre, nous n'avons pas la prétention de tracer un panorama exhaustif des modes
de transmission parmi les élites genevoises au XIXe siècle, mais d'en dégager les grandes
lignes, puis de mettre l'accent sur une particularité ayant trait aux immeubles. La transmission
des biens immobiliers permet en effet de mettre en évidence de manière spectaculaire, et sur
plusieurs générations, la solidarité verticale des bourgeois, dont la toile d'araignée des réseaux
d'alliances est à la fois la cause et la conséquence.
En raison du nombre important de familles bour geoises, la méthode que nous avons choisie
mérite quelques éclaircissements. En dehors d'archives privées qui nous ont ouvert un accès
direct aux actes notariés, 815 nous avons procédé par accumulations de données, recueillant
uniquement les testaments de bourgeois dont l'identité nous était connue. 816 Ce sont ces
documents, complétés par des sources juridiques, qui fondent ce chapitre, 817 soit environ une
centaine de testaments, se rapportant à tous les types de familles bourgeoises.
1.Les successions en droit et en pratique
1.1. Les successions dans le Code Napoléon
Le Code Napoléon définit le droit testamentaire dans son chapitre V, intitulé: "des
dispositions testamentaires". 818 Les héritiers sont, dans l'ordre, les descendants, 819 puis les
ascendants 820 et les collatéraux. 821 Si les descendants sont sujets à une division égalitaire, dans
les autres cas, l'héritage est d'abord divisé en deux parts égales, "l'une pour les parents de la
ligne paternelle, l'autre pour les parents de la ligne maternelle", 822 puis les deux parts sont
transmises de manière égalitaire à tous les parents du degré de parenté le plus proche du
814
Le droit d’aînesse avait disparu avec le calvinisme, alors que Flammer nous indique qu’il était encore
largement en vigueur dans les campagnes. FLAMMER, A., Le Droit civil à Genève, ses principes et son histoire,
Genève, 1875.
815
C'est par exemple le cas des familles Baumgartner, Moilliet et Prévost.
Nous entendons par identité l'ascendance et/ou la descendance, ainsi que d'éventuels liens familiaux. Bien que
ces derniers ne puissent jamais être mis en évidence de manière exhaustive.
816
817
Les archives d'Etat disposent de recueils des testaments qui évitent de devoir passer par les archives notariées,
toujours délicates à consulter sans une référence précise. AEG, Recueil des testaments, divers dates.
818
Il s'agit des articles 967 et suivants. AEG, Code Civil des Français, Paris, An XIII (1805).
819
Article 745. Idem.
Article 746 à 749. Idem.
821
Article 750 à 755. Idem.
820
822
Article 733. Idem.
193
L'organisation des successions
défunt. 823 En donnant accès à l'héritage aux parents jusqu'au douzième degré, le droit civil
napoléonien ferme simultanément tout transfert direct aux épouses, puisque la veuve n'a
aucun droit à faire valoir sur une succession avant ces héritiers légitimes. D'inspiration
patriarcale, le Code Napoléon pénalise donc fortement les femmes. 824
Toute succession est corsetée en ce sens qu'une proportion légale de la fortune revient
obligatoirement aux héritiers. Malgré cela, tout testateur dispose d'une certaine liberté quant à
l'attribution de ses biens, par le biais d'une réserve, aussi appelée libéralité. 825 Cette portion de
la fortune est d'autant plus importante que le lien familial entre un défunt et son héritier est
éloigné ou que ses héritiers sont peu nombreux. Ainsi, un testateur peut disposer de la moitié
de ses biens s'il n'a qu'un enfant, du tiers s'il en a deux, et seulement du quart s'il a trois
enfants ou plus. 826 S'il n'y a pas d'enfant, les libéralités sont de la moitié en cas d'existence des
ascendants dans chacune des lignes, ou des trois quarts s'il n'y a des ascendants que dans une
ligne. En toute logique, la réserve ne représente l'entier de la fortune que dans le cas d'absence
d'héritier légal. 827
La question de la réserve tient une place centrale dans au moins deux cas de figure. En
premier lieu, dans la transmission du patrimoine familial. Dans le cas d'une propriété de
famille, la démarche la plus simple à suivre pour un testateur qui souhaite garantir l'unité de
son immeuble, est de la transmettre sur cette réserve à un seul héritier. Il évite ainsi une
division de la propriété qui pourrait se révéler fatale à sa préservation. Cette possibilité est
cependant tributaire du poids économique de cet immeuble dans la succession et de la nature
des héritiers légaux. En présence d'héritiers légaux, toute propriété qui a une valeur supérieure
à la moitié de la fortune doit être fractionnée. En second lieu, la réserve peut s'avérer être utile
pour dédommager un enfant naturel non-reconnu, pratiquement certain d'être exclu des
héritiers. En effet, l'article 756 précise que "les enfants naturels ne sont point héritiers; la loi
ne leur accorde de droits sur les biens de leur père ou mère décédés, que lorsqu'ils ont été
reconnus". 828 La seule manière, pour un parent désireux d'aider après sa mort un enfant
naturel illégitime, serait donc de lui faire bénéficier de tout ou partie de la réserve. 829
Le Code Civil reconnaît trois types d'actes testateurs: le testament par acte public, olographe
et mystique. 830 A l'image du contrat de mariage, qui se conclut en présence de nombreux
témoins signataires de l'acte final, l'établissement du testament peut très bien s'effectuer sous
823
Article 734. Idem.
Cela est précisé à l'article 767. Cette question a notamment été mise en évidence par OCHIAI, Emiko, ORIS,
Michel, Family crisis in the contex of different family systems: frameworks and evidence on "When dad died",
Berne, 2002, p. 49-50.
825
Les libéralités sont définies aux articles 913 à 916. Idem. Dans l'ordre de priorité on trouve les descendants,
puis les ascendants, puis les collatéraux. Le terme de "réserve" semble plus moderne, puisqu'on le retrouve dans
le Code civil de Rehfous. REHFOUS, Louis, Le code Civil du canton de Genève, suivi des lois de droit civil
Genevoises & Fédérales, Genève, 1903.
826
Article 913. AEG, Code Civil des Français, Paris, An XIII (1805).
824
827
Article 916, Idem.
Article 756. Idem.
829
Pour l'historien, les testaments et les déclarations de succession sont parfois les seules sources pour déceler
l'existence d'enfants illégitimes dans le monde discret des "grandes familles". Et encore, l'empirisme a ses
limites. Un ou une inconnue qui reçoit sans raison apparente une somme importante prise sur la part réservée
n'est pas nécessairement un enfant naturel non-reconnu.
828
830
Voir article 969, Idem.
194
L'organisation des successions
un contrôle social de même nature. Les trois testaments possibles marquent en effet une nette
différence.
Le testament mystique (également appelé testament secret) d'une personne a été rédigé de la
main de celle-ci, qui en a remis un exemplaire, sous pli et devant témoins, à un notaire chargé
de conserver puis d'authentifier l'acte une fois le décès survenu. 831 Une version au moins du
testament mystique est donc conservée chez un notaire, ce qui n'est pas le cas du testament
olographe, découvert au domicile du défunt, qui doit être écrit intégralement et signé de sa
main. 832 Dans ces deux cas, de tierces personnes ont virtuellement la possibilité de connaître
la nature des dispositions testamentaires, bien qu'il soit difficile de savoir si cela était
effectivement le cas. En revanche, le contenu du testament par acte public est parfaitement
connu de tierces personnes, puisque la loi veut qu'il soit rédigé sous dictée chez un notaire et
devant témoins. 833 La présence éventuelle de ces témoins est passée dans les habitudes
sociales pour plusieurs raisons. Le choix du testament par acte public appartient à la personne
elle- même, pleinement consciente, et sur sa demande. Les témoins ne sont en aucune manière
imposés. La possibilité de recourir à d'autres formes de testaments demeure.
Il serait intéressant de comparer les facultés à tester selon les origines sociales, pour savoir si
les testaments devant témoins étaient spécifiquement une norme de la bourgeoisie. La
question de l'utilité d'un tel acte pour un ancien bourgeois n'est pas entièrement résolue. Elle
mettrait en lumière de manière spectaculaire la force de la toile d'araignée et des liens parfois
déséquilibrés que plusieurs rameaux familiaux entretiennent entre eux. Il n'est également pas
impossible que ces testaments par acte public aient parfois servi à protéger les plus faibles.
Enfin, le droit en vigueur à Genève pendant le XIXe siècle laisse apparaître une protection
autour des biens immobiliers d'une épouse. Cette protection, par inaliénation des immeubles
de la conjointe, existe quel que soit le régime matrimonial, même en cas de régime dotal
défini par un contrat de mariage; elle est inaliénable. 834
1.2. La législation civi le en pratique à Genève
Au-delà des dispositions de la loi qui, dans le cas du code napoléon, s'applique à de
nombreuses zones géographiques, les spécificités de chaque population apparaissent.
Comment en effet imaginer à Genève qu'un ancien bourgeois se retrouve sans héritier, c'est-àdire sans parent jusqu'au douzième degré? Ce cas de figure est quasiment impossible, alors
que la toile d'araignée des relations familiales couvre l'ensemble de la bourgeoisie. De plus,
cette disposition pose un problème administratif épineux. La densité des réseaux d'alliances
rend une division entre héritiers éloignés quasiment impossible à réaliser, étant donné le
831
832
Ce testament est défini à l'article 976, Idem.
Ce testament est défini à l'article 970, Idem.
833
Ce testament est défini aux articles 971 à 975, Idem. L'article 975 précise que les témoins ne peuvent être "ni
les légataires, à quelque titre qu'ils soient, ni leurs parents ou alliés jusqu'au quatrième degré inclusivement, ni
les clercs de notaires par lesquels les actes sont reçus". Aujourd'hui, le testament par acte public existe encore,
avec une notable différence. Les témoins n'ont plus connaissance du contenu du testament (article 501, du Code
Civil Suisse, désormais CCS), sauf dans le cas où le testateur a l'impossibilité d'en entendre la lecture faite par le
notaire (article 502 du CCS). En fait, de nos jours, les témoins doivent simplement attester que le document
remis au notaire contient bien les dernières volontés de la personne en question.
834
Cette inaliénation est garantie par les articles 1404 (régime communautaire) et 1554 (régime dotal). également
FONTANA, T. L'inaliénabilité de la dot, thèse de licence présentée à la Faculté de Droit, Genève, 1874; AEG,
Code Civil des Français, Paris, An XIII (1805).
195
L'organisation des successions
nombre important de personnes d'un degré de parenté identique susceptibles d'être impliquées
dans l'héritage en question. Pourtant, ces difficultés n'ont apparemment pas paru poser
problème, puisque le lien légal de parenté minimum pour succéder n'est modifié qu'en 1874.
Et encore, il n'est alors ramené qu'au huitième degré, 835 ce qui ne résout pas entièrement les
deux problèmes soulevés. Le fait que le législateur n'ait changé que tardivement le degré de
parenté légal des héritiers, alors que le Conseil Représentatif à majorité bourgeoise aurait pu
sans problème modifier ce point, est une nouvelle preuve de la solidarité du monde bourgeois.
Mais l'élément sans doute le plus délicat concerne les dispositions qui excluent les épouses de
l'héritage. Dans la Rome Protestante, toute empreinte d'égalité, cette exclusion n'est pas
acceptable car elle créerait un déséquilibre entre les familles bourgeoises, une rupture des
termes de l'alliance conclue lors du mariage. De fait, toute une série de mesures ont été
développées par les familles de l'élite pour amoindrir cette règle. Au travers des contrats de
mariage et/ou des possibilités qui tournent autour des biens immobiliers, les bourgeois ont
pour habitude de créer une protection économique autour de leurs femmes, ce que le Code
Civil ne prévoit pas explicitement dans ces dispositions successorales.
Le premier groupe de mesures de protection économique se développe autour des contrats de
mariage. En effet, puisque leur but premier est d'organiser la situation de chacun des époux à
la fin de l'union (arrangement vital pour une femme qui n'a pas de ressources propres), cette
organisation devient effective suite au prédécès d'un des époux. Les lois naturelles demeurant,
le prédécès du mari est d'une probabilité supérieure; ce qui rend le choix et l'établissement des
règles du contrat de mariage capital. D'ailleurs, la faible liberté de manœuvre laissée parfois
par le contrat de mariage rend l'établissement d'un testament à la fois moins impératif et
moins sujet à contenir des dispositions originales. Le régime par défaut, soit la répartition
égalitaire des biens entre les héritiers, ajouté aux dispositions concernant l'époux survivant
contenues dans le contrat de mariage, impliquent qu'il n'y a bien souvent pas de nécessité
impérative d'avoir un testament, chargé d'organiser ce qui a déjà été planifié. Il est cependant
fréquent de constater dans les testaments genevois un nombre considérable de dispositions
améliorant la situation des épouses, prises sur la part réservée en sus des dispositions prévues
lors du mariage. Le testament alors agit surtout comme remerciement envers l'être aimé, au
terme de la vie commune. Il était difficile de prévoir ces gestes dans le contrat de mariage, à
un moment de leur vie où les fiancés ne se connaissaient pas intimement.
En somme, le contrat de mariage organise la succession, mais il le fait d'une manière
"minimaliste" en se bornant à fixer la situation de chacun des époux en cas de prédécès de
son/sa conjoint(e). Le testament permet d'améliorer la situation de chacun en cas de prédécès
de l'autre, ce qui se réalise en cas de bonne entente des époux, qui est loin d'être acquise lors
du mariage.
Les biens fonciers étant des valeurs stables, c'est sur ce type de fortune que peut se construire
le deuxième train de mesures de protection économique offertes aux femmes. Comme les
biens immobiliers demeurent sous l'entier contrôle de la femme mariée, il suffit de faire en
sorte que la fortune d'une épouse se compose de ce type de biens pour qu'elle soit assurée d'en
jouir après la dissolution du mariage. Dès lors, deux voies différentes peuvent être légalement
empruntées. Soit la fortune en immeubles est remise à l'épouse lors de son mariage, soit le
contrat de mariage spécifie que les acquêts de l'épouse doivent être uniquement placés en
immeubles. Les deux possibilités sont évidemment cumulables. Par conséquent, c'est
835
FLAMMER, op. cit., p. 235.
196
L'organisation des successions
uniquement au travers des contrats de mariage que cette pratique peut se remarquer, même si
paradoxalement, elle concerne surtout des âges plus avancés, lorsque l'épouse devient veuve.
"Les immeubles dotaux pourront être aliénés pendant le mariage, du consentement
mutuel des époux mais les deniers provenant du prix de ces aliénations seront
immédiatement replacés au nom de la Demoiselle future épouse en acquisition d'autres
immeubles ou par obligations hypothécaires sur des immeubles de valeur suffisante,
situés dans le canton de Genève. Le placement et le déplacement de ces obligations ne
pourra s'effectuer que du consentement exprès de la Demoiselle future épouse. Il en
sera de même pour tous les capitaux qui pourront lui échoir en propriété pendant le
mariage."836
La protection immobilière des épouses peut parfois s'avérer être, pour l'époux, une difficulté.
En effet, les élites bourgeoises n'ont jamais réalisé beaucoup d'affaires immobilières, bien
moins rentable s que les placements financiers. L'historiographie genevoise laisse clairement
apparaître que l'explosion de l'urbanisme à Genève est postérieure à la révolution radicale. 837
Cependant, l'obligation de placer des capitaux dans ce secteur peut provoquer une réaction
typiquement entrepreneuriale des époux, comme Edouard Blondel, qui devient dès son
mariage très actif dans plusieurs sociétés immobilières. 838 La raison est liée aux dispositions
de son contrat de mariage. La dot de l'épouse se compose de quatre terrains situés en
périphérie de Genève, et sans grande valeur, puisque représentant une somme totale de 55'000
francs. 839 Mais le contrat de mariage est clair sur l'emploi de ces biens:
"Les sus-dits fonds d’immeubles ne pourront être aliénés en tout ou partie pendant la
durée du présent mariage, par demoiselle de Marignac, autorisée de son époux que
sous la condition expresse que le remploi du prix à en provenir sera fait en acquisition
d’autres fonds immeubles situés dans le canton au nom de sa future épouse, en sorte
que les dits prix soient exclusivement appliqués aux vendeurs des fonds immeubles qui
seroient acquis en remplacement de ceux actuellement constitués en dot".840
Edouard Blondel, en s'impliquant dans des sociétés immobilières, réussit à faire fructifier la
fortune de son épouse, ce qui n'était pas forcément le souhait de ses beaux-parents. Son
comportement est typiquement celui d'un financier, qui ne peut laisser dormir des fonds.
836
Article 4 du contrat de mariage, dont la formulation est usuelle, et présente presque telle quelle dans d'autres
actes. AEG, Archives notariées, Me Jean-François Richard, Contrat de Mariage de André Sayous avec Elisabeth
Baumgartner, daté du 23 mai 1831, Genève, p. 3-4.
