Daewoo | FR-490P | Les chemins de l`insertion : une étude empirique

UNIVERSITÉ NANCY II
U.F.R. Connaissance de l’Homme
THÈSE en vue de l’obtention du grade de Docteur en SOCIOLOGIE
CHEVALIER David
Les chemins de l'insertion : une étude empirique menée dans cinq pays
européens pour une meilleure compréhension des processus
d’insertion, d’exclusion et de reproduction des inégalités sociales
Présentée et soutenue publiquement le 30 Octobre 2003
Directeur de Thèse : M. BLANC Maurice
JURY
M. ALVARENGA Antonio
M. BIHR Alain
M. ROSE José
M. VRANKEN Jan
SOMMAIRE
INTRODUCTION……………………………………………………………….
p4
PREMIERE PARTIE : LES ETAPES DE MA RECHERCHE DOCTORALE………….…
p11
Chapitre 1 : genèse de la recherche……………………………………………... p12
Chapitre 2 : posture théorique…………………………………………………...
1. Les apports d’une approche structurelle pour appréhender le processus
d’exclusion, d’insertion, la reproduction des inégalités et les stratégies
individuelles et collectives..………………………………………………………..
2. Les apports des approches interactionnistes : l’importance de comprendre la
manière dont participent les acteurs dans les jeux sociaux………………………...
3. L’utilisation des stratégies participatives d’insertion dans le cadre de mon
travail doctoral : le lien entre les approches structurelle, « bourdieusienne » et
interactionniste……………………………………………………………………
p23
p24
p37
p43
Chapitre 3 : les hypothèses et leur mode de validation………………………
p52
1. Une relecture de mes travaux et une analyse secondaire……………………….. p53
2. Une méthodologie adaptée à mes hypothèses et liée à ma posture p64
théorique………………..…………………………………………………………..
DEUXIEME PARTIE : VALIDATION DES HYPOTHESES……………………………..
1. Le processus d’industrialisation a permis l’essor des villes étudiées……….
2. …et c’est le déclin de l’industrialisation qui a causé leur propre déclin…...
3. La construction sociale des stratégies participatives d’insertion……………
p74
p76
p80
p84
Chapitre 1 : la reproduction des inégalités sociales à travers l’usage des p97
emplois intermédiaires……………………………………………………………
1. Les types d’activités proposées…………………………………………...…….. p98
2. La mise à l’écart et la culpabilisation des demandeurs d’emploi les moins p111
performants………………………………..…….…………………………………
Chapitre 2 : les effets limités du développement des entreprises sur l’emploi
des chômeurs précarisé et la reproduction des inégalités sociales qu’il tend à
générer……………………………………………………………………………..
1. Le modèle entrepreneurial de l’Initiative de Govan…………………………….
2. Le modèle mixte du Projet Marxloh…………………………………………….
3 : Quel que soit le modèle : le développement économique permet avant tout le
développement économique………………………………………………………..
2
p129
p130
p136
p142
Chapitre 3 : l’existence d’un mode alternatif d’insertion et ses effets sur la
lutte contre l’exclusion……………………………………………………………
1. City Fashion : lorsque le bénévolat est victime de son succès…………………..
2. La mendicité : un lien social particulier socialement et historiquement
déterminé…………………………………………………………………………...
3. Les enjeux des stratégies participatives d’insertion alternatives………………..
p146
p148
p156
p167
Chapitre 4 : l’aspect conflictuel des stratégies participatives d’insertion……. p173
1. Le projet Abribus……………………………………………………………….. p175
2. La transversalité de l’aspect conflictuel de l’insertion………………………….. p188
Chapitre 5 : l’individualisation des problèmes sociaux et la nature de
l’échange généré par la participation des personnes précaires………………..
1. « La Route » à Leiden : une approche individuelle mais une participation
limitée………………………………………………………………………………
2. Le contrat d’insertion du Revenu Minimum d’Insertion en France……………..
3. Typologie des modes de participation……………………………………..
4. L’application de la typologie des modes de participation dans les initiatives
étudiées : la participation des personnes précaires et des acteurs avec lesquels
elles entrent en interaction directe…………………………….…………………...
5. Les enjeux de la participation dans le cadre de l’insertion……………………...
p207
p211
p215
p232
p240
p262
CONCLUSION…………………………………………………………………… p267
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE………………………………………………
p283
ANNEXES…………………………………………………………………………
Annexe 1 : liste des sigles et des abréviations……………………………………..
Annexe 2 : présentation des équipes de recherche et des partenaires associés dans
le cadre du projet ELSES…………………………………………………………..
Annexe 3 : Présentation du programme européen URBAN……………………….
Annexe 4 : proposition de loi adoptée par le sénat portant création du revenu
minimum d’activité (2001)………………………………………………………...
Annexe 5 : Plaquette de présentation du Programme d’Action Personnalisée pour
un nouveau Départ (PAPND)……………………………………………………...
p290
p291
3
p293
p294
p300
p302
INTRODUCTION
4
INTRODUCTION
Ce travail doctoral est le fruit d’une trajectoire professionnelle et universitaire. J’ai
débuté mes recherches sur le sujet dès 1993-1994, lorsque j’ai décidé de m’intéresser
aux conditions de vie des sans-abri à Nancy dans le cadre d’un travail de monographie
pour ma licence de sociologie. Mes études ultérieures, mon expérience de travailleur
social et ma participation à une recherche européenne m’ont ensuite amené à poser
l’hypothèse que tout comme l’exclusion, l’insertion est avant tout un processus, c’est-àdire une dynamique et non pas un état : les populations précaires sont soumises à des
déterminismes sociaux, économiques et politiques, et en même temps, elles entrent
inévitablement dans des interactions qui impliquent la mise en place d’un processus
d’insertion particulier, que j’appelle des stratégies participatives d’insertion. Le
processus d’insertion à lui seul est une abstraction, un type idéal permettant de poser
que l’insertion s’appréhende de manière dynamique, concerne une multiplicité d’acteurs
individuels et collectifs, des structures sociales et qu’elle évolue. Les stratégies
participatives d’insertion sont la mise en pratique concrète du processus d’insertion des
acteurs sociaux.
Annoncer que les présumés « exclus » sont des acteurs ou qu’ils sont soumis à des
déterminismes sociaux est une évidence que mon travail doctoral n’a pas pour objectif
de prouver. En revanche, je m’intéresse à leurs manières d’agir dans un système au sein
duquel ils ont une position dominée : ils génèrent des interactions ou sont invités à interagir, ils mettent en œuvre ou participent à des stratégies pour poursuivre une ou
plusieurs fins particulières qui peuvent être en opposition ou en adéquation avec les fins
poursuivies par les autres acteurs ou institutions en compagnie desquels ils
interagissent. Ainsi, les stratégies participatives d’insertion sont des processus sociaux
mus par les interactions entre des acteurs individuels (chômeurs atomisés, mendiants,
5
etc) et collectifs (institutions de travail social, etc), dont les intérêts et les
représentations sont consensuels ou conflictuels au sein d’un contexte social particulier.
La caractéristique principale des stratégies participatives d’insertion est leur
intentionnalité (la promotion de l’insertion, la création ou le maintien du lien social) et
la mobilisation de plusieurs acteurs qui entrent, chacun à leur manière, volontairement
ou non, à des degrés divers, en interaction, ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que
leurs conséquences correspondent forcément à l’intention de ceux qui y participent. Il
ne s’agit pas non plus d’affirmer que les acteurs entrent toujours consciemment dans des
stratégies participatives d’insertion. Ils sont invités, parfois malgré eux, d’autres fois ils
s’invitent et la plupart du temps, ils n’ont pas conscience de faire partie d’un processus
d’insertion. Mais il est clair qu’ils agissent, réagissent, établissent des stratégies
intentionnelles et influent sur le cours des événements.
Par le biais des stratégies participatives d’insertion, je réponds à cinq hypothèses
essentielles, fondamentalement liées et centrées sur la reproduction des inégalités
sociales, que je développe et discute dans le troisième chapitre de la première partie :
Ma première hypothèse concerne la reproduction des inégalités sociales à travers
l’usage des emplois intermédiaires.
Ma seconde hypothèse s’intéresse aux effets limités du développement des entreprises
sur l’emploi des chômeurs précarisés et à la reproduction des inégalités sociales qu’il
tend à générer.
Ma troisième hypothèse s’interroge sur la possibilité d’existence d’un mode alternatif
d’insertion et ses effets sur la reproduction des inégalités sociales.
Ma quatrième hypothèse aborde l’aspect conflictuel des stratégies participatives
d’insertion et leurs effets sur la reproduction des inégalités sociales.
Ma cinquième hypothèse s’interroge sur l’individualisation des problèmes sociaux, sur
la nature de l’échange généré par la participation des personnes précaires et leurs effets
sur la reproduction des inégalités sociales.
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Ces cinq hypothèses s’intègrent dans une problématique plus vaste qui se questionne
d’une part sur la possibilité d’une définition consensuelle de l’insertion, sur les
modalités de participation des acteurs au sein du processus d’insertion et d’autre part sur
les conditions qui influent sur la reproduction des inégalités sociales.
La définition de l’insertion peut-elle être conflictuelle ? Quelles sont les représentations
de l’insertion véhiculées par les acteurs qui jouent un rôle dans le processus d’insertion
(la personne qui s’insère, les représentants de l’État, le secteur associatif, etc) ?
L’insertion est-elle professionnelle ? sociale ? économique (au niveau des ressources) ?
Comment l’interaction entre ces représentations de l’insertion se produit-elle ? Que
produit cet ensemble de tensions contradictoires ?
Si l’on s’accorde sur le fait que les acteurs sociaux sont relativement autonomes, il n’en
demeure pas moins nécessaire de connaître l’étendue de cette autonomie et de savoir à
quel genre de participation on a affaire auprès d’une population précaire et fortement
dominée : si l’on se limite à une définition stricte de la participation citoyenne, seules
les personnes munies d’une carte d’électeur participent à la vie d’une Nation. En effet,
le discours habituel, qu’il soit populaire, journalistique voire même savant, réfère à la
participation à la sphère politique et dénonce l’abstentionnisme électoral comme le mal
absolu (donc l’exclusion) : la cause de l’intolérance, de l’émergence de l’extrême droite,
etc. Cette approche est toutefois limitée (Blanc, 1999b). On ne peut se contenter de
déplorer un déficit de citoyenneté, un abstentionnisme ou un déclin de l’engagement des
citoyens. Le social n’est pas qu’une machine qui se reproduit à l’identique et à l’infini,
il faut par conséquent élargir le cadre de référence à la participation sociale pour voir
son inventivité et l’émergence de nouveaux modes participatifs. En poursuivant
jusqu’au bout, on pourrait considérer l’abstentionniste électoral comme une forme de
participation sociale paradoxale des « exclus » :
« d’un coté, les droits une fois entérinés et devenus conscients restreignent la marge de
manœuvre à l’intérieur du système politique, tout en donnant naissance à l’extérieur du
système politique à de nouvelles aspirations à la participation politique qui prennent la
forme d’une nouvelle culture politique (initiatives citoyennes, mouvements sociaux). En ce
sens, cette perte de pouvoir organisationnel et de pouvoir effectif de l’État n’est pas
l’expression d’un renoncement politique, mais le produit d’une démocratie et d’un État
social accomplis dans lesquels les citoyens savent se servir de tous les médiums de contrôle
7
social et juridique, et de tous les modes de participation pour faire valoir leurs intérêts et
leurs droits. » (Beck, p404)
De la même manière, si l’on s’en tient à la participation au système de l’emploi salarié,
les inactifs ne participent pas directement à la société salariale. Pourtant, d’une part le
salariat est morcelé : contrats à durée indéterminée, déterminée, emplois stables,
précaires, emplois intermédiaires… et d’autre part il existe d’autres facteurs d’insertion
et de participation à la société.
Dans le cas de l’insertion et à travers les stratégies participatives d’insertion, on peut
s’interroger sur la nature et la ou les formes que peut prendre la participation :
participation à la vie de la cité à travers des réseaux associatifs ou informels? familiale ?
Parler de participation et de stratégie implique-t-il de faire abstraction des inégalités
sociales ? Dans quelle mesure les dispositifs, privés ou publics reconnaissent-ils ou pas
la capacité stratégique des « exclus » à qui ils s’adressent ? Quelles sont les
représentations communes et les conceptions « scientifiques » de l’exclusion qui
inspirent les politiques publiques et déterminent la participation des populations
précaires ? Quelles sont les tensions générées par ces différentes formes de participation
et l’interaction entre plusieurs participants individuels, collectifs et institutionnels? La
reconnaissance de la participation des précaires dans le cadre de leur propre insertion
implique-t-elle mécaniquement l’individualisation des solutions envisagées pour
résoudre les problèmes collectifs et sociaux ?
À travers ces deux points, s’articulent les niveaux micro- (les divers degrés
d’interaction) et macro- (les structures sociales) sociologiques. En effet, chaque système
d’interaction se produit au sein d’une structure sociale donnée. Les stratégies
participatives d’insertion sont motivées par des positions individuelles ou collectives
qui dépendent fortement du contexte social où elles se déroulent.
Ainsi, mes recherches européennes en France, Allemagne, Suède, Pays-Bas et
Royaume-Uni montrent dans quel contexte particulier naissent et évoluent des stratégies
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participatives d’insertion, quelles sont les diverses représentations collectives de
l’insertion et/ou de la participation sociale.
De même, l’histoire socioéconomique, les politiques sociales et les idéologies politiques
des différents pays influent inévitablement sur la manière dont les individus ou groupes
se représentent l’insertion ou l’exclusion ainsi que sur leur façon de mener leurs
stratégies participatives d’insertion.
Autour de ces deux points et de cette articulation entre le micro et le macrosociologique, je m’interroge sur l’influence réelle des stratégies participatives
d’insertion : sont-elles le fruit des interactions individuelles et collectives ou le résultat
d’un système social qui se reproduit ? Les résultats positifs (réussite de l’insertion) ou
négatifs (exclusion ou reproduction des inégalités) des stratégies participatives
d’insertion sont-ils provoqués par les effets pervers inhérents aux interactions
individuelles et collectives ou par des effets de structures induits par une société
inégalitaire ? Comment appréhender cette interaction entre les deux niveaux
interindividuels et structurels ?
La première partie de ma thèse a pour but de clarifier la position théorique et
méthodologique qui me permet d’appréhender des initiatives hétérogènes, d’analyser les
liens entre les fins et les moyens et de les éclairer à travers le processus de leur
production. Dans le premier chapitre, j’explique la genèse et les étapes de ma recherche,
c’est-à-dire les apports et les limites de mes investigations depuis 1) ma monographie de
licence sur les conditions de vie des sans-abri dans l’agglomération nancéienne, 2) mon
mémoire de maîtrise sur la nature des relations entre les travailleurs sociaux et les
pensionnaires de foyers d’hébergement, 3) mon expérience professionnelle en tant que
travailleur social auprès des populations précaires (pensionnaires de foyers
d’hébergement, bénéficiaires du RMI, travailleurs handicapés) jusqu’à 4) mon
implication dans des recherches européennes (ELSES, que je présente dans ce chapitre).
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Dans le second chapitre, je fais le point sur les apports des théories structurelles
incarnées notamment par Karl Marx et Pierre Bourdieu sur la reproduction des
inégalités et les alimente à partir de la posture interactionniste issue des travaux des
sociologues allemands comme Georg Simmel et Norbert Elias.
Il ne s’agit pas d’affirmer que le social n’est qu’une addition de stratégies individuelles
ou que les individus ne sont que des personnages secondaires dans l’action sociale, mais
d’utiliser cette tension pour restituer l’aspect dynamique du monde social. Je démontre
ainsi qu’il est possible de se libérer du débat stérile qui oppose l’individu et la société en
liant deux approches qui replacent les interactions individuelles et collectives dans un
contexte social déterminant. À partir de cette approche, j’apporte des définitions plus
précises de ce que j’entends par insertion - exclusion, deux concepts aussi indissociables
que subjectifs. Puis, j’explique ce que sont les stratégies participatives d’insertion à
travers le lien entre stratégie, participation et insertion.
Dans le troisième chapitre, je présente mes hypothèses et leur mode de validation. J’y
présente ma méthodologie qui s’inspire d’une relecture de mes travaux et d’une analyse
secondaire, c’est-à-dire une lecture des travaux anciens (monographie de licence,
mémoire de maîtrise, recherche européenne) à partir d’une grille de lecture théorique
nouvelle et d’une problématique inédite, les vertus et les limites d’une telle approche.
La seconde partie de ce travail doctoral est une analyse des stratégies participatives
d’insertion étudiées dans le cadre de mon travail de terrain en me centrant à la fois sur la
question du ou des modes d’insertion véhiculés et sur la nature du processus participatif
mis en œuvre.
Mon travail doctoral décrit ainsi le processus d’insertion à travers les stratégies
participatives d’insertion pour mieux comprendre le sens et le résultat d’actions qui,
prises une à une, ou envisagées d’une manière globale sans tenir compte des interactions
entre diverses logiques intentionnelles individuelles et structurelles (Bergier, 1992),
seraient difficilement compréhensibles.
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PREMIERE PARTIE
LES ETAPES DE MA RECHERCHE
DOCTORALE
11
CHAPITRE 1 : GENÈSE DE LA RECHERCHE
Pour mieux faire comprendre ma posture de recherche et ma problématique, il me
semble nécessaire de présenter l’évolution de ma recherche sur l’insertion, qui s’est
déroulée en plusieurs étapes décisives qui ne peuvent être abordées isolément, car elles
sont le fruit d’un processus cumulatif.
La première étape de mon travail est une approche descriptive au niveau de
l’agglomération nancéienne qui m’a permis de me familiariser avec le terrain. Il s’agit
d’une monographie (pour ma licence de sociologie) sur les sans-abri dans les rues de
Nancy. En novembre 1993, au moment même où je commençais mes recherches
bibliographiques, une vague de froid meurtrière a déclenché un intérêt public,
médiatique et politique considérable sur la précarité en France. En même temps, la
« presse SDF » (« Macadam », « Réverbère ») s’est développée. Je n’avais pas du tout
prévu l’actualité et l’ampleur du sujet lorsque j’ai choisi d’entreprendre ce travail
monographique.
J’ai alors « récolté » une masse importante d’articles de presse, notamment régionale, et
de documents radiophoniques, d’ouvrages historiques, socio-anthropologiques et de
témoignages écrits. Avant de commencer mon travail de terrain, j’ai mené une analyse
des politiques sociales, des représentations de la pauvreté et des conditions politiques,
historiques
et
économiques
qui
les
sous-tendent
(industrialisation
puis
désindustrialisation, mise au travail, répression de la mendicité, accueil ou enfermement
des populations précaires, mise en place du RMI, etc).
Ensuite, tout au long de cet hiver 1993-94, je me suis rendu dans les rues de Nancy dans
l’espoir d’effectuer des entretiens avec des sans-abri et d’en savoir plus sur leurs
conditions de vie. Il m’a fallu du temps pour en trouver tout d’abord parce qu’ils ne sont
pas forcément visibles et qu’ils ne passent pas toujours leur temps dans les centresvilles. En outre, tous ne portent pas forcément les signes distinctifs inhérents à la rue. Il
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fallait rompre avec les prénotions qui pèsent sur la misère, et notamment avec l’image
du clochard, homme d’une cinquantaine d’années, vêtu de haillons, sale, barbu, qui sent
mauvais, une bouteille de gros rouge à la main... Outre quelques figures locales
« emblématiques » mais caricaturales, ce type-idéal du « clochard philosophe » n’est
qu’un mythe.
J’ai alors pris le parti d’interroger les personnes les plus « visibles » : celles qui
mendient, vendent des journaux, puis j’ai fait appel à des organismes spécialisés pour
rencontrer des pensionnaires de foyers d’hébergement (notamment le foyer Sainte-Anne
à Nancy), et la population qui se rend aux distributions des Camions du Cœur les
vendredis soirs.
Au départ, mes entretiens étaient fortement inspirés des ouvrages et articles recueillis,
plus particulièrement le livre de P. Gaboriau (1993), le témoignage de H. Prolongeau
(1993) sur les clochards parisiens et les articles de la presse régionale (Est Républicain
et Républicain Lorrain). Puis, les discussions sur la manière dont ce public s’autodéfinit, sur ses conditions de logement, sa trajectoire personnelle, ses ressources, son
environnement familial, ses espoirs de réinsertion, etc, m’ont permis de comprendre les
problèmes tels qu’ils étaient perçus par mes interlocuteurs et non plus par la presse, les
hommes politiques voire les sociologues.
J’ai donc étudié le rôle des institutions, des politiques sociales, du contexte social,
économique, historique et politique et vu comment vivent les populations précaires dans
les rues de Nancy. Pour avoir une vision d’ensemble, il me fallait connaître les positions
des acteurs associatifs et institutionnels qui interviennent en leur direction, d’autant plus
que mes lectures et mes entretiens mentionnaient souvent le rôle d’associations et
d’institutions dans la vie des personnes « à la rue ».
J’ai donc décidé de rencontrer des bénévoles, des travailleurs sociaux, des représentants
du Centre Communal d’Action Sociale, l’adjoint au maire de Nancy (J.-M. Schléret,
responsable à l’époque des affaires sanitaires et sociales) et les services de police (qui
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sont appelés à intervenir en termes d’assistance ou de répression auprès des précaires)1.
Ces acteurs ont ainsi parlé de leurs relations avec les sans-abri, de leur action et de ses
limites, de leur financement, de leurs rôles et motivations, de leurs activités
quotidiennes, institutionnelles ou associatives... Faute de temps et de moyens, je n’ai
pas pu visiter toutes les associations et institutions de Nancy, j’ai prioritairement rendu
des visites à celles qui me paraissaient les plus importantes et qui revenaient le plus
souvent lors des discussions avec mes divers interlocuteurs.
Puis, dans une seconde étape, j’ai tenté d’apporter un regard plus théorique en me
centrant sur les relations qui s’établissent entre les travailleurs sociaux et les
pensionnaires des foyers d’hébergement. Je voulais mieux comprendre quelles sont les
relations de pouvoir qui concernent les acteurs rencontrés lors de ma monographie, et
plus particulièrement connaître le rôle et les motivations des travailleurs sociaux qui
interviennent auprès des sans-abri et leur adéquation par rapport à leurs besoins et aux
objectifs des institutions dont on pourrait penser qu’ils sont « l’incarnation ».
J’ai, pour ce faire, mobilisé une approche fortement inspirée des réflexions de Pierre
Bourdieu sur la reproduction de la domination à travers la relation éducative, tout en
l’enrichissant des apports théoriques et méthodologiques de Bertrand Bergier, plus
interactionnistes, pour mieux rendre compte des réalités du terrain. Dans le cadre de
mon mémoire de maîtrise en 1995, je me suis demandé quelle était la nature des
rapports entre les travailleurs sociaux et leurs usagers et ce que ces rapports
produisaient.
Dans cinq Centres d’Hébergement de l’agglomération nancéienne, j’ai rencontré chaque
fois des hébergés et des travailleurs sociaux (soit une trentaine de personnes) afin de
connaître leurs conceptions de l’insertion, pour voir dans quelle mesure ces conceptions
s’opposent ou s’accordent et connaître les démarches qu’ils effectuent dans le cadre de
1 Il s’agit des institutions et acteurs identifiés à l’époque. Bien évidemment, d’autres structures
interviennent directement ou indirectement au niveau de l’action sociale : Conseil Général, Commissions
Locales d’Insertion, ANPE, etc.
14
leur vie quotidienne, c’est-à-dire comment ils mettent en pratiquent ou pas leur
discours.
Pour reconstruire et comprendre cette relation « éducative » de manière sociologique,
j’ai utilisé les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964 et 1970) sur les
rapports pédagogiques à l’école ainsi que la théorie de la violence symbolique et des
actions de dissimulation de cette dernière dans une société de classes. J’ai considéré que
l’action des travailleurs sociaux peut être assimilée à une action éducative, au même
titre que celle exercée par le système scolaire que les deux auteurs ont analysé. Mais les
travailleurs sociaux, en 1995, soit 17 ans après les analyses radicales de Jeannine
Verdès-Leroux (1978) sur le travail social, peuvent-ils encore être considérés comme les
agents volontaires ou involontaires, conscients ou inconscients, qui légitiment, voire
reproduisent un ordre social et un arbitraire culturel dominants ?
Pour mettre en évidence l’écart entre les discours tenus par les divers acteurs et les
conséquences volontaires ou non de leurs actes sur eux-mêmes ainsi que sur les autres,
je n’ai pas directement utilisé les théories radicales de Jeannine Verdès-Leroux,
puisqu’elles sous-entendent presque une impossibilité pour les acteurs dominés de
répondre à cette domination. Par exemple dans son ouvrage, elle parle peu ou pas du
tout des stratégies des « victimes » du travail social ou des travailleurs sociaux qui
refusent d’exercer un contrôle social. J’ai au contraire rencontré des acteurs capables de
tenir un discours éclairant sur leur perception de la réalité, leur situation, la manière
dont se produisent les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres et comment
ils arrivent à s’approprier le poids des structures sociales inégalitaires qui, comme le
dirait Émile Durkheim, leur sont extérieures et exercent une force de coercition sur eux.
Pour prendre en compte les stratégies individuelles et les appréhender dans le cadre
d’une société inégalitaire, j’ai cherché
une
méthodologie
adaptée
à
mon
questionnement, susceptible de laisser une place à la logique des acteurs tout en
interrogeant le rôle déterminant des structures sociales. C’est à la lecture d’un ouvrage
de B. Bergier sur les communautés Emmaüs (1992) que j’ai eu l’idée de confronter les
logiques intentionnelle et inintentionnelle des deux groupes d’acteurs (travailleurs
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sociaux et usagers de leurs services) à partir d’entretiens semi-directifs. J’ai ainsi pu
reconstruire la réflexion subjective des intéressés sur leur propre position et sur les
relations qu’ils entretiennent avec les autres groupes : la logique intentionnelle est la
raison subjective « officielle » qui motive l’action et les stratégies des acteurs ou
groupes d’acteurs, la logique inintentionnelle ou structurelle est l’interaction entre les
logiques intentionnelles et structurelles qui produit un résultat qui dépasse bien souvent
les intentions de départ des acteurs qui les portent.
La mise en relation des entretiens a montré comment chaque groupe agit concrètement
et symboliquement sur lui-même ainsi que sur l’autre et a démontré que le travail social
n’est pas seulement un instrument de contrôle social. Les travailleurs sociaux ne sont
pas que les agents d’une classe dominante, les usagers, quant à eux, ne sont pas que des
marionnettes soumises. Malgré un certain consensus sur les normes véhiculées à
l’occasion de la relation éducative, principalement centrées sur le travail, la formation et
les ressources, il existe une multiplicité de facteurs qui interviennent dans cette relation
« éducative » : les attentes des travailleurs sociaux, leur engagement politique et
syndical, leurs rapports avec leurs collègues et hiérarchie, leur appropriation des
dispositifs existants, les attentes des usagers, de la société dans son ensemble et de ses
institutions, le contexte économique, social, historique…
De plus, s’il existe un relatif consensus sur le travail, la formation et les ressources en
tant que vecteur d’insertion, il s’agit, comme je le démontrerai dans la suite de cette
thèse (lors de la partie définition et dans le cadre de l’exploitation du travail de terrain
sur les emplois aidés, les programmes de formation et le RMI par exemple), d’un type
particulier de travail, d’un type particulier de formation et d’un type particulier de
ressources. Mais pour appréhender ce contexte et cette typologie des formes d’insertion,
il fallait faire plus que de « simplement » interpréter les discours.
Dans une troisième étape, je me suis impliqué personnellement dans mon objet de
recherche puisque j’ai occupé une fonction de travailleur social (instructeur RMI et
chargé d’insertion professionnelle) au sein d’un foyer d’hébergement nancéien. C’est
ainsi que dans le cadre de mon service national obligatoire (à l’époque), j’ai travaillé à
16
l’Association Lorraine d’Aide aux Sans-Abri pendant 10 mois (jusqu’en 1996) en tant
qu’instructeur RMI. Je m’y suis aussi occupé de l’insertion professionnelle des Contrat
Emploi Solidarité ou Contrat d’Adaptation à la Vie Active (deux types d’emplois aidés)
des personnes qui sont sorties du foyer mais qui travaillent dans les ateliers (cuisine,
menuiserie, maçonnerie, entretien et métallerie) de l’association.
J’ai pu voir combien il est difficile pour des personnes en emploi aidé de sortir du
domaine de l’assistance pour accéder à une insertion professionnelle plus valorisante en
termes de salaire et moins précaire (je reviendrai sur ce point dans la partie consacrée à
l’emploi aidé). De surcroît, comme, à part des interventions ponctuelles de maintien de
l’ordre en cas de violences entre résidents ou à l’encontre du personnel, je n’avais pas
un rôle éducatif auprès des résidents du foyer et que peu de bénéficiaires du RMI ou
personnes en CES/CAVA venaient à mes rendez-vous, j’ai eu la possibilité d’observer
in situ les interrelations entre les résidents et les travailleurs sociaux, mais aussi de
découvrir une partie de ce que ces derniers ne me livraient pas toujours lorsque j’étais
totalement extérieur à ce milieu, et plus particulièrement 1) l’hétérogénéité des
applications du dispositif d’aide sociale qui dépend des compétences des travailleurs
sociaux ou du type d’organisme social au sein duquel ils exercent leurs fonctions et
2) l’appropriation des dispositifs d’insertion par leurs bénéficiaires.
J’ai également eu accès à de nombreuses données quantitatives issues de foyers, mais
également de mes « contacts » à l’extérieur : Commissions Locales d’Insertion, Agence
Nationale Pour l’Emploi, Association pour la Formation Professionnelle des Adultes...
J’ai alors pu observer un profond décalage entre les dires des travailleurs sociaux et
ceux de leurs « usagers » lorsque je les interrogeais dans le cadre de mon mémoire de
maîtrise et leurs actions dans leur pratique quotidienne. Il existe des tensions
contradictoires et continuelles entre l’esprit des lois sociales, les objectifs prédéfinis et
contraignants que doivent exécuter aussi bien les travailleurs sociaux que leurs usagers
et la marge de manœuvre qui leur est propre.
Par exemple d’une part, j’ai remarqué lorsque je travaillais sur l’insertion sociale des
personnes en Contrat Emploi Solidarité, une très forte tension entre les objectifs
17
d’insertion sociale de la Direction Départementale de l’Emploi et de la Formation
Professionnelle qui validait ou non les CES, ceux des employés et les objectifs de survie
économique des organismes qui les emploient (l’Association Lorraine d’Aide aux Sansabri dans le cas de mon expérience) : les employés les plus performants ont tout intérêt à
quitter leur emploi aidé pour accéder à un emploi stable, la DDTEFP veut favoriser
l’accès à l’emploi stable plutôt que d’entretenir le secteur aidé, tandis que l’association
qui recrute les CES veut conserver les employés les plus compétents, les plus aptes à
s’insérer dans le secteur non aidé, afin de répondre à ses besoins économiques. Nous
reviendrons sur cette tension lors de la partie sur la problématique de l’emploi aidé et
l’opposition entre les objectifs économiques et sociaux des initiatives.
D’autre part, l’application du dispositif RMI est très aléatoire et dépend tout d’abord des
politiques sociales et institutions qui le définissent et proposent des actions d’insertion,
mais également du degré et de la volonté d’information des instructeurs chargés de
mettre en place ce dispositif avec le bénéficiaire. L’accent sur un axe particulier du
dispositif : ressources, travail, logement, santé, loisirs, sports, etc, dépend du jeu
complexe qui se construit entre le travailleur social et le bénéficiaire du RMI. Nous
reviendrons également sur cette tension lors de la partie sur la problématique inhérente
au Revenu Minimum d’Insertion et au contrat d’insertion qu’il implique.
Je m’interroge, à travers les stratégies participatives d’insertion, sur le type d’insertion
qui se produit à travers cet ensemble d’interactions et sur le modèle de participation
qu’il suppose. Les actions et stratégies des acteurs que j’ai rencontrés sont fortement
déterminées par leurs positions sociales et les contraintes structurelles, politiques,
économiques et sociales qui les entourent. Toutefois, ces acteurs ne sont pas, comme le
dirait Garfinkel, des « idiots culturels », et il ne convient pas uniquement d’imputer au
contexte social la responsabilité du résultat de leurs actions. Le fait qu’ils soient
capables de mener des actions rationnelles et de se mobiliser, même modestement, a
inévitablement des conséquences et il est particulièrement stimulant d’étudier
l’interaction entre ces actions rationnelles en lien avec les effets de structure. Mais là
encore, je ne pouvais me satisfaire d’une observation participante qui, à elle seule,
souffre de plusieurs limites : ma propre subjectivité et par conséquent mon manque de
18
recul, l’impossibilité d’être partout à la fois et d’associer clairement le contexte social,
économique à une approche microsociologique.
Dans une quatrième étape, j’ai participé à un travail de recherche européen qui m’a
permis de porter mes analyses sur un terrain plus vaste et d’orienter mes réflexions plus
précisément vers les stratégies participatives d’insertion. ELSES est l’acronyme
Evaluation of Local Socio-Economic Strategies in disadvantaged areas (Évaluation des
initiatives économiques dans les quartiers défavorisés). C’est une recherche coopérative
menée de 1998 à 2000 dans six pays : Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie,
Pays-Bas et Suède, avec un financement de l’Union Européenne (programme de
recherches socio-économiques finalisées). Ainsi, six équipes de chercheurs (une par
pays), constituées de sociologues, économistes, politologues, géographes, universitaires
et membres de bureaux d’études publics ou privés. L’objectif général de la recherche
était de faire le point sur les initiatives de développement socioéconomique local dans
les zones urbaines dites « défavorisées » à travers l’Europe, constituées d’une part de
grands ensembles de logements sociaux dégradés et, d’autre part, des quartiers
populaires traumatisés par la fermeture des industries traditionnelles, souffrant dans les
deux cas de taux de chômage très élevés et de problèmes sociaux importants. Par
initiatives développement socioéconomique local, le projet entend les initiatives
individuelles et collectives (associatives, institutionnelles, etc) visant à améliorer à la
fois les conditions économiques (développement de l’entreprise, stimulation de
l’économie) et sociales (accès à l’emploi des chômeurs) au sein d’un territoire
particulier.
La recherche voulait faire un état des lieux et montrer les tendances communes. En
même temps, elle comptait privilégier les expériences innovantes, ce qui implique une
approche qualitative (ou « micro »). Pour concilier ces objectifs partiellement
contradictoires, chaque équipe a rédigé un bilan synthétique de la situation dans son
pays, à partir d’un questionnement commun pour permettre ultérieurement la
comparaison. Puis, les équipes de chercheurs ont sélectionné un territoire remarquable
pour sa stratégie de développement économique local, afin d’étudier en profondeur les
dynamiques partenariales et les facteurs d’échec ou de réussite. En s’inspirant des
19
méthodologies de la recherche-action, chaque équipe a choisi un partenaire associé,
c’est-à-dire un opérateur engagé sur le terrain dans des projets de développement
économique local (aide à la création d’entreprise, programmes de formation,
programmes d’emplois aidés, projets associatifs, etc). Ces partenaires ont accepté
d’ouvrir leurs portes aux chercheurs d’une part, de visiter les autres pays et de réagir à
ce qu’ils y ont vu d’autre part. L’opérateur était un organisme de reconversion
industrielle à Glasgow, un organisme de logement social à Malmö, une association de
prévention spécialisée à Nancy, etc. Enfin, nous sommes sortis du cadre national et
avons produit des comparaisons transversales. Même si des chevauchements sont
inévitables, six axes ont été identifiés et chacun a été pris en charge par une équipe :
1) l’articulation du local et du global, 2) le rôle des entreprises locales dans la création
d’emploi dans les quartiers en difficulté, 3) la possibilité d’élaborer une stratégie
cohérente de développement économique local, 4) comment faire des plus démunis les
premiers bénéficiaires du développement économique local, 5) les minorités ethniques
et le développement économique local et 6) le rôle du développement économique local
pour l’insertion sociale et professionnelle. Le Laboratoire de sociologie du Travail et de
l’Environnement Social (LASTES, Université Nancy 2), c’est-à-dire Maurice Blanc,
Annie Henrion et moi-même, avait la responsabilité de ce dernier axe1.
Cette recherche est un outil intéressant, puisqu’elle me permet d’élargir mes analyses à
des pays européens, de me questionner sur les diverses représentations et pratiques de
l’insertion qui divergent selon les variantes nationales d’intervention (ou de nonintervention) de l’État, selon les histoires nationales et les types de compromis sociaux
qui s’y sont établis. Elle me permet également de confronter mes recherches et mes
interrogations à celles d’autres chercheurs, de travailler en lien avec d’autres équipes
constituées de sociologues mais également de représentants d’autres disciplines et
d’univers professionnels. Comme tous les rapports issus du projet ELSES ne sont
disponibles qu’en anglais, j’en ai rédigé la seule traduction intégrale en français, dont je
présenterai quelques extraits en annexe, pour mieux expliquer certains passages de ma
thèse. Mon travail doctoral n’est pas un résumé du projet ELSES, mais une utilisation
1 Tous les rapports (en anglais) sont disponibles sur le site web http://www.ils.nrw.de/netz/elses, voir
aussi Blanc, Chevalier, Henrion, 2002.
20
du matériau empirique qu’il a généré et une réappropriation guidée par ma
problématique de recherche sur l’insertion. Pour la forme, je l’ai donc retravaillé, opéré
un travail de réécriture et de remise en forme, car il a été rédigé sous une forme très
technocratique pour convenir à la demande de la Commission Européenne.
Concernant le fond, je n’ai pas ici pour objectif d’analyser les axes présentés par les
équipes de recherche puisqu’elle se centre sur l’insertion sociale et non le
développement économique local. Par exemple, j’ai pris la décision de ne pas utiliser les
travaux des chercheurs italiens, qui n’ont traité que du développement industriel et ne se
sont pas intéressés à l’insertion sociale. J’ai donc utilisé les analyses qui concernent
directement mon objet de thèse et me les réapproprier. L’intérêt principal de cette
recherche européenne est d’une part l’étude des contextes nationaux qui ont généré les
processus d’exclusion sociale et d’autre part, une analyse des initiatives censées lutter
contre cette exclusion.
Après avoir décrit les conditions de vie des personnes précaires à Nancy et m’être
interrogé sur la nature de la relation éducative qui s’installe entre les institutions de
travail social et leurs « bénéficiaires » et sur les normes, principalement le travail et les
ressources, qui y sont véhiculées, j’ai pu, grâce à ELSES m’intéresser directement à la
manière dont ces normes sont construites et comment elles peuvent être mises en
pratique ou modifiées à travers des initiatives de lutte contre l’exclusion. Je me
demande également s’il existe une alternative à ces normes dominantes et comment se
produit leur coexistence.
Je reviens sur ces normes dans la partie consacrée à la définition de l’insertion et
j’explique ensuite dans la partie méthodologique j’utilise mes recherches de terrain à
partir d’une nouvelle problématique basée sur les stratégies participatives d’insertion.
Depuis le début de mes recherches, mon cadre théorique et méthodologique a évolué et
s’est enrichi, car prises isolément, certaines théories sociologiques et/ou méthodes ne
parviennent pas à tout expliquer et c’est leur combinaison qui offre des perspectives
21
particulièrement motivantes pour comprendre mon objet d’étude. En effet, je ne veux
pas dans le cadre de cette thèse, reprendre « simplement » une théorie existante et la
« plaquer » à mon travail de terrain ou la rejeter dans son ensemble si elle ne l’explique
pas intégralement à elle seule.
« s’il y a quelque chose qui change constamment au cours de l’histoire, ce sont les lois
sociologiques elles-mêmes » (Latour, in Beck, 2001, p9).
C’est dans cet esprit que je combine plusieurs approches susceptibles de s’adapter à
mon objet d’étude, en l’occurrence celles de Pierre Bourdieu, Georg Simmel et Norbert
Elias.
22
CHAPITRE 2 : POSTURE THÉORIQUE
Certains mots, certaines expressions sont tellement usités qu’on ne prend plus la peine
de s’interroger sur leur sens et leur implication pratique. L’exclusion, l’insertion sociale,
les stratégies et la participation sont couramment employés et leur usage sous-tend, sans
même que l’on s’en rende compte, de multiples représentations du monde qui varient
selon les individus et les groupes sociaux.
Dans la pratique comme dans les représentations, ces termes sont fondamentalement
liés : l’exclusion sociale se définit comme l’inverse de l’insertion sociale, ce qui signifie
que lutter contre l’exclusion implique une conception particulière de ce que peut être
l’insertion sociale. Alors, pour s’insérer, les acteurs font des projets, entrent dans des
interactions pour les réaliser, portés par leurs connaissances, représentations et valeurs
et ainsi ils participent à leur propre insertion sociale. De ce point de vue, les acteurs qui
s’insèrent occupent une place importante dans le processus d’insertion, mais ils ne sont
pas les seuls acteurs de leur propre insertion, puisqu’ils entrent en interaction avec des
individus et des structures sociales (travailleurs sociaux, associations, employeurs, etc).
Pour appréhender cette thématique, il est par conséquent utile d’adopter une posture
théorique susceptible d’apporter un éclairage sociologique pertinent. Mais tout comme
l’insertion, l’exclusion, les stratégies et la participation, le choix d’une théorie
sociologique plutôt qu’une autre implique souvent une conception particulière de la
société.
Comme mon travail de terrain a commencé avant mes réflexions théoriques sur le sujet,
j’ai donc tenté de trouver un cadre théorique pertinent pour rendre compte de mon objet
de recherche et non pas essayé de faire correspondre la réalité sociale à un engagement
théorique particulier. J’ai alors cherché depuis mon mémoire de maîtrise la théorie
sociologique la plus adaptée avant de décider de ne pas m’inscrire dans une mouvance
théorique déterminée et déterminante. Je prends le parti de m’approprier plusieurs
23
approches sociologiques complémentaires afin de cumuler leurs vertus cognitives et
d’en limiter les insuffisances à travers une approche pluridimensionnelle.
Ainsi, 1) il est pertinent d’analyser les structures sociales pour comprendre comment
s’établissent les normes sociales qui définissent notamment l’insertion et les rapports de
domination et comment les acteurs mènent des stratégies plus ou moins conscientes et
s’affrontent sous l’influence d’un contexte social déterminant, je parle ainsi d’une
approche structurelle ; tandis que 2) dans ce contexte social, il est aussi intéressant
d’une part d’appréhender les acteurs individuels et collectifs qui établissent des
stratégies individuelles et collectives, particulièrement dans le domaine de l’insertion et
d’autre part les interactions entre les niveaux structurels et inter-individuels, je parle ici
d’approche interactionniste.
À partir de cette posture théorique pluridimensionnelle, j’ai élaboré un outil conceptuel
dans le but d’exploiter mon travail de terrain avec pertinence : les stratégies
participatives d’insertion.
1. Les apports d’une approche structurelle pour appréhender le processus
d’exclusion, d’insertion, la reproduction des inégalités et les stratégies individuelles
et collectives
Les individus sont le « résultat » de leur histoire qui est définie par la société, leurs vies
sont régies par des formes d’organisations sociales qui s’imposent à eux.
« Des sociologues qui, consciemment ou inconsciemment, abordent les faits sociaux
comme s’ils existaient indépendamment des individus qui les forment, voient d’habitude
avec lucidité que de telles données possèdent leurs régularités irréductibles. » (Elias, 1993,
p52)
Je parle d’approche structurelle dans le cadre de cette thèse et regroupe dans cette
catégorie les diverses approches sociologiques qui s’intéressent à l’ensemble social sur
le long terme et qui considèrent que le tout est supérieur à l’agrégation de ses parties.
Dans le cadre d’une recherche sur l’insertion notamment, l’utilisation d’une telle
posture inspirée de Karl Marx et Pierre Bourdieu, permet de comprendre les
24
mécanismes sociaux (contexte social, politique, etc) qui influent sur les trajectoires des
individus.
L’armée de réserve définie par Karl Marx, les réflexions sur l’insertion de Robert
Castel, les analyses concernant l’insertion par l’emploi des chercheurs du GREE
(principalement José Rose, Bernard Friot et Jean-Louis Meyer) aussi bien que les
réflexions de Pierre Bourdieu sur la reproduction des inégalités, sont autant d’approches
qui permettent de comprendre les mécanismes sociaux (contexte social, politique, etc)
qui influent sur les trajectoires des individus.
Cette prise en compte du contexte social qui influe sur les destinées et stratégies
individuelles et collectives est particulièrement efficace pour comprendre comment
s’établissent les rapports de pouvoir et de domination qui sévissent au sein des
structures sociales.
Dans cette perspective, Robert Castel définit les politiques d’intégration :
« qui sont animées par la recherche de grands équilibres, l’homogénéisation de la société à
partir du centre. Elles procèdent par directives générales dans un cadre national » (Castel,
p418)
Elles sont par conséquent appréhendées dans un sens général incluant l’intégration des
immigrés, la consolidation du salariat, etc. Robert Castel interprète les politiques
d’insertion à partir de leurs différences, voire de leur opposition par rapport aux
politiques d’intégration :
« elles ciblent des populations particulières et des zones particulières de l’espace social, et
déploient à leur intention des stratégies spécifiques. (…) Les politiques d’insertion peuvent
être comprises comme un ensemble d’entreprises de mise à niveau pour rattraper cette
distance par rapport à une intégration accomplie (un cadre de vie décent, une scolarité
“normale”, un emploi stable, etc.). » (Castel, p418)
Il est intéressant, lorsqu’on veut comprendre les actions menées pour favoriser
l’insertion des personnes les plus précaires, d’étudier la manière dont s’est déroulée
l’évolution des processus d’exclusion et d’insertion et comment elle influe sur la
situation actuelle de cette population. Selon une perspective inspirée de la posture de
25
Karl Marx et concernant mon objet de recherche, ce qui paraît être un désordre permet
en fait à la société capitaliste industrielle de fonctionner. Dans la dialectique utilitariste
libérale, le travailleur, forcément pauvre, assure un profit maximum à l’employeur qui
l’exploite. Pour que l’ouvrier se consacre, volontairement certes, mais toujours poussé
par un besoin financier, à son travail, il lui faut un salaire suffisamment bas pour qu’il
soit obligé de se soumettre « librement » à la volonté de son employeur, mais juste assez
élevé pour qu’il ne cède pas au découragement.
Pour que la richesse (des plus riches) subsiste, il faut entretenir ce que Mandeville
appelle les « pauvres laborieux », utiles pour servir l’armée et la production capitaliste
(Marx, [1985]). Towsend, au XVIIIe siècle, justifiait déjà de la même manière la
division sociale du travail : il faut perpétuer la faim du travailleur pour qu’il se mette au
travail sans se plaindre, ce qui est plus subtil et efficace que le recours au travail forcé :
« Perpétuer la faim du travailleur, c’est donc le seul article important de son code du
travail » (in Marx, p113).
Pour maintenir cet équilibre entre les aspirations financières des ouvriers et le profit des
employeurs, il faut alors produire une surpopulation ouvrière, formant :
« une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d’une manière aussi absolue
que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de
valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la
matière humaine toujours exploitable et toujours disponible. » (Marx p101)
De ce point de vue, l’exclusion de l’emploi d’une partie de la population fait partie du
fonctionnement « normal » d’une société capitaliste. Le rapport au travail est, dans cette
optique, particulièrement ambigu puisqu’il génère à la fois un lien social et un rapport
de domination. On peut aisément constater la véracité de ce postulat dans la société
actuelle, mais il est nécessaire de prendre en compte certaines évolutions historiques et
la complexité de certains rapports sociaux.
i) Tout d’abord, à l’époque de Karl Marx, c’est-à-dire lors de l’industrialisation qui a
sévi dans la plupart des pays occidentaux, principalement en Grande Bretagne, mais
26
aussi en Allemagne et en France, les ouvriers sont devenus entièrement dépendants du
travail industriel. Au cours du XXe siècle, des luttes sociales et des bouleversements
politiques ont sévi et ont permis de limiter le temps de travail, de réguler le travail des
enfants, d’établir une protection sociale ou de limiter la domination inhérente au travail
industriel et d’équilibrer le rapport de force inégalitaire entre le travailleur et son
employé. Dans ce cas, l’insertion est conflictuelle. Par exemple, Gérard Noiriel (1984) a
démontré qu’en Lorraine, et plus précisément à Longwy, l’intégration des immigrés
italiens et polonais dans la société française s’est produite à travers leur participation
aux luttes syndicales et politiques de la classe ouvrière. Or, nous assistons actuellement
à une désindustrialisation massive qui n’est pas sans conséquence sur le relatif équilibre
obtenu par les luttes sociales et politiques.
C’est ainsi que les modalités d’insertion de nombreux groupes sociaux qui s’étaient
définis par leur activité professionnelle, principalement issue du processus
d’industrialisation, rejoint durablement cette armée de réserve décrite par Karl Marx,
celle que Robert Castel appelle les « normaux inutiles ».
ii) Ensuite, il faut s’interroger sur l’importance quantitative de cette armée de réserve :
si
sa population ne cesse d’augmenter, ne va-t-elle pas cesser de contribuer au
fonctionnement « normal » de la société capitaliste et, au contraire, contribuer à sa
déstabilisation? Dans quelle mesure de nouvelles luttes sociales pourront influer sur ces
nouvelles inégalités ? Quels en seront les acteurs principaux ?
iii) Enfin, il est intéressant de prolonger les réflexions de Karl Marx sur la surpopulation
relative. En effet, Karl Marx établit plusieurs distinctions dans son analyse de l’armée
de réserve :
« La (…) surpopulation relative, (…) appartient bien à l’armée industrielle active, mais en
même temps l’irrégularité extrême de ses occupations en fait un réservoir inépuisable de
forces disponibles. Accoutumée à la misère chronique, à des conditions d’existence tout à
fait précaires et honteusement inférieures au niveau normal de la classe ouvrière, elle
devient la large base de branches d’exploitation spéciales où le temps de travail atteint son
maximum et le taux de salaire son minimum. (...) Enfin, le dernier résidu de la
surpopulation relative habite l’enfer du paupérisme. » (Marx, p110)
27
Pour Marx, cette couche sociale pauvre est elle-même segmentée :
« Abstraction faite des vagabonds, des criminels, des prostituées, des mendiants, et de tout
ce monde qu’on appelle les classes dangereuses, cette couche sociale se compose de trois
catégories. » (Marx, p110)
Pour lui, les deux premières catégories sont conjoncturelles et comprennent les ouvriers
capables de travailler, les enfants de pauvres et les orphelins. La troisième catégorie est
structurelle, constituée des misérables, ouvriers obsolètes, vieux, accidentés du travail,
veuves...
Tout comme Marx, je ne considère pas les surnuméraires simplement comme une
population « inintégrable » au marché du travail et qu’ils offrent aux entreprises privées
tout comme au secteur public l’opportunité de profiter de leur situation précaire et des
contextes socioéconomiques difficiles pour limiter les revendications salariales et/ou
syndicales.
Il est possible d’aller plus loin dans ce raisonnement en l’actualisant et s’intéresser
également à une partie de la population rassemblée sous l’appellation « classes
dangereuses ». Karl Marx a écrit cette analyse il y a un siècle. L’armée de réserve a
depuis évolué et « intègre » aujourd’hui à la fois les groupes sociaux qui, tout en
appartenant au « monde » du travail, n’accèdent qu’à des emplois aidés ou précaires
(CES, CIE, CAVA…) et dépendent plus des programmes de lutte contre l’exclusion
(c’est-à-dire les politiques d’insertion définies par Robert Castel) que d’une politique de
relance de l’emploi.
De même, lorsqu’on s’interroge sur la nature profonde de la mendicité, le lien qui se
crée entre la personne qui donne et celle qui mendie, sa pratique quotidienne dans les
rues, on constate que cette activité est bien souvent considérée comme un travail par
celui qui la pratique et qu’elle représente un échange social même s’il est inégalitaire1.
1
J’analyse cette relation dans la seconde partie de ce chapitre théorique et dans le troisième chapitre de la
seconde partie en utilisant les apports interactionnistes de Georg Simmel.
28
S’ils ne prennent pas vraiment part au mode de production industriel ou à la conception
des politiques sociales, les « exclus » entrent forcément en interaction avec d’autres
acteurs sociaux, ne serait-ce qu’à travers la relation éducative avec des travailleurs
sociaux ou la relation de mendicité avec les donateurs. La prise en compte des situations
intermédiaires générées par les politiques d’insertion et les stratégies d’insertion des
populations précaires (travail au noir, mendicité, vente de journaux de rue, etc) est très
intéressante et permet de d’enrichir l’étude sur la construction du lien social. En fait, le
travail de terrain mené dans le cadre de mon travail doctoral permet de comprendre que
les travailleurs à statut précaire, comme les CAVA ou les CES, dépendant de la lutte
contre l’exclusion, font partie d’une armée de réserve qui, dans un contexte de
croissance aurait bénéficié d’un statut dit typique.
D’ailleurs, le marché du travail est un construit humain, social (Friot et Rose, 1996), il
n’a d’existence que par les représentations que l’on s’en fait :
« construction sociale au sens où il s’agit de l’assignation de catégories de main-d’œuvre à
certaines formes d’emploi en fonction du statut social, de l’âge, de la qualification, du
sexe. Une construction qui varie aussi en fonction de l’état des rapports de force salariéssyndicats-direction et des relations sociales dans l’entreprise ; le l’histoire sociale, de la
situation du bassin d’emploi » (Maruani et Reynaud, 1987, p20).
Ainsi la personne qui considère que la mendicité est un travail ou qui vend
quotidiennement des journaux de rue ne se définit pas forcément comme totalement
exclue de la société. Il est donc excessif d’affirmer qu’il existe des « inutiles au
monde », l’exclusion en tant que telle n’existe pas. En revanche, les politiques
d’insertion, la lutte contre l’exclusion créent volontairement ou involontairement de
nouveaux segments dans le marché du travail, comme les emplois aidés ainsi que de
nouvelles modalités d’insertion, comme « l’insertion à durée limitée », c’est à dire le
temps d’un programme d’insertion comme les CES renouvelables 3 années (Meyer, in
Friot et Rose, 1996) ou « l’insertion à durée illimitée » comme pour le Revenu
Minimum d’Insertion.
De plus, les trajectoires personnelles ne sont jamais linéaires : un individu peut vivre
une période de chômage, accéder à un emploi aidé, puis à des missions d’intérim,
travailler au noir en même temps, puis retourner au chômage, puis percevoir le RMI,
29
etc. L’exclusion n’est de ce fait jamais définitive. (Boulayoune, in Friot et Rose) Il ne
s’agit pas d’affirmer que tous les citoyens occupent une place « idéale » dans la société
et qu’ils ne sont jamais mis à l’écart des rapports sociaux. Parler de participation des
personnes précaires n’implique pas non plus des rapports sociaux égalitaires. Une de
mes hypothèses centrales porte sur les rapports problématiques entre participation
sociale et reproduction des inégalités sociales.
L’approche de Karl Marx porte principalement sur les rapports économiques et
industriels. De ce fait, l’insertion et l’exclusion tournent inévitablement autour de la
participation au « monde » du travail en tant que vecteur d’intégration ou de
domination. Mais n’existe-t-il pas pour autant d’autres éléments déterminants pour
définir l’exclusion et l’insertion.
En effet, les chômeurs sont souvent des victimes d’une crise de l’emploi dont ils ne
sauraient individuellement être tenus pour responsables, crise qui n’est toutefois que le
« déclencheur » qui fait passer l’individu d’une situation de fragilité à l’exclusion (ce
qui ne minore aucunement l’influence du contexte socioéconomique sur les situations
d’exclusion et n’impute pas leur existence aux individus ou groupes qui en sont
victimes). Ce « déclencheur » peut être une rupture familiale, un divorce, une
dissolution de la solidarité familiale, la solitude, des drames personnels, ajoutés à des
problèmes d’alcoolisme, psychiatriques, de fragilité par rapport au marché du travail, à
la maladie, au renoncement, à l’appartenance à un milieu social défavorisé... ce que l’on
pourrait appeler un processus de disqualification (Paugam, 1991) et de désaffiliation
(Castel, 1995).
Il convient alors davantage de s’intéresser à ce processus plutôt qu’à l’exclusion en tant
que telle. Le mot exclusion, l’appellation d’exclus, sont par ailleurs une invention
récente. Ils ont fait leur apparition au début des années 1970, notamment sous la plume
de René Lenoir dans Les Exclus (1970). Il dénonce dans ce livre les causes sociales de
la pauvreté, notamment l’urbanisation non maîtrisée, la violence télévisée,
l’inadaptation du système scolaire, les inégalités de revenus et devant l’accès aux
services publics. Pour Lenoir, le phénomène n’est pas marginal et menace toutes les
30
familles. Si les causes d’une certaine exclusion y sont exposées, elle n’est pas
rigoureusement définie. En fait, le mot exclusion ne figure que dans le titre de
l’ouvrage… L’usage de ce terme a ensuite été dénoncé et approprié à la fois par les
sciences sociales et le monde politique. La sociologue Jeannine Verdès-Leroux (1978) a
critiqué l’approche de R. Lenoir, qui amalgame trop de situations hétérogènes :
problèmes scolaires, insuffisance des revenus, urbanisation, violence à la télévision, etc.
Serge Paugam s’est quant à lui interrogé sur la place que pourrait prendre la notion
d’exclusion dans les sciences sociales. Ainsi, la précarisation du marché de l’emploi et
ses conséquences sur les niveaux de revenus :
« attirèrent l’attention des chercheurs sur les trajectoires sociales et professionnelles. (...) Il
n’était plus question (...) de la notion d’exclusion, mais d’un ensemble hétérogène de
situations instables génératrices de difficultés nouvelles pour des franges de la population
jusque là à l’abri de la pauvreté. » (Paugam, p12)
De ce point de vue, une acception « positive » de l’exclusion entraîne une réflexion sur
les fondements d’un système social en définissant ce qui est « inclus » ou « exclus ».
C’est ainsi que revient la question centrale de l’emploi en tant que vecteur de lien social
et déclencheur d’un processus de disqualification sociale.
On pourrait alors penser que l’exclusion est un concept fédérateur qui pourrait expliquer
tout (et n’importe quoi). C’est pour cela que Robert Castel (1995) remet en cause, à
juste titre, le terme « exclusion sociale » qui est une notion politiquement connotée,
mais pas un concept scientifique : « qui est exclu, et de quoi ? ». Ne pas faire partie du
monde du travail est-il l’unique déterminant du processus d’insertion et d’exclusion ?
On peut être exclu de certains groupes peut-être, mais pas de la « société ».
La centration sur l’exclusion nous empêche de réfléchir sur ce dans quoi « on » souhaite
insérer les « exclus » alors qu’il s’agit d’un couple indissociable : il est impossible
comprendre sérieusement l’un sans l’autre. L’usage et l’abus de la thématique de
l’exclusion reflètent une tendance souvent inconsciente qui consiste à lier savoir
sociologique et moralisme. On peut y appliquer les mêmes réserves que celles de
Norbert Elias au sujet de l’anomie :
31
« depuis le début, “l’anomie” avait des implications évaluatives. Elle portait en elle une
désillusion face à la société industrielle urbaine dans laquelle on vivait. Elle suppose que
les conditions de vie se sont détériorées, un sentiment vague qu’elles sont pires qu’avant et
que le passé doit avoir été meilleur que le présent. Il y a dans ce concept d’anomie, la
nostalgie d’un passé où “l’anomie” n’existait pas, un passé qui n’existait pas. » (Elias,
1969, p163)
L’anomie pourrait se définir comme l’inverse de la « nomie » :
« Même si une image alternative, qui incarnerait l’opposé de “l’anomie” n’a jamais été
définie, que ce soit par Durkheim ou ceux qui ont utilisé ce terme après lui, on comprend
généralement que ce qui la qualifie essentiellement est la cohésion. » (Elias, 1969, p163164).
Le concept d’exclusion est donc, lui aussi, faux absolument parlant, car c’est avant tout
un processus hétérogène. On peut être exclu du logement et pas de l’emploi (d’où les
difficultés que peuvent rencontrer des « smicards » Maliens qui espèrent trouver une
HLM à Paris…), les combinaisons sont multiples :
« On peut diviser les problèmes d’une communauté en classes et les aborder une par une.
On pourrait distinguer les aspects, entre autres, économiques, historiques ou religieux de la
communauté et les étudier séparément et, dans une conclusion, tenter de montrer leurs
liens. Mais on peut aussi retourner l’approche et se demander ce qui lie par exemple les
données économiques, historiques, politiques…, en tant qu’aspects d’une communauté. »
(Elias, 1969, p146)
De même,
« s’il est intéressant, comme le fait le CERC, de noter une corrélation statistique entre par
exemple les taux de rupture conjugale et la précarité du rapport à l’emploi, les processus
qui commandent ces relations ne sont pas explicités pour autant. […] Dans quelle mesure la
dégradation de la situation de travail se paie-t-elle d’une dégradation du capital
relationnel ?. » (Castel, 1995, p414-416)
L’insertion sociale comporte des facettes multiples : logement, travail, économique, etc.
C’est un concept subjectif qui dépend de critères multiples portés par les acteurs en
présence (motivés par leurs intérêts, leurs idéologies, etc), du contexte social, historique,
économique, etc, qui les entoure et de leurs interactions.
32
Les acteurs, ceux dont on dit qu’ils sont « exclus », expriment-ils le souhait d’être
insérés ? Se posent-ils même cette question ? Ils m’ont dit, à l’occasion des entretiens
réalisés pour ma monographie de licence et mon mémoire de maîtrise mais également
lors de mon expérience professionnelle de travailleur social, vouloir trouver du travail,
économiser de l’argent, entamer une formation, fonder un foyer, se nourrir ou
simplement ne rien faire, aucun ne m’a parlé de l’insertion en tant que telle.
Les institutions sociales par exemple, ne font que traduire ces aspirations de manière
administrative en les chosifiant et parlent d’insertion professionnelle, par l’économique,
sociale… et créent des dispositifs visant à répondre à des besoins quantifiables. Selon ce
point de vue, l’exclusion serait l’impossibilité pour ceux qui le souhaitent de mettre en
œuvre leurs aspirations.
Dans ce cas, une société « nomique » serait une société « idéale » au sein de laquelle
chaque individu ou groupe d’individus pourrait s’épanouir et vivre conformément à ses
aspirations, construites à la fois individuellement et collectivement de manière non
conflictuelle (société donc très peu probable).
C’est en cela qu’une thèse de doctorat portant sur l’insertion sociale est un exercice long
et difficile : il est nécessaire d’aborder cette problématique sous plusieurs angles à la
fois : les représentations et pratiques individuelles et collectives, le contexte social et
les interactions entre les acteurs et les institutions. Sans cette approche, la recherche en
sociologie est condamnée à ne voir qu’une seule facette du problème : les actions qui,
prises une à une ou envisagées d’une manière globale sans tenir compte des interactions
entre diverses logiques intentionnelles sont difficilement compréhensibles.
L’interaction entre diverses logiques individuelles, de groupes au sein d’institutions (qui
elles-mêmes ont leur propre logique), produit souvent des résultats inattendus, voire
opposés à ceux qui sont escomptés. C’est pour cela que cette approche à elle seule, ne
permet pas de comprendre comment ces inégalités touchent directement les acteurs
sociaux. Elle peut être éclairée par l’approche « structuraliste génétique » de Pierre
Bourdieu qui montre comment, quotidiennement, sévit cette influence et la manière
33
dont les acteurs sociaux la reproduisent, se l’approprient et/ou luttent contre elle à
travers l’interaction entre les champs et les capitaux sociaux.
Pour Pierre Bourdieu, les témoignages et les jugements des individus et des groupes
sont largement déterminés par la structure, la place qu’ils occupent dans un système de
positions. Des apprentissages sociaux forment, inculquent des modes de perception et
de comportement. Ainsi, les sujets, selon leur condition sociale, acquièrent des
dispositions, qui leur permettent, la plupart du temps, de s’adapter à diverses situations.
Les habitus dans l’acception de Pierre Bourdieu constituent l’ensemble des dispositions
acquises, des schèmes de perception et d’action, inculqués par le contexte social en un
moment donné et à une place particulière. Comme les apprentissages sociaux sont
similaires au sein d’un même groupe social ou classe sociale, on parle donc, par
exemple, d’habitus de classe. Ceci n’empêche pas le fait qu’au sein d’une même classe,
il existe une volonté de distinction, chaque membre se définissant positivement (ou
négativement) par rapport à l’autre.
Dans La Distinction, Pierre Bourdieu analyse longuement ce processus en prenant
l’exemple des préférences artistiques qui affirment et renforcent les différences de
classes :
« Les différences officielles que produisent les classements (...) tendent à produire (ou à
renforcer) des différences réelles en produisant chez les individus classés la croyance,
collectivement reconnue et soutenue, dans les différences et en produisant ainsi les
conduites destinées à rapprocher l’être réel de l’être officiel. » (1979, p25)
C’est de cette manière que j’analyse la façon dont la population est classée par exemple,
selon les types d’emplois qu’elle occupe ou la nature de ses ressources, s’approprie ou
rejette ce classement, cette assignation. De cette manière, je peux mieux appréhender les
formes que peuvent revêtir l’insertion, l’exclusion ainsi que la nature de la relation
sociale qu’elles impliquent.
Cette approche pose le postulat que l’histoire est déterminée objectivement par des
rapports sociaux correspondant à l’époque où on la vit. Les rapports sociaux, dans une
configuration donnée, assignent par conséquent un destin aux individus. Ce système de
34
positions, dispositions et d’habitus explique ainsi comment peuvent se reproduire les
inégalités sociales, avec parfois la « complicité » bien involontaire des premières
victimes de ces inégalités. Je montre dans le premier chapitre de ma seconde partie par
exemple comment certains emplois aidés ont pour effet pervers de reproduire la
précarité de leurs bénéficiaires qui, pourtant les revendiquent. De la même manière,
cette reproduction ne concerne pas que les bénéficiaires, mais elle implique également
les institutions qui les ont créées ou les utilisent pour lutter contre l’exclusion et assurer
leur propre fonctionnement :
« L’État se présente ainsi comme l’instigateur des dispositifs, comme leur promoteur mais
aussi comme l’un de leur principaux utilisateurs. S’ajoute à cette action de la puissance
publique un second mouvement engagé celui-là par les structures accueillant les
bénéficiaires de ces mesures » (Meyer in Friot et Rose, p96)
Cette position de l’État, et par conséquent des politiques nationales, est ambiguë
puisqu’on est supposé vouloir lutter contre l’exclusion et la précarité et qu’en même
temps, on reproduit cette précarité en favorisant le recours aux emplois aidés. Je
reviendrai plus loin dans le troisième chapitre de la seconde partie consacré aux emplois
aidés.
De ce fait, les phénomènes de reproduction mettent en scène une interaction entre
plusieurs groupes d’acteurs. L’apport théorique de Pierre Bourdieu ne se limite
justement pas à une vision « ultra-déterministe » de la reproduction. En effet, dans son
approche, les histoires individuelles sont aussi des processus par lesquels les individus
s’approprient activement les conditions d’existence objectives qui leur sont faites. Dans
le cadre des politiques d’insertion, il est intéressant de voir comment les bénéficiaires se
les approprient et la manière dont ils participent à leur application.
La participation engendre inévitablement des conflits plus ou moins forts. De ce fait,
Pierre Bourdieu restitue également la place de ces conflits et du mouvement dans le
monde social à travers sa théorie des champs et des capitaux.
Un champ est un ensemble de rapports de force objectifs,
35
« qui peuvent être d’alliance et/ou de conflit, de concurrence et/ou de coopération, entre des
positions indifférenciées, socialement définies, largement indépendantes de l’exercice
physique des agents qui les occupent » (Accardo, p55).
Un champ peut être, par exemple, scientifique, culturel ou artistique. A chaque champ,
correspond un capital particulier, réparti de manière inégalitaire, dont l’appropriation est
un « enjeu » permettant l’accès à une position spécifique. Un capital peut être culturel,
religieux... Dans le cadre de mes recherches, en m’inspirant de cette approche, je
considère que l’insertion est un champ au sein duquel interagissent les capitaux sociaux,
économiques, professionnels, etc. Je peux ainsi utiliser l’approche structurelle qui se
centre principalement sur des normes statiques qui se reproduisent presque
indépendamment des consciences individuelles en m’intéressant en même temps à la
dynamique sociale engendrée par la rencontre conflictuelle et/ou consensuelle entre
plusieurs stratégies ou représentations de l’insertion.
Un individu par exemple, peut avoir un capital éducatif tout en étant au chômage ou
n’ayant pas un capital social. Les politiques d’insertion, les initiatives individuelles ou
collectives pour l’insertion peuvent par exemple, tenter d’enrichir un capital social,
économique, culturel, éducatif, etc. On peut ainsi manquer d’un ou de plusieurs capitaux
et tenter d’agir sur un seul ou plusieurs de ces capitaux. Je montre à partir de mon
travail de terrain comment des initiatives pour l’insertion tentent de combler des déficits
de capitaux : social, économique, éducatif et professionnel.
C’est l’interaction consensuelle ou conflictuelle (nous reviendrons sur cet aspect
conflictuel des interactions dans la présentation des apports interactionnistes) des
différents capitaux qui détermine les positions de chaque acteur ou groupe. Il est par
conséquent indispensable d’étudier simultanément les positions sociales, les habitus, les
champs et les espaces sociaux. La lutte pour l’appropriation des capitaux et la
domination des champs constitue, comme le dirait Karl Marx au sujet de la lutte des
classes, le moteur de l’histoire ou de la vie sociale.
Il serait absurde d’opposer les déterminations exogènes dont la réalité est incontestable,
aux
déterminants
endogènes,
c’est-à-dire
les
comportements
professionnels,
relationnels, qui vont tendre à se reproduire et qui peuvent venir renforcer les
36
déterminations exogènes. Dans cette perspective, les individus ne prendraient que « les
décisions qui s’imposent ». Mais si ces comportements peuvent accompagner des
trajectoires de « victimes » des inégalités sociales qui s’enlisent dans la précarité, ils ne
sauraient dissimuler des trajectoires de « gagneurs » qui réussissent à lutter contre les
déterminismes et s’arrachent à leurs conditions d’existence. Une décision qui s’impose
peut être aussi la décision qui poussera du côté de la promotion sociale.
Il s’agit là de véritables stratégies de lutte contre le destin probable, ce qui implique que
les déterminismes sont toujours probabilistes. Il y a par conséquent à la fois un destin
probable, un destin plus probable et des destins moins probables. Les déterminismes
sont multiples et complexes, il s’opère une négociation entre un ensemble de
déterminants et la volonté pour un individu de s’engager dans une voie plutôt que dans
une autre. De ce fait, puisqu’il existe des stratégies individuelles et collectives à la fois
conscientes et inconscientes, on ne peut pas dire que la reproduction sociale est totale. Il
existe par conséquent un espace où peuvent s’exercer les interactions impliquées par la
rencontre conflictuelle ou consensuelle entre des représentations et des stratégies
différentes, dont la prise en compte enrichit considérablement les apports théoriques
jusqu’ici présentés.
2. Les apports des approches interactionnistes : l’importance de comprendre la
manière dont participent les acteurs dans les jeux sociaux
Les perspectives interactionnistes, et plus particulièrement celles de Georg Simmel et
Norbert Elias, sont particulièrement intéressantes et complètent judicieusement
l’approche structurelle et la démarche de Pierre Bourdieu.
Norbert Elias a, par exemple, dans Mozart, Sociologie d’un génie [1991], expliqué à
travers une analyse sociologique portant sur un individu et sur sa trajectoire, l’aspect
déterminant du contexte social du personnage sans nier son individualité. Il a démontré
que les qualités du compositeur ne sont pas uniquement liées à l’individu mais à
37
l’individu social. De même, dans The Established and the outsiders1, il montre que le
rapport d’exclusion dépend à la fois du comportement individuel des « established » et
des « outsiders », mais également du contexte économique et social de l’époque.
« Ceci (…) était un conflit sur une petite échelle, typique des processus d’industrialisation.
Si l’on a une perspective plus mondiale, on ne peut que constater des situations similaires
qu’on nomme souvent de manière différente. » (Elias, 1969, p156-157)
Aujourd’hui nous sommes confrontés à un processus de désindustrialisation, notamment
en Europe, ce qui implique que les interactions sociales et les conflits sociaux ont, eux
aussi, évolué, tout comme la définition de ceux qui sont les « established » et les
« outsiders ». On s’aperçoit, à partir du travail de terrain exploité par Elias et Scottson,
que rien ne distingue vraiment, si l’on y regarde de plus près, ces « established » et ces
« outsiders », exception faite de leur date d’arrivée dans la ville et de leurs conditions
d’existence (précarité de logement…).
Il existe donc une interaction constante entre les actions individuelles et sociales. Ces
interactions comptent plusieurs niveaux : entre individus, entre groupes sociaux, entre
un individu et un groupe ou des groupes, etc. Ainsi, dans The Established and the
outsiders, Elias démontre que le statut « d’outsider » ou « d’exclu » (sa traduction
approximative) vient aussi de la rencontre entre le groupe ainsi dénommé et les
représentants de celui que l’on nomme les « established » ou de « ceux du dedans»
(traduction encore approximative). Norbert Elias affirme que ces interactions
engendrent des effets dont la nature est éminemment sociale :
« Des groupes humains, et donc des individus, sont toujours plus nombreux à dépendre les
uns des autres pour leur sécurité et pour la satisfaction de leurs besoins, sans que,
d’ordinaire, ce processus non planifié soit compris par les intéressés eux-mêmes. Tout se
passe comme si des milliers d’hommes puis des millions et des millions parcouraient ce
monde, pieds et mains liés par des fils invisibles. » (Elias, [1993], p20-21)
Malgré cet aspect inintentionnel, les acteurs, comme nous l’avons vu lors de la
présentation des apports de la posture de Pierre Bourdieu, que les acteurs sont capables
de s’approprier ce dont ils n’ont pas forcément la maîtrise totale et peuvent, le plus
1 Traduit en français : Logiques de l’exclusion (1997).
38
souvent involontairement, à travers leur participation à des échanges sociaux, renforcer
la domination dont ils peuvent être victimes. Dans son étude sur les « established » et
les « outsiders », Norbert Elias montre notamment comment les « outsiders » vont
s’approprier les critiques qui leurs sont faites et finir par agir conformément à ce que
l’on attend d’eux. Cette participation, au bout du compte, contribue à les stigmatiser
davantage et à donner corps à des préjugés. C’est cette attitude qu’ont également
parfaitement décrite les interactionnistes tels que Howard Becker ou Erwing Goffman.
Howard Becker affirme que l’on devient déviant dès qu’on est considéré comme tel par
autrui et selon cette interprétation, un individu ne commencera à commettre des actes
déviants qu’après avoir été étiqueté comme déviant. Il est clair que le même processus
est à l’œuvre dans la définition de ce qui est inséré ou exclu de la société. Cette posture,
si elle est intéressante dans le cadre de l’exclusion ou certaines « déviances » ou
stigmatisations, connaît quelques limites en raison de son risque de relativisation de
certaines conduites très déviantes comme le viol, l’inceste ou la pédophilie (Delas et
Milly, 1997).
Goffman quant à lui, montre qu’un stigmate est une différence jugée anormale et qu’il
s’agit donc plus d’une caractérisation attribuée par les « normaux » qu’un attribut
objectivement distinctif.
« Mais, dans tous les cas de stigmate, (…) on retrouve les mêmes traits sociologiques : un
individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux
ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux
d’entre nous qui le rencontrent, et nous détourner de lui, détruisant ainsi les droits qu’il a
vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs. (…) Quant à nous, ceux qui ne divergent
pas négativement de ces attentes particulières, je nous appellerai les normaux.. » (Goffman,
1975, p15)
Aussi ne faut-il pas confondre l’image que les autres ont d’un individu, les préjugés qui
biaisent leur jugement et son identité réelle. (Delas et Milly, 1997). De même, il ne faut
pas non plus confondre l’image plus ou moins fidèle que l’individu peut vouloir,
consciemment ou pas, donner de lui, que ce soit pour se valoriser ou se faire accepter.
« En présence d’autres personnes, l’individu peut désirer donner une haute idée de luimême. il a en général de bonnes raisons de se mobiliser en vue de susciter chez autrui
39
l’impression qu’il a intérêt à susciter. Pendant les entretiens réalisés avec les agents de
l’École Professionnelle, nous avons remarqué que tous ont eu besoin de transmettre
l’impression d’être un bon travailleur ; “celui qui a subi des situations difficiles telles que le
chômage, et qui malgré les difficultés, continue la lutte, avec dévouement au travail”. Tous
se sont centrés sur le sujet du travail en pensant peut-être qu’il serait le sujet le plus
acceptable pour leur interlocuteur, au moins au moment où s’est passé l’entretien. »
(Giovanetti, in Voyé, 1996 p154-155)
De la même manière, la position d’un sociologue n’est pas toujours claire pour les
personnes qu’il interroge. Ces dernières veulent parfois lui faire plaisir en lui disant ce
qu’il pourrait avoir envie d’entendre (détails croustillants, etc), restituer leur propre
vérité ou, au contraire, par méfiance, adopter un discours consensuel1.
Les approches interactionnistes dont je me sers en les alliant aux théories structuralistes
et stratégiques qui prennent en compte les rapports de pouvoir et de domination,
restituent la participation de l’acteur au sein des interactions.
