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Légèreté
Numéro 10
Avril12006
Cégep du Vieux Montréal
5 juin 1923
[…] la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci:
Pensez-vous qu’on puisse reconnaître moins d’authenticité littéraire et de
pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu’à
un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur? […] C’est
tout le problème de ma pensée qui est en jeu. Il ne s’agit pour moi de rien
moins que de savoir si j’ai ou non le droit de continuer à penser, en vers
ou en prose.
Je me permettrai un de ces prochains vendredis de vous faire hommage
de la petite plaquette de poèmes que M. Kahnweiler vient de publier et
qui a nom: Tric Trac du Ciel.
Comité de rédaction : Maryse Andraos, Vincent Filion, Laurence Olivier, Laurence
Richer-Lemay, (étudiants en création littéraire), Anne-Marie Cousineau et Daniel
Laforest (professeurs de français).
Collaboration : Suzanne Carrière, Danielle L’Espérance et Pierre Godin
Conception graphique : Kim Daley-Meunier
Photo de couverture : Pierre Lemay
2
Tric Trac
Légèreté
1
2
Sommaire
Notre invité : Michael Delisle
Légèreté du poème (inédit) ...............................................................................9
Fontainebleau ..................................................................................................10
Désarroi du matelot .........................................................................................11
Long glissement ..............................................................................................12
Dée ..................................................................................................................13
Le sort de fille ..................................................................................................14
Légèreté
Maryse Andraos
Tu t’es engagée dans tes luttes stellaires ...........................................................17
Vincent Filion
Aériale gère les guerres, légère
Aériale est gérée collectivement ........................................................................18
Benoit Guérin
Bajoues Adultes ................................................................................................19
Christophe Lacasse
Le geste d’imaginer ..........................................................................................20
Nudité nocturne ...............................................................................................21
Nécessité de l’air ...............................................................................................22
Laurence Olivier
La grève du Häagen-Dazs ................................................................................23
Laurence Richer Lemay
Dimanche diaphane..........................................................................................25
Sophie Robert Arsenault
Souper Tchaïkovski ..........................................................................................26
Dominic Thibault
Il devait être minuit ...........................................................................................27
Textes de la collection Prise I
Amélie Abgral
Mauve...............................................................................................................31
À faire aujourd’hui ............................................................................................32
Prismacolor.......................................................................................................33
Maman ne m’aime pas ......................................................................................34
Annie Prévost
Divagations nocturnes ......................................................................................35
3
4
IL ADVIENT QUE LE POIDS
D’UN ROUGE À LÈVRES SOIT EN MESURE DE DÉCIDER DU SORT DE FILLE
QUI S’EST DOUCEMENT PROCLAMÉE
CONTRE LE NOMBRIL QUI SE CACHE
ON VOIT SUR TOUTES LES JOUES DE
OUATE LA DISPARITION DE SOI LA
SPONTANÉITÉ DU VENT DE CETTE
GRAVITÉ EN CASSE-TÊTE D’IDÉES
GERMÉES OÙ LES RÊVES DIAPHANES
ENVELOPPENT LA VAINE AGITATION
DE L’AIR DANS UN BRUIT DE XYLOPHONE LORSQUE MICHAEL DELISLE
CÉLÈBRE TOUTES CES PAILLETTES
D’ÉTHER AVEC DU CHAMPAGNE
La rédaction
5
6
Notre invité
Michael Delisle
7
8
Légèreté du poème
(inédit)
Le vin me fait glisser hors de toute volonté de roman. Je flotte
littéralement avec lui. Il me rend seul avec moi-même : condition du
poème.
L’éthyle rend mes muscles absents et très vite je n’ai rien à dire à
personne : condition du poème.
Rien ne compte que les mots pour eux-mêmes. Quand j’ai bu, assez
bu, les lettres deviennent peinture. C’est une joie, de rester en équilibre sur
la lettre. Le mot est icône et j’en trace des séries pour le plaisir.
Quand j’ai bu encore plus, je n’écris plus, je tombe par terre.