837
Voir notamment ZINNOW, Virginie, "La naissance de la banlieue à Genève, étude sur les banlieues de la rive
gauche (1800-1880)", in Au XIXe siècle, Genève se réveille et construit, Actes de l'Institut National Genevois,
Genève, n°41 (1997), p. 4-104; FREI, Anita, Samuel Darier, architecte à Genève (1808-1884), Genève, 1999.
838
Au premier rang desquels se trouve la Société Immobilière Genevoise et la Compagnie Immobilière des
Tranchées. PERROUX, Olivier, "La Société Immobilière Genevoise, un acteur dans le développement urbain de
Genève (1853-1903)", in Au XIXe siècle, Genève se réveille et construit, Actes de l'Institut National Genevois,
Genève, n°41 (1997), p. 139.
839
Ces terrains se trouvent à Thônex (16 poses), Chêne-Bougeries (12 poses), Florissant (8 poses) et Bernex (15
poses). AEG, Archives notariales, Me Jean-François Salomon Binet, acte du 9 mars 1841.
840
AEG, Archives notariales, Me Jean-François Salomon Binet, acte du 9 mars 1841.
197
L'organisation des successions
2. Libéralités, égalité, fratrie
2.1. Les dispositions concernant les épouses survivantes
Contrairement à ce qui a été fait pour présenter la réalisation d'un mariage, l'approche qui sera
utilisée pour traiter des successions ne sera pas chronologique, ce qui n'aurait pas grand sens,
mais transversal. Nous reprendrons les grands thèmes évoqués ci-dessus en les illustrant
d'exemples pris parmi les successions genevoises. 841
"Ayant en partie accompli par contrat de mariage le premier des devoirs que j’aurais
eu à remplir en traçant ces lignes, celui d’assurer le sort de celle à qui je dois d’avoir
connu le bonheur dans cette vie, il me reste à manifester mes dernières volontés".842
Bien que le testament soit superflu, par rapport à une conjointe qui connaît son sort dès le jour
de son mariage, une des premières informations donnée par tout testament de personne mariée
concerne le statut de son survivant. Si l'acte ne fait que rappeler les dispositions du contrat de
mariage, il n'est pas rare de voir la situation initiale améliorée. Etant donné que les contrats de
mariage garantissent dans la plupart des cas un usufruit sur les biens de la personne décédée,
le premier type d'amélioration concerne la transformation d'un usufruit en une pleine
propriété.
"Je donne et lègue, à madame Jeanne Louise Moilliet, ma très chère épouse, pour lui
donner une preuve de ma sincère amitié et de mon attachement pour elle outre ce qui
est porté dans notre contrat de mariage, la somme de 3'000 francs, un lit garni et 6
paires de draps de lit à son choix, de plus la batterie de cuisine, toute l’argenterie ainsi
que la vaisselle tant en service de table que pour le déjeuner et thé en quelle espèce de
terre qu’elle se trouve, enfin tout ce qui constitue le buffet de service. De plus, je donne
et lègue à ma dite chère épouse, une rente viagère de somme de 1'500 francs payable la
moitié tous les 6 mois à termes échus." 843
Le second type d'amélioration est purement financier. La survivante se voit offrir une certaine
somme d'argent. Denis Dominicé donne à sa femme "20'000 francs en plus de ce qui est prévu
par le contrat de mariage". 844 Dans quelques cas, le testateur désire poursuivre après son décès
son rôle de tuteur de son épouse, en protégeant cette somme, qui est octroyée sous forme de
rente, voire de biens immobiliers. "Je désire que le capital de la rente constituée à mon
épouse, soit placé de la manière la plus solide pour qu’elle touche exactement sa rente."845 Et
encore: "Je lègue en outre à ma femme 20 actions de la Société anonyme des Bergues", 846 qui
841
Les Archives d'Etat disposent de registres où sont recopiés les testaments. Les registre numérotés de 1 à 21,
renvoient à la cote Jur.civ.AAq. Les registres numérotés de 44 à 59, renvoient à la cote ADL.G.Civ.
842
La Société des Bergues fut l'une des premières sociétés immobilières de Suisse. Extrait du testament de Jean
François André Duval, décédé à Genève le 16 décembre 1854. AEG, Registre des testaments, n°10, acte 327,
cote Jur.civ.AAq.
843
Extrait du testament de Joseph Labarthe, décédé le 13 septembre 1817. AEG, Registre des testaments, n°1,
acte 252, cote Jur.civ.AAq.
844
Extrait du testament de Denis Dominicé, décédé le 16 avril 1840. AEG, Registre des testaments, n°8, acte 17,
cote Jur.civ.AAq.
845
Extrait du testament de Joseph Labarthe, décédé le 13 septembre 1817. AEG, Registre des testaments, n°1,
acte 252, cote Jur.civ.AAq.
846
Extrait du testament de Jean François André Duval, décédé à Genève le 16 décembre 1854. AEG, Registre
des testaments, n°10, acte 327, cote Jur.civ.AAq.
198
L'organisation des successions
est une société immobilière. La plupart de ces améliorations concernent sans surprise des
épouses.
2.2. Les dispositions concernant les époux survivants et les garanties de fidélité
Pour qu'une amélioration de même nature concerne un mari, il faudrait que sa femme soit plus
fortunée que lui et qu'elle lui prédécède. Si le premier cas de figure est assez peu répandu, le
deuxième est, ou peut être, courant, notamment en raison de la mortalité des femmes en
couches. Dans ce cas, il n'est pas rare de voir le testament aborder la délicate question du
remariage. La fortune léguée ne sert dès lors plus d'apport indispensable à la survie du
conjoint, mais de geste de remerciement vis-à-vis d'une fidélité préservée. Dans ce cas,
l'amélioration de la situation financière de l'époux a pour condition un veuvage complet.
"Une condition non-moins positive de cette moitié du capital de ma dot à mon mari est
l’engagement où il sera de ne jamais se remarier, se consacrant en entier & avec
dévouement à l’éducation, et au bonheur de mes enfants, et servant de fils à mon père.
En cas de nouveau mariage de mon mari, il devrait restituer de suite, avant qu’il fût
contracté, cette moitié du capital de ma dot remise à lui".847
L'exemple de ce testament est unique, en ce sens qu'il décrit une volonté ferme et quelque peu
extrême, puisqu'elle implique le père de l'épouse décédée. Le désir de savoir son mari fidèle
au-delà de la vie s'accompagne d'une volonté de savoir son père pris en charge lors de son
veuvage. Les conséquences prévues par un remariage sont à la hauteur des attentes de la
testatrice:
"Du vivant de mon père, mon mari, et pour le moins un de mes enfants, et tous s’il se
peut ne se sépareront pas de mon père, et vivront sous le même toit et l’entoureront de
leur affection et de leurs soins".848
"En cas de nouveau mariage de mon mari après ma mort, voici encore une des
conditions positives de ce testament. C’est que mes enfants seraient immédiatement mis
sous entière tutelle de leur grand-père Fazy et à sa mort, sous tutelle et pleine
administration corps et biens de : monsieur Forget, Chenevière, Gonin-Fazy, William
pasteur, Adrien Kriez, Charles Martin. En cas de nouvelle alliance de mon mari et de
mort de mon père, mes enfants devront habiter avec un de ces tuteurs ci-dessus
mentionnés, lui allouant une très forte pension pour cela." 849
Vaines exigences en réalité puisque le mari se remarie quelques temps après. 850 S'il est rare de
voir un veuvage mis sous autant de pressions, les exemples contraires de femmes laissant leur
mari décider existent: "Prends une nouvelle compagne si cela te console, je n’en serai pas
jalouse, tout ce qui contribuera à ton bonheur me sera agréable". 851
847
Extrait du testament de Mathilde Fazy, décédée le 23 novembre 1841. AEG, Registre des testaments, n°8,
acte 220, cote Jur.civ.AAq.
848
Idem.
Idem.
850
En novembre 1844, soit trois ans seulement après le décès de sa première femme (rédactrice du testament
cité), Frédéric de Seigneux (1800-1864), épouse Louise Emma Jacoba Van Muyden, qui décèdera en 1854.
SOCIETE VAUDOISE DE GENEALOGIE, Recueil de généalogies vaudoises, vol. 1, Lausanne, 1912, p. 108.
851
Extrait du testament de Jeanne Serment, décédée le 10 avril 1827. AEG, Registre des testaments, n°3, acte
273, cote Jur.civ.AAq.
849
199
L'organisation des successions
Mais ces précisions ne se retrouvent pas uniquement dans des testaments de femmes. Certains
maris sont tout autant soucieux de la fidélité post mortem de leur moitié: "Si ma chère épouse
venoit à se remarier, la dite rente sera déduite à la somme de 1'000 francs, payable comme il
est dit ci-dessus". 852 Même famille autre exemple: "Au cas où elle vînt à se remarier, la demie
sus-dite serait réduite à 1/5e ". 853 Dans le cas des testaments d'hommes, la sanction d'un
remariage est généralement moins sévère, et n'implique qu'une diminution des avantages
offerts, non une suppression simple.
Le testament d'Elisabeth De la Rive, 854 fait apparaître une troisième attitude envers le
remariage, soit le cas d'une parente qui intervient sur l'un des conjoints en soumettant son legs
au respect du veuvage. Ainsi, Elisabeth De la Rive lègue une petite somme de 3'000 francs à
sa belle- fille Anna Beaumont, devenue veuve suite au décès de Guillaume Fuzier-Cayla en
1840. Cette somme est reprise en cas de remariage.
2.3. La propension des successions à favoriser les plus faibles
Si le statut économique futur d'une épouse est l'objet d'une attention particulière des
testateurs, cette attention s'exprime essentiellement dans les contrats de mariage, parce qu'une
épouse est potentiellement une personne faible en cas de prédécès de son époux. Mais elle
n'est pas la seule à être dans cette situation. Les jeunes garçons, et les jeunes filles jusqu'à leur
mariage, se trouvent également en position de dépendance économique, à la différence près
qu'ils vivent les premières années de leur vie et qu'aucun contrat ne vient garantir leur
situation en cas de prédécès de leur père. Par conséquent, les successions et, rattachés à elles,
les testaments, ciblent sur ce type de personne une action identique à celle développée pour
aider les épouses.
Filles et garçons ont des besoins en capitaux de diverses natures. Une fortune de départ pour
faire des affaires, voire simplement pour accéder à une situation, sera peut-être nécessaire aux
fils, tandis que les filles tirent plus de profits d'une rente. Régulièrement, les testaments
d'anciens bourgeois montrent une plus grande générosité envers ces enfants, dont le statut de
"plus faibles" n'est que provisoire. La solidarité des bourgeois agit clairement sur ces futures
générations, qui voient les conditions des plus "faibles" améliorées, voire simplement
dédommagées suite à une inégalité intervenue dans une jeune fratrie. En fin de compte, aucun
jeune enfant issu d'une ancienne famille bourgeoise n'est traité différemment des autres
membres de sa fratrie, en quelque circonstance que ce soit. Même si ces dons sont pris sur la
part réservée de la personne décédée, une part minoritaire, voire infime de la succession
totale, la symbolique est capitale. Il est cependant à relever que cette attention ne concerne pas
les nouveaux-nés, pourtant parmi les plus faibles, mais dont l'avenir est encore trop incertain.
Un enfant n'est couché sur les testaments que lorsqu'il a dépassé les premiers âges de la vie.
852
Extrait du testament de Joseph Labarthe, décédé le 13 septembre 1817. AEG, Registre des testaments, n°1,
acte 252, cote Jur.civ.AAq.
853
Extrait du testament de Jules Labarthe, décédé le 7 avril 1854. AEG, Registre des testaments, n°10, acte 281,
cote Jur.civ.AAq.
854
AEG, Registre des testaments, n°11, acte 226, cote Jur.civ.AAq.
200
L'organisation des successions
Prioritairement, ce sont les liens entre parrains/marraines et filleuls qui jouent un rôle dans
l'établissement d'un petit déséquilibre (don fait à un ou une filleule) ou dans le rétablissement
d'une certaine équité. 855
2.4. Rééquilibrages et dons particuliers: la volonté d'équité envers les descendants
"Pour compenser les avantages dont a joui ma fille aînée Amélie Richard, femme
Humbert, depuis son mariage et en dehors de son contrat, j’ajoute aux dispositions susmentionnées, celle que je lègue à ma fille cadette Jeanne Elisabeth Richard". Tout le
mobilier que j’ai à la ville et à la campagne, càd tout le linge, tous les meubles,
tableaux, portraits, toute ma garde-robe, glaces, toute l’argenterie, toutes les provisions
en divers genres m’appartenant et qui existeront à mon décès dans les logements
occupés par moi. J’entends aussi qu’elle prendra possession de tout ce qui
m’appartiendra dans les logements, magasins, caves et greniers, occupés par moi sans
qu’elle soit obligée d’en rendre compte. J’entends aussi qu’elle ait la faculté de se faire
appliquer dans le règlement de l’hoirie, celle de mes deux maisons qui lui conviendra le
mieux et j’en fixe la valeur à 100'000 francs chacune". 856
Les descendants ne sont pas dans une situation égale au décès d'un parent. Le biais peut avoir
plusieurs origines, bien que deux éléments en particulier soient récurrents: les formations, ou
tout don d'argent qui concerne les affaires, ainsi que la constitution des dots. Dans l'un et
l'autre cas, le déséquilibre du don octroyé aux parents de même niveau est rétabli par le
testament. Si les fratries sont les premières concernées, les cousins issus de germains sont
également l'objet de la même volonté d'équité. Enfin, ce rééquilibrage ne concerne que les
familles peu ou moyennement fortunées. Lorsque le niveau de fortune est important, et en
toute logique, ces déséquilibres n'apparaissent pas comme des injustices.
A l'intérieur d'un testament, le rééquilibrage apparaît clairement car il est l'objet d'une
justification systématique. "Ma fille aînée a toujours eu pour moi les mêmes sentiments que sa
sœur. Elles se partagent également tout mon attachement. Les dispositions ci-dessus sont pour
établir une égalité de partage entre les deux sœurs et cimenter la vive amitié qu’elles se sont
toujours témoignées". 857 Cette justification montre à quel point le rééquilibrage est délicat, car
il pourrait être mal interprété ou mal vécu par une des parties qui se sentirait lésée. Aussi, tout
est mis en œuvre par le testateur pour justifier son geste entre des parents qui sont situés au
même degré par rapport à lui.
"Quant au surplus de mes biens, considérant que mes deux petits neveux William et
Sidney Albaret ont été frustrés très injustement de la part à laquelle ils avaient droit
dans la succession considérable de leur oncle Louis Albaret, afin de les dédommager de
cette injustice et leur donner en même temps un témoignage de mon amitié, je nomme et
j’institue mes dits petits neveux William et Sidney Albaret pour mes héritiers seuls et
855
A sujet, il est utile de préciser que dans une grande majorité de cas, les Genevois portent les prénoms de leur
parrain et les Genevoises de leur marraine.. Même pour le cas de surnom. Marc-Noski Cramer (1800-?) a repris
le surnom de Jean-Marc dit Noski Calandrini (?-?), son oncle et parrain. Denis Dominicé (1753-1840) a transmis
son prénom à tous ses filleuls, soit: Jacques Denis Choisy, Christophe Denis Moïse Droin et Denis Blondel.
AEG, Registre des testaments, n°8, acte 17, cote Jur.civ.AAq.
856
AEG, Registre des testaments, n°12, acte 175, cote Jur.civ.AAq.
857
AEG, Registre des testaments, n°12, acte 175, cote Jur.civ.AAq.
201
L'organisation des successions
universels par égales part et portion, ou les leurs, à la charge d’acquitter mes dettes et
legs".858
Beaumont
Louis
1813-1881
Jacob
8/28e
Léonard Jacques-André
décédé
7/28e
Robert
7/28e
Jules
6/28e
50'000 f.
dot
60'000 f.
charge AdC
40'000 f.
formation
50'000 f.
dot
Somme à rapporter
Schéma 9.1. Succession de Ami Beaumont
Elaboré à partir de AEG, Déclaration de successions n°67/49.
(*) charge AdC: Charge payée pour être Agent de Change à Paris, voir Idem.
Ami Beaumont procède d'une manière originale pour effectuer un autre rééquilibrage. 859 La
figure 9.1 ci-dessus montre à la fois la part héritée par chacun des enfants et la somme dont
chacun a bénéficié par le passé. Bien que les valeurs soient proches, comprises entre 40'000 et
60'000 francs, chaque héritier a l'obligation de rapporter les sommes avancées par leur père
décédé, ce qui indique qu'Ami a toujours procédé à des donations entre vifs sans dispense du
rapport. 860 Le régime égalitaire est spectaculairement mis en oeuvre. Cette manière de
procéder est compliquée par le prédécès de Jacques André Beaumont, un des quatre fils, mort
avant son père. C'est donc Jules Beaumont, unique héritier universel de Jacques André et
petit- fils du testateur, qui est chargé de rapporter 40'000 francs, somme correspondant aux
frais de formation dont son père avait bénéficié.