« [Que l’exclusion] découle d’un état structurel ou conjoncturel de l’organisation sociale,
elle inaugurera un type spécifique de relation sociale. Qu’elle soit le résultat de procédures
de traitement social, elle s’inscrira dans une interaction entre des personnes ou entre des
groupes. » (Jodelet in Paugam, 1996, p66)
Mais à elle seule, l’approche interactionniste, tout comme les théories structurelles et
« bourdieusienne » , demeure incapable de restituer la complexité du monde social :
« Le recours à des modèles socio-cognitifs centrés sur le fonctionnement intra-individuel
présente un grand risque. Celui de couper les recherches de leurs contextes historiques et
culturels et de perdre de vue la fonction sociale des phénomènes étudiés par la psychologie
sociale dont la vocation reste de rendre compte des problèmes de la société » (Jodelet, in
Paugam, 1996, p75)
C’est la raison pour laquelle Jean-Louis Meyer, dans sa réflexion sur les emplois
intermédiaires, rejette une approche individualiste centrée sur les demandeurs
d’emplois, car ces derniers manquent de ressources mobilisables, en faveur d’une
perspective plus globalisante puisque les organismes d’accueils sont relativement libres
de sélectionner leur main-d’œuvre.
1
Voir également la chapitre 3 sur les hypothèses et leur mode de validation.
40
« Compte tenu de l’importance toute relative des ressources mobilisables par les agents,
l’hypothèse stratégique paraît insuffisante pour rendre compte de l’ampleur des effets
observés. » (in Friot et Rose, p97)
Toutefois, je n’ai pas pris le parti de le suivre dans cette voie, car délaisser une
hypothèse stratégique pour la remplacer totalement par une approche structurelle niant
les stratégies des demandeurs d’emplois demeure une vision aussi réductrice. Je montre
plus loin par exemple, comment les plans des entreprises et de l’association de
prévention à l’origine d’un projet de restauration d’abribus de la ville de Laxou ont été
complètement bouleversés notamment par 1) la participation d’un groupe de jeunes en
difficultés recruté en Contrat emploi Solidarité et 2) les relations conflictuelles entre un
travailleur social et un membre de la direction des ressources humaines d’une entreprise
participant au projet.
Dans ce cas, une approche structurelle est, elle aussi, à elle seule, insuffisante pour
expliquer le résultat de ces interactions et rapports de force. C’est la raison pour laquelle
il est particulièrement intéressant de lier les approches structurelles et interactionnistes.
On retrouve par exemple de nombreuses citations de Émile Durkheim dans les écrits de
Erwing Goffman. De cette manière, l’approche interactionniste démontre bien que le
processus d’exclusion fait intervenir des expériences, des actions et des représentations
inter-individuelles qui le rationalisent, le justifient ou le dénoncent. D’ailleurs,
paradoxalement, les démarches interactionnistes, spécialement lorsqu’elles étudient les
phénomènes de déviance, reviennent aux positions structuralistes en les imputant en
grande parte à l’ensemble social et à ses normes plutôt qu’aux seules interactions entre
les conduites individuelles. Par conséquent, elles ne sous-entendent jamais que l’acteur
individuel porte à lui seul la responsabilité de ses échecs ou de sa position dominée.
Cette posture a donc l’avantage de ne pas individualiser les problèmes sociaux.
On a vu avec la théorie des champs de Pierre Bourdieu que chaque acteur ou groupe a
ses propres objectifs individuels ou collectifs et lutte dans l’espace social pour
s’approprier ou conserver un ou plusieurs capitaux afin de maîtriser un champ
particulier. La théorie des champs de Pierre Bourdieu et de leur interaction, s’inspirent
judicieusement des réflexions du psychosociologue Kurt Lewin tout en l’alimentant.
Pour K. Lewin, les phénomènes psychologiques font toujours partie d’un ensemble de
41
faits coexistants et interdépendants. Il existe par conséquent un champ psychologique au
sein duquel les propriétés des événements dépendent de ses relations au système auquel
il appartient. L’ensemble de ces événements est un champ psychologique qui détermine
les conduites individuelles ou collectives à un moment donné. Ce champ, à la manière
des habitus de Pierre Bourdieu, est dans la pratique tout aussi efficace, que les individus
ou les groupes en soient conscients ou pas.
Dans ce cas, un comportement dépend à la fois du milieu d’appartenance d’un individu
et de l’individu lui-même (Delas et Milly, 1997). Les « forces psychiques », se
combinent, s’opposent, se rassemblent, se séparent, stabilisent les structures sociales ou
les modifient.
L’étude des interactions enrichit donc considérablement ma posture à travers
l’interprétation de la place du conflit non plus au niveau psychique, mais à celui des
ensembles sociaux, en intégrant l’approche structurelle et stratégique. D’un point de vue
interactionniste, l’aspect conflictuel des interactions sociales n’est pas forcément
pathologique, il s’agit au contraire d’un moteur fondamental pour une grande partie des
actions sociales. En fait, comme le signalait déjà Simmel, le conflit a une fonction
socialisatrice :
« Si toute action réciproque entre les hommes est une socialisation, alors le conflit, qui est
l’une des plus actives, qu’il est logiquement impossible de réduire à un seul élément, doit
absolument être considéré comme une socialisation. » (Simmel, [1999], p265)
Le conflit est même inhérent à toute vie individuelle et sociale :
« Pour que l’individu parvienne à l’unité de sa personnalité, il ne suffit pas que ses
contenus s’harmonisent totalement selon des normes logiques ou objectives, religieuses ou
éthiques : la contradiction et le conflit non seulement précèdent cette unité, mais ils sont
aussi à l’œuvre à chaque instant de sa vie ; de même, il ne devrait pas y avoir d’unité
sociale dans laquelle les mouvements convergents des éléments ne soient aussi
inextricablement mêlés à des mouvements divergents. » (Simmel, 1999, p266)
Le conflit est socialisateur tant qu’il ne mène pas à la guerre totale ou à la paralysie :
« La dynamique du conflit ne débouche pas nécessairement sur une communication
authentique. Les situations de blocage où les conflits pourrissent avant de donner lieu à une
éruption de violence sont fréquentes. » (Blanc, in CURAPP/CRAPS, p184-185)
42
Comme je l’avais remarqué lors de mon travail de maîtrise, les individus ne maîtrisent
pas toujours le résultat de leurs actions. Il ne s’agit pas là de dire que leurs stratégies
sont mauvaises ou irraisonnées. Un fait social n’est pas que la somme des actions
individuelles, même réfléchies. Ces actions individuelles sont des interactions qui
entrent en conflit ou s’accordent entre elles, mais également avec le contexte social au
sein duquel elles évoluent.
Les interdépendances humaines issues de la participation de différents acteurs dans un
contexte social déterminé produisent des résultats qu’on ne peut comprendre si l’on se
contente de sonder les individus un à un afin de comprendre leurs stratégies ou
d’analyser les seules structures sociales qui portent les normes d’insertion et les
reproduisent.
Je vais à présent expliquer comment, dans le cadre de mon objet de recherche, je fais le
lien entre ces approches à travers une posture pluridimensionnelle portée par les
stratégies participatives d’insertion.
3. L’utilisation des stratégies participatives d’insertion : le lien entre les approches
structurelle, « bourdieusienne » et interactionniste
Si l’on admet que les groupes entrent en interaction les uns avec les autres, se
définissent et interviennent, les uns par rapport aux autres, au sein de structures qui
déterminent leurs positions sociales on peut apporter une définition pluridimensionnelle
et conflictuelle de l’insertion :
1) Est inséré celui qui se considère lui-même comme inséré
2) Est inséré celui qui est considéré comme inséré par les autres membres de la société
et ses institutions
3) Est inséré celui qui se considère lui-même comme inséré même si les autres membres
de la société et ses institutions le considèrent comme non-inséré
43
4) Est inséré celui qui est considéré comme inséré par les autres membres de la société
et ses institutions même s’il ne se considère pas lui-même comme inséré.
Cette définition, qui s’inspire de l’approche interactionniste de Becker, peut tout aussi
bien s’appliquer à l’exclusion :
1) Est exclu celui qui se considère lui-même comme exclu
2) Est exclu celui qui est considéré comme exclu par les autres membres de la société et
ses institutions
3) Est exclu celui qui se considère lui-même comme exclu même si les autres membres
de la société et ses institutions le considèrent comme non- exclu
4) Est exclu celui que les autres membres de la société et ses institutions considèrent
comme exclu même s’il ne se considère pas lui-même comme exclu.
Que ce soit dans le cas de l’insertion ou de l’exclusion, comme dans le cas des
propositions 1 et 2, lorsque l’individu et la société tiennent le même discours, l’insertion
ou l’exclusion sont renforcées. Les propositions 3 et 4 sont plus complexes et
sociologiquement intéressantes puisque les discours divergent. Dans ce cas, on peut
s’interroger sur ce qui, au bout du compte, détermine qui est socialement inclus ou
exclu.
En s’inspirant des réflexions de Pierre Bourdieu, on comprend que ce qui détermine
fondamentalement des rapports de domination et ce qui permet de reproduire les
classements sociaux, est 1) la position occupée dans l’espace social, 2) les capitaux
détenus. Cette interaction entre les positions et les capitaux fait pencher la balance vers
l’insertion ou l’exclusion. Les individus sont parfois libres de s’auto-exclure, mais
lorsque la société décide de les exclure, ces individus ne peuvent plus faire grande chose
isolément. On en voit un cas extrême lorsqu’un État totalitaire décide arbitrairement
qu’une ethnie ou une religion particulières n’ont plus le droit d’accéder à la citoyenneté
ou d’exercer certaines professions, etc. Je montre par exemple, à travers l’exploitation
de mes recherches, que le refus de laisser participer les précaires à la définition des
44
initiatives pour l’insertion sociale est un mode de reproduction de l’exclusion et des
inégalités sociales.
C’est de cette manière qu’à travers les stratégies participatives d’insertion, on rencontre
une population 1) qui crée elle-même ses propres stratégies d’insertion sans pour autant
se trouver en dehors de la société et 2) qui est en même temps la cible de politiques
d’insertion ou de lutte contre l’exclusion, donc, définie a priori (notamment
administrativement) comme exclue, à insérer, etc.
Cette population n’entame pas des stratégies d’insertion pour survivre et assouvir ses
besoins les plus élémentaires (boire, manger, se couvrir, dormir) mais pour continuer à
être insérée et à participer aux jeux sociaux au sein desquels elle s’intègre. De ce fait, le
questionnement sur l’insertion sociale rejoint celui sur la participation des acteurs
sociaux aux stratégies visant à les intégrer à la société et c’est la raison pour laquelle je
parle de stratégies participatives d’insertion. Le but final de ces stratégies est l’insertion
et il implique la participation de plusieurs acteurs ou groupes d’acteurs.
« Il est au moins un niveau où une approche unitaire de l’exclusion peut faire sens : celui
des interactions entre personnes et entre groupes qui en sont les agents ou les victimes »
(Jodelet, in Paugam, 1996, p66)
Je ne me limite ainsi pas à une « simple » évaluation des politiques publiques
d’insertion. Je m’intéresse à la participation d’autres acteurs dans le cadre du processus
d’insertion-exclusion, à savoir également les personnes précaires qui entament des
initiatives individuelles et/ou collectives, les entreprises, les organisations de travail
social, les organismes de logement social et les associations.
Contrairement à Denise Jodelet, je ne parle pas de victimes de l’exclusion, mais de
personnes précaires. S’il est légitime de dénoncer les misères quotidiennes des groupes
sociaux impliqués au sein d’un processus d’exclusion ou d’insertion, la posture qui tend
à les assimiler à de simples victimes risque d’impliquer la négation de leurs capacités
d’action et donc, de leur interdire de fait toute participation au processus de prise de
décision sur leur propre trajectoire d’insertion. C’est cette attitude que Herbert Gans,
dénonce dans un ouvrage éclairant, « The War Against the Poor » :
45
« L’étiquetage des pauvres qui les décrit comme des êtres inférieurs (…) renforce les
mauvais traitements à leur encontre, augmente leur misère et les décourage de sortir de la
pauvreté. Le label générique est « victime », les victimes pauvres sont tellement déficientes
qu’elles ne méritent pas d’aide économique ou autre. En outre, cette victimisation réduit à
la fois leurs chances d’être responsabilisés pour leur pauvreté, mais aussi leurs possibilités
de s’en sortir. Les probabilités politiques d’une revitalisation des initiatives de lutte contre
la pauvreté sont aussi réduites, puisque les hommes politiques et leurs électeurs sont
rarement enclins à dépenser de l’argent public pour des gens qui ne le méritent pas. »
(Gans, p2, ma traduction)
Dans ma « stratégie » de recherche, au niveau macrosociologique et microsociologique,
je considère chaque acteur en présence comme un « stratège » qui participe, activement
ou passivement mais jamais sans effet au processus d’insertion. Cela ne signifie pas que
toute action individuelle est une stratégie : dans ce cas, ce mot perdrait tout son sens et
le fait d’éplucher une banane deviendrait lui aussi une stratégie.
Tout comme l’exclusion et l’insertion, une stratégie peut signifier tout et n’importe
quoi, si l’on ne la rattache pas à une thématique particulière : stratégie militaire,
stratégie politique, etc. Je m’intéresse à la stratégie participative d’insertion exercée
dans le cadre des initiatives individuelles et/ou collectives de lutte contre l’exclusion ou
pour l’insertion.
Chaque acteur, lorsqu’il agit, poursuit consciemment une ou plusieurs fins. Lorsqu’il
entre dans un processus interactif qui existe en dehors de lui, qu’il le veuille ou non, il
l’influence en entrant en interaction avec d’autres acteurs, même s’il ne poursuit que des
buts individuels. Son action est donc à la fois partiellement consciente puisqu’il a
conscience de ses actions et partiellement inconsciente puisqu’il ne peut maîtriser à
chaque fois les conséquences de ses actes et le déroulement du processus social auquel
il participe.
Ce contact bien qu’inégalitaire, demeure une participation à un échange social. La
mendicité est une manière pour le mendiant de rester inséré au sein de la société même
s’il se situe dans ses marges. Dans ce cas le mendiant est l’acteur qui déclenche
l’interaction avec la personne qui donne. Le donateur, comme je le démontre plus loin,
n’a pas forcément conscience de l’intégralité du processus interactif auquel il participe :
46
il peut donner de l’argent pour soulager sa conscience, par charité chrétienne ou
républicaine, pour se débarrasser de l’opportun, etc. Par le biais de son don, il entre
forcément en interaction avec un autre acteur : le mendiant. Le mendiant, quant à lui,
croit peut-être qu’il se contente de demander de l’argent, mais selon les endroits où il
mendie, selon les personnes à qui il demande de l’argent, selon la manière dont il exerce
son activité, qui sont stratégiques, qu’il en soit conscient ou non, joue un rôle au sein
d’une stratégie participative d’insertion. De plus, la manière dont est perçue la
mendicité varie selon les contextes à la fois nationaux, économiques, religieux, sociaux
et politiques. Le traitement de la mendicité oscille donc entre répression, tolérance et
indifférence, au gré des mutations sociétales.
Je m’intéresse aux stratégies participatives d’insertion, processus au sein duquel des
acteurs s’engagent, consciemment ou non, avec une maîtrise limitée de l’issue de leur
stratégie dans le but de rester insérés, de s’insérer ou d’aider d’autres personnes à
s’insérer au sein de la société, qu’elles en aient fait la demande ou pas. Cet aspect est
important, car j’ai annoncé qu’il n’existait pas, dans l’absolu, d’exclus : on peut avoir
un logement et pas de travail, une activité rémunéré et pas de logement, un réseau de
solidarité familial et une absence d’emploi, etc. Une stratégie participative d’insertion
n’est pas une démarche qui va de l’exclusion à l’insertion, mais un processus orienté
vers un ou plusieurs types d’insertion (que j’analyse à partir de mon travail de terrain) :
professionnelle, sociale, etc, au sein duquel les acteurs sont engagés et qui fait d’eux des
acteurs sociaux à part entière.
Pour Claude Dubar (1991), la socialisation dure tout au long de la vie des individus qui,
dès leur enfance, accumulent les acquis. Cette conception va dans le sens ce celle de
Berger et Luckmann (1992) pour lesquels la socialisation représente l’ensemble des
processus, les expériences qui permettent d’acquérir des représentations mentales. De ce
fait, le processus d’insertion est également une socialisation : les individus
expérimentent, connaissent plusieurs types d’insertion : professionnelle, sociale, par les
ressources, etc. Cette socialisation est commune à la plupart des groupes sociaux, mais
dans le cadre de mon questionnement, c’est la socialisation des plus précaires qui
m’intéresse et qui, de par la nature des emplois occupés, des ressources obtenues et des
47
échanges sociaux auxquels elle participe demeure un type de socialisation particulier et
parfois même paradoxal : l’apprentissage de l’instabilité liée à la précarité des emplois,
des ressources, etc. Par rapport à ce modèle de socialisation, les individus vont
progressivement adapter leur image identitaire et celle qu’ils ont pour les autres : il y a
confrontation à autrui, avec cette idée simple que dans la transaction entre ce qu’on est
et ce qu’on doit être, il y aura continuité ou rupture. On peut rapprocher cette
conception des perspectives interactionnistes.
Les représentations de ce que peut être l’insertion sociale et les stratégies d’insertion
sociale varient selon les individus et les groupes sociaux. Des stratégies participatives
pourront viser 1) l’insertion par le travail à travers une activité professionnelle, la
création d’une entreprise, etc, 2) l’insertion par le logement à travers la requalification
du quartier, l’acquisition d’un logement, 3) l’insertion par l’économique à travers
l’obtention d’une ressource monétaire comme le Revenu Minimum d’Insertion ou les
fruits de la mendicité, 4) l’insertion sociale à travers une activité socialement utile et
bénévole, etc.
Ces représentations entrent en interaction de manière à la fois consensuelle ou
conflictuelle. De manière consensuelle lorsque le contrat d’insertion du RMI aborde
l’octroi de ressources et des démarches (souvent conflictuelles, je démontre plus loin
qu’il n’est pas judicieux d’idéaliser l’aspect contractuel de cette initiative). De manière
conflictuelle lorsque l’emploi aidé peut entrer en opposition avec l’insertion sociale des
plus précaires qui sont enfermés dans un secteur intermédiaire, par définition précaire et
provisoire. De la même manière, la centration de certains projets, notamment
associatifs, culturels, etc, sur les objectifs sociaux, solidaires, peut entrer en conflit avec
l’insertion par l’économique et l’obtention de ressources monétaires.
Ces stratégies peuvent mobiliser 1) directement un « groupe-cible » comme dans des
programmes d’emploi aidé ou de formation elles sont dans ce cas individualisées ou, 2)
d’une manière plus indirecte, « la collectivité » comme dans les programmes de
développement de l’entreprise locale, supposés permettre de créer de l’emploi pour les
chômeurs locaux.
48
Les stratégies participatives d’insertion représentent une action : il ne s’agit pas
seulement de repérer statistiquement les personnes au chômage, qui n’ont pas de
logement, etc, mais de s’intéresser aux interactions inhérentes aux stratégies qui
mobilisent les intéressés : quel est le contexte social particulier qui les génère ? qui
mobilisent-elles ? dans quel but ? comment se produisent ces interactions ? à quel mode
participatif avons-nous affaire ? quels en sont les résultats et les déterminants ?
Il est également important de préciser la dimension temporelle des stratégies
participatives d’insertion. Il s’agit en effet d’un processus dynamique qui se produit en
plusieurs phases, des acteurs peuvent intervenir ou se désengager à divers moments,
participer de façon plus ou moins active et directe selon les étapes du processus
participatif.
Cet aspect temporel et interactif est fondamental, car il permet d’éviter une grande
confusion, que l’on pourrait retrouver au niveau de la recherche ou de l’action : la
participation dans le cadre des initiatives pour l’insertion se situe à la fois 1) au niveau
de la conception des stratégies, inspirée par les contextes sociaux, structurels,
institutionnels et qui met à l’écart les acteurs individuels et collectifs, et plus
particulièrement les « groupes cibles » destinataires des politiques d’insertion et 2) au
niveau de la mise en place de ces politiques d’insertion où les individus ou groupes
occupent au contraire une place fondamentale au sein d’un processus interactif.
Si l’on fait abstraction de l’un ou de l’autre de ces pôles, on n’obtient qu’une vision
partielle du processus et des stratégies participatives d’insertion en déplorant d’une part
l’absence des acteurs sociaux et d’autre part en réduisant les stratégies participatives
d’insertion aux seuls individus, en faisant abstraction des contextes sociaux qui
motivent fortement ces stratégies, puisque chaque individu occupe une position
particulière dans l’espace social et appartient à un ou des groupes sociaux qui peuvent
défendre leurs intérêts contre d’autres groupes aux intérêts divergents.
Pour appréhender les stratégies participatives d’insertion, j’ai donc décidé d’opérer un
croisement entre les logiques intentionnelles et inintentionnelles ou objectives. J’utilise
49
indifféremment les termes de logique inintentionnelle ou objective, avec une préférence
pour le premier. La logique inintentionnelle montre que ce qui dépasse la conscience
des individus n’est pas forcément immanent, mais résulte à la fois des structures
sociales et de la somme des (inter)actions individuelles. Le fait de parler en termes de
logique objective risque d’atténuer l’aspect subjectif des structures sociales : elles sont
au contraire les représentations de rapports de domination et constituent un espace de
tensions entre plusieurs forces contradictoires.
« Par logique (au sens de “cohérence implicite”) intentionnelle, nous entendons ce qui
construit le sens vécu de l’acteur, ce à partir de quoi il se donne sens et se mobilise »
(Lopez, in Ville et transactions sociales, p261).
Si les individus sont rationnels, cela n’assure pas pour autant qu’ils parviennent toujours
à leurs fins ou qu’ils sont toujours les seuls responsables des conséquences de leurs
actes. Cette première logique ne se suffit pas à elle-même, car elle fait abstraction des
structures sociales.
« Il existe donc, même sur des laps de temps plus ou moins longs, une logique non
intentionnelle, indépendante de la connaissance que les acteurs peuvent en avoir, logique
qui ne procède pas du hasard et qui résulte de diverses interdépendances systémiques. »
(Lopez, p261).
Les individus sont portés par des structures sociales qu’ils représentent, mais cette
seconde logique, inintentionnelle ou objective, tout comme la première, n’explique pas
à elle seule la dynamique des rapports sociaux et leur évolution. En effet, les structures
sociales sont quant à elles, en même temps, portées, reproduites ou modifiées par des
individus. C’est alors le lien entre les deux logiques qui permet de comprendre
l’évolution des individus dans la société :
« En général, si l’on voulait se référer à ce paradigme de marché, pour une utilisation en
termes d’analyseur, il nous paraît qu’une de nos questions centrales concernerait le
croisement logique intentionnelle/logique objective. Et nous nous demanderions volontiers
en quoi les pratiques qui sont produites par un tel croisement sont traversées par des effets
contradictoires : les unes de reproduction (ce que l’on voudra peut-être montrer dans un
premier temps de l’analyse) et, sans doute, d’autres qui sont des effets de transformation (ce
sur quoi l’on voudra probablement attirer l’attention par la suite) ; certaines pratiques
pouvant avoir des résultats mineurs ou bénins à court terme, lesquels peuvent devenir des
résultats majeurs ou dangereux à long terme. (…) [Les] pratiques conduisent à des
50
appropriations nouvelles, qui deviennent les conditions de production de “quelque chose
d’autre” » (Lopez, p273).
J’incorpore donc les destinées individuelles au sein d’un système social ayant une
histoire qui s’est faite et qui se construit par les interactions de trajectoires toujours en
devenir, toujours en proie à une multiplicité de déterminismes, construits humains
passés ou présents. Cette posture théorique pluridimensionnelle me permet de poser la
problématique et les hypothèses qui motivent mon travail de terrain et lui donnent sens.
51
CHAPITRE 3 : LES HYPOTHESES ET LEUR MODE DE
VALIDATION
Je m’intéresse aux déterminants individuels et collectifs qui conditionnent l’existence
des stratégies participatives d’insertion et aux effets, plus particulièrement en termes de
reproduction des inégalités sociales, qu’ils génèrent à travers leur mise en pratique qui
met à chaque fois en scène des groupes de forces contradictoires. Je m’interroge d’une
part sur l’existence d’une définition consensuelle ou conflictuelle de l’insertion à travers
l’affrontement entre les représentations et la pratique de l’insertion véhiculées par les
acteurs individuels et/ou collectifs qui jouent un rôle dans le processus d’insertion.
D’autre part, je que questionne sur la nature de l’échange produit par la participation
interactive de ces acteurs individuels et/ou collectifs aux représentations et pratiques
différentes.
Ce questionnement m’amène à me poser plusieurs hypothèses qui concernent 1) les
types d’emplois proposés afin de favoriser l’insertion des personnes précaires et où
s’affrontent les objectifs d’insertion sociale et professionnelle, 2) le rôle de l’entreprise
dans le processus d’insertion sociale et l’opposition entre les objectifs économiques et
sociaux, 3) la possibilité de l’existence d’un mode alternatif d’insertion avec
l’opposition entre insertion sociale, professionnelle et par une allocation de ressources,
4) l’aspect conflictuel des stratégies participatives d’insertion dont l’étude permet de
comprendre comment se construit l’insertion sociale et la manière dont se produisent les
réussites ou les échecs des politiques sociales et 5) l’individualisation des problèmes
sociaux et la nature de l’échange avec les personnes précaires, notamment à travers le
contrat d’insertion du RMI.
Pour aborder chaque hypothèse, j’utilise à la fois une relecture de mes travaux
antérieurs et une analyse secondaire de mon travail de terrain structurée par l’approche
pluridimensionnelle présentée dans ma partie théorique pour mieux rendre compte des
stratégies participatives d’insertion.
52
1. Une relecture de mes travaux et une analyse secondaire
Ma méthodologie s’inspire d’une relecture de mes travaux et d’une analyse secondaire :
à la manière de Tocqueville (1988) lorsqu’il s’est servi d’archives et du travail
d’historiens pour entamer une relecture de la Révolution française, je procède à la
relecture de travaux anciens, avec un nouveau questionnement. C’est en croisant les
données individuelles, notamment celles issues des cahiers de doléance et des ouvrages
historiques plus généraux qu’il a confronté les interactions entre les actions
individuelles et collectives pour mieux comprendre les moteurs de la Révolution
française et comment elle a pu mener à la Terreur. Contrairement à cet auteur, ce sont
les recherches auxquelles j’ai participé, à des degrés différents, qui sont mes sources
principales d’information, à savoir ma monographie de licence, mon mémoire de
maîtrise et la recherche européenne ELSES.
Ma monographie de licence, apporte une vision d’ensemble sur les conditions de vie des
sans-abri dans l’agglomération nancéienne et une présentation des acteurs individuels
et/ou collectifs avec lesquels ils interagissent. Elle propose également un début de
réflexion sur des thématiques telles que l’insertion par le travail le logement, le RMI,
etc. Elle repose également sur de nombreux entretiens menés auprès des populations
précaires (mendiants, clochards, vendeurs de journaux de rue, bénéficiaires des
distributions de repas des Camions du Cœur, pensionnaires de foyers d’hébergement)
mais aussi avec des travailleurs sociaux (du Service d’Urgence Sociale de Nancy, du
Foyer Sainte-Anne), hommes politiques (l’adjoint au Maire de Nancy) ou bénévoles
(aux Restaurants du Cœur, aux Camions du Cœur, à l’Armée du Salut, à la Soupe pour
les sans-abri). Comme ce travail est avant tout descriptif, les entretiens sont très
généraux et donc abordent de nombreux thèmes comme les représentations de
l’insertion, la vie quotidienne, la santé, ce qui permet la réutilisation d’une partie de
certains d’entre eux dans le cadre de mon travail doctoral.
Toutefois, cet aspect général et descriptif ne se suffit pas à lui-même et il n’est pas
question de recopier littéralement l’ensemble de cette recherche. D’une part la situation
nancéienne a évolué depuis le recueil des données et d’autre part, il est indispensable de
suivre une problématique nouvelle.
53
Mon mémoire de maîtrise était centré sur la mise en relation entre les entretiens menés
auprès de travailleurs sociaux et de pensionnaires de CHRS, dans le but d’analyser la
relation éducative qu’ils entretiennent et de comprendre dans quel type de société les
éducateurs tentent d’intégrer leurs « usagers » et dans quel type de société les
« usagers » veulent s’insérer. Si ce travail de maîtrise est plus spécialisé que celui de
licence, et se révèle très utile pour mieux cerner les conceptions de l’insertion sociale et
les interactions entre les deux groupes étudiés dans le cadre de ma recherche doctorale,
il ne se centre pas sur les stratégies participatives d’insertion et isole chaque groupe
d’acteurs sans réellement rendre vie à leurs interactions. Là encore, l’utilisation de ces
données doit se conformer à une nouvelle problématique.
Malgré l’analyse historique du traitement de la pauvreté, des stratégies élaborées dans le
cadre de la mendicité dans ma monographie et au niveau du Revenu Minimum
d’insertion dans mon mémoire de maîtrise, et mis à part tous les éléments que j’ai pu
rassembler sur les diverses conceptions de l’insertion, ces travaux n’en demeurent pas
moins une « photographie » statique, la description d’un état, des représentations d’un
individu à un moment donné.
Pour appréhender les stratégies participatives d’insertion qui ont lieu à l’occasion des
programmes d’emploi aidé, d’aide à la création d’entreprise, de formation, des
initiatives associatives aussi bien que pour approfondir mon étude sur la relation
inhérente à la mendicité et à la mise en place du contrat d’insertion du RMI et pour
suivre ma démarche théorique, j’ai décidé de ne pas prendre pour point de départ des
individus isolés, atomisés, mais l’action, les interactions produites à l’occasion de ces
stratégies participatives.
J’ai également pris le parti de ne pas m’en tenir qu’aux discours, par définition
subjectifs, des acteurs individuels rencontrés. En effet, lors de mes entretiens, j’ai
souvent obtenu des réponses très consensuelles : « le travailleur social fait preuve
d’écoute », « il ne favorise pas l’assistanat » ou « je suis hébergé et je suis sobre,
travailleur, je cherche sérieusement du travail et les relations avec les travailleurs
54
sociaux du foyer sont formidables »… Une distanciation sociologique par rapport au
discours des
acteurs individuels me paraît indispensable : pour les utiliser
judicieusement, je dois faire preuve de déduction : « les personnes me disent ça, en
utilisant ce concept ou cette méthode analytique, j’en déduis autre chose, sans toutefois
déformer la réalité ». L’idée que j’avais sur l’écart entre les dires recueillis et la
pratique de ceux qui les énoncent s’est confirmée lorsque j’ai travaillé au sein d’un des
foyers que j’avais visités (le Foyer de la Libération).
Le principal avantage de la recherche européenne ELSES est d’expliquer dans quel
contexte social, politique, économique se créent des stratégies. De ce fait, il est possible
de faire le lien entre les structures sociales, l’action et les interactions entre individus,
groupes et structures sociales. L’approche internationale est particulièrement
intéressante, car le cas de la France n’est pas isolé. En effet, les autres pays d’Europe
mobilisés dans le cadre de ce projet rencontrent aussi des problèmes de chômage, de
désindustrialisation, de stigmatisation des quartiers sensibles et de leurs habitants, etc, et
tentent également de définir ce que devrait être l’insertion sociale (ce qui implique à la
fois une construction sociologique et un jugement de valeur)… et face à des problèmes
identiques, les pays ne trouvent pas les mêmes solutions.
Une approche internationale parvient judicieusement à démontrer que ces différences
s’expliquent par une histoire sociale différente, des rapports sociaux particuliers, des
luttes de positions spécifiques, des croyances politiques et idéologiques. L’ensemble de
tous ces éléments guident les stratégies participatives d’insertion. Ainsi, j’ai entrepris la
traduction d’une grande partie des rapports que nous avons produits pour la
Commission Européenne, en me centrant sur l’analyse de plusieurs stratégies de
développement socio-économique particulièrement intéressantes, une fois reprises et
adaptées, pour illustrer les stratégies participatives d’insertion.
Les études de cas rédigées par les chercheurs du projet ELSES reposent d’une part sur
une analyse documentaire (ouvrages, documents internes, statistiques) sur les contextes
socioéconomiques nationaux et locaux et d’autre part sur des entretiens menés auprès
des acteurs locaux. C’est à partir d’indicateurs communs à toutes les études de cas sur
55
nous avons pu rédiger les autres documents collectifs qui sont des comparaisons
internationales sur les différentes stratégies de développement socioéconomique local1.
Dans cette recherche internationale financée par la Commission européenne, nous
devions produire une évaluation d’experts sur des projets de développement
socioéconomique local. La demande de la Commission Européenne était moins une
enquête sociologique (ce qui ne signifie pas qu’elle n’a aucun intérêt sociologique, bien
entendu) qu’un rapport visant à déceler les meilleures pratiques de développement
socioéconomique local (un thème, voire une idéologie que l’on retrouve dans un très
grand nombre de projets financés par la Commission Européenne et qui pourrait susciter
d’autres recherches sociologiques tout à fait passionnantes).
Il a donc fallu lutter constamment pour tenter d’intégrer une réflexion sociologique sur
ces pratiques tout en courant le risque d’être trop théoriques et pas assez pragmatiques
pour nos partenaires européens, souvent incités par la Commission Européenne - le
Grand Financeur - à s’intéresser avant tout aux aspects quantitatifs : nombre d’emplois
créés, nombre d’entreprises aidées, économies, etc. Le travail le plus difficile a été de
m’approprier le travail empirique de ce projet et des nombreux rapports que nous avons
rédigés afin de les intégrer à mon travail doctoral.
L’exploitation de cette recherche comporte notamment deux limites : 1) l’objet de ce
travail européen n’est pas une analyse des stratégies participatives d’insertion et 2) les
travaux de chaque équipe de chercheurs qui ont participé à cette recherche laissent
transparaître une volonté de promouvoir une conception particulière de ce que devraient
être la participation et l’insertion.
Je peux toutefois relativiser ces deux limites. Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une
exploitation de données recueillies simplement par d’autres chercheurs. Avec Annie
Henrion et Maurice Blanc, nous avons effectué le travail de terrain nous mêmes. De ce
point de vue, il ne s’agit pas d’une simple analyse secondaire, mais d’une relecture, un
approfondissement du travail auquel j’ai directement participé.
1
La bibliographie du projet ELSES se trouve en annexe.
56
L’analyse des documents rédigés par les chercheurs des autres pays du projet ELSES
ressemble davantage à celle qu’a mené Tocqueville dans L’Ancien Régime et la
Révolution. Mais contrairement à Tocqueville, je me suis rendu à chaque fois entre 4 et
7 jours sur le terrain en Suède, Allemagne, Pays-Bas, Italie et Royaume-Uni et ai visité
chaque initiative sélectionnée. Avec les chercheurs de chaque pays, j’ai pu y rencontrer
les promoteurs d’initiatives et poser des questions plus précises sur leurs activités
lorsque cela était possible. Ces visites de moins d’une semaine par pays étaient trop
brèves pour que je puisse les exploiter correctement dans le cadre de ce travail doctoral
et je n’ai pas pu rencontrer des personnes recrutées en emploi aidé, des créateurs
d’entreprise faute de temps, mais aussi à cause des barrières linguistiques - tout le
monde ne maîtrise pas forcément le français ou l’anglais qui était notre langue de travail
– et du manque de volonté des participants à la recherche européenne qui préféraient
nous faire rencontrer les directeurs d’associations, les politiciens locaux, et même des
usines d’avions de combat comme en Italie…
Malgré cette frustration qui m’a accompagné tout au long de cette recherche
européenne, j’ai pu, dans le cadre de la rédaction de chaque rapport national des autres
chercheurs, leur demander des précisions sur des points particuliers qui m’intéressaient.
En dépit des visites, cette approche demeure une analyse secondaire des travaux des
partenaires européens, mais cette possibilité de me rendre sur le terrain et de discuter
avec les acteurs concernés, contrairement aux approches de Tocqueville ou d’historiens,
offre une perspective supplémentaire bien que limitée : le dialogue et l’enrichissement
mutuel.
Cette méthode de travail a été institutionnalisée pour le projet ELSES et a été baptisée
« le contrôle de qualité » : chaque équipe de chercheurs doit réagir sur les écrits des
autres. Il a été donc possible d’avoir plus d’éclairages sur les stratégies participatives
d’insertion même si souvent une grande place a été accordée à la participation de
l’entreprise, à la promotion des initiatives étudiées, aux institutions qui les financent, au
détriment d’un questionnement plus précis sur la mobilisation des habitants des
quartiers défavorisés. J’expliquerai dans la seconde partie de cette thèse dans quelle
57
mesure certains points du processus participatif n’ont pas pu être traités avec plus de
précision en raison des limites de la méthode de l’analyse secondaire. En effet, il est
pertinent de se demander si la prise en compte de la participation des habitants était
absente de la plupart des études de cas parce que les habitants ne participent pas aux
stratégies de développement socioéconomique local ou tout « simplement » parce que
les chercheurs n’ont pas voulu s’y intéresser. Je démontrerai, dans ma dernière
hypothèse sur l’individualisation et la participation qu’il n’est pas possible
d’appréhender un processus participatif sans avoir adopté des outils conceptuels
rigoureux afin déceler la forme, le degré et type de participation des acteurs mobilisés
au sein d’un stratégie participative d’insertion.
Un autre problème est la question de la pertinence d’une analyse de portée européenne :
les données sont-elles homogènes et représentatives ? Les pays sélectionnés dans le
cadre de ma recherche ELSES permettent une comparaison entre des pays qui possèdent
une expérience plus ou moins longue du développement socioéconomique. Deux
critères généraux ont conduit à la sélection des quartiers : l’aspect novateur de
l’approche dans un contexte national et l’intégration du développement économique
avec des mesures de développement social et physique.
La sélection des quartiers était aussi un défi, car d’une part les stratégies participatives
d’insertion ne sont pas forcément homogènes. À Marxloh (Allemagne) par exemple, il
existe une approche générale de développement du quartier à travers notamment le
Projet Marxloh1. C’est également le cas au Royaume-Uni avec l’Initiative de Govan.
Or, Ce type d’approche n’existe pas dans tous les quartiers. A la Cité de Provinces
(France), ce sont des initiatives individuelles, un partenariat entre associations ou
entreprises qui portent des projets novateurs.
D’autre part, les quartiers étudiés n’ont pas tous la même taille : en 1999, Marxloh
(Allemagne) une population de 21 000 personnes, 20 000 à Rosengård (Suède), 18 000
à Leiden-Noord (Pays-Bas), 28 000 à Govan (Royaume-Uni) et 3 500 à Laxou (France)
(ELSES, 2000). Cette différence explique la nature des données disponibles dans le
58
cadre des études de cas : le travail de terrain mené dans les quartiers les plus grands, où
les projets mobilisent parfois plus d’une centaine de personnes permet d’obtenir des
données statistiques nombreuses, mais il est plus difficile d’y mener une analyse
microsociologique basée sur les relations individuelles, ce qui est une limite pour
l’étude des stratégies participatives d’insertion. Au contraire, dans les quartiers plus
petits comme la Cité des Provinces, les données statistiques précises sont quasiment
inexistantes, mais il est possible d’y mener une recherche plus qualitative et d’y repérer
plus facilement tous les acteurs individuels et/ou collectifs concernés par les stratégies
participatives d’insertion. De surcroît, les initiatives étudiées (projet abribus, formation
aux emplois familiaux, association culturelle et artistique) sont particulièrement
éclairantes pour une réflexion sur 1) la problématique de l’insertion avec des tensions
entre insertion professionnelle et/ou sociale (que l’on retrouve dans le cadre du projet
associatif culturel et de formation aux emplois familiaux), 2 ) la construction sociale de
l’insertion à travers les tensions entre les logiques d’acteurs différents (quel l’on
retrouve à travers l’exemple du partenariat créé dans le projet Abribus entre l’entreprise,
la prévention spécialisée et les jeunes en difficultés).
Ces limites ne sont donc pas insurmontables et les deux perspectives macro et
microsociologiques peuvent aussi bien constituer un avantage et enrichir le champ de
mes analyses des stratégies participatives d’insertion, qui seront plus fines dans les
petits quartiers et d’une portée plus générale dans les plus grands. D’ailleurs, malgré
cette différence de taille, particulièrement flagrante à Laxou, le chômage,
particulièrement celui de longue durée et qui concerne les jeunes, le racisme, la
délinquance et le vandalisme sont les principaux problèmes de chaque site étudié. Les
comparaisons sont par conséquent possibles, car le but global de ces initiatives, que
j’analyse dans la seconde partie de cette thèse, demeure le même et les stratégies
participatives d’insertion cherchent à apporter de l’emploi, des revenus, et à stimuler
participation sociale dans des quartiers dits difficiles.
Le but du projet ELSES n’était pas d’apporter une définition sociologique de l’insertion,
mais d’apporter des modèles de développement socioéconomique local afin d’inspirer
1
J’analyse plus précisément ces initiatives dans la seconde partie afin de valider mes hypothèses.
59
de nouvelles stratégies, inspirées des études de cas analysés par les équipes de
recherche. Sans doute aurait-il fallu y penser lors de sa conception car peu à peu,
lorsque les coordonnateurs du projet ont demandé à chaque équipe de recherche
d’évaluer la rentabilité des initiatives sélectionnées pour voir comment les objectifs
d’insertion avaient été atteints, nous nous sommes confrontés à des définitions
différentes de ce que pouvait être la réussite d’une initiative de développement
socioéconomique local.
En effet, l’insertion comporte des facettes multiples et l’on peut réussir sur une facette
et pas sur une ou les autres… et ces facteurs sont bien plus complexes que les
indicateurs retenus dans le cadre du projet : connaître le nombre d’entreprises créées, le
nombre des emplois créés, les revenus générés par les projets, la formation apportée ne
suffit pas. Car comment quantifier sérieusement l’insertion sociale ? Elle est aussi
souvent symbolique : par exemple se sentir utile ; avoir confiance en soi, une meilleure
image pour le quartier, les habitants, les participants…
Je dois de plus constamment me questionner sur les sources d’information, notamment
dans le cadre du projet ELSES. En effet, les équipes de chercheurs étaient parfois
fortement liées aux « praticiens » associés. Par exemple, pour ce qui concerne
l’Allemagne, les chercheurs allemands de l’ILS étaient proches du Projet Marxloh
qu’ils sont pourtant censés évaluer objectivement. L’équipe française dont j’ai fait partie
(LASTES) a également étudié des initiatives auxquelles a participé le partenaire associé
« Jeunes et cité ».
« Jusqu’à quel point ne suis-je pas tenté, lors de l’étude théorique et empirique des
problèmes sociaux, de confirmer ce qui correspond à mes vœux et à mes aspirations, et de
détourner mon regard de ce qui leur est contraire ? » (Elias, 1981, p187-188)
Pour ce qui concerne le cas d’étude français, la participation (rémunérée) de
l’association de prévention nous a permis d’accumuler de nombreux documents internes
sur la conception et le déroulement des projets auxquels elle a participé (notamment le
Projet Abribus que nous analyserons dans les deux dernières hypothèses) et favorisé nos
rencontres avec des participants. Ses représentants nous ont aussi narré le déroulement
du projet en nous faisant état de leur rôle, mais également des conflits auxquels ils ont
60
se sont engagés en reconnaissant leur part de responsabilité. La participation de
l’association s’est limitée à ce point et, dans une moindre mesure, à une réaction sur nos
réflexions concernant l’emploi aidé. L’association a déploré notre vision négative de
l’emploi aidé qu’elle considère comme une opportunité d’insertion pour les personnes
éloignées de l’emploi (et qui lui permet aussi de vivre par la même occasion puisqu’elle
a elle-même recours à des emplois aidés dans le cadre de son fonctionnement). Ainsi, la
participation d’un partenaire associé n’engendre pas inévitablement la complaisance
aveugle des chercheurs lorsqu’ils décident de conserver une distance critique, même si
parfois, les analyses sont édulcorées. De ce point de vue, l’évaluation proposée par
ELSES est constructive.
Je n’affirme aucunement que la recherche ELSES n’offre aucun intérêt sociologique.
Mais je la considère plus comme un outil de travail, un objet de réflexion que comme
une réflexion sociologique de première main. De plus, un grand nombre des analyses
que cette recherche propose sont fortement inspirées des liens entre les chercheurs et
leurs partenaires associés et tendent parfois à être complaisantes à cause de leur absence
de distance critique.
Les chercheurs néerlandais du projet ELSES n’ont pas pratiqué une analyse très précise
et critique du processus participatif inhérent au concept d’activation sociale (voir plus
loin), même s’ils tentent à travers leurs écrits de le promouvoir. Les entretiens qu’ils ont
menés avec la population locale sont très courts et succincts et toujours positifs par
rapport aux initiatives étudiées. Les seuls cas critiques sont rapidement mentionnés et
proviennent d’une vidéo en néerlandais utilisée par les chercheurs hollandais que je n’ai
pu vérifier. Toutefois, à travers l’analyse de leur étude de cas, on peut avoir des
renseignements intéressants sur la place qui est réellement octroyée aux habitants de
Leiden-noord dans le processus participatif. Les chercheurs britanniques du projet
ELSES ont beaucoup parlé des potentialités de Govan et de la mobilisation de la
population locale à travers les programmes de formation, mais n’ont pas insisté sur leur
rôle précis dans le cadre de la stratégie participative d’insertion. Ils se sont davantage
centrés 1) sur l’Initiative de Govan qu’ils semblaient vouloir promouvoir au risque de
61
laisser de côté toute distance critique et 2) aux acteurs mobilisés dans le processus de
décision (politiques, économiques).
Les chercheurs britanniques n’insistent pas sur la participation des habitants, parce
qu’elle ne concerne pas la prise de décision (je démontrerai dans ma dernière hypothèse
sur l’individualisation et la participation l’intérêt d’adopter une typologie des modalités
de participation qui ne se limite pas à la prise de décision), je dispose toutefois d’autres
données intéressantes sur le projet, notamment sur le conflit entre les objectifs
d’insertion professionnelle pour les habitants de Govan et l’attitude des entreprises au
moment du recrutement du personnel.
À Rosengård, les chercheurs suédois du projet ELSES ont beaucoup parlé des objectifs
de mobilisation de la population locale à travers l’action de l’organisme de logement
social MKB. Mais les données qu’ils ont recueillies ne font qu’évoquer les
représentations et les actions des habitants de Rosengård. Ils ont voulu se centrer sur le
projet et sur les acteurs mobilisés dans le processus de décision. Les chercheurs suédois
n’insistent pas sur la participation des habitants, parce qu’elle n’est pas visible au
niveau de la prise de décision. Je dispose toutefois d’autres données intéressantes sur le
projet, notamment sur la nature des emplois proposés et sur le rôle inédit de l’Agence
Municipale pour le logement. J’ai de reconstituer, à travers les données disponibles, le
rôle des principaux acteurs, que ce soit au niveau de la décision ou de l’action,
concernés par la stratégie participative d’insertion. Les chercheurs allemands du projet
ELSES ont constaté des décalages par rapport aux objectifs de mobilisation de la
population locale et à la place qui leur est réellement octroyée dans le processus
participatif, mais n’ont pas souhaité l’interroger. Toutefois, malgré cette limite, je
dispose d’autres données intéressantes sur les tensions entre les objectifs économiques
et sociaux des projets et je peux utiliser les entretiens que les chercheurs allemands ont
menés auprès des créateurs d’entreprises du quartier et reconstituer a posteriori le rôle
des acteurs, passifs ou actifs, concernés par la stratégie participative d’insertion.
De la même manière, lorsque les équipes de chercheurs sont venues en France, elles
n’ont pas exprimé le désir de rencontrer la population locale, en raison des barrières de
62
la langue, du manque de temps, mais aussi du manque d’implication de notre partenaire
associé. D’un autre point de vue, il est clair que pour appréhender les problèmes d’une
population précaire ou participant à une stratégie participative d’insertion, une semaine
ne suffit pas, même sans les barrières de la langue. De plus, il ne s’agit pas non plus
d’organiser des visites dans les quartiers sensibles comme on pourrait organiser des
visites au zoo pour une dizaine de chercheurs.
Ainsi, sans pour autant devenir hermétique à toute intervention ou apport extérieurs, je
garde à l’esprit qu’il s’agit de données de seconde main. De ce fait, elles doivent être
remises en question. Je reviens au début de la seconde partie sur les raisons objectives et
subjectives qui ont motivé la sélection des initiatives analysées.
La rédaction d’un travail doctoral me permet de me libérer du carcan que constituent les
demandes d’un financeur (la Commission européenne dans le cas du projet ELSES) et
d’un travail pluridisciplinaire. Il ne s’agit plus de valoriser telle ou telle initiative et de
discourir
sur
l’importance
de
financer
des
stratégies
de
développement
socioéconomique local, de quantifier le prix de revient d’une initiative pour l’aide à
l’entreprise, mais en toute indépendance, de comprendre comment se construit
l’insertion sociale, quels sont ses déterminants et comment les stratégies participatives
d’insertion réussissent à vaincre ou reproduisent l’exclusion ou les inégalités sociales en
me centrant sur les populations précaires, ce qu’ont trop rarement fait les chercheurs
européens.
À partir de mes recherches empiriques et de ma posture théorique, j’aborde, valide ou
invalide mes hypothèses en suivant une méthodologie pragmatique.
63
2. Une méthodologie adaptée à mes hypothèses et liée à ma posture théorique
2.1. Ma première hypothèse concerne la reproduction des inégalités sociales à travers
l’usage des emplois intermédiaires.
Les objectifs principaux des emplois intermédiaires, dans leur conception, sont de
constituer un passage temporaire visant à préparer des populations éloignées de
l’emploi, à travers une expérience professionnelle, à accéder au marché du travail « non
protégé » ou « normal » (Meyer, in Friot et Rose, p87).
Je pose l’hypothèse que certaines stratégies participatives d’insertion de promotion de
l’emploi intermédiaire peuvent participer, indépendamment de cette volonté des acteurs
individuels et/ou collectifs impliqués, à la reproduction des inégalités sociales. De ce
fait, je me demande dans quelle mesure certains programmes d’emploi intermédiaire
destinés à lutter contre l’exclusion tendent à opérer un tri au sein de la population
précaire tout en évitant de remettre en question les problèmes structurels qui sont à
l’origine des situations précaires.
Je vais me servir des approches structurelles et voir si elles sont pertinentes pour
expliquer ce phénomène de reproduction. Je veux savoir si l’usage des emplois
intermédiaires est conditionné par des contextes sociaux, politiques et économiques
particuliers et dans quelle mesure ils ont une influence sur les activités proposées par les
emplois intermédiaires et sur les groupes que ces emplois intermédiaires tentent de
cibler. Je vais en même temps me demander quelle est la part de responsabilité des
acteurs individuels dans ce phénomène de reproduction et adopter une approche qui
tient compte des interactions entre les structures sociales et les acteurs sociaux pour
expliquer ce phénomène de reproduction.
Dans ma recherche, l’emploi intermédiaire est abordé à travers d’une part les
programmes d’emploi aidés subventionnés par l’État en Allemagne et aux Pays-Bas, et
d’autre part les emplois temporaires proposés par des associations en Suède et en
France.
64
En Allemagne, et dans une moindre mesure en France, l’accent a été porté i) sur la
contradiction entre les aspirations sociales et économiques des initiatives sélectionnées ;
ii) sur les difficultés d’établir une économie sociale dans un quartier en difficulté, et
pour mobiliser les habitants dans des projets.
Aux Pays-Bas, l’équipe de recherche a posé de nombreuses questions sur la
participation sociale et la remise en cause du travail comme moyen principal d’insertion
des citoyens. Dans ce cas, l’insertion sociale est incarnée par la participation de tous aux
activités productives et/ou d’utilité sociale.
Ce système de pensée s’intéresse davantage aux populations qui ne bénéficieront pas
des opportunités d’embauche et de formation, parce qu’elles ne peuvent entrer en
compétition ou sont en dehors du marché du travail : développement social des
populations défavorisées = discrimination positive = développement social dans un
sens plus large. Toutefois, ce qui est annoncé est souvent différent de ce qui est analysé
et les données dont je dispose aux Pays-Bas concernent moins la participation des
habitants que celle d’institutions étatiques, d’organismes sociaux, de logement ou
d’associations.
En Suède, l’équipe de recherche s’est intéressée au rôle de l’Agence pour le logement et
aux nouveaux liens qui se créent avec le monde de l’entreprise dans le cadre du
développement d’un quartier. Dans ce cas, ce sont les habitants qui disposent déjà d’un
capital culturel, relationnel et le rôle central de l’entreprise qui permettent le
développement d’un quartier et, de fait, l’insertion sociale de ses habitants. Les données
dont je dispose concernent moins la participation des habitants que celle d’organismes
sociaux, de logement et d’entreprises.
A Laxou, nous avons analysé un projet de formation aux emplois familiaux répondant à
la demande des habitantes qui voulaient trouver un salaire d’appoint à travers un emploi
à temps partiel de manière à concilier leur vie de famille et leur vie professionnelle. Je
me sers également de mon expérience professionnelle de chargé d’emploi-formation
65
auprès des personnes en emploi aidé (CES, CEC, CAVA) au sein du foyer de la
Libération à Nancy.
Nous verrons si les résultats sont les mêmes en termes d’insertion sociale et/ou de
reproduction des inégalités sociales, que l’approche soit orientée vers l’emploi aidé ou
l’emploi intermédiaire. Nous nous demanderons également dans quelle mesure ces
programmes d’emplois intermédiaires entretiennent, en l’occupant artificiellement,
provisoirement ou non, une armée de réserve, mobilisable ou mise à l’écart selon les
besoins de l’économie marchande.
2.2. Ma seconde hypothèse s’intéresse aux effets du développement des entreprises
sur l’emploi des chômeurs précarisés et à la reproduction des inégalités sociales qu’il
tend à générer
Il existe une idée reçue selon laquelle l’essor des entreprises stimule l’essor économique
et que le bien de l’entreprise a forcément des effets positifs, directs ou indirects sur
l’insertion sociale des groupes les plus précaires.
En effet, une approche structurelle montre que l’histoire des sociétés capitalistes
occidentales, à travers par exemple le mythe des 30 glorieuses et l’industrialisation a
permis une accumulation des richesses et une élévation du niveau de vie des citoyens.
Toutefois, ce développement massif n’a pas forcément créé de la richesse pour tous les
citoyens et nous assistons de surcroît, à travers l’Europe, à une désindustrialisation
massive et à un délitement des rapports sociaux liés au travail. J’explique au début de la
seconde
partie
comment
s’est
produit
ce
processus
d’industrialisation-
désindustrialisation en Allemagne, France, Suède, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.
Le Royaume-Uni et l’Allemagne se sont en partie développés par le biais d’une
industrialisation massive et sont à présent particulièrement touchés par la
désindustrialisation. Malgré tout, de nombreux porteurs d’initiatives sont encore
convaincus que la stimulation de l’entreprise peut favoriser l’insertion sociale et
corriger les effets néfastes de la désindustrialisation. Ce courant idéologique est la
66
centration sur le cercle supposé vertueux de la promotion de l’entreprise : soutien aux
entreprises = développement économique = des emplois = développement social.
À travers l’analyse des initiatives de soutien aux entreprises à Govan au Royaume-Uni
et à Marxloh en Allemagne, je me demande d’une part dans quelle mesure ces projets
sont échafaudés par une idéologie générale, socialement et politiquement structurée, qui
assimile le bien de l’entreprise au bien de l’ensemble social et d’autre part je veux voir
si l’interaction entre, par exemple, les entrepreneurs, la main-d’œuvre locale et les
promoteurs d’initiatives, tend à reproduire l’exclusion des plus précaires.
Peut-on alors résoudre les problèmes de chômage des moins qualifiés en attirant ou en
créant des entreprises sur un territoire « défavorisé » ? Le fait d’en attirer d’autres ou de
permettre leur extension, fera-t-il en sorte que les chômeurs locaux bénéficieront de
nouvelles perspectives d’embauche ?
Pour les personnes faiblement qualifiées et/ou les chômeurs de longue durée, l’Initiative
de Govan en Écosse a une stratégie très cohérente envers les entreprises considérées
comme employeurs potentiels. Pour faciliter le recrutement des chômeurs au niveau
local, les entreprises liées à l’Initiative de Govan doivent accorder un entretien à tous les
candidats en formation. Je me questionne sur les effets de cette initiative, car octroyer
un entretien d’embauche aux chômeurs locaux signifie-t-il forcément embaucher ? De
ce fait, mon hypothèse est que cette aide au développement des entreprises tend à
exclure les populations qui ne peuvent répondre aux exigences des nouvelles entreprises
et donc à reproduire les inégalités sociales.
Au niveau de la stimulation de la création d’entreprises, lorsque les chances d’accéder à
un emploi stable sont inexistantes, bien des chômeurs sont tentés de créer leur propre
affaire. Mais ils sont confrontés à des obstacles considérables : manque de fonds,
manque d’expérience en ce qui concerne les problèmes de gestion, lourdeur
administrative, illusions sur les potentialités du marché, etc. Par conséquent, le taux
d’échec de ce type d’entreprises est très élevé. Pour consolider ces projets fragiles, une
stratégie de développement des ressources humaines offre une aide en procurant des
67
conseils, une formation et parfois des moyens financiers (prêts, etc). C’est dans ce sens
que le bureau d’aide à la création d’entreprise de Marxloh en Allemagne soutient
spécifiquement l’entreprise individuelle des chômeurs locaux. Cette agence a choisi de
soutenir les très petites entreprises qui créent peu d’emplois mais proposent de
nouvelles perspectives et rendent l’environnement plus attractif.
Mon hypothèse est que dans ce cas, seuls les chômeurs disposant du capital social,
économique, culturel, etc, le plus élevé ont la possibilité de voir leur projet de création
d’entreprise se concrétiser et que de fait, le soutien à l’entreprise individuelle tend à
exclure davantage les chômeurs qui n’ont pas les capitaux sociaux, économiques,
culturels, etc, suffisants.
Au Royaume-Uni, les chercheurs amorcent également une prise de conscience sur la
tension qui existe entre les objectifs sociaux (placement des habitants) et économiques
(rentabilité des entreprises) des divers projets. Dans ce cas, l’insertion sociale est
uniquement abordée sous ses aspects professionnels et économiques, la participation
concerne prioritairement les entreprises, les pouvoirs publics, les agences de
développement, tandis que la mobilisation des habitants irait de soi… Mais est-ce
vraiment le cas dans la pratique ?
En Italie, l’accent a uniquement porté sur la participation des entreprises pour le
développement industriel et territorial, sans une seule interrogation sur la place des
habitants et des micro-projets. Je n’ai donc pas pu utiliser les rapports des chercheurs
italiens.
Je me demanderai également si ce renforcement de l’exclusion et des inégalités sociales
est un simple effet involontaire, inhérent aux interactions sociales, aux logiques
d’acteurs ou s’il ne s’agit pas d’un aspect inhérent au « monde » de l’entreprise,
fondamentalement inégalitaire. Et dans ce cas, il est pertinent de se demander dans
quelle mesure il est possible d’accéder à une société plus égalitaire si l’on se centre sur
l’entreprise et, d’une manière plus générale, sur le travail.
68
2.3. Ma troisième hypothèse s’interroge sur la possibilité d’existence d’un mode
alternatif d’insertion
Face aux effets de la désindustrialisation, des initiatives, persuadées que le travail ne
peut plus constituer un vecteur d’insertion pour une partie grandissante de la population,
tentent de favoriser un mode alternatif d’insertion, des rapports sociaux alternatifs à
ceux induits par les situations de travail. Ces initiatives, souvent d’ordre privé, tentent
d’exploiter les ressources locales, de mobiliser les populations locales afin de
promouvoir leur participation, plus particulièrement à travers le secteur associatif et le
bénévolat. On découvre ici une tension entre insertion sociale et professionnelle.
Ainsi, je pose l’hypothèse que ce mode d’insertion alternatif est aussi bien un moyen de
lutte contre les inégalités sociales que la consécration du statut d’exclu. Je m’interroge
alors sur la nature des rapports qui ne sont pas liés au travail, sur la possibilité d’avoir
une autonomie financière lorsqu’on se situe hors de la sphère du travail et sur la manière
dont cette démarche alternative se construit par le biais d’acteurs individuels et/ou
collectifs principaux. Quelle est la nature les capitaux qui remplacent le capital
économique issu du travail ? Dans quelle mesure peuvent-ils le compenser ? Est-ce un
moyen d’occuper une armée de réserve en attendant qu’elle puisse intégrer le marché du
travail ou un nouveau champ au sein duquel le capital professionnel n’est plus un axe
structurant ?
Pour appréhender ces hypothèses, j’étudie en France tout d’abord la création et
l’évolution d’un projet associatif à la Cité des Provinces dont le but était de valoriser les
capacités artistiques des jeunes filles d’origine étrangère du quartier à travers
notamment l’organisation de défilés de mode et la confection de vêtements. Je
m’interroge ensuite sur la relation de mendicité, le contexte social qui la détermine et la
nature de l’échange qu’elle suppose. Dans les deux cas, nous avons affaire à un type de
stratégie participative d’insertion qui met en scène l’initiative privée des personnes
jugées exclues et qui par conséquent, provoquent les interactions. Dans ce cas, il est
important de s’interroger sur la nature de ces interactions sociales et leur rapport avec le
contexte social, politique et économique au sein duquel elles se développent.
69
2.4. Ma quatrième hypothèse aborde l’aspect conflictuel des stratégies participatives
d’insertion et ses effets sur la reproduction des inégalités sociales
Il existe des initiatives pluridimensionnelles qui tentent de concilier des objectifs
contradictoires avec l’intervention d’acteurs individuels et/ou collectifs aux objectifs
tout aussi contradictoires. Ainsi, dans l’espace social, plusieurs champs et capitaux
interagissent. Au sein du champ de l’insertion sociale, dans une même stratégie
participative d’insertion, nous retrouvons la volonté d’accumuler des capitaux liés à
emploi, aux ressources, aux activités artistiques… Les acteurs, les plus défavorisés dans
le cas qui nous intéresse, essaient par conséquent d’accumuler des capitaux ou de
permettre l’accumulation des capitaux lorsqu’il s’agit des structures d’aide à l’insertion
ou des politiques sociales.
Si le but commun affiché est l’insertion sociale des plus défavorisés, il n’en demeure
pas moins que chaque acteur a ses propres représentations de ce que peut être une
insertion réussie et à vouloir s’écarter de la définition qu’en ont les autres acteurs qui
entrent en interaction avec lui.
L’exemple le plus explicite de cette complexité et de ces contradictions est le projet
Abribus à Laxou étudié dans le cadre du projet ELSES. Notre équipe de recherche
(Maurice Blanc, Annie Henrion et moi-même) s’est centrée sur ce projet qui allie
l’économique et le social, avec la participation des acteurs sociaux, notamment des plus
précaires, des associations, des travailleurs sociaux et des entreprises.
La construction, le déroulement et les résultats du projet Abribus sont rendus davantage
compréhensibles par une approche interactive qui permet d’expliciter les objectifs
officiels et officieux de chaque groupe d’acteurs et de voir comment cette coexistence
crée des résultats qu’aucun des acteurs n’aurait pu prévoir isolément. Alors, nous
voyons s’opposer et s’enchevêtrer plusieurs représentations de l’insertion : sociale,
professionnelle, économique, plusieurs modes de participation : participation à la
conception de l’initiative, lors de sa mise en œuvre et plusieurs stratégies : volonté pour
certains d’améliorer leur image afin de lutter contre la stigmatisation dont ils sont
victimes (jeunes des cités = dangereux délinquants), pour d’autres ou parfois les mêmes
70
d’acquérir des ressources, et pour d’autres encore de lutter contre l’insécurité.
Nous verrons dans quelle mesure cet aspect conflictuel est constructif en termes
d’insertion sociale ou si l’impossibilité de trouver un consensus empêche
inévitablement, pour ceux qui s’écartent de la norme dominante, d’être insérés dans la
société et par conséquent, un autre mode de reproduction des inégalités et de l’exclusion
sociale.
Ce problème peut se retrouver dans la quasi-totalité des stratégies participatives
d’insertion, c’est la raison pour laquelle je reviendrai sur certains projets analysés à
l’occasion des hypothèses précédentes. De même, je démontrerai, à travers l’hypothèse
suivante, que cette pluridimensionalité des représentations de l’insertion pose le
problème de la participation des précaires au sein d’une société inégalitaire.
2.5. Ma cinquième hypothèse s’interroge sur l’individualisation des problèmes
sociaux, sur la nature de l’échange généré par la participation des personnes
précaires et leurs effets sur la reproduction des inégalités sociales
Cette hypothèse est le prolongement de la précédente sur l’aspect conflictuel de
l’insertion. Si conflit il y a, c’est parce que les individus et groupes d’individus
participent à plusieurs niveaux à des jeux sociaux et qu’ils interagissent. Par
conséquent, on peut être tenté de se centrer davantage sur la participation des personnes
précaires dans le cadre des stratégies participatives d’insertion. Il existe néanmoins un
dilemme concernant l’individualisation dans le domaine de l’insertion sociale avec
plusieurs tensions contradictoires qui coexistent :
i) La prise en compte de l’individu, de ses objectifs propres, de ses représentations de
l’insertion et de sa participation au processus d’insertion est un élément important qui
permet la réussite des stratégies participatives d’insertion dans le respect des plus
précaires. Sociologiquement, il est pertinent d’appréhender l’individu dans sa spécificité
pour comprendre le sens de ses actions.
ii) La prise en compte de la participation des plus précaires leur fait courir le risque en
71
même temps de se voir attribuer la responsabilité de leur situation précaire et l’échec de
la stratégie participative d’insertion alors que leur position dépend d’un contexte
structurel générateur de chômage, de précarité. Ce contexte définit en grande partie les
normes sociales et la nature du lien social que les politiques d’insertion véhiculent.
Sociologiquement, l’unique centration sur l’individu masque l’influence du contexte
social et des structures qui motivent les actions individuelles.
Par conséquent, lorsque la prise en compte de la participation des plus démunis aboutit à
leur faire porter la responsabilité de l’échec de leur insertion, on peut se demander s’il
s’agit d’un effet pervers, d’une logique inintentionnelle ou d’un élément inhérent aux
politiques d’insertion sociale. De ce fait, cette seconde tension est intimement liée à la
suivante :
iii) Dans quelle mesure une vraie participation est-elle possible dans une société
inégalitaire où les citoyens n’ont pas tous les même capitaux économiques, sociaux,
culturels, etc ? Chaque acteur individuel disposant d’une position sociale au sein d’un
ensemble inégalitaire, ces inégalités reviennent forcément lors des processus
participatif. De ce fait, dans quelle mesure une stratégie participative d’insertion ne
vient-elle pas confirmer les inégalités existantes et reproduire un système social
inégalitaire ?
Pour appréhender ces forces contradictoires, à partir de mes travaux de licence, maîtrise
et de mon expérience professionnelle d’instructeur RMI, je réfléchis sur la mise en place
du contrat d’insertion dans le cadre du Revenu Minimum d’Insertion, je m’interroge sur
la nature de cet échange inégalitaire et me demande dans quelle mesure ce dispositif
reproduit ou légitime les inégalités sociales. En analysant le projet « La Route » aux
Pays-Bas présenté dans le cadre de la recherche ELSES, qui consiste à apporter un suivi
individuel aux demandeurs d’emploi, je me questionnerai de la même manière sur les
modalités de l’échange qui s’y produit.
Ainsi, la revendication de la participation et la reconnaissance des stratégies des
personnes précaires risque-t-elle d’induire, en même temps, leur culpabilisation face à
72
des problèmes sociaux structurels ?
Tout comme dans le cas de l’aspect conflictuel de l’insertion, la question de la
participation au sein du processus d’insertion est commune à tous les projets analysés
pour confirmer ou infirmer mes hypothèses. C’est la raison pour laquelle je reviendrai
sur ces stratégies participatives d’insertion à travers le prisme de la participation.
Par exemple, dans le cas du projet Abribus qui illustre cette hypothèse, je montre par
exemple comment les inégalités sont reproduites dès la phase de conception et le
processus de décision dont les jeunes participants sont constamment exclus. Dans ce
projet, nous voyons les interactions conflictuelles entre les participants reproduire les
inégalités sociales et conditionner les résultats du projet.
73
DEUXIEME PARTIE
VALIDATION DES HYPOTHESES
74
DEUXIEME PARTIE
VALIDATION DES HYPOTHESES
Pour valider mes hypothèses à travers une approche multidimensionnelle, j’analyse ici
les contextes nationaux sociaux, économiques et politiques qui déterminent en partie
les stratégies participatives d’insertion. Ces contextes sont à la fois fondamentalement
similaires à travers les problèmes de portée internationale qu’ils rencontrent et différents
en raison des particularités politiques nationales.
En effet, malgré les différences nationales, politiques et économiques, le développement
et le déclin des villes de Marxloh en Allemagne, Leiden aux Pays-Bas, Rosengård en
Suède, Laxou en France et Govan au Royaume-Uni a été principalement conditionné
par un processus d’industrialisation et de désindustrialisation. En même temps, frappées
par les mêmes problèmes de mise à l’écart d’un toujours plus grand nombre d’anciens
ouvriers industriels et de stigmatisation de quartiers populaires et de leurs habitants, ces
villes connaissent des stratégies participatives d’insertion motivées par des
représentations politiques, économiques et sociales particulières. Les stratégies
participatives d’insertion ne surgissent pas ex nihilo, elles s’établissent, vivent, évoluent
voire disparaissent au sein d’un contexte social, politique et économique particulier.
Je vais dans cette seconde partie d’une part présenter les contextes nationaux qui
déterminent les stratégies participatives d’insertion qui servent de support à mes
hypothèses et d’autre part analyser des stratégies participatives d’insertion observées
dans le cadre de la recherche européenne ELSES et de mon travail de terrain mené dans
l’agglomération nancéienne à l’occasion de ma monographie de licence, de mon
mémoire de maîtrise, mais également de mon expérience professionnelle d’instructeur
RMI au sein d’un foyer d’hébergement nancéien (foyer de la Libération, Association
Lorraine d’Aide aux Sans Abri).
75
1. Le processus d’industrialisation a permis l’essor des villes étudiées
Le processus d’industrialisation ne se limite pas aux pays analysés, il existe des
différences nationales, dues à des contextes politiques, industriels, historiques
différents. De même, ce processus n’a pas débuté ou évolué de la même manière selon
les mêmes contextes. Mais partout, on retrouve de nombreux indicateurs communs.
Nous remarquons que dans un premier temps, ce processus a conditionné l’essor de
grandes villes industrielles comme en à Rosengård en Suède, Allemagne, Pays-Bas,
Royaume-Uni et/ou de nombreuses zones d’habitation périphériques comme en France
En Allemagne, la ville de Duisburg, avec plus de 500 000 habitants, est un centre
économique important de la Ruhr. Avec l’industrialisation du XIXe siècle, la ville s’est
développée et est devenue prospère avec une apparence, une population et des
infrastructures déterminées par l’industrie du charbon et de l’acier. Jusque dans les
années 1950, Marxloh était le centre commercial du Nord, avec des commerces et des
services sociaux. Dès la moitié des années 1950, le recrutement de travailleurs italiens
et yougoslaves a commencé dans les mines de charbon et de fer. Plus tard, dans les
années 1960, beaucoup de migrants turcs sont venus travailler à Hamborn.
Leiden est une petite municipalité dans la province de Hollande du sud. La position
centrale de la ville tout comme l’image de son centre-ville historique, ses opportunités
d’emploi et ses infrastructures en ont fait un endroit attractif, que ce soit pour y vivre et
y travailler. La ville est un centre régional pour les services commerciaux et non
commerciaux, le transport, l’éducation, les affaires culturelles et sanitaires. L’université
de Leiden, l’hôpital et les autres institutions éducatives, le commerce de détail et les
entreprises (souvent à vocation internationale) proposent
beaucoup d’emplois.
Autrefois, Leiden, une des villes les plus anciennement industrialisées des Pays-Bas,
accueillait les industries du fer, du textile et de l’alimentation.
Pendant les années 1960 et 70, la politique économique en Suède était dominée par un
État central fort coopérant de près avec l’industrie. Durant cette période, l’industrie s’est
76
rapidement développée, en même temps que la demande de main-d’œuvre. Le
gouvernement a ainsi recherché activement des travailleurs dans d’autres pays. De
nombreux immigrants sont venus de Finlande, Turquie, ex-Yougoslavie et du MoyenOrient. Comme l’industrie continuait de croître, attirant les travailleurs dans les
quartiers urbains, la demande de création de logements s’est accélérée. Avec 251 000
habitants en 1998, la ville de Malmö est un centre régional et économique. Elle se situe
à l’extrême sud de la Suède, près de Copenhague. La ville s’est développée avec
l’expansion industrielle (industrie alimentaire et construction) et c’est pour loger cet
afflux considérable de main-d’œuvre que le quartier de Rosengård a été construit. La
plupart des habitants ville vit dans des appartements, généralement de bonne qualité
(taille et confort). L’Agence Municipale de Logement de Malmö (MKB Fastighets AB)
possède 14% des appartements de la ville. Plusieurs quartiers de Malmö furent
construits dans les années 1920 et 1930 pour les ouvriers. Des logements ont été bâtis
pour l’accession à la propriété des cadres à Malmö et dans les municipalités voisines.
Un consensus politique local a permis de séparer géographiquement les ouvriers des
cadres, ce qui a amorcé la ségrégation socio-économique dans la ville. Pendant les
premières décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, Malmö était un modèle
national positif de développement économique, politique et social. C’était l’une des plus
grandes villes pour l’industrie mécanique, textile et alimentaire. Les impôts étaient bas
et il y avait un consensus politique entre les Socio-démocrates et les Conservateurs sur
de nombreux problèmes importants comme le développement futur de la ville. En ce qui
concerne les services liés à la santé et au logement, Malmö servait de modèle national.
L’histoire socioéconomique de Govan au Royaume-Uni est étroitement liée à la
croissance et au déclin de la ville de Glasgow depuis la révolution industrielle. Avant
cela, Glasgow était une petite ville avec une université et une cathédrale au nord de la
rivière Clyde, à l’ouest du centre de l’Écosse. En 150 ans, de multiples facteurs ont
transformé Glasgow, ville tranquille, en l’une des plus grandes villes d’Europe. Au
XIXe siècle, la ville de Glasgow a connu l’afflux d’environ 40 000 travailleurs,
majoritairement catholiques romains irlandais. Cependant, les ouvriers locaux étaient
pour la plupart protestants, tout comme les entrepreneurs des chantiers navals. Ainsi, les
tensions religieuses ont imprégné l’histoire sociale de la ville : les catholiques qui
77
habitent les quartiers les plus pauvres de la ville sont le plus souvent exclus du marché
du travail et victimes de la délinquance. Govan est réputée pour sa culture associative
forte, avec un grand engagement dans la politique locale. Les syndicats étaient puissants
dans les industries de masse, chez les cheminots, les enseignants et les groupes
religieux. Le parti travailliste local était particulièrement actif et efficace lorsque Govan
a élu son premier membre travailliste au Parlement en 1918. L’économie industrielle de
Govan a donc été fortement dominée par la construction navale et la technologie. En
1951, les industries employaient 49% des hommes. Ce genre de production exigeait
beaucoup d’espace, un immense terrain était donc occupé par un petit nombre de
producteurs. La structure économique de la région était caractérisée par des entreprises
de taille moyenne (50 à 999 employés).
En France, l’histoire sociale et économique de Nancy est liée au développement et au
déclin de l’industrie en Lorraine. Elle est un bon exemple des transformations que
connaissent les grandes villes de France. Dans un passé récent, Nancy était le centre
administratif d’une aire industrielle lorsque deux communes de la grande
banlieue (Neuves-Maisons et Pompey) et une petite ville 30 kilomètres plus loin (Pontà-Mousson) abritaient chacune une entreprise sidérurgique importante. Nancy a connu à
la fois une croissance urbaine et industrielle. Après la seconde guerre mondiale, la
France a prioritairement favorisé la modernisation de l’industrie « lourde » (la
sidérurgie), dite structurante. La croissance économique réclamait une force de travail
plus importante, particulièrement dans la sidérurgie. Nancy a été le témoin de la
croissance industrielle et urbaine. Des migrants cherchant un travail dans l’industrie
sont venus de la campagne et/ou de l’étranger, principalement d’anciennes colonies
(Algérie, Tunisie et Maroc et pays d’Afrique noire à un niveau moins important), des
pays d’Europe du sud (Italie, Espagne et Portugal) et, plus récemment, et dans un
nombre limité, de Turquie. Nonobstant les besoins importants en matière de logement,
ce domaine a été une priorité négligée jusqu’à la fin des années 1950, début des années
60. La politique de laisser-faire a engendré un regroupement de migrants pauvres dans
des logements surpeuplés et sous-équipés du centre-ville.
78
À quelques kilomètres de Nancy, Laxou était un village et devint une banlieue avec une
très forte croissance dans les années 1960-70, après la construction de deux quartiers de
logements sociaux. Le premier, appelé « la Cité des Provinces », a vu la construction de
trois immeubles en 1955 et le reste au milieu des années 1960. C’est un grand ensemble
plutôt modeste : 3 800 habitants et 1 383 unités d’habitation à l’origine. On peut
remarquer que la création de la cité des Provinces, contrairement aux autres quartiers
européens étudiés, n’a pas été directement conditionnée par l’industrialisation et ne
porte pas ses marques (isolement, usines abandonnées qui l’entourent, etc) comme on
aurait pu le constater dans d’autres villes du Nord de la France telles que Longwy ou
Thionville. En effet, il s’agit avant tout d’une « cité dortoir » et une grande partie de ses
habitants est susceptible de trouver un emploi non industriel sur Nancy.