9
Fontainebleau
La photo fait 10 centimètres par 7 centimètres. Il y a en plus une marge
blanche de 1,2 centimètre qui finit dentée pour imiter des fioritures de
cadre. On a tenté d’inscrire 1957 à la mine dans la marge du bas mais le
fini glacé n’a pas retenu le graphite. Ce n’est qu’en inclinant la photo à la
lumière que la gravure des chiffres apparaît. Le gris de la photo respire le
bleu. Au fond on voit, de gauche à droite, une fenêtre sans rideau donnant
sur une pièce vide, de la brique bien découpée, une porte de bois ouverte
sur un passage vide, le numéro civique — 76 — en blanc sur un fond qu’on
suppose marine et encore de la brique tranchante. Sur le palier du perron
une femme blonde visiblement enceinte est assise en amazone. Elle porte
une chemise à carreaux très ample. Elle flatte un gros chien. Le chien est
laid. On dirait à la posture de sa mâchoire que la jeune femme chantonne.
Le verso de la photo est sérieusement maculé de fond de teint. On peut y
lire 17 ans enceinte 7 mois écrit à la mine pâle. La maison est ostensiblement
vide et neuve. Le soleil fait des ombres nettes.
10
Désarroi du matelot
Renaud Harrisson a fait clignoter ses phares et il est descendu. Il s’est avancé
lentement. Il tremblait et il avait peur que ça paraisse. Il regrettait de ne
pas avoir bu, pour le naturel que ça aurait donné à ses gestes. La lumière du
soir était agaçante, entre chien et loup. Il s’approchait de Richard Daudelin
qui s’est levé à sa vue. Cette fois, on ne laisserait plus Renaud Harrisson en
plan, abandonné, plus seul qu’avant.
Je vais lui parler, a pensé Renaud, et quand il va me répondre, il sera
tout entier tourné vers moi, face à face, sa voix toute à moi, pour moi.
La pression était forte dans ses tempes moites et jusque dans ses
paumes.
– Monsieur? a demandé Renaud avec une jovialité soutenue, une bonne
humeur forcée, est-ce que je peux vous aider?
Richard Daudelin lui a souri.
Quelques heures plus tard, monsieur Harrisson arrivait à la fin de
sa vie, bête perdue, expirant dans un grand craquement de bâtons comme
une baleine dont la charpente s’aplatit brusquement après des heures
d’échouement, les poumons affaissés sous les tonnes de son huile.
Sur le tapis froid du motel, monsieur Harrisson est étendu, bras
étalés, bouche ouverte, et la tête luisant comme une viande offerte aux
mouches.
11
Long glissement
Une étendue sans nom.
Belle et vaste.
Et ça reste là, ne fait rien
avec force et secret.
Pas de nom connu.
Alors on approche.
Brûlure de camphre sur les voies.
Brûlure de camphre sur les voiles.
Tant de choses à savoir, tant de lettres à combiner.
L’incommensurable est assise pour la vie.
La tâche attire
et décourage un peu.
Sait-on seulement si tous nos poèmes seront entendus ?
12
Dée
Doc longe la rive sud du fleuve, traverse une réserve, continue une heure.
Dée somnole.
Dans un rang perdu de Handfield, apparaît la ferme des Gérard.
Elle n’est plus exploitée. Un poulailler négligé qui prend une trentaine de
poules sert encore. C’est tout. On n’a rien engrangé depuis la crise, rien
réparé depuis la guerre. L’étable est devenue un débarras pour des faux
désuètes percées de rouille. Les pacages ont viré en friche.
Les Gérard sont un couple de vieillards qui se terrent dans une
maison en planches, toute carrée, à deux étages, garnie d’une véranda en
papier brique. Ils vivent de leurs œufs, de leur alambic et madame Gérard
excelle au tressage de tapis ronds.
— On arrive, dit Doc en pinçant le genou de la petite.
Un barbet gris et blanc court accueillir le camion. Madame Gérard
sort du poulailler avec un vaisseau sous le bras, jette un coup d’œil au camion
et rentre dans la maison sans plus de salutations.
Dée embrasse le chien jappeur et court avec lui jusqu’aux champs
pour attraper des petites sauterelles d’un vert vif, presque lumineux. Elle les
examine de près, déplie leurs pattes, titille leurs antennes, en relâche une,
en tue une. Elle court au puits tirer de l’eau fraîche pour Rinceau, boit une
gorgée dans le même seau, court de nouveau.