Par ailleurs, cette volonté de rééquilibrage est plus facilement visible lors d'une succession
sans descendant direct. D'autant que, dans ce cas de figure, la réserve est plus importante.
Françoise Gabrielle Serment, par exemple "rétablit une égalité"861 entre ses neveux et nièces,
dont certains avaient dû assumer une dette contractée par leur père.
858
Extrait du testament de Samuel Richard. AEG, Registre des testaments, n°12, acte 237, cote Jur.civ.AAq.
859
Extrait du testament d'Ami Beaumont, décédé le 13 juin 1827. AEG, Registre des testaments, n°4, acte 22,
cote Jur.civ.AAq.
860
Ce cas de figure suit l'article 843 du Code napoléon: "Tout héritier, même bénéficiaire (…) doit rapporter à
ses co-héritiers tout ce qu'il a reçu du défunt", à moins que ce don ait été expressément fait par préciput et hors
part. AEG, Code Civil & Code des Procédures civiles, Paris, 1816.
861
Extrait du testament de Françoise Gabrielle Serment, décédée le 5 décembre 1851. AEG, Registre des
testaments, n°10, acte 116, cote Jur.civ.AAq.
202
L'organisation des successions
Si au sein d'une fratrie, les testateurs tentent de procéder à un rééquilibrage, démontrant que la
notion d'égalité successorale est bien ancrée dans les pratiques des élites, ces mêmes
personnes octroient à des parents ou amis des dons particuliers pris sur la part réservée, et qui
peuvent autant agir comme vecteur d'un déséquilibre que d'un rétablissement d'équilibre.
Parmi les destinataires, les filleuls tiennent une place prépondérante.
"A mon filleul et pupille Louis Adrien Odier Lecointe, 2'500 francs, comme souvenir de
mon amitié pour lui, ce cher enfant a déjà une jolie fortune, sans quoi je me serait fait
un devoir d’y pourvoir. (…) Je le recommande à ma femme et à mes parents, ce pauvre
orphelin a besoin de protection encore quelques années".862
Jules Labarthe prévoit cinq héritiers, s'il n'a pas de descendant direct au moment de son décès.
Parmi ces cinq héritiers, se trouvent ses deux filleuls, par ailleurs neveu et nièce du testateur
et héritiers légaux en partie des trois autres cinquièmes prévus dans ce partage. 863 Ces deux
filleuls seraient dans ce cas doublement héritiers, en qualité de filleuls et en qualité de neveu
et nièce. Si Jules Labarthe a des enfants, ses deux filleuls n'héritent que d'une part bien
moindre, prise sur la part réservée. Dans le cas de Julia Labarthe, nièce et filleule, son parrain
précise que la somme héritée doit être placée "jusqu'à ce qu'elle ait 25 ans". 864 Ce genre de
précaution est récurrent, bien que l'âge auquel la somme doit être libérée varie. Blanche
Fuzier Cayla fixe cette limite à 16 ans pour Blanche Cramer, sa filleule. 865 Elle précise
également qui doit gérer la somme en question en attendant, soit un neveux, banquier de
surcroît. 866
Le don aux œuvres pris sur la part réservée est presque une généralité. L'Hôpital, les
pompiers, l' Hospice Général, les pauvres de la commune sont des destinations fréquentes de
dons, dont le montant reste globalement faible par rapport aux montants totaux. Le geste n'en
demeure pas moins présent. La mère de Charles Galland, qui n'a plus qu'un fils, donne une
partie de sa fortune à des œuvres, sous des conditions particulières: les destinataires de cette
aide devront être "pauvres, orphelins, genevois, proches de 16 ans mais pas encore révolus
(…)". 867 C'est la seule fois où nous avons rencontré des conditions aussi strictes.
2.5. L'immobilier dans les successions
Les questions qui touchent aux biens immobiliers dans les successions sont révélatrices. En
premier lieu, on peut y déceler des informations sur la nature instable des affaires auxquelles
les financiers genevois sont liés. L'immobilier apparaît comme un placement sûr et recherché
pour cette sécurité.
"Ma dot reste bien inaliénable et placée en immeubles comme elle l’est maintenant.
Cette disposition concernant le capital de mes enfants aussi bien que celui de leur père,
car c’est pour moi une grande sécurité en mourant de sentir les objets de mes attentions
862
Extrait du testament de Jacques Louis Odier. AEG, Registre des testaments, n°8, acte 365, cote Jur.civ.AAq.
863
AEG, Registre des testaments, n°10, acte 281, cote Jur.civ.AAq.
864
Idem.
865
Sa filleule, qui est aussi sa petite-fille, reçoit une somme de 8'000 francs. AEG, Registre des testaments, n°16,
acte 116, cote Jur.civ.AAq.
866
Edouard Pictet, qui doit placer la somme "comme il le juge convenable". Cette liberté indique que la défunte
a confiance en son neveu pour qu'il ne risque pas la somme remise. Voir Idem.
867
AEG, Registre des testaments, n°8, acte 426, cote Jur.civ.AAq.
203
L'organisation des successions
à l’abri de la misère, et ayant toujours une poire pour la soif au moment des
vicissitudes".868
Si cette prudence toute féminine doit être mise en relation avec le contenu des contrats de
mariage, d'autres exemples prouvent que des hommes ont le même souci, comme Denis
Dominicé qui prie ses exécuteurs testamentaires " de conserver autant que possible ma fortune
mobilière en immeubles situés dans le canton afin de mettre les biens de mes enfants à l’abri
des chances du commerce". 869
En second lieu, l'immobilier touche à la symbolique même de la famille. Car quand il n'est pas
un placement de sécurité, un bien immobilier peut être chargé d'histoire et de souvenirs
propres à une lignée. Or, le régime successoral en vigueur est incompatible avec une volonté
de transmission en bloc d'une propriété, exception faite des biens immobiliers pouvant entrer
dans la part réservée. Ainsi, parfois, le testateur précise qu'il désire vivement voir son bien
immobilier rester entre les mains de la famille. C'est par exemple le cas de Guillaume FuzierCayla, décédé le 2 juillet 1845.870 La nécessité d'affirmer cette volonté s'explique par la
composition de sa succession. Lors de son décès, Guillaume Fuzier-Cayla a trois filles
vivantes âgées de 8 à 5 ans. Il sait qu'un bien immobilier est une fortune utile pour une fille,
qui peut en disposer le jour elle se retrouve en besoin de liquidités. Le jeune âge de ses filles
parle également en défaveur de la préservation d'une propriété qui n'aura peut-être pas la
même signification pour elles, une fois qu'elles seront adultes. Le risque qu'elles vendent est
donc plus important.
3. D'immeubles et de veuves. Les immeubles dans les successions
3.1. Les défis de la transmission égalitaire de l'immobilier
Si ce qui précède dénote un comportement globalement homogène des anciennes familles
bourgeoises, bon nombre d'éléments cités pourraient très bien aussi représenter un
comportement commun à toutes les classes sociales. Pourquoi une protection des plus faibles
serait-il l'apanage strict des élites? Cependant, l'établissement d'un échantillon non-bourgeois
n'était pas réalisable dans le cadre de ce travail. Nous avons dès lors décidé de concentrer la
recherche sur les biens immobiliers, et surtout sur les liens que la bourgeoisie entretient entre
ses filles et ses immeubles. Si la présence de biens immobiliers dans les successions n'est pas
propre aux anciennes familles bourgeoises, la multiplication de ces biens, parfois fractionnés,
et leur statut de biens stables, leur confèrent une place tout à fait particulière. La fortune n'est
pas établie au XIXe siècle. Avec le processus d'industrialisation et ses nouvelles technologies
pas toujours pertinentes, avec des mouvements révolutionnaires récurrents, les biens
immobiliers apparaissent comme des placements salvateurs. Peu rémunérateurs, mais très
sûrs.
Les biens immobiliers sont une part des successions qu'il ne faut pas négliger, même si dans
le cas de grandes fortunes, ils peuvent ne représenter qu'une valeur faible en regard du total de
868
Extrait du testament de Mathilde Fazy, décédée le 23 novembre 1841. AEG, Registre des testaments, n°8,
acte 220, cote Jur.civ.AAq.
869
Extrait du testament de Denis Dominicé, décédé le 16 avril 1840. AEG, Registre des testaments, n°8, acte 17,
cote Jur.civ.Aaq.
870
AEG, Registre des testaments, n°9, acte 56, cote Jur.civ.Aaq.
204
L'organisation des successions
la fortune. 871 Cette caractéristique marque d'ailleurs une nette différence des familles
genevoises anciennement bourgeoises par rapport aux aristocraties qui, pour des raisons de
prestige, possèdent de ruineux domaines. Le caractère stable des placements immobiliers,
additionné à leur éventuelle valeur de prestige joue un rôle important. Lorsqu' Alexandre
Prévost fait fortune, il désire acheter une propriété à ses parents. Son choix se porte
finalement sur une propriété située à Plainpalais, soit entre la ville et l'Arve, où son père a
l'habitude de se baigner, 872 expliquant que si la propriété avait été acquise pour lui- même, il
aurait préféré un lieu plus éloigné de la ville, mais proche du lac. 873 Jusqu'à la démolition des
fortifications, l'établissement de propriétés bourgeoises "hors les murs" est courant, ce qui ne
manque pas de provoquer des spéculations. 874 La fortune donne donc naissance facilement
pendant la première moitié du XIXe siècle à une multipropriété composée au minimum d'un
bien se trouvant à l'intérieur de la cité et d'une propriété située en périphérie. La situation
prévalant après 1846 mériterait une étude approfondie. En effet, le renversement politique de
1846, ajouté à la démolition des fortifications, sont deux raisons majeures qui ont
certainement modifié ces données.
La capacité propre à l'élite de posséder des biens immobiliers, ajoutée au système de
transmission égalitaire implique que les femmes reçoivent en théorie autant de biens
immobiliers en héritage que les hommes, et que ces biens immobiliers peuvent se retrouver
facilement fractionnés en de multiples parts indivises. Le morcellement des immeubles ne
touche en premier lieu que les biens secondaires, plus rarement les propriétés principales
portant maison de maître. Ces dernières sont toutefois également l'objet d'une division, soit
lorsqu' aucune solution n'est trouvée pour les conserver intactes, soit lorsque la valeur
sentimentale qu'elles représentent ne correspond plus à rien.
En réalité, les solutions ne sont pas nombreuses dans un système égalitaire, si une personne
désire voir conservée l'unité d'un bien immobilier face à plusieurs héritiers, devenus légitimes
propriétaires. Si le bien immobilier en question ne représente qu'une part infime de l'héritage
total, il est parfois transmis intégralement, et de manière tout à fait légale, à un seul des
héritiers sans rétrocession aux autres. 875 Si le bien immobilier représente une partie importante
de l'héritage, au point de dépasser la part réservée, le testateur doit recourir à un autre type de
solution, s'il veut voir son bien rester intact. Le legs à un seul héritier, sous condition de lui
demander de reverser un dédommagement équivalent à la somme héritée "en trop", à répartir
entre les autres héritiers légitimes, serait la solution la plus logique. Mais nous ne l'avons pas
rencontrée dans les testaments consultés. Une variante de cette stratégie est utilisée plus
fréquemment. Elle consiste en une répartition, organisée par le défunt, qui exclut une partie de
ses héritiers des immeubles. Par exemple, François Duval lègue la propriété à ses seuls fils
"tenus de payer à leurs sœurs, ou à leurs ayant droit, dans les plus bref délais qu’il leur sera
871
En consultant les déclarations de successions pour la période postérieure à 1846, nous avons remarqué que la
valeur totale des immeubles ne dépasse que très rarement 200'000 francs, tandis que les fortunes mobilières
peuvent monter jusqu'à plusieurs millions de francs. AEG, Registres des déclarations de successions, cote
Enregistrement et timbre Bc.
872
Les médecins du XIXe siècle prêtaient aux eaux de l'Arve des vertus curatives. Voir HERPIN, Théodore, Des
bains de l'Arve dans le canton de Genève, Genève, 1843.
873
BPU, Journal de Pierre Prévost, Ms Fr 4756.
874
Dénoncé par BAUMGARTNER, Antoine, La bande noire et ses oeuvres, Genève, 1838.
875
C'est par exemple le cas avec la propriété Ador, cédée par Louis à son fils Gustave en 1881. Ce don est
expressément indiqué dans le testament de Louis. Cette propriété a une valeur de 200'000 francs, soit seulement
1,5% de la fortune totale. Ce don ne favorise donc pas trop un seul héritier. AEG, Déclaration de succession n°
315/81.
205
L'organisation des successions
possible de le faire et dans la proportion qu’ils participent à ce legs, le 10% de la valeur
estimée de cet immeuble". 876 Dans ce cas, il paraît clair que la vo lonté du défunt est de voir sa
propriété rester liée à son nom.
L'exclusion nécessite une certaine puissance financière des bénéficiaires, chargés de
dédommager les héritiers exclus. Dans le cas où ces héritiers n'auront visiblement pas les
moyens d'effectuer ces dédommagements, le défunt agit de manière à ce que le
dédommagement soit le plus faible possible. C'est par exemple le cas de Jeanne Ursule Rigot,
née Finguerlin, décédée le 25 décembre 1874. 877 Cette dernière prévoit dans son testament
une division de ses terres, réservant le bâtiment à deux héritiers seulement, tandis que sa fille
hérite de "champ et vignes". 878 On remarque donc que dans le cas de stratégies d'exclusions,
le système égalitaire demeure, et il est rare de voir à Genève les biens immobiliers remis à un
seul héritier.
Dans ce système, les femmes tiennent une place centrale, confirmée par le Code Civil, qui
rend les biens immobiliers des épouses inaliénables. 879 Le mari, qui pouvait disposer des biens
mobiliers, ne pouvait pas agir de même avec les biens immobiliers de son épouse, sauf
consentement de celle-ci. En Romandie, une disposition identique existe dans la législation
des cantons de Vaud et Fribourg. 880 Les conséquences d'une telle règle peuvent être multiples,
à commencer par la dotation généralisée en biens immobiliers. Mais malgré cette possibilité
légale de protéger efficacement les femmes contre les risques de ruine causée par un époux
indélicat, on ne remarque pas de dot généralisée en biens immobiliers. Sauf exception, les
dots restent en argent. Deux explications peuvent être proposées. A leur mariage, les épouses
ne disposent généralement pas de biens immobiliers, qu'ils soient entiers ou en parts indivises.
Ces biens, fruits d'héritages, n'entrent en propriété de l'épouse que lors du décès du parent
initialement propriétaire, soit généralement en cours d'union. Le futur de ces parts
immobilières n'a été observé que pour la période postérieure à 1846, mais ces données seront
tout de mê me prises en exemple, puisque l'inaliénabilité des immeubles est en vigueur dans le
Code Civil cantonal, en place jusqu'en 1907. 881 L'autre explication concerne la toile d'araignée
des réseaux d'affaires. Etant donné que toutes les familles bourgeoises sont parentes, les
risques encourus sont faibles.
3.2. La contrainte immobilière qui pèse sur les maris
Toute l'attention doit donc être concentrée sur les biens immobiliers dont les épouses héritent
en cours de mariage. Les contrats de mariage anticipent cette situation. Fréquemment, ils
précisent que les acquêts de l'épouse doivent obligatoirement être réinvestis en immobilier.
Cette disposition complète la protection offerte par le droit civil. En effet, avec le
consentement de l'épouse, tout bien immobilier pourrait virtuellement se transformer en bien
mobilier aliénable par l'époux. Le contrat de mariage formalise ainsi l'ultime cloison qui peut
876
A sa mort, François Duval a trois filles. AEG, Registre des testaments, n°10, acte 327, cote Jur.civ.AAq.
877
878
AEG, Registre des testaments, n°15, acte 376, cote Jur.civ.AAq.
Idem.
879
Voir FONTANA, T. L'inaliénabilité de la dot, thèse de licence présentée à la Faculté de Droit, Genève, 1874.
880
GAMPERT, Albert, L'unification du droit matrimonial en Suisse, Genève, 189, p. 32.
Date de l'instauration d'un Code Civil Suisse. Notons que la deuxième moitié du XIXe siècle est riche en
études de droit civil cantonal. Depuis la Constitution de 1874, l'unification des droits civils cantonaux est
discutée. Elle met cependant plus de trente ans à se réaliser.
881
206
L'organisation des successions
sauvegarder complètement la fortune d'une épouse. Dans la pratique, les épouses conservent
durant quelque temps ces biens immobiliers, sans doute comme sécurité économique.
Puisque les biens immobiliers sont protégés légalement et par contrat de mariage, il n'y a pas,
en apparence, de stratégie établie pour conserver l'unité lors d'une succession. Pourtant, la
simple observation empirique montre que les biens immobiliers ne sont pas morcelés pour
autant. A Genève, les familles n'hésitent pas à diviser leurs biens immobiliers jusqu'à des
proportions dérisoires de 10e de part, voire plus. En agissant ainsi, les familles traitent
également tous leurs héritiers, les chargeant de s'occuper eux- mêmes de définir qui doit en
conserver finalement l'unité. Ce faisant, les familles sont également certaines, grâce au Code
Civil, que ces biens transmis à des femmes, ne seront pas ve ndus à un tiers par leurs maris.