Malgré des différences, nous voyons se produire le même processus d’industrialisation
et d’appel de la main-d’œuvre décrit par Karl Marx au XIXe siècle : l’industrialisation
massive a réclamé une masse de travailleurs considérables et, de manière à ce que les
salaires ouvriers n’augmentent pas vertigineusement , ce qui est rare étant cher, les pays
en voie d’industrialisation ont parfois mobilisé les ressortissants d’autres pays ou
colonies et ont ainsi pu avoir à leur disposition des travailleurs « à salaire modéré ».
C’est le cas en France, Allemagne, Pays-Bas, et en Suède. Dans le cas de Govan au
Royaume-Uni, un processus similaire s’est produit, mais il concerne principalement les
minorités religieuses catholiques. Ainsi, ces « travailleurs invités » constituaient une
réserve de main-d’œuvre que les industries ont pu mobiliser afin de ne pas augmenter
les salaires et ne de favoriser leurs revendications au niveau des conditions de travail.
Cette mobilisation s’est produite, favorisée par les gouvernements de chaque pays, en
« oubliant » de s’intéresser aux conditions de vie de cette nouvelle masse de maind’œuvre. Et c’est ainsi que l’on a vu se créer les nombreux quartiers-dortoirs, les grands
ensembles de logements sociaux, mais également comme ce fut le cas en France, les
bidonvilles et les cités de transit pour les travailleurs immigrés. Si l’essor de certaines
villes et de certains quartiers a été généré par l’industrialisation et que leur fonction
n’est que de permettre de loger les travailleurs qu’elle a mobilisés et que bon nombre de
ces quartiers dépendent entièrement des activités industrielles, nous allons à présent voir
79
quels peuvent être les effets de la désindustrialisation sur ces quartiers
monofonctionnels et sur leurs habitants.
Il me semble toutefois nécessaire de relativiser la perspective de Marx en prenant en
compte les multiples intérêts des acteurs individuels et collectifs. L’industrialisation
n’est pas seulement un processus de domination de d’asservissement des populations.
Elle a certes permis l’enrichissement des entrepreneurs et c’est un point essentiel, mais
elle a en même temps favorisé l’enrichissement des ouvriers industriels (qui se sont
évidemment bien moins enrichis que leurs employeurs), après bien entendu des luttes
syndicales et politiques et ont pu accéder à de meilleures conditions de travail, à la
consommation, etc. De même les populations étrangères ou des anciennes colonies
n’ont pas été « importées » de force, elles sont venues de leur plein gré pour un meilleur
salaire que dans leur pays d’origine.
Mais il faut observer ce phénomène sur le long terme et après l’essor industriel, il s’est
produit un inéluctable déclin qui a engendré la stigmatisation de certains quartiers et de
leurs habitants dont l’existence est liée, directement ou indirectement, au monde de
l’industrie.
2. … et c’est le déclin de l’industrialisation qui a causé leur propre déclin
S’il existe des différences nationales concernant le début ou les secteurs industriels
frappés par la crise, tous les pays analysés ont connu et connaissent, à des degrés
différents, des mutations issues du processus de désindustrialisation.
En Allemagne, dès les années 1960, un déclin irrépressible de l’industrie s’est mis en
route et, de 1976 à 1996, Duisburg est passé de 134 597 à 66 168 emplois
manufacturiers. Les emplois de la sidérurgie ont chuté de deux tiers de 1976 à 1996.
Parallèlement, 89 738 personnes étaient employées dans le secteur des services en 1976
et elles ne sont que 96 285 en 1996.1 Si le déplacement croissant de l’emploi vers le
1 Sources : Département statistique de la ville de Duisburg, Stadtforschung und Europaangelegenheiten,
ELSES 2000.
80
secteur tertiaire est une tendance nationale, il ne peut compenser à lui seul
l’effondrement de l’emploi manufacturier. Aujourd’hui, les industries du fer et du
charbon sont fortement subventionnées et demeurent toujours une source d’embauche à
Duisburg. Mais ce qui était autrefois la base du développement économique s’est réduit
aujourd’hui à quelques usines menacées de fermeture et par conséquent une menace de
perte de milliers d’emplois. Des sidérurgistes ont réussi à obtenir une écoute nationale
et ont réussi à mobiliser un vaste public. Ainsi, la ville de Duisburg a développé
rapidement un programme nommé « Duisburg 2000 » pour promouvoir la
restructuration économique. Toutefois, Duisburg dépendait toujours de la sidérurgie et
rien n’a été fait pour l’adapter aux changements structurels ou pour créer de nouveaux
emplois dans des secteurs économiques plus modernes. La domination absolue de
quelques grandes usines pendant de nombreuses années a eu une forte influence sur la
structure économique, sur le niveau de compétences de la main-d’œuvre locale, sur la
structure de la population, sur la qualité des programmes locaux de logement et sur les
conditions de vie. De grandes proportions de terrain qui pourraient convenir à un
développement commercial sont toujours la propriété des entreprises industrielles ou,
dangereusement souillées, elles ne peuvent offrir qu’un accueil limité aux nouvelles
entreprises.
Le processus est identique en Suède. À Malmö, des milliers d’emplois furent perdus
dans l’industrie lourde traditionnelle. Les niveaux de chômage y sont plus forts et sa
population est moins qualifiée que celle de Göteborg et de Stockholm depuis des
dizaines d’années. Rosengård, comme beaucoup d’autres quartiers du même genre, est
habité par des personnes qui ont été forcées de déménager à cause des impératifs de
l’emploi et qui ont apporté avec elles beaucoup d’incertitude et d’insécurité. Rosengård
a connu des changements structurels au niveau du marché du travail dans la dernière
décennie, avec une grave crise de l’emploi. Au début des années 1970, alors que
Rosengård était en train de s’établir, l’essor économique s’est arrêté. Les industries
lourdes de Malmö ont été restructurées. Certaines personnes ont dû changer de travail,
d’autres l’ont tout « bonnement » perdu, notamment à Rosengård. Dans les années qui
suivirent, les projets sociaux se sont succédés à Rosengård, mais peu d’entre eux ont pu
répondre à ses problèmes. Ils n’étaient plus isolés dans un quartier, ils étaient les
81
symptômes complexes d’une société en crise, avec souvent des transformations
structurelles imprévisibles et une marginalisation croissante de nombreux groupes de la
population.
Au Royaume-Uni, après deux guerres mondiales et des ajustements massifs dans le
commerce international et la technologie, les industries qui ont fait Govan et Glasgow
ont décliné. La grande chute de l’industrie navale a durement touché Govan et une seule
entreprise est désormais présente dans la région. Dans les années 1950, le quartier
révélait déjà les symptômes des problèmes sociaux et économiques qui sévissent
actuellement. L’amélioration des lignes de transport et le développement d’un meilleur
logement social ont encouragé les mieux payés, plus qualifiés, à déménager. De fait, les
appartements vides ont été occupés par des dockers de passage et les ouvriers des
chantiers navals. Le quartier a ainsi renforcé sa réputation de délabrement et de
mauvaises conditions de vie. Comme en Allemagne, on y trouve de grands terrains
laissés à l’abandon et des quartiers lugubres, avec de graves problèmes de chômage,
d’enclavement et de drogue. Il existe à présent un décalage structurel entre le marché du
travail et les nouveaux emplois de service créés au centre de Glasgow et d’autres
quartiers environnants. Par conséquent, Govan possède un « noyau dur » de chômeurs
de longue durée et/ou sous-qualifiés, pour lesquels la création de nouveaux emplois qui
puissent leur convenir (et inversement) représente une difficulté majeure. Lorsque de
nouveaux emplois se sont présentés, ils étaient soit trop spécialisés, soit trop qualifiés
pour les habitants ou ils étaient mal payés, sous-qualifiés et précaires, ce qui a encore
plus dégradé l’image du quartier.
En France, comme la Cité des Provinces à Laxou n’était pas totalement dépendante de
l’industrialisation en Lorraine, la désindustrialisation ne l’a pas touchée de la même
manière que dans les autres quartiers européens analysés. En revanche, son déclin
démontre les limites du monofonctionnalisme architectural basé sur la société
industrielle. Au tout début, la Cité des Provinces bénéficiait d’une bonne réputation.
Cependant, le processus de délabrement, physique et social, s’est mis en route à la fin
des années 1970 : bâtiments tombant en ruines, chômage, délinquance juvénile,
problèmes sociaux et, plus récemment, trafic de stupéfiants. Comme dans beaucoup de
82
quartiers d’habitat construits dans les années 1960, la Cité des Provinces a une très
faible activité économique et donc peu d’emplois (37 emplois dans le quartier en 1996).
Par rapport à d’autres quartiers de logements sociaux de Nancy, la Cité des Provinces a
les chiffres les plus bas en termes d’infrastructures sociales : pas de bureau de poste au
sein du quartier, pas de médecin généraliste, etc. Contrairement à des quartiers
similaires, il n’y existe pas de Maisons des Jeunes et de la Culture. Comme dans
beaucoup d’autres grands ensembles sociaux, la Cité des Provinces souffre toujours de
son monofonctionnalisme originel et de la concentration de pauvreté et de personnes au
chômage. Le principal résultat est des relations conflictuelles entre voisins. Il est très
difficile de transformer un espace originellement conçu à usage exclusif d’habitation en
un site mêlant logement et activité économique. Les autorités locales, au niveau
municipal et du Grand Nancy, donnent la priorité à la venue de nouvelles entreprises et
à l’établissement de nouveaux services dans des zones d’activité à une distance
raisonnable de la Cité et d’autres grands ensembles de logements sociaux. La seconde
priorité est d’encourager les projets qui fournissent une requalification et des emplois
précaires aux chômeurs touchés par des « handicaps » spécifiques. Cette stratégie est
« locale » au niveau « meso » du Grand Nancy mais pas au niveau micro
communautaire et/ou du voisinage. Le développement économique à l’échelle du
voisinage demeure marginal. Le processus de mise à l’écart concentre les locataires à
bas revenus dans des quartiers de grands ensembles de logement social. Ils ont droit à
des allocations logement et donc peuvent payer leur loyer. Le chômage est
dramatiquement élevé, surtout chez les jeunes. Pour certains d’entre eux, la seule
perspective est d’attendre d’avoir 25 ans pour avoir droit au Revenu Minimum
d’Insertion, que nous étudierons dans le cinquième chapitre de cette seconde partie. Des
conflits entre des jeunes, frustrés par la perte de leurs illusions et leurs voisins sont alors
difficilement évitables. Leurs modes de vie sont distincts et ils ne partagent pas les
mêmes valeurs et visions du monde. Particulièrement à la Cité, où la population
française « de souche » vieillit et la jeunesse est de plus en plus d’origine étrangère, le
conflit repose sur des problèmes d’âge et d’ethnicité : vieux « français » contre jeunes
issus de l’immigration, dont bon nombre d’entre eux sont nés en France. Les vieux
locataires cherchent le calme et beaucoup d’entre eux réagissent très négativement
lorsque des jeunes font du bruit.
83
La Cité des Provinces n’est certainement pas le quartier le plus problématique de France
ou d’Europe, mais il est en marge des initiatives économiques orientées vers le marché.
Toutes ces similitudes et différences nationales vont inévitablement influer sur la nature
et l’objet des stratégies participatives d’insertion avec plusieurs questions récurrentes :
que faire des ouvriers industriels dont les compétences sont devenues obsolètes ? Que
faire de ces quartiers qui doivent leur existence et leur développement principalement au
processus d’industrialisation lorsque l’industrie a disparu ?
Ainsi, on peut de nouveau interroger le concept de Marx sur l’armée de réserve :
sommes-nous actuellement dans une phase de récession économique où le volant de
main-d’œuvre diminue logiquement et qu’il est utile de l’entretenir en attendant que les
entreprises les mobilisent de nouveau ? Ne sommes-nous pas plutôt confrontés à une
crise structurelle qui risque d’écarter définitivement cette main-d’œuvre devenue
« superfétatoire » pour les nouvelles entreprises et à qui les pouvoirs publics doivent
fournir une occupation symbolique ou des ressources compensatoires ?
Nous allons voir à présent comment dans ce contexte se créent des stratégies
participatives d’insertion qui sont confrontées et/ou qui tentent de répondre à ces
questionnements.
3. La construction sociale des stratégies participatives d’insertion
Au sein de quartiers fortement influencés par le monde industriel et frappés par la
désindustrialisation, des initiatives tentent d’améliorer leur image ainsi que celle de
leurs habitants. Une approche globale qui restitue l’histoire de l’industrialisation, de la
désindustrialisation et de la création d’une armée industrielle nous a permis de
comprendre comment s’est construite socialement la stigmatisation des quartiers en
difficultés et de leurs habitants. Face à ces difficultés et pour répondre aux problèmes
sociaux particulier à chaque quartier, les acteurs locaux se mobilisent, créent des
initiatives locales et s’approprient les politiques de plus grande échelle. Par conséquent,
84
il est indispensable de lier une analyse macro à une étude microsociologique des
quartiers en question et des initiatives créées par les acteurs locaux.
A travers mes recherches, j’ai décelé trois grands types d’initiatives, fortement liées à
des contextes politiques, économiques et sociaux particuliers, mais également à des
représentations particulières de ce que peut-être l’insertion : le modèle entrepreneurial,
le modèle mixte et le modèle social.
3.1. Le modèle entrepreneurial
L’initiative qui représente ce modèle est l’Initiative de Govan au Royaume-Uni et
s’intéresse essentiellement au développement de l’entreprise en tant que facteur de
développement économique et social. Cette approche est fortement déterminée par le
contexte social, politique et économique du Royaume-Uni.
A Glasgow, l’évolution des stratégies participatives d’insertion basées sur le
développement socioéconomique local correspond au déclin économique de la ville des
années 1970 et 80. L’Initiative de Govan, créée en 1986, a pour but de favoriser le
développement économique du quartier de Govan en travaillant le développement de
l’entreprise et des opportunités d’embauche qu’elle pourrait créer pour ses habitants.
Cette initiative assimile donc le développement d’un quartier et l’insertion de ses
habitants au développement de l’entreprise. Nous verrons à travers la seconde hypothèse
quelles sont les limites de cette conception à travers la tension entre les objectifs
économiques et sociaux de l’Initiative de Govan et les modalités de participation des
entreprises et des chômeurs locaux.
Au Royaume-Uni, des efforts ont été entrepris cette dernière décennie pour promouvoir
la ville de Glasgow. De nouveaux hôtels et restaurants de luxe, des immeubles de
bureaux et des centres commerciaux majestueux ont ouvert leurs portes dans le centreville. La ville a une réputation certainement inégalée au Royaume-Uni d’autorénovation énergique, d’esprit d’entreprise et d’innovation pour la revitalisation urbaine
et la réhabilitation des logements. Mais Govan se caractérise par 1) un fort taux de
85
chômage de longue durée ou temporaire, surtout chez les jeunes ; 2) une mauvaise
qualité de logement et un surpeuplement ; 3) une mauvaise santé des habitants et de
forts taux de mortalité ; 4) une forte délinquance ; 5) une population qui décline ; 6) un
secteur économique caractérisé par un grand nombre de petites entreprises ; 7) un faible
niveau scolaire ; 8) un haut niveau de pauvreté ; 9) un transport public de mauvaise
qualité; 10) une forte culture politique ; et 11) de grands terrains sous-développés et
sous-utilisés.
L’Initiative de Govan est née en 1986. Il s’agit d’une agence privée, est fortement liée
au secteur public pour son administration et son soutien financier. Les organisations
fondatrices étaient l’Agence de Développement Écossaise Glasgow Opportunities et
deux usines locales. Le conseil d’administration a été nommé par les organisations
membres, dont la moitié sont des politiciens locaux (président et vice-président) et
l’autre moitié des représentants des entreprises. Cette initiative s’est implantée à Govan
pour plusieurs raisons. Premièrement et principalement, c’est un quartier défavorisé
dans une ville qui souffre du chômage et d’une grave perte de population depuis la fin
des années 1960. Deuxièmement, Govan semblait avoir un bon potentiel pour le
développement économique grâce à la base industrielle qui lui restait. De plus, Govan
est restée un quartier à la fois résidentiel, commercial et industriel qui représente la
seconde source d’emplois à Glasgow après le centre-ville.
D’autres raisons, plus politiques, conditionnent l’orientation entrepreneuriale de
l’Initiative de Govan. Le système de subventions au Royaume-Uni engendre une
compétition. Je m’intéresserai à ce problème dans l’hypothèse consacrée à l’aspect
participatif de l’insertion. L’octroi de subventions est un mode très important de
participation pour les pouvoirs publics, même s’il est indirect. Govan est en concurrence
directe avec des localités similaires à travers Glasgow et l’Écosse. Bien des opportunités
dépendent fortement de la capacité de Govan à drainer de nouveaux investissements, à
retenir et étendre les entreprises existantes et avoir les ressources pour lutter
efficacement contre ses difficultés structurelles, ce qui explique en partie qu’elle se
tourne prioritairement vers les projets les plus « rentables » et se centre moins sur les
besoins des populations défavorisées. De plus, le niveau du gouvernement qui avait géré
86
la région métropolitaine de Strathclyde et donné la priorité au développement social de
Glasgow et de ses alentours a été supprimé en 1996 et remplacé par une seule autorité
locale qui couvre la ville de Glasgow et qui est très délimitée. Cette perspective est plus
globale, mais les nouvelles autorités voisines entrent en compétition pour les emplois et
l’investissement. L’Agence de Développement de Glasgow est l’alliance de plusieurs
organisations de Glasgow qui tente de maximiser les subventions de la ville pour
améliorer la production, l’emploi et la productivité au sein des entreprises de Glasgow.
L’Agence apporte une contribution financière importante à l’Initiative de Govan. Les
arrangements financiers rendent l’Initiative de Govan dépendante du Conseil de Ville et
de l’Agence de Développement de Glasgow. Tous deux fournissent plus de la moitié du
budget central de l’Initiative (pour l’administration, le développement et la gestion du
projet) et 46% (1998-99) du budget total (développement de l’entreprise, des ressources
humaines et autres projets). Toutefois, ce soutien financier masque des tensions sousjacentes concernant l’organisation et les objectifs. D’un côté, l’Initiative de Govan
pense que son travail est de lutter pour l’emploi local et voudrait que ses habitants aient
accès aux nouveaux services créés. D’un autre côté, l’Agence de Développement de
Glasgow s’intéresse au développement économique de la ville et pas à celui de Govan et
à l’accès à l’emploi de ses habitants en particulier. Les relations avec le Conseil de Ville
de Glasgow sont fondamentales : l’Initiative de Govan a toujours été présidée par un
politicien local : le premier est devenu Membre du Parlement, le second était son
député. Les entretiens menés par nos partenaires de l’université de Glasgow auprès des
représentants des communautés locales et des fonctionnaires (ELSES, 2000) nous
relatent une situation difficile où les conseillers locaux ne se battent pas seulement
vigoureusement pour leurs propres quartiers. Ils essaient aussi d’empêcher les
conseillers d’autres quartiers de bénéficier des nouvelles initiatives. Le président de
l’Initiative doit donc toujours l’écarter des conflits politiques locaux. Nous reviendrons
sur l’aspect conflictuel de l’insertion dans le cadre de la quatrième hypothèse.
87
3.2. Le modèle mixte
Les initiatives, majoritaires, qui s’inspirent de ce modèle mixte tentent de concilier les
besoins d’insertion sociale des plus précaires et ceux du monde économique. Nous
retrouvons ces initiatives principalement à Marxloh en Allemagne, à Nancy-Laxou en
France et à Rosengård en Suède. Ces initiatives peuvent tenter de requalifier des
quartiers originellement voués à n’être que les dortoirs d’une classe ouvrière et non un
lieu de vie et proposer de nouveaux services, de nouvelles activités sociales et
économiques tout en améliorant l’environnement urbain. Dans ce but, les emplois
intermédiaires, dont les emplois aidés subventionnés et réglementés pat l’État et les
emplois temporaires (emplois à temps partiel, etc) tentent de constituer un « tremplin »
vers l’emploi et l’insertion sociale pour les groupes les plus éloignés de l’emploi :
chômeurs de longue durée, jeunes, femmes, populations étrangères.
A Marxloh en Allemagne, les infrastructures commerciales locales ont subi de grands
changements ces dernières décennies. Une perte de pouvoir d’achat ainsi qu’une image
négative des quartiers ont conduit de nombreux magasins et entreprises à fermer ou à
délocaliser. Aujourd’hui, la structure économique du quartier dépend beaucoup des
commerces et des entreprises turcs. Grâce à la population turque, de nouveaux réseaux
et structures sociaux existent dans le quartier, le problème qui se pose est la coexistence
plus ou moins pacifique des habitants les plus anciens et de cette nouvelle population
dynamique.
Les stratégies économiques locales ont débuté à la fin des années 80, début des années
1990 suite à la désindustrialisation et à l’augmentation du chômage, principalement à
l’initiative de la politique européenne (initiative URBAN1).
1
L’initiative communautaire URBAN contribue à la régénération économique et sociale des villes et des
quartiers en crise, par l’élaboration de stratégies innovantes et les échanges de connaissance et
d’expérience. Urban 2 est l’initiative communautaire du Fonds européen de développement régional
(FEDER) en faveur de du développement durable des villes et quartiers en crise de l’Union européenne
pour la période 2000-2006. Après une première phase Urban en 1994-1999, Urban 2 vise plus
précisément à promouvoir la conception et la mise en œuvre de modèles de développement innovants en
faveur d’une régénération économique et sociale des zones urbaines en crise. Elle renforcera également
l’échange d’informations et d’expériences relatives au développement urbain durable dans l’Union
européenne (voir aussi l’annexe 3).
88
Le Projet Marxloh sélectionné dans la recherche ELSES comprend la mise en place de
deux structures à la fois complémentaires et concurrentes, l’une visant à promouvoir le
développement social du quartier avec la promotion des emplois aidés pour les travaux
de réhabilitation et le travail social et l’autre s’intéressant à l’aide à la création
d’entreprise. Nous reviendrons sur ces deux structures dans le cadre de mes deux
premières hypothèses. Les projets d’économie sociale stimulés par le Projet Marxloh
concernent à la fois les structures sociales et économiques à travers la tentative de
transformation d’initiatives purement sociales en entreprises économiquement viables et
autonomes. Nous analyserons également à travers ma quatrième hypothèse de recherche
les contradictions générées par la séparation entre les initiatives et sociales et
économiques et les conflits générés par leur réunion. La prise en compte de
« l’économie ethnique » de la population turque, très présente dans le quartier est aussi
novatrice en Allemagne.
En France, tout près de la Cité des Provinces à Laxou, il existait une école de travail
social qui est à l’origine de « Jeunes et Cité ». La Cité des Provinces était le lieu où les
futurs travailleurs sociaux expérimentaient des initiatives novatrices : travail
communautaire, travail de rue, etc. Aujourd’hui, l’école a déménagé, Jeunes et Cité est
une association autonome financée essentiellement par le Département et qui s’est aussi
installée dans deux autres quartiers. Sur la Cité des Provinces, Jeunes et Cité dispose
d’une équipe de quatre travailleurs sociaux à temps plein. Le rôle de Jeunes et Cité est
la prévention dite « spécialisée » sur le quartier. Sa mission est double : d’une part
écoute en direction de jeunes « à risques » et soutien à leur égard pour leur (re) donner
confiance en leurs capacités et en leur avenir. D’autre part en direction de leurs familles
et du voisinage, car les jeunes ne peuvent résoudre leurs problèmes à eux seuls.
L’association propose des activités sportives et culturelles qui favorisent la structuration
et la socialisation de la jeunesse en difficulté.
De nombreuses initiatives à l’intention de la jeunesse ont une durée de vie très brève et
ne peuvent réussir sans le soutien d’une structure « amicale » et stable telle que Jeunes
et Cité, qui joue un rôle de « faciliteur » et de catalyseur. Nous le retrouvons par
exemple dans les projets Abribus, de formation aux emplois familiaux et les activités de
89
l’association culturelle « City Fashion », que nous analyserons dans le cadre de la
première hypothèse sur les emplois intermédiaires (la formation aux emplois familiaux),
de la troisième hypothèse sur les modèles alternatifs d’insertion (« City Fashion ») et
sur l’aspect conflictuel de l’insertion (le projet Abribus). Qu’elles concernent le travail
social, les associations ou les initiatives venant « de la base », une institution jouant le
rôle de trait d’union, telle que Jeunes et Cité est un pré-requis pour une stratégie de
développement local dans les quartiers difficiles en France.
Outre les initiatives Laxoviennes, je me suis également intéressé à deux stratégies
participatives d’insertion particulièrement intéressantes en France, à savoir la relation de
mendicité (étudiée dans la troisième hypothèse sur les modèles alternatifs d’insertion) et
le dispositif du Revenu Minimum d’Insertion (que j’analyse dans la cinquième
hypothèse sur l’individualisation des problèmes sociaux et des enjeux de la
participation) en particulier qui, chacune à leur manière, génèrent une interaction où se
rencontrent, s’accordent ou se confrontent des représentations particulières et collectives
de l’insertion.
L’approche analysée dans l’étude de cas suédoise essaie de faire le lien entre les
chômeurs locaux et les entreprises pour promouvoir l’insertion professionnelle à travers
des emplois précaires. Rosengård est une exception par rapport au contexte national
suédois d’aide sociale, qui ressemble davantage au modèle social que l’on retrouve aux
Pays-Bas. En effet, la politique économique en Suède était dominée par des approches
centralisées et un État fort. A Rosengård, l’Agence municipale de logement de Malmö
(MKB) a joué et joue encore un rôle pour l’habitat dans le quartier. Elle a, pendant les
années 1990, considéré que le travail de rénovation du quartier devait reposer sur la
demande des habitants. En collaboration avec les écoles et la police locales, MKB a mis
en place plusieurs initiatives pour améliorer la vie quotidienne, combattre l’insécurité.
MKB s’est investie dans des activités visant à créer de l’emploi. Par exemple, un
immeuble pour accueillir les nouvelles entreprises a été ouvert dans le quartier.
L’agence propose aux entreprises des bureaux, des conseils sur la gestion des affaires,
etc, et voudrait aussi faire bénéficier d’opportunités d’emploi aux habitants du quartier à
travers la Section Emplois d’Urgence que nous allons étudier dans la première
90
hypothèse consacrée à la promotion des emplois intermédiaires. L’approche de
Rosengård, qui lie et intègre les actions de différents acteurs, notamment l’agence
municipale pour le logement qui œuvre pour la création d’emplois est un exemple
novateur pour la revitalisation urbaine locale en Suède. Si le projet étudié, la Section
Emploi d’Urgence, évite de déterminer l’insertion sociale au bien de l’entreprise, nous
nous demanderons s’il est possible de favoriser l’insertion professionnelle et sociale des
chômeurs locaux en ne leur proposant que des emplois précaires et en faisant
abstraction de leurs aspirations et de leurs compétences personnelles. Nous verrons que
cette problématique est commune à la très grande majorité des programmes d’emplois
intermédiaires analysée dans le cadre de mes recherches.
3.3. Le modèle social
Nous retrouvons ce modèle aux Pays-Bas où les porteurs des initiatives reconnaissent
les difficultés d’insertion professionnelle des habitants des quartiers défavorisés et
proposent de ne plus se centrer sur l’emploi, objectif inaccessible pour eux, mais sur
l’aspect relationnel et d’utilité sociale.
Les initiatives analysées aux Pays-Bas ont décidé de ne pas se tourner vers le marché et
de se centrer sur le plan social en se centrant sur « l’activation sociale » que nous
définirons plus loin. Aux Pays-Bas, depuis les années 1970, la lutte contre la pauvreté
est devenue un programme national officiel. Depuis 1995, la Politique des Grandes
Villes (Big City Policy) veut lier stimulation de l’économie urbaine et lutte contre la
pauvreté. Les nouvelles activités économiques ou des activités intensifiées doivent
profiter aux groupes les plus précaires du marché du travail. L’approche suivie à
Leiden-Noord représente la pratique nationale de rénovation urbaine, c’est-à-dire une
approche « d’activation sociale » qui ne se centre pas que sur les problèmes
économiques, mais avant tout sur les besoins individuels qui permettent de participer au
fonctionnement de la société. De nombreux projets tentent ainsi d’améliorer la
participation économique et sociale des habitants. Nous verrons s’il est possible de
permettre l’insertion sociale des habitants d’un quartier défavorisé en laissant de côté
leurs perspectives d’insertion professionnelle et dans quelle mesure le secteur de
91
l’insertion sociale est susceptible de se segmenter en laissant de côté les personnes dont
la situation est la plus difficile. Outre l’Organisation d’Aide Sociale de Leiden, les
quatre organismes de logement propriétaires des maisons à Leiden-Noord sont des
acteurs importants, surtout dans la Politique des Grandes Villes (Le Plan de
Développement du Quartier de Leiden-Noord) et dans une moindre mesure au niveau de
la Rénovation Sociale. Un objectif central pour tous les organismes de logement est de
louer des maisons de bonne qualité. De surcroît, selon les développements particuliers
aux Pays-Bas, des organismes de logement veulent détruire les maisons de mauvaise
qualité pour construire davantage de maisons plus coûteuses à la place ou à côté de ces
maisons. En outre, surtout à De Sleutels et Ons Doel, ces organismes essaient aussi
d’aller plus loin que les apparences extérieures. Ils veulent intervenir, par exemple, en
proposant des infrastructures pour les petites entreprises. Depuis l’apparition d’une
approche de quartier plus globale, la police, sous l’appellation de « consultation 3-D »1
a travaillé avec le Département de l’Environnement et de l’Équipement du
gouvernement local et avec l’Organisation d’Aide Sociale de Leiden pour prévenir la
délinquance des jeunes. Les organismes de résidents sont considérés comme importants
à Leiden-Noord par le gouvernement central dans le cadre du développement d’une
politique socioéconomique, notamment avec la Rénovation Sociale et la Politique des
Grandes Villes. Dans le quartier étudié, il y a cinq organismes et leurs représentants
participent à des corps consultatifs créés sous l’égide de la Rénovation Sociale ou de la
Politique des Grandes Villes. D’autres acteurs n’opèrent pas à l’échelle du quartier,
mais sont cependant impliqués dans le développement socioéconomique en général et
parfois également dans l’activation sociale comme les organisations urbaines et
régionales pour l’emploi, l’éducation et l’aide sociale (par exemple le Département des
Affaires Économiques et Sociales, l’agence locale pour l’emploi, le Centre Régional
pour l’Éducation de Leiden, les travailleurs sociaux de Leiden et l’Autorité Sanitaire du
Quartier) et les corps consultatifs urbains (par exemple le Groupe d’Étude Urbaine
Activation Sociale).
1 Une autre a tenté d’associer l’organisme de logement dans cette consultation en 1999, on peut parler de
consultation 4-D.
92
C’est dans cet esprit d’activation sociale qu’ont été promues les initiatives « La
Compagnie de travail de Quartier », « DZB Leiden » (analysées dans ma première
hypothèse sur les emplois intermédiaires), et « La Route » (étudiée dans ma cinquième
hypothèse sur l’individualisation des problèmes sociaux). La Compagnie de Travail de
quartier de Leiden-Noord aux Pays-Bas veut d’une part stimuler et entretenir le travail à
Leiden-Noord par le biais d’emplois stables, de bénévolat et d’emplois aidés. D’autre
part, elle veut améliorer le contexte social et économique de Leiden-Noord. Un autre
objectif du projet, au début de sa seconde année d’existence, en 1997, était son
autonomie financière.
L’initiative est la continuation de la Fondation de Travail Social Culturel De Kooi qui
gérait le centre communal De Kooi depuis le début des années 80 et pendant 15 ans. En
1995, l’Organisation d’Aide Sociale de Leiden a repris les commandes a créé la
Compagnie de Travail de Quartier. L’imprimerie qui existait déjà a été développée.
Avec la coopération du Département de l’Environnement et de l’Équipement de la Ville
de Leiden, le Comité de Développement de Quartier a été mis en place par la ville de
Leiden. La boutique d’occasion a aussi été créée. Un peu plus tard, la seconde boutique
s’est ouverte, en même temps que le service de maintenance et le projet de transports.
On peut distinguer quatre types d’activités centrales : 1) deux magasins d’occasion où
les habitants peuvent apporter des biens à revendre (meubles, etc.) ; 2) une imprimerie
pour les journaux de quartier (impression, collecte du matériel d’imprimerie par le biais
d’organisations de quartier, clubs sportifs, etc) ; 3) un service de maintenance qui œuvre
pour les centres de soins de jour, les centres communaux, etc et 4) un projet de transport
(transport de matériel pour des événements, aide aux personnes qui déménagent,
transport des biens pour les magasins d’occasion).
Au départ (en 1988), le principal objectif de DZB Leiden était le même que celui de son
prédécesseur, le Département Municipal de Création d’Emploi Social, c’est-à-dire de
fournir un emploi adapté aux habitants handicapés physiques ou mentaux de Leiden ou
de sa région. En lien avec la distribution sociale des emplois aux Pays-Bas au début du
siècle, DZB Leiden se centrait originellement sur la création d’emplois « spéciaux »
pour les personnes (spéciales ?) souffrant de handicaps spécifiques. Au fur et à mesure,
93
le groupe cible s’est étendu. En 1997, DZB Leiden réunissait toute forme d’emploi aidé.
Par conséquent, toute personne au chômage, handicapée ou pas, peut y postuler pour un
emploi aidé. Le handicap n’est plus uniquement physique ou mental, il devient de ce
fait social. Ce rapprochement est ambigu, puisqu’on présuppose que les problèmes
rencontrés par les personnes handicapées socialement, physiquement ou mentalement
sont similaires. Or, on peut très bien être handicapé physique et ne pas être en marge de
la société à cause d’un manque de ressources, de formation ou de compétences. Dans les
années 1990, dans le cadre de la politique locale de rénovation sociale, la Municipalité
de Leiden a donné une nouvelle tâche à DZB Leiden : orienter les chômeurs de longue
durée vers un emploi stable.
En 1998, « l’Entreprise pour Apprendre à Travailler » (Leerwerkbedrijf) a été mise en
place, elle fait partie de DZB Leiden. Elle prend le relais d’un projet expérimental
concernant
la
santé
mentale
(Project
Ondergrensproblematiek
Geestelijke
Gezondheidszorg). Cette entreprise aide les personnes à découvrir leurs aptitudes
professionnelles. DZB Leiden a des objectifs quantitatifs à atteindre. Par exemple, pour
1998, le but était de procurer 218 emplois aidés. Le groupe cible varie selon les
réglementations. Ainsi, en 1998, deux nouvelles mesures ont été mises en place pour
l’emploi aidé et elles concernent deux « groupes cibles » différents : 1) la Loi de
Mobilisation des Chômeurs concerne les bénéficiaires des politiques sociales, les
chômeurs de longue durée (plus d’un an) et les jeunes (jusqu’à l’âge de 23 ans) et 2) la
nouvelle Loi de Création d’Emploi Social qui s’intéresse aux personnes qui, suite à un
handicap physique, intellectuel ou psychologique, peuvent travailler régulièrement si
certaines adaptations sont faites dans leur poste de travail. C’est le handicap ou la
limitation en relation avec le travail à effectuer qui sont pris en compte et plus le
handicap en lui-même.
Une grande partie du financement de DZB Leiden vient du gouvernement national et il
est complété par le gouvernement local. L’initiative se finance aussi elle-même pour
embaucher son personnel. Par exemple, DZB Leiden perçoit environ 18 000 euros par
an et par personne embauchée à travers la Loi pour la Création d’Emploi Social.
Comme le coût d’un poste de travail dans le cadre de cette loi est environ de 27 000
94
euros par an, DZB Leiden finance environ 9 000 euros par an et par personne. DZB
Leiden est en évolution constante, que ce soit au niveau de ses méthodes, mais aussi de
son organisation interne. Depuis le début, DZB Leiden est un département du
gouvernement municipal de Leiden. En décembre 1996, elle a cependant pris la forme
d’une entreprise privée à responsabilité limitée, « DZB Holding Leiden B.V. ». Une des
raisons principales pour s’organiser en entreprise était la possibilité de bénéficier d’une
marge de manœuvre plus importante face au marché privé et aux autres entreprises. Le
directeur de DZB espère que dans 10 ans (soit en 2008-2009 puisque l’enquête a été
menée en 1998-99), cette initiative continuera à évoluer. De nouvelles réglementations
et de nouveaux arrangements dans le cadre de l’emploi aidé prendront en compte les
emplois créés par DZB Leiden, qui pourront rejoindre l’entreprise traditionnelle. Selon
lui, cela est possible si l’on aménage les postes de travail au sein des entreprises
traditionnelles et si l’on octroie une contrepartie financière pour l’employeur.
L’agence locale pour l’emploi de Leiden s’adresse à la population dans son ensemble et
les groupes les plus difficilement employables (jeunes, femmes, personnes d’origine
étrangère, etc) qui nécessitent plus d’attention, risquent par conséquent de ne pas voir
leurs besoins spécifiques pris en compte. La municipalité et les organismes sociaux ont
pensé qu’il fallait aider ces groupes à travers une approche individualisée intensive de
conseil et d’orientation professionnelle. L’Organisation d’Aide Sociale de Leiden a mis
en place « La Route » en 1991. Cette initiative correspond à une politique de rénovation
sociale promue aux niveaux local et national. Après une année expérimentale en 199192, la définition des tâches a été quantifiée : le but était de créer annuellement 120
nouvelles « routes » à travers trois agences. « La Route » s’adresse à des personnes qui
sont dans une situation économique faible, qui ont un bas niveau d’éducation, un
chômage de longue durée, des problèmes psychosociaux, un manque de motivation…
Les trois modèles déterminants (entrepreneriaux, mixtes et sociaux) inspirent donc les
stratégies participatives d’insertion aux acteurs locaux et nous retrouverons ces modèles
qui coexisteront dans le cadre des programmes d’emploi intermédiaire, d’aide au
développement de l’entreprise et des projets alternatifs d’insertion. En effet, selon le
contexte social et les représentations politiques, les programmes d’emploi aidé n’auront
95
pas la même signification en Allemagne ou aux Pays-Bas. Mes trois premières
hypothèses aborderont directement ces stratégies participatives d’insertion.
Les deux dernières sont de nature transversale et aborderont la nature conflictuelle de
l’insertion et les problèmes de l’individualisation des problèmes sociaux et de la
participation dans le cadre de l’insertion sociale en s’intéressant plus précisément au
projet Abribus à Nancy-Laxou (pour l’aspect conflictuel de l’insertion) et le dispositif
du Revenu Minimum d’Insertion en France (pour l’individualisation des problèmes
sociaux et la participation des personnes précaires au processus d’insertion).
96
CHAPITRE 1 : LA REPRODUCTION DES INEGALITES
SOCIALES
A
TRAVERS
L’USAGE
DES
EMPLOIS
INTERMEDIAIRES
J’entends par emplois intermédiaires les activités professionnelles transitoires dont le
but affiché et de permettre l’intégration ou la réintégration dans le « monde » du travail.
Les emplois aidés sont, de par leur durée déterminée et les ressources qu’elles génèrent,
des emplois intermédiaires. De la même manière, les emplois temporaires, par définition
également, sont des emplois intermédiaires, puisque déterminés dans leur durée et au
niveau des ressources qu’ils apportent à ceux qui les occupent. Dans les deux cas, les
emplois intermédiaires sont précaires non seulement à travers les ressources et leur
durée déterminée, mais également au niveau des groupes de population qu’ils touchent
et de la nature de leurs activités, souvent peu valorisées et peu qualifiantes. Nous
affinerons davantage cette définition au cours de ce chapitre.
Les initiatives d’insertion par le travail, dans leur essence et selon leurs objectifs
proclamés, promeuvent le développement des ressources humaines et prennent en
compte les besoins des personnes et pas seulement la « loi » du marché.
Cette politique est généralement appliquée dans les programmes d’emplois
intermédiaires. Son objectif est plus large que de seulement fournir un emploi aux
chômeurs qui ne peuvent accéder au marché du travail. Elle propose de nouveaux
services qui répondent aux besoins non satisfaits par le marché. Dans l’idéal, lorsqu’ils
réussissent, ils peuvent s’autofinancer et créer des emplois permanents. Le problème
principal est de savoir comment l’expérience professionnelle, la qualification et la
formation acquises lors d’un programme d’accès à un emploi intermédiaire augmentent
les capitaux professionnels et sociaux, c’est-à-dire la capacité des individus à s’intégrer
dans le champ du marché du travail et/ou dans la société.
97
Il existe plusieurs types d’emplois intermédiaires. Je vais ici m’intéresser d’une part aux
programmes d’emplois aidés, financés par l’État, menés en Allemagne et aux Pays-Bas
et d’autre part aux emplois temporaires proposés par des initiatives en Suède et en
France dont le but commun est de proposer une transition vers l’emploi.
Mon hypothèse concerne la manière dont les emplois intermédiaires tendent à
reproduire les inégalités sociales à travers :
1) les types d’activités proposées ;
2) la mise à l’écart et la culpabilisation des demandeurs d’emploi les moins
performants et la pérennisation des programmes d’emplois aidés prévus pour être des
étapes transitoires.
1. Les types d’activités proposées
Les programmes d’emploi aidé sont issus du besoin, pour les quartiers frappés par la
désindustrialisation, de constituer un tremplin vers le marché du travail plus
particulièrement pour les anciens ouvriers industriels, mais aussi l’ensemble des
habitants des quartiers stigmatisés qui rencontrent des difficultés d’insertion
professionnelle : jeunes, immigrés, femmes, handicapés.
Ce contexte socioéconomique, liées aux réglementations nationales concernant l’emploi
aidé particulières à chaque pays (dans cette partie, je présente le cas de l’Allemagne, des
Pays-Bas, de la France et de la Suède), ont inévitablement des conséquences sur la
nature des expériences professionnelles proposées et les possibilités de retour vers
l’emploi des chômeurs. Ces programmes oscillent alors entre deux tendances : le devoir
de rester à l’écart du marché concurrentiel et la possibilité de créer de nouveaux services
non encore proposés par le marché.
98
1.1. L’obligation de rester à l’écart du marché et la reproduction de la mise à l’écart
des demandeurs d’emploi
À Marxloh, qui a été frappée par la fermeture de grandes usines sidérurgiques,
l’attention est fixée sur les anciens ouvriers licenciés qui sont invités à s’impliquer dans
la régénération physique du quartier. Beaucoup d’entre eux semblent l’apprécier, mais
l’activité semble être un « passe-temps » et non pas une activité les préparant à un
« vrai » travail par la suite. À la fin du projet, le gros problème est de savoir que faire de
ces chômeurs de longue durée ? Il pourrait sembler raisonnable de leur proposer de
continuer ainsi, comme c’est, nous le verrons plus loin, implicitement le cas aux PaysBas, mais il faudrait opérer des changements dans les réglementations allemandes.
En Allemagne, l’objectif principal du Projet de Quartier à Marxloh est l’insertion
professionnelle et la formation à Marxloh à travers des programmes d’emploi aidé.
C’est ainsi qu’ont été créés des programmes d’emplois aidés dans le secteur du bâtiment
pour favoriser la réhabilitation du quartier. À travers les activités menées par les
personnes en emploi aidé, l’image du quartier et de ses habitants est revalorisée. Il s’agit
là d’un objectif individuel d’insertion socioprofessionnelle direct pour les participants
aux programmes d’emploi aidé et, indirectement, d’insertion sociale collective par la
revalorisation du quartier. Dans les premiers programmes d’emplois aidés, l’expérience
professionnelle était un but dominant, et pas forcément la qualification. L’objectif
principal des premières mesures était de lier les programmes pour l’emploi aidé aux
mesures de requalification du quartier. Donc au départ, l’accent était porté sur le travail
manuel et le bâtiment, ce qui est compréhensible puisque l’objectif du Projet est de
revitaliser physiquement le quartier.
Bien sûr, on ne peut sérieusement prétendre qu’aucun emploi aidé n’aurait été créé à
Marxloh sans le Projet, mais les initiatives locales et/ou les employeurs privés
n’auraient pas pu créer autant d’emplois. Cette création d’emplois aidés a été rendue
possible grâce aux bonnes relations du premier directeur du Projet Marxloh avec les
membres clés du conseil municipal et des organismes financeurs : le financement
municipal pour l’emploi aidé s’est par conséquent concentré dans une large mesure sur
Marxloh.
99
La plupart des emplois proposés ne nécessitent pas de qualifications ou des
qualifications peu élevées. Comme le Projet de quartier a pour rôle d’employer et de
qualifier les personnes en amont des services existants, les emplois qu’il propose sont
accessibles à tous ceux qui sont particulièrement désavantagés au niveau de l’emploi.
Les réglementations pour l’accès à ces emplois variaient selon les projets, mais en
général il fallait être sans emploi depuis au moins un an pour bénéficier des
programmes.
En ce qui concerne les emplois manuels, seulement 15% des participants ont été
orientés vers un emploi, un programme de formation, un emploi aidé ou des allocations
pour personnes âgées et/ou handicapées. Les taux d’insertion varient selon la nature des
projets. Des mesures telles « Marxloh propre » se sont terminées avec des taux de
placement de 5%. Selon le promoteur du projet, « Marxloh Propre » est l’exemple d’un
programme à caractère social qui ne permet que difficilement une insertion
professionnelle par la suite, à cause de la nature de l’expérience professionnelle et de sa
pertinence par rapport aux demandes du marché du travail.
Les personnes recrutées dans les programmes d’emploi aidé du Projet de Quartier qui
ont travaillé avec des entreprises de construction sur la localité, auraient pu espérer des
opportunités d’embauche de leur part. Cependant, cette intégration a été faible puisque
les programmes d’emploi aidé dans le secteur de la construction ne devaient pas
concurrencer les entreprises existantes. De ce fait, les habitants qui ont participé à ces
programmes ne disposaient pas des « armes » suffisantes pour intégrer le secteur non
protégé. L’expérience montre que l’amélioration du quartier au niveau physique et des
conditions de vie de ses habitants a fonctionné dans les projets de petite échelle, avec
des résultats visibles sur le court terme, comme la rénovation des écoles.
100
Les réglementations allemande et française1 imposent aux programmes d’emplois aidés
de rester à l’écart du marché et de s’occuper ainsi des tâches mineures qui n’intéressent
pas les entreprises traditionnelles. Dans ce cas, on peut se questionner sur l’intérêt de
former des habitants pour des emplois qui n’existent pas ou auxquels ils n’auront jamais
accès :
«Si l’on veut voyager - et qui donc voudrait rester chez soi quand rester chez soi signifie ne
pas avoir d’avenir ? - il suffit de faire la queue à un guichet quelconque, où l’on délivre des
billets pour des trains qui sont bondés la plupart du temps, ou qui ne vont plus dans la
direction annoncée. Comme si rien ne s’était passé, les employés de la formation installés
derrière les guichets continuent avec un grand zèle bureaucratique à délivrer des billets pour
nulle part, et ils contiennent la foule assemblée devant eux en la “menaçant” : “Sans billet,
vous ne pourrez jamais monter dans le train !” Et le pire, c’est qu’ils ont raison... ! » (Beck,
2001, p318-319)
Comme dans les programmes d’emploi aidé du « Projet de quartier » de Marxloh, le
contenu des expériences professionnelles ne peut être transféré dans un emploi
« normal » qui nécessite d’autres compétences, il est clair que les participants ne sont
ainsi pas suffisamment armés pour faire face aux exigences du marché du travail non
aidé : les participants à ces programmes d’emplois aidés n’obtiennent qu’un capital
symbolique difficile à mettre en valeur dans le cadre d’une insertion professionnelle.
Par conséquent, les objectifs du « Projet de quartier » de Marxloh sont ambigus et ont
besoin de clarification. Soit les chômeurs du secteur manuel sont sous-payés pour
remplir des tâches utiles pour la communauté, soit ils préparent leur réinsertion
professionnelle. Dans la logique du premier cas, il serait pertinent de leur donner un
contrat d’emploi aidé permanent. Dans la logique du second, on devrait leur proposer
une expérience professionnelle alternative, les préparant à faire face aux nouvelles
exigences du « monde » du travail.
L’absence de réponse concernant ces deux questions a pour effet de renforcer la
stigmatisation et consacre la mise à l’écart du marché du travail « classique » des
« bénéficiaires » d’emplois aidés. Une autre question demeure : ces nouveaux venus
1
Mis à part les emplois jeunes dont l’intention de départ était de créer des emplois aidés répondant à des
besoins non encore satisfaits par le marché, mais qui pourraient devenir de « vrais » emplois à la fin du
contrat, et dont l’efficacité a été contestée en termes d’accès à l’emploi « non précaire ».
101
dans l’armée de réserve vont-ils pouvoir un jour réintégrer le monde du travail ? et si ce
n’est pas le cas, vont-ils continuer à accepter des situations de travail intermédiaires qui
finissent par se pérenniser dans des secteurs sans avenir ?
1.2. La possibilité de proposer de nouveaux services
De gros investissements ont été apportés à Marxloh grâce au Projet de quartier. Ses
activités, dès le départ, visaient à améliorer la structure et l’infrastructure physique et
sociale du quartier. Les effets durables ont été réalisés avant tout au niveau de la
rénovation physique. Les programmes de travail manuel ont embauché sur divers sites
et pour des partenaires locaux et ont produit des équipements et services de qualité.
Toutefois, on ne peut prévoir comment les infrastructures créées seront financées après
la fin du Projet de Quartier.
Le Projet de Quartier à Marxloh, outre les programmes d’emploi aidé dans le secteur du
bâtiment, s’intéresse aussi au travail social. Le programmes de formation en travail
social s’est développé par la suite, en partie en raison de la rénovation des crèches et des
écoles où il fallait recruter du personnel. Le travail social a aidé au fonctionnement des
nouveaux services apportés par le projet, comme le café de quartier, une station de jeu
mobile, etc. Ils ont aussi aidé à apporter des services supplémentaires, comme le travail
social dans les écoles ou en direction des personnes âgées. Il s’agit là aussi d’un objectif
individuel d’insertion socioprofessionnelle direct pour les participants aux programmes
d’emploi aidé et, indirectement, d’insertion sociale individuelle et collective par les
nouveaux services sociaux installés dans le quartier.
Le projet de Quartier a aussi animé des projets d’économie sociale avec un Café de
Quartier, un atelier de couture et un Centre de Service pour les travaux manuels. Ces
nouvelles activités offrent aux chômeurs locaux la possibilité de travailler en emploi
aidé au sein d’initiative novatrices d’économie sociale. Ces projets ont également pour
but de devenir de véritables entreprises commerciales et constituent donc une
opportunité d’insertion professionnelle et sociale à travers une activité de travail, mais
102
également par le biais de la création d’entreprise. Nous verrons plus loin que cette
vocation d’intégrer le marché concurrentiel est très problématique, que ce soit à travers
l’expérience des emplois aidés ou la transformation d’activités sociales en activités
économiques.
La Compagnie de Travail de Quartier à Leiden aux Pays-Bas se centre sur les « vertus »
de l’insertion par le travail, notamment à travers l’emploi aidé, comme vecteur
d’insertion sociale. Elle veut aussi stimuler le bénévolat afin de permettre aux
participants de se sentir utiles. À travers les activités qu’elle propose, la Compagnie
veut animer, stimuler et revaloriser le quartier. En revalorisant le quartier, elle souhaite
de fait revaloriser et insérer ses habitants par des activités socialement utiles qu’elles
soient rémunérées ou bénévoles. Outre le coordinateur qui travaille à temps plein pour
la Compagnie de travail de quartier, presque tout le personnel travaille à temps partiel.
Les « Melkert-jobs » (une variété d’emplois aidés) 32 ou 36 heures par semaine,
quelques jours par semaine pour les bénévoles, quelques heures après l’école pour les
plus jeunes et jamais plus de 32 heures par semaine pendant les vacances et pour une
période maximum de 6 à 12 mois. Les personnes en probation travaillent en général un
jour par semaine.
La principale cible de l’initiative se compose de chômeurs de longue durée qui habitent
à Leiden-Noord et qui sont socialement isolés ou qui risquent de l’être. Les anciens
détenus en probation qui doivent effectuer des travaux d’utilité sociale sont un groupe
spécifique. De plus, le projet se centre aussi sur les jeunes qui font partie du Projet
« Argent de Poche », où des lycéens défavorisés peuvent acquérir une expérience
professionnelle. D’autres groupes d’habitants sont aussi concernés, car ils utilisent les
services proposés par le projet. Ils peuvent par exemple utiliser l’imprimerie, acheter
des articles d’occasion ou discuter informellement dans une des boutiques sans pour
autant acheter quoi que ce soit.
L’objectif d’autonomie financière n’a pas été atteint en 1997. En 1998, le budget de la
Compagnie était de 131 000 euros alors que les dépenses étaient de 127 000 euros. Un
peu moins des deux tiers des ressources viennent de la Compagnie elle-même, tandis
103
qu’un autre tiers provient de subventions pour le personnel et l’investissement. Il y a au
total 50 000 euros de subventions, ce qui signifie qu’il faudrait 50 000 euros à la
Compagnie pour qu’elle devienne autosuffisante. Cet objectif a été abandonné, car la
Compagnie pense qu’il est illusoire de penser que la visée sociale d’une telle entreprise
puisse être complètement financée par la « loi » du marché.
En 1997, 28 personnes et 33 en 1998 ont travaillé régulièrement pour la Compagnie, la
plupart en tant que bénévoles et une minorité (8 personnes en 1997 et 1998) à travers un
emploi aidé. D’autres personnes sont impliquées de manière plus temporaire, mais nous
ne disposons pas de chiffres pour 1997. On peut penser qu’il devrait se rapprocher de
celui de 1998, c’est-à-dire entre 27 et 37 personnes (TIG, jeunes pour l’opération argent
de poche).
Les effets, au niveau des individus et du quartier, sont difficiles à quantifier. Dans le
projet de lutte contre l’isolement social, les participants se sentent utiles, ont davantage
confiance en eux. Certains services (marchandises d’occasion, imprimerie, services de
maintenance) sont peu coûteux et profitent aux habitants, groupes et organisations du
quartier. Les services de quartier comme les espaces publics sont entretenus et donc
augmentent l’attractivité physique du quartier.
La Compagnie pourrait dans l’avenir se passer de subventions si elle s’orientait
davantage vers le monde économique. Une évaluation quantitative ne peut mettre en
valeur le profit social d’un tel projet. Il faudrait aussi comptabiliser les sommes qui
auraient été dépensées en soutien, éducation, orientation professionnelle et allocations
sociales, si les personnes n’avaient pas travaillé pour le compte du quartier, ce qui est
impossible.
Comme la Compagnie n’existe que depuis 1995 et qu’elle a connu des changements
profonds au niveau de sa direction, il est difficile de parler de la durabilité de ses effets.
Il n’y a pas de données quantitatives qui pourraient nous éclairer. On ne sait pas non
plus ce qu’il est advenu des personnes qui ont travaillé comme bénévoles ou en emploi
aidé après leur sortie du dispositif.
104
La Compagnie repose presque entièrement sur une personne, qui est le coordinateur.
Que pourrait-il arriver s’il décidait ou devait, pour une raison ou une autre, quitter
l’initiative ? Il faudrait donc trouver de nouveaux dirigeants, plus « professionnels »
mais dans ce cas, il n’est pas exclu qu’un professionnel ayant un plan de carrière ne
quitte la Compagnie afin d’accéder à une promotion…
Toujours aux Pays-Bas, DZB Leiden semble mettre en place une autre voie : un
partenariat entre les secteurs public et privé. Le principal objectif de DZB Leiden est 1)
l’insertion sociale des personnes handicapées à travers un emploi aidé et 2) l’insertion
socio-professionnelle des chômeurs de longue durée par le biais d’un emploi aidé afin
de les préparer à un emploi stable.
Comme DZB Leiden est localement responsable de la mise en place des différentes
politiques nationales pour l’emploi aidé, elle ne se concentre pas que dans le quartier de
Leiden Noord mais également sur une échelle régionale. Les employés ne sont pas
recrutés dans un quartier particulier, ils ne le sont pas non plus dans le but d’améliorer
la vie et les conditions économiques de quartiers spécifiques. L’échelle adoptée est celle
de la municipalité, qui compte 120 000 habitants.
La plus grande partie des employés de DZB Leiden le sont grâce à la Loi de Création
d’Emploi social. Ils sont passés de 1040 en 1994 à 1175 en 1997. En 1998, le
gouvernement local de Leiden a démarré des négociations avec les syndicats sur la
nouvelle Loi de Mobilisation des Chômeurs pour limiter les revenus des emplois aidés à
120% du salaire minimum national, de la même manière qu’avec la (nouvelle) Loi pour
la Création d’Emploi Social.
Selon un membre de DZB Leiden, outre un « bon » contrat de travail, l’organisation
propose aux employés d’autres avantages comme des soirées, de bonnes conditions de
travail, etc. Cependant, on ne peut pas prétendre qu’un emploi aidé apporte vraiment
une hausse de revenus par rapport aux allocations sociales. C’est le cas de beaucoup de
105
personnes qui travaillent à temps partiel à DZB Leiden, avec environ 33 heures par
semaine.
Tous les employés de l’initiative, à travers une expérience professionnelle, ont la
possibilité d’apprendre ou de conserver certaines compétences au sein de DZB Leiden
ou d’autres entreprises pour qui elle fait de la sous-traitance. Dans le rapport annuel de
1997 de l’initiative, il est prévu une intensification du budget concernant la formation
pour les personnes en emploi aidé. Selon les politiques nationales pour les personnes en
Melkert-job, 1800 euros par personne sont en partie réservés à l’éducation et la
formation.
En
1998,
dans
« l’Entreprise
pour
Apprendre
à
Travailler »
(Leerwerkbedrijf), tous les participants ont suivi un apprentissage de 10 semaines avec
le soutien d’un tuteur.
En 1997, les deux tiers de ces emplois concernent un grand nombre de services
(nettoyage d’autobus, assistant dans une péniche touristique, surveillant de bicyclette,
coursier pour la mairie…), même si les activités industrielles demeurent importantes
(370 personnes en 1997). DZB Leiden est un acteur économique qui sélectionne des
activités faciles et font de la sous-traitance pour des entreprises locales. Bien qu’il
n’existe pas de preuves tangibles, nous pouvons penser que ce partenariat soutenu
favorise le placement des employés des DZB Leiden dans les entreprises partenaires.
DZB Leiden n’a pas une approche de quartier, mais les habitants peuvent en profiter
tout de même, puisqu’ils peuvent être embauchés ou profiter des services mis en place.
Toutefois, on ne connaît pas exactement la répartition des emplois aidés pour les
habitants du quartier. Un avantage important de l’initiative au niveau de la ville est la
création de services pour les participants. En outre, certaines entreprises peuvent
disposer d’une main-d’œuvre peu chère (comme l’entreprise de chocolats Baronie)
grâce aux subventions du gouvernement. Si DZB Leiden investit principalement pour la
ville (immeubles, machines, moyens de transport), il existe tout de même, bien que
limité, un investissement pour le quartier avec, par exemple, la création d’un restaurant
multiculturel à Slaaghwijk.
106
À Nancy-Laxou, la « Formation aux emplois familiaux » a une vision positive des
emplois à temps partiel. « Passage » est une association créée en 1991 par des femmes
d’origine étrangère et soutenue par l’association de prévention « Jeunes et Cité ». Son
but principal est l’insertion sociale des femmes du quartier. Parmi ses membres, sept
nationalités sont présentes. Ses activités sont vastes : couture, cuisine, fêtes de quartier,
aide aux devoirs pour les enfants, cours d’alphabétisation, aide pour remplir les
formulaires administratifs… L’association peut aussi collecter de l’argent pour
permettre à ses membres de voyager en dehors de Laxou.
En 1996/97, des femmes du quartier ont reçu une formation de 4 mois pour combler
leurs lacunes scolaires et professionnelles. Ce projet spécifique était une formation aux
emplois familiaux. En effet, beaucoup de mères de famille étaient à l’époque à la
recherche d’un emploi familial (parce que leurs maris avaient souvent perdu leur travail)
à temps partiel (car elles doivent aussi s’occuper de leurs enfants). Même si elles ont
acquis un savoir-faire de par leur expérience au sein de leur foyer, elles ont du mal à
travailler pour d’autres. Elles ne comprennent pas toujours ce qui leur est demandé, ne
connaissent pas les besoins spécifiques des personnes âgées et/ou handicapées, etc.
Généralement, ces emplois sont informels et le but de cette opération était de les
formaliser, ce qui apporte plus de stabilité et l’ouverture des droits sociaux (assurance
maladie, retraite, allocations chômage). Pour cette raison, les participantes voulaient une
formation professionnelle.
Ainsi, 12 femmes de 25 à 44 ans, mères de familles, à la recherche d’une formation
professionnelle ont participé à la formation. 6 d’entre elles étaient bénéficiaires du RMI,
9 avaient la nationalité française, une était turque, l’autre était italienne et la dernière
était marocaine. 7 d’entre elles étaient mariées. Une seule n’avait jamais été scolarisée,
2 étaient allées à l’école primaire et 9 au secondaire. Seulement deux de ces femmes
n’avaient aucune expérience professionnelle antérieure.
La visée de ce projet semble être principalement l’insertion par le travail à travers une
formation qualifiante. Mais il s’agit avant tout d’une insertion professionnelle qui
respecte les contraintes familiales des participantes. Ainsi, c’est au bout du compte
107
l’insertion sociale dans son ensemble qui prime : les femmes apportent un complément
de salaire au ménage lorsqu’elles travaillent à mi-temps. Elles peuvent en même temps
s’occuper de leur famille. Elles ne sont plus « hors-la-loi » puisqu’elles ne travaillent
plus au noir, elles cotisent pour leur retraite et bénéficient des protections sociales liées
à la légalité de leur activité professionnelle.
Comme ce sont les habitantes qui sont à l’origine du projet, elles ont pu bénéficier
d’une formation « sur-mesure » avec un financement et le soutien des travailleurs
sociaux du quartier. Ainsi, l’aspect participatif est prédominant dans le cadre de la
définition du type d’insertion promu par le projet. Le diplôme obtenu par les
participantes à la formation aux emplois familiaux s’appelle le Certificat d’Aptitude aux
Fonctions d’Aide à Domicile (CAFAD) et a favorisé l’emploi des femmes. La
formation a été conçue par divers organismes selon leur domaine de compétence. Le
programme était essentiellement composé de cours de français, d’ergonomie et
« d’amélioration de soi », de couture et de cuisine, de droit, d’initiation aux emplois
familiaux (visite à des institutions médicales et sociales, rencontre avec des
professionnels…), de formation aux premiers secours et de visites à des organismes
publics (le kiosque info, la CAF…).
Peut-on généraliser l’idée de la formation aux emplois familiaux à Laxou et proposer à
toutes les personnes précaires des quartiers difficiles (surtout les plus jeunes) de passer
des diplômes de « professionnels du ménage » afin de faire le ménage ?
« L’obtention des diplômes ne garantit plus rien ; mais elle est toujours et peut-être plus que
jamais la condition préalable pour échapper à l’absence de perspectives. Et lorsque l’on
marche au bord de cet abîme - au lieu d’avoir la carotte de la carrière sous les yeux -, on
ingurgite bouchée après bouchée le gruau des exigences bureaucratisées de la formation.
Pas étonnant alors - pour filer la métaphore - que l’on “ne l’ouvre plus” ». (Beck, 2001,
p331)
Dans le cas de la formation aux emplois familiaux, on peut osciller entre deux
interprétations contradictoires mais qui contiennent chacune une portion de vérité :
108
1) Limiter les activités des femmes des quartiers défavorisés au ménage est un manque
d’ambition et pourrait être mal vécu par les plus jeunes d’entre elles qui ont une
meilleure formation.
2) À travers ces emplois modestes et précaires, les femmes des quartiers défavorisés
peuvent entrer dans le monde du travail « par la petite porte » et, par la suite, elles
pourront avoir plus d’ambitions professionnelles.
« On ne contestera donc pas qu’il existe des “gisements d’emplois” insoupçonnés. Mais si
la crise actuelle est bien une crise de l’intégration par le travail, leur exploitation sauvage ne
saurait la résoudre. Elle pourrait même l’aggraver. Si l’emploi se réduit à une
“marchandisation” de services, que devient le continuum des positions qui constituait la
société salariale, et qui est toujours aussi nécessaire pour constituer une société solidaire ?
Un conglomérat de baby-sitters, de serveurs chez Mc Donald’s ou d’emballeurs de paquets
dans les supermarchés fait-il “société” ? Cela dit sans mépris pour les personnes qui se sont
livrées à ces occupations, mais au contraire pour s’interroger sur les conditions qui font de
l’emploi un vecteur de la dignité de la personne. Une société “de pleine activité” n’est pas
pour autant une société de pleine dignité (…). » (Castel, 1995, p448)
Que ce soit dans le cadre des emplois proposés aux femmes de Laxou ou dans les
programmes d’emplois aidés qui proposent de nouveaux services comme ceux proposés
par DZB Leiden, il n’est pas pertinent de systématiquement diaboliser (« nous avons
affaire à la création d’une nouvelle caste de valets pour les plus riches ») ou idéaliser
(« ces nouveaux services sont la clé du problème du chômage et participent à la création
d’une société plus juste où chacun retrouve une utilité sociale valorisante ») les efforts
entrepris pour permettre l’entrée dans le monde du travail. Mais il est clair qu’une
généralisation de ces activités serait problématique, comme le dénonce justement
Robert Castel. La différence principale tient en la nature du travail effectué : l’emploi
intermédiaire n’est pas homogène et ce qui peut fonctionner dans un cas, peut ne pas
fonctionner dans un autre.
Dans le cadre du projet de Quartier à Marxloh, il y a une profonde différence concernant
les caractéristiques des personnes employées pour les programmes de travail social et
celles qui l’étaient pour les programmes de travail manuel. Il n’y a pas de données
précises sur l’insertion dans le marché du travail. Cependant, nous utiliserons les
chiffres qui proviennent d’archives de projets ou d’entretiens avec les promoteurs
réalisés par les chercheurs allemands (ELSES, 2000).
109
Les participants sont généralement âgés de 25 à 60 ans. Les moins de 25 ans ne sont pas
beaucoup représentés, car les plus jeunes sont orientés en apprentissage. Les personnes
concernées par les programmes de travail social étaient plus jeunes que celles
concernées par le travail manuel. La majorité des personnes interrogées par les
chercheurs allemands du projet ELSES avait une expérience professionnelle antérieure.
Seulement 9 personnes sur 111 (8%) n’avaient jamais eu d’expérience professionnelle.
59% des personnes en emploi aidé interrogées avaient déjà travaillé en tant qu’ouvriers
non qualifiés. La majorité des travailleurs en emploi aidé du Projet de Quartier (68%)
ont été frappés plusieurs fois par le chômage dans les 10 dernières années. Juste avant
de travailler pour le Projet de Quartier, la grande majorité des participants étaient
chômeurs de longue durée : 42 personnes (38%) entre 1 et 2 ans, 39 personnes (35%)
pour plus de 2 ans. 23% des participants vivaient de l’assistance sociale. Il y a une
différence importante concernant l’expérience du chômage entre les personnes
concernées par le travail manuel ou le travail social. Alors que la moitié des travailleurs
manuels étaient au chômage pendant un période dépassant 2 ans, ceux du secteur social
l’étaient entre 1 et 2 ans.
Il faut voir plus loin que les effets immédiats du Projet de Quartier sur l’emploi local
qui, en l’occurrence, a fourni plus de 1 000 emplois depuis sa création à Marxloh. Tous
ces nouveaux emplois sont temporaires. Aucun d’entre eux ne pourrait perdurer sans les
subventions de l’État. Étant donné l’environnement économique, le taux d’insertion
dans le marché du travail « normal » (ouvert ou non protégé) tourne autour de 30%.
Le taux est plus faible dans le Projet de Quartier pour les travailleurs manuels que dans
d’autres initiatives, car les participants ont une longue ancienneté de chômage (73%).
Toutefois, certains trains mènent bien quelque part : pour les programmes de travail
social, plus valorisés et valorisants et qui concernent une population mieux formée et
moins précaire, les taux de placement semblent plus élevés, environ 60-70%.
De même, les activités telles que la construction ou la peinture sont accessibles aux
personnes qui ont un faible niveau. Cependant, les travaux dans le bâtiment sont soumis
110
à des variations économiques, pas forcément à la hausse. Si le Projet de quartier a réussi
à choisir judicieusement les programmes de travail social, l’expérience de travail dans
des activités manuelles plus traditionnelles a peu augmenté l’employabilité des
participants.
2. La mise à l’écart et la culpabilisation des demandeurs d’emploi les moins
performants
Les programmes d’emplois aidés font partie d’une stratégie qui propose aux chômeurs
une transition avant de trouver un emploi « normal ». Les chômeurs qui manquent des
compétences nécessaires pourront les acquérir grâce à une expérience professionnelle
qui leur facilitera ensuite l’obtention d’un emploi. L’idée sous-jacente à ce type
d’initiatives est que la première cause du chômage est un manque de compétences des
personnes en quête d’emploi1. Avec une meilleure formation, les chômeurs seront
« employables » et pourront par conséquent trouver un emploi « normal » (nous
reviendrons sur cette individualisation dans le cadre de la cinquième hypothèse).
Ainsi, des programmes veulent améliorer « l’employabilité » des chômeurs. En
Allemagne, le Projet de Quartier a pour l’objectif l’emploi et la formation des habitants
de Marxloh. Il a débuté ses programmes d’emploi aidé et de formation en 1993. À cette
époque, il y existait des subventions publiques considérables pour les programmes
d’emploi et de qualification. De 1996 à 98, chaque année, 300 emplois aidés et 60 offres
de formation ont été proposés à Marxloh. Les programmes d’emploi aidé ont divers
financeurs. La somme la plus importante provient de l’Agence Fédérale pour l’Emploi
(Bundesanstalt für Arbeit). Ces emplois sont soumis à des réglementations
particulières : ils ont une durée limitée à un an et ne doivent pas concerner des activités
commerciales.
Les réglementations pour l’emploi aidé limitent les orientations économiques des
programmes. Ces réglementations ont été créées pour empêcher la concurrence déloyale
1
Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre consacré l’individualisation des problèmes sociaux.
111
du secteur aidé à l’encontre des entreprises « traditionnelles », mais elles empêchent en
même temps les participants d’acquérir les aptitudes nécessaires à leur intégration au
marché du travail, puisque le marché du travail « classique » est orienté
économiquement et ne concerne pas, justement, les secteurs où ils sont orientés pour
préparer leur insertion socioprofessionnelle !
Malgré les nouvelles réglementations Fédérales de 1998 qui permettent plus de
flexibilité1, la gestion du travail, l’instruction et l’équipement du secteur aidé ne sont
qu’une caricature du monde de l’entreprise. Ainsi, les chômeurs qui n’arrivent pas à
retrouver un travail après l’expérience d’un emploi intermédiaire sont tenus pour
responsables de leur échec alors qu’il est inhérent à la nature des emplois aidés.
De plus, les vertus de la qualification et de la formation des individus pour résoudre les
problèmes de chômage sont controversées. Cela fonctionne lorsque l’économie est
florissante et réclame toujours plus de main-d’œuvre. Mais lorsque le chômage est
massif et structurel comme dans les anciens quartiers industriels dans toute l’Europe, de
meilleures qualifications ne suffisent plus à donner un emploi décent à chaque chômeur.
Par exemple, à Marxloh en Allemagne, l’économie de la région se caractérise par le
déclin des opportunités d’embauche pour les groupes les moins qualifiés et par une
faible création d’emplois. Alors que les secteurs traditionnels du charbon et de l’acier
perdent continuellement des emplois, c’est du secteur de la logistique et des services
que viennent les nouvelles opportunités d’embauche.
La plupart des règlements et politiques nationaux tendent à restreindre le rôle et la
portée des emplois aidés pour diverses raisons, chacune contestable par ailleurs :
i) Ils ont besoin de fonds publics, ce qui provoque une hausse des impôts, aux niveaux
local ou national. Toutefois, il n’est pas certain qu’un emploi aidé serait plus onéreux
que l’ensemble des aides sociales.
1 Par exemple, avec les nouvelles réglementations, les participants du Projet de Quartier pouvaient être
placés en entreprise pendant une période de formation.
112
ii) Les décideurs politiques ont peur de créer une société à deux vitesses : d’un côté une
population autonome et de l’autre une population assistée. Les limitations temporelles
concernant l’emploi aidé serviraient donc à favoriser leur accès à l’emploi non précaire.
Mais qu’est-ce qui attend les chômeurs après un emploi aidé ? Est-ce juste un retour au
point de départ ?
De plus, les projets d’emploi aidé et/ou d’économie sociale ont tendance à aider les
demandeurs d’emploi qui ont des capacités d’intégration dans l’économie marchande à
l’issue du programme et n’apportent aucune solution sur le long terme pour les autres.
iii) Les programmes d’emplois aidés pourraient perturber le marché par une
« concurrence déloyale » en utilisant une main-d’œuvre à bon marché. Les emplois
aidés sont donc restreints aux besoins non rentables pour le secteur de l’économie
marchande. La productivité est réduite et « l’avantage compétitif » des emplois aidés est
un mythe. La plupart des chômeurs étaient ouvriers industriels alors que la création
d’emplois concerne le secteur des services. Une expérience en emploi aidé dans le
secteur manuel est adaptée à leurs compétences et permet de répondre à des besoins non
satisfaits par le marché, comme à Marxloh, mais elle ne prépare pas à un emploi
« normal ». Lorsque les programmes d’emplois aidés se limitent aux marges qui
n’intéressent pas le secteur privé, ils ne sont pas une préparation aux emplois
« normaux ». On ne peut pas non plus affirmer qu’ils annoncent l’émergence des
« gisements d’emplois » qui seront la norme de demain.
À l’origine, tout programme d’emploi aidé est conçu comme une mesure transitoire,
facilitant une meilleure insertion dans le marché du travail « traditionnel ». Les
réglementations nationales sont très strictes sur ce problème en Allemagne
(généralement une année, jamais plus de trois ans), comme on a pu le voir à Marxloh.
Mais demeure le problème de ce que l’on peut faire après la fin d’un contrat d’emploi
aidé lorsqu’il n’existe aucune perspective d’insertion professionnelle. La tendance en
Europe semble être de prolonger la durée des contrats1. Bien que cela ne soit pas
1
La France proposait des emplois aidés pour une période de 6 mois seulement ; depuis 1998, les
« emplois jeunes » ont un contrat d’une durée de cinq ans.
113
ouvertement exprimé, des indices provenant de Leiden montrent que les Pays-Bas
admettent la pérennité d’un emploi aidé. On peut le concevoir comme une mesure
pragmatique et réaliste. Certains chômeurs de longue durée sont trop éloignés de
l’emploi pour pouvoir espérer un jour obtenir un emploi « normal ».
À l’échelle de l’individu tout comme à celle plus globale de la société, la rentabilité
peut être en faveur d’un emploi aidé permanent. Mais c’est un point de vue très partiel
et la liste d’attente de DZB Leiden montre que le problème est plus compliqué. À la fin
de l’année 1997, il y avait 318 personnes sur la liste d’attente, et l’attente dure en
moyenne deux ans. Sans une création massive d’emplois aidés, le système sera
rapidement saturé. L’extension des emplois aidés existants pourrait mener à une
fermeture et éconduire les nouveaux arrivants, plus particulièrement les jeunes. Choisir
entre les chômeurs de longue durée et les jeunes sans emploi est un dilemme
douloureux. Ulrich Beck s’exprimait ainsi sur la potentialisation des risques et de ses
conséquences possibles :
« On lutte contre le démon de la faim avec le Belzébuth de la potentialisation des risques. »
(Beck, 2001, p77)
Il est possible d’adapter cette citation à la position ambiguë de l’emploi précaire : on
lutte contre le démon du chômage avec le Belzébuth de l’installation durable de la
précarité.
« Qu’est-ce qu’un inséré permanent ? Quelqu’un que l’on n’abandonne pas complètement,
que l’on “accompagne” dans sa situation présente en tissant autour de lui un réseau
d’activités, d’initiatives, de projets. […] Mais ces tentatives ont quelque chose de
pathétique. elles évoquent le travail de Sisyphe poussant son rocher qui toujours redévale la
pente au moment d’atteindre le sommet car il est impossible de le caler à une place stable. »
(Castel, 1995, p432)
Lorsque les emplois proposés sont une étape d’un processus qui mènera les participants
vers une situation stable et valorisée, le problème de « l’insertion à vie » ne se pose pas.
Mais, comme c’est le cas à Marxloh avec les programmes d’emploi aidé du secteur
manuel qui ne forment pas les participants à l’emploi en entreprise, il s’agit d’un
provisoire qui s’installe ou qui ne mène nulle part, ces solutions ne sont plus une
114
solution au chômage de longue durée, mais une partie du problème de l’installation
d’une précarité généralisée et de son institutionnalisation.
Pour tenter d’éviter ce problème, d’autres initiatives décident de laisser de côté cette
insertion professionnelle illusoire et se mobilisent pour favoriser l’insertion sociale. En
distinguant l’emploi rémunéré du travail bénévole (ou activité sociale), beaucoup
d’allocataires sociaux ressentent leur inutilité comme une conséquence de leur
isolement. Ils sont heureux d’entrer dans un programme d’emploi aidé comme dans les
DZB Leiden aux Pays-Bas. Cela leur procure un sentiment d’utilité sociale ainsi qu’une
insertion dans des réseaux sociaux. Ces problèmes sont très controversés et ce qui
fonctionne dans un cas peut avoir des effets pervers dans un autre.