À la brunante, à l’heure du coucher, Doc sort la chercher. Il doit
insister parce que Dée, boudant au pied d’un pin gigantesque, ne veut pas
que la journée finisse.
13
Le sort de Fille
Eux, comme un vil sursaut d’hydre
Mallarmé
Paris, premier mai.
En rentrant dans l’église Saint-Sulpice, j’ai marché droit vers une
chapelle obscure. Là, la main sur la pierre froide, j’ai respiré calmement
jusqu’à ce que ma tristesse se dissipe et je me suis recueilli une seconde
avec une bonne pensée pour la mère slave qui quêtait sur le parvis, à qui
je venais de refuser l’aumône en pensant que s’il faut commencer ça… Je
n’arrivais pas à me sortir de la tête la peau blême de son enfant, ses yeux
cernés. Ensuite, j’ai flâné vers la nef où se trouvait une magnifique vierge
éclairée, je ne sais comment, à contre-jour. Ce que j’aime le plus dans les
églises des vieux pays, c’est toucher. Quand personne ne regarde, je passe
mes doigts dans les cannelures d’un pilastre et je m’enthousiasme à l’idée de
toucher ce qu’un pèlerin, un gueux, une gente dame, a lui aussi, elle aussi,
touché au quinzième siècle, voire avant, au Moyen Âge par exemple. C’est
comme si je leur tendais la main.
14
Légèreté
15
16
Tu t’es engagée dans tes luttes
stellaires
Maryse Andraos
Paupières closes, tes nuages t’avalaient, cendreux, t’aspiraient aux confins
de l’arc-en-ciel fuyant du songe, paillettes d’éther. Moi j’essayais de les
atteindre, c’était aussi dur que d’emprisonner un papillon de nuit entre ses
paumes, le soir, quand la lune a fui. Entre tes cils, l’oiseau planait par-delà
tes éternelles falaises aux écueils trancheurs de mer. Tu ne te fatiguais pas de
les contempler. On ne remet jamais deux fois le pied dans le même fleuve,
m’avais-tu dit.
Premières gouttes. Le rire de la houle. La tempête creusait, diaphane, des
tombeaux dans ton visage. Une bouteille à la mer.
La pustule a crevé sur les écueils. Tu m’es revenue les ailes brisées. Cécité
de l’éclipse.
Je préfère la gravité.
17
Aériale gère les guerres, légère
Aériale est gérée collectivement
Vincent Filion
Elle n’arrive plus à ressentir leurs poids. Face aux charniers qui croulent
sous les morts, seule la désinvolture l’habite. Elle ne sent pas la tristesse
quand elle aperçoit un enfant amputé à la suite de l’explosion d’une mine
antipersonnel. Aucun transport en elle quand elle regarde le cadavre du
père en lambeaux.
Elle préfère l’asymétrie des sillons dans la terre fraîchement retournée et les
corps, comme des graines que l’on plante. Des germes d’idées, des germes
d’idées mortes.
Elle préfère les marées humaines, leur flux de pacifisme, et leur refus gazé
de vapeurs orangées par le crépuscule, la sublimation des galets assurant la
stabilité de la grève.
Elle préfère les citoyens au poing brandi dans la cacophonie du martèlement
des casseroles.
Elle préfère l’ineffable de l’orbite nue des crânes alignés, fixant les cieux.
Elle préfère le rouge des lèvres d’une femme sous un masque à gaz.
Elle préfère les larmes d’un soldat, et ses sourires, tous ces sourires qui sont
si peu.
18
Bajoues Adultes
Benoit Guérin
Tous les jours
J’en rencontre,
Des inconnus
Tous plus joufflus
Que
Moi.
Ah ! L’envie monte
Je voudrais bien
Qu’on me montre
Comment manger
Tôt
Tard.
Tard le soir
Je ne les vois
Presque plus.
Tous les joufflus
Sont
Loin.
Tant pis je goûte
Je remplis
Mes joues de doute
Et mes joufflus
Crient:
« Ciel ! »
Tous mes joufflus
Sont bien chanceux,
Ils mangent toujours
Et sans façon
Jour
Soir.