Au cours du mariage, il est fort probable que les épouses touchent un ou plusieurs biens
immobiliers. Ces héritages sont rarement des biens immobiliers unifiés, mais des parts
indivises, conservées en l'état. Une fois l'union terminée, le contrat de mariage assure un
logement à l'épouse survivante, sinon une rente. En cas d'amélioration de sa situation, prévue
au contrat de mariage, la veuve a alors en sa possession des indivises qui sont dès lors plus un
souci qu'une sécurité, maintenant inutile. Ses jours sont assurés et comptés. Elle vend alors
ses parts indivises, permettant ainsi à d'autres héritiers de tenter d'unifier le bien. Une veuve
investit sa fortune plutôt dans les placement boursiers, moins lourds à gérer, et qui peuvent lui
assurer une rente. Souvent, ces placements sont gérés par un membre de la famille, banquier
en exercice. 882
3.3. Les biens immobiliers de Blanche Fuzier-Cayla, alliée Prévost (1807-1879)
Le cas de Blanche Fuzier-Cayla est exemplaire. 883 Elle fait partie d'une famille
incontestablement puissante au XIXe siècle, car alliée à plusieurs familles influentes: sa mère
est une De la Rive, et elle a épousé Guillaume Prévost. 884 En outre, elle a reçu, de diverses
origines, des biens immobiliers en parts indivises. Le schéma ci-dessous synthétise les flux de
biens immobiliers autour de la personne de Blanche Fuzier-Cayla.
Les biens immobiliers propriété de Blanche Cayla à son décès se ramènent à trois trajectoires.
La première concerne des biens immobiliers qui ont valeur de placements de sécurité. Ils
suivent une transmission directe, provenant de la mère de Blanche Cayla, Jeanne Elisabeth De
la Rive (1782-1879).885 Un groupe de quatre biens immobiliers distincts suit cette trajectoire,
quatre parts indivises de quatre domaines différents, dont trois se trouvent dans le Pas de
Calais, et le dernier est situé dans l'Aisne. Tous ces biens s'apparentent à des placements
financiers. On ne décèle aucune spéculation sur ces parts, qui sont transmises de mère en fille
et que l'on retrouve au fil des générations. Présentes en amont sur le testament de la mère de
Blanche Fuzier-Cayla, toutes ses propriétés se retrouvent aussi en aval sur la déclaration de
succession de la fille de Blanche Fuzier-Cayla, Suzanne Fuzier-Cayla. 886 Sur le testament de
882
883
Dans le chapitre 17, les liens familiaux entre investisseurs et établissements bancaires apparaissent.
Voir son testament. AEG, Registre des testaments, n°16, acte 116, cote Jur.civ.AAq.
884
Fils de Pierre Prévost (1751-1839). Voir schéma généalogique 8.3.
Les biens immobiliers couchés sur le testament de Blanche Fuzier-Cayla sont présents sur le testament de
Jeanne De la Rive, sa mère. Voir son testament. AEG, Registre des testaments, n°11, acte 226, cote Jur.civ.Aaq.
885
886
AEG, Registre des déclarations de successions, déclaration n° 455, 1879.
207
L'organisation des successions
Blanche, les quatre parts sont réparties entre les trois enfants, les deux parts les plus petites
étant cumulées et cédées au cadet, Jean-Louis Prévost (1838-?). 887
Schéma 9.2. Origine et destination des biens immobiliers de Blanche Fuzier-Cayla
(1807-1879)
Elaboré à partir du testament de Blanche Fuzier-Cayla née De la Rive, voir AEG, Registre des testaments, n°16,
acte 116, cote Jur.civ.AAq.
La deuxième trajectoire concerne un bien de prestige. Il s'agit d'une propriété de 26 hectares
située à Thoiry, une commune de France voisine de Genève. 888 Cette fois le placement
immobilier provient du frère de Blanche, Jean-Charles Fuzier-Cayla. Lorsque ce domaine,
"acheté pour moi de mon frère (…) en date du 18 avril 1848", 889 est acquis, Blanche est déjà
mariée à Guillaume Prévost 890 et mère de trois enfants. Même si cette propriété est située en
France, sa proximité de Genève et son acquisition, une fois la descendance assurée, dénote un
raisonnement différent qu'un simple placement de sécurité. Ce domaine entre directement
dans le cadre d'une stratégie de transmission d'un bien unifié à un seul des descendants. La
bénéficiaire est en fin de compte la fille cadette, Adèle Fuzier-Cayla (1835-?), future épouse
de Louis-Auguste Cramer-Martin (1830-?), fils d'une famille de banquiers. Au moment où
Blanche Fuzier-Cayla rédige son testament, Adèle est sa seule fille encore mariée, l'autre étant
veuve.
887
888
AEG, Registre des testaments, n°16, acte 87, cote Jur.civ.Aaq.
Voir Idem.
889
La propriété d'environ 26 hectares a été acquise en deux temps. L'achat de Jean-Charles Fuzier-Cayla date
d'avril 1848 et concerne une surface de 25 hectares. Une petite parcelle attenante est acquise en 1853 par
Blanche Cayla elle-même de Louis Rochette, également ancien bourgeois de Genève. Voir Idem.
890
Voir le Chapitre 6, point 3.3 de ce travail.
208
L'organisation des successions
La troisième trajectoire concerne deux immeubles situés dans la cité, 891 qui ont été par
hypothèse divisés en cinquièmes de parts dans la fratrie de Jeanne Suzanne De la Rive,
chacun des enfants mariés héritant d'une part double de Caroline, demeurée célibataire. Cette
hypothèse est motivée par la nature du bien transmis, soit deux immeub les considérés en un
bloc. La mère de Suzanne Prévost en laisse deux parts, qu'elle a acquises au cours de son
mariage, à ses héritiers. La première provient d'un legs de sa tante Caroline De la Rive,
décédée sans héritier direct en 1856. L'autre cinquième provient d'un rachat effectué auprès de
nièces, qui sont certainement les trois filles de Guillaume IV Fuzier-Cayla, décédé
précocement en 1840. Ces deux cinquièmes sont transmis à Suzanne sans être divisés.
Blanche Fuzier-Cayla justifie ce choix en indiquant que sa fille aînée a moins d'enfants. 892 Au
moment de cette transmission, le reste de ces immeubles est propriété de plusieurs personnes
différentes, chacune disposant d' une part moins importante: le frère de Blanche, Charles
Fuzier-Cayla, Eléonore De la Rive et les héritiers d'Albertine De la Rive. 893 C'est cette
répartition qui conforte l'hypothèse de départ d'une division des cinquièmes d'immeuble en
trois parts inégalitaires. A ce sujet, il est intéressant de noter que les biens en question sont
convoités par Blanche Fuzier-Cayla, qui, au départ, ne fait pas partie des héritiers, même si sa
mère, selon notre hypothèse, disposait d'une part équivalente de 2/5e. Cette dernière
trajectoire met en évidence un type de bien immobilier différent des deux autres. Un
immeuble en ville représente une fortune très utile pour un ancien bourgeois, qui peut s'y
établir. Ce bien ne représente pas un placement financier, mais un réel calcul visant à une
reprise éventuelle, à long terme. A la troisième génération d'héritiers de parts de ces
immeubles de la cité, Suzanne Prévost est celle qui possède la part la plus importante. Etant
donné le nombre d'enfants à chaque niveau, seul un processus de rachat de parts pourrait
réunir le bien.
Au sein des successions, les biens immobiliers sont donc à observer selon un point de vue
différencié. Tandis que certains, situés loin de Genève et constituant un placement de sécurité,
n'ont presque aucune chance de se voir réunifiés un jour, d'autres peuvent faire l'objet de
convoitises, en vue d'une possible réunification. C'est sur ce deuxième type de bien que peut
s'observer le mieux la puissance des réseaux familiaux. Car pour que le système permette
effectivement une réunification, il faut sinon une entente entre les différents héritiers, du
moins une collaboration de tous pour voir un seul des parfois nombreux héritiers concentrer
autour de lui toutes les parts de la propriété.
Dans ce modèle de transmission, le testateur refuse consciemment de favoriser un seul de ses
héritiers, préférant laisser ces mêmes personnes définir qui doit en fin de compte disposer du
bien immobilier. La décision ne dépend pas d'une situation familiale, selon un droit d'aînesse
coutumier par exemple, mais d'une situation économique, variable suivant les affaires et les
liens familiaux conclus. De plus, l'usufruit dont peut virtuellement être grevé le bien, occupé
par l'épouse survivante par exemple, en différerait la pleine propriété par un tiers.
L'unification ne se réalise que sur une longue durée, uniquement lorsqu'un des héritiers se
trouve en situation adéquate. La longue période pendant laquelle le bien est fractionné ne pose
pas de problème, puisque le droit civil et parfois les contrats de mariage garantissent à toute la
famille que ce bien ne sera pas bradé. Pour illustrer ce modèle de transmission, nous allons
891
Au 16 rue du Cendriers et 13 rue Kléberg. AEG, Registre des testaments, n°16, acte 116, cote Jur.civ.Aaq.
De plus, une compensation en numéraire vient compléter le rééquilibrage en ajoutant 6'000 francs à la part
héritée de Suzanne AEG, Registre des testaments, n°16, acte 87, cote Jur.civ.Aaq.
892
893
AEG, Registre des testaments, n°16, acte 87, cote Jur.civ.Aaq.
209
L'organisation des successions
prendre l'exemple de successions, en nous focalisant non plus sur une personne, mais sur un
bien immobilier.
3.4. Premier exemple d'unification longue: la propriété Necker-de Saussure
1825
1826
1827
1828
1829
1830
1831
1832
7/25
1833
Louis
1834 sans alliance
1835
1836
1837
1838
1839
(…)
1845
1846
1847
7/25
1848 sans alliance
(…)
1853
1854
1855
7/25
1856 sans alliance
1857
1858
1859
1860
1861
1862
RACHAT
1863
1864
1865
1866
1867
1868
(…)
1874
1875
1876
Jacques NECKER 1757-1825
Albertine DE SAUSSURE
6/25
Albertine
Charles TURRETTINI
Père
de
6/25
RACHAT
5/25
suzanne 1789-1815
François DE LA RIVE
1/10
Albertine DE LA RIVE
William TURRETTINI
1/10
descendance
1/10 + 1/10
François A.
1/15
F. Sophie
1/15
Caroline
1/15
7/25
Théodore 1891-1849
Mathilde PREVOST
1/10
Eléonore DE LA RIVE
François Jules PICTET
6/25
William TURRETTINI
1/10
descendance
7/25
descendance
6/25
William TURRETTINI
CEDE
7/25
descendance
DECES
RACHAT
1/15 + 3/120
François A. TURRETTINI
=55/600
+168/600
=223/600
1/15 + 3/120
F. Sophie TURRETTINI
=55/600
+168/600
=223/600
1/60 + 6/25
William TURRETTINI
=154/600
223/600 + 77/600
= 1/2
223/600 + 77/600
= 1/2
DECES
Schéma 9.3. Evolution des parts de l'immeuble Necker-de Saussure
Elaboré à partir de AEG, déclarations de succession n°132/77 & n°265/59.
894
L'unité des biens immobiliers situés dans la région genevoise passe donc par un système
complexe de rachats et de transmissions de parts effectués entre parents, comme le montre en
guise de première illustration l'immeuble Necker-de Saussure, situé au quai de la Poste (voir
schéma 9.3). En 1825, Jacques Necker (1757-1825), 895 allié de Saussure 896 décède et transmet
à ses héritiers, parmi d'autres biens, un immeuble situé en ville. Ce dernier est donc divisé
entre les cinq enfants, dont seuls quatre sont vivants en 1825. La transmission répartit le bien
en question entre six héritiers légitimes différents, parmi lesquels deux appartiennent à de la
troisième génération, par rapport au défunt Jacques Necker.
Pendant une première période de 20 ans, aucun changement ne s'opère sur la répartition
primitive, jusqu'au décès en 1845 d'Albertine Necker, héritière de 6/25e. Entre-temps, les
seules modifications concernent un agrandissement de la famille. Les deux héritières de la
troisième génération se marient. Eléonore De la Rive (1812-1887) épouse François-Jules
894
La déclaration de succession de Sophie Turrettini, décédée en 1859 comporte en annexe un brouillon (sans
doute l'œuvre d'un fonctionnaire qui a eu du mal à s'y retrouver) sur lequel est ébauché la division du bien. AEG,
Déclaration de succession n° 265/59.
895
Jacques Necker, professeur honoraire de botanique à l'Académie, a été Conseiller d'Etat à la Restauration, de
1814 à 1820. BUNGENER, Eric, Filiations Protestantes, vol. II-Suisse, t. 1, Gaillard, 1998, p. 585.
896
Jacques Necker épouse en 1785 la fille du professeur Horace-Bénédict de Saussure, Albertine (1766-1841).
BUNGENER, op. cit, p. 783.
210
L'organisation des successions
Pictet (1809-1872) en 1834.897 Sa sœur Albertine (1814-1850) se marie en 1837 avec son
cousin germain William Turrettini (1810-1876), fils d'Albertine Necker, le troisième enfant
d'une fratrie de sept. 898 De ces deux mariages sont issues plusieurs naissances, 899 ce qui
multiplie les héritiers potentiels. Cependant, le renchaînement d'alliance opéré par un mariage
de deux cousins agit en sens inverse, en réduisant la dispersion.
Quoi qu'il en soit, le décès d'un des six héritiers primitifs amorce le processus de rachat, initié
par William Turrettini qui rachète la part de sa mère trois ans après sa disparition. Ce rachat
n'a certainement pas posé trop de problèmes, étant donné que partager 6/25e de part d'un bien
immobilier entre sept héritiers n'est pas chose aisée. Cette perspective de division absurde
profite à William qui, par son mariage, se trouve au sein de sa fratrie le mieux placé pour un
rachat. En ajoutant la part de sa femme, ce couple détient en 1848 8,5/25e, soit environ un
quart de l'immeuble. A ce moment, il paraît évident que la stratégie d'unification s'élabore en
toute logique dans l'esprit de William Turrettini. Sur les six héritiers primitifs, un seul n'a pas
donné d'héritier. En liant par mariage les parts de deux héritiers primitifs, William Turrettini
ne laisse que deux autres parts transmissibles à des héritiers en ligne directe. Eléonore De la
Rive a cinq enfants et son oncle Théodore Necker huit, ce qui est beaucoup pour une fraction
d'immeuble déjà petite.
La suite et fin de l'unification de l'immeuble n'est plus qu'une affaire de circonstances. En
1850 décède Albertine De la Rive, épouse de William Turrettini. Sa part est divisée entre ses
trois enfants, qui héritent chacun d'une portion dérisoire d'un 30e du bien. Cependant, c'est
autour de cette fratrie que va se concentrer l'immeuble. Trois ans plus tard, en 1853, Eléonore
De la Rive hérite de son père, ce qui favorise sans doute un dessaisissement de sa part, en
1855, au profit de ses nièces et de son neveu Turrettini. A ce moment, les trois enfants
Turrettini ne sont toujours pas propriétaires d'une partie importante de l'immeuble (seulement
1/15e chacun), mais ils se trouvent dans une situation idéale pour que l'un d'eux au moins
réussisse à unifier le bien. Ces enfants sont les seuls représentants de la 4e génération (par
rapport à Jacques Necker, dernier propriétaire unique de l'immeuble) à être en possession de
parts. De plus, ils concentrent autour d'eux et de leurs parts trois des six héritiers primitifs.
Le décès d'un des membres de la fratrie Turrettini en 1859, 34 ans après la division du bien,
précise l'unification. L'une des filles de William Turrettini meurt à son tour, et ses parts sont
réparties entre trois héritiers: son frère, sa sœur et son père. Ce décès va précipiter le rachat
des parts manquantes à la famille Turrettini. Deux ans plus tard, la mort de Louis, aîné des
enfants Necker-de Saussure, provoque le rachat par William de son 7/25e de part. L'année
suivante, le même William Turrettini rachète la dernière part qui manque à sa famille au
dernier des héritiers primitifs encore en possession d'une partie de l'immeuble, Théodore
Necker, allié à la famille Prévost.
Si à ce moment l'unification du bien immobilier n'est pas encore totalement réalisée, elle ne
peut plus échapper à la famille Turrettini. Le décès de William, qui intervient en 1876, soit 51
ans après la division du bien, marque la dernière étape connue de cette succession, puisque ses
deux héritiers se retrouvent chacun propriétaire de la moitié de l'immeuble.
897
898
899
Ibidem, p. 647.
Ibidem, p. 888. L'année de naissance d'Albertine est bien 1814.
Avant 1845, on dénombre cinq naissances du côté Pictet et trois du côté Turrettini, Voir ibidem, p. 888 et 647.