Il est fréquent de considérer que les programmes en faveur des emplois aidés sont
indépendants du marché. Mais leur relation est plus complexe et ces projets subissent
une forte influence du marché. Dans une perspective sur le long terme, la stratégie
d’acquisition d’une expérience professionnelle à travers des emplois aidés est
temporaire. Elle est orientée vers le marché puisque le critère principal de son succès est
l’insertion dans le marché « normal » du travail. Les emplois aidés devraient être une
courte transition entre le chômage et l’emploi « normal », mais dans cette logique, ils ne
devraient en aucun cas être permanents.
Les vertus de l’expérience professionnelle susceptible de favoriser l’insertion
professionnelle grâce à un emploi « atypique » ne doivent pas être sous-évaluées ni
surestimées. Lorsque les « bénéficiaires » d’emplois aidés n’ont pas de perspectives
réalistes concernant leur intégration dans un emploi « normal », l’expérience perd sa
valeur et ne revêt plus qu’un sens occupationnel, masquant un processus d’assistanat
persistant. Les personnes concernées ont le sentiment d’être des « inutiles au
monde » (Castel, 1995). C’est une composante du processus de « désaffiliation »
débutant par une image de soi négative et conduisant à une « mort sociale ». Cela est
clairement exprimé par des participants aux programmes d’emplois aidés du « Projet de
quartier » de Marxloh.
115
Le Projet de Quartier a proposé environ 360 emplois à Marxloh, c’était le troisième plus
gros employeur de la localité. En automne 1998, il y avait encore 260 personnes
employées ou en formation dans les programmes d’emploi aidé. Il y a aussi 60 places en
apprentissage pour les jeunes, en collaboration avec deux organismes éducatifs locaux.
Au départ, la formation et le placement jouaient un rôle mineur dans le projet, mais ils
sont devenus peu à peu plus importants. Avec la dernière réorganisation des
programmes, ceux qui comprennent 50% de formation ont encore augmenté. Toutes les
personnes en emploi aidé du Projet de Quartier ont pu assister à des programmes
éducatifs et terminer leurs études (diplôme de base ou plus élevé) ou améliorer leurs
qualifications (alphabétisation, allemand). La partie formation manuelle était faite par
des organismes existants. Pour le travail social (puériculture en particulier), il y a eu une
collaboration avec un collège. Depuis 1996, l’apprentissage et la formation des jeunes
pour la cuisine et l’administration sont proposés par deux organismes éducatifs locaux
expérimentés. Des entretiens menés auprès des participants par les chercheurs
allemands du projet ELSES (ELSES, 2000) montrent que la formation est encore plus
importante pour eux que les conseils au niveau financier.
Au vu du contexte économique difficile, 87 personnes en emploi aidé sur 110 (79%)
souhaiteraient que l’emploi soit de longue durée au sein de l’initiative. Les personnes en
travail manuel sont moins optimistes concernant une insertion professionnelle future
que les personnes formées au travail social. La grande majorité des participants a estimé
utile le fait de travailler au sein du Projet de Quartier (90%). Seulement 7 personnes sur
104 ont répondu qu’elles avaient perdu leur temps. Cependant, il faut savoir que le
Projet de Quartier n’a pas systématiquement augmenté les qualifications des habitants
du quartier. Il a avant tout soutenu des activités locales et la majorité des participants ne
vient pas de Marxloh.
Par le biais de la Compagnie de travail de quartier à Leiden, tous les participants ont eux
aussi une expérience de travail. Ils ont la possibilité d’apprendre ou de conserver
certaines compétences à travers les programmes de transport, la gestion de l’imprimerie,
le travail avec des collègues et les relations avec les clients. De plus, pour les personnes
116
en emploi aidé, un budget de 1 800 euros est en principe réservé à la formation. Un
membre de l’équipe de l’initiative regrette que dans la pratique, de tels investissements
ne soient pas souvent faits par l’Organisation d’Aide Sociale de Leiden, qui oriente les
personnes en emplois aidés vers la Compagnie.
Les mesures du Projet de Quartier à Marxloh ont principalement augmenté
l’employabilité de certains groupes défavorisés, mais elles n’ont pas créé d’emplois. Les
emplois aidés créés sont temporaires ; la majorité d’entre eux propose une expérience de
travail d’un an, avec la possibilité de la prolonger pour une autre année, voire deux. Les
résultats d’enquêtes de 1998 indiquent qu’un dixième des personnes employées dans les
programmes d’emploi aidé du Projet de Quartier a été embauché pour une période plus
longue qu’un an. De plus, dans un environnement économique peu favorable à
l’insertion professionnelle des groupes cibles du Projet de Quartier, on peut se
demander s’il n’était pas plus réaliste d’accepter la pérennité d’un emploi aidé.
Il n’y a pas de données concernant la durabilité des effets. Par exemple, nous savons
combien de personnes travaillent à DZB Leiden aux Pays-Bas à la fin de chaque année,
mais nous ne savons pas depuis combien de temps ces personnes ont un tel emploi et ce
qu’elles vont devenir après la fin de leur travail à DZB Leiden. On peut tout de même
penser que l’insertion dans l’emploi stable est limitée, conformément aux tendances
nationales. Il semble qu’une forte proportion des personnes en emploi aidé à DZB
Leiden va le rester pour longtemps. Les opinions divergent sur les effets positifs ou
négatifs de cette pérennisation du provisoire. Une solution pourrait être que le
gouvernement local embauche les personnes à la place de DZB Leiden. Comme les
budgets sont les mêmes, il y aurait moins de discriminations et de stigmatisation :
« Je ne pense pas qu’il y ait de grosses différences entre le fait d’embaucher quelqu’un à
travers DZB Leiden ou le gouvernement local. Les budgets viennent toujours du
gouvernement. On peut alors éliminer cette horrible stigmatisation. Au milieu des années
80 on a eu les politiques pour les femmes, les handicapés, les étrangers. Pour trouver un
emploi, il faut être aveugle, noire et de sexe féminin, je pense que ça n’est pas bien. » (un
représentant du gouvernement local, Département des Affaires Économiques, ELSES,
2000)
117
Une fois encore, on apporte de nouvelles perspectives et le projet crée une « valeur
ajoutée » sociale. Mais pour beaucoup de chômeurs de longue durée, le marché
« classique » du travail n’en demeure pas moins inaccessible. Sans l’admettre
ouvertement, les autorités locales de Leiden semblent accepter le maintien des individus
dans le programme pour une durée illimitée.
Le « Projet de quartier » de Marxloh est aussi l’incarnation flagrante d’un second
phénomène qui est apparu plus tard et qui semble ne pas être un cas isolé, mais une
tendance plus structurelle. Lorsque le « Projet de quartier » s’est développé et a pris une
certaine importance, il fut confronté à des problèmes d’embauche. La préférence a été
donnée aux jeunes chômeurs, pas forcément locaux cette fois, mais avec des
compétences dans le domaine du travail social, des problèmes de gestion, etc. Ce groupe
est numériquement moins important, mais il suit un modèle très particulier. Son
expérience professionnelle est un acquis qui sera très utile pour une recherche d’emploi
ultérieure. Une première interprétation évalue cette tendance de manière positive.
Le « Projet de quartier » est une réussite et répond au but de valorisation du processus
d’insertion de ces jeunes chômeurs qualifiés. Cependant, un observateur plus cynique
pourrait faire remarquer qu’au lieu de recruter un personnel qualifié avec un salaire
« normal », le projet permet d’utiliser des compétences à un prix très bas. Chacune de
ces visions a sa part de vérité…
Cette contradiction est présente à une échelle plus large dans DZB Leiden, avec des
employés qualifiés ou non. Ils travaillent en lien très étroit avec beaucoup d’entreprises.
D’un point de vue strictement économique, ces entreprises ont deux alternatives : elles
peuvent soit tout accomplir elles-mêmes ou sous-traiter à DZB Leiden. Pour l’économie
des « coûts de transaction », les entreprises (et il en va de même en ce qui concerne le
gouvernement local) ne choisissent la seconde solution que si elle est moins chère et
plus pratique que la création d’emplois « normaux » en leur sein.
Beaucoup de réglementations nationales, l’Allemagne en tête, essaient de dépasser cette
contradiction en restreignant les programmes d’emplois aidés aux activités non118
marchandes. Mais immédiatement une nouvelle contradiction survient. Comme nous
l’avons noté plus haut, les compétences et qualifications obtenues dans le cadre du
programme de travail sont obsolètes et inutiles pour trouver un emploi « classique ».
La formation aux emplois familiaux à Laxou, de son côté, n’a pas créé de nouveaux
emplois, mais amélioré les opportunités des femmes d’accéder à un emploi légal dans le
secteur des emplois familiaux. Ce projet soulève surtout le problème de la
transformation d’une activité informelle en un emploi moins précaire. La réponse passe
d’une part par une formation délivrant un diplôme reconnu ; et d’autre part elle est aussi
d’encourager les femmes à entreprendre une recherche d’emploi dans un cadre
institutionnel plutôt que chez des particuliers. Après cette formation, les femmes
obtinrent l’emploi qu’elles souhaitaient, une dans le nettoyage industriel, 5 auprès de
personnes âgées et 6 dans le domaine des emplois familiaux. L’une d’entre elles
travaille à temps plein, 4 à mi-temps et 7 autres à temps partiel.
Le temps partiel permet aux femmes de la formation aux emplois familiaux à Laxou de
s’occuper de leur foyer et de leurs enfants. Si la plupart des participantes ont obtenu,
conformément à leurs attentes, un emploi à temps partiel, et, au bout du compte un
faible salaire, il faut signaler qu’il s’agissait d’un choix de ces femmes et ce de point de
vue, l’expérience a été positive.
Les raisons qui motivent le choix d’un emploi à temps partiel sont spécifiques. Les
participantes à la formation aux emplois familiaux ne souhaitaient pas travailler à temps
complet. Elles désiraient trouver un équilibre entre un emploi rémunéré et leurs
responsabilités familiales. Il serait intéressant d’observer leur évolution sur un plus long
terme. Lorsque les enfants auront grandi et seront indépendants, un emploi à temps
partiel sera-t-il toujours aussi intéressant ? L’avenir nous dira s’il est pertinent d’être
aussi pessimiste que Ulrich Beck :
« On observe une évolution tout à fait analogue dans les institutions de protection sociale
et dans toutes les structures de l’État-providence. Dans les périodes de chômage structurel,
les programmes de formation professionnelle, les stages de réinsertion pour ex-détenus, les
tentatives de réinsertion des malades psychiques où les efforts réalisés pour faciliter le
retour à la vie professionnelle des femmes au foyer dont les enfants sont partis sont tout
aussi indispensables que peu crédibles. Les travailleurs sociaux, les psychologues et les
119
éducateurs qui s’efforcent de « réhabiliter » et de « réintégrer » ces personnes et ces
groupes - ce qui revient toujours à intégrer des chômeurs au monde du travail - menacent
l’effectivité et la crédibilité de leur propre travail parce que ce type de programmes ne peut
rien changer à la situation de base, une pénurie de travail durable. » (Beck, 2001, p319)
La « Section Emploi d’urgence » en Suède vise aussi les emplois temporaires et non
qualifiés laissés de côté par le service public local pour l’emploi. La présomption qu’un
emploi temporaire, non qualifié et mal payé soit une première étape qui améliore les
chances de trouver un meilleur emploi par la suite est discutable. La « Section Emploi
d’urgence » de Rosengård pointe ce problème de manière pertinente.
La Section Emploi d’Urgence (Jobbakuten) s’est installée à Rosengård par le biais de
l’agence pour le logement MKB en collaboration avec l’entreprise privée
Personalservice AB. Les agences privées pour l’emploi qui œuvrent pour le placement
sont des phénomènes nouveaux en Suède1. Ces agences sont gérées comme des
entreprises ordinaires et elles interviennent principalement dans le secteur des services.
Ce qui est nouveau ici est que MKB veut mettre en place une agence de placement dans
la lutte contre la précarité économique et sociale dans un quartier particulier. L’agence
pour l’emploi a plusieurs bureaux locaux spécialisés dans divers secteurs comme le
travail industriel et les services. La démarche de MKB est inédite, puisque sa cible
principale est la main-d’œuvre du quartier.
La Section se trouve au centre du quartier, ce qui la rend accessible aux habitants.
L’objectif principal de l’agence pour l’emploi est de donner aux habitants leur propre
agence et donc de renforcer leur position sur le marché du travail. Selon MKB, la
Section est un complément au travail de l’agence publique pour l’emploi et s’intéresse
particulièrement aux emplois temporaires qui nécessitent une réponse rapide. L’objectif
est l’insertion sociale à travers un retour vers l’emploi des habitants du quartier.
L’initiative ne s’intéresse pas à l’éducation ou la formation, elle ne subit pas les mêmes
pressions que les agences publiques pour l’emploi. Le groupe cible est composé des
chômeurs locataires de MKB, soit 215 participants en novembre 1999.
1 Si ce phénomène est récent en Suède, il n’étonnera pas le lecteur français, puisque les associations
intermédiaires et les entreprises d’intérim d’insertion tentent d’avoir ce rôle, avec plus ou moins de
succès, depuis plus d’une dizaine d’années en France.
120
L’idée de départ de la Section emploi d’urgence a émergé lorsque le bureau de l’agence
publique pour l’emploi a fermé ses portes en 1996 à Rosengård. L’agence pour le
logement social MKB a alors découvert les problèmes de chômage de longue durée
d’un grand nombre d’habitants et leurs difficultés à trouver un nouvel emploi. Elle s’est
alors investie dans un nouveau champ d’activité : l’insertion professionnelle.
Ce n’est pas l’emploi stable et valorisé qui est visé par la Section emploi d’urgence à
Rosengård, mais avant tout les emplois temporaires peu qualifiés. Le principe est que
pour favoriser l’insertion sociale des habitants, il est nécessaire de les remettre au travail
et qu’un emploi précaire est préférable à l’inactivité. La plupart des chômeurs qui
utilisent les services de la Section n’ont jamais eu d’expérience de travail en Suède.
Souvent ces chômeurs ont subi de nombreux programmes de formation, d’apprentissage
de langue, mais sont demeurés exclus professionnellement. Au moment de la recherche,
il y avait 215 personnes inscrites et 50 entreprises clientes. 80 à 90 personnes ont pu
trouver un emploi temporaire et 30 à 40 de manière permanente.
Étant donné les besoins individuels des entreprises, la Section a réussi à orienter la
main-d’œuvre locale vers les emplois vacants (75 emplois en mars 1999). Mais les
objectifs définis au départ en 1998 n’ont pas été atteints. Ainsi, selon un membre de
l’équipe du projet :
« Je pensais pouvoir proposer plus d’emplois. Mais nous avons eu quelques problèmes
pour attirer les entreprises. (…) Je crois qu’elles vont d’abord vers l’Agence Publique pour
l’Emploi et ensuite, lorsqu’elle ne peut pas répondre à leur demande, ils viennent nous
voir. Je ne comprends pas pourquoi elles ne viennent pas nous voir directement » (ELSES,
2000)
Une grande partie des emplois proposés par la Section sont temporaires (quelques
semaines ou mois) et sont supposés servir de passerelle vers l’emploi stable. On a
estimé qu’une personne sur quatre a pu trouver un emploi stable par la suite.
Il faut voir de plus près la composition des emplois proposés. Seulement 37% des
emplois concernent les femmes, ce qui correspond à la répartition d’hommes et de
121
femmes au sein de la Section. En outre, le projet s’intéresse davantage aux métiers
« traditionnellement » masculins et a adopté une approche discriminante à l’encontre
des femmes. L’équipe justifie ce traitement inégalitaire par des différences culturelles
inhérentes à la population locale :
« Dans les familles immigrées, ce sont souvent les hommes qui dominent et qui sont
responsable des finances. Parfois, les maris interdisent même à leurs femmes cde
travailler. Je ne pense pas qu’on puisse y faire grand chose. C’est une question de
culture » (un membre de la Section, ELSES 2000)
De surcroît, la Section propose des emplois non qualifiés. Elle n’a jamais vraiment
essayé de trouver des emplois plus qualifiés pour la population qui a reçu une formation
universitaire et qui n’est la cible d’aucun service dans le quartier. Un membre de
l’équipe explique ainsi ce fait :
« On propose quand même des emplois plus qualifiés, mais je pense que la plupart des
personnes qualifiées utilisent d’autres réseaux. Tout le monde est accueilli chez nous, tant
qu’il est locataire de MKB. Le problème est qu’il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui
cherchent des employés qualifiés. » (in ELSES, 2000)
En fait, il y a peu de débats au sein de la Section, de MKB et du Centre en ce qui
concerne l’utilisation du potentiel des femmes et des diplômés du quartier. De ce fait,
les chômeurs locaux ne peuvent qu’espérer entrer dans le marché du travail « par la
petite porte » et tâcher de gravir les échelons par la suite. Les emplois les plus
nombreux sont temporaires dans des blanchisseries, dans des entreprises de
télémarketing ou de services, avec peu d’opportunité de constitution d’une carrière. La
Section n’a d’ailleurs pas d’autre ambition :
« Les emplois proposés sont des portes d’entrée, un premier contact avec le monde du
travail. Ils renforcent les compétences individuelles, la confiance et le respect de soi,
l’employabilité » (un membre de la Section, ELSES 2000).
Les habitants qui ont trouvé un emploi à travers la Section peuvent penser qu’il s’agit
d’une première étape vers l’emploi stable, surtout les personnes d’origine étrangère. Ils
conservent l’espoir qu’ils pourront un jour trouver un « vrai » emploi. Mais il est vrai
que si le temporaire s’éternise, ils risquent d’être fort déçus… Si plusieurs employeurs
122
recontactent parfois les employés qu’ils ont déjà sollicités, seuls quelques participants
ont pu trouver un emploi stable.
Les effets sur le long terme demeurent un problème majeur pour la Section, d’autant
plus que l’état du marché du travail n’inspire aucun optimisme. Il y a seulement
quelques indices qui prouvent que cela été utile dans des cas isolés. Si les emplois
intermédiaires ont été créés pour permettre aux demandeurs d’emplois de rester actifs au
sein de la société à travers un travail, le but n’est pas uniquement centré sur l’insertion
professionnelle. L’objectif plus large de ces initiatives est de consolider le lien social,
l’insertion sociale. Ainsi, pour les participants, le progrès individuel et le bien être au
sein des programmes d’emploi aidé du Projet de quartier de Marxloh sont très
importants.
Selon l’enquête des chercheurs allemands, 77 des 108 personnes interrogées (71%)
disent que le Projet de Quartier leur a apporté : plus de confiance, des contacts, une
meilleure connaissance de l’allemand… Ce n’est pas tant l’emploi aidé qui était
important, mais le fait d’être en activité. De même, selon un des membres de DZB
Leiden aux Pays-Bas, l’émancipation des personnes handicapées et des chômeurs de
longue durée est un résultat important, que ce soit pour les personnes concernées, leur
entourage ou la société. Selon ce membre, grâce à l’initiative, les individus peuvent se
développer, se sentir utiles et rencontrer d’autres personnes, être indépendants des
allocations sociales.
Lorsqu’on regarde les revenus moyens des ménages à Marxloh1, on s’aperçoit que 83%
des participants ont perçu un meilleur revenu grâce au projet, même si les 67 personnes
interrogées sur 110 (61%) souhaitent un revenu supérieur, ce qui n’est pas étonnant. Les
résultats en termes de revenus pour les employés ou participants de la Compagnie de
travail de quartier à Leiden sont limités. Il faut distinguer les divers types de
participants. Seules les personnes en emploi aidé, environ 8 par an, ont eu un revenu
qui, selon la norme nationale, devrait leur permettre d’être autonomes (financièrement).
123
Mais ce revenu n’est pas plus élevé que celui des allocations sociales que les
participants auraient perçues sans travailler et il est même possible que les aides aient
baissé ou disparu. Ainsi, les participants ont souffert d’une baisse de ressources parce
qu’ils ont voulu travailler… Pour les bénévoles, il y a des avantages en nature : des bons
alimentaires et la possibilité d’acheter des marchandises à moitié prix dans les boutiques
de recyclage. Les jeunes concernés par le projet Argent de Poche gagnent entre 2,25 et
3,4 euros par heure, ce qui correspond au salaire minimum légal pour les jeunes.
Pendant les vacances, lorsqu’ils travaillent 32 heures par semaine, ils sont payés par une
agence d’intérim à 2,25 euros de l’heure, et pas plus de 73 euros par semaine.
Comme on a pu le remarquer avec la Section Emplois d’Urgence à Rosengård et avec
les emplois aidés promus aux Pays-Bas, la nature des revenus est aussi importante que
leur montant : les participants préfèrent percevoir des ressources issues d’une activité
utile au lieu de « simplement » bénéficier des allocations chômage et ce, même si cette
activité est moins rémunératrice.
En Allemagne, et dans une moindre mesure en France, un emploi aidé procure
ordinairement un revenu plus important que des allocations sociales. L’incitation
financière pour l’intégration à un programme d’emploi aidé est clairement observée
dans le « Projet de quartier » de Marxloh. La situation est très différente en ce qui
concerne les pays pourvus d’un « État providence » comme les Pays-Bas. Les
allocations sont plus élevées et nous assistons, comme nous l’avons vu plus haut, à un
effet paradoxal : les allocataires sociaux peuvent être victimes d’une réduction de leurs
revenus lorsqu’ils entrent dans un programme d’emploi aidé. Cela comporte bien
évidemment des effets décourageants. Cependant certains préfèrent travailler et perdre
de l’argent plutôt que de rester inactifs, ce qui confirme l’importance de l’insertion par
le travail dans les représentations collectives. Cet argument n’est en aucune manière un
prétexte pour tenter de réduire le montant des allocations, qui ont pour effet positif de
donner aux allocataires la possibilité de choisir l’emploi qui leur convient et de ne pas
être forcés d’intégrer n’importe quel dispositif.
1 Les chercheurs allemands de l’ILS ont utilisé les données d’une enquête de 1997.
124
Six participantes sur 12 à la formation aux emplois familiaux à Laxou avaient pour
seule ressource le RMI jusqu’à ce qu’elles trouvent un emploi après la formation. À
présent, elles ont un salaire minimum qui correspond au SMIC horaire. Ces femmes
n’étaient pas payées pour la formation, mais leurs revenus ont augmenté lorsqu’elles ont
trouvé un emploi à temps partiel après l’initiative. Ces revenus sont en fait
complémentaires et améliorent leur condition économique (allocations chômage du
mari, aide sociale…), souvent précaire.
La Section d’Emploi d’Urgence de Rosengård n’a pas spécialement influé sur le niveau
des ressources des habitants du quartier, mais elle a changé leur nature. Comme le
groupe cible est composé de chômeurs locaux qui dépendent souvent des allocations
sociales, leurs ressources n’ont pas vraiment changé, puisque le salaire d’un emploi
temporaire ne diffère pas beaucoup des allocations. Cependant, le fait d’être payé par un
employeur plutôt que par des allocations sociales peut constituer une grosse différence.
Il faut souligner ici que tout comme dans le cas des programmes d’emploi aidé aux
Pays-Bas, le système scandinave de couverture sociale fait en sorte que certains
participants subissent une perte de revenu car ils perdent des allocations de chômage qui
étaient plus importantes lorsqu’ils acceptent un emploi temporaire. Là encore, une partie
d’entre eux préfère cependant exercer cette activité plutôt que de rester inactifs et
assistés. Certaines personnes que j’ai rencontrées sur le terrain pour ma monographie de
licence à Nancy refusaient de le réclamer, car cela signifiait pour eux (à tort ou à raison)
l’abandon de leurs espoirs d’insertion professionnelle :
« Que le travail demeure une référence non seulement économiquement mais aussi
psychologiquement, culturellement et symboliquement dominante, les réactions de ceux qui
en manquent le prouvent. Les deux tiers des allocataires du RMI demandent, en priorité, un
emploi (…). On peut les comprendre. S’ils ne font rien de reconnu, ils ne sont rien.
Pourquoi l’étiquette de “RMIste” est-elle devenue en peu d’années un stigmate, et le plus
souvent vécu comme tel par ses “bénéficiaires” ? (…) [La] vie sociale ne fonctionne pas
(…) seulement au travail, et il est toujours bon d’avoir plusieurs cordes à son arc, loisirs,
culture, participation à d’autres activités valorisantes… Mais, sauf pour les minorités de
privilégiés ou les petits groupes qui acceptent de subir l’opprobre social, ce qui permet de
tendre l’arc et de faire partir les flèches dans plusieurs directions, c’est une force tirée du
travail. » (Castel, p449-450)
125
Mais avec les emplois intermédiaires, les personnes les plus précaires ne luttent pas
avec les mêmes armes que les salariés du secteur « non protégé » et leur capital est
social avant d’être professionnel.
Le principal argument des promoteurs d’emplois aidés que j’ai rencontré aux Pays-Bas
dans le cadre du projet ELSES m’ont avoué être conscients de cette problématique, mais
qu’ils étaient confrontés à un dilemme : pour les plus précaires, le choix consiste entre
l’acceptation d’un emploi aidé ou rien du tout. C’est la raison pour laquelle certaines
personnes en emploi aidé, conscientes de ce dilemme, revendiquent, faute de mieux, une
pérennisation du provisoire. J’ai ainsi rencontré, dans le cadre de ma monographie de
licence, une personne aux distributions de repas du vendredi soir des Camions du cœur
qui me tenait le discours suivant :
« Je leur laisserai pas les deux mois pour qu’ils me redonnent le RMI, je compte travailler
avant. Je suis pas marié au chômage, je travaille, moi ! » (in Chevalier, 1994)
En fait, cet homme revendiquait un CES, sa prolongation et accusait les institutions
telles que l’ANPE, par leurs réglementations visant à lutter contre la pérennisation des
emplois aidés, d’avoir fait de lui un « SDF » :
« On m’a bombardé SDF, c’est l’ANPE qui m’a bombardé SDF, c’est vrai, ce que je vous
dis. Il ne m’ont pas redoublé un contrat de douze mois, toc ! SDF ! J’ai fait SDF, moi,
j’rigole ! Pour retourner (travailler) au lycée, il faut qu’on se fasse un an de chômage
sabatique. C’est pas mes chefs qui m’ont foutu à la porte ! Moi, j’en ai rien à foutre, j’vais
faire autre chose. Ils m’ont viré, mais en 95, je reviens à la charge ! Ma formation, je vais la
faire à Paris. On m’a dit qu’on m’avançait l’argent. Depuis le mois de janvier, je me suis
pas inscrit au chômage, j’ai pas besoin d’eux, je vais récupérer le pognon avant qu’ils ne
payent le chômage. Normalement, 10, 12 mois, avec un CES, ils en ont rien à
foutre !Quand je trouverai du boulot, on va me dire (l’ANPE) : “Attention, il faut que vous
fassiez une photocopie de ci, de ça !” Allez chier tous seuls ! Moi, j’en ai rien à foutre !
Mais, je leur dirai : “Vous me devez quand même (la somme qu’il annonce est inaudible à
cause des bruits de la rue) mais je me débrouillerai ailleurs !” Y me mettent SDF, j’rigole,
moi ! Ca fait quarante jours que je fais SDF ! […] L’ANPE, qu’ils se débrouillent avec
leurs conneries, moi, j’vais travailler ailleurs ! Le temps qu’ils donnent mes perceptions,
moi, j’ai le temps de faire pas mal de choses ! » (in Chevalier, 1994)
Si cette dénonciation lui permet de nier une partie de sa responsabilité personnelle
concernant sa situation, elle montre également toute la problématique inhérente aux
dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle des personnes les plus précaires et l’on
peut reprendre la comparaison de Ulrich Beck avec les voyageurs du train qui ne
mènent nulle part qui doivent néanmoins, pour survivre, de prendre ce train.
126
La problématique de l’emploi intermédiaire est alors pluridimensionnelle, chaque
dimension entrant en interaction avec un autre :
1) Nous voyons un contexte économique, politique et social qui tend à stigmatiser
toujours davantage une population anciennement mobilisée par un processus
d’industrialisation et mise aux marges de l’emploi une population par la
désindustrialisation ;
2) La consolidation d’une armée de réserve qui voit ses chances d’être mobilisée dans le
monde du travail s’amoindrir peu à peu et qui peu à peu se résoudre à accepter des
emplois intermédiaires qui se pérennisent ;
3) La multiplication des situations intermédiaires et leur pérennisation créent au bout du
compte un sous-segment du marché du travail qui sélectionne (comme nous avons pu le
voir dans le cas de DZB Leiden qui choisit les chômeurs les plus performants), mobilise
et rejette, une partie de l’armée de réserve alimentée par la désindustrialisation. De ce
point de vue, involontairement ou non, les programmes d’emplois intermédiaires jouent
un rôle en termes de régulation, de stigmatisation d’un groupe plutôt qu’un autre
(programmes centrés sur les handicapés, les jeunes, les femmes, bénéficiaires du RMI,
excluant parfois l’un ou l’autre de ces groupes) dans le processus de reproduction de
l’exclusion et des inégalités. Ces mesures d’insertion sont la plupart du temps une façon
de partager le chômage, puisque des individus accèdent à des emplois aidés en passant
devant d’autres. Il existe ainsi un « marché » des emplois d’insertion qui ne correspond
pas exactement au marché traditionnel et concurrentiel, mais qui n’en demeure pas
moins un marché où sont exclus les demandeurs d’emploi les moins rentables. De
même, si ce marché ne correspond pas au marché « traditionnel », comme nous l’avons
vu dans le cas des programmes d’emplois aidés du Projet de Quartier de l’Initiative de
Marxloh en Allemagne, leurs bénéficiaires n’ont que peu de chance de sortir de l’emploi
aidé. Il peut arriver, en outre, qu’une personne convienne parfaitement à un poste, mais
qu’elle en soit écartée à cause du particularisme du statut : elle peut être trop jeune,
n’être pas un « public prioritaire », etc. Ce système, dont abusent amplement les
127
collectivités publiques (secrétaires embauchées en CES, emplois jeunes au sein des
écoles, etc), est dépourvu d’avenir lorsqu’il se généralise et qu’il est sans perspective
d’emploi. Il n’est efficace que dans des cas stricts comme certains handicaps physiques
lourds. Lorsqu’une personne se déplace en fauteuil roulant, il est possible d’aménager
son espace de travail pour qu’elle ne soit pas discriminée (accès aux fauteuils roulants).
Quand une secrétaire a des problèmes de vue, l’entreprise peut lui octroyer un écran
d’ordinateur plus grand ou lui fournir un procédé permettant d’agrandir les caractères…
Dans tous ces cas, l’emploi n’est pas spécifique à une population précise, mais il lui est
adapté pour qu’elle puisse l’exercer comme n’importe quel autre citoyen dit valide ;
4) Une multiplication de situations intermédiaires qui obscurcit les rapports au travail en
termes de droit et d’accès à l’emploi. En outre, l’emploi stable (horaires définis, droits à
la retraite, sécurité sociale, revenu minimum…) se trouve précarisé :
« la multiplication des formes particulières de contrat de travail entérine la balkanisation
des types de rapport à l’emploi (…). Les situations intermédiaires entre emploi et non
emploi (…) sont particulièrement significatives de l’ambiguïté des processus
d’individualisation du droit et des protections. (…) Ambiguïté profonde parce que
l’exercice d’une discrimination positive à l’égard des personnes en difficulté est tout à fait
défendable : elles peuvent avoir besoin d’une remise à niveau avant de rejoindre le régime
commun. Mais (…) pour être pris en charge, il faut manifester les signes de son incapacité,
une déficience par rapport au régime commun du travail. Comme dans le cas du RMI et des
politiques locales, ce type de recours au contrat risque de trahir l’impuissance de l’État à
maîtriser une société de plus en plus complexe et hétérogène par un renvoi sur des
agencements singuliers de tout ce que les régulations collectives ne peuvent plus
commander. » (Castel, p472)
5) Un problème social de plus grande échelle : quelle cohésion une masse hétérogène de
travailleurs précaires peut-elle engendrer ? qui va vouloir assumer le coût financier de
ces emplois subventionnés s’ils ne sont pas efficaces ? quel est le but de ces politiques :
permettre l’insertion professionnelle et sociale des plus précaires ou tout simplement
leur trouver une occupation symbolique, de manière à ce qu’ils ne se mobilisent pas
pour contester l’ordre social existant ? Il s’agirait là d’accessoires permettant, comme le
dirait Erwing Goffmann de « calmer le jobard ».
128
CHAPITRE 2 : LES EFFETS LIMITES DU DEVELOPPEMENT
DES ENTREPRISES SUR L’EMPLOI DES CHOMEURS
PRECARISES ET LA REPRODUCTION DES INEGALITES
SOCIALES QU’IL TEND A GENERER
Logiquement, l’entreprise est créatrice d’emplois, il semble par conséquent tout à fait
rationnel de penser que sa stimulation favorisera, de fait, l’emploi. Il ne s’agit plus
comme dans la précédente hypothèse de « doper » artificiellement l’activité
professionnelle des demandeurs d’emplois au sein de secteurs protégés incapables de les
préparer à un retour à l’emploi, mais de véritables opportunités d’embauche dans des
entreprises « classiques ».
Lorsque de nouvelles entreprises s’installent ou lorsque des entreprises existantes
s’étendent, on présume que les chômeurs locaux pourront bénéficier de nouvelles
perspectives d’embauche. Dans le cadre du projet ELSES, deux initiatives représentent
cette tendance, mais divergent sur la manière d’appréhender le rôle de l’entreprise dans
le cadre de la stimulation de l’emploi. Ainsi, l’Initiative de Govan, inspirée du modèle
entrepreneurial présenté au début de cette seconde partie, pense que le développement
de l’entreprise favorise automatiquement et mécaniquement le recrutement des
chômeurs locaux qu’il suffit « simplement » de remettre à niveau pour qu’ils
conviennent aux exigences des employeurs potentiels. Le bureau d’aide à la création
d’entreprise du Projet Marxloh, inspiré du modèle mixte, quant à lui, tente de concilier
les objectifs économiques de l’entreprise et les besoins spécifiques des habitants du
quartier. Je verrai quels sont les points communs des deux initiatives malgré cette
différence de degré concernant leurs objectifs concernant la lutte contre l’exclusion et
les inégalités.
129
1. Le modèle entrepreneurial de l’Initiative de Govan
Pour les personnes faiblement qualifiées et/ou les chômeurs de longue durée, l’Initiative
de Govan au Royaume-Uni a une stratégie très cohérente envers les entreprises
considérées comme des employeurs potentiels. Pour faciliter le recrutement des
chômeurs au niveau local, les entreprises subventionnées doivent accorder un entretien à
tous les candidats en formation.
C’est ainsi que l’Initiative de Govan a créé une unité qui promeut le travail à son
compte, très active dans la création de PME industrielles. L’Initiative promeut les PME,
car elle considère qu’elles résistent mieux en cas de récession et que leur
développement engendre des emplois dans des secteurs multiples. En effet, tout miser
sur les grandes entreprises pourrait conduire à des pertes soudaines et majeures
d’emploi (comme cela a été le cas pendant la désindustrialisation à Govan, mais aussi
un peu partout dans les pays industrialisés). La centration sur les programmes d’aide
aux PME correspond à l’objectif de transformation de Govan en un quartier attractif. En
revanche, l’Initiative est réticente devant le secteur des services. Elle considère en effet
que la création d’entreprises individuelles par les chômeurs qui se mettent à leur compte
est trop risquée, notamment faute de compétences et de ressources nécessaires (on ne
prête qu’aux riches…).
L’Initiative de Govan a créé une section d’aide à la création d’entreprise et des
programmes de « suivi » pour les entreprises qui existent depuis plus de 18 mois.
Certains programmes proposent un soutien plus léger avec des conseils en gestion, sur
les financements, etc, pour que les entreprises demeurent compétitives. D’autres
programmes sont plus ciblés, ils tentent de répondre aux besoins d’entreprises
spécifiques en échange, par exemple, d’une implication pour la création d’emplois.
L’Initiative peut proposer des prêts à intérêts réduits (jusqu’à 13 400 euros par
entreprise), un soutien pour l’amélioration de locaux, des conseils en sécurité et en
financement, l’accès à d’autres subventions (comme par exemple pour l’insertion des
femmes dans l’entreprise) et aux formations qu’elle anime.
130
Le meilleur exemple de l’activité de l’Initiative de Govan est son implication dans le
Partenariat Braehead (Braehead Partnership). Le développement du centre commercial
de Braehead est le plus important du Royaume-Uni. Le projet pourrait créer 3 000
emplois de service mais pour l’instant, les habitants de Govan, principalement des
anciens ouvriers des chantiers navals, n’ont pas les compétences requises y accéder.
L’Initiative, avec l’Agence Locale pour l’Emploi, a par conséquent créé un partenariat
nommé le Braehead Forum qui représente les intérêts de divers employeurs, agences de
formation et autres institutions impliquées dans le processus de développement.
Le niveau de chômage à Govan a constamment baissé de 1988 à 1998. Le taux officiel
était de 26,2% en 1988 et il est tombé à 19,1% en 1993 et à 13,3% en 1998. La
différence entre le taux de chômage à Glasgow et à Govan a diminué en 10 ans de 6,4%
en 1988 à 1,9% en 1997. Toutefois, on ne peut attribuer cette baisse qu’aux activités de
l’Initiative, car au niveau national (c’est d’ailleurs bien souvent le cas en France), ce ne
sont pas seulement les chiffres « bruts » qui évoluent, mais le système de comptage, de
définition des chômeurs, de radiations, etc. Le taux de chômage est donc bel est bien
une construction sociale. Ces réductions ne concernent pas de la même manière tous les
groupes sociaux, notamment les chômeurs de longue durée et les jeunes. Govan possède
par conséquent un « noyau dur » d’individus dont l’employabilité est un défi majeur
pour les agences pour l’emploi et la formation au niveau local.
Avec le Service pour l’Emploi, l’Initiative a mis en place un Centre de Recrutement à
Braehead pour mettre en relation l’offre et la demande (locales) d’emploi. À travers les
partenariats et sa section d’aide aux entreprises, l’Initiative de Govan a conclu un accord
selon lequel les participants auront au moins la possibilité de postuler pour les nouveaux
emplois créés. L’Initiative de Govan présuppose que l’insertion des habitants dépend de
l’essor de l’entreprise et donc que c’est le développement de l’entreprise qu’il est
indispensable de soutenir. Dans cette logique, la seule aide que l’on puisse octroyer aux
chômeurs de Govan est une formation qui leur permette de s’adapter aux besoins des
employeurs potentiels. Nous retrouvons le même présupposé analysé dans le cadre de la
première hypothèse sur l’emploi intermédiaire : les chômeurs ne trouvent pas d’emploi
parce qu’ils n’ont pas assez de compétences, ils ne sont pas à la hauteur des attentes des
131
entreprises et il est donc indispensable de les « mettre à niveau » afin qu’ils puissent
s’insérer professionnellement (nous en reparlerons dans la quatrième hypothèse
consacrée à l’individualisation des problèmes sociaux).
L’Initiative de Govan, pour permettre l’insertion professionnelle des habitants, veut
alors augmenter leur employabilité, leur confiance en eux et leurs motivations. La
stratégie de cette initiative se centre sur un programme de formation et d’éducation
visant à adapter collectivement les participants à la demande des entreprises. Par
exemple, il y a eu des programmes pour améliorer les compétences dans l’industrie de
la construction pour répondre à la demande des grands projets de développement.
D’autres formations concernent la technologie de l’information, l’accès à l’université,
les soins ou les centres de télétravail. L’Initiative veut encourager les nouvelles formes
d’apprentissage et de formation. D’un autre côté, l’Initiative de Govan s’emploie à faire
reculer les préjugés des employeurs et des investisseurs à l’encontre des habitants, et
cela ne peut se faire selon elle qu’en améliorant leurs compétences.
En théorie, un bon programme local pourrait faire en sorte que le recrutement au sein
des PME bénéficie aux chômeurs locaux. Les PME, surtout celles qui se développent
rapidement, pourraient rester à Govan et s’impliquer localement et par conséquent créer
un développement économique local solide. L’aide à l’entreprise est par conséquent une
partie importante du programme de revitalisation de l’Initiative de Govan, qui veut
conserver et développer des entreprises diverses et dynamiques. L’Initiative considère
(naïvement ?) que le développement de l’entreprise est un mécanisme « naturel », un
cercle « vertueux » de prospérité économique et sociale. Ainsi, une entreprise créée
fournirait « automatiquement » du travail aux chômeurs locaux.
Les chercheurs britanniques partenaires du projet ELSES ont mené une enquête pour
évaluer la portée de l’Initiative de Govan (ELSES, 2000). 28 entreprises ont été
analysées (25 entretiens directs et 3 par téléphone) entre septembre et octobre 1998. Une
approche multidimensionnelle a été utilisée pour évaluer les effets de l’aide avec des
indicateurs quantitatifs et qualitatifs (gestion, stratégie, emplois créés, profit…). L’effet
le plus positif concerne les compétences en gestion, la formation, le marketing, le
132
financement et la stratégie d’entreprise. En revanche, les effets sont moindres dans le
domaine de la gestion du personnel, des techniques de production, des coûts de
production… La plupart des répondants ont eu du mal à quantifier les effets de l’aide de
l’Initiative. Pour les entreprises bien installées, les conseillers ont une influence limitée.
En revanche, les entreprises plus petites et plus jeunes sont particulièrement positives
sur les effets des conseillers sur leur compétitivité et leur croissance à venir.
Peu de répondants ont noté un effet majeur sur les emplois créés directement grâce à
l’aide de l’Initiative. C’est seulement le cas pour deux entreprises. Mais il est très
difficile de lier directement (ou pas) l’embauche de personnel aux actions de l’Initiative.
En effet, un soutien qui engendre le profit de l’entreprise ne stimule pas forcément
l’emploi local. Ainsi, un imprimeur voulait utiliser les services de l’Initiative de Govan
pour licencier son personnel afin de maximiser son profit en remplaçant les salariés par
des machines. L’Initiative a alors réalisé qu’avant d’aider une entreprise, elle devait
évaluer les effets de ce soutien sur l’emploi, car une de ses principales ambitions est de
créer des possibilités d’embauche pour les habitants dans les entreprises locales. Les
habitants sont donc considérés comme une armée de réserve, un volant de maind’œuvre qu’il suffit de mobiliser et d’adapter aux entreprises … et de rejeter lorsque
l’entreprise voudra maximiser son profit en remplaçant des salariés par des machines,
en délocalisant dans un pays où l’exploitation des salariés est plus intense :
« À mesure qu’il développe les pouvoirs productifs du travail et fait donc tirer plus de
produits et moins de travail, le système capitaliste développe aussi les moyens de tirer plus
de travail du salarié, soit en prolongeant sa journée, soit en rendant son labeur plus intense,
ou encore d’augmenter en apparence le nombre des travailleurs employés en remplaçant
une force supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, l’homme
par la femme, l’adulte par l’adolescent et l’enfant, un Yankee par trois Chinois. Voilà
autant de méthodes pour diminuer la demande de travail et en rendre l’offre surabondante,
en un mot, pour fabriquer des surnuméraires. L’excès de travail imposé à la fraction de la
classe salariée qui se trouve en service actif grossit les rangs de la réserve, et, en
augmentant la pression que la concurrence de la dernière exerce sur la première, force celleci à subir plus docilement les ordres du capital. » (Marx, p103-104)
Au bout du compte, la mise à l’écart d’une partie des travailleurs potentiels fait partie du
fonctionnement d’une société basée sur le bien de l’entreprise et les mesures qui
assimilent plus ou moins naïvement le bien de l’entreprise à celui de la société sont
133
inévitablement confrontées à ce problème : doivent-elle collaborer à cet état de fait ?
Comment peuvent-elles faire valoir les intérêts des demandeurs d’emploi ?
L’équipe écossaise de ELSES a évalué les mesures pour l’emploi local et s’est basée sur
les données recueillies lors d’une enquête de l’Initiative de Govan sur les PME et leurs
stratégies de recrutement. En 1997, l’Initiative a commencé à comptabiliser le nombre
de personnes qui ont trouvé un emploi grâce aux programmes de développement des
ressources humaines, soit 637 personnes. Environ 220 d’entre elles vivaient à Govan,
300 étaient d’anciens employés des entreprises de Govan (mais on ne sait pas où elles
habitent) et le reste ne vit pas à Govan, mais participe aux programmes proposés par
l’Initiative. De 1994 à 1998, 1077 habitants ont participé aux programmes de formation,
385 ont été diplômés, 199 sont entrés dans des dispositifs de formation plus poussés et
174 ont été aidés dans des démarches pour l’emploi.
L’Initiative de Govan a remarqué les difficultés des habitants qui participent à ses
formations à se faire recruter par les entreprises. Elle a donc fait en sorte que les
entreprises aidées octroient un entretien d’embauche aux chômeurs locaux. Mais après
cet entretien d’embauche, il s’est avéré que la plupart des chômeurs locaux ne
correspondent pas au profil recherché par l’entreprise et la « Govan Initiative » a
rencontré de nombreux échecs sur ce terrain. Sans une formation professionnelle
appropriée, le développent de nouvelles entreprises est un faux espoir lorsque les
nouveaux emplois sont hautement qualifiés.
Qu’ils soient de la localité ou d’ailleurs, seuls les demandeurs d’emploi répondant aux
besoins de l’entreprise sont sélectionnés. Comme les nouveaux emplois créés à Govan
ne conviennent pas forcément aux chômeurs locaux, la croissance au sein des
entreprises locales ne signifie pas forcément un emploi pour les habitants. Au contraire,
cette population est mobilisée, triée et seuls les plus « compétitifs » sont acceptés, tandis
que les autres voient leur exclusion confirmée et leur stigmatisation renforcée. En
revanche, des travailleurs peuvent venir « du dehors » ou partir de Govan après avoir
trouvé un emploi. Dans ce cas, un des effets principaux de cette initiative en termes de
134
reproduction des inégalités est d’opérer un tri au sein des demandeurs d’emplois locaux
et de laisser de côté ceux qui rencontrent le plus de difficultés.
Consciente de cet effet pervers inhérent au monde concurrentiel de l’entreprise,
l’Initiative de Govan a alors chargé un Fonctionnaire de Liaison Communautaire
(Community Liaison Officer) de développer des liens avec les habitants afin que les
programmes puissent suivre des intérêts locaux. En 1998, l’Initiative a mis en place une
Boutique de Formation (Training Shop), dans le principal centre commercial à
proximité de l’Agence pour l’Emploi. 12 personnes y travaillent et orientent les
habitants, soit environ 1 500 personnes par an.
Nous avons vu que l’Initiative de Govan est très compétente en ce qui concerne la
création de PME avec un caractère industriel. Le présupposé implicite est que les
chômeurs locaux ne peuvent être embauchés que comme ouvriers. Le secteur des
services n’est pas considéré comme prometteur : même si un ancien ouvrier de chantier
naval d’origine italienne sait bien préparer des pizzas, il est risqué pour lui d’ouvrir une
pizzeria. Chaque chômeur, de toute façon, ne peut ouvrir sa pizzeria, son « vidéoclub »
ou sa laverie… De ce fait, en supposant que les chômeurs locaux ne seront jamais
capables de se mobiliser afin de créer leur propre entreprise, l’Initiative de Govan
reproduit la mise à l’écart des demandeurs d’emplois déjà écartés des programmes de
recrutement des entreprises.
On retrouve ici, de manière plus explicite, le même processus de tri et d’exclusion des
chômeurs les moins performants et/ou méritants que dans le cadre des emplois
intermédiaires étudiés dans le premier chapitre de cette seconde partie. Nous
reviendrons ultérieurement sur ce point.
Les plaintes des employeurs à propos des chômeurs locaux de Govan montrent très
clairement qu’un entretien d’embauche ne garantit pas un emploi pour un chômeur.
Lorsque le but véritable est de trouver un emploi (ce qui n’est pas toujours le cas),
l’entretien doit être soigneusement préparé pour qu’il se traduise en embauche. Govan
est la bonne illustration d’un cercle vicieux fréquent dans lequel sont enfermés les
135
chômeurs de longue durée/et non qualifiés : lorsqu’ils cherchent un emploi, ils ne sont
pas conformes aux attentes de l’employeur et sont mis de côté.
Lorsqu’ils entrent dans un programme de formation qui est supposé leur faire acquérir
des compétences supplémentaires, cela ne marche pas pour de nombreuses raisons
toutes reliées entre elles, comme le manque de compétences de base en écriture, etc. En
outre, ils ne croient pas aux vertus de l’éducation et de la formation qu’ils n’estiment
pas essentielles à la recherche d’un emploi de type manuel (et qui ne leur avaient pas été
utiles, à l’époque, pour trouver leur premier emploi industriel). C’est donc une
« prophétie auto-réalisatrice » : Ils ne croient pas en la formation et leur échec aprèscoup prouve qu’ils avaient raison. Et c’est cette même conviction qui pousse l’Initiative
de Govan à ne pas investir dans les capacités des habitants de Marxloh à créer des
entreprises individuelles, notamment dans le domaine des services.
C’est pour éviter ce biais que le Projet Marxloh s’inscrit davantage dans un modèle
mixte qui tente de mobiliser la population locale dans des projets de création
d’entreprise.
2. Le modèle mixte du Projet Marxloh
La ville de Duisburg a désigné le Projet Marxloh comme unité responsable des
stratégies de revitalisation locale en 1994. Nous avons étudié le Projet de Quartier
(Stadtteilprojekt), une des deux ailes du Projet Marxloh dans l’hypothèse précédente sur
les emplois intermédiaires. La seconde aile du Projet Marxloh est l’Agence de
Développement de Marxloh (Entwicklungsgesellschaft Marxloh ou EGM). L’Agence
de Développement de Marxloh est responsable du développement physique et
économique, tandis que le Projet de quartier s’intéresse à l’emploi, la formation et à
l’insertion socioculturelle. Malgré une division du travail, les activités des deux
organismes sont fortement liées dans la pratique (nous analyserons cette coexistence
lors de la quatrième hypothèse sur l’aspect conflictuel de l’insertion). Le BfW, bureau
d’aide aux créateurs d’entreprise, s’est mis en place grâce à des subventions
européennes URBAN et a été intégrée à l’Agence de Développement de Marxloh.
136
Les services du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise concernent particulièrement
l’information et le conseil. L’agence économique, à la fin de l’année 1995, a reconnu
l’importance de l’économie locale, du secteur informel, l’apport du travail non salarié et
la possible pertinence de l’emploi aidé. Parallèlement au développement économique
« traditionnel » orienté vers l’offre, l’agence économique veut analyser les besoins des
habitants, vus comme des employés ou des consommateurs potentiels. Outre les
activités économiques des institutions établies depuis longtemps à Duisburg et ses
environs,
un
développement
économique
local
pourrait
créer
des
revenus
supplémentaires aux groupes « exclus ». Dans le cadre de la création d’entreprises, les
objectifs du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise sont de soutenir et d’encourager les
créateurs locaux, de manière plus soutenue que les institutions qui agissent au niveau de
la ville. La promotion de la création d’entreprises dans le quartier a toujours été
l’activité principale du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise.
La demande d’information et de conseils a augmenté lorsque le Land de Rhénanie du
Nord-Westphalie a commencé en 1996 une énorme campagne publicitaire intitulée
« Go ! » (Fonce !), visant à promouvoir le travail à son compte et augmenter la création
d’entreprises. Le groupe cible du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise sont les
commerces existants et les créateurs d’entreprise potentiels. L’action du bureau d’aide
aux créateurs d’entreprise en direction des entreprises déjà existantes se concentrait au
début sur les problèmes d’espace (soutien à la demande de permis, magasins, sites
commerciaux…) avec parfois une diffusion de l’information et une stimulation des
réseaux. En ce qui concerne la création d’entreprise, les chômeurs qui composent une
grande partie de la clientèle du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise ne souhaitaient
pas spécialement faire des affaires au départ, mais ils ont fini par penser que le travail à
son compte était une alternative au fait de ne pas pouvoir être embauchés par d’autres.
Dans ce cas, s’opère un intéressant retournement de situation : les personnes mises à
l’écart par les entreprises décident de devenir à leur tour entrepreneurs (vont-ils à leur
tour, s’ils y parviennent, une fois devenus entrepreneurs, mettre à l’écart les chômeurs
locaux les moins rentables ?).
137
Le bureau d’aide aux créateurs d’entreprise s’est impliqué depuis sa création dans une
centaine d’actions d’informations et de conseils (une dizaine) aux créateurs d’entreprise
(une trentaine). Dans le domaine de l’information et des services personnels pour les
créateurs d’entreprise, le bureau d’aide aux créateurs d’entreprise a aussi coopéré avec
d’autres institutions économiques, en présentant le travail à son compte comme une
opportunité pour les personnes recrutées dans les programmes d’emploi aidé du Projet
de Quartier.
Selon les acteurs économiques rencontrés par les chercheurs allemands (ELSES, 2000),
la population concernée par la création d’entreprise possède un niveau de qualification
faible, ne connaît pas bien le marketing, la comptabilité, l’accès aux aides publiques et
est même parfois réticente aux aides extérieures.
Une analyse du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise des 171 clients montre que 6%
d’entre eux sont allemands et que 40% ne viennent pas de Marxloh. On trouve peu de
turcs qui forment pourtant le quart des entrepreneurs de Marxloh. En fait, un autre
organisme représentant les intérêts turcs s’est créé dans le quartier, ce qui peut expliquer
cette sous-représentation. Parmi les créateurs, 12 étaient au chômage, dont 6 de longue
durée. La création d’entreprise est, comme nous l’avons vu plus haut, stimulée par un
manque de perspectives professionnelles, ce qui est contradictoire avec le mythe de
« l’esprit d’entreprise ».
Les objectifs d’insertion professionnelle sont directs : le bureau d’aide aux créateurs
d’entreprise voudrait que les habitants du quartier créent eux-mêmes leur opportunité
d’insertion professionnelle en créant eux-mêmes leur entreprise (nous reviendrons sur
ce point lors de la dernière hypothèse sur l’individualisation des problèmes sociaux et la
participation des précaires au processus d’insertion). Ensuite, les entreprises créées
pourront apporter des opportunités d’emploi pour les autres habitants de Marxloh. Dans
cette perspective, l’essor de l’entreprise stimule l’insertion sociale des habitants en
même temps que le développement du quartier. La logique est la même que dans le cas
de l’Initiative de Govan, mais l’accent est uniquement porté sur la création d’entreprise
par la population locale. L’objectif du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise est aussi
138
de soutenir les créateurs d’entreprise qui diversifient l’économie du quartier. Celles qui
sont encouragées doivent valoriser le quartier et créer des emplois. L’insertion passe
également par la formation, car le bureau d’aide aux créateurs d’entreprise octroie aux
chômeurs de Marxloh une formation à la création d’entreprise et une évaluation quant à
la viabilité de leur projet.
L’insertion par le travail et la formation est donc prédominante, envisagée de manière
collective pour les habitants, mais avec une approche « au cas par cas », selon les
projets particuliers de création d’entreprise. Il s’agit d’une insertion sociale sélective
puisque seuls les projets viables des chômeurs les plus motivés seront soutenus et que
les autres subiront un nouvel échec et seront une fois de plus mis à l’écart.
Nous retrouvons le même dispositif de « tri sélectif » et de mise à l’écart des chômeurs
les moins performants que dans l’Initiative de Govan aux Pays-Bas et concernant les
emplois intermédiaires du premier chapitre de cette seconde partie. Comme c’est
souvent le cas dans les projets tournés vers le marché, les « impératifs » économiques
viennent s’opposer aux aspirations sociales. Nous reviendrons sur ce point essentiel
dans ma quatrième hypothèse sur l’aspect conflictuel de l’insertion.
Selon l’équipe du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise et une enquête téléphonique
des chercheurs allemands de l’ILS, l’Agence a pu aider 4 créations d’entreprises depuis
septembre 1998.1 Une autre entreprise a été créée après le travail de terrain en décembre
1998 (ELSES, 2000). Ce client attendait toujours un crédit lorsqu’il a été joint par
téléphone. Ainsi, 12 emplois à temps plein, 1 temps partiel, des places en apprentissage
ont été créés (avec la cinquième entreprise, on peut compter 13 temps pleins). Les
quatre nouvelles entreprises sont une école de musique, une librairie, une entreprise de
paysagisme et la dernière concerne le secteur du chauffage et sanitaire. Bien que deux
des quatre créateurs soient dans une situation économique précaire, ils ne regrettent pas
d’avoir créé leur entreprise.
1 Une grande partie de la clientèle du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise n’a pas pu être jointe,
surtout lorsqu’elle ne venait que pour des conseils ponctuels. Seulement un faible pourcentage de clients
ont pu être joints par téléphone (30%),
139
Au bout du compte, deux nouveaux entrepreneurs du quartier semblent avoir un
potentiel pour s’étendre et donc potentiellement créer des opportunités de revenus pour
des habitants de Marxloh. Les deux autres sont dans une situation financière plus
précaire qui ne fournit pas de revenus suffisants.
Pour améliorer des services de l’agence, les clients réclament des offres moins
nombreuses mais plus ciblées et de meilleure qualité, davantage d’activités en réseau et
de ressources personnelles pour les entreprises existantes (soutien plus actif,
négociations avec les banques, une aide financière).
La place du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise dans les stratégies participatives
d’insertion varie selon les entreprises créées :
• Dans le premier cas, le client aurait créé son entreprise même sans l’intervention du
bureau d’aide aux créateurs d’entreprise. Si cela n’avait pas fonctionné à Marxloh,
l’entrepreneur se serait installé ailleurs.
•• La gratuité des conseils du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise a joué un rôle
important dans un second cas où l’entrepreneur avait un capital financier personnel
faible. Chômeur à l’époque, le créateur voulait tout de même créer une entreprise, et les
conseils du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise, selon lui, ont été un facteur décisif
pour la qualité du lancement de son entreprise. Ce client vit à Marxloh depuis 20 ans et
y a recruté ses employés. Mais comme il n’a pas pu avoir de permis à Marxloh, il a
installé son entreprise au centre de Duisburg. Dans ce cas, on peut noter la marge de
manœuvre limitée du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise qui n’a pu permettre
l’installation de l’entreprise à Marxloh et proposer des emplois aux chômeurs locaux.
••• L’idée de créer une entreprise n’était pas nouvelle pour le troisième client. Il avait
acheté des locaux avec les permis adéquats pour créer son entreprise à Marxloh avec sa
prime de licenciement. Il s’est implanté à Marxloh car il y était plus facile d’avoir les
permis nécessaires pour y installer son entreprise.
140
•••• Le quatrième bénéficiaire qui n’avait aucune expérience de la création d’entreprise
et ne maîtrisait pas l’allemand, a pu être aidé par un employé bilingue du bureau d’aide
aux créateurs d’entreprise pour les négociations avec les banques, les problèmes
administratifs et la recherche de permis à Marxloh.
Dans l’auto-évaluation de son travail, l’équipe du bureau d’aide aux créateurs
d’entreprise a constaté que pendant sa présence sur le terrain, beaucoup de nouvelles
entreprises se sont installées et ont échoué dans le quartier, sans que l’agence n’ait pu
faire quoi que ce soit. La fluctuation importante des entreprises dans le quartier a
continué malgré l’existence du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise, beaucoup de
créateurs ne l’ont pas non plus contacté. Dans un contexte de subventions limitées
jusqu’à la fin de 1999, la question est de savoir si, sur le long terme, le service local doit
être procuré par le bureau d’aide aux créateurs d’entreprise ou partiellement par des
agences au niveau de la ville.
Selon l’enquête téléphonique de l’ILS, 18 clients sur 23 suivis par l’initiative n’ont pas
pu s’auto-employer à la fin. Les causes d’échecs sont :
• financières dans 11 cas : pas de prêt des banques ni de subventions publiques.
•• le manque de viabilité de l’entreprise (6 cas) par manque de qualification,
d’expérience dans le milieu des affaires ou après une étude de marché défavorable.
6 personnes avaient une idée d’entreprise claire tandis que la majorité n’avait qu’une
idée vague sur comment et dans quel secteur il était possible de créer leur entreprise. Le
bureau d’aide aux créateurs d’entreprise a souvent informé ses clients au sujet d’une
orientation professionnelle qui ne serait pas la création d’entreprise.
Si les capacités créatives des entrepreneurs et plus particulièrement ceux d’origine
turque (néanmoins sous-représentés dans le projet) contribuent au développement
économique local et favorisent la participation de leur communauté, il n’en reste pas
moins que cet impact doit être mesuré sur le long terme : combien d’entreprises vont
141
survivre et s’étendre ? Combien vont disparaître ? D’ailleurs, est-il vraiment opportun
de créer des entreprises dans un quartier à faible pouvoir d’achat ?
Nous reviendrons dans la section suivante sur l’opportunité des modèles entrepreneurial
ou mixte dans le cadre de la lutte contre l’exclusion.
3. Quel que soit le modèle : le développement économique permet avant tout le
développement économique
Malgré l’inscription du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise dans le cadre du
modèle « mixte » et sa volonté de promouvoir les habitants de Marxloh, force est de
constater que seuls les projets viables peuvent être soutenus, ce qui implique une
sélection. Les stratégies d’aides à la création de l’entreprise peuvent parfois être décrites
par la citation biblique : « Aide toi et le Ciel t’aidera » ! On peut aussi les percevoir
d’une manière critique comme une forme de « darwinisme social » : dans la lutte pour la
survie, seuls les chômeurs les plus forts et habiles survivront…
Pour la plupart des chômeurs, l’entreprise individuelle est plus un rêve qu’une réalité.
Seule une minorité disposant de compétences, de fonds et d’une forte motivation
pourront y parvenir. Un conseiller d’aide à la création d’entreprise a alors souvent le
pénible devoir d’expliquer pourquoi un projet n’est pas viable. L’entreprise individuelle
n’est alors plus une route vers l’emploi pour les chômeurs, mais uniquement un sentier
semé d’embûches.
Pour les « défenseurs » de l’Initiative de Govan, le développement économique serait la
clé de l’intégration sociale, un modèle universel et positif. Toutefois, l’évaluation des
activités de l’Initiative de Govan nous apprend que le développement économique
permet avant tout le développement économique de l’entreprise : les chômeurs locaux
n’ont que peu de chance d’être recrutés par les entreprises aidées par l’Initiative de
Govan.
« Mais après avoir lancé ces programmes de “développement” spécifiquement économique
dans le but limité d’augmenter le niveau de vie, un fait étrange se manifeste : il apparaît que
142
le développement du potentiel économique d’une société n’est possible que dans le cadre
d’une transformation globale de cette société. On peut assister à l’échec de plans purement
“économiques”, contrecarrés par d’autres aspects de la société, fonctionnellement
interdépendants, mais de type non économique. » (Elias, 1981, p179)
Le bureau d’aide aux créateurs d’entreprise de Marxloh a quant à lui choisi de soutenir
les très petites entreprises qui créent peu d’emplois mais proposent de nouvelles
perspectives et rendent l’environnement plus attractif. Mais les résultats positifs sont
très peu nombreux et l’initiative ne réussit pas toujours à favoriser l’implantation des
entreprises sur Marxloh et le recrutement de ses habitants.
Dans les deux cas, nous remarquons que seuls les demandeurs d’emplois les plus aptes
ont une chance de s’en sortir grâce à leurs capitaux sociaux, éducatifs, culturels ou
économiques. Dans ce cas, il se produit un « tri sélectif » au sein d’une armée de réserve
et une petite minorité de chômeurs ont alors une « chance » de devenir à leur tour
entrepreneurs. La grande majorité de chômeurs se trouve quant à elle exclue de ce type
de projets et leur échec vient renforcer leur stigmatisation. Comme dans le cas des
emplois intermédiaires, on découvre alors une population qui n’appartient plus vraiment
à une armée de réserve mobilisable, mais à un ensemble d’individus qui n’ont plus
aucune chance d’intégrer un jour le monde du travail.
Mais le problème n’est pas uniquement « l’inadéquation » des chômeurs locaux aux
besoins de l’économie. Il est très difficile de transformer un quartier résidentiel en zone
mixte de résidence et d’activité économique. Au niveau communal, dans le cas de la
Cité des Provinces à Laxou, nous constatons que le développement économique au
niveau du quartier demeure marginal. L’implantation d’un supermarché fut par exemple
un échec sur de nombreux points : opportunités d’embauche, attractivité du quartier,
développement des infrastructures. À l’occasion du projet ELSES, nous avons rencontré
le Maire de Laxou qui tient un discours très pessimiste sur le développement
économique de sa Municipalité :
« Vous avez actuellement un phénomène qui s’est développé durant ces quinze dernières
années et qui devrait amener à réfléchir beaucoup. C’est le phénomène ALDI, LIDL, et
compagnie. Premier temps de la démarche : c’est très bien, c’est 20% moins cher
qu’ailleurs, pour des populations défavorisées, c’est ce qui faut. Deuxième temps : les
grandes surfaces tuent les petits commerçants de quartier, donc, ils tuent d’une certaine
143
façon, une partie du lien social, la convivialité de quartier en particulier en direction des
personnes âgées qui sont complètement perturbées parce qu’on ne va pas quand on a
soixante-dix ans, au supermarché. » (ELSES, 2000)
Ces petits supermarchés, en fait, sur une surface de 600 mètres carrés, n’embauchent
pas plus de quatre personnes. En effet, au maximum, tout y est organisé de manière à ce
que les frais généraux soient le plus bas possible, et ces entreprises ont finalement des
marges bénéficiaires comparables à celles des grands groupes :
« La logique de la réalité économique, c’est qu’il n’y a pas de miracles. (…) Alors, bien
sûr, bien que l’économie d’aujourd’hui est en partie assistée, qu’il y a des aides diverses et
que ça fausse la liberté d’entreprise, la concurrence, etc., mais, imaginez qu’on va faire
venir Bill Gates aux Provinces, à Laxou, pour fabriquer des ordinateurs et créer des hauts
salaires, c’est rêver » (Le Maire de Laxou in ELSES, 2000).
Le Maire de Laxou ne pense pas qu’un quartier comme la Cité des Provinces soit un
territoire pertinent en matière de développement économique. Mais faut-il pour autant
abandonner toute initiative visant à promouvoir le développement de l’entreprise en
supposant qu’il s’agit d’un rêve inaccessible pour des chômeurs incapables d’évoluer ou
de se mobiliser pour entreprendre ? La généralisation de cette position « réaliste » au vu
des nombreux échecs de création d’entreprise implique finalement une représentation
négative des demandeurs d’emploi et consacre une position dominée ainsi qu’une mise
à l’écart et un renforcement de leur stigmatisation. Certains chômeurs réussissent bel et
bien à créer leur entreprise et à stimuler l’activité économique de leur quartier, comme
nous l’avons vu avec l’exemple du Projet Marxloh (nous nous intéresserons plus
particulièrement à la mobilisation des personnes précaires dans le cadre de leur propre
insertion dans la dernière hypothèse). L’harmonie entre le bien de l’économie, et celui
de la société et de chacun des individus qui en font partie reste néanmoins à prouver et
l’on peut alors s’interroger sur deux points :
1) Comment la relation conflictuelle entre les objectifs sociaux et économiques des
stratégies participatives d’insertion s’articule-t-elle ? Nous analyserons ce point à
l’occasion de ma quatrième hypothèse en méditant par exemple sur la possibilité de
transformer des initiatives à vocation sociale en entreprises compétitives.
144
2) Existe-t-il un modèle alternatif à cette insertion par le travail, que ce soit en emploi
intermédiaire ou par le biais du développement de l’entreprise ? C’est le thème de ma
troisième hypothèse.
145
CHAPITRE 3 : L’EXISTENCE D’UN MODE ALTERNATIF
D’INSERTION ET SES EFFETS SUR LA LUTTE CONTRE
L’EXCLUSION
Le travail libère-t-il ? Ulrich Beck dénonce cette idéologie, ce cynisme qui s’affichait
jusqu’à l’entrée du camp d’Auschwitz. Le travail n’est jamais aussi productif,
enrichissant, épanouissant pour tout le monde, puisqu’il est inégalitairement réparti.
Ulrich Beck, dans un article publié dans le Süddeutsche Zeitung (Trad. Courrier
International), remarque que plus le travail perd de son attrait et plus « les grands
maîtres de la société du travail font valoir que non seulement le travail libère, mais que
de surcroît il rend heureux ». (Beck, 2000b).
Les conditions, le temps, la flexibilité, etc, du travail sont en perpétuelle évolution. Il
faut par conséquent selon U. Beck, trouver de nouvelles normes et idéologies pour
légitimer le travail, qui devient une denrée rare pour certains. Par extension, peut-on
faire de l’emploi, de n’importe quel emploi, une condition du bonheur ? À Berlin par
exemple, une association de « chômeurs heureux » dénonce cette idéologie. Ulrich Beck
(2000b) s’est intéressé à cette initiative et a questionné la perception du travail dans
notre société. Il dénonce ainsi le fait que les « chômeurs sans complexes » et qui ont des
activités « hors travail » soient méprisés, voire dénoncés par l’opinion dominante qui
voudrait que les chômeurs soient méritants et honteux de ne pas pouvoir travailler à tel
point qu’ils pourraient accepter n’importe quelle tâche. Dans cette logique, il est
inadmissible qu’un chômeur puisse trouver du plaisir hors du « monde » du travail.
Cette association des « chômeurs heureux » affirme, dans son manifeste diffusé sur
internet :
« Il y a trois cents ans, les paysans regardaient avec envie le château du prince. Ils se
sentaient - à juste titre - exclus de sa richesse et de sa cour d’artistes et de courtisanes. Qui,
aujourd’hui, envie le stress du manager ? Qui a envie de s’encombrer la tête de chiffres
insensés, de baiser les blondes décolorées qu’il a comme secrétaires, de boire ses vins de
Bordeaux frelatés et de claquer de son infarctus ? Nous aspirons à une autre sorte
d’intégration. » (Beck, 2000b)
146
L’idéologie d’une insertion qui ne serait pas liée à l’emploi répond légitimement à
l’idéologie de l’insertion professionnelle, notamment au fantasme du développement
économique facteur de prospérité pour tous. Ce qui est vrai pour le développement des
individus l’est également pour celui des sociétés :
« Mais même lorsqu’il s’agit de pays en voie de développement il n’est pas réaliste de voir
dans des processus de développement embryonnaires, prétendument “économiques”, le
véritable noyau de l’évolution sociale. » (Elias, 1981, p207-208)
Si, comme le remarquait N. Élias, très peu de sociologues se sont intéressés à ce que
pourrait être une société « nomique » sans pour autant produire de l’idéologie, Ulrich
Beck a tenté d’imaginer quelle pourrait être la place du travail, comme un des facteurs
parmi d’autres pour permettre le lien social. Dans The Brave New World of Work (« Le
Courageux nouveau monde du travail »), Beck analyse la manière dont le travail s’est
précarisé dans le monde moderne et présente une nouvelle « vision » pour l’avenir.
Pour lui, la société de travail traditionnelle, avec ses emplois de longue durée laisse la
place à un monde moderne moins stable au sein duquel les compétences peuvent être
brusquement dévaluées, des emplois supprimés, une couverture sociale réduite ou
éliminée. L’Occident semblerait se diriger vers une structure sociale ambiguë et
pluriactive. Pour Beck, cela ne signifie pas que la mort de pratiques professionnelles
traditionnelles, mais une opportunité pour développer de nouvelles idées et de nouveaux
modèles de travail.
La vision alternative de Beck se centre sur le concept de citoyenneté active organisée
démocratiquement au niveau local, et de plus en plus en réseaux régionaux et
transnationaux. Contre le spectre de l’exclusion sociale, tout le monde peut ou doit avoir
le droit d’être inséré dans une nouvelle définition et distribution du travail. Ceci
impliquera un mouvement constant entre l’emploi formel (avec une réduction
importante des heures de travail) et des formes auto organisées de « travail civique »
artistique, culturel et politique. Ce mouvement permettra un accès égal à une protection
sociale. Le but doit être de dissiper l’insécurité, de manière à ce qu’elle devienne une
discontinuité positive et enrichissante de la vie.
147
L’insertion sociale ne se limite pas à l’insertion professionnelle ou aux rapports
économiques utilitaristes :
« Nombre d’observations indiquent que les hommes ont aussi besoin les uns des autres pour
toute une gamme de satisfactions affectives. (…) On a de bonnes raisons de croire que les
hommes ont besoin de trouver auprès de leurs semblables une stimulation émotionnelle,
même lorsque leurs valences sexuelles ont trouvé à se fixer dans une relation durable ».
(Elias, 1981, p164)
À travers l’exemple du projet culturel associatif « City Fashion », à la cité des Provinces
à Laxou, je vais m’interroger sur la pertinence du bénévolat dans les quartiers
défavorisés dans le cadre de l’insertion sociale. La relation de mendicité quant à elle est
également un moyen alternatif pour alimenter le lien social, je vais, en étudiant la place
de la mendicité et son évolution à travers l’histoire, me questionner sur la nature de ce
lien.
Que ce soit dans le cadre du bénévolat ou de la relation de mendicité, la question de la
nature du lien social reste posée. Les stratégies participatives d’insertion alternatives
sont-elles un moyen permettant d’éviter les rapports inégalitaires inhérents au monde du
travail et de l’économie ? Ne risquent-elles pas de constituer un réservoir stigmatisant
pour parquer une population jugée non rentable et mise à l’écart des rapports de
production ? Si la volonté de promouvoir une société inégalitaire basée sur le travail est
fondamentalement idéologique, le fait de vouloir s’en passer et de faire abstraction des
besoins monétaires des plus précaires n’est-il pas tout autant idéologique ?
1. City Fashion : lorsque le bénévolat est victime de son succès
En France, avant 1998, les chômeurs impliqués dans le bénévolat étaient suspects pour
l’ANPE : tout d’abord le « bénévolat » pourrait être du travail au noir déguisé, ensuite il
pourrait devenir un obstacle pour l’acceptation immédiate d’un emploi. Le résultat
paradoxal était de condamner les bénéficiaires de l’allocation chômage à n’avoir pour
148
seule activité que de la recherche d’emploi. La Loi de 1998 contre les exclusions
sociales et économiques apprécie un peu plus positivement le bénévolat.
Beaucoup d’adolescents rêvent de devenir des artistes. Mais bien sûr, une grande
majorité échoue, surtout lorsqu’elle est originaire d’un quartier défavorisé, car le secteur
des professions artistiques est hautement compétitif et sélectif. « City Fashion » a été
créée en 1990. L’association vient de l’initiative d’une jeune femme qui voulait faire
carrière dans le monde de la mode. Ses compétences en couture et en animation ont
incité les travailleurs sociaux de l’association de Prévention « Jeunes et Cité » à l’aider
dans son projet. Par conséquent, « City Fashion » est une initiative venue de la base, sa
spécificité est qu’elle a été créée par une poignée de jeunes femmes du quartier avec
trois objectifs principaux : réaliser leurs projets artistiques (conception de vêtements),
promouvoir des événements culturels (défilés de mode pour enfants, danse, vidéo, le
théâtre, etc) dans le quartier et préparer leur intégration professionnelle dans le domaine
artistique. Ces trois objectifs étaient compatibles jusqu’à un certain point, mais ils sont
entrés en conflit par la suite (nous reviendrons plus précisément sur l’aspect
multidimensionnel et conflictuel de l’insertion dans la prochaine hypothèse).
« City Fashion » a un objectif global de promotion d’activités sociales et culturelles,
principalement mais pas exclusivement en direction des jeunes filles et femmes
d’origine nord-africaine. Mais les projets spécifiques sont très différents. En 1997,
l’association s’occupait d’événements culturels. En 1998, elle s’est intéressée à
l’apprentissage de la création de vêtements. Une organisation flexible permet de tels
changements, mais c’est une source de fragilité, car il n’y a pas nécessairement de
continuité dans les activités.
Les animateurs de l’atelier de couture ont reçu une formation qui a aidé une petite partie
d’entre eux à se professionnaliser comme travailleurs indépendants. L’association a
donc offert un soutien au développement de petites entreprises dans la sphère artistique.
L’association a aussi proposé des programmes de recherche d’emploi et de placement
pour les jeunes du quartier. Ces perspectives d’insertion dépendent principalement de la
motivation des personnes qui participent à la vie de l’association.
149
Le produit des activités, au départ, provenait des défilés de mode, puis des
participations financières pour les activités de vidéo et de danse en 1995. 10 enfants ont
participé à cette initiative. Dans les dernières années d’existence de l’association,
l’argent provenait de l’atelier de couture : inscription et vente de tissu et de divers
accessoires. Cette somme a chuté, proportionnellement aux activités de l’association
(particulièrement les défilés). Une fois inscrits dans le monde du travail, les animateurs
ont perdu tout contact avec « City Fashion », qui a alors dû trouver de nouveaux
bénévoles. Jusqu’en 1996, les compétences étaient mobilisées pour la couture (pour des
défilés de mode), le stylisme (création et réalisation) et l’organisation (de défilés). En
1997, il y a eu une mobilisation pour l’animation envers les enfants (création de
vêtements et défilés de mode pour enfants…). Depuis 1998, à la demande des femmes
du quartier, l’association s’est intéressée à la formation à la couture « familiale »
(réalisations vestimentaires pour enfants et adultes). L’enseignement était assuré par une
femme d’expérience, en la personne du CES embauché au titre de secrétaire.
« City Fashion » concevait un projet par an. Dans les dernières années d’existence de
l’association, aucun défilé de mode n’a été organisé, les enfants ont grandi et ne peuvent
plus participer à de telles activités (timidité, réticence des parents ou des grands
frères…) et il est difficile de trouver de nouveaux membres actifs. Le défi auquel a été
confrontée « City Fashion » était de trouver de nouveaux meneurs (euses) ou porteurs
(euses) de projets. Lorsqu’un promoteur s’en va, il n’est pas facile de lui trouver un
remplaçant et beaucoup de projets meurent car ils sont trop dépendants de la
personnalité d’un individu. C’est ce qui est arrivé à l’association qui a cessé ses activités
pour l’an 2000.