Les joufflus sont contents
De voir un maigre s’obéssissir,
Ils ont foi en mon estomac
Un muscle qui pourrait
conquérir
La
Faim
L’aube se pose
Dans les rues ;
Moi j’erre
Dans la ville
Maigre
Vide.
Les joufflus au fourneau
Sautent cuisses et gigots
Et me mène
De l’entrée au dessert
Sans
Cuillère.
Dans tous les sens
je me tire,
Salto sans axe,
Vrille
Triple
Sot.
Contre mon gré
Vers la fin du repas
Je suis saisi d’angoisse
Face à l’hospitalité
Grasse
Salée.
Et le matin
Double allongé
Pour ne rien
Manquer du plein
Deux
Crèmes.
Et je mets fin au festin
Pendant que je
Mâche les verbes
Car tout s’écoule par mes
Joues
Flux.
Et les joufflus
Marchent,
Et les joufflus
Me barrent,
Saoul
Vent
19
Le geste d’imaginer
Christophe Lacasse
errer dans la brume
à la recherche du pollen de ses rêves
un vent fou s’agite à l’intérieur de nos têtes
déracine les pensées et les disperse au hasard
parmi les nébuleuses de l’indéchiffrable
certaines lueurs inconnues
n’attendent afin d’éclore
qu’une brève et sereine disparition de soi
20
Nudité nocturne
des tisons virevoltent
tracent des énigmes
sur la peau de la nuit
l’incompréhension
m’illumine
je déserte un instant
la chute libre du réel
21
Nécessité de l’air
des remous de tempêtes cérébrales
tournoient dans le sang des heures
nos veines en vol libre s’aventurent
entre émerveillements et détresses
une combustion perpétuelle digère
la chair en mouvement
chaque respiration nous pénètre
d’un doux parfum de vertige
quoi qu’il arrive
le chaos
ordonne le casse-tête de nos pas
22
La grève du Häagen-Dazs
Laurence Olivier
Quand on est une princesse sans défense enfermée dans une tour à bureaux
aux issues condamnées et que l’on veut en sortir, il existe deux options : on
peut se laisser pousser les cheveux pour en faire une corde et ainsi pouvoir
descendre lorsqu’on a atteint les quatre-vingts ans, ou bien être futée.
Étiennette faisait évidemment partie de la deuxième catégorie. C’est en se
penchant par l’unique fenêtre de l’immeuble, située au vingt-deuxième et
dernier étage, que la princesse eut un éclair de génie. Ou, enfin, lui semblaitil. Notre donzelle décida de jeûner pendant aussi longtemps qu’il serait
nécessaire pour atteindre un poids lui permettant de voler et de se poser
délicatement sur le bitume situé des dizaines de mètres plus bas. De toute
façon, elle était presque arrivée à la fin de sa réserve de Häagen-Dazs; sa
tâche allait en être facilitée.
Peu portée à l’exercice physique, Étiennette décida d’employer une technique
des plus drastiques afin de pallier cette lacune : elle coupa net tous ses apports
caloriques et réduisit sa consommation d’eau quotidienne à ce que ses paumes
jointes pouvaient contenir. Chaque jour, après s’être « désaltérée », Étiennette
léchait ses mains désespérément pour soulager sa langue râpeuse, cherchant,
en vain, des gouttes oubliées dans sa ligne de vie. Ses premières journées de
jeûne furent un véritable calvaire, mais après deux semaines, elle entra dans
un état méditatif opaque. La princesse anorexique avait atteint la sagesse
des presque-cadavres, une sorte de near death experience en continu.
Après quatorze semaines de ce régime, Étiennette, de plus en plus faible,
décida d’aller s’étendre juste à côté de la fenêtre de laquelle elle prendrait
son envol et de ne plus bouger du tout, pas même pour aller s’abreuver.
C’est au cinquième jour de la seizième semaine qu’elle se sentit enfin prête
à faire le grand saut vers sa liberté. Si elle n’avait été aussi drainée de toute
énergie, son cœur en aurait palpité d’excitation et de nervosité. À la place,
il émit un faible tressaillement, quand même perceptible à travers sa cage
thoracique.