211
L'organisation des successions
Ce système peut apparaître comme bien fragile puisque nécessitant une certaine entente entre
les membres des différentes familles, voire une simple collaboration. En réalité, il est à mettre
en regard des complexes alliances matrimoniales réalisées au sein des familles de l'élite à
Genève. Il en résulte un véritable tissu de parenté extraordinairement vaste et très dense, tissu
qui cimente cette élite et permet à ce système de fonctionner lentement mais sans trop de
heurts. Il est important dans un tel cadre que ceux qui disposent par ailleurs d'un immeuble ou
d'une propriété, soient d'accord de se dessaisir de leurs parts (en vendant ou en cédant ces
biens par héritage), au profit d'une des personnes en possession d'une partie du bien, et qui
désire le réunifier. Ce désir de réunification peut aussi simplement exprimer la volonté
d'acquérir un bien immobilier, qui jusque- là fait défaut. Dans l'exemple Necker-de Saussure,
le bien est finalement réuni autour d'une union entre cousins issus de germains mais, en outre,
les concentrations s'effectuent autour des branches qui développent des descendances. Un
autre cas va illustrer encore plus clairement ce modèle.
3.5. Un deuxième cas d'unification longue: la propriété Baumgartner
La division puis l'unification de la propriété familiale Baumgartner à Saint-Jean met en
lumière des logiques similaires, tronquées cependant par la situation d'une famille éclatée
suite aux émigrations de plusieurs de ses rameaux. Le phénomène de division puis de
réunification de l'immeuble se déroule bien sur une longue période, mais l'affectation de la
propriété est définie rapidement. Le domaine a une longue histoire et provient de la famille
Villeméjane, par le biais de Suzanne, épouse de Jean Baumgartner (1702-1790). Elle-même
avait hérité de sa mère, Anne Prévost. 900 Au décès de Suzanne Baumgartner née Villeméjane,
qui intervient en 1779, 901 sa propriété est divisée entre ses six enfants. Si la division égalitaire
est comparable à l'exemple Necker-de Saussure, la trajectoire familiale est bien différente,
conséquence des émigrations des différentes branches Baumgartner dont il est question dans
le chapitre 11 de ce travail. Marie, épouse de Daniel Moilliet, Jean-Louis, Elisabeth et JacobJulien s'étaient installé en Angleterre au XVIIIe siècle et avaient connu tous dans un premier
temps des affaires prospères.
Dans le cas de la propriété Baumgartner, les phases de division puis de concentration du bien
sont enchevêtrées. La raison vient à la fois de la composition de la fratrie des héritiers
primitifs (voir schéma 9.4.) où se trouvent autant de personnes mariées que de célibataires,
que des émigrations de la plupart de ses membres. La division du bien est hypothétiquement
plus importante que pour l'immeuble Necker-De Saussure et aussi plus précoce, du fait de
disparitions plus nombreuses parmi les héritiers primitifs, et intervenant peu de temps après la
division du bien. Cependant, tandis que les sixièmes des personnes mariées se morcellent, les
parts des célibataires viennent se concentrer sur ces rameaux collatéraux porteurs des futures
générations. Il s'agit bien d'un calcul de la part des sœurs célibataires, puisque les deux aînées,
qui décèdent en premier, ont testé chez le même notaire à quelques semaines d'intervalle, avec
les mêmes dispositions en ce qui concerne la propriété. 902
900
La propriété revient intégralement à Suzanne Villeméjane le 17 février 1755. AEG, Archives notariées de Me
Choisy, Actes du 17 février 1755 et du 19 novembre 1757.
901
Suzanne Vileméjane teste quelques mois avant son décès. Voir son testament AEG, Archives notariées de
Me Flournois, acte du 3 juillet 1779, enregistré le 12 octobre 1779.
902
Tandis que ni Jean-Louis ni Marie ne testent. Pourtant, après un désistement de Jacob-Julien, c'est
uniquement un de leurs enfants qui peut réunir le bien dans la famille. Salomé , l'aînée, teste en premier, suivie de
sa sœur Andrienne, de 15 ans sa cadette. AEG, Archives notariées de Me Duby, acte du 13 janvier 1798; AEG,
Archives notariées de Me Duby, acte du 14 mai 1798.
212
L'organisation des successions
Baumgartner
Jean
1702-1790
Salomé
1726-1798
= 1/6e
+
Jean-Louis
1730-?
Jacob-Julien
1733-1816
= 1/6e
= 1/18e
= 1/18e
= 1/6e
= 1/18e
= 1/18e
+
= 5/18e
Hofstetter Suzanne Jean (John)
Louis 1756-1829 1764-1838
Moilliet
Daniel
Marie
1739-1803
+
= 5/18e
Suzanne
1779-1862
Villeméjane
Suzanne
?-1779
= 1/6e
= 1/18e
= 1/18e
Andrienne Elisabeth
1741-1805 1742-1813
= 1/6e
= 1/6e
= 5/18e
Moilliet
Moilliet
Antoine Jean-Louis
=2x 2/12e
Schéma 9.4. Evolution des parts de la propriété Baumgartner parmi les six héritiers
primitifs de Suzanne Villeméjane
Elaboré à partir de AEG, Archives notariées de Me JFS Binet, acte du 18 novembre 1841; AFB, Reçu
de John-Thomas Baumgartner daté du 26 juillet 1816; AFB, Reçu de Jean-Louis Moilliet daté du 14
décembre 1815; AFB, Reconnaissance d'Antoine Moilliet, 1838.
En 1805, la situation est la suivante: les deux descendants de Jean-Louis Baumgartner
(décédé), Jean et Suzanne, disposent chacun de 30/216e de parts indivises, fruit de la division
du sixième de Jean-Louis et des 2/18e apportés par ses sœurs. Marie (décédée), a laissé à
chacun de ses trois descendants une part de 20/216e, de même provenance. Jacob-Julien est
encore en vie et dispose de 5/18e de part, composition de son sixième (équivalent à 3/18e ) et
des 2/18e hérités de ses sœurs. Enfin, Elisabeth dispose toujours de son sixième.
La faillite de Jean en Angleterre provoque son retour à Genève avec Elisabeth et précipite la
réunification du bien. Célibataire, Elisabeth Baumgartner décède en 1813, quelques mois
après son retour à Genève mais agit de manière différente que ses sœurs. Au lieu de répartir
équitablement sa part entre les trois branches collatérales, elle précise l'unification en léguant
ses parts à deux petits-enfants de Jean-Louis (voir schéma 9.4.). Elle n'hésite donc pas à sauter
une génération pour permettre au bien d'être un jour réunifié, tout en offrant l'usufruit de la
propriété à Jean. 903 Si son choix de donner sa part aux enfants de Jean s'explique aisément par
le désir d'aider une famille fragilisée par une situation économique instable, le hasard veut
qu'il s'agisse du rameau de l'unique renchaînement d'alliances de la famille Baumgartner.
Ainsi, le don d'Elisabeth touche deux des trois branches des héritiers primitifs, puisqu'en
1801, John (1764-1838) a épousé sa cousine germaine Suzanne Moilliet (1779-1862), fille de
Marie Baumgartner et Daniel Moilliet.
903
AEG, Archives notariées de Me Prévost, acte du 20 avril 1811.
213
L'organisation des successions
A l'instar du cas précédent Necker-De Saussure, c'est une union de cousins issus de germains
qui va provoquer la réunification du bien. En quelques années, trois branches ont produit des
descendants susceptibles d'être intéressés par le bien. Lors du décès d'Elisabeth, qui précise la
fratrie du bénéficiaire final, Jacob-Julien est âgé de 80 ans et a deux enfants vivants dont
John-Thomas (1778-1874) qui a fait souche. Pourtant, il se désintéresse de la propriété et
vend sa part indivise en 1815 à Jean (lettre B schéma 9.5.). 904 Jacob-Julien meurt quelques
mois après. Dans la branche de Marie, alliée Moilliet, les transactions sont tout aussi denses.
Jean- Louis abandonne sa part au profit de sa soeur en 1815 (lettre D schéma 9.5), 905 tandis
que son frère Antoine Moilliet vend la sienne à son cousin Jean Baumgartner (lettre C,
schéma 9.5.). 906 Banquier confortablement établi à Birmingham, Jean-Louis a acheté quatre
propriétés, dont deux à Genève, soit la campagne de l'Impératrice907 et le domaine de Pesay
situé à Presinge. Comme il a deux fils, il semble destiner à chacun deux propriétés, soit l'une
en Angleterre et l'autre à Genève. La propriété de Saint-Jean n'est donc pas essentielle. Dès
lors, la dernière part qui échappe encore au rameau de Jean Baumgartner et Suzanne Moilliet,
en possession de Suzanne Baumgartner est acquise par Jean (lettre A schéma 9.5.). 908
La rapidité avec laquelle la propriété est concentrée marque une nette différence avec le cas
de l'immeuble Necker-De Saussure, et s'explique par la situation géographique des
protagonistes. La propriété de Saint-Jean ne constitue pas un bien immobilier
géographiquement central; il est périphérique pour deux des trois rameaux. Cependant, il n'en
représente pas pour autant un bien secondaire. En 1785, soit 6 ans après la mort de Suzanne
Vileméjane, les six héritiers achètent à la famille Constant de Rebecque, une pièce de terre qui
agrandit la propriété. 909 Sa conservation sous forme fractionnée (parts indivises) répond sans
doute également au désir de préserver le bien historique de la famille, qui représente alors une
attache solide ancrée sur le lieu d'origine de la lignée. Une fois qu'un des rameaux retourne à
Genève, les deux autres n'ont plus aucune raison de ne pas vendre un bien qu'il savent réuni
entre les mains de parents, à charge pour eux d'ensuite définir le bénéficiaire final.
904
Les archives Baumgartner ne contiennent pas cet acte de vente, mais il en est fait mention dans AEG,
Archives notariées de Me JFS Binet, acte du 18 novembre 1841. Les archives Baumgartner contiennent
cependant une trace du prix de la transaction. Un reçu daté, soit après la mort de Jacob-Julien et de la main de
son fils John Henry [Thomas] Baumgartner. Ce dernier reconnaît avoir reçu de Jean Baumgartner 3062£ 10 sols
"pour la portion de mon père de la campagne de Saint-Jean, située sur le territoire de Genève, y compris aussi ce
qui lui revenait de la portion de ses sœurs Salomé et Jeanne Andrienne Baumgartner". AFB, Reçu de JohnThomas Baumgartner daté du 26 juillet 1816, [document manuscrit].
905
"Je reconnais aussi par ces présentes avoir cédé et abandonné à perpétuité à ma sœur Suzanne Julie Elisabeth
Baumgartner ma portion de la campagne située à Saint-Jean près de Genève, renonçant pour toujours en faveur
de ma dite sœur à tous droits quelconques sur icelle, en foi de quoi j'ai signé le présent écrit, fait de ma main par
devant témoins, Birmingham, Angleterre." AFB, Reçu de Jean-Louis Moilliet daté du 14 décembre 1815,
[document manuscrit].
906
La reconnaissance datant de 1838 indique qu'Antoine Moilliet a été désintéressé de ses droits sur la campagne
de Saint-Jean en 1815 déjà au profit de Jean Baumgartner, pour le prix de l'époque de 1120£3 sols . AFB,
Reconnaissance d'Antoine Moilliet, 1838, [document manuscrit].
907
Actuellement incluse dans le Jardin botanique. Elle doit son nom à l'Impératrice Joséphine, propriétaire des
murs durant quelques années. Les parcs de Genève, 125 ans d'histoire, Genève, 1988, p. 43-44.
908
"Nous sous-signés Jean-Louis Hofstetter et Suzanne Hofstetter sa femme, reconnaissons avoir reçu de
Monsieur Jean Baumgartner de Genève 1'531 livres 5 sols courants pour la part de la dite dame Hofstetter de la
campagne de Saint-Jean sur le territoire de Genève (…) En foi de quoi nous avons signé nos noms à Londres ce
30e jour de janvier 1816…". AFB, Reconnaissance de Jean-Louis Hofstetter, 1816, [document manuscrit].
909
Chacun des six héritiers participent à l'acquisition pour 1/6e. AEG, Archives notariées de Me JFS Binet, acte
du 18 novembre 1841. Si l'acte d'achat en lui-même ne figure pas dans les archives de la famille Baumgartner,
un plan de situation résume la position du domaine à l'époque de cette transaction. Ce plan se trouve dans les
annexes.
214
L'organisation des successions
Salomé
Jean-Louis
Baumgartner
Jean
1702-1790
Villeméjane
Suzanne
?-1779
Jacob-Julien
Moilliet
Daniel
A
B
Hofstetter Suzanne Jean (John)
Louis
Sayous
André
Elisabeth
1806-1832
Lisy
Jean =
C
Marie
D
Suzanne
Antoine
Antoine
Jean-Louis
Lemaire
Adèle
30/216e + 30/216e + 60/216e + 20/216e
Suzanne= 20/216e + 20/216e
Antoine = 18/216e (voir schéma 8.4.)
Lisy =
18/216e (voir schéma 8.4.)
Schéma 9.5. Evolution des parts de la propriété Baumgartner autour de Jean
Baumgartner
Elaboré à partir de AEG, Archives notariées de Me JFS Binet, acte du 18 novembre 1841; AFB, Reçu
de John-Thomas Baumgartner daté du 26 juillet 1816; AFB, Reçu de Jean-Louis Moilliet daté du 14
décembre 1815; AFB, Reconnaissance d'Antoine Moilliet, 1838; AEG, Archives notariées de JFS
Binet, acte du 3 juin 1842.
C'est ainsi la faillite de Jean Baumgartner et son retour à Genève 910 qui précipitent
l'unification. Pour Jean, la propriété de Saint-Jean devient à son retour en 1812 une possibilité
d'améliorer sa situation. L'héritage cédé par Elisabeth, retournée avec Jean et qui n'a pas
survécu une année au retour à Genève, conforte la position précaire de sa famille. En 1816, il
dispose avec sa femme et ses enfants de l'entier de la propriété. Ses enfants se profilent
comme de logiques repreneurs, ce qui rend inutile pour Jean Baumgartner la rédaction d'un
testament. 911
L'unification en elle- même n'intervient qu'en 1842. En effet, après le processus de
concentration des années 1813-1816, qui n'aboutit pas complètement, la situation reste figée
pendant plusieurs années. Ce n'est qu'après les décès d'Elisabeth (en 1832) et de son père Jean
6 ans plus tard, que l'unification est négociée. En 1841, un accord est trouvé pour que la
propriété revienne à Suzanne Moilliet, chargée de dédommager les autres propriétaires. 912 En
910
Voir Chapitre 12, point 2.1.
Effectivement Jean Baumgartner ne teste pas comme le prouve l'acte d'adjudication du domaine. AEG,
Archives notariées de Me JFS Binet, acte du 18 novembre 1841.
912
Voir Idem. Les clauses de compensations des autres propriétaires sont précisées dans AEG, "Accord sous
seing privé entre les co-intéressés au domaine de Saint-Jean et quittances de la vente du dit domaine et des rentes
incombant à Madame veuve Jean Baumgartner", in AEG, Archives notariées de JFS Binet, acte du 3 juin 1842.
911
215
L'organisation des successions
particulier, le contrat de mariage de sa fille décédée garantit à André Sayous, beau-fils de
Suzanne Moilliet, une rente de 1000 francs par an qu'elle doit désormais assumer en
contrepartie. 913 André Sayous participe également à la transaction pour représenter sa fille
unique mineure, Lisy, héritière des parts provenant de son père. Le mariage de cette dernière
en 1853 avec un fils de Jean-Louis Moilliet, 914 et son installation en Angleterre lui fait
définitivement tourner le dos à cet héritage.
Autour du rameau qui mène la réunification à son terme, on retrouve une situation où les
différents rameaux d'héritiers sont liés à la personne qui effectue la réunification. En plus du
mariage entre les deux cousins, les occupants de la propriété de Saint-Jean sont le Docteur
Baumgartner, fils de Jean et sa mère née Moilliet. Lisy Sayous, fille de Suzanne Moilliet, a
été élevée en partie par le Docteur Baumgartner. 915 Dans les deux cas, l'unification a eu lieu
plus d'un demi-siècle après la division du bien immobilier. De plus, les deux exemples
montrent des regroupement autour d'unions de cousins germains, mais il est nécessaire de
rester prudent quant aux éventuelles conclusions à en tirer, tant l'un et l'autre cas semblent
différents. Lors de son mariage avec Suzanne Moilliet, John Baumgartner n'avait qu'une part
infime de la propriété de Saint-Jean et connaissait, à l'image de ses cousins germains, des
affaires prospères en Angleterre. Sa femme n'avait d'ailleurs pas encore hérité de sa part.
Enfin, la tradition de famille voulait que la propriété soit transmise de mère en fille. Elle avait
été apportée dans la famille par la grand- mère de John, qui la tenait elle- même de sa mère.