L’association a obtenu des subventions conséquentes de la part de l’État les premières
années (pour le budget opérationnel et la rémunération du CES), du Fonds d’Action
Sociale et de la Commune à travers le Développement Social des Quartiers. Mais cette
opération est maintenant terminée. En outre, l’activité de l’association a baissé. Par
conséquent, « City Fashion » n’a pas eu de subvention après 1998. Elle a donc pratiqué
150
une activité minimale (couture) sur ses fonds propres (le reliquat des dernières années)
jusqu’en 1999 et elle a cessé ses activités.
Nous avons vu que l’un des principaux points faibles de « City Fashion » demeurait sa
fragilité économique et sa dépendance par rapport aux autorités locales, puisque son
budget dépendait principalement des subventions publiques. Cette dépendance n’est pas
fortuite, il s’agit d’un moyen détourné pour les autorités locales de contrôler les
initiatives des habitants et de conserver leur pouvoir :
« Or le désir de participation est bien, fondamentalement, une revendication de pouvoir.
Pour soutenir ce désir, en évitant cependant de réactiver l’idée de luttes sociales, on est
ainsi conduit à l’associer au refus que change la structure actuelle de distribution du
pouvoir dans la société ; c’est donc à titre individuel, et non pas appuyé sur une action de
groupe, qu’on peut seulement envisager une action de participation : c’est se mettre en
situation de faiblesse relative par rapport au pouvoir institutionnel, et entrer en collusion
avec la crainte de ce pouvoir que les désirs de participation n’aboutissent à constituer des
groupes de pression capables de s’opposer à lui. » (Lugassy, p14)
Pourtant, les actions réalisées ont toujours été réussies et une bonne occasion de
rencontrer, partager et produire une culture commune, valorisant et dynamisant le
quartier. City Fashion était socialement et culturellement une initiative enrichissante
pour ses participants (es). Il est de surcroît difficile de promouvoir une association
culturelle non lucrative : « City Fashion » est une initiative de la base enracinée dans le
quartier. L’association vise explicitement à « sortir » les jeunes participants(es) du
quartier et à développer des échanges avec d’autres quartiers en difficultés. Cependant,
cet objectif est peu mis en œuvre et ne semble pas très efficace. Une autre raison est que
« City Fashion » est perçue comme une association culturelle et destinée aux loisirs. Les
subventions pour ce genre d’activités sont moins disponibles puisque l’association n’a
pas la même légitimité que les initiatives qui concernent l’insertion professionnelle.
Le travail au sein de cette association a néanmoins permis à ses membres les plus actifs
d’augmenter leurs chances de trouver un emploi, mais son rôle est principalement
culturel et artistique. Par exemple, cette initiative a rendu possible pour sa jeune
promotrice - et présidente de l’association - l’acquisition de compétences dans le
domaine professionnel de la mode. Elle a ainsi pu entrer dans une école de stylisme. La
personne qui l’a remplacée, secrétaire qualifiée, grâce à son expérience dans la gestion
151
d’associations, a obtenu un poste permanent à la Mairie de Laxou. En ce qui concerne
les autres membres (bénévoles) de l’association, leur participation à l’organisation
d’activités leur a permis d’acquérir une bonne expérience dans l’animation
socioculturelle, mais aucun d’entre eux n’a pu toutefois trouver un emploi stable dans ce
secteur. La capacité d’embauche de cette association a été limitée à un CES par an, pour
un poste de secrétaire. Tous les autres participants étaient bénévoles.
Le travail de l’association a amélioré les compétences des participants, comme la
communication, la confiance en soi, la couture et la conception de vêtements. Les
participants ont acquis des compétences dans le secteur d’activité auquel ils ont
participé au sein de l’association. « City Fashion » réclame aussi des compétences en
secrétariat, comptabilité et gestion. Ces fonctions ont toujours été assurées
bénévolement par des personnes ayant eu une formation scolaire dans ces domaines,
c’est une aide indirecte (expérience de terrain) pour trouver un emploi.
L’atelier de couture améliore les conditions de vie au sein du quartier. Les femmes
peuvent se réunir en un même endroit et économiser l’argent qu’elles auraient dépensé
en achetant des vêtements neufs dans un magasin. La participation à la vie du quartier
est une bonne expérience pour le développement de la citoyenneté, même si ses effets
sur la qualité de vie à la Cité ne sont pas facilement perceptibles.
En termes d’orientation vers des métiers de la conception de mode et des professions
artistiques, cette initiative a eu des effets positifs, mais limités à quelques individus. Ses
effets positifs sur le quartier sont importants, avec des activités originales pour les
jeunes filles du quartier. Elle a connu une couverture médiatique dans la presse locale,
contribuant à l’amélioration de l’image du quartier.
« Jeunes et Cité », qui a offert à « City Fashion » un fort soutien, ne considère pas la
disparition de l’association comme un échec ; elle est morte de sa belle mort, après avoir
joué un rôle positif pendant quelques années en répondant aux besoins spécifiques d’un
groupe de jeunes gens. Lorsqu’une nouvelle initiative naît, elle peut utiliser des
associations existantes ou en créer une nouvelle.
152
On peut poser trois questionnements principaux concernant « City Fashion » en
particulier et les activités associatives en général:
1) « City Fashion » était ouverte à tous, mais spécifiquement aux jeunes femmes
d’origine étrangère du quartier. De ce fait, les Françaises dites « de souche » ne venaient
pas à l’association, ce qui est une limite considérable au niveau de l’insertion sociale
des jeunes femmes d’origine étrangère au sein de leur quartier et confirme leur mise à
l’écart du reste de la population.
Lorsque nous avons voulu en savoir plus sur ce risque de « repli communautaire », la
présidente de l’association n’a pas voulu répondre à cette question. Peut-être est-ce une
peur réciproque de l’inconnu, ressentie à la fois par les « françaises de souche » et les
femmes d’origine étrangère du quartier, qui empêche leur entrée en interaction ?
Mais est-il possible de faire se rencontrer à tout prix des populations différentes en
présupposant que le processus se fera forcément de manière harmonieuse ? Certaines
stratégies locales veulent promouvoir la mixité sociale en ciblant toute sorte de
population (sans exclure les plus défavorisées) et promouvoir la cohésion sociale à
travers une meilleure connaissance et une plus grande compréhension entre différentes
populations voisines.
« Ceux qui décident et ceux qui mettent en oeuvre les politiques de réhabilitation des
quartiers sensibles dans l’espoir et dans le but de mettre un terme à la “crise urbaine”,
fondent leur argumentation en s’appuyant sur des croyances pour justifier leurs décisions
et/ou leurs actions. Dans la plupart des cas, ces argumentations reposent sur (…) la
conviction que la mixité sociale est une des conditions nécessaires à l’harmonisafion des
rapports sociaux, c’est-à-dire en dernier ressort à l’établissement ou au rétablissement de
la paix sociale. » (Stébé, 2000, p42)
La plupart du temps, la mixité sociale est avant tout une idéologie bien difficile à
appliquer :
« Afin de justifier leur projet de restructuration urbanistique et architecturale, et de mixage
des catégories de population dans les quartiers sensibles, les décideurs et les opérateurs de
153
la politique de la ville se réfèrent souvent aux utopies urbanistiques, notamment celles de
l’Antiquité, celles de la fin du Moyen Âge, et celles du XIXe siècle. En outre, leur
argumentaire s’inspire d’une théorie déterministe assez sommaire, en ce sens qu’ils
intègrent les actions de réhabilitation (physique ou sociale) dans un processus mécanique de
prévisibilité idéal où les phénomènes de causalité sont rationnels et simplifiés - par
exemple, telle action sur le cadre bâti aura nécessairement tel effet sur la vie sociale... »
(Stébé, 2000, p43)
En effet, dans la pratique, les différentes populations doivent avoir la même volonté
d’œuvrer ensemble : si les populations stigmatisées sont majoritaires, les autres
pourraient boycotter l’initiative, comme c’est le cas de « City Fashion » à la Cité des
Provinces.
La question de la mixité reste donc en suspens, et représente une limite considérable à
l’efficacité de ce genre de projets :
« si un individu ou un groupe s’en tenait à faire valoir ses droits, ce ne serait plus de la
citoyenneté mais du corporatisme. Devenir citoyen suppose en plus de se mettre à l’écoute
des autres et de savoir reconnaître la légitimité de besoins différents des siens, et peut-être
même opposés. » (Blanc, 1999b, p190)
Si les stratégies de discrimination positive, en s’adressant directement aux groupes
défavorisés, peuvent réellement stimuler leur participation en favorisant les projets
communautaires, elles courent le risque de les enfermer dans des « réserves d’indiens »
stigmatisantes, surtout si elles ne concernent pas les autres acteurs sociaux qui peuvent
même les rejeter. Le processus est alors le même que celui dénoncé par Bourdieu et
Passeron en 1964 au sein du système scolaire :
« Dans cette logique, l’estimation du désavantage des sujets originaires des classes
défavorisées et l’évaluation de degrés de mérite proprotionnés à l’importance du handicap
surmonté conduiraient — si tant est qu’elles soient possibles — à tenir pour égaux les
auteurs de performances inégales et pour inégaux les auteurs de performances identiques,
relativisant la hiérarchie sociale selon le critère scolaire et réduisant à rien l’avantage que
les sujets défavorisés, ainsi artificiellement favorisés, tireraient de cette relativisation
démagogique de la hiérachie. » (Bourdieu et Passeron, 1964, p105)
Comme les groupes locaux possèdent un pouvoir et des ressources inégales pour
travailler sur des problèmes communs du quartier et promouvoir les projets qui
répondent à des besoins et des potentiels locaux et comme les institutions peinent à
154
abandonner une partie de leur autorité pour promouvoir les initiatives de la base, la
promotion de la mixité sociale demeure un type-idéal difficilement accessible.
2) Les projets de « City Fashion » ont réellement contribué à rendre l’environnement
plus attrayant, mais ils peuvent être évalués négativement du fait de leur portée limitée
en termes d’insertion professionnelle pour une poignée d’individus. Nous retrouvons le
même effet paradoxal que nous avions mis en exergue dans le cadre des projets d’aide à
la création d’entreprise analysés dans la seconde hypothèse : les jeunes qui rêvent
d’accéder à la célébrité sont confrontés à la dure réalité. Ils découvrent les contraintes et
les obligations qui les éloignent de leur idéal. À travers cette phase douloureuse, ils
prennent conscience qu’ils ne seront jamais des artistes professionnels, ils sont alors
obligés de concevoir des projets plus sobres et réalistes.
Ainsi, même les projets alternatifs dont l’objectif principal n’est pas forcément
l’insertion professionnelle, on retrouve les même systèmes de classement et de mise à
l’écart des populations, que ce soit en terme de perspectives professionnelles ou de
mixité sociale. De plus, tout comme nous l’avons vu au sujet des emplois intermédiaires
l’association « City Fashion » a elle-même été une expérience transitoire pour ceux qui
l’ont fréquenté : elle a permis aux participantes les plus compétentes de trouver un
emploi et aux autres d’augmenter leurs capitaux culturels, sociaux, etc, ou d’accepter et
d’intérioriser leur exclusion du milieu de la mode.
Toutefois, la principale différence entre le secteur des emplois intermédiaires et les
activités de « City Fashion » est qu’il s’agit avant tout d’un projet « de la base » qui
repose intégralement sur les aspirations personnelles de ses membres et non pas sur
l’imposition d’emplois protégés, non concurrentiels et sans avenir (nous reviendrons sur
la thématique de participation dans le cadre de la dernière hypothèse). Il est
indubitablement plus motivant pour des jeunes adolescentes de participer à un projet
artistique et culturel dans le domaine de la mode plutôt que d’entamer une formation
dans le secteur du ménage afin d’espérer trouver plus tard un travail à temps partiel
(voir la première hypothèse et l’exemple des emplois familiaux).
155
Malgré tout, lorsque les participantes les plus habiles s’en vont les unes après les autres,
les personnes les plus passives, les moins motivées et les moins compétentes restent et
l’outil de promotion sociale devient alors une coquille vide.
3) Nous voyons que la promotion des projets alternatifs et du volontariat en particulier
ne peut être prise en compte en l’absence d’un revenu décent. En effet, dès que les
promotrices de l’association ont pu trouver un emploi salarié, elles se sont rapidement
désengagées et ont passé le relais à d’autres membres qui, à leur tour, ont quitté
l’association pour des raisons professionnelles, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de
participantes assez compétentes et motivées pour faire vivre l’association. Il s’agit là
d’une limite considérable qui démontre l’importance de la centration sur les ressources
issues d’un emploi avant l’engagement associatif par définition non rémunérateur.
C’est justement la question des ressources qui est abordée à travers la stratégie
alternative qu’est la mendicité. Il s’agit d’une initiative à la fois marginale, individuelle,
mais également ancrée dans les sociétés et déterminée par des contextes sociaux,
politiques, idéologiques et historiques particuliers. La nature du lien social qu’elle
génère et ses conséquences sur l’insertion sociale mérite par conséquent d’être étudiée.
2. La mendicité : un lien social particulier socialement et historiquement déterminé
À première vue, la pratique de la mendicité peut être considérée comme contraire à un
processus d’insertion. En effet, la mendicité est stigmatisante pour celui qui la pratique,
elle est même combattue et hors la loi selon les sociétés et les époques. Toutefois, dans
une certaine mesure, elle favorise une relative insertion par l’économique à travers les
ressources qu’elle procure (argent, nourriture, etc).
Le Revenu Minimum d’Insertion (nous l’analyserons dans le dernier chapitre de cette
seconde partie) est souvent
insuffisant pour répondre à tous les besoins de ses
« bénéficiaires », la mendicité peut être considérée comme un « bon » complément
(Gaboriau, p22-23). Dans certains cas, lorsqu’il n’est pas possible de toucher le RMI
(pas d’adresse, population trop jeune, etc), la « manche » est le seul moyen de
subsistance.
156
Les gains de la manche assurent les besoins les plus élémentaires pour ceux qui ne
bénéficient pas du RMI « J’vis de la manche... J’ai pas de RMI, moi... » (Chevalier,
1993, Annexe 1, p66). Ils « permettent juste au clochard de vivre, c’est-à-dire manger,
boire et les cigarettes » (Gaboriau, p83) et permettent aux autres (RMistes, retraités,
pensionnés...) d’économiser ou de s’offrir les biens (vêtements, matériel audiovisuel,
etc) qui marquent la frontière entre la vie et la survie.
Mon but n’est pas de dénoncer une économie parallèle, une cour des miracles ou la
mafia qui organise certains réseaux de mendicité, le trafic humain et l’exploitation de la
misère. Je veux démontrer, à partir de mon cadre théorique et empirique, que dans une
certaine mesure, les personnes qui mendient sont réellement au centre d’une stratégie
participative d’insertion. En effet, lors des entretiens menés auprès de mendiants dans le
cadre de mon travail de terrain, mais également à travers mes lectures, j’ai remarqué que
1) la relation de mendicité est socialement déterminée, elle évolue selon les contextes
historiques, économiques, politiques, légitimée ou dénoncée selon les normes sociales et
les idéologies dominantes et que 2) selon les personnes concernées, la mendicité est une
relation d’échange et non un acte unilatéral d’attribution d’argent d’un donateur vers un
demandeur. Pour comprendre cette conception, il faut s’interroger sur ce qui circule
dans un sens et dans l’autre de cet échange.
2.1. Les déterminants sociaux de la relation de mendicité
La relation complexe entre « donateur » et « bénéficiaire » a toujours été ambiguë voire
perverse1. En France, elle a évolué au cours de l’histoire. Je vais présenter quelques
traits principaux de l’évolution de cette interaction. Mon travail n’a pas pour prétention
d’être aussi une thèse d’histoire. J’ai pris le choix de faire un détour par l’histoire pour
montrer la nature des interactions issues de la relation de mendicité.
Particulièrement aux XIe et XIIIe siècles, la charité, dans son acception religieuse, est le
1 Mes références historiques viennent de : Bertaux (1994), Damon (1995), Geremek (1980, 1987), Gutton
(1974), Lachiver (1991), Simmel (1999).
157
moyen pour le riche de se racheter de ses pêchés. Ainsi les donations sont une œuvre
pieuse, mais aussi des déclencheurs de prières en faveur des riches. La charité a besoin
des pauvres et les pauvres ont besoin de dons charitables :
« Dans le cas extrême, le pauvre disparaît en tant que sujet doté de droits et point de
focalisation de l’intérêt, le mobile du don réside exclusivement dans la signification du
geste de donner pour le donneur. Lorsque Jésus dit au jeune homme riche : donne tes biens
aux pauvres, il ne se souciait visiblement pas des pauvres, mais seulement de l’âme du
jeune homme, et ce renoncement n’est que le moyen ou le symbole de son salut. Plus tard
l’aumône chrétienne est de même nature : ce n’est pas autre chose qu’une forme d’ascèse,
ou une “bonne œuvre” qui améliore le sort du donateur dans l’autre monde » (Simmel,
[1999], p456-457).
Dans ce cas, le pauvre n’est qu’un « faire valoir » du riche. Cette charité s’est
particulièrement manifestée sans réelle discrimination dans les périodes où il n’y avait
ni guerre ni famine :
« Au Moyen Age la mendicité prend le dessus, les offrandes sont utilisées de façon
absurde, le prolétariat est corrompu par des dons prodigués sans aucune discrimination, qui
vont à l’encontre de toute espèce de travail civilisateur - voilà, pourrait-on dire, comment
l’aumône se venge d’être accordée selon des critères de pure subjectivité, qui ne tiennent
compte que du donateur, et non du destinataire » (Simmel, [1999], p457).
Le pauvre n’existe pas en tant que personne, bonne ou mauvaise, il n’est qu’un symbole
et ce n’est qu’à ce titre qu’il est toléré.
À la fin du XIIIe siècle, des querelles doctrinales et théologiques ont éclaté, qui étaient
les reflets des opinions sur un terrain socio-économique. Avec l’accusation d’hérésie
contre les ordres mendiants Franciscains, l’ancien régime de générosité a été liquidé. La
seule pauvreté porteuse de Salut est désormais celle qui est choisie volontairement. On
va alors penser que la majorité des pauvres ne veut en fait pas travailler et que la
mendicité est un signe évident de paresse, seul l’acte charitable étant, là encore,
valorisé.
« La motivation cesse de se limiter au sujet donateur - mais sans pour autant se tourner vers
le destinataire - dès que le bien-être de l’ensemble de la société exige l’assistance aux
pauvres. Elle apparaît, bénévole ou imposée par la loi, pour ne pas laisser le pauvre devenir
un ennemi actif et dangereux de la société, pour que sa force diminuée redevienne utile à
celle-ci, pour empêcher la dégénérescence de sa descendance » (Simmel, p457)
158
Dans ce cas, l’assistance aux pauvres ne s’occupe plus d’un symbole religieux, mais elle
veut, « par la douceur », empêcher, contrer une menace : les pauvres sont les ennemis
de l’intérieur.
Au XIVe siècle, on amalgame et punit (fer rouge ou expulsion) les valides oisifs,
truands, mendiants, joueurs professionnels… et les ouvriers qui refusent de travailler
pour le prix fixé par ceux qui les embauchent. Pauvreté rime donc avec criminalité, et
dans un contexte de baisse de la population où la main-d’œuvre disponible se raréfie, on
appuie les employeurs qui refusent d’augmenter les salaires. Ainsi, bien avant
l’avènement de la société industrielle, on retrouve les mêmes mécanismes de
domination des travailleurs et de traitement de la main-d’œuvre que ceux décrits et
dénoncés par Karl Marx.
Du XVIe siècle à la Révolution, de nombreux penseurs considèrent que la seule aide que
l’on puisse donner aux pauvres est de leur fournir un travail et de développer leur
apprentissage. À Paris, on crée la police des pauvres qui régule l’assistance avec
précision : production d’une requête d’assistance, examen de la requête, interrogatoire
de son auteur, les commissaires procèdent à une orientation du demandeur vers des
hôpitaux, aumônes, région d’origine ou galères... Les assistés doivent porter un insigne
officiel pour se faire repérer et bénéficier de secours ordonnés à jour fixe. Nous verrons
dans le chapitre suivant que la démarche ressemble étonnamment à celle que doivent
effectuer aujourd’hui les demandeurs d’emplois ou RMIstes potentiels…
Après la Révolution, les idées libérales vont prendre leur essor, tout ce qui entrave le jeu
des « inégalités naturelles » (si tant est que l’on puisse sérieusement délimiter
clairement la frontière entre les inégalités « naturelles » et les inégalités « non
naturelles »…) serait une régression économique et conduirait à une extension de la
misère. Pour Malthus, la misère est une conséquence d’une démographie non maîtrisée,
il faut conseiller les pauvres, les guider vers la chasteté, le renoncement, la prévoyance.
Il faut aussi enquêter sur les causes de la pauvreté, diagnostiquer, transformer ces
pauvres, non pas les aider matériellement. Les révolutionnaires créent le Comité de
159
mendicité présidé par Larochfoucauld-Iancourt. Les secours sont attribués aux enfants,
malades, infirmes et vieux. Ceux qui sont en état de travailler doivent être pourvus d’un
travail par le gouvernement, la mendicité est alors interdite et punie. On constate des
liens étroits entre cette charité de l’époque industrielle et celle du moyen âge. La
tradition charitable perdure donc en assimilant les préoccupations de son temps.
Aujourd’hui, la relation de mendicité est relativement différente, car les conditions de
vie que nous connaissons sont également différentes, mais elle n’en demeure pas moins
problématique. Après de nombreux débats au niveau local au début des années 1990,
lorsque certaines municipalités (comme Carcassonne, Cannes et Perpignan) ont pris
l’initiative d’interdire la mendicité, elle est à présent pénalisée au niveau national par le
gouvernement Raffarin/Sarkozy, qui a amalgamé la mendicité organisée par les mafias
et les stratégies de survie des personnes précaires. La mendicité vient quelque peu en
contradiction avec les actions étatiques et le travail social. Ainsi J.-M. Schléret, adjoint
au Maire de Nancy lors de l’entretien mené en 1993, condamne la mendicité car pour
lui :
« c’est des gens qui détournent un petit peu les dispositifs prévus. (...) Il faut que les gens se
prennent un minimum en charge, sinon c’est des assistés complets » (in Chevalier, 1994,
Annexe 1, p254).
De nombreux travailleurs sociaux rencontrés au cours de mon travail de terrain ne
comprennent pas le recours à la mendicité, puisque les services sociaux sont sensés
s’occuper des personnes précaires :
« J’suis un peu étonné parce que... ou alors il y a une mauvaise information... y’a quand
même pas mal de prestations sociales qui pourraient éviter aux gens de mendier, style RMI,
énormément de formations professionnelles pour les jeunes de moins de 25 ans qui sont
sans-emploi, formations rémunérées, donc des fois, ouais... ça me met des fois un peu mal à
l’aise. […] Maintenant, que quelqu’un perçoit le RMI, on a énormément de situations ici,
quelqu’un perçoit le RMI et que, parce que ça l’amuse ou parce que ça l’occupe, tend la
main, on va pas lui interdire ça. » (Travailleur social rencontré au Service d’Urgence
Sociale le 9/2/95 et le 25/4/95 in Chevalier, 1995)
D’un point de vue extérieur, le mendiant ne travaille pas, c’est un feignant. La création
des journaux vendus par les SDF a permis de les revaloriser aux yeux des passants en
leur donnant un semblant de travail même si, au bout du compte, la plupart achètent ces
160
journaux pour les mêmes raisons qu’ils font l’aumône aux mendiants. Cette vente de
journaux a connu un éphémère succès médiatique en 1993-94. Elle était supposée
redonner de la dignité aux vendeurs à travers une activité « commerciale »
« respectable » et « présentable ». Outre la très faible qualité rédactionnelle de ce genre
de parutions (Chevalier, Franco, Mathieu, 1994), la vente de journaux de rue a vite été
assimilée à une forme de mendicité déguisée et un grand nombre de parutions ont par
conséquent rapidement disparu.
La mendicité dépend fortement du contexte social au sein duquel elle se produit, mais
elle est aussi déterminée par l’interaction entre le mendiant et le donateur qui évoluent
au sein de ce contexte : la mendicité ne se pratique pas toujours de la même manière, les
donateurs ne donnent pas toujours pour la ou les mêmes raisons.
2.2. La mendicité : une interaction sociale
La mendicité obéit à des règles précises que l’on ne peut déceler sans avoir mené un
travail de terrain auprès des mendiants ou étudié des ouvrages précis sur le sujet
(comme par exemple l’étude ethnologique de Patrick Gaboriau sur les clochards).
Il s’agit tout d’abord d’une relation de séduction. Ainsi, le mendiant doit plaire, séduire,
donner l’image du « bon clochard » socialement acceptée par le donateur (dont nous
discuterons plus bas). Le mendiant doit avoir une bonne présentation : « Faut que je me
rase, sinon je vais pas faire un rond aujourd’hui » (Gaboriau, p22-23).
Ensuite, le mendiant doit montrer qu’il mérite le don et qu’il ne va pas en faire un
mauvais usage. Les personnes que j’ai rencontrées dans l’agglomération nancéienne ont
affirmé ne pas fumer et ne pas boire, du moins lorsqu’elles « travaillent » pour ne pas
faire « mauvais genre ». Cela va aussi dans le sens d’une relation de séduction.
Le mendiant veut montrer que lui aussi accomplit un travail, qu’il a un rôle social. Ce
respect des règles démontre bien que la mendicité n’est pas qu’un vecteur d’exclusion.
Certains mendiants utilisent un vocabulaire propre au travail pour définir cette activité.
161
L’argent donné serait la rétribution d’une présence, voire d’un rôle social d’animation
de rue (Gaboriau, p76) : « Je travaille » (Chevalier, 1993, Annexe 1, p66), « C’qui est
embêtant dans notre boulot expliquait Rodrigo, c’est qu’on est astreints à des
horaires » (Gaboriau, p22-23). N’ayant aucune autre activité durant leur journée, ils
assimilent la mendicité à un travail.
S’il n’existe pas qu’une seule forme de mendicité, il existe aussi plusieurs techniques
qui déterminent l’interaction entre le mendiant et le donateur : la mendicité est active
lorsque le mendiant accoste les passants pour leur demander de l’argent. C’est celle qui
est la moins tolérée, car parfois agressive et dérangeante pour les donateurs éventuels :
« […] aujourd’hui, dans leur majorité, il faut dire ce qui est, [les pauvres] nous dégoûtent,
ils nous terrifient et on attend d’eux avant tout qu’ils proclament cette honte d’être pauvres.
[…] C’est un peu comme les bosniaques, on est prêt à les nourrir comme des animaux, on
les gaverait même si on le pouvait, pourvu qu’ils continuent à fermer leurs gueules et qu’on
soit pas obligé de leur parler. » (Assayas, 29/12/93)
Elle est active-passive lorsque le mendiant, par le biais d’une pancarte, d’une posture
corporelle (position statique et main tendue), sollicite l’éventuel donateur. Cette
position passive, voire dominée, est parfois due à la honte éprouvée par certains
mendiants.
Chaque mendiant dispose 1) d’une technique particulière, « Moi, j’demande pas aux
gens, je tend la main, c’est tout. Y’en a qui demandent » (Chevalier, 1993, Annexe 1,
p66), une autre accoste les passants, (Chevalier, 1993, Annexe 1, p51) ; 2) d’un lieu (qui
est parfois l’objet de concurrence)
« Il a ses techniques de “vente”, sa
“clientèle” (…) La mobilité, le langage et la politesse font partie de la stratégie »
(Gaboriau, p76-78)
Voir des mendiants à la sortie des églises est encore fréquent, c’est là, par exemple
qu’œuvrait A. Thiriet, retraité bénévole qui distribuait de la soupe pour les sans abri à
l’époque de ma monographie de licence, car c’est un lieu de prédilection des clochards
(Chevalier, 1993, Annexe 1, p105). À la sortie des églises, les donateurs seraient plus
charitables :
162
« les gens qui vont à la messe, ont plus de cœur que les autres. Même s’ils nous donnent
souvent un petit quelque chose par pitié, ils le font aussi par charité » (Républicain Lorrain,
22/11/93).
Selon une personne que j’ai interrogée (Chevalier, 1993, Annexe 1, p51) et
P. Gaboriau (p168), les « beaux quartiers » ne seraient pas ceux où se font les
meilleures « récoltes » :
« C’est les riches qui donnent le moins ! Ils ne vous regardent même pas ! » (Chevalier,
1994, Annexe 1, p51).
La mendicité est aussi d’une relation de soumission qui consacre la position dominée du
mendiant. Le pauvre doit donc être méritant, sobre, mais aussi honteux. Il ne faut pas
croire que les personnes qui pratiquent la mendicité s’y adonnent toutes avec
délectation. Ainsi, la « première fois » est bien souvent éprouvante :
« beaucoup reculent jusqu’au dernier moment l’heure de le faire » (Prolongeau, p161-162),
« La première fois que je me suis posté à un feu rouge pour faire la manche, j’ai eu honte.
Mais c’était la seule solution » (VSD, 12/93).
Plus tard, ce sentiment de honte persiste : honte d’être clochard, d’être chômeur,
sentiment d’échec et d’infériorité... La mendicité n’est alors pratiquée qu’en dernier
recours :
« A la main tendue, ils préfèrent des petits boulots qui ne rapportent parfois que 3 ou 4
francs par jour. Quand ils n’ont pas l’argent nécessaire pour manger, ils sont contraints de
faire la manche » (Bourdieu, 1993, p500).
J’ai pu moi-même comprendre, voire ressentir ce sentiment d’infériorité lorsque je
discutais, dans la rue, avec des mendiants ou même lorsque je me rendais aux
distributions de repas des Camions du Cœur les vendredis soir dans le cadre de ma
monographie de licence : le regard accusateur, intrigué, moqueur, réprobateur, supérieur
voire le voyeurisme des passants lorsqu’ils nous regardaient prendre les repas dehors est
une épreuve quotidienne quasi-insupportable pour quiconque n’y est pas préparé ou n’a
pas appris, après un cumul d’échecs et de situations dévalorisantes, à l’endurer.
163
Une autre raison motive cette posture humble : la mendicité est une interaction et par
conséquent, les mendiants adoptent une attitude conforme à ce qu’en attendent les
donateurs éventuels (Goffmann, 1975) qui participent eux aussi à la relation de
mendicité, par le biais de leurs dons :
« l’attitude conventionnelle du SDF tel qu’on le voit à Paris, c’est vraiment baisser les
yeux, tendre la main en marmonnant, rester assis, prostré, comme ça, avec un chien galeux
avec une pancarte, un message illisible déposé par terre ou encore mâchonner une espèce de
boniment qu’on ne peut même pas entendre dans les rames de métro parce ça fait trop de
bruit. Il y a une image, comme ça, du bon SDF, de la manière dont ils pensent qu’il faut se
montrer pour attirer la compassion du public. Et le bon SDF, il faut qu’il soit accablé,
digne, pour que la population en accepte le spectacle. Il se conforme à ce qui marche auprès
du public. Le bon pauvre, c’est un peu comme dans le catéchisme, celui qui a toujours la
tête baissée, les mains croisées dans le dos et il est triste, digne, un peu larmoyant, mais
juste ce qu’il faut pour apitoyer mais pas trop pour ne pas déranger trop. » (Assayas,
16/12/93)
Ces types de participation subissent des influences qui ne se limitent pas seulement aux
interactions entre mendiants et donateurs, mais également d’un contexte social évolutif,
comme nous l’avons démontré précédemment.
On pourrait penser que la mendicité est anarchique, violente et délictueuse. Lorsqu’on
prend la peine de se déplacer sur le terrain, hormis les groupes mafieux qui organisent
un véritable racket, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une activité organisée et qui génère une
relation complexe entre le mendiant et « son » donateur au sein d’un contexte social
donné.
Il peut aussi s’agir d’une stratégie, consciente ou inconsciente, visant à revendiquer une
existence sociale :
« Surtout dans les pays où la mendicité est un métier régulier, le mendiant croit plus ou
moins naïvement avoir un droit à l’aumône, et si on la lui refuse, il proteste souvent
comme si l’on détournait un impôt obligatoire. A l’intérieur du même type, la justification
du droit à l’assistance par l’appartenance du nécessiteux au groupe a un tout autre
caractère. La conception de la société selon laquelle l’individu n’est rien d’autre que le
produit de son milieu social lui donne ainsi le droit de lui réclamer une compensation
pour chaque détresse et chaque perte. » (Simmel, 1999, p454).
La misère s’octroie par conséquent le droit d’être visible et de réclamer des ressources à
ceux qui en sont pourvus. L’éternelle chasse aux mendiants pratiquée par les pouvoirs
publics, de droite comme de gauche, ne sert-elle pas davantage à cacher son échec pour
164
endiguer la misère de masse plutôt, par exemple, qu’à lutter contre la mafia roumaine
qui exploite les personnes handicapées ou les enfants ? (voir à ce sujet l’article paru
dans Le Monde le 13/07/02)
Une confusion entre les formes de mendicité obscurcit la compréhension de cette
activité en tant que stratégie participative d’insertion. Elle risque également de générer
un amalgame discriminant entre les mendiants et leur criminalisation généralisée1. On
peut ainsi distinguer deux types de mendicité :
a) Celle qui est vécue comme une stratégie individuelle qui ne dépend pas d’un réseau
organisé. Dans ce cas, il s’agit d’une initiative de la base. Malgré une position dominée
dans le cadre d’un échange inégalitaire, les mendiants revendiquent leur présence.
b) Celle qui est organisée par un réseau mafieux. C’est surtout cette dernière qui est
dénoncée par la presse et les pouvoirs publics. Des bandes organisées ordonnancent un
trafic humain, exploitant notamment des personnes handicapées et des enfants en
provenance d’Europe de l’Est et prélèvent une partie des « revenus » de « la manche ».
Dans ce cas, il ne s’agit plus d’une initiative de la base mais de la régulation d’une
activité informelle par des groupes mafieux. Je n’ai pas étudié ce type de mendicité dans
le cadre de mes recherches, car d’une part j’ai essayé d’en savoir davantage mais il m’a
été impossible d’accoster et d’interroger des personnes qui ne parlent pas français.
D’autre part l’étude des groupes mafieux, bien que très intéressante, n’est pas le sujet de
cette thèse.
Au bout du compte, la relation de mendicité produit des ressources pour le mendiant et
un lien social inégalitaire entre ce dernier et le donateur.
Si les interactions issues de la relation de mendicité sont intéressantes, il ne faut pas
idéaliser sa rentabilité pour le mendiant. En ce qui concerne le « salaire », il serait
audacieux de prétendre qu’il est possible de gagner des sommes faramineuses avec la
1 On retrouve le même débat concernant la prostitution : est-ce une activité librement choisie ou une
forme d’esclavage ?
165
manche. Les mendiants que j’ai rencontrés ne me permettent pas vraiment d’éclairer ce
point puisque les informations divergent : « 150 à 200 (francs) par jour » (Chevalier,
1993, Annexe 1, p2), tandis que lorsque je lui pose la même question sur le fruit de ses
activités, un autre nous répond, évasif : « Il y a des jours avec et des jours sans... »
(Chevalier, 1993, Annexe 1, p76). On peut alors penser que tout dépend en fait de la
personne qui mendie, de ses « compétences » en mendicité, de la ville dans laquelle elle
se trouve, et bien évidemment de l’attitude des passants. En effet, cette relation est
paradoxale, car mis à part le fait de déposer une pièce à l’attention du mendiant,
nombreux sont les donateurs qui ne lui adressent ni parole ni regard. Dans ce cas, le
contact est strictement monétaire et l’interaction sociale réduite à sa plus simple
expression : on tolère l’existence du mendiant et le don sert à le tenir à distance.
S’il est impossible de ne vivre que de la mendicité, elle peut se révéler un complément
intéressant au RMI. Il s’agit aussi d’un moyen pour la personne qui mendie de rester en
contact avec le reste de la population et de ne pas rester entièrement isolée.
« c’est vrai que la mendicité a un peu... aurait tendance un peu à diminuer avec le RMI,
mais le RMI, c’est quand même pas grand chose, et c’est vrai qu’il y a des gens qui ont eu
l’habitude de faire la manche, et c’est leur truc... c’est aussi une façon de rester en contact
avec la société... » (entretien avec une éducatrice du Foyer Sainte Anne à Nancy, le
2/05/95)
Il faut néanmoins admettre que la relation entretenue avec les donateurs est inégalitaire,
même si les mendiants prétendent jouer un rôle social. Mais il ne s’agit pas de la seule
relation inégalitaire : l’employé est inévitablement subordonné à son employeur. Il en
est de même pour la relation qui s’établit lors de la rédaction du contrat d’insertion
inhérent au Revenu Minimum d’Insertion (et que nous étudierons dans le dernier
chapitre de cette seconde partie). Dans les deux cas, les bénéficiaires entrent dans une
interaction sociale inégalitaire, adoptent une posture particulière, que nous analyserons
dans le chapitre suivant, afin d’obtenir des ressources et cette relation sociale consacre
leur position subordonnée.
Il s’agit toutefois bel et bien d’une stratégie participative d’insertion même si elle est
limitée à une interaction inégalitaire entre le demandeur et le donateur. Le fait qu’une
stratégie telle que la mendicité finisse par consacrer la position dominée de celui qui
166
l’initie ne signifie pas pour autant qu’elle n’existe pas ou qu’elle est irrationnelle. Une
stratégie peut être inadaptée ou jugée dérisoire. C’est souvent le cas concernant la
mendicité, mais de nombreux programmes politiques ou gestions d’entreprises le sont
également avec, la plupart du temps, sur une plus grande échelle, des conséquences
désastreuses. Ainsi, même si les stratégies des mendiants peuvent sembler dérisoires ou
contre-productives, il demeure indispensable de les prendre en compte pour comprendre
la réalité de ceux qui la pratiquent et qui lui donnent sens.
Et même si l’actuel gouvernement semble décidé à réprimer impitoyablement la
mendicité, il n’est pas certain que les populations précaires ne réussissent pas à
s’approprier de nouveaux espaces de liberté, de manière efficace ou insignifiante, à des
endroits inédits et inattendus (qui restent donc à définir).
Singulièrement, nous verrons dans le dernier chapitre de cette seconde partie et qui
porte sur l’individualisation des problèmes sociaux, que la relation de mendicité n’est
pas aussi éloignée de celle inhérente au dispositif RMI. Même si l’interlocuteur du
RMIste est un travailleur social, le statut du RMIste est légal et l’allocation est fixe : en
l’échange d’une faible allocation, le bénéficiaire s’engage dans une interaction.
Nous allons, en reprenant également l’exemple de l’association « City Fashion » nous
questionner sur les enjeux que génère cette initiative qui ne conditionne pas une
allocation à une activité professionnelle.
3. Les enjeux des stratégies participatives d’insertion alternatives
Devant les effets pervers des initiatives basées sur les programmes d’emplois
intermédiaires et sur le développement de l’entreprise, on peut légitimement s’interroger
sur la pertinence d’un acharnement sur l’insertion professionnelle d’une partie de la
population qui, étant donné le contexte socio-économique actuel et leurs difficultés
personnelles, n’ont que peu de chances pour trouver ou retrouver un emploi.
167
Pour éviter ce jeu de dupes, on peut donc tenter de recourir à des stratégies d’insertion
alternatives, qui peuvent reposer sur des initiatives associatives, individuelles, plus ou
moins en marge de l’insertion professionnelle et des structures institutionnelles. Ainsi,
les activités associatives peuvent être considérées comme une alternative intéressante au
modèle de l’insertion par le travail, en valorisant davantage les aspirations individuelles
des participants à l’association et leur rôle socialement utile dans la vie de leur quartier
par exemple. C’est ce qu’a tenté de faire l’association « City Fashion », mais elle s’est
vite heurtée au mur des réalités et lorsque ses membres les plus compétents ont pu
accéder à un emploi, ils n’ont pas hésité à abandonner l’association qui d’ailleurs,
n’existe plus à ce jour. De la même manière, la mendicité, en tant qu’activité marginale,
est supposée permettre à ceux qui s’y adonnent de récolter de l’argent sans passer par
les normes d’emploi habituelles : contrat de travail, impôts, etc, et participent même à
une interaction sociale lors de leur rencontre avec les donateurs.
Mais peut-on remplacer l’idéologie absurde du travail qui rend heureux à celle, non
moins absurde du chômage qui rend heureux, et qui serait difficile à expliquer aux
milliers d’ouvriers licenciés partout à travers l’Europe ? Quel sociologue ou philosophe
oserait prendre la parole lors des réunions de futurs licenciés de l’entreprise « Danone »
ou de « Daewoo » en France pour leur dire qu’ils ont de la chance d’être au chômage,
car ils pourront avoir une nouvelle vie libérée de cette contrainte !
Si les réflexions sur la pertinence de la norme « travail » pour définir le lien social sont
intéressantes, elles ont souvent tendance à être aussi idéologiques que celles sur les
vertus du travail. Si l’insertion professionnelle ne permet pas forcément de vaincre la
précarité de l’habitat et les autres inégalités sociales de santé, d’accès aux services de
l’État, à la justice, à l’éducation, etc, quels autres moyens serait susceptibles de jouer un
rôle d’intégration et de solvabilisation ? Dans quelle mesure est-il possible de permettre
à chaque individu et non pas à une élite d’être dégagé de toute contrainte matérielle
(l’argent en l’occurrence) pour qu’il puisse s’épanouir librement ? Il s’agit là d’une
autre utopie : celle de la répartition égalitaire et globale des richesses, et pourquoi pas
celle du bonheur universel…
168
Le problème principal n’est par conséquent pas le manque de travail, mais le manque
d’argent. Cette question est « bêtement » logique : comment survivre sans salaire ni
ressources dans une société où il est indispensable d’en avoir pour se nourrir, se vêtir, se
loger, etc ? Actuellement dans les sociétés occidentales, le moyen le plus courant pour
obtenir des ressources est lié au système salarial (salaire, protection sociale issue des
cotisations salariales…). Pour acquérir un logement, il est préférable d’avoir des
ressources, qui viennent souvent des fruits du travail salarié, surtout pour les revenus les
plus bas (Bihr et Pfefferkorn). Si la précarité de l’emploi accompagne la précarité des
ressources, elle détermine alors logiquement la précarité de l’habitat, les inégalités
sociales de santé, d’éducation, etc. La lutte pour l’égalité dans l’emploi est donc un axe
déterminant dans la lutte contre les inégalités.
Mais dans quelle mesure les initiatives alternatives sont-elles si différentes des
programmes d’emplois intermédiaires ou d’aide au développement de l’entreprise ?
Dans le cas de « City Fashion », les objectifs sont principalement d’ordre culturel et
social, mais on peut noter qu’indirectement, elle a un rôle dans le champ de l’insertion
professionnelle. Elle mobilise des compétences professionnelles en art, comptabilité,
gestion, couture et a permis l’accès à l’emploi des plus compétents de ses membres. De
même, lorsque l’association, produisait des défilés, elle a pu récolter des bénéfices
d’ordre financier qui lui ont permis, outre les subventions de l’État, de se pérenniser. De
ce fait, cette initiative sociale est fortement liée au monde du travail et de l’économie et
c’est ce lien qui a, à la fois, constitué un avantage pour l’association (le succès de ses
animatrices en termes d’insertion professionnelle en particulier) et sa perte (pénurie
d’animatrices pour prendre le relais de celles qui se sont insérées professionnellement).
Cet intérêt pour l’insertion professionnelle signifie-t-il que les animatrices ont trouvé
une occupation pus intéressantes ou qu’elles sont principalement mobilisées par la
volonté de gagner leur vie décemment ?
On remarque par ailleurs que la logique est la même que dans le cadre des deux
premières hypothèses qui concernent l’insertion professionnelle : au cœur même de ces
stratégies participatives d’insertion, on retrouve un tri et une sélection au sein des
populations précaires : les personnes les plus compétentes sont valorisées et peuvent se
169
tourner vers une insertion professionnelle valorisante tandis que les autres finissent par
appartenir à un noyau dur stigmatisé : les inégalités sociales sont de fait confirmées,
reproduites et intensifiées.
Cette stigmatisation est encore plus forte dans le cas de la mendicité qui, pour être
acceptée, doit être humble, et bien mettre en exergue la soumission aux normes établies
(sobriété, volonté affichée de s’en sortir par l’emploi, non-agressivité, etc). Dans ce cas,
il existe une distinction entre le bon mendiant, le pauvre méritant victime des
circonstances et le pauvre indigne, forcément criminel et suspect. Mais que le mendiant
soit bien ou mal perçu, son activité demeure un ultime recours toujours stigmatisant et
qui consacre une position dominée au sein d’un échange inégalitaire venant renforcer
les inégalités sociales existantes.
Dans les deux cas, l’activité alternative, tout comme les programmes d’emplois
intermédiaires, a un aspect transitoire, temporaire, qui tend à s’éterniser pour les
personnes les plus en difficultés et qui, loin de les requalifier socialement, les stigmatise
toujours davantage. C’est la raison pour laquelle l’idéologie du non-travail se heurte aux
problèmes des ressources, qui sont toujours fortement liées à la rétribution d’une
activité professionnelle.
Quelle autre idéologie pourrait alors prendre la place de celle du travail rémunéré
comme vecteur d’insertion sociale et comment la faire accepter par les plus précaires ?
Daniel Mothé voit dans cet abandon de la « valeur travail » une idéologie prônant :
« l’auto-limitation des désirs avec un arsenal d’ingrédients sociaux : du don, du revenu de
citoyenneté, de l’allocation universelle, du mépris de l’utilitarisme, de la vénération des
sociétés pré-capitalistes, etc. (...) Le changement de mentalité consisterait à ce que les
pauvres restent pauvres par conviction et non par obligation et que les riches, comme saint
François d’Assise, se conduisent en vrais pauvres pour ne pas susciter leur convoitise. (...)
Mais ce qui serait encore pire, c’est que les pauvres soient les seuls à changer leur mentalité
en acceptant d’être les seuls à auto-limiter leurs désirs pour que la société inégalitaire
continue à bien fonctionner en se contentant d’une allocation universelle ou de citoyenneté,
par exemple. » (Mothe, 1995, p99-101)
Les ingrédients sociaux pourraient bien être le Revenu Minimum d’Insertion en France,
les allocations sociales élevées en Suède, le recours aux emplois intermédiaires aux
Pays-Bas, la promotion du bénévolat, etc. Cette auto-limitation dont nous parle Daniel
170
Mothé n’est-elle pas effectivement destinée à un public particulier, tout comme certains
types d’emplois et certains logements ?
J’ai remarqué tout au long de ma collaboration au projet européen ELSES que la
volonté de certains chercheurs, notamment les néerlandais, pour dénoncer l’insertion
professionnelle pour promouvoir l’insertion sociale sans se référer au travail était
profondément idéologique. Le rôle de la sociologie est-il de réformer la société ? doitelle inculquer de nouvelles valeurs subjectives ? Ne pourrait-elle pas plutôt être avant
tout consciente et faire prendre conscience à ses contemporains de la subjectivité des
valeurs qu’ils partagent.
« Peut-être l’évolution des sociétés reste-t-elle mystérieuse à nos yeux parce que nous nous
laissons davantage guider par le désir de pronostiquer un avenir plein d’espoir, que par
celui de porter un diagnostic, de comprendre et d’expliquer. (…) Et comme les hommes ne
formulaient toutes ces questions qu’en fonction d’un type de réponse qu’on jugeait
satisfaisante par hypothèse, les regards des chercheurs se dirigeaient d’emblée vers le but
qui donnait à leurs travaux le sens souhaité.» (Elias, 1981, p180-182)
Ces divergences quant à la définition des moyens permettant d’accéder à l’insertion
sociale - par le développement économique et l’aide à l’entreprise, par la stimulation
artificielle de l’emploi, par le bénévolat, etc - nous amènent à nous poser la question
suivante : peut-on assurer collectivement le bonheur individuel à travers un modèle
unique d’insertion ? Ces modèles d’insertion sont-ils antinomiques ? Que ce soit par
l’emploi, le bénévolat, l’argent, etc, on peut toujours tenter de trouver sa voie, dans les
limites imposées par la collectivité, et dont la principale est d’ordre matériel.
L’insertion touche de nombreux champs comme le développement d’un territoire,
l’accès à l’emploi de ses habitants, le volontariat … Le problème survient lorsque des
groupes d’acteurs essayent d’imposer leur modèle subjectif à leurs semblables… et c’est
en cela que les sciences sociales peuvent devenir des vecteurs d’idéologies réductrices si
elles essaient de définir et d’imposer des modèles universels, notamment en tentant
d’apporter une définition « légale » de l’insertion, principalement pour satisfaire la
demande sociale, notamment des hommes politiques ou des concepteurs/financeurs de
politiques sociales…
171
Nous allons voir à travers l’hypothèse suivante s’il est possible de trouver une définition
sociologique « officielle » et « légale » de l’insertion, Je vais donc construire une
définition alternative et pragmatique de l’insertion par le biais des stratégies
participatives d’insertion.
172
CHAPITRE 4 : L’ASPECT CONFLICTUEL DES STRATEGIES
PARTICIPATIVES D’INSERTION
L’insertion comporte plusieurs axes dont il serait bien difficile de savoir lequel prime
sur l’autre : insertion à travers un emploi intermédiaire aidé ou temporaire, à travers
l’aide au développement de l’entreprise, les projets associatifs, etc. Oublier cette
évidence dans la pratique engendre des effets plus qu’indésirables à toute action visant à
l’insertion d’une quelconque population :
« En ce qui concerne aussi l’idée qu’il suffirait actuellement de donner aux SDF un
logement et du travail pour régler la question, là encore, je crois que c’est aller un peu vite
en oubliant que, justement, il y a tout ce parcours dont je parlais tout à l’heure qui amène à
cet état de sans domicile fixe, et que pendant ce parcours, les individus qui le font se
retrouvent à un certain moment, à des situations telles que ça laisse des traces tout à fait
profondes sur leur fonctionnement, sur leur personnalité. Donc, les remettre immédiatement
en logement, les remettre immédiatement au travail, ça part vraisemblablement d’un bon
sentiment, mais c’est peut-être pas tout à fait efficace. A ce sujet, juste une petite anecdote,
(…) cette année, novembre 93, la seule période de froid relativement longue qu’on a
connue, il y a eu une mobilisation des médias et sur Nancy, y’a un entrepreneur qui a dit :
“Bon, O.K. ! Le problème des SDF, je m’sens concerné, j’ai envie d’aider les SDF, je peux
pas les aider tous, je peux pas résoudre le problème à moi tout seul, je vais régler le
problème d’un SDF, je vais lui donner du travail et je vais lui donner une chambre.”
Résultat des courses, on lui a indiqué, certaines associations lui ont indiqué une personne
qui était d’accord pour tenter l’expérience Au bout d’une semaine, (…) il était venu au
boulot trois fois, il s’était copieusement engueulé avec ses collègues de travail et avec le
chef de chantier. Donc, boulot, ça fonctionnait pas ! La chambre que l’entrepreneur lui avait
louée dans un hôtel meublé, elle était occupée quasiment en permanence par une joyeuse
équipe qui faisait un bordel pas possible, moyennant quoi, il s’est fait virer aussi ! Résultat
des courses, à l’heure actuelle, le SDF en question, il est à nouveau SDF et l’entrepreneur
(…) avant qu’on lui reparle de refaire la même expérience, (…) il va passer un petit peu
d’eau sous les ponts ! (…) L’insertion, puisque c’est comme ça qu’on qualifie les choses
maintenant, elle n’est pas immédiate et elle n’est pas facile. » (J.-M. Morel, directeur du
Foyer Sainte-Anne à Nancy, le 14/03/94 au forum de l’IFRAS)
Cette expérience démontre la pertinence d’une approche en termes d’interactions entre
divers acteurs et facteurs. De nombreux acteurs sociaux ou analystes considèrent qu’une
stratégie participative est un échec lorsqu’elle n’est pas consensuelle. En réalité, si elle
peut être soit conflictuelle, soit consensuelle, elle est souvent un mélange des deux,
selon les acteurs en présence et la phase dans le processus participatif. Cela est d’autant
plus vrai lorsque la configuration est plus complexe : intervention de plusieurs acteurs à
différentes phases du processus, confrontations d’intérêts convergents et divergents, etc.
173
Bien entendu, comme nous l’avons déjà dit au sujet de la place du conflit et de
l’approche simmelienne, il ne faut pas idéaliser le débat contradictoire en tant que
moteur du social. Lorsque le conflit est permanent et que les acteurs se désengagent
(nous étudierons la problématique de la participation et de l’individualisation des
problèmes sociaux dans le prochain chapitre), on ne peut plus espérer aucun progrès et
l’initiative finit par disparaître.
Les représentations de ce que peut être l’insertion sociale varient selon les individus et
les groupes sociaux. De même que chaque situation correspond à un modèle particulier
d’insertion, les acteurs d’une même initiative peuvent avoir une définition différente de
ce que peut être l’insertion sociale. Le projet Abribus à la Cité des Provinces à Laxou
est un exemple particulièrement pertinent de cet aspect conflictuel de l’insertion à
travers la confrontation de plusieurs objectifs et représentations de l’insertion, portés par
des acteurs aux objectifs particuliers. Dans ce projet, on voit les limites d’une analyse
structurelle : elle permet de comprendre comment le quartier a été stigmatisé, comment
s’est produite l’industrialisation et la désindustrialisation de la région, comment s’est
installée la population immigrée dans les quartiers de banlieue et comment s’est
socialement construite l’exclusion sociale. Ainsi, une approche structurelle aurait
expliqué le bilan du projet Abribus par des rapports de domination entre les classes
sociales, sur le rôle de contrôle social opéré par les initiatives pour l’insertion. De la
même manière, une approche plus microsociologique aurait parlé d’effets pervers
engendrés par la somme des actions individuelles dont le produit dépasse les intentions
des acteurs sociaux.
Mais dans les stratégies participatives d’insertion en général et le projet Abribus en
particulier, il s’agit avant tout d’un ensemble d’interactions entre des individus et des
groupes dont les représentations et intérêts convergent ou divergent à un moment ou un
autre. Cette problématique n’est pas particulière au Projet Abribus et au contexte
français, elle se retrouve de manière transversale dans chaque projet analysé et c’est la
raison pour laquelle dans un second temps, je démontrerai cet aspect contradictoire
commun à chaque stratégie participative d’insertion. Le partenariat crée à l’occasion du
174
projet Abribus a tenté au départ d’apporter un consensus quant aux objectifs d’insertion,
mais les partenaires sont peu à peu entrés en conflits en raison de leurs intérêts opposés
et de leurs représentations divergentes : promotion de l’insertion sociale, par l’emploi,
par la formation, par une activité artistique, par l’amélioration du cadre de vie dans un
quartier défavorisé, par l’octroi de ressources, etc. Dans des projets moins ambitieux
mobilisant moins de partenaires, il existe également des tensions contradictoires. Ainsi,
la Section Emploi d’Urgence à Rosengård en Suède, le Projet Marxloh en Allemagne,
l’Initiative de Govan au Royaume-Uni, City Fashion à la Cité des Provinces en France
et la Compagnie de Travail de Quartier à Leiden aux Pays-Bas connaissent la même
problématique qui concerne l’opposition entre leur vocation sociale d’insertion des
habitants du quartier (insertion par la formation, l’accès à l’emploi, aux ressources et
aux nouveaux services…) et les impératifs économiques de l’entreprise et du
développement global de leur quartier (amélioration de l’économie locale,
enrichissement des entreprises, amélioration physique du quartier…). Je montrerai
également, à travers l’exemple de la formation aux emplois familiaux à la Cité des
Provinces à Laxou, dans quelle mesure les initiatives pour l’insertion, malgré
l’intervention d’acteurs différents, ont réussi à établir une vision consensuelle de
l’insertion incarnée par l’accès à la formation et à l’emploi temporaire.
J’essaierai enfin, à partir de ces exemples, de dresser une définition constructiviste et
pragmatique de l’insertion.
1. Le projet Abribus
En 1996, l’association de prévention « Jeunes et Cité » et la Compagnie Générale
Française de Transports d’Entreprise (CGFTE) ont créé un projet expérimental sur la
Cité des Provinces à Laxou incluant d’autres partenaires par la suite (comme Decaux,
entreprise chargée de l’entretien du mobilier urbain en général et des abribus en
particulier, l’ANPE, des organismes de formation, des écoles du quartier). Ils ont
proposé à un groupe de jeunes de décorer des abribus du quartier. La stratégie était de
placer le groupe dans une « vraie » situation de travail avec une formation « adaptée » et
175
de faciliter leur insertion professionnelle à la fin du projet. Le projet n’avait donc pas
pour but de créer des emplois permanents.
L’objectif principal de ce projet était à la fois de prévenir la délinquance dans le quartier
où des abribus étaient brisés chaque week-end, de rassurer les usagers des transports en
commun et d’aider un groupe de jeunes de la Cité des Provinces à entreprendre quelque
chose de positif (décorer des abribus et passer leur permis de conduire) et de leur faire
découvrir le « vrai monde » de l’entreprise. Les partenaires partageaient la même
analyse : le chômage des jeunes et leur manque de perspectives professionnelles sont
l’un des facteurs principaux aux problèmes sociaux dont font partie les comportements
violents et le vandalisme. Ils ont identifié un intérêt commun en liant l’insertion
professionnelle des jeunes résidant dans un quartier difficile avec un renforcement de la
sécurité dans les transports en commun.
Dans ce projet, un rôle central devait être octroyé aux participants (la population
« cible »). On retrouve d’ailleurs cette intention affichée dans de nombreux projets
d’insertion, de requalification de quartiers en difficultés, voire dans les contrats de ville.
Mais lorsqu’on observe la pratique, elle se concrétise très rarement telle qu’elle est
annoncée (elle se déroule en fait sous une autre forme plus complexe et problématique),
c’est une tendance très générale que nous analyserons dans le prochain chapitre sur
l’individualisation et la participation…
Étant donné la nature ambitieuse du projet, on découvre plusieurs types d’insertion à
plusieurs niveaux :
• L’insertion par le travail et la formation, si elle n’est pas le but principal, est
néanmoins un aspect essentiel du projet. Elle concerne avant tout les entreprises qui
peuvent utiliser le projet comme moyen de recrutement. Paradoxalement, c’est
l’association « Jeunes et Cité » qui était l’employeur des jeunes pendant le projet et non
les entreprises, pour des raisons légales puisqu’une entreprise n’a pas le droit de recruter
des CES. Nous verrons plus loin que cette ambiguïté sera génératrice de conflits.
176
• L’insertion par les ressources est plus indirecte puisque les (faibles) revenus obtenus
par les jeunes au cours du projet sont issus de leur contrat emploi solidarité, donc en
partie du fruit leur travail et de leur participation aux formations proposées par le projet.
• L’insertion par le logement est un but surtout porté par « Jeunes et Cité » et une
conséquence de l’insertion professionnelle des jeunes : certains, grâce au petit salaire
qu’ils ont pu obtenir en se faisant recruter après le projet, ont pu accéder à un logement
autonome. Lors de mes entretiens avec les représentants de « Jeunes et Cité », j’ai
appris que certains de ces jeunes dormaient dans des caves avant d’adhérer au projet. En
fait, l’association de prévention souhaite aborder l’insertion sociale dans son ensemble
(qui regroupe l’insertion par le travail, le logement, la santé, etc), ce qui peut être
générateur de conflit lorsqu’un projet réunit plusieurs partenaires, chacun s’intéressant à
un seul aspect.
L’aspect temporel est fondamental dans le cadre de cette stratégie participative
d’insertion. Le consensus du départ s’est peu à peu transformé en tensions
contradictoires puis en conflit ouvert entre plusieurs acteurs. Il y a donc une forte
dépendance entre le type d’insertion véhiculé et le processus temporel de mise en
application de cette stratégie participative d’insertion.
Le consensus de départ : les concepteurs du projet, c’est-à-dire la CGFTE, « Jeunes et
Cité » et Decaux, avaient décidé que le groupe de jeunes devait d’abord enquêter dans le
quartier, prendre des photos, des vidéos et mener des entretiens. Les jeunes devaient
recevoir une initiation à la décoration urbaine, au design et travailler intensivement avec
une artiste pour créer une maquette. Les jeunes participants devaient aussi préparer une
vidéo expliquant leur projet pour le présenter aux écoles du quartier (ce projet a été
abandonné). Après une première sélection par l’ANPE, quelques membres du comité de
pilotage (« Jeunes et Cité », le Pôle Emploi, le médiateur de l’OPAC et l’ANPE) ont
interrogé les postulants et en ont présélectionné 13. Ces treize jeunes eurent un entretien
avec la direction des ressources humaines de la CGFTE et 9 d’entre eux furent admis.
Ils étaient 7 garçons et 2 filles de 18 à 25 ans, vivant à Laxou et spécialement à la Cité,
177
sans formation ni liens avec des institutions pour l’insertion des jeunes à part « Jeunes et
Cité ». Ils furent recrutés à partir de janvier 1997 par « Jeunes et Cité » pour un CES de
6 mois.
Les acteurs principaux à l’origine du projet ont aussi réussi à associer des représentants
de l’État et des collectivités territoriales, ce qui était indispensable pour financer un
projet innovant. Pour les autorités publiques, le projet est crédible lorsqu’il y a
beaucoup de partenaires locaux associés. En même temps, le soutien financier des
autorités publiques augmente la crédibilité du projet et l’intérêt des partenaires locaux.
Cependant, les partenaires entrent dans un projet avec leurs propres objectifs et
stratégies.
Un processus qui devient conflictuel : des conflits d’intérêt vont apparaître à diverses
étapes du processus participatif. En effet, il y avait trois principaux acteurs aux
intentions différentes :
i) « Jeunes et Cité » a joué un rôle de trait d’union entre les jeunes et les autres
partenaires. L’association a participé à la sélection et recruté des participants pour le
projet. Mais être à la fois employeur et travailleur social a été une source d’ambiguïtés,
puisque « Jeunes et Cité » était aussi chargée du suivi social des participants avant,
pendant et après le projet. Pendant le projet, « Jeunes et Cité » s’occupait des
participants au niveau du comportement (alcool, santé, présentation, etc). En tant que
médiateur entre les participants et les institutions, « Jeunes et Cité » devait être flexible
à chaque étape du projet et après sa fin. Mais l’association a exprimé ses difficultés pour
s’accorder avec la CGFTE. Les travailleurs sociaux voulaient prioritairement entrer
dans une relation de confiance avec des jeunes, réfractaires aux institutions pour la
jeunesse. D’un autre côté, la CGFTE a prioritairement insisté sur l’accomplissement du
travail et le respect du règlement. La tension entre ces deux logiques peut être
productive, mais sa gestion est périlleuse, d’autant plus que les interventions de chacun
n’étaient aussi clairement délimitées : l’association « Jeunes et Cité » a dénoncé les
risques d’assistanat et l’interférence causée par l’intervention personnelle trop appuyée
de la responsable du projet pour la CGFTE auprès du groupe de jeunes. En effet,
178
lorsqu’elle a connu les participants, la responsable a découvert leurs énormes problèmes
sociaux et a essayé de les aider pour leur logement ou leurs besoins en matière de santé.
Cette attitude fut à l’origine de tensions avec les travailleurs sociaux de « Jeunes et
Cité » : elle est devenue très critique et les a accusés de ne pas faire leur travail
correctement. De leur côté, les travailleurs sociaux lui ont reproché des réactions
émotionnelles et son manque de professionnalisme : assister les jeunes comme elle le
faisait ne les aidait pas à trouver une solution par eux-mêmes et les rendait dépendants.
Les participants sont finalement devenus les « otages » et les principales victimes du
conflit qui a éclaté entre « Jeunes et Cité » et la CGFTE…
La priorité de « Jeunes et Cité » se concentrait sur l’insertion sociale et professionnelle
après le projet. L’association de prévention s’attendait à plus de coopération de la part
de la CGFTE dans ce domaine au niveau du stage, de la mobilisation des chauffeurs de
bus, des opportunités d’emploi pour les jeunes à la fin du projet, etc. « Jeunes et Cité »,
en tant qu’association de prévention spécialisée voulait promouvoir l’insertion sociale
de jeunes en difficultés. L’insertion sociale, pour l’association, intégrait l’insertion
professionnelle, aussi le fait de faire face aux problèmes de santé, administratifs,
familiaux, financiers, de logement et de comportement.
ii) La CGFTE voulait résoudre ses problèmes d’insécurité1 à la Cité des Provinces en
faisant participer des jeunes de ce quartier considérés de fait, à tort ou à raison, comme
les principaux responsables de cette insécurité à un projet médiatique. Depuis quelques
années, l’entreprise2 voulait explorer des stratégies alternatives pour regagner la
confiance du public en ce qui concerne la sécurité dans les bus. Ce projet pouvait être
aussi un bon moyen pour l’entreprise de mettre à l’épreuve des employés potentiels.
Dans ce projet, l’entreprise était supposée participer à la formation et à l’insertion
professionnelle des participants et pour ce faire, elle s’était proposée de les recevoir
pour un stage de trois jours complets. La CGFTE s’est occupée des relations avec les
autres entreprises et du suivi des participants dans le cadre de la définition de leurs
1 En effet, les agressions contre les chauffeurs et leurs bus ont été particulièrement médiatisées en 199899 dans l’agglomération nancéienne. Même si le thème de l’insécurité est très à la mode actuellement, on
n’en entend plus du tout parler dans les média locaux.
2 Ou plutôt certains membres de la Direction des Ressources Humaines.
179
projets et dans l’évaluation de leurs aspirations professionnelles. Elle a aussi soutenu la
préparation au permis de conduire. Pendant le projet, la compagnie de transports a été
confrontée à une attitude négative et inattendue de la part de ses chauffeurs. La direction
a été accusée de perdre la raison : « L’employeur a payé les jeunes pour qu’ils nous
lancent des cailloux ! ! ! ». Ceci pourrait expliquer l’implication moindre de l’entreprise
lors de la mise en pratique du projet. En effet, une entreprise n’est pas un monolithe et
c’est cette réalité qu’ont peut-être voulu oublier les initiateurs du projet :
« L’interdépendance d’un si grand nombre d’individus risque fort de les forcer à agir
différemment de ce qu’ils auraient été amenés à faire en l’absence de cette contrainte. On
est alors tenté de personnifier ou de réifier cette interdépendance en recourant à des
concepts. La mythologie véhiculée par la tradition orale nous pousse déjà à croire qu’il doit
forcément exister “quelqu’un” qui “possède” du pouvoir. C’est ainsi que pour expliquer ce
pouvoir auquel on se sent livré, on invente une personne qui l’exerce, ou encore une sorte
de “sur-personne” - comme la nature ou la société - dont on dit qu’elle a du pouvoir et que
l’on rend responsable des contraintes auxquelles on se trouve soumis. » (Elias, 1981, p108)
En effet, les chauffeurs de bus avaient leurs propres logiques et représentations et qui
n’étaient pas forcément les mêmes que celles des responsables des ressources humaines
et du développement… De plus ces relations se sont davantage complexifiées avec
l’intervention des logiques des autres partenaires du projet. Ainsi, « Jeunes et Cité »
s’est plainte de l’entreprise qui ne s’est pas investie au niveau de la recherche d’emploi
et du fait qu’elle n’a absolument rien proposé aux participants. D’un autre côté,
l’entreprise a reproché l’incapacité de « Jeunes et Cité » à comprendre les besoins de
l’entreprise et les limites de son rôle.
Au départ, l’entreprise était ouverte et flexible, mais elle est devenue par la suite de plus
en plus rigide et réticente à assumer son rôle. Deux raisons internes peuvent expliquer
ce changement : des conflits au sein de la direction et l’opposition des chauffeurs de
bus. Le choix de promouvoir des initiatives à caractère social, basées sur le relationnel
et l’amélioration des services, porté par un ancien directeur des ressources humaines, a
été rejeté à l’intérieur de l’entreprise. Lorsqu’il a été muté, son remplaçant est revenu à
une approche plus « traditionnelle », sans toutefois le dire ouvertement. La participation
au projet a décru alors que l’employée détachée pour ce projet par la CGFTE continuait
à beaucoup s’investir. Elle n’a pas eu de soutien de la part de sa hiérarchie et ne pouvait
plus assumer ses engagements au niveau du projet. C’est une forme négative de
180
flexibilité. Une seconde raison est intimement liée à la première. Les chauffeurs de bus
ont réagi très négativement au projet. L’entreprise a par conséquent adopté un profil bas
pour calmer le jeu. Le fait d’avoir dès le départ assimilé insécurité et jeunes du quartier
puis d’avoir recruté un groupe de jeunes de ce même quartier a certainement joué un
rôle dans cette réticence des chauffeurs de bus.
En termes d’insertion professionnelle, les objectifs de l’entreprise étaient paradoxaux :
1) la promotion d’une politique de sécurité envers les jeunes « difficiles » exprimée
dans tous les documents écrits que nous avons analysés ; 2) la réussite de l’insertion
professionnelle de 9 jeunes gens « difficiles » dans un laps de temps très court. Cette
attitude paradoxale est reflétée par le discours du Maire de Laxou :
« Alors, il y en a qui sont partis assez vite, il y en a qui ont tenu jusqu’au bout, c’était
apparemment ceux qui avaient vraiment envie de s’en sortir, qui avaient la capacité de
trouver un travail et qui l’ont trouvé ; et puis, il y a ceux qui ont fait un passage et qui, très
vite, sont partis vers autre chose, la drogue, bon. Donc, ça, c’était une opération qui avait
(…) des perspectives – alors, est-ce qu’elles étaient aléatoires ou est-ce qu’elles étaient
certaines, je ne suis pas là pour en juger, mais en tous cas, elles pouvaient être motivantes
pour les gens qui avaient vraiment envie de s’en sortir. (…) Un certain nombre de jeunes
sont dans la drogue, plus ou moins installés, sont plus ou moins réadaptables. Il y en a, dont
je ne vous donnerai pas le nom mais dont je suis intimement persuadé qu’ils ne sont pas
réadaptables et quelles que soient les actions d’insertion (…) Donc, on est dans des
situations qui sont celles de tous les quartiers dits défavorisés avec des cas extrêmes (…),
mais en même temps, ça illustre cette grande difficulté que, moi, je ressens comme une
sorte de fatalité devant laquelle on est quand même passablement démuni. » (in ELSES,
2000)
Mais cette opinion est contestable : si le public est trop « difficile » pour rentrer dans un
projet pour l’insertion professionnelle d’une population « difficile », à qui peut-il bien
s’adresser ? La CGFTE savait que l’État a financé les CES uniquement parce que le
projet était conçu pour un public en grande difficulté. N’était-ce donc qu’une opération
promotionnelle afin de régler les problèmes de l’entreprise avec ses clients
(« respectables ») ? Mais il serait injuste de croire que ce problème ne concerne que la
CGFTE. Par exemple, les actions pour l’insertion sociale sont elles aussi sélectives : les
logements sociaux conçus pour les revenus modestes mais qui peuvent payer leur loyer
« modéré » excluent de fait les personnes insolvables, les emplois jeunes ont tendance à
laisser de côté les moins qualifiés, le RMI exclus les moins de 25 ans, etc.
181
iii) Decaux souhaitait lutter contre le vandalisme et les « tags » sur les abribus et
pouvait proposer des opportunités de formation ou d’embauche à la fin du projet.
L’agence locale de l’entreprise Decaux, qui assure la sous-traitance pour l’entretien
(entre autres) des abribus, les a mis à disposition pour qu’ils soient décorés et a reçu les
participants pour un stage de trois jours. Lors de la phase d’élaboration, Decaux a
rejoint le projet initié par la CGFTE et « Jeunes et Cité ». Pour cette raison, des deux
côtés, il n’y avait pas une vision claire sur des détails techniques contraignants qui se
révélèrent d’une importance cruciale par la suite, comme lorsque Decaux a averti ses
partenaires après coup que les décorations ne correspondaient pas à l’espace qu’il
pouvait leur allouer. Les jeunes croyaient à tort qu’ils pouvaient décorer l’abribus en
entier. En réalité, leurs dessins dépassaient le petit espace offert par Decaux (à l’arrière
de l’abribus, format A3, côté caché…), ils ont alors dû se résigner, non sans peine, à en
concevoir de nouveaux… Quand l’entreprise s’est rendue compte que les affiches
étaient trop grandes, elle n’a pas été capable de s’adapter, obligeant les participants à
recommencer leur travail. Plus tard dans le processus, Decaux a pu donner une réponse
rapide aux besoins des participants afin de les aider efficacement dans leur recherche
d’emploi après l’opération. L’engagement personnel du directeur et des neuf tuteurs
sélectionnés par ses soins a été un facteur essentiel pour cette participation croissante.
Decaux partage les intérêts globaux de la CGFTE, mais avec une perspective sur le
court terme et une approche plus pragmatique.
Pour placer les jeunes dans une situation de travail et de formation afin de réaliser leur
insertion professionnelle après l’opération, l’opération comprenait aussi une
« découverte » du « monde » de l’entreprise par l’organisation d’un mini-stage de trois
jours à la CGFTE et chez Decaux. Dans la première entreprise, il a fallu écourter la
mini-formation à la demande des jeunes, insatisfaits. Le projet de la CGFTE était de
placer chaque participant dans un bus pendant ces trois jours : pour montrer comment
travaille un chauffeur de bus ; pour améliorer les relations entre les chauffeurs et les
jeunes, et lutter contre l’agressivité de certains jeunes envers ces professionnels, et
inversement. Mais comme les chauffeurs étaient occupés à conduire leur bus, ils
n’avaient pas le temps (ni parfois l’envie) de discuter avec les jeunes. En outre, des
consignes de sécurité obligeaient les jeunes à demeurer assis dans le bus, éloignés des
182
chauffeurs. Ces précautions peuvent sembler étonnantes, puisque d’une part il est
possible de rester debout dans les bus de l’agglomération grâce à des poignées et d’autre
part on peut aussi voir des chauffeurs de bus discuter avec certains usagers (jeunes
femmes charmantes, membres de leur famille, personnes âgées jugées plus
« respectables »…). Les « stagiaires » sont donc restés « plantés » dans les bus sans
aucune autre activité que la contemplation du paysage nancéien et des voyageurs. Par
conséquent les jeunes, se rendant compte de l’inutilité de la situation, ont souhaité que
cette « pseudo formation » cesse.
La seconde mini-formation était organisée par Decaux et a entièrement satisfait les
participants. Chacun avait un tuteur qu’il devait suivre dans son travail sur le terrain
(réparation des abribus, etc). L’obligation de ponctualité (le travail commence à 4
heures du matin) et les conditions de travail (dehors, sous la pluie et dans le froid) ne les
a pas découragés. Ils ont même demandé à prolonger l’expérience dans cette entreprise.
Chaque jeune était supervisé par un professionnel (jouant le rôle de tuteur) et cette
relation humaine était privilégiée. Ce qui pourrait expliquer le succès de Decaux et
l’échec de la CGFTE.
Un organisme spécialisé dans « l’ergonomie » a aussi tenté d’assurer une formation en
« expression corporelle » et « développement des capacités personnelles ». Mais ces
services d’une grande qualité technique, du moins sur le papier, n’obtinrent pas les
résultats escomptés. Le taux d’absentéisme auprès des jeunes était très important : au
début de la formation deux jeunes étaient présents et qu’à la fin il n’y avait plus
personne… Un entretien suggère un manque d’explications préliminaires :
« je n’ai pas compris le but de ces séances, ni au début, ni à la fin, ni au milieu. (…) Je
pensais qu’on allait apprendre les techniques de recherche d’emploi, et finalement, on a
joué au football, je n’ai pas saisi le rapport … » (Une participante in ELSES, 2000)
Chaque participant était très enthousiaste pour passer son permis de conduire. La
préparation au permis a mobilisé le centre de formation de la CGFTE (l’AFT) et une
grande auto-école (Macadam) située à 20 kilomètres du quartier. Aucun participant n’y
obtint son code. Une première explication pourrait être la distance excessive. Mais un
problème bien plus fondamental a sans doute été l’anxiété générée au sein de l’auto183
école par la perspective de recevoir « un groupe de jeunes en difficultés »,
immédiatement traduit par « animaux sauvages ». Les travailleurs sociaux de « Jeunes
et Cité » ont alors tenté leur chance avec une auto-école plus petite et plus proche du
quartier. Là, deux participants réussirent à passer leur permis tandis que d’autres ont
poursuivi les leçons de conduite après la fin officielle du Projet Abribus.
Je vais à présent mettre en parallèle la correspondance et les différences entre ce qui
était annoncé au départ et ce qui est réellement fait. Jusqu’à présent, aucune évaluation
collective n’a été entreprise, c’est donc à partir d’entretiens individuels auprès de
chaque acteur que M. Blanc, A. Henrion et moi-même avons analysé et confronté les
différents points de vue. L’analyse provient également des rapports et des évaluations
écrites produites par la CGFTE d’une part et par « Jeunes et Cité » d’autre part.
Nous avons quatre groupes d’acteurs principaux qui peuvent dresser un bilan différent
sur le même projet : positif chez Decaux, négatif à la CGFTE, semi-positif du côté de
« Jeunes et cité » et de certains jeunes participants. L’évaluation qualitative du projet
doit prendre en considération une multitude de temporalités ; ce qui peut sembler être un
échec à la fin immédiate d’un projet peut être perçu positivement un an plus tard.
Pendant le projet : les 9 participants furent recrutés en CES. Ce genre de contrat garantit
des ressources minimums pour un temps limité (voir le premier chapitre de la seconde
partie sur l’emploi intermédiaire). C’est un substitut à une insertion professionnelle sur
le long terme.