23
La princesse étique souleva ses épaules du sol, aussi lentement qu’on se
lève pour aller à un enterrement, et se dressa sur son séant. Toujours aussi
péniblement, elle étira ses bras grêles vers la fenêtre ouverte. Ses mains
agrippées au rebord du châssis, elle souleva tout son corps. Ses muscles
atrophiés par leur inactivité prolongée tremblaient ; ses os décharnés, en
s’entrechoquant, émettaient le bruit d’un xylophone qu’on aurait recouvert
d’un mince tissu de soie.
Encore toute vacillante, elle avança son visage de reine de beauté en overdose
de coupe-faim par l’ouverture de la fenêtre. À la vue de sa liberté si proche,
Étiennette fut prise d’un vertige incontrôlable. Ses jambes cédèrent sous
elle. Son menton vint frapper violemment le châssis. Elle s’écroula dans une
cacophonie de claves digne d’une école primaire.
Ses os dénudés par la fonte de tous les tissus adipeux et musculaires
n’encaissèrent pas le choc. La princesse se fractura en mille morceaux, au
moins.
C’est à ce moment que l’on put voir que, de toute manière, elle n’aurait pas
pu réussir son évasion. Les os qui ressortaient comme des pointes d’icebergs
acérés à travers ce qui restait de la masse rosâtre de sa chair n’étaient pas
creux.
24
Dimanche diaphane
Laurence Richer Lemay
Il est dans le vide, sur le blanc du plafond, près du ventilateur qui s’essouffle.
Il s’arrête sur le mouvement des rideaux qui oscillent. La lumière qui se
faufile entre les pans de tissus l’aveugle. Il change de cible, se rend à ton
ventre. Puis, il se pose sur une image légèrement chiffonnée de nous deux
avant de retourner sur la peau de ton torse. Il s’arrête sur chacun de tes
grains de beauté. Mon regard s’exalte de tous ces détails à capturer. Il n’y
a que lui qui s’agite dans la chambre. Ma tête dans le creux de ton épaule,
je ramène délicatement le drap qui nous recouvre. Il suit la courbe de ton
menton et survole ton visage. Tu sommeilles encore. J’entends d’une oreille
l’agitation du monde extérieur et de l’autre, ton coeur qui bat. Il se pose
alors à l’endroit précis où mes doigts rejoignent ta peau. Je soupire et mon
souffle fait frissonner ta peau. Il attrape ce moment.
25
Souper Tchaïkovski
Sophie Robert Arsenault
Un bedon tout rond. Un nombril qui se cache au dedans. Le sommeil la
gagne, elle respire profondément.
La nuit est sombre, numéro 43. La lumière de ses yeux balaie son chemin.
Une route sous les étoiles. Le ciel narquois, bleu marin, numéro 24.
Elle se glisse sous les draps frais, comme une ombre sur le plancher verni,
douce comme un patin qui court sur la glace. Sur les oreillers, les têtes folles
se reposent tendrement.
La soirée a goûté le champagne et les fraises, bulles d’extase. Elle avait enfilé
sa plus belle paire de chaussons brillants pour descendre chaque marche de
l’escalier capricieux. Orteils pointés, pieds courbés, elle avait atterri dans ses
bras disciplinés par la guitare et le piano. Un ballet de retrouvailles.
Les diamants perlent sur sa peau tendue. Ses cheveux couvrent son front
et collent à ses lèvres. Pause. Le regard à demi échevelé, elle respire. Une
fournée de papillons au sucre d’orge et à l’orange s’échappe de sa bouche.
26
Dominic Thibault
Il devait être minuit lorsqu’une légère roche a frappé ma fenêtre. Un
« tic ! » sensible qu’il faut saisir du premier coup. Simplement pour m’avertir,
simplement pour me dire : « Je suis là. Peux-tu descendre s’il te plait ? » J’ai
jeté un coup d’œil et suis descendu la serrer dans mes bras. Une canette de
7up avec ses larmes pétillantes qui coulaient sur le ciment.
On s’est assis dans les marches, on a bu une bouteille de vin cheap. Elle a
pleuré rouge. Je ne savais pas quoi faire, je l’ai écoutée, je l’ai écouté pleurer
rouge. Rouge. Et quand il n’est plus resté de liquide, elle a détaché son
espadrille. Et d’un geste au ralenti, l’a jetée au loin.