Une succession masculine est une relative nouveauté, mais elle se réalise surtout par absence
de femme susceptible d'hériter. La seule héritière primitive qui a fait souche (Marie
Baumgartner), n'a eu qu'une fille, soit l'épouse de Jean Baumgartner. Elle même a bien eu
deux filles, mais leurs décès précoces cassent la tradition. L'aînée est morte à l'âge de 19 ans
en 1823, et la cadette meurt en couches en 1832.
3.6. Lorsque l'unification pose problème: le cas du Château-Banquet
Mais tout ne se passe pas toujours aussi bien. Le modèle se basant sur un minimum de
collaboration entre les différents rameaux d'une fratrie, il suffit d'un rien pour que la
mécanique de la réunification se grippe, ce qui est par exe mple le cas autour du ChâteauBanquet. Lorsque la famille Forget, propriétaire du Château Banquet aux Pâquis, voit les parts
de la propriété se concentrer, le manque d'entente au sein de la fratrie est flagrant et débouche
sur un conflit, né d'une différence d'appréciation.
A l'origine de la division, la propriété est répartie en 11e de part, entre les 5 membres de la
fratrie de Ferdinand Forget (1835-?), comme le montre le schéma ci-après.
913
914
915
Idem.
Voir chapitre 13.2.
Idem.
216
L'organisation des successions
Maunoir
Henri
?-1851
+
Lecointe
Ami Pierre
?-1839
Forget
Forget
Melly
Françoise Jean-Pierre Catherine
1786-1865 1791-1863
Fanny
Isaac
1823-
Louise
MELLY
Charles
3/11e
2/11e
2/11e
2/11e
2/33e
2/33e +
2/33e +
1/3
8/33e
8/33e
Aline
Melly
Ferdinand CRAMER
Adèle
2/11e
6/33e
Schéma 9.6. Répartition des parts du Château-Banquet (1863-1876)
Source: AEG, archives privées, Famille Forget, portefeuille 2.
Le décès de Charles-Isaac Forget en 1876, amorce un processus de concentration des parts,
puisqu'il cède sa part à ses sœurs, au lieu de les transmettre à ses enfants. Décision logique,
puisque les enfants de Charles sont mariés et installés à l'étranger. Sa sœur aînée dispose alors
d'un tiers de la propriété, contre un peu moins à ses sœurs et seulement 2/11e à Ferdinand. Il
apparaît clairement que la concentration doit en toute logique se réaliser autour de Louise,
alliée à Charles Melly. En effet, cette dernière a fait souche. De plus, elle possède une part
supérieure à celle de Ferdinand et s'est mariée avec un Melly, par renchaînement d'alliance.
Mais l'installation de Louise en Angleterre bouscule cette belle logique. Château-Banquet
n'est plus, pour elle, qu'un bien immobilier lointain. A l'opposé, cette propriété serait un atout
de choix pour Ferdinand, qui ne dispose pourtant que d'une part minoritaire de l'héritage. Il est
le seul membre de la fratrie qui a fait souche à Genève et cette propriété de prestige aux portes
de la ville, dans un quartier déjà occupé par de grandes familles, 916 constituerait un écrin idéal
à sa carrière dans la finance. Cette dernière connaît un atout de poids suite à son mariage avec
une des filles du banquier Ernest Cramer-Martin, Fortuné-Adèle. Bourgeoise en 1790
seulement, soit juste avant la Révolution, la famille Forget obtiendrait avec l'acquisition par
Ferdinand de cette propriété, une aura indiscutable.
Mais Charles Melly, qui gère les biens de son épouse, ne 'lentend pas ainsi, et la fratrie
n'arrive plus à se mettre d'accord sur l'affectation de la propriété. Louise, par le biais de son
époux, désire louer la propriété à des tiers, tandis que les autres propriétaires décident de louer
le Château-Banquet à Ferdinand. La correspondance de cette époque laisse apparaître la
dimension du malaise qui affecte rapidement l'ensemble des relations d'affaires entretenues
par les différents protagonistes, comme le montrent les lignes suivantes de la plume de
Charles Melly:
"C’est une triste affaire que ces discussions de famille que nous avons eues depuis un
mois, et je me réjouis joliment que ce soit terminé d’une manière ou d’une autre. En
916
Dans ce quartier se trouvent plusieurs propriétés de familles bourgeoises. Mon Repos, juste de l'autre côté de
la route, appartient aux Hentsch pendant toute la première moitié du siècle, avant d'être vendue à Philippe
Plantamour en 1856. La propriété Moynier est voisine des Hentsch, et est occupée longtemps par Barthélémy
Paccard. HENTSCH, Robert, Hentsch, Banquiers à Genève et à Paris au XIXe siècle, Paris, 1996, p. 72; Les
parcs de Genève…, p. 52.
217
L'organisation des successions
attendant soyez tranquille quant à votre argent, et nous comptons vous envoyer vos
certificats de stocks & shares aussitôt que possible, pour qu’ils soient dans vos mains à
l’avenir."917
Cet affrontement s'explique parfaitement en suivant la logique du modèle qui a été exposé
précédemment. Après le décès de Charles, deux héritiers entrent en conflit de manière
différente. D'un côté, Charles Melly ne désire par forcément réunifier le bien, ce point
n'apparaissant jamais dans sa correspondance, mais souhaite le voir fructifier. De l'autre côté,
le reste de la fratrie s'entend pour installer dans la propriété le seul parmi eux qui aurait
bénéfice, pour ses affaires, à habiter un lieu prestigieux. Dans ce cas de figure, le ChâteauBanquet ne donne aucun rendement aux propriétaires, ou du moins un rendement plus faible.
Il s'agit vraiment d'un investissement collectif, fait sur la carrière d'un seul.
Conclusion
La succession, ultime étape d'un parcours de vie, marque aussi l'ultime expression de la
solidarité des membres des anciennes familles bourgeoises. Si au XIXe siècle, la division
égalitaire des biens peut apparaître comme une conséquence logique des Lumières, la
coutume genevoise, qui avait intégré cette notion bien avant le XVIIIe siècle, n'a pas été
bouleversée par l'application d'un nouveau droit civil qui recouvre une grande partie de
l'Europe.
Les successions permettent de mesurer assez précisément le très haut degré de solidarité des
anciennes familles bourgeoises. Les aides données aux plus faibles ne leur sont certainement
pas spécifiques, mais le degré de richesse a eu à Genève des conséquences particulières. Le
fondement calvinien de la redistribution des richesses, dont l'égalité de traitement est une
expression indirecte, est solidement ancré dans la société bourgeoise. Cependant, cette égalité
de traitement n'est pour autant pas synonyme d'égalité de conditions. Les testateurs jouent
habilement sur la part réservée de leur fortune et profitent de cette liberté pour rééquilibrer la
situation de leurs proches. Ces derniers peuvent autant être des descendants en ligne directe
que des collatéraux, voire des parents plus éloignés, des filleuls ou de simples amis. Toute
succession, tout choix de répartition s'appuie donc sur un ensemble de dispositions légales qui
échappent au testateur, lequel tient pourtant compte de toute situation.
La part que chaque héritier reçoit est tributaire d'un certain nombre de facteurs. Elle est
d'abord prévue en fonction des héritages déjà touchés ou de la simple position de fortune.
L'état social est donc primordial. Un homme marié, déjà établi professionnellement et avec
une descendance qui se profile, ne recevra pas facilement de legs si, d'autre part, il se trouve
des héritières célibataires. Les legs étant pris généralement sur la réserve, l'héritage en luimême peut également différer selon la position de chacun, mais uniquement dans sa forme.
Le fonds garantissant une équitable répartition, les besoins de chacun peuvent dès lors faire
l'objet de stratégies complexes.
C'est surtout autour des biens immobiliers que ces stratégies gravitent, et cela pour plusieurs
raisons. D'abord, ces biens sont délicats à transmettre pour le testateur, car bon nombre
d'attaches sentimentales peuvent les accompagner. De plus, une valorisation partielle de ces
biens, par la vente, est délicate à mener. Ensuite, les immeubles impliquent diverses
conséquences selon qu'ils soient transmis à un ou à une héritière. Pour une femme célibataire,
917
Lettre de Charles Melly de Liverpool à [inconnu] Forget, du 17 février 1879. AEG, archives privées, famille
Forget, portfeuille 2.
218
L'organisation des successions
le bien immobilier peut constituer une réserve de capitaux intéressante, bien qu'il ne soit pas
d'une utilité immédiate. Par contre, si cette héritière est mariée, l'immeuble sécurisera sa
position sociale, car le droit civil en garantit l'indépendance par rapport au pouvoir marital.
Transmettre un bien immobilier ou une part indivise d'un tel bien à une femme mariée, c'est
lui remettre une fortune que son époux ne peut en rien modifier. Ce cas de figure est d'autant
plus souhaitable lorsque l'épouse en question ne dispose pas, à travers son contrat de mariage,
de garanties économiques suffisantes dans le cas fort probable où elle survivrait à son époux.
Transmettre un immeuble à un homme, qu'il soit célibataire ou marié, peut se concevoir dans
deux cas . Un bien immobilier pouvant être un élément de prestige fort utile pour les affaires,
il peut constituer un coup de pouce pour favoriser le développement d'une carrière. D'un autre
côté, un homme, par ses activités professionnelles, offre plus d'atouts qu'une femme pour
réussir à réunifier et préserver un bien, parfois plus coûteux à entretenir que rentable.
Les spectaculaires divisions puis réunifications de biens immobiliers de familles
anciennement bourgeoises, constituent l'ultime preuve, pour la première moitié du XIXe
siècle, d'une très forte solidarité des élites. Elles mettent en lumière de manière originale la
force et l'étendue de la toile d'araignée des réseaux familiaux. Finalement, ce système permet
aux descendants de respecter les idéaux familiaux de partage égalitaire, sachant que les
complexes maillages assurent le maintien des biens dans la parenté, en préservant toujours les
chances de l'un ou l'autre héritier de réunir un jour les parts éparses.
219
Partie III
De l'opposition à la
reconquête
220
Introduction à la partie III
En 1846 les anciennes élites bourgeoises perdent finalement le contrôle des autorités
politiques genevoises, suite à la première révolution européenne de cette période. L'échec et
l'abandon du régime de restauration ne signifie toutefois pas la disparition des anciennes
familles bourgeoises. Cette partie, après avoir exposé brièvement la manière dont les
anciennes élites ont été renversées, va s'intéresser à comprendre la réaction des tenants de ce
pouvoir déchu.
Cette réaction ne peut pas être uniforme. La révolution de 1846 est une révolution politique,
mais depuis plusieurs siècles, le pouvoir bourgeois s'étend bien au-delà des compétences des
Conseils, au travers d'une puissance financière, initiatrice d'un pouvoir économique. Il est
essentiel de faire cette distinction, même si les deux pouvoirs sont irrémédiablement liés. Une
différence fondamentale motive un traitement séparé, puisqu'il est en effet bien plus facile de
prendre le contrôle du pouvoir politique que de prendre le contrôle du pouvoir économique,
surtout si ce dernier, comme c'est le cas à Genève, repose sur de complexes réseaux
internationaux. L'étude de la réaction des anciennes élites se concentre très vite, dans le cas
genevois, sur un repli de ces familles dans leurs associations bancaires. Reste à savoir
comment elles ont géré cette situation inédite.
221
La Révolution radicale de 1846
Chapitre 10. Les bourgeois face au Radical changement politique
(1846-1864)
Après les élections cantonales et communales de l'été 1842, marquant le demi-échec des
radicaux qui n'obtiennent que de modestes réformes, la situation politique genevoise ne peut
que se tendre à nouveau malgré l'homogénéisation du camp bourgeois qui a découlé de la
journée du 22 novembre 1841. En fait, l'ensemble des événements de 1841-1842 se placent
dans la continuité de la politique du progrès graduel, menée par le gouvernement cantonal dès
1830. Que cette politique se poursuive, et les élites peuvent réussir la délicate transition qui
s'ébauche. En sont-elles seulement capables? L'unité bourgeoise retrouvée, au moins sur
l'essentiel, est un signe de force qui n'est généralement pas propice aux concessions. Le
pouvoir bourgeois n'a en réalité plus que quelques mois d'existence. Il tombe définitivement
en octobre 1846, sous le poids toujours plus lourd des mécontents.
1. La Révolution Radicale d'octobre 1846: rappel historique
Fortes d'un mécontentement populaire qui continue à grandir, les positions radicales ne sont
en rien modifiées par la nouvelle donne de 1842. Pire, elles se durcissent, alimentées par les
conservateurs qui ne font aucun effort pour poursuivre les réformes entreprises auparavant par
le gouvernement Rigaud. Le 13 février 1843, alors que le débat sur le règlement du Conseil
d'Etat divise une fois de plus radicaux et conservateurs, 918 une prise d'arme a lieu dans le
faubourg de Saint-Gervais. Les casernes sont prises d'assaut, des barricades sont élevées par
une population très remontée. Suite à une négociation habile dans laquelle le Conseil
Administratif de la Ville joue un rôle clé, 919 les violences cessent et une amnistie est
proclamée par le Conseil d'Etat. 920 Cette première alerte démontre que l'équilibre issu de l'été
1842 est précaire.
Comme lors du 22 novembre 1841, les radicaux, voyant leurs revendications se heurter à une
majorité hostile, n'hésitent pas à tenter un coup de force. Mais contrairement au 22 novembre,
ils concentrent cette fois leur opposition là où ils se savent majoritaires, après le verdict des
urnes de juillet 1842: dans leur bastion de Saint-Gervais. Il est difficile de savoir si cette
évolution a été délibérée, il n'empêche qu'elle correspond à une épine de plus pour le
gouvernement. Les élections au Grand Conseil ont officiellement positionné le faubourg
ouvrier de Saint-Gervais en tête du mécontentement, et même si les résultats électoraux n'ont
pas constitué une surprise, la division de la ville était pour la première fois politiquement
visible. Cet élément peut paraître symbolique, mais dans un système politique qui a
jusqu'alors toujours ignoré les partis, la formation au cœur même de la cité d'un bastion de
l'opposition est un changement important.
L'échec de la prise d'arme du 13 février 1843 est autant annonciateur que programmé puisqu'il
se réalise sur le même terreau de mécontentement que la journée du 22 novembre 1841. Le
débat politique qui divise les partis, soit le règlement du Conseil d'Etat, n'est qu'un élément
918
Voir AEG, Mémorial du Grand Conseil, séance du 13 février 1843, tome II, p. 1449-1481.
En 1843, le Conseil Administratif de la ville est entièrement composé de libéraux modérés ou de radicaux.
RUCHON, François, La Révolution du 22 novembre 1841 et l'autonomie municipale de la Ville de Genève,
Genève, 1942, p. 175.
920
Le mercredi 15 février 1843. AEG, Mémorial du Grand Conseil, séance du mercredi 15 février, année 1843,
tome II, p. 1477.
919
222
La Révolution radicale de 1846
tardif de la construction de la nouvelle République. De plus, la médiation du Conseil
Administratif, autorité radicale, est un aspect aussi no uveau que déterminant. Elu quelques
mois auparavant, ce nouvel organe réagit sagement, ne prenant pas fait et cause pour
l'insurrection, auprès de laquelle il dispose d'un crédit populaire suffisant pour calmer les
esprits. Un schéma identique va se produire en 1846, sans que quiconque ne puisse, ou ne
veuille, empêcher le renversement du gouvernement. Car les radicaux, malgré leur féroce
opposition, ne parviennent pas à changer l'ordre des choses entre 1842 et octobre 1846, même
dans les urnes. Les élections au Grand Conseil qui se déroulent en 1844 921 confirment l'assise
des conservateurs, même si le premier syndic Rigaud se retire des affaires. Agé, passablement
remué par les événements de 1841-1842, Rigaud n'a accepté de poursuivre son mandat de
Conseiller d'Etat que pour assurer une transition douce du pouvoir. En 1842, il refuse de
s'engager plus que pour une année, de même que ses collègues Rieu et Cramer. 922 Ces
défections marquent la fin de la politique du progrès graduel menée par des conservateursmodérés depuis 1830. Les élites au pouvoir perdent une personnalité respectée, et seule
capable de mener à bien une politique ambiguë de réformes tardives. En 1844, c'est l'aile
libérale- modérée qui entre en scène, et Fazy-Pasteur accède à la vice-présidence du Grand
Conseil. 923
Les prises d'armes font peur, et le mouvement des corps francs, 924 qui se développe dans
d'autres cantons suisses, notamment Berne et Bâle-ville, ne peut que déplaire fortement au
gouvernement genevois, déjà par deux fois mis en danger par des soulèvements violents.
Genève suit donc sur le plan fédéral une politique curieuse, favorable aux cantons catholiques.