« C’était en gros, de dire : “ceux qui parmi vous auront fait [leurs preuves], on leur
apprendra à conduire pour avoir un permis de conduire et pourquoi pas, un permis de
conduire un bus”, et la CGFTE pouvait en embaucher. Alors, on n’a pas dit : “ vous êtes
vingt, on en embauchera dix-huit”, on a dit “ ceux qui auront accepté toutes les étapes du
cursus pourront peut-être aller vers un permis poids lourds ou un permis de transport en
commun et, à ce moment-là, espérer une embauche”. L’action au départ, était montée dans
l’enthousiasme, à l’arrivée, on n’en parle pas trop, parce que les résultats n’ont pas été à la
hauteur des espérances » (Le Maire de Laxou in ELSES, 2000).
À la fin du projet : Decaux a respecté ses engagements avec le recrutement d’un jeune
en CDD à temps plein et de deux autres en contrat de qualification. Une participante y
est secrétaire et prépare un baccalauréat professionnel. Le directeur a aussi inscrit trois
184
jeunes gens dans une initiative de l’entreprise, « 1 000 jeunes, 1 000 emplois », pour
une formation individualisée, une expérience de travail et un enseignement traditionnel
pendant 9 mois. L’entreprise a orienté deux autres participants vers des entreprises
voisines.
La CGFTE était susceptible d’embaucher les jeunes intéressés et qui auraient obtenu
leur permis de conduire. Ce projet a échoué, car aucun d’entre eux n’obtint son permis.
« Jeunes et Cité » étant une association, ne pouvait pas convertir les CES en emplois
stables, ça n’est d’ailleurs ni son rôle, ni son objectif. En collaboration avec le Pôle
emploi, la Mission locale et l’ANPE, « Jeunes et Cité » a joué un rôle de conseiller pour
les jeunes à la fin de l’initiative. Deux jeunes gens ont été orientés vers une entreprise
d’insertion.
Un an après le projet : deux personnes seulement ont obtenu un CDI. L’insertion
professionnelle des participants s’est établie entre 3 mois et un an après la fin de
l’opération. Ce processus d’insertion professionnelle fut plus lent que prévu, mais a fini
par aboutir et un an après le projet, mis à part deux personnes, les participants étaient
presque tous en activité. Ce processus d’insertion socio-économique a positivement
évolué graduellement et une année s’est écoulée avant qu’elle ne se réalise pour la
plupart d’entre eux.
« Quand on évalue les résultats, on est toujours déçu, parce que, si vous dites : “je lance
une action pour vingt personnes et j’aimerais qu’il y en ait quinze qui s’en sortent”, la
réalité c’est que c’est déjà un beau résultat si cinq s’en sortent ». (Le Maire de Laxou in
ELSES, 2000).
Deux ans après la fin du projet : en 1999, 5 participants étaient à la recherche d’un
emploi (l’un d’entre eux travaillait chez Decaux en CDI et à été renvoyé à cause d’une
bagarre), l’autre travaillait en intérim, les deux filles du projet étaient en contrat de
qualification, un autre, après un passage à la rue, résidait dans le Foyer de Jeunes
Travailleurs du Grand Sauvoy à Nancy. L’emploi stable semble demeurer un objectif
difficilement accessible. Avec leur CES, les participants ont travaillé 20 heures par
semaine pour un demi-SMIC mensuel. Un CES leur a donné droit à la sécurité sociale et
aux allocations chômage.
185
Après le projet, ceux d’entre eux qui ont été orientés vers un contrat de qualification ou
une autre forme d’emploi ou de formation ont pu s’installer dans un autre quartier et ne
plus dépendre de leur famille (indépendance relative et précaire étant donné la faiblesse
de leurs ressources…).
Dans le quartier, les actes de vandalisme contre les Abribus ont cessé. Le groupe a joué,
en quelque sorte, un rôle de médiateur entre les autres jeunes du quartier et l’équipe de
Decaux. De cette façon, les Abribus sont moins anonymes (ils l’auraient été encore
moins si les affiches avaient été plus visibles et non reléguées à l’arrière des Abribus).
Au niveau individuel, 9 participants ont eu des ressources et une activité pendant 6
mois. Ils ont eux-mêmes conçu et réalisé les affiches de décoration des Abribus. Ils ont
été très sérieux dans l’établissement d’une consultation auprès des habitants du
quartier :
« les dessins, on ne les a pas faits par hasard. Le but, c’était qu’ils plaisent à tous les
habitants de la cité. On voulait vraiment un avis global. C’est pour cette raison qu’on a
contacté les gens de tous les âges, même les enfants et les personnes âgées » (Une
participante in ELSES, 2000)
« Alors, en positif, c’est que les jeunes qui avaient été réunis dans le groupe (…) ont réalisé
(…) des choses qui rendaient plus agréables l’environnement des arrêts de bus » (le Maire
de Laxou in ELSES 2000).
Les entretiens montrent comment la réputation de « jeune délinquant » est relative.
Lorsqu’ils ont l’opportunité de prouver leurs compétences et d’être reconnus, les
participants s’impliquent pleinement dans la vie de la communauté. Comme le projet
n’a porté que sur 9 personnes, il est facile de comprendre que s’il est possible d’éviter à
un petit nombre d’Abribus d’être cassés sur le court terme, il ne peut résoudre à lui seul
LE problème de l’insécurité dans une ville comme Laxou. Tous les acteurs (association,
entreprises et participants) s’accordent sur un point : la décrue positive du vandalisme
contre les Abribus depuis la fin de l’opération. Le directeur local de Decaux s’est
beaucoup impliqué dans le suivi professionnel des participants après l’opération. Il a
développé une relation de réciprocité entre l’entreprise et les jeunes sur la base d’une
186
écoute attentive. Ces relations positives avec le groupe ont contribué au déclin du
vandalisme des Abribus du quartier.
Toutefois, le groupe n’a pas participé à la conception du projet. Une analyse de la part
des jeunes des situations vécues dans le quartier aurait pu être un pilier essentiel, plus
particulièrement pour la compréhension du problème de l’hostilité à l’encontre des
chauffeurs de bus. La CGFTE n’a pas réussi à soutenir et à promouvoir des emplois
pour les jeunes participants alors que le vandalisme et la violence contre cette entreprise
n’ont pas diminué, y aurait-il un lien entre les deux facteurs ?
La réussite de l’insertion professionnelle de la plupart des participants un an après la fin
du projet démontre qu’ils n’étaient pas « inadaptés à l’insertion ». La déception de la
CGFTE n’a pas été causée par « l’inadaptation » des participants (présumés
« difficiles »), mais par un dysfonctionnement institutionnel et organisationnel qui a
commencé avec la sous-estimation de la capacité des jeunes à participer à la réflexion
sur les problèmes rencontrés par la compagnie de transport en commun dans le quartier.
Les résultats en termes de baisse de violence envers les chauffeurs de bus ne sont pas
perceptibles, mais leur mauvaise volonté ou passivité pendant l’opération pourrait
l’expliquer en partie.
Les effets de ce genre de projets sur l’emploi des chômeurs locaux ne peuvent être
précisément évalués, même s’ils favorisent a priori leur « employabilité ». Procurer un
emploi décent pour les chômeurs de longue durée et/ou non qualifiés est un pari difficile
et les projets qui visent spécifiquement cette population sont confrontés à un taux
d’échec important. Leurs résultats peuvent s’interpréter de deux manières, c’est la
fameuse question : « le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein » ?
Selon le moment où l’on se situe et les représentations de l’insertion véhiculées et
défendues par chaque acteur mobilisé au sein du projet Abribus, nous voyons qu’il peut
être perçu comme un échec ou une réussite : échec de l’insertion professionnelle de
l’ensemble du groupe sur le court terme, semi-réussite sur le moyen terme, échec sur le
longe terme, réussite du mini-stage chez Decaux, échec à la CGFTE, etc. C’est la raison
187
pour laquelle il est impossible d’avoir une vision unidimensionnelle de l’insertion et une
approche unidimensionnelle pour l’étudier. Dans la dernière section de ce chapitre, je
tenterai d’apporter une définition constructiviste de l’insertion.
Nous verrons dans le chapitre suivant sur la participation et l’individualisation que ces
représentations divergentes impliquent de fait la présence de participants qui
s’affrontent. Ainsi, l’aspect conflictuel de l’insertion est fortement lié à la participation
des acteurs sociaux.
2. La transversalité de l’aspect conflictuel de l’insertion
Nous avons analysé les problématiques inhérentes aux programmes d’emplois
intermédiaires, de développement de l’entreprise et aux stratégies alternatives
d’insertion, qui dépendent fortement d’une part d’un contexte socioéconomique et
politique particulier et d’autre part du fonctionnement propre à ces programmes et
stratégies (nature des emplois, des entreprises et de l’activité alternative). Mais le
contexte social et la nature des stratégies participatives d’insertion ne sont pas les seuls
déterminants. Derrière ces contextes, s’affrontent des représentations complémentaires,
convergentes ou divergentes de ce que peut être l’insertion. En effet, chaque stratégie
porte en elle une ou plusieurs représentation de l’insertion et cette interaction influe sur
la création, le déroulement, la réussite ou l’échec des stratégies participatives
d’insertion. L’exemple le plus explicite est le projet Abribus où se côtoient des objectifs
de développement de l’entreprise, de l’emploi aidé, de formation, de développement de
l’entreprise, des activités artistiques, etc.
A Rosengård en Suède, l’agence pour le logement MKB a décidé de concilier les
objectifs sociaux et économiques dans le but de solvabiliser leurs locataires/clients en
leur trouvant des opportunités d’embauche. Mais dans la plupart des cas, ces objectifs
sont contradictoires. À Marxloh en Allemagne, nous verrons qu’il existe une tension
entre ces objectifs sociaux et économiques au sein du Projet Marxloh, notamment les
projets d’économie sociale. Cette tension est, dans une certaine mesure, surmontable.
DZB Leiden aux Pays-Bas tente de surmonter cette tension en travaillant avec des
entreprises « classiques ».
188
L’Initiative de Govan au Royaume-Uni, bien que principalement centrée sur le
développement de l’entreprise, est également confrontée au problème du recrutement
des demandeurs d’emplois locaux et de la conciliation entre les objectifs économiques
de la rentabilité des entreprises et les objectifs sociaux d’accès à l’emploi de la
population locale.
Il existe également une contradiction entre le développement d’un quartier et l’insertion
de ses habitants. Aux Pays-Bas, la Compagnie de travail de quartier de Leiden accueille
à la fois les habitants et les personnes « du dehors », ce qui lui pose des problèmes
d’identité. De même, en France, à la Cité des Provinces, nous verrons que le
recrutement des demandeurs d’emplois locaux au sein de leur quartier peut générer des
effets pervers de stigmatisation.
Il est possible, sous certaines conditions, que les stratégies participatives d’insertion
partagent une même représentation de l’insertion et que le processus soit consensuel,
comme nous le verrons avec la formation aux emplois familiaux à la Cité des Provinces
à Laxou.
2.1. La tension entre les objectifs sociaux et économiques
La Section Emplois d’Urgence de Rosengård est principalement portée par l’agence
publique pour le logement MBK dont les intentions sont à la fois économiques et
sociales et semblent coexister sans problèmes. Les projets de l’agence publique pour le
logement MKB doivent être replacés dans le contexte d’une nouvelle approche à
Rosengård. La centration sur des actions sociales, économiques et physiques a évolué
au fil des ans. Les actions les plus récentes concernent l’amélioration physique
(architecturale) et la cohésion sociale du quartier. Elles étaient nécessaires, mais les
changements du marché du travail et la compréhension des causes de la ségrégation ont
influé sur les choix de MKB. Les activités suivent une approche de long terme
semblable à celle d’une entreprise.
189
Après la mise en place de la Section, il y a eu un débat sur la pertinence de
l’engagement d’une agence publique pour le logement dans des activités d’insertion
professionnelle. L’administration pour l’Emploi dans le Comté s’est opposée à cette
initiative et a déclaré que MKB outrepassait ses fonctions originellement centrée sur
l’accès au logement. MKB a rejeté cette critique par un argument simple : « le pire qu’il
puisse arriver est que quelqu’un trouve un emploi » ! Après des débuts difficiles, au
bout de quelques mois, les activités ont finalement été acceptées. Pendant les premiers
mois, MKB s’intéressait uniquement aux besoins des habitants et ne se sentait pas
concernée par les « règles non écrites » des institutions. Après un an, la Section s’est
installée et légitimée et est acceptée des autres institutions pour son soutien à l’insertion
professionnelle. Cependant, certaines personnes interrogées par l’équipe suédoise
expliquent cette acceptation par le fait que la Section agit sur une échelle modeste.
Ainsi, la coopération au niveau du quartier se développe continuellement tandis que le
développement de la coopération stagne sur une plus grande échelle. La Section a une
approche locale et ne cherche qu’une coopération locale (à Malmö).
La situation économique et sociale des habitants n’est pas une préoccupation évidente
de la part d’une agence pour le logement. Cependant, cet aspect est économiquement
important sur le long terme pour MKB. Les investissements pour le développement
économique local sont supposés améliorer les conditions de vie dans le quartier sur une
longue échéance, et par conséquent mettre l’agence à l’abri des impayés de loyer.
C’est la Section qui s’occupe des contacts entre les entreprises et les chômeurs locaux.
Par conséquent, une banque de données à été établie. Elle est confidentielle et contient
des renseignements personnels sur les chômeurs inscrits et sur les entreprises qui
cherchent à embaucher. Les relations directes avec les employeurs et les chômeurs sont,
selon les initiateurs du projet, ce qui manquait aux services publics pour l’emploi.
L’initiative veut accorder assez de temps à chaque chômeur pour qu’ils puissent décrire
leurs compétences et expériences.
Le problème rencontré par l’initiative sont les relations difficiles entre les chômeurs et
les autorités publiques. Beaucoup d’immigrés, particulièrement les réfugiés, ont connu
190
des difficultés avec celles de leur pays et semblent éviter autant que possible les
contacts avec les autorités publiques.
Pour trouver des opportunités d’embauche l’initiative a deux méthodes : 1) les contacts
personnels, les brochures et les publicités à la radio ; 2) les réseaux existants à
Rosengård. Le réseaux englobent MKB, les gardiens d’immeubles et les porteurs de
projet, qui ont un contact quotidien avec les habitants. Il y a aussi le Centre pour les
Nouvelles Entreprises de Malmö qui a des relations avec les entreprises locales.
A part pour la location de locaux, il a été prévu que les activités devaient être
autosuffisantes à travers les contributions financières versées par les entreprises clientes.
Cette prévision s’est vite montrée irréaliste et c’est MKB qui finance intégralement
l’agence1. Ce consensus apparent sur les objectifs sociaux et économiques de la Section
doit être relativisé par le bilan concernant les emplois proposés à la population locale
dressé dans notre première hypothèse.
Dans le cadre du Projet de Quartier à Marxloh en Allemagne, la stratégie participative a
pour but la formation et l’emploi des habitants de Marxloh dans le cadre de la
requalification du quartier, on pourrait penser que sa mise en place a été consensuelle.
Or, si les objectifs de requalification du quartier sont partagés, on peut déceler des
tensions concernant l’utilisation des emplois aidés et des projets d’économie sociale
pour y parvenir.
La plupart des programmes du Projet de Quartier sont gérés de manière interne. Le
Projet de Quartier a mis en place ses propres services pour les programmes de
développement des ressources humaines. Au milieu du réseau des institutions
éducatives et des initiatives de qualification, le Projet de Quartier a pour rôle
d’employer et de qualifier les personnes en amont des services existants. La
requalification n’est pas faite par le Projet de Quartier, mais en coopération avec quatre
institutions éducatives au sein ou autour de Marxloh. Les activités du Projet de Quartier
1 Il n’était pas question de faire payer les chômeurs pour les services pour l’emploi, ce qui est illégal en
Suède.
191
se sont étendues selon la demande locale et en coopération avec les institutions
partenaires locales (emplois aidés, apprentissage dans le domaine des espaces verts,
parcs, écoles, rénovation d’immeubles mobilisant la jeunesse, les parents, les élèves, les
enseignants…).
Comme les emplois aidés étaient majoritairement créés dans le but de permettre la
requalification du quartier, ils ont surtout concerné le secteur du bâtiment. Il y a par
conséquent eu dans les étapes préliminaires de l’établissement du Projet de quartier des
débats avec les entrepreneurs locaux et la chambre des métiers. Parfois, les
confrontations ont été difficiles entre les entrepreneurs locaux et les initiatives pour
l’emploi aidé, surtout dans le domaine du paysagisme et de la construction. Les
entrepreneurs locaux se plaignaient de la concurrence déloyale que constitue l’emploi
aidé dans le secteur du bâtiment, car il coûte moins cher que l’emploi « traditionnel ».
Pour calmer le jeu, il a été conclu que les entreprises locales bénéficieraient de
subventions importantes octroyées pour la rénovation urbaine et que les emplois aidés
ne devraient pas concurrencer les emplois stables. Cette volonté de faire en sorte que
l’emploi aidé ne soit pas une menace pour le secteur concurrentiel est déterminante
quant à la qualité de l’insertion professionnelle proposée aux bénéficiaires des emplois
aidé manuels (voir à ce sujet le premier chapitre de la seconde partie).
Le Projet de quartier n’a aucune expérience du marché concurrentiel. L’orientation de
développement social du quartier est prédominante. Il n’y a donc pas eu de compétition
entre les programmes du Projet de Quartier et les entreprises locales. Ceci peut
s’expliquer par les réglementations qui concernent l’emploi aidé en Allemagne.
D’ailleurs, si la revitalisation physique de Marxloh n’avait pas été effectuée par le Projet
Marxloh, une grande partie du travail de rénovation n’aurait pas été entreprise. Une
entreprise locale n’aurait pas pu repeindre par exemple la façade d’une école, puisque la
municipalité n’aurait pas pu la payer. Enfin, l’emploi aidé n’a concerné que les travaux
de rénovation qui ne réclamaient pas d’expertise. Par exemple, tous les travaux
électriques ont été effectués par des entreprises, locales lorsque cela a été possible.
192
La question fondamentale discutée en 1996/97 était la façon de lier les objectifs sociaux
du Projet de Quartier à une orientation économique plus forte. En fait, la ville de
Duisburg avait des problèmes pour payer ses 10% municipaux en faveur de l’emploi
aidé et ses représentants ont voulu que les nouveaux programmes d’emploi aidé ne lui
coûtent pas davantage. Cela engendra des débats au sein du Projet Marxloh sur la
manière de concevoir des programmes qui pourraient être repris après sa fin officielle.
Ensuite, l’inscription pour des fonds URBAN demandait que certains des programmes
d’emplois aidés soient convertis en entreprises sociales ou unités économiquement
autonomes. Le conseil d’administration de l’agence de développement de Marxloh
(EGM), l’aile économique du Projet Marxloh, soutenait fortement cette orientation
entrepreneuriale.
La question du lien entre les objectifs sociaux, économiques et de développement du
quartier a été débattue par la direction du Projet Marxloh. Les responsables du Projet de
Quartier pensaient qu’une orientation économique plus forte n’était pas réaliste étant
donné les groupes cibles concernés ou conduirait à des effets indésirables d’élitisme (les
chômeurs les moins qualifiés seraient exclus du programme). L’agence de
développement de Marxloh (EGM) et son bras économique le bureau d’aide aux
créateurs d’entreprise (BfW) plaidaient en faveur d’objectifs économiques plus forts.
La discussion portait essentiellement sur trois projets : 1) Le Café de Quartier
« Schwelgernstadion », un endroit de rencontre et d’information pour les habitants. Il
proposait 26 emplois en septembre 1998 ainsi que des repas (50 à 70 environ). 2) Le
second projet, « Nahtstelle », un atelier de couture, qui devait étendre les activités déjà
existantes de vêtements pour enfants et de blanchisserie. En septembre 1998, 6
personnes y travaillaient. 3) Un troisième projet était développé en été 1998 : un
« Service Center » (Centre de Service) pour toute sorte de travaux manuels. Ses
employés devaient recevoir une qualification et un soutien pour l’établissement futur
d’une entreprise économiquement viable après une période de transition, avec l’espoir
d’un emploi stable pour certains d’entre eux. Le Café de quartier était le projet dont les
perspectives économiques étaient les plus avancées. En 1998, un expert a annoncé que
le Café de Quartier pourrait survivre économiquement avec un service étendu de
193
restauration. Le rapport d’expert a proposé une troisième voie pour promouvoir la
viabilité économique du Café en 3 ou 4 ans. Cependant, les décideurs locaux ont opté
pour une solution qui doit être soit 100% dépendante du marché (il faut trouver un
investisseur privé) ou 100% étatique. L’opposition « habituelle » entre objectifs
économiques et sociaux n’a pas ici pu être surmontée. La personne en charge de l’atelier
de couture « Nahtstelle » aurait pu y trouver une opportunité de travail à son compte
mais elle ne s’est pas impliquée dans la discussion sur la viabilité économique de ce
projet. Avec « Nahtstelle », aucune des femmes d’un programme qui s’est terminé en
juillet 1998 n’a pu trouver un emploi stable. Trois d’entre elles ont vu se prolonger
d’une nouvelle année leur contrat aidé avec le Projet de Quartier, une autre s’est
intégrée dans un programme similaire. Selon les femmes dont le contrat a été prolongé,
la plupart des autres anciennes participantes à « Nahtstelle » ont ensuite (juillet 1998)
travaillé de manière informelle ou quelques heures pour des employeurs différents.
La communication entre le bureau d’aide à la création d’entreprise et le Projet de
Quartier est désormais discrète, tout comme le développement des projets sélectionnés.
Le projet d’Agence de Services Manuels initié en 1998 en est un bon exemple. Ce
projet vise à entreprendre des petites réparations et du travail d’entretien à Marxloh, qui
n’était pas fait par les entreprises privées. Tandis que le bureau d’aide à la création
d’entreprise travaillait sur un concept de création d’entreprise dans ce domaine, en
même temps, le Projet de Quartier a demandé des subventions pour de l’emploi aidé. Il
n’y avait pas de communication entre ces deux corps au niveau du recrutement de la
main-d’œuvre qui pourrait plus tard avoir une perspective de travail à son compte.
Si tous les participants à la stratégie participative générée par le projet de promotion de
l’entreprise individuelle du bureau d’aide à la création d’entreprise du Projet Marxloh
s’accordent sur l’intérêt de stimuler l’économie du quartier, des conflits apparaissent au
sujet des personnes susceptibles d’être aidées et une compétition se crée auprès des
chômeurs locaux : dans le monde de la création d’entreprise et avec des subventions
limitées, seuls les chômeurs les plus performants pourront être aidés et concrétiser leurs
projets.
194
L’équilibre entre les objectifs sociaux et économiques, l’absence d’une philosophie
commune est évidente entre l’aile économique et l’aile sociale du Projet Marxloh. Le
Projet de quartier et l’agence de développement de Marxloh qui suit une philosophie
« technocratico-économique » ont développé leurs propres méthodes de travail et lignes
de conduite. De ce fait, aucun débat productif n’a pu être mené afin de gérer les tensions
inévitablement générées par une approche complexe.
Au sein de l’Initiative de Govan au Royaume-Uni, les conseillers expriment certaines
difficultés qu’ils rencontrent pour mettre en place des programmes. Certains ont « les
mains liées » par des procédures de financement rigides, d’autres se plaignent du
manque de communication entre les différentes sections de l’Initiative par exemple
entre l’équipe qui s’occupe des relations humaines et celle qui s’intéresse plus
particulièrement à l’entreprise (on remarque cette même opposition entre les deux
« bras » économique et social du Projet Marxloh en Allemagne étudié à l’occasion des
deux premiers chapitres de cette seconde partie) : il est difficile de faire accéder les
habitants à l’emploi local. On pourrait imaginer que la plupart du temps, les intérêts de
l’Initiative de Govan et des entreprises sont partagés, mais, leurs relations ne sont pas
forcément consensuelles puisque l’Initiative de Govan souhaite en même temps
redynamiser le quartier et permettre le recrutement de ses habitants. Leurs intérêts ne
sont donc pas forcément convergents : par exemple, une imprimerie qui existait depuis
67 ans a demandé des conseils à l’Initiative pour renvoyer du personnel (« dégraisser »)
et acquérir de nouvelles machines afin de maximiser son profit. De même, cette volonté
de permettre l’insertion professionnelle des habitants peut entrer en conflit avec les
objectifs des entreprises qui, si elles doivent leur octroyer un entretien d’embauche,
n’ont aucune obligation de les recruter. En 1997, l’Initiative de Govan a mené une
enquête auprès des entreprises pour connaître leur opinion sur le marché local de
l’emploi, le genre de projets au sein desquels elles sont impliquées et les effets de
l’Initiative sur les stratégies de recrutement sur le long terme.
18 entreprises ont participé à des programmes de recrutement local. Toutes ont exprimé
une volonté d’embaucher des habitants. Certaines entreprises ont même exprimé leur
devoir, leur obligation culturelle ou morale de soutenir le marché de l’emploi local
195
lorsque cela était possible. D’autres exprimaient des raisons plus économiques pour
stimuler le recrutement local. Les habitants pourraient être plus fiables, ils dépendraient
moins d’un système de transport aléatoire et des embouteillages. Ils pourraient aussi,
dans certains types d’emplois, être plus flexibles, se déplacer rapidement ou travailler à
des heures irrégulières, les habitants qui ne viennent pas au travail avec leur voiture
n’ont pas besoin de parking… De plus, ils peuvent accéder aux programmes de
Développement des Ressources Humaines, inaccessibles aux employés qui ne font pas
partie du quartier.
L’Initiative présupposait de la même manière que le lien entre le profit de l’entreprise et
la création d’emploi pour les habitants était mécanique, consensuel.
« Toutes les allusions à ce qui peut diviser “la population” sont soigneusement éludées : il y
a une sorte d’idéologie latente de la participation, comme moyen de rassembler les
aspirations les plus essentielles autour de solutions unitaires ; cette idéologie oblige à
rejeter la validité de certaines aspirations : celles qui apparaissent représenter un refus de
minimiser l’intérêt personnel par rapport aux exigences de l’intérêt général ; de telles
aspirations sont facilement qualifiées de “sordides” et elles recouvrent, en fait, tout ce qui
est conditions matérielles de la vie, dès lors qu’elles ne peuvent faire l’objet d’un accord
général » (Lugassy, p127).
Cette bonne volonté exprimée doit être relativisée. Dans la même enquête de l’Initiative
de Govan, nous apprenons que 12 entreprises qui ont voulu recruter des habitants à
travers l’Initiative ont constaté qu’ils n’étaient pas prêts pour l’emploi : attitudes
négatives, nonchalance, mauvaise présentation… 4 entreprises estiment qu’ils ne se sont
rendus aux entretiens que pour bénéficier de certaines allocations sociales (un effet
pervers des politiques sociales qui obligent constamment les allocataires sociaux à
toujours prouver qu’ils cherchent activement un emploi). 8 entreprises mentionnent le
problème de l’adéquation entre les emplois qu’elles proposent et la main-d’œuvre
locale. Les entreprises du secteur des services par exemple, ont remarqué que les
habitants n’arrivaient pas à s’adapter à leurs nouveaux emplois et ce, malgré les efforts
de l’Initiative de Govan. Les emplois de haute technologie, très qualifiés s’adressent
avant tout aux personnes qui vivent en dehors de Govan. Les offres qui concernent
l’emploi local sont surtout du secrétariat ou du travail manuel.
196
Mais toutes les entreprises ne sont pas négatives à propos des habitants proposés par
l’Initiative de Govan. 7 étaient même positives. 4 d’entre elles en ont recruté et trois
autres ont estimé que les personnes qui sont venues pour un entretien d’embauche
avaient une attitude positive, mais ne correspondaient pas au poste de travail proposé (le
résultat est néanmoins le même !).
Sur les 18 entreprises qui ont eu des contacts avec des habitants par le biais de
l’Initiative, seulement 5 ont été positives au sujet des possibilités de recruter localement
dans l’avenir. 13 étaient plus négatives, car elles avaient eu de mauvaises expériences
avec la main-d’œuvre locale. Toutefois, cette presque moitié des répondants a envisagé
de contacter l’Initiative lorsqu’elle voudra recruter de nouveau.
En général, les effets des programmes de Développement des Ressources Humaines de
l’Initiative sont variables sur les stratégies de recrutement des PME. Pour la majorité,
les décisions majeures de recrutement sont déterminées par les besoins de l’entreprise.
Par exemple, toutes les entreprises sauf 2 ont effectué leur recrutement (et pour
quasiment tous les employés qualifiés) à travers des annonces dans la presse locale, des
contacts professionnels existants ou des « chasseurs de têtes ». La plupart des
entreprises ne s’adressent à l’Initiative que pour des emplois à temps partiel, faiblement
qualifiés ou mal payés. Les entrepreneurs qui ont recruté localement, sont critiques et
moins disposés à « se servir » de la main-d’œuvre locale dans l’avenir.
L’idéologie déterministe et consensuelle de l’Initiative a donc vite été confrontée à la
réalité. L’exemple de l’imprimeur qui, pour maximiser son profit, a demandé à
l’Initiative de l’aider à préparer des plans de licenciement est éloquent. En effet, le bien
de l’entreprise n’est pas forcément celui des citoyens et ce processus devient vite
conflictuel. Dans ce cas, le rôle d’arbitrage de l’Initiative de Govan devient
prépondérant et l’on voit (enfin) apparaître les prémisses d’une réflexion sur les limites
de « l’entreprise citoyenne » : le bien de l’entreprise ne ferait donc pas forcément le
bonheur des citoyens…
197
Mais la tension entre les objectifs économiques et sociaux ne concernent pas que les
programmes d’insertion professionnelle. Au départ, dans le cas de l’association « City
Fashion » à la Cité des Provinces tous les acteurs partageaient les mêmes intérêts
concernant la vie de l’association, mais lorsque la situation personnelle de certaines
participantes a changé, le consensus originel a laissé la place à des tensions
contradictoires : comment concilier les objectifs de promotion culturelle et la réussite
économique ? « City Fashion » a été créée par une personne qui voulait promouvoir ses
initiatives propres et qui a été capable de les utiliser comme un tremplin pour une
dynamique de quartier. Après son départ, « City Fashion » a irrémédiablement décliné.
Au tout début, le « noyau dur » de « City Fashion » comptait sur la participation des
jeunes filles du quartier pour la réalisation d’événements culturels produits pour le
quartier. Positivement rapportés dans le journal local, ces événements ont amélioré la
réputation du quartier1. Cet apprentissage a été bien sûr une excellente préparation à une
profession artistique. Mais lorsque la personne qui a fondé « City Fashion » a réussi à
s’inscrire à une école d’art en dehors de Nancy, l’association s’est retrouvée dans une
situation difficile. Ce succès individuel est dû à son implication au sein de la
communauté et à la réussite de ses projets. Elle ne travaillait pas simplement pour la
communauté, elle travaillait d’abord pour elle-même et les deux niveaux n’étaient liés
que pendant un moment donné. Paradoxalement, le succès a contribué au déclin de
l’association. Une nouvelle présidente est arrivée. Elle a donné une orientation plus
pragmatique aux activités de « City Fashion ». La conception de vêtements ne servait
plus à la promotion de défilés de mode, mais à de la couture à usage privé. En outre,
cette nouvelle animatrice travaille à présent et ne peut plus s’impliquer comme
auparavant. Elle a suivi une formation de secrétaire et, en tant que membre de « City
Fashion », elle a collaboré avec la Mairie qui l’a embauchée par la suite. Sa
mobilisation dans l’association l’a aidée directement à trouver un emploi, ce qui a réduit
sa participation. Ce processus est distinct, mais similaire au précédent.
1 Quelques voisins se sont plaints des « nuisances » (« votre musique, c’est du bruit pour moi ! »). Les
promotrices du projet ont également été confrontées à de genre de problèmes.
198
Concernant la Compagnie de travail de quartier de Leiden aux Pays-Bas, il existe un
questionnement sur la centration de la Compagnie sur le quartier. En effet, la
Compagnie s’adresse aux habitants de Leiden, mais elle concerne aussi les personnes
« du dehors », ce qui lui pose un problème d’identité. Selon le comité national de
pilotage des expériences de logement social, le fait que ces compagnies recrutent ou
agissent aussi en dehors de leur quartier ne veut pas dire qu’elles n’ont plus de rôle dans
le quartier.
Il ne suffit pas toujours de recruter sur le quartier, et tous les participants ne souhaitent
pas forcément intervenir dans leur quartier. En effet, occuper un emploi aidé peut être
parfois mal vécu et certaines personnes n’ont pas envie d’être reconnues dans leur
quartier par leurs familles et voisins et porter une étiquette « d’assistés sociaux ».
D’autres types d’emplois moins précaires sont également stigmatisants : certains
gardiens de la paix par exemple ne souhaitent pas que leurs voisins connaissent leur
profession. Le fait qu’il s’agisse d’un emploi aidé n’est donc pas le seul inconvénient.
Lors de notre entretien dans le cadre du travail de terrain sur la Cité des Provinces
(ELSES 2000), le Maire de Laxou nous a expliqué qu’à l’occasion de l’installation
d’une grande surface, un surveillant avait été recruté sur le quartier. Or, il était connu
pour ses problèmes d’alcool : ses jeunes voisins qui le connaissaient venaient sans cesse
le harceler et il n’a pu garder son emploi.
Nous nous demanderons dans la dernière hypothèse dans quelle mesure il est possible
de prendre en compte les aspirations et situations de ceux qui sont susceptibles
d’occuper les emplois aidés.
2.2. L’exemple d’une stratégie participative d’insertion consensuelle : la formation
aux emplois familiaux à la Cité des Provinces
La stratégie participative d’insertion de la formation aux emplois familiaux à la Cité des
Provinces est principalement le fait d’un groupe d’habitantes du quartier qui ont donc
défini de manière consensuelle le type d’insertion visé. Mais au cours du processus
199
participatif, le groupe a décidé d’établir un partenariat avec d’autres acteurs pour obtenir
des subventions ou un soutien dans leurs démarches, ce qui a inévitablement influé sur
le type d’insertion véhiculé.
La formation a permis aux femmes qui avaient peu ou pas de qualification de mettre en
valeur leur savoir-faire et d’obtenir un statut légal de travail. Leur emploi du temps a été
spécialement aménagé pour correspondre à celui de leurs enfants scolarisés. Les visites
« à l’extérieur » étaient aussi de bonnes occasions pour les femmes de sortir du quartier.
La travailleuse sociale qui a collaboré avec les femmes du quartier avait deux objectifs.
Elle voulait concevoir un projet de formation satisfaisant les besoins exprimés par les
participantes. Mais en même temps, elle ne voulait pas les enfermer dans une
perspective trop étroite et introduire des objectifs plus vastes qui pourraient augmenter
les possibilités d’embauche après la formation : il y a plus d’emplois familiaux dans des
institutions sociales et/ou médicales que chez des particuliers. Cet élargissement a été
induit par les règles de certification. Il n’existe pas de diplôme d’emploi familial chez
des particuliers et la formation existante prépare principalement à travailler pour le
compte d’institutions. Comme les participantes savaient que le diplôme était un prérequis pour un emploi stable, elles savaient qu’elles devaient participer à des modules
sur le travail en institutions. À l’époque de l’évaluation d’ailleurs (1999), quelques
participantes travaillaient dans des institutions, ce qu’elles n’avaient pas prévu au
départ. Se concentrer sur les besoins tels qu’ils sont exprimés par les participants lors de
la phase initiale aurait pu être une source de confusion. L’adaptation des projets a été
mise en œuvre à la fois par des experts et les participantes, mobilisés dans ce processus
d’auto-apprentissage collectif.
Élaboré par et pour les habitants, un tel projet a pu être exécuté grâce à un fort soutien
institutionnel. Aidé par « Jeunes et Cité », le projet a pu acquérir un soutien aux niveaux
municipal et du Grand Nancy. Il a ensuite pu être incorporé dans un projet plus vaste
concernant la formation professionnelle des femmes dans d’autres quartiers avec un
financement européen (promotion de l’égalité des chances). Là encore, l’expertise de
« Jeunes et Cité » a été nécessaire pour adapter le projet selon les critères d’éligibilité.
200
Ce rôle de « trait d’union » assemblant des projets locaux, des institutions et des
financeurs est d’une importance cruciale.
« Jeunes et Cité » peut être utile en cas de problèmes individuels mais son objectif
principal est de promouvoir des initiatives collectives au sein du quartier. Un individu
confronté à un problème n’est certainement jamais le seul à l’être et il sera plus facile de
le résoudre à plusieurs que seul. En général, lorsqu’un projet survient, il s’évanouit
comme un rêve. Là, comme dans de nombreux projets, « Jeunes et Cité » a proposé son
aide pour le structurer, le rendre crédible. Construire des projets nécessite un
apprentissage social. Il faut d’abord s’accorder avec les personnes intéressées par le
projet, mais qui le comprennent à leur manière. Il faut aussi dialoguer avec les autorités
locales, les financeurs, les employeurs potentiels, etc.
Ainsi, la stratégie participative d’insertion est mue par des interactions consensuelles et
conflictuelles portées par des acteurs aux objectifs particuliers et évolutifs. À chaque
fois, nous avons décelé que cette participation des acteurs joue un rôle fondamental dans
le résultat des stratégies participatives d’insertion que nous allons étudier dans la
dernière hypothèse.
2.3. L’insertion en tant que construction sociale
Nous avons vu qu’il existe des initiatives pluridimensionnelles qui tentent de concilier
des objectifs contradictoires avec l’intervention d’acteurs individuels et/ou collectifs
aux objectifs tout aussi contradictoires. Ainsi, dans l’espace social, plusieurs champs et
capitaux interagissent. Au sein d’une même stratégie participative d’insertion, on peut
retrouver le champ de l’insertion sociale, au sein duquel les acteurs proposent ou
disposent de capitaux (professionnels, économiques, artistiques, etc) visant à améliorer
la position des plus défavorisés au sein de l’espace social.
On peut concevoir cette diversité de manière positive : les acteurs sociaux sont libres
d’intégrer ou de créer une stratégie participative d’insertion dans le but d’accumuler un
capital dont ils sont dépourvus ou qu’ils n’ont pas en quantité suffisante pour conserver
201
ou améliorer leur position sociale. De ce point de vue « rationaliste », l’insertion sociale
est un marché où sont confrontées des offres et des demandes d’insertion. Mais, comme
nous l’avons vu dans le cadre du projet Abribus, il n’en demeure pas moins que chaque
acteur a ses propres représentations de ce que peut être une insertion réussie qui n’est
pas forcément la définition qu’en ont les autres acteurs qui entrent en interaction avec
lui. De ce point de vue, il ne peut exister de définition consensuelle de l’insertion.
Cet aspect conflictuel des représentations est, jusque dans une certaine mesure,
constructif. Des initiatives peuvent essayer d’améliorer le cadre de vie des quartiers
sensibles tout en favorisant l’insertion professionnelle des personnes les plus précaires,
comme nous l’avons vu avec le Projet Abribus en France et le Projet de Quartier en
Allemagne. D’autres, comme l’Initiative de Govan au Royaume-Uni, peuvent essayer
de stimuler économiquement une localité en favorisant le développement de l’entreprise
et, indirectement, permettre l’accès à l’emploi des habitants. Dans le cas des
programmes d’emplois aidés, l’insertion par le travail est liée à l’octroi de ressources et
s’intéresse donc de fait à l’insertion par les ressources.
C’est la raison pour laquelle nous voyons s’opposer et s’enchevêtrer plusieurs
représentations de l’insertion (sociale, professionnelle, économique) lors de sa mise en
œuvre et plusieurs stratégies : volonté d’entamer une formation, d’acquérir des
ressources, de trouver un emploi, volonté de maximiser le profit de son entreprise, de
faire connaître sa culture, etc. Dans cette perspective « idéale », chacun peut accumuler
le capital de son choix pour améliorer sa position sociale.
Mais nous avons également vu que cette complémentarité des représentations a ses
limites. La tension entre les objectifs économiques et sociaux est souvent
insurmontable : l’objectif premier d’une entreprise n’est pas de stimuler la vie sociale
des quartiers sensibles, les programmes d’insertion sociale ne sont pas forcément
rentables économiquement. C’est ce qui explique l’échec d’auto financement de
certaines initiatives en France, Allemagne et aux Pays-Bas.
202
De surcroît, les stratégies participatives d’insertion analysées sont surtout efficaces pour
les acteurs les plus performants, tandis que les personnes les plus précaires, les moins
rentables sont mises à l’écart. Les programmes d’emplois intermédiaires, de
développement de l’entreprise et même des projets associatifs opèrent un tri au sein de
la population précaire et sélectionnent les personnes qui ont les meilleurs chances de
l’insérer. La mise à l’écart des autres est alors confirmée, renforcée et reproduite. De ce
point de vue, le champ de l’insertion sociale est aussi compétitif que celui de
l’économie de marché. Les stratégies participatives d’insertion alternatives comme la
mendicité intègrent une partie de la population rejetée par les stratégies plus
« entrepreneuriales », mais cette population demeure prisonnière d’un champ « à part »
qui constitue avant tout un « pis aller » à défaut d’une adhésion à des initiatives
valorisantes qui visent l’insertion professionnelle et l’accumulation de ressources.
Cet aspect conflictuel peut aussi être perçu de manière négative lorsque le conflit n’est
plus constructif, comme nous l’avons vu à la Cité des Provinces en France avec la
discorde entre l’association de prévention spécialisée et l’entreprise de transports en
commun et en Allemagne avec les ailes économiques et sociales du projet Marxloh. De
même, l’opposition des entreprises de Marxloh à la promotion d’emplois aidés
concurrentiels a fait en sorte que les emplois aidés créés restent en marge du marché et
donc que cette expérience professionnelle ne serve pas aux bénéficiaires des emplois
aidés dans le cadre de leur insertion professionnelle au sein d’un secteur non protégé.
De ce point de vue, l’impossibilité de trouver un consensus empêche la promotion de
stratégies susceptibles de lier les aspects économiques et sociaux de l’insertion et
écartent les populations précaires de la norme dominante en matière d’emploi et de
revenus, et par conséquent, cet aspect conflictuel permet un autre mode de reproduction
des inégalités et de l’exclusion sociale.
L’insertion est donc multidimensionnelle, son orientation dépend fortement des
contextes sociaux, politiques et économiques de grande échelle, mais sa mise en
application et son évolution dépendent également des interactions sociales entre les
groupes aux représentations et intérêts différents. C’est la raison pour laquelle
l’insertion est un construit social. L’insertion est conflictuelle, puisque ce sont des
203
groupes aux représentations et intérêts particuliers qui la vivent et qu’elle connaît des
tensions entre des diverses dimensions : insertion par le travail, les ressources, les
activités culturelles, etc.
Nous avons vu comment les institutions, à travers leurs participation à des stratégies
participatives d’insertion (programmes d’emplois intermédiaires, subventions à des
associations, etc) tentent de promouvoir l’insertion des personnes précaires et comment
se produit leur mise en place. Dans ce cas, l’insertion est définie selon des grands axes à
l’apparence monolithique : l’insertion par le travail, l’insertion par les ressources, etc.
Mais lorsqu’on étudie ces axes de plus près, on note de grandes différences quant à la
nature des stratégies participatives d’insertion : on peut utiliser les emplois aidés ou
temporaires pour favoriser directement l’insertion professionnelle, de manière plus
indirecte, on peut penser que les programmes d’aide au développement de l’entreprise
stimuleront les offres d’emplois à l’attention des chômeurs, les ressources issues d’un
emploi aidé n’ont pas la même signification pour leurs bénéficiaires que celles
provenant d’un revenu minimum déconnecté d’une activité professionnelle, etc. Ainsi,
les modalités d’insertion sont aussi pluridimensionnelles et la qualité de l’insertion
n’est pas la même (en termes de valorisation et d’opportunités professionnelles
ultérieures) selon, comme nous l’avons vu dans le cadre du Projet Quartier à Marxloh
en Allemagne (dans la première hypothèse sur l’emploi intermédiaire) que l’on est
intégré à des programmes d’emplois aidés dans le secteur des travaux manuels ou du
travail social.
L’insertion est le résultat provisoire d’influences contradictoires qui s’inter-influencent :
insertion économique/insertion sociale, insertion professionnelle/insertion sociale,
insertion individuelle/insertion collective. Ce résultat est provisoire puisque les
déterminants de l’insertion évoluent avec l’ensemble social : l’insertion n’est jamais un
état, il s’agit d’un processus, d’un ensemble d’interactions.
Si l’insertion peut revêtir diverses formes, il est néanmoins possible d’en apporter une
définition sociologique constructive par le biais des stratégies participatives d’insertion.
Nous avons vu tout au long de cette recherche doctorale que beaucoup d’initiatives de
204
petite échelle se développent, portées par des jeunes, des précaires, des travailleurs
sociaux et/ou des acteurs économiques pour promouvoir l’emploi, la participation des
habitants, la cohésion sociale, etc. Ces initiatives sont loin d’être isolées et entrent en
interaction avec des politiques de plus grande échelle (nationales, européennes, etc). Un
couple de tensions survient entre des approches qui entrent en interaction consensuelle
et/ou conflictuelle, avec chacune ses forces et faiblesses :
• D’une part la stratégie structurée des institutions, qui concerne la mise en œuvre de
projets cohérents, mais avec le risque de restreindre de manière dramatique
l’implication des citoyens.
• D’autre part, une stratégie flexible de coordination, visant à la prise de pouvoir de la
communauté, mais avec le risque opposé d’obtenir des résultats limités à un groupe
social, un quartier, une classe d’âge, etc.
Chacune de ces stratégies alternatives tend à exclure l’autre, mais c’est leur
confrontation qui constitue le système des stratégies participatives d’insertion.
Au moment de la rédaction de cette thèse, je suis bien incapable de proclamer que
l’insertion par l’économique est néfaste ou que le travail est par excellence LE modèle
universel de la cohésion sociale… Chaque acteur est libre de se retrouver dans un, voire
plusieurs modèles, et pourquoi pas aucun… Alors quels sont les déterminants qui font la
différence et déterminent le sens que peut prendre l’insertion, en fonction du contexte
social, économique, politique ?
Nous avons vu que l’insertion est multidimensionnelle et conflictuelle. S’il y a des
conflits, des représentations différentes, c’est parce que plusieurs acteurs entrent en
interaction. Donc il est indispensable, pour comprendre la construction sociale de
l’interaction, de s’interroger sur la participation concrète des acteurs sociaux dans le
cadre du processus d’insertion.
La prochaine et dernière hypothèse se centre donc sur les modalités de participation des
205
acteurs sociaux dans le cadre du processus d’insertion et sur la nature de l’échange qui
peut naître au sein d’une société inégalitaire. À travers les exemples de « La Route »
aux Pays-Bas et du contrat d’insertion inhérent au RMI en France, je dresse une
typologie des modalités de participation que j’applique de manière transversale aux
stratégies participatives d’insertion déjà étudiées. Je m’interroge sur la pertinence d’une
approche individuelle et sur les enjeux d’une individualisation des problèmes sociaux.
206
CHAPITRE 5 : L’INDIVIDUALISATION DES PROBLEMES
SOCIAUX ET LA NATURE DE L’ECHANGE GENERE PAR LA
PARTICIPATION DES PERSONNES PRECAIRES
Dans les discours sur le développement local, la démocratie, le monde associatif, etc, la
participation semble être une nécessité, un mot presque « magique » qui pourrait créer
des miracles. Mais la définition de la participation, tout comme dans le cas de
l’insertion, n’est pas unique. Si l’on s’en tient à une définition politique et idéologique
quelque peu naïve mais qui domine dans la pratique, la participation implique un
consensus. C’est la raison pour laquelle dans la plupart des cas, est impossible à trouver
et ce, pour deux raisons principales.
D’une part, il s’agit du risque d’une perte de pouvoir pour les politiciens. Les politiciens
et les décideurs sont les premiers à, dans les discours, promouvoir les vertus de
l’engagement citoyen et de la participation de leurs administrés. Or, dans les faits, ils
n’admettent qu’un seul type de participation : celle qui ne remet jamais en cause leur
pouvoir et l’ordre établi :
« du fait à la fois de la volonté manifestée par les pouvoirs locaux de rester maîtres absolus
des décisions à prendre et des craintes manifestées par tous de provoquer l’émergence de
conflits sociaux ouverts en s’engageant dans une action de transformation des rapports de
pouvoir, les actions concrètes de “participation” y [sont] réduites à un minimum qu’on peut
juger illusoire. » (Lugassy, p13)
La crainte des conflits sociaux était particulièrement présente à la fin des années 1960,
début des années 1970, période à laquelle Lugassy a mené son enquête sur la
participation. L’idée que la participation sociale ne peut se faire que lorsque le
consensus est établi entre chaque acteur concerné par un processus participatif
(politicien, entrepreneur, propriétaire de logement social, chômeur, ouvrier, cadre, etc)
domine toujours : si « ceux d’en haut » donnent la parole et un pouvoir à « ceux d’en
bas », ils risquent de remettre en cause leur propre pouvoir et laisser la porte ouverte à
des revendications qu’ils ne pourraient ni prévoir ni maîtriser. Il suffit de reprendre les
mots du Premier Ministre français Jean-Pierre Raffarin, pourtant friand de l’expression
207
« France d’en bas », en mai 2003 pour se convaincre de la véracité de cette
constatation : « ça n’est pas la rue qui gouverne »… Dans ce cas, « la rue » symbolise la
participation inadmissible du peuple, car elle est spontanée, en dehors des schèmes de
perception de l’homme politique « moyen ».
De ce point de vue, la participation, forcément consensuelle, est incompatible avec le
conflit. Pourtant, nous avons vu dans l’hypothèse précédente que l’insertion est
fondamentalement conflictuelle, car elle est multidimensionnelle et provoque
l’interaction entre des acteurs différents.
D’autre part, la participation est vécue par les citoyens, notamment les plus précaires,
comme une manipulation qui ne sert nullement leurs intérêts. Les pouvoirs publics ne
sont pas les seuls à ne pas « participer » au processus de participation :
« cet engagement tend à mettre en évidence la distance réelle entre le pouvoir et soi : le
désir de persévérer dans une conduite de participation tend ainsi à s’effriter d’autant plus
qu’on est situé plus bas sur l’échelle sociale. » (Lugassy, p15)
Il est certain qu’à l’heure de la mondialisation, des grands groupes financiers qui
dominent le marché, la bourse et le marché de l’emploi, les individus les plus éloignés
de la sphère du pouvoir se sentent totalement mis à l’écart de la marche du monde et des
prises de décision. Ils ont ainsi du mal à prendre au sérieux les demandes de
participation et les leçons de morale civique qui viennent des élites : d’ailleurs, leur
demande-t-on leur avis lorsqu’on supprime leur emploi, lorsqu’ils doivent payer leurs
impôts directs (lorsqu’ils ont la « chance d’être imposables »), indirects ou des pénalités
lorsque leur compte est débiteur ?
Peut-on alors reprendre le titre de l’ouvrage de Lugassy : l’impossible participation ? La
participation ne serait qu’un mythe inaccessible, une manipulation pour faire croire à la
population qu’elle est en démocratie alors que les citoyens ne font que choisir qui sera
le mieux susceptible de les dominer ?
208
En voulant critiquer les inégalités sociales et en dénonçant les obstacles à la
participation, on court le risque de produire des prophéties auto-réalisatrices contreproductives dont le résultat est d’anéantir toute ambition de participation et de
reproduire les inégalités sociales en confortant la mise à l’écart des plus précaires :
« puisque ça ne marche pas, autant ne rien essayer ! ».
L’approche de Lugassy concernant la participation sociale, même si elle apporte un
éclairage pertinent sur la réalité d’un grand nombre de processus participatifs, apporte
une vision trop étroite des formes que peut revêtir la participation. Il est en effet
possible de dépasser la vision politique et idéologique sur la participation et tenter, à
travers une approche sociologique pragmatique et une typologie pertinente des
modalités de participation, de mieux comprendre l’interaction entre les logiques des
multiples acteurs de l’insertion, « exclus » ou « inclus », et par conséquent d’apporter
une définition scientifique de la participation, appréhendée de manière conflictuelle.
Pour mieux comprendre ce qu’est l’insertion, j’ai pris le parti de l’aborder à travers les
interactions générées par les démarches que mènent les individus pour rester insérés ou
aider d’autres individus à le rester, c’est la raison pour laquelle je me réfère aux
stratégies participatives d’insertion. La participation est un aspect fondamental du
processus d’insertion, elle engendre fatalement des conflits puisque derrière un
consensus apparent : « il faut insérer ! », des individus ou groupes d’individus sont
motivés par des ambitions divergentes. Mais ce conflit n’est pas pathologique, il est le
signe d’une vie sociale.
De surcroît, la participation est inévitable. En faire abstraction dans une démarche
sociologique nous entraîne forcément dans les pièges du déterminisme (l’individu est
alors prisonnier des structures ou appréhendé en dehors de son contexte social) et
l’écarter dans l’action finit par produire des effets pervers, car on se met dans
l’impossibilité de prévoir l’intervention des acteurs qui finiront bien par s’inviter dans le
jeu social, comme nous le verrons avec l’exemple du Projet Abribus, où le comité de
pilotage avait « oublié » de s’interroger sur les capacités des jeunes à s’approprier ou à
rejeter un projet conçu pour eux, mais sans eux.
209
C’est par le biais des stratégies participatives d’insertion qu’il est alors possible
d’interpréter et de lier les logiques et tensions générées par l’intervention d’une
multiplicité d’acteurs au sein d’une même initiative : un acteur peut rechercher le
développement économique de son territoire, l’autre une opportunité de créer son
entreprise, l’autre la chance de trouver un emploi, etc.
Ainsi, en participant à une stratégie, qu’il l’ait conçue, qu’il ait été « invité » aprèscoup, qu’il l’ait voulue ou qu’elle lui soit imposée, chaque acteur, qu’il soit dominant,
dominé, manipulateur ou manipulé, tente toujours, avec plus ou moins de succès, et non
sans conflit, de se mobiliser pour faire valoir ses intérêts, selon le sens qu’il souhaite
donner à sa vie, sans toutefois avoir une conscience, une connaissance et une maîtrise
parfaite de l’ensemble du processus interactif au sein duquel il est intégré.
C’est de cette manière que des initiatives comme « La Route » à Leiden aux Pays-Bas,
considèrent que l’insertion professionnelle et sociale des groupes défavorisés doit être
abordée de manière individuelle pour les groupes précaires. En France, le Revenu
Minimum d’Insertion pose également la question de l’individualisation du suivi social
et de la participation des plus précaires.
Nous verrons quelle forme peut revêtir l’insertion véhiculée par le dispositif RMI dont
le but principal (le « i » du sigle) est l’insertion à travers d’une part l’octroi d’une
ressource minimum et d’autre part un contrat d’insertion conclu entre l’État et la
personne qui exprime le souhait de s’insérer ou de rester insérée. Nous analyserons
comment se produit concrètement cette participation et la forme que revêt cet échange
inégalitaire, puisque tout comme dans le cadre du contrat de travail1, les deux
partenaires ne disposent pas d’un pouvoir égal et que la société au sein duquel s’inscrit
ce contrat est elle-même inégalitaire. Nous nous questionnerons par ailleurs sur la
pertinence d’une approche individuelle pour résoudre des problèmes sociaux structurels.
1
Sauf que dans le cas du RMI, il n’existe pas un droit similaire au droit du travail afin de minimiser ce
rapport inégalitaire.
210
À partir de ces deux exemples, je dresserai une typologie des modalités de participation
que j’utiliserai ensuite de manière transversale dans des projets étudiés lors des
hypothèses précédentes.
1. « La Route » à Leiden : une approche individuelle mais une participation limitée
Pour dépasser le handicap analysé à l’occasion de l’Initiative de Govan à Glasgow, qui
exclut de fait les demandeurs d’emplois les moins qualifiés, le projet « La Route » à
Leiden adopte une approche centrée sur les personnes accueillies, dites « clients ». Le
but principal est d’aider les personnes à (re)gagner confiance en elles. C’est un
processus long et l’acquisition des compétences sociales prime sur les compétences
professionnelles (au sens strict). « La Route » veut suivre et d’aider les chômeurs de
Leiden dans leur recherche d’un emploi stable, d’une activité bénévole ou d’une
formation. L’objectif est d’aider le plus tôt possible les clients qui se rendent de leur
propre fait dans une des agences de « La Route ». Le projet ambitionne d’insérer 50%
de ses clients en un an dans l’emploi salarié, une activité bénévole ou une formation.
Deux ans après l’inscription, un minimum de 80% des clients devrait être orienté.
Depuis 1996, le but de « La Route » à Leiden est de donner à chaque bénéficiaire un
suivi après sa sortie du dispositif. En 1997, « La Route » a créé un dispositif pour les
demandeurs d’emploi pourvus d’une faible formation, mais aussi pour ceux d’origine
étrangère. À travers ce dispositif, les participants peuvent apprendre à écrire une lettre
de motivation et savoir comment se comporter lors d’un entretien d’embauche.
« La Route » doit tenter de respecter certains quotas indicatifs afin de toucher la
population qui en a le plus besoin et de n’exclure aucun habitant : par exemple, 40% de
tous les participants devraient être d’origine étrangère, 50% ne devraient pas être
qualifiés et 10% devraient être éloignés du marché du travail. La population cible
évolue au fil des ans, selon la composition et l’évolution des difficultés que rencontrent
les populations (arrivée ou non d’étrangers, vieillissement ou rajeunissement de la
population, etc). En 1995 par exemple, 50% des clients entrants devaient être de sexe
féminin et 1/3 d’origine étrangère. En 1996 et 97, au moins 30% des nouveaux clients
211
devaient être de sexe masculin, au moins 30% de sexe féminin, au moins 40% d’origine
étrangère, au moins 30% d’origine autochtone, au moins 50% ne devaient pas avoir un
formation qui dépasse le secondaire, au moins 10% de jeunes (moins de 21 ans) et au
moins 10% devaient être très éloignés du marché du travail.
Il s’agit d’une participation octroyée, du « haut » vers le « bas » : « La Route » propose
ses services aux habitants qui soit décident librement de l’intégrer, soit sont orientés par
d’autres structures. Ce type de participation nous révèle comment les habitants
s’approprient ou pas cette offre qui vient « du haut ».
En général, malgré une multiplicité de partenaires institutionnels dans le cadre de cette
initiative, les premiers concernés, « les clients », n’ont pas leur mot à dire, que ce soit au
niveau de la conception de l’initiative ou dans cette décision sur leur propre orientation,
ce qui est une limite sérieuse aux objectifs affichés de participation et d’activation
sociale.
Cette stratégie de la « participation non participative » est fréquente dans les politiques
de gestion des quartiers de nombreux pays, elle est le résultat de l’interaction entre la
logique des élus locaux et des organismes de logement social :
« L’injonction de participation émanant de l’État central produit des effets paradoxaux dans
les quartiers. Il existe bien sûr des exceptions mais la plupart des élus locaux et des
gestionnaires du logement social ne croient pas aux vertus de la participation. Elle est
assimilée au mieux à une perte de temps, au pire à une remise en cause de leur légitimité.
Ils contournent l’obstacle en mettant en place un dispositif de concertation qui leur permette
d’envoyer aux autorités de tutelle de beaux rapports sur les améliorations apportées au
projet initial grâce aux interventions des habitants, tout en se débrouillant pour ne modifier
qu’à la marge les décisions déjà prises. » (Blanc, 1999b, p179)
Dans ce projet, la participation à la décision concerne de nombreux acteurs, sauf les
populations précaires à qui il tente de venir en aide. C’est donc une participation a
posteriori ou réactive qui est attendu de sa part. Les habitants participent donc au projet
individuellement, mais uniquement à travers leurs réactions stimulées par les conseillers
de « La Route », c’est une « participation réactive ». La participation décisionnelle et
active concerne donc avant tout les conseillers de « La Route ». À l’époque de
212
l’enquête, « La Route » avait quatre agences à Leiden, chacune dirigée par une ou deux
personnes.
Pour avoir un financement, « la Route », doit chaque année atteindre des buts
quantitatifs. Le risque évident engendré par ce genre de financement est l’obligation de
résultats et la centration des nouvelles initiatives sur les populations les moins en
difficultés. Il existe alors une concurrence où les populations les plus précaires sont
mises à l’écart, ce qui va dans le sens des analyses formulées dans le cadre de mes
précédentes hypothèses : les initiatives pour l’insertion sociale tendent à opérer un tri au
sein de la population précaire et mettent à l’écart les personnes qui sont le plus en
difficultés.
En 1994-95, presque 2/3 des clients ont trouvé un emploi, tandis qu’en 1996-97, c’était
le cas de la moitié. En 1994, 1/3 de ces clients ont trouvé un emploi stable tandis qu’en
1995-96, le chiffre tombe à 1/4 et qu’en 1997, on n’en a plus que 13%1. Pendant ce
temps, le pourcentage des personnes en emploi aidé a augmenté. De moins de 2% en
1994 et de 1% en 1995, il est passé à 4% en 1996 et plus de 10% en 1997. De la même
manière, les personnes en travail bénévole ont augmenté. En 1994, très peu de
personnes (moins de 1%) étaient concernées. En 1995, le pourcentage monte à 5% pour
être de 6% en 1997. En 1994, 10% des participants ont été orientés vers une formation.
En 1995, ce pourcentage est de 14% et est tombé à 8% en 1996. En 1997, il est de
nouveau de 14%. Ces chiffres dépendent de l’offre de formation d’autres organismes
comme l’agence locale pour l’emploi et le bureau de sécurité sociale.
Il n’y a pas de données disponibles pour vérifier la pérennité des effets du projet. On
peut savoir combien de personnes ont eu un emploi stable, un emploi aidé, etc, mais on
ne sait pas combien de ces personnes vont conserver ces activités (nous retrouvons ce
problème dans le cas du « Projet Abribus » en France). Il n’y a pas non plus de données
sur les revenus des personnes qui ont trouvé un travail par le biais de « la Route ».
1 Les chiffres et informations utilisées pour cette évaluation sont issus des entretiens et de l’étude des
rapports internes du Projet par l’équipe néerlandaise.
213
Le fait que les effets ne soient pas durables n’est cependant pas toujours perçu de
manière négative. Un des conseillers interrogés par l’équipe néerlandaise de recherche a
expliqué que dans le cas des emplois aidés, l’aspect temporaire était préférable. En effet,
il souhaiterait que l’emploi aidé ne soit qu’une transition vers l’emploi stable.
Comme nous l’avons fait à l’occasion de la première hypothèse sur l’emploi
intermédiaire, il est nécessaire de s’interroger sur les effets pervers de cette façon de
positiver les vertus de ce que Robert Castel appellerait « la réinsertion permanente », :
« Tronçonner le chômage de masse en phases (censément) transitoires, c’est le ramener
dans le champ de la normalité. On accepte sans grande réaction politique un chômage de
cet ordre de grandeur, on s’en débarrasse en l’individualisant. Et cela devient alors une
sorte de « pétard mouillé » dont la charge explosive est pourtant inchangée, et reste
susceptible de resurgir à tout moment. » (Beck, 2001, p201)
C’est justement cette individualisation que recherche « la Route » : un travail stable,
aidé ou bénévole, une formation, parler de problèmes personnels et être capable de les
résoudre. Il est nécessaire de méditer sur cette individualisation du suivi des
demandeurs d’emplois :
« Loin de contredire les spécificités de cette « nouvelle pauvreté », le phénomène
d’individualisation contribue à l’expliquer. Dans le contexte de l’individualisation, le
chômage de masse est vécu comme un destin personnel. Les gens ne sont plus touchés par
le chômage de façon collective et socialement visible, ils en sont victimes dans certaines
phases spécifiques de l’existence. Les personnes touchées doivent aujourd’hui supporter
seules des situations pour lesquelles on disposait autrefois de contre modèles, de stratégies
de défense et de soutien, dans un contexte où l’on était armé contre la pauvreté parce que
marqué par la culture de classe. » (Beck, 2001, p194-195)
Il semble en effet difficile voire impossible de résoudre un phénomène de masse de
manière individuelle et de faire porter la responsabilité de la réussite ou de l’échec des
politiques d’insertion aux seuls individus victimes de ce phénomène : ils seraient tout
« simplement » coupables de leur situation et du fait de ne pas réussir à s’en sortir.
Et dans ce cas, il serait inutile de changer quoi que ce soit à une société pourtant
inégalitaire. Cette option est très « confortable » puisqu’elle ne remet pas en question
les institutions sociales en place : malgré un État compétent, des entreprises
« citoyennes », des services sociaux dévoués et des bénévoles admirables, si les plus
214
précaires ont du mal à s’en sortir, c’est bien qu’ils y mettent de la mauvaise volonté !
Ce débat sur les « bons » ou « mauvais » pauvres date du moyen âge et sa stérilité
prouve que cette accusation est évidemment fausse et inefficace sur le long terme. Sans
une étude des situations générés par les interactions des individus au sein d’un contexte
évolutif, on est prisonnier de fausses représentations du monde social.
L’atomisation dans l’analyse sociologique et dans l’action sociale de la définition de
l’insertion sociale en insertion soit par le travail, soit par le logement, soit par
l’économique, etc, chaque axe étant appréhendé séparément et représenté par un acteur
ou un groupe d’acteurs, fait de la même manière partie de ce biais, comme nous le
verrons plus particulièrement dans le cadre du débat sur le Revenu Minimum
d’Insertion en France : l’insertion est une construction sociale protéiforme à la fois
individuelle et collective, consensuelle et conflictuelle, puisque plusieurs acteurs ou
groupes d’acteurs participent au processus d’insertion et interagissent.
2. Le contrat d’insertion du Revenu Minimum d’Insertion en France
La loi instituant le RMI a été votée le 1/12/1988 et mise en œuvre dès le 15 décembre
de cette même année afin de donner aux plus démunis le minimum pour vivre et
d’engager avec eux un processus d’insertion. C’est un droit à un revenu minimum, à
l’insertion, à l’assurance maladie et à une allocation logement. Il existe plusieurs lieux
de dépôt des demandes (CCAS, service départemental d’action sociale, associations,
organisme d’assurance maladie) avec possibilité d’élection de domicile auprès d’un
organisme agréé pour les sans abri.
Les Centres Communaux d’Action Sociale, les services départementaux d’action
sociale, les associations reçoivent les demandes de RMI et élaborent des contrats
d’insertion avec les bénéficiaires après avoir établi un diagnostic social global des
situations sanitaire, sociale, professionnelle, financière et d’habitat.
Dans les trois mois qui suivent l’octroi du RMI, le bénéficiaire est supposé signer un
contrat d’insertion pour avoir une estimation de ses besoins, ce qui permet de monter
215
des actions d’insertion financées au niveau du Département, abordant les thèmes de
l’insertion sociale, professionnelle, résidentielle... Il est aussi possible de demander le
financement d’un projet (formation, sport...) à l’aide du Fonds Local d’Insertion (FLI).
Les contrats sont ensuite validés ou non par les Commissions Locales d’Insertion
devenues depuis peu Commissions Locales d’Insertion et de lutte Contre l’Exclusion
qui en assurent la gestion.
L’ambition du RMI est l’insertion sociale, avec pour outil le contrat d’insertion qui
consiste à repérer le projet d’insertion de la personne. Comme le RMI implique un
contrat signé entre le bénéficiaire et son instructeur il s’agit d’une insertion au niveau
collectif, mais traitée individuellement. L’orientation du contrat dépend des attentes des
bénéficiaires en matière d’insertion et ces attentes et demandes dépendent de leur
situation individuelle, de leurs besoins et de leurs représentations en matière d’insertion.
Je vais prendre l’exemple des personnes rencontrées à l’occasion de mon mémoire de
maîtrise, au cours desquels j’ai questionné les usagers du foyer de la Libération à Nancy
au sujet de leur conception de l’insertion et des démarches (au niveau du RMI ou pas)
qu’ils entreprenaient pour la réaliser. J’y ai par ailleurs, pendant 10 mois, occupé la
fonction d’instructeur RMI un an après le mémoire. La mise en pratique du dispositif
RMI au sein de cette structure est une bonne illustration d’un processus plus général.
L’autre acteur principal, outre le bénéficiaire, est l’instructeur RMI, qui rédige le contrat
d’insertion avec lui. Il est chargé de répertorier les besoins du RMIste, d’y répondre
dans la mesure du possible et de lui faire part de ses droits en matière de santé, de
logement, d’emploi, etc. Je vais confronter le fruit de l’interaction des conceptions de
l’insertion véhiculées par les bénéficiaires à celles travailleurs sociaux qui jouent, entre
autre, le rôle d’instructeurs RMI et me servir de mon expérience personnelle pour
compléter et/ou relativiser ces discours subjectifs.
Lors de mes entretiens, le Foyer de la Libération était administré par l’Association
Lorraine d’Aide aux Sans-Abri. Créé en 1974, sa capacité était de 80 lits et il accueillait
des hommes de plus de 25 ans sans logis ni moyens suffisants d’existence. Depuis
216
1997-98, le foyer a été réhabilité et accueille à présent des hommes, des femmes, des
couples sans enfants, de plus de 20 ans. L’internat compte 40 places et le logement
éclaté (par exemple chambres en Sonacotra gérées par le foyer) 40. L’ALASA gère
également un service RMI. Les bénéficiaires peuvent y accéder à travers leur contrat
d’insertion validé par la CLI.
J’ai rencontré le personnel éducatif du foyer de la Libération en 1995. Il faut signaler
que dans les années qui suivirent mes entretiens, tous les travailleurs sociaux, sauf, un
ont démissionné.
La quasi-unanimité des travailleurs sociaux a déclaré qu’il n’existait pas de norme
sociale à transmettre dans une relation éducative. Le chef de service éducatif du foyer
estime qu’il n’est pas possible de modeler les résidents à l’image du « français moyen »
avec « un travail, une maison, un chien et une femme (sic) » de même qu’on ne peut
forcer les personnes à faire des choses qui ne les intéressent pas. Pour lui, les personnes
qui ont vécu par elles-mêmes pendant une longue période ne peuvent vivre en
collectivité, rester sobres et suivre un règlement contraignant. Une seconde travailleuse
sociale pense qu’il n’y a pas de normalité et qu’il faut laisser les gens vivre comme ils
l’entendent. Elle considère qu’on ne réinsère pas que par le travail ou le logement, on
pourrait tout autant tenter la réinsertion par le loisir et le sport. Un troisième travailleur
social pense que l’inculcation d’une norme sociale n’est pas une chose aisée, puisque la
société française est fracturée et il n’y existe plus de norme sociale dominante à
transmettre. La travailleuse sociale chargée de l’insertion professionnelle au sein du
foyer constate que la réinsertion est différente pour chaque personne, et puisqu’on ne
peut définir une norme de vie, elle ne voit pas d’inconvénients à ce qu’on se satisfasse
d’un « appartement et d’un morceau de pain ».
Le seul avis dissonant est émis par l’instructeur RMI du foyer : il ne pense pas que la
réinsertion soit un moyen de soumettre les individus, car il faut déjà être inclus dans la
société pour pouvoir agir. Pour lui, l’insertion se produit par rapport à une société qui se
fixe sur l’emploi. Le statut d’un individu se définit par rapport à son métier, et de plus
en plus par rapport au fait qu’il en ait un ou pas. La demande la plus importante des
personnes qu’il suit est l’emploi et la formation, mais il ne sait pas si elles veulent
véritablement retrouver un travail ou si elles s’approprient un discours convenu qui leur
évite d’être considérés comme des « mauvais pauvres ». Elles forceraient sur la
demande d’emploi et de formation tout en sachant très bien qu’elles ne retrouveront
jamais de travail parce qu’elles sont « obsolètes », inadaptées au marché du travail
contemporain.
217
Malgré le discours majoritaire des travailleurs sociaux sur l’absence de normes
dominantes ou sur l’incapacité des précaires qu’ils rencontrent à s’y soumettre, le
discours des pensionnaires du foyer de la Libération est divergent. Pour un ancien
pensionnaire du foyer de la Libération rencontré après mes entretiens avec les
travailleurs sociaux, l’insertion regroupe le travail, le logement, les ressources et les
démarches administratives, avec comme déterminant principal l’action de son
travailleur social. Lors de l’entretien, il avait terminé deux ans de CES à la faculté de
sciences et il attendait que son contrat soit renouvelé une troisième année :
« depuis que j’suis au foyer, y m’ont trouvé l’appartement et pis tout l’bordel, qu’y
s’occupent... quand vous allez pas, y’a Melle X qui s’occupe de moi, pis j’écoute un peu!
[…] c’est déjà arrangé pour avoir un appartement, un petit F1... j’commence petit... Là, y
m’ont bien aidé quand même... mais ça a été surtout les papiers... pis moralement aussi,
quand ça allait pas, des fois tu tournes en rond, l’éducateur y te dis “ça va pas?”, [je
réponds] “Nan, j’ai envie de boire!”, tu discutes avec lui, et l’envie de boire, elle est
passée... Ca, c’est au moins travailler! Maintenant, j’ai déjà eu du mal à avoir mon
appartement, j’n’ai plus d’dettes, j’ai du boulot, j’peux voir venir, même si c’est pas
beaucoup que j’gagne, et ils m’ont fait faire des économies, j’ai déjà pu m’meubler et pis
tout l’bordel, et maintenant, c’est à moi de prouver... de tenir, pour pas retourner dans la
galère que j’étais avant. » (au foyer de la Libération, le 28/06/95, in Chevalier, 1995).
Cet autre pensionnaire du foyer de la Libération rencontré dépend lui aussi de l’aide des
travailleur sociaux pour toutes ses démarches :
« les travailleurs sociaux, y sont là pour nous aiguiller dans les démarches administratifs
(sic) et professionnelles. Ils nous aident à l’ANPE, voir comment on fait pour trouver du
travail plus vite, et pis les papiers... comme je suis étranger, et pis que je renouvelle ma
carte de séjour tous les ans » (au foyer de la Libération, le 28/06/95, in Chevalier, 1995)
Si de nombreux travailleurs sociaux, éducateurs, se sont offusqués lorsque je leur ai
parlé de cette fonction d’éducation (la fonction paraissait pourtant exprimée à travers le
nom du métier : les éducateurs éduquent…), surtout auprès de personnes adultes en
portant l’accent sur l’échange, l’écoute, la lutte contre l’assistanat, la participation, etc,
on peut constater après une relecture de leur discours qu’il n’en reste pas moins qu’ils se
centrent sur les valeurs suivantes :
- Le travail : le foyer, tout comme de nombreux autres structures que j’ai visitées sur
Nancy (Chevalier, 1995), pratique l’insertion par le travail, mais cette valorisation n’est
pas l’apanage des foyers puisque c’est celui du système social dans lequel on veut les
insérer.
218
- Les ressources : avec l’épargne, les mises sous tutelle et les aides (forcées) au budget.
En effet, le foyer de la Libération comme d’autres foyers de Nancy (Chevalier, 1995),
prélèvent, proportionnellement aux ressources des pensionnaires 1) un loyer et 2) une
épargne obligatoire selon leurs ressources et leur octroient chaque semaine un « argent
de poche », chose que bon nombre de pensionnaires adultes avaient du mal à admettre.
- La responsabilisation : tous les travailleurs sociaux rencontrés au foyer de la
Libération, mais aussi dans les autres structures de Nancy (Chevalier, 1995), affirment
que la volonté de s’en sortir est essentielle pour que l’insertion soit efficace. Le travail
social ne serait alors qu’un déclencheur :
« personne n’est pas forcément responsable de la situation dans laquelle elle se trouve, mais
elle est responsable du fait de ne pas essayer de s’en sortir. » (le chef de service éducatif du
Foyer de la Libération en 1994, in Chevalier, 1995)
Ces représentations de l’insertion viennent s’affronter ou se rencontrer à l’occasion du
contrat d’insertion qui concerne tout bénéficiaire du Revenu Minimum d’Insertion ou
toute personne qui entre dans une relation de travail social. Toutefois, les personnes qui
ne souhaitent appartenir à aucune structure sont également engagées dans des stratégies
participatives d’insertion, que ce soit dans le cadre du RMI ou d’autres activités moins
formelles, comme nous l’avons vu dans la troisième hypothèses sur les modes
alternatifs d’insertion.
Il ne faut pas idéaliser cette relation d’échange et ce consensus apparent entre les
demandes et les offres d’insertion. Elle est bien plus complexe, comme dans le cas de la
mendicité, qu’une simple action unilatérale et consensuelle entre des institutions et les
personnes précaires et des personnes précaires.
Les stratégies participatives inhérentes à la relation d’aide sociale éclairent cet échange,
notamment lorsqu’on se centre sur le contrat d’insertion établi à l’occasion du RMI.
L’élaboration d’un contrat d’insertion repose sur plusieurs niveaux et temporalités : 1)
entre l’instructeur RMI et le bénéficiaire, puis 2) entre l’instructeur RMI, le bénéficiaire
et la Commission Locale d’Insertion, puis 3) entre l’instructeur RMI, le bénéficiaire, la
Commission Locale d’Insertion et les éventuels autres partenaires mobilisés dans le
cadre de la mise en œuvre du contrat d’insertion (actions d’insertion concernant la
formation, l’emploi, le loisirs, etc)… jusqu’au contrat suivant où, à moins que la
personne n’aie plus besoin de RMI, le processus se répète en prenant en compte les
changements de situation des bénéficiaires.
219
Il s’agit d’une participation octroyée pour les bénéficiaires du RMI de la part des
services de l’État et de ses représentants, même s’ils bénéficient d’une marge de liberté
concernant l’orientation que doit prendre leur contrat d’insertion. Nous verrons, dans la
section consacrée au processus participatif, comment les RMIstes s’approprient le
dispositif.