27
28
Textes de la collection Prise I
Nouveautés de l’automne 2005
Extraits
29
30
Mauve
Amélie Abgral
Assise sous un ciel électrique,
peinturluré de mauve,
de gris,
et de jaune,
je suis dépravée.
Je sniffe quelques étincelles poudrées,
et reprends la valse à vive allure.
Le tempo est décalé.
Je danse seule.
Moi et ma patère.
Moi sur une lanterne.
Je te dessine des étoiles au plafond et tout ce qui peut exister,
espérant t’attirer.
Aspirant à contenir mes larmes usées.
Je reste dans mon lit toute la journée.
Était-ce seulement une blague ?
Est-ce que je l’aime vraiment ?
On n’a plus rien.
Il n’y a que le silence qu’on partage.
Un silence si froid.
Des mots de pacotille qu’on échange pour meubler le vide trop lourd.
J’ai été la reine de ton univers un moment.
Tu as souri pour moi dans le noir.
Puis je suis morte à nouveau.
Je me lève et je crève,
je me couche et je crève.
Tu m’as laissée en lambeaux,
désaxée, asexuée,
démunie.
Je n’écrirai plus jamais ton nom.
31
À FAIRE AUJOURD’HUI
— PEINTURER MA CHAMBRE EN ROSE.
— COMMENCER UNE COLLECTION.
— ACHETER DES EFFACES QUI SENTENT LES FRUITS.
— POUSSER QUELQU’UN JUSTE POUR LE PLAISIR.
— TEINDRE MES CHEVEUX EN ROSE.
— ESPIONNER UN INCONNU.
— MANGER UNE BOÎTE COMPLÈTE DE POPSICLE.
— RIRE.
— IMITER UN CHIMPANZÉ CHAQUE FOIS QUE J’ENTENDS
LE MOT « ARGENT ».
— EMBRASSER UN BÉBÉ.
— TUER UN CHASSEUR.
— JOUER À LA MARELLE.
— REGARDER LES ÉTOILES.
— VOIR LA VIE EN ROSE.
— CHANGER LE MONDE.
32
Prismacolor
« Je n’aime pas la lumière pour ce qu’elle a d’effervescent. »
Anonyme
On fait du bruit.
On écoute du bruit.
On ne regarde pas.
On ne mange pas.
On s’aime mal.
On se fait mal.
On ne sait plus comment faire.
Les tornades envahissent tout.
On a coupé tous les arbres.
Il ne reste que de maigres pylônes pour se protéger.
On vit dans des cages de béton
derrière les barbelés de notre souff rance.
Insonorisé, l’écho de nos cris se perd éternellement.
On se fout une nuit ou deux.
On se fout de tout.
On s’arrose de tout ce qui sent fort,
tout ce qui peut camoufler.
On veut se désinfecter,
frotter, astiquer, arracher.
Monstres de métal bien huilé, on perdure
même si on sait qu’on a fait plus que son temps.
On se noie quotidiennement d’illusions.
On veut les mêmes voitures que dans les films à la télé.
On ne rit pas, on chiale.
On ne parle plus.
On perd tout.
La mémoire, des clefs, des amis.
On oublie d’éteindre la lumière,
de rentrer un matin, un jour ou plus du tout.
On ne meurt jamais parce qu’on n’a pas vraiment vécu.
Nous sommes récifs.
33
Maman ne m’aime pas
Pendant qu’on noie des bébés dans le cyanure,
qu’on perce leurs tympans à coups de pioche,
on tue l’enfant en nous.
Entre deux siestes préméditées,
je te regarde t’oxyder à mes côtés.
Coeur de métal, chair de pierre,
tu rouilles et je m’embrouille.
Ma langue farcie de beaux mots polis
s’évertue à retrouver sa raison.
SOURNOISE apparition métallurgique d’un enfant dinosaure.
Le mien, le tien, né de notre non-amour.
Enfin, comment pourrait-il survivre dans la stratosphère Anéanti ?
Serait-ce que cet incessant bourdonnement qu’il émanait ?
Ou suintait-il la marmelade ?
Je ne me rappelle plus trop...
Il conservait ce gazouillis subtil qui m’enchantait et m’extirpait de mon
apoplexie.
Tel un arracheur de dents, il a fait ÉClaTeR mes molaires.