Lors du vote sur la question des Jésuites le 18 mars 1845, la solution d'une intervention
fédérale recueille 11, 5 voix (sans celle du canton de Genève, dont la décision n'est pas encore
arrêtée), alors que la majorité est de 12. La voix de Genève devient un enjeu politique, et
provoque d'âpres réactions. Lors du second vote, le 31 août de l'année suivante, il manque
toujours la voix de Genève pour dissoudre le Sonderbund. A ce sujet, les positions sont
simples. Les libéraux s'opposent farouchement à l'alliance séparée, qu'il considère comme une
entrave supplémentaire mise au développement économique. La logique confessionnelle
voudrait que les conservateurs, protestants, prennent une position semblable, motivée par une
opposition aux catholiques. Le Conseil d'Etat fait un autre calcul en lorgnant du côté de
l'électorat des campagnes genevoises, majoritairement catholiques.
Le Grand Conseil discute de l'affaire en automne 1846. 925 Les rangs conservateurs et libéraux,
renforcés encore d'un nouveau succès aux élections de 1846, 926 se divisent sur la question,
entre les volontés de combattre le radicalisme et la nécessité de sauver une cohérence
politique en combattant une alliance séparée incompatible avec le Pacte Fédéral. Les libéraux
921
RUCHON, François, Histoire politique de Genève : De la Restauration à la suppression du budget des cultes
(31 décembre 1813 - 30 juin 1907), tome I., Genève, 1953, p. 331.
922
Parmi les 13 membres du Conseil d'Etat nommé en 1842, 7 faisaient partie du gouvernement précédent.
CRAMER, op. cit., p. 287.
923
C'est le propre frère de Jean-Jacques Rigaud, Rigaud Constant, qui avait été élu président du Grand Conseil.
924
Les deux expéditions des "Freischaren", soit des corps francs, eurent lieu le 3 décembre 1844 et le 31 mars
1845. Il s'agit de milices de tendance radicale, qui n'hésitent pas à tenter un coup de force dans un canton
conservateur, comme Lucerne qui a passé des accords avec les Jésuites en 1841. Voir RUCHON, op. cit., p. 335338.
925
AEG, Mémorial du Grand Conseil, tome IX, 1846, p. 894ss.
926
En avril 1846, 96 sièges de députés, soit une majorités de conseillers cantonaux, sont renouvelés. Les
conservateurs obtiennent de justesse la majorité. RUCHON, François, Histoire politique… , tome I, p. 356.
223
La Révolution radicale de 1846
déposent des motions visant à la dissolution. Ces motions sont rejetées le 3 octobre 1846. 927
Voyant une fois encore le débat leur échapper, les radicaux quittent la salle, laissant le Grand
Conseil suivre librement la position conservatrice. Ils n'y reviennent que le 9 octobre, en
armes, et mettent fin à la Constitution de 1842.
2. Les mécontents du pouvoir conservateur
Les racines de la chute politique de la bourgeoisie sont profondes, et datent même d'avant
1841. La rapidité avec laquelle le pouvoir bourgeois va littéralement s'effondrer complexifie
l'analyse. Pour autant, la défaite des élites politiques ne signifie pas leur complète disparition
et n'est finalement que le point d'aboutissement logique d'une longue accélération de la
politique de progrès graduel. Le Conseil d'Etat de la période représentative avait fait une
erreur grave en n'acceptant pas de débattre de l'autonomie municipale et du système
censitaire. Autour de ces deux questions, s'étaient polarisées les oppositions avant 1841. Cette
erreur a coûté à la bourgeoisie la révolution de 1842. Plus précisément, deux oppositions de
natures différentes se sont alors formées.
La question municipale touche une première catégorie de la population, soit les classes
industrielles non-bourgeoises. Pour cette population, la question de la municipalisation est
capitale du point de vue économique, tant ils estiment qu'un pouvoir cantonal ne peut
simultanément bien gérer une ville et son territoire. Ils désirent voir leurs intérêts
économiques mieux défendus, voire être aidés des autorités. Cette opposition a des
motivations purement économiques, la question religieuse n'intervenant pas a priori.
C'est un second groupe d'opposants qui s'articule autour des valeurs historiques, donc
protestantes, de Genève. L'abaissement du cens jusqu'à une valeur relativement faible ne peut
qu'être suivi de sa suppression. D'autant qu'il découle de cette taxe d'un montant devenu faible
une situation originale, comme l'explique Bernard Naef: "On voyait des ouvriers, hommes
cultivés, anciens Genevois, dont les pères avaient siégé en Conseil Général, être privés de
leurs droits électoraux, tandis que tel paysan naguère savoyard, dépourvu d'instruction,
étranger à nos habitudes républicaines, figurait au tableau électoral grâce au léger impôt
foncier dont ses champs étaient frappés". 928 Ce reproche, en provenance d'un conservateur, est
courant dans une partie de la population, même s'il est très difficile d'en mesurer l'impact
exact. Quel que soit le poids électoral de la campagne face à celui de la ville, la possibilité de
voir des anciens Savoyards, catholiques, être électeurs à la place d'anciens Genevois est réelle.
Et c'est cette réalité qui a marqué les esprits. Découlant de cette question, la problématique
religieuse se trouve bien au centre des préoccupations. En admettant de fortes sympathies
pour Fazy-Pasteur, ardent combattant de l'ultramontanisme, Naef se positionne en retrait des
libéraux, comme le parent de James Fazy, qui conserve une grande popularité tout au long des
années 1842-1846. Pour la partie de la population que représente Naef, le danger vient des
catholiques, et du pouvoir qu'ils pourraient prendre, et non du conservatisme des autorités.
Mais si ces derniers ne font rien pour dissoudre le Sonderbund, cette population ne peut que
rejoindre l'opposition.
Ces deux oppositions primitives à la politique menée par les élus vont évoluer rapidement
après 1842. Au chapitre 3, nous avons vu que la défense du protestantisme devient le ciment
de la bourgeoisie. Mais cette tendance au regroupement des anciens bourgeois connaît
927
Ibidem, p. 970.
928
NAEF, Henri, La famille Naef et le lignage de Gattikon en Suisse Romande, Lausanne, 1932, p. 162-163.
224
La Révolution radicale de 1846
quelques lézardes. Une troisième opposition apparaît, passé les troubles de 1841-1842. Après
les ralliements de dernière minute des libéraux- modérés, le Conseil d'Etat et plus
généralement les conservateurs commettent une grossière erreur, en ne reconnaissant pas
l'aide inespérée apportée par les libéraux, qui malgré leur ralliement, ne reçoivent aucune
contrepartie. Une partie de ceux que la virulence des discours radicaux ont fortuitement unis,
se désunissent dès 1842 par un aveuglement politique des conservateurs, sûrs de leur fait, et
désireux de punir ceux qui sont vus comme les vrais responsables des troubles.
Le Grand Conseil élit le Conseil d'Etat le 27 juin 1842, soit dix jours seulement après les
élections cantonales. Confortés par les résultats qu'ils y ont obtenus, les conservateurs passent
une alliance "contre nature" avec les catholiques. Les libéraux, pourtant initiateurs de la
plupart des réformes de la Constitution de 1814, acteurs clés de la victoire électorale des
conservateurs en 1842, voient leurs espoirs de réformes réduits. Tenus hors du pouvoir
exécutif, ils se retrouvent relégués à la place qu'ils ont tenue depuis la restauration, soit au
sein du seul pouvoir législatif, où ils sont minoritaires. Dans ces conditions, une partie des
libéraux ne peut que perdre très vite confiance envers les autorités, et rejoindre une nouvelle
fois les rangs des mécontents, avec lesquels ils venaient pourtant de prendre leurs distances.
Le vecteur le plus important de division au sein des libéraux est la question catholique. Le
choix de l'alliance avec les catholiques se s'explique que par une haine des conservateurs
envers les radicaux, et tous les agitateurs rendus responsables par le gouverne ment de la
Constituante. Parmi les libéraux ralliés aux conservateurs, ce rapprochement est diversement
apprécié, certains, comme Fazy-Pasteur, s'y opposant farouchement. C'est pourtant cette
même logique de punition envers des opposants qui pousse le gouvernement à ne pas réagir
face à l'alliance du Sonderbund. La haine du radicalisme est bien plus forte que la peur de voir
les catholiques prendre un quelconque pouvoir à Genève. Et dans la Rome Protestante, aux
mains des élites les plus conservatrices, ce choix permet de mesurer plus que n'importe quel
autre, combien les libéraux, James Fazy et les radicaux sont haïs des conservateurs.
Le rapprochement entre les autorités et la population catholique ne dure pas. Absents de la
ville et des affaires de celle-ci, les catholiques ne disposent d'aucune personnalité politique à
même de défendre habilement leurs intérêts face à une classe dirigeante socialement
homogène. De plus, plusieurs affaires, comme celles liées aux actions de l'abbé Vuarin929
peuvent légitimement mettre en doute la solidité de cette union illogique. En refusant le
pardon à ses anciens amis et en se tournant vers un parti qui a depuis toujours été combattu à
Genève, le gouvernement creuse sa propre tombe.
3. L'assemblée du Molard
Acte fondateur de la nouvelle Genève, l'Assemblée du Molard du 9 octobre 1846, le fameux
Conseil Général que Fazy a voulu en 1841 déjà, est l'aboutissement d'une révolution mieux
préparée qu'en 1841. Dans les lignes qui suivent, notre but n'est nullement de mettre en doute
cette révolution, ou d'en rediscuter le déroulement, mais bien d'en montrer les aspects de
coups de force, en se plaçant du côté des élites bourgeoises. Ce dernier point est essentiel pour
comprendre l'amertume des anciens bourgeois, certains jusqu'en octobre 1846 d'assumer une
inexpugnable vocation divine. Toute révolution amène presque par définition des décisions
929
Jean-François Vuarin (1769-1843), curé de Genève 1804-1843, auteur de plusieurs brochures polémistes. Une
petite biographie ainsi qu'une bonne synthèse des actions de ce curé se trouvent dans GANTER, Edmond,
L'église catholique de Genève : seize siècles d'histoire, Genève, 1986, p 357-360.
225
La Révolution radicale de 1846
autoritaires et fortes. L'intérêt n'est pas tant pour l'historien de dénoncer tel ou tel acte
révolutionnaire comme étant légitime ou non, mais bien d'observer ce qui est fait, après la
révolution, de ces actes de force.
Plusieurs assemblées populaires ont lieu le lundi 5 octobre, soit juste après le refus du Grand
Conseil de voter la dissolution du Sonderbund. Sans que ces assemblées en prennent le nom,
elles ressemblent à des Conseils Généraux, dont Fazy a déjà fait référence lors des
événements de 1841. Une commission constitutionnelle est formée. 930 Cette dernière, selon
une hypothèse de Ruchon, 931 n'est créée par Fazy que pour lui permettre de s'assurer des alliés
parmi les autres leaders radicaux. C'est un échec. Les plus importantes personnalités "élues"
dans cette commission prennent rapidement leur distance avec le mouvement, à l'exception
notable de Fazy-Pasteur. Dans une lettre commune, "Ils prient leurs concitoyens de ne pas
gâter la cause de la vérité par des excès dont il faut laisser la responsabilité à leurs
adversaires". 932 Du côté du gouvernement, la réplique est, pour une fois, habile. Les
assemblées ne sont pas immédiatement combattues, mais le lendemain, une proclamation est
adoptée, et demande au peuple d'"écoute[r] la voie des magistrats librement appelés à la haute
direction des affaires du pays". 933 Cependant, les données ont changé depuis la prise d'armes
de février 1843. Le Conseil Administratif ne peut jouer le même rôle de médiateur. Non qu'il
n'en a pas l'envie, 934 mais depuis les élections de 1845, l'exécutif de la Ville de Genève est à
majorité conservatrice. 935 L'assurance des autorités ne repose que sur les résultats des urnes.
Une fois encore, et pour la troisième fois, l'agitation radicale semble se calmer, tant James
Fazy se retrouve seul, en manque d'alliés solides. C'est sans compter sur l'aide providentielle
du gouvernement, qui, certain d'en finir avec ce soulèvement, décide de poursuivre en justice
les fauteurs de troubles, James Fazy en tête. Désirant arrêter le leader radical chez lui, au
milieu de Saint-Gervais, le gouvernement provoque une levée de barricades. Il réagit en
mobilisant des troupes, mais celles-ci ne réussissent pas à faire plier la résistance des
radicaux. Après une tentative d'assaut du quartier, les troupes reculent. Devant cet échec, le
Conseil d'Etat démissionne. Ce cas de figure étant inédit, et profitant de la majorité
conservatrice du Conseil Administratif, il remet à ce dernier corps politique son pouvoir, le
chargeant d'assurer une transition jusqu'à de nouvelles élections.
Le vendredi 9 octobre rien n'est acquis. Deux autorités s'affrontent. L'autorité issue de la
décision du Conseil d'Etat, et celle de la rue, qui aspire à décider elle- même de la suite des
événements. Le Grand Conseil continue ses travaux, et fidèle à ses habitudes, ne tient pas
compte des bruits de la rue. James Fazy réunit un Conseil Général au Molard, lieu traditionnel
de ces assemblées. Ce Conseil Général met les bases de la future victoire de Fazy en adoptant
par acclamation le "Décret du Molard".
930
931
Parmi les 29 commissaires, citons Fazy-Pasteur libéral rallié au gouvernement après le 22 novembre 1841.
RUCHON, François, op. cit., p. 379.
932
Tiré de la "Déclaration des Membres du comité à l'Assemblée populaire" cité par RUCHON, op. cit, p. 381382.
933
AEG, "Proclamation du Conseil d'Etat du 6 octobre 1846", in Recueil des lois de la République et canton de
Genève, 1846, p.192.
934
Le Conseil Administratif offre ses services aux deux camps qui acceptent "sans aucune conviction", Voir
RUCHON, La Révolution du 22 novembre 1841…., p. 157.
935
Ibidem, p. 178.
226
La Révolution radicale de 1846
Ruchon a estimé que seul cet acte révolutionnaire "faisait rentrer les choses dans la
légalité". 936 Henri Fazy franchit même un pas de plus en qualifiant le Décret du Molard de
"base inattaquable de nos institutions genevoises". 937 Ces deux versions sont contestables
quand on observe le contenu du Décret du Molard. Pour qu'un pareil acte révolutionnaire soit
effectivement "inattaquable", il devrait répondre à un certain nombre de critères. En premier
lieu, la composition de l'assemblée est contestable. Toute la population était opposée à la
politique fédérale suivie par le gouvernement, ce qui justifierait la Révolution. Cependant,
seulement 2'000 personnes selon Ruchon, 938 soit moins de 20% de l'électorat participèrent au
Conseil Général du Molard. Sachant qu'Henri Fazy estime à 2'500 personnes le nombre de
participants à la première assemblée du lundi 5 octobre, 939 que la convocation à l'assemblée
du Molard a été plus qu'aléatoire, il n'est pas exagéré de considérer que les deux assemblées
ont eu la même composition, soit des opposants de Saint-Gervais. Parallèlement au Conseil
Général, se tient une séance du Grand Conseil, où tous les membres radicaux sont absents.
Cette "politique de la chaise vide" est un élément nouveau dans le débat politique genevois, et
surtout dans le duel qui oppose conservateurs et radicaux. Les premiers libéraux de 1815,
lorsqu'ils ont été vaincus par l'adoption de la Constitution, avaient suivi une ligne politique
radicalement(!) différente. Non-seulement ils avaient fait acte de présence, mais avaient
encore participé de manière soutenue aux débats et commissions. Ce n'est que dans les
dernières semaines précédant la Révolution que les radicaux semblent s'être résignés. Pour
des tribuns aux discours toujours acérés, ce retrait accrédite la thèse d'une préparation des
événements, qui contredit l'idée que les radicaux n'ont fait que suivre un mouvement
populaire qui les déborde.
Cette idée est confortée par le contenu du Décret. Il accepte la démission du Conseil d'Etat,
mais il dissout le Grand Conseil pourtant fraîchement élu 940 et n'entre pas en matière sur la
validité éventuelle de la transmission du pouvoir au Conseil Administratif. Tout concourt à
penser que le Décret du Molard a été soigneusement préparé et n'a été sujet à aucune
discussion. Le vendredi 9 octobre 1846, il n'y a eu qu'une adoption par acclamation du projet
présenté par James Fazy. Le coup de force devient évident avec le nouveau découpage
électoral proposé. Dans l'ancien découpage de la cité, le faubourg de Saint-Gervais forme un
unique collège électoral et voit son pouvoir électif concentré ce qui en limite l'importance aux
seuls élus de ce collège. En modifiant les règles électives, Fazy a habilement renforcé le
pouvoir électoral des radicaux. Les arrondissements électoraux sont remaniés de telle manière
que le bastion de Saint-Gervais est réuni avec les autres collèges de la cité pour ne former
qu'un seul arrondissement. Le pouvoir ne peut plus lui échapper. L'absence de réaction des
conservateurs, anéantis par une nouvelle crise qu'ils gèrent avec trop de légèreté, fait le reste.
Ce fut la crainte d'une répétition des tragiques événements de 1792 qui empêcha les
événements de 1841-1842 de tourner en révolution. Devant un véritable tir de barrage des
radicaux et de James Fazy en particulier, les libéraux-modérés se sont indéniablement ralliés
936
RUCHON, Histoire politique…., p. 400.