Dans le cadre du contrat d’insertion, il existe plusieurs degrés de participation, selon les
phases de son élaboration. Comme le bénéficiaire du RMI est convoqué pour rédiger
son contrat d’insertion, dont dépend le versement de son allocation, il n’a pas le droit au
chapitre. Ensuite, lors de la mise en place du contrat d’insertion, il se produit une
codécision au sujet des actions en mettre en œuvre entre l’instructeur et le bénéficiaire.
Cette codécision est complexe : les deux acteurs prennent effectivement une décision
ensemble, mais en même temps ils n’ont pas le même poids. Il ne faut par conséquent
pas mythifier cette codécision : les actions proposées, si elles dépendent de la situation
du bénéficiaire, doivent être choisies à partir d’une liste préétablie (fournie par la
Commission Locale d’Insertion). Il peut aussi s’agir d’une consultation des besoins des
bénéficiaires et l’imposition de démarches de la part de l’instructeur RMI lorsque ceuxci sont dépendants. Le degré de participation dépend ici de la situation personnelle du
RMIste (autonome ou pas) et de l’instructeur à qui il a affaire (plus ou moins informé
des actions d’insertion mises en œuvre par la CLI, etc).
Après l’établissement du contrat d’insertion, d’autres acteurs interviennent. Dans ce cas,
il n’existe plus de codécision. Lorsque j’étais instructeur RMI au foyer de la Libération,
j’étais tenu, avant d’envoyer le contrat d’insertion à la CLI, de le soumettre à la
direction, qui tenait à contrôler les demandes. Mon prédécesseur à ce poste devait aussi
subir les mêmes pressions de la part de la direction :
« son éducateur qui s’en est occupé depuis trois ans, estime que monsieur X a encore
besoin d’être aidé. Il vient voir la personne qui joue le rôle de l’instructeur, c’est-à-dire
moi-même, je rencontre monsieur X, monsieur X n’a pas l’air de vouloir être aidé,
monsieur X a envie de faire sa vie, bien ou mal, peu, importe, il a envie de reprendre ses
affaires en main tout seul. Donc il rentre pas trop dans le cadre (…), je dis que monsieur X,
il veut être suivi plus par personne, monsieur X, il fait son contrat comme il veut, c’est pas
mon problème... enfin c’est pas mon problème... Faut quand même arrêter, certaines fois,
de pas faire confiance et de dire : “bon, on va encore lui mettre une prise en charge, un suivi
220
supplémentaire”. Mais seulement, mon contrat, il passe pas comme ça, forcément... des fois
j’en envoie directement, quelquefois ça ne marche pas. Donc une personne que je ne
nommerai pas, un cadre, voit le contrat, dit : “ah non, c’est pas possible ! Je pense aussi que
monsieur X a besoin…”, surtout si l’éducateur qui s’occupait de monsieur X a la bonne
idée, pense qu’il faut absolument qu’il soit encore suivi.. Hop! on vient me voir, on me dit :
“non, votre contrat, on peut pas l’envoyer! il faut un suivi à monsieur X”. Donc du coup le
brave monsieur X, je le revois, je lui explique le topo, et monsieur X, il a un suivi dans une
action d’insertion à l’extérieur, qui travaille avec la CLI, prestataire de services au niveau
de la CLI. Tiens, il a échappé à l’ALASA ? Erreur! (rire) On a notre service d’actioninsertion RMI ALASA, monsieur X, il est toujours pas sorti du système de l’ALASA, ça
fait plus de 5-6 ans qu’il voit les mêmes personnes. Ça, c’est garder ses pauvres à la
maison. » (in Chevalier, 1995)
Ce point de vue « dissident » montre bien qu’il est réducteur de n’appréhender les
institutions d’aide sociale que de manière collective et monolithique. Si les travailleurs
sociaux, lorsqu’on les interroge, représentent leur institution, ils n’en sont pas des
clones qui ne font que défendre ses intérêts. Ils ont leurs propre conscience et idéologie
politique, religieuse, etc, et ne pratiquent pas forcément leur activité de la même
manière que leurs collègues. Seule une approche pluridimensionnelle qui s’intéresse aux
interactions entre les niveaux individuel et collectif est capable de restituer cette
complexité qui est à l’origine du processus d’insertion.
Le processus de contrôle n’est pas achevé par la signature du contrat. Le contrat
d’insertion, une fois approuvé par la structure signataire, doit être validé par la
Commission Locale d’Insertion, qui est libre de le rejeter ou de demander des précisions
sur la nature du contrat. Là encore, la Commission a un pouvoir décisionnel mais prend
les décisions après avoir consulté l’instructeur et le bénéficiaire. La Commission Locale
d’Insertion participe aussi à travers l’action puisqu’elle peut participer à l’élaboration du
contrat d’insertion en compagnie de l’instructeur RMI et du bénéficiaire.
L’instructeur a aussi un pouvoir décisionnel dans le cadre de l’élaboration du contrat
d’insertion, il décide des actions pertinentes à mener pour mener à bien l’insertion du
bénéficiaire du RMI. Il participe à travers l’action puisqu’il peut accompagner le
bénéficiaire dans ses démarches (rendez-vous à l’ANPE, contacts avec la CLI).
Toutefois, ses décisions, comme nous l’avons vu concernant le degré de participation,
sont souvent fortement influées par sa structure d’appartenance, sa direction, et du
contexte économique et social : il ne peut forcer un employer à recruter un RMIste, un
bailleur social à lui fournir un toit, etc.
221
Le bénéficiaire a aussi un pouvoir décisionnel, mais il est relatif : 1) le bénéficiaire est
libre de choisir ses priorités concernant son insertion ; 2) mais l’entretien qui sert à
formaliser le contrat d’insertion est dirigé par l’instructeur qui, systématiquement,
aborde les thématiques de l’emploi, de la formation, du logement et de la santé. Il
participe de fait à travers l’action puisqu’il est le premier concerné et que le contrat
d’insertion signifie l’engagement pris par le bénéficiaire et son instructeur au sujet des
démarches d’insertion à entreprendre. Dans la pratique, cette participation est bien plus
complexe même si l’objectif des acteurs concernés semblent identiques : promouvoir
l’insertion sociale.
La stratégie participative implique donc les acteurs précédemment désignés qui entrent
en interaction. Nous allons nous intéresser ici à la nature de cet échange.
Un échange inégalitaire : le RMI, est supposé être un échange mutuel, entre la personne
qui formule une « demande d’insertion » lors de la signature du contrat d’insertion et les
représentants institutionnels qui le contresignent (Commission Locale d’Insertion). La
première s’engage à effectuer les démarches indiquées sur son contrat et les seconds
doivent l’aider dans cette voie, sans oublier le versement de l’allocation. En tant que
contrat, R. Castel s’interroge, car qui dit contrat suppose échange, et qu’a à échanger un
allocataire du RMI ?
« Qui ne peut payer autrement doit continuellement payer de sa personne, et c’est un
exercice épuisant (…) : le demandeur n’a rien d’autre à apporter que le récit de sa vie avec
ses échecs et ses manques, et on scrute ce pauvre matériau pour dégager une perspective de
réhabilitation afin de “construire un projet”, de définir un “contrat d’insertion”. Les
fragments d’une biographie brisée constituent la seule monnaie d’échange pour accéder à
un droit. Il n’est pas certain que ce soit un traitement de l’individu qui convienne à un
citoyen à part entière. » Il peut s’agir d’« une allocation et un accompagnement contre un
projet. Mais (…) “monter un projet professionnel”, ou, mieux encore, construire un
“itinéraire de vie”, ne va pas de soi lorsqu’on est, par exemple, au chômage ou menacé
d’être expulsé de son logement. (…) Il est vrai que ce type de contrat est souvent fictif car
l’impétrant est difficilement à la hauteur d’une telle demande. Mais c’est alors l’intervenant
social qui est juge de la légitimité de ce qui tient lieu de contrat, et il accorde ou non la
prestation financière en fonction de cette évaluation. Il exerce ainsi une véritable
magistrature morale (car il s’agit en dernière analyse d’apprécier si le demandeur “mérite”
bien le RMI), très différente de l’attribution d’une prestation à des collectifs d’ayants droit,
anonymes certes, mais du moins assurant l’automaticité de la distribution » (Castel, p470473)
222
L’aspect individuel du contrat d’insertion laisse penser que le RMIste sera le principal
responsable de la réussite de sa démarche d’insertion et en cas d’échec, il sera jugé
« socialement déficient »1 :
« Par voie de conséquence, les problèmes sociaux se transforment immédiatement en états
psychiques : insuffisances personnelles, sentiments de culpabilité, angoisses, conflits et
névroses. On assiste à l’apparition d’une nouvelle immédiateté dans la vie des individus et
dans la société, l’immédiateté de la crise et de la maladie : les crises sociales ont
l’apparence de crises individuelles, et il devient quasiment impossible de les appréhender
dans leur composante sociale. C’est aussi là l’une des origines de l’actuelle “vague psy”. »
(Beck, 2001, p213)
De surcroît, s’il est possible de sanctionner les RMIstes qui semblent mettre de la
mauvaise volonté dans le cadre de leurs démarches d’insertion, il n’est pas certain que
les RMIstes pourraient attaquer l’État en justice s’il ne réussit pas à les insérer
socialement…
Lorsqu’on fait le parallèle entre les démarches inhérentes au RMI et le dispositif d’aide
aux nécessiteux, la Police des pauvres1, décrit dans la section sur la mendicité, on
remarque que le contrôle des populations précaires est toujours une préoccupation
centrale :
Police des pauvres
Dispositif RMI
Requête d’assistance
Examen de la requête
Demande de RMI
Approbation ou non de la demande par le
Préfet
Interrogatoire de l’auteur de la requête
Évaluation de la demande du bénéficiaire à
l’occasion du contrat d’insertion
Orientation vers d’autres structures
Orientation vers des actions d’insertion
Les assistés doivent se rendre à heure fixe Les bénéficiaires du RMI doivent se rendre
pour bénéficier d’une aide
aux rendez-vous imposés par leur
instructeur s’ils ne veulent pas que leur
allocation soit suspendue
1 Expression que j’ai souvent entendue lors de mes expériences professionnelles auprès d’organismes tels
que la COTOREP, chargée d’évaluer les handicaps physiques et mentaux, mais qui porte également des
jugements sur les positions sociales des individus.
223
La différence principale est bien entendu la notion de contrat entre le bénéficiaire et
l’instructeur et que les RMIstes ne sont pas dans l’obligation de porter un insigne
officiel pour se faire reconnaître.
Ces contraintes n’existent pas que dans le cadre du dispositif RMI. On retrouve ces
relations inégalitaires au niveau de tous les demandeurs d’emploi et de leurs relations
avec l’ANPE et les ASSEDIC : le chômeur doit faire valoir ses droits auprès des
ASSEDIC, puis s’inscrire comme demandeur d’emploi auprès de l’ANPE, signaler sa
situation de demandeur d’emploi tous les mois. L’ANPE et la Direction Départementale
du Travail, de l’Emploi et de la Formation (DDTEFP) contrôlent les recherches
d’emploi des chômeurs et se réservent le droit de les radier s’ils estiment que les
démarches ne sont pas assez actives.
La nouvelle loi sur l’exclusion (n°98-657 du 29/07/98) permet néanmoins au chômeur,
en cas de litige, d’être entendu (donc pas forcément écouté…) par les deux organismes
en étant accompagné d’une personne de son choix. Le demandeur d’emploi doit être
immédiatement disponible en cas de rendez-vous imposé par l’ANPE ou une offre
d’emploi éventuelle quelle qu’elle soit sous peine d’être radié et l’informer, ainsi que
les ASSEDIC, de tout changement de situation : activité professionnelle, maladie,
grossesse, accident, absence supérieure à 7 jours, incarcération, changement
d’adresse… Il ne devra en aucun cas se séparer de sa carte de demandeur d’emploi.
Nous nous interrogerons plus bas sur l’aspect contractuel de la demande d’emploi entre
le chômeur et l’ANPE et sa possible incidence sur le dispositif RMI.
La marge de manœuvre au sein du contrat d’insertion : comme s’interrogeait un
instructeur RMI au foyer de la Libération au sujet des demandes d’emploi et de
formation : ne sont-elles pas des discours convenus permettant aux usagers de se
considérer et de se faire considérer comme des « bons pauvres » ?
« Au niveau du contenu du contrat, on constate que la plus grosse demande, c’est l’emploi
et la formation, 94% des gens. C’est complexe comme problème, à savoir : est-ce que les
gens veulent véritablement retrouver un travail ou trouver une formation, ou est-ce qu’ils ne
1
Pour une définition plus précise de la Police des Pauvres, voir le chapitre 3, section 2.1. sur les
déterminants sociaux de la relation de mendicité.
224
s’approprient pas un discours qui est convenu, général? Généralement, dans l’opinion
publique, il y a le concept de bon pauvre et de mauvais pauvre. Pour pas être classés dans
les mauvais pauvres, ils auraient peut-être tendance à forcer sur la demande d’emploi et de
formation alors que certains sont relativement réalistes et savent très bien qu’ils ne
retrouveront jamais du travail.(…) Parce que, malheureusement, ils sont obsolètes. C’est
très dur, et ils le savent, ils savent que je l’sais, et voilà, on joue le jeu. Il reste toujours très
difficile de le faire dire à la personne, et à partir de là, imaginer une autre manière de
s’insérer. D’ailleurs est-ce qu’il y a une autre manière de s’insérer? Parce que l’insertion
elle vient pas que de la personne qui essaie de s’insérer, il y a aussi la société dans laquelle
elle veut s’insérer, et la société pour l’instant, elle se fixe sur l’emploi. Le statut d’un
individu se définit par rapport à son métier, de plus en plus d’ailleurs par rapport au fait
qu’il en ait un ou pas. (…) C’est rageant, y’a d’quoi s’mettre en colère, on n’est pas dans
un pays considéré pauvre, y’aurait quand même moyen de trouver des alternatives, sinon
des travails, des emplois qui produisent quelque chose, au moins des emplois qui donnent
un statut. (…) Quand j’élabore un contrat, c’est pas de l’administratif puisque en fait la
personne, on va reposer la situation dans laquelle elle est, on va essayer de faire poser
chaque chose, ça va l’amener à réfléchir là-dessus, à essayer de voir comment elle peut
améliorer ses conditions d’existence. » (in Chevalier, 1995)
Le travail social serait donc un jeu entre l’usager qui formule une demande
« conforme » aux normes sociales dominantes et un professionnel qui tentera de
satisfaire une demande tout en sachant qu’elle n’est pas sincère, voire irréalisable dans
certains cas... De plus, si cette demande est similaire, cela ne signifie pas qu’elle est
identique, puisqu’elle varie selon la position des intéressés (à la rue, en foyer
d’hébergement), leurs activités (aucun, en emploi aidé, activités informelles) et leurs
ressources (RMI, AAH, activités informelles, etc), tous ces facteurs étant intimement
liés.
Cette interaction entre ces facteurs pourrait d’ailleurs se complexifier si je décidais
d’élargir mon enquête à la population française tout entière : on retrouverait d’autres
représentations et d’autres situations, ce qui démontre bien le caractère subjectif des
représentations de l’insertion. Ce jeu comporte des effets pervers : même s’ils
considèrent que les loisirs ou le sport sont importants, les RMIstes n’osent pas toujours
les revendiquer et centrent leur demande sur le travail, les ressources et le logement.
Lorsque j’étais instructeur RMI en 1996 c’est souvent moi qui proposais aux
bénéficiaires du RMI de participer à des loisirs, de faire du sport et non l’inverse.
L’accès à des ressources permet par la même occasion l’accès à des loisirs, sans avoir à
remplir des formulaires administratifs ou à se soumettre au contrôle d’un travailleur
social.
Concernant les démarches participatives, il s’agit avant tout d’une idéologie formulée
par les travailleurs sociaux. Pour les précaires confrontés à la dure réalité, il s’agit
souvent d’un « beau discours » qu’ils ont du mal à prendre au sérieux. D’autre part, elle
225
n’est pas revendiquée par les précaires puisqu’ils sont en fait les acteurs principaux de
leur insertion, elle est « naturelle » pour eux.
L’offre et la demande d’insertion sont de ce fait souvent similaires et les critiques
émises par les travailleurs sociaux et leurs usagers concernent avant tout le fait de ne
pas avoir les moyens d’insérer les individus dans la société ou de ne pas y être soimême inséré. Il ne s’agit pas d’une lutte pour changer la société, mais d’une lutte pour y
être intégré, voire pour avoir le droit d’y vivre ou d’y survivre.
Si des valeurs comme le travail sont arbitraires, force est de constater qu’elles sont
adoptées par la majorité des individus et que ceux qui veulent vivre au sein de la société
sont forcés de les assimiler, tout comme ceux qui sont chargés d’aider les personnes à
s’y insérer, même si ces objectifs sont inaccessibles. Ce qui place les travailleurs
sociaux dans un position délicate : comment répondre à une demande d’insertion, sinon
en adoptant les caractères dominants en vigueur dans une société donnée ?
« Si le dépassement du travail constitue bien une véritable révolution culturelle, ceux qui
aujourd’hui en paient le prix sont les plus faibles et les plus démunis. Il est quelque peu
injuste de leur dire : “Patientez. Le travail sera bientôt relativisé, dépassé. On va inventer
d’autres formes de citoyenneté” » (Castel, 7/8/1995, p22)
Ainsi, les travailleurs sociaux inculquent des valeurs et des normes à leurs usagers. Il est
clair que ces dernières sont partagées par un grand nombre d’individus et que ceux qui
n’ont ni travail, ni argent, ni logement et qui ne l’ont pas souhaité en souffrent et ne
demandent qu’à les retrouver. Nous pouvons donc dire que ces normes sont dominantes,
mais savoir si elles profitent à une classe particulière est une autre question. La logique
intentionnelle (Bergier, 1992) du travailleur social est d’insérer ses usagers dans une
société donnée. La logique intentionnelle des usagers est d’être insérés dans ladite
société ou de tirer bénéfice de ce que peuvent leur apporter les travailleurs sociaux ou
les bénévoles, ce qui ne remet pas l’ordre social en cause. La logique inintentionnelle
est double.
D’une part, les travailleurs sociaux, qu’ils le veuillent ou non, confortent et permettent
le fonctionnement d’une société dont ils assurent la reproduction. D’autre part, les
usagers qui demandent à être insérés confortent ses normes. La société que les acteurs
sociaux reproduisent consciemment ou non, volontairement ou non, n’est pas
226
assimilable un organisme vivant qui aurait sa propre volonté ou sa propre fin. Sa
reproduction est rendue possible parce chaque acteur a l’impression, à tort ou à raison,
d’y trouver son compte. En effet, il serait utopique de croire que les « exclus », bien que
dominés, aspirent forcément à une autre société que celle dans laquelle ils vivent et
voudraient s’insérer.
Pour comprendre la portée du RMI, nous allons nous interroger sur le montant de
l’allocation, les « exclus » de ce dispositif et les possibles répercussions du nouveau
projet de Plan d’Action Personnalisée pour un Nouveau Départ1.
Le Revenu Minimum d’Insertion, un revenu vraiment minimum : en France, c’est le
RMI qui constitue la ressource la plus courante des précaires. Il permet de faire face aux
besoins les plus urgents, 3000 francs ou 460 euros mensuels environ pour une personne
seule ne suffisent pas pour satisfaire un loyer et des besoins de base, ses bénéficiaires le
complètent parfois avec les produits de la mendicité, du travail au noir, etc.
On peut se demander si la faiblesse de ce montant n’a pas pour but d’encourager les
RMIstes à trouver un emploi : cette stratégie ressemble d’ailleurs à l’enjeu salarial
dénoncé par Karl Marx ([1985]): pour que l’ouvrier soit motivé pour accomplir son
travail, il lui faut un salaire suffisamment bas pour qu’il soit obligé de travailler, mais
juste assez élevé pour qu’il ne cède pas au découragement. Elle permet tout autant
d’éviter que les personnes ne perdent pas d’argent en préférant travailler, notamment en
emploi aidé (CES, etc).
Tous les RMIstes ne bénéficient pas forcément d’un contrat d’insertion : je me suis
aperçu lors de ma pratique professionnelle d’instructeur RMI au foyer de la Libération
(CHRS), que tous les bénéficiaires du RMI n’avaient pas forcément signé un contrat
d’insertion, certains ne savaient même pas quelle était leur utilité, tandis que d’autres
qui en signaient ne savaient pas à quoi cela pouvait bien servir et le percevaient comme
une nouvelle contrainte, un autre moyen de contrôle social.
1
Voir la présentation plus précise de cette initiative en annexe.
227
Le RMI est inadapté à certaines situations : les personnes les plus précaires peuvent
n’émettre aucune demande d’insertion. Ce sont notamment les individus dont la
situation ne provient ni d’une perte d’emploi, ni d’une perte de logement, mais d’une
perte d’êtres chers. Un contrat d’insertion pertinent pourrait aider le bénéficiaire à
effectuer une démarche de deuil, du moins si l’instructeur RMI est compétent ou s’il
oriente le bénéficiaire vers une aide psychologique adaptée. Lors des entretiens
effectués lors de ma monographie de licence en 1994, j’ai rencontré un homme qui
mendiait et qui expliquait ainsi sa situation lorsque je lui ai demandé si c’était pour des
problèmes d’emploi qu’il était à la rue :
« Non, non, c’est pas ça. C’est, j’ai perdu ma femme et ma fille dans un accident de
voiture, c’était y’a cinq ans. Après, j’ai fait des déprimes, des trucs comme ça, un “beau”
jour, ça m’a pris la tête, et j’me suis barré. […]Vaut mieux ça plutôt que d’être enfermé.
Une baraque tout seul, comme un con. Quand vous vous retrouvez tout seul, comme ça, du
jour au lendemain, c’est pas... Ca fait drôle... A trente ans... J’ai pas supporté ça... […]
C’est pas une question d’argent, c’est le problème de la vie ! On dit que l’argent ne fait pas
le bonheur !” » (in Chevalier, 1994)
Il pense qu’aucune aide sociale ne lui rendra sa famille et de ce fait, il refuse d’entamer
des démarches (demande de RMI notamment) visant sa participation à un quelconque
projet d’insertion. Cette attitude concerne également les personnes qui refusent toute
autorité ou qui se considèrent trop âgées pour pouvoir entamer des démarches
quelconques.
La population précaire de 18 à 25 ans ne peut le toucher qu’exceptionnellement (enfants
à charge...). Parfois, l’un des buts principaux de ces jeunes est d’atteindre l’âge requis
pour enfin obtenir la fameuse allocation. Le droit au RMI des moins de 25 ans fut l’une
des revendications (non accordée) du mouvement national des chômeurs en 1997-98.
Aujourd’hui, l’avenir du RMI est remis en question par la mise en place progressive du
Programme d’Action Personnalisée pour un Nouveau Départ et du Revenu Minimum
d’Activité. Le Programme d’Action Personnalisée pour un Nouveau Départ est une
initiative récente (2001). Par conséquent, il m’est impossible d’en faire un bilan ou
d’expliciter son fonctionnement à partir de données empiriques. Pourtant, il me semble
228
nécessaire d’en commencer une analyse, qui pourrait motiver des recherches ultérieures,
parce qu’à la fois elle ressemble et remet en question l’esprit qui a motivé la création du
RMI et du contrat d’insertion. Ce plan a pour but de lutter contre le chômage de longue
durée par l’établissement d’un contrat d’insertion professionnelle entre l’ANPE et le
demandeur d’emploi et d’un suivi individualisé, concrétisé par le Projet Action
Personnalisé (PAP) à renouveler tous les six mois pour chaque demandeur d’emploi.
Les similitudes avec le contrat d’insertion sont frappantes.
De nombreuses questions demeurent :
• Pourquoi créer un nouveau dispositif d’insertion professionnel géré par l’ANPE alors
que des services semblables existaient déjà au sein de l’ANPE pour tous les demandeurs
d’emplois et à travers le dispositif RMI pour les allocataires de cette prestation ?
• Outre les risques de contrôle social accrus en direction d’une population déjà très
exposée, quelles en seront les répercussions au niveau de l’axe « insertion
professionnelle » du RMI ?
• L’insertion professionnelle doit-elle se séparer de l’insertion sociale ?
• Les Commissions Locales d’Insertion ne devront-elles plus s’intéresser qu’aux
individus qui n’ont aucun espoir d’insertion, en prenant le risque de les stigmatiser
davantage ?
• Va-t-on par conséquent créer d’une part un Revenu Minimum d’Insertion géré par les
CLI et d’autre part un Revenu Minimum d’Activité ou d’Insertion Professionnelle
(RMA ou RMIP) géré par les ANPE ?
S’il est trop tôt pour apporter des réponses précises à ces questions, puisque ce projet
n’en est qu’à ses débuts, on peut se référer aux nombreux débats qui ont lieu au sujet du
Revenu Minimum d’Insertion et du Revenu Minimum d’Activité. Par exemple, la revue
de la fondation pour la recherche sociale (FORS), en 1996, dans un numéro consacré
aux approches territoriales de l’insertion par le logement, a donné la parole à Claude
Girard, à l’époque député du Doubs, rapporteur général du Budget du ministère de
l’intégration, qui essaie de légitimer une séparation entre les précaires « actifs » et les
précaires « passifs » :
229
« les réflexions qui sont menées autour du RMI en France, dans les secteurs
gouvernementaux et parlementaires, c’est, peut être, l’idée d’une séparation entre un revenu
minimum social et un revenu minimum d’activité. Le revenu minimum social serait versé à
toute personne qui le demande et qui justifie du fait qu’elle n’a pas de ressources
suffisantes. Ensuite pour toute personne qui aurait ce revenu minimum social, il y aurait,
mais cela reste à définir, une sorte de bilan social et de bilan de santé qui permettrait de
dégager quelles sont les personnes ayant la capacité d’avoir un véritable contrat d’insertion
et c’est alors qu’arriverait le RMA (revenu minimum d’activité) qui permettrait d’engager
un véritable contrat d’insertion avec une prestation légèrement supérieure à celle du revenu
minimum social » (in FORS, p68)
Dans ce cas, les personnes exclues du RMA, auraient non seulement une allocation
inférieure à ce nouveau revenu, mais seraient en plus considérées et reconnues comme
handicapées sociales. Elles seraient exclues du contrat d’insertion et du processus
participatif qui les concernaient jusqu’alors. Elles pourraient bénéficier d’un minimum
vital, mais sans droit à une aide à l’insertion puisque seule l’activité professionnelle
serait jugée comme vectrice d’insertion et de participation sociale (ce qui est bien
entendu une grossière erreur).
La question de la gestion (comment ? par qui ? combien ?) de cette allocation est
demeurée un obstacle jusqu’à la proposition de loi à l’Assemblée Nationale en 2001
adoptée par le Sénat sur la création du Revenu Minimum d’Activité. Le RMA a été
conçu afin de favoriser le retour à l’emploi et il est institué un revenu minimum
d’activité pour les personnes sans emploi et titulaires depuis au moins six mois d’un
minimum social.
Le Revenu Minimum d’Activité prend la forme d’une convention d’embauche conclue
entre le bénéficiaire, l’employeur, et, selon le cas, l’État ou l’institution gestionnaire du
minimum social. Une rémunération égale au montant du revenu minimum d’activité est
versée en totalité par l’employeur au bénéficiaire.
Ce RMA comprend 1) une aide dégressive qui correspond pour un contrat de travail à
temps plein à l’allocation de minimum social perçue par le bénéficiaire, versée à
l’employeur pendant trois ans de manière dégressive et 2) un salaire négocié, qui est la
différence entre le montant du revenu minimum d’activité et l’aide dégressive. Le
230
contrat de travail conclu dans le cadre d’une convention de revenu minimum d’activité
est à durée indéterminée. Les minima sociaux ouvrant droit à la conclusion d’une
convention de revenu minimum d’activité sont le revenu minimum d’insertion,
l’allocation de solidarité spécifique, l’allocation d’insertion, l’allocation d’assurance
veuvage et l’allocation de parent isolé. Aucune convention de revenu minimum
d’activité ne peut être conclue pour le compte d’un établissement ayant procédé à un
licenciement économique dans les six mois précédant la date d’effet de ladite
convention. La convention ne peut être conclue lorsque l’embauche résulte du
licenciement d’un salarié sous contrat à durée indéterminée.
Malgré le fait que le RMA n’ait pas encore été concrètement mis en application, nous
pouvons ébaucher une amorce de réflexion sur la signification de ce « nouveau »
dispositif qui ne semble pas si inédit, puisqu’il ressemble fortement aux programmes
d’emplois aidés plus connus sous le nom de Contrat Emploi Solidarité…
Que le contrat ait lieu dans le cadre du RMI, du RMA, voire dans le dernier projet
gouvernemental de création d’un contrat d’intégration à l’attention des immigrés (en
2002), un problème demeure : le RMI s’intéresse à l’insertion sociale dans son
ensemble, mais le RMA lui retire son aspect professionnel et définit donc explicitement
l’insertion professionnelle comme seul vecteur d’insertion sociale, d’un autre côté, les
axes prioritaires du nouveau contrat d’intégration restent bien flous…
Comment demander à une population de s’insérer ou de s’intégrer si l’on n’est capable
d’apporter qu’une définition simpliste de l’insertion ou de l’intégration ? Nous nous
sommes par ailleurs interrogés sur cette impossibilité d’apporter une définition
consensuelle de l’insertion dans l’hypothèse précédente.
De plus, l’aspect contractuel correspond à cette individualisation des problèmes
collectifs qui frappent les bénéficiaires du RMI, du RMA, voire de l’éventuel contrat
d’intégration : un contrat implique forcément deux parties. Si l’on octroie des droits et
surtout des devoirs aux RMIstes, « RMAstes » et aux futurs signataires de contrats
d’intégration, il sera nécessaire de s’intéresser également à la responsabilité de l’autre
231
signataire du contrat, c’est-à-dire l’État et au poids du contexte social qui pèse sur cette
interaction. Au bout du compte, le contrat d’insertion inhérent au RMI consacre un
échange inégalitaire et opère un tri au sein de la population précaire en l’atomisant.
Nous allons conserver cette remarque à l’esprit lorsque nous nous interrogerons de
manière transversale sur les modalités de participation dans le cadre des stratégies
d’insertion étudiées dans les hypothèses précédentes.
3. Typologie des modes de participation
À travers le prisme des stratégies participatives d’insertion, je me demande dans quelle
mesure l’insertion passe par la participation et quels sont les enjeux sociaux des
stratégies participatives d’insertion lorsqu’elles sont collectives ou individuelles à
travers la tension entre l’individualisation des problèmes collectifs (chômage de masse,
désindustrialisation, etc) et l’imposition de solutions « standardisées » (promotion de
l’entreprise, centration sur l’insertion professionnelle et la formation, etc) qui ne
répondent pas forcément aux aspirations personnelles des acteurs sociaux.
Tout d’abord, à chaque stratégie participative d’insertion correspond une forme
particulier de participation, qui peut se produire dans deux sens : du haut vers le bas ou
« top-down », elle est octroyée ou du bas vers le haut ou « bottom-up », elle est
revendiquée. Si l’on fait abstraction des différences entre les degrés de participation, on
est condamné à ne percevoir qu’un seul modèle de participation.
Ensuite, il est nécessaire de distinguer le degré de participation. Par exemple, si l’on ne
prend en compte que la codécision, degré de participation où chaque acteur peut
imposer son point de vue et partager un pouvoir décisionnel, peu d’initiatives seraient
participatives. Ainsi, la consultation est aussi une forme de participation, même si elle
peut sembler moins satisfaisante pour les acteurs qui n’ont pas de pouvoir décisionnel
direct.
232
Enfin, sans une différenciation entre les types de participation (décision directe, action
au sein d’un projet, participation financière à une initiative, etc), on court le risque de
réduire la participation à un seul axe.
Je me questionnerai donc sur la place de la forme, du degré et du type de participation
dans le cadre des stratégies participatives d’insertion. Comment leur interaction se
produit-elle ? L’évolution de cette interaction est-elle temporelle ? Chaque phase se
suit-elle logiquement ? Est-il toujours possible de les dissocier ? Leur articulation estelle consensuelle ou conflictuelle ?
Je vais donc à présent définir plus précisément ce que sont la forme, le degré et le type
de participation pour mieux les utiliser dans le cadre des stratégies participatives
d’insertion analysées à l’occasion de mes précédentes hypothèses. Elles éclaireront la
manière dont se produisent les interactions de chaque acteur ou groupes d’acteurs dans
le cadre des emplois intermédiaires, la création d’entreprises et les modes alternatifs
d’insertion. Elles expliqueront également la nature fortement conflictuelle du processus
d’insertion.
Il faut noter que dans la pratique, la forme, le degré et le type de participation sont
intimement liés. Leur présentation est ici atomisée dans le but d’en rendre la
compréhension plus facile.
3.1. La forme de la participation
Comme chaque stratégie participative d’insertion fait intervenir des acteurs aux
intentions et stratégies différentes, bénéficiant chacun d’un pouvoir différent, la
participation peut être, en même temps, octroyée pour un groupe d’acteurs et
revendiquée pour un autre.
3.1.1. La participation octroyée (du haut vers le bas ou « top-down »)
Dans cette forme de participation, ce sont les acteurs qui bénéficient d’un pouvoir
décisionnel qui accordent une relative liberté de participation aux groupes qui n’ont pas
233
ce pouvoir. Dans le cas de l’entreprise, la direction tenter de s’engager dans cette
démarche mais souvent, elle n’est pas prise au sérieux par les employés qui la
suspectent d’être une manipulation.
« lorsque cette offre est faite à des salariés qui n’ont rien demandé, elle risque fort d’être
perçue comme une manipulation oui une ruse de la direction. Elle a par conséquent de
grandes chances de tomber à plat. » (Blanc, 1999a, p330)
Nous avons vu que les bénéficiaires du RMI en France adaptent leur demande en
fonction du regard de l’autre en se centrant sur des axes (emploi, formation, logement)
qu’ils supposent « acceptables » de la part du travailleur social qui cosigne son contrat
d’insertion et ont du mal à prendre au sérieux ou à se centrer sur les propositions
pourtant issues du dispositif RMI qui concernent le sport, l’art, etc : il faudrait ainsi
mériter son allocation en pratiquant des activités « sérieuses » et « reconnues ». Les
propositions alternatives pourraient constituer la preuve de l’incompétence de
l’instructeur RMI ou pis, un piège pour entraver l’octroi de l’allocation…
Nous voyons cette forme de participation à l’œuvre dans l’Initiative de Govan au
Royaume-Uni, le Projet Marxloh en Allemagne, de DZB Leiden aux Pays-Bas et de la
Section Emplois d’Urgence en Suède.
3.1.2. La participation revendiquée (du bas vers le haut ou « bottom-up »)
Cette forme de participation est le plus souvent une mobilisation de la part d’un groupe
d’acteurs jusqu’ici tenu à l’écart du processus participatif.
« En général, dans une situation de crise (par exemple, lorsque des salariés estiment que
l’entreprise est en danger), il arrive qu’ils se mobilisent et revendiquent d’avoir droit au
chapitre puisque, en termes imagés, c’est eux qui “paieront les pots cassés”. » (Blanc, in
Cerisy, p330)
Ce type de participation se retrouve dans le secteur associatif de quartier où des
bénévoles peuvent promouvoir l’insertion des jeunes à travers des activités sportives,
des manifestations culturelles, la mobilisation des femmes, comme nous l’avons vu avec
234
l’association « City Fashion » et le projet de formation aux emplois familiaux à la Cité
des Provinces en France.
Cette mobilisation peut parfois être considérée comme une menace par les groupes déjà
inclus dans le processus de prise de décision. :
« Il serait bien naïf de croire qu’elle débouche sur un consensus. C’est la boîte de Pandore
et il en sort d’abord des conflits d’intérêt (entre élus et habitants, mais d’abord entre
habitants). Loin de simplifier la vie des décideurs, elle la complique et elle les confronte
aux groupes de pression qui défendent avec acharnement leurs intérêts particuliers. »
(Blanc, in Cerisy, p330)
Nous retrouvons aussi cette forme de participation dans le cas de la Compagnie de
Travail de Quartier aux Pays-Bas.
3.2. Le degré de participation
Il est nécessaire d’adopter une vision large de ce que l’on peut appeler « participation »
dans des stratégies participatives d’insertion. La principale différence entre les degrés de
participation est le pouvoir accordé à chaque acteur. Là encore, chaque degré n’exclut
pas l’autre, la typologie présentée est une échelle puisqu’une stratégie participative
d’insertion est un processus qui peut se produire en plusieurs étapes. À un moment, la
participation peut être une information, une consultation, une concertation ou une
codécision.
3.2.1. L’information
Dans la pratique, l’information est souvent assimilée à la participation, notamment dans
bon nombres de politiques d’insertion sociale où les « bénéficiaires » potentiels ne sont
pas représentés dans le processus de décision : il n’y a pas de représentation des
chômeurs à l’ANPE ou des RMIstes dans les Commissions Locales d’Insertion.
« Il apparaît de façon très claire dans les groupes de discussion qu’une politique
d’information (telle qu’on la conçoit) a pour objet de limiter dans l’immédiat et de reculer
235
dans le futur hypothétique tout changement de la manière dont sont prises les décisions c’est-à-dire toute transformation des rapports de pouvoir dans la société. » (Lugassy, p96)
L’information n’est pas à proprement parler une participation. Il s’agit avant tout du
préalable à un processus de participation plus complexe. Par exemple, après un
processus de prise de décision, un groupe d’acteurs informe un autre des décisions
susceptibles d’être prises (parfois en son nom) afin de stimuler ses réactions et, si besoin
est, de prendre en compte les opinions qu’il émet pour modifier les décisions proposées.
Si cette information a pour but de stimuler la participation de ceux qu’elle informe ou si
elle a lieu avant le processus de prise de décision (ce qui est rarement le cas), on peut la
concevoir comme la première étape d’un processus participatif.
3.2.2. La consultation
Le second degré de participation est la consultation. Dans le cadre des politiques
urbaines par exemple, les « décideurs » informent les habitants des projets qu’ils
comptent mettre en place ou qu’ils ont pris la décision de mettre en place et ils les
invitent à exprimer leur avis, mais pas plus.
« La consultation est un degré bien faible de participation. Elle consiste à organiser la
remontée de l’information, mais en laissant le monopole de la décision à ses initiateurs. »
(Blanc, 1999a, p330)
Là encore, ce degré de participation peut être considéré comme une étape du processus
participatif s’il se transforme, après la consultation, en une concertation ou une
codécision, c’est-à-dire si les opinions émises par les personnes consultées sont prises
en compte.
3.2.3. La concertation
236
La concertation est l’étape suivante dans le processus participatif.
« La concertation est une forme de participation plus riche puisqu’elle implique une réelle
négociation. » (Blanc, 1999a, p330)
Toutefois, dans ce cas, les acteurs qui possèdent le moins de pouvoir peuvent avoir du
mal à se faire entendre et à prendre part à la prise de décision « finale ».
3.2.4. La codécision
Il s’agit du degré le plus important de la participation, où chaque acteur dispose d’un
poids équivalent et peut réellement influer sur le processus participatif. Ce degré est
rarement atteint dans la pratique.
« La co-décision représente un degré supérieur d’association des habitants à la décision. A
ma connaissance, elle n’est pratiquée que dans un tout petit nombre d’établissements
publics de coopération intercommunale (EPCI) en milieu rural. Tout projet de
développement est discuté dans une assemblée générale ouverte à tous. Si cette assemblée
informelle approuve le projet, il est soumis à l’instance qui peut seule statuer, le conseil
syndical. Si l’assemblée est hostile au projet, il est retiré, ce qui revient à exercer un droit
de veto. » (Blanc, 1999b, p181)
Nous verrons après un retour sur les projets analysés qu’il est indispensable de
distinguer les degrés de participation, mais qu’il faut en même temps les replacer dans
le contexte global des stratégies participatives d’insertion : les degrés de participation
sont distincts, mais ils coexistent, interagissent, évoluent et changent au fur et à mesure
du processus interactif.
3.3. Le type de participation
Il n’existe pas qu’une seule manière de participer. Un engagement peut être à la fois
direct ou indirect, actif ou passif. Là encore, le type de participation est indissociable de
la forme et du degré de participation et varie selon les étapes du processus participatif et
les acteurs qui y sont impliqués, directement ou indirectement.
237
3.3.1. La participation à travers la décision
Ce type de participation est fortement lié à la concertation et à la codécision. Il s’agit du
pouvoir de négocier avant même qu’un projet soit mis en œuvre.
« Habituellement, les habitants qui expriment leur avis ne veulent pas en rester là ; ils
veulent participer aux débats sur la transformation des projets et voir leur avis pris en
compte. La concertation au sens strict suppose un degré supplémentaire, une certaine
redistribution du pouvoir au profit des habitants, leur permettant de négocier les inflexions
au projet initial. » (Blanc, 1999b, p181)
Lorsqu’un projet concernant l’urbanisme, l’entreprise (etc) est conçu, plusieurs acteurs
peuvent émerger et intervenir dans le processus de prise de décision : la Municipalité,
l’entreprise, les habitants, les salariés, les associations. Chacun d’entre eux peut être
inclus ou exclus de cette variante de la participation. Ainsi, la redistribution du pouvoir
ne concerne pas forcément les habitants, mais aussi les entreprises qui souhaitent jouer
un rôle dans le cadre de l’aménagement de l’espace urbain, comme nous le voyons dans
le cadre du projet Abribus à la Cité des Provinces, avec Decaux qui s’occupe de la
maintenance du mobilier urbain et la compagnie de transport collectif CGFTE.
3.3.2. La participation à travers l’action
La participation à travers la décision n’est pas le seul moyen de participer. La
participation à travers l’action peut parfois se révéler plus efficace que la participation à
travers la décision.
« Certains habitants peuvent prendre une part active à la propreté de leur immeuble, à
l’embellissement ou à la fête de leur quartier, tout en fuyant les réunions. Il ne faut pas
oublier cette forme très concrète de participation. Dans le vocabulaire d’Habermas, l’agir
n’est pas seulement “communicationnel”. On peut dire qu’il est aussi
“transformationnel”. » (Blanc, 1999b, p180-181)
Il est également possible, à travers une certaine passivité, résister aux initiatives. Par
exemple, des salariés peuvent se mobiliser contre les décisions des dirigeants de leur
entreprise en limitant leur production, des habitants peuvent ignorer les dispositifs créés
pour leur usage, mais sans les avoir consultés, etc.
238
Lorsque des participants n’ont pas été mobilisés dans le processus de prise de décision
et sont « invités » à l’occasion de la mise en place d’une stratégie participative
d’insertion en tant qu’« usagers » ou « public cible », leur participation est à la fois
active puisqu’ils font acte de présente et passive puisqu’ils sont des consommateurs
d’un projet prêt à l’emploi, leur participation est « réactive » ou « active-passive ».
Là encore, des acteurs qui n’ont pas été invités lors du processus de décision peuvent
s’inviter et jouer un rôle important et d’autres acteurs, actifs lors du processus de prise
de décision peuvent être absents pour sa mise en œuvre. De même, les acteurs peuvent
intervenir à l’occasion de ces deux types de participation.
3.3.3. La participation à travers une médiation
La participation à travers une médiation est moins spectaculaire que les précédentes
mais elle n’en demeure pas moins un type de participation efficace. Ainsi, les personnes
qui paient des impôts directs ou indirects, même s’ils n’ont pas le droit de vote (c’est le
cas des étrangers), participent au processus de redistribution des impôts. Il en est de
même pour les sans-abri qui doivent participer financièrement, même lorsque la somme
est symbolique, à leur hébergement en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale.
Comme l’a démontré Georg Simmel et comme nous l’analyserons plus loin, la relation
de mendicité est également un processus participatif : 1) le mendiant participe à un jeu
social en imposant sa présence sur les espaces publics et en interpellant les passants ; 2)
celui ou celle qui donne participe à ce même jeu social par la médiation de son don en
argent ou d’un autre bien matériel.
239
4. L’application de la typologie des modes de participation dans les initiatives
étudiées : la participation des personnes précaires et des acteurs avec lesquels elles
entrent en interaction directe
À partir de la typologie précédemment définie, je vais analyser dans quelle mesure la
participation des acteurs et groupes d’acteurs a influé sur les stratégies participatives
d’insertion. J’ai décidé de retenir, pour classifier les stratégies participatives d’insertion,
la forme de participation.
Ainsi, le projet Marxloh en Allemagne, DZB Leiden aux Pays-Bas, l’Initiative de
Govan au Royaume-Uni et la Section Emplois d’Urgence sont des projets qui vont du
haut vers le bas et nous verrons notamment comment les populations précaires, les
« groupes-cibles » se les approprient ou non. Inversement, « City Fashion », la
formation aux emplois familiaux et la mendicité en France ainsi que la Compagnie de
travail de quartier aux Pays-Bas sont des projets « de la base » et nous verrons comment
ces stratégies participatives d’insertion s’intègrent ou non à des structures plus
institutionnelles. Nous étudierons à part le Projet Abribus qui est l’exemple d’une
stratégie participative d’insertion rendue problématique par la participation de plusieurs
acteurs aux représentations et objectifs différents.
Dans le cas de la mendicité, qui est une activité informelle, il n’est pas possible
d’évoquer de degré de participation. Sauf dans le cas des trafics organisés par des
mafias, elle demeure avant tout une activité individuelle et atomisée. De ce fait, on ne
peut pas non plus parler réellement de forme de participation qui requiert une dimension
collective. Les techniques de mendicité, active et passive, qui définissent le type de
participation ont été présentées au chapitre 3 de cette seconde partie, c’est la raison pour
laquelle je n’aborderai pas la mendicité dans cette section.
4.1. Une participation du « haut » vers le « bas »
Dans le cas du Projet de Quartier à Marxloh, nous avons affaire à une participation
octroyée, du « haut » vers le « bas » : le Projet propose des programmes de formation et
240
d’emploi aidé avec l’accord du centre local pour l’emploi. Il existe une négociation
entre le centre local pour l’emploi du Nord de Duisburg et le Projet de quartier de
manière à ce que les habitants de Marxloh soient prioritaires dans le recrutement des
participants pour les programmes d’emploi aidé.
Concernant la population locale, elle est uniquement informée de ces mesures pour
l’emploi aidé et la formation. On trouve de multiples approches sur la manière
d’informer et de mobiliser les habitants : la collaboration avec les média locaux,
l’organisation d’événements locaux. Comme le projet Marxloh s’est créé et développé
rapidement et que les habitants n’ont pas été conviés à son processus de conception, le
degré de participation des habitants s’est limité à une information. Et tandis que ceux
qui étaient des partenaires privilégiés du Projet de quartier (Projet Marxloh, autorités
locales, organismes de formation, entreprises, etc) étaient mobilisés dans leur travail, il
est clair que les habitants n’étaient pas informés des activités qui étaient mises en place.
Et si l’information était disponible pour les habitants les plus curieux ou motivés, ces
derniers devaient se résigner à ne pas pouvoir agir sur les décisions prises pour le
quartier et dont ils avaient connaissance. Cette situation est conforme à la démonstration
de Ulrich Beck concernant les déterminants des prises de décision :
« l’individu doit “assumer” les conséquences des décisions qu’il n’a pas prises. (Beck,
2001, p290)
Étant donné les structures de prise de décision et la forme de participation mis en place,
il y avait peu à attendre pour les habitants de leur mobilisation. Les priorités et les
décisions étaient souvent définies avant même qu’ils soient impliqués, voire informés.
Le rôle des habitants se limitait à dire ce qu’ils pensaient sur des projets déjà définis
avec aucun moyen suffisant pour y changer quoi que ce soit.
Une enquête menée au printemps 1997 auprès des habitants a montré le besoin de
renforcer le travail de relations publiques du Projet Marxloh (ELSES, 2000). L’enquête
auprès des personnes recrutées dans les programmes d’emploi aidé du Projet de Quartier
a montré par exemple que 42% d’entre eux ne savaient pas que le Projet Marxloh
241
s’intéressait au travail multiculturel, 66% n’avaient jamais entendu parler de la
revitalisation économique du quartier. 51% des personnes en emploi aidé ne savaient
pas que le Projet Marxloh s’intéressait à la participation des habitants.
Mais les habitants ne sont pas les seuls à avoir un choix limité. En Allemagne, les
promoteurs d’emploi aidé ne peuvent pas toujours choisir ou sélectionner leurs
employés, qui sont en fait orientés par les centres locaux pour l’emploi. Dans le cadre
du recrutement, le Projet de quartier n’a pas un pouvoir décisionnel absolu puisqu’il
collabore avec le centre pour l’emploi du Nord de Duisburg. Mais comme nous l’avons
vu au sujet du degré de participation, il existe une négociation entre les deux partenaires
qui laisse une grande marge de liberté au Projet de quartier pour favoriser les habitants
de Marxloh. Ce qui montre l’intérêt d’analyser à la fois le type et la forme de
participation pour comprendre le processus participatif dans toute sa complexité.
Au fil des ans, lorsque le Projet a été bien connu de la population locale, des personnes
sont venues directement au Projet de quartier pour être embauchées avant même d’être
orientées par le centre pour l’emploi. Elles ont donc une participation à travers la
décision, mais elle est limitée puisque c’est un choix imposé et que les habitants ne sont
pas consultés pour définir ces programmes d’emploi aidé et de formation. La
participation active des habitants demeure limitée. À la lecture de la mise en place du
projet et de son analyse, il est impossible de voir quelle a bien pu être leur place et leur
rôle en tant qu’acteurs de leur propre développement.
Marxloh n’est pas un cas isolé concernant ce « flou participatif », on retrouve dans de
nombreux pays comme la France, cette volonté participative indéfinie :
« Il en va de même à l’étranger où, dans les programmes équivalents, la participation est
imposée sans être définie. Aux USA, dans le cadre du programme de lutte contre la
pauvreté du président Johnson, on impose prudemment : “The maximum feasible
(réalisable) participation”. En Allemagne, la loi d’orientation de l’aménagement urbain
(Städtebauförderungsgesetz, 1971) prévoit un plan social élaboré en concertation avec les
habitants, mais sans expliciter ses modalités ni son contenu. Au Royaume-Uni, le Housing
Act de 1980 impose la participation des habitants mais il laisse toute liberté sur les
modalités d’application. » (Blanc, 1999b, p178)
242
Les politiques locaux de Marxloh ont ressenti le besoin urgent de développer un concept
de développement de quartier, mais les structures de prise de décision existantes ont
peur de laisser de leur pouvoir aux habitants. La démobilisation d’une grande partie des
habitants n’est pas forcément vue de manière négative pour les pouvoirs en place et
pour certains des habitants qui participent :
« Le jugement moral de démission porté sur les “abstentionnistes” permet en effet
d’affirmer que, “puisqu’ils ne veulent pas faire l’effort de participer”, ils n’ont pas le droit
de critiquer. » (Lugassy, p135)
Cette démobilisation peut aussi s’expliquer en partie par le fait que la majorité des
bénéficiaires des emplois aidés ne viennent pas du quartier, malgré les efforts du Projet
de quartier pour recruter prioritairement les habitants de Marxloh. Outre les différences
qui existent entre « le sommet » et « la base » dans le cadre du Projet de Quartier, on
remarque des dissensions au sein même des instances décisionnelles. Dès le départ, les
objectifs du Projet n’étaient pas clairement formulés et assez détaillés au niveau du
recrutement des participants par exemple ou dans la coordination des actions entre
l’organe économique de l’initiative locale et celui qui s’occupe du développement des
ressources humaines.
Dans le projet de promotion de l’entreprise individuelle du bureau d’aide à la création
d’entreprise du Projet Marxloh, l’étude de la forme, du degré et de type de participation
dévoile une contradiction entre l’objectif de mobilisation du potentiel que représentent
les habitants du quartier et la place qui leur est effectivement attribuée dans le processus
participatif.
Le moteur de cette initiative est l’agence pour le développement, qui stimule donc la
participation des créateurs d’entreprise. Il ne s’agit pas d’une initiative « de la base »
puisque la participation des habitants est octroyée. Comme c’est bien souvent le cas
(notamment en France), il s’agit plutôt d’une information qui a été diffusée par les
acteurs politiques et administratifs (le sommet) en direction des habitants (la base). Les
réunions du conseil d’administration n’étaient pas ouvertes au public ; aucun dispositif
n’a été prévu pour informer les habitants des décisions prises.
243
« La justification d’une intégration des participants à des organismes déjà constitués, et de
la réduction de la participation à une simple émission d’“avis”, repose sur l’idée que la
critique doit être constructive - c’est à dire ne pas mettre en question “les options
fondamentales” définies par le pouvoir, et lui conserver intégralement son rôle d’agent de
décision. Il y a bien un préalable à la participation, que l’on peut dénommer information ou
formation civique : il consiste à “dire aux gens quelles sont les grandes options, pour qu’ils
puissent participer sur les détails en les comprenant... ce qui est un moyen de les éduquer” »
(Lugassy, p130)
Le bureau d’aide à la création d’entreprise a un pouvoir décisionnel : il décide quelle
entreprise aider ou créer et encadre le processus d’aide et de création d’entreprise. C’est
une participation à la décision et à travers l’action. Les créateurs d’entreprise, quant à
eux, participent directement à travers l’action de création d’entreprise.
Le fonctionnement de l’Initiative de Govan au Royaume-Uni est quelque peu similaire à
celui du bureau d’aide aux créateurs d’entreprise de Marxloh. Trois acteurs entrent en
jeu, aux objectifs qui pourraient sembler à première vue consensuels : l’Initiative de
Govan, les entreprises et les chômeurs locaux. Après une analyse plus détaillée de ces
modalités de participation, nous allons voir qu’elles sont déterminantes concernant la
forme que ce type d’insertion va prendre.
Dans toutes les phases du processus participatif, notamment lors de la sélection des
entreprises, la participation semble octroyée et imposée par l’Initiative de Govan.
L’Initiative de Govan est le moteur décisionnel qui met en place des projets. Elle définit
ainsi les modalités de participation de chaque acteur qu’elle sollicite et vérifie les
actions mises en place. La participation est donc octroyée pour les entreprises qui
bénéficient des avantages du projet, mais qui ont l’obligation d’accorder un entretien
d’embauche aux chômeurs locaux. Comme cette obligation n’implique pas de les
recruter, la participation à la décision est indirectement revendiquée par les entreprises
qui s’octroient ce pouvoir décisionnel. L’influence de l’Initiative de Govan s’arrête
donc lors du processus de recrutement de la main d’œuvre.
La participation n’est en revanche absolument pas envisagée du côté des demandeurs
d’emplois de Govan. Néanmoins, les chômeurs peuvent refuser d’intégrer les
244
programmes de formation, ce qui peut être considéré comme une forme négative de
revendication.
Cette forme de participation apparemment simple cache donc les influences réelles des
acteurs mobilisés dans le processus participatif, comme nous allons le voir plus
précisément en étudiant le type de participation.
Si les degrés de participation varient au cours du processus participatif, ils concernent
uniquement l’Initiative de Govan et les entreprises. Au départ, les prises de décisions ne
sont que le fait de l’Initiative, il n’y a donc ni consultation, ni concertation et encore
moins de codécision, à part au sein de l’Initiative de Govan elle-même. Lorsque
l’entreprise est établie, les relations de pouvoir se stabilisent voire s’inversent. On peut
déceler une codécision puisque d’une part les entreprises sont dans l’obligation de
chercher prioritairement leur main-d’œuvre au sein de la population locale et d’autre
part, elles sont néanmoins en droit de décider de les embaucher ou pas. Mais la marge
de manœuvre n’est pas la même pour les deux acteurs de cette codécision.
Si l’Initiative de Govan impose aux entreprises de chercher prioritairement leur maind’œuvre au sein de la population locale, c’est l’entreprise qui a le dernier mot et qui
décide finalement qui elle veut embaucher.
Les habitants sont soumis à la fois des programmes de formation proposés par
l’Initiative de Govan et au choix des entreprises de les recruter. On pourrait toutefois
penser que le choix, certes limité, de choisir sa formation ou de ne pas participer à un
programme de formation est une forme mineure de codécision entre les partenaires
inégaux que sont les chômeurs et les responsables des programmes de formation.
Comme pour les deux variantes précédentes, le type de participation évolue tout au long
du processus participatif. L’Initiative de Govan participe à la fois à la décision et à
l’action. Elle décide de sélectionner les entreprises susceptibles d’être aidées sans
qu’elles aient un droit de regard sur cette sélection. Elle intervient à travers l’action de
ses conseillers auprès des entreprises. Comme l’Initiative de Govan apporte dans un
245
premier temps des subventions aux entreprises et des formations aux chômeurs, elle a
donc un pouvoir décisionnel fort.
Les créateurs d’entreprises participent à travers l’action, mais ils n’ont aucun rôle dans
le processus de prise de décision et de sélection qui est l’apanage de l’Initiative de
Govan. Par la suite, lorsqu’elles s’établissent et bien que l’Initiative de Govan ait réussi
à leur imposer de donner des entretiens d’embauche prioritairement à la population
locale, ce sont les entreprises qui décident si elles veulent embaucher ou pas : elles
participent de fait à travers l’action puisqu’elles rencontrent les chômeurs locaux et la
décision puisqu’elles décident des embauches éventuelles. Les rapports de force
s’inversent donc en faveur des entreprises qui acquièrent un pouvoir décisionnel à la fin
du processus.
Si les intentions de l’Initiative de Govan sont d’améliorer l’image du quartier et de
renforcer sa structure économique et « de fait », faciliter l’insertion professionnelle et
sociale de ses habitants, il est difficile de voir quel rôle est attribué aux habitants de
Govan.
L’Initiative de Govan n’octroie aucune participation aux habitants du quartier, outre les
créateurs d’entreprise puisque dans son esprit, le lien entre création d’entreprise et
retour vers l’emploi pour les habitants est mécanique et qu’il suffit pour eux de mieux
se conformer aux besoins des entreprises pour trouver un emploi. Les chercheurs
écossais qui ont analysé l’Initiative de Govan dans le cadre du projet ELSES n’ont pas
observé de participation revendiquée du côté des habitants, mais peut-être parce qu’ils
ne la cherchaient pas1. Les habitants se trouvent au bout de la chaîne et connaissent la
participation à la décision la moins élevé au sein du projet, puisqu’ils n’ont aucun
pouvoir décisionnel. Ils ne sont pas consultés et leurs aspirations ne sont pas prises en
compte, ce qui pourrait d’ailleurs expliquer le manque d’enthousiasme déploré par les
entrepreneurs à l’occasion des entretiens d’embauche. Dans cette initiative, les habitants
n’interviennent que comme des personnes en manque de formation, des « disques durs
111
Voir à ce sujet la présentation critique du projet ELSES dans la première partie de cette thèse.
246
vierges » qu’il faut « formater » selon les besoins des entreprises. Ils ne participent qu’à
la fin du processus lors des entretiens d’embauche, où ils sont donc des participants à
travers l’action, mais des « participants » passifs puisqu’ils font surtout acte de présence
pendant les programmes de formation et les entretiens d’embauche.
C’est donc une participation à l’action puisqu’ils sont présents physiquement, mais une
participation « passive » puisqu’ils ne font souvent qu’un acte de présence, on pourrait
l’appeler une participation « active-passive »… Dans ce type de participation, ils ont
certes le choix d’accepter ou de refuser une formation, mais également la possibilité
d’accepter d’intégrer une formation et de se rendre à des entretiens d’embauche
uniquement dans le but de continuer à percevoir des allocations chômage et de ne pas
être radiés de la liste des demandeurs d’emplois. Ils peuvent ainsi « saboter » un
entretien d’embauche par manque de motivation, ce qui est également une forme de
participation que l’on pourrait appeler réactive.
Ces différents niveaux de participation, lorsqu’ils entrent en interaction, déterminent
donc fortement la forme d’insertion véhiculée par l’Initiative de Govan et les tensions
générées à l’occasion de la stratégie participative.
Si ce déficit de participation des habitants est notable dans les projets dont la vocation
est centrée sur l’emploi, on le retrouve paradoxalement dans les modèles qui
revendiquent une approche plus « sociale ». Contrairement aux ambitions du concept
d’activation sociale, force est de constater que DZB Leiden aux Pays-Bas n’octroie que
peu de place à la participation des demandeurs d’emplois locaux. La participation est
octroyée pour les candidats aux programmes d’emplois aidés, mais il s’agit avant tout
de leur inscription dans ces programmes. Il s’agit d’une participation active-passive.
DZB Leiden ne consulte pas les chômeurs de longue durée ou les personnes
handicapées. En revanche, il existe un processus de codécision et de consultation,
notamment avec le Département. Les entreprises qui travaillent en collaboration avec
DZB Leiden sont des participantes actives puisqu’elles lui confient leur sous-traitance.
En revanche, elles n’interviennent lors du processus de prise de décision.
247
La Section Emplois d’Urgence octroie elle aussi un rôle passif aux habitants de
Rosengård en Suède. L’Agence municipale de logement de Malmö (MKB) fait partie
de la direction du projet. Elle a revendiqué le rôle qu’elle joue au sein de Rosengård.
Comme le chômage est élevé à Rosengård, il lui a semblé « normal » d’inclure ce
problème dans sa stratégie. MKB est pilotée politiquement par son administration,
nommée par le Conseil municipal. L’agence possède et gère presque 20 000
appartements à Malmö, dont plus de 2 000 se trouvent à Rosengård.
Si les habitants ont le droit de bénéficier des services de la Section Emploi d’Urgence,
ils n’ont pas participé à sa conception. Il s’agit par conséquent d’une initiative « du
sommet vers la base » même si MKB affiche une volonté de mobilisation des habitants.
La Section Emploi d’Urgence a été créée par L’Agence municipale de logement de
Malmö et l’entreprise Personalservice AB. Leur degré de participation est une
codécision.
Concernant les habitants du quartier, leur degré de participation est la consultation.
MKB a, pendant les années 1990, considéré que le travail de rénovation du quartier
devait reposer sur la demande des habitants. Ce travail a été fructueux, bien que
difficile. MKB affiche son orientation vers les consommateurs par le biais de réunions
avec les habitants au sujet de la sécurité, du bien être et des services. Cela implique
d’offrir aux habitants une liberté de choix pour leur mode de logement, la qualité, le
prix et un niveau de service flexible sans investissement économique.
En collaboration avec les écoles et la police locales, MKB a mis en place plusieurs
initiatives pour améliorer la vie quotidienne, combattre les attitudes « antisociales » et la
criminalité. MKB s’est aussi investie dans des activités visant à créer de l’emploi depuis
le début des années 1990.
MKB et Personalservice AB participent à travers la décision (puisqu’ils ont créé la
Section Emploi d’Urgence) et l’action. Personalservice AB prend en charge les services
pour l’emploi de la Section. Un agent à temps partiel a été ainsi affecté dans les locaux
248
de la Section. Il avait déjà travaillé dans le secteur de l’emploi et connaît bien les
problèmes de chômage. MKB Fastighets AB a deux responsabilités dans le projet. Tout
d’abord, l’agence est propriétaire des locaux. Ensuite, elle fait connaître le projet à ses
locataires et aux entreprises de Malmö. Il s’agit d’un service de mise en relation entre
offreurs et demandeurs d’emploi, les chômeurs du quartiers et les entreprises qui
cherchent de la main-d’œuvre sont donc inscrits sur une liste et mis en relation.
Cette inscription est donc une participation indirecte, à travers une médiation. Lorsque
les deux acteurs sont mis en relation par la section, ils participent à travers l’action : le
chômeur rejoint l’entreprise et l’entreprise recrute le chômeur. Ensuite, l’entreprise est
libre de se séparer de son employé ou de le garder. Elle bénéficie alors d’un pouvoir
décisionnel. Si l’employé est « libre » de quitter l’entreprise, il ne s’agit que d’un
pouvoir décisionnel relatif, sauf s’il réussit à trouver une activité plus lucrative ailleurs.
Il était au départ prévu que les entreprises participent à travers la médiation de leurs
subventions au projet : 30 euros devaient être payés par les entreprises adhérentes. Mais
un an après le démarrage de l’initiative, il a été difficile de trouver de nouvelles
entreprises. De ce fait, la contribution a été annulée et MKB demeure le principal
financeur de la Section.
Nous voyons à travers ces exemples, que la participation à la négociation n’a lieu
qu’entre les partenaires « du haut ». Les participants qui disposent d’un pouvoir
moindre comme les plus précaires, n’ont souvent le droit qu’à une information sur les
décisions prises « d’en-haut ». Et même dans le cas de l’information, nous voyons que
s’opère une sélection et un tri au sein de la population précaire : seuls les individus les
plus motivés seront susceptibles d’avoir accès à l’information sans pour autant avoir
une possibilité de contrôle sur les décisions prises.
Malgré tout, les plus précaires ne sont pas pour autant des marionnettes soumises.
D’une part, ils peuvent décider d’adhérer à une initiative. Dans ce cas, cette
participation octroyée est active-passive : le « bas » est un participant à travers l’action,
mais un « participant » passif puisqu’il fait surtout acte de présence au sein d’une
249
initiative et retire les bénéfices d’une formation ou d’un emploi intermédiaire dont il n’a
pas directement contribué à la conception.
D’autre part, il existe une forme négative de participation et « le bas » peut, par sa nonmobilisation, exercer une participation à la décision, mais limitée : il décide de ne pas
participer à travers l’action à une initiative ou faire en sorte qu’elle échoue. Il s’agit là
d’une participation réactive, comme dans le cas où des chômeurs « sabotent » un
entretien d’embauche par manque de motivation à Govan.
Lorsqu’on ne reconnaît pas ces différents niveaux de participation, on ne peut que
reproduire et promouvoir une participation indéfinie et floue, qui demeure une vision
incomplète des processus participatifs. Cette utilisation de la participation indéfinie a
tendance à vouloir faire abstraction des possibilités de prise de décision des groupes
dominés en laissant penser qu’un processus participatif est forcément consensuel. Or,
cette domination est flagrante lorsque le processus participatif exclut des groupes
sociaux particuliers de la prise de décision : elle reproduit doublement les inégalités
sociales tout d’abord en excluant certains citoyens du champ de la prise de décision,
puis en démobilisant les acteurs sociaux qui ne voient dans la participation indéfinie
généralisée, qu’une poudre aux yeux inefficace.
Nous allons voir dans la section suivante comment se produit la participation dans le
cadre d’initiatives « de la base ».
4.2. Une approche du « bas » vers le « haut »
Au sein de la Compagnie de travail de quartier de Leiden, dans un premier temps, avant
l’été 1998, la participation des habitants n’était ni octroyée, ni revendiquée puisqu’elle
était le fait d’habitants du quartier, une initiative « de la base ». Dans un second temps,
depuis l’été 1998, le coordonnateur s’est professionnalisé et essaie de professionnaliser
la Compagnie. Il serait intéressant de retourner sur le terrain afin d’évaluer la nouvelle
forme de la participation. On peut là aussi distinguer deux phases concernant le degré de
participation de la Compagnie. Avant l’été 1998, la direction était constituée
principalement d’habitants du quartier. Le degré de participation était donc important
250
(codécision) puisque la Compagnie mobilisait essentiellement les habitants de LeidenNoord. Depuis l’été 1998, elle est constituée de professionnels qui ne vivent pas à
Leiden-Noord.
Le coordinateur espère que cette professionnalisation pourra faire en sorte que
l’initiative ne soit plus considérée comme une petite initiative de quartier par le
gouvernement local. En revanche, on peut se poser des questions quant à la pertinence
de ce changement dans le cadre d’une politique de participation des habitants du
quartier. Ce changement étant récent à l’époque du recueil des données sur le terrain, il
serait certainement intéressant de voir comment a évolué ce degré de participation.
Avant l’été 1998, les habitants participaient à travers la décision et l’action, puisqu’ils
étaient à l’origine de la Compagnie. Depuis l’été 1998, les habitants du quartiers ne sont
plus considérés comme des partenaires. Ils sont davantage perçus comme des acteurs
passifs, de simples consommateurs. En effet, outre les participants et les employés, les
habitants du quartiers sont des bénéficiaires de la Compagnie, puisqu’ils jouissent de ses
services : imprimerie, articles d’occasion, etc.
Les participantes de la formation aux emplois familiaux à la Cité des Provinces
occupent un rôle prédominant dans toutes les phases de ce projet de formation.
Cependant, au cours du processus participatif, elles ont invité d’autres acteurs et, de fait,
partager une partie de leur pouvoir décisionnel.
Au départ, il s’agit d’une initiative « de la base » conçue par et pour les participantes.
La participation a été octroyée aux autres acteurs, notamment à une travailleuse sociale
de « Jeunes et Cité » dans le but d’encadrer et de crédibiliser cette formation aux
emplois familiaux. L’arrivée d’acteurs institutionnels, si elle n’a pas totalement inversé
le processus participatif en le transformant en initiative « du haut vers le bas », a à la
fois réduit le pouvoir décisionnel des participantes et permis la réalisation des objectifs
initiaux.
251
Comme le projet a été conçu et réalisé par les habitantes du quartier, elles ont, au départ,
consulté d’autres acteurs locaux. Par la suite, un comité de pilotage s’est mis en place
pour s’occuper des programmes de formation, de suivi et de recherche d’emploi après le
projet. Ce comité était constitué de la municipalité et de son pôle emploi, des
organismes chargés de l’insertion professionnelle comme la Commission Locale
d’Insertion et le Plan Local pour l’Insertion par l’Économique au niveau du Grand
Nancy, des services sociaux au niveau départemental, des organismes de formation et
d’une déléguée choisie parmi les participantes.
Dans ce cas, une codécision s’établit au sein de laquelle les participantes ne sont plus
majoritaires puisqu’elles n’ont qu’une seule représentante au sein du comité de pilotage.
Pour concrétiser le projet de la base, les habitantes ont donc dû partager leur pouvoir
décisionnel en invitant des acteurs institutionnels. L’association Passage sait que
proposer une formation professionnelle à des personnes qui sont éloignées du marché
du travail est une tâche coûteuse et qui nécessite des fonds publics.
Comme ce n’est pas son objectif principal, l’association a peur de perdre son identité et
son autonomie si elle dépend trop des fonds publics. C’est pour cela que ce projet de
formation aux emplois familiaux est une expérience inédite et ponctuelle.
Ce projet a connu une forte participation des femmes, que ce soit au moment de la
conception (participation à travers la décision) ou de la mise en œuvre (participation à
travers l’action). Elles rencontraient des obstacles pour trouver ou conserver un emploi
familial. Elles savaient clairement ce qu’elles attendaient de cette formation et c’était le
point de départ du projet. Cette implication semble avoir été un facteur déterminant en
ce qui concerne les bons résultats d’insertion professionnelle à la fin du projet.
Cette motivation des habitants du quartier est plutôt inhabituelle et l’analyse de la
relation entre ces participantes actives et une travailleuse sociale fournit d’utiles
enseignements. Quelles que soient les raisons (pour certaines d’entre elles ce pourrait
être une croyance traditionnelle : « la place de la femme est à la maison »), leur seule
252
perspective était de trouver un emploi familial à temps partiel, car chacune voulait
encore avoir du temps pour s’occuper de sa propre famille.
Une travailleuse sociale de « Jeunes et Cité » a orienté ces femmes vers un organisme
de formation et le projet a été coordonné par des travailleurs sociaux au niveau du
Grand Nancy. La travailleuse sociale de « Jeunes et Cité » a donc participé au projet à
travers l’action, mais aussi dans le processus de codécision.
« City Fashion », à la Cité des Provinces en France est aussi une initiative « de la
base », donc la participation des habitants du quartier semble « naturelle ». Toutefois,
deux groupes distincts doivent être analysés séparément, les usagers et les « membres
actifs ».
Le petit groupe de jeunes femmes à l’origine de l’association était très mobilisé, au
niveau de la conception et de la mise en œuvre. Ces jeunes femmes savaient que ces
activités bénévoles, lorsqu’elles sont un succès, peuvent être un tremplin pour une
carrière artistique. Il est facile de comprendre pourquoi elles ont agi avec tant d’énergie
et de créativité. Mais cela a pris énormément de temps et la mobilisation a décru après
quelques années, soit parce qu’il n’y avait plus de temps à cause d’une activité
professionnelle, soit parce qu’elles ne réussissaient pas et se décourageaient. Ce groupe
a donc exercé une participation à la décision et à travers l’action.
Outre ce petit groupe moteur de l’association, le grand groupe de préadolescentes,
principalement d’origine nord-africaine, s’il peut être très créatif au niveau des
événements artistiques, appartient à la catégorie des participantes passives. Leur
capacité d’influence est réduite à la phase de la conception, mais plus importante à celle
de la mise en œuvre (ce qui est également vrai pour le projet Abribus).
Dans ce cas, il y a une concertation qui s’établit. Le premier groupe « actif » met en
œuvre le processus participatif tandis que le second groupe est informé de ses activités
et libre de s’y joindre. Il s’agit d’une initiative « de la base » principalement pour les
participantes actives tandis que le second groupe, s’invite ponctuellement au fil des
253
activités proposées, sa participation est octroyée. Ce second groupe participe par
conséquent à travers l’action, mais il s’agit avant tout d’une « action passive ». Nous
voyons ainsi qu’un tri s’opère au sein de l’association : entre « le haut de la base » qui
dispose d’un pouvoir décisionnel et « le bas de la base », libre de participer aux activités
décidées par le groupe « dominant ».
Un autre acteur est intervenu dans ce processus participatif, il s’agit de « Jeunes et
Cité », qui a soutenu la création de « City Fashion ». Toutefois, l’association de
prévention a graduellement réduit son implication pour que les participantes soient
actives et autonomes dans leur projet. Dans ce cas, la participation est principalement
consultative. De la même manière que pour ce qui concerne le second groupe de
participantes, l’association « Jeunes et Cité » a été consultée par « City Fashion ». Il
s’agit là d’une participation active, mais principalement à travers la médiation de
conseils.
4.3. Lorsque la participation est conflictuelle
Dans le Projet Abribus à la Cité des Provinces (Laxou), la temporalité est un facteur
essentiel pour comprendre le degré, la forme et le type de participation :
• Lors de la phase d’élaboration, la CGFTE et « Jeunes et Cité » ont été les acteurs les
plus impliqués. Il s’agissait donc d’une codécision. Ils ont réussi à mobiliser activement
d’autres partenaires comme l’entreprise Decaux, la municipalité de Laxou, l’ANPE, etc.
Leur participation était donc au départ octroyée, mais par exemple dans le cas de
Decaux, ils ont participé au processus (co)décisionnel. Le groupe de jeunes a été
sélectionné après cette phase d’élaboration. Sa participation a donc été octroyée (une
participation « du haut vers le bas »), mais jamais au niveau de la prise de décision.
Cette absence s’explique par le fait que l’association de prévention « Jeunes et Cité »
était supposée connaître et représenter cette population. Elle est de plus reconnue par les
autres institutions et semble parler le même langage que les autres partenaires du projet
(du moins au début du projet puisqu’un conflit a fini par éclater entre eux…). De ce fait,
« logiquement », les jeunes n’avaient pas besoin d’intervenir directement. Mais cette
254
raison « logique » peut tout autant constituer un « alibi » permettant d’exclure du
processus de décision les jeunes, jugés « imprévisibles » et qui ne maîtrisent pas le
langage technique des concepteurs du projet. De surcroît, l’association « Jeunes et cité »
représente ses propres intérêts avant tout, qui ne sont pas forcément identiques à ceux
des jeunes du quartiers.
• Lors de la mise en œuvre auprès des acteurs institutionnels, la CGFTE a été moins
active que prévu. Decaux et « Jeunes et Cité » sont devenus les acteurs les plus
mobilisés avec l’artiste encadrant le groupe. Le groupe de jeunes n’a pas son mot à dire
dans le cadre de ce projet, mais il participe activement par sa présence et son
implication notamment pour la décoration des abribus. Ils sont en même temps passifs
puisqu’ils n’ont pas d’autre choix que de se faire représenter et d’accepter les objectifs
et les contraintes d’un projet décidé pour eux mais sans eux. Ce sont donc des
participants « actifs-passifs »
• Après le projet, « Jeunes et Cité » et Decaux étaient les plus impliqués dans l’aide à
l’insertion socioprofessionnelle des participants : l’association de prévention a continué
à suivre les jeunes dans leurs démarches de recherche d’emploi et Decaux a recruté des
jeunes ou en a orienté vers d’autres initiatives pour l’insertion professionnelle. La
participation de l’association et de l’entreprise concerne dont à la fois la prise de
décision et l’action tandis que celle des jeunes est encore une fois une réaction aux
projets des autres acteurs, sans réelle prise de décision de leur part, outre le fait
d’accepter ou de refuser ce qu’on leur proposait.
Les jeunes se sont généralement soumis aux contraintes imposées par les autres acteurs,
sauf lorsque ce qui leur était demandé leur semblait trop inapproprié, comme la
formation à l’ergonomie et les jeux de ballon. Si de nombreux problèmes ont pu être
dépassés après-coup, on peut imaginer que certaines tensions auraient pu être évitées si
par exemple le groupe de jeunes avait été informé dès le départ de l’espace qui lui était
alloué pour déposer ses décorations.
255
« Pour persévérer dans une action de participation, il faut en conséquence s’aveugler sans
cesse sur ce qu’est la réalité des structures hiérarchisées de pouvoir dans la société et à
l’intérieur de la sphère des décideurs. L’action de participation s’appuie sur un effort
permanent pour croire à l’efficience de ce qu’on fait , c’est-à-dire pour annuler les éléments
de la “réalité sociale” qui paraissent en démontrer l’improbabilité, alors que ces éléments
ressurgissent sans cesse a travers les stratégies à l’œuvre dans les contacts destinés à
promouvoir une participation. » (Lugassy, p111)
Les « règles du jeu » et les modalités de participation ont de ce fait été définies par
Decaux puisque c’est cette entreprise qui a décidé du support à décorer, du format de la
décoration et son emplacement.