Il a pris la place de notre ego corrompu,
en a fait de la boUillie pour les pauvres.
Ces pauvres plus riches que nous.
Journée incongrue, hypothétique, froide et cynique.
Du bonheur en canne pour me guérir de cette vie synthétique et caoutchouteuse.
Les oreilles gourmandes de la rue salivent sur nous, nous engloutissent.
Clouent notre bouche pleine de fissures.
En vérité, je vous le jure, mon bébé anorexique vous fait un pied de nez
en plongeant dans une marée de meringue.
PISSEUX, GALLEUX, VIEUX BAVEUX, MORVEUX, TÊTE DE
NOEUD, ERREUR DE JEUNESSE.
34
Divagations nocturnes
Annie Prévost
Si le monde survit,
c’est qu’il rêve de changer.
Rêver
Toujours.
35
Je sens mes doigts faillir
sous des larmes de bois
mes paumes rougissent
pour des mots décalages
l’ivresse en perfusion.
L’oubli n’est que surface
sur une peau de béton
je m’acharne à polir
je gruge l’immortel.
Je sens mes doigts faillir
mes paumes rougir
pour une fois.
36
J’ai envie d’être
qu’importe le rôle
pour pâlir de l’existence
pour me rappeler qu’il fait bon vivre.
J’anticipe les condoléances
sans pressentir une fin tardive.
Qui donc êtes-vous pour m’assouvir
les pores couverts de mépris ?
Je peux vous pointer de mes yeux
mais je reste immobile
sous vos jugements hâtifs.
J’ai envie d’être
même si je vieillis
pour ne pas mourir
Il fait froid sous terre
j’ai peur du noir
il fait bon de vivre.
37
Je m’invente des histoires
parfumées d’eau de rose
Je me dis que peut-être
j’oublierai les pourquoi
Je fabule et je tourne, tourne
comme un traître de vinyle
qui lance des airs
à tordre le ventre.
Hommage aux pages blanches
je n’ai su les tacher
que de balbutiements.
Je fabule
dans un corps périssable
meilleur avant demain.
Je feins avec brio
mes instants d’illusions
ceux qui m’ont craché
le dégoût d’être.
Ou ne pas être, là est la question.
Hommage aux migraines
à la mitraille
sur mes tempes en sueur.
Les yeux hors de l’orbite
la bouche sèche, le néant
je taille mon existence
dans les moindres détails
comme une pierre polie
qui s’empoussière à l’écart
sur des pages de ma vie
où je semble égarée.
38
La revue littéraire Tric Trac est publiée par le CANIF, en association avec un
comité mixte d’étudiants de création et de professeurs de français, et s’adresse
à tous les élèves du cégep du Vieux Montréal. Nos lecteurs peuvent nous
soumettre des textes qui s’inscrivent dans le cadre des thèmes ou d’ateliers
proposés par la revue ou des textes libres. Ceux-ci peuvent être en prose
(maximum de trois pages, 36 lignes par page, soit environ 750 mots) ou en
vers (maximum de cinq pages).
Parution du prochain numéro : mai 2006
Thème : La fuite
Les textes devront être remis au Canif, local A10.22, avant 16 h, le
mercredi 18 avril. Vous pouvez vous présenter au Canif avec une copie
de votre texte (papier et électronique) ou le faire parvenir par courriel
à canif@cvm.qc.ca. Dans tous les cas, vous devez nous laisser votre
nom, votre numéro de téléphone, votre adresse électronique et votre
matricule.
Le CANIF est ouvert de 13 h 30 à 17 h le lundi, de 9 h à 17 h, du mardi
au jeudi et de 9 h à 12 h le vendredi.
Tric Trac, no10 (volume 3, numéro 3), avril 2006
Cégep du Vieux Montréal
255, rue Ontario Est
Montréal (Québec) H2X 1X6
© Tous droits réservés aux auteurs et au CANIF,
le Centre d’animation de français du cégep du Vieux Montréal.
Renseignements : (514) 982-3437, poste 2164
Dépôt légal : décembre 2005
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Ce numéro de Tric Trac est accessible sur Internet au
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Éditique : Communications CVM
Impression : Reprographie du CVM
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(Communications CVM 2006/04)(28251)
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