FAZY, Henri, "Coup d'œil historique", in Le livre du Centenaire, Genève-Suisse: 1814-1914, Genève, 1914,
p. 50.
938
RUCHON, op. cit., p. 399.
939
Henri Fazy a publié l'entier de la proclamation faite le 5 octobre 1846, et qui précise :"citoyens présents: 6 ou
7 mille". Ce chiffre grotesque signifierait que la totalité de l'électorat de la Ville aurait été rejoint pour l'occasion
par une partie de l'électorat de la campagne. Henri Fazy lui-même a rectifié ce chiffre en donnant le chiffre de
2'500 participants. FAZY, Henri, op. cit., p. 191.
937
940
Dont la majorité des élus ne siège que depuis moins de 6 mois. RUCHON, Histoire politique…, p. 356.
227
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au gouvernement, qu'ils critiquaient pourtant sévèrement quelque temps auparavant. Ce
retournement des libéraux, qui a protégé le gouvernement, provoque l'ire des radicaux, qui, en
1846, agissent de manière bien plus simple, en se passant des libéraux. A ce moment, désunis
et trop sûrs de leurs victoires électorales, les conservateurs ne savent pas profiter des résultats
électoraux pour relancer un processus de réformes. Mis face à un soulèvement
insurrectionnel, ils n'osent s'accrocher trop longtemps à leur pouvoir et reculent. En octobre
1846, il y a bien eu des heurts violents, mais la révolution radicale reste une révolution basée
sur le refus par les élites anciennement bourgeoises d'un affrontement militaire coûteux en
vies humaines.
4. La traversée bourgeoise du désert (1846-1864)
Pour les anciennes familles bourgeoises, dont le rôle a toujours été la gestion des affaires
publiques, le monde s'est écroulé en 1846. Surprises par la rapidité des événements alors que
les scrutins les ont systématiquement confortés dans leurs positions, même en 1846. Ces
Genevois ne peuvent imaginer être dans le tort, et ne peuvent voir dans leurs adversaires autre
chose que du désordre, de l'irrespect et une voie vers la fin de la République. Après la
Révolution d'octobre 1846, les anciennes familles bourgeoises se trouvent divisées en deux
sentiments contradictoires. Tandis que l'honneur, ou l'orgueil, les poussent à ne pas coopérer
avec les radicaux, le ur vocation les motiverait à tenir leurs rôles dans tous les postes dévolus à
leur ancien statut social quoi qu'il advienne, en attendant d'être effectivement évincés par les
nouvelles autorités.
Les réactions ne se font pas attendre, et touchent en premier à deux éléments vitaux de la
République: l'ordre et le savoir. A Genève, le monde politique, l'Eglise Nationale Protestante
et l'Académie sont solidaires, puisque découlant tous trois d'une même construction établie
avec la Réforme. Le lien qui les unit est si dense qu'une chute de l'un fragilise les deux autres.
La question religieuse est résolue sans grandes difficultés. Plusieurs éléments expliquent cela.
Lorsque le pouvoir bourgeois s'est peu à peu concentré entre les mains d'un patriciat, l'Eglise
protestante s'est située plus près de la population que des autorités. 941 Ensuite, la religion a été
désolidarisée des deux autres sphères. Les Ordonnances somptuaires, lien entre la sphère
politique et la sphère religieuse, appartiennent au passé puisque le Conseil d'Etat n'en a jamais
édicté depuis la Restauration. De plus, la loi sur l'instruction publique de 1834 a
considérablement affaibli la position de la Compagnie des pasteurs au sein de l'Académie.
Depuis l'adoption de cette loi, l'Eglise n'est plus active que dans le domaine de la spiritualité.
Enfin, la question du Sonderbund, à l'origine de la Révolution, a eu pour conséquence de
rapprocher les radicaux et les protestants. Dans la constitution de 1847, l'Eglise Protestante
Nationale devient l'Eglise Nationale Protestante, et ne subit aucune modification majeure. 942
Il est inutile de s'attarder trop sur la question de la milice. Après une révolution, et d'autant
plus si celle-ci a été marquée par une reculade des miliciens, il est logique que les chefs
militaires fassent en premier les frais d'un retournement de pouvoir. Dans les faits, après
l'insurrection d'octobre 1846, les radicaux doivent remplacer une vingtaine d'officiers de
milice démissionnaires, dont la plupart ont été impliqués dans les heurts. Ces défections sont
compensées relativement facilement, puisque la majorité des officiers restent en place. Cette
941
Du moins les pasteurs, tandis que le Consistoire a une position plus ambiguë. MARTIN, Jean, Etienne
Dumont : 1759-1829, l'ami de Mirabeau, le voyageur, le patriote genevois, Neuchâtel, 1942, p. 12-13.
942
Voir HEYER, Henri, "Chapitre 10: La Constitution de 1847", in L'Eglise de Genève, Esquisse historique de
son organisation, Genève, 1909, p. 154-175.
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La Révolution radicale de 1846
situation qui ne voit qu'une minorité de responsables démissionner s'inscrit plus dans une
logique liée à l'honneur des bourgeois en question que dans un phénomène de purges menées
par les radicaux. Une purge serait difficile à justifier puisque la milice n'a pas donné l'assaut
aux barricades de Saint-Gervais. Les démissions n'ont pas pour but de gêner le nouveau
gouvernement, mais sont une simple conséquence directe de l'échec des manœuvres du
Conseil d'Etat de la semaine du 5 octobre 1846.
4.1. La punition académique
La réaction du pouvoir académique est de nature différente, beaucoup plus brutale. Le pouvoir
académique, du moins une partie de ce dernier, désire faire durement payer le prix de la
Révolution aux radicaux. Le 3 novembre 1846, le professeur Albert Rilliet de Candolle donne
sa démission, qui est suivie de six autres. La lettre de motivation d'Albert Rilliet ne comporte
aucune ambiguïté: "Je ne croyais pas devoir reprendre (…) les fonctions qui m'avaient été
confiées par le gouvernement régulier du pays". 943
L'autre comportement bourgeois possible, c'est-à-dire celui motivé par un désir d'assumer
l'entier de la responsabilité bourgeoise est exprimé par Ernest Naville, qui avoue tout de
même que "recevoir le salaire d'un gouvernement du Molard. Cela est dur". 944 La formulation
choisie par Naville est forte en symboles. La place du Molard est le lieu historique du
rassemblement du Conseil Général. De plus, la question financière est soulevée de manière
originale. En temps normal, un professeur parlerait plutôt d'honoraires, et non de salaire.
Au sujet de la rémunération, Auguste De la Rive, deuxième personnalité après Albert Rilliet
de Candolle à démissionner, offre une solution qui vise à conserver intact son honneur, tout en
assumant la vocation bourgeoise. De la Rive démissionne mais annonce qu'il désire continuer
à assumer son rôle. "Depuis plus de quatre siècles, mes ancêtres de père en fils ont
constamment servi le pays dans les mauvais jours comme dans les bons. Ce n'est pas moi,
(…) qui interromprai cette longue succession de services rendus à Genève dont tous les
membres de notre famille s'honorent en même temps qu'ils n'ont jamais reculé et ne reculeront
jamais devant la responsabilité que cet héritage leur impose". 945 Le dépôt de cette démission
est ainsi accompagné d'une offre de continuer à donner ses cours à titre gratuit. 946 L'idée est
de ne pas se compromettre avec le nouveau pouvoir car, ajoute De la Rive," j'ignore ce que
l'avenir nous prépare". 947 Deux interprétations de cette phrase sont possibles. Soit il pense que
les radicaux sont incapables de gérer l'Etat. Finalement, ils n'en ont pas la vocation. Soit le
professeur laisse ouverte la possibilité d'un retour au pouvoir de l'ancienne bourgeoisie, ce qui
serait la conséquence logique de l'incapacité radicale. Antoine-Louis Pons, Conseiller d'Etat
en charge de l'Instruction publique est trop heureux de se voir offrir la possibilité de se
débarrasser sans heurt d'Auguste De la Rive, un adversaire politique de poids. Le
Département de l'Instruction Publique refuse la proposition de cours à titre gratuit, préférant
faire remplacer temporairement Auguste De la Rive par Daniel Colladon, déjà enseignant à
943
La Lettre de démission du professeur Albert Rilliet de Candolle, datée du 16 novembre 1846 est citée par
BORGEAUD, Charles, Histoire de l'Université de Genève, l'Académie et l'Université au XIXe siècle, 1814-1900,
Genève, 1934, p. 321.
944
Lettre d'Ernest Naville à son ami Claparède, citée par Ibidem, p. 325.
945
Tiré de la lettre de démission à l'Académie du professeur De la Rive (1.12.1846), citée intégralement par
Ibidem, p. 329.
946
Ibidem, p. 331.
947
Ibidem, p. 329.
229
La Révolution radicale de 1846
l'Académie. 948 Il est possible de supposer que De la Rive savait pertinemment son offre
inacceptable.
Avec lui, d'autres professeurs, de différentes facultés, quittent l'Académie, dont Antoine
Cherbuliez. 949 Ces démissions, surtout celles d'Albert Rilliet de Candolle, d'Antoine
Cherbuliez et d'Auguste De la Rive sont des signes forts d'une déstabilisation de l'ordre
bourgeois. Rilliet de Candolle était l'auteur des Lettres vertes, parues entre 1839 et 1840, et
qui ont sévèrement critiqué le pouvoir académique. 950 Le choix de démissionner a sans doute
été préférable pour un homme qui avait critiqué son propre camp quelques années avant la
Révolution. Une manière de se racheter. Par contre, celles d'Antoine Cherbuliez et d'Auguste
De la Rive sont motivées différemment. Tous deux tiennent une position centrale au sein du
parti conservateur, même si pour Cherbuliez cette position est une conséquence de la
Révolution. Reste que les professeurs restant n'ont pas une situation définitivement arrêtée. Ils
demeurent en sursis.
Le mouvement de démissions au sein de l'Académie, qui n'a pas pris une dimension
importante, est légitimé par une réorganisation, pour ne pas dire une purge, qui intervient
quelques mois plus tard, en novembre 1848. A cette date, six professeurs de tendance
conservatrice, qui sont restés en place après la Révolution, dont Ernest Naville, sont renvoyés.
D'autres personnalités de renom comme David-Etienne Gide, entré en catastrophe pour pallier
aux démissions sont confirmés dans leurs fonctions. C'est aussi le cas des radicaux, JeanJacques Castoldi et Philippe Campério. Ainsi, l'Académie se voit en quelques années
profondément modifiée.
Le mouvement de démissions était prévisible. Du moins, James Fazy ne pouvait ignorer le
lien très fort qui unissait l'Académie au pouvoir politique bourgeois. L'action d'Antoine-Louis
Pons, Conseiller d'Etat radical en charge du département de l'Instruction publique pour faire
face au phénomène de démission est remarquable. Leader radical de la première heure,
originaire de Saint-Gervais, Pons avait un caractère plus mesuré que Fazy, et a réussi, alors
que les démissions arrivaient à rester serein et à trouver des solutions pour assurer la bonne
tenue de tous les enseignements. De plus, il ne lui faut que quelques mois pour faire adopter
une nouvelle loi sur l'instruction publique. 951 Même si l' Académie était un bastion
conservateur, elle reste une nécessité pour le nouveau pouvoir.
4.2. La République fazyste
Si les réactions immédiates de l'après-révolution sont claires du côté des bourgeois, même si
ces derniers se trouvent face à un choix ambigu de non-coopération ou de maintien, les
réactions de James Fazy sont plus surprenantes. Les fortes pressions de Fazy, excercées sur le
pouvoir du Conseil Représentatif à coup d'articles de presse et de polémique, se justifient sans
948
949
BORGEAUD, Charles, op. cit., 1934, p. 329.
qui a été présenté dans le chapitre 3 point 4.2 de cette thèse.
950
Les Lettres Vertes sont une correspondance anonymes "d'un père de famille" qui critique sévèrement les
réformes entreprises au sein de l'instruction. A l'époque de la parution de ces lettres, l'auteur était inconnu. Le
Docteur Baumgartner puis Henri Fazy attribuent ces lettres à Rilliet-de Candolle, ce qui est confirmé par
Borgeaud. Voir RILLIET -DE CANDOLLE, Albert, Lettres à un membre du Conseil d'instruction publique sur
l'organisation actuelle de l'Académie de Genève par un père de famille, Genève, 1839-1840; BORGEAUD,
Charles, op. cit., 1934, p. 293-304.
951
Qui sera adoptée le 25 octobre 1848. Voir AEG, Recueil des lois, vol. 33-34, 1847-1848, p. 604-651.
230
La Révolution radicale de 1846
peine lorsqu'il s'agit de renverser un pouvoir oligarchique de toute évidence incompatible avec
une démocratie affirmée. Une fois cet objectif atteint et la Révolution accomplie, les radicaux
savent qu'il ne peuvent tout changer. Leurs positions sur l'Eglise Nationale, leur réaction face
à la crise qui touche l'Académie, montrent clairement que les radicaux sont conscients de
l'importance d'une préservation d'un maximum d'éléments de l'ancien système, pour recouvrer
rapidement une stabilité politique indispensable à une bonne santé économique. Fazy luimême, auteur de plusieurs articles touchant à l'économie genevoise ne peut ignorer
l'importance de cette stabilité. 952 Il agit pourtant de manière contradictoire, cherchant à la fois
à calmer la situation et à punir les conservateurs défaits.
Dans les deux camps, les souvenirs de l'année 1792 sont présents, et tous s'accordent pour
admettre qu'il est nécessaire que Genève ne retombe pas dans une période longuement
instable. Le renoncement à de multiples tentatives d'assaut des barricades de Saint-Gervais est
l'expression conservatrice de cette crainte. L'échec de la première tentative a précipité la chute
du gouvernement qui, voyant ses troupes impuissantes, a fait passer l'intérêt de la République
avant son orgueil. James Fazy lui- même, pourtant extrêmement virulent depuis toujours, a eu
pendant les événements de la Révolution un comportement et des discours étrangement
mesurés. Après les tragiques événements d'octobre 1846, Fazy perd autant de vir ulence qu'il
gagne de pouvoir. Accédant au pouvoir politique, il tente dans l'immédiate après-révolution
d'installer à nouveau une stabilité qu'il a lui- même bouleversée. Le pari est difficile, car il
s'articule autour d'un retournement complet de discours. Tandis que jusqu'à 1846, les radicaux
critiquent le pouvoir et les conservateurs en appellent au calme et au respect des institutions,
les camps vont changer diamétralement leurs positions.
Dès la Révolution accomplie, tout l'avenir de la République repose sur les seules épaules de
James Fazy. Si son génie politique est indiscutable, illustré magnifiquement par la
Constitution de 1847, 953 Fazy est incapable de mener à bien la réconciliation indispensable.
Les paroles mesurées de Fazy n'ont duré que le temps de la Révolution, mais une fois cette
dernière achevée, les points de friction avec le camp conservateur ont été nombreux. Les
démissions conservatrices sont une initiative des conservateurs, mais ces derniers sont
également la cible de mesures prises par les radicaux.
La question des réparations de l'assaut d'octobre 1846 est la première pierre symbolique mise
au travers d'une éventuelle réconciliation. 954 Le Décret du Molard stipule en effet que "tous
les dégâts opérés dans la journée du 7 octobre, seront mis à la charge du Conseil d'Etat
démissionnaire et de l'officier qui commandait en chef la force armée du gouvernement". 955
L'affaire prend une voie plus concrète le 2 janvier 1847, lorsque le Conseil d'Etat radical fixe
le montant des dégâts à 42'500 francs, et arrête un délai de paiement très court de deux
952
Consulter par exemple FAZY, James, Introduction à la question d'une réforme politique à Genève, Genève,
[1841].
953
La Constitution de 1847, certes quelques peu remaniée, est toujours en vigueur aujourd'hui.
954
Cette question est l'unique point à l'ordre du jour de la séance du 15 janvier 1847; AEG, Mémorial du Grand
Conseil de la République et Canton de Genève, tome I, année 1846-1847, pp. 616ss.
955
L'officier en question était Trembley. AEG, Recueil des lois de la République et Canton de Genève, 9 octobre
1846, p 200.
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semaines. 956 Finalement, sous la pression, les anciens magistrats s'acquittent de cette somme
qu'ils surnomment la "carte à payer". 957
L'un des arguments principaux des radicaux pour revendiquer le paiement est de vouloir
prévenir un quelconque acte de vengeance de la population, comme cela a été le cas par le
passé. James Fazy lui- même exige que soit versée la somme pour que cesse la question "qui
occupe l'attention des citoyens". 958 Selon Fazy, la somme d'argent doit fonctionner
symboliquement comme jugement de culpabilité. Cette référence cachée aux événements de
1792, présentée par Ruchon, 959 est théoriquement discutable, dans la mesure où il est accepté
que ce sont les