« Quand donc [les acteurs économiques] sont favorables à la participation, il apparaît que
c’est dans la mesure où ils espèrent en faire un tremplin pour la promotion de ces critères.
Dans ce cas, leur insistance sur la nécessité préalable d’une “information de la population”,
mettant particulièrement en avant les critères techniques des décisions d’aménagement
urbain, et la déconnexion entre intérêt général et intérêts particuliers, a bien alors pour but
de favoriser chez tous un sentiment de communauté d’intérêt : mais cette communauté est,
en fait, assimilée à une adhésion à ce qu’ils définissent eux-mêmes être l’intérêt général (1).
(Lugassy, p48-49)
Dans le cas du projet Abribus, tous les acteurs s’accordent pour définir l’intérêt
général : la lutte contre l’insécurité et le vandalisme. Mais cet intérêt général sousentend l’intérêt particulier de Decaux : l’entreprise souhaite que les abribus soient
épargnés et que leur face arrière (et cachée) soit décorée d’une petite affiche produite
par le groupe de jeunes après consultation des habitants et l’accord de l’entreprise. Cet
intérêt général « particulier » a été accepté par l’ensemble des participants au projet.
« La façon dont est stratégiquement utilisée l’information (et surtout l’information
technique) pour affirmer son propre pouvoir et contraindre les autres à le reconnaître est
parfaitement cohérente avec la promulgation de l’idée qu’“il faut faire une politique
d’information du public” : cette idée est particulièrement soutenue par ceux qui détiennent
le plus grand pouvoir dans un groupe (même si elle entraîne l’adhésion de ses autres
membres), et elle se prolonge de l’idée que cette information “est nécessairement une
préa1ab1e à toute participation”. » (Lugassy, p96)
Contrairement à la CGFTE, le responsable local de Decaux nous a expliqué qu’une
opération qui a des objectifs d’insertion devait « aller vers ceux qui rencontrent les plus
grandes difficultés » (discrimination positive) et « qu’il faut faire confiance aux
capacités créatrices des jeunes ». Il a affirmé que les interrelations entre l’entreprise et
l’environnement social au sein duquel elle intervient sont fondamentales.
256
En effet, les employés de cette entreprise qui assurent l’entretien des équipements sont à
présent connus dans le quartier et leur travail est plus respecté. Mais selon le directeur,
cette dynamique devrait continuer au-delà de l’opération pour consolider ces relations.
Comme pour la CGFTE où la direction des ressources humaines ne partageait pas les
mêmes sentiments que les chauffeurs de bus envers les jeunes en difficultés, il ne faut
pas confondre le responsable local de Decaux1 avec son entreprise et tous ses salariés :
ses opinions n’engagent que lui.
Il serait absurde d’avoir une vision manichéenne des choses : Decaux, l’entreprise
modèle, contre l’ignoble CGFTE… Au niveau local, les situations sont différentes :
Decaux est une petite structure, son directeur s’était beaucoup impliqué dans le projet et
a pu élaborer une relation confiante et personnelle entre les participants et son équipe.
D’un autre côté, la CGFTE est plus grande, plus hiérarchisée et pas totalement
impliquée dans le projet. Les relations avec les participants étaient plus anonymes.
La participation des acteurs économiques est inédite dans le cadre d’un tel projet, elle
est très ambiguë :
« Ils sont donc amenés, en fait, à avoir des attitudes très ambiguës par rapport à la notion de
participation. En effet, quand ils en défendent explicitement le principe, c’est pour utiliser
leur appartenance à “la population” comme moyen de s’introduire dans la “sphère du
pouvoir” (ou d’y renforcer leur position) ; mais leur problème est alors de se différencier du
reste de “la population” (ce qu’ils font en s’appuyant sur leurs connaissances techniques et
économiques) afin de réduire sa participation à un niveau minimal (ce qu’ils font en
exprimant, explicitement ou, face à certains de ses membres, implicitement, son
incompétence fondamentale à émettre des opinions utilisables). » (Lugassy, p46)
Comme les participants sont entrés dans le projet après le processus de sélection, ils ne
pouvaient pas comprendre tous ses objectifs, puisqu’ils étaient absents lors de la phase
d’élaboration. Les participants ont adopté les aspects professionnels du projet, comme la
conception des affiches, le permis de conduire (malgré leur échec) mais rejeté à, travers
une participation réactive, les aspects « traditionnels » d’éducation et de formation.
1 Il a quitté l’entreprise un an après notre évaluation.
257
La tension vient de deux temporalités distinctes. Les concepteurs conçoivent et
construisent d’abord leur projet, promeuvent une participation indéfinie en pensant que
le processus sera forcément consensuel et excluent de facto, la participation des usagers,
qui donc ne peuvent exprimer leur point de vue. D’un autre côté, il serait irréaliste
d’associer des participants potentiels à un projet aussi longtemps qu’il n’a aucune
garantie financière pour être mis en œuvre. Il est difficile d’éviter ce cercle vicieux.
Les autorités locales étaient peu visibles ou en retrait tout au long du projet. Selon une
participante que nous avons interrogée, le Maire était trop distant de ses administrés,
surtout des jeunes du quartier. Selon elle, les problèmes ont commencé lors du
programme d’amélioration de l’habitat, quand l’immeuble délabré dans lequel elle
vivait a été détruit (deux autres immeubles ont par ailleurs subi le même sort). Quelques
locataires ont été relogés dans le quartier, mais d’autres ont été obligés de le quitter.
« Intermarché » a pris la place des immeubles et certains anciens résidents ne
l’admettent pas. À travers le vandalisme et la violence, les jeunes (mais pas uniquement
ces derniers) expriment leur mécontentement. Là encore, on ne peut que constater
« l’oubli » des logiques des habitants et de leurs réactions. Étonnamment, le propriétaire
des logements sociaux n’est pas blâmé pour cela. Le Maire est désigné comme seul
responsable. En fait, il avoue que son influence a été très modeste. Il a déclaré au cours
de notre premier entretien qu’il avait d’autres projets pour revitaliser le quartier à
travers la création d’une Cité universitaire ou d’une clinique qui auraient pu recruter la
population locale pour des activités de nettoyage. Mais d’une part il n’a pas réussi à
imposer ses projets et à empêcher la mise en place d’Intermarché à cause du « lobby »
formé par les petits commerçants du quartier et d’autre part il ne comptait pas non plus
contrecarrer la démolition des immeubles. Quelle que soit l’alternative, les habitants des
immeubles démolis n’avaient pas leur mot à dire, ce qui explique leur mécontentement.
En outre, le Maire ne cherche pas à avoir des rapports directs avec ses jeunes
administrés en difficultés. Il compte sur les travailleurs sociaux de « Jeunes et Cité »
pour jouer un rôle de médiateurs. Ce désenchantement du Maire de Laxou vis-à-vis de
258
ses électeurs potentiels est symptomatique de la coupure qui sévit entre les politiciens et
certains citoyens :
« La formule d’Habermas sur la “nouvelle complexité” résume bien les réactions plus ou
moins désemparées que suscitent ces évolutions. La formule porte également sur deux
autres états de fait : tout d’abord le dérèglement de la structure sociale et du comportement
politique des électeurs, qui est devenu au cours des dix dernières années un facteur
inquiétant de la politique ; ensuite, la mobilisation des citoyens et les protestations
citoyennes ainsi que les divers mouvements sociaux qui font entendre leur voix de façon
très efficace dans toutes les circonstances qui impliquent leurs intérêts. » (Beck, 2001,
p411)
Toutefois, le fait que les contestations ne visent que le Maire n’est pas anodin. Il
démontre bien que même les jeunes du quartier, si souvent considérés comme des
déviants, croient en l’efficacité de la politique pour définir le bien commun.
« Ce n’est pas l’échec, mais le succès de la politique qui a conduit à la disparition du
pouvoir d’intervention étatique et à la délocalisation de la politique. On pourrait aller plus
loin : au cours de ce siècle, plus on a conquis de droits politiques, plus on les a affirmés et
habités, plus le primat du système politique a été remis en question, et plus la concentration
du pouvoir décisionnel au sommet du système politico-parlementaire est devenue fictive. »
(Beck, 2001, p313)
Et c’est en général lorsque ces jeunes ne sont pas écoutés ou que leur langage ne semble
pas adapté au discours politique que leurs réactions sont violentes. Cette distance est la
même que celle que l’on peut rencontrer lors des débats générés entre les habitants, les
offices HLM à l’occasion de la politique de la Ville :
« En définitive, même sur les questions concrètes, lorsqu’un habitant a le courage de
prendre la parole, on lui répond qu’il est ignorant ou de mauvaise foi, ou que ce n’est pas le
lieu d’en parler. Autrement dit, il aurait mieux fait de se taire. A la première critique, les
autorités locales se sentent mises en accusation et elles développent des mécanismes de
défense pour annuler la parole qu’elles ont sollicitée. » (Blanc, 1999b, p180)
On découvre donc un processus où les interactions sont mues par des stratégies
d’autodéfense.
Comme au moment de l’élaboration du projet, le « groupe cible » n’existait pas encore,
le groupe fut dès le départ le réceptacle passif d’un projet prêt à l’usage. C’était une
limite sérieuse en termes de participation active et d’appropriation du projet et une
259
méconnaissance des capacités qu’ont les personnes, même en position de faiblesse, à
influer sur le cours d’un jeu social. Ainsi, le mauvais accueil et la méfiance de la
première auto-école, l’inadéquation de la formation en ergonomie et l’hostilité des
chauffeurs de bus pendant les mini-stages ont été des obstacles insurmontables pour les
participants et ils ont immédiatement abandonné. En revanche, leur mobilisation a été
plus forte grâce au choix d’une nouvelle auto-école, lors du stage auprès de Decaux,
c’est-à-dire pour les objectifs concrets du projet liés à l’insertion sociale et
professionnelle. Ils se sont découragés lorsqu’ils ne pouvaient pas comprendre
immédiatement les raisons de l’activité.
6 mois ont été estimés comme suffisants pour mettre en œuvre le projet (consultation
des habitants, conception et réalisation des affiches, permis de conduire, etc). Ce qui
pouvait sembler déjà difficilement réalisable avec une population qualifiée s’est révélé
une période bien trop courte pour des participants qui doivent surmonter de nombreuses
difficultés. Aucun d’entre eux n’obtint son permis de conduire en temps « voulu » et
une année supplémentaire fut nécessaire pour la plupart.
Une nouvelle tension apparaît ici : le temps requis pour un travail varie selon les
individus et/ou les groupes. Cependant, les promoteurs de projets devaient déterminer
arbitrairement à l’avance un emploi du temps pour trouver des financements. Comme
d’habitude dans de genre de situations, le projet a été conçu et soumis aux financeurs
avant la sélection des participants qui étaient absents lors de cette phase.
Le projet a réussi à mobiliser les participants pour l’un des objectifs majeurs : la
décoration des abribus. C’était un défi très concret, ils y ont travaillé dur, consulté les
habitants, étaient fiers de leur réussite et ont ressenti en tant que groupe avoir accompli
quelque chose de positif. C’est le résultat le plus manifeste et il va bien au-delà de
l’acquisition de compétences et qualifications. Mais les risques d’échec ne devraient pas
être oubliés (un autre groupe aurait pu considérer la décoration de la face « cachée »
d’un abribus comme ridicule), avant de préconiser une généralisation de cette
expérience.
260
Par rapport à d’autres objectifs, la mobilisation des participants est plus mitigée. Bien
que l’idée d’obtenir le permis de conduire puisse avoir l’air séduisante, les difficultés
furent sous-estimées et elles se situaient à un double niveau : les individus et les
institutions.
Apprendre à conduire était très difficile pour la plupart d’entre eux et les obstacles ont
été plus longs que prévu à franchir. Les auto-écoles classiques ne sont pas préparées à
accueillir cette population avec des besoins spécifiques de formation, ce qui ne pouvait
pas être prévu.
Le projet voulait faciliter l’emploi des 9 participants et 7 d’entre eux ont trouvé un
emploi par la suite. L’augmentation des compétences est relative. Elle n’est positive que
si l’évaluation prend en compte une période d’un an après la fin officielle de l’opération
(lorsque 3 jeunes obtinrent leur permis de conduire). L’insertion sociale et
professionnelle a été un succès, mais à moyen terme. Ceci nous amène à un
commentaire plus global sur la mobilisation du groupe cible. Le principal problème
n’est pas d’analyser les besoins du groupe et de trouver des réponses adéquates. C’est
avant tout la nécessité de créer un processus au sein duquel les participants identifient
leurs besoins et essayent de trouver une solution par eux-mêmes. Le problème
fondamental est celui de la construction d’une identité positive et d’un épanouissement
personnel. Même lorsque les participants sont sélectionnés avec précaution selon les
contenus et objectifs spécifiques du projet, il est extrêmement difficile d’anticiper ce qui
en ressortira. Même lorsque tout le monde est volontaire, certains participants peuvent
vivre un projet d’une manière positive et le considérer comme un tremplin alors que
d’autres y voient une impasse. Le projet est ici réussi et les participants s’en satisfont.
En revanche, lors d’autres projets qui concernent la protection de l’environnement, le
travail en forêt ou le long des rivières peut être une découverte de la nature perçue de
manière très positive par certains, mais aussi comme une relégation par d’autres.
Lorsque l’association de prévention Jeunes et Cité est entrée en conflit avec la CGFTE,
son travail de médiation avec les jeunes est devenu moins évident… Dans un projet
fédérateur, des acteurs qui avaient l’habitude de travailler en autonomie doivent
261
coopérer, ce qui peut devenir problématique. L’idée même de médiation est ainsi, telle
qu’elle s’est mise en œuvre dans le projet Abribus, problématique. Mais ce projet n’est
pas un cas unique :
« En règle générale il apparaît que le compromis utilisé (pour concilier le désir de renforcer
son propre pouvoir et la crainte que s’élargisse la “sphère du pouvoir”) consiste à mettre en
avant les désirs de “la population” sans cependant permettre à ceux qui les manifestent de
devenir eux-mêmes agents de décision ; on tend plutôt, soit en sollicitant leur avis
(Municipalité surtout), soit en “se mettant à leur place” (intérêts financiers privés surtout), à
s’identifier à eux afin de s’autoriser à penser qu’on les représente et qu’on est plus capable
qu’eux-mêmes de définir quelles sont les réalisations concrètes correspondant à leurs
désirs, et quels sont parmi ces désirs ceux qui sont conciliables avec l’intérêt général. »
(Lugassy, p42-43)
Le problème est bien entendu que, chaque groupe, dans le cadre de ce projet, défendait
ses propres intérêts et positions…
« Ainsi, les alliances conclues sont ponctuelles, spécifiques à une situation ou à un thème
donné, extrêmement fluctuantes. Elles impliquent les groupes les plus différents, provenant
des univers les plus différents, et se défont comme elles se sont faites. » (Beck, 2001, p214)
La CGFTE ne veut plus travailler avec « Jeunes et Cité » et les jeunes en difficultés,
l’entreprise Decaux est satisfaite du projet et des jeunes. Une initiative s’est achevée,
d’autres vont inévitablement se créer avec de nouveaux acteurs et de nouvelles
interactions.
5. Les enjeux de la participation dans le cadre de l’insertion
La participation et partenariat sont des mots à la mode, mais très difficiles à concrétiser.
Ils se traduisent généralement par des compromis (du fait d’enjeux inter-institutionnels)
plutôt que par une réelle collaboration. Seul, aucun acteur institutionnel ne peut réussir à
lutter contre l’exclusion sociale. Chacun a un rôle à jouer, mais beaucoup de problèmes
surviennent. Les sites étudiés révèlent une coopération et un consensus difficiles et
l’absence de coordination entre les municipalités et les entreprises locales, mais aussi
parmi les acteurs publics. Le travail social, le logement social, les agences pour
l’emploi, les écoles, etc, on tendance à s’ignorer et agir indépendamment.
262
Un partenariat implique une approche globale et transversale, mais nécessite de
gigantesques changements. Les frontières entre professions et institutions doivent être
redéfinies, mais cela ne veut pas dire qu’elles devraient disparaître. Pour travailler avec
d’autres, chaque profession et/ou institution doit changer ses pratiques traditionnelles,
mais sans perdre ses missions spécifiques et son identité. Le partenariat est un long
processus d’apprentissage de l’action collective. Il prend du temps et, en même temps,
une réponse rapide est exigée dans la plupart des cas.
J’ai, pour les besoins de l’analyse, distingué et, la plupart du temps étudié séparément la
forme, le degré et le type de participation pour mieux les définir même si dans la
pratique ils sont intimement liés et forment un système. Il était indispensable de
délimiter les différents degrés de participation. En effet, si l’on se centre par exemple
sur la codécision, on court le risque de ne voir pratiquement jamais une stratégie
participative puisque, notamment lorsque certains acteurs sont en position de faiblesse,
ils n’ont jamais accès à un processus de codécision.
Les stratégies participatives d’insertion se déroulent en plusieurs étapes et concernent
des acteurs différents à chaque étape. À un moment, la participation peut être à la fois
une consultation pour un premier groupe, une concertation pour un second groupe, puis
devenir une codécision avec un autre groupe.
La forme et le degré de participation sont logiquement et intimement liés : un acteur
peut très bien ne pas participer à une codécision et pourtant être engagé dans une
initiative « de la base » ou revendiquer une place dans un processus participatif. C’est la
raison pour laquelle, lorsque cela a été nécessaire, j’ai parfois dû les regrouper tellement
elles étaient indissociables.
J’ai parfois eu du mal à distinguer le degré, la forme et le type de participation, je les ai
même analysés en même temps dans certaines études de cas, mais j’ai constaté que le
type de participation était l’élément le plus important du processus, et qui permet le
mieux d’expliquer comment se produit une stratégie participative d’insertion et ses
effets. Ainsi, la distinction entre participation à travers la décision, l’action ou une
263
médiation est une manière particulièrement éclairante pour comprendre comment des
individus ou groupes d’individus, exclus du processus de prise de décision, peuvent
s’approprier un rôle prédominant bien qu’indirect à travers l’action, comme par exemple
le « boycott » d’une initiative. De même, la place des financeurs est elle-même traversée
de tensions contradictoires. Par exemple, le Projet Marxloh en Allemagne et le projet de
formation aux emplois familiaux à la Cité des Provinces en France ont perçu des
subventions européennes. Parmi les acteurs locaux mobilisés dans la lutte contre
l’exclusion sociale, l’Europe est avant tout perçue comme un « porte-monnaie ». Ces
projets n’auraient pas été mis en place sans une contribution européenne.
De ce fait, cela peut donner naissance à des stratégies purement opportunistes qui ne
respectent les critères d’éligibilité que pour avoir des subventions. De la même manière,
le partenariat entre les entreprises et l’association de prévention dans le cadre du projet
Abribus était un « mariage de raison » : les entreprises avaient besoin d’une association
afin de recruter les CES financés par l’État… Ce processus est bien plus complexe. Les
subventions européennes constituent une reconnaissance implicite de la qualité du
projet et lui apportent davantage de légitimité.
Les diverses variantes de la participation sont à la fois distinctes et liées comme deux
organes d’un même corps et il est indispensable de les discerner tout en les
appréhendant conjointement pour mieux comprendre leur articulation.
Le processus participatif est le résultat de l’interaction entre les représentations de
l’insertion, du degré, de la forme et du type de participation. Cette interaction à la fois
conflictuelle et consensuelle est le moteur de la du processus d’insertion. Dire que le
conflit peut être le moteur du processus d’insertion ne signifie en aucun cas qu’il ait
forcément des effets positifs. Lorsque le processus participatif est conflictuel, tous les
participants ou groupes de participants ne sont pas forcément « gagnants ».
Lorsque des institutions ou des corps professionnels qui sont chargés de ces problèmes
veulent promouvoir la participation des usagers, ils s’attendent généralement à ce que
ces derniers agissent selon des normes de participation politique. Lugassy a bien montré
264
que les usagers devraient utiliser un langage particulier, maîtriser un mode de prise de
parole particulier, éviter de parler trop ouvertement de leurs intérêts particuliers…
Au bout du compte, tout le monde est par la suite déçu, car c’est souvent un échec. Les
institutions ou les corps professionnels ne veulent alors plus aider des personnes qui ne
semblent se manifester que par une absence de réactions visibles à leurs yeux1. Penser
que ce conflit est inextricable est pourtant erroné. Les groupes défavorisés ne sont pas
que des victimes d’un oppresseur impitoyable, d’autres acteurs et groupes d’acteurs
partagent leurs intérêt et souhaitent réellement que leur parole soit prise en compte. Les
initiatives « de la base » ou « du sommet » que j’ai analysées n’avaient pas pour but de
les faire taire ou de les asservir, même si leur bilan n’est pas souvent à la hauteur de
leurs intentions de départ. Comme nous l’avons remarqué à la Cité des Provinces en
France dans la formation aux emplois familiaux, les groupes défavorisés qui veulent
conquérir leur place dans la société n’agissent pas forcément seuls : ils ne sont pas
toujours responsables de leur situation et ils ne sont pas non plus toujours responsables
de l’échec d’une stratégie participatives d’insertion.
C’est pour cela qu’il n’est pas réaliste, dans une recherche, de ne prendre en
considération que les stratégies des populations précaires.
« Cette représentation atomistique des sociétés repose certainement, pour une grande part,
sur l’incapacité à s’imaginer que les interpénétrations des comportements de nombreux
individus puissent se transformer en des structures d’interpénétration spécifiques. Elles
peuvent prendre la forme de mariages, de parlements, de crises économiques ou de guerres,
mais elles restent incompréhensibles et inexplicables si on les réduit au comportement de
chacun des participants. Une telle vision réductionniste signifie qu’on méconnaît la relative
autonomie du champ d’application de la sociologie méconnaissant par là même l’autonomie
de la sociologie par rapport à la psychologie. » (Elias, 1981, p161)
C’est davantage en termes d’interactions entre des logiques d’acteurs différents qu’il
convient d’appréhender le monde social. Cela permet plus particulièrement d’éviter de
responsabiliser abusivement les individus, notamment les plus précaires, à travers les
prises en charge individuelles incarnées par les contrats d’insertion ou les suivis
personnalisés très à la mode dans le travail social, alors qu’aucun individu, même le
265
plus favorisé, ne peut entièrement maîtriser le processus auquel il participe et au sein de
duquel il interagit avec d’autres acteurs dans un contexte social donné.
On peut donc définir un processus d’insertion comme une coalition d’intérêts plutôt
qu’une stratégie globale et consensuelle et qui se traduit généralement par des
compromis du fait d’enjeux inter institutionnels plutôt que par un réel consensus.
Finalement la prise en compte de la participation des plus précaires, dans la plupart des
cas étudiés, ne change en rien les inégalités sociales structurelles qui ont causé leur
précarité. En effet le contrat d’insertion, la participation octroyée, du haut vers le bas et
la relation de mendicité consacrent un échange inégalitaire à travers une assistance et un
tri stigmatisant toujours davantage les personnes les plus défavorisées ou les moins
qualifiées. De surcroît, la société au sein de laquelle ces stratégies sont conçues est
inégalitaire, il est donc clair que les stratégies d’insertion ne visent pas à lutter contre
cette société, mais à permettre sa reproduction. Malgré tout, la prise en compte des
opinions et des besoins des groupes défavorisés peut permettre de respecter davantage
leurs représentations et ces stratégies parviennent, au moins, à stimuler le lien social,
même s’il est inégalitaire, tout en tentant de les respecter.
Lorsque les stratégies participatives d’insertion sont issues « de la base », du fait des
habitants des quartiers défavorisés, jeunes, etc, elles sont vites récupérées par les
institutions, car elles impliquent inévitablement des interactions avec d’autres acteurs
sociaux ou économiques pour pouvoir se financer et survivre dans le temps. Là encore,
un tri s’opère au sein de cette population qui mène ces stratégies et ses membres les plus
compétents finissent le plus souvent par se professionnaliser… et la société inégalitaire
continue de se reproduire. C’est en se sens que les politiques sociales parviennent à
maintenir le lien social, même s’il est inégalitaire, tout en évitant de lutter contre ces
inégalités…
1 Le processus est le même et plus lourd de conséquences concernant le problème de l’abstentionnisme
électoral.
266
CONCLUSION
267
CONCLUSION
Nous avons vu que les populations précaires ont des manières d’agir particulières dans
un système au sein duquel elles ont une position dominée : elles génèrent des
interactions ou sont invitées à interagir, elles mettent en œuvre ou participent à des
stratégies pour poursuivre une ou plusieurs fins particulières qui peuvent être en
opposition ou en adéquation avec les fins poursuivies par les autres acteurs ou
institutions en compagnie desquels elles interagissent.
Les stratégies participatives d’insertion sont donc déterminées premièrement par un
système social, économique et politique donné fondamentalement inégalitaire et ensuite
par des interactions individuelles et collectives qui reflètent ces inégalités. Les niveaux
micro et macro-sociologiques se rejoignent à travers les stratégies participatives
d’insertion et c’est ainsi que s’expliquent leur origine, leur nature, leur déroulement et
leurs résultats.
Les apports des théories structurelles incarnées par Karl Marx et Pierre Bourdieu sur la
reproduction des inégalités expliquent parfaitement comment se sont créées les normes
sociales et la manière dont se reproduisent des rapports sociaux inégalitaires. Le but des
stratégies participatives d’insertion étant de permettre l’insertion sociale, elles se
conforment inévitablement aux grandes normes sociales établies en matière d’emploi,
d’économie, etc, et donc elles contribuent au fonctionnement de la société inégalitaire.
Mais ce déterminisme n’est pas absolu puisque tous les groupes n’ont pas une
représentation identique de l’insertion sociale et c’est ce qui explique le fait que les
stratégies participatives d’insertion soient différentes. Ce qui fait cette différence est
l’interaction entre les acteurs et groupes différents, aux positions plus ou moins
dominées, qui interviennent dans le cadre des stratégies participatives d’insertion.
268
Par le biais des stratégies participatives d’insertion, j’ai voulu répondre à cinq
hypothèses essentielles, fondamentalement liées et centrées sur la reproduction des
inégalités sociales.
1. Ma première hypothèse concernait la reproduction des inégalités sociales à travers
l’usage des emplois intermédiaires
Je voulais savoir si malgré les objectifs principaux des emplois intermédiaires qui sont
de préparer des populations éloignées de l’emploi à accéder au marché du travail « non
protégé », ils ne participent pas en même temps à la reproduction des inégalités sociales.
En effet, j’ai pu constater à travers les exemples en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède
et en France que certains programmes d’emploi intermédiaire tendent à alimenter une
armée de réserve tout en évitant de remettre en question les problèmes structurels qui
sont à l’origine des situations précaires.
Les personnes qui participent à ces programmes sont alors enfermées dans un secteur
« protégé », mais « à part », maintenues à l’écart tout en participant au fonctionnement
d’une société inégalitaire. J’ai vu que certains programmes d’emploi intermédiaire
destinés à lutter contre l’exclusion tendaient à opérer un tri au sein des demandeurs
d’emplois en laissant de côté les moins performants, comme dans le cas du Projet de
Quartier en Allemagne où les chômeurs les plus performants sont orientés vers des
formations au travail social tandis que les plus éloignés de l’emploi doivent se contenter
des travaux manuels qui ne sont pas susceptibles de permettre par la suite leur
intégration dans le monde du travail. De ce fait, ces stratégies ne remettent jamais en
cause les problèmes structurels qui précarisent de nombreux groupes sociaux et de ce
fait, en opérant cette sélection au sein de la population précaire, non seulement elles ne
luttent pas contre les inégalités sociales, mais elles les renforcent.
269
Les approches structurelles sont par conséquent particulièrement pertinentes pour
comprendre ce processus de reproduction des inégalités. L’usage des emplois
intermédiaires est conditionné par des contextes sociaux, politiques et économiques
particuliers qui influent 1) sur les secteurs d’activité et 2) le profil des personnes
concernées.
Mais les acteurs individuels portent tout de même eux aussi une part de responsabilité
dans ce phénomène de reproduction. Les interactions ne sont pas fondamentalement
conflictuelles, les acteurs individuels et/ou collectifs partagent une foi quant aux vertus
supposées de l’insertion par le travail, quelle que soit la nature du travail et les
bénéficiaires des emplois intermédiaires décident souvent rationnellement d’augmenter
leur capital social, économique et professionnel à travers l’usage de ces emplois aidés.
De ce fait, à travers ces stratégies participatives d’insertion, les personnes précaires
revendiquent souvent elles-mêmes l’accès et le renouvellement d’un emploi
intermédiaire (notamment les Contrat Emploi Solidarité) et permettent ainsi la
reproduction du système inégalitaire.
De même, les promoteurs de ces politiques (associations, institutions, etc) ne sont pas
dupes et connaissent eux aussi les effets pervers des programmes d’emploi aidé, et
s’engagent souvent vers ce type d’initiatives par dépit : j’ai justement profité d’une
rencontre aux Pays-Bas avec une promotrice d’emplois aidés, partenaire associée
néerlandaise du projet ELSES, pour débattre de ce problème. Elle m’a expliqué qu’elle
était consciente de ces effets pervers mais a avoué qu’il fallait bien « caser » les
chômeurs quelque part et qu’un emploi aidé était toujours mieux que rien du tout…
Cet effet de reproduction des inégalités n’est pas que pervers, il est tout autant inscrit
dans la logique inhérente aux emplois aidés : s’ils sont trop qualifiés et concurrentiels,
ils préparent l’insertion professionnelle des plus qualifiés mais laissent de côté les autres
et s’ils sont en retrait du
monde économique, ils ne préparent pas l’insertion
professionnelle mais constituent un secteur d’enfermement pour ses « groupes-cibles ».
Dans ce cas, le problème dépasse l’hypothèse des emplois intermédiaires : il est
270
structurel et se réfère à la manière dont se sont constituées les sociétés capitalistes
inégalitaires et aux contextes sociaux, économiques et politiques qui les ont promues.
C’est la raison pour laquelle on retrouve à des degrés divers dans les projets analysés
cette foi en l’insertion par le travail, quel qu’il soit.
Mais cet objectif d’insertion par le travail ne concerne pas que l’emploi intermédiaire,
on le retrouve également, bien que de manière plus indirecte, dans le cadre des
initiatives d’aide au développement de l’entreprise. Au sein d’une même représentation
de l’insertion, par le travail en l’occurrence, on retrouve par conséquent des mises en
application différentes et l’hypothèse suivante tente de voir dans quelle mesure le
développement de l’entreprise permet de promouvoir l’insertion des demandeurs
d’emplois.
2. Ma seconde hypothèse s’intéressait aux effets du développement des entreprises sur
l’emploi des chômeurs précarisés et à la reproduction des inégalités sociales qu’il tend
à générer
À partir de l’analyse des projets de soutien aux entreprises à Govan au Royaume-Uni et
à Marxloh en Allemagne, j’ai démontré qu’ils étaient justifiés par une idéologie
politique, économique et sociale au mieux naïve et cynique dans le pire des cas, qui
assimile le bien de l’entreprise à celui de la société dans son ensemble. L’approche
structurelle est ainsi pertinente pour mettre en lumière cette idéologie et ses
déterminants sociaux.
Cette idéologie, mise en pratique à travers l’interaction entre les entrepreneurs, les
promoteurs d’initiatives et les demandeurs d’emploi, tend à reproduire l’exclusion des
plus précaires. Les résultats de cette mise en pratique à travers l’Initiative de Govan et le
projet Marxloh démontrent qu’il ne suffit pas d’attirer ou de créer des entreprises pour
systématiquement résoudre les problèmes de chômage des moins qualifiés. Nous avons
vu avec l’exemple britannique que l’action des initiatives qui tentent de favoriser les
entretiens d’embauche en faveur de la population locale s’arrêtent à la porte des
entreprises qui, pour maximiser leur profit, rencontrent certes des demandeurs d’emploi
271
envoyés par l’Initiative de Govan, mais tendent inexorablement à exclure les
populations qui ne sont pas ou plus jugées « rentables ». De la même manière, le bureau
d’aide à la création d’entreprise de Marxloh ne soutient que les projets de création
d’entreprise individuelle des chômeurs locaux les plus performants.
Par conséquent, mon hypothèse sur la reproduction des inégalités à travers l’aide aux
entreprises est confirmée. Le soutien à la création ou au développement de l’entreprise
contribue de fait à exclure davantage les groupes sociaux les plus défavorisés. La
logique sélective décelée dans ma première hypothèse au sujet des emplois
intermédiaires est ici poussée de manière extrême puisqu’elle conditionne entièrement
le sort des populations aux besoins des entreprises. Dans ce cas, les objectifs sont plus
clairs que pour les emplois intermédiaires : l’alibi social est moins présent et l’on admet
que seuls les chômeurs les plus qualifiés, compétitifs et rentables seront susceptibles
d’être recrutés ou aidés dans leurs démarches de création d’entreprise. Dans ce cas, on
retrouve le même processus de tri des demandeurs d’emplois que dans les initiatives
d’emploi intermédiaire et de stigmatisation des moins performants.
Cette mise à l’écart est rationalisée et les personnes sont responsabilisées pour leurs
échecs : pas assez compétentes, pas assez formées, pas assez compétitives, inadéquates,
obsolètes.
Dans la formulation de mes hypothèses de départ, je me demandais si ce renforcement
de l’exclusion et des inégalités sociales était un effet pervers ou une logique propre au
« monde » de l’entreprise, fondamentalement inégalitaire. Le bilan des initiatives d’aide
aux entreprises démontre qu’il s’agit d’une tendance « naturelle » et non d’un
dysfonctionnement accidentel : le rôle principal de l’entreprise capitaliste n’est pas de
rendre meilleur le quotidien des personnes précaires ou de lutter pour la justice sociale.
Dans le cas du développement des entreprises tout comme dans les programmes
d’emplois intermédiaires, l’insertion est uniquement conçue à travers le travail et cette
tendance au renforcement de l’exclusion sociale et des inégalités révèle une tension
entre les aspects professionnels et sociaux au sein même des actions menées par
272
l’Initiative de Govan ou le projet Marxloh. Mes deux premières hypothèses qui se
centrent sur l’insertion par le travail soumises à l’épreuve de mon travail de terrain
amorcent un nouveau questionnement sur la pertinence de l’insertion par le travail pour
résoudre les problèmes d’exclusion et d’inégalités sociales. De même, elles dévoilent la
nature conflictuelle de l’insertion, qui est un processus qui dépasse la thématique de
l’emploi aidé et du développement de l’entreprise.
Les limites de ces deux hypothèses donnent sa légitimité à la troisième qui se
questionne sur les moyens d’accéder à une société plus égalitaire en dehors de
l’entreprise et à la quatrième qui s’interroge sur l’aspect conflictuel de l’insertion.
3. Ma troisième hypothèse s’interrogeait sur la possibilité d’existence d’un mode
alternatif d’insertion
Étant donné les effets de reproduction et de tri de la population qui participe aux
programmes d’emplois intermédiaire et d’aide à l’entreprise, ma troisième hypothèse
s’intéressait aux modes d’insertion « hors-travail » et s’interrogeait sur ses effets
concernant les inégalités sociales. J’en ai déduis que ces modes d’insertion étaient
inévitablement confrontés à la question des ressources : le bénévolat ne rémunère pas
par définition, les gains de la mendicité ne sont pas importants, d’autant plus que cette
activité est généralement combattue par les institutions sociales. Nous avons par ailleurs
remarqué, au cours du dernier chapitre de la seconde partie de cette thèse, que le RMI
est également d’une allocation insuffisante, qui ne permet pas d’assurer l’autonomie de
ses bénéficiaires. Je n’ai pas pu, pour cette hypothèse, outre un hypothétique héritage ou
un gain à une quelconque loterie, déceler un mode de rétribution hors d’une activité de
travail pour permettre d’apporter une stabilité financière aux personnes précaires.
En revanche, conformément à mon hypothèse de départ, j’ai constaté, notamment à
travers l’exemple de « City Fashion » à la Cité des Provinces, que les expériences
alternatives comme le bénévolat pouvaient constituer un moyen d’occuper la partie la
plus performante d’une armée de réserve en attendant qu’elle puisse intégrer le marché
du travail.
273
Si la rentabilité de certains groupes d’individus est impossible au niveau du travail et si
une toujours plus grande partie des demandeurs d’emplois, des habitants des quartiers
défavorisés sont mis à l’écart du secteur concurrentiel, il peut sembler préférable, plutôt
que de remettre en cause le système de production générateur d’inégalités et
d’exclusions, de laisser cette population se regrouper au sein d’un secteur plus
« social », associatif, le plus souvent subventionné selon le bon vouloir des autorités
locales. Malgré ces objectifs sociaux avoués, une analyse plus fine des projets
associatifs montre que l’on y retrouve la même sélection qui sévit au sein du secteur dit
productif. En effet, si les stratégies alternatives existent bel et bien, elles ont lieu au sein
du système social inégalitaire qui a induit leur création et de ce fait, on retrouve le
même processus de tri de la population et de mise à l’écart des personnes les moins
performantes. Le cas de « City Fashion » est exemplaire : les membres les plus
motivées ont pu trouver un emploi et ont ensuite quitté l’association. Les autres, moins
performantes, sont restées et l’association a cessé ses activités très rapidement, faute de
membres compétents, de subventions et de soutien institutionnel. Une des stratégies
alternatives les plus radicales est la mendicité et c’est justement celle qui est la moins
admise socialement, car elle rend visibles la pauvreté et l’échec des stratégies
« traditionnelles ». De surcroît, contrairement aux projets associatifs subventionnés, la
mendicité telle qu’elle est pratiquée dans les rues, ne peut pas être institutionnalisée.
Malgré tout, grâce à un détour par l’histoire, nous avons pu remarquer que la mendicité
consacrait, à travers des échanges inégalitaires, la position dominée des mendiants et
donc ne remettait jamais en question les inégalités sociales.
En fait, la pauvreté a le droit d’exister, elle est même consubstantielle à nos sociétés
inégalitaires, mais elle doit rester encadrée et, si possible, invisible sauf lors de
manifestations ostentatoires, souvent télévisuelles, où l’on magnifie la bonté des
donateurs et des bénévoles devant un panel de « spécimens » reconnaissants censés
représenter des « pauvres méritants » : c’est la manifestation du véritable processus
d’exclusion qui est principalement un « tri sélectif » et une mise à l’écart.
Dans quelle mesure est-il alors possible, pour les populations précaires, de trouver une
274
autonomie financière hors du monde du travail et de « l’économiquement correct » ?
Nous avons vu avec l’exemple de « City Fashion » que l’engagement associatif ne
saurait exister en l’absence de revenus décents et ne pouvait pas concurrencer les
opportunités d’embauche des ses membres les plus performants. Certains penseurs, très
utopistes, comme l’Iranien Majid Rahnema (2003), voudraient lutter contre l’idéologie
de la consommation en érigeant la pauvreté comme éthique de vie. D’autres, plus
pragmatiques, comme Daniel Mothé1, s’insurgent contre ces utopies fortement inspirées
des anciennes traditions chrétiennes2, puisque d’une part les seuls à qui elles sont
accessibles sont les pauvres eux-mêmes, qui n’ont pas forcément choisi de l’être, et
d’autre part parce qu’il est difficilement envisageable que les personnes les plus riches
aient le désir de partager leurs richesses et encore moins de les abandonner afin de
devenir pauvres…
La réponse à ces trois premières hypothèses est relativement pessimiste : les initiatives à
visée professionnelle ou celles qui recherchent une voie alternative finissent
inexorablement par renforcer la mise à l’écart des plus faibles et par là même les
inégalités sociales. Ces effets sont en grande partie dus à la nature du système social au
sein duquel les stratégies participatives d’insertion se déroulent. Dans ce cas, pourquoi
encourager ou mener des stratégies participatives d’insertion si elles sont inévitablement
contre productives en raison de structures sociales fondamentalement inégalitaires ?
La principale limite de mes trois premières hypothèses réside dans ce déterminisme
implacable. Abordées séparément, plus que d’expliquer intégralement le processus
d’insertion et d’exclusion, elles démontrent en fait l’impossibilité de concevoir
l’insertion en se centrant uniquement sur le travail ou en l’excluant. C’est la raison pour
laquelle aucune de ces hypothèses ne se suffisent à elles-mêmes isolément pour
appréhender la thématique de l’insertion. C’est la raison pour laquelle mes deux
dernières hypothèses utilisent les apports des démarches structurelles et interactionnistes
et posent d’une part que l’insertion est une construction sociale conflictuelle et d’autre
1
Voir à ce sujet la section du troisième chapitre de la seconde partie sur les enjeux des stratégies
participatives d’insertion alternatives
2
Voir à ce sujet la section du troisième chapitre de la seconde partie sur la mendicité.
275
part qu’il est nécessaire de s’interroger sur les modes de participation qui sont mis en
œuvre à l’occasion des stratégies participatives d’insertion.
4. Ma quatrième hypothèse abordait l’aspect conflictuel des stratégies participatives
d’insertion et ses effets sur la reproduction des inégalités sociales
Cette hypothèse transversale avait pour objectif de démontrer l’aspect conflictuel de
l’insertion et se demandait si ce conflit était obligatoirement destructeur. L’étude
concrète des stratégies participatives d’insertion démontre que les projets au sein
desquels cet aspect multidimensionnel n’est pas pris en compte dès le départ ne peuvent
faire face aux tensions contradictoires qui naissent inévitablement entre par exemple, les
objectifs sociaux et économiques, comme dans le cas des ailes économique et sociale du
Projet Marxloh en Allemagne.
Il ne s’agit pas seulement, comme je l’annonçais dans mon hypothèse de départ, d’un
écart par rapport à une norme dominante, mais à l’impossibilité de définir
consensuellement l’insertion. Malgré les influences fortes des contextes sociaux,
économiques et politiques, il n’existe pas une représentation fédératrice de ce que peut
être l’insertion. On trouve en revanche des initiatives multidimensionnelles qui tentent
de concilier des objectifs contradictoires avec l’intervention d’acteurs individuels et/ou
collectifs aux objectifs tout aussi contradictoires.
Nous avons vu qu’au sein du champ de l’insertion sociale, dans une même stratégie
participative d’insertion, on pouvait retrouver des objectifs d’insertion par l’emploi, les
ressources, les activités culturelles ou artistiques, etc. Ainsi, derrière des objectifs
communs d’insertion sociale, se cachent la plupart du temps des représentations
antithétiques de ce que peut être une insertion réussie.
Dans la plupart des projets, nous pouvons alors déceler des tensions contradictoires
entre des objectifs économiques et sociaux, qui ont une influence considérable sur la
manière dont sont construites les stratégies participatives d’insertion mais également sur
276
leur réussite et, le plus souvent, sur leur échec.
C’est une approche interactive capable d’appréhender cette multidimensionalité,
toujours consciente des contextes politiques, économiques et sociaux, qui permet de
mieux comprendre le déroulement et les résultats d’initiatives telles que le projet
Abribus.
Selon la position que l’on adopte et les représentations que l’on se fait de l’insertion, le
projet Abribus peut être à la fois un succès ou un échec : les jeunes visés par le projet
n’ont pas trouvé d’emploi immédiatement après la fin du projet, il s’agit donc de l’échec
de leur insertion si on l’assimile à sa dimension professionnelle. En revanche, plusieurs
mois après la fin officielle du projet, certains ont trouvé un emploi, l’insertion
professionnelle est par conséquent réussie si l’on s’intéresse à l’insertion en tant que
processus temporel et évolutif. Comme certains jeunes ont fait des progrès au niveau de
leur comportement, l’association de prévention perçoit ce projet comme une réussite
puisqu’il ne se centre pas uniquement sur le plan professionnel. De ce fait, la définition
de l’insertion est un conflit d’une part entre plusieurs représentations de l’insertion :
sociale, professionnelle, économique et d’autre part entre plusieurs temporalités :
insertion pendant, à la fin du projet, dès sa fin ou quelques mois après… Jusque dans
une certaine mesure, notamment au début du projet, cette pluralité de dimensions était
constructive et ambitieuse, mais au fur et à mesure de son déroulement, les acteurs
sociaux n’ont pu dépasser leurs clivages : les entreprises ont pensé à leur profit
immédiat en laissant de côté les moins performants, tandis que l’association s’est
intéressée à l’insertion sociale des jeunes sur le long terme au risque qu’elle ne se fasse
jamais. Les conflits n’ont pas uniquement concerné les représentations de l’insertion des
entreprises et de l’association de prévention, mais ils sont devenus personnels entre un
responsable de l’association et un membre de la DRH d’une entreprise. De ce fait, la
réussite ou l’échec d’une stratégie participative d’insertion n’est pas seulement due à un
effet de structure, à l’impossibilité des populations précaires d’intérioriser des normes
sociales, mais à l’intervention d’acteurs individuels guidés par leur profit personnel, leur
vanité ou leur mauvaise foi. Le résultat est donc le même que dans les précédentes
hypothèses : les plus grands perdants sont encore une fois les groupes précaires. L’échec
277
de l’initiative est officiellement imputé à leur inadaptation et leur mise à l’écart s’en
trouve renforcée, les inégalités sociales et l’exclusion sont reproduites.
Cette tension « naturelle » entre plusieurs objectifs, si elle éclaire de manière pertinente
les trois premières hypothèses, n’explique pas à elle seule la nature de l’insertion et
l’issue des stratégies participatives d’insertion. Elle ne suffit pas non plus à expliquer
entièrement le processus de reproduction de l’exclusion et des inégalités. Les
représentations de l’insertion sont portées par des acteurs individuels et collectifs. Cet
aspect peut se retrouver dans la totalité des initiatives analysées tout au long de ce
travail doctoral. La pluridimensionalité des représentations de l’insertion pose le
problème de la participation des précaires au sein d’une société inégalitaire. De fait, ma
dernière hypothèse sur l’individualisation et la participation, à travers sa transversalité,
semble être la plus éclairante pour appréhender la problématique de l’insertion.
5. Ma cinquième hypothèse s’interrogeait sur l’individualisation des problèmes sociaux,
la nature de l’échange généré par la participation des personnes précaires et leurs
effets sur la reproduction des inégalités sociales
Cette hypothèse est le prolongement de la précédente sur l’aspect conflictuel de
l’insertion. Si conflit il y a, c’est parce que les individus et groupes d’individus
participent à plusieurs niveaux à des jeux sociaux et qu’ils interagissent.
Le dilemme présenté dans la première formulation de cette hypothèse est confirmé :
certaines stratégies participatives d’insertion se centrent sur l’individu, cette démarche
peut sembler pertinente au niveau de l’action sociale et de l’approche sociologique. On
peut être tenté de se centrer davantage sur la participation des personnes précaires dans
le cadre des stratégies participatives d’insertion. Dans cette posture optimiste, chaque
personne serait susceptible d’avoir une aide individualisée, adaptée à des besoins,
conforme à ses compétences et aspirations personnelles. Dans ce cas, on confond la
prise en compte de l’individu avec l’individualisation des problèmes sociaux. Cette
individualisation, au niveau de l’approche sociologique tend à faire abstraction des
influences structurelles déterminantes et, au niveau de l’action sociale, accuse souvent
278
abusivement les précaires d’être responsables de leur situation dominée. Dans les deux
cas, les inégalités sociales sont légitimées et renforcées. Dans la pratique comme dans
l’approche sociologique, on peut alors se demander s’il est possible d’étudier et de
promouvoir la participation des précaires sans pour autant contribuer à la reproduction
des inégalités sociales.
Une analyse transversale rigoureuse des modalités de participation montre que les
approches qui individualisent le social n’octroient pas plus de participation aux
personnes précaires que celles qui appréhendent l’insertion de manière collective.
Il existe une différence de niveau d’insertion, du collectif à l’individuel, mais que ce soit
au niveau du contrat d’insertion du RMI en France ou du suivi individuel prodigué par
« La Route » aux Pays-Bas, nous retrouvons toujours la même forme de participation :
il s’agit d’initiatives créées certes pour les plus précaires, mais sans qu’ils aient un seul
mot à dire dans le cadre de leur conception et sur leur contenu. Ainsi, lors de l’entrée
des groupes précaires dans les stratégies participatives d’insertion, il se produit encore
le même phénomène de tri de la population et de mise à l’écart de celle qui ne peut
honorer son contrat d’insertion ou qui n’arrive pas à tirer profit du suivi individuel de
« la Route ». De la même manière, lorsqu’on s’intéresse aux degrés et aux types de
participation, on s’aperçoit dans les deux cas que les précaires ne sont pas en position
d’égalité : ils ont le droit d’agir, de réagir, mais rarement de prendre des décisions, si ce
n’est celle de se soumettre « volontairement » à ce qui a été réfléchi pour eux et sans
eux. Ils peuvent être sanctionnés dans le cadre d’un manque de motivation par rapport à
une recherche d’emploi ou dans la concrétisation de leur contrat d’insertion, mais l’État
cosignataire ou les politiques de mises à l’écart au sein des entreprises publiques (très
friandes d’emplois précaires) ou privées sont rarement mises en cause.
Ainsi, cette individualisation, qui n’est qu’une modalité limitée de participation, laisse
reposer l’entière responsabilité des problèmes collectifs et sociaux aux seuls précaires,
que ce soit le fait d’être précaires ou de ne pas réussir à s’en sortir. Dans ce cas,
l’individualisation du social fait « naturellement » partie du système des inégalités
sociales, elle l’alimente, le reproduit et consacre la mise à l’écart d’une partie de la
279
population en lui en imputant la responsabilité et en lui faisant intérioriser cet échec.
Cette responsabilisation est de toute évidence imméritée, il suffit de se pencher sur les
exemples de la formation aux emplois familiaux, de l’association « City Fashion » et de
certains aspects du Projet Abribus à la Cité des Provinces en France pour s’en
convaincre. Dans chaque cas, nous avons démontré que, lorsque la mobilisation des
populations précaires était forte, les résultats étaient positifs en termes d’assiduité ou
d’accès à l’emploi.
Lorsque les institutions leur en laissent la possibilité à travers d’autres formes de
participation, notamment à la décision ou de la base vers le sommet, les populations
précaires démontrent que leur mise à l’écart n’est pas justifiée et qu’elles sont capables
de s’engager dans des trajectoires ascensionnelles.
La revendication de la participation et la reconnaissance des stratégies des personnes
précaires n’induit donc pas inévitablement leur culpabilisation face à des problèmes
sociaux structurels même si les inégalités sociales rejaillissent forcément lorsque les
initiatives pour l’insertion font intervenir une multiplicité d’acteurs aux intérêts et aux
pouvoirs différents et qui tentent, comme dans le cas du Projet Abribus de conserver
l’exclusivité de leur pouvoir décisionnel, notamment en défaveur des plus précaires.
C’est la raison pour laquelle l’insertion ne peut se définir que de manière conflictuelle.
Il s’agit d’un rapport de force au sein duquel des acteurs aux pouvoirs inégaux (les
personnes qui s’insèrent, les représentants de l’État, le secteur associatif, etc)
interagissent afin de mettre en place leur propre représentation de ce que devrait être
une société « nomique » : société du travail (valorisée par les pouvoirs publics), des
loisirs (très décriée par « notre » Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin lors d’un
discours au Québec en mai 2003), de l’économisme triomphant, etc.
Il ne suffit plus de constater les limites de la participation dans une société inégalitaire,
mais de connaître les modalités que peut prendre cette participation et de savoir dans
quelle mesure il est possible de promouvoir celles qui peuvent permettre de lutter contre
280
les inégalités. Ainsi, la mise en évidence des déterminants sociaux n’implique ni
fatalisme (« la participation, ça ne sert à rien »), ni résignation (« on ne peut rien
changer aux inégalités sociales »), qui sont deux attitudes qui permettent encore plus
efficacement de contribuer à la reproduction des inégalités sociales et à la mise à l’écart
des exclus de la participation.
La distinction des modalités de participation que j’ai proposée dans ma thèse permet de
comprendre comment les plus précaires sont exclus du processus de prise de décision :
il s’agit là de l’élément central de la reproduction des inégalités. Le problème principal
de l’exclusion ne réside pas dans la nature des emplois aidés, dans l’aide aux entreprises
ou dans les initiatives hors-travail, mais au niveau de la non prise en compte des
aspirations des populations précaires au sujet du sens qu’elles veulent donner à leur vie.
En regardant de plus près le processus d’exclusion, nous comprenons qu’il n’y a pas des
exclus, mais des groupes de personnes qui sont exclues, c’est-à-dire mises à l’écart dans
des étapes importantes des stratégies participatives et qui concernent la prise de
décision.
De ce fait, leur participation est souvent réduite à une réaction et lorsque les personnes
défavorisées décident elles-mêmes d’être à l’origine de stratégies participatives
d’insertion, elles sont soit réprimées par les institutions, comme c’est le cas concernant
la mendicité, soit encadrées de près, directement ou indirectement par des institutions et
sont dans l’obligation de se professionnaliser comme dans l’exemple de « City
Fashion » en France et de la Compagnie de Travail de Quartier aux Pays-Bas.
Cette prise en compte des modalités de participation révélées par l’analyse de mon
travail de terrain peut à la fois éclairer les réflexions sociologiques sur l’exclusion et les
inégalités sociales et aider, si tant est qu’elles soit diffusée et mise en pratique, à
inventer des alternatives émancipatrices crédibles pour les populations précaires. Si
cette posture est militante, il s’agit là d’un militantisme lucide, puisque conscient des
difficultés d’application des stratégies participatives d’insertion et des difficultés
d’accès des populations précaires aux instances décisionnelles.
281
De ce point de vue, de nouvelles pistes de travail s’annoncent pour mes recherches
ultérieures : pour faire en sorte que la sociologie incite et soutienne de nouvelles routes
efficaces pour lutter contre les inégalités sociales, il est nécessaire d’analyser la
participation directe et indirecte des acteurs qui n’ont pas pu être présentés dans le cadre
de ce travail doctoral, notamment les politiques, les acteurs institutionnels, les
organismes qui financent les politiques d’insertion et qui occupent un rôle important,
directement ou indirectement, dans les stratégies participatives d’insertion.
Sans une interrogation sur la nécessité de promouvoir des modes de participation
susceptibles de favoriser le droit à la parole des plus précaires et de leur accorder leur
liberté de choisir ce qu’ils veulent faire de leur vie, et tant que les groupes dominants
voudront garder le monopole de la décision en favorisant un mode de participation
passif ou réactif à l’attention de populations précaires (la fameuse France « d’en
bas »…), les stratégies participatives d’insertion seront toujours confrontées à des effets
plus ou moins pervers de reproduction des inégalités sociales et nous serons
perpétuellement condamnés à vivre dans une démocratie qui ressemblera toujours à une
ferme où certains animaux seront plus égaux que les autres.
282
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
283
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289
ANNEXES
290
Annexe 1 : liste des sigles et des abréviations
ANPE
= Agence Nationale pour l’Emploi
AAH
= Allocation Adulte Handicapé
ALASA
= Association Lorraine d’Aide aux Sans-Abri
BEP
= Brevet d’Études Professionnelles
BfW
= Büro für Wirtschaftsentwicklung, Agence pour le développement
économique
CAF
= Caisse d’allocations familiales
CCAS
= Centre Communal d’Action Sociale
CHRS
= Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale
CAFAD
= Certificat d’Aptitude aux Fonctions d’Aide à Domicile
CLI
= Commission Locale d’Insertion
CGFTE
= Compagnie Générale Française de Transports d’Entreprise
CES
= Contrat Emploi Solidarité
CDD
= Contrat à Durée Déterminée
CDI
= Contrat à Durée Indéterminée
EGM
= Entwicklungsgesellschaft Marxloh, Agence de Développement de
Marxloh
ELSES
= Evaluation of Local Socio-Economic Strategies in Disadvantaged
Urban Areas, Évaluation des Stratégies Socioéconomiques Locales dans
les Quartiers Urbains Défavorisés.
FSL
= Fonds de Solidarité pour le Logement
HLM
= Habitation à loyer modéré
LASTES
= Laboratoire de sociologie du Travail et de l’Environnement Social
MKB
= Agence Municipale pour le Logement de Malmö
OPAC
= Office Public d’Aménagement et de Construction
PME
= Petites et Moyennes Entreprises
PAPND
= Programme d’Action Personnalisée pour un nouveau Départ
RMA
= Revenu Minimum d’Activité
RMI
= Revenu minimum d’insertion
291
SDF
= Sans Domicile Fixe
TIG
= Travaux d’intérêt Général
292
Annexe 2 : Présentation des équipes de recherche et des partenaires
associés dans le cadre du projet ELSES
Coordinateur du projet : Sabine WECK et Ralf ZIMMER-HEGMANN, Institut für
Landes- und Stadtentwicklungsforschung des Landes Nordrhein-Westfalen (Allemagne)
Les partenaires
• Keith Kintrea, Mike Raco, Ivan Turok, University of Glasgow, Department of Urban
Studies (Royaume-Uni)
• Göran CARS, Jonas HAGETOFT, Kungliga Tekniska Högskolan (Suède)
• Maurice BLANC, David CHEVALIER, Annie HENRION, Université Nancy 2 Laboratoire de Sociologie du Travail et de l’Environnement Social (France)
• Carlinde ADRIAANSE, Mascha KUNST, Universiteit van Amsterdam, IVAM/ Ton
VAN DER PENNEN, Dutch Social and Cultural Planning Office (Pays-Bas)
• Valeria FASCIONE, Giuseppe LEONELLO, Fondazione IDIS - Istituto per la
Diffusione e la Valorizzazione della Cultura Scientifica (Italie)
Les partenaires associés
• Entwicklungsgesellschaft Duisburg-Marxloh (Allemagne)
• Govan Initiative Ltd. (Royaume-Uni)
• MKB Fastighets AB (Suède)
• Association « Jeunes et Cité » (France)
• La ville de Leiden (Pays-Bas)
• La ville de Pomigliano d’Arco
Bibliographie du projet :
• Études de cas rédigées par chaque équipe de chercheurs : Case Study Aera
• Le guide des meilleures pratiques : The Best Practice Guide
• Le rapport de comparaisons internationales : Routes into job and the society.
Le site internet du projet ELSES : http://www.ils.nrw.de/netz/elses/
Durée du projet: du 01.01.1998 au 31.12.1999
293
Annexe 3 : Présentation du programme européen URBAN
URBAN, aide aux quartiers urbains défavorisés (2000-2006)
-----------------------------------------------------------------------OBJECTIFS
L’initiative communautaire URBAN (2000-2006) contribue à la régénération
économique et sociale des villes et des quartiers en crise, par l’élaboration de stratégies
innovantes et les échanges de connaissance et d’expérience.
Pour la période 2000-2006, les initiatives communautaires sont au nombre de 4:
INTERREG (coopération transfrontalière, transnationale et interrégionale), EQUAL
(coopération transnationale pour combattre les discriminations sur le marché du travail),
LEADER (développement rural), URBAN (aide aux quartiers défavorisés).
* Actions soutenues
Exemples d’Actions suceptibles d’être financées:
- réhabilitation des bâtiments:
. rénovation des sites dégradés, réhabilitation des espaces publics, notamment des
espaces verts;
. rénovation de bâtiments pour implanter des activités économiques et sociales;
. mise en valeur du patrimone historique et culturel;
. prévention de la délinquance, participation des habitants à la sécurité.
- initiatives locales pour l’emploi:
. développement des entreprises, des commerces, des services aux entreprises, création
de centres d’activité et de transfert de technologie; mise en place de service d’aide à la
création d’activités;
. mise en place de partenariat pour le développement économique et de promotion
d’activités vertes;
. formation aux nouvelles technologies;
. mise en place d’activités culturelles, sportives et de loisir créant des emplois durables ;
. développement de crèches, de gardes d’enfants et de services de soin;
. mise en place de mesures de sécurité.
- intégration des personnes exclues:
. conseil personnalisé, formation, cours de langues, programme d’intégration;
. amélioration des infrastrucures et des services d’emploi, de soins et de réinsertion des
toxicomanes.
- transports publics intégrés et communication:
. développement d’un système de transport intégré et peu polluant, création de zones
sans voiture;
. sécurisation des voies pour les piétons et les vélos.
- protection de l’environnement:
. tri et recyclage des déchets, réduction de la pollution de l’air et de la pollution sonore;
. économie d’énergie, notamment en eau, promotion des énergies renouvelables.
- développement des nouvelles technologies:
. mise en place d’équipements, permettant l’usage des nouvelles technologies;
. utilisation des nouvelles technologies à des fins, d’emplois, de formation, d’éducation,
de culture...;
294
. développement de services d’intérêt public et soutien des transferts de savoir-faire.
- amélioration de la gestion urbaine:
. études sur la réorganisation des services publics et la gestion urbaine;
. campagne d’information et échange d’expériences.
* Champs d’application
- à l’échelle de l’Union européenne, environ 70 zones urbaines seront choisies, ayant
une population d’au moins 20.000 habitants (10.000 dans des cas exceptionnelles et
dûment justifiés). Elles doivent répondre à 3 critères parmi 9 tels qu’un taux élevé de
chômage ou de pauvreté ou des problèmes marqués d’environnement.
* Secteur géographique
- zones urbaines des pays membres de l’Union européenne: Allemagne, Autriche,
Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg,
Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède.
* Fonctionnement
- la Commission européenne fixe les orientations générales, répartit les montants entre
les Etats membres et arrête le nombre de zones urbaines à couvrir par pays (9 sites sont
proposés pour la France: Bastia, Bordeaux, Cenon et Floirac, Clichy-sous-bois et
Montfermeil, la Communauté d’agglomération Grenoble-Alpes Métropole, grigny et
Viry-Châtillon, Le Havre, Mantes-la-jolie et Mantes-la-ville, Les Mureaux/Val de Seine
et la Communauté Urbaine de Strasbourg);
- l’Etat membre choisit les zones urbaines à couvrir et, via les Préfectures de région,
soutient les autorités locales dans l’élaboration de leur projet de Programmes d’initiative
communautaire (PIC), décrivant la stratégie, les axes prioritaires, les mesures
envisagées et le plan de financement. L’Etat membre soumet ensuite les projets de PIC
à la Commission européenne pour négociation en vue de leur approbation. Des
compléments de programmation sont ensuite élaborés afin de mettre en oeuvre les PIC.
Ils contiennent le détail des mesures envisagées;
- la gestion des projets mis en oeuvre est ensuite assurée soit par l’Etat membre (via les
préfectures de région) en partenariat avec les autorités régionales ou locales, soit
directement par les autorités locales.
* Budget
- 700 millions d’euros (4,6 milliards de francs) pour 2000-2006 dont pour la France 96
millions d’euros (630 millions de francs);
- financement communautaire maximal jusqu’à 75% du coût total pour les régions de
l’objectif 1 (régions en retard de développement) et 50% dans les autres régions;
- les fonds proviennent du FEDER, Fonds européen de développement régional, mais
avec des modalités d’emploi couvrant également le champ du FSE, Fonds social
européen.
COMMENT PARTICIPER
* Qui peut participer ?
- tout porteur de projet (collectivités locales, entreprises, associations...) s’inscrivant
dans les priorités du programme. Le projet doit bien sûr être situé dans l’un des 9 sites
URBAN du territoire national.
* Quelles conditions ?
- les projets doivent mettre en place des structures de soutien suffisantes et reposer sur
un partenariat solide impliquant différents acteurs politiques, économiques, sociaux et
associatifs;
295
- les projets doivent prendre en compte le contexte général de l’agglomération;
- ils doivent également respecter les principes communautaires comme l’égalité des
chances entre hommes et femmes et la protection de l’environnement;
- ils doivent enfin faciliter la diffusion des bonnes pratiques;
- le projet doit trouver un cofinancement;
- il faut, de toute manière, se conformer aux priorités contenues dans chaque PIC et
chaque complément de programmation.
* Quelles démarches suivre ?
- les porteurs de projets doivent s’adresser aux Préfectures de région (Secrétariat général
pour les affaires régionales) pour connaître les modalités de sélection.
-----------------------------------------------------------------------Lectures utiles :
- site de la Commission européenne, Direction générale de la Politique régionale:
http://europa.eu.int/comm/regional_policy/index_en.htm
- site Inforegio: http://www.inforegio.org
- Informations sur les Initiatives communautaires sur le site de Mercure Europe:
http://www.mercure-europe.org/
- Communication de la Commission aux Etats membres du 28 avril 2000 définissant des
orientations pour une initiative communautaire concernant la régénération économique
et sociale des villes et des banlieues en crise en vue de promouvoir un développement
urbain durable : URBAN II, JOCE C141 du 19/05/2000
Adresses utiles :
- coordination régionale:
. SGAR, Secrétariat général pour les affaires régionales - Préfecture de région
- coordination nationale:
. Délégation interministérielle à la ville (DIV) - 194 av du Président Wilson - F-93217
La Plaine Saint-Denis - Tél.: 01.49.17.45.71 - Fax: 01.49.17.45.55 - contact: Gilles
Garcia - gilles.garcia@ville.gouv.fr - http://www.ville.gouv.fr/
. Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) - 1 av.
Charles Floquet - F-75343 Paris cedex 07 - Tél.: 01.40.65.11.58 - Fax: 01.40.65.11.85 contact: Mme Claude Marcori - http://www.datar.gouv.fr
- coordination européenne:
. Commission européenne - Unité territoriale France - 200 rue de la Loi - B-1049
Bruxelles - Tél: 00.32.2.299.52.80 - Fax: 00.322.296.32.71 - contact: M. Rudolf Nessler
- http://www.inforegio.org/wbpro/prord/prordc/Prordc14.htm
Auteur : Sources d’Europe, Centre d’Information sur l’Europe
Mis à jour le : 30 janvier 2001
296
PIC, Programmes d’initiatives communautaires (2000-2006)
-----------------------------------------------------------------------OBJECTIFS
Les Initiatives communautaires sont des programmes spécifiques permettant à la
Commission européenne de soutenir des actions visant à résoudre les problèmes qui ont
une incidence particulière au niveau européen sur le développement rural, le chômage
des jeunes, les régions rurales, les quartiers urbains en crise...
Suite à la réforme des Fonds structurels pour la période 2000-2006, les initiatives
communautaires ont été ramenées à 4. Les actions menées dans le cadre des initiatives
de la période 1994-1999 sont intégrées dans les DOCUP. Il s’agit des initiatives
RECHAR, RESIDER, RETEX, KONVER, REGIS, PESCA et initiative PME.
* Actions soutenues
- EQUAL (reprend ADAPT, Emploi-now, Emploi-horizon, Emploi Youthstart, Emploiintegra):
. coopération transnationale pour la promotion de pratiques nouvelles de lutte contre les
discriminations et les inégalités sur le marché du travail;
- INTERREG (reprend les initiatives Interreg précédentes) concerne :
. la coopération transfrontalière: promotion du développement intégré entre régions
frontalières (volet A);
. la coopération transnationale pour une intégration territoriale harmonieuse au sein de
l’Union européenne (volet B);
. la coopération interrégionale: amélioration des politiques et des techniques de
développement économique (volet C);
- LEADER + (reprend LEADER II) concerne le développement rural:
. mise en place de stratégies de développement rural intégrées (volet A);
. coopération entre territoires (volet B);
. mise en réseau des zones rurales dans le cadre de l’Observatoire européen des zones
rurales (volet C).
- URBAN II (reprend URBAN I):
. régénération économique et sociale des villes et des banlieues en crise par l’élaboration
de stratégies innovantes et par l’élaboration de programmes intégrés et par l’échange de
connaissances et d’expériences relatives à la régénération et au développement urbain
durable.
* Champs d’application
- les thèmes prioritaires: le développement de réseaux de coopération transfrontaliers,
transnationaux et interrégionaux; le développement rural; les régions ultra
périphériques; l’emploi et le développement des ressources humaines; la gestion des
mutations industrielles, le transport, la société de l’information, l’environnement...;
- les caractéristiques: l’expérimentation de pratiques novatrices au niveau local et leur
diffusion au niveau européen, la transférabilité de savoir-faire, l’échange d’expériences
novatrices et la mise en réseau des acteurs.
* Secteur géographique
- Etats membres de l’Union européenne: Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark,
Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal,
Royaume-Uni, Suède.
* Fonctionnement
297
- les initiatives INTERREG et URBAN sont financées par le FEDER, LEADER + par le
FEOGA-Orientation et EQUAL par le FSE;
- la Commission européenne fixe les orientations générales, répartit les montants entre
les Etats membres et détermine les zones éligibles pour les initiatives communautaires
qui concernent des régions spécifiques (INTERREG, URBAN et LEADER +);
- l’Etat membre, en partenariat avec les Préfectures de région, les autorités régionales et
locales soumet des Programmes d’initiative communautaire (PIC), décrivant la
stratégie, les axes prioritaires et les mesures envisagées, à la Commission européenne
qui les adopte. Des compléments de programmation sont ensuite élaborés afin de mettre
en oeuvre les PIC. Ils contiennent le détail des mesures envisagées;
- la gestion des projets mis en oeuvre est ensuite assurée par l’Etat membre en
partenariat avec les autorités régionales ou locales. Des appels d’offres sont lancés.
* Budget:
- 10,442 milliards d’euros (68,5 milliards de francs) pour 2000-2006 dont 1,046
milliards d’euros (6,8 milliards de francs) pour la France;
- INTERREG: 4,875 milliards d’euros (32 milliards de francs) dont 397 millions
d’euros (2,6 milliards de francs) pour la France;
- EQUAL: 2,847 milliards d’euros (18,7 milliards de francs) dont 301 millions d’euros
(1,9 milliard de francs) pour la France;
- LEADER +: 2,02 milliards d’euros (13,2 milliards de francs) dont 252 millions
d’euros (1,6 milliard de francs) pour la France;
-URBAN: 700 millions d’euros (4,6 milliards de francs) dont 96 millions d’euros (630
millions de francs) pour la France.
COMMENT PARTICIPER
* Qui peut participer ?
- une collectivité locale, un organisme professionnel, une association, un centre de
recherche ou de formation, une entreprise...
* Quelles conditions ?
- les conditions de participation sont différentes pour chaque initiative communautaire;
- le projet doit trouver un cofinancement;
- il faut, de toute manière, se conformer aux priorités contenues dans chaque PIC et
chaque complément de programmation.
* Quelles démarches suivre ?
- les porteurs de projets doivent s’adresser aux Préfectures de région (Secrétariat général
pour les affaires régionales) pour connaître l’état d’avancement des initiatives qui les
concernent;
- pour les projets ressources humaines, contacter la DRTEFP (Direction régionale du
travail, de l’emploi et de la formation professionnelle) pour connaître les possibilités
d’intervention du FSE.
-----------------------------------------------------------------------Lectures utiles :
- site de la Commission européenne, Direction générale de la Politique régionale:
http://europa.eu.int/comm/regional_policy/index_en.htm
- site Inforegio (INTERREG et URBAN): http://www.inforegio.org
- site de la Commission européenne, Direction générale de l’Agriculture (LEADER +):
http://europa.eu.int/comm/agriculture/rur/leaderplus/index_fr.htm
298
- Informations sur les Initiatives communautaires sur le site de Mercure Europe:
http://www.mercure-europe.org/
Adresses utiles :
- coordination régionale:
. Secrétariat général pour les affaires régionales (SGAR) - Préfecture de région
. Direction régionale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle Préfecture de région
- coordination nationale:
. DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) - 1 avenue
Charles Floquet - F-75343 Paris cedex 07 - Tél.: 01.40.65.12.34 - Fax: 01.43.06.99.01 http://www.datar.gouv.fr
. Ministère de l’Emploi et de la solidarité - Département du FSE et des programmes
communautaires - 7 square Max Hymans - F-75741 Paris cedex 15 - Tél.:
01.44.38.30.05 - Fax: 01.44.38.34.13 - http://www.travail.gouv.fr
Auteur : Sources d’Europe, Centre d’Information sur l’Europe
Mis à jour le : 21 février 2001
Réseau des centres d’information sur l’Europe
299
Annexe 4 : proposition de loi adoptée par le sénat portant création du revenu
minimum d’activité (2001)
N° 2928
ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
ONZIÈME LÉGISLATURE
Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 8 février 2001.
PROPOSITION DE LOI
adoptée par le sénat
portant création du revenu minimum d’activité,
TRANSMISE PAR
M. LE PRÉSIDENT DU SÉNAT
À
M. LE PRÉSIDENT DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE
(Renvoyée à la commission des affaires culturelles, familiales et sociales, à défaut de
constitution d’une commission spéciale dans les délais prévus par les articles 30 et 31
du Règlement.)
Le Sénat a adopté, en première lecture, la proposition de loi dont la teneur suit :
Voir les numéros :
Sénat : 317 (1999-2000), 206 et T.A. 64 (2000-2001).
Politique sociale.
Article 1er
Afin de favoriser le retour à l’emploi, conformément au cinquième alinéa du Préambule
de la Constitution du 27 octobre 1946, il est institué un revenu minimum d’activité pour
les personnes sans emploi et titulaires depuis au moins six mois d’un minimum social
visé par la présente loi.
Article 2
Le revenu minimum d’activité prend la forme d’une convention d’embauche conclue
entre le bénéficiaire, l’employeur, et, selon le cas, l’Etat ou l’institution gestionnaire du
minimum social. Une rémunération égale au montant du revenu minimum d’activité est
versée en totalité par l’employeur au bénéficiaire.
Le revenu minimum d’activité comprend deux parts :
- la première, appelée aide dégressive, correspond pour un contrat de travail à temps
plein à l’allocation de minimum social perçue par le bénéficiaire ; cette dernière est
désormais versée à l’employeur pendant trois ans de manière dégressive ;
- la seconde, appelée salaire négocié, correspond à la différence entre le montant du
revenu minimum d’activité et l’aide dégressive.
Article 3
Le revenu minimum d’activité est mis en œuvre en application d’un accord de branche
qui détermine le montant du revenu minimum d’activité et les modalités de la formation
ou du tutorat prévus en faveur du bénéficiaire ainsi que de la prise en charge des frais de
son retour à l’emploi.
Le montant du revenu minimum d’activité ne peut être inférieur au salaire minimum
interprofessionnel de croissance.
300
Article 4
Le contrat de travail conclu dans le cadre d’une convention de revenu minimum
d’activité est à durée indéterminée.
Article 5
Les minima sociaux ouvrant droit à la conclusion d’une convention de revenu minimum
d’activité sont le revenu minimum d’insertion, l’allocation de solidarité spécifique,
l’allocation d’insertion, l’allocation d’assurance veuvage et l’allocation de parent isolé.
Article 6
Peuvent conclure des conventions de revenu minimum d’activité les employeurs
relevant de l’article L. 322-4-3 du code du travail.
Article 7
Aucune convention de revenu minimum d’activité ne peut être conclue pour le compte
d’un établissement ayant procédé à un licenciement économique dans les six mois
précédant la date d’effet de ladite convention.
La convention ne peut être conclue lorsque l’embauche résulte du licenciement d’un
salarié sous contrat à durée indéterminée.
Article 8
Pendant la durée de la convention de revenu minimum d’activité, les salariés
bénéficiaires ne sont pas pris en compte dans le calcul de l’effectif du personnel de
l’entreprise dont ils relèvent pour l’application à cette entreprise des dispositions
législatives et réglementaires qui se réfèrent à une condition d’effectif minimum des
salariés, exception faite de celles qui concernent la tarification des risques d’accidents
du travail et de maladies professionnelles.
Article 9
Un décret en Conseil d’Etat fixe les conditions d’application de la présente loi.
Délibéré en séance publique, à Paris, le 8 février 2001.
Le Président,
Signé : Christian PONCELET
2928 - Proposition de loi portant création du revenu minimum d’activité (commission
des affaires culturelles)
-----------------------------------------------------------------------© Assemblée nationale
301
Annexe 5 : Plaquette de présentation du Programme d’Action Personnalisée pour
un nouveau Départ (PAPND)
302
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304
305
306
307
308
Résumé :
Les populations précaires sont soumises à des déterminismes sociaux, économiques et
politiques, et en même temps, elles entrent dans des interactions qui impliquent la mise
en place d’un processus d’insertion particulier, que j’appelle des “ stratégies
participatives d’insertion ”. Les “ stratégies participatives d’insertion ” concilient les
approches structurelles (inspirées de Karl Marx et de Pierre Bourdieu) avec les
perspectives interactionnistes de Georg Simmel et de Norbert Elias. À partir d’un travail
de terrain mené en France, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni,
la thèse questionne d’une part la définition de l’insertion ainsi que les modalités de
participation des acteurs au sein du processus d’insertion et, d’autre part, les conditions
qui influent sur la reproduction des inégalités sociales.
Mots-clés : insertion sociale, exclusion sociale, inégalités sociales, participation sociale
Abstract
Deprived populations are submitted to social, economic and political determinisms. At
the same time, they interact in a social integration process, called “participative
integration strategies”. These “participative integration strategies” combine a structural
approach inspired by Karl Marx and Pierre Bourdieu with interactionist perspectives
from Georg Simmel and Norbert Elias. Using fieldwork done in France, Germany,
Sweden, the Netherlands, the United-Kingdom, I am considering the possibility to
conceptualise a consensual definition of social integration and to analyse conditions
influencing social inequalities reproduction.
Key words : social integration, social exclusion, social inequalities, social participation
Université de Nancy 2, Laboratoire de Sociologie du Travail et de l’Environnement
Social (LASTES) : 23, boulevard Albert 1er, BP 3397, 54015 Nancy Cedex.
David Chevalier
Né le 15 août 1971
Nationalité française
16 rue de Côte, Bâtiment E2, 54000 Nancy
J’autorise la diffusion sur internet
Adresse e-mail : dchevali54@aol.com